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Sociologie du travail

La résistance ouvrière à la rationalisation : la réappropriation du


travail
Philippe Bernoux

Abstract
The author describes several different areas of work appropriation : working space, working hours, technique, managements.
The significance given to these areas turns its back on the economic or strategic interpretations. The behavior in these areas
expresses the desire to identify with one's work through his tool, through the work group and to create zones of security and
autonomy. This behavior is a personal expression through a consciousness of one self as a result of the production function.

Résumé
L'auteur décrit plusieurs formes de réappropriation du travail (espace de travail, temps de travail, technique, gestion). La
signification donnée à ces comportements tourne le dos aux interprétations économiques ou stratégiques. Les comportements
d'appropriation expriment le désir de s'identifier à son travail à travers l'outil, à travers le groupe de travail, de se créer des
zones de sécurité et d'autonomie. C'est l'expression d'une conscience de soi à travers la fonction de production.

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Bernoux Philippe. La résistance ouvrière à la rationalisation : la réappropriation du travail. In: Sociologie du travail, 21ᵉ année
n°1, Janvier-mars 1979. L'enjeu de la rationalisation du travail. pp. 76-90;

doi : https://doi.org/10.3406/sotra.1979.1599

https://www.persee.fr/doc/sotra_0038-0296_1979_num_21_1_1599

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Philippe Bernoux

La résistance ouvrière

à la rationalisation :

la réappropriation

du travail

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L'organisation volontaire de la production que nous nommons « appro¬


priation du travail » est un comportement que de nombreuses enquêtes ont
permis d'observer dans des groupes d'ouvriers non qualifiés. Il s'agit d'une
organisation volontaire de la production. Elle semble très répandue dans le
monde ouvrier. C'est une action, non prévisible, qui ne perturbe pas forcé¬
ment la production, ce qui la différencie du freinage dont par ailleurs elle est
très proche. Elle porte toujours en elle une contestation de l'organisation du
travail.
Nous présenterons d'abord des résultats d'observations, puis une tentative
d'interprétation : s'agit-il d'une forme particulière du rapport à l'objet, d'une
volonté de conquête d'un pouvoir, d'une recherche d'identité personnelle,
d'une mise en cause de la rationalité de l'organisation ou d'une revendication
de la propriété de son travail ?

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La résistance ouvrière à la rationalisation

I. LES COMPORTEMENTS

Trois types d'observation ont permis de repérer ces comportements dans


trois situations différentes. Des observations participantes, des enquêtes de
type classique avec questionnaires sur échantillon, des enquêtes rapides par
observation directe et interviews non échantillonnées. Les situations ont été
celles d'ateliers en « vitesse de croisière », celles d'ateliers où de nouvelles
formes d'organisation étaient introduites, des entreprises en situation de licen¬
ciements collectifs. Il s'agissait surtout — sauf pour quelques cas de licencie¬
ments — d'ouvriers peu qualifiés, en situation d'implication critique. C'est
surtout — mais pas exclusivement — d'eux que nous parlerons ici.

1. Des ateliers d'O.S.

Parmi les comportements observés, notons d'abord le redécoupage du


temps de travail. Dans les ateliers de mécanique, les compagnons organisent
leur journée d'une manière tout à fait contraire à la lettre et à l'esprit du règle¬
ment. Celui-ci prévoit un rythme de travail fractionné heure par heure, et s'il
s'agit d'un travail à la chaîne divisé en postes fixes. La réalité observée est tout
autre. Sur telle ligne d'usinage, les compagnons « bourraient » toujours pen¬
dant les premières heures de travail — environ le premier tiers de la jour¬
née — ; durant cette période, tous travaillaient d'une manière intense, quasi¬
ment sans pauses ni interruptions, pour produire le maximum ; dans le second
tiers de la journée, le rythme devenait progressivement normal, c'est-à-dire
conforme environ à celui prévu par le découpage horaire ; dans le dernier tiers
de la journée, la quantité théorique de pièces étant usinée, plus personne ne
travaillait. Ce rythme était indépendant de la présence de la maîtrise supé¬
rieure (contremaître et chef d'atelier). Sur telle chaîne de montage, alors que
chaque poste était disposé le long de la chaîne à intervalles réguliers et que le
règlement prévoyait que chacun travaillerait devant son poste, indépendam¬
ment des autres, la plupart des compagnons s'arrangeaient pour « remonter »
la chaîne et travailler ensemble, à plusieurs. De plus le travail était exécuté à-
une cadence plus rapide que celle prévue, de manière à augmenter les plages de
temps disponible et à s'arrêter ensemble plus longtemps que ne le prévoyait le
règlement.
Avec le découpage du temps de travail, on observe aussi une appropriation
individuelle et collective d'un espace dans l'atelier. Espace individuel
d'abord : chacun a ses « caches », lieux où il entrepose tout un petit matériei
qui lui appartient plus ou moins, zone qui entoure sa machine et qu'on ne peut
aborder sans en expliquer la raison au propriétaire. Mais l'appropriation de
l'espace désigne surtout un droit d'affectation sur les machines que des sous-
Philippe Bernoux

