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L’Atel ier D a s At el ier

T he Wor ksho p Vol. 7


T rav au x d ’ Histo ire de l’ ar t et d e Musé ol og ie
Ar b ei t e n z u r Kun s t ge sc h ic h te u nd M u s eum s k un de
Ar t Hi s to r y a n d M us e u m S tu d ie s
Diane Antille (éd.) Retour à l’objet, fin du musée disciplinaire ?

Diane Antille (éd.)

Retour à l’objet,
fin du musée disciplinaire ?
Peter Lang

Peter Lang
L’ Ate li e r Das Atelier
Th e Wo rk shop Vol. 7

La fin du musée disciplinaire est-elle possible ? Au vu du retour à l’objet qui s’ob-


serve dans les discours scientifiques et muséographiques, cette question paraît
devoir à nouveau être posée. Des muséologues, des professionnels des musées et
des chercheurs actifs en Suisse, en France et au Canada, mettent en évidence les
différents regards portés sur les objets de musée. Ils discutent comment les disci-
plines, mais aussi l’histoire des collections et la culture dans laquelle elle s’inscrit,
modulent ou non le potentiel pluridisciplinaire des objets. Leurs contributions pro-
posent ainsi diverses façons de penser le retour à l’objet. Musée sans discipline,
musée pluridisciplinaire, ou exposition conviant diverses disciplines autour d’une
même matérialité sont envisagés.

Diane Antille est historienne de l’art, ancienne élève de l’Ecole du Louvre. Elle rédige
actuellement à l’Institut d’histoire de l’art et de muséologie de l’Université de
Neuchâtel sa thèse de doctorat portant sur la culture matérielle des femmes à la fin
du Moyen Age.
Peter Lang

www.peterlang.com
Retour à l’objet, fin du musée disciplinaire ?
L’Atelier - Das Atelier - The Workshop
Travaux d’Histoire de l’art et de Muséologie
Arbeiten zur Kunstgeschichte und Museumskunde
Art History and Museum Studies

Vol.

Édité par / Herausgegeben von / Edited by


Pierre Alain Mariaux & Pascal Griener

L’Atelier. Travaux d’Histoire de l’art et de Muséologie réunit des études


consacrées à l’histoire de l’art du Moyen Age à nos jours. Elle porte entre
autres, mais non exclusivement, sur l’histoire des collections, des
collectionneurs ou des musées, et plus généralement sur la muséologie.
La collection a comme objectif majeur d’offrir aux prétendues deux
histoires de l’art, l’académique et la muséale, un lieu ouvert au dialogue
institutionnel et à la transdisciplinarité, un lieu de discussion
sur l’expérimentation et la création, un lieu dédié à l’excellence
d’une réflexion historique et critique. Elle accueille aussi
bien des monographies et des essais que des ouvrages collectifs,
qu’ils soient rédigés en français, en allemand ou en anglais.

Bern · Berlin · Bruxelles · New York · Oxford


Diane Antille (éd.)

Retour à l’objet, fin du musée


disciplinaire ?

Bern · Berlin · Bruxelles · New York · Oxford


Information bibliographique publiée par « Die Deutsche Nationalbibliothek »
« Die Deutsche Nationalbibliothek » répertorie cette publication dans la
« Deutsche Nationalbibliografie » ; les données bibliographiques détaillées
sont disponibles sur Internet sous ‹http://dnb.d-nb.de›.

Publié avec le soutien de l’Institut d’histoire de l’art et de muséologie de


l’Université de Neuchâtel.
 
Illustration de couverture : Manufacture François-Charles Gendre, Bol en faïence peinte en noir et vert
de petit feu, 1775-1780. Photo: Roland Blättler- Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel (inv. AA 1671).

ISSN - • ISBN 978-3-0343-2797-8 (Print)


E-ISBN 978-3-0343-3822-6 (E-PDF) • E-ISBN 978-3-0343-3823-3 (EPUB)
E-ISBN 978-3-0343-3824-0 (MOBI) • DOI 10.3726/b15482

Cette publication a fait l’objet d’une évaluation par les pairs.

© Peter Lang SA
Editions scientifiques internationales
Bern 2019
Tous droits réservés.

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sur le copyright est interdite et punissable sans le consentement
explicite de la maison d’édition. Ceci s’applique en particulier pour
les reproductions, traductions, microfilms, ainsi que le stockage
et le traitement sous forme électronique.

Printed in Germany

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Sommaire

Avant-propos et remerciements ........................................................... 3

Diane Antille
Pour un musée polyphonique .............................................................. 5

Yves Bergeron
Mythes de fondation de la muséologie Europe – Amérique ............. 27

Alice Berthon
Le musée national d’ethnologie du Japon :
un musée disciplinaire encore d’actualité ? ...................................... 57

Johannes Beltz et Marie-Eve Celio-Scheurer


« A cordes et à corps ». Résonances d’instruments de musique
Santal, de l’Inde à la Suisse et de la Suisse à l’Inde. L’exemple
de la collection Fosshag au Museum Rietberg .................................. 77

Octave Debary
La part manquante du musée d’ethnographie ................................. 103

Géraldine Delley
Les musées de préhistoire, les objets et la contextualisation
des pratiques savantes XIXe-XXIe siècles ....................................... 117

Nicolas Hatot
Les collections médiévales et Renaissance du musée
des Antiquités de Rouen : précocité antiquaire,
pluridisciplinarité et enjeux muséographiques ................................ 143
2 Sommaire

Pierre Alain Mariaux


Objet et sensation historique. Le musée d’histoire
selon J. Huizinga ............................................................................. 177

Alexandre Fiette
Mon histoire, ton histoire, notre histoire ......................................... 205

Laurence-Isaline Stahl Gretsch


Rester un musée disciplinaire centré sur l’objet. L’exemple
du Musée d’histoire des sciences de la Ville de Genève ................. 219

Bruno Jacomy
Le musée, du carrefour de disciplines à l’échangeur d’idées ......... 231

Abstracts ......................................................................................... 251

Les auteurs ...................................................................................... 259


Avant-propos et remerciements

Le présent volume doit son existence aux rencontres qui ont eu lieu à
l’Université de Neuchâtel du 12 au 16 décembre 2016. A l’occasion du
Séminaire de l’Ecole du Louvre, organisé chaque année depuis 2007 par
l’Institut d’histoire de l’art et de muséologie, professionnels des musées
et chercheurs échangent leur point de vue autour d’une problématique ré-
pondant aux enjeux actuels de la muséologie. Ces journées scientifiques,
qui se distinguent en particulier par la diversité des intervenants qu’elles
convoquent, sont prioritairement destinées aux étudiants en muséologie
de l’Université de Neuchâtel et aux élèves de l’Ecole du Louvre, dans le
cadre d’un partenariat. C’est dans cet environnement qu’avec le profes-
seur Pierre Alain Mariaux, nous avons souhaité réunir des historiens, des
ethnologues, des muséologues, des historiens de l’art, des archéologues,
des conservateurs et des directeurs d’institutions. Chacun à sa manière
a abordé la problématique choisie et qui constitue désormais le titre de
cet ouvrage, même s’il n’en est pas les actes : « Retour à l’objet, fin du
musée disciplinaire ? »
Ce sont la qualité des conférences, les échanges d’idées, les ques-
tions, les apartés, les visites de musées, les travaux des étudiants et les
débats de cette semaine qui ont nourri l’enthousiasme d’une publica-
tion. Chacun des participants et des intervenants, également ceux qui
n’ont pu ou n’ont pas souhaité fournir un essai (Sandrine Balan, Sophie
Bärtschi Delbarre, Xavier Dectot, Laurent Golay, Agnès Parent, Chantal
Prod’Hom, Regula Schorta, Evelyne Ugaglia, Boris Wastiau), sont à re-
mercier. J’exprime en particulier ma profonde gratitude à Yves Bergeron
et Bruno Jacomy qui ont accepté de livrer les délicates contributions
d’ouverture et de clôture, essentielles à la dynamique de la rencontre
et maintenues ici dans le même ordre. De la même manière, j’aimerais
témoigner ma reconnaissance aux modérateurs du séminaire qui ont
animé ces journées avec l’expertise du sujet qui est la leur et qui nous a
constamment autorisés à envisager la problématique sous un jour neuf
4 Avant-propos et remerciements

