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I.

A DE FATICK

LYCEE DE NIAKHAR - DOMAINE III : EPISTEMOLOGIE

TERMINALES L & S

Texte 1
Qu’est-ce qu’un jugement vrai ? Nous appelons vraie l’affirmation qui concorde avec la
réalité. Mais en quoi peut consister cette concordance. Nous aimons à y voir quelque chose
comme la ressemblance du portrait au modèle : l’affirmation vraie serait celle qui
copierait la réalité. Réfléchissons-y cependant : nous verrons que c’est seulement dans des
cas rares, exceptionnels, que cette définition du vrai trouve son application. Ce qui est réel,
c’est tel ou tel fait déterminé s’accomplissant en tel ou tel point de l’espace et du temps, c’est
du singulier, c’est du changeant. Au contraire, la plupart de nos affirmations sont générales et
impliquent une certaine stabilité de leur objet. Prenons une vérité aussi voisine que possible
de l’expérience, celle-ci par exemple : « La chaleur dilate les corps ». De quoi pourrait-
elle bien être la copie ? Il est possible, en un certain sens, de copier la dilatation d’un
corps déterminé, en la photographiant dans ses diverses phases (…). Mais une vérité qui
s’applique à tous les corps, sans concerner spécialement aucun de ceux que j’ai vus, ne copie
rien, ne reproduit rien.
Gaston BACHELARD

Texte 2
Un credo (1) religieux diffère d’une théorie scientifique en ce qu’il prétend exprimer la
vérité éternelle et absolument certaine, tandis que la science garde un caractère provisoire :
elle s’attend à ce que des modifications de ses théories actuelles deviennent tôt ou tard
nécessaires, et se rend compte que sa méthode est logiquement incapable d’arriver à une
démonstration complète et définitive. Mais, dans une science évoluée, les changements
nécessaires ne servent généralement qu’à obtenir une exactitude légèrement plus grande ; les
vieilles théories restent utilisables quand il s’agit d’approximations grossières, mais ne
suffisent plus quand une observation plus minutieuse devient possible. En outre, les
inventions techniques issues des vieilles théories continuent à témoigner que celles-ci
possédaient un certain degré de vérité pratique, si l’on peut dire. La science nous incite donc à
abandonner la recherche de la vérité absolue, et à y substituer ce qu’on peut appeler la vérité «
technique », qui est le propre de toute théorie permettant de faire des inventions ou de prévoir
l’avenir. La vérité « technique » est une affaire de degré : une théorie est d’autant plus vraie
qu’elle donne naissance à un plus grand nombre d’inventions utiles et de prévisions exactes.
La « connaissance » cesse d’être un miroir mental de l’univers, pour devenir un simple
instrument à manipuler la matière.
Bertrand RUSSELL
Texte 3
Il est sensible, en effet, que, par une nécessité invincible, l’esprit humain peut observer
directement tous les phénomènes, excepté les siens propres. Car, par qui serait faite
l’observation ? On conçoit, relativement aux phénomènes moraux, que l’homme puisse
s’observer lui-même sous le rapport des passions qui l’animent, par cette raison, anatomique,
que les organes qui en sont le siège sont distincts de ceux destinés aux fonctions
observatrices.
Encore même que chacun ait eu occasion de faire sur lui de telles remarques, elles ne
sauraient évidemment avoir jamais une grande importance scientifique, et le meilleur moyen
de connaître les passions sera-t-il toujours de les observer en dehors ; car tout état de passion
très prononcé, c’est-à-dire précisément celui qu’il serait le plus essentiel d’examiner, est
nécessairement incompatible avec l’état d’observation. Mais, quant à observer de la même
manière les phénomènes intellectuels pendant qu’ils s’exécutent, il y a impossibilité
manifeste. L’individu pensant ne saurait se partager en deux dont l’un raisonnerait, tandis que
l’autre regarderait raisonner. L’organe observé et l’organe observateur étant, dans ce cas,
identiques, comment l’observation pourrait-elle avoir lieu ?
Auguste COMTE
Texte 4
Déjà l’observation a besoin d’un corps de précautions qui conduisent à réfléchir avant de
regarder, qui réforment du moins la première vision, de sorte que ce n’est jamais la première
observation qui est la bonne. L’observation scientifique est toujours une observation
polémique ; elle confirme ou infirme une thèse antérieure, un schéma préalable, un plan
d’observation ; elle montre en démontrant ; elle hiérarchise les apparences ; elle transcende
l’immédiat ; elle reconstruit le réel après avoir reconstruit ses schémas. Naturellement, dès
qu’on passe de l’observation à l’expérimentation, le caractère polémique de la connaissance
devient plus net encore. Alors il faut que le phénomène soit trié, filtré, épuré, coulé dans le
moule des instruments, produit sur le plan des instruments. Or les instruments ne sont que des
théories matérialisées. Il en sort des phénomènes qui portent de toutes parts la marque
théorique.
BACHELARD
Texte 5
Le progrès scientifique manifeste toujours une rupture, de perpétuelles ruptures, entre une
connaissance commune et une connaissance scientifique, dès qu’on aborde une science
évoluée, une science qui du fait même de ses ruptures, porte la marque de modernité. Pour
donner au problème du progrès de la science son horizon philosophique, examinons de plu
prés quelques objections préalables formulées par de la continuité culturelle. Une objection
les plus naturelles des continuistes de la culture revient à évoquer la continuité de l’histoire.
Puisque l’on fait un récit continu des événements, on croit facilement revivre les événements
dans la continuité du temps et donne insensiblement à toute l’histoire de l’unité et la
continuité d’un live.
BACHELARD
Texte 6
La science, dans son besoin d’achèvement comme dans son principe, s’oppose absolument
à l’opinion. S’il lui arrive, sur un point particulier, de légitimer l’opinion, c’est pour d’autres
raisons que celles qui fondent l’opinion ; de sorte que l’opinion a, en droit, toujours tort.
L’opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances. En
désignant les objets par leur utilité, elle s’interdit de les connaître. On ne peut rien fonder sur
l’opinion : il faut d’abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. Il ne suffirait
pas, par exemple, de la rectifier sur des points particuliers, en maintenant, comme une sorte de
morale provisoire, une connaissance vulgaire provisoire. L’esprit scientifique nous interdit
d’avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que
nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des problèmes. Et
quoi qu’on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d’eux-mêmes. C’est
précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un
esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas eu de
question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n’est donné.
Tout est construit.
BACHELARD

Texte 7
Mais si l’homme ressent souvent la frustration devant la machine, c’est parce que la
machine le remplace fonctionnement en tant qu’individu : la machine remplace l’homme
porteur d’outil. Dans les ensembles techniques des civilisations industrielles, le postes ou
plusieurs hommes doivent travailler en un étroit synchronisme deviennent plus rares que par
le passé, caractérisé par le niveau artisanal. Au contraire, au niveau artisanal, il est très
fréquent que certain travaux exigent un groupe d’individus humains ayant des fonctions
complémentaires.
Henri BERGSON

Texte 8
La vérité, dit-on, consiste dans l’accord de la connaissance avec l’objet. [...] mais c’est bien
loin de suffire à la vérité. Car puisque l’objet est hors de moi et que la connaissance est en
moi, tout ce que je puis apprécier, c’est si ma connaissance de l’objet s’accorde avec ma
connaissance de l’objet. [...] c’est cette faute que les sceptiques n’ont cessé de reprocher aux
logiciens ; ils remarquaient qu’il en est de cette définition de la vérité comme d’un homme qui
ferait une déposition au tribunal et invoquerait comme témoin quelqu’un que personne ne
connaît, mais qui voudrait être cru en affirmant que celui qu’il invoque comme témoin est un
honnête homme. Reproche absolument fondé, mais la solution du problème en question est
totalement impossible pour tout le monde.
Emmanuel KANT

Texte 9
Que contrairement aux sciences, la philosophie sous toutes ses formes, doive se passer du
consensus unanime, voilà qui doit résider dans sa nature même. Ce que l’on cherche à
conquérir en elle, ce n’est pas une certitude scientifique, la même pour tout entendement : il
s’agit d’un examen critique au succès duquel l’homme participe de tout son être. Les
connaissances scientifiques concernent des objets particuliers et ne sont nullement nécessaires
à chacun. En philosophie, il y va de la totalité de l’être qui importe à l’homme comme tel : il y
va d’une vérité qui, là où elle brille atteint l’homme profondément que n’importe quel savoir
scientifique.
L’élaboration d’une philosophie reste cependant liée aux sciences ; elle suppose tout le
progrès scientifique contemporain. Mais le sens de la philosophie a une autre origine : il surgit
avant toute science là où des hommes s’éveillent.
Karl JASPERS
Texte 10
Tous les bons esprits répètent [depuis Bacon] qu’il n’y a de connaissances réelles que celles
qui reposent sur des faits observés. Cette maxime fondamentale est évidemment incontestable,
si on l’applique, comme il convient, à l’état viril de notre intelligence. Mais en se reportant à
la formation de nos connaissances, il n’en est pas moins certain que l’esprit humain, dans son
état primitif, ne pouvait ni ne devait penser ainsi. Car, si d’un côté toute théorie positive doit
nécessairement être fondée sur des observations, il est également sensible, d’un autre côté,
que, pour se livrer à l’observation, notre esprit a besoin d’une théorie quelconque. Si, en
contemplant les phénomènes, nous ne les rattachions point immédiatement à quelques
principes, non seulement il nous serait impossible de combiner ces observations isolées, et,
par conséquent, d’en tirer aucun fruit, mais nous serions même entièrement incapables de les
retenir, et, le plus souvent, les faits resteraient inaperçus sous nos yeux.
Auguste COMTE

Texte 11
Quand on cherche les conditions psychologiques des progrès de la science, on arrive
bientôt à cette conviction que c’est en termes d’obstacles qu’il faut poser le problème de la
connaissance scientifique. Et il ne s’agit pas de considérer les obstacles externes, comme la
complexité et la fugacité des phénomènes, ni d’incriminer la faiblesse des sens et de l’esprit
humain : c’est dans l’acte même de connaitre, intimement, qu’apparaissent, par une sorte de
nécessité fonctionnelle, des lenteurs et des troubles. C’est là que nous montrons les causes de
stagnation et même de régression, c’est là que nous décèlerons des causes d’inertie que nous
appellerons des obstacles épistémologiques. La connaissance du réel est une lumière qui
projette toujours quelque part des ombres. Elle n’est jamais immédiate et pleine(…). Le réel
n’est jamais « ce qu’on pourrait croire » mais il est toujours ce qu’on aurait du penser. La
pensée empirique est claire après coup, quand l’appareil des raisons a été mis au point. En
revenant sur un passé d’erreurs, on trouve la vérité en un véritable repentir intellectuel.
En fait, on connait contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal
faites, en surmontant ce qui, dans l’esprit même, fait obstacle à la spiritualisation.
BACHELARD