Vous êtes sur la page 1sur 10

Disponible en ligne sur www.sciencedirect.

com

L’anthropologie 113 (2009) 168–177


www.em-consulte.com

Article original
Nature des roches et aires d’approvisionnement
en matière première des industries lithiques
archaïques des premiers habitants de l’Europe.
Exploitation des territoires
Nature of rocks and raw material areas supply of the archaic lithic
industries of the first inhabitants of Europe. Territories exploitation
Sophie Grégoire
UMR 5140 du CNRS équipe préhistoire méditerranéenne et africaine,
centre européen de recherches préhistoriques de Tautavel (CERP),
avenue Léon-Jean-Grégory, 66720 Tautavel, France

Disponible sur Internet le 5 mars 2009

Résumé
Les industries archaïques de Barranco León, Fuente Nueva 3, à Orce en Andalousie et du site du
Vallonnet à Roquebrune Cap-Martin en France, après étude pétroarchéologique, révèlent la provenance
des roches utilisées et par conséquent les sources exploitées par les hominidés. Grâce à la localisation de
ces sources, les territoires d’exploitations ont pu être définis. À partir de ces trois exemples de territoire
d’exploitation des premiers habitants de l’Europe méridionale, il est possible d’analyser le compor-
tement de ces premières populations européennes et leurs modalités d’occupation de l’espace et des
sites sur lesquels ils se sont installés. Les industries de ces sites, sont constituées de roches récoltées
localement à proximité immédiate des sites, voire sur les sites. Elles semblent montrer que la présence
de ces matériaux a été décisive dans le choix de l’installation, entre autres ressources disponibles sur
le lieu (carcasses, eau) surtout dans le cas des sites espagnols. Quelques roches non locales sont
également présentes dans ces industries et témoignent du trajet que les hominidés ont effectué pour
accéder au site. Contrairement à ce que l’on pourrait penser ces trajets ont pu avoir lieu sur de longues
distances.
# 2009 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.

Mots clés : Premiers habitants de l’Europe ; Matières premières ; Modalités d’exploitation

Adresse e-mail : gregoire@tautavel.univ-perp.fr.

0003-5521/$ – see front matter # 2009 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
doi:10.1016/j.anthro.2008.12.001
S. Grégoire / L’anthropologie 113 (2009) 168–177 169

Abstract
The archaic lithic industries of Barranco León and Fuente Nueva sites in Orce in Andalusia and the stone
tools of the Vallonnet french site was studied by petroarcheological analyses and reveal the sources
exploited by the hominids. The localisation of these sources give data to define the territory exploited. These
three examples provide the opportunity to assess the raw material selectivity, the behaviour and the territory
occupation system of the first inhabitants of Europe. These lithic industries are composed by local raw
material collected very close to the site or even on the site. These sources were probably an important
argument on choosing the occupation site.
# 2009 Elsevier Masson SAS. All rights reserved.

Keywords: First inhabitants of Europe; Raw material; Exploitation patterns

1. Introduction

Depuis les premiers balbutiements des techniques de débitage de la roche, les hominidés ont
prélevé de la matière première lithique dans leur environnement pour mettre en œuvre une série
de gestes techniques aboutissant à l’obtention d’un outil.
Les roches qu’ils ont utilisées sont révélatrices d’un lieu où les hominidés les ont prélevés
pour les tailler. Étudier l’origine de ces roches revient donc à identifier des points géographiques
qui pourront être mis en relation avec le lieu d’utilisation et d’abandon de l’objet.
Jusqu’à présent, l’aspect archaïque des productions lithiques des populations préhistoriques
anciennes et leur état de conservation amoindrie par le temps n’avait jamais favorisé ni même
occasionné d’études sur l’origine des matières premières.
L’idée que l’on se faisait de ces premières populations, construite trop souvent à partir de peu de
catégories de vestiges archéologiques, n’intégrait nullement la dimension spatiale des occupations.
Depuis quelques années, les techniques pétroarchéologiques permettent de passer outre les
obstacles liés à l’ancienneté des artéfacts (patine, lustré, désilicification, éolisation. . .) et ont
amené les archéologues à s’intéresser à l’aspect pétrographique de leurs industries avec la
conviction que cette nouvelle approche pouvait contribuer à une meilleure connaissance des
comportements des groupes humains anciens.
Des travaux récents de cette nature, sur des sites pré-oldowayens et oldowayens est-africains, se
sont révélés riches de renseignements (Stout et al., 2005 ; Harmand, 2007), tout comme ceux que
nous avons pu réaliser sur des sites culturellement proches localisés en Europe (Toro et al., 2007).
Les industries lithiques de Barranco León et de Fuente Nueva 3 dans la région d’Orce dans le
sud de l’Espagne et de la grotte du Vallonnet dans le sud de la France, objet de cet article, sont
parmi les rares et précieux témoins des premières occupations humaines en Europe de l’Ouest.
Relativement bien conservées, ces séries lithiques ont autorisé une étude pétroarchéologique.
Les résultats de ces travaux permettent aujourd’hui de reconstituer les modalités d’exploitation
des ressources au cours de ces occupations et de comparer les premiers systèmes économiques
connus entre eux.

2. Nature des roches des industries lithiques de Barranco León et de Fuente Nueva 3
dans le sud de l’Espagne. Implications sur la mobilité des groupes

Les industries lithiques de Barranco León et de Fuente Nueva 3 à Orce, dans le bassin de
Guadix-Baza, en Andalousie, ont livré les plus anciennes industries lithiques en contexte
170 S. Grégoire / L’anthropologie 113 (2009) 168–177

stratigraphique en Europe. Les occupations sont localisées en bordure du paléolac de Baza,


distantes de quatre kilomètres seulement et probablement quasiment contemporaines (Fig. 1). De
nombreux ossements de grands mammifères sont associés à ces industries lithiques archaïques.
Les matières premières de ces industries lithiques archaïques ont fait l’objet d’une étude
pétroarchéologique basée sur une individualisation des catégories pétrographiques à l’œil nu et
sur une caractérisation des silex à partir des microfaciès siliceux en microscopie (Toro et al.,
2007).
Les déterminations pétrographiques de l’industrie lithique de Barranco León font état 27,5 %
de calcaire, parmi lesquels nous avons reconnu trois faciès distincts et de 72,5 % de silex que
nous avons scindé en quatre catégories sur la base de critères macroscopiques (Tableau 1).
L’industrie de Fuente Nueva 3, quant à elle, est composée de 51 % de calcaire divisé en
cinq catégories, de 48,8 % de silex représenté par six types distincts et de 0,2 % de quartzite
(Tableau 2).
Pour identifier la source des différentes catégories de silex, des prospections dans les
formations jurassiques au sud des sites ont été menées pour échantillonner plusieurs gîtes à silex

Fig. 1. Localisation des sites de Barranco León et de Fuente Nueva 3 dans la région d’Orce en Andalousie. Position des
deux sites en bordure du lac asséché de Baza.
Location of Barranco León and Fuente Nueva 3 sites in the region of Orce in Andalusia. Position of both sites in border of
the lake dried up in Baza bassin.
S. Grégoire / L’anthropologie 113 (2009) 168–177 171

Tableau 1
Description des catégories de matières premières de l’industrie de Barranco León.
Description of raw materials kinds in the industry of Barranco León.
Code matière Type de roche Couleur Patine Cortex Morphologie
première déduite du bloc
CFN1 Calcaire argileux Beige gris ? Nodules arrondis
CFN2 Calcaire siliceux Beige orangé ? Nodules arrondis
CFN3 Calcaire siliceux Gris beige ? Galets
QZFN1 Quartzite Gris ? ?
SFN1 Silex Beige gris ? Blanche totale à Fin, clair, siliceux Nodules arrondis
passées rouilles
SFN2 Silex oolithique Gris à fossiles Blanche ?
blancs
SFN3 Silex Gris Jaunâtre Carbonaté ou Petits nodules
siliceux très fin ronds
SFN4 Silex Vert d’eau à ? ?
orangé-rouille
SFN5 Silex Marron