groupes de compagnons s'attribuent et dont>il est tacitement et fort clairement


entendu que le chef d'équipe ne peut le modifier. Sur une ligne composée de
plus de trente machines, il était admis qu'un certain nombre de celles-ci étaient
attribuées individuellement à tel ou tel, mais aussi collectivement à un des
sous-groupes. Les frontières de ces zones étaient extensibles, c'est-à-dire qu'il
existait quelques machines à attribution non contestée et quelques autres que
l'on pouvait attribuer à un membre du groupe ou à un autre compagnon, à
condition que les premières machines aient toutes été occupées. Ce redécou¬
page de l'espace de production permettait ainsi de définir les territoires de
deux groupes dominants ; entre ces territoires s'étendait un espace tampon où
s'exerçait le pouvoir d'affectation du chef d'équipe sur les compagnons
n'appartenant pas à un des sous-groupes dominants. Ce phénomène d'appro¬
priation de l'espace existe dans des situations analogues. On peut le rappro¬
cher du comportement des « anciens », qui dans tout groupe s'attribuent les
meilleures places ; mais dans ce cas, il n'y a pas contestation formelle d'une
règle, tandis que, dans notre exemple, il y a contestation du droit du chef
d'équipe. Ce comportement ne sert pas non plus à refuser une organisation
qui placerait des hommes plus dociles à des places stratégiques (début de
chaîne, par exemple) ; dans le cas cité, les espaces ainsi définis ne jouaient
aucun rôle sur la production de la ligne ; ils définissaient des sous-groupes
ouvriers.
Appropriation du temps, de l'espace, appropriation technique aussi.
Chaque compagnon cherche — et parvient le plus souvent — à reprendre une
partie de la fonction technique qui, réglementairement, lui échappe. Il s'agit
souvent de petits réglages sur la machine, du changement d'outils usés, de
tours de main particuliers pratiqués même dans le cas où la hiérarchie a la
charge de faire appliquer des modes opératoires très stricts. Dans d'autres cas,
les compagnons démonteront les pignons dans la boîte de vitesse d'une
machine, ce qui leur permet de produire beaucoup plus vite 1 et d'aboutir à des
gains de temps considérables. Ou encore, ils modifieront d'autres montages
assez complexes. Dans certains cas aussi, les compagnons non initiés à un tra¬
vail de retouches et sans compétence pour le faire, vont eux-mêmes s'initier
sur une ligne voisine ou recourir, entre eux, au plus compétent ; peu en référe¬
ront au chef d'équipe ou au contrôleur. De même, on constate très fréquem¬
ment le rejet des modes opératoires définis par les méthodes et imposés par la
hiérarchie.
Dernier comportement constaté, l'appropriation de la gestion technique,
voire humaine, de l'atelier. Un groupe de compagnons, sur la ligne d'usinage,
remettent en cause la rationalité de l'organisation. Ils constatent que des
machines en mauvais état causent des pertes de temps à la production, occa-

tiqué
précautions
celui-ci
savoir
1 . Au
ce! nous
montage
cours
d'usage
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ingénieur
desnous-même
après
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de
et avec
l'usine,
pra¬
les
du

78
La résistance ouvrière à la rationalisation

sionnent des défectuosités dans les pièces produites et provoquent une baisse
de qualité. Ils font remarquer que l'organisation du circuit et du stockage des
pièces est irrationnel provoquant ici des attentes, là des goulets d'étranglement
qui aboutissent à un véritable freinage dans la production. Ils se scandalisent
de ce qu'une machine — c'est la plus moderne, il y a à peine un an qu' « ils »
l'ont installée — est mal réglée, qu'elle « broute », c'est-à-dire se détériore
alors qu'une intervention rapide lui assurerait un meilleur fonctionnement,
donc une longévité plus grande ; ils constatent que le compagnon qui la mène
est un des moins compétents, qu'il est absurde de lui confier la machine la plus
récente qui est aussi la plus moderne et une des plus complexes. Ils s'insurgent
contre le fait que beaucoup de machines sont pratiquement inutilisées (dans la
ligne en question, il y avait dix-sept OS en équipe, une dizaine faisant la jour¬
née, et environ trente-deux machines : au total, quinze machines au repos
durant le temps de travail en équipe, cinq machines au repos durant la jour¬
née : l'atelier tournait à environ 25 % à 30% en dessous de sa capacité maxi¬
male de production), alors que, par ailleurs, la hiérarchie leur demande de
faire des efforts de productivité et de qualité tout à la fois. Notons que la cri¬
tique de la gestion n'est pas le fait de tous les compagnons, contrairement à
celle du temps, de l'espace et de la technique. Ici seuls se manifestent et réagis¬
sent les compagnons que nous avons classés dans la catégorie d'implication
critique, à l'exclusion donc de ceux qui sont en retrait. Ces compagnons ont
une certaine ancienneté, sont de tradition ouvrière depuis une ou plusieurs
générations et se sont donné un projet de mobilité professionnelle dans
l'usine 2. Leur modèle est celui des ouvriers professionnels, et ils conservent un
certain espoir d'y parvenir, c'est-à-dire en fait de sortir de la situation d'OS.
À ce repérage de comportements — appropriation du temps, de l'espace, de
la technique de la gestion — il faudrait ajouter le comportement des compa¬
gnons fabriquant pour eux des objets inutiles, la fameuse « perruque » dont
parle Miklôs Haraszti 3. Ce qui caractérise la perruque, c'est à la fois son inuti¬
lité, sa gratuité et en même temps sa fonction d'affirmation face à l'organisa¬
tion du travail et de lien dans le groupe des compagnons. Les choses produites
ne serviront à rien, ni à l'ouvrier, ni à l'usine (cf. l'énumération de ces pro¬
duits p. 140 : porte-clefs, supports pour pots de fleurs, cendriers, plumiers,
etc.) mais les produire reste le seul moyen d'affirmer sa liberté face à la méca¬
nisation et au pouvoir de la hiérarchie.
L'appropriation telle que nous la définissons est différente du freinage 4
dans la mesure où elle ne vise pas une restriction de la production. Mais il y a
entre les deux comportements une similitude certaine : ils sont une action
volontaire, individuelle ou collective, allant à l'encontre de l'organisation de'

