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Revue française de science

politique

Esquisse d'un tableau du roman politique français


Monsieur Aimé Dupuy

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Dupuy Aimé. Esquisse d'un tableau du roman politique français. In: Revue française de science politique, 4ᵉ année, n°3, 1954.
pp. 484-513;

doi : https://doi.org/10.3406/rfsp.1954.452659

https://www.persee.fr/doc/rfsp_0035-2950_1954_num_4_3_452659

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Tableau du Roman Politique français

AÏME DUPUY

ême au temps où le romancier des Rougon-Macquart


connaissait une large audience, l'un de ses ouvrages les plus
appréciés n'était point ce livre Son Excellence Eugène
Rougon dont l'un des historiographes de Zola écrira cependant
qu'il représente « le chef-d'œuvre du roman politique français » 1.
Le récent cinquantenaire de la mort du maître de Médan nous
a suggéré de vérifier l'exactitude de cette opinion et, de ce fait,
conduit au présent recensement critique d'une variété, peu explorée
jusqu'ici, du genre romanesque en France.
Précisons d'abord et limitons notre sujet : observer et juger,
décrire ensuite 1' « homo politicus », le monde, la vie et la
« chose politique » dans ses thèses, manifestations et conséquences,
cela peut se proposer au mémorialiste ou à l'historien, au
pamphlétaire ou au moraliste, à l'essayiste, voire au poète ou au
dramaturge. On entend s'en tenir ici au seul romancier, à ce « genre
sans frontières » qu'est le roman, procédé littéraire commode pour,
grâce à une fiction mêlée, avec plus ou moins de vérité et d'art,
à la réalité des faits invoqués, exprimer, sut ce thème comme sur
d'autres, les intentions et les comportements soit d'hommes, soit
de milieux engagés dans la vie politique française. Nous éluderons
aussi le roman dit « historique » — le Cinq-Mars de Vigny par
exemple — ou le roman de caractère « social », tel Le Compagnon
du tour de France, de George Sand, le premier tenant trop

1. Maurice Le Blond, commentaires de Son Excellence Eugène Rougon,


dans l'édition Bernouard (Fasquelle)
Tableau du Roman- Politique français

souvent de l'imagination et de la fantaisie 2 ; le second, moins


soucieux de décrire V événement que de rêveries ou d'utopies. Le
roman politique, tel que nous le concevons, est celui quir centré
sur tel ou tel régime, provoque, chez l'écrivain intéressé par îe
sujet, la peinture réaliste de es régime, dans sa naissance, ses aléas,
ses crises ou sa chute, avec ses patrons et ses adversaires, ses
leaders ou ses partisans, de l'électeur à l'élu, au parlementaire à
l'homme au pouvoir, avec les réactions qu'implique l'action
gouvernementale sur le « pays légal » ou sur « le pays réel ». « Je
cherchais un. romancier, et je trouve un politicien », écrira, dépité, un
critique consciencieux, au goût littéraire sûr, d'un des meilleurs
conteurs français de tous les temps, engagé un jour dans une grave
« Affaire » nationale3. Bien au contraire, un tel exemple nous
enchante, puisqu'il est précisément un cas typique de rencontre
de l'écrivain et du citoyen, c'est-à-dire de ceux des hommes de
lettres qui n'oublient pas qu'ils appartiennent à la cité 4.

I. D'UN REGIME A L'AUTRE, A TRAVERS LE ROMAN POLITIQUE

A l'orée du xixe siècle, Mme de Staël, Benjamin Constant et


d'autres observateurs aussi avisés « se demandaient anxieusement
si une France orientée vers la démocratie se débarrassait
suffisamment de la désinvolture mondaine dont l'esprit « roué » avait
marqué la fin de l'Ancien Régime ». Et M. Fernand Baïdensperger^
qui fait cette observation, évoque judicieusement, en faveur de cette
« littérature républicaine » (autrement dit, sans doute, littérature
soucieuse, désormais, de la chose publique), comme preuve de
l'éveil certain d'une « conscience des temps nouveaux »,
l'apparition, à la suite de l'Adolphe de B. Constant (1816), d'ouvrages
« accommodés aux nouveautés politiques d'un siècle rénové » 5,
.

Ouvrages au fond « sérieux » sans perdre pour cela leur qualité

2. Nous choisissons cet ouvrage à dessein, puisque Vigny « sait bien qu'un
romaa historique n'est pas une relation sincère des faits », comme écrit M. Pierre
Flottes> dans sca Alfred de Vigny, 1925. — Dans les Réflexions sur la
vérité dans fart, sorte de préface aux nouvelles éditions de Cinq-Mars, après
1827, ces Réflexions « se résument en trois mots : permission de mentir... »
3. Voir Victor Giraud, Les Maîtres de l'heure, t. IL Anatole France.
4. Dans la préface de leur roman du cycle, Une Epoque, « rcman au
service da l'Histoire », Paul et Victor Margaeritte le disent fort nettement r
ils ont fait là ua effort de citoyens autant que d'écrivains ».
5. Adolphe, édité par F. Baldenspergek, Î946.
Aimé Dupuy

volontairement romanesque ; songeons, par exemple, au Sênancout


d'Obermann (1804), le héros notant, dans l'une de ses lettres :
« Ma cité est heureuse si les choses sont réglées, si les pensées
sont connues. Il ne lui faut plus qu'une bonne législation ». Ce
scuci, tout nouveau, de la valeur de la législation, c'est-à-dire des
bases et des formes du régime que se donne un pays orienté vers
la démocratie, voilà précisément l'objet du présent article. ïl %7a
en effet essayer de montrer que maints romanciers du xixe, et non
des moindres, ont donné à cette préoccupation une place, souvent
privilégiée, dans des ouvrages romancés devenus ainsi, en dehors
de leurs mérites esthétiques, de véritables contributions à l'histoire
politique de la France au delà de 1789. '
Et l'on peut noter, tout de suite, qu'il ne sera, désormais, plus
de régimes qui ■— dans leur succession comme par leurs
caractéristiques ou à travers leurs crises — n'aient été dépeints, avec
plus ou moins d'insistance, par de nombreux romanciers français.

STENDHAL ET LA RESTAURATION
Voici d'abord la Restauration, vis-à-vis de laquelle, et encore
qu'il ne fût point « romancier », nous n'hésitons pas à inscrire en
premier lieu le nom de Paul-Louis Courier. Aussi bien, cette
chronique rurale, si passionnante, tenue par le « vigneron de La Cha-
vonnière » de 1817 à 1821, se lit-elle comme un roman. Car, ainsi
que le notera Albert Thibaudet, c'est la France réelle du règne
des lys, « vue de Véretz, avec le maire et le curé, les villageois
qui dansent ou ne dansent pas. Mais, en même temps, ce îocaîisme
tourangeau fait vivre pour nous une cellule politique française » 6.
Cependant, en dehors de ce témoin précieux et savoureux, mais
tout de même un peu en marge des romanciers, le plus patent
d'entre eux sous la Restauration, n'est-ce pas Stendhal, l'écrivain
aux « petits faits vrais », consignant, entre 1815 et Î835 — même
s'il n'est compris que bien plus tard — son expérience du régime ?
Deux de ses livres en font foi : Armance (1827), « roman des
funérailles de la monarchie de droit divin, tintant le glas des
Bourbons et de leurs courtisans »7; puis Le Rouge et le Noir (1831),

6. Albert Thibaudet, Hist. liît. fse de 1789 à nos jours. Il ajoute : « Le


couriérisme, c'est déjà la troisième République, au moins celle d'hier,
anticléricale, radicale... ». Paul-Louis, « bon en toute saison, se lira de préférence en
période électorale, où il trouve mille échos... ».
7. Pierre Jourda, Stendhal : l'homme et l'œuvre, Ï930. — Voir également
notre étude : « Maires ruraux sous îa Restauration », Inf. hist., septembre 1952.
Tableau du Rowja-n PoïUique français

dont M. Pierre Jourda écrit que» « plus qu'un roman


psychologique, c'est, si l'on peut dire, une étude de médecine politique »
concernant cette France de Charles X, si bien définie dans la
« Note secrète » rédigée par Julien Sorel, observateur de Verrières
ou du salon de la Mole. Le Rouge, c'est l'histoire de la compétition
municipale entre le maire, M. de Rénal, « nommé par la
Congrégation de 1815 », manufacturier, qui, parce que le parti libéral
de Verrières « devient millionnaire » à son tour, rougit aujourd'hui
d'être « industriel » — et son subordonné Vaîenod, homme de
peu, mais intrigant fieffé, en coquetterie avec l'Eglise, et heureux
« candidat du Ministère ». Autrement dit, la rivalité, très exacte
sous Charles X, entre « ministériels » et « jésuites en. robe courte ».
C'est aussi, au Grand Séminaire de Besançon, la lutte, dissimulée,
entre le rigorisme janséniste et la souplesse de la Congrégation.
C'est enfin un document incomparable sur les milieux provinciaux
et les salons ultras, dont la Révolution de Juillet, que Stendhal
ne pouvait prévoir alors qu'il écrivait son livre, « mais qu'il sentait
proche, allait démontrer la cruelle exactitude » 8.

BALZAC ET LA MONARCHIE DE JUILLET

Nous allons d'ailleurs retrouver Stendhal, avec son Lucien


Leuwen, observateur aussi méticuleux de la Monarchie de Juillet
que de la Restauration, décrivant l'antagonisme de légitimistes
vaincus et de la bourgeoisie triomphante et montrant la société
française en quête d'une équilibre impossible. Ce roman,
malheureusement inachevé, se présente dans sa seconde partie comme un
« véritable manuel de l'art politique, révélant chez Stendhal une
connaissance complète du pouvoir » 8. On y voit le jeune envoyé
du ministre faisant, au cours de ses deux missions électorales en
province, son éducation politique ; s'appliquait à découvrir les
astuces des partis cléricaux que dirigent les Jésuites ; à noter la
rivalité (à Nancy) de FEvêché et de l'Hôtel de la Division ; à
déjouer les intrigues républicaines et bonapartistes, à essayer, au
milieu de « l'hypocrisie et du mensonge universels », de faire
triompher le candidat cher au Ministère. Il décrit en outre, avec autant
de subtilité que de vivacité, la lutte menée par Leuwen père, devenu

8. Robert Coiplet, « Une Encyclopédie de la littérature française », Le


Monde, 3 janvier 1953. — Voir également Maurice David, Stendhal : sa vie,
son œuvre, 1931 : « Si La Chartreuse de Parme est le meilleur ouvrage
technique pour la politique de haute mer, Lucien Leuwen constitue un guide précieux
pour les mariniers et officiers de cabotage ».

