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Extrait du livre

PARANOID PARK
DE BLAKE NELSON

Date de publication : 22/08/2007


Editeur : Hachette Littératures

Avec l'autorisation de l'éditeur pour www.evene.fr


Reproduction et/ou diffusion interdites
Usage strictement personnel
PARANOID PARK de BLAKE NELSON
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« Jeune homme, reprit-il en se redressant,


je crois lire de l'affliction sur votre visage. »
Fiodor Dostoïevski, Crime et châtiment
Pour Drew
PARANOID PARK de BLAKE NELSON
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3 janvier Seaside, Oregon (Nuit)


Chère...
Me voilà arrivé dans la maison de plage de mon oncle Tommy. Il est environ neuf heures du soir.
Je suis à l'étage, tout seul. J'ai mon stylo, mon cahier à spirale...

Je ne sais par où commencer. Je ne sais même pas si ce truc est à ma portée. Mais je vais essayer.
Ça ne peut guère empirer les choses...

Dehors il pleut et il fait noir. J'entends les vagues s'écraser au loin comme de petites bombes qui
explosent.

Bon. Je viens de descendre me faire un chocolat chaud. Allez, mec, décompresse et écris quelque
chose. Ça, c'est moi qui parle tout seul. Je n'ai qu'à commencer par le début, y aller tranquillement,
à petits pas...
Paranoid Park. C'est là que ça a commencé. Paranoid Park est un skatepark situé dans le centre-
ville de Portland. Il se trouve sous l'Eastside Bridge, près des anciens entrepôts. C'est un lieu en
marge, « brut de décoffrage », ce qui veut dire qu'il n'y a pas de règles, ça n'appartient à personne,
et on n'a pas à raquer pour y faire du skate. On raconte que ce sont des vieux de la vieille qui l'ont
construit il y a des années ; en tout cas, il a tenu le coup depuis tout ce temps.
De nombreux skateurs parmi les meilleurs le fréquentent, venus de Californie, de la côte Est, de
partout. C'est aussi un genre de repaire pour les jeunes des rues. Des tas d'histoires circulent sur
l'endroit, entre autres celle d'un skinhead qui s'y serait fait poignarder. Voilà pourquoi ça s'appelle
Paranoid Park. Il y règne une atmosphère de danger et d'inachèvement.

C'est Jared Fitch qui m'a fait connaître Paranoid. Il est en terminale dans le même lycée que moi.
Bien allumé mais cool, c'est l'un des meilleurs skateurs qu'on a au bahut. Il fait des trucs comme
rouler accroché à l'arrière d'une camionnette de livraison allant à soixante-dix kilomètres à l'heure
tandis que quelqu'un le filme.
Voilà comment on est devenus amis. Je commençais juste à me débrouiller sur la planche et il m'a
montré des trucs. Il avait des vidéos de ce qu'il avait fait. Il avait aussi d'autres vidéos de skate –
pas de celles qu'on trouve à la galerie marchande du coin. Il était hyper dans le coup et on est vite
devenus potes.
L'été dernier, on faisait du skate tous les jours. On allait dans différents endroits du centre-ville,
comme par exemple ce vieux parking couvert qui était condamné, mais où tout le monde se
faufilait pour faire la teuf. C'est à cette époque qu'on est vraiment devenus amis. Et il y avait
d'autres lieux, comme le fameux « Suicide Stairwell », près de la rivière, où plein de gens allaient.
Des endroits comme ça.
Comme je l'ai dit, je n'étais pas encore au niveau de Jared, mais j'apprenais. Et il appréciait mon
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côté jeune et enthousiaste. Il aimait bien faire le prof et me montrer des trucs.
Bon, c'était la dernière semaine de l'été et on se trouvait dans le centre-ville quand Jared a suggéré
qu'on fasse un tour à Paranoid Park, histoire de voir. Sur le coup, je n'ai rien dit. J'avais entendu
parler de Paranoid, bien sûr, mais je n'avais jamais songé à y aller. Je me disais que ce n'était pas à
ma portée. Mais lorsque j'ai fini par répondre que je ne pensais pas être prêt pour ça, Jared s'est
marré et a répliqué un truc du style : « Personne n'est jamais prêt pour Paranoid Park. »
Alors on y est allés. J'étais nerveux, naturellement, mais aussi aux anges. Faire du skate
à Paranoid. C'était un accomplissement. Quelque chose digne d'être raconté.