la
synthèse
communication
travail.
« sans-métiers,
2.
3.
4.
Fondation
Cecien
Miklôs
Beaucoup
correspond
date,
Haraszti,
nationale
sans-carrière
d'analyses
au celle
9e congrès
àSalaire
de
unePierre
desont
Sciences
des
rapide
de
aux
été
catégories
sociologie,
Dubois,
publiées
pièces,
etpolitiques,
sans-investissements
de
Seuil,
Les
sur
Uppsala,
R.leEnjeux
Sainsaulieu
Paris,
freinage.
Paris,1978,
des
1977,
coll.
Nous
comportements
doc.
sociaux
dans
Combats,
p. renvoyons
391-92
ronéo.,
L 'Identité
à l'extérieur
;1976.
Groupe
la lelogique
ouvriers
aulecteur
travail,
de
». Sociologie
d'acteurs
àdela
Presses
freinage,
dernière
des
du'
de
Philippe Bernoux

la production et laissant à l'auteur — ou aux auteurs — l'initiative d'une


manière propre de produire. L'individu ou le groupe manifestent à travers le
freinage qu'ils sont capables d'un contrôle sur la production, contrôle que
l'organisation, en particulier l'OST, leur retire. Dans le cas de résistance au
chronométrage, certains auteurs 5 ont pu dire que ce qui est mesuré est sans
doute surtout une résistance ouvrière concrète, c'est-à-dire la capacité d'orga¬
niser soi-même son volume de production. La fonction de l'appropriation
n'apparaît pas aussi clairement utilitaire.

2. Des conflits du travail.

L'analyse des conflits du travail permet de préciser les comportements


ouvriers dans les ateliers mais oblige à les interpréter. Notre hypothèse est
qu'une des dimensions les plus importantes des conflits passés et actuels vient
de leur dimension d'appropriation. Chacun d'eux traduit une volonté d'orga¬
niser et de contrôler la production, de se définir autonome et comme groupe
face à l'organisation, de se faire reconnaître un droit sur l'outil de production.
C'est à l'évidence le cas des grèves spontanées et on l'a constaté récemment
lors de licenciements suivis de grèves généralisées.
Le cas des grèves spontanées. Ce sont des conflits spécifiques à des ateliers,
voire à des équipes de travail, déclenchés sans appui syndical (soit que les com¬
pagnons n'informent pas le syndicat au préalable, soit que celui-ci leur refuse
son appui) et sans préavis déposé à la direction pour le cas où une convention
prévoit cette procédure. Dans chaque situation qui a pu être analysée, le plus
important des motifs de déclenchement était le rejet de l'organisation. Dans
un cas, le conflit est organisé pour protester contre la mauvaise organisation
des fabrications. Les compagnons entendent protester contre un matériel
qu'ils estiment soit désuet (machines anciennes), soit mal entretenu, l'organi¬
sation de la ligne étant jugée détestable par eux. Ils ne déposent de réclamation
ni au chef d'équipe ni auprès du syndicat, mais décident de faire circuler une
liste : sur cette liste chacun est censé écrire toutes les défectuosités de sa
machine. Les observations sont réunies dans un cahier de revendications qui
devra être déposé probablement chez le chef d'atelier. Nous avions interprété
ce comportement comme « une volonté exprimée de modernisation de l'outil
de production » 6. Beaucoup d'enquêtes ont mis l'accent sur ces critiques de
l'organisation de la production dans son aspect technique : les machines mar¬
chent mal, sont mal conçues, il faudrait peu de chose pour les faire marcher,
mais ce peu de chose est détenu par les opérateurs, c'est un de leurs secrets et
ils ne le délivreront pas facilement. Les critiques portent aussi sur l'aspect pro¬
prement organisationnel : les machines sont mal placées les unes par rapport
aux autres, le circuit de circulation mauvais, etc.

de 5.1' automation
Pierre Rolle,et «des
Normes
sociétés
et industrielles,
chronométragesn° 1962,
dans lep. salaire
9-18. au rendement », Cahiers d'étude
6. P. Bernoux, D. Motte, J. Saglio, Trois ateliers d'O. S., Éd. ouvrières, Paris, 1973, p. 140.