(Gianenrico Bernasconi, Marc-Olivier Gonseth, Pascal Griener, Marc-


Antoine Kaeser, Claude-Alain Künzi). Cette semaine aurait difficilement
pu voir le jour sans l’appui des membres de l’Institut d’histoire de l’art
et de muséologie. Pour cela, je tiens à remercier les professeurs Régine
Bonnefoit et Pascal Griener, l’ensemble de mes collègues assistantes-
doctorantes ainsi que les administratrices et collaborateurs de l’Institut
d’histoire de l’art et de muséologie. Le présent volume bénéficie du gé-
néreux soutien de l’Université de Neuchâtel et en particulier de l’Institut
d’histoire de l’art et de muséologie à qui j’exprime mes vifs remercie-
ments pour leur aide précieuse. Enfin, j’aimerais adresser une pensée
toute particulière au professeur Pierre Alain Mariaux qui m’a confié
l’édition de ce volume et en cela a permis de garder une trace tangible
de ces rencontres, non seulement scientifiques, mais aussi humaines.
Yves Bergeron

Mythes de fondation de la muséologie


Europe – Amérique1

Depuis une décennie, la question de la fin du musée disciplinaire revient


périodiquement hanter les colloques consacrés à la muséologie. Il devient
de plus en plus évident en Amérique du Nord, comme en Europe, que
les frontières entre les musées d’art et les musées dits de société sont de
plus en plus floues. Si les approches disciplinaires de l’histoire de l’art,
de l’anthropologie, de l’histoire et des sciences ont longtemps dominé et
par le fait même défini les grandes catégories de musées, nous sommes
visiblement entrés dans une phase de mutation des musées. C’est ainsi
que le Musée des beaux-arts de Montréal propose des expositions consa-
crées à des sujets de société et au patrimoine immatériel de sorte que la
muséographie et les œuvres présentées semblent davantage s’apparenter
à l’approche des musées de société. A l’opposé, le Musée national de la
civilisation de Québec présente régulièrement des œuvres d’art dans ses
expositions thématiques et convoque de plus en plus régulièrement l’art
contemporain en favorisant une approche esthétique. Comment expli-
quer ce phénomène de renversement des approches muséographiques ?
Nous pourrions évoquer quelques hypothèses.2 Celle qui me semble la
plus probante concerne les programmes de formation en muséologie qui
depuis deux décennies encouragent les approches multidisciplinaires au
sein des musées. Depuis que le statut traditionnel des conservateurs a
été remis en question, les musées font appel à des commissaires afin de
réaliser des expositions. Ceux-ci ne sont plus nécessairement conserva-
teurs ou historiens de l’art. Ils proviennent de différentes disciplines et
sont considérés comme des créateurs. Ce phénomène, qui est visible-

1 Ce texte reprend quelques passages d’un article publié en portugais en 2016.


Bergeron 2016.
2 J’ai abordé ce sujet dans : Bergeron 2010a.
28 Yves Bergeron

ment international, s’inscrit dans la perspective de la mondialisation qui


constitue une des grandes tendances contribuant à l’uniformisation des
thématiques et des approches muséographiques dans les musées.
Les transformations observées au cours des dernières années dans
les musées concernent notamment le statut des objets. Les musées d’art
ont de plus en plus recours aux dispositifs immersifs et à des muséogra-
phies élaborées qui marginalisent les œuvres afin de soutenir le propos
des commissaires. Les musées de société, qui ont longtemps négligé les
œuvres d’art, s’en emparent soudainement et se comportent comme les
musées d’art classique en dépouillant le parcours des dispositifs de mé-
diation qui caractérisaient jusque-là leur approche communicationnelle.
Bref, le thème de ce séminaire se révèle d’une grande actualité.
La réflexion que je propose s’inscrit précisément dans cette pro-
blématique du statut des objets dans les musées. Il m’a semblé utile de
comparer le passage des musées de l’Europe à l’Amérique du Nord en
interrogeant le rapport que les musées entretiennent avec les objets dans
les musées européens et nord-américains.
Cette réflexion repose sur un projet de recherche consacré à l’his-
toire des collections et des musées nord-américains que j’ai mené au
cours des dernières années. A l’origine, ce projet est né d’une simple
question venue d’étudiants de muséologie. Après avoir soutenu un doc-
torat en ethnologie alors que je travaillais comme conservateur des col-
lections à Parcs Canada, j’ai été invité par Philippe Dubé à enseigner
dans le cadre du nouveau programme d’études supérieures en muséolo-
gie à l’Université Laval en 1991 qui visait à former les professionnels
qui travaillaient déjà dans le réseau des musées. C’est dans le cadre du
séminaire « Recherche et collections » qu’a surgi de la part d’étudiants
français la question suivante : « Qu’est-ce qui différencie les musées
européens des musées nord-américains ? » Ils semblaient décoder des
distinctions fondamentales entre les deux continents. Bien que la ques-
tion apparaisse relativement simple, il m’a fallu quelques années afin
d’y répondre avec toutes les nuances nécessaires. Il faut rappeler que
l’enseignement de la muséologie aux cycles supérieurs débutait à peine
au Québec. Le programme conjoint de maîtrise en muséologie de l’Uni-
versité du Québec à Montréal (UQAM) et de l’Université de Montréal
(UdeM) accueillait ses premiers étudiants en janvier 1987. Quelques
Mythes de fondation de la muséologie Europe – Amérique 29

mois plus tard, l’Université Laval inaugurait son Diplôme d’études su-
périeures spécialisées (DESS) en muséologie. Bien que la muséologie
québécoise entrait alors dans une phase de développement sans précé-
dent avec la création de grands musées dont le Musée de la civilisation
à Québec, le Musée canadien des civilisations à Gatineau, le musée de
Pointe-à-Callières (Montréal), le Biodôme, la Biosphère et l’agrandisse-
ment du musée McCord et du Musée du Québec, nous disposions alors
de peu de sources pour retracer le développement des collections et la
naissance des premiers musées au Canada et plus particulièrement au
Québec. Les thèses et les grands chantiers sur les collections allaient
bientôt nous donner des repères afin de baliser cette histoire des musées.
Au même moment, j’entreprenais un chantier de recherche sur l’histoire
des collections du Séminaire de Québec et de l’Université Laval qui s’est
étendu de 1991 à 1997. Dès lors, je me suis plongé dans l’histoire des
collections du musée du Séminaire de Québec qui s’est révélé être le
premier musée au Canada dont les collections remontent à l’origine de
la Nouvelle-France au XVIIe siècle et qui fut officiellement inauguré en
1806. Ce musée constitué de collections de sciences naturelles, d’œuvres
d’art, de collections ethnographiques et d’un cabinet de physique ser-
vait essentiellement à l’enseignement. Cette collection occupe une place
centrale dans l’histoire des musées, car elle est également à l’origine
de la création par le Séminaire de la première université française en
Amérique, l’Université Laval fondée en 1852. A l’ouverture, les col-
lections initiales du Séminaire prennent place dans les huit musées de
l’Université qui occupent un étage complet du nouveau pavillon central
construit sur le site historique du Séminaire. La collection du Séminaire
et de l’Université Laval sera finalement intégrée au Musée national de
la civilisation en 1995.3
Cet intérêt pour l’histoire des collections a pris forme dans des ou-
vrages4 et une série d’articles5 que j’ai publiés de 1993 à 2010. Depuis
la redécouverte de la collection du Séminaire et de l’Université Laval, je