On a roulé jusqu'à l'Eastside Bridge et on a tourné un moment dans les virages au-dessous. On
s'est garés devant un vieil immeuble de brique. Je me rappelle avoir vu des rails au milieu de la
chaussée. Ils étaient luisants, comme s'ils servaient encore. Et le fait est qu'ils servaient.
Le skatepark était au-dessus de nous, coincé entre les piles du pont. On entendait le grondement
des camions et des bagnoles. C'était une zone essentiellement industrielle – des anciens entrepôts,
des parkings, des clôtures éventrées, ce genre-là. Au loin, dans la rue, se trouvait un immeuble de
bureaux en activité, et il arrivait que des secrétaires passent en voiture. Elles paraissaient un peu
effrayées par les jeunes qui vadrouillaient dans le coin.
Nos planches à la main, on a grimpé la butte terreuse et on est passés par le trou d'une clôture. On
a atteint la plateforme et on s'est retrouvés face au site. En fait, c'était plus petit que je ne m'y
étais attendu – et bien crade, aussi. Le sol était jonché par endroits de détritus et de vieilles
canettes de bière, et il y avait des graffitis hispanos sur les murs. Mais ça avait quelque chose,
comme une aura.
Il n'y avait pas grand monde – trois ou quatre mecs sur leur planche tandis qu'une douzaine
tenaient le mur à notre droite. On a regardé un type taper un lipgrind sur le rebord du bowl en face
de nous. Plus âgé que nous et tout décharné, il avait un pantalon marron, coupé au niveau du
mollet, avec des chaussettes noires et des Vans noires et dépenaillées. Deux immenses tatouages
couvraient ses bras et une grande cicatrice lui courait en travers du ventre. Sa planche était une
antiquité pas possible, complètement pourrave, mais il faisait fort. Il était bon.
Les autres mecs étaient de la même trempe. Non seulement ils connaissaient leur affaire, mais
chacun avait son « look » bien à lui. J'avais bien déjà repéré quelques skateurs purs et durs en
ville. Mais je n'en avais jamais vu réunis dans un même lieu. Et j'ai compris que c'était ici leur lieu.
Le vrai centre de l'univers du skate. C'est du moins ce qu'il m'a semblé.
Jared s'est lancé droit dans le bowl. J'ai été pris de fébrilité en le regardant. Comme je l'ai dit,
c'était l'un des meilleurs skateurs que je connaissais, mais il n'y avait pas photo avec ces types-là.
Je me suis lancé aussi, juste deux ou trois tours, en faisant mon possible pour ne pas me choper la
honte. Mais la montée d'adrénaline a été sympa. À Paranoid, on était chez les grands.

C'était donc la dernière semaine des vacances d'été. La même semaine, Jennifer Hasselbach m'a
téléphoné pour la première fois. C'était cette fille avec qui j'avais eu la touche au début de l'été.
Elle avait fait monitrice tout juillet et tout août, de sorte qu'on n'avait pas pu se voir. Mais
maintenant elle était de retour, avec la ferme intention de faire des virées avec moi. Elle m'a appelé
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trois fois cette semaine-là.


Je n'avais pas trop la tête à ça. Attention, elle était mignonne et tout. Mais dès que je lui parlais de
Paranoid Park, elle ne pigeait que dalle. Elle était là à dire : « Pourquoi veux-tu traîner dans un coin
pourri alors que tu peux aller à Skate City ? » C'était à Skate City que tous les Bourges du quartier
se retrouvaient – un skatepark couvert, bien ringard, situé derrière le centre commercial. Si elle
n'arrivait pas à voir la différence, à quoi bon ?

Autre chose, et je crois que c'est important : mes parents avaient passé tout l'été à s'engueuler et à
parler de se séparer, d'où beaucoup de tensions. Mon petit frère Henry gerbait à longueur de
temps. Ma mère avait failli se tirer, mais elle s'était ravisée, et alors mon père avait commencé à
s'installer chez mon oncle Tommy. Bref, une sale période, et l'été avait tourné à la cata complète.
Je pense que c'était là une autre raison pour traîner de plus de plus avec Jared. Il était tellement
« barré » que d'être avec lui vous faisait oublier à peu près tout le reste. Il y avait aussi l'attrait
d'un endroit comme Paranoid Park – peu importait la gravité de vos problèmes familiaux, vous
aviez le sentiment que les mecs qui s'y trouvaient en bavaient plus. C'étaient des vrais parias.
Certains avaient probablement passé toute leur vie dans les rues. On ne leur arrivait pas à la
cheville.

Il a fallu reprendre le bahut. Ça a été marrant à peu près une semaine, puis ça a été chiant comme
d'habitude. Jared et moi avons repiqué au skate de plus belle. On a décidé de retourner à Paranoid.
On a prévu d'y aller un samedi soir. Le samedi 17 septembre.
On avait bien bordé le truc. J'avais dit à ma mère que j'allais dormir chez Jared afin qu'on puisse
aller tôt à l'expo des sports d'hiver. Et comme la mère de Jared comptait passer le week-end à Las
Vegas, on aurait les coudées franches. On pourrait rester toute la nuit dehors si ça nous chantait.
Seul point noir : Jennifer Hasselbach voulait que je la sorte ce soir-là. Elle m'avait sérieusement
fait du gringue au bahut, laissant entendre qu'elle était prête à aller plus loin. C'était tentant. Mais
j'avais vraiment envie de refaire un tour à Paranoid. Je me disais que je pourrais sortir avec elle une
autre fois.
Notre plan était donc arrêté. J'emprunterais la voiture de ma mère. On se baserait chez Jared. Et
on irait à Paranoid voir ce qu'il en était.

