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Le darwinisme tient-il

debout ? Une revue critique


par David L. ESPESSET
16 juin 2021 0 Par BIBLE & SCIENCE DIFFUSION

B&SD : Nous sommes heureux de présenter ci-dessous une


revue critique approfondie du livre Le darwinisme tient-il
debout ? d’Arthur Demongeot par David L. ESPESSET,
chercheur indépendant, qui n’est pas chrétien, mais se
définit comme sans confession religieuse, ce qui rend sa
recension d’autant plus intéressante. C’est avec la marque
d’une profonde reconnaissance que nous saluons son
travail d’analyse qui est remarquable en tous points de vue.
Remarquable d’abord par l’esprit qui le sous-tend : la
recherche de la vérité et le désir de dialogue et de débat qui
ont amené l’auteur à se pencher, avec une rare ouverture
d’esprit, une grande honnêteté intellectuelle et avec
objectivité, sur des thèses non darwiniennes et mises au
rebut par l’établissement scientifique sous l’appellation de
“créationnisme”, mot agité comme un épouvantail pour
étiqueter comme non scientifique toute explication de
l’origine et de la complexité du vivant faisant intervenir une
création intelligente et intentionnelle au lieu du couple
darwinien mutations aléatoires / sélection naturelle. En
France tout particulièrement, extrêmement rares sont les
scientifiques qui font preuve d’un tel esprit bienveillant,
ouvert à la discussion et non dogmatique, et critique vis-à-
vis des dogmes établis, alors qu’une telle disposition devrait
caractériser l’entreprise scientifique tout entière et les
scientifiques eux-mêmes. En conséquence, l’hypothèse
même de la création a été mise à l’index, et ses défenseurs
persécutés dans le monde scientifique, médiatique et
politique, brûlés vifs sur le bûcher de l’orthodoxie du jour.
David ESPESSET, en acceptant d’examiner l’hypothèse de la
création divine et, par conséquent, les failles du
darwinisme et les limites de la science, montre qu’il existe
encore des hommes à la fois courageux, vertueux et ayant
une raison droite qui ne veulent pas se laisser brider ni
intimider par les pressions idéologiques et socioculturelles
en place qui écrasent le sujet sous une omerta suffocante.
Sa volonté de dialogue ouvre la voie à un échange fructueux
entre scientifiques animés de convictions différentes, et à
une discussion ouverte, publique, utile et hautement
nécessaire sur l’évolution et la création. Ce travail de
recension est remarquable ensuite parce qu’il témoigne
d’une prise de recul, elle aussi très rare, face à l’approche
trop monolithique et monopolistique de la science telle
qu’elle est pratiquée par la communauté scientifique et
présentée au public non initié. Ce recul permet à l’auteur
d’inclure dans sa réflexion des références inhabituelles
comme Rupert Sheldrake, et de présenter une synthèse
passionnante des diverses voies disponibles. Certes, nous
ne partageons pas un certain nombre de ses idées sur la foi
chrétienne et les options d’interprétation du Texte sacré
qu’il suggère, ni son verdict sur les thèses relevant du
dessein intelligent, – le site B&SD présente beaucoup de
ressources et d’arguments en faveur de la création et de la
compréhension traditionnelle de la Genèse -, mais pour
l’heure nous voulons nous attacher davantage à l’apport
considérable de l’auteur dans sa mise en lumière du
scientisme et des failles énormes du darwinisme, choses
qui sont encore inconnues du public.

Par David L. ESPESSET

Le darwinisme tient-il debout ? Arthur


Demongeot
Références de l’ouvrage :

Titre complet : Le darwinisme tient-il debout ? Synthèse scientifique et


philosophique sur la controverse évolutionnisme / Création » ; 2019.

Auteur : Arthur Demongeot, Docteur en biologie.

Éditeur : Édition des Cimes, Paris ; Collection « Sophia ».

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INTRODUCTION
En écrivant une critique constructive et compréhensive d’un livre qui
défend les thèses créationnistes, je m’expose à une vindicte de la part de
nombreux auteurs scientifiques conventionnels. J’assume pleinement le
fait d’avoir lu cet ouvrage in extenso, de l’avoir trouvé intéressant, souvent
passionnant, quelques fois déroutant. Sans pour autant me mener à
adhérer aux thèses créationnistes ni à renier ma formation scientifique,
une telle publication présente toutefois pour moi le mérite de jeter un
sérieux doute quant aux conclusions généralement acceptées par la
science orthodoxe et une partie importante du grand public.

Ce livre s’attaque en effet à un sujet extrêmement délicat : la controverse


entre évolutionnisme et créationnisme, et plus précisément entre
darwinisme et créationnisme – en défendant le point de vue créationniste.
Dans un état d’esprit ouvert et apaisé – à l’opposé de bien des « ultra-
darwinistes »[1] –, Arthur Demongeot présente les arguments scientifiques
d’une part, créationnistes d’autre part, afin d’établir une mise en parallèle
et une comparaison.

Trop souvent, les objections anticréationnistes (ou prétendues telles[2])


sont formulées avec dédain et mauvaise foi, leurs auteurs, qui souvent tout
simplement ignorent les thèses créationnistes, se contentant fréquemment
d’avancer des arguments scientifiques que, justement, les créationnistes
réfutent. On pourra toujours dénoncer l’aveuglement intellectuel des
premiers ou le dogmatisme des seconds (ou vice-versa.) Je note que si les
scientifiques étaient si sûrs de leurs conclusions, les « attaques »
créationnistes devraient tout simplement être considérées comme nulles et
non avenues et, en conséquence, rester lettre morte.
Globalement, cet ouvrage, bien construit, apporte des arguments
intéressants en faveur de la thèse créationniste. Je précise que je ne
soutiens pas le créationnisme et que je ne suis pas forcément d’accord
avec cette explication du monde, mais la rhétorique proposée me semble
acceptable dans une conception « ouverte » des choses ; d’un point de
vue strictement scientifique, si la prise de position antidarwinienne me
semble très pertinente, en revanche, certains points sont très contestables.
En effet, l’essentiel de l’argumentaire de Demongeot se résume comme
suit : comme le darwinisme, pétri de contradictions, d’incohérences, de
considérations métaphysiques et idéologiques (ce qui est inacceptable
pour une théorie scientifique), doit être rejeté (et certaines de ces
remarques sont très justes), alors la théorie créationniste est forcément
vraie – conclusion hâtive et difficilement acceptable en l’état.

En ce qui concerne les objections antidarwinistes, Demongeot a


clairement réalisé un profond travail de lecture et de réflexion critique, car
les arguments qu’il apporte se recoupent avec, ou sont basés sur, un
certain nombre de livres écrits ces dernières années et qui remettent en
cause le darwinisme de façon insistante. Cet ouvrage pourrait s’intituler
« Manuel d’antidarwinisme scientifique et philosophique ».

Bien que n’étant pas spécialiste du domaine, je constate qu’un certain


nombre d’idées développées par Demongeot sur la foi sont des plus
intéressantes, et devraient être prises en compte par nombre de
personnes pour éviter les dénigrements inopportuns et expéditifs.

L’analyse de « l’aspect idéologique de la controverse » (Troisième partie


du livre) est particulièrement pertinente.

La dernière partie, « Libérer la Science », également très convaincante,


est à rapprocher du travail exposé par Rupert
Sheldrake dans Réenchanter la science[3]. En particulier, la réforme de
l’enseignement que propose l’auteur, véritablement révolutionnaire, est
extrêmement stimulante, mais bien utopique, il faut le reconnaître, vu la
conception étriquée et réductionniste de la transmission du savoir en
France.

L’ARGUMENTAIRE
ANTIDARWINIEN
L’argumentaire antidarwinien de Demongeot est à rapprocher de mon
article « L’évolution biologique : vers une nouvelle synthèse conceptuelle
étendue pour le XXe siècle[4] ». Il peut être résumé par les quelques points
suivants :

 Le darwinisme n’est pas une théorie scientifique, mais est maintenu


comme telle de façon artificielle et dogmatique[5].

 Cette théorie est basée sur un certain nombre de considérations


philosophiques, métaphysiques, voire idéologiques[6].

 La vision darwinienne du monde est à l’origine d’un


véritable endoctrinement, voire d’un aveuglement intellectuel, que
ce soit au sein de la communauté scientifique ou auprès du grand
public[7] : le monde vivant peut (presque) entièrement être expliqué
par l’occurrence de mutations ponctuelles aléatoires à l’origine
d’une variabilité (polymorphisme) qui est « triée » par l’action de la
sélection naturelle. Dans cette perspective, toute l’évolution se
résumerait à une question d’adaptation (programme dit
« adaptationniste », pourtant critiqué par de nombreux
darwinistes[8].)

 La prétendue puissance novatrice de la « sélection naturelle


cumulative »[9] est une pure croyance qui relève plus de la pensée
magique que du mécanisme prouvé et vérifié : il n’existe en
fait aucune preuve empirique véritable que l’histoire du vivant et son
évolution sont bien dues à cette action[10].

 Cet endoctrinement est à l’origine de la mise en place d’une


véritable censure inquisitrice laïque, qui permet à la théorie
darwinienne de jouir d’une immunité intellectuelle telle qu’il est
virtuellement interdit de la critiquer (sous peine de se retrouver
banni de la communauté scientifique)[11] : ainsi, il est extrêmement
difficile aux auteurs contestataires de pouvoir publier leurs idées – à
l’opposé d’une vision démocratique de la science (oxymore.)

L’ARGUMENTAIRE
CRÉATIONNISTE
Un premier obstacle à franchir est la notion de « science créationniste ».
En effet, pour beaucoup de scientifiques, cette expression n’a pas de sens
puisque la science ne peut prendre en compte les entités non matérielles
quelles qu’elles soient. Ceci dit, je suis personnellement tout-à-fait prêt à
accepter l’idée que des chercheurs travaillent à la fois sur des résultats
scientifiques et des considérations religieuses, dans le but de concilier les
deux : à ce titre, ce sont bien des « scientifiques créationnistes ».
Impossibilité épistémologique, réagiront certains, voire corruption du
processus de recherche scientifique. Pourquoi ne pas essayer d’aller plus
loin ? D’étudier ce que les créationnistes ont à dire – en évitant un rejet
péremptoire et immédiat[12] ?

Il est clair qu’à l’instar de l’évolutionnisme l’argumentaire créationniste


présente un certain nombre de failles, et que l’enthousiasme de
Demongeot le conduit parfois à conclure trop vite. Toutefois, l’état d’esprit
de l’auteur présente l’avantage d’être particulièrement honnête,
notamment lorsqu’il reconnaît que l’hypothèse d’une intervention divine
n’est pas prouvée (p. 387.)

Les controverses scientifiques


Le texte de Demongeot fait montre d’une grande lucidité quant aux limites
de la science. L’auteur cite de nombreuses controverses scientifiques sur
les points suivants :

 Le nominalisme qui affirme, par exemple, que les espèces


n’existeraient pas dans la nature et ne seraient que des
constructions intellectuelles reposant sur des conventions de
langage (rejet de l’essentialisme) : il en résulte, indirectement, un
flou très important quant à la définition d’une espèce biologique,
concept pourtant central du darwinisme.

 Les ancêtres communs postulés par la théorie seraient


purement imaginaires, ce qui explique, logiquement, leur absence
du registre fossile (le fait qu’ils soient hypothétiques ne devrait pas
empêcher d’en retrouver au moins un certain nombre.)

 Le fait que toutes les formes de vie actuelles dériveraient d’un


dernier ancêtre commun unique hypothétique (LUCA) est remis en
cause : en fait, il y aurait plusieurs ancêtres (voir l’idée que l’« arbre
de la vie » aurait plutôt la forme d’un rhizome[13], par exemple.)

 Le fait que les êtres vivants auraient contenu, depuis très longtemps,
certaines potentialités génétiques pouvant fournir de nombreuses
combinaisons de caractères, concept à rapprocher de la notion
d’inhérence développée par Simon Conway Morris[14].

 L’idée d’une évolution ciblée (p. 126), téléologique, orientée vers un


but, dirigée par des causes finales, est très généralement
violemment rejetée par la vision darwinienne ; toutefois, un certain
nombre d’auteurs remettent en cause cette vision en prônant une
dimension téléologique du processus évolutif (la sélection naturelle
serait, dans cette optique, « naturellement » téléologique[15]), voire
du vivant lui-même[16].

 La défense d’une vision organismique du vivant, à l’opposé de


l’extrême réductionnisme de la biologie en général et du darwinisme
en particulier (p. 132 ; la vision la plus réductionniste est celle de
Richard Dawkins[17] et des gènes « égoïstes », mais Momme von
Sydow s’emploie à démonter cette conception des choses[18].)

 La remise en cause de certains préceptes couramment acceptés en


sciences géologiques, tels que le mal nommé actualisme (traduction
littérale du mot anglais, ce qui n’a pas de sens puisque « actual »
signifie « réel » et non pas « actuel ») en faveur
du catastrophisme (curieusement rejeté[19] alors que l’histoire du
vivant est émaillée d’un certain nombre d’épisodes appelés « crises
biologiques » dont certaines sont « majeures ») et une
réinterprétation originale et quelque peu dérangeante de l’aspect
lacunaire du registre fossile.

 En opposition avec les durées extrêmement longues habituellement


avancées par rapport aux temps géologiques, l’auteur propose une
vision saisissante et bien plus rapide des événements
géodynamiques externes (dépôts de strates sédimentaires,
fossilisation ; pp. 102-108) qui rappelle les controverses mises en
évidence par Richard Milton[20] au sujet des méthodes de datations
dites « absolues » : ainsi, l’histoire géologique (et, par conséquent,
biologique), au lieu de s’étaler sur des milliards d’années, se
réduirait à des périodes sensiblement plus courtes, se chiffrant
« seulement » en centaines de millions d’années[21] (en revanche,
l’idée que ces durées pourraient n’être que de quelques jours me
paraît beaucoup plus difficilement acceptable – le remplissage de la
Méditerranée il y a 5,3 millions d’années aurait pris deux ans, et
celui de la Manche, il y a quelques centaines de milliers d’années,
seulement quelques mois, ce qui est déjà très court.) Ainsi, l’histoire
du vivant aurait été notablement plus courte que dans la vision
standard, en opposition avec les durées extrêmement longues
nécessaires à l’évolution graduelle darwinienne (pp. 144-148.)

 L’idée que le processus évolutif serait bien plus limité que perçu
dans les milieux évolutionnistes semble évidente. Notamment,
l’évolution se ferait sous l’emprise de contraintes de tous ordres
(physico-chimiques, embryologiques, phylogénétiques, etc.[22]), ce
qui « empêcherait » l’apparition de très nombreux phénotypes dits
« interdits » car impossibles à réaliser (à ne pas confondre avec des
phénotypes tout simplement absents).

 L’étonnante stabilité des espèces[23] (pp. 166-168), en relation avec


l’idée que la sélection naturelle ne saurait être un processus évolutif
novateur, incapable de mener à l’apparition de nouveaux organes.

 L’inadéquation entre le registre fossile (à la fois très incomplet et


témoignant de la stabilité des espèces fossiles), les prédictions
évolutionnistes darwiniennes et la reconstitution de l’histoire de la
vie (pp. 168-172.)

 L’existence d’espèces n’ayant pratiquement pas évolué (au moins


dans leur phénotype extérieur) depuis des dizaines, voire des
centaines de millions d’années (pp. 172-175), amenant à se
réinterroger sur la notion de « fossile vivant ».

 Les difficultés de l’explication de l’apparition de nouveaux caractères


par sélection naturelle cumulative, le très grand nombre de « formes
intermédiaires » forcément fonctionnelles, leur nécessaire avantage
évolutif, ainsi que la coévolution d’autres caractères, le tout ayant un
retentissement sur l’intégralité de l’organisme vivant (pp. 175-180.)

 La notion de « complexité irréductible » qui, si elle ne doit pas être


généralisée à tous les systèmes complexes, semble pourtant bien
être une composante fondamentale d’un certain nombre d’entre eux
(pp. 180-183 ; exemple de l’œil, pp. 215-218.)

 Les gènes dits « orphelins », pour lesquels il est impossible de


retracer une quelconque filiation et qui s’avèrent non seulement être
associés à des fonctions biologiques, mais sont de plus
omniprésents chez les organismes (pp. 189-195.)

 Certains faits considérés comme des « preuves de l’évolution en


marche » et qui ne semblent en fait représenter que des pertes
d’information, de structure et de fonction (ce qui est tout de même
perçu par les darwinistes comme des « faits » d’évolution, car un
simple changement populationnel est considéré comme de
l’évolution par définition), à l’instar de l’acquisition de résistances
aux antibiotiques chez certaines bactéries (pp. 195-198), les
atavismes (pp. 208-210) ou les « expériences d’évolution à long
terme » (pp. 198-202.)

 Dans le même ordre d’idées, certaines prédictions


« évolutionnistes » se sont ensuite avérées fausses, comme les
organes dits « vestigiaux » (pp. 210-212) ou l’ADN dit « poubelle »
(pp. 212-214.)
 La conception de la sélection naturelle comme « force créatrice »,
capable d’expliquer tout et son contraire (position
fondamentalement inattaquable), est une pure construction
mentale qui relève purement de l’imagination et de la pensée
magique sans aucun rapport avec la réalité factuelle du monde
vivant ni l’expérience concrète qu’on peut en avoir.

La complexité irréductible, irréductible


controverse
La notion de complexité irréductible me semble particulièrement
représentative de l’incompatibilité (apparente selon moi) entre darwinistes
et créationnistes :

 L’argument consiste à prendre en considération l’immense


complexité du vivant, sa très haute improbabilité, pour affirmer que
les organismes n’ont pas pu apparaître par le hasard
d’innombrables mutations ponctuelles et ont été, d’une manière ou
d’une autre, l’objet d’une création.

 Le contre-argument consiste à affirmer, péremptoirement, que la


sélection naturelle cumulative, véritable force créatrice naturelle,
suffit amplement à rendre compte du vivant et de sa complexité –
donc point de création. Les créationnistes feraient simplement
preuve d’ignorance vis-à-vis de la puissance de la théorie
darwinienne – autrement dit, s’ils la connaissaient mieux, ils
abandonneraient, forcément, leur point de vue[24].

D’après moi, les deux arguments sont insuffisants :

 L’affirmation créationniste est trop opportuniste, faisant intervenir le


« God-of-the-gaps[25] » à l’œuvre dès que la science semble prise
en défaut (même dans l’hypothèse, que je défends, où la sélection
naturelle cumulative ne peut rendre compte de toute la complexité
du vivant, cela ne signifie pas pour autant qu’il y a eu création.)

 La contre-objection darwiniste est essentiellement axée sur la


croyance selon laquelle la sélection naturelle cumulative, véritable
« providence laïque[26] » remplaçant finalement
la « providence divine », serait la réponse incontournable,
évidente, à laquelle toute personne suffisamment rationnelle devrait
souscrire – argument circulaire s’il en est, puisque c’est justement
ce que les créationnistes rejettent. De façon plus générale, les
scientifiques ont trouvé le moyen, bien pratique, de démontrer que,
selon leurs propres critères, les positions créationnistes n’étaient,
tout simplement, pas scientifiques (et, même si elles ne le sont pas,
cela n’empêche absolument pas de les prendre en compte.)

Si certains systèmes complexes peuvent sans doute être expliqués par


l’action de la sélection naturelle cumulative (comme la mise en place
progressive des voies métaboliques, en relation avec les molécules
présentes, ou non, dans le milieu, en fonction du temps), on peut toutefois
douter de la toute-puissance et de l’unicité de ce mécanisme comme étant
à l’origine de l’intégralité de la complexité du vivant. Il me semble
que, dans certains cas, la complexité biologique est, réellement,
irréductible (les darwinistes ne peuvent arriver qu’à la conclusion opposée
puisque le paradigme darwinien – malgré les doutes de Darwin lui-même –
est centré exclusivement sur la sélection naturelle.)

Des concepts apparemment mal compris


Au-delà des controverses scientifiques basées sur des considérations bien
réelles, Demongeot semble, dans certains cas, rester confus quant à
certaines notions :

 Alors qu’une distinction est tout d’abord établie


entre évolution et évolutionnisme (p. 26) dans le sens
de darwinisme, indispensable tant évolution et darwinisme sont
quasiment devenus synonymes, l’auteur semble ensuite, parfois,
confondre les deux. En tant que fait, mais surtout comme propriété
intrinsèque du vivant, l’évolution est difficilement contestable, même
si le sens de ce mot peut être discuté : sens darwinien d’évolution
créatrice, ou sens de déroulement ou de développement (p. 349), à
rapprocher du « déploiement de la logique du vivant » défendu par
Bertrand Louart[27] ; ce qui pose largement problème, en revanche,
c’est l’explication du processus évolutif (darwinisme, créationnisme
ou autre.) Cela en revient à la distinction, fondamentale,
entre fait et théorie : un fait, observé (naturel ou expérimental), est
considéré comme objectif, tandis qu’une théorie, modèle interprétatif,
peut susciter objections et controverses (ce qui est une composante
incontournable de l’investigation scientifique « normale ».) Ainsi,
remettre en cause le darwinisme est une chose (saine critique d’une
théorie), remettre en cause l’évolution en est une autre, difficilement
défendable.

