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: NTS Le grand secret de l’industrie

S E
O CU ICAM
F ED pharmaceutique
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Axel Hoffman, médecin généraliste à la maison médicale Norman Béthune

Le grand secret de l’industrie Aujourd’hui, cette industrie est mala- Comment savoir ce que fait une molé-
de et les méfaits dont elle porte la cule si on n’a plus le droit de l’essayer
pharmaceutique responsabilité sont les symptômes de sur tout et n’importe quoi, telle est la
Philippe Pignarre, Cahiers libres, Ed. cette maladie. Aux sources du mal, un question. Dès ce moment, la recherche
La Découverte 2003, réédité à La malentendu : dès l’origine, la pharma- pharmaceutique se concentre sur les
Découverte Poche dans la série Essais cie « moderne » ne relève pas de la produits déjà connus qu’elle va tenter
en 2004. synergie entre sciences médicales et d’améliorer : les nouveaux médica-
biologiques, mais de la rencontre entre ments seront surtout (pas exclusive-
chimie et capitalisme. « La pharmacie ment) des successeurs des médica-
est le seul domaine de la médecine qui ments déjà existants. Pour sortir de
a réussi facilement sa jonction et sa cette impasse, il faudrait parvenir à
Il est de bon ton de critiquer une
fusion avec le capitalisme ». concevoir des molécules sur base de
industrie pharmaceutique qui parait
En fait, la créativité en matière de la connaissance des mécanismes
dominée par la loi du profit et les
médicaments a toujours dépendu biologiques, mais cet espoir n’a pas
occasions de pratiquer ce sport ne
davantage de savoir-faire, de techni- pu être concrétisé, la dernière décon-
manquent pas. Mais la critique est
ques et d’outillages de « petite biolo- venue en date étant liée aux trop
aisée et l’art est difficile. Pour sortir
gie » que de la recherche académique. maigres retombées du séquençage du
de l’impasse où nous nous trouvons,
Les plus importantes inventions ont génome dans le domaine de la phar-
il n’est pas vain de comprendre
été faites alors que l’on était dans macie. L’approvisionnement en pro-
comment les dérives se sont produites.
l’ignorance des mécanismes biologi- duits innovant se faisant rare, des
Dans son ouvrage Le grand secret de
ques en action dans les maladies. Des rustines sont mises en place pour pré-
l’industrie pharmaceutique, Philippe
années 1935 à 1970, la majeure partie server les intérêts des investissements.
Pignarre mène une enquête « par
de nos classes thérapeutiques sont La chose importante devient le « pipe-
l’intérieur » et nous fait entrevoir
mises au point souvent de manière line » : les laboratoires favoriseront
quelques solutions possibles.
fortuite : insuline, antibiotiques, anti- toutes les technologies qui produiront
hypertenseurs, cortisone, vaccins mo- un bon débit de molécules testables et
dernes, psychotropes, contraception alimenteront les chaînes de fabrication
hormonale, etc. Durant cette période industrielle. Tant pis si toutes ces
Mots clefs : médicament, économie de « expérimentale », les épreuves d’effi- molécules se ressemblent. C’est l’effet
la santé. cacité et de toxicité sont limitées à un ciseaux : la courbe des bénéfices
strict minimum : on trouve une sub- continue à monter alors que celle des
stance, on teste brièvement son innovations pique du nez.
innocuité, on la confie à des cliniciens
pour trouver des indications (« essais Pour maintenir la courbe des bénéfi-
ouverts » : à quoi ça pourrait bien ces, tous les moyens sont bons : fusion
servir ?) et en deux ou trois ans on de laboratoires, sous-traitance à des
valide les réussites. Le rapport à la spin off, redéfinition des maladies par
recherche académique est ténu. Mais l’effet potentiel des médicaments
les accidents se multiplient, le plus (c’est l’effet du psychotrope qui défi-
marquant étant le scandale de la nit la maladie mentale et non l’inver-
thalidomide : les essais cliniques se 1), créer de nouvelles maladies
deviennent incontournables. D’abord (l’andropause permet de vendre cher
outils de contrôle, ces essais, laissés des hormones masculines qui ne
Philippe Pignarre a travaillé dix-sept aux bons soins de l’industrie (libre coûtent rien), se concentrer sur les
ans dans l’industrie pharmaceutique et entreprise oblige, l’Etat ne s’en charge maladies des populations solvables (et
n’a pas manqué d’y exercer son sens pas) vont se retrouver au cœur du tant pis pour les malades exotiques),
de l’observation. processus d’invention. faire baisser les coûts des essais

Santé conjuguée - janvier 2005 - n° 31 17


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cliniques (en les réalisant en Afrique), brevets aboutira à des scandales définition des priorités de la recherche
stimuler les médecins à prescrire (fut- retentissants, comme l’attaque en et dans l’allocation des ressources. Il
ce à mauvais escient), augmenter les justice du Gouvernement d’Afrique du faut casser la spirale de la stérilité en
prix (le dernier anticancéreux des Sud qui voulait importer des généri- remboursant les molécules et pas les
laboratoires Roche mis au point début ques pour soigner ses malades du marques de médicaments, et ce en
2004 coûte quarante mille dollars par SIDA. fonction de la valeur réellement ajou-
mois), promettre les miracles pour tée, renégocier la durée de protection
demain... La mise au point de straté- Un territoire désolé, telle est l’image des brevets (les brevets longue durée
gies (screening, mécanismes clé- que Philippe Pignarre nous laisse de garantissent les profits, pas l’innova-
serrures, drug design) censées l’industrie pharmaceutique aujour- tion), donner un pouvoir de décision
redynamiser la créativité déçoit. Les d’hui. Seule une refonte complète du aux organismes représentant les
brevets s’imposent alors comme une monde du médicament nous sortira de usagers (les mutuelles ou autres
planche de secours : il ne s’agit plus l’impasse : le choix de demain n’est organismes, actuellement confinés
de garantir les conditions de l’inno- pas entre la maîtrise comptable ou la dans le rôle de payeurs passifs),
vation mais le maintien des profits maîtrise médicalisée, c’est une inventer d’autres moyens pour finan-
dans une phase de stagnation à maîtrise politique qu’il faut établir. Les cer la recherche dans des indications
laquelle on se résigne. La bataille des citoyens doivent intervenir dans la considérées collectivement comme
prioritaires (comme les initiatives de
la Fondation française contre les
myopathies ou la fondation Steve
Reeves aux Etats-Unis) et sortir du
carcan des brevets. Comme le disait
Jonas Salk, inventeur en 1954 du
premier vaccin contre la poliomyélite :
« On ne brevète pas le soleil ».

(1) Mécanisme que Pignarre développe


dans Comment la dépression est devenue
une épidémie, La Découverte, Paris 2001.

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