Mais alors un problème s'est présenté.


Tout l'été, Jared s'était monté le bourrichon sur cette étudiante zarbi, Kelly, qui bossait au Coffee
People près de chez lui. Elle passait pour folle de sexe, genre, mais tout le monde la disait
complètement cintrée. Jared avait essayé de la brancher tout cet été, mais ça n'avait rien donné. Et
puis, juste ce soir-là, elle l'avait appelé de son université. Elle s'emmerdait et elle voulait qu'il
vienne à Oregon State pour faire la fiesta avec elle. Il avait dit oui, bien sûr.
Quand je suis arrivé chez lui, il faisait son sac en prévision du voyage en bus. Les boules que j'ai
eues ! Mais je ne pouvais rien faire. Jared se disait que c'était un plan sûr, et il n'allait pas laisser
passer l'occase.
Je me suis assis sur son lit et je l'ai regardé mettre des capotes dans sa fouille. Je lui ai dit que
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c'était nul de sa part de faire l'impasse sur Paranoid pour une nana zarbi – surtout celle-là, qui
l'avait fait tartir tout l'été. Il a secoué la tête. Il était certain qu'il allait baiser. Il m'a conseillé
d'appeler Jennifer. Elle semblait me kiffer... qu'est-ce que j'attendais donc ? On pourrait faire du
skate le week-end prochain.
Mais Jennifer ne me branchait pas tant que ça. Aller à Paranoid Park, voilà ce que je voulais
vraiment.

J'ai accompagné Jared à la gare routière. Il n'arrêtait pas de parler de la partie de jambes en l'air qui
l'attendait. Je n'ai pas dit grand-chose. Je me rappelle m'être senti triste en le déposant. Je me
rappelle m'être souhaité de meilleurs amis.
Parce qu'il y avait ce truc à mon bahut : les gus normaux étaient chiants ; quant aux quelques-uns
qui étaient cool, comme Jared, ils étaient trop jetés. C'était sympa de traîner avec eux, mais ils
n'étaient jamais foutus de poursuivre quoi que ce soit jusqu'au bout. On ne pouvait jamais
compter sur eux.
Quand j'ai déposé Jared à la gare routière, il m'a filé la clé de chez lui, afin que je puisse quand
même y passer la nuit. Vu que je serais seul dans la baraque, j'aurais encore le champ libre. Je
pourrais appeler Jennifer ou jouer à des jeux vidéo ou que sais-je encore. J'avais encore toute la
nuit pour moi.
Je suis sorti de la gare routière et j'ai roulé un peu. Ce soir-là, pour la première fois, on avait
l'impression d'être en automne ; l'air sentait le bois brûlé, avec ce goût de brume sèche. D'autres
lycéens étaient de sortie, en bagnole eux aussi ; on percevait dans la ville l'excitation d'une nouvelle
année scolaire, avec ses nouvelles modes, ses chansons nouvelles à la radio.
Au bout d'un moment, j'en ai eu marre de conduire. Comme j'avais quand même ma planche sur la
banquette arrière, j'ai eu l'idée d'aller à Skate City. Mais ça aurait été trop nul. J'ai pensé faire un
tour à Suicide Stairwell, mais je me suis souvenu qu'on le fermait le soir. Quant au grand parking
couvert, il était maintenant clôturé de toutes parts...
Alors j'ai fait demi-tour en direction de Paranoid Park. J'ignore ce que j'avais en tête. Je n'étais pas
prêt à aller là-bas tout seul. Je n'avais pas le niveau. Mais, pour une raison ou pour une autre, c'est
ce que j'ai fait.