 L’idée que l’évolution serait « anarchique » et totalement sous


l’emprise du hasard. Certes, la notion de hasard est omniprésente
dans la théorie darwinienne ; toutefois, la sélection naturelle est
considérée comme déterministe (certains auteurs y voient même
une dimension téléologique[28]) car menant à des adaptations aux
conditions environnementales (pourtant aléatoires, par ailleurs.)
Ainsi, la sélection naturelle cumulative est considérée comme une
force qui limite, contraint le hasard aux seules mutations bénéfiques,
les autres étant éliminées[29] (cette vision du processus évolutif
pose néanmoins de nombreux problèmes.)

 L’auteur reconnaît l’omniprésence de la convergence évolutive (pp.


244-249), à tous les niveaux d’organisation du vivant[30], y compris
au niveau de l’ADN ; il précise que, dans la perspective darwiniste,
cette convergence, qui s’oppose fondamentalement à la théorie,
s’explique pourtant par l’action de la sélection naturelle dans des
conditions environnementales similaires[31]; puis, il critique l’idée de
convergence, confondant apparemment le fait (la convergence) et
l’explication traditionnelle de ce fait (la sélection naturelle
darwinienne.) De fait, la convergence peut très bien s’expliquer
différemment, par la mise en œuvre de lois naturelles
structurales en lien avec des propriétés intrinsèques à la matière
vivante, sans aucune considération adaptative (comme le dit
Michael Denton[32], l’apparition des grands « types » primordiaux
ne relève pas d’une explication adaptative.)

 Le fait que des organismes puissent s’adapter très rapidement à de


nouvelles conditions (p. 126) ne signifie pas pour autant que leur
évolution soit « préprogrammée » dès leur origine. Certes, dans un
certain nombre de cas, il s’avère que des mutations permettent à
des séquences d’ADN, jusque-là « muettes », de s’exprimer et
d’aboutir à des innovations phénotypiques spectaculaires, mais il y
a une importante différence entre des potentialités génétiques et
une préprogrammation.

 Demongeot pense que les transferts latéraux de gènes (pp. 249-254)


sont trop anecdotiques pour avoir joué un rôle évolutif significatif. Il
semble pourtant reconnaître que l’histoire évolutive n’est pas
linéaire et que l’« arbre de la vie » doit alors plutôt ressembler à un
réseau (p. 250), pour ensuite indiquer qu’il n’y a aucune raison de
penser que ces transferts soient suffisamment répandus dans le
monde vivant pour avoir eu une influence manifeste dans l’évolution
du vivant (pp. 251, 253.) Il ignore, semble-t-il, les connaissances
reprises dans des ouvrages comme Les gènes voyageurs[33], qui
donne un aperçu plutôt complet de la question. D’autre part, Eugene
Koonin[34] présente l’idée que « le darwinisme ne s’applique pas au
monde microbien[35]» et l’évolution des Procaryotes comme étant
due essentiellement à des transferts horizontaux de gènes.

 Demongeot semble confus au sujet de la notion de complexité : il


commence par affirmer que le darwinisme sous-tend l’idée d’une
complexification du vivant[36], ce qui est contraire à l’idée
développée par Stephen Jay Gould[37] et intégrée dans la Synthèse
Moderne. Prenant parti contre l’idée d’une complexification du vivant,
il se base sur le fait que même les organismes les plus simples sont
déjà très complexes, que le processus évolutif ne peut être à
l’origine de l’ajout d’information génétique nouvelle et originale, et
que la sélection naturelle provoque majoritairement des pertes
d’information. Il ne voit pas que la complexité se manifeste à tous
les niveaux d’organisation du vivant, et notamment du phénotype,
dont la complexification n’est pas forcément due à une quelconque
complexification du génotype (très souvent, il s’agit de
réorganisations de l’information génétique, de changements au
niveau de la régulation de son expression, qui mènent à l’apparition
d’innovations.) La démonstration de Demongeot constitue l’un des
exemples pour lesquels l’auteur n’est guidé que par la seule
conclusion à laquelle il veut impérativement arriver : l’idée d’une
conception du vivant (incompatible avec l’idée d’une
complexification.)

 Le concept d’hypothèse ad hoc semble aussi poser problème. Ce


genre d’hypothèse « arbitraire » est introduit pour « sauver » un
modèle explicatif ou une théorie en compensant certaines
anomalies qui risqueraient de le/la falsifier (au sens de Popper.)
Mais des hypothèses de ce type peuvent également être introduites
en toute légitimité dans le cas de l’émergence de nouvelles théories,
encore incomplètes et pour lesquelles des données ou des résultats
manquent. La différence est très subtile et il est aisé de confondre
les deux situations. C’est ce que semble faire Demongeot dans un
certain nombre de cas.

 Notamment, au sujet des crises biologiques majeures, Demongeot


affirme que des éruptions volcaniques géantes ou des impacts de
météorites gigantesques sont des hypothèses ad hoc purement
spéculatives (p. 262.) Pourtant, de nombreux et solides arguments
sont présentés, par exemple, par le géophysicien Vincent Courtillot
dans son ouvrage Nouveau voyage au centre de la Terre, qui établit
clairement un parallèle entre l’activité géologique du globe terrestre
et ces crises biologiques qui ont émaillé l’histoire du vivant. À moins
de remettre en cause les sciences géologiques de fond en comble
(on peut effectivement avoir des doutes quant au très grand âge de
la Terre et à la fameuse « échelle des temps géologiques »), il me
semble impossible de nier l’existence de ces périodes de
« destructions massives » – et ce d’autant plus que le Déluge
biblique en présente un certain nombre de caractéristiques.