487
it âz rOpposltioii, contre les ministres du « juste milieu ».
Si l'on ajoute à cet ouvrage Les Mémoires d'an touriste (1838),
nourris d'observations sur le vif touchant la mentalité politique des
populations françaises du Nord et de celle du Midi — si
différentes S, encore « qu'un esprit public commence à naître en
France %■ -— on aura ainsi d'après Stendhal, un tableau
singulièrement probe du régime orléaniste, au moins durant sa première

C'est d'ailleurs non pas Stendhal, mais Balzac qui sera


l'historiographe intégral de îa Monarchie de Juillet. Certes, le grand
Balzac, même du. strict point de vue auquel nous nous . tenons, a
touché, en dehors de son époque, aussi bien au passé (avec sa
Catherine de Médicis, roman beaucoup plus « politique » que «
religieux »), qu'à l'avenir, car, devinant la période que sa mort
prématurée l'empêcherait de connaître, il Va pourtant préfigurée dans
tels de ses personnages « historiques », les Marsay ou les Rasti-
gnac ; des hommes politiques qui seraient déjà des Thiers ou des
Morny10. Sans doute également, son attention fut-elle retenue par
les régimes précédant immédiatement celui de Louis-Philippe : la
Révolution des Chouans, le Consulat d'Une Ténébreuse Affaire,
ou l'Empire de Madame de la Chanterie. Jamais, du reste, le
« régime » n'est absent des Scènes balzaciennes, même si elles
s'annoncent comme afférant à la seule « vie privée ». On connaît,
à cet égard, la charmante et valable définition qu'Alain offrait
à un interlocuteur étranger au sujet de ce chef-d'œuvre sentimental
qu'est Le Lys dans la vallée : « C'est, déclarait-il, l'histoire des
Cent Jours dans un château de 3a Loire » H. Aussi bien, pourrait-
on dire de La Rabouilleuse qu'elle est, avec le colonel Philippe
Bridau rentré au Champ d'Asile, le récit de la pénible situation.
des demi-soldes au temps des lys restaurés. Dire encore, des
Employés, qu'à l'aide dz son personnage central ce roman est un
exposé de la réforme de l'Administration, telle que l'entendait le
chef de Division Rabo'jrdm au temps de Charles X -2.

9. « Noiis sommes donc des parias I s'écrie le Midi avec amertume. Rien
de ce qui est préposé en notre faveur ne peut passer à la Chambre des députés.
Toutes les faveurs du gouvernement sont pour le Nord ! »
10. « La remarque est d'usage sur 3a? sac lequel, mort en 1850, aurait peint
moins par observation la société ou régime de Juillet que par divination la
société du second Empire, » A. Tki3AIïdet, La République des professeurs.
11. AvAM, Avec Balzac, 1937.
12. Avec la critique de « cfite puissance d'inertie appelée le Rapport »,
laquelle fait que « la France disserte au lieu d'agir ».

488
Tableau du Roman Politique français

Toutefois, c'est sous la Monarchie de Juillet. que se déroulent


(les uns, du reste, achevés par d'autres que Balzac) les ouvrages
suivants, tous essentiellement « politiques » : Le Médecin de cam-

tions, tous ouvrages sur lesquels nous aurons à revenir.


Touchant la même période, voici une œuvre littéï&izt très peu
connue du polémiste Louis Veuilîot. Il se trouve que, ce livre, an
titre fort plat, L'Honnête Femme, révèle un romancier dont le talent
n'a point échappé à Sainte-Beuve, par le tableau, si exact et si
animé de Chignac 15, résultant de l'expérience de Veuilîot, ancien
rédacteur d'une feuille rouennaise, puis périgourdine. Sur une assez
fade intrigue amoureuse, celui-ci a profité de l'occasion d'une
campagne électorale, pour nous en retracer, avec sa perspicacité
et sa verve coutumières, les péripéties, et, élevant le débat, pour
faire ici copieusement le procès du régime. Premier grief : ce
régime est, par excellence, un gouvernement corrupteur où
fleurissent un scandaleux népotisme et, vis-à-vis des électeurs, un
cynique et général achat des consciences. « On ne renonce pas
aisément à être ministre », remarquera l'un des personnages du
livre. « Et, ne fût-ce que par bon cœur, quel plaisir de servir ses
amis, de donner des places, d'être tout puissant pour ceux que
l'on aime ! ... Savez-vous qu'en ce temps-ci, l'on peut, en six mois
de Ministère, établir largement autour de soi, à Paris, tous ceux
à qui l'on veut du bien ? » Second reproche au pouvoir d'alors r
son irréductible anticléricalisme, ce que traduisait l'avocat Dupin
quand il définissait le régime orléaniste : « Un gouvernement qui
ne se confesse pas ». Tel est le fond de ce roman où le sermon,
surtout dans ses derniers chapitres, alourdit le récit ; riais qui,
doctrine mise à part, comporte des critiques méritées à l'adresse
d'un gouvernement bientôt emporté par « la révolution du mépris ».
Ce règne piètre et timoré du « juste milieu » ne pouvait manquer
de décevoir les espoirs uîtramontains du héros de Veuilîot, comme

13. « Ce roman est politique, c'est l'histoire d'un roi de canton. » (àlaïn,
.op. cit.)
14. Le Député d'Arcis, comme d'ailleurs Les Petits Bourgeois, n'a vu que
sa première partie, « peinture des élections en province », publiée du temps
de Balzac. C'est, disait-il, « la révolte d'un bourg-pourri libéral » contre le
candidat gouvernemental.
15. Chignac, c'est Périgueux. L'ouvrage, remarquera Sainte-Beuve, « est
réel au-delà de tout. Balzac imagine et invente beaucoup plus dans ses portraits
de provinciaux; il surcharge et surajoute à tout instant. M. Veuilîot rend et
copie mieux ». {Nouveaux Lundis, t. I)

489
■Aimé

iï avait déçu l'idéalisme des Michel Chrestien ou le réalisme


vigoureux des Z. Marcas de Balzac.
FLAUBERT ET LA SECONDE REPUBLIQUE
Les camarades du fédéraliste Michel Chrestien iront rendre,
devant son cadavre, « les derniers devoirs à la face brûlante de îa
politique » 16 ; car ce jeune enthousiaste est, en effet, mort sur la
barricade de Saint-Merry. Là où, précisément, Victor Hugo fera,
dans Les Misérables, évoluer Enjolras, ses amis de i'A.B.C. et
mourir aussi Gavroche, autrement dit, « le gamin Joseph », authen>*
tique enfant du peuple17. Exemple de ces poussées
insurrectionnelles épisodiques aboutissant à la Révolution de 48 dont Flaubert
a discerné les prodromes, puis décrit les Journées en son Education-
sentimentale. Ouvrage capital, quant à notre sujet, et George
Sand ne s'y trompait point lorsqu'elle soulignait que cette «
Histoire d'un jeune iiomme » (sous-titre, on le sait, du roman)
exprimait, outre le récit d'une aventure du cœur, une « vue
d'ensemble » de « l'état général qui marque les heures de transition
sociale ». Aussi bien, comme le prouve une toute récente étude
sur L'Education, sur « ce roman sentimental vient se greffer le
roman historique ... Il arrive un moment où la politique submerge
l'éducation sentimentale de Frédéric Moreau ... Bien plus, le
lecteur y pénètre par la politique » 18, ce qui est exact : aux premiers
mots du bavard Jacques Arnoux, celui-ci s'empresse d'apprendre
qu'il est « républicain » au jouvenceau que sa mère rêve de voir
obtenir une bonne place du gouvernement et qui, dès son retour à
Villenauxe, rencontre un ami d'enfance, Deslauriers, vitupérant le
régime, mais : « Un nouveau 89 se prépare. On est las de
Constitutions, de chartes, de subtilités, de mensonges ». Et parce que les
Journées de février — auxquelles, en curieux, mais prodigieusement
intéressés, assisteront Flaubert, Bouiîlet, Du Camp — seront « un
véritable événement dans leur vie », on peut bien dire que
L'Education est, d'un bout à l'autre,- le roman politique des années
40 à 48 19.

16. Balzac, Les Illusions perdues.


\7. V. Paul Berret, Vicier Hugo, p. 354.
18. « G. Flaubert, Max. Du Camp et la Révolution de 1848 », Revue
d'Hist. Lift, de 'la France, janvier-mars 1953.
19. Remarquables, en particulier, les tableaux tels que celui du salon poli'
tique des Dambreuse, « succursale intime de la rue de Poitiers (avec) les
vieux ténors du centre gauche, les paladins de la droite, les burgraves du juste
milieu, les éternels bonshommes de là comédie », dont « M. Dambreuse, tel
qu'un baromètre, constatait la dernière variation ».

490
Tableau du Roman Politique français

ZOLA : « JE FERAI, POUR LE SECOND EMPIRE... »


Nous voici parvenus au second Empire pour lequel Emile Zola
entendait « faire, à un point de vue plus méthodique, ce que Balzac
a fait pour le règne de Louis-Philippe ... La famille dont je
conterai l'histoire — précisait-il dans le plan des Rougcn-Macquart
soumis dès 1869 à l'éditeur Lacroix — représentera le vaste
soulèvement démocratique de notre temps » 20. Prétention ambitieuse,
mais qu'en définitive Zola a honorablement satisfaite. Car, d'un
bout à l'autre de ce cycle romancé, l'histoire politique et sociale
du second Empire se trouve, sinon profondément, tGut au moins
amplement et même à peu près intégralement traitée. En fait,
c'est le procès d'un régime, dont, en dépit d'une certaine partialité
« républicaine » et anticléricale chez l'auteur, et d'une connaissance
parfois insuffisante de certains aspects sociaux ou économiques du
règne de Napoléon III, les historiens s'accordent pour en
reconnaître aujourd'hui la valeur documentaire21. Et cette vaste
synthèse donne, du climat politique de l'époque, un tableau aussi
imposant que celui qu'a fourni Balzac vis-à-vis des régimes
censitaires. Plus spécialement, trois des romans des Rougon-Macquart
concernent la politique du second Empire. La Fortune des Rougon
(1870) porte, comme sous-titre significatif : « Episode du coup
d'Etat en province ». La Conquête de Plassans (1873) est définie
par Zola dans son ébauche du livre : « Ce roman est la province
sous l'Empire », en ce Plassans, « ville légitimiste que l'abbé
Faujas, envoyé secrètement par Paris, a pour mission de
convertir au bonapartisme ». Enfin, Son Excellence Eugène Rougon,
ce Rougon calqué pour tant de traits sur le personnage de Rouher
— bénéficiaire quasi suprême et défenseur acharné du régime —
racontera l'histoire d'un règne qui, né « dans la boue et le sang »,
de l'Empire autoritaire à l'Empire libéral, s'achèvera par la débâcle
pour avoir « grandi sur les ruines de la liberté » 22.
« L'Empire, peut-on lire dans les Notes de Zola pour Son
Excellence..., n'a pas eu un homme d'Etat ; il n'a eu que des
hommes d'affaires. » 23 H convenait à Alphonse Daudet de peindre,
avec son Nabab (1878), certains de ces « affairistes » du Second

20. Voir notre étude, « Le Second Empire vu et jugé par E. Zola »,


L'Information Historique, mars-avril 1953.
21. Voir en particulier G. Lote, « Zola, historien du second Empire »,
Revue des Etudes Napoléoniennes (XIII-XIV, 1918)
22. Voir Son Excellence E. Rougon, ms. 10-292, Bîbî. Nat., fonds français,
Nouvelles Acquisitions.
23. Ibid.
Aimé Duptiy

Empire. Le Nabab, on le sait, n'est autre pour maints détails, qu'un


certain Bravais devenu le Jansoulet du roman 2^ ; Un aventurier
richissime aux crochets duquel vivent les Moessart, les Genkins,
les Montpavon, et autres types représentatifs d'un régime où
l'argent était roi Et dont les largesses séduisent Mora lui-même
(alias Moray) au point que celui-ci n'hésite pas à patronner la
candidature de jansoulet à la deputation. Les motifs de son
1

invalidation, avec le débat devant le Corps Législatif, illustrant l'une des


tares les plus notoires du régime, viennent ainsi, à deux ans de
distance, parfaire le tableau de Zola.
Le complète également cette Histoire du plébiscite (1872) d'Erck"
mann-Chatrian, ouvrage probe autant que pittoresque, dans lequel
les auteurs donnent la parole à « l'un des sept cent mille oui ».
Oui, pour la paix, car, « à la manière dont îe ministre de
l'Intérieur^ Chevandier de Valdrôme, les préfets et les gazettes du
gouvernement nous avaient expliqué le plébiscite, tout le monde avait
cru voter la paix ».

LA COMMUNE
La crise violente et grave que représente la Commune, au
moment où l'Empire est déchu et où îa République ne s'est point
encore affirmée, a retenu l'attention de maint romancier d'hier et
même encore d'aujourd'hui. Tour à tour, Zola, dans îa fin de
La Débâcle (1892), Paul et Victor Margueritte, dans La Commune
(Î904), Jules Vallès, dans L'Insurgé (1886), Lucien Descaves, dans
Philemon* vieux de la vieille (19Î3) et La Colonne (1931), Gustave
Geffroy, dans L'Apprentie (1896) et L'Enfermé (1919) ont dépeint
les espoirs, les vicissitudes et les horreurs de ce gouvernement
insurrectionnel. En 1936 encore. M.. Jean Cassou présentait, dans
ses Massacres de Paris, « une hallucinante évocation de la
Commune par tan insurgé qui sent bientôt venir la défaite, mais qui
espère que le sacriice appellera une revanche ».

LA TROISIEME REPUBLIQUE,
SELLE EPOQUE DU ROMAN POLITIQUE
Cependant, la troisième République réussit à triompher de ses
adversaires, le nouveau régime ralliant d'ailleurs, au sein -du
Parlement, maint tenant de la politique « carliste », orléaniste ou

24. Voir à ce sujet l'excellente étude cî'âurïant, François Bravais, ou îe


Nabab, 1943.
Tableau eu Roman Politique, français

impérialiste des régimes antérieurs. Témoin de ce ralliement, l'avisé


opportuniste Ntsma Roumestan, légitimiste déclaré sons l'Empire
et refusant hautement du pouvoir impénaï un poste de conseiller
d'Etat comme « Vendéen du Midi, grandi, affirmait-il, dans la
foi monarchique et le culte respectueux du passé », L'Assemblée
de Bordeaux accueillera cet « intransigeant » avocat éîu par trois
départements, et il y devient très vite le chef de toutes les droites.
Le voilà même ministre sous le Septennat ? incarnant, comme le
voulut Daudet, dans la politique, comme dans sa propre famille, la
France du Midi face à la France du Nord. Roumestan est,
incontestablement, par beaucoup de traits, un personnage consulaire des
premiers temps de la Troisième, plus expressif que, pour la décade
suivante, ces parlementaires assez insipides que sont le Vallobra
de Paul Alexis, ou, de Jules Claretie, le Sulpice Vaudrey, héros
de Monsieur le Ministre (1881) 25. Mais voici paraître, avec
Maurice Barrés, le romancier incomparable, sans lequel il est impossible
d'étudier l'histoire intérieure de la France, de 1880 à 1914, avec
les grands remuements que furent, depuis le bouîangisme, le
scandale du Panama, l'affaire Dreyfus, le coup d'Etat manqué de
Déroulède, jusqu'au procès Caillaux, si l'on n'a pas lu et médité
ces livres magistraux : Les Déracinés (1897), Le Jardin de Bérénice
(1891), L'Appel au Soldat (1900), Leurs Figures (1902). Face à
ces récits où la documentation le dispute à la verve et à îa couleur,
Les Morts qui parlent (1899) de Meîchior de Vogue, traitant du
reste exclusivement de la période boulangiste, manquent d'analyse
et de vigueur. Concernant la même crise, le roman de Paul Adam,
Le Mystère des foules (1895), dû à un écrivain qui, animé lui
aussi, de la foi révisionniste, s'engagea dans la mêlée aux côtés
historique.'
de Barrés, s'avère d'une bien supérieure qualité
« En 1897, une affaire qui touchait Fermée dans ses bureaux
et ses conseils de guerre, émut le pays. Pour l'ardeur des passions
qu'elle souleva, elle ne peut être comparée qu'à celle de la bulle
Unigemivs survenue soixante-quatorze ans auparavant. 2S » Ainsi
s'exprimait Anatole France à propos de la fameuse affaire Dreyfus.

25. D'un bien plus vigoureux relief sont les parlementaires décrits par^
Maupassant dsns son Bel- Ami (Î885), peinture lucide et féroce de la collusion
« haute finance, politique et journal », par l'intermédiaire de la Presse « deat
îa souveraineté est l'un des faits les plus marquants de l'histoire de la troisième
République » : voir à ce sujet : « L'Univers ce Bel-Ami », par G. BelaïSEME^t,
dans Revue des Sciences Humaines, 1953, n° spécial : Réalisme et Naturalisme,
26, Anatole Francs, Préface au livre d'Emile Combes, Une Campagne
laïque, 1904. -
Aimé Dupuy

De l'effervescence, puis des remous de cette grande et longue


« querelle des Français sur le juste et l'injuste », les deux derniers
des quatre romans de L'Histoire contemporaine : l'anneau
d'Améthyste (1898) et Monsieur Bergeret à Paris (1901) 27 témoignent
si abondamment que l'un des biographes d'A. France, Victor
Giraud, a cru devoir regretter qu'à côté de cette séduisante
chronique écrite par « un Parisien artiste et ironiste », celui-ci ait
malencontreusement « introduit la politique, l'odieuse politique dans
le roman » 2§. Ce jugement, qui date de 1914, nous paraît, avec
le salutaire recul du temps, beaucoup trop rigoureux, car il semble
bien que le chroniqueur a laissé, de cette période si bouleversée
de la vie publique en France, une image, personnelle sans doute,
mais pourtant d'une valeur capitale pour l'histoire. Car cette
relation, perspicace et nuancée, de l'affaire, reste d'une lecture
indispensable à quiconque veut connaître l'état d'esprit d'une époque
dont, dans le Jean Barois (1913) de Roger Martin du Gard,
l'accent est mis plutôt sur les incertitudes d'une génération pour
qui l'affaire Dreyfus avait été surtout une crise morale et
intellectuelle.
Autres crises : celle des Inventaires et des troubles du Midi
viticole, la première esquissée d'ailleurs plus que vraiment traitée
dans L'Emigré (1907) de Paul Bourget ; cette double agitation
évoquée aussi dans La Foire sur la place et résumée ainsi par
l'auteur de Jean-Christophe : . « Curieux spectacles : des
départements qui prétendaient se séparer de la France, des régiments
qui désertaient, des préfectures brûlées/ des percepteurs à cheval,
à la tête de compagnies de gendarmes, des paysans arraés de
faux, faisant bouillir des chaudières pour défendre les églises, que
des libres-penseurs défonçaient, au nom de la liberté, des
Rédempteurs populaires, qui montaient dans les arbres pour parler aux
provinces du vin, soulevées contre les provinces de î 'alcool.... »

Bon an mal an pour les affaires publiques, on approche sans


en prévoir les conséquences tragiques, de ce redoutable rendez-
vous de 1914, qu'Aragon, dans ses Cloches de Bâte (1936) décrira,
aux dernières scènes, le Congrès international de 1912 prenant
position contre la guerre ; rendez-vous dont Jules Romains s'aîta-

27. Sans otsblier îes chapitres « contemporains » de L'Ile des pingouins.


28. Victor Giraud, op. cit.

m
Table-an du Roman Politique français

chera, dans Les Pouvoirs, à définir la pesante inquiétude sur les


ministres responsables. Le grave Eté 14, et sa « sinistre partie
de billard », si bien contée dans ce livre de la série des Thibaut :
« Une effervescence grandissante, ... le sinistre spectre de la guerre
entrevu dans les salles de rédaction, ... les couloirs du Palais-
Bourbon, ... les rencontres des. conjurés internationalistes à Genève
et à Bruxelles, ... l'assassinat de Jaurès au Croissant, ... pendant
que le diplomate Rumelles, du cabinet Poincaré, ne sait que conner
à Antoine Thibaut le mot du désarroi général : « Nous avons
tous l'impression d'être débordés, d'être dépossédés, d'être
désarmés, d'être joués ... sans savoir ni comment ni par qui... »

La longue et brutale épreuve enfin dénouée, il s'agira de


construire la paix. S'organisant en effet autour de la guerre de 14,
« raison d'être de toute la construction » des Hommes de bonne
volonté, le monumental récit de Jules Romains, situé entre 1906
et 1933, met l'accent sur le problème capital, « en un sens le seul
ou plus exactement celui auquel, sur le plan humain, tous les
autres se rallient » 29, à savoir la paix par les hommes de bonne
volonté. Cette puissante fresque apparaît donc comme une œuvre
où la chose et l'homme politiques ont reçu de Jules Romains une
place privilégiée.
Au moment où, dans l'ordre chronologique, nous quittons Jean
Jerphanion et Jalîey et Caulet, abandonnant, pour combien de
temps. la lutte ? vont se manifester les réactions du Front Populaire
contre la politique des gouvernements « bleu horizon » ou du
« Bloc National » ; réactions déjà enregistrées à propos de l'affaire
Sacco-Vanzetti dans Manifestation interdite (1935) de Léon
Mcussinac ; puis, et surtout dans les deux romans de Paul "Nizan,
Le Cheval de Troie (1935) où le communisme apparaît à la fois
comme une politique et un « style de vie », et dans La Conspiration
(Î936) Ce qui nous amène, avec les premiers tomes des Commu~
nistes d'Aragon, à la veille de la seconde guerre mondiale et de
la lin de la troisième République, où, pour laisser au présent essaî
son caractère « historique », il nous a paru nécessaire d'arrêter
là cette recension du roman politique français.

