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LETTRES PARISIENNES, DE N. HUSTON ET L.

SEBBAR :
ENTRE ICI ET AILLEURS?

1. L'exil, une double culture?

Extrait de la quatrième de couverture: «Pendant plus d’un an, deux femmes se


sont écrit en français, de Paris à Paris. La première vient du Canada, la seconde,
d’Algérie».

DO CUM EN T 1
Première de couverture
de l’édition de poche.

D O C U M EN T 2

Lettre I. Paris, le 11 mai


1983. À Nancy.
Leïla Sebbar Un examen rigoureux
Née en 19 41 en Algérie. de nos sacs à main révéle­
Écrivain, elle a publié On tue LETTRES ",1 rait je pense deux ou trois
les petites filles (1978), ainsi PARISIENNES choses de ce que je ne
que de nombreux recueils HISTOIRES D 'E X IL 5 peux nommer autrement
de nouvelles, romans, récits ■ fDOCUMENTj
que l’exil. Si j ’étais sur ma
autobiographiques et récits
de voyages. Leïla Sebbar •- ., s > . / • U . » ’' sV .* terre natale, terre de nais-
vit en France depuis 1961 . | ,b sance, de renaissance, je
n’aurais pas le même sac ni
ïu-> s " '" U - 4*., 10 les mêmes choses dedans.
^ _. On pourrait le croire

à partir, rempli pour un


exode possible à tout ins­
15

tant, une déportation le fusil dans le dos, un départ à l’improviste... Mais non,
je n’aime pas partir, de cela aussi je reparlerai... [...] Je n’ai pas, après tant d’an­
nées, réussi à acquérir la souplesse, l’intelligence qui me permettraient la pra­
tique efficace d’un certain nombre de codes sociaux, culturels, mondains que je
20 connais et qui me précipitent chaque fois dans un mutisme obstiné et stupide.
Souvent j’ai été frappée chez toi par cette capacité que tu as, je l’ai remarquée
chez d’autres femmes en exil, celles que l’on appelait les «Migrantes» à H is­
toires d ’ellesL tu te rappelles, d’assimiler et d’utiliser les codes les plus com­
1. Histoires d ’elles \journal d’un
collectif de femmes de diverses
plexes, sans s’y conformer totalement, sans servilité. Peut-être la différence
origines. 25 tient au fait que ces femmes, dont tu fais partie à mes yeux, ont été policées par

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des siècles de culture, culture d’origine européenne, j ’entends culture domi­
nante, alors que les réfractaires dont je serais en p a r t ie - avec d’autres femmes
du «tiers-monde», pays en voie de développement, pays en sous- et en mal­
développement- auraient été maladivement contaminées par les effets de la
30 colonisation. Qu’en penses-tu? Toi, Nancy, que j’appelle « l’A nglo-Saxonne»
pour moi-même, femme du Nord, blanche aux yeux clairs, délicate et raffinée,
à la fois souple et rigide...
A bientôt, LEÏLA Lettres parisiennes, B. Barrault, Flam m arion, 1986.

DOCUMENT 3

Lettre II. Paris, le 2 juin 1983. A Leïla.


Mais mon accent, au fond, j ’y tiens. Il traduit la friction entre moi-même
et la société qui m’entoure, et cette friction m’est plus que précieuse, indispen­
sable. Bien que j ’aie désormais la double nationalité, canadienne et française,
bien que j ’aie donné naissance à une fille qui, elle, sera française jusqu’au bout
5 des ongles et parlera sans accent, je n’ai aucune envie de me sentir, moi, fran­
çaise authentique, de faire semblant d’être née dans ce pays, de revendiquer
comme mien son héritage. Je n’aspire pas, en d’autres termes, à être vraiment
naturalisée. Ce qui m’importe et m’intéresse, c’est le culturel et non le naturel.
Enfant au Canada, et plus tard adolescente aux Etats-Unis, j ’avais le sentiment
Nancy Huston
îo que tout y était (par trop) naturel. Vivre à l ’étranger m’a permis d’avoir, vis-à-
Née en 1953 au Canada.
Écrivain et musicienne, elle vit vis du pays d’origine et du pays d’adoption, un petit recul critique : je les perçois
en France et écrit en français. l’un et l’autre comme des cultures. La même chose vaut pour la langue : ce n’est
Très tôt, elle se démarque par qu’à partir du moment où plus rien n’allait de soi - ni le vocabulaire, ni la syn­
son engagement féministe. Son taxe, ni surtout le style - , à partir du moment où était aboli le faux naturel de
œuvre, particulièrement riche, 15 la langue maternelle, que j ’ai trouvé des choses à dire. [...]
connaît rapidement un succès Il faudrait que nous disions, l’une et l ’autre, la bizarrerie qu’il y a à «rentrer
tant critique que populaire.
chez soi » en touriste...
NANCY Lettres parisiennes, B. Barrault, Flam m arion, 1986.

km xm m vm m
qu’il y a à “rentrer chez soi” en touriste...» Comment com­
Étudier la couverture (document 1 ) prenez-vous cette affirmation ? Expliquez-la en l’illustrant
d’exemples.
1. Observez la première de couverture. Quels horizons
d’attente peut-on imaginer? (Prêtez attention au titre, aux
auteurs, aux images, aux couleurs...).

Étudier les lettres I et II (documents 2 et 3)


5. Selon Nancy et Leïla, les pays, d’origine ou d’adoption,
2. Quelles personnes ces lettres mettent-elles en corres­ possèdentun ensemble de «codes culturels». Après avoir
pondance? Quelles relations les unissent? Vous appuierez expliqué de quelle façon vous comprenez cette expres­
votre réponse sur le choix des pronoms personnels. sion, vous donnerez un exemple de «code culturel» pour
3. Quel est le thème annoncé, dès ces premières lettres? un pays de votre choix. Confrontez ensuite votre réponse
Quel sera, selon vous, le contenu de ce recueil épistolaire? à celles de vos camarades.
(Appuyez-vous sur le lexique, les champs lexicaux). 6 . Répondez à la question posée en début de séance:
4. Nancy Huston, à la fin de sa première lettre, écrit: L’exil, une double culture? puis confrontez votre réponse
« Il faudrait que nous disions, l’une et l’autre, la bizarrerie à celles de vos camarades.

IBEMTITÉ ET DIVERSITÉ 55
2. L'exil, nécessairement un manque?

DOCUMENT!

Lettre X X III. Paris, le 22 juin 1984. À Nancy.


J ’ai pensé à mon père ces derniers jours. Je me suis demandé si ce n’est pas
l ’exil qui l’a affaibli, plus que l ’âge (il a soixante-dix ans, ce n’est pas si vieux).
Pour la première fois de sa vie mon père a des ennuis cardiaques. Il a toujours
eu de l’asthme, je suis habituée depuis l’enfance à ses crises de suffocation,
5 mais là, mon père est sur un lit d’hôpital le cœur malade. Je ne peux croire
que ce sera grave. E t c’est dans le pays de ma mère, la Dordogne, que mon
père, patient dans son exil (il porte bien son nom: Sebbar; c’est «le patient»),
se couche dans une chambre d’hôpital, isolé, sous surveillance, avec pour seul
lien à sa terre ma mère qui connaît son village et sa maison natale en Algé-
îo rie. Je ne sais ce que pense mon père dans ce petit hôpital près de Périgueux.
Je ne le saurai pas parce que je ne demanderai rien et que mon père, s’il est
un homme de patience, est aussi un homme de silence. Je ne sais pourquoi,
je me suis mise à penser à quel point
j ’écris depuis le début sur du manque,
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tntm 15 un manque fondamental, et je n’ai même
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cô^fv^Mc, cèVAi rmnd-oi^nJI belc^ lüs rU ÜJc Cite de mon père, en français et en arabe.
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Mave-qAoiUts-A v n ^ s . ^ . c*M . v ^ jheX -hn^ IrffU Irtfk
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• J ’écris sur du silence, une mémoire
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yjfc* 5h’l|w dr,v,V^<v<wI A, 7 n/j/^ blanche, une histoire en miettes, une
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alrt-.afkc wlnii w<we/tiWe ^ ï . %<&Waje.
Kc/e. KtAA&Na&i' wm u iv^e
e,/ 20 communauté dispersée, éclatée, divisée à
wewci^uac, fsyr*^ 1
yvolM4y 4\.^>3 'Wrjlxus,^ b -' Vc|tA<ff*o. <4hS
C«vt; Oj, tf^ a^ifev„ v^baffA a*^ hck.kj jamais, j ’écris sur du fragment, du vide,
Itou5V Cki ' j iwOasSt'A, vncVe h> cs*ck. 1FgI c/v<
une terre pauvre, inculte, stérile où il
^ hW€ (^;v. I
TTJ' r«iWt^ h>-
•VJfc^'./0<W 5wvÇhjfKJJwvhtDibvAjjC-btA faut creuser profond et loin pour mettre
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te vvyJcveJ °te-x te-Ç Xp^/i^A.a^^ büUS*fià-F?SiM fce/S au jour ce qu’on aurait oublié pour tou-
ClAjf klS -fisWw /, I, n coej- «U.V*) otcatApk 4 *Uj$UcA.
-fH«c*y«M*i jpVfk lui K M ^ jours. J ’ai peur de la mort de mon père.
*9 se»*te l^^vuLfjTiin - Wc, feavSI4ivi'«tW v\£fel 25
*<laçai5u/l^dihtej CttfatcA
- J l- ki'Aaf-ioe'itd qa»1w«v\cüa^ij-1. J ’ai peur d’un tarissement, parce que
ibd Mît tt? IMCj y, P du- !*&i( iaksoKja^j a&&ÿj>
lA/fl-S0<î&5?. (wp-CV^.Ç ï y/J ,7 ; ri- •Am'J7,leFc/ckp tvjâWàh je comprends aujourd’hui qu’il est ma
Ufc Ck-fiiV•cw•^■. C
W CcJ II/ 1if(b- !w'. bnv^c, IfàjK
•• 1 f1-q~C.r ' '.. i , w ''*
Kw, / source et ma ressource dans la langue
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îtl'HA&A »*) A y ^ U w W fiW ! ^ ^WcuiA ooW-wwj-^.2®*lU; française qui serait restée lettre morte,
just-rw 0-j-.« ^ I Ift-m ?.L U m6k A » * é u £ m ■ \T"
b\vt f»7 Chv^K5 ^ , „ ■1C\*4aA: A\ b co^y>eXi kiH\ 30 simple outil d’expression, de commu-
dks/e*MWs l . ’w L&s^b - J-ÎA^Ui'i •
-!f\«"*Jnbnvl A? Hq. ^ î wÀsM.' nication, sans l’histoire paternelle, sans
~tl\Qc^, ™
l+i-i ! KAy l’aventure croisée, amoureuse de mon
Cûu(dCû^4. (kcM*cfhÜ, '' i ,^ fr- Ci<jt^=tev' l/Xl{dae-
plAxÆ wft1' 1Kt ^ AHtX ola^A père et de ma mère, de l’Algérie et de la
m.5
,^V.' wt ■V-!?ÎV IM/Usewd.
h UjOU3£3>h£
-- ,, t •(^Acvy -* \ . F ,».- r
i a W t i ajJdxjj, fLpA, France liées dans l’occupation, la guerre,
Yxjç ,iA5 of t^. ': à*n*£c^.^il/fr£ rvYri Ovïq^aÇ.<y*K;cM- 13^5
IVA^O ioofkA'r^, ,v l&SIaJQ^ 35 le travail de colonisation et de libération.
^ ^ . 1;’- ^T *oj ' -yOT ** ' 'F baclcA>' l'/v\Abt"
•iw wd.;•- '., V iwWi :J f S»/^5 . Idvwlo [ . . . ] LEÏLA
1 'fouette/'. 4s eypcX
■'” fawJ.
aASivfntcl (N0, Lettres parisiennes, B . B a r r a u lt ,
««* Ç4H Kfj ISAietjcJcVSma'M&S
f f ^s-f-Ç^ve'fLîn^al*MA- F la m m a r io n , 1 9 8 6 .
DUw «/oug A; ■^5 cirû
expenArNo. -fUcA |^ "te d-'WA Izi
becuÀ. osSoovvft^ ^ ivj - dWM-S

DOCUMENT 2
If you really want to touch someone, send them a letter.
AUSIBAtlA « Si vous voulez vraiment toucher quelqu’un,
Dart of every day O POST envoyez-lui une lettre.»
Campagne publicitaire pour Australia Post, 2007.