3 Bergeron 1996.
4 Bergeron 2002.
5 A titre indicatif : Arpin & Bergeron 2001 ; Bergeron 2003 ; Bergeron 2004 ;
Bergeron 2005.
30 Yves Bergeron

m’intéresse notamment à la problématique de la construction des identi-


tés nationales dans les musées nationaux. C’est pourquoi j’ai d’ailleurs
choisi d’entreprendre l’habilitation à diriger des recherches (HDR) sur
cette question sous la direction de Dominique Poulot à l’Université Paris
1 Panthéon-Sorbonne. Cinq ans plus tard, je soutenais devant un jury de
spécialistes de l’histoire des musées un essai de synthèse de l’histoire
des musées au Québec.6
Cet intérêt pour l’histoire longue des musées s’est traduit par ail-
leurs par un projet de recherche consacré plus précisément à l’histoire
contemporaine des musées. Depuis 2007, je mène avec mon collègue
François Mairesse de Paris 3 Sorbonne Nouvelle le projet Mémoires de
la muséologie qui nous a conduits à réaliser des entretiens avec des per-
sonnalités qui ont marqué l’histoire des musées. La première entrevue fut
réalisée avec le directeur général et fondateur du Musée de la civilisation,
Roland Arpin.7 J’ai tiré de cet entretien deux ouvrages publiés dans la
collection « Muséologies » chez l’Harmattan en 2016. D’autres ouvrages
consacrés à l’œuvre de muséologues qui ont contribué au développement
de la muséologie sont en préparation.

1. Retour sur l’origine des musées

A la question « Existe-t-il une muséologie nord-américaine ? », il fallait


dans un premier temps reconnaître une origine commune des musées en
Europe. Quand on plonge dans l’histoire des musées, on revient inévi-
tablement à des sources communes. Le musée demeure une institution
qui a émergé en Europe à la Renaissance avec les cabinets de curiosités.
Le modèle européen est donc au cœur de l’histoire des musées. Ceci
étant établi, une seconde question s’imposait : « Existe-t-il des distinc-

6 Habilitation à diriger des recherches (HDR) sous la direction de Dominique Poulot


à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne : Musées et muséologie au Québec. Essai
d’interprétation (3 juin 2015).
7 Bergeron & Côté 2016a ; Bergeron & Côté 2016b.
Mythes de fondation de la muséologie Europe – Amérique 31

tions entre les musées européens et nord-américains ? » A première vue,


les distinctions sont plus visibles dans les musées de société que dans
les musées d’art classique et d’art contemporain. La muséographie et
les dispositifs de médiation prédominent dans les musées de société.8
Cependant, on observe depuis plusieurs années que les frontières entre
les deux catégories sont de plus en plus perméables.
La synthèse de l’histoire des musées au Québec que j’ai produite
pour l’HDR a permis de mieux saisir les particularités de la muséologie
nord-américaine. Il devenait alors possible de comparer les discours des
historiens de la muséologie. Pour la France et l’Europe, j’ai notamment
retenu, Krzysztof Pomian, Marie-Cécile Bruwier, Jean Bazin, André
Gob, Noémie Drouguet, Yves Laisus, Luc Benoist, Roland Schaer,
Alain Mercier, André Desvallées, François Mairesse, Dominique Poulot,
Tony Bennet ; pour le Canada et les Etats-Unis, Philippe Dubé, Hervé
Gagnon, Raymond Montpetit, Laurier Lacroix, Bernard Schiele, Claude
Armand Piché, Gérard Bouchard, Christy Vodden et Ian Dyck, George
McDonald, Edward P. Alexander, Charles Coleman Sellers, Marjorie
Schwarzer,Warren Leon et Roy Rosenzweig.
Ce qui est frappant quand on parcourt cette littérature, c’est que les
auteurs construisent des récits qui expriment des visions distinctes du
musée. Ma formation en ethnologie m’a finalement conduit à repenser
l’histoire des musées du point de vue des mythes de fondation construits
par les historiens de la muséologie. Cette démarche repose sur le postulat
suivant : tout comme on étudie les Inuits et les Maoris, on peut étudier la
communauté des muséologues qui forme une sorte de tribu contempo-
raine. Nous donnons ici au terme tribu un sens anthropologique c’est-à-
dire un groupe social et politique composé d’individus qui partagent des
valeurs communes et qui « présente une certaine homogénéité (physique,
linguistique, culturelle…) » ; ceux-ci se réunissent périodiquement lors
de colloques et de congrès d’associations professionnelles nationales et
internationales. Conséquemment, la tribu réunit des individus qui par-
tagent les mêmes intérêts et les mêmes opinions. Ce groupe social et
politique fondé sur une parenté éthique se définit dans une filiation de

8 Voir : Montpetit 1996.


32 Yves Bergeron

valeurs qui remontent à la Renaissance et qui prend tout son sens dans
la longue durée.
Que ce soit dans la culture populaire ou la culture savante, les lea-
ders d’une discipline et notamment ceux qui se définissent comme his-
toriens construisent des récits collectifs qui donnent un sens au groupe.
Les mythes sont ici entendus comme des récits (parfois vrais, souvent
inventés ou fabulés) mais partagés par l’ensemble de la communauté
muséale. Ces récits s’apparentent à des sagas dans la mesure où ils ont
un fondement historique, mais relèvent davantage de la mythologie en
enracinant ces récits dans le système de valeurs du groupe. C’est pour-
quoi ils sont reconnus par la communauté muséale et les chercheurs qui
valident en quelque sorte la création des musées. Ces récits de fondation
apparentés à des mythes d’origine s’inscrivent dans la culture du monde
muséal en traduisant surtout des valeurs communes qui structurent la
pratique muséale.
Bien que la littérature en muséologie soit particulièrement riche
en mythes, j’en ai identifié quelques-uns dans la littérature européenne.
Afin de proposer une analyse comparée de ces mythes avec la tradition
muséale nord-américaine, j’en ai retenu cinq qui apparaissent comme in-
contournables à tout le moins dans la littérature scientifique francophone.

1.1 Le Mouseion d’Alexandrie

Le premier mythe est bien sûr celui du Mouseion d’Alexandrie qui est
à l’origine même des musées et de l’association faite avec les muses de
l’Antiquité. Il semble que le Musée d’Alexandrie était un lieu réservé
avant tout aux chercheurs. Ce qui est intéressant dans ce cas, c’est qu’il
existe peu de sources premières de sorte qu’on sait finalement peu de
choses de ce musée. Marie-Cécile Bruwier l’a bien démontré dans un
article publié en 2004 qui constitue probablement la référence la plus
exhaustive sur ce musée9. Pourtant, tous les historiens de la muséologie
évoquent le musée d’Alexandrie et les discours à ce sujet se révèlent
très riches. Il y a dans ce récit une forme de paradoxe. Et c’est préci-

9 Bruwier 2004.
Mythes de fondation de la muséologie Europe – Amérique 33

sément ce qui devient intéressant pour un mythe. On constate que la


vérité historique n’a pas véritablement d’importance. Pour les histo-
riens, l’évocation du Mouseion d’Alexandrie constitue essentiellement
un prétexte pour exprimer leurs propres conceptions et valeurs de ce
que devait être le premier musée et conséquemment ce que devrait être
le musée aujourd’hui. On retrouve dans ces diverses interprétations
les valeurs fondamentales de la muséologie contemporaine. Le musée
est présenté comme un conservatoire du savoir universel financé par
le roi, c’est-à-dire par l’Etat. Il est d’abord destiné aux savants et dans
une certaine mesure il n’a pas besoin de visiteurs pour exister. On a
ici la conception idéalisée du musée au service des savants, voire des
conservateurs, qui sont également des collectionneurs et qui peuvent
en toute liberté se consacrer à leurs passions : la collecte, la recherche
et la réflexion.

1.2 L’Antiquité

Le second mythe nous ramène cette fois à l’Antiquité et à la culture


gréco-romaine qui est à la source de la culture européenne. La Grèce
et Rome sont présentées comme une culture de référence du monde
occidental. C’est d’ailleurs cette culture qui structure la formation des
collèges classiques où sont formées les élites européennes. En somme,
on retrouve dans l’Antiquité les fondements de la culture européenne.
Ce chapitre majeur de l’histoire des musées est présenté comme une
redécouverte des œuvres de cette période. La recherche des objets de
l’Antiquité permettait de mettre en parallèle les objets et les textes clas-
siques de manière à présenter un passé idéalisé qui donnait un sens au
présent. Ce passé est alors présenté, comme un refuge réconfortant en
opposition à un présent qui lui est source d’angoisse. Pour les historiens
de l’art, l’Antiquité représente un idéal esthétique et la perfection ar-
tistique. Cette redécouverte à la Renaissance favorise l’émergence des
notions de « monument » et de « chef-d’œuvre » qui constituent le cadre
de référence des musées européens.
34 Yves Bergeron

1.3 Les cabinets de curiosités

Le troisième mythe est certainement le plus connu, car il a particulière-


ment marqué l’imaginaire des historiens de la muséologie. Les cabinets
de curiosités apparaissent à la Renaissance en même temps que la décou-
verte du Nouveau Monde. On y retrouve une conception préscientifique
du monde. Ces espaces de conservation et d’exposition restent encore
comme pour le Mouseion d’Alexandrie réservés à une élite. Lieu de
conservation des collections princières, on y retrouve un mélange de
types d’objets (artificialia, naturalia, exotica et scientifica) qui propose
un amalgame où se côtoient sciences naturelles, œuvres d’art, objets
ethnographiques, archives et livres rares. Les cabinets proposent la pre-
mière forme de muséographie d’œuvres et d’objets patrimoniaux. Ils
sont importants dans l’histoire de la muséologie, car ils ont influencé la
mise en espace des musées de la Renaissance jusqu’à nos jours. Comme
pour le Mouseion d’Alexandrie, on constate que les interprétations sur
le sens de ces collections varient considérablement d’un auteur à l’autre.
On interprète ces lieux en fonction d’une vision souvent contemporaine
de la muséologie. Les cabinets annoncent une forme d’ouverture et de
démocratisation de la culture. Pomian10 a démontré que ces cabinets
formaient un réseau où circulaient les élites européennes qui pouvaient
accéder à de grandes collections. La traduction du traité muséologique
(2004) de Samuel Quiccheberg,11 initialement publié en 1565, a par ail-
leurs démontré que ces cabinets étaient structurés et qu’ils n’étaient pas
comme on le croit encore souvent constitués au hasard. Une synthèse de
l’équipe de recherche de l’Université de Poitiers a notamment permis de
corriger de nombreuses interprétations erronées sur les cabinets.12 Les
cabinets ont également marqué la muséographie, c’est-à-dire la manière
de mettre en exposition des objets et des œuvres. On retrouve parfois
dans certains musées contemporains des références à la mise en exposi-
tion des cabinets de curiosités.

10 Pomian 1987.
11 Brouet 2004, pp. 81-135.
12 La licorne et le bézoard 2013.
Mythes de fondation de la muséologie Europe – Amérique 35

1.4 Les collections royales et princières

Le quatrième mythe souligne le rôle central joué par les collections


royales, constituées de chefs-d’œuvre d’artistes. Ce mythe nous rap-
pelle que le musée est d’abord et avant tout centré sur les œuvres excep-
tionnelles et la culture savante. Il est historiquement associé aux cabi-
nets de curiosités, mais s’en distingue dans la mesure où les récits qui
évoquent ces collections précisent qu’on y retrouve surtout des œuvres
d’art qui sont à l’origine des premiers grands musées européens publics.
Etrangement, on a tendance à oublier que les collections royales sont
également à l’origine des musées de sciences naturelles. Comme pour
l’Antiquité, on associe ces collections royales et princières au culte du
chef-d’œuvre et des artistes. Le cardinal Mazarin fait figure de référence
pour ce mythe central dans le système de valeurs de la muséologie eu-
ropéenne.

1.5 Révolution et nationalisation des musées

Ce cinquième mythe nous ramène au moment historique où les col-


lections royales et princières deviennent publiques en Europe. Pour la
France, ce mythe se structure autour de la Révolution française, mais
il faut surtout retenir ici le rôle joué dans la seconde moitié du XVIIIe
siècle par l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert qui propose une
véritable démocratisation du savoir en valorisant le développement des
sciences qui s’épanouissent dans les muséums et les musées de sciences
et technologies. Ce chapitre de l’histoire des musées est capital, car il fait
entrer les collections royales dans l’espace public au moment où on voit
apparaître une conception du patrimoine national, c’est-à-dire qui ap-
partient symboliquement à l’ensemble des citoyens. Ce mythe développe
notamment un principe qui reste central dans le discours des musées
contemporains : le musée constitue un espace démocratique d’accès à la
culture savante. En France, ce mythe se construit autour de la création du
Louvre et du Musée des monuments français pour les arts et du Musée
des arts et métiers et du Muséum d’histoire naturelle pour les sciences.
En Grande-Bretagne, ce mythe est représenté par le British Museum.
36 Yves Bergeron

2. De l’Europe à l’Amérique

Une fois ces mythes européens identifiés, nous proposons d’examiner de


quelle manière ceux-ci se présentent dans la littérature nord-américaine.
De toute évidence, ces mythes européens n’apparaissent pas vraiment
dans les récits que proposent les historiens de la muséologie nord-améri-
caine. En revanche, on voit surgir de nouveaux mythes qui définissent les
valeurs des musées nord-américains. Or, il semble bien que ces nouveaux
mythes se définissent en opposition aux modèles européens.

2.1 Du Mouseion d’Alexandrie au Musée Peale

Dans la perspective nord-américaine, le mythe du Mouseion d’Alexandrie


occupe en vérité une place assez marginale. Les historiens n’y accordent
que quelques lignes. D’ailleurs, l’histoire nationale au Canada comme
aux Etats-Unis et dans la grande majorité des pays du Nord au Sud de
l’Amérique débute essentiellement avec la découverte par les Européens
à la fin du XVe au début du XVIe siècle. On reconnaît la référence au
Mouseion d’Alexandrie, mais cette référence ne semble pas trouver
d’échos dans les valeurs des musées nord-américains. En revanche, les
historiens nord-américains accordent une place majeure au musée qui
est considéré comme le premier musée public en Amérique. La place
accordée en Europe au Mouseion d’Alexandrie se trouve remplacée en
Amérique par le mythe du premier musée privé et son conservateur,
Charles Willson Peale (1741-1827). Inauguré en 1786 à Philadelphie,
soit peu de temps après l’indépendance des Etats-Unis, il est considéré
comme l’ancêtre des musées américains. Peale est rapidement deve-
nu le modèle emblématique pour le développement du réseau muséal
aux Etats-Unis et au Canada.13 Il est à la fois un artiste puisqu’il peint
des personnages importants de son époque, dont Georges Washington,
Thomas Jefferson et Benjamin Franklin. Il peint également les dioramas
dans lesquels il installe les spécimens naturalisés que l’on retrouve sur le

