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Bulletin de l'Association de

géographes français

Une étape nouvelle dans la sidérurgie : les aciers « Ugiperval »


J. Chardonnet

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Chardonnet J. Une étape nouvelle dans la sidérurgie : les aciers « Ugiperval ». In: Bulletin de l'Association de géographes
français, N°134-135, 18e année, Janvier-février 1941. pp. 17-20;

doi : https://doi.org/10.3406/bagf.1941.7097

https://www.persee.fr/doc/bagf_0004-5322_1941_num_18_134_7097

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les plantations de bananiers, cacaoyers, palmiers à huile, caféiers,


hévéas, ont nécessité souvent la création de toutes pièces de nouveaux
centres pour abriter sur place la main-d'œuvre indispensable. Là où
n'était que la forêt vierge il y a encore peu d'années, des régions de
grandes cultures comme celles de Tiko en Cameroun britannique, de
Mbanga en Cameroun français, se sont pour ces raisons
considérablement modifiées et la population s'en est accrue dans
d'extraordinaires proportions.
Les nouveaux villages perdent malheureusement tout caractère. On
se croirait dans une banlieue européenne : avec les huttes de bois
alternent les maisons de ciment, blanchies à la chaux ou au kaolin
indigène et couvertes de tôles ondulées. ,
Dans les hameaux plus lointains, le roi du village veut se mettre à
la mode européenne, ce qui donne souvent des résultats surprenants,
et je ne puis m 'empêcher pour terminer de citer le cas du roi de
Mbouroukou (Manengouba) qui s'est construit un « palais » de
ciment, mais rond comme les huttes de bois voisines et sur lequel un
toit de tôle nécessite d'invraisemblables combinaisons pour se
raccorder aux murs.

Communication de M. Jean Chardonnet

Une étape nouvelle dans la sidérurgie ; les aciers « Ugiperval »


Depuis le milieu du XIXe siècle, la production d'acier, à l'échelle
industrielle, utilise trois procédés essentiels, successivement
découverts de i855 à 1900, qui ont presque entièrement remplacé le pud-
dlage et la fonte au creuset.
Le problème technique de la métallurgie consiste à extraire du fer
et de l'acier, en partant d'un minerai, d'un oxyde de fer en général,
auquel sont associées chimiquement diverses impuretés : à cet effet,
tous les procédés utilisent l'action réductrice du carbone, capable de
prendre l'oxygène de l'oxyde pour donner de l'oxyde de carbone et du
gaz carbonique, et libérer ainsi le métal. Dans la pratique, la réaction
est moins simple, le carbone est partiellement absorbé par le métal,
et le produit, formé par fusion du minerai au contact du coke
métallurgique à haute température, n'est pas du fer, mais un alliage fer-
carbone, — la fonte : une fonte de nuance courante comprend de 3 à
5 % de carbone, et, en proportion plus faible, diverses impuretés,
comme le soufre, le silicium, le manganèse, le phosphore. Le
problème est, dès lors, déplacé : il consiste à éliminer au maximum le
carbone et les impuretés, en réduisant leur proportion dans le métal
(moins de i % pour le carbone) — , à passer de la fonte à l'acier, en
brûlant ces divers éléments.
Une première solution a été apportée en i855 par Sir Henry
Bessemer : la fonte est versée, liquide, dans une vaste cornue métallique,
dont l'intérieur est formé de briques réfractaires ; à travers cette
masse incandescente, l'air comprimé est insufflé par les tuyères
inférieures, pour faire brûler par l'oxygène de cet air le carbone et une
bonne partie des impuretés. Aucune source thermique extérieure
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n'est utilisée dans ce procédé : la chaleur permettant de passer du