29. Voir page 9, des Cahiers des hommes de bonne volonté, n° î. — Gabriel
Marcel, « Pour une définition de Î'H.B.V. ».
If. TYPES ET SCENES £a LA ¥11 POUT1QUE

Au terme de ce panorama du roman politique esquissé en


fonction des événements historiques, il convient à présent de considérer
celui-ci en profondeur, autrement dit par rapport à son. dessein
d'analyse et de jugement, soit des hommes — du simple député
jusqu'à l'homme d'État — soit, dans la succession des régimes, des
mœurs et coutumes parlementaires.

« A LA CONQUETE DU MANDAT ELECTORAL... »


« A la conquête du mandat électoral » : l'expression est déjà
dans Veuillot, et rien ne rend mieux, que ce mot de « conquête »,
le climat combatif qu'implique toute élection 3°, laquelle pose, face
au candidat ses ou son concurrent, celui que le conteur du jardin
de Bérénice surnomme judicieusement « l'Adversaire » 31. Or,
tout combat requiert, d'abord et avant tout, le moyen matériel de
subvenir aux frais des dispendieuses campagnes électorales. Balzac,
à cet égard, a fort bien montré que, bien qu'il eût l'étoffe d'un
véritable homme de gouvernement, Z. Marcas échoua surtout parce
que son impécuniosité lui interdisait d'être inscrit parmi les éligibles
au temps du régime censitaire. Bien plus tard, dans Les Déracinés,
Maurice Barrés expliquera clairement pourquoi et comment le
candidat Bouteiller dut son élection — et ses déboires futurs —
aux compromissions de « Panama ». Ce professeur
remarquablement intelligent, aussi ambitieux que secret, a compris que, pour
parvenir au pouvoir lorsqu'on est sans fortune,, il lui fallait., évitant
l'appui des partis dont les caisses vendent, soit des « services »
s'ils sont en place, soit des « espérances », s'ils relèvent de
l'opposition, débuter au Parlement sans engagements partisans. « En
toute liberté » donc, ce qui ne signifie pas nécessairement, les nains
nettes. Car BouteiHer lut, par la voix du baron Reinach, amené à
servir de secrétaire bénévole à celui qui, ainsi, fera son éducation
politique : « Si vous voulez jouer un rôle politique, attachez-vous
aux questions de finance. : c'est là le centre de l'influence et du

30. Le héros de l'Education sentimentale, vagmmeni candidat' à Nogenî,


échouera par mollesse : « II avE.it laissé pa-Tssr le bon moment, il aurait eu
venir plus tôt, se remuer.» Oa ne t'a même pas vv> suz comices agricoles ! »
lui dira Deslaurîers, lequel ne demandait qu'à soutenir l'élection de Frédéric
Moreau.
31. Barrés écrit de l'ingénieur Charles Martin, concurrent du narrateur :
« A chaque minute et de tous les aspects, il est VAdversaire ».

496
Tableau du Roman Politique français

gouvernement ». Par la suite, en quête d'expédients pour financer


sa campagne électorale, Bouteiller cède encore aux conseils de
la sirène Reinach : entrant dans « la combinaison que lui ménagea
ce dernier, v prit en main l'organisation de l'enthousiasme pour
la Compagnie du Panama ». Or, note avec discrétion Barrés, « ces
messieurs (Je la Compagnie) ne crurent pas trop le payer de
cinquante mille francs » S2. De là, des relations « profitables », car,
« outre qu'elles permirent sa réussite à Nancy », elles devaient
« comporter d'excellentes suites ». Profits jusqu'au scandale exclu,
cependant, car Barrés attend, à la barre de Leurs Figures, ce futur
« radical de gouvernement ».

L'échec sera le lot des candidats intransigeants dans leurs


principes moraux ou politiques : tel est le cas d'Albert Savarus 33
« venu ici (à Besançon) pour en sortir député », mais resté, sous
Louis-Philippe, « un homme de la Restauration ». Ou celui de
Valère de Marsailles, intraitable quant à ses convictions religieuses
et ne voyant de salut que dans un gouvernement qui « passera
par le confessionnal ». Le héros de Veuiiîot donne d'ailleurs
l'impression, au « journaliste » du récit de s'être égaré dans la
politique : « Ce n'est pas, remarquait, à son sujet, le caustique Sainte-
Beuve, comme candidat à la deputation que Marsailles devait
arriver à Chignac, c'est comme missionnaire » 34.
Même tout mysticisme écarté, une position politique simplement
mais strictement honnête du candidat vis-à-vis de lui-même et de
ses électeurs, suffît pour lui aliéner les suffrages qu'il convoite :
tel est l'exemple de Dessling, le sympathique héros du Mystère
des [ouïes. Paul Adam montre ce jeune homme se présentant, sous
l'étiquette boulanglste, à Nancy, au lendemain de « Panama »,
et contraint, par dégoût, de poursuivre une campagne où il est
bientôt en butte aux haines de tous : républicains gouvernementaux
soutenus par Paris, socialistes qui se défient du « général » ;
conservateurs redoutant une recrudescence des revendications
démocratiques dans la poussée du « Parti National » ; trahi enfin par ses
commettants eux-mêmes... et par la foule éternellement pipée par

32. Les Déracinés, t. IL


33. Albert Savarus.
34. L'Honnête Femme.

J>,97

33
Aimé

les hâbleurs, sourde et hostile à ceux qui lui apportent "an cœur et
une volonté sincères ».
À noter que cette action des hâbleurs et ces réactions de la
foule sont particulièrement intenses en pays d'outre-mer, comme on
peut s'en rendre compte dans La Cina (1901) de Louis Bertrand,
récit animé des troubles antisémites d'Alger, de 1898 à 1900, avec
l'agitateur Max Régis, msïre d'Alger, dont le romancier fait le
concurrent, à la deputation, de son honnête Botteri S5. De son côté,
la Guyane en période électorale a donné lieu au pittoresque récit
de Biaise Cendras, Rhum (1930), concernant l'élection à Cayenne
de Jean Galmot et ses émouvantes péripéties 36.
Dans Fun de ses meilleurs romans, Le Démon de midi (1914),
Paul Bourget raconte un échec électoral dû en grande partie à
une malencontreuse épreuve sentimentale. Le héros du livre, Louis
Savignan, était patronné par l'Archevêque, lequel considérait ce
brillant historien catholique, cet homme du monde animé du plus
pur traditionalisme, comme devant fournir le meilleur des manda-
taires de l'Eglise à la Chambre. Mais, n'ayant pas su résister aux
tentations du démon de midi, Savignan n'est plus l'homme de la
Cause ; par la voix de l'abbé Lartigue, l'Eglise le rejette : « Le
candidat le moins mauvais pour nous à Clermont, décîare-t-iî
désinvolte, est maintenant M. Caîvières », soit le gros industriel radical,
concurrent de Louis Savignan.
Autre cause d'échec : les maladresses de l'agent choisi pour
soutenir telle candidature, diriger la campagne, soit au nom d'un
Comité, soit au nom du Gouvernement. C'est particulièrement le
cas de Lucien Leuwen : en dépit de ses qualités de discrétion et
de son cynisme, l'inexpérience du jeune maître des Requêtes ne
lui ont pas encore inculqué Fart de savoir « tondre la laine
électorale », comme disait Veuillot. Bien que nanti des pleins pouvoirs
afin de « faire tout au isonde pour empêcher l'élection de M,
Mairobert » dans îe Calvados (avec douze, ou quinze têtes comme
cela, la Chambre serait ingouvernable), Lucien Leuwen échoue dans
sa mission, encore qu'il ait manifesté un « zë\z remarquable ». Mais,
comme lui-même le reconnaît avec dépit ; c'est une « élection
manquée ». Et il se raye donc, en rentrant chez son ministre, le

35. Le récit de cette agitation électorale a fourni à un écrivain algérois,


Aug. Robinet, dit Musette, une série de codes folkloriques du plus vif intérêt
historique, et dont le héros est le truculent Cagayons, titi d'Alger. •— Voir
G. Audisïo, Cag ayons : ses meilleures histoires, 193L
36. Voir également Raphaël Tardon, Bleu des îles : récits martiniquais, 1946.
Tableau, du Roman Politique français

comte de Vaize, de la liste des « gratifiés » ordinairement


accompagnée du « mot succès ».

Voilà bien des exemples d'échecs. Passons maintenant à ces


succès auxquels des électeurs., des comités, des partis — du clergé 3T
au gouvernement en place — s'intéresse tant de monde. Certaines
réussites tiennent moins à îa volonté et à l'astuce de celui qui en
sera le « bénéficiaire » qu'au désir de la collectivité locale
apercevant en lui l'homme qui le représentera dignement : « Bien sûr
que vous n'êtes pas ambitieux, Monsieur Jacques, mais vous ne
nous refuserez pas », disent au futur député Andarran (des Morts
qui parlent), les délégués des boutiquiers et des paysans de la
circonscription pyrénéenne d'Eauze. Il arrive du reste que îe
romancier, en fidèle narrateur de îa campagne électorale, ait mis
avec raison l'accent, moins sur tel candidat sans grande
personnalité, que sur l'intérêt — dépassant les personnes — d'une
certaine politique à faire prévaloir : ainsi en est-il dans La Conquête
de Plassans où Zola s'attache peu au personnage du maire
candidat Delangre, un de ces agités, « parlant trop avec toute une
fièvre de gestes et de paroles ..., tournant au polichinelle », car le
véritable héros du livre, c'est bien plutôt l'opiniâtre et très habile
abbé Faujas, délégué par îe Ministère afin que triomphe un homme
banal, mais dont précisément la souplesse et l'absence de
convictions « seront très utiles à Paris pour certaines besognes ».
Si Boutciller dut son succès grâce à des moyens pour le moins
suspects, il est tout de même des campagnes qui, honnêtement
menées, aboutissent à. des élections honnêtes. M. Jules Romains
nous l'a montré par l'exemple de son séduisant Jean Jerphanion,
candidat radical-socialiste en 1924, dans une circonscription de son
département d'origine, la Haute-Loire. Jerphanion n'est d'ailleurs
pas tout à fait un novice, car il fut, accidentellement, en 1910, l'un
des auxiliaires du marquis de Saint-Papoul pour lequel ce
normalien fantaisiste mais curieux rédigea allègrement de fulminants tracts
et affiches* Pendant quelques semaines, Jerphanion s'est trouvé

37. II conviendrait de souligner ce rôle très agissant encore que souvent


dissimulé adroitement, du clergé dans les campagnes électorales ou politiques.
Voir par exemple îe vicaire général de Frilair {Le Rouge...), l'abbé de Grar;cey
{Albert Savarus), monseigneur Troubert (Le Député d'Arcis), l'abbé Lartigue
{Le Démon de midi}, l'abbé Faujas {La Conquête de Plassans), l'abbé Guitre!
{L'Orme du mail), etc.