13 Voir à ce sujet : Coleman Sellers 1979.


Mythes de fondation de la muséologie Europe – Amérique 37

territoire américain14 que l’on découvre au fur et à mesure où la frontière


avec les Amérindiens est repoussée vers l’Ouest. Il se présente également
comme un scientifique puisqu’il propose une exposition des sciences
naturelles américaines fondée sur le système de classification de Linné. Il
est aussi muséographe dans la mesure où il développe une muséographie
qui sera reprise par l’ensemble des musées nord-américains pendant près
de deux siècles. Il peut également être considéré comme muséologue
puisqu’il développe une approche éducative des collections et qu’il met
en place une programmation d’activités culturelles afin de fidéliser les
visiteurs et d’assurer ainsi des revenus autonomes. Par ailleurs, il ne
faut pas perdre de vue qu’il est avant tout un homme d’affaires qui a su
mettre en place un modèle de musée privé sans l’aide de l’Etat. Bien
qu’il ait sollicité le soutien de Washington, le gouvernement refuse de
s’impliquer dans la création de musées. L’exemple du musée privé que
développe Peale reste encore à ce jour le modèle dominant aux Etats-
Unis et au Canada. Charles Willson Peale représente le modèle type du
« Self-Made Man » et à ce titre est devenu un exemple. Enfin, Peale est
surtout et avant tout un patriote américain qui a participé à la Révolution
et qui valorise dans son musée la culture et les valeurs de la société amé-
ricaine. Il a également contribué par son initiative à la construction de
l’identité américaine dans son musée destiné à un large public qui ne se
limite pas aux élites. Mais, ce qui demeure le plus important, c’est que
Charles Willson Peale a inspiré ses contemporains et que son musée a
servi de modèle. Encore aujourd’hui, le musée est considéré comme une
entreprise privée, qui participe à l’éducation populaire. Le musée est ou-
vert au grand public et s’adapte aux besoins et aux attentes des citoyens.
Dès la fin du XVIIIe siècle, Peale porte une attention toute particulière
à l’expérience de visite afin de fidéliser ses visiteurs.
Contrairement au modèle européen, le musée de Peale est une entre-
prise culturelle qui relève des citoyens et non de l’état. On y valorise la
culture populaire et le sentiment d’identité patriotique. Il appartient aux
individus et aux sociétés savantes, dont les sociétés d’histoire, de donner un
sens à l’identité collective. Contrairement à l’Europe et la France, les choix

14 Dans le même esprit, John James Audubon publie entre 1827 et 1838 The Birds of
America.
38 Yves Bergeron

de programmation ne viennent pas des gouvernements, mais des citoyens.


On pourrait d’ailleurs dire qu’en ce sens les musées nord-américains pro-
longent le mouvement d’indépendance de la nouvelle nation en prenant
en main le champ de la culture et de l’éducation populaire.
C’est ce modèle imaginé par Peale à Philadelphie, dans cette ville
où prédominait l’American Philosophical Society fondée par Benjamin
Franklin en 1743, qui inspire la création en 1824 des deux premiers mu-
sées publics au Canada, c’est-à-dire le Musée Del Vecchio à Montréal
et le Musée Chasseur à Québec.15 Ces deux premiers musées publics
reprennent le modèle économique et culturel de Peale. Dans le contexte
nord-américain, le musée devient un lieu public de diffusion de la culture
qui doit être rentable et qui propose une forme de muséologie de diver-
tissement axée sur l’expérience du visiteur.
Ce mythe associé au Peale’s Museum est associé au musée de di-
vertissement qui sera repris avec succès par Phineas Taylor Barnum
(1810-1891). Si on connaît Barnum pour son célèbre cirque, on ou-
blie qu’il a été propriétaire du Barnum’s American Museum situé sur
Broadway à New York de 1841 à 1865. Ce musée, associé à une salle de
spectacle, constituait une des plus grandes activités populaires au milieu
du XIXe siècle et marqua la culture américaine. Certains jours, la fré-
quentation atteignait 15’000 visiteurs. Détruit par un incendie en 1865,
Barnum réoriente ses activités dans le cirque16. On voit ensuite apparaître
les musées de cire dans les grandes villes américaines et canadiennes.
Ces musées seront particulièrement populaires du milieu du XIXe siècle
au milieu du XXe siècle aux Etats-Unis et au Canada.17

2.2 Du mythe de l’Antiquité au mythe des origines de l’Amérique

De toute évidence, le mythe européen de l’Antiquité est peu présent


dans la littérature nord-américaine. Encore une fois, il en est brièvement
question en évoquant l’origine des musées en Europe, mais cette pé-

15 Dubé & Montpetit 1991.


16 Voir : McClellan 2012.
17 Voir : Gagnon 1999.
Mythes de fondation de la muséologie Europe – Amérique 39

riode de l’histoire ne constitue pas un repère significatif pour la culture


nord-américaine. Ce chapitre marquant de l’histoire de la muséologie
est cependant remplacé en Amérique dès le milieu du XIXe siècle par le
mythe des origines des Amérindiens et par conséquent sur les origines
de l’Amérique avant Christophe Colomb. Les travaux des archéologues
et des anthropologues à compter du XIXe siècle vont permettre de re-
constituer l’histoire de ces premiers peuples de tradition orale.18 Dans la
seconde moitié du XIXe siècle : l’archéologie transforme la conception et
les connaissances sur le passé de l’Amérique. Aux frises du Parthénon,
les chercheurs du Nord au Sud de l’Amérique se lancent à la recherche
des ancêtres des peuples autochtones. Cette redécouverte du passé de
l’Amérique occupe une place centrale dans les travaux des chercheurs et
dans les expositions qui permettent de redécouvrir le passé de ces peuples
autochtones.19 Les musées deviennent des lieux de réconciliation entre
les premiers peuples et les Américains d’origine européenne. A compter
de la seconde moitié du XXe siècle, on y valorise le métissage. Le musée
d’anthropologie de Mexico constitue probablement le plus bel exemple
du genre. On retrouve ces mêmes discours au National Museum of the
American Indian à Washington, au Musée canadien de l’histoire et
au Musée de la civilisation à Québec. Si le musée d’anthropologie de
Mexico présente une culture matérielle riche des Autochtones ayant oc-
cupé le territoire, les musées canadiens consacrés aux Amérindiens et
aux Inuits présentent des peuples nomades qui ont laissé peu de traces
matérielles sur le territoire, mais qui ont marqué par leur conception du
monde la culture canadienne. Au cours des deux dernières décennies,
on observe un mouvement où les Autochtones tentent de se réapproprier
leur propre histoire20 en créant leurs musées.21
Contrairement au mythe de l’Antiquité qui valorisait la littérature
classique, le mythe des origines en Amérique est centré sur des sociétés de
tradition orale. Il permet également aux conservateurs et historiens de la
muséologie de redécouvrir les origines lointaines des cultures autochtones.

18 Voir : Willey & Sabloff 1993 ; Moussette & Waselkov 2014.


19 Pintal, Provencher & Piédalue 2015.
20 Sioui 1999.
21 Turgeon & Dubuc 2002.
40 Yves Bergeron

Des anthropologues comme Frank Boas (1858-1942) ou Marius Barbeau22


(1883-1969) font figure de pionniers dans l’histoire des musées.
Les travaux de Claude Lévi-Strauss sur les mythes ont permis de ré-
véler que le véritable patrimoine des peuples de tradition orale se trouve
non pas dans les objets, mais dans leurs traditions orales qui traduisent
une conception du monde complexe et originale. Cette attention portée
au patrimoine culturel immatériel des premières nations constitue une
des caractéristiques de la muséologie nord-américaine. En somme, les
musées consacrés aux cultures autochtones représentent l’équivalent de
l’Antiquité pour les musées européens. Ce mouvement de valorisation
d’une histoire précolombienne vient renforcer les identités autochtones
dont l’histoire ne remonte pas simplement au XVe siècle, mais à plus
de 12’000 ans. Ce mythe permet dans le même temps de prendre une
distance à l’égard de l’Europe.