 Demongeot affirme que l’évolutionnisme a transposé le mythe du


progrès dans la nature (p. 280) : cette affirmation est en
contradiction flagrante avec la position de Stephen Jay Gould[38],
résolument contre l’idée que l’évolution corresponde à un
quelconque progrès – notion complètement intégrée dans l’évolution
darwinienne. Les organismes, imparfaits, se contentent de s’adapter
(ou pas) aux conditions environnementales, ce qui conduit à leur
survie (ou à leur disparition.) L’idée d’une émancipation croissante
du vivant vis-à-vis de l’environnement, d’une augmentation de
son autonomie, de sa liberté, échappe totalement à cette vision des
organismes réduits à des véhicules n’ayant pour finalité ultime que
la transmission de leurs gènes « égoïstes ». En fait, le darwinisme
est incapable de concevoir l’évolution comme un progrès, car cette
théorie ignore complètement la dimension organismique de
l’évolution (elle considère les êtres vivants comme des entités
passives, des abstractions, véritables mosaïques de caractères
indépendants[39]), qui devrait être vue, essentiellement, comme le
déploiement de la logique du vivant[40].

 Demongeot affirme que « l’homme n’est pas conçu génétiquement


pour mourir » et qu’« il n’existe pas de programmation induisant
cela » (p. 91) : au-delà de l’usure « mécanique » qu’il mentionne, il
semble ignorer l’existence de mécanismes génétiques responsables
du vieillissement (notamment le raccourcissement des télomères
des chromosomes) donc, indirectement, de la mort.

 L’idée qu’un seul couple puisse être à l’origine de l’humanité (p. 91)
est incompatible avec les connaissances en génétique à cause des
problèmes de consanguinité dès la première génération (l’humanité
dériverait d’un groupe de quelques dizaines d’individus au minimum.)
À cet égard, l’idée que le génome d’Adam et Ève, parfait, aurait
permis de contourner ce problème, est un bon exemple
d’hypothèse ad hoc non documentée (d’autant plus qu’il est possible
de concevoir Adam et Ève non comme des personnes physiques,
mais comme symboles de notre origine humaine) ; – Contrairement
à ce qu’affirme Demongeot, il existe un certain nombre
d’alternatives scientifiques au darwinisme ; je citerai par exemple :
o l’écologie évolutive[41], défendue par Thierry Lodé
(notamment dans sa théorie dite des « bulles
libertines[42] ») ;

o la théorie de la « résonance morphique » de Rupert


Sheldrake[43] ;

o certaines interprétations téléologiques des organismes


vivants, vus notamment comme des entités
sentientes[44] sous l’emprise d’une causalité circulaire due à
une clôture organisationnelle[45] ;

o certains aspects de la Synthèse Évolutive Étendue (Extended


Evolutionary Synthesis), comme par exemple la Théorie de la
Construction de Niche[46] ;

o une approche dialectique de l’évolution[47].

Des hypothèses gratuites


L’argumentaire créationniste de Demongeot contient un certain nombre
d’hypothèses dites « ad hoc non documentées » qui fragilisent sa
démonstration. S’il est exact que l’argumentaire évolutionniste scientifique
en contient également, et qu’une hypothèse gratuite n’est pas forcément
fausse, on considère que toute hypothèse doit être formulée sur la base
d’un certain nombre de fondements et de constatations. En outre, le
raisonnement de Demongeot est parfois circulaire : l’hypothèse qu’il
propose pour expliquer tel ou tel fait correspond exactement à ce qu’il
cherche à démontrer. Bref, à ce niveau, darwinisme ou créationnisme,
même combat. Par exemple :

 « […] un scientifique […] ne peut prétendre que, puisque Dieu


n’existe pas, l’évolution est vraie » (p. 20) : cet argument,
extrêmement juste, est même à la base des controverses au sujet
des origines idéologiques du darwinisme. En revanche, l’argument
selon lequel « […] admettre la faillite du darwinisme revient à valider
l’existence du Créateur […] » (p. 13) n’est pas recevable. En effet, si
une théorie scientifique doit être rejetée, elle peut – et doit – aussi
être remplacée par une autre théorie scientifique – sans aucune
conséquence quant à l’existence (ou inexistence) d’un Créateur. On
a ici affaire à un raccourci intellectuel inacceptable.

 L’apparition de l’homme il y a quelques dizaines de milliers d’années


(p. 141 ; reste à savoir, il est vrai, ce que l’on entend par
« homme » : l’espèce Homo sapiens ? Le genre Homo ? L’homme
« moderne » sédentaire et cultivateur ?)

 L’immortalité d’Adam et Ève (p. 91), impossibilité physiologique


intrinsèque au vivant (de plus, qu’est-ce que l’immortalité ? Un
vieillissement éternel ou une éternelle jeunesse ?)

 Le fait que le génome d’Adam et Ève aurait été pur, parfait, dénué
de toute tare, d’où l’absence de problème lié à la consanguinité (pp.
137-138 ; cette hypothèse colle trop à l’idée d’une Création parfaite.)

 Le fait qu’à l’origine tous les animaux étaient herbivores (p. 91),
vision naïve d’un monde sans violence ni souffrance. Toutefois, il
faut bien réaliser que, lorsqu’un animal se nourrit de végétaux, il les
détruit en partie ou en totalité (tout être vivant, en se nourrissant,
profite, directement ou indirectement, de la mort ou de l’exploitation
d’autres organismes.)