Tableau 2
Description des catégories de matières premières de l’industrie de Fuente Nueva 3.
Description of raw materials kinds in the industry of Fuente Nueva 3.
Code matière Type de roche Couleur Patine Cortex Morphologie
première déduite du bloc
CBL1 Calcaire siliceux Beige vert à ? Gros blocs arrondis
orangé
CBL2 Calcaire marneux Blanc beige ? Gros blocs arrondis
SBL1 Silex Vert d’eau Rare, jaune Fin, carbonaté, blanc Plaquettes
SBL2 Silex gris Rare, blanche Fin, blanc, poreux Gros nodules
SBL3 Silex à oolithes beige gris Grise, légère ? ?
SBL4 Silex Gris ? Blanche totale ? ?

offrant des matériaux de bonne qualité, macroscopiquement semblables aux silex taillés par les
occupants des deux sites.
Les gîtes reconnus et échantillonnés sont situés par rapport aux sites, à des distances allant de
un à dix kilomètres. Plusieurs zones d’affleurement de ces mêmes roches, en dépôts secondaires
d’alluvions et de colluvions, ont fait l’objet d’une attention toute particulière du fait de leur
proximité encore plus importante avec les sites préhistoriques.
L’analyse des microfaciès siliceux en lame mince, mené conjointement à ces prospections,
démontre une appartenance des silex archéologiques à des formations de calcaire marin de mer
profonde, souvent oolithique, correspondant aux formations jurassiques échantillonnées.
L’examen attentif des surfaces corticales et des surfaces d’altérations résiduelles sur les
industries a apporté des informations sur la nature et la morphologie des accidents siliceux
exploités, éléments déterminants pour l’identification plus fine des sources d’approvisionnement.
En effet, les pièces en silex suggèrent, pour la morphologie des blocs originels, l’utilisation de
modules de petites dimensions, plutôt de forme ovoïde. Compte tenu de ce constat et de la
disponibilité des faciès siliceux concordants dans l’environnement des sites, une exploitation des
172 S. Grégoire / L’anthropologie 113 (2009) 168–177

affleurements les plus proches pour la plupart du matériel serait à envisager alors que les sources
les plus éloignées n’ont probablement que très rarement été exploitées par les hominidés.
Par conséquent, même si les déplacements liés à l’acquisition des silex jurassiques ont eu lieu
en direction du sud, sur une distance allant de 200 mètres à sept kilomètres au maximum (Fig. 2),

Fig. 2. Territoire d’exploitation des matières premières des sites de Barranco León et de Fuente Nueva 3 dans la région
d’Orce en Andalousie.
Raw materials exploitation territory of Barranco León and Fuente Nueva 3 sites in Orce region in Andalusia.
S. Grégoire / L’anthropologie 113 (2009) 168–177 173