80
La résistance ouvrière à la rationalisation

Le ressort principal de ces grèves spontanées semble être une critique de


l'organisation des ateliers, critique qui prend la signification d'une appropria¬
tion de la gestion et du fonctionnement. Les compagnons entendent montrer
que la hiérarchie leur impose une organisation dont ils dénoncent la non-
rationalité technique. Or ils ne peuvent supporter quotidiennement cette
absence de rationalité alors qu'il leur est demandé de faire la preuve d'une
logique de productivité.
Un type d'analyse du même type peut être étendu aux conflits déclenchés
lors de licenciements1. Certaines fermetures d'entreprises se produisent sans
conflits, ou ainnoins sans conflits graves, d'autres au contraire sont accompa¬
gnées de conflits sociaux très durs, le plus souvent avec occupation des locaux.
Pourquoi ces différences ? On peut les expliquer par les rapports de force en
présence, expression qui ne signifie quelque chose que dans la mesure où elle
permet de nommer des acteurs concrets, d'analyser des changements d'objec¬
tif, un renversement d'alliances, une modification permanente d'équilibres.
Mais aucune des variables généralement évoquées à l'appui de l'argument du
rapport de forces : implantation syndicale (les syndicats peuvent être puis¬
sants, voire même très puissants, dans certains cas ; inexistants dans d'autres),
dynamisme de la branche (certaines sont florissantes, d'autres en perte de
vitesse depuis longtemps), taille des entreprises, etc. ne sont pertinentes pour
expliquer le dynamisme du conflit. Nous faisons l'hypothèse que ces relations
sont explicables en termes de représentation : celle que les salariés se font de la
valeur de l'outil de production d'une part et de la densité du lien social d'autre
part. Se définissant comme producteurs, leur résolution dans la lutte vient de
ce qu'ils perçoivent l'ensemble des machines et de l'organisation de la produc¬
tion comme capable de sortir un bon produit : la représentation de la moder¬
nité de l'appareil, de la qualité du produit sont les éléments mobilisateurs.
L'autre élément est l'existence d'un groupe homogène et qui se perçoit comme
une communauté, que cette communauté se fonde sur sa qualification profes¬
sionnelle ou sur d'autres critères raciaux, régionaux, d'âge, sexuels, etc.
Par exemple, dans le cas de conflits célèbres de licenciements, les salariés
ont défendu autant l'outil de production et la communauté de travail que
l'emploi; le slogan « Lip... ou Teppaz, ou Rateau, etc. est viable » n'a pas
seulement une simplification stratégique. Il rend compte de la conviction pro¬
fonde que ce licenciement est un scandale. Fermer l'entreprise est, à leurs
yeux, un non-sens technologique, car c'est briser ou laisser à l'abandon un
outil de production dont les travailleurs estiment qu'il peut très valablement
fonctionner. De plus et bien avant le conflit, les travailleurs avaient un senti¬
ment d'appartenance à une collectivité humaine fortement soudée, par la qua¬
lification professionnelle ou par le sentiment d'appartenance à l'entreprise.
Professionnels et OS se retrouvaient à des degrés divers"dans cette unité. Dans
ces conflits, les travailleurs ont défencju à là fois J' outil dp production et la

ouvrières,
vus
7.par
Cf.laen1976
base
particulier
;»,et Recherches
l'article
D. que
Gones,
économiques
nous Silence
avons tiré
on
et sociales,
de
ferme!
ces analyses
décembre
Les licenciements
; Ph.1978.
Bernoux,
vus« Les
par licenciements
la base, Éd.

81
Philippe Bernoux

communauté de travail fondée sur l'identification à cet outil, beaucoup plus,


nous semble-t-il, que l'emploi.
Les comportements rapportés ci-dessus sont des comportements déjà con¬
nus. Nous en proposons ici une approche différente de celles proposées
jusqu'ici en les reliant par le concept d'appropriation. Reste maintenant à en
trouver les bases théoriques.

H. IDENTITÉ ET COMMUNAUTÉ

Quelle est la signification des comportements observés ? Cette question ren¬


voie à l'analyse des réactions ouvrières et aux multiples raisons invoquées
pour les expliquer. Partons d'un exemple concret fréquemment analysé et
proche de nos observations : celui du freinage.
Que lit-on dans la littérature sociologique classique ? Le freinage a, pour les
ouvriers, la fonction « d'établir un rapport avantageux entre leur travail et
leur rémunération » 8. À cette première fonction, d'autres auteurs ont ajouté
la crainte de la surproduction, celle de l'augmentation des cadences, le rejet
d'un travail jugé inintéressant, la crainte des mutations, l'insécurité indivi¬
duelle, la solidarité de groupe et la résistance à l'autorité, etc. 9.
Tous ces objectifs mis à juste titre en évidence dans la littérature classique
tombent, à nos yeux, sous le reproche de se limiter au domaine de ce qui est
socialement négociable et de ne pas aller, au-delà, à la recherche de la signifi¬
cation. Pourquoi les individus acceptent-ils et les groupes se donnent-ils des
normes, ont-ils ces comportements ? Pour des raisons utilitaires (pression sur
les salaires, protection contre l'autorité, etc.) est-il généralement répondu. Ce
n'est pas évident dans les cas rapportés plus haut. C'est plutôt l'inverse qui
frappe : beaucoup de comportements apparaissent gratuits au regard d'une
prise en compte des objectifs négociables. Remonter la chaîne, bricoler sa
machine ou occuper une usine économiquement en difficulté ne sont pas for¬
cément des comportements rationnels au sens d'une rationalité définie à partir
d'objectifs atteignables concrètement. Peut-être se traduiront-ils un jour dans
ces termes, mais la source de l'action ne paraît pas être là.
Il paraît insuffisant de raisonner en termes d'objectifs négociables, beau¬
coup plus éclairant de le faire en termes de logique d'appropriation. C'est
ainsi que nous nommons la logique explicative des comportements vus plus
haut. Elle permet aux individus et aux groupes de se définir socialement,
d'agir d'abord pour donner un sens à leur présence au travail dans l'entreprise
industrielle, d'obtenir la reconnaissance de soi dans une organisation donnée.
Cette logique ne s'insère pas dans la perspective d'une efficacité immédiate,
ou à moyen terme. Elle paraît être davantage dans la ligne d'une recherche de

trôle
9.
8. des
Pierre
Claude
cadences
Dubois,
Durand,
», op.
Paris,
Claude
cit. Mouton,
Prestat, 1972,
Alfredp.Willener,
226 s. Travail, Salaire et Production, « Le con¬

82
La résistance ouvrière à la rationalisation

sens, aboutissant à la reconnaissance d'une identité. Elle est de signification,


plus que d'efficacité. Ce sens se trouve dans les directions suivantes : le rap¬
port aux objets, l'identité, l'homme producteur, le pouvoir et la propriété.