 La notion d’évolution régressive ayant mené à la dégénérescence


du génome des organismes, d’où l’apparition d’anomalies, de
maladies génétiques et autres cancers (p. 135) : ces « tares » ne
sont pas forcément la conséquence d’une dégénérescence
« généralisée » et ont sans doute toujours existé.

 S’il est vrai qu’on peut envisager que le génome des organismes ait
été pourvu de potentialités bien avant leur apparition, en revanche
imaginer que toutes les innovations évolutives aient préexisté de la
sorte est très largement exagéré (voir p. 127) : en effet, le génome,
étant forcément limité, ne pourrait contenir autant d’information.

 L’idée que les premiers hommes auraient possédé un grand savoir


technique aujourd’hui oublié, et auraient été supérieurs aux
hommes actuels : cela semble très exagéré. Que quelques-uns
d’entre eux aient été dépositaires de connaissances très en avance
sur leur temps, pourquoi pas. D’autre part, les hommes actuels ne
peuvent être considérés comme plus intelligents que leurs ancêtres
« préhistoriques » de la même espèce. Certaines constructions très
anciennes, comme les pyramides, si elles posent des questions
quant à la technologie dont bénéficiaient les hommes de cette
époque, ne peuvent en revanche pas être envisagées comme des
preuves suffisantes de ce savoir supérieur.

 Le concept d’une « chute » ayant correspondu à une brisure de


l’harmonie originelle : en fait, rien n’indique qu’un tel épisode ait
réellement eu lieu, ou que le monde ait été « meilleur » que le
monde présent dans des temps anciens. Le fait que le monde actuel
soit confronté à d’innombrables difficultés ne signifie pas que le
monde « d’avant » ait été meilleur : on peut très bien l’interpréter
comme étant la conséquence directe de la nature humaine (dans
cette perspective, certes pessimiste, la « chute » ne concernerait
que les sociétés modernes occidentales actuelles : elle se
déroulerait maintenant, dans le présent.)

Des aspects trop fantaisistes


À l’opposé des controverses présentées précédemment, certains aspects
de la théorie créationniste me semblent trop fantaisistes pour être
crédibles, en dehors de croyances purement religieuses basées sur des
interprétations littérales de la Bible :

 L’hypothèse de la Création ex nihilo ne peut être considérée comme


une explication suffisante de l’apparition du monde. Au-delà de la
connotation trop surnaturelle, cette hypothèse peut même être vue
comme n’expliquant rien du tout. Si le Big Bang est parfois
considéré comme une création, cette dernière provient forcément de
« quelque chose » de préexistant (matière et énergie, a minima.)

 Comme déjà abordé plus haut, l’idée que certains événements


géologiques auraient eu lieu en seulement quelques jours ne
semble pas acceptable (à ce niveau, la comparaison avec des
éruptions volcaniques ne paraît pas appropriée) : pour être crédible,
l’auteur aurait dû s’en tenir à des durées exprimées en mois ou en
années, déjà très courtes en comparaison de périodes exprimées
en millions d’années.

 Le récit de l’Arche de Noé ressemble trop à une fiction, et les


arguments apportés pour soutenir cette version des faits (pp. 115-
119) bien trop légers pour être convaincants ; ici aussi, il doit être
possible d’envisager ce récit de façon symbolique (par exemple, on
parle de « goulet d’étranglement » lorsqu’une population passe par
un très faible effectif, à relier à la notion d’ « effet fondateur ».)

Une analyse pertinente de la dimension


idéologique
Demongeot consacre toute une partie de son livre à l’aspect idéologique
du darwinisme, et c’est sans doute la partie la plus convaincante. Une fois
encore, l’auteur fait montre d’une grande culture et d’un recul salutaire
aptes à dénoncer un certain nombre de dérives du darwinisme :

 L’idée que cette interprétation du vivant, prétendument dégagée de


toute idéologie, est « insoumise au réel et fabrique ses propres
idoles », croyances et superstitions (p. 274) : on retrouve ici les
impossibles neutralité et indépendance de la science et sa parenté
avec des pratiques religieuses[48].

 Le fait que l’évolutionnisme moderne défende des idées modernes


donc « meilleures » (p. 279) : on retrouve cette prétention dans le
rejet de théories « anciennes » vues comme obsolètes, ou de la
philosophie car ne reposant pas sur des bases suffisamment
rigoureuses (dans le même genre, on reproche à certains auteurs
de citer trop de références bibliographiques « anciennes ».)

 Le lien entre le darwinisme et certaines doctrines politiques


(capitalisme, communisme, nazisme, eugénisme ; pp. 282-289), qui,
contrairement à une idée reçue, ne sont pas que des conséquences
du darwinisme, en contradiction flagrante avec la prétendue
neutralité de la science.

 Le nihilisme de la vision scientifique, darwinienne du monde, la


quête de sens ayant été abandonnée au profit d’une perspective qui
confine à l’absurdité d’une série d’accidents et de coïncidences
sous l’emprise d’un hasard omniprésent (pp. 289-291) : dans cette
perspective, le monde n’a pas de sens profond, seulement celui
qu’on veut bien lui attribuer.

