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Le lapin facteur

Olga Lecaye – Nadja


L’Ecole des Loisirs (mar 2003)

Martin était le facteur de la forêt. Tous les matins, très tôt, il recevait un colis de
toutes les lettres à distribuer. Après le petit déjeuner, il enfourchait son vélo et faisait
sa tournée.
Tout le monde aimait Martin le lapin facteur.
Madame Ourse avait toujours un bout de gâteau pour lui, Dina la souris lui tricotait
des écharpes pour l’hiver et Emile l’écureuil l’attendait pour grignoter les meilleures
noisettes de sa provision. Martin le lapin était heureux.
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Jusqu’au jour où il se passa quelque chose de terrible. Il s’était préparé, comme


d’habitude, mais au moment de partir, il sentit que sa sacoche était vraiment légère.
Il l’ouvrit. Au lieu de toutes les petites lettres qu’il avait bien rangées le matin même,
il n’y avait rien. La sacoche était vide.
Affolé, Martin se mit à chercher partout dans sa maison, pensant que, peut être, il
les avait laissées tomber quelque part. Mais non, le courrier avait bien disparu.
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Martin était catastrophé.


Il n’oserait jamais raconter aux autres ce qui c’était passé. Il avait trop honte. Et de
toute façon, personne ne le croirait. « Je dois m’en aller », pensa-t-il. « Je ne peux
plus rester ici. » Il fit tristement son balluchon, ferma la porte de sa maison et partit
sans bruit à travers la forêt endormie.
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Martin était loin de chez lui, maintenant, mais il voulait s’éloigner encore plus, quitter
la forêt pour qu’on ne le retrouve plus jamais.
Mais il n’avait pas pris la bonne direction.
Au lieu de sortir de la forêt, il s’y était enfoncé davantage.
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Il essaya de retourner sur ses pas, mais il ne savait plus par où il était arrivé.
Il s’assit au pied d’un arbre, désespéré.
Il était complètement perdu.
Dans le silence de la forêt, il entendit soudain un drôle de bruit s’élever. Cela venait
d’un peu plus loin, derrière les buissons. Il s’approcha doucement, et écarta un peu
les branchages.
Assise à côté d’une mare, la tête dans les mains, une femme murmurait. Sur ses
genoux, Martin vit quelque chose qu’il connaissait bien. Ses lettres, ses précieuses
lettres, étaient ouvertes et répandues sur la robe de cette femme inconnue qui les
lisait à haute voix.
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Il voulut s’élancer pour les reprendre, quand soudain la femme releva la tête. C’est
alors que Martin, terrifié, reconnut la Sorcière Blanche, la grande sorcière de la
forêt. On racontait qu’elle dévorait les petits animaux quand elle pouvait les attraper.
Martin recula en tremblant vers le buisson, mais il se sentit brusquement soulevé de
terre : le chien de la sorcière venait de l’attraper par le col de son blouson, il
l’amenait maintenant à sa maîtresse, en remuant la queue.
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« Qu’est-ce que tu as trouvé là, mon Loulou ? » fit la sorcière. « Mais… c’est un joli
petit lapin, ma parole ! Allez ! A la maison ! » ajouta-t-elle en se levant. Elle ramassa
les lettres et s’enfonça dans les arbres, suivie de son fidèle Loulou, qui tenait
toujours le pauvre Martin dans sa gueule.
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Une fois dans la maison de la sorcière, Loulou posa Martin par terre comme un
paquet. Martin courut aussitôt se réfugier dans un coin, en essayant de se faire tout
petit.
Terrorisé, il vit la sorcière allumer le feu sous une grande marmite, mettre la table et
faire griller des toasts. Puis elle s’assit et tapota le tabouret près d’elle. « Alors, mon
grand, qu’est-ce que tu attends ? »
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A ces mots, Martin, pris de panique, tenta de se glisser sous un placard, mais
Loulou eut vite fait de l’attraper. