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JURISPRUDENCE

Maryse Deguergue
© Presses Universitaires de France | Téléchargé le 19/06/2021 sur www.cairn.info via Université Sultan Moulay Slimane (IP: 196.92.242.93)

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Presses Universitaires de France | « Droits »

2001/2 n° 34 | pages 95 à 104


ISSN 0766-3838
ISBN 9782130523153
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/revue-droits-2001-2-page-95.htm
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MARYSE DEGUERGUE
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JURISPRUDENCE

Étymologiquement, la jurisprudence est la vertu de prudence


appliquée au droit, et par là même, la recherche du juste à réaliser et de
l’injuste à éviter. Originellement donc, la jurisprudence caractérise tou-
tes les sources du droit, en tant qu’elles expriment la prudence du droit
et la justice. C’est encore cette acception qui prévaut dans les pays
anglo-saxons, où la jurisprudence est assimilée à la science du droit, à
la prudence du juriste à la recherche du bon droit. Au terme d’un pro-
cessus d’appauvrissement de son sens, la jurisprudence désigne
aujourd’hui dans les pays romano-germaniques l’ensemble des règles
de droit qui émanent des juges, voire l’ensemble des décisions juridic-
tionnelles des seules Cours suprêmes, ou encore l’ensemble des solu-
tions apportées par les tribunaux dans une branche du droit déter-
minée. Il est vrai que dire le droit pour les juges les conduit parfois à
créer du droit, soit en interprétant la loi qu’ils doivent appliquer, soit en
dissipant son obscurité ou en comblant ses lacunes, réelles ou suppo-
sées. Le pouvoir normatif du juge, unanimement reconnu quand il
n’est pas sollicité, amène par conséquent les juristes à s’interroger sur la
formation de la jurisprudence et sur sa légitimité à être érigée en source
du droit, au même titre que la loi ou la coutume. L’acception sociolo-
gique de la jurisprudence aboutit aux mêmes questionnements. Si
« c’est l’autorité de ce qui a été jugé constamment dans le même sens »
(J. Carbonnier), la jurisprudence se caractérise par la répétition et la
contrainte, lesquelles renvoient à la formation du phénomène de la
jurisprudence et à son statut éventuel de source du droit. Dans une
perspective sociologique, il est courant de parler du « pouvoir normatif
de la jurisprudence », mais dans la théorie formelle des sources du
droit, seul le « pouvoir normatif du juge » est concevable (J. Roche). Le
pouvoir de créer des normes ne peut en effet qu’appartenir au juge, en
tant qu’autorité constituée, et c’est ce pouvoir qui « se déploie dans la
jurisprudence » (S. Rials). L’hypothèse fondamentale de la sociologie
juridique, selon laquelle le droit est plus grand que la règle de droit, est
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transposable à la jurisprudence qui est certainement plus grande que la


règle jurisprudentielle. L’étude du phénomène de la jurisprudence pré-
cédera donc celle de son appartenance aux sources du droit.
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LE PHÉNOMÈNE DE LA JURISPRUDENCE

Historiquement, le phénomène de la jurisprudence est apparu en


France au XIXe siècle grâce à la conjonction de trois facteurs : la sup-
pression du référé législatif qui permit aux juges d’interpréter les lois, la
motivation obligatoire des décisions de justice qui força le juge à dévoi-
ler son raisonnement et la publication de recueils d’arrêts qui assura la
diffusion des décisions juridictionnelles. Dans une conception élargie
au système judiciaire, la jurisprudence peut être considérée, non seule-
ment comme un ensemble de règles prétoriennes, mais aussi comme
l’ensemble des pratiques judiciaires, telles que la méthode du syllo-
gisme, l’appel à l’équité ou le recours aux fictions et présomptions.
Dans cette perspective, la jurisprudence n’est pas réduite au normati-
visme, elle est située socialement à une époque donnée dans un lieu
déterminé, où les juges prennent en considération les faits et les mœurs
et tendent à faire prévaloir une certaine morale sociale (J. Carbonnier ;
M. Saluden). Dans une conception restreinte à la production de nor-
mes juridiques, la formation de la jurisprudence pose des difficultés
d’appréhension matérielle dans le temps. La question se pose de savoir
si toutes les décisions juridictionnelles sont créatrices de droit ou seule-
ment certaines. À cet égard, il est convenu de distinguer les arrêts
d’espèce, « qui ne font pas jurisprudence » et les arrêts de principe qui
recèlent dans leur motivation une règle de droit, édictée de façon solen-
nelle, et susceptible d’être transposée au règlement de différends sem-
blables. L’identification des arrêts de principe n’est pas toujours aisée
et requiert l’office de la doctrine qui contribue ainsi à révéler la juris-
prudence. La question de savoir si une accumulation d’arrêts jugeant
dans le même sens est nécessaire pour former une « jurisprudence cons-
tante » est résolue de manière sensiblement différente selon les auteurs.
Alors que les auteurs privatistes s’accordent sur l’intervention de plu-
sieurs arrêts pour stabiliser une jurisprudence et sur la périodicité de
son rappel, « les grands arrêts de la jurisprudence administrative »
témoignent de « l’instantanéité » de l’œuvre créatrice du juge adminis-
tratif (H. Le Berre). Enfin, une jurisprudence se forme à tous les éche-
lons de la hiérarchie judiciaire, les tribunaux inférieurs faisant souvent
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preuve d’une hardiesse dont les Cours suprêmes se départissent de


peur de se lier pour l’avenir. La volonté « de ne pas faire jurisprudence »
peut être tout aussi forte que la volonté de faire œuvre de jurislateur.
Certes, le poids de la hiérarchie judiciaire conduira souvent à ne consi-
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dérer comme jurisprudence que les prises de position du sommet,
d’autant plus que la résistance de la base est assimilée à la violation de
la loi par les juges de cassation. De fait, la jurisprudence ne lie pour
l’avenir, ni les tribunaux inférieurs, ni les Cours suprêmes qui l’ont
établie. La règle du précédent obligatoire en vigueur dans les pays de
common law est inconcevable pour la jurisprudence continentale, où la
liberté de modifier sa jurisprudence appartient à tout juge. Si l’étude de
terrain révèle une certaine force du précédent, au moins dans la phase
de la recherche d’une solution au litige, « le revirement de jurispru-
dence » est toujours théoriquement passible. Mais, sur ce point, le spec-
taculaire occulte la rareté du phénomène, et tous les ordres de juridic-
tions semblent préférer en réalité la maturité des évolutions à la
brutalité des revirements (Ph. Jestaz ; H. Le Berre). Non seulement le
juge tend à les éviter, mais encore il atténue l’ampleur du changement
qu’ils apportent et les inconvénients de la rétroactivité de la règle juris-
prudentielle, en les formalisant dans un arrêt de rejet. En tout état de
cause, l’unité de la jurisprudence et la sécurité juridique sont assurées
essentiellement par la fonction régulatrice des Cours suprêmes et
accessoirement par leur fonction disciplinaire et pédagogique. Tant et
si bien que la stabilité de la jurisprudence est célébrée par comparaison
avec le foisonnement éphémère de la législation. L’inflation législative
et réglementaire a justement nourri la thèse du déclin de la jurispru-
dence depuis une trentaine d’années. D’un côté, les textes auraient
« ravi » à la jurisprudence la première place dans l’innovation en droit
administratif (M. Waline). D’un autre côté, « ce déclin du pouvoir
jurisprudentiel » s’accompagnerait de « l’ascension d’un pouvoir juri-
dictionnel », du juge administratif tout au moins, lequel pouvoir tend
davantage au règlement des litiges au cas par cas qu’à la formulation
d’une règle générale applicable à d’autres espèces (D. Linotte). Mais
on n’a pas manqué de faire remarquer que le fond du droit est difficile à
distinguer de l’administration du droit et que toutes les décisions juri-
dictionnelles révèlent forcément l’exercice d’un pouvoir normatif par le
juge même si elles ne font pas toutes « jurisprudence » (S. Rials). En
outre, des décisions dites d’espèce peuvent poser les prémisses d’une
future règle jurisprudentielle et annoncer un revirement en amorçant
une évolution, de loin préféré à un renversement soudain de la règle. À
la thèse du déclin, s’est ajoutée la suspicion pesant sur la jurisprudence
qui tendrait à être « politique », à défaut d’une « politique jurispruden-
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tielle » clairement définie par le juge, versé davantage dans l’empirisme


que dans le conceptualisme et forgeant des notions « à géométrie
variable ». Si la jurisprudence peut servir momentanément des intérêts
catégoriels – ceux de l’administration ou de ses usagers, ceux des tra-
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vailleurs ou de leurs employeurs –, il n’apparaît pas que les juges, en
tant que corps constitué, adhèrent à une doctrine politique uniforme et
fassent de la jurisprudence une arme de combat ou de propagande poli-
tique. La suspicion s’apparente donc au mauvais procès. Il n’en
demeure pas moins qu’une « politique jurisprudentielle », malgré
l’impressionnisme de l’expression, peut caractériser les tendances
dominantes du règlement d’une catégorie de litiges, en mettant en
exergue la recherche de l’équilibre des intérêts en présence, l’attention
portée à l’égalité de traitement des personnes relevant d’une situation
comparable, ou encore la considération de l’équité à indemniser des
victimes innocentes. Dans cette optique, la jurisprudence jouit d’une
certaine légitimité, celle au moins de participer à l’amélioration de l’état
du droit et à l’affermissement de la justice. Cette légitimité est-elle
doublée d’autorité et suffit-elle à faire de la jurisprudence une source
du droit ?

LA JURISPRUDENCE ET LES SOURCES DU DROIT

La question de savoir si la jurisprudence est une source du droit se


résout aisément par l’affirmative, si la notion de source est entendue
au sens matériel : la jurisprudence est reconnue depuis le XIXe siècle
comme la source la plus abondante du droit administratif et elle est
devenue, dans toutes les branches du droit privé, l’auxiliaire du législa-
teur qui ne manque pas de la codifier parfois. Si, au contraire, la
notion de source est entendue au sens formel, la question posée est
insoluble. La jurisprudence s’apparente certes à la législation ou à la
coutume, en ce qu’elle emprunte certains de leurs caractères, mais elle
n’est investie d’aucune compétence ni d’aucune fonction légale pour
créer du droit. Les juges, eux, se sont finalement vus reconnaître un
pouvoir normatif sur le fondement de l’article 4 du Code civil qui les
oblige à statuer, sous peine de déni de justice, et ce, même dans le
silence de la loi, pour trancher le litige qui leur est soumis. C’est donc
une habilitation législative, voire une délégation, du reste largement
fictive, qui légitime le pouvoir normatif du juge en tant que compé-
tence implicite de sa fonction juridictionnelle et conséquence naturelle
Jurisprudence 99

de la notion même de juridiction. Mais la règle juridictionnelle créée


pour résoudre un cas concret n’est pas la jurisprudence, phénomène
second, global, nulle part définie, mais seulement traduite par
l’interprète en une règle générale, en un principe, voire simplement en
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un raisonnement abstrait qui sous-tend une solution. Il faut donc pour
tenter d’éclairer la question posée, confronter la jurisprudence aux
autres sources du droit – la loi, la coutume, le juge et même la doc-
trine, source matérielle et non formelle avec laquelle la jurisprudence
entretient des relations particulières.

La jurisprudence et la loi. — Les rapports entre la jurisprudence et la


loi ont d’abord été marqués du sceau de l’hostilité. La loi a été concur-
rencée par la jurisprudence, laquelle a été combattue par la loi qui a
toujours pu briser une jurisprudence même constante. L’autorité de la
chose jugée qui a force de vérité légale ne fait pas obstacle à ce que le
législateur démente la chose jugée. La jurisprudence a même pu être
dénoncée comme « une source abusive de droit » ne jouissant d’aucune
légitimité démocratique et allant ainsi jusqu’à violer la séparation des
pouvoirs (O. Dupeyroux). Puis, à la concurrence, réelle ou potentielle,
entre la loi et la jurisprudence, ont succédé l’apaisement, la coopération
et la complémentarité acceptées de part et d’autre. Une jurisprudence
qui dure peut être comprise comme implicitement réceptionnée par le
législateur, voire comme incorporée à la loi et faisant corps avec le texte
interprété par les juges. La codification d’une jurisprudence peut être la
marque extrême de la reconnaissance par le législateur du bien-fondé
de l’évolution jurisprudentielle. Enfin, la jurisprudence est davantage
perçue aujourd’hui comme « un pouvoir de rajeunissement » (J.-L. Ber-
gel) de la loi qui la fait vivre suivant les exigences du temps présent,
concourant ainsi à sa souplesse et à son adaptation à l’évolution sociale.
Aussi, dans l’échelle des sources, les juristes vont-ils jusqu’à situer la
jurisprudence et la loi sur « le même plan » à « égalité de valeur »
(Ph. Malaurie).

La jurisprudence et la coutume. — La jurisprudence a pu être assi-


milée à la coutume, en ce qu’elle lui emprunte les éléments de durée et
de répétition nécessaires à la formation de l’une et de l’autre. Même
« l’assentiment des intéressés », c’est-à-dire la communauté des juristes,
a pu être considéré comme une forme d’opinio necessitatis (J. Maury).
Certes, le sentiment qu’une jurisprudence est obligatoire peut naître
dans l’esprit de nombreux juristes, mais certains requérants se feront
fort de convaincre les juges de l’abandonner et des opinions dissidentes
dans la doctrine, y compris parmi les juges qui font œuvre doctrinale,
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l’empêcheront d’être communément admise. Deux autres objections


empêchent finalement toute assimilation entre jurisprudence et cou-
tume : d’une part, un seul arrêt peut faire jurisprudence, excluant ainsi
toute répétition constante et régulière ; d’autre part, la possibilité d’un
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revirement de jurisprudence empêche de rigidifier celle-ci en coutume
dans un système judiciaire comme le nôtre qui rejette le précédent obli-
gatoire, fondé sur l’idée que le premier jugement rendu révèle une règle
juridique préexistante. Si le rejet de cette conception permet de nier le
pouvoir normatif de la jurisprudence dans les pays continentaux (H. Le
Berre), il n’exclut pas cependant sa qualité de source du droit, comme
les rapports qu’entretient la jurisprudence avec le juge et la doctrine
vont le faire apparaître.

La jurisprudence et le juge. — La prohibition des arrêts de règlement


par l’article 5 du Code civil est une disposition d’ordre constitutionnel
destinée à éviter que les juges n’empiètent sur le pouvoir législatif. Si les
juridictions suprêmes françaises s’émancipent de temps à autre de cette
prohibition en rendant des arrêts de règlement (B. Beignier), reste
l’article 1351 du même Code pour leur rappeler que les jugements ne
sont revêtus que de l’autorité relative de la chose jugée. La règle juridic-
tionnelle, dont la solution procède et qui est exprimée dans les motifs
nécessaires au soutien du dispositif, ne vaut que pour les parties aux
procès et ne saurait être étendue à d’autres litiges. Et puisque pouvoir
normatif du juge il y a, la norme créée ne peut être qu’individuelle et
nullement générale et impersonnelle. Ces brefs rappels montrent bien
que la jurisprudence ne ressort pas de la simple lecture des jugements,
d’autant plus que la lisibilité de la motivation et les arcanes du raison-
nement suivi transparaissent parfois difficilement de « l’imperatoria bre-
vitas » des Cours suprêmes. Tout au plus peut-on mentionner
l’exception des principes généraux du droit « applicables même en
l’absence de texte », que le Conseil d’État « découvre » et consacre avec
un certain degré de généralité, mais cette exception est là pour confir-
mer la règle de la portée relative de l’acte juridictionnel. D’un côté, le
jugement est l’acte de volonté émanant du juge qui dit le droit pour un
cas concret et particulier ; de l’autre côté, la jurisprudence renferme des
solutions abstraites et générales données à des questions de droit par les
tribunaux. Par conséquent, force est de constater que le processus de
formation d’une règle générale à partir d’un ou plusieurs jugements, et
qui aboutit à la jurisprudence, est indépendant de toute intervention du
juge. Le passage du cas concret et particulier à l’abstraction de portée
générale révèle presque « une antinomie » entre le jugement et la juris-
prudence (J. Hilaire). Cependant, il y a un point de passage entre les
Jurisprudence 101

deux constitué par la motivation de la sentence judiciaire. Dans les


motifs, le juge formule, au besoin en la créant, la règle de droit, dont sa
décision procédera et qui possède une virtualité d’extension à tous les
cas similaires. L’antinomie se double alors d’un paradoxe : la règle
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créée par le juge est à la fois spéciale, en ce qu’elle apparaît à l’occasion
d’une espèce, et susceptible de généralisation, lorsqu’elle sera reprise
pour résoudre d’autres différends. Mais la phase d’abstraction et de
généralisation de la règle requiert un catalyseur pour réaliser la muta-
tion de celle-ci. Ce catalyseur ne peut pas être le juge dont l’office ne
s’étend ni à la généralisation des règles qu’il pose, ni à la réflexion sur
leur portée, encore moins au rapprochement et à la comparaison des
espèces. Ces étapes, nécessaires à la formation de la jurisprudence,
semblent bien être l’œuvre, non du juge, mais de la doctrine, laquelle
finalement révélerait la jurisprudence. Et ce sont précisément les motifs
des jugements qui fournissent aux commentateurs la matière à compa-
raison, analyse, regroupement, critique et projections pour l’avenir.
Seule la doctrine peut ainsi établir la cohérence, donc l’existence
même, de la jurisprudence.

La jurisprudence et la doctrine. — Il est rare, hormis quelques consi-


dérants rédigés en termes solennels dans des arrêts dits de principe, que
la règle de droit créée par le juge soit lisible et explicite. Elle est un mes-
sage qu’il faut progressivement décoder pour en dégager la signification
normative et la situer dans le passé en supputant l’avenir, et dont seuls
les initiés perceront l’incommunicabilité. Il est avéré que certains arrêts
valent plus par leur silence que pour les quelques lignes destinées aux
justiciables. « L’obiter dictum », s’il est un procédé courant des juridic-
tions européennes, ne se trouve quasiment jamais dans les arrêts des
juridictions suprêmes internes, bridées par la règle de l’ultra petita et
adeptes de l’économie des moyens. Or, en interprétant les silences, en
discernant le sens de l’implicite, en simulant le raisonnement a contra-
rio, en critiquant enfin les principes dégagés de la gangue des décisions
individuelles, la doctrine entretient un dialogue continuel avec le juge.
Le chœur à deux voix de la jurisprudence et de la doctrine a été célébré
maintes fois, mais en réalité ce sont les voix du juge et de la doctrine
qui se font entendre. Car la jurisprudence n’apparaît qu’au terme d’une
induction doctrinale qui formule, à partir du rapprochement des déci-
sions individuelles émanant des juges, une règle générale qui transcen-
dera les cas d’espèce. Outre la réécriture de la règle, la doctrine procède
à sa mise en perspective : elle seule dispose de la sérénité nécessaire
pour l’analyser, la comparer à d’autres, la commenter, parfois avec un
œil critique, et en mesurer la portée. La jurisprudence naît donc au
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terme d’une lente gestation et apparaît finalement comme l’œuvre com-


mune du juge et de la doctrine. L’obstacle constitutionnel au prétendu
« pouvoir normatif de la jurisprudence », décelé par les auteurs classi-
ques, est levé si l’on dissocie de cette façon pouvoir normatif du juge et
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jurisprudence, en considérant le rôle fondamental de la doctrine dans la
formation de celle-ci. Curieusement, la doctrine a longtemps occulté la
part créative qui lui revient dans l’abstraction et la généralisation des
propositions de droit émanant des tribunaux. Bien plus, les grandes
synthèses doctrinales, par leur effort de systématisation du droit, con-
tribuent aussi à éclairer la cohérence de la jurisprudence en l’ordonnant
par grands thèmes et à conforter – ou infléchir – les choix juridiction-
nels. Incontestablement, en formulant la jurisprudence et en la portant
à la connaissance des intéressés, la doctrine lui confère une certaine
autorité, puisqu’elle sera enseignée comme étant le droit au même titre
que la loi et qu’elle sera invoquée par les plaideurs dans leur argumen-
tation. Cette autorité permet-elle pour autant de classer la jurispru-
dence parmi les sources formelles du droit ?

La jurisprudence, source du droit ou simple autorité ? — Deux argu-


ments principaux sont traditionnellement avancés pour dénier à la
jurisprudence la qualité de source du droit et la reléguer au rang de
simple autorité. Tout d’abord, l’absence de la règle du précédent obli-
gatoire dans le système juridique continental ferait qu’un « précédent »,
de quelque juridiction qu’il émane, n’est toujours qu’une indication
donnée, une directive montrant une orientation. Certains voient donc
dans la règle jurisprudentielle une règle différente de celle née de l’acte
législatif car, à l’égard des juges, elle ne posséderait qu’une autorité de
fait qu’ils peuvent toujours remettre en cause. Cependant, les règles
créées par la juridiction suprême, si elles n’ont pas de valeur obligatoire
à son égard, en ont une implicite – de par le poids de la hiérarchie judi-
ciaire – à l’égard des juridictions subordonnées. Et il est vrai, comme le
remarquait Eisenmann dans une étude sur la Justice en 1961, que « le
droit jurisprudentiel » existe, tant que la juridiction suprême le main-
tient en vigueur, et il existe bien en tant que source du droit. Ensuite
– c’est le deuxième argument des adversaires de cette thèse – la juris-
prudence ne serait pas une source du droit parce qu’elle peut être
modifiée à tout moment par la loi. Mais un tel argument peut être
opposé à toutes les sources du droit dont le statut est incontesté : une
loi peut toujours abroger une loi antérieure, un décret de même. Et
puis il y a des jurisprudences sur lesquelles il est raisonnable de penser
que le législateur ne peut pas revenir – comme la responsabilité sans
faute ou l’abus de droit. Si les arguments à l’encontre de la jurispru-
Jurisprudence 103