 Les relations permanentes et invasives entre science et société,


notamment le fait que le darwinisme, véritable outil de propagande
et de conditionnement idéologique, soit artificiellement maintenu car
il est à la base du fonctionnement du monde et bénéficie par ce
truchement d’une totale immunité intellectuelle (pp. 293-296.)

 La philosophie des Lumières qui, se basant uniquement sur la


« raison » humaine, replace en quelque sorte l’Homme et son
jugement au centre de l’Univers, alors que l’entreprise ainsi
défendue consiste à « tout déconstruire pour tout reconstruire par la
seule force de [la] raison » (pp. 307-310.)

 Le monisme ontologique (pp. 311-313) pose davantage de


questions, notamment sur la démarcation entre rationalité et
irrationalité (d’autant plus qu’on peut déceler un intermédiaire, la
non rationalité) ; toutefois, on peut le relier au monisme explicatif du
darwinisme, uniquement centré sur le couple mutations aléatoires /
sélection naturelle, censé tout expliquer – et son contraire – quand
un certain nombre d’auteurs prônent un pluralisme explicatif du
processus évolutif [49].

 Le nominalisme (pp. 314-319.) L’essentialisme est prétendument


antiscientifique car « incompatible avec tout transformisme et toute
évolution[50] », alors que, comme le souligne Anda Danciu, « il y
aurait deux types d’essentialismes, l’un typologique et l’autre
explicatif et téléologique », ce dernier étant « un essentialisme où
les essences ne sont pas des stipulations définitionnelles, mais des
structures causales sous-jacentes qui expliquent les faits observés
à répétition chez les espèces[51] ». Cela n’empêche pas les
scientifiques d’adopter le nominalisme, une position philosophique
qui, en fin de compte, vide le monde de toute signification véritable,
de toute substance fondamentale.

 Le fait de tenter d’expliquer le vivant par son devenir (son évolution)


tout en méconnaissant son origine (pp. 319-327.) Il faut savoir que,
du point de vue des darwinistes, « il existe des modèles qui
expliquent comment la vie et ses propriétés pourraient être
apparues à partir de molécules organiques […] Ces modèles sont
darwiniens […][52] » Certes, des hypothèses existent, mais il faut
bien reconnaître que, malgré leur plausibilité et quantité de détails, il
ne s’agit que de spéculations basées sur les connaissances
concernant les cellules et organismes actuels. D’autre part,
prétendre expliquer l’apparition de la vie en faisant intervenir les
mêmes mécanismes que ceux qui la font évoluer (le couple
variation-sélection) semble absurde, car il s’agit, fondamentalement,
de processus différents. Enfin, cela signifierait que la sélection
naturelle existe aussi au niveau des molécules – ce qui reste à
prouver.

CONCLUSION – DU DIALOGUE DE
SOURDS VERS UNE THÉORIE
ALTERNATIVE
Ce livre plutôt fascinant m’a permis de prendre connaissance de certaines
thèses créationnistes, qui proposent une interprétation « alternative » du
monde. Par certains points, ces thèses sont loin d’être inintéressantes car
elles mettent en évidence de nombreuses failles de l’investigation
scientifique « classique » ; par d’autres, en revanche, certaines idées ne
m’ont pas paru plus convaincantes que celles qui sont développées
notamment par les sciences évolutionnistes. Ce qui me semble manquer
aux théories créationnistes, c’est la définition plus rigoureuse d’un schéma
d’ensemble plus homogène et plus cohérent, permettant de mieux définir
certains tenants et aboutissants des modèles ainsi défendus. En fin de
compte, il me semble qu’en lieu et place d’un conflit ouvert et stérile entre
les deux « écoles », un rapprochement devrait être envisagé dans le cadre
d’études complémentaires susceptibles, comme le dit Rupert
Sheldrake[53], de « réenchanter » la science.

Ce que je trouve tout spécialement frustrant et contre-productif, c’est


l’éternel dialogue de sourds entre darwinistes et créationnistes. En
particulier, les darwinistes, se croyant obligés de répondre aux objections
adverses (qu’ils pourraient très bien ignorer, à moins de chercher à
convaincre les sceptiques – y compris eux-mêmes ?), se contentent de
régurgiter leurs imprescriptibles arguments que, justement, leurs
opposants trouvent suspects[54]. Le précepte à la fois le plus insignifiant
et le plus écœurant est celui selon lequel les théories créationnistes ne
seraient pas scientifiques : insignifiant car les critères retenus (non
testabilité, non réfutabilité) s’appliquent tout aussi bien à de nombreuses
hypothèses scientifiques ; écœurant car finalement imprégné d’une
incroyable mauvaise foi (à quelle autre conclusion des « vrais
scientifiques » pouvaient-ils aboutir ?)

De façon indubitablement plus constructive, une sorte de théorie


alternative pourrait être proposée. La solution à cette controverse me
semble reposer en une situation en quelque sorte intermédiaire : certes, la
vision darwinienne du monde semble dépassée et obsolète, mais, par
certains aspects, la théorie créationniste, si ingénieuse soit-elle,
m’apparaît comme malhabile et inaboutie. A mi-chemin entre ces deux
« extrêmes » existe sans doute une solution susceptible d’être acceptable
pour de nombreux chercheurs, une théorie qui pourrait combiner des
aspects matérialistes (structuralisme, causalité circulaire, inhérence,
convergence, écologie, etc.) et, pourquoi pas, spirituels (comme la beauté
et l’harmonie du vivant, dimensions qui échappent complètement à la
science conventionnelle car faisant intervenir un « discours sur les
valeurs ».)