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Hors-série

Directeur de la publication : Réda Dalil

www.telquel.ma

Spécial
Le Maroc
après le
coronavirus
Quinze personnalités
esquissent pour TelQuel
l’après pandémie.
Lorsque la tempête coronavirus
se sera calmée, le Maroc devra
tirer les conclusions qui s’imposent
pour entamer une nouvelle
phase de son développement,
axée sur l’Etat protecteur.
S’abonner
Sommaire
06 Hassan Belkhayat et
Youssef Tazi Mezalek
Partners de SouthBridge A&I

10 Larabi Jaidi
Economiste, Senior Fellow au
Policy center for the new south

12 Hamid Bouchikhi
Doyen de la Solbridge
international school of business
en Corée du Sud et membre de
la Commission spéciale sur le
modèle de développement

28 Hasnaa Chennaoui 35 Hamid Tawfiki


Chercheuse dans le Docteur en anthropologie,
domaine des météorites et ethnologie et sciences des
14 Faouzi Skali présidente d’Attarik religions
Docteur en anthropologie, Foundation
ethnologie et sciences des 36 Uri Dadush
religions 30 Asma Lamrabet Chercheur au Policy Center for
Islamologue et essayiste the New South
16 Hassan Benaddi
Cofondateur du PAM, dirigeant 32 Hassan Rachik
syndical et ex-inspecteur de Anthropologue et membre
philosophie de la CSMD

18 Amal El Fallah
Seghrouchni
Professeure à Sorbonne
Université - Chercheuse au LIP6
38
Abdou Filali-Ansary
22 Abderrahmane Rachik Professeur et chercheur
Sociologue et confiné
“Les penseurs qui prononcent
24 Ali Benmakhlouf
Professeur à l’université de Paris
des jugements à l’emporte-
Est Créteil, membre senior de pièce ne tombent-ils pas dans
l’Institut universitaire de France ce qu’ils dénoncent ?”

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HORs-série

Coronavirus

Le jour
d’après…
Lorsque la tempête coronavirus se sera calmée, le Maroc devra tirer
les conclusions qui s’imposent pour entamer une nouvelle phase de
son développement, axée sur l’Etat protecteur. Des personnalités
esquissent pour TelQuel le royaume de demain.

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ont cédé le pas à une célérité inédite. Bien entendu, cette éner-
gie peut être imputable à la crise sanitaire. Mais d’autres pays
confrontés aux mêmes contraintes n’ont pas brillé par une accé-
lération notable de leur processus décisionnel. Cela démontre
que lorsqu’une volonté forte est au rendez-vous, qu’elle soit tech-
nocratique ou politique, les choses avancent, les lois passent
promptement le tamis parlementaire et les décrets sont aussitôt
publiés au Bulletin officiel, avant d’être immédiatement appli-
qués. Second constat, le pays, anciennement fragmenté, notam-
ment par de profondes inégalités de classes sociales, espère de
plus en plus retrouver son unité. Il s’agit là d’un réflexe classique
en temps de crise extrême, mais il
faut croire que les formidables af-
Souvent source flux de dons au fonds spécial, créé
par le roi, tamisent la méfiance en-
de méfiance, vers les élites et pourraient ouvrir
voire de peur, la voie à une meilleure cohabita-
tion à l’avenir. Enfin, souvent
le versant source de méfiance, voire de peur,
sécuritaire de le versant sécuritaire de l’Etat
l’Etat commence commence à être perçu non plus
comme un outil de coercition,
à être perçu non mais de protection. Globalement,

Confrontés à l’urgence, les pouvoirs publics


plus comme un sentiment de confiance s’est
installé entre les citoyens et les ins-
ont engagé un cycle d’initiatives sans
précédent : suspensions des rassemblements
un outil de titutions. En l’espace de quelques
coercition, mais semaines, des prérequis essentiels
© Tniouni

populaires, annulations d’événements,


confinements et état d’urgence sanitaire.
de protection à l’élaboration d’un nouveau mo-
dèle de développement se sont su-

D
bitement mis en place. Mais atten-
tion, cette parenthèse est fragile.
’abord parer à l’impact de la crise sociale. La Pour perdurer, elle doit s’accompagner d’un véritable changement
priorité est là. Ensuite, lorsque la pandémie de mindset sur plusieurs plans. Nos décideurs devront tirer les
sera derrière nous, tout revoir. Il peut sembler enseignements de la phase actuelle sur une large gamme de su-
un peu prématuré d’envisager le Maroc de jets, comme nous traiter comme des citoyens à part entière une
l’après Covid-19, tant le pays mène une lutte fois la crise passée, la nécessité d’un Etat-providence, l’impératif
de tous les jours contre la propagation de ce d’investissements massifs dans les secteurs sociaux, l’hôpital,
virus. Mais il est essentiel de tout de suite se l’école, les aides aux plus démunis... Une révision du libéralisme
projeter dans l’avenir après avoir tiré les made in Morocco est également requise. La place du Maroc dans
conclusions de cette période. D’abord, il s’agit une mondialisation des échanges, facteur de perte d’autonomie,
de mesurer les bonnes nouvelles. Le premier devrait aussi être méditée. Enfin, nos argentiers seraient bien ins-
constat porte sur la rapidité de décision et pirés de s’extraire des dogmes d’austérité budgétaire imposés par
d’exécution des autorités. Confrontés à l’urgence, les pouvoirs les bailleurs de fonds internationaux. A quoi ressemblerait donc
publics ont engagé un cycle d’initiatives sans précédent : suspen- le Maroc d’après si les leçons du coronavirus sont pleinement ti-
sions des rassemblements populaires, annulations d’événements, rées ? C’est précisément cette question que TelQuel a posée à une
confinements et état d’urgence sanitaire... Au sein du Comité de quinzaine d’intellectuels. Chacun dans son domaine a essayé de
veille économique, des mesures de soutien aux entreprises et aux se projeter dans un horizon pas si lointain pour esquisser le por-
salariés ont fusé. Celles-ci ne sont certes pas parfaites, mais il est trait-robot d’un Maroc ayant survécu à la pire épidémie des temps
intéressant de constater qu’elles peuvent devenir des acquis, modernes, tout en capitalisant sur ses enseignements.
avec, entre autres, les lenteurs bureaucratiques d’autrefois qui Nous vous souhaitons une lecture édifiante. R.D.

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HORs-série

Cinq ruptures
rendues possibles
par la crise
“Ce qui était impossible impose aujourd’hui sa faisabilité.
Ce qui était illusoire est aujourd’hui sur le terrain”
Par Hassan Belkhayat et Youssef Tazi Mezalek
Partners de SouthBridge A&I

L
La réponse du Maroc à la pandémie semaines. Des cours sont dispensés en virtuel par
a été rapide, profonde et relativement les écoles, les universités et les instituts de forma-
exhaustive. Il ne s’agit pas ici de ju- tion professionnelle. Des agences urbaines se di-
ger de la pertinence des actions. C’est gitalisent et dématérialisent leurs process. Tout
un débat vain et inutile ; la situation cela exécuté en moins d’un mois. Cette nouvelle
nous oblige à l’union sacrée derrière réponse de l’Etat est perçue très positivement et
les décisions courageuses qui ont été rétablit la confiance dans nos institutions. Elle pré-
prises. Force est de constater que le Maroc est pris sage positivement la nouvelle relation dans le res-
en exemple dans l’anticipation et la gestion de cette pect et la dignité avec les citoyens. C’est l’occasion
crise. Néanmoins, comme partout dans le monde, d’aller plus loin.
Hassan Belkhayat.
les dégâts sociaux, économiques et financiers, is- Ce qui était impossible impose aujourd’hui sa fai-
sus des mesures de mitigation poursuivis par l’en- sabilité. Ce qui était illusoire est aujourd’hui sur
semble de la planète, seront considérables. Et cela le terrain. Cette crise, comme tous moments d’ac-
arrive à un moment où notre modèle de dévelop- célération de l’histoire, est l’opportunité pour faire
pement, à bout de souffle, est en reconstruction. avancer et aboutir notre modèle social et écono-
Aujourd’hui, les priorités annoncées sont claires, mique sur des sujets consensuels mais souvent
d’abord la santé des citoyens et la sécurité d’ap- bloqués par des préjugés ou des contraintes d’exé-
provisionnement, ensuite l’emploi et enfin l’éco- cution fictives ou dépassables.
© photos dr

nomie. D’ailleurs, les mesures de soutien des en- Nous avons choisi de focaliser cette analyse sur
treprises sont dans une optique de garantir des cinq ruptures possibles, complètement implémen-
revenus minimums aux employés pendant cette tables, et qui placeraient le Maroc sur une autre
Youssef Tazi Mezalek.
crise, et ne constituent qu’une faible atténuation trajectoire de développement économique et de
du risque de faillite réel dû à l’arrêt de l’activité. protection sociale :
Elles devront certes être approfondies dans un
deuxième temps dans une perspective de sauve- 1. Institutionnaliser la
garde et de relance. déclaration sur l’honneur et le
Cependant, des décisions sont prises, rapidement, contrôle a posteriori (vs ex ante)
et surtout mises en œuvre dans un délai très court. Face à l’urgence de cette crise, le Comité de veille
Aujourd’hui, la majorité des Marocains ont en- économique (CVE) a pris deux décisions fortes,
tamé un changement de leurs habitudes sociales qui sont passées quasiment inaperçues, mais qui
et respectent un confinement strict avec civisme constituent une rupture majeure par rapport au
et responsabilité. Un mécanisme de chômage par- modèle d’action historique de l’Etat. Aujourd’hui,
tiel a été décidé et mis en œuvre à large échelle en une entreprise peut profiter des dispositifs de l’Etat
un temps record. Des aides directes, longtemps et de la CNSS sur simple déclaration qu’elle est
envisagées, sont décidées et distribuées en deux une entreprise sinistrée. De la même manière, un

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© DR
En période de crise,
l’occasion est venue
ménage qui se déclare sinistré peut recevoir l’aide de réorienter notre ans comme 3 mois selon l’ambition. La loi est au-
de l’Etat. En revanche, la CNSS ou l’Etat peuvent politique industrielle, jourd’hui adoptée, il devient urgent d’utiliser le
contrôler a posteriori et tout abus sera sanctionné et de mettre des règles même système de gouvernance qui a prévalu pour
pour les achats publics
d’une lourde amende. Elles augurent d’un nou- favorisent l’économie cette crise pour l’acter sur le terrain.
veau pacte social. nationale.
Cette philosophie doit devenir la règle pour l’en- 2. Accélérer notre système
semble des interactions de l’Etat, que ce soit avec de prévoyance sociale
le citoyen ou avec l’entreprise. Certaines décisions Le CVE a décidé d’attribuer une aide directe pour
aujourd’hui continuent de pâtir de cet état d’es- la population touchée, notamment en passant par
prit historique. Source de méfiance et base d’ar- la CNSS pour les employés des entreprises for-
bitraire, elle doit être aujourd’hui officiellement melles. Or, cette population couverte, en incluant
dépassée dans une relation renouvelée. les fonctionnaires qui dépendent d’autres méca-
Plus de 90% des actes et autorisations pour les nismes de prévoyance, ne représente qu’un tiers
ménages et les entreprises peuvent être annulés des ménages du Maroc. Un autre tiers des mé-
et remplacés par des cahiers de charges de respon- nages, les plus vulnérables, bénéficient de méca-
sabilité, auditables sans aucun impact sur le risque nismes d’assistance comme le RAMED. L’autre
pour le pays ou pour les personnes. Au-delà de tiers des ménages (notamment dans les profes-
fluidifier les interactions et de minimiser les sions libérales, les petits indépendants et l’infor-
sources d’arbitrage, cela traduirait un changement mel) ne bénéficient d’aucun système.
de paradigme dans la responsabilisation du peuple L’occasion est unique de mettre sur les rails un
marocain, et la confiance dans son civisme. modèle de prévoyance réellement solidaire, avec
De la même manière, autoriser les documents et dans un premier temps un produit assuranciel de
les signatures électroniques et établir une confiance base commun à l’ensemble de la population ; et
dans les documents originaux peuvent constituer où chacun contribue selon ses moyens.
une étape supplémentaire dans la création de cette Aux Etats-Unis, les aides directes vont concerner
nouvelle relation. Cette réforme peut prendre 10 l’ensemble des ménages américains qui le de-

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HORs-série

mandent, à condition d’intérêt des commerçants


d’être enregistrés à l’équi- face à un mécanisme qui
valent de la Sécurité So- trace les transactions, la dif-
ciale. Partout dans les ficulté de recrutement des
pays avancés, les aides di- utilisateurs, la cannibalisa-
rectes sont octroyées via tion des solutions de trans-
le système de prévoyance. fert de cash existant, la rigi-
Au Maroc, nous devons dité du mécanisme
aussi y aller. Il est pos- d’inscription, voire les coûts
sible de faciliter l’inscrip- des SMS de contrôle. Au-
tion à la CNSS, dans un delà des raisons évoquées,
premier temps à tous les la réalité est qu’il ne peut y
indépendants et opéra- avoir de développement
teurs de l’informel. Une d’un Maroc digital, connecté
cotisation minimale et moderne, sans inclusion
pourrait même être pré- financière de la majorité de
levée de l’aide reçue pour la population. Et l’occasion
la première année ou pas. est aujourd’hui unique.
En revanche, l’aide reçue Non seulement Bank Al-Ma-
serait conditionnée par ghrib a accepté de lever la
l’enregistrement à la majorité des contraintes,
CNSS. mais l’injection de près de
Dans cette situation, 10 milliards de DH dans ce

© DR
l’inscription à un méca- système aurait donné un
Le modèle
nisme de protection so- d’établissements de coup de boost unique et dé-
ciale serait légitime puisque l’aide directe est une paiement complètement finitif au dispositif. Déjà, près de 80 000 commer-
action de protection sociale. Diriger l’aide vers la interopérables a été çants sont déjà recrutés et beaucoup d’autres s’ins-
CNSS permet également une traçabilité, une meil- encouragé par le Maroc, criraient automatiquement pour profiter de cet
mais le secteur n’a pas
leure solidarité et une responsabilisation unique réussi à prendre son essor appel d’air. L’argument du changement de com-
du mécanisme de transfert. Ce serait également à l’instar de nombreux portement est caduc : aujourd’hui, tout ce qui per-
un premier pas fort pour ramener l’informel vers pays africains. met de limiter l’interaction physique est favorisé
le formel, augmenter dans un second temps l’as- par la population, qui a largement accès à un té-
siette fiscale et créer des conditions de compéti- léphone. En interdisant la conversion en cash pen-
tion justes dans l’économie. dant 3 mois, cela permet aussi de recruter davan-
tage de commerçants et éviter des dérives. Il y a
3. Booster les fintech et mettre fort à parier que si on rate cette opportunité
en œuvre enfin le Mobile Money unique, aucune autre fenêtre ne saurait être aussi
à l’échelle nationale favorable.
Le Maroc est aujourd’hui en dehors de la scène
tech mondiale, non pas à cause du manque d’en- 4. Stimuler durablement
trepreneurs ou de compétences, mais à cause d’un l’économie nationale et régionale
environnement régulatoire non propice à l’inno- par une politique industrielle
vation et au financement par capital, et surtout de réorientée et la commande
l’absence des fintechs. Alors que le modèle d’éta- publique mieux dirigée
blissements de paiement complètement interopé- En période de crise, le principal moteur de stimu-
rables a été poussé par le Maroc, avec près d’une lation de l’économie est la commande publique.
dizaine d’établissements de paiements offrant des C’est l’occasion aujourd’hui de réorienter notre
solutions de paiement complètement digitalisés, politique industrielle, et de mettre des règles pour
le secteur n’a pas réussi à prendre son essor à l’ins- des achats publics qui soient durables et qui favo-
tar de nombreux pays africains. Techniquement, risent l’économie nationale.
tout est opérationnel (y compris l’interopérabi- Les circulaires du ministère des Finances durant
lité), cependant, plusieurs causes à ce non-décol- cette crise sont focalisées sur le maintien de la tré-
lage sont souvent évoquées : l’aversion/manque sorerie des PME et la réduction des délais de paie-

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ment. Ces premières décisions, bien appliquées, suicidaire. La solidarité et les avances bancaires
correspondent à la priorité du moment. Mais pour sont des solutions de court terme qui permettent
maintenir une économie, des marchés valent de tenir ou de dépasser la crise, mais largement
mieux qu’une aide directe. Il s’agit de justement insuffisantes après 2 mois car ne permettant pas
maintenir des appels d’offres publics qu’on peut une injection de capital nouveau.
être tentés de reporter. Tout report substantiel Or, cette crise a montré aussi l’attachement de la
constituera un frein brutal de l’activité ; il est non diaspora marocaine à sa patrie. Les contributions
seulement en contradiction avec la volonté de gar- au fonds de solidarité ont afflué de l’international
der l’économie en marche, mais s’appuie sur une de façon importante. Des dizaines de Marocains
fausse impression que les entreprises pourront occupent des positions exécutives dans le milieu
rattraper leur retard en fin d’année pour rembour- de la finance internationale ou sont des entrepre-
ser leurs lignes de financement octroyées pour ces neurs à succès. Pourquoi ne pas utiliser la connais-
trois mois d’inactivité. C’est surtout l’occasion de sance que nous avons maintenant de notre dias-
changer les mécanismes d’achat notamment quand pora pour structurer et systématiser une relation
il s’agit d’innovation. Ce qui a été fait en urgence sur la durée permettant de profiter de ses compé-
pour les équipements médicaux, masques maro- tences et de ses relations ?
cains ou matériel informatique, peut être généra- Le Maroc est considéré en avance dans la gestion
lisé même en dehors de cette crise et ouverts à de la crise, il faut qu’il le soit aussi dans la lecture
d’autres secteurs comme l’artisanat ou la culture des marchés financiers. Les relais marocains dans
par exemple. C’est aussi l’occasion de mettre en la finance internationale peuvent le faire. Au-
œuvre à échelle régionale des innovations maro- jourd’hui, l’image du Maroc sur le marché est
caines ayant fait leur preuve à l’international dans bonne et l’offre de financement encore abondante,
l’e-learning, les classes virtuelles, les medtechs, et mais elle ne le sera plus quand tous les pays vont
pourtant jamais utilisées au Maroc. pour maintenir se ruer sur cette offre. Déjà aujourd’hui, des pays
Tout en gardant les règles de la compétition saine une économie, come Israël ont anticipé leurs émissions obliga-
et transparente, ouvrir des opportunités pour l’in- taires. Savoir profiter de cette période pour sécu-
novation marocaine en garantissant la possibilité
des marchés riser un financement en devises est absolument
de transactions facilitées ou en co-développement valent mieux critique, et la célérité de décision est nécessaire.
est aujourd’hui une nécessité pour stimuler l’en-
treprenariat. Dédier 20% des budgets d’achat pour
qu’une aide Par ailleurs, dans un second temps, il s’agit de sim-
plifier au maximum l’attractivité du capital vers le
des TPE et PME, les artisans, avec une forte valeur directe Maroc, notamment à travers les fonds d’investis-
ajoutée marocaine, serait un moteur de stimula- sement, pour aider les entreprises marocaines à
tion salutaire et constructif de l’entreprenariat pen- changer d’échelle. Il y a très peu de transactions
dant cette crise et lors de la relance. qui se feront dans les prochains mois, mais amé-
liorer le cadre pour faire du Maroc un pays attrac-
5. Redéfinir notre approche avec tif pour les fonds internationaux va vite devenir
la diaspora marocaine : tout nécessaire dans cette guerre au financement qui
mettre en œuvre rapidement se profile. Rediriger l’aide de la diaspora vers un
pour attirer du financement fonds d’investissement dans les PME marocaines,
international géré par une équipe de professionnels marocains
Les conséquences à moyen terme de cette crise du Private Equity, pourrait être une première étape.
sont incertaines, mais tous les rapports prévoient Pour conclure, ces 5 idées ont pour la plupart sou-
une période de décroissance plus ou moins longue. vent été débattues et les principes généraux éma-
Concernant le Maroc, le plus important, c’est que nent du bon sens et sont relativement consensuels.
des secteurs générateurs de devises comme le tou- En revanche, l’exécution a souvent buté sur des
risme et les transferts des MRE seront durable- considérations culturelles, réglementaires ou sim-
ment impactés. Pareil pour l’industrie où la baisse plement de mécanisme de décision. Le mode de
de l’activité conjuguée à la poussée probable du gestion de cette crise a montré que tout est dépas-
protectionnisme européen va mettre à mal le sec- sable quand il s’agit de l’intérêt national suprême.
teur. Dans ce contexte, et pour équilibrer notre Les mesures prises actuellement sont coûteuses,
balance des paiements à court terme pour assu- qu’elles servent donc aussi à moderniser notre
rer la bonne alimentation des marchés, miser uni- pays en même temps, et ne pas constituer unique-
quement sur la baisse de la facture énergétique est ment une parenthèse de l’histoire.

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HORs-série

“Une grande fraction de la société


marocaine se trouvera bientôt dans
une situation d’extrême
vulnérabilité”
Par Larabi Jaidi
Economiste, Senior Fellow au Policy center for the new south

L
es réactions de l’Etat et de la société sont générer des revenus via le télétravail, tels les médecins qui
impressionnantes. Les pouvoirs publics se sont maintiennent un point de contact avec leurs patients et
activés efficacement sur le plan de la communi- disposent d’une épargne de précaution, la grande majorité
cation avec le citoyen, le suivi de la pandémie des indépendants opèrent dans l’informel de survie. Il s’agit
dans les différentes villes et la prise d’initiative d’une part importante de la population active qui nourrit des
pour mobiliser la ressource afin de faire face aux familles plus larges en effectif. Ceux-là se retrouveront
impacts économiques et sociaux à venir. Dans le démunis du jour au lendemain. Facteur aggravant : il est
même temps, la société a été très réceptive aux injonctions fortement à supposer que la solidarité familiale ne fonction-
des autorités et globalement très disciplinée dans sa réaction. nera guère longtemps pour entretenir l’entraide. Il faut donc
Les Marocains ont pris la pleine mesure de la gravité de la penser à ces ménages qui se trouvent déjà dans une certaine
situation. Cette double réaction dénote surtout de la maturité vulnérabilité car ne disposant pas d’un mécanisme de
d’une société consciente de l’urgence actuelle. protection assurantiel. Cette population bénéficie surtout des
filets sociaux mis en place par l’Etat : l’INDH, les indemnités
Les plus démunis, ces oubliés pour les veuves et les femmes divorcées. Mais beaucoup n’y
Or, jusqu’à quand peut-on faire de cette maturité un outil de ont même pas accès. Comment maîtriser cette vulnérabilité ?
gestion d’une crise qui peut s’étaler dans le temps ? Car le Comment imaginer de nouveaux outils, de nouveaux
confinement a des conséquences très lourdes sur la vie de mécanismes de soutien à cette population vulnérable ?
tous les jours des Marocains. Bientôt, une grande fraction de Sera-t-il question d’aides alimentaires, de transferts moné-
la société se trouvera dans une situation taires ? C’est là une dimension importante à
d’extrême vulnérabilité. A date d’au- prendre en compte. Jusqu’ici, le CVE a
jourd’hui, le Comité de veille économique surtout réfléchi à une catégorie, celle des
(CVE) a pris des décisions importantes pour salariés du secteur formel. Mais nous
venir en soutien aux entreprises et aux n’avons pas encore vu se manifester des
salariés dans le secteur formel, et ce, en leur propositions pour les populations non
garantissant un revenu minimum en cas de déclarées. Là, ce sont des personnes dépour-
chômage. Or, nous ne sommes pas dans une vues d’identifiants. Il faut penser à des
société de salariat. Le Maroc est un pays où appuis en faveur de cette catégorie de
le travail indépendant est omniprésent et personnes. C’est ainsi que l’on maintiendra
revêt de multiples facettes. Si certaines l’esprit de solidarité qui prévaut en ce
© MAP

professions libérales peuvent continuer à moment dans notre pays.

10
© Tniouni
Pour Larabi Jaidi : le secteur informel doit bénéficier très vite de mesures initiées par le Comité de veille économique.
Pour l’heure, les mesures de l’instance n’ont concerné que les salariés du secteur formel.

Les sources de devises se tariront rale et celle des ménages en général. Les hypothèses
Cette crise sanitaire, en outre, induira de fortes consé- retenues dans la Loi de Finances 2020 en termes de produc-
quences macroéconomiques. Le choc sera délicat. D’abord tion de céréales sont très fortement compromises. Dans le
en termes de réserves de change. Car nos quatre sources de passé, lorsque les exportations subissaient une baisse, la
devises que sont les exportations, le tourisme, les transferts consommation domestique pouvait rattraper le manque à
des MRE et les IDE sont appelées à se tarir. Déjà les gagner. Or, dans les circonstances actuelles, la consomma-
constructeurs automobiles que sont Renault et PSA limitent tion intérieure subira elle aussi un choc important. Récapi-
leur production. Autre risque, une décrue des exportations tulons : si d’un côté les réserves se tarissent, et de l’autre les
de phosphate et dérivés qui sont liés à l’activité agricole. En principaux moteurs de la croissance interne s’affaiblissent,
outre, en raison de la paralysie relative des chaînes logis- la situation conjoncturelle sera très difficile.
tiques, les matières premières fondamentales seront plus Il faudra penser à des leviers pour relancer l’économie. Et le
difficiles à acheminer. Quant aux MRE, la crise actuelle principal levier reste le budget de l’Etat. Malgré nos
devrait les inciter à se constituer une épargne de précaution engagements à ne pas dépasser un certain niveau d’endette-
au sacrifice des transferts. Enfin, s’agissant du tourisme, la ment, il est nécessaire de bousculer les normes budgétaires
fermeture des frontières condamne ce secteur à une décrue car le choc exogène l’impose, comme le choc impose de
conséquente des recettes. Fort heureusement, le Maroc réviser nos politiques d’importation, notamment sur les
dispose actuellement d’un matelas de devises assurant nos produits de luxe. Il faut que l’Etat veille à une meilleure
besoins sur cinq ou six mois. Mais il faudra alimenter ces rationalisation de la dépense en revoyant son train de vie.
réserves. Tout dépendra de la durée de la pandémie. Ensuite, il sera primordial de réaffecter certains budgets.
Certes il existe des dépenses incompressibles, comme le
La consommation intérieure service de la dette ou les salaires des fonctionnaires, mais il
bientôt en berne est possible de faire des arbitrages sur les investissements
A ce choc pandémique, vient s’ajouter un deuxième choc publics. En somme, la résilience du royaume dépendra de
relatif à la sécheresse et son impact sur la consommation ru- mesures à la fois de court et de long termes.

11
HORs-série

“Il faut expliquer aux Marocains


pourquoi cette fois-ci est la bonne
pour sortir le pays du sous-
développement”
Par Hamid Bouchikhi
Doyen de la Solbridge international school of business en Corée du Sud et
membre de la Commission spéciale sur le modèle de développement

L
a propagation mondiale du Covid-19 et les leur prochain et font des gestes solidaires impensables en
mesures vigoureuses prises par les autorités pour temps normal. L’histoire nous montre aussi que ces réac-
en freiner la diffusion sur le territoire national tions sont temporaires et que les sociétés renouent très vite
ont provoqué dans la société marocaine des avec la face obscure de la nature humaine. Pour faire
réactions qu’on aurait pensé impossibles il y a perdurer les ondes positives qui submergent les Marocains, il
quelques jours encore. Les Marocains n’en faut déployer la raison. Il faut donner aux Marocains des
reviennent pas de voir un gouvernement raisons de continuer à aimer leur pays et à s’aimer. Il faut
mobilisé pour protéger la population et soutenir l’économie. leur proposer un projet de société plausible. Il faut leur
Ils se sont mis à admirer les “riches” qui ont répondu promp- expliquer pourquoi cette fois-ci est la bonne pour sortir le
tement à la création d’un fonds de solidarité. Ils applaudissent pays du sous-développement.
le corps médical et la police, deux institutions jadis vilipen-
dées. Les réseaux de solidarité avec les citoyens les plus Reconstruire la confiance
vulnérables se mettent en place. Les citoyens et les commen- Les premières mesures prises par les autorités sont de bon
tateurs ne reconnaissent plus le Maroc. Il y règne une augure. Il faut veiller à leur bonne exécution, notamment les
bienveillance inhabituelle, une ambiance “peace and love”. programmes de solidarité avec les personnes et les entreprises,
Les Marocains se sont mis à aimer leur pays et à s’aimer et tout faire pour les mettre à l’abri des phénomènes habituels
eux-mêmes. Du coup, les Marocains se sont mis à rêver d’un de lenteur, de dilution des responsabilités, du détournement et
Maroc d’après, un Maroc où l’État reprend un rôle préémi- de la corruption. La confiance retrouvée dans les institutions
nent dans l’économie, investit à fond dans l’éducation et la est très fragile. Il faut la protéger à tout prix pour en faire le
santé ; un Maroc où il y aurait plus de justice fondement d’une nouvelle phase dans la vie et
sociale, moins de hogra, moins d’inégalités le développement du pays. Tous les experts
et, en définitive, plus de bien-être. Ces qui ont ausculté la société marocaine ont iden-
réactions sont normales et doivent être prises tifié un énorme déficit de confiance. La
pour ce qu’elles sont : des réactions émotion- gestion du Covid-19 est une occasion unique
nelles utiles et nécessaires face à une situation de reconstruire la confiance entre Marocains
anxiogène. et dans les institutions. On dit que la guerre se
L’histoire nous montre, à répétition, que les prépare en temps de paix. Manifestement, le
peuples connaissent des régressions Maroc ne s’est pas préparé à cette guerre, qu’il
émotionnelles en périodes de crises aiguës. faut espérer facile à gagner. Faisons alors de
Les êtres humains renouent avec leur notre mieux pour préparer la paix en temps
© dr

humanité, se rappellent l’essentiel, aiment de guerre.

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HORs-série

“Le Triomphe de la
Mort” peint en 1562
par Pieter Brueghel
l’Ancien, quand les
épidémies
décimaient les
populations
© dr

européennes.

“Que nous dit cette crise d’aujourd’hui ?


Que notre humanité est bien fragile”
Par Faouzi Skali
Docteur en anthropologie, ethnologie et sciences des religions

U
ne situation inédite ? Sans doute, par prémunir de telles invasions. Et c’est bien pour cela que cette
rapport à notre mémoire la plus récente. Il y situation a été autant imprévue qu’imprévisible. Dans son
a un siècle, la grippe espagnole semait le discours du 16 mars, le président Macron soulignait que “ce
désarroi avec la dévastation que l’on sait. qui était impensable est advenu !”. Le virus, en plus d’être
Quelques siècles plus tôt, la peste noire couronné, s’est introduit à pas feutrés dans nos espaces
dépeuplait de la façon la plus tragique pays quotidiens et nos consciences pour prendre progressivement le
et continents. De ce point de vue, on peut contrôle de notre planète et de notre actualité. Dans chaque
considérer que le monde a été ponctué, tout le long de son crise majeure, la question du sens surgit avec force, même si,
histoire, par de telles épreuves qui ont toujours un sens une fois le pic de la vague passé, on revient le plus souvent avec
symbolique, existentiel, et auxquelles on a cherché à répondre précipitation à nos habitudes passées. Or, que nous dit cette
par les connaissances, les ignorances et les superstitions crise d’aujourd’hui ? Que notre humanité est bien fragile - et
propres à chaque époque. c’est bien pour cela d’ailleurs qu’il faut en prendre bien soin- et
que ses prétentions à la puissance, systématiquement démen-
L’impensable est advenu ties aussi par le passé, sont dangereuses pour notre humanité
Cela a été largement souligné pour dire que nous avons depuis et notre santé.
quelques siècles abandonné les ères de l’ignorance et des Rappelons-nous ici le récit biblique de la tour de Babel et la
superstitions pour entrer dans les lumières de la raison. Le prétention du roi Nimrod de défier Dieu lui-même en construi-
monde moderne se définit lui-même précisément par une sant une tour qui monte jusqu’au ciel. Et quelle était à ce
entrée dans l’ère de la rationalité pure et sa capacité à se moment-là l’arme de cette puissance ? Le fait que les hommes

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parlent la même langue. Ce que l’on peut aussi lire comme une que nous faisons fausse route. La science nous apprend
parabole de notre mondialisation. aujourd’hui qu’il a fallu près de 13,7 milliards d’années et
une précision mathématique à toute épreuve pour créer
Nimrod contre Abraham notre humanité et créer en elle la chose la plus précieuse, sa
Il est tout à fait remarquable que Nimrod, dans l’aveuglement de capacité à prendre conscience d’elle-même et à s’émerveil-
ce sentiment de toute-puissance qui était à la fois personnel et ler de ce miracle permanent, d’en sonder le sens et en
collectif, a été éprouvé par Dieu de la façon suivante : l’Eternel lui découvrir l’harmonie. C’est cette même vision que l’on
envoie ce qui est décrit comme un minuscule moustique (à trouve au cœur des grands enseignements de sagesse. Cette
l’époque le mot virus n’était pas en usage) qui entre par le nez de finalité fonde notre dignité humaine et trace notre voie :
Nimrod et lui cause un dérangement et un bourdonnement celle d’un approfondissement par la sagesse, l’art, la science
intérieurs tels qu’il se jette littéralement contre les murs. La ou toute autre forme d’activité, de cette conscience hu-
toute-puissance se retrouvait à la merci d’un moustique ! maine, qui est aussi une connaissance de nous-mêmes. On
Les autres arguments que le prophète Abraham tenta d’opposer à pense ici à l’injonction sapientielle inscrite sur le fronton du
l’hubris de Nimrod ne semblaient avoir eu sur lui que peu d’effet. temple d’Apollon.
Un passage coranique rapporte cet entretien. Dieu, lui dit Les Abrahams de notre époque peuvent attirer l’attention
Abraham dans le Coran, est celui qui donne la vie et la mort. Moi sur notre petitesse humaine face à cette aventure cosmique
aussi je peux faire de même répond Nimrod. Faisant de la sorte qui nous fait découvrir chaque jour, dans une expansion
allusion, selon certains commentateurs, au fait qu’il peut décider vertigineuse, de nouveaux paquets de milliards de galaxies.
de gracier un condamné à mort et donner Devant de telles crises, nous devons lever
l’ordre de tuer qui il lui plaît parmi ses sujets. nos yeux vers le ciel, mais aussi les tourner
Dieu, dit alors le prophète, est celui qui fait vers notre intériorité.
venir le soleil de l’Orient, fais-le donc venir de Nous devons aussi savoir que face aux
l’Occident ?! “Celui qui n’a pas cru fut alors virus (technologiques, naturels ou les deux
confondu ! ...” (Coran. 2/259). Pour ce qui est à la fois, qui se feront de plus en plus
de la vie et de la mort, il y a à peine quelques redoutables et inattendus), les écologies,
mois le discours prédominant était que ce naturelle et humaine, nous enseignent ce
programme était désormais entre les mains de même principe : celui de savoir cultiver
notre humanité triomphante et que grâce à comme une richesse la diversité de nos
l’intelligence artificielle et sans doute au langues, de nos cultures et de la nature qui
programme “Calico” de Google, l’immortalité en ce domaine doit être notre maître et
© AFP

transhumaniste était, sinon à notre portée, du nous inspirer. Mais aussi, toujours selon le
moins à celle de toutes les prochaines généra- même enseignement, que nous sommes
tions. Pour prétendre changer l’ordre du Cosmos, c’est sans certes divers, mais aussi interdépendants, et qu’une
doute un peu plus compliqué. La novlangue technologique de la manière de gérer notre monde est de construire et renfor-
mondialisation semble donc avoir choisi de fait pour nous ce que cer sans cesse des liens de solidarité. Il nous faut recher-
doivent être notre futur et notre type d’humanité. Un futur que cher aujourd’hui une autre verticalité que celle de nouvelles
beaucoup appréhendent mais que l’on semble accepter comme tours de Babel, réelles ou mythiques : une verticalité
une fatalité. C’est la marche irrépressible, pense-t-on, de la humaine. Celle par laquelle notre humanité peut réap-
science. Nous n’avons pas le choix. Plusieurs voix de sagesse, prendre à relier la puissance à la sagesse et la science à la
comme celle d’Abraham jadis, se lèvent aujourd’hui pour dire spiritualité. Il en va de la survie de notre humanité dans
qu’un tel choix n’est que le résultat non pas de la science ou de la tous les sens du terme.
raison, mais d’une illusion idéologique. Que le monde que nous Nous devons comprendre ces récits des textes sacrés
voulons léguer à nos enfants est celui de la quête du sens et comme des archétypes livrés à nos réflexions et médita-
l’élévation de notre conscience et non pas celui d’une puissance tions. Nimrod est le symbole d’une puissance illusoire,
livrée à elle-même et à quelques Nimrods, apprentis sorciers en dénuée de sagesse. “L’Abraham de notre être” est la
herbe, qui se sont dévolus le rôle de maîtres de la techno-finance possibilité de dépasser cet aveuglement et de laisser naître
mondialisée. en nous une nouvelle conscience et une nouvelle concep-
tion du développement de notre humanité.
Il y en aura d’autres C’est cet enseignement qui nous est donné d’une manière
Le monde ne sera pas dépourvu à l’avenir de virus toujours foudroyante par ce moustique, bien minuscule, de notre
plus subtils, toujours plus malins, qui viendront nous rappeler temps. Sommes-nous prêts à l’entendre ?

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HORs-série

“Tout d’un coup, nous avons


été heureux d’avoir le Makhzen
et le moqaddem”
Hassan Benaddi
Cofondateur du PAM, dirigeant syndical et ex-inspecteur de philosophie

I
l faut se souvenir du climat général pour le Maroc, comme pour les autres pays
dans lequel l’opinion publique du monde. A quoi ressemblera ce monde, ce
marocaine était en train de s’installer serait prétentieux de vouloir le dire au-
avant la crise du coronavirus. Le jourd’hui. Ce qu’on peut néanmoins remar-
discours prégnant était un discours quer, c’est que cette épreuve a mis en exergue
de défiance par rapport aux partis et certaines valeurs. Par exemple, dans un
aux institutions, dans une atmos- contexte d’individualisme triomphant, le
phère génératrice d’anxiété et de défiance. “nous” est en train de prendre le pas sur le
Quand nous, Marocains, avons été impactés “je”. Car nous avons vu que les Marocains ont
par cette crise sanitaire, très vite, ces rejoint tout de suite l’élan de solidarité
© DR

discours qui exprimaient un ras-le-bol de la nationale pour combattre l’épidémie de


situation dans le pays, notamment sur les coronavirus. Les personnes qu’on a vues
réseaux sociaux et dans la classe moyenne, se sont inversés. dévaliser les supermarchés répondent, elles, à des instincts
Les Marocains ont découvert qu’ils disposaient, quand de survie, inscrits dans les gènes des Marocains par les
même, d’acquis importants. Et tout d’abord, d’un socle. Un épreuves du passé. Ce réflexe du “sauve-qui-peut” ne peut
socle issu d’un Etat qui existe, qu’on décriait beaucoup, qu’on être corrigé que par la présence d’un pouvoir fort et juste. Si
critiquait beaucoup, mais qui a montré sa présence. des gens ont un comportement propre à faire chavirer le
navire, le pouvoir doit les sanctionner. Car quand les
Le roi en première ligne citoyens ont vu que l’autorité avait un sens, là encore, ils se
L’image qui a eu le plus d’impact sur les Marocains, qu’ils en sont sentis rassurés.
soient conscients ou non, c’est l’image du roi, entouré de
membres du gouvernement à sa gauche et des responsables Apprenons à être humbles
de la sécurité à sa droite. A ce moment-là, les gens se sont Le premier réflexe des nations face à l’épidémie a été de
dit : “Il y a un pilote à bord”. Ils ont été rassurés parce qu’ils fermer les frontières. Sous la menace du virus, chacun a été
ont eu le sentiment que quelqu’un tenait le gouvernail au obligé de s’enfermer chez soi. A ce moment-là, nous Maro-
sommet de l’Etat. C’est une chose déterminante dans une cains avons voulu savoir si notre “chez nous” était organisé
situation de crise. D’ailleurs, le ministre de l’Intérieur a pour affronter la crise. Et, tout d’un coup, nous avons été heu-
utilisé une image similaire quand il a expliqué, au parlement, reux d’avoir le Makhzen, si longtemps décrié par la littérature
que nous étions tous dans le même navire. Il faut aussi noter de gauche. Comme nous avons été heureux d’avoir le
l’émergence d’un nouveau pouvoir à la faveur de la crise moqaddem pour distribuer dans les foyers les attestations de
sanitaire. Ce sont les savants, les états-majors scientifiques, déplacements. Alors que beaucoup plaidaient pour l’abolition
qui ont accompagné les autorités publiques pour les infor- de ce système, on a vu à cette occasion comment il pouvait se
mer sur la nature de ce fléau et sur la manière de l’affronter. rendre utile et efficace. Quand la crise sera passée, la question
Il y aura un avant et un après coronavirus. Ceci est valable sera de savoir sous quelles conditions et au nom de quelles

16
© Toumi

Tournée d’agents d’autorités de proximité pour faire respecter le confinement.

valeurs il faudra rouvrir ces frontières. Une chose est certaine, peu de choses. Quand les physiciens, au début du XXe siècle,
nous ne pourrons plus vivre sans prendre soin de cette terre se sont intéressés à l’infiniment petit à travers la physique
qui nous abrite et que nous avons tous en commun. Pour quantique, ils ont permis aux philosophes d’atteindre
nous protéger, nous avons compris qu’il faut que nous certaines intuitions sur l’imprévisibilité de l’être. Car
protégions aussi notre voisin. Si on rapporte cette idée à la lorsqu’ils ont observé le monde microscopique, ils n’arri-
situation au Maghreb, où nous savons depuis longtemps qu’il vaient plus à percevoir d’ordre apparent. Et pourtant, de ce
n’y a pas d’avenir sans construction d’un espace commun, désordre infime, nous constatons tous qu’il existe un ordre
alors je ne peux pas imaginer que des pays se chamaillent majestueux, l’ordre de l’univers, du cosmos. Avec la crise du
encore pour des histoires dérisoires de frontières. coronavirus, il nous faut apprendre à concilier ce paradoxe :
Une autre valeur qui émergera de cette épreuve est celle de l’imprévisibilité des phénomènes, qui nous incline à davan-
l’humilité. Nous prenons conscience de ce que les philo- tage de prudence, et la confiance en cet ordre universel qui
sophes disent depuis le début de l’humanité : nous sommes nous dépasse.

17
HORs-série

“L’éthique des usages


technologiques : plus que
jamais en situation de crise”
Par Amal El Fallah Seghrouchni
Professeure à Sorbonne Université – Chercheuse au LIP6

L
a crise sanitaire mondiale et la propagation du camps de réfugiés ? Comment enseigner à distance de façon
Covid-19 appellent la communauté internatio- égalitaire quand il n’y a même pas d’électricité ou assurer
nale à s’organiser et à coordonner ses efforts équitablement les soins sans recourir au tri des patients
pour maîtriser la pandémie et anticiper un quand les hôpitaux sont loin ou saturés ? Autant de questions
avenir post-coronavirus. Avec le confinement et qui se posent avec gravité à l’échelle mondiale et qui inter-
la distanciation sociale, la société vit des pellent sur l’équité et l’éthique des usages technologiques,
bouleversements d’une intensité inédite. Des surtout en situation de crise. La sortie de crise passera
transformations bousculent les secteurs d’activité et le travail, nécessairement par une prise de conscience des faiblesses
les loisirs et la vie sociale, l’organisation du quotidien. Les actuelles et des risques encourus à terme, et aussi par une
technologies de la santé s’invitent pour prodiguer les soins, et solidarité à l’échelle planétaire moyennant une reconfigura-
les outils du numérique réorganisent la vie des citoyens. Le tion des équilibres.
télétravail se met en place progressivement, les apprentis- Dans cette course aux solutions pour endiguer la pandémie,
sages en ligne s’installent et même la gestion de la crise et les les politiques sanitaires et sociales devraient être fondées sur
consultations médicales sont assurées à distance. des preuves scientifiques solides, tout en tenant compte des
“En tant que membres de sociétés technologiques, nous incertitudes liées à la pandémie. Il faudrait également
assumons une responsabilité historiquement sans précédent recourir aux technologies du numérique, et à l’Intelligence
vis-à-vis des générations futures”. Ce concept de la responsa- Artificielle (IA) en particulier, pour surmonter la crise et
bilité des générations présentes vis-à-vis des générations préparer l’avenir en mettant en place des solutions durables et
futures, introduit en 1979 par l’historien et philosophe Hans résilientes. Pour mieux gérer la crise, l’IA peut aider à
Jonas, est plus que jamais d’actualité. sensibiliser les citoyens et à optimiser la gestion de la maladie.
Pour les personnes fragiles ou ayant des besoins spécifiques
Pas la même pandémie pour tous (qui ne peuvent pas lire et écrire, les malvoyants ou les
En effet, ces dispositifs technologiques créent des fractures malentendants), la transcription du texte en voix et inverse-
entre monde connecté (4,54 milliards de ment permet une meilleure inclusion dans
personnes) et monde isolé (3,16 milliards de l’usage des technologies, comme les inter-
personnes). Comment atteindre alors les 41% faces multimodales.
des déconnectés ? La possession d’un Elle peut aussi aider à gérer l’épidémie et à
téléphone mobile ne signifie pas que l’on peut minimiser les décès en allégeant la charge
profiter pleinement des outils numériques. des professionnels de la santé qui sont
Comment les sensibiliser à la dangerosité de exposés au virus, en rappelant aux patients
la pandémie ? Comment gérer les montées en les procédures de soins appropriées. En
charge de ces situations complexes et assurer Chine, par exemple, des robots effectuent des
le “confinement sanitaire” des personnes pré-diagnostics rapides, et les ambulances
vulnérables, comme les 70 millions confinées sont assistées par l’IA pour accélérer le trafic
© dr

mais sans distanciation sociale dans les (exemple ville de Hangzhou). L’IA peut être

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HORs-série

L’IA peut aider à gérer la pandémie et à minimiser les décès en allégeant la charge des professionnels de la santé exposés au virus.
Ici, une consultation de télémédecine, prise en charge par la Sécurité sociale en France depuis le déclenchement de la crise sanitaire.

paramétrée pour donner des conseils en cas de contamination Le droit à la santé


et des applications se développent pour aider les gens à Cette pandémie souligne les forces et les faiblesses des systèmes
supporter le confinement. La Chine utilise des drones sanitaires et des moyens d’accès aux soins et aux ressources pour
autonomes pour s’assurer que les résidents prennent les la continuité des services. Les inégalités sociales s’accentuent et
précautions appropriées. des mesures comme la quarantaine fragilisent les plus vulné-
rables (précaires, violenté(e)s, réfugiés, etc.). Nous, citoyens,
L’Intelligence Artificielle à la rescousse avons une responsabilité collective quant à la protection de ces
Par ailleurs, l’IA peut améliorer l’apprentissage humain. personnes, nous devons veiller à leur intégrité physique et
En évaluant la capacité d’apprentissage des apprenants, morale et lutter contre toute forme de stigmatisation ou de
elle peut élaborer des méthodes qui adaptent dynamique- discrimination. L’article 14 de la Déclaration universelle de
ment la pédagogie au profil de l’apprenant, ce qui permet l’UNESCO sur la bioéthique et les droits de l’homme (2005)
d’adresser différents niveaux et différentes catégories stipule que “le meilleur état de santé possible” est un “droit
d’apprenants. Une modélisation fine des profils permet fondamental” de tout être humain. Mais le “droit à la santé” ne
d’analyser automatiquement le processus d’apprentissage, peut être garanti que par un “devoir envers la santé” à travers le
de diagnostiquer et d’interpréter les erreurs, et d’adapter principe de la responsabilité individuelle. La responsabilité d’un
la méthode pédagogique. L’IA peut aider à prédire les gouvernement est d’assurer la sécurité publique et protéger la
épidémies et permettre aux pouvoirs publics de mieux s’y santé, et la responsabilité des citoyens est de respecter les règles
préparer. En combinant l’apprentissage automatique et le qui protègent chacun en tant qu’individu et en tant que commu-
traitement du langage naturel pour analyser les informa- nauté. Les restrictions de liberté comme le “confinement” ne
tions provenant d’une multitude de sources, il devient doivent pas être vécues comme des mesures autoritaires, mais
possible de suivre l’évolution des maladies infectieuses et comme l’expression du devoir de protéger la communauté
de prédire leur propagation. L’IA pourrait aussi prédire mondiale. Les décisions politiques et sanitaires doivent proposer
les comportements humains et aider les populations, en des solutions fondées scientifiquement, inclusives et éthiques,
temps de crise, à mieux gérer le stress et les angoisses qui qui servent toute la population sans discrimination. Les informa-
en résultent. tions publiées doivent être exactes, claires, complètes et transpa-
L’IA peut accélérer la découverte et le développement de rentes. Elles doivent aussi s’adapter aux différentes catégories
médicaments. Elle peut avertir d’une épidémie immi- sociales (âge, niveau d’éducation), car l’information aujourd’hui
nente, mais aussi aider à identifier et à développer de joue un rôle central dans l’engagement sociétal des individus.
nouveaux traitements et des vaccins plus rapidement Les solutions technologiques à base d’IA doivent respecter
(moins d’un mois pour le séquençage du génome du l’éthique en évitant les biais cognitifs, économiques et statis-
virus). Enfin, en disposant de meilleures données sur les tiques, car l’automatisation des raisonnements humains
conditions climatiques et environnementales, l’IA peut n’échappe pas à cet écueil. Enfin, l’urgence de trouver un vaccin
mieux prévoir la survenue de certaines maladies, à en ne doit pas autoriser des pratiques de recherche irresponsables.
contrôler la propagation et à optimiser le déploiement des Il faut respecter les principes éthiques et rester vigilant au double
ressources médicales. usage de la recherche.

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HORs-série

“Le droit
à la vie
l’emporte sur
les autres
droits”
Par Abderrahmane Rachik
© AFP

Sociologue et confiné

D
evant le confinement, l’isolement social et le Le droit à la vie d’abord
repli sur la petite famille, les réseaux sociaux Les différents appareils de l’Etat, plus particulièrement le mi-
sont les lieux privilégiés nous permettant de nistère de l’Intérieur, ont réussi à gérer cette étape décisive
suivre l’actualité de plus près et d’apprécier avec beaucoup de pédagogie, d’intelligence et de fermeté. Le
les représentations collectives face à un droit à la vie l’emporte sur les autres droits. L’économique
phénomène inédit. L’incertitude, la peur, le est réduit, relativement, au second plan. Plusieurs décisions
stress et l’angoisse s’installent après l’an- juridiques et sécuritaires ont été prises sans hésitation pour
nonce officielle de la fermeture des lieux publics, notamment protéger la vie aussi bien des citoyens que des étrangers. La
les établissements scolaires, depuis le 20 mars. Réactions population exprime son adhésion à l’égard de la gestion
collectives primitives. Les supermarchés étaient pris d’assaut politique et sécuritaire de la crise sanitaire.
les premiers jours. Les fausses informations circulent et se La confiance est un élément cimentant le
multiplient. lien social. La perception collective de
La propagation du coronavirus provoque-t- l’action des agents de police comme légitime
elle un élan de patriotisme et une augmenta- permet de construire un sentiment de
tion du degré de confiance dans les appareils confiance chez les citoyens. Il est évident que
de l’Etat ? Si c’est le cas, il faut s’attendre aux la nature des relations entre la police et le
réactions de ceux et celles ayant pour horizon citoyen est le produit d’un contexte déter-
politique de se positionner contre l’Etat quitte miné. La propagation du coronavirus et
à nuire à la société. Certains “inconscients” l’attitude positive des différents appareils de
cherchent à mobiliser la fibre religieuse des l’Etat à l’égard des citoyens ont permis une
masses pour empêcher l’adhésion des citoyens amélioration notable de l’image sociale de la
à la politique sanitaire de l’Etat. En vain.
© DR

police et du corps des médecins.

22
survivre, se demandent-ils ? Devant l’élan de solidarité, de
générosité, certaines formes de soutien minimes, mais
significatives, essaient de venir en aide aux ménages les plus
démunis et aux individus sans domicile fixe.
Des dons financiers institutionnels et personnels émergent et
se multiplient. Le montant du fonds spécial dédié à la gestion
de la pandémie a collecté 23,5 milliards de dirhams. Cette so-
lidarité n’est pas liée uniquement à la peur et l’angoisse.
Nous avons remarqué qu’une solidarité exemplaire entre
voisins émerge brusquement après l’écroulement d’une
maison, après un incendie ou une inondation. En attendant
les secours, certains habitants allaient jusqu’à risquer leur vie
pour sauver leurs voisins. Cette solidarité du voisinage est de
type spontané et irréfléchi.
L’individualisme n’est pas le produit exclusif du système
économique capitaliste ou néolibéral. L’écologie urbaine
impose l’anonymat social et le repli sur la famille. Le
processus d’urbanisation impose des valeurs et des relations
sociales anonymes et superficielles. Les relations sociales
deviennent marquées en grande partie par l’utilitarisme. Par
contre, la solidarité “rationnelle” dure dans le temps. Elle
n’est pas conjoncturelle. Elle se réalise au nom de valeurs
dites universelles ou humanistes (justice, équité, égalité,
La méfiance et la distance sociale dans les
grandes villes resteront la règle, et la solidarité
fraternité…). Elle prend tout son sens quand elle cible des
une situation exceptionnelle, estime de manière personnes anonymes, des gens qu’on ne connaît pas, se
pessimiste Abderrahmane Rachik, trouvant dans une situation critique.

Chassez l’individualisme,
il revient au galop
Les agents de l’autorité locale, le corps médical, celui de la Les optimistes pensent que l’expérience sociale qu’impose la
police, des enseignants, des transporteurs, sans oublier pandémie laissera des traces et des interrogations sur la
les militaires, les gendarmes, les éboueurs, etc., ont nature des relations sociales marquées par l’individualisme
manifesté une volonté sans faille pour protéger les et l’égoïsme, et sur la politique publique (santé et éducation
habitants les uns des autres. Ils ont exprimé une forme de notamment). Mais, une fois cette parenthèse dramatique
solidarité patriotique. Les citoyens ont également été à la fermée, la vie quotidienne dans les grandes villes reprendra
hauteur de l’événement. Seuls de petits groupes dans le ses droits. La solidarité “éphémère” est le produit d’une
nord du pays (Tanger, Tétouan, Fès, Ksar El Kébir) ont réaction collective émotionnelle immédiate, provoquée par
défié l’état d’urgence sanitaire décrété par l’Etat et un choc moral (viol, assassinat, action terroriste, pandémie,
marché la nuit dans les rues sans se soucier des mesures etc.). La méfiance et la distance sociale dans les grandes
préventives de confinement sanitaire. Menés par des villes resteront donc la règle, et la solidarité une situation
“barbus”, ils “implorent” Allah et son prophète pour leur exceptionnelle. Comme disait cette femme quinquagénaire,
venir en aide. “jareq, houwa manchareq” (ton voisin, c’est ta scie, en
montant et en descendant, il te fait du mal) pour exprimer la
Le temps de la solidarité et du repli méfiance à l’égard des voisins et faire à la fois allusion,
Au niveau de la gestion sécuritaire de l’Etat, seule la nostalgiquement, à la disparition des bonnes relations de
dimension sociale laisse à désirer. Celle-ci renforce le voisinage d’autrefois. Une enquête nationale inédite menée
sentiment d’injustice, premier pas vers la révolte. En par l’Institut royal des études stratégiques (IRES) indique
effet, plusieurs chefs de ménage travaillant dans le ainsi que plus de 80% de la population marocaine ont une
secteur informel se trouvent brusquement sans emploi, et confiance faible ou moyenne dans leurs voisins. Et que “la
ce pour un mois, voire plus. Ce secteur occupe presque confiance accordée aux voisins baisse à mesure que le niveau
deux millions de Marocains. Comment pourront-ils d’éducation augmente”.

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HORs-série

“Une société où chacun fait partie


d’un tout est une société qui a été
fustigée par l’individualisme”
Ali Benmakhlouf
Professeur à l’université de Paris Est Créteil, membre senior de l’Institut universitaire de France

D
eux remarques pour Les libertés en temps de
commencer : pandémie
La place de la santé parmi Les droits fondamentaux de l’être humain,
les biens que l’être humain notamment la liberté de parler et de se
peut envisager. Descartes, déplacer, sont affirmés par la Déclaration
dans le Discours de la universelle des droits de l’homme (1948) et
méthode, indiquait que “la sont de plus en plus intégrés dans le droit
santé est le principal de tous les biens et le positif de chaque Etat. L’information
fondement de tous les autres”. “Le princi- dispensée par des médias libres et respon-
© TNiouni

pal” : c’est-à-dire le plus précieux, le seul sables, soucieux d’une information valide
idéal auquel l’homme puisse prétendre, “le scientifiquement, renforce aussi bien la
fondement”, c’est-à-dire que sans la santé, démocratie que la santé de chacun. La liberté
aucun bien ne peut être envisagé. de se déplacer peut toutefois être restreinte pour des raisons
La pandémie met en évidence l’idée que la santé humaine est vitales qui engagent la vie de tous, et pour ces raisons
une santé une et globale (global health), non seulement une seulement, et ne le doit jamais pour des raisons politiques.
santé qui concerne tous les humains, mais aussi les humains Se pose, dans ce contexte aussi, de manière cruciale, la
dans leurs relations avec les autres vivants et leur environne- question de la traçabilité des personnes via leur téléphone
ment : “Cette notion de “global Health” correspond à la portable. Si les autorités publiques décidaient une telle
prise de conscience que n’importe quel événement de santé traçabilité, n’y aurait-il pas une menace sur la liberté de la
se produisant à l’autre bout de la terre concerne désormais personne humaine ? Une société où chacun fait partie d’un
tout le monde”1. Elle se rapporte plus généralement à la tout est une société qui a été fustigée par l’individualisme.
“prévention, la vaccination, l’accès à l’eau, l’assainissement, Celui-ci a tendance à prendre l’individu comme une fin
l’éducation à l’hygiène, les soins primaires, la pénurie des ultime. Mais aucune société ne peut survivre sans un
soignants, l’accès aux médicaments, la disponibilité de minimum de solidarité, sans un nécessaire mixte de holisme
l’information sanitaire”. (faire partie d’un tout) et d’individualisme (affirmer les
Nous sommes dans un monde où il n’y a plus de non-voisins, valeurs de l’individu). La question majeure devient alors
dit autrement, notre monde est fort connecté, par les réseaux l’équilibre de ce mixte.
de l’information, par la circulation des marchandises, certes, Donnons d’abord la parole à L’OMS (Organisation mondiale
mais aussi par le fait que les humains vivent parmi 90% du de la santé) pour caractériser la pandémie actuelle : Le
monde vivant qui n’est pas constitué d’espèces naturelles : Covid-19 est présenté par le directeur général de l’OMS,
les microorganismes (bactéries, microbes, virus). Tedros Adhanom Ghebreysus, le 5 mars 2020, ainsi : “C’est

24
© AFP
“Jamais le personnel de santé ne peut abandonner le principe de non-discrimination, même si, en temps de crise,
il fait des choix dits de médecine d’urgence.”, analyse Ali Benmakhlouf.

une maladie sérieuse. Elle n’est pas mortelle pour la plupart pas accompagnées de preuves scientifiques convaincantes.
des gens, mais elle peut tuer”, ajoutant : “Globalement, De même, la décision première du Royaume-Uni de laisser
environ 3,4% des cas de Covid-19 signalés sont décédés. En faire la circulation du virus pour parvenir à une immunité
comparaison, la grippe saisonnière tue généralement moins collective ne s’est accompagnée ni d’une justification
de 1% des personnes infectées”. Le “D” du Covid-19 est pour scientifique sérieuse, ni d’une réponse à la question sui-
“disease”, soit “maladie”. vante : pourquoi le Royaume-uni n’a pas tout de suite adopté
les recommandations de l’OMS ? L’idée cynique que l’Etat
Le partage des données assumait la mort certaine d’un grand nombre de personnes a
Pour faire face à cette pandémie, le partage des données est fini par avoir raison de la décision première qui était de
crucial pour vérifier les hypothèses, les calculs et les modéli- laisser faire la contamination en vue d’une immunité
sations, pour rectifier aussi rapidement les erreurs. Beau- collective.
coup de données sont d’abord venues de Chine. Les malades La pandémie actuelle pose avec acuité cet équilibre entre
atteints par les deux autres coronavirus, le SRAS (Syndrome holisme et individualisme et fait prendre conscience que la
Respiratoire Aigu Sévère) et le MERS (Middle East Respira- réelle liberté n’est pas celle des humeurs, des caprices et de
tory Syndrome) n’étaient contagieux que quand ils avaient l’immédiateté des désirs. La liberté réelle est collective,
des symptômes. Les autorités chinoises, qui ont fourni les médiate, fruit d’une réflexion et non d’un instinct ou d’une
premières données sur le Covid-19, ont d’abord fait l’hypo- impulsion. C’est cette liberté collective qui reconnaît l’enche-
thèse qu’il en sera de même dans le cas de cette maladie. vêtrement de plusieurs vulnérabilités dès qu’il s’agit d’une
Cette hypothèse est maintenant écartée. Comme l’indique, exposition à une maladie : vulnérabilité de genre, vulnérabi-
dans son numéro du 19 mars 2020, la revue Nature, “une lité sociale des précaires, vulnérabilité des exclus, vulnérabi-
coopération internationale sauve des vies”. Les décisions lité de personnes atteintes de comorbidités. Cette prise de
unilatérales comme celles qui sont prises aux Etats-Unis, ou conscience est un appel à la vigilance de tous, en lieu et place
au Brésil, sans concertation avec les autres pays, ne se sont d’une peur faite de repli.

25
HORs-série

© DR
L’exemple japonais et surtout sud-coréen est emblématique : ce sont les citoyens qui, par la
coordination de leurs actions, participent à la lutte contre l’expansion de la pandémie.

mage, et une prévention car le confinement protège la santé


Incertitudes et imprévisibilités de tous grâce à la responsabilité de chacun.
La pandémie peut constituer un paradigme pour penser la En l’absence d’un traitement, toute décision de soin doit être
santé de demain, et l’importance de la solidarité humaine. collégiale : les médecins se consultent pour prendre une
Elle suppose une incertitude structurelle : que sait-on de la décision, et ne peuvent laisser des questions de ce type en
durée de la pandémie ? de sa virulence ? de son ampleur ? Il suspens : qui admettre en unité de soins critiques ? De
y a un état momentané des connaissances qui ne cesse de se même, ils doivent évaluer en permanence la prise en compte
modifier compte tenu des données qui sont recueillies. Cette de la gravité clinique de chaque patient, mais aussi, comme
incertitude se double donc d’une imprévisibilité à laquelle l’indiquent les recommandations de l’agence régionale de
l’être humain n’est jamais préparé. Pourtant, l’évolution santé en Ile-de-France dans son document daté du 20 mars
biologique des espèces se fait aussi selon une imprévisibilité 2020, l’évaluation du confort du patient, “douleur, anxiété,
que nous oublions de prendre en compte. Comment les agitation, encombrement, asphyxie, isolement”.
espèces vont-elles évoluer ? Comme cette question suppose Dans les pays où les soins sont défaillants, les pratiques
la prise en compte du long terme, du temps long, elle est dégradées sont directement liées au “décalage entre les
négligée, comme l’est le changement climatique pour de ressources et les besoins”, comme le souligne la chercheuse
nombreuses personnes encore. Mais ces incertitudes et ces Frédérique Leicher-Flack. Jamais le personnel de santé ne
imprévisibilités ne bloquent pas l’action humaine : le peut abandonner le principe de non-discrimination, même
confinement a fait ses preuves en Chine et est de plus en plus si, en temps de crise, il fait des choix dits de médecine
adopté dans les autres contrées. C’est à ce jour, en l’absence d’urgence.
de traitement et encore moins d’un vaccin, le seul moyen Les incertitudes ne bloquent pas non plus les connaissances.
d’endiguer la pandémie. Le confinement est donc à la fois Les courbes relatives au nombre de personnes atteintes
une précaution nécessaire et une prévention utile : précau- comme des personnes décédées changent de pays en pays et
tion au sens où l’on évite des actions pouvant causer un dom- sont rectifiées de jour en jour. Les épidémiologistes font des

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modélisations : dans une modélisation interviennent, entre mique. Certes le chercheur anticipe : il participe à la prépara-
autres, les facteurs de susceptibilité, de contamination, tion des protocoles de recherche et engage ainsi une course
d’infection et de guérison. Mais là encore, si les modélisa- contre la montre quand se pose la question urgente de mise à
tions comptent, elles sont toutefois sujettes à controverse, disposition d’un test ad hoc au moindre coût. Mais ce temps
comme par exemple celle de l’épidémiologiste Marc Lipsitch n’est pas celui de la pandémie. Toute communication
de l’université de Harvard qui prévoit 40 à 70% de personnes prématurée de ces protocoles a un effet délétère sur l’en-
infectées par le nouveau coronavirus, et qui ont été reprises semble de la population et met à mal le processus de valida-
dans un premier temps par des responsables politiques tion de la recherche. On a pu voir les effets sur la population
(Royaume-uni et Allemagne). de l’annonce prématurée, non collégiale, des effets de la
Comme nous l’avons rappelé, le nouveau coronavirus met chroloquine : risque d’automédication, discrédit jeté sur la
chacun, y compris les scientifiques, face à l’imprévisibilité de recherche scientifique et son processus de validation des
son évolution. Certes beaucoup de choses sont connues : essais cliniques qui ont fait leurs preuves par le passé.
selon l’OMS, 60% de maladies infectieuses sont des zoo- L’identification rapide de la séquence génétique du virus a
noses. SRAS , MERS , en sont des exemples. Ils servent de permis au chercheur de s’engager le plus vite possible dans la
point d’appui, pour comprendre le Covid-19 et adapter les production d’un traitement ou d’un vaccin à spectre large,
réactions face à cette nouvelle maladie. Concernant la efficace et de longue durée.
contagiosité, il y a un aspect contre-intuitif (contagion par Enfin, il est au cœur du partenariat entre les autorités
des asymptomatiques) sur lequel la communication doit publiques et l’industrie et sa position éthique est de préserver
porter pour sensibiliser les gens aux mesures d’hygiène la confiance du public dans une telle collaboration . Ce sont
recommandées par les autorités de santé. En conséquence, le là de grands motifs d’espoir.
taux de létalité relatif au Covid-19 n’est pas le même que (1) Interview de Dominique Kerouedan, à Sciences au Sud,
n° 68, janvier, février, mars, 2013.
dans le cas des maladies citées ci-dessus, le taux de propaga-
tion (2,3 pour 1) non plus, pour ne citer que ces deux
caractéristiques. L’information valide, dans le domaine de la
santé, est aussi celle qui reconnaît la part d’incertitude qui lui
est intrinsèque, ainsi que la part d’imprévisibilité de l’évolu-
tion des maladies.

La coordination des actions Découvrez la


L’engagement de chacun face à la pandémie repose d’abord
sur une coordination des actions à partir desquelles nouvelle application
émergent les normes plutôt que l’inverse. L’interaction est
une action sociale qui s’ajuste à une situation. L’exemple TelQuel
japonais et surtout sud-coréen est emblématique : ce sont les
citoyens qui, par la coordination de leurs actions, donnent en
grande partie forme aux normes communes. Il est vrai qu’ils
sont aussi aidés par la disponibilité à grande échelle de
masques et de désinfectants. On a ainsi la conjonction de
trois facteurs majeurs : une population habituée à coordon-
ner ses actions, et des autorités publiques qui investissement
massivement dans les mesures d’hygiène. Notons que la
Corée du Sud consacre 5% de son PIB à la recherche, quand
des pays comme la France n’en réserve que 2,1%.

Le temps de la recherche et le temps


de la pandémie
Les recherches biomédicales ont par le passé permis une
Télécharger sur
amélioration de la santé humaine. Rappelons le travail
remarquable sur la trithérapie pour les personnes atteintes OU
du VIH. Mais le temps de la recherche est un temps lent, sans
commune mesure avec le temps de la propagation pandé-

27
HORs-série

“Alors que le monde développé s’active à trouver


un remède au coronavirus, nous attendons que
la solution nous vienne d’ailleurs, faute de
recherche scientifique”
Par la professeure Hasnaa Chennaoui
Chercheuse dans le domaine des météorites et présidente d’Attarik Foundation

L
a réflexion concernant le accordent d’abord une importance capitale à
modèle de développement est la recherche fondamentale tous domaines
un défi quant à la multitude de confondus. Il n’y a pas de recherche scienti-
dysfonctionnements vécus au fique plus importante qu’une autre, chacune
quotidien et dans tous les remplit un rôle qui lui incombe et participe
domaines. Il y a une prise de au savoir global planétaire. N’étant pas
conscience de la nécessité de “économiquement rentable”, le Maroc s’y
changement de paradigme. L’efficience et la intéresse peu et se focalise sur des domaines
pérennité du modèle exigent d’ériger les dits prioritaires. Le déni de l’importance de la
© TNiouni

sciences et le savoir en socle commun pour le recherche fondamentale entraîne une


développement sociétal. La crise mondiale dévalorisation des chercheurs qui sont
que nous traversons actuellement nous en perçus comme des personnes déconnectées
donne une preuve cinglante. Alors que le monde développé de la réalité, travaillant sur des hobbies personnels sans
s’active à trouver un remède au coronavirus, nous attendons importance pour le Maroc. De même, ce choix politique a
que la solution nous vienne d’ailleurs, faute de recherche réduit le nombre de travaux de recherche au Maroc et a
scientifique. Les comportements de notre société démontrent conduit à placer les universités marocaines aux derniers
l’ignorance des bases de la démarche scientifique et le retard rangs des classements internationaux. Autre conséquence
accumulé dans ce domaine. Nous sommes en mesure dramatique de ce déni, la dévalorisation de la science et du
d’implémenter beaucoup de concepts développés ailleurs, savoir de façon générale au Maroc. Il est ahurissant que la
mais nous sommes dans l’incapacité de les produire. jeunesse marocaine érige des bloggeurs et des célébrités
comme modèle de vie et de valeurs et ignorent l’existence de
Recherche fondamentale vs. chercheurs brillants comme Rachid Amrousse (chercheur à
recherche appliquée l’Agence d’exploration aérospatiale japonaise Jaxa, ndlr) ou
Faut-il rappeler que toutes les découvertes scientifiques encore Abdeljabbar El Manira (chercheur réputé en neurolo-
majeures sont le fruit de la recherche fondamentale ? Elle gie à l’université Karolinska en Suède, ndlr).
reste primordiale et est soutenue par tous les pays dévelop- Dans le même temps et dans toutes nos activités de vulgari-
pés. Le Maroc a tenté d’améliorer sa production scientifique, sation scientifique, surtout dans le monde rural, nous
des efforts ont été fournis, mais ils sont insuffisants et ont sommes frappés par la soif d’apprendre et de découvrir des
montré leurs limites. Pendant que les pays développés Marocains jeunes et moins jeunes. Les conférences, ateliers,
investissent plus de 2% de leur PIB dans la R&D, le Maroc expositions que nous organisons dans les domaines des
plafonne à 0,7% avec une préférence forte pour la recherche météorites, de la planétologie et de la géologie de façon
appliquée. Des pays comme l’Allemagne investissent 70% de générale attirent les Marocains. Ils sont intéressés et ne
leur budget R&D en recherche fondamentale. La Chine et demandent qu’à apprendre. Ces actions visent le partage du
l’Inde, tout en développant leur recherche appliquée, savoir, mais surtout à faire naître des vocations chez nos

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Les comportements de notre
société démontrent
l’ignorance des bases de la
démarche scientifique et le
retard accumulé par le
Maroc dans ce domaine,

© AFP
estime Hasnaa Chennaoui.

jeunes et un amour des sciences. Il est de ce fait important de Recherche fondamentale, levier du
doter le Maroc de musées et de centres scientifiques dédiés développement durable de nos régions
aussi bien à l’éveil scientifique qu’au développement de la Accompagnant la recherche scientifique fondamentale, la
recherche fondamentale. vulgarisation scientifique et le partage du savoir assoient
l’ouverture d’esprit et forgent les personnalités des jeunes. Nos
Des chercheurs talentueux en manque régions peuvent en profiter pour implémenter un développe-
de moyens ment durable par la création de musées régionaux dans
Nous avons les capacités pour relever ce défi, des chercheurs lesquels, à titre d’exemple, notre patrimoine géologique serait
d’universités marocaines ont démontré leurs performances présenté, expliqué et valorisé. Ceci profiterait durablement aux
scientifiques. Les découvertes récentes dans le domaine de régions par un tourisme national et international et procurerait
l’astrophysique à l’observatoire de l’Oukaïmeden de l’Univer- un sentiment de fierté lié à des richesses dont notre pays
sité Cadi Ayyad en sont un bel exemple. Dans les domaines regorge. Nous avons la chance d’avoir un ciel étoilé magnifique
des météorites et de la planétologie, thématiques qui peuvent qui fait également partie de notre patrimoine naturel auquel peu
être perçues comme “décalées”, introduites dans notre pays de personnes accordent de l’importance. Une nouvelle écono-
en 2000, le Maroc a également une position internationale mie peut être développée dans le tourisme rural avec le
exceptionnelle comparativement à tous les pays africains et développement de circuits géologiques, de lieux d’observation
du monde arabe. Il se démarque par une production du ciel, animé par les jeunes des villages. L’opportunité de
scientifique de très haut niveau et la formation d’une permettre au monde rural de trouver des sources de revenus et
génération de docteurs et de doctorants pour lesquels les de freiner l’exode rural. Il n’y a pas de fatalité, le défi est grand,
portes des plus prestigieux laboratoires dans le monde sont mais l’enjeu en vaut la peine, notre expérience nous pousse à
ouvertes, y compris pour des post-doc. Ils sont prêts à rêver et à croire en un avenir meilleur pour notre pays et les
prendre la relève à condition que le Maroc leur en donne générations futures. Cet avenir meilleur passe par la promotion
l’opportunité. La recette magique de cette réussite se base de la recherche scientifique et le développement du savoir au
sur des chercheurs passionnés et amoureux de leur pays. Ces Maroc. Investissons dans notre recherche fondamentale pour
résultats sont les fruits d’efforts considérables de construc- être non plus des consommateurs ou au mieux des exécutants,
tion d’une crédibilité scientifique qui souffre cependant du mais des producteurs de savoir. Nos chercheurs peuvent être
manque de moyens. Les doctorants gagneraient à avoir un performants si on leur donne les moyens. Formons une
soutien financier conséquent aussi bien pour la réalisation de génération de jeunes Marocains pour lesquels les sciences et le
leurs travaux de thèse au Maroc (pour rappel, uniquement savoir représentent un fondement et un idéal pour une société
trois quarts des doctorants au Maroc sont éligibles pour la émancipée, responsable et capable de se prendre en main.
bourse de thèse qui est d’un montant d’environ 10 000 DH Osons innover et produire une société ouverte, solidement
par an !) et pour leurs mobilités à l’étranger. Les conditions formée et en harmonie avec elle-même et avec ses fondamen-
de travail et les techniques analytiques nécessaires doivent taux. C’est tout cela qui constitue la vision de ATTARIK
être revues et renforcées. Foundation.

29
HORs-série

“Les religions institutionnalisées,


portées par leurs représentants
officiels, devront sûrement, dans cet
après-crise, revoir leurs copies”
Par Asma Lamrabet
Islamologue et essayiste

L
a crise du coronavirus s’est imposée à nous et a sa tragique propagation mondiale,  remet les pendules à
brutalement chamboulé notre mode de vie. La l’heure, elle rééquilibre ce monde malgré ses profonds
peur, l’effroi et l’incertitude sont devenus le lot déséquilibres écologiques, malgré ses disparités, ses inégali-
d’un confinement mondialement anxiogène.   tés, ses privilèges disproportionnés et ses innombrables
Qui aurait pensé que nous allions vivre une crise injustices. Elle nous incite à enfin exprimer ce NOUS que
mondiale d’une telle ampleur, alors qu’il y a nous avions tant de mal  à concevoir, tellement nous étions
quelque temps encore nous étions tous plus ou aveuglés par toutes les formes d’égocentrisme imaginables,
moins absorbés par nos fausses urgences, nos habitudes, nos qu’ils soient nationalistes, politiques, idéologiques ou
priorités, nos engagements, notre trop-plein d’illusions et de religieux. Et alors qu’il n’y a pas si longtemps nous vivions
désillusions... Cette crise, nombreux sont ceux qui l’ont déjà l’illusion de l’éternité, de la maîtrise du monde, des libertés
dit, nous force à  réinterroger, ici et dans l’après-crise, nos sans limites, de la supériorité humaine par rapport à notre
multiples défaillances, politiques, économiques et sociales, et environnement naturel, voilà que cette vision du monde
plus particulièrement notre rapport à un écosystème ô s’effondre d’elle-même et qu’elle met à nu notre vulnérabilité
combien malmené par l’arrogance absolue de l’avidité humaine commune.
humaine. Cependant, cette crise est aussi profondément
spirituelle, puisqu’elle nous met face à des questions L’espoir d’un renouveau spirituel
existentielles, le plus souvent enfouies dans un coin de notre La crise du coronavirus nous dévoile une réalité longtemps
subconscient. Cette crise nous pousse, malgré nous, à nous reniée, à savoir celle du destin global et commun de notre
interroger sur nous-mêmes, sur le sens de la vie, et surtout humanité.  Indépendamment de nos ancrages religieux, de
sur celui de la mort qui a toujours été là mais nos convictions, de nos croyances ou
jamais avec une telle acuité. Cette crise non-croyances, nous nous retrouvons
remet en surface cette peur existentielle, soudain tous en tant qu’humains face à ce
somme toute banale, instinctive, de l’humain sentiment d’appartenance humaine à une
en face de l’imminence d’une fin que l’on planète meurtrie par nos individualismes
imaginait autrement. démesurés. Croyants, mystiques, athées,
Je pense que l’on assiste à la naissance, agnostiques, nous nous retrouvons tous,
certes douloureuse, mais à la naissance chacun à sa manière,  en train de prier,
certaine d’un autre monde. Celle d’un monde d’espérer, de se dévouer, de se solidariser,
qui va, difficilement mais sûrement, prendre d’aider, d’aimer, de donner… Les témoi-
© tniouni

conscience de son humanité commune. gnages au quotidien durant cette crise nous
Spirituellement parlant, cette pandémie, par le prouvent, l’heure est à la solidarité

30
© Tniouni
Pour Asma Lamrabet, “nous vivrons sûrement une renaissance de l’humain, cette fois-ci en fusion
avec son environnement naturel et en rupture avec les dogmes en tout genre”.

humaine, à la compassion, à l’abnégation et à l’empathie. Et élu, du monopole de la Seule Vérité qui ont fait et font
cela, quelle que soit notre tradition religieuse ou autre, n’est encore tant de dégâts autour de nous… Les enseignements
autre que l’expression (re)naissante d’une spiritualité à tirer de cette crise seront certainement innombrables,
humaine encore à venir. Les témoignages du quotidien de douloureux, difficiles à mettre en pratique, il y aura des
cette crise  nous montrent comment chacun de nous résistances à tous les niveaux, car c’est le propre de l’être
ressent la même peur pour l’autre, le besoin d’aider son humain que de s’accrocher à ses habitudes et repères
voisin, la volonté d’aller au secours des plus vulnérables, archaïques, mais une grande partie de notre humanité vivra
l’esprit du sacrifice pour ceux et celles qui sont au premier ou vit déjà ce “déclic spirituel”. Celui d’une spiritualité qui,
front de cette crise, la culpabilité de ceux qui n’ont rien à tout en étant enracinée  dans sa tradition religieuse ou dans
offrir que leurs invocations… Toutes ces valeurs humaines sa propre vision du monde, sera portée par un autre souffle
relatées dans le quotidien de cette crise sont celles d’une libérateur et surtout inclusif. Une spiritualité intelligente,
conscience éthique spirituelle qui s’éveille et transcende nos sereine, qui ne scindera pas l’humanité en croyants et
particularismes théologiques, idéologiques ou sectaires. mécréants, en privilégiés et indigents, en ceux qui ont tous
Nous vivrons sûrement donc une renaissance de l’humain, les droits et ceux qui n’en ont aucun…
cette fois-ci en fusion avec son environnement naturel et en Toutes les crises traversées par notre civilisation humaine ont
rupture avec les dogmes en tout genre. La spiritualité donné naissance par la suite au meilleur comme au pire,
naissante ne sera pas une nouvelle religion, mais plutôt une prions ou rêvons pour que celle-ci soit celle du meilleur à
remise en cause de l’approche de toutes nos traditions venir… Autrement dit, un meilleur qui sera porté par une
religieuses, mystiques, ou idéologiques sectaires. Les spiritualité du lien, recentrée sur l’essentiel, à savoir celui de la
religions institutionnalisées, portées par leurs représen- sobriété au lieu du consumérisme indécent, de l’humilité au
tants officiels,  devront sûrement, dans cet après-crise, lieu du mépris, de la paix au lieu du conflit et de la conscience
revoir leurs copies. Elles devront sortir de leur ethnocen- de notre vulnérabilité humaine au lieu de l’inconscience de la
trisme frileux, de ces concepts dogmatiques abstraits et suffisance humaine qui nous a menés là où nous sommes tous
vides de sens  de mécréance, du bien et du mal, du peuple aujourd’hui : le confinement inhumain.