499
Aimé Divpvjy

amusé par l'aventure, aux côtés d'un savoureux agent électoral, le


sieur Hector CriveUi, lequel l'initia à la « cuisine » électorale, en
« raclant les derniers coins de la circonscription » avec les voix
des « vieillards cacochymes » que Ton conduirait au scrutin en
voiture ; ou encore en « inculquant pour quelques heures une
conscience politique à un idiot de village ». Or, pour « l'homme de
bonne volonté » insigne qu'est, dans le cycle de Jules Romains, le
très sympathique Jean Jerphanion, cet apprentissage de la chose
politique à Bergerac n'a point été superflu. Ce jeune intellectuel
qui, près de quinze ans plus tard, vient solliciter les suffrages de
ses compatriotes vellaves, aura d'excellents atouts dans son jeu :
outre une intuitive et lucide connaissance de son pays natal, il
sait écouter les avis autorisés, aussi bien ceux du conseiller général
de Sauges, réactionnaire mais subtil, que du brave et madré
Grousson, lequel dirige la campagne dans la circonscription. II
sait, le soir, bien que fourbu, se recueillir. Il sait s'adapter à ses
divers auditoires, notamment, dans un milieu, où, avant tout, Vidée
compte, s'élevant bien au-dessus des sordides intérêts locaux,
entretenir sérieusement de l'intérêt national, ces électeurs de choix que
sont les instituteurs du département, harangués cordialement à la
conférence du Puy. Jean Jerphanion, ou le candidat rêvé, pour ceux
qui, dans leur conception d'une République vraiment démocratique,
lui voulaient un visage pur, pour une politique sans tache 38.
Que ce soit par ostentation plus ou moins sincère, visant parfois
tout simplement à flatter ou duper l'électeur, ou, au contraire, dans
le secret de son cœur, tout candidat, même le plus grossier, a ses
« maîtres », son modèle. D'où, à cet égard, parmi beaucoup de
banalités, l'intérêt du roman de Jules Claretie : Candidat î récit
d'une élection en Seine-et-Marne : le « modèle et le désespoir »
du candidat Emile Docasse, en effet, n'est rien moins que William
Pitt. Pour ce jeune avocat anglomane, vice-président de la
Conférence Montesquieu, « devenir un Pitt français » constitue le
summun de la réussite. Il finira par triompher grâce au salon
politique de la riche et puissante « grande Eïectrice » qu'est Mme

38. N'oublions pas ïes « conseils d'un ancien », ces perspicaces propos du
ministre Bouitton, dans Les Travaux et les Jours t par exemple : « Les grandes
villes (Paris surtout) n'ont aucune fidélité. Toutes les maladies politiques du
moment, elles îes attrapent : boulangisme, nationalisme, communisme. « Pariez-
moi de la brave circonscription rurale, avec une ville au plus de vingt mille
habitants ; ça, c'est le rêve I... » — Sur les campagnes électorales en province,
et notamment en milieu rural, il existe de nombreux romans, dont l'un d'entre
eux : La Maison de Claudine, de Colette, contient des pages fort divertissantes
sur ce sujet.

500
Tableau du Roman Politique français

Herblay. « C'est bien l'homme qu'attendait le département »,


conclura un notaire entré dans le comité de Meluru Voire ! Car le
mot très réaliste de la fin est donné par un autre des supporters
du nouvel élu : « II faudra le voir à l'œuvre ». En effet, maintenant
il va falloir « les voir à l'œuvre », messieurs les nouveaux
parlementaires.

Un instant, toutefois t l'heureux élu est bien parvenu à ses


fins, niais reste l'épreuve finale de la validation ! Et si d'aucuns
y sont admis sans commentaires, d'autres voient leur élection
examinée âprement par des rapporteurs sourcilleux. Paul Alexis nous
montre son Vaîlobra porté presque unanimement à la Chambre,
grâce à son talent oratoire, par ses électeurs de Charonne, mais
discuté par le rapporteur Brazet, en raison même de cette
unanimité : il a eu « trop de voix », fait « bizarre » ; n'y a-t-ii pas eu,
du fait d'un mariage riche, corruption des suffrages ? Un moment
indécise, l'Assemblée adopte Jansoulet dit Le Nabab qu'Alphonse
Daudet fait élire en Corse, à la suite de la campagne menée par
l'ex-bandit Piedigriggio. En séance, le rapporteur Le Merquier,
ami de l'adversaire de Jansoulet, révèle sans pitié les scandaleuses
irrégularités de la campagne ; apparaissant comme « un justicier »,
il déclare qu'il serait scandaleux de voir s'introduire « à la Chambre,
les miceurs d'Orient ». D'où malgré sa réponse indignée,
l'invalidation du Nabab, imprudemment monté sur la galère
parlementaire 32.

LES PARLEMENTAIRES A L'ŒUVRE


« Voilà donc la Chambre » s'écrie un héros de Balzac, le naïf
provincial Gazonal pénétrant dans le temple des Lois où il lut
conduit par le malin journaliste Bixiou. Et de manifester son
ahurissement devant ces banquettes quasi vides ; sa stupéfaction
d'entendre définir sans pitié les députés, ces « comédiens (qui)
coûtent beaucoup plus cher (que ceux du Théâtre- Français) et ne
nous en donnent pas tous les jours pour notre argent » ^. Ailleurs,
Balzac silhouette les députés d'une manière plaisante, notamment
s'il s'agit d'un nouveau, celui qu'il nomme le « conscrit parlerûen-

39. L'étude cî'Auriant, déjà citée, relate, par le détail, toute l'histoire de
cette élection. — Voir également la déclaration a A. Daudet en t££e de la 37e
édition de son roman.
40. Les Comédiens sans le savoir.

501
Aimé Dtipny

taire » : « Ayant promis de siéger à gauche, il se met donc sur


les banquettes de gauche en entrant, ce qui fait la droite du côté
de la tribune ; (mais) à la prochaine session, pour prévenir toute
erreur, il se mettra au centre ». Les ayant observés dans Fexercîce
courant de leur fonction, cela nous vaut, du même Balzac, la
relation fort pittoresque d'Une Semaine à la Chambre 41.
Toutefois les parlementaires ne seront, soit individuellement et
dans leur comportement particulier, soit collectivement, au cours
des débats " publics, véritablement étudiés qu'avec Zola, Melchior
de Vogue et, mieux encore, avec Maurice Barrés. Son Excellence
Eugène Rougon de même que Les Morts qui parlent débutent par
la description d'une séance à la Chambre, suscitant immédiatement
l'attention du lecteur, introduit dans le jeu parlementaire. Avec
Zola, il s'agit, « historiquement », de la discussion des crédits pour
le baptême du Prince impérial en î 856 ; et, tout de suite vont
apparaître les divers acteurs de la « scène » : artisans et
bénéficiaires du coup d'Etat ; tenants et expectants ; insignifiants députés
ou sénateurs comme les Legrain ou les de Lamberthon, les Gou-
raud ou les de Plouguern, aux voix toujours disponibles parce que
toujours négociables. Et surtout, la note originale, vraiment propre
à ce roman, réside dans l'importance attribuée par l'auteur au
clan des supporters de la bande d'Eugène Rougon avec ses Kahn,
Béguin et autres La Rouquette, tous représentants symboliques d'un
régime dont le chef manquait du « sens moral le plus complet
comme le plus ingénu », et dont, en conséquence, le maître-mot
était : jouir 42.
La Chambre de la troisième République sera d'une composition
moins monolithique, donc d'une tenue moins passive que le Corps
Législatif du second Empire, même sous la « poussée de l'opposition
libérale », En témoignent Les Morts qui parlent, synthèse
romancée de l'atmosphère politique vers les années 90. Et ici, le mérite
particulier de Vogue réside dans sa présentation antithétique des
survivants des vieux partis, « ceux d'autrefois », restés fîdèîes à
leur doctrine ; Cantader, le quarante-huitard idéaliste ou l'orîéa-

4Î. Une Semaine à la Chambre des députés {Œuvres diverses, t. Il)


42. C'est en ce sens que le mot de M. Le Blond : « chef-d'œuvre du roman
politique français », peut se justifier. Â condition d'adjoindre, à Son Excellence...,
La Fortune des Fcougon et La Conquête de Plussans, Zola a bien restitué
l'atmosphère politique du secend Empire. Cependant, sur bien des points, cette
peinture reste superficielle. A. France, en particulier, a, sur un point, mieux
saisi le personnage, ondoyant, mystérieux de Napoléon III dans l'admirable
passage de L'Orme du mail intitulé : « lin substitut ».

502
Tableau du Eommn Politique français

niste marquis de Kermaheuc, ex-clievau-Iéger racé et pauvre, s'es-


timant l'un l'autre parce que purs de toute compromission, face à
toute la série de leurs successeurs : opportunistes avisés comme
Asseraie ou Corniîîe-Lalouze ; novices intègres, comme Jacques
Andarran ; leaders en puissance comme le jeune socialiste EIzéar
Bayonne ; « philosophes » observateurs comme Farroz ;
symboliques défenseurs du centre gauche; le tout, sous la houlette
méridionale du président Duputei, € un des grands aigles du régime ».
Vogue rend bien l'atmosphère des Couloirs,, « hygiénique et
abrutissante », lorsqu'on sort de la « cage aux écureuils » ou des « bains
de haine » pour se réfugier à la Bibliothèque, « seule retraite
paisible de tout le bâtiment ».
Dans un chapitre de La Foire sur la pîace^ Romain Rolland
a durement traité les hommes politiques qui fréquentent chez le
leader socialiste Achille Roussin, superficiels, intrigants en diable
et rancuniers : « Christophe pensait qu'il était heureux qu'un tel
peuple fût en République : car tous ces petits despotes
s'annihilaient au moins les uns par les autres. Mais si l'un d'eux avait
été empereur ou roi, c'eût été à renoncer à la vie » 43.
Néanmoins, si dans l'ensemble, les « politiciens » sont
sévèrement jugés, soit en leur particulier, soit aux « Folies-Bourbon » 44,
l'antiparlementariste par excellence n'est autre que Maurice Barrés
qui, en 1894, à la dernière phrase de 5a pièce satirique : Une
Journée parlementaire, faisait dire à une mère : « Regarde, petit
enfant, regarde bien ces hommes, et apprends à les mépriser : ce
sont tous des canailles » 45. Barrés encore, qui les comparant, dans
Les Déracinés,, aux politiciens du second Empire à « l'élégante
indulgence pour leurs propres faiblesses et pour celles des autres »,

43. R. Rolland concède pourtant d'indiscutables qualités à tels types de


« ministres de îa veille ou du lendemain dont, au rebours de l'opinion
généralement répandue, Christophe (requarquait qtt'} ils avaient (sur les autres
Français), une intelligence plus vivante, plus ouverte aux passions et aux grands
intérêts de l'humanité... ». Par ailleurs, « étonnamment dilettantes ... presoue
autant que les hommes de lettres... ». Mais, « où cela devenait tout à fait
curieux, c'était quand ces gens qui, dans la conversation particulière, étaient
sceptiques, sensualistes, nihilistes, anarchistes, touchaient à l'action : aussitôt,
ils devenaient fanatiques... ». Tout ce chapitre est remarquable de pénétration.
44. L'expression, assez banale, est employée par Jules Lemaître parlant de
« nos abominables députés... », des « apaches de gouvernement », (V. Victor
GïRAUD, Op. Cit.)
45. Cette comédie, « dédiée aux républicains antiparlementaires » vit sa
représentation interdite» En îa publiant ensuite, Barrés écrivit dans sa Préface -.
« L'auteur a décliné les offres que ses amis lui firent de porter la question à
la tribune de la Chambre. ïî ne lui convenait point qu'une peinture des moeurs
parlementaires fût soumise aux parlementaires ».
Aimé Thiywy

déclarait que leurs successeurs de la troisième étant des « hommes


sans éducation » se comportaient comme de « simples unifies ».
Et chacun a en mémoire les portraits vivants et passionnés,
d'accusateurs et d'accusés, qui animent Leurs Figures, parallèlement à
une étude extrêmement fouillée de la psychologie parlementaire :
« Ces médecins, ces avocats, ces industriels ne sont ni rares ni
exceptionnels, mais précisément par cette médiocrité qui leur permit
de ne point offusquer l'électeur, ils nous donnent une moyenne
de leur arrondissement ... Une seule chose est commune à tous, la
combativité ... Le député demeure toujours candidat... Toutefois,
ces députés, ces petites bêtes de proie, aussi différentes entre elles
que les cinq cents parcelles de terre où elles furent nourries,
adoptent rapidement des mœurs et une âme corporatives. Sous îa
"discipline du Palais-Bourbon et par la force des choses, ils
s'approchent d'un certain type parlementaire prudent et peureux, rusé,
ennemi de tout héroïsme ; appliqué seulement à prendre ses
avantages ».
Il faut d'ailleurs ajouter que, parmi tant de figures médiocres
et présentées sans indulgence, il en est une cependant qui, à
travers le roman politique touchant la fin du xix* et le début du
xxe, se révèle hautement marquante, et toujours honorablement
traitée : il s'agit de Jean Jaurès en personne dont René Laïou écrit
justement : « L'image de Jaurès se dresse comme une figure de
proue dans Les Thibaut et Les Cloches de Bâle, de même que dans
Les Hommes de bonne volonté ». Parmi tant d'élus aux ambitions
et soucis mesquins, Jaurès apparaît, en effet, aussi bien à ses
adversaires qu'à ses amis, tel qu'il fut en réalité, savoir : un
parlementaire hors de pair.
Convient-il d'oublier enfin que la Chambre* telle qu'elle prétend
e-s-pruner le mandat des vivants ne fait souvent que traduire, au
delà, de « quelques mannequins, passants d'un instant sur îa scène
du monde », 1 echo â'uve « foule innombrable, des myriades de
morts qui poussent ces hommes, commandent leurs gestes, dictent
leurs paro es » Car « surtout quand les grandes idées, les grandes
passes
qu' par ctrei
, » Lat en
remarque
jeu écoutez
de Vogue
bien est
îa d'une
voix : incontestable
ce sont les morts
pertinence • ele excuse, explique tout a a moins la fonction difficile des
par ^-nentaires du moment en donnant à leur comportement et à
la « vox popu'i » dont ils sont mandataires une assise dans le
passé. Servitude et, parfois aussi, grandeur de la magistrature
politique issue depuis 89 de la volonté populaire.

504
Tableau du Roman Politique français

LEURS EXCELLENCES AU POUVOIR

Député, aujourd'hui ; et si, demain, îe permettent la compétence


ou la chance, demain : « Monsieur îe ministre ». Le roman
politique réserve naturellement à l'homme parvenu, depuis la dignité
d'Excellence jusqu'au faîte du pouvoir, une place privilégiée. Ces
grands bénéficiaires de Tinstitution parlementaire, on les voit, bien
dessinés, par Stendhal ; soit dans Le Rouge et Le Noir, avec son
habile marquis de la Mole (et le chapitre intitulé : « La
discussion »), soit dans Lucien Leuwen, avec le comte de Vaize dont
Stendhal écrit impitoyablement : « Ce ministre était voleur et ne
se permettait pas un mot qui ne fût une fausseté ». Contre lui,
du reste, se dressera un jour M. Leuwen père, se faisant élire
député de î'Aveyron et venant, en siégeant dans l'Opposition, face
aux « benêts du juste milieu », déranger les astucieuses
combinaisons des ministériels en place.
De son côté, Balzac n'a eu garde d'oublier, au nombre des
acteurs de la Comédie humaine, l'homme au pouvoir. Cependant,
dans son oeuvre, le gouvernement demeure à peu près invisible.
André Beîlessort note justement que « les hommes politiques n'y
apparaissent que dans leur vie passionnelle, dénués de scrupules,
élégants aventuriers et terriblement blasés » 46. Ainsi en est-il,
effectivement d'Eugène Rastignac ou de Henri de Marsay dont
nous ignorons par quelles démarches, ils accédèrent l'un au
ministère, puis à la Pairie, l'autre à la tête du gouvernement sous Louis-
Philippe. Le premier, en particulier, ne sait que « blaguer » dans
« le sanctuaire des Lois », se demandant « ce qu'il va débiter »
aux parlementaires qui l'attendent à la tribune. D'où le mot encore
de l'ingénu Gazonal : « Un ministre ; c'est pas plus que cela ? » 47.
Notre méridional aurait manifesté une opinion plus déférente en
face de son Excellence Eugène Rougon, lequel n'avait rien d un
roué, ni d'un plaisantin. Sans doute, existe-t-il, dans le roman de
Zola, des ministres falots, tel ce Délestang, ancien avoué,
propriétaire d'une ferme-modèle, imbécile solennel dont le préfet Du
Poizat dira qu'il a « trop fréquenté les bêtes ». Mais, auprès de
cette Excellence symbolisant « l'apothéose de la médiocrité »,
rien de tel avec un de Marsay (alias de Morny) haute mine de
corsaire racé, car il est né « sur les marches d'an trône », et qui
tiendra tête aux Cinq de l'opposition avec une autorité mordante.

46. A. Bellessort, Balzac et son œuvre, 1946.


47. Les Comédiens sans le savoir.

505
Aimé Dwg&y

Napoléon III fera alterner de Marsay dont « la main de fer gantée


étrangla » et le farieux Eugène Rougon dont « le poing assolasse ».
Celui-ci est vraiment l'incarnation du régime, depuis la sournoise
préparation du D^ax Décembre jusqu'à îa débâcle, C'est l'homme
poLtique qui a des besoins, de puissance exclusivement d'ailleurs,
plutôt que aes opinions. Animé d'une fureur de domination,, il
Sc.ura, pour plaire au Maître et devenir « vice-empereur », faire
taire son autoritarisme foncier, puis sacrifier aux velléitaires mesures
de l'Empire dit libérai 48.
qu' Comparé
« aimant le
à Pouvoir
Eugène comme
Rougon,
le le
baron
Vaîîobra
Huîot de
aime
Paul
les femmes
Alexis, »
bien
49,
manque de cette puissance que Zola a su conférer à son héros. Le
rhéteur au « superbe coup de gueule » s'y double bien, quand il
est arrivé, d'un novateur, partisan d'une originale politique coloniale
et d'un rêveur dont le testament politique, « acte d'audace
antiparlementaire », annonce le triomphe du socialisme universel.
Pourtant, à la tribune, le mot magique ne sort pas 5°. Et il tombe,
foudroyé 51.

D'une manière générale, on le voit, les hommes au pouvoir


décrits par nos romanciers relèvent jusqu'ici bien plus de la
critique que de l'estime. Il appartenait à M, Jules Romains de nous
présenter, à travers son œuvre, avec ses Gurau, ses Bouitton, ses
Jerphanion, des constructeurs d'une cité qui réclame, parmi les
« politiques » avant tout, des hommes de bonne volonté. Comme
le remarque M. Parcel Thiébaut, à la différence des héros de
Balzac, de Stendhal ou de Zola, tous mus par le goût du pouvoir
en soi, telle attitude, celle de Briand par exemple, « symbolise
ceKe ^.~ tors nos hommes d'Etat : libéraux, ils ont une aversion
p ^/CO" 'z po ,r le pouvoir personnel, le pouvoir dictator al, mêree
'•'.s de\3 v.^u l'exerce* perso: tellement. C'est pourquoi, « dan^>
l'ensemble r°i hc-nrr~s poLtiques ont été eux aussi, des hommes

■43 Voir rao» Je . ^ Zcl~ , ^p cit.


4^ "s^grophe ce P^ * Xi3 peur Vollobra.
^0. Pour certaû •*»' .>, wa e 8v'detament, comme modCle da type, soit
à Gambetta, so't ai. - a lues Ferry.
51. Il y a ain i, aar* ■» c Tire de 1 exl^ Tce par3ementaire, des î^or^s par
« coup en pleine p "*nne Je comprends, dit. Thuringe, député de "Ariou,
d'ïirze Journée par^enerua're, *e comprends que nous tous, hommes politiques,
nous moquions d une nialaale de cœur >.
52 Marcel Tk.êe*jt • vol- £_s Cahiers de bonne volonté, n° 1, pp 16 à 29.

506
Tableau du Roman Politique français

Nul, mieux que M. Jules Romains, n'a su, en outre, mieux


rendre le climat des « Pouvoirs », vu du dedans avec un tel
naturel qu'on croit entendre les conversations à bâtons rompus
de Bouitton avec Jerphanion, de Briand avec Gurau, Jaurès ou
son ami d'enfance Gouîvic... Nul mieux que lui n'a traité avec
plus de sympathie vis-à-vis des hommes, que de compréhension
humaine, des « périls » et moindres circonstances de l'heure. Avec
Jules Romains, nous sommes vraiment au qœur du roman
politique par ce que celui-ci peut nous apprendre au sujet de cet
art souverain, en pénétrant dans l'intimité de l'homme d'Etat,
chargé de lourds soucis ou détendu, « tel qu'en lui-même », il se
manifeste dans ses confidences avec celui qui a et mérite cette
absolue confiance 5&.
Pour compléter ce tableau, on n'aurait garde d'oublier l'apport,
insigne lui aussi, d'un écrivain averti en la matière, ce Jean
Giraudoux qui a su, dans Bella en particulier, rendre avec un singulier
bonheur, les compétitions et les haines des hommes en place,
synthétisés par le duel Dubardeau-Rebendard, autrement dit le «
conflit des Berthelot et de Poincaré (lequel) avait pris l'ampleur et le
caractère de la lutte des Montaigu et des Capulet » 54. Pas
davantage ne s'oublie pas, dans Le Combat avec fange, la figure haute
et séduisante que trace le conteur de son cher « patron », le
président du Conseil Brossard, « seul support de la paix dans ce
bas-monde », et dont Giraudoux décrira avec une émotion
communicative la mort héroïque.

III. DE LA VALEUR DOCUMENTAIRE DU ROMAN POLITIQUE

En conclusion de cette longue analyse, au moins deux remarques


essentielles s'imposent. La première, évidemment, concerne îa
valeur spécifique de l'ensemble comme de chacun des divers romans
que nous avons évoqués. Notons qu'aucun d'entre eux ne se sous-
intituîe « roman politique », étiquette superflue, imprudente mène,
puisqu'elle risquerait, par cette annonce plutôt austère, de lui aliéner

53. On a parfois reproché à Jules Romains d'avoir mêle des noms >^tor><_»s,
tels Briand eu Jaurès, à des noms imaginaires comme Guran ou iiooitton ;
« N'était-ce pas 'cependant le meilleur artifice pour suggérer, à cô;e de ce oui
a été, ce qui aurait pu être ? Cette confrontation entre l'histoire omeie^e et îa
réalité quotidienne est un des thèmes de l'œuvre » (Rene Lalou, H'jsfoir* de a
littérature française contemporaine)
54. Voir Ed. Herriot, Jean Giraudoux, 1951.

507
Aiwtê Bvjpuy*

maints lecteurs habitués à rechercher, sans plus, un simple


divertissement en abordant des ouvrages où, selon la loi du genre,
imagination et fantaisie sont autorisées à se donner libre cours.
N'empêche que, pour être dignes d'un réel intérêt, ces romans
dont la politique constitue « la matière » réclament d'abord, de la
part de l'auteur, un certain souci de sérieux. Sans quoi, si le
romancier vise seulement à une bouffonnerie caricaturale, il
s'expose, tel Louis Reybaud, dans son Jérôme Paturot à la recherche
de la meilleure des républiques S5, à être considéré comme un
amuseur dont le jeu ne nous retient pas davantage que, dans ce cas
précis, les dessins burlesques de Tony Johannot. Aussi bien, à
propos de ce Paturot politique où « toutes les célébrités de 48
défilent comme dans une procession de masques, ne voir que des
pantalonnades dans les actes du gouvernement provisoire, c'est
abuser étrangement des privilèges du satirique ».
En outre, ce fond de sérieux indispensable ne va pas sans
respect de la vérité, ou tout au moins de la vraisemblance,
historique ou psychologique, lesquels exigent aussi, du romancier, des
garanties d'impartialité. Or, cette désirable objectivité est
rarement absolue, car elle postule en fait une indifférence totale à la
vie de la cité. Passivité politique que nous trouvons chez un Marcel
Proust, peintre nombreux et subtil de la société française de la
fin du XIXe. Pourtant il négligera complètement, dans son tableau,
l'aspect politique, sauf, « en passant, quelques remarques
pertinentes, mais en tant que concernant la connaissance générale de
l'homme » ; et s'il parle, incidemment, de l'affaire Dreyfus, c'est
pour la considérer comme « une sorte de maladie, ou de manie.
plutôt comme une mode passagère » 56. Une impartialité aussi
parfaite se rencontre aussi chez un Maupassant dont les
parlementaires journalistes et affair'stes. fgures marquantes de son
Bel-Ami seront, notait Sarcey, Tés^ntés dans leurs turpitudes avec
« l'indifférence d'un philosophe ». Proust et Maupassant
appartiennent en effet à cede catégorie d'écrivains « apolitiques » dans
îa-^ue*
e s'étaler t déjà rangés les Goncourt et Flaubert. Les
premiers < a alt-rS su regarder en 48 parce qu'ils avaient le don de
l'obs_wa..ion et le s_rs de l'histoire », ma "s ils n'ont pas craint de

55. C est pourquoi, bien qu ayant eu un grand succès, x^omdre cependant


da_Ieu>s que son premier ouvrage . Jérôme Pat-rot à la r£K.h ~c/e f^une pos-
tlon sociale, nous n'avons pas parié de ce roman, « suite poh que parue en
1S48, du livre publié en 1843.
56. Ramon Fernandez, Pcousf. 1934

508
Tableau du Roman Politique français

critiquer Sainte-Beuve pour n'avoir pas eu « un jugement décragé


de l'agenouillement politique, à la façon du nôtre ». Plus tard,
quoique tin instant séduit par Boulanger, Edmond notera : « Je ne
voterai pas pour lui, parce qu'il n'a jamais voté de sa \:-e, intéressé
uniquement par la littérature, aucunement politique » 57.
Quant à Flaubert, il écrira à Louise Collet que les Journées
de Février le laissèrent « froid avec des nausées de dégoût au
milieu de l'enthousiasme des insurgés » 58. Son apolitisme est aussi
délibéré dans L'Education sentimentale et jusque dans cette
comédie : Le Candidat (1874) dont — trait significatif — l'échec vint,
non comme on l'a dit, de la défaveur du public pour une pièce
qui se soutenait à la scène aussi bien que tant d'autres, mais du
fait que cette « bonne étude de mœurs électorales » déconcerta
à peu près unanimement les critiques, ceux-ci lui reprochant son
objectivité. Etait-il royaliste, bonapartiste ou républicain ? Que
voulait-iî démontrer ? Qui attaquait-il ? Qui défendait-il ? 59
Comparé aux écrivains sus-nommés, le cas de Stendhal
apparaît plus complexe. Sans doute s'avère-t-il, en son égotisme
comme un impassible témoin, lui aussi, de la vie et des mœurs
politiques de son époque. Il a beau être, selon le mot de Balzac,
« un observateur de premier ordre », et nous donner, sur cette
époque, une documentation irremplaçable, c'est « par-dessus le
marché » que l'auteur nous fait ce présent. « II ne s'est jamais
intéressé à l'histoire qu'autant qu'elle satisfaisait sa curiosité de
psychologue » 60. Mais surtout — Barrés n'avait pas tort de le
lui reprocher — Stendhal n'aura « jamais appris » ou tout au
moins manifesté ce que î'auteur du Roman de l'énergie nationale
appelle « îe sertiment de l'utilité publique » &-. Son lucide et cruel
tableau se borne à enregistrer, ici et là, « littérairement pailant »,
les mesquineries et les tares plus graves du « règne des gen«?
médiocres raisonnab'es. bornés et plats » 62. Cependant, le lecteur
scrupuleux peut-ï' oublier que ce censeur minutieux et amusé
amèrement par de teHes constatations, est de ceux cu'Albert Thibaudet
appelle, avec Cour"er ou Béranger, des « enfants de gauche » ?
De su;vre a- ec Stendhal les manigances de la Congrégation, \z

57. Ei*g. Se.ixiès" Les Goncoart moralistes 1927.


58. Corre*oon^ance âe Flaubert, d.Cceir'-re 1848.
59. René Duïïh-vjl Gustave Flaub-r", 94".
60. M David Stendhal, op. r±
61. Ed He*~iot « Barres et StrJf—I * da^s Sojrces da Maures Barr*-
1929.
62. St_ndh>l, 3e Preface 'E""^ o ~r Lad i Le^^er

£09
Aimé Bupuy

jeu pcyliiiajje d'un raarquio de la Mole ou d'un comte de Vaïze,


îa platitude des gouvernants eu partisans du « jtt£te rsillett », ne
nous interdit nul'cm^nt, pour que ces spectacles ne perdent point
de. leur se_s de rous rappeler que Stendhal n'a jamais celé ni son
anticléricalisme, ni un libéralisme s 'accordant du reste à un égal
mépris du peuple et du suffrage universel. L'originalité de Stendhal
en tant que romancier politique résulte donc, et préclséœeTif, ut-
fait que, loin d'être apathique devant la chose politique, le lecteur
bénéficie, avec cet écrivain dilettante à sa manière, de
l'extraordinaire coiïïDréhension et des salutaires réflexions qu'implique ce que
l'auteur de Lucien Leuwen eût déjà appelé comme correspondant
à son sentiment foncier : le temps du mépris.

Mais ce « mépris », nous le voyons bien plus nettement accusé


et formulé avec les écrivains qui s'étant véritablement, selon le
mot du jour, « engagés », nous donnent, dès lors, des œuvres que
l'on peut en raison de leur inspiration et de leurs préoccupations,
classer, politiquement parlant, en romans de dreite et en romans
de gauche 63. Lorsque, par exemple, Balzac légitimiste écrit Le
Médecin de campagne, il est, en 1831 et 1832, candidat aux
élections législatives. Son roman de circonstance, exaltant les « deux
vérités éternePes » : la Rel'gion et la Monarchie, se présente
donc comme une apologie. Et s-_s contemporains ne s'y trompent
poli*, le journal La Quotidienne définissant ainsi ce livre : « lire
sort** ''a Manuel du ptopHAî^:re campagnard ; une « allocution d'un
car» d:da* rural ... apprerti-dépjté » €4 De racine L'Honnête
Fer~*~xe Je VeuiJlot ce masque aucunement !?s tra;*s virulent, eu?
le p^i'raïste tilLramontain à « 'a touche £étrijs^n*c » ^e peut s'ejr-
r£r\-T de décocher à la Monarch 'e de J_i«fet. 'Z^a sa révèV d?^s
s~ cycle des Rougor.-Macqua.t, c c ^ae u? z,A ersaire rc.^o u n-i
benap-îrt^me et »n pen pztUut mamf.ste son zll*> -Cpub-icai-«
^.t .aîque. Quart aux rcr_srs sur Ir Coracii.re il n'-c: que de K*e
hw déd^az^ îin:'-* "rc ~cvr savoir à ouel p».' ^c' l^u^s
préférences politiques. L rrac*c Nuaa Rouuestan n'ét lî r^lor- 'e met
de Drumor* oj'i i cf ; '• . I--fa *e ' demi t<*t'> *■ ^' Ae*f*cr"crt