l’exploitation majoritaire a probablement eu lieu dans les dépôts de pentes et les ravins au pied
des formations entre 200 mètres et deux kilomètres au sud des sites (Fig. 2).
Les calcaires utilisés sont disponibles dans le remplissage du bassin sous forme de galets peu
ou pas altérés, sans surface d’altération alluviale. Leur acquisition n’a demandé aucun
déplacement particulier. Ils ont pu être collectés sur les sites, taillés et utilisés sur place.
Deux pièces en quartzite gris, dans la série lithique de Fuente Nueva 3, signalent l’utilisation
occasionnelle de cette roche et l’exploitation de galets pour la production d’au moins deux éclats
de petites dimensions. La zone de prélèvement de ce galet est encore inconnue.
Les dépôts fluviatiles des environs des sites, dans un rayon d’une dizaine de kilomètres, ne
contiennent pas d’éléments siliceux cristallins de ce type. La source serait donc à rechercher dans
un environnement plus lointain et l’acquisition de ce matériau ne semblerait donc pas liée à
l’exploitation des autres roches présentes dans les industries étudiées. Cet apport pourrait
marquer la zone de provenance des hominidés du site de Fuente Nueva 3.
En somme, la majorité des matières premières exploitées sur les deux sites provient des
environs immédiats du site, voire du site même. Les distances liées à l’acquisition des matières
premières sont faibles et n’excèdent en aucun cas cinq kilomètres, rayon qui devaient délimiter le
territoire de ces groupes.
Compte tenu de la paléogéographie de la région au Pléistocène inférieur, avec la présence d’un
vaste lac qui se développe au nord, à l’ouest et au sud-ouest des sites, le territoire qu’occupaient
les hominidés et les animaux devait couvrir les zones non immergées de la Sierra d’Orce, plus
précisément les contreforts de la Sierra de la Umbria et éventuellement la Meseta del Pelado à
l’est de Fuente Nueva 3 (Fig. 2). L’aire de circulation autour des sites était limitée par la présence
du lac et de zones marécageuses, à la fois obstacles aux déplacements et biotope propice pour le
charognage des carcasses d’animaux piégés.

3. Nature des roches des industries lithiques de la grotte du Vallonnet dans le sud de la
France. Implication sur la mobilité des groupes

La grotte du Vallonnet à Roquebrune-Cap-Martin comprend des dépôts de la fin du


Pléistocène inférieur qui contiennent des faunes épivillafranchiennes et une industrie archaïque
composée de 70 pièces connues à ce jour. Il s’agit d’un des plus anciens témoignages de
l’occupation humaine en France dans un contexte stratigraphique bien établi (Lumley, 1988) et
clairement daté (Yokoyama et al., 1988).
L’industrie lithique, étudiée par Henry de Lumley et ses collaborateurs (Lumley et al., 1988),
est composée essentiellement de galets aménagés, la plupart en calcaire et de quelques éclats
majoritairement en calcaire. Les autres matières premières reconnues sont le grès, le quartzite et
le silex.
La recherche de ces matériaux dans l’environnement du site a conduit les auteurs à localiser
rapidement les sources d’exploitation probables dans des zones proches de l’occupation
(Fig. 3).
En effet, la plupart de ces matériaux a pu être reconnue dans le poudingue miocène de
Roquebrune dont l’affleurement le plus proche est accessible à une centaine de mètres à l’ouest,
au nord et au sud de la grotte (Fig. 3). Les hominidés y ont prélevé des galets de calcaire d’origine
jurassique, des galets de grès du flysch et un galet de quartzite du Trias. L’exploitation de cette
formation représente plus de 90 % de l’apport total de matières premières.
Le deuxième apport est constitué par l’exploitation de silex issu des formations sénoniennes
(Crétacé supérieur) accessibles à 700 mètres au nord du site dans le ravin du Canet (Fig. 3).
174 S. Grégoire / L’anthropologie 113 (2009) 168–177

Fig. 3. Territoire d’exploitation des matières premières de la grotte du Vallonnet à Roquebrune-Cap-Martin en France.
Raw materials exploitation territory of Vallonnet cave at Roquebrune-Cap-Martin in France.

Ces possibilités minimales d’acquisition des matières premières montrent que l’exploitation
des ressources lithiques a pu être réalisée dans un rayon de moins d’un kilomètre. Seules les
ressources locales auraient été utilisées au moment de l’occupation de la grotte et auraient suffit à
ses occupants.
Aucune pièce lithique ne permet d’identifier un apport extérieur à ce rayon restreint et par
conséquent, ne nous renseigne pas sur la provenance des occupants de la grotte.
Ici, le système économique est difficile à interpréter du fait de la pauvreté de la série lithique.
Toutefois, les 70 pièces présentes dans les niveaux archéologiques, à défaut de dessiner clairement
un territoire, témoignent d’un comportement très opportuniste quant à l’acquisition des roches
même si une sélection de la morphologie des galets a été opérée rigoureusement lors de la collecte
dans le poudingue voisin (Lumley et al., 1988). Les galets épais à section et à contour ovalaires ont
été privilégiés alors que leur représentation au sein du poudingue n’est pas majoritaire.
Les modalités d’acquisition des matériaux s’avèrent des plus simples et des plus instinctives.
Elles privilégient l’utilisation de l’expédient dans un contexte particulier d’exploitation
opportuniste des ressources animales qui nécessite, au cas par cas, une fabrication d’outils de
découpe et de fracturation (éclats et galets aménagés) in situ.