point de fusion de la fonte à celui de l'acier qui ont une marge de
'too0, provient uniquement de la combustion du carbone et des
impuretés dans l'air insufflé. La conversion de la fonte en acier dure ainsi
de vingt à vingt-cinq minutes pour des quantités de douze à trente
tonnes environ : l'aciérie Bessemer peut donc produire de gros
tonnages, mais les aciers sont de qualité inférieure ou moyenne.
Le procédé Martin fut découvert, en i864, on France : le principe
de la récupération de la chaleur venait d'être découvert par les frères
Siemens, et Louis Le Chatelier songeait à l'appliquer à l'aciérie. Ce
procédé emploie non plus une masse encore liquide, mais des
mitrail es diverses et de la fonte à l'état solide; chargés dans de grands fours
à revêtements de briques, dont certains ont une capacité de cent
tonnes, ces matériaux y sont fondus et affinés par la combustion de gaz
et d'air chauds, fournis eux-mêmes par les récupérateurs Siemens.
L'aciérie Martin a donc besoin d'une source de chaleur contrairement
à l'aciérie Bessemer; l'opération y dure également plus longtemps, —
de cinq à dix heures suivant la capacité des fours et les qualités
recherchées : elle donne des aciers de bonne qualité.
Toutefois ces deux méthodes — Bessemer et Martin — ne
permettaient pas de traiter toutes les fontes, mais seulement les fontes
acides, siliceuses et exemptes de phosphore; les fontes dérivées de
minerais phosphoreux no donnaient qu'un acier fragile : une troisième
étape dans révolution do la métallurgie fut donc, en 1878, 1
"adaptation du procédé Bessemer aux fontes phosphoreuses par Thomas et
Gilchrist; elle consiste à exclure le phosphore de l'acier en le
combinant à de la chaux; et, comme le mélange de la chaux et du laitier
aurait attaqué le revêtement de briques siliceuses et acides,
jusqu'alors employé, la paroi doit être constituée de briques basiques, de
dolomie cuite, dès lors inattaquées. La première application sur le
continent en fut faite, en 1881, aux usines de Wendel à Hayange.
Enfin, vers 1900, les découvertes d'Héroult, Louis Clerc, Moissan et
Girod, ont créé l'aciérie électrique : avec cette différence que la source
calorifique est apportée par l'arc électrique, c'est l'équivalent de choix
de l'aciérie Martin : on y élabore dos aciers très fins, dans des
conditions précises de réglage, qui permettent un affinage très complet. —
Ces quatre étapes, dans le développement de la sidérurgie, ont donc
créé trois types d'aciéries, entre lesquels on peut établir pour la
qualité et le prix de revient le classement décroissant qiue voici : acier au
four électrique, acier Martin, acier Bessemer-Thomas.
La France, grosse productrice de minerai de fer phosphoreux de
faible teneur, utilise surtout le procédé Bessemer-Thomas. L'aciérie
électrique, dont les matières d'entrée sont chères, ne donnait guère,
en 1938, que 309.000 tonnes d'aciers fins; si l'aciérie Martin y
produisait la même année 2.07/I.000 tonnes d'acier brut, le convertisseur
Bessemer-Thomas fournissait, avec 3.78^.000 tonnes, 61 % de la
production française d'acier (1). La France produit donc surtout des
aciers de qualité inférieure et moyenne. Or les consommateurs — les
industries de transformation — exigent de plus en plus des aciers
fins, et seuls les aciers électriques et les meilleurs aciers Martin pos-

(1) Elle s'élevait à 6.186.000 tonnes en iq38.


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sèdent les caractéristiques mécaniques réclamées par certaines de ces


industries. L'intérêt du nouveau procédé « Ugiperval » réside dans
l'utilisation de l'aciérie Thomas pour la production d'aciers de haute
qualité, en tous points comparables aux meilleurs aciers connus, et
que même les industries aéronautiques peuvent employer.
Le principe en a été découvert par le directeur de la Société d'Ëlec-
trométallurgie d'Ugine, M. Perrin, et appliqué à l'aciérie Thomas par
la Société des Forges et Aciéries du Nord et de l'Est, à Valenciennes.
Jusqu'alors, dans les fours métallurgiques, l'affinage de l'acier,
l'oxydation et la réaction entre le métal et le laitier qui absorbe les
impuretés, étaient incomplets et très lents, du fait des différences de
densité, de l'immobilité des masses liquides et de leur faible contact,
limité au plan de séparation des deux liquides. Le procédé Perrin
consiste, au contraire, à provoquer un brassage très complet, en
préparant séparément le laitier dans un four spécial et en versant le
métal en fusion de la plus grande hauteur possible dans la poche, où
a été, au préalable, coulé le laitier en fusion. Le contact intime du
laitier et du métal produit une réaction instantanée. En outre, alors
que, dans les autres procédés, on ne peut ajouter au laitier certains
produits, nuisibles au revêtement réfractaire des fours, la méthode
Perrin permet d'utiliser un laitier qui ramasse beaucoup plus
incomplètement les impuretés (oxygène et soufre) , puisque le laitier est
préparé séparément. Ainsi Perrin a pu réaliser des aciers au carbone
sans additions, atteignant un très haut degré de pureté chimique, et
des aciers alliés, particulièrement fins, en utilisant à Ugine l'aciérie
électrique. Il a lui-même appliqué son procédé à l'aciérie Martin dans
l'aciérie franco-polonaise de Huta-Bankowa.
La (( Société du Nord et de l'Est » songea de son côté, dès 1934, à
l'utiliser dans l'aciérie Thomas; cette adaptation était d'une
importance capitale; car, jusque-là, avec l'aciérie électrique et l'aciérie
Martin, le procédé Perrin permettait l'obtention d'aciers très fins, mais
en employant un métal de qualité déjà supérieure. Il était, au point
de vue économique, autrement plus intéressant de transformer, avec
des frais de fabrication peu élevés, un acier de qualité ordinaire,
comme l'acier Thomas, en un acier très fin, capable de rivaliser avec
les meilleures productions déjà existantes. Les patients et brillants
travaux dessingénieurs de Valenciennes ont permis d'obtenir le métal
chaud et déphosphoré que Perrin exigeait pour l'application de ses
procédés; en juillet 1939, l'usine métallurgique de Trith Saint-Léger,
près de Valenciennes, réalisait les travaux nécessités par la méthode
Perrin, et, l'état de guerre ayant accéléré les essais, cette usine
produisait industriellement, le 21 septembre 1939, le nouvel acier : du
nom des deux villes où avaient été menées les expériences, et de
l'ingénieur qui en avait la paternité, il fut appelé acier « Ugiperval ». La
fabrication en est d'une grande simplicité : tandis que l'acier
Thomas est élaboré dans un convertisseur, un laitier spécial est préparé
dans de petits fours électriques; celui-ci est ensuite versé dans une
poche; après les vingt-cinq minutes du convertissage Bessemer, la
cornue s'incline et laisse tomber dans la même poche, et d'une
grande hauteur, un jet fin d'acier Thomas liquide : il se produit
ainsi un brassage rapide et complet, une pénétration intime de
l'acier et du laitier, et, par suite, un affinage très poussé de l'acier dont
les scories surnagent et sont éliminées, après le moulage de l'acier
dans les lingotières. Cette production, qui était déjà de 3oo tonnes en
— 20 —

octobre ïgSçj, s'était élevée, en janvier 1940, à 33oo tonnes d'aciers


fins, de haute qualité, utilisables pour des constructions mécaniques
et métalliques très soignées.
La mise au point industrielle de l'acier « Ugiperval » doit donc
marquer une étape très importante — la cinquième — dans le
développement de la sidérurgie. Elle présente un intérêt économique
évident, en donnant un produit de grande valeur, avec des matières
d'entrée dé qualité très ordinaire, et en n'exigeant pas d'installations
nouvelles coûteuses et considérables. Elle peut offrir un intérêt
national certain, pour un gros producteur d'acier Bessemer-Thomas comme
la France, en lui permettant d'améliorer la valeur de sa production
sidérurgique, et en mettant ainsi à la disposition de sa métallurgie
de transformation une masse d'aciers fins bien plus considérable que
par le passé.

Note du Bureau de l'A.G.F.

Nos collègues sont priés de bien vouloir excuser l'interruption dans


la série des numéros de notre Bulletin; elle a paru préférable à une
fausse continuité. Nous gardons l'espoir de combler ultérieurement
la lacune.
Le trésorier renouvelle son appel pour le paiement de la cotisation.
L'effort fait pour maintenir l'activité de notre groupement doit être
soutenu par chacun de nos collègues. Ceux qui n'ont pas encore versé
pour iç)4o sont priés de ne pas manquer de le faire en même temps
que pour 19^1, en se rappelant que tout retard entraîne des frais. La
cotisation annuelle resté de 20 francs, celle de membre à vie est de
3oo francs.
Bien adresser tous envois d'argent au Compte : Association de
Géographes Français, par C. Robert Muller, Paris 291.08.

Le Gérant, : Km. de Martonnr.

Imprimerie E. Aubin et Fils. — Ltgttgé (Vienne).

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