2.3 Du mythe des cabinets de curiosités au mythe de la Révolution


industrielle ou « Sciences et modernité »

Pour les historiens nord-américains, le mythe des cabinets de curiosité


s’inscrit dans une histoire universelle des musées, mais n’a que peu
d’impact sur l’histoire des musées nord-américains. Au contraire, on
perçoit dans le récit proposé par les historiens que les musées nord-
américains représentent l’antithèse des cabinets de curiosités. Même si
le terme cabinet est présent au XVIIIe siècle, il désigne des collections
qui sont l’œuvre de sociétés savantes qui participent à la philosophie
des lumières.23 Les premiers musées nord-américains apparaissent au
moment même où les cabinets de curiosités disparaissent en Europe.
Outre les musées de divertissements, les premiers musées nationaux24
et universitaires25 sont centrés sur les sciences et non la curiosité au sens
où on l’entendait à la Renaissance.

22 Voir : Présence de Marius Barbeau.


23 Schwarzer 2006.
24 Vodden & Dyck 2006.
25 Young 2000.
Mythes de fondation de la muséologie Europe – Amérique 41

Le mythe des cabinets de curiosités, propre à une autre conception


des connaissances de l’univers est remplacé en Amérique du Nord par le
mythe de la révolution industrielle qui se structure sur le développement
des sciences et le développement du capitalisme. C’est dans ce contexte
que naît en 1841 la Commission géologique du Canada qui est à l’origine
des musées nationaux canadiens.26 Les scientifiques de la Commission se
lancent à la recherche du charbon, du pétrole, de l’or, du cuivre, du fer et
des diamants. Bref, ils entreprennent un vaste inventaire des ressources
naturelles du Canada pouvant permettre de soutenir les industries. Ils
cartographient le territoire, ramènent des collections de spécimens de
sciences naturelles et par conséquent développent des collections qui té-
moignent des diverses cultures autochtones qui vivent encore de manière
traditionnelle dans l’Ouest et au Nord du Canada. Contrairement à ce
que l’on observait à la Renaissance, ces objets ethnographiques n’entrent
pas dans les réserves du musée national du Canada comme des objets
de curiosité, mais comme des objets témoins de la culture des premières
nations. En somme, ces scientifiques participent à la seconde découverte
du Canada fondée sur les sciences et le développement économique.
Ainsi en 1851, la Commission géologique organise notamment l’ex-
position du Canada dans le cadre de la première exposition universelle au
Crystal Palace à Londres. La Commission présente les sciences comme
outils de développement de l’industrie canadienne. C’est au retour de
Londres que le directeur de la Commission, Sir William Logan27 propose
de créer un musée national à Montréal qui exposerait les résultats des
découvertes des scientifiques.
Aux Etats-Unis une structure scientifique de même nature se met
en place en 1848 avec la création du Smithsonian Institute qui va donner
naissance à un important complexe de musées nationaux dans la capitale,
Washington. Il est important de comprendre que les premiers musées
nationaux nord-américains sont d’abord et avant tout des musées de
sciences.

26 Voir : L’histoire de la Commission géologique du Canada illustrée par 175 ob-


jets. Disponible à l’adresse URL  : http://www.science.gc.ca/eic/site/063.nsf/
fra/h_00006.html, consulté en ligne le 1er juin 2017.
27 Winder 2003.
42 Yves Bergeron

La Commission géologique du Canada comme le Smithsonian


Institute vont collaborer étroitement avec le réseau des universités en
participant au développement des collections de sciences naturelles qui
sont alors destinées à l’enseignement et la formation des jeunes scienti-
fiques canadiens. Ces premiers musées nationaux et universitaires vont
structurer le réseau muséal nord-américain et valoriser les sciences et la
recherche. En somme, les musées de sciences sont à l’origine de l’his-
toire des collections et des musées en Amérique. Nous avons ici un mythe
qui s’oppose par ses valeurs aux cabinets européens de curiosité.

2.4 Du mythe des collections royales au mythe de la liberté et de


l’indépendance ou « rupture et redécouverte »

Le quatrième mythe européen consacré aux collections royales ne se


retrouve pas dans la littérature nord-américaine. Il est cependant rem-
placé dans les musées nord-américains par le mythe de la liberté et de
l’indépendance. Contrairement à l’Europe, l’identité collective nord-
américaine ne se reconnaît pas dans les collections dites « royales », mais
se définit plutôt en rupture avec l’Europe et les mères patries.
Quand on examine l’histoire de l’Amérique, on constate que la
grande majorité des colonies obtiennent leur indépendance dans la pre-
mière moitié du XIXe siècle. La conséquence du mouvement d’indépen-
dance des anciennes colonies a pour effet de centrer les musées d’his-
toire, qui se mettent en place peu de temps après les musées de sciences,
sur le culte des reliques et des personnes. Les premiers musées d’histoire
qui apparaissent au XIXe siècle sont consacrés aux héros de l’indépen-
dance d’une part et aux gens ordinaires d’autre part qui ont bâti les
Etats-Unis, le Mexique et le Canada. Aux Etats-Unis, des musées de sites
comme Jamestown, Colonial Williamsburg et Yorktown deviennent des
lieux de pèlerinage pour les Américains qui peuvent y revivre l’histoire
et alimenter ainsi le sentiment patriotique. Le Canada a poursuivi cette
perspective en créant le réseau de lieux historiques nationaux de Parcs
Canada afin de commémorer les grands moments de l’histoire. Le lieu
historique national de Louisbourg s’inspire de la tradition américaine de
reconstitution historique. On constate que les musées nord-américains se
Mythes de fondation de la muséologie Europe – Amérique 43

concentrent rapidement sur la valorisation de la culture populaire pen-


dant la période coloniale où les Espagnols, par exemple, se définissent
comme Mexicains et non plus comme Espagnols et où les Britanniques
se disent Américains après l’indépendance.
Aux Etats-Unis, on retrouve un exemple emblématique de ces va-
leurs pour les héros de la guerre d’indépendance. Il s’agit d’ailleurs
d’un des exemples les plus significatifs qui définit bien les valeurs de
la muséologie américaine. Le site de Mount Vernon en Virginie où a
vécu le premier président des Etats-Unis, George Washington, se trou-
vait menacé lorsque son propriétaire se résolut à vendre le domaine en
1848. Le gouvernement de la Virginie, de même que le gouvernement
fédéral refusèrent de l’acheter pour protéger ce lieu qui abrite la sépul-
ture de Washington. Le site fut sauvé in extremis en 1858 par un groupe
de femmes, The Regents of the Mount Vernon Ladies Association, diri-
gée par Ann Pamela Cunningham. Elles achetèrent le domaine pour la
somme de 200’000 $, restaurèrent les bâtiments et firent de ce lieu un
espace neutre entre les armées sudistes et nordistes pendant la guerre
de Sécession. Ce sont les citoyens qui se mobilisèrent pour sauvegarder
ce qui est considéré aujourd’hui comme un des lieux historiques le plus
important des Etats-Unis. Comme Peale, ces femmes se définissaient
comme des patriotes. Encore aujourd’hui, on peut lire sur le site Web
de Mount Vernon que l’on est fier de rappeler que le site marque la nais-
sance du mouvement de préservation du patrimoine.28
La première exposition permanente du Musée de la civilisation à
Québec, Mémoires29, témoignait bien de ce rapport que les musées nord-
américains entretiennent avec les objets singuliers de culture populaire.
C’est précisément ce que démontre la première zone de l’exposition qui
présentait une cuisine telle que les Québécois aiment se l’imaginer. On se
retrouve devant un passé nostalgique qui a peu à voir avec l’histoire, mais
qui témoigne profondément du rapport mémoriel que les Québécois en-
tretiennent avec le passé. Nous sommes ici devant un exemple probant de
ce que l’historien Pierre Nora définit comme un lieu de mémoire commun.

28 Site disponible à l’adresse URL  : http://www.mountvernon.org/preservation/


mount-vernon-ladies-association/, consulté en ligne le 15 juin 2017.
29 Bergeron & Dubé 2009.
44 Yves Bergeron

Contrairement au mythe des collections royales, les musées nord-


américains fondent les musées d’histoire sur le concept de relique qui
prend appui sur la culture populaire. On se retrouve donc à l’opposé du
mythe européen qui rappelle la grandeur des collections royales et le
culte du chef-d’œuvre. C’est notamment ce qui explique que les mu-
sées d’histoire constituent près de 65 % du réseau des musées nord-
américains et que cette catégorie de musées reste la plus fréquentée.30

2.5 Du mythe de la Révolution française à une autre Révolution

Le cinquième mythe européen marqué par la Révolution française et


l’esprit des Lumières a conduit à la nationalisation en France notam-
ment des collections royales et des biens de l’Eglise. De manière géné-
rale, les collections royales entrent dans le domaine public et forment
le réseau des grands musées nationaux européens où prédominent les
musées d’art. On n’observe pas ce type de mouvement en Amérique du
Nord. Les musées nationaux se forment à partir des grandes campagnes
de terrain des sociétés scientifiques. Après la guerre de la conquête de
la Nouvelle-France et le traité de Paris en 1763, les élites coloniales
retournent en France avec leurs biens. Les communautés religieuses
(Jésuites, Récollets, Sulpiciens, Hospitalières, Augustines et Ursulines)
restent propriétaires de leurs biens mobiliers et immobiliers. Ces com-
munautés religieuses vont s’implanter et participer au développement de
la société québécoise.31 S’il n’y a pas eu de nationalisation des collec-
tions de l’Eglise catholique au Québec, le déclin de la pratique religieuse
fait en sorte qu’on observe une crise du patrimoine religieux. Des églises,
des couvents, des presbytères, des collèges sont vendus ou démolis et les
objets et les œuvres qui s’y trouvaient ne prennent pas toujours le chemin
des musées. Les gouvernements soutiennent le Conseil du patrimoine
religieux du Québec qui regroupe les différentes traditions religieuses.

30 Voir les rapports de l’Observatoire de la Culture et des Communications du Québec,


qui rendent compte de la fréquentation annuelle des musées. Disponibles à l’adresse
URL : http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/culture/, consulté en ligne le 2 juin 2017.
31 Voir le catalogue d’exposition : Le Grand héritage 1984.
Mythes de fondation de la muséologie Europe – Amérique 45

Les spécialistes du patrimoine et de la muséologie s’entendent pour


reconnaître que le patrimoine québécois est notamment constitué de mo-
numents, d’œuvres, d’objets et d’archives issus des églises. Sans qu’il y
ait de révolution, l’Etat est en voie de nationaliser une partie importante
de ce patrimoine qui est resté jusqu’ici privé.

3. Une histoire des musées en trois temps

Aux Etats-Unis, la révolution ne connaîtra pas de retour à la royauté comme


en France par exemple. La république s’enracine solidement et permet de
construire une nouvelle identité nationale. Les musées apparaissent avec
l’indépendance des anciennes colonies du Nord au Sud de l’Amérique et
servent fondamentalement à exprimer les nouvelles identités américaines
qui se définissent en opposition avec les mères patries. De ce point de vue,
les musées occupent une place centrale dans la culture américaine. Dans
un premier temps, les musées de sciences participent au milieu du XIXe
siècle à la construction de l’économie et de l’avenir des nations en favori-
sant la révolution industrielle. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, on
voit apparaître les musées d’histoire qui servent à consolider les identités
nationales en alimentant le sentiment patriotique. Dans un troisième temps,
on voit se multiplier dans les villes à la fin du XIXe siècle les musées d’art
qui sont généralement l’œuvre d’industriels et de financiers. Les musées
d’art apparaissent en même temps que se développe le chemin de fer d’Est
en Ouest et que se confirme l’économie capitaliste. Contrairement aux
musées d’histoire, les musées d’art sont créés par de riches collection-
neurs et sont en quelque sorte au service d’une nouvelle élite économique
qui a besoin du musée pour consolider son statut social. Ces musées qui
s’inspirent davantage du modèle européen servent également à valoriser
le travail d’artistes canadiens et américains en démontrant qu’il existe
bien une culture nord-américaine originale. En ce sens, les musées nord-
américains comme les musées européens participent au développement de
la société. On pourrait même dire que leur rôle est encore plus capital pour
ces nouvelles nations qui ont besoin de confirmer leur identité collective.
46 Yves Bergeron

4. Rencontre de deux mondes

Les portraits du Cardinal Jules Mazarin et de Charles Willson Peale


(fig.1 et 2) synthétisent en quelque sorte les valeurs de la muséologie
européenne et nord-américaine. Les musées européens ont nationalisé les
collections royales et ils ont poursuivi l’œuvre amorcée par les princes
et les élites en valorisant les chefs-d’œuvre et les artistes majeurs. Ces
collections justifient le pouvoir et la noblesse de ces Etats. C’est ce qui
explique que les musées d’art demeurent les plus importants et les plus
valorisés dans les pays européens. En contrepartie, les musées nord-
américains se sont donné un réseau où les musées d’histoire constituent
le noyau central. Ils représentent 60 % de l’ensemble des musées et ils
s’étendent à la fois dans les grandes villes et dans les petites localités
où ils sont rattachés à des sociétés historiques et savantes. La grande
majorité de ces musées relève avant tout des citoyens et non des Etats.
Les musées d’art, pour leur part, n’apparaissent qu’à la toute fin du XIXe
siècle dans les grandes villes nord-américaines et ils participent dès lors,
comme les musées d’histoire, à la valorisation des identités nationales.

Fig. 1. Robert Nanteuil, Cardinal Jules Mazarin Seated Within the Gallery of his
Palace, 1659, gravure, New York, Metropolitan Museum of Art.
Source : Wikipédia. Œuvre du domaine public.
Mythes de fondation de la muséologie Europe – Amérique 47

Fig. 2. Charles Willson Peale, The Artist in His Museum, 1822, huile sur toile,
263.5 x 202.9 cm, Philadelphie, Pennsylvania Academy of the Fine Arts, Gift of Mrs.
Sarah Harrison (The Joseph Harrison, Jr. Collection). Courtesy of the Pennslvania
Academy of the Fine Arts, Philadelphia.
Source : Wikipédia. Œuvre du domaine public.