dence, source du droit, n’apparaissent pas dirimants, existe-t-il des


arguments plus convaincants au soutien de cette thèse ? Il y a, semble-
t-il, un argument quantitatif et un argument qualitatif. Le premier est
l’argument de l’accumulation : la jurisprudence est la conjonction d’un
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pouvoir normatif – celui du juge – et d’un « assentiment » (J. Maury) ou
« d’une commune reconnaissance » (Ph. Jestaz) – celle de la doctrine,
qui ne se contente pas d’acquiescer mais qui ajoute une plus-value à la
règle édictée par le juge. Or, la loi, source du droit par excellence ne
présente aucun atout supplémentaire, sauf peut-être celui tiré de la
représentation plus démocratique des parlementaires que de la commu-
nauté des juristes. Le second argument – qualitatif celui-là – est tiré du
sens à donner à l’expression source du droit. Selon qu’elle est consi-
dérée comme monolithique et centralisatrice ou admise comme frag-
mentée et diversifiée, la jurisprudence ne sera pas source du droit ou le
sera. Le statut de la jurisprudence est donc bien une question
« d’ontologie » du droit (F. Zenati) et paraît effectivement et objective-
ment insoluble.

BIBLIOGRAPHIE

B. Beignier, « Les arrêts de règlement », Rev. Droits, no 9, 1989, p. 45 ; J.-L. Bergel,


« La loi du juge » : dialogue ou duel ?, Mél. Kayser, PU Aix, 1979, t. 1, p. 21 ; O. Dupey-
roux, « La jurisprudence, source abusive de droit », Mél. Maury, Dalloz, 1960, t. 2,
p. 349 ; O. Dupeyroux, « La doctrine française et le problème de la jurisprudence, source
de droit », Mél. Marty, Toulouse, 1979, p. 463 ; P. Hébraud, « Le juge et la jurispru-
dence », Mél. Couzinet, Toulouse, 1974, p. 329 ; J. Hilaire, « Jugement et jurisprudence »,
APD, t. 39, 1995, p. 181 ; Ph. Jestaz, « La jurisprudence : réflexions sur un malen-
tendu », D., 1987, chr., p. 11 ; Ph. Jestaz, « La jurisprudence, ombre portée du conten-
tieux », D., 1989, chr., p. 149 ; H. Le Berre, « La jurisprudence et le temps », Rev. Droits,
no 30, 2000, p. 71 ; Ph. Malaurie, « La jurisprudence combattue par la loi », Mél. Sava-
tier, Dalloz, 1965, p. 603 ; J. Maury, « Observations sur la jurisprudence en tant que
source de droit », Mél. Ripert, LGDJ, 1950, t. 1, p. 28 ; J. Roche, « Réflexions sur le pou-
voir normatif de la jurisprudence », AJDA, 1962, I, p. 532 ; M. Waline, « Le pouvoir nor-
matif de la jurisprudence », Mél. Scelle, LGDJ, 1950, t. 2, p. 613.
Voir aussi : D. Linotte, « Déclin du pouvoir jurisprudentiel et ascension du pouvoir
juridictionnel en droit administratif », AJDA, 1980, p. 632 ; S. Rials, « Sur une distinc-
tion contestable et un trop réel déclin. À propos d’un récent article sur le pouvoir norma-
tif du juge », AJDA, 1981, p. 115 ; M. Saluden, « La jurisprudence, phénomène sociolo-
gique », APD, t. 30, 1985, p. 191 ; Variétés, « La jurisprudence aujourd’hui », RTD Civ.,
1992, p. 337.
© Presses Universitaires de France | Téléchargé le 19/06/2021 sur www.cairn.info via Université Sultan Moulay Slimane (IP: 196.92.242.93)
P. 104 BL.
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