J'ai tourné un moment sous l'Eastside Bridge comme Jared l'avait fait, mais c'était tellement
sombre et désert que ça ne m'a rien dit de m'y garer. Je n'avais pas envie qu'il arrive un truc à la
voiture de ma mère. J'ai repris le pont, je me suis dégoté une place du bon côté du centre-ville,
puis j'ai pris ma planche et en avant.
J'ai trouvé un escalier rouillé qui menait au bas du pont. Au fil de la descente, j'ai vu tout le
skatepark s'étendre devant moi. Il y avait foule, comme de bien entendu un samedi soir : des
skateurs purs et durs, des gonzesses canon, des teufeurs, des mecs faisant les cons ou juste
occupés à glander. J'ai senti mon cœur s'emballer dans ma poitrine quand j'ai dévalé les dernières
marches. Ce n'était pas une fête de lycéens avec de la petite bière. C'était du sérieux.
Je suis arrivé avec un plan en tête : je n'allais pas faire de skate tout de suite, j'allais me poser,
observer, et m'abstenir de jouer au con. Peut-être même que je n'allais pas faire de skate du tout ;
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peut-être que j'allais juste en garder sous la semelle pour quand on reviendrait avec Jared.
C'est ce que j'ai fait. J'ai trouvé une place le long du grand mur de ciment et je me suis assis sur ma
planche comme si j'attendais quelqu'un. Ça l'a fait du tonnerre. Personne n'est venu m'emmerder et
ça a été super sympa. J'aurais pu rester là toute la nuit, à mater les skateurs et les nanas et tout ce
qui se passait. Seul blème : je me suis mis à penser à d'autres trucs. Genre mes parents. Mon père
avait soi-disant giclé, mais il n'arrêtait pas d'appeler à la baraque et de nous faire chier, chose que
ma mère avait du mal à gérer. Et mon pauvre frère Henry – il avait treize ans, et il s'angoissait
tellement à tout propos qu'il en vomissait ses repas. Il était comme ça. Il ne digérait pas du tout le
stress.
J'ai pensé aussi à Jennifer. Elle semblait bien décidée à ce qu'on sorte ensemble. Attention, elle
était chouette et tout, mais est-ce que j'avais réellement envie de sortir avec elle ? Et puis elle était
pucelle, ce qui signifiait qu'elle voudrait « faire ça » à un moment ou à un autre, et de là on en
arriverait aux choses sérieuses. Bon, ça aurait pu être pire, d'accord. C'est juste que j'aurais
souhaité la kiffer un peu plus. J'aurais souhaité qu'on ait plus de trucs en commun...
« Hep ! » a fait quelqu'un derrière moi.
Je me suis tourné. Un mec chelou était assis sur le mur de ciment au-dessus de moi. Avec lui, un
autre et une fille. Les deux lascars me regardaient d'en haut. La fille allumait une cigarette.
« Tu vas te servir de cette planche ou tu vas juste rester assis dessus toute la nuit ? »
J'ai secoué la tête. « Non, j'attends quelqu'un.
— Ça t'ennuie si je m'en sers ? Pendant que tu attends.
— J'aime autant pas.
— C'est quoi comme modèle ? »
Je le lui ai dit. Il a reconnu qu'il n'y connaissait pas grand-chose en planches et il m'a posé des
questions. Je lui ai expliqué le genre de planche que c'était, le genre d'essieux.
Il a redemandé à l'emprunter. « Juste cinq minutes. Pour un tour. Allez. Si je ne reviens pas, tu
peux avoir la fille. »
Les deux lascars ont rigolé mais pas la fille. Elle était plus jeune qu'eux. Ils avaient de la bière, des
cigarettes, et probablement autre chose. Les deux lascars étaient limite punks de caniveau. Ils
étaient crades et avaient l'air pas commode. Jared appelait ces mecs-là des « Zonards ».
Ça ne me disait rien de lui prêter ma planche, mais je ne voyais pas le moyen d'y couper. Il l'a
sans doute pigé à ma tronche. Il a sauté du mur. « Allez, frangin, cinq minutes.
— Mon pote va arriver d'un instant à l'autre.
— Cinq minutes, frangin, a-t-il répété sans se démonter. Et puis je te la rends. Parole de scout. »
Je lui ai filé ma planche.
Après l'avoir examinée un instant, il l'a emportée vers le rebord du bowl. Une fille en face attendait
et il lui a fait signe d'y aller d'abord. Il en a fait toute une histoire. « Non, après vous, j'insiste ! »
lui a-t-il crié en agitant une main frénétique. C'est un personnage, me suis-je dit. Il avait quelque
chose de théâtral.
Il s'est lancé. Techniquement parlant, ce n'était pas la flèche. Il roulait, voilà tout. Mais il avait du
style. Il a filé dans le bowl, manquant se ramasser plusieurs fois. Certains se sont marrés en le
voyant. « Allez, Scratch ! » s'est exclamé quelqu'un. D'autres ont poussé des cris
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d'encouragement. On aurait dit le clown du coin, genre. Mais en même temps les gens avaient un
peu peur de lui, ça se devinait.
Pendant ce temps, ses amis se sont présentés. Je n'ai pas souvenir du nom du lascar. La fille
s'appelait Paisley. Le lascar m'a demandé si je venais souvent ici parce qu'ils ne m'y avaient jamais
vu auparavant. « Juste une fois », lui ai-je répondu. Je me rappelle avoir plutôt évité de le
regarder, mais j'ai bien dévisagé la fille. Elle était vachement jeune – plus que moi, quatorze ans
peut-être. Scratch et son pote étaient tous deux bien plus âgés. Il y avait un lézard quelque part.
« Mate un peu Scratch ! » a fait le lascar. Scratch avait perdu l'équilibre et le faisait savoir, battant
des bras comme pour imiter malicieusement les skateurs plus aguerris. Il avait vraiment tout du
clown.
Au bout d'exactement cinq minutes, il est revenu. Il a franchi le rebord du bowl et a chopé la
planche avec une seule main. Il me l'a rendue.
« Merci, mon pote.
— Pas de quoi. » J'ai remarqué qu'il lui manquait une dent du bas, juste au milieu.