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HORs-série

“Il faut accepter le confinement


et la chaîne des sociabilités
qu’il brise”
Hassan Rachik
Anthropologue et membre de la CSMD

I
l est déplaisant d’écrire sur un objet moins leur contournement. Durant une
non familier, qui plus est une pandé- dizaine de jours, à partir du début mars, nous
mie qui ravage le monde. Mais je ne avons hésité à tendre la main ou non, à faire la
peux pas non plus rater une sorte de bise ou non.
témoignage à chaud sur les effets du J’ai vécu ces hésitations lors d’une réunion de
Covid-19 quant à la sociabilité, la travail. Une collègue qui vit à l’étranger n’a
quotidienneté des gens et sur le mode tendu la main à personne, elle s’est contentée,
de pensée qui l’accompagne. Il s’agit d’idées contrairement à ses habitudes, d’un sourire
provisoires et partielles que j’avance en tant traduisant une certaine gêne. Un jeune
© map

que citoyen qui essaie de suivre — et non pas collègue me salue en tapant mon coude droit.
observer au sens anthropologique — ce qui se La droite comme valeur persiste quand même.
passe, un citoyen qui essaie d’être attentif à ce Certains me tendent la main et le plus
qui l’entoure, avec une sensibilité d’anthropologue. courageux me fait la bise en disant : “Je suis marocain” (ana
maghribi). Bien entendu, ce moment d’hésitation s’est
Le normal devient transgressif estompé une semaine plus tard : différentes autorités pu-
Prenons la quotidienneté des gens, y compris la mienne. En bliques ont demandé à tout le monde de ne plus se serrer la
temps normal, nous avons nos habitudes. Nous assumons des main (même à la mosquée où il est coutume de le faire à l’issue
rôles sociaux ; un rôle social étant entendu comme un système des prières en assemblée) et de respecter la distanciation
d’attentes, de droits et d’obligations. Il indique ce que nous sociale. Il fallait énoncer la règle explicitement, l’écrire, pour
attendons des autres et ce que les autres attendent de nous. ll éviter tout malentendu. Tout le monde devait être au courant
nous aide à ne pas nous poser des questions tout le temps pour de la nouvelle règle, l’accepter, l’appliquer.
savoir comment nous comporter. Certains rôles sont relative- A cet égard, il faut dire que les mesures prises, qui ont ébranlé
ment liés à des relations sociales régulières (mère, père, l’habituel, ont été progressives : la suspension des études, les
enseignant, étudiant), d’autres à des relations éphémères matchs à huis clos, l’interdiction des réunions au-delà de
(chauffeur de taxi, client). Ils sont liés à des conceptions 50 personnes, la suspension des manifestations sportives et
différentes, traditionnelles, modernes, libérales, autoritaires. culturelles, la suspension de la prière dans les mosquées, la
Bref, en temps normal, nous connaissons d’avance les attentes restriction des déplacements, le confinement, la suspension
et les normes et nous essayons de les respecter. Sans cela, la des transports entres les villes…
vie serait une série de malentendus. Ce qui est dur pour la sociabilité des gens, c’est la suspension
En temps de crise, de changement brutal, comme c’est le cas de règles habituelles, qui sont des repères pour eux. La
actuellement, il y a une rupture avec une bonne part de nos suspension de moments qui rythment leurs vies, leurs études,
attentes habituelles. La rupture que nous vivons se renforce à le travail, la mosquée, le café, la visite de proches et d’amis, les
mesure que la crise s’accentue. Après l’irruption de la pandé- exercices physiques, voir un match de foot. Vendredi n’est plus
mie, notre quotidien est bouleversé, de nouvelles règles se sont vendredi, dimanche non plus. “Bon week-end” n’a plus aucun
imposées. Il y avait une phase transitoire, pleine d’hésitations, sens. Le temps n’est plus rythmé. Pour la majorité, les jours se
d’incompréhension, de refus de ces nouvelles règles, ou du succèdent sans queue ni tête.

32
© toumi
Pour Hassan Rachik, “le plus dur c’est d’adopter de nouveaux comportements en si peu de temps”. Exemple frappant ici à Casablanca,
où quelques jours après les premiers cas de coronavirus, peu de personnes utilisaient des masques et des gants.

Ce qui était normal devient transgressif. Ce n’est pas facile à solidarité observé à plusieurs niveaux. Des continuités néga-
accepter socialement. Et il faut un effort individuel et collectif tives sont également observées : l’approvisionnement égoïste,
pour y arriver. Mais la grande difficulté ne réside pas seule- démesuré en produits alimentaires, l’indifférence à l’égard des
ment dans la rupture en termes d’actes négatifs. Le plus dur consignes de santé, la diffusion de fausses nouvelles…
c’est d’adopter de nouvelles croyances, de nouveaux comporte-
ments en si peu de temps. Nous savons que les croyances Un mode de pensée empirique
mettent du temps à être acceptées, à être intériorisées, à se Il y a des aspects de la pandémie qui relèvent des traditions
généraliser, à disparaître. Ce qu’on demande aux gens, c’est de anthropologiques, ceux en rapport avec les représentations des
croire sur-le-champ. Au début du confinement, certains maladies et l’explication des malheurs. On distingue deux
continuaient à jouer aux dames sur une place publique, au foot types d’explication des malheurs individuels et collectifs. Le
sur un terrain vague... premier situe les causes en dehors de la société (Dieu, destin,
jnoun). Le second cherche les causes au sein de la société en
Le règne du pragmatique estompe mettant en avant les tensions et les conflits sociaux (magie
le symbolique noire, mauvais œil). Les deux types ont été qualifiés de
La question qui se pose, c’est comment communiquer pour prélogiques, d’irrationnels, de mystiques, par opposition au
asseoir le plus rapidement et le plus efficacement possible les logique, au rationnel, à l’empirique.
nouveaux repères et les nouvelles règles : se laver fréquemment En ce qui concerne les calamités attribuées à Dieu, nous
les mains, respecter la distanciation sociale dans un pays où avons deux cas. Dans le premier, les humains sont bons,
une grande part de l’étiquette, des salutations, passe par les corrects, et le malheur qui les frappe n’est qu’une épreuve
mains, les joues, les accolades. pour eux en tant que croyants. Dans le second cas, la respon-
Des injonctions, des interdictions, des explications données par sabilité incombe aux humains et à leurs comportements
des médecins, par des ‘alims, par des artistes, par des sportifs ; déviants. Nous avons entendu ce type d’explications, soute-
il ressort que les nouvelles normes ne tirent pas leur légitimité nus par certains ‘alims marocains, lorsque le tsunami a
de leur ancienneté mais de leur fondement pragmatique. Il faut frappé en 2004 des pays asiatiques (accusés de pédophilie...).
accepter le confinement et la chaîne des sociabilités qu’il brise. Actuellement, à juger à partir des données dont je dispose, ce
C’est le règne du pragmatique qui estompe le symbolique. genre d’explications est marginal. Une vidéo qui montre des
Il faut préciser que tout n’est pas rupture. Des continuités sont travestis en train de chanter, avec un commentaire les
aussi observées, sinon la société s’écroulerait. On peut même accusant d’être la cause du Covid-19. C’est le mode de pensée
dire que certaines valeurs ont pris de l’ampleur : l’élan de empirique qui l’emporte. L’explication courante de l’épidémie

33
HORs-série

au cours desquelles les participants ont récité


le Takbir (Dieu est grand) et des prières
négligeant le principe de distanciation sociale.
Elles ont été immédiatement interdites par les
autorités locales.

Cadre national, Etat social


En observant ce qui se passe au Maroc et
ailleurs, il est évident que l’Etat-nation est
devenu l’unique cadre politique de gestion de
la crise. L’Europe est réduite aux nations qui la
composent. Excepté de récentes initiatives du
gouvernement allemand d’abriter des ma-
lades, l’Italie a plutôt reçu de l’aide des

© tniouni
Cubains et des Chinois.
Au Maroc, on peut aussi parler d’un cadre
La prière du vendredi était un marqueur temporel. Ce n’est plus le cas depuis la suspension national et d’un Etat social. Dans ce cas, les
des prières dans les mosquées. rôles des fonctionnaires, des autorités
chargées de l’ordre, des médecins, se sont
et des moyens de la prévenir sont d’ordre empirique : la durcis et accentués. Coupés de leurs familles, ils travaillent en
contamination, l’hygiène, la distanciation sociale. Ce mode de première ligne avec tous les risques que cela comporte. Le
pensée peut coexister avec un mode pensée religieuse non rôle de l’Etat a significativement changé. Et le rapport du
exclusif : des prédicateurs demandent à ce que les gens citoyen à l’Etat ? Que devient la confiance dans l’Etat et ses
fassent des prières à Dieu pour conjurer la pandémie tout en institutions ? Le Chef du gouvernement lui-même, dans une
insistant sur les précautions sanitaires recommandées par interview télévisée, a fait allusion au manque de confiance
l’Etat. La fatwa émise par le Conseil supérieur des oulémas des citoyens qui ont cru, suite à la fermeture des écoles et des
justifie la suspension des prières dans les mosquées par “le universités, que l’Etat leur cache des choses. Là encore, il
grave préjudice causé par l’épidémie”. Cela est conforme aux serait difficile de demander aux citoyens de changer une
principes et objectifs (maqassid) connus des ‘alims, tels attitude assez fréquente.
l’évitement des maux ou la préservation des corps. L’intérêt Mais, dans ce temps de crise, la non-confiance dans l’Etat et
de la société passe avant toute considération. dans ses institutions serait problématique. La mobilisation
Il est préférable de communiquer avec les gens, de choisir les collective exige une confiance dans l’Etat. A mon niveau, j’ai
moyens les plus efficaces à partir de leur magasin culturel. La observé la persistance d’une certaine méfiance, notamment à
lecture du Latif dans les mosquées, accomplie suite aux propos de la gravité de la pandémie et des moyens de l’Etat
catastrophes, aurait été possible si le contexte le permettait. pour y faire face, mais aussi un regain de confiance. Aux
Les jeunes nationalistes y recoururent suite à la promulgation hôpitaux et aux personnels qui souffraient d’un déficit de
par le protectorat français du dahir dit berbère en 1930. En cas confiance et qui sont au front, des hommages ont été adressés
de sécheresse, des rites locaux sont célébrés pour implorer la collectivement par la population. Ceci montre que la
pluie. L’Etat a plusieurs fois appelé à la prière collective de confiance est une attitude fondée sur des considérations
l’Istisqae. Comme pour la majorité des rituels qui ont une empiriques. L’Etat et ses appareils sont au centre de l’arène,
finalité manifeste empirique, l’effet réel, qui n’est pas mince, visibles dans la rue, dans les médias... Ils sont au centre, en
est d’ordre sociologique et psychologique : souder la cohésion tant qu’acteur social d’abord. L’adhésion collective aux
sociale du groupe. consignes de l’Etat a été généralement acquise. Il est rare
Mais le recours à l’héritage culturel ne doit pas être automa- dans l’histoire d’une nation que des actions individuelles et
tique. Parfois, il y a des croyances qui ont des effets manifeste- publiques se traduisent en actions collectives à l’échelle de
ment néfastes. Au cours de l’épidémie d’Ebola, des villages en tout un pays. Il est rare que l’intérêt commun ait un sens
Guinée ont rejeté les ordres des médecins et des prêtres de aussi concret, aussi tangible et réalisable en dépit de toutes
renoncer à leurs rituels funéraires, qui consistaient à embras- les contraintes. Pour le futur, j’espère que nous pourrons tirer
ser le défunt et de manger à ses côtés. Au Maroc, quelques de nombreuses leçons de tous les aspects positifs et négatifs
jours auparavant, il y a eu de rares tentatives de manifestations que cette crise a révélés et révélera.