1. L'appropriation des objets.

Développer à l'égard de la machine sur laquelle on travaille la connaissance


qu'on en a, apprendre à remplacer les outils, à acquérir des tours de main,
pouvoir en changer le rythme de manière frauduleuse et souvent sans que cela
corresponde à un besoin réel, tout cet ensemble de comportements doit être
interprété sans doute d'abord comme un rapport d'appropriation à la
machine. Nos camarades de travail se comportaient comme s'ils cherchaient à
se définir dans un rapport de possession de l'objet matériel sur lequel ils exer¬
çaient une activité de producteur.
Beaucoup de littérature, souvent de grande qualité, a été consacrée à décrire
l'attachement de l'homme, de l'ouvrier, à la machine qu'il sert 10. De ce lien
réel, les descriptions ont retenu l'aspect affectif et émotionnel ; elles ont insisté
sur la rupture qui se produisait lorsque l'évolution technologique et les con¬
traintes économiques faisaient disparaître les machines. Il est possible d'aller.
plus loin. Il nous a semblé comprendre que la personnalité de l'ouvrier se
construisait dans un rapport de possession (qui n'est pas forcément de pro¬
priété) à sa machine. Il n'est pas possible de travailler sur une machine, aussi
simple en soit le maniement, sans chercher à développer à son égard certaines
connaissances techniques et à revendiquer le droit de ne pas être muté en per:
manence de machine à machine, sauf à manifester un comportement «le
retrait. En dehors de ce cas, les compagnons se comportaient comme si la
machine leur appartenait. On ne voit pas comment interpréter ce comporte¬
ment sans en référer à la constitution de la personnalité du travailleur et à
l'existence et à la cohésion du groupe de travail. Le rapport à l'objet — ici
l'outil de production — est un des éléments constitutifs du groupe de travail.
Celui-ci se structure par la sociabilité active, pour reprendre une catégorie de
G. Gurvitch. Il le fait concrètement dans l'exécution d'un travail, c'est-à-dire
dans l'application de l'activité du travailleur et du groupe de travail au fonc¬
tionnement des machines, à la production, etc. Les exemples cités plus haut
ont montré que cette application se fait dans une logique d'appropriation.
Celle-ci est donc nécessaire à la constitution du groupe de travail, qui sera
d'autant plus structuré qu'il se sera davantage approprié les outils de produc¬
tion. Ce thème de l'appropriation de l'objet, nécessaire à la constitution de la
personnalité du travailleur et du groupe de travail, renvoie à celui de l'identité.

10. On pense, bien sûr, à l'attachement de Lautier et de Pecqueux à la Lison, la locomotive


décrite
dans l'Etabli
par Zola
de R.dans
Linhart,
la Bêteéd.humaine.
de Minuit,
Mais
Paris,
aussi,
ch. plus
7. Mais
près sur
de ce
nous,
thème
à laderéaction
la défense
de de
Demarcy
la per¬
sonnalité par l'appropriation des objets, nous n'avons guère trouvé de références bibliogra¬
phiques.

83
Philippe Bernoux

2. L'affirmation de l'identité.

La fonction de la logique d'appropriation est aussi la volonté de se définir


comme groupe face aux autres groupes, et en particulier, face à l'univers du.
travail d'une part, de la société hors travail de l'autre. Nous ferons ici appel à
deux systèmes explicatifs : celui qui part d'un constat plus psychologique ou
psycho-sociologique, celui qui se réfère davantage à la classe ouvrière définie à
partir de sa fonction de production.
Renaud Sainsaulieu 1 1 cherche à « explorer les processus de la constitution'
des logiques d'acteurs au travail ». Pour y parvenir, il s'appuie sur « une pro¬
blématique » sociale des moyens d'accès à la reconnaissance de soi dans les
rapports de travail » et aussi « sur une problématique plus psychologique de
mise en cause des identités individuelles par les contraintes sociales ». Si nous
appliquons ce double modèle à notre concept de l'appropriation, nous dirons
que sa fonction, pour le domaine que nous analysons dans ce paragraphe, est
de constitution de la personnalité individuelle à travers les rapports au groupe
des pairs et aux contraintes de l'organisation. Or, le groupe OS est, dans la
perspective du même auteur, un groupe à modèle de sociabilité très fusionnel.
On y appréhende le groupe des égaux d'une manière très affective, cherchant à
éliminer toute autre différence, avec une vie grégaire fortement soudée. Dans
cette perspective, se définir un temps, un espace, une gestion, etc., c'est se
définir un domaine où s'épanouissent des liens interpersonnels, domaine
défendu d'autant plus fortement que ce besoin du lien est le plus fort. N'ayant
pas d'autre principe de résistance que leur nombre et leur masse dans une
organisation où leurs capacités techniques ne sont pas monnayables 12 ,
l'appropriation du travail devient le seul principe capable d'exprimer le fort
besoin de solidarité du groupe. À travers la fusion sociale s'exprime la recon¬
naissance de l'identité.
Bien plus, les travaux des cliniciens 13 ont montré, de manière convaincante,
qu'une certaine impuissance sociale mène, ou peut mener, à la perte d'iden¬
tité. Dans la situation de dévalorisation sociale où ils sont, les OS réagissent en
tentant de se doter d'un univers qu'ils contrôlent et où ils affirment une per¬
sonnalité collective, seul moyen de survie individuelle. Bien mieux, le conflit
aurait alors cette fonction d'accès à l'identité. Ce phénomène a été observé
dans des cas cliniques d'abattement psychotique dû à un vide social caractérisé


prise.
de
moins
camps
son11.
12.
13.
résistance.
ceux
environnement.
Et
Renaud
Il
Nous
une
dequi
cette
enconcentration
référence
est
étaient
pensons
re-création
Cf.
Sainsaulieu,
autrement
B.capables
Seuls
pour
Bettelheim,
en :particulier
n'était
destruction
survivaient
les
pour
L'Identité
de
O.S.
les
possible
seLerecréer
ouvriers
àCœur
—l'analyse
de
auet
qu'avec
latravail,
les
un
conscient,
personnalité
professionnels,
témoignages
univers
deune
op.
B. relation
cil.,
Bettelheim
tr.
physique
de
fse,
ch.
des
l'individu
bien
àLaffônt,
8,d'autres
rescapés
oup.
sur
entendu,
mental
302-343.
lapar
1972.
vivant
sont
perte
incapacité
qui
sur
formels
d'identité
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demeurent
mêmesur
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processus
dominer
dans
ceavaient
néan¬
point
les

84
4'
La résistance ouvrière à la rationalisation

par l'absence de réalisation personnelle et donc d'échanges affectifs. La guéri-


son (à l'hôpital, du moins) a été obtenue par un traitement de réapprentissage
du conflit et de l'opposition en groupe l4. Nous pensons avoir observé cette
fonction du conflit au cas de grèves spontanées, localisées et sans préavis.
Les deux paragraphes précédents, appropriation des objets et affirmation
de l'identité, permettent de comprendre une des principales fonctions de
l'appropriation. Dans la mesure où l'individu et la communauté s'approprient
les outils de production, c'est cette appropriation qui va lier la communauté.
Celle-ci défend les objets de travail, parce que sa relation à ces objets la fait
exister. C'est à la fois une perspective psychologique d'identification et une
perspective sociologique de constitution du groupe.

3. L'appropriation, enjeu du pouvoir.

Le groupe s'insère aussi dans une organisation. La perspective de la sociolo¬


gie des organisations retient la stratégie mise en œuvre dans la logique
d'acteurs. Les objectifs des acteurs se réalisant — partiellement — à travers
ceux de l'organisation, il y a interaction dans une structure organisationnelle
« orientée vers l'accomplissement d'un objectif en commun 15 ». Dans ce cas,
l'organisation est plutôt un « cadre d'action collective 16 ». Il n'y a pas d'uni¬
cité des objectifs ; chacun — individu et groupe — hiérarchise ceux de l'orga¬
nisation et ajuste son action en conséquence. Les acteurs se constituent dans
des alliances autour d'objectifs communs, et se définissent donc par ces objec¬
tifs. Dans ce schéma, l'intérêt commun d'un groupe suffit à le définir, et cet
intérêt se traduit toujours dans une compétition pour le pouvoir.
L'organisation est, en effet, amenée à définir une règle du jeu générale que
chacun s'efforce de modifier à son profit. Les modifications se font, ou cher¬
chent à se faire, dans les secteurs où l'action est moins prévisible que dans
d'autres, sur les procédés plus ou moins faciles à maîtriser, bref, dans les
zones d'incertitude organisationnelles. C'est autour d'elles que se critallisent
surtout les conflits de pouvoir, et le pouvoir d'un individu ou d'un groupe
dépend, selon la thèse de l'analyse organisationnelle, de ce que la zone d'incer¬
titude contrôlée par lui est plus cruciale pour la réussite de l'organisation.
Ce schéma désormais classique permet de comprendre, nous semble-t-il,
une stratégie d'acteurs engagés dans une véritable compétition pour le con¬
trôle du secteur où ils interagissent, et définis par cette compétition.
Il se fonde sur l'hypothèse que l'intérêt commun du pouvoir suffit à consti¬
tuer un groupe. Il semble toutefois qu'il puisse exister des situations où le pou¬
voir ne se réduise pas à imposer sa stratégie à un groupe rival ou à réduire la
marge de liberté de celui-ci. Les comportements d'appropriation n'ont pas
tant pour fonction de réduire le pouvoir des autres (maîtrise, bureau des

14. M.
15.
16. P. Friedberg,
E. Maucorps,
Crozier, E.in
LeFriedberg,
Pour,
Vide social,
« L'analyse
L'Acteur
Paris sociologique
CNRS,
et le Système,
1965,des
cité
Seuil,
organisations
par 1977,
R. Sainsaulieu,
p. 81.
», n° 28,op.p. cit.
41.

85
Philippe Bernoux

méthodes, etc.) que de permettre au groupe de se créer sa propre identité. Ils


lui permettent d'affirmer son existence et, par là, de se donner une assurance
raisonnable de durer. Les individus se donnant ainsi des preuves concrètes de
leur existence créent leur groupe ; et ceci ne se réalise pas à travers la revendi¬
cation d'un salaire, ou la protection contre un groupe extérieur ou, en général,
la définition d'objectifs propres, mais à travers le fait de se donner quelque
chose dont on est le maître et qui vous fait exister.
La signification de l'appropriation est sans doute de permettre le passage de
l'individu au groupe dans le cas où ce passage n'est pas rendu visible par la
détention commune d'un élément de reconnaissance sociale : savoir, expertise,
connaissance symbolique, etc. Dans l'organisation, l'appropriation manifeste
bien un pouvoir, mais qui ne correspond pas exactement aux quatre grandes
sources de pouvoir recensées par Crozier et Friedberg 17 : il ne correspond
absolument ni à celui de l'expert, ni à celui des relations avec l'environnement,
ni à celui de la maîtrise des communications, ni à celui des régies organisation-
nelles générales. Agir pour se définir comme groupe est antérieur à ce jeu de
pouvoir à propos des grandes sources d'incertitude. Sans doute, le groupe une
fois constitué agira-t-il dans ces zones de pouvoir. Mais pour marchander, il
faut exister.
Tenter, par exemple de réorganiser le temps en « bourrant » à certaines
heures pour avoir du temps libre par la suite, ce n'est pas chercher à contrôler
une zone d'incertitude particulièrement pertinente pour l'organisation, c'est
simplement se donner un pouvoir sur soi et qui rende autonome face au poids
de l'organisation.
Prenons un autre exemple : la mise en place, par une direction, de nouvelles
formes d'organisation du travail, les groupes autonomes. On voit bien, à tra¬
vers les concepts de l'analyse des organisations, comment un conflit de pou¬
voir peut se développer — et se développe effectivement — entre le chef et les
agents des services des méthodes d'une part, le chef et les agents de maîtrise
des ateliers de fabrication de l'autre. Les premiers craignent de perdre leur
capacité d'organisation des ateliers, les seconds cherchent à en reconquérir
une partie. La zone d'incertitude est cette nouvelle organisation des ateliers,
l'ancienne étant mise en question par des comportements sociaux (absen¬
téisme, conflits sociaux, mauvaise qualité, lourdeur des procédures). L'enjeu
est cette perte ou ce gain de pouvoir et de prestige de la part de ces cadres,
agents de maîtrise et techniciens. Qu'en est-il pour les exécutants ? Ils vont
chercher à gagner une certaine capacité d'organisation de leur travail. En ce
sens, leur comportement traduit l'intérêt qu'ils trouvent à détenir plus de déci¬
sions dans leur travail et il s'agit bien d'une recherche de pouvoir pour le
groupe. Mais ce type de pouvoir n'est pas comparable au précédent. Le pre¬
mier est fondé sur la compétition pour un objet à conquérir, le second cherche
à élargir une zone de sécurité et d'autonomie du groupe. À travers l'appro¬
priation
sance de des
son objets,
identité.sa fonction est de définition du groupe et de reconnais¬

17. Ibid., p. 71 s.

86
La résistance ouvrière à la rationalisation

4. Une rationalité de producteurs.

La rationalité du travail de l'ouvrier qualifié ou non qualifié est celle de


l'univers de la production. Les OS se définissent d'abord comme producteurs
et se réfèrent à une rationalité de ce type. Ils vont donc être très attentifs à tout
le domaine de la production, en particulier dans un système taylorisé. Ils vont
aussi opposer une logique de la production à toutes les logiques gestionnaires
des directions. L'appropriation est une manière d'affirmer et cette capacité
technique, voire organisationnelle, et cette logique de producteur.
Si beaucoup d'analyses ont montré les dysfonctions du système taylorien,
peu ont insisté sur le fait qu'il est un schéma théorique et qu'il ne peut fonc¬
tionner réellement sans appel permanent à la bonne volonté des exécutants"8..
Tout responsable de production comme tout observateur sait fort bien que les
ouvriers spécialisés connaissent un ensemble de tours de main, d'astuces tech¬
niques, qui permettent aux machines de tourner avec le moins d'aléas pos¬
sible. La preuve en est, a contrario, les cas où ils ont noté l'absence de bonne
volonté : elle aboutit à un sabotage délibéré.
L'appropriation permet un contrôle technique et organisationnel qui a pour
résultat une plus grande efficacité, car elle fait appel à des connaissances tech¬
niques et une capacité organisationnelle que le modèle taylorien interdit for¬
mellement, mais qu'il ne peut pas ne pas utiliser. Il se contredit et les OS sont
au centre de cette contradiction. Les cas analysés par nous sont ceux d'organi¬
sations de production où la division du travail est très poussée, la reconnais¬
sance d'une autonomie de décision aux ouvriers non qualifiés très faible mais
tolérée pour les problèmes techniques, nulle et combattue pour les problèmes
gestionnaires. Dans le cas du changement organisationnel (passage en groupes
semi-autonomes), cette autonomie a été partiellement restituée pour ces
domaines. Dans ces différentes situations, il existe, chez les ouvriers, un
savoir-faire technique et une capacité de gestion de la production non recon¬
nus par l'organisation formelle, mais utilisés informellement par elle pour
faire tourner l'atelier ou la ligne. L'un est de type individuel — le savoir faire
est exercé par chaque compagnon personnellement — le second de type collec¬
tif : aller finir sa journée de travail sur une autre machine ou se faire affecter à
un poste de travail sont des comportements individuels mais qui ne peuvent
s'exercer qu'après accord des autres compagnons.
De plus, l'organisation laisse les compagnons sans grand espoir de promo¬
tion et dans une situation de dévalorisation sociale appelée « sentiment de
déchéance » dans une des enquêtes. La catégorie d'OS n'est guère valorisée

risme
est
monographies,
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d'améliorer
18.
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du
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lemanière
ou
taylo¬
desà

87
Philippe Bernoux

dans l'entreprise, et les compagnons se savent au bas de l'échelle socio¬


professionnelle (il y a bien les manœuvres en dessous, mais ils sont considérés
comme proches des OS et leur sort est vécu comme lié au leur). L'arrivée des
travailleurs étrangers dans un cas, les menaces sur l'emploi dans l'autre (où
les OS savent qu'il seront les premiers licenciés) leur apparaissent comme un
des signes de cette déchéance.
Dans l'organisation, ils n'ont d'autre principe de résistance que leur
nombre et donc leur masse : leurs capacités techniques n'y sont pas mon¬
nayables et leurs capacités gestionnaires non exploitables en dehors de la ligne
où elles s'expriment. Ce principe de résistance s'appuie sur la détention d'une
forme de rationalité qui concourt à la rationalité organisationnelle, que pré¬
tend monopoliser le pouvoir. Celui-ci est alors accusé d'illégitimé dans son
exercice concret. La contestation de l'autorité se fait en s'attaquant à l'irratio¬
nalité des décisions, à l'absurdité des ordres donnés. Les OS affirment, dans
leurs propos comme dans leurs comportements, détenir une part de rationa¬
lité, part qui leur est niée dans le système qu'ils subissent. La perception de la
rationalité ou de l'irrationalité de l'organisation de la production devient un
élément fondamental de leur logique d'action.
Dans le même temps, la légitimation sociale et la reconnaissance indivi¬
duelle émanant de la fonction de production, celle-ci exclut d'autres fonctions
de l'entreprise, en particulier les fonctions de type gestionnaire. Lorsque
les OS de Berliet disent : « Ici, c'est le bordel ! 19 », ils ne font pas que consta¬
ter un mauvais fonctionnement de l'outil de production. Ils rejettent aussi
toute autre forme de rationalité que celle de la production proprement dite.
De même les conflits sociaux de défense de l'emploi s'argumentent-ils d'une
défense de l'outil de production, ce qui leur donne une force de rassemble¬
ment et de conviction puissante, puisqu'à travers la perte de l'outil c'est la
logique d'action de la communauté de travail qui est mise en cause.

5. Appropriation ou propriété du travail.

La logique de l'appropriation, constituant les producteurs comme groupe


dans l'entreprise, tend à définir des pratiques collectives. Les résistances à la
hiérarchie permettent de créer un domaine où s'affirment l'identité indivi¬
duelle et la reconnaissance sociale.
Cette reconnaissance va-t-elle jusqu'à la recherche d'un droit du travail, ou
au moins d'une reconnaissance plus ou moins conventionnelle des pratiques et
des coutumes ? On sait que l'école du Wisconsin 20, dans une démarche de type

États-Unis
teur
mons
remarquable
20.
19.deetNous
Trois
thèse
S. :Perlman.
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126.
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l'école
thèses
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relations
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Wisconsin
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l'écoleprofessionnelles
février
dusont
Wisconsin,
1975,
J. R. Com¬
direc¬
à la
aux

88
La résistance ouvrière à la rationalisation

institutionnaliste, tend à montrer que les relations professionnelles sont « le


processus par lequel les organisations ouvrières tentent de faire reconnaître
leurs propres habitudes collectives par le système juridique en place21 ». Une
des idées-force de S. Perlman est celle de job consciousness (conscience axée
sur l'emploi) selon laquelle « le travailleur est animé par le sentiment de déte¬
nir un droit de propriété sur son emploi et un certain nombre de droits asso¬
ciés (...). La job consciousness désigne donc la volonté de l'ouvrier de faire
reconnaître son droit de propriété sur l'emploi occupé21 ».
Les objectifs ouvriers peuvent être analysés dans cette perspective où le
fait est constitutif du droit. Prenons l'exemple du licenciement : selon Perl¬
man, la résistance au licenciement serait due au fait que, dans l'acte de licen¬
cier, le patron ne respecte pas les coutumes ouvrières, par exemple celles du
« senority rule » (avantageant les plus âgés). Dans la perspective de l'appro¬
priation, le licenciement est une destruction du groupe de production, groupe
qui permet à chaque producteur de se définir ; la reconnaissance sociale est en
cause ici, elle passe par la défense du groupe de travail. Le concept de « cou¬
tume ouvrière » est donc proche de celui de lien social : l'un et l'autre sont
porteurs d'une définition juridique. Mais la notion de propriété a fait l'objet
de recherches juridiques, beaucoup plus que d'approches sociologiques. C'est
sans doute mettre la charrue avant les bœufs : la propriété individuelle traduit
un mode d'identification à soi qui n'a guère été étudié et que le concept
d'appropriation permet de cerner dans le cas de l'entreprise industrielle.

CONCLUSION

Cette dernière remarque nous permet de conclure sur la portée du concept


d'appropriation. Il peut permettre d'abord d'éclairer le débat actuel sur
l'autogestion. Si l'enjeu de la gestion d'un atelier ou d'une entreprise est
l'identité sociale de ceux qui la composent, on comprend l'importance de
l'autogestion et la référence permanente du monde ouvrier à ce thème. La
signification de l'appropriation est d'en préciser les limites et les ambiguïtés :
la défense de l'outil de production s'accompagne de questions sur la gestion.
L'autogestion de l'entreprise industrielle met aussi en cause l'idéologie du tra¬
vail dans notre société. Ainsi les travailleurs de Lip constataient-ils à l'époque
du redémarrage Neuschwander, qu'ils s'étaient battus « comme des fous »
pour reprendre le travail mais que, maintenant, il s'y emm... On ne saurait
mieux dire la force du lien social qui s'exprime dans la pauvreté du contenu du
travail, autour duquel tourne une grande part du débat autogestionnaire, et
que le concept d'appropriation permet de relier.
Il éclaire aussi la notion d'aliénation. Marx lui-même emploie le terme

21. Ch. Morel, op. cit., p. 4, 5 et 6.

89,
Philippe Bernoux

d'appropriation (Aneignung) dans les manuscrits de 1844, dans un sens


proche de celui d'aliénation, mais qui reste un peu flou. Pour lui, la notion
d'aliénation est d'essence philosophique : c'est la perte du travailleur dans son
produit ou sa réalisation après l'abolition de la propriété privée dans le com¬
munisme. L'appropriation est un concept beaucoup plus concret : les travail¬
leurs se constituent comme individus et comme groupes dans leur rapport à la
machine, dans une relation d'identification. Ce sont les choses qui leur per¬
mettent d'exister. Que cette existence puisse être considérée comme aliénée est
un problème qui part de présupposés fort différents : l'appropriation aide à
préciser cette différence.
PHILIPPE BERNOUX
Groupe lyonnais de Sociologie industrielle
Institut national des Sciences appliquées de Lyon