Dans l'intervalle, j'avais réfléchi au moyen de me tirer de là. Mais sitôt ma planche récupérée, je
me suis senti en sécurité, du moins assez pour m'attarder encore un peu. Sans doute par curiosité
à l'égard de Scratch et compagnie.
On a causé. Je me suis assis sur le mur à côté d'eux. Scratch et l'autre lascar ne quittaient pas le ton
de la vanne ; ils voulaient m'impressionner, je crois. La fille ne desserrait pas les dents. Je
n'arrêtais pas de l'observer. Elle avait un tatouage fait maison sur le poignet, du vernis noir sur les
ongles, et un visage genre femme des cavernes. Je me suis demandé d'où elle venait, de quoi
pouvait avoir l'air sa famille, si elle en avait une.
C'était Scratch le plus bavard. Il me posait des questions sur le skate comme si j'étais un expert,
toujours à dire combien il aimait la philosophie du skate, l'aspect rebelle que ça avait. De son
point de vue, c'était un sport de solitaire. C'était comme d'être un samouraï mais avec « une
planche au lieu d'un sabre ».
Je lui ai posé des questions sur Paranoid Park, par exemple sur le skinhead qui s'y était peut-être
fait poignarder. Il m'a raconté l'histoire : en fait, le skin n'avait pas été vraiment planté, même que
ce n'était pas vraiment un skin, et tout le truc avait été exagéré au fil du temps.
C'était sympa de parler avec eux. J'avais toujours l'intention de partir, mais je n'avais nulle part
ailleurs où aller, et c'était excitant de se trouver là, à discuter avec un lascar comme Scratch. Il avait
écumé la côte Ouest, brûlé des durs, pieuté dans des gares routières et tout et tout. Il s'était frité
avec un flic à San Diego l'été dernier, de sorte qu'il ne pouvait plus y aller, et il comptait passer
l'hiver à Phoenix pour y monter un groupe avec un ami. C'était plutôt pas triste. Surtout les trains
pris en marche. J'avais toujours aimé les trains. J'avais toujours voulu brûler un dur.
Au bout d'un moment, ils ont été à court de bière. Et il leur fallait des cigarettes. Scratch a dit qu'il
allait s'en charger. Est-ce que j'avais de l'argent ?
Comme je m'étais attendu à ce qu'ils me demandent du fric, j'ai dit que je n'en avais pas, mais alors,
voyant chacun d'eux sortir un billet de cinq, j'en ai trouvé un dans ma poche et je le leur ai filé.
Scratch m'a demandé si j'étais en bagnole, et je me suis félicité de m'être garé sur l'autre rive. J'ai dit
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que non, que j'étais venu en bus.


Scratch s'est dit OK pour se taper la trotte jusqu'à un supermarché. Mais c'était assez loin – est-
ce que je ne voulais pas l'accompagner ?
Non. J'aimais mieux rester là. Mais l'autre lascar a regardé sa montre. « Eh, il y a le dix heures
vingt qui va passer. Vous pouvez le choper.
— Eh, ça te dit de brûler un dur ? » m'a demandé Scratch.
J'ai levé les yeux vers lui. Ça me disait bien. « Quel genre de dur ?
— Celui de dix heures vingt. Il passe ici chaque soir. On peut le prendre jusqu'au Safeway. »

Ils m'ont persuadé. Ou bien j'ai été d'accord. Je ne me rappelle pas – pas exactement.
L'autre lascar et la fille ont proposé de me garder la planche, mais j'ai dit que j'allais la prendre avec
moi. Scratch a fait remarquer qu'elle serait encombrante, mais j'ai insisté.
On est sortis de Paranoid par le trou dans la clôture. Imitant Scratch, j'ai dévalé la butte terreuse
sur le cul. J'ai regardé sa nuque hirsute tout en espérant n'être pas en train de faire une connerie. Et
s'il allait me dépouiller ? Ou me piquer ma planche ? Mais bon. J'en avais un peu rien à foutre à ce
moment-là.
Arrivés au bas de la butte, on s'est époussetés. C'est alors que j'ai entendu l'avertisseur du train.
J'ai senti son grondement sous mes pieds.
« Le voilà ! » a fait Scratch avant de se lancer dans une course fiévreuse. J'ai galopé après lui, le
corps tressaillant d'impatience. Je ne parvenais pas à croire que j'étais en train de faire ça. J'allais
brûler un dur ! Comment que Jared allait être jaloux ! Bien fait pour lui !
On a cavalé entre les vieux entrepôts, jusqu'aux voies ferrées. Le train était vraiment là, il arrivait
vraiment. Le phare central dardait son faisceau dans notre direction.
« Gaffe ! m'a soufflé Scratch tandis qu'on atteignait le ballast. Faut pas qu'ils te repèrent. »
On s'est planqués derrière une plateforme de chargement. On était accroupis là, aux aguets,
respirant fort.
La motrice est arrivée devant nous. J'ai été subjugué par l'impression de grandeur et de puissance
qui s'en dégageait.
Sitôt qu'elle est passée, Scratch s'est avancé. Il a examiné les différents wagons au fur et à mesure
qu'ils défilaient. Puis il en a choisi un et s'est mis à courir à moyennes foulées le long de la voie.
« Allez, fonce ! » a-t-il crié par-dessus le bruit.
J'ai saisi ma planche et me suis précipité à sa suite dans l'obscurité.