56
DOCUMENT 3

Algérie et France : les plaies restent vives. Quels liens tissent votre œuvre,
« réparatrice » de ces plaies ?
Leïla Sebbar: Lorsque je viens en France à Aix-en-Provence pour poursuivre
1. Citation extraite de
Je ne parle pas la langue de mon père
des études supérieures de lettres (à Alger l’OAS sévit), c’est une décision de
(L. Sebbar, 2003). 5 mes parents à laquelle je souscris. En France, il n’y a pas la guerre. [...].
L’exil me structure, m’inspire toujours, j ’écris des variations sur l’exil, le mien,
celui des autres qui m’accompagnent dans ma quête. Je peux aujourd’hui défi­
nir précisément cet exil qui est le mien : je suis en exil de la langue de mon
père, l’arabe qu’il ne m’a pas appris, qu’il ne m’a pas transmis, de même
îo qu’il ne m’a rien transmis de son histoire familiale, de la civilisation
qui est la sienne et qu’il connaît comme homme du livre et lettré.
C ’est ce manque, cette privation volontaire côté père, cette ombre
de l’arabe que j ’entends comme une musique dépourvue de sens (et
je tiens à cela, je ne veux pas apprendre l’arabe, sachant comme fille
15 d’instituteurs que T O U T s’apprend, si on veut...), c’est donc cette
absence dont je garde la voix, la voix de la langue, qui me construit,
qui fonde mon travail d’écrivain et cela ne variera pas parce que la
langue de mon père, suivant son désir, ne m’a pas été transmise et
c’est irrémédiable. C ’est pourquoi j ’écris ce que j ’écris. Je poursuis ce
20 travail, disant « j’écris le corps de mon père dans la langue de ma mère»1.
Entretien, « Leïla Sebbar, l’exil en héritage »,
L ’E nseignement public, juin 2 0 0 6 .

DOCUMENT 4
Hassan Massoudy,
calligraphie à partir d’un caractère arabe, 2002.

5. Relevez les expressions qui indiquent les sentiments


de Leïla à l’égard de ses racines paternelles; rédigez une
Étudier la lettre XXIII (document 1) synthèse pour présenter votre travail.
1. Quel portrait Leïla Sebbar fait-elle ici de son père?
Quelles relations entretient-elle avec lui? Mettre en relation des documents (documents 1 et 4)
2. «J’écris depuis le début sur du manque» (l. 14) : quelle 6 . Relisez la lettre de Leïla et mettez-la en rapport avec la
relation Leïla établit-elle entre l’écriture et le manque? calligraphie d’Hassan Massoudy.
Relevez une métaphore filée et commentez-la.

Étudier la publicité (document 2 ) iM ü .m w a iC M .M » ..


3. Comment l’écriture d’une lettre est-elle ici présentée?
Quelles connotations l’image et le slogan mettent-ils en 7. Document 3 1.20: expliquez la citation « J’écris le corps
lumière? de mon père dans la langue de ma mère», puis confrontez
votre réponse à celles de vos camarades. Quels liens Leïla
Étudier l’entretien (document 3) fait-elle entre son histoire familiale et l’Histoire?
4. Pourquoi Leïla a-t-elle quitté son pays d’origine pour la 8 . Relisez vos réponses aux questions 1 à 6 avant de
France? Que va représenter cet exil pour elle? justifiez répondre à la problématique de la séance: selon vous,
votre réponse avec précision. l’exil est-il nécessairement un manque?

IDENTITÉ ET DIVERSITÉ 57
3. L'exil : une vie «entre guillemets»?
DOCUMENT 1

Lettre XXIV. Ardenais, les 5-6 ju illet 1984. A Leïla.


Les mots déteignent vite sur les choses. On ne peut pas être constamment
en train de braquer la lumière sur les tournures linguistiques sans questionner
aussi les gestes, les comportements, les modes de vie quelles reflètent. D ’où le
fait que j ’ai l’impression non seulement de parler, mais de vivre entre guille-
5 mets. Pour être plus claire, il faut que je te raconte encore une petite histoire...
Notre nourrice berrichonne de l ’an dernier était une femme de vingt-
trois ans. A Paris, elle aurait été encore étudiante; ici elle était déjà bobonne
et parfaitement contente de l’être. Mère de trois enfants, elle n’avait jamais eu
envie de travailler à l’extérieur; elle raffolait de son intérieur, de «sa maison»,
îo disait-elle. Or, cet adjectif possessif revenait si souvent dans son discours (elle
était prolixe, n’ayant presque jamais l’occasion de parler à des adultes) que j ’en
ai été frappée. Elle disait par exemple: «Je n’ai pas encore écossé mes hari­
cots.», « J’ai enfin eu le temps de repasser mon linge», et ainsi de suite. Ces
«mon», ces «ma» et ces «mes» ne sont sans doute pas courants dans le parler
15 domestique des ménagères modernes; ils appartiennent peut-être à une tradi­
tion populaire de la vie féminine au foyer; toujours est-il qu’en anglais ils sont
impossibles, l’article défini étant de rigueur dans de tels cas. [...]
Je ne peux pas, moi, employer ces adjectifs possessifs dans mon discours
domestique. Donc, quand je bavarde avec la nourrice berrichonne, ou plutôt
20 quand j ’opine de la tête en l’écoutant, je suis en train de vivre entre guillemets.
E t quand je reviens à «m a» maison - que ce soit à Paris ou en Berry - ce
«ma» sera encore et toujours entre guillemets, car cette maison, c’est M .1 qui
l’a choisie, achetée, meublée; j ’y suis en permanence comme une invitée privi­
légiée qui participe aux tâches d’entretien. [...]
l .M . est le compagnon de Nancy. NANCY Lettres parisiennes, B. Barrault, Flam m arion, 1986.

DOCUMENT 2

Lettre XXV. L a Gonterie, le 19 août 1984. À Nancy.


Tu dis que tu parles et que tu vis souvent entre guillemets ; je m’aperçois
que, pour me définir, j ’aurais besoin de tant de guillemets que finalement le
mot disparaîtrait étouffé par la quantité des réticences. Je te parlerai de ma
«francité», de la manière dont je suis française sans l’être tout à fait... une
5 autre fois, si tu veux bien.
Parce que au cœur du pays de ma mère, une région bien française où on ne
rencontre guère d’immigrés - un Noir sur une route entre Bourdeilles et La
Gonterie, ça paraît surréaliste... Les Sarrasins sont pourtant venus jusqu’ici,
jusqu’à Périgueux et Poitiers, mais il y a si longtemps - , donc dans cette région,
îo je ne me sens pas plus française, malgré le jeu implicite et symbolique du
1. Sébastien et Ferdinand sont les
retour au pays natal maternel. Peut-être si je décidais que cette région sera la
enfants de Leïla. mienne, par la mémoire qu’en auront Sébastien et Ferdinand1, peut-être en

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accomplissant un travail sur cette maison et ce qui l’environne, le jardin, le
pré, les terrasses... Mais pour l’instant je ne fais rien, tout en sentant bien que
15 si je commençais à mettre les mains à la terre, je risquerais de m’éprendre par
exemple d’une maison, d’un jardin, d’un village, d’une région. Je crois que je
DOCUMENT 3 me garde de cette passion - ou je la réserve pour plus tard ? [...]
Débat autour de la littérature
LEILA Lettres parisiennes, B. Barrault, Flam m arion, 1986.
canadienne. Éric Naulleau,
Margaret Artwood (micro),
Nancy Huston (à gauche
sur la photo). Festival America,
Vincennes, 2006.

sentir « pas plus française, malgré le jeu implicite et sym­


bolique du retour au pays natal maternel» (l. 10-11) ? En
Étudier la lettre XXIV (document 1)
quoi cela peut-il sembler paradoxal?
1. Quels sentiments Nancy exprime-t-elle dans cette 6 . À quelle condition ce sentiment pourrait-il se modifier
lettre? Justifiez votre réponse avec précision. (lignes 11 à 14) ?
2. Pourquoi, selon vous, Nancy présente-elle la nourrice
berrichonne? Que veut-elle ainsi illustrer? Étudier la photographie (document 3)
3. De quelle façon comprenez-vous l’expression «j’ai l’im­ 7. Quelle image de l’exil de Nancy ce document donne-t-il?
pression de vivre entre guillemets» (1. 4-5)? Comment
Nancy utilise-t-elle les guillemets dans sa lettre?

Étudier la lettre XXV (document 2)


4. Comment comprenez vous le mot «francité» (l. 4) utilisé 8 . Rédigez une lettre à Leïla ou à Nancy dans laquelle vous
par Leïla Sebbar? exprimerez votre propre sentiment sur l’exil.
5. Leïla Sebbar est née d’un père algérien et d’une mère 9. Répondez à la question posée en début de séance: selon
française. Selon vous, pour quelle raison dit-elle ici ne se vous, l’exil implique-t-il une vie «entre guillemets»?

IDENTITÉ ET DIVERSITÉ 59

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