63. Vo'- à ce saM ■' . c. -p env.aê.e de T'^^r a c. . 'r 2-W53) s-


« La
* ," rl
'ratura
I^d et îaGgai-^he
xv *T, /a
->. l-'ers^e ^^l.i'a e e£ soc/a'e t- I?-' - A_ C 'I-,

65. L^ j^'ler ^, i

510
Tableau du Ronuzn Politique français

nets, sont un Paul Bourget s'afSrœant « traditionalists », c'est-à-


dire réactionnaire intégral ®$ ; un Anatole Frarce,. b~s contraire,
proclamant une foi d'ailleurs assez indépendante zr-ais tenace dans
l'avenir du socialisme. Vogue se présente aux élections comme
« conservateur-rallié» ; Paul Adam, comme « révisionniste ». Le
cas de Maurice Barrés, romancier et tomme politique, est encore
plus typique. Nous disons bien : homme politique et romancier,
c'est-à-dire engagé dans îa situation qu'ambitionnait Balzac vers
1832. Position ambiguë qui, dès l'origine, soit au temps où Barrés
devenait, en Î889, député de Nancy, ne manqua pas d'intriguer,
de stupéfier les vrais hommes de lettres, se demandant, tel Octave
Mirbeau, quels plaisirs le dandy, « l'auteur charmant » d'Un Homme
libre (Î889) pouvait bien — désormais enterré dans le sein des
commissions » &? — aller chercher sur îa galère parlementaire.
Barrés lui-même ne nous a pas dissimulé ce que — dès l'âge de
vingt-quatre ans jusqu'à sa mort — sa double complexion, inclinée
vers îa contemplation, mais en même temps, amoureuse de l'action,
aura suscité en lui de dramatique sinon d'équivoque. Car, à
l'esthète s'oppose en lui un être combattif, révolté par le régime et
surtout par les mœurs parlementaire ; qui ne répugne nullement
à entrer dars la bagarre, « l'injure à la bouche » ; admirant
secrètement, au surplus — sentiment fort néronien — de sa place à îa
Chambre, ce qua « îa damnée politique » lui offrira de « spectacles
igî-oHes (me) transportant de lyrisme », ces « spectacles sunerbes
et affreux ». « Vous n'êtes peut-ê*re pas fait pour îa ooîitique ? »
lui disait un jour la comtesse de Levées 68. La sirte de îa carrière
de Barrés a montre qu'il était avssi fci2n doué pour la politique
que pour les Iet*r»s : mais c'est rsnl^rr^nt après sa disparition.
ot:e l'on a pj ]vazs qu* « il a-ait fa> l'unité » eit^e les deux vies
dont il £pr«-uv«it un égal i>soii et qtl, à l'oriqlne se contredi-
ca"er>t Dotsr en faire un êî~e civisé » 69.
Sai r rosser ^l'-is Ion ces observations concernant l'id^oîocie
à \c quelle ce zzïèrzvt Us divers romans dont nous avons fait é^t,
est-il b^so'r ?n *zrri*-ant, de rappeler comme un truisme, cj'il
;"ir.ccrfe as lectej" pour apprécier de pareils ouvrages et en d^-

66. Voir lean i3 st ^-ux P**1 B urjet • son œuvre 1922


67 O-t-ivé M' e v. L~' Ecr-lo \s 1S84-1S94)
6§ \ -.'r «>»>er *_ * n " t " •->o"**'» pt Joies "îen PJî doi^s s n : wr.at
à î- dr-t* da 33 ùt n » ' ->c"
"D « - "i5 P- 1 ^'- - • *- fp" ' <ïue î^11"3 tr-e es*
îr*- e r é q^ Y cr ^^. -i.^ de M"-= <? le "s, '■' s Barrés
69. P.ene Za"**\ M u.«" e B&..K,
Aimé Dupwy

cerner l'intérêt capital, de ne jamais oublier dans quel état d'esprit


politique ils furent conçus, élaborés et publiés.

IV. AVENIR DU ROMAN POLITIQUE

Notre seconde remarque s'applique à l'avenir du roman


politique. On a pu voir que cette catégorie d'ouvrages connut son
plus vif succès à l'époque même où les disciples de Balzac et de
Stendhal, de Flaubert et des Goncourt, tous observateurs et
peintres des divers milieux sociaux découvraient, dans les trente
premières années du régime républicain, prôné par les uns, âprement
combattu par les autres, fertile en événements, dont quelques-uns
dramatiques, une source romanesque d'une originalité et d'une
abondance singulières. Le monde politique, la vie et les mœurs
politiques, l'agitation et l'instabilité politiques 7<\ tout cela offrait
matière à un « spectacle » de choix, venant servir à souhait la
formule du roman d'alors, celle-ci étant « la représentation fidèle
du spectacle » 71. Depuis lors, le roman en général se libérant
de cette formule, a peu à peu délaissé le milieu en faveur des
hommes pour aboutir plutôt, au sens actuel, « à l'expression d'une
vérité intérieure ». L'homme réel, analysé intimement, a travers
« son destin personnel », et non le citoyen, tel semble être le souci
des romanciers de l'époque présente : souci qui place donc en fait
le roman politique dans une position assez effacée que seules
pourraient venir ranimer à nouveau de profondes crises mettant
en cause les principes ou les institutions, le personnel et les
« mœurs » politiques Ju rég-^e en vigueur.
Il n'en re^e pas noms eue, justement à cause de son succès
dans un passé dv res e tout revert le roman pohJ.que nous fournit
dans son ensemb'e a> l'es rérex''cn , cans nuire p~v aiJeurs et
loin de là, au plaisir « littérale » que procurer,, au ^«.^«r te!s
ou tels de ces ouvrages. C'est le moment de ra^e*er arc M. Jean
Pommier, « un mot b;en profond » de Sainte-Be-ve * < Nos
cen ictions politiques se mettent tôt ou tard ei accord avec nos
taîenfs » 72. Et l'on voudrait fL ir par le rappel aussi opportun

70 Instabilité qui, toute grave qu* He at in je les divers régimes pc1:


tiques est lo'n d'av ir disparu, comme 'e e -a t à a t ibune. t ut i
cerement, un parlecien a" e : Seize Cor i u o •> en an sie 'e ev dem" ; cen un
Ministères d'une durée moyenne de huit mo's e demi s us ^ t ois'ème R pj-
bl'qtie ; dix-huit Minist res d'une dur'e moyenne de six ^oi^ sous " quat 'è"»
71. Gaétan Picon, Pan . ma de la nouvel e Izff\..ure *. a' e 19i9
72. Jean Pommer, Les Ecri ans français devant la Ré o • 'on de 1S48. 19-!8.

512
TaTAeau du Roytjol'» PoUtiqve français

d'-jnc remarque de M. Ancré Siegfried s'apphqvant, dars une


ét'cdî éminemment suggestive, à dé5nir « l'esprit et la méthode
d'une géographie de 1 opinion publique » .* « Beaucoup de gers,
écrit M. Siegfried, surtout à l'étranger, pensent de la politique
française ce que Macbeth dit de la vie : « C'est un conte dit par
un idiot, plein de furie et de tracas ne signifiant rien » "s. Voire L.
En tout cas, et ne serait-ce qu'à. l'usage- des seuls Français, la
« signification » de ladite poKîiqae française peut, nci.s seaible-t-il,
se trouver profitablement et agréablement éclairée par l'attentive
et impartiale lecture ce nos grands romans politiques français
N B. — En corrigeant les épreuves du présent essai, il nous paraît utiie de
îe compléter par les nores ci-dessous, extraites d'articles intéressant notre sujet :
1. M. Jacques Chastenct, dans ïa Revue de Paris (octobre 1953), étudiant
« La Quatrième et îa Troisième », signale d'une manière expressive la différence,
quant aux mœurs parlementaires, « plus encore que par îa procédure », entre
les Chambres de la Quatrième et celles de sa devancière ; v. par exemple •.
« Jusqu'aux . dernières années du XIXe, il était fréquent que l'on citât du latin
du haut de la Tribune ; ce n'est que vers la même époque que l'on cesse tout
à fait de dire « l'honorable préopinant » en parlant de l'orateur précédent. Jusque-
là aussi, presque tous les députés et sénateurs enfilaient la redingote pour assister
aux séances; jusqu'en 1914, îa jaquette au moins resta à peu près de rigueur
quand on prenait la parole, et Caiîlaux lui demeura fidèle longtemps après.
Aujourd'hui, les tenues négligées ne se con-ptent plus, et îe Président lui-même
a renoncé au traditionnel habit noir... »
2. Relativement aux ror^acs politiques intéressant la Re^ura'-lon et la
Monarchie de Juillet une re—.arquab'e étude de M. Raymond Isa ' (Pe 'xe des
Deux-Mondes Ier cécemb^e 1953), apporte, sous ce t'tre : < Une nouvelle
interprétation de Colomba », une contribution très originale au roman de Prosper
Mérimée. M. R. Isay volt en effet dans ce récit , < un drame psychologique
nierai, et par-dessus tout politique » do il la Corse qui est, en fait, « îe vra-
sujet » du Vvre, est précic*nient îe ocrscTiage cap'îaî. La riva' té des deux
clans est essentiellement po'if eue : d'une part, les Ba^ iciv\ 'un'stej ra*"és à
îa Restauration, respectueux du pouvoT ra^s ojblierx Jes \^;Ves coutumes:
de l'a 'fre, les deîia Rebbu? r? "'italics bc.n?DirtIe e.,, cen^) -•*« fdè'cs a x * ~~
ditions ances raies , art'."'.1!» :accre entre les Cors'--. 'vd _res et !es Corses
francisés du t\pe c'Ors^ , «^ucis e-c^-e ave cause la Cor ~«sez rCce^-Tt
francisée, et encore p^r<Jci!<u l'te, à ca<* „. * f -eine- s " tienne z t>v r îa
centralisation et î'as£;aiiïaf*. n . s r.s oep1-^- *e pr lèir é^^roin;que àz îa
m;se en valeur de ï'î e. Or t^ut cela ce r» ° *e me tre ex^ \ me-xt f ï. R. I a>
appa.aît avec ure s^,* -e prrei^'on dans Colon ba
3. Sur Barrés dor* "I a ' é *or*c- nt qiestion dans rotre ' ude en ne saura't
trer 'ecor- mander de î*-e Les ~ ~w e es Lift 'rares du 2^ mveirbre 953, cor-
sacre spécialement, en rase du trei *enair<» de sa mort, * 'a t<*ur des D 'racines.

73. A. Siegfried voir BJleJn de îa Soc'é é d"H' *o' *I ' rr<* a vl -


ju'^ 1946 On note a à ce s -"t* que le roraan doÎ" i u. ,.—*^ç-*'<i c^c' •' c'o- *
na"re son action et ses personr ces en fro ~nce p a -j Pan rc- q e
qui mérterait d'être approfondie.

513

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