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“Nous aurons à chercher des
‘opportunités’ qui nous permettront
de sortir de la crise avec une
meilleure version de nous-mêmes”
Par Hamid Tawfiki
Président de la Bourse de Casablanca et DG de CDG Capital

Utopia is about ideals, Dystopia is about vité, nous sommes en train de la vivre pleinement en espérant
despair, Pantopia is about experience. que cela servira à enrichir nos expériences et/ou à développer
Et soudain, advient une pandémie qui fait littéralement notre propre sagesse. En effet, nous sommes maintenant en
bringuebaler notre Pantopie entre Utopie et Dystopie. train de faire face au “danger”, en actionnant nos modules de
Nous sommes en train de vivre, tous, sans exception, toutes survie, en déployant une batterie d’actions défensives :
couleurs du kaléidoscope, toutes cultures confondues, grands distanciation sociale, mesures barrières, hygiène renforcée,
et petits, forts et faibles, riches et pauvres, des moments confinement, discipline de fer… Nous nous efforçons de lutter
inédits, face à une vilaine pandémie qui s’est invitée, à notre contre notre insoutenable légèreté. Nous faisons, progressive-
insu, dans notre tranquille Pantopie. Elle commence par nous ment, appel à notre “BIOS” (fonctions de base, ndlr) d’huma-
ronger individuellement, elle finira par nous transformer nité : solidarité et empathie, une auto-discipline pour une
collectivement. Cette crise chamboule tout : nos habitudes, anti-fragilité, donner pour recevoir, se protéger pour protéger
nos certitudes, nos convictions, nos croyances, nos modèles, les autres, s’abandonner à vivre… Consciemment ou incon-
nos vitesses, nos accélérations, nos fantasmes et nos illusions. sciemment, nous aurons à être attentifs à toutes les nouvelles
Elle nous éjecte de notre zone de confort, elle fait bruire “le idées qui pourraient naître, sur notre façon de travailler, de
réveil immédiat”, elle nous somme d’embarquer dans une vivre, et sur ce que nous avons vraiment envie de faire. Nous
“terre inconnue”, “the uncharted territories”, dans le aurons à tirer parti du changement rapide et forcé pour
mystérieux “unknown unknown”. accélérer des transformations structurelles dans notre style
de vie, notre travail, nos priorités, nos essentiels. Nous
Utopia is too good to be true ; Dystopia is aurons à chercher des “opportunités” qui nous feront
too bad to be true ; and Pantopia is too grandir, celles qui nous permettront de sortir de la crise avec
true to be either good or bad. une meilleure version de nous-mêmes.
Les Occidentaux avaient appris, ces dernières années, par
enchantement, la définition chinoise de la Pantopia embodies both the brilliant
“crise”. En effet, le mot crise en chinois est wonder of innocence, and the
composé de deux caractères. Le premier hard wisdom of experience.
caractère, “danger”, représente un homme au En attendant le jour d’après, un grand
bord d’un précipice. Le second, souvent MERCI à tous ceux qui prennent des risques
associé au vocabulaire des machines, signifie pour nous protéger, pour nous soigner, pour
“opportunité / chance”. S’agit-il d’une nous guider, pour nous sauver. Je vous
sagesse chinoise innée ou d’une simple souhaite, je nous souhaite, je leur souhaite du
accumulation d’expériences acquises depuis courage, de la force et une bonne dose
plusieurs siècles ? Aujourd’hui, après avoir d’humanité. Tout va pour le mieux dans le
importé la nouvelle crise, grâce (ou à cause) à meilleur des mondes. Mais prenez quand
(de) la nécessaire et indispensable connecti- même bien soin de vous.
© dr

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HORs-série

“Les décideurs
politiques ont
besoin d’une
stratégie qui
relance
l’économie tout
en contenant
le virus”
Par Uri Dadush
© AFP

Chercheur au Policy Center for the New South

L
e séisme provoqué par le coronavirus a un Le plus grand danger à ce stade est une augmentation
nouvel épicentre : le continent européen, qui exponentielle du nombre de cas graves qui submergeraient le
abrite la grande majorité de la diaspora maro- système médical. Le 31 mars, l’Italie a signalé son 101 000e
caine de plus de 5 millions de personnes. cas et son
Pourtant, malgré la proximité géographique et 11 591e décès. Le Maroc ne va pas forcément emprunter le
ses innombrables liens avec l’Europe, le Maroc parcours catastrophique de l’Italie. Son climat plus chaud et
n’a que récemment signalé son premier cas. plus humide, ainsi que la plus faible densité de sa popula-
Alors que la Lombardie, riche région du nord de l’Italie, qui tion, lui assureront probablement une certaine protection.
est la plus touchée en Europe, compte environ 4700 cas par Mais rien ne garantit que l’épidémie sera contenue au Maroc
million d’habitants, au Maroc, les cas signalés ne sont que de si des précautions ne sont pas prises.
l’ordre de 16 par million. En l’absence toutefois de tests
généralisés, on ne peut pas connaître le nombre réel de L’heure n’est pas à la
Marocains qui ont été infectés et qui complaisance
pourraient être contagieux. Beaucoup sont Parmi les décès survenus en Italie, plus de 60
asymptomatiques, certains ne présentent sont des médecins qui ont contracté le virus
que des symptômes légers et d’autres encore en soignant leurs patients. Le Maroc compte
présentent des symptômes graves qui sont environ 1/8e des médecins par habitant
attribués à l’une des nombreuses autres comparé à l’Italie et environ 1/3 du nombre
maladies respiratoires courantes. Des de lits d’hôpitaux par habitant. Et pourtant,
simulations récentes basées sur des modèles l’Italie manque d’équipements de protection
mathématiques d’épidémies suggèrent que pour ses médecins et ses soignants (masques
la population infectée est généralement et respirateurs) ainsi que de respirateurs
beaucoup plus nombreuse que celle qui doit nécessaires pour aider les patients dont la
© DR

être hospitalisée. capacité respiratoire est mise à mal par le

36
de se procurer des médicaments qui atténuent les effets de la
maladie (même s’ils n’éliminent pas ses causes) et de former
le personnel médical à reconnaître et à traiter ses manifesta-
tions uniques.
Mais suspendre les vols et confiner tout le monde chez lui ne
peut pas durer. Ces mesures pèsent lourdement sur le tissu
social et sur le moral des individus et des familles confinées
dans un espace réduit. L’économie ne peut pas fonctionner si
une grande partie de sa population active est confinée chez
elle. À l’heure actuelle, on estime le nombre de personnes
confinées à plus de la moitié de la population mondiale. Ces
mesures devraient entraîner un net ralentissement de la
croissance économique mondiale, qui pourrait se traduire par
une profonde récession. Au Maroc, les activités de secteurs
cruciaux, du tourisme aux transports en passant par la
construction automobile, sont au point mort.

Le confinement n’éliminera pas le virus


Le confinement temporaire visant à ralentir la progression
de la maladie est inévitable, mais il n’éliminera pas le virus.
“En l’absence de tests généralisés, on
ne peut pas connaître le nombre réel de Comme ailleurs dans le monde, les décideurs politiques au
Marocains qui ont été infectés et qui Maroc ont besoin d’un “plan de sortie”. Ils ont besoin d’une
pourraient être contagieux”, stratégie qui relance l’économie tout en contenant le virus.
signale le chercheur. Partant des différentes voies suivies par la Chine, la Corée
du Sud et Singapour, pays qui ont fait de grands progrès
dans la maîtrise de l’épidémie, le plan de sortie doit contenir
virus, qui s’attaque à leurs poumons. Des médecins ont été des mesures à la fois médicales et économiques. Le pro-
dépêchés par avion de Chine, de Cuba et d’Albanie pour leur blème sous-jacent étant d’ordre médical, le plan de sortie
venir en aide. A l’instar des hôpitaux de Bergame et d’autres médical est essentiel :
villes tragiquement touchées, qui étaient débordées et sont • Dépistage massif permettant d’identifier les personnes
devenues une source majeure d’infection, des malades en sont infectées et de les isoler, ainsi que leurs proches. Comme l’a dit
restés éloignés jusqu’au dernier moment, et le taux de le directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé :
mortalité est monté en flèche. Il a atteint plus de 10% des “Testez, testez, testez !”
personnes infectées à Bergame. Dans le sud et le centre de • Protection et confinement des personnes âgées et des
l’Italie, où le taux d’infection est nettement plus faible et où les malades qui sont le plus exposés au virus ; ce groupe repré-
hôpitaux sont jusqu’à présent mieux à même de faire face, le sente la quasi-totalité des décès.
taux de mortalité est inférieur à 1%. • Renforcement rapide des capacités médicales et hospitalières
Pour gagner du temps et équiper leurs hôpitaux, les pays et protection accrue de l’ensemble du personnel médical
tentent, les uns après les autres, “d’aplatir la courbe” : contre le virus.
atténuer la vague de contagion à venir en prenant des • Approvisionnement en médicaments et facilitation de la mise
mesures qui, disons-le, ne sont pas très différentes de celles en circulation de nouveaux médicaments et vaccins, en évitant
prises à l’époque des pandémies il y a 100 ans, voire 1000 les retards coûteux dus à la bureaucratie et à la lourdeur des
ans. Ils ferment leurs frontières et contraignent le plus grand réglementations.
nombre possible de personnes à rester confinées chez elles. La réponse économique à la crise est également cruciale. Elle
En l’absence de remède éprouvé contre le virus ou de vaccin, exige la relance de l’économie et l’atténuation des effets de la
ces mesures sont le seul instrument disponible pour ralentir crise sur les plus vulnérables. Ces mesures vont de l’expan-
la propagation de la maladie. Si le tsunami que représente sion des crédits à l’augmentation des dépenses publiques
cette maladie pouvait être retardé, ne serait-ce que de pour les infrastructures de santé et aux transferts ciblés en
quelques semaines, il serait possible de mettre à disposition faveur des familles les plus démunies et de ceux et celles qui
davantage de matériel, d’augmenter la capacité des hôpitaux, ont perdu leur emploi.

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HORs-série

“Les penseurs qui prononcent


des jugements à l’emporte-pièce
ne tombent-ils pas dans ce
qu’ils dénoncent ?”
Par Abdou Filali-Ansary
Professeur et chercheur

L
e mot jayha, revenu de nos On entend déjà des appels à “refonder le
jours dans les usages cou- monde” (qu’est-ce à dire ?) ou bien que “la
rants, rappelle des souvenirs pensée politique s’est réduite à l’économie
d’enfance, du moins à ceux et que l’économie s’est réduite à l’économie
qui ont un certain âge. Des néolibérale” et qu’il faut “fonder une
femmes entrées dans colères pensée complexe” sur l’humanité et toute
extrêmes appelaient la jayha une cascade de propositions de ce genre.
sur la tête d’enfants ou jeunes gens qui se
comportaient mal. En fait, ni celles qui Garder la tête froide
© TNiouni

l’invoquaient, ni ceux contre qui elle était En fait, les raisons pour garder la tête
appelée n’avaient une idée précise de ce froide sont nombreuses :
que le mot signifiait. Aujourd’hui, on sait • Nous sommes encore au tout début du
bien ce qu’il veut dire : une catastrophe déferlante qui phénomène et beaucoup de questions demeurent encore à
emporte tout sur son passage. Le problème, en ce propos de beaucoup de ses aspects ;
moment, est qu’elle semble emporter également un • Les raisons de paniquer parmi les gouvernants des pays
certain sens de la mesure. Outre les fake news, aux- démocratiques (ou des pays où les gouvernants ont des
quelles nous sommes devenus (presque) habitués, le raisons de craindre des soulèvements des populations)
sensationnalisme de certains médias, les déclamations sont dues plus à une conjoncture qu’à la gravité de la
de certains clercs religieux, les “sorties” tonitruantes de maladie : l’inadéquation des dispositifs existants (person-
certains politiciens, on assiste à une vague de proclama- nel médical et équipements) face à la rapidité de contami-
tions de la part d’intellectuels célèbres qui tentent de nation. Autrement dit, si la propagation était moins
placer rapidement leurs pensées dans le marché des rapide, on aurait probablement pensé à une grippe plus
paroles “percutantes”, des réflexions “pertinentes” et dure que celles qui sont venues au cours des dernières
ainsi de suite. En cela, ils font chœur avec des clercs années ;
religieux, qui ne manquent pas l’occasion de dire : “Nous • Certains gouvernements de pays démocratiques ont
vous avons bien avertis. La sanction divine allait bien choisi de réagir autrement (Suède et Pays-Bas), en
s’abattre sur vous, et la voilà !”. permettant à l’épidémie de suivre son cours pour créer
Un coup de tonnerre dans un ciel dégagé : ainsi se une immunité de groupe. Il faudra attendre plusieurs
présente à nous l’actuelle déferlante. L’élément de mois pour pouvoir évaluer les diverses politiques adoptées
surprise, certes, n’est pas négligeable. Toutefois, en par les uns et les autres.
général, la surprise dure peu de temps et ne devrait Les penseurs qui prononcent des jugements à l’emporte-
nullement constituer le déclencheur ou le motif essentiel pièce, sans prendre le temps de réfléchir à la question
des réactions d’êtres doués de raison. dans toute sa complexité, ne tombent-ils pas dans ce qu’ils

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Parmi les grandes
questions posées par cette
pandémie et bien avant,
celle de la fracture sociale
dans les pays du Sud,
qui exige “une solution
permanente à la précarité”.

© afp
dénoncent ? Ne semblent-ils pas vouloir impressionner les considérer l’usage des énergies fossiles (charbon et
masses et “prendre la compétition de court” ? pétrole) comme allant de soi, aujourd’hui et à l’avenir,
Au point où nous en sommes, il paraît important et comme on le voit dans le fait que certains les considèrent
nécessaire de formuler en termes clairs et d’organiser les comme une richesse à gérer et les autres comme une
diverses questions que la déferlante a soulevées et qu’il facture à payer.
faudra traiter dans les semaines et mois à venir. Il est 2. La fracture sociale dans la majorité des pays du Sud
toutefois deux grandes questions qui se sont posées bien (ainsi que dans certains pays du Nord) est un fait
avant la déferlante mais qui sont devenues plus insis- majeur. Partout dans les pays du Sud, la mise en place de
tantes maintenant qu’elle est là. l’Etat moderne a fait qu’une partie de la population a été
intégrée dans l’économie formelle, alors qu’une autre ne
Deux grandes questions l’a pas été. Dans un cas, il existe des revenus prévisibles,
1. L’environnement où l’homme a vécu a fonctionné alors que dans l’autre, comme nous le savons bien,
pendant des milliers d’années selon des lois ou des l’imprévisibilité crée la précarité. La solution à ce
mécanismes qui lui étaient propres. Or, depuis le problème n’est pas facile. On a compté sur les politiques
dix-neuvième siècle, la présence de l’homme, jusque-là de développement économique pour assimiler progressi-
peu ou pas offensive, a radicalement changé. Les tech- vement toute la population dans l’économie moderne. Le
niques produites par les hommes ont permis de satisfaire développement économique, conçu comme rattrapage
beaucoup de desiderata des humains, le plus souvent en des pays affluents, ne s’est pas produit. Toutefois, une
perturbant ces mécanismes naturels. Il est grand temps solution permanente à la précarité de ceux qui vivent de
de se dire qu’on est allés trop loin. Pour prendre un l’économie informelle est nécessaire, ne serait-ce que
exemple concret, il n’est pas normal de continuer à pour maintenir un minimum de paix sociale.

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