La tradition américaine se distingue de la tradition européenne des mu-


sées. La mise en parallèle de ces deux trajectoires permet de mettre en
perspective deux modèles qui définissent un rapport différent au patri-
moine et aux objets. Nous sommes donc en face de deux visions du
monde. Au Canada et aux Etats-Unis, il n’y a pas eu comme en Europe
de nationalisation des collections. On y voit apparaître au XIXe siècle
des musées privés au service des communautés.
Que révèle l’examen des mythes de fondation des musées entre
l’Europe et l’Amérique ?
48 Yves Bergeron

Europe – France Amérique du Nord –


Canada, Etats-Unis
1. Mouseion Elite / Grand public 1. Premier musée (Peale
d’Alexandrie Museum, Philadelphie)
2. L’Antiquité classique Mémoire savante/ Mémoire 2. A la recherche des
et la culture gréco- oralité ancêtres
romaine
3. Les cabinets de Approche philosophique / 3. Révolution industrielle
curiosités approche scientifique ou « Sciences et moder-
nité »
4. Les collections royales Chefs-d’œuvre / reliques 4. Liberté et indépendance
5. Révolution française Culture savante / culture 5. Une autre révolution
et nationalisation du populaire
patrimoine

Tableau 1 Synthèse des mythes de fondation européens et nord-américains et de leur


valeur. © Yves Bergeron.

Si les grands mythes européens sont connus et reconnus dans la litté-


rature nord-américaine, on constate qu’ils sont du même coup margi-
nalisés et remplacés par de nouveaux mythes qui correspondent mieux
au contexte géopolitique et culturel de l’Amérique du Nord. En réalité,
chaque mythe européen de fondation est remplacé par un nouveau mythe
qui correspond mieux au rôle historique, social, culturel et économique
des musées nord-américains. Or, on constate que ces nouveaux récits
s’opposent en quelque sorte aux mythes d’origine européens. Ils viennent
définir des valeurs de sociétés qui semblent diamétralement opposées. Si
les musées européens et nord-américains peuvent apparaître à première
vue semblables, les valeurs qui les définissent s’opposent. Les musées
nord-américains sont nés au XIXe siècle avec l’idée de nation, dans un
contexte de révolution industrielle, de métissage des cultures et de rup-
ture avec l’Europe. On y valorise davantage la culture populaire, le patri-
moine immatériel et les objets « reliques » qui racontent la naissance des
nouvelles nations. Comme la grande majorité des musées ne bénéficient
pas du soutien des gouvernements, les musées nord-américains ont rapi-
dement développé dès le début du XIXe siècle une attention toute particu-
lière aux visiteurs et à l’expérience de visite afin de fidéliser les publics
Mythes de fondation de la muséologie Europe – Amérique 49

et d’assurer des revenus suffisants pour maintenir le réseau des musées.


Conséquemment, si on exclut les musées nationaux, le réseau muséal
nord-américain est constitué de musées privés, créés par et pour les
communautés avec une grande liberté. C’est ce qui caractérise l’Asso-
ciation des musées canadiens (AMC), la Société des musées du Québec
(SMQ) et l’American Alliance of Museums. Le meilleur exemple de
cette approche est illustré aux Etats-Unis par l’American Association for 
State and Local History (AASLH)32 qui structure notamment le monde
des musées et du patrimoine sur l’ensemble du territoire américain.
Dans la perspective de cette réflexion sur les mythes de fondation
de la muséologie nord-américaine, certaines hypothèses se dessinent. Au
milieu du XIXe siècle, les jeunes nations se développent économique-
ment grâce aux sciences et à la révolution industrielle. C’est pourquoi
le mouvement d’indépendance favorise la mise en place de musées de
sciences et de musées nationaux. Cette période historique qui se situe
globalement entre le début et le milieu du XIXe siècle correspond au
mouvement d’indépendance des nouvelles nations qui du même souffle
prennent leurs distances avec la culture des mères patries. Les musées
témoignent de cette rupture géopolitique qui favorise l’émergence de
nouvelles identités nationales qui s’opposent aux valeurs des pays eu-
ropéens (Espagne, France, Angleterre, Portugal). Le mouvement d’in-
dépendance des anciennes colonies du Nord au Sud de l’Amérique au
XIXe siècle favorise l’émergence de musées nationaux qui répondent ini-
tialement à deux grandes fonctions. Les musées de sciences permettent
le développement économique et soutiennent la création des universités
et des musées universitaires. Les musées d’histoire et plus tardivement
les musées d’art justifient de nouveaux récits sur la création de ces états
nations. Conséquemment, les musées de sciences et les musées d’histoire
participent à la construction des identités nationales et à la reconnais-
sance de la souveraineté de ces nouveaux états.
Les collections qui se mettent en place dans les musées nationaux
et les musées régionaux témoignent de l’histoire populaire et de ces pre-
miers immigrants qui colonisent l’Amérique. C’est pourquoi on retrouve

32 Site Internet disponible à l’adresse URL : https://www.historians.org/about-aha-


and-membership, consulté en ligne le 3 juin 2017.
50 Yves Bergeron

dans ces musées des objets « reliques » plutôt que des chefs-d’œuvre.
Ce sont en quelque sorte des « objets-prétextes »33 qui ont pour fonction
de définir les identités nationales et régionales. On peut qualifier ces
objets d’« objets phares » puisqu’ils sont à l’origine de la construction
de récits imaginaires et de narrations romancées de l’histoire nationale.
J’ai développé cette hypothèse à travers deux des objets les plus impor-
tants conservés dans les collections du Musée canadien de l’histoire
(astrolabe de Champlain) et du Musée de la civilisation à Québec (dra-
peau de Carillon).34 En d’autres termes, les musées de société ne s’ins-
crivent pas dans une perspective scientifique, mais dans une démarche
de création comme pour le cinéma et le théâtre. A première vue, ces
deux concepts se révèlent antinomiques. Science et création s’opposent
fondamentalement au projet muséal centré sur « la chose vraie » alors
que l’imaginaire conduit tout naturellement à la « chose inventée ». Il
faut rappeler que le concept même d’imaginaire s’inscrit dans l’espace
sémantique de ce qui est qualifié de « chimérique », d’ « illusoire », de
« fabuleux » et de « mythique », de sorte qu’il s’oppose aux concepts de
ce qui est reconnu comme « historique », comme preuve « matérielle »
et « authentique ». Dans les deux cas étudiés, les objets se révèlent
être des faux. Bien qu’en apparence antinomiques, ces deux notions se
révèlent complémentaires et indissociables. Dans la pratique muséale,
ce sont deux notions associées et complices qui contribuent à un même
objectif, c’est-à-dire créer du lien social au sein des communautés. Il
faut rappeler que les musées ne sont pas les espaces culturels objectifs
et scientifiques que l’on croit. Au contraire, ils s’inscrivent à travers
les expositions, les activités éducatives, les programmes culturels et les
stratégies de médiation dans des pratiques de création. C’est précisément
ce qui rend les musées intéressants.
Si les musées disciplinaires tendent à se transformer, les objets
restent malgré tout au centre des musées. Parfois négligés, margina-
lisés, ils refont périodiquement surface et de nouvelles générations de
conservateurs, de commissaires et de muséologues les convoquent sur

33 Dans le sens où Jacques Hainard l’entend. Hainard & Kaehr 1984.


34 L’astrolabe de Champlain au Musée canadien de l’histoire et le drapeau de Carillon,
ancêtre du drapeau du Québec au Musée de la civilisation. Voir : Bergeron 2010b.
Mythes de fondation de la muséologie Europe – Amérique 51

la scène des musées pour de nouvelles interprétations, de nouvelles lec-


tures de l’histoire et de la culture. En ce sens, Jacques Hainard avait
raison d’attirer notre attention sur le fait qu’on ne cesse de manipuler
les objets qui demeurent fondamentalement polyfonctionnels et polysé-
miques, et qu’ils ne prennent de sens que dans leur contexte.35 Or, les
contextes européens et nord-américains se distinguent par une histoire
et des trajectoires différentes qui déterminent des relations hétérogènes
avec les objets déterminant ainsi des conceptions différentes de ce qu’est
un musée.

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