4. Comportement économique des premiers peuplements européens

Les exemples observés ci-dessus montrent un schéma d’exploitation de la matière première en


relation avec une activité de charognage. L’acquisition de matières premières n’est qu’une
S. Grégoire / L’anthropologie 113 (2009) 168–177 175

activité induite, non anticipée, qui s’exprime essentiellement par l’utilisation de matériaux
expédients reflétant la plupart du temps les ressources disponibles dans l’environnement
immédiat.
L’objectif principal étant la consommation de viande et non la fabrication d’outils selon un
système prévisionnel, il n’existe pas de réelle stratégie d’exploitation comme c’est le cas pour les
populations de chasseurs-cueilleurs du Paléolithique dès l’Acheuléen (Féblot-Augustins, 1997 ;
Grégoire et al., 2007).
Les matières premières de Barranco León ont pour la plupart été récoltées sur la zone
d’occupation. Les dépôts de pentes dans les parties du ravin non immergées ont fourni les
nodules de silex jurassique et les dépôts lacustres sur les rives du lac ont fourni les nodules de
calcaire. À Fuente Nueva 3, les hommes devaient se déplacer vers le sud jusqu’aux contreforts de
la Sierra de la Umbria et vers l’est jusqu’à la Meseta del Pelado.
Parmi les ressources disponibles sur ce petit territoire, les hominidés ont opéré des choix de
roches en fonction du produit attendu. Les galets ou nodules de calcaire ont été choisis pour la
fabrication du macro-outillage (galets aménagés) tandis que le silex a été réservé à la production
d’éclats tranchants, généralement de petites dimensions.
Dans le cas du Vallonnet, le périmètre d’acquisition des roches témoigne d’une démarche
clairement opportuniste bien que nuancée par une sélection des galets sur des critères
pétrographiques (calcaire plutôt que grès) et morphologiques (galets épais et ovales).
Ce type de sélection a aussi été identifié à Barranco León et Fuente Nueva 3 où les galets de
calcaire les moins roulés ont été privilégiés d’une part et les nodules de silex les moins
oolithiques, donc les plus homogènes, d’autre part.
Dans la Sierra d’Atapuerca en Espagne, les industries de Mode 1 du niveau TD6 de Gran
Dolina, proches culturellement des assemblages lithiques évoqués précédemment, même si elles
sont un peu plus élaborées, renferment six catégories de roches, toutes présentes dans les
environs immédiats de l’occupation à moins de deux kilomètres. En termes d’exploitation des
ressources lithiques, les niveaux d’occupation de Gran Dolina, témoignent d’un fonctionnement
économique en vase clos, avec une exploitation des ressources provenant uniquement de la Sierra
(Garcia Antón et al., 2002).
Cette occupation révèle également une exploitation locale des matériaux et une
sélection des roches au sein des dépôts alluviaux proches. Seule la diversité des matières
premières utilisées, par rapport aux sites précédemment évoqués, dénote une évolution de
comportement.
Le site de Pirro Nord (Apulia, Italie du Sud), probablement le plus ancien témoignage de la
présence humaine en Europe, n’est pas encore suffisamment documenté en termes de production
lithique pour en tirer des conclusions quant aux modalités d’exploitation. En effet, seuls trois
nucléus et quelques éclats en silex ont été découverts associés à un assemblage de vertébrés de la
première moitié du Pléistocène inférieur (Arzarello et al., 2007).

5. Le modèle africain

Si l’on se réfère aux exemples africains, plus d’un million d’années auparavant, au cours
des cultures dites pré-oldowayennes et oldowayennes, les mêmes modalités d’exploitation
ont pu être mises en évidence à Gona, témoignage des plus anciennes industries
lithiques connues au monde (Semaw, 2000), où une sélection de la trachyte a été opérée
au sein des dépôts alluviaux anciens proches des localités EG10 et EG12 (moins d’un
kilomètre).
176 S. Grégoire / L’anthropologie 113 (2009) 168–177

Il en est de même pour les assemblages lithiques du Pléistocène inférieur de l’Omo, de Koobi
Fora (KBS) et du Bed I d’Olduvai où les matières premières correspondent aux disponibilités
locales (moins de quatre kilomètres) et où la seule sélection perceptible s’opère d’un point de vue
qualitatif au sein des dépôts (Stout et al., 2005).
Quelques rares exceptions à Olduvai Gorge et à Kanjera KS1 et KS2 Beds, rappelées par Stout
(Stout et al., 2005), où des matières premières distantes de plus de dix kilomètres ont été
signalées, montrent que la perception de déplacements sur de plus longues distances, n’est pas à
exclure du schéma d’exploitation des populations les plus anciennes.
Ces matériaux non locaux apportent aussi un argument pour interpréter ces sites anciens
comme des occupations ponctuelles souvent directement liées à la présence de dépôts alluviaux
ou d’affleurements de roches propices au débitage. Ces occupations aux modalités d’exploitation
très simples ne semblent être que des étapes (haltes) dans un territoire plus vaste qu’il n’y paraît
au travers des matières premières.
Les marqueurs de déplacement « inter-occupations » sont rares car la démarche de ces
populations de charognard n’intègre pas d’organisation temporelle ni spatiale de la
production lithique comme c’est le cas pour les populations de chasseurs-cueilleurs (Kuhn,
1995).
Par ailleurs, ces marqueurs de déplacements sont difficiles à percevoir car la plupart de ces
occupations sont des sites de plein air dont la superficie totale n’est jamais complètement
exhumée.
La présence d’éclats de quartzite que nous signalons sur le site de Fuente Nueva 3 (Toro et al.,
2007), s’il s’avère que ce matériau est totalement absent des dépôts alluviaux proches du site,
pourrait être un indice de ces déplacements « inter-occupations ».

6. Conclusions

Le schéma d’exploitation des matières premières qui résulte de l’étude des quelques sites les
plus anciens connus en Europe correspond à celui défini par divers auteurs pour des sites pré-
oldowayens et oldowayens africains plus anciens mais dont les industries sont technologique-
ment et typologiquement très proches.
Ce schéma se résume par une utilisation de matériaux locaux généralement accessibles à
moins de cinq kilomètres des sites, associée à une démarche sélective conditionnée par le projet
technique du tailleur, et par conséquent en relation avec les propriétés physiques de la roche et la
morphologie originelle du bloc.
Ces modalités d’exploitation des matières premières apparaissent comme intimement liées
aux populations de charognard. Ce schéma semble se maintenir jusqu’à l’apparition des
populations de chasseurs cueilleurs porteuses de la culture acheuléenne, il y a environ 1 600 000
ans en Afrique (Konso Gardula) et il y a près de 600 000 ans en Europe (Caune de l’Arago).
C’est alors que se produit un changement de comportement économique caractérisé par
d’autres modalités d’occupation et d’exploitation du territoire et par l’apparition de réelles
stratégies d’approvisionnement et de production.
De nouveaux besoins se faisant sentir en termes d’outillage lithique pour le traitement des
animaux, chassés pour la plupart, la collecte des matières premières s’est organisée différemment
et a sans doute acquis le statut d’activité à part entière.
Avec cette évolution du comportement de subsistance qui garantit une meilleure pérennité du
groupe, des notions de rentabilité voient alors le jour et une réelle économie de la matière
première se met en place.
S. Grégoire / L’anthropologie 113 (2009) 168–177 177

Remerciements

Je remercie le Pr. Henry de Lumley et Monsieur Isidro Toro de m’avoir permis d’exploiter des
données de ces trois sites pour aborder les systèmes économiques des premiers européens. Mes
remerciements vont également à Bernard Magnaldi du laboratoire départemental de Préhistoire
du Lazaret pour la mise au point des figures sur la région d’Orce.

Références

Arzarello, M., Marcolini, F., Pavia, G., Pavia, M., Petronio, C., Petrucci, M., Rook, L., Sardella, R., 2007. Evidence of
earliest human occurrence in Europe: the site of Pirro Nord (Southern Italy). Naturwissenschaften 94, 107–112.
Féblot-Augustins, J., 1997. La circulation des matières premières au Paléolithique. ERAUL 75, 2 tomes, 1–275.
Garcia-Antón Trassierra, M.D., Morant Sabater, N., Mallol Duque, C., 2002. L’approvisionnement en matières premières
lithiques au Pléistocène inférieur et moyen dans la Sierra de Atapuerca, Burgos (Espagne). L’Anthropologie 106,
41–55.
Grégoire, S., Moigne, A.M., Barsky, D., Lumley, de H., 2007. Gestion et sélection des ressources au sein d’un territoire.
Un exemple de comportement économique au Paléolithique inférieur dans le sud de la France. In : Moncel, M.-H.,
Moigne, A.-M., Arzarello, M., Peretto, C. (Eds.), Aires d’approvisionnement en matières premières et aires
d’approvisionnement en ressources alimentaires. Approche intégrée des comportements. Workshop 23, XVe Congrès
UISpP, 4–9 septembre 2007 Lisbonne. BAR International Series 1364, vol. 5.
Harmand, S., 2007. Raw material selectivity and techno-economic behaviours at Oldowan Acheulean in the West Turkana
region, Kenya. In: Adams, B., Blades, B. (Eds.), Lithic Materials and Paleolithic Societies. Blackwell Publishing,
Oxford.
Kuhn, S., 1995. Mousterian lithic technology. In: An Ecological Perspective, Princeton University Press, Princeton.
Lumley, H.de, 1988. La stratigraphie de la grotte du Vallonnet. L’Anthropologie 92, 407–428.
Lumley, H.de, Fournier, A., Krzepkowska, J., Echassoux, A., 1988. L’industrie lithique du Pléistocène inférieur de la
grotte du Vallonnet, Roquebrune Cap-martin, Alpes maritimes. L’Anthropologie 92, 501–614.
Semaw, S., 2000. The world’s oldest stone artefacts from Gona, Ethiopia: their implications for understanding stone
technology and patterns of human evolution between 2.6–1.5 million years ago. Journal of Archeological Science 27,
1197–1214.
Stout, D., Quade, J., Semaw, S., Rogers, M.J., Levin, N.E., 2005. Raw material selectivity of the earliest stone toolmakers
at Gona, Afar, Ethiopia. Journal of Human Evolution 48, 365–380.
Toro, I., Grégoire, S., Fajardo, B., Lumley, H. de, 2007. Origine des matières premières des industries lithiques du
Pléistocène inférieur des sites de Barranco León et Fuente Nueva 3 à Orce (Bassin de Guadix-Baza, Andalousie). In :
Aires d’approvisionnement en matières premières et aires d’approvisionnement en ressources alimentaires. Approche
intégrée des comportements. Workshop 23, XVe Congrès UISPP, 4–9 septembre 2007 Lisbonne. BAR International
Series 1364, vol. 5.
Yokoyama, Y., Bibron, R., Falguères, C., 1988. Datation absolue des planchers stalagmitiques de la grotte du Vallonnet,
Roquebrune Cap-martin, Alpes maritimes, France, par la résonance de spin électronique (ESR). L’Anthropologie 92,
429–436.

Vous aimerez peut-être aussi