Le train ne semblait pas rouler très rapidement – tant qu'on n'essayait pas de courir parallèlement
à lui, à la même vitesse. Pour rester à sa hauteur, il nous a fallu sprinter. Scratch a visé une échelle
métallique sur le flanc d'un wagon à grains. Il a sauté, a attrapé un échelon, et s'est hissé jusqu'à se
tenir debout sur le marchepied. Il m'a fait signe de faire pareil.
J'avais encore ma planche, qui était encombrante. Mais je l'ai passée à ma main gauche et j'ai
attrapé un échelon de l'échelle latérale du wagon suivant. Toujours avec ma planche, j'ai lancé mes
pieds assez haut pour les placer sur le marchepied.
Scratch a levé le pouce à mon intention quand il a vu ça. Je venais de prouver que je n'étais pas
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l'abruti total.
Et maintenant on était à bord du train. On était embarqués. Scratch m'a gueulé des trucs par-
dessus le bruit. Il a dit que le train allait rouler peut-être encore quatre cents mètres, jusqu'à un
dépôt. Arrivés là, on sauterait et on irait à pinces au Safeway.
J'étais aux anges. Je ne parvenais pas à croire que j'avais pris un train de cette façon. Je me suis vu
raconter ça à tous mes amis, et même à Jennifer. J'ai coincé ma planche entre deux barreaux, j'ai
grimpé un échelon, puis deux, et je me suis éloigné de l'échelle autant que la longueur de mes bras
le permettait. Scratch faisait pareil. Le vrai bourlingueur. Si c'était pas géant ! Je me suis demandé
si on ne pourrait pas aussi revenir comme ça. Peut-être qu'il était même possible de traverser ainsi
toute la ville.
Malheureusement, après quelques minutes, le train s'est mis à ralentir. Scratch m'a fait
comprendre qu'on devait gicler, que le dépôt n'était plus loin.
J'ai regretté que ma petite virée touche à sa fin. Mais je l'avais fait. J'avais brûlé un dur ! Je suis
resté détaché de l'échelle autant que je pouvais.
Puis Scratch a gesticulé frénétiquement dans ma direction. Je n'ai pas compris ce qu'il voulait dire.
Au même instant, il a grimpé un échelon en ayant l'air de vouloir se presser entre l'échelle et le
wagon. On aurait dit qu'il tentait de se cacher. Je ne comprenais pas.
Puis j'ai vu la voiture.
C'était un véhicule de gardiennage, garé en amont sur le gravier. Face au train, ses phares éclairaient
en plein les wagons qui défilaient. Tout à côté se tenait un homme en uniforme de vigile. Ses mains
gantées de noir étaient refermées sur une matraque noire.

Le vigile nous a immédiatement repérés. C'était ma faute. Au lieu de me planquer, j'étais resté à
découvert. Je n'avais rien trouvé de mieux à faire.
Il a couru vers nous. Il était corpulent, pas gros à proprement parler, mais son uniforme lui
donnait l'air de se dandiner. Scratch a grimpé un autre échelon. Il m'a peut-être crié quelque chose,
mais je n'ai pas entendu quoi. De toute façon, je ne comprenais rien à ce qui se passait. Lorsque le
vigile est arrivé à notre hauteur, je me suis dit qu'il allait nous gueuler dessus ou nous ordonner de
descendre. Dans ce cas-là, on sauterait et on se tirerait à pied. Car que pouvait-il nous faire ? Nous
engueuler ? Téléphoner à nos parents ? Il ne pouvait rien faire.
Je me trompais. Le vigile s'en est pris d'abord à moi. Comme j'étais haut perché, seuls mes genoux
se trouvaient à sa portée. Mais il a donné un méchant coup de matraque et, je le jure, s'il avait visé
juste, il m'aurait éclaté la jambe en mille morceaux. Pur bol, réflexe, ou les deux, j'ai levé les pieds
dans un mouvement saccadé et il m'a loupé. J'ai tenté de grimper encore un échelon, pour lui
échapper. Ma planche s'est mise à glisser mais j'ai réussi à la plaquer contre ma poitrine. Le train
roulait toujours, Dieu merci. Le vigile devait courir à moyennes foulées pour rester à notre
hauteur. Il a remis ça, frappant l'échelle avec une telle force que les vibrations du métal ont failli
me faire lâcher prise. Je me suis retrouvé sur le marchepied, à deux doigts de tomber. Il s'est
apprêté à asséner un nouveau coup. Maintenant j'étais vulnérable. Je n'étais plus assez haut pour
éviter la matraque. Et je lâchais prise.
J'ai sauté. Je n'avais pas le choix. Je me suis lancé aussi loin que possible. La réception a été rude
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et j'ai effectué un roulé-boulé sur le gravier. Un instant plus tard, Scratch a sauté aussi. Le vigile a
dû trébucher ou glisser car, au sortir de ma culbute, je les ai vus tous les deux par terre.
Je me suis relevé. J'ai foncé vers ma planche. J'allais la récupérer et m'enfuir à toutes jambes. Ce
vigile avait complètement pété les plombs, c'était évident.
Tout en me baissant pour saisir ma planche, j'ai vu le vigile courir après Scratch et le matraquer
dans le dos. Scratch est tombé raide, comme frappé d'une balle. Je le jure devant Dieu, j'ai cru que
ça l'avait tué. Et c'était d'une brutalité incroyable. Pourquoi est-ce qu'un banal agent de sécurité se
conduisait ainsi ? Parce qu'on se trouvait à bord d'un train ? Ça n'avait pas de sens.
Scratch a esquissé un mouvement de reptation. Soufflant comme un phoque, le vigile se tenait au-
dessus de lui. Il était ventripotent, sans rien d'athlétique, mais il savait manier la matraque. Il a
levé le bras pour frapper Scratch à nouveau.
Je ne pouvais pas laisser faire ça. Sans réfléchir, j'ai chargé le vigile et je lui ai embouti les côtes
avec le nose de ma planche.
Il l'a à peine senti. Il était vraiment très corpulent. Mais il s'est tourné et m'a visé la tête, loupant
celle-ci de fort peu. J'ai senti une masse fendre l'air au-dessus de moi. La matraque semblait lestée
de plomb.
Étant parvenu à se remettre debout, Scratch s'est mis à courir vers le train. Le vigile l'a chopé par
le T-shirt et a relevé sa matraque. Ma frousse était telle que je n'avais plus aucune idée de ce qui se
passait au juste. J'ai franchement pensé qu'il était parti pour nous tuer tous les deux.
Je l'ai donc chargé à nouveau. J'ai levé ma planche à bout de bras et je l'ai abattue sur sa grosse
tête. J'y suis allé de toutes mes forces et j'ai entendu l'impact du nose sur son crâne – Tonk ! Cette
fois il a senti le coup. Il s'est figé un instant, a vacillé, puis s'est effondré en avant sur le gravier,
non loin du train.
Scratch et moi avons reculé d'environ un mètre tout en regardant s'il allait se relever. Il a commencé
– il a levé la tête et a cherché à tâtons sa matraque dans le gravier. Celle-ci trouvée, il a entrepris de
se remettre debout.
Puis quelque chose d'étrange s'est passé. Dans le noir, c'était difficile de bien voir, mais sa parka a
eu l'air d'être accrochée par un truc se trouvant sous un des wagons en mouvement. Ça l'a comme
soulevé et entraîné de biais. Scratch et moi avons continué de reculer, incapables toutefois de
détacher nos yeux de la vision insolite qu'offrait le vigile ainsi tracté par le train. On l'a regardé qui
essayait de se tourner et de se décrocher tout en sautillant comme un crabe pour rester sur ses
pieds.
Puis il a été retourné. Tordu dans une position bizarre sous le train. On l'a vu se mettre à
paniquer, à lutter pour se détacher. Mais il n'a pas pu. Le train le tenait, l'emportait bien trop
puissamment.
Il a été plié. Comme une poupée de chiffon qu'on plie pour la fourrer dans une petite boîte. Il a été
roulé et comme... pressé... et réduit en boule.
Ça a dû lui rompre l'échine. Ou le cou. Il est probablement mort à ce moment-là. Lorsque le train a
fini par le relâcher, emportant le col de sa parka, il s'est déplié sur la voie. Il est resté ainsi étalé,
sans bouger, une seconde ou deux. Puis les immenses roues d'acier du wagon suivant sont arrivées
sur lui. Elles l'ont coupé en deux. On a assisté à ça, à moins de dix mètres. Les roues lui sont
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passées sur le ventre et la poitrine, de sorte que ses jambes et son bassin se sont retrouvés en
dehors des rails, tandis que sa tête et ses bras sont restés entre.
Il n'y avait eu aucun hurlement, aucun son, à part le gémissement métallique du train. J'étais
pétrifié. Je n'en croyais pas mes yeux. Le convoi a continué de défiler tandis que j'étais planté là,
choqué, tremblant sous l'effet de l'adrénaline. Je n'arrivais pas à croire ce que je voyais : un homme
coupé en deux. Un homme, gisant sur le ballast, de part et d'autre. Je ne pouvais simplement pas
y croire. Ce n'était pas possible.
Scratch a calté. Il a dévalé la pente de gravier, enjambé un fossé et filé sur un talus terreux menant
à une butte. Jamais de ma vie je n'ai vu quelqu'un courir aussi vite. À le voir grimper la butte à
quatre pattes, on aurait dit un rat. Puis il a disparu dans des buissons.
Je ne me suis pas sauvé. J'étais figé. Puis, apercevant ma planche non loin, je suis allé la ramasser.
J'ai regardé les formes noires sur le sol, là où gisait le vigile. J'ai avancé de quelques pas. J'avais
l'impression que je devais faire quelque chose, être secourable, d'une façon ou d'une autre. Un
terrible effroi m'a envahi.
Le convoi est passé. Il n'y avait pas de fourgon de queue, rien qu'une dernière voiture de
marchandises. Je l'ai suivie jusqu'à l'endroit où se trouvait le vigile. Je n'en ai pas cru mes yeux.
Face à moi se trouvait un corps humain coupé en deux. Le corps d'un homme qui était vivant à
peine trente secondes auparavant.
Il y avait du sang partout. Sur les rails argentés. Sur le gravier à mes pieds. J'ai regardé fixement
l'amas sanguinolent, les entrailles qui s'écoulaient sur le ballast. Elles fumaient dans la fraîcheur du
soir.
Et cette puanteur... Lorsque l'odeur de ses entrailles m'a atteint, j'ai eu un haut-le-cœur. J'ai failli
vomir. J'ai commencé à m'éloigner à reculons, toujours incapable de détacher mes yeux de...
J'ai buté contre quelque chose et je suis tombé. Ça m'a fait sortir de ma transe. J'ai tourné la tête
d'un côté, de l'autre. Où étais-je ? Que venait-il de se passer ? Subitement l'air autour de moi a
semblé crépiter d'énergie mauvaise. J'ai eu l'impression qu'un courant continu de peur obstruait les
circuits de mon cerveau. J'ai eu la sensation d'être hors de mon corps, d'en avoir été exproprié.
Comme si chaque molécule terrestre s'était tournée contre moi.
Mes poumons ne fonctionnaient plus. J'étais presque incapable de respirer. J'ai baissé la tête et je
me suis efforcé de réguler mon souffle. Il fallait que j'appelle la police. C'était la première chose à
faire. Il fallait que j'appelle quelqu'un. Devais-je hurler au secours ? Mais je ne pouvais aspirer la
moindre goulée d'air. Et si Scratch m'entendait ?
J'ai fait quelques pas. Je me suis retrouvé devant la voiture du vigile. Elle était au point mort, face
aux rails. La portière côté conducteur était ouverte et l'intérieur était éclairé. Sur le tableau de bord,
une revue, Armes & Munitions.
Il doit y avoir une cibi dedans, me suis-je dit. J'allais appeler la police. J'allais leur expliquer ce qui
était arrivé. Un terrible accident s'était produit. Ils devaient venir tout de suite. Je me suis penché
à l'intérieur pour trouver la cibi, mais j'ai aussitôt pensé qu'il ne fallait toucher à rien.
Non, je ne devais rien toucher. Je devais faire gaffe à ça. Juste au cas où... juste au cas où il
m'aurait fallu me... quoi donc ?
Je me suis éloigné de la voiture à reculons. Il fallait que je réfléchisse à tout ça. Et si j'allais être
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accusé de quelque chose ? Ça avait été un accident, mais si les flics ne le voyaient pas comme ça ?
D'ailleurs, est-ce que ça avait bien été un accident ? Parce que je l'avais frappé avec ma planche,
quand même. Était-ce contraire à la loi ? Il s'agissait peut-être d'autodéfense. Je ne savais pas au
juste. Il fallait que je réfléchisse. Que mon cerveau traite exactement ce qui s'était passé. On était à
bord du train... L'agent de sécurité nous a vus...
C'était inutile. Mon cerveau ne fonctionnait pas. Je n'arrivais pas à former une seule pensée claire.
Une autre vague d'effroi s'est propagée en moi. Tout mon corps a été pris de violents
tremblements. J'ai senti quelque chose me chatouiller au niveau de la mâchoire. J'ai touché ma joue.
Des larmes ruisselaient le long de mon visage.
J'ai continué à m'éloigner de la voiture. Il fallait que j'aille quelque part où je pourrais me calmer un
moment et arrêter de flipper. J'ai marché dans une direction, puis dans une autre. Mon cerveau
était en chaos, et mon corps se trouvait en proie à une panique totale. Il y avait un grand parking
de l'autre côté de la voie ferrée. J'ai décidé d'y aller. J'ai marché d'abord lentement, puis j'ai accéléré
le pas, puis j'ai commencé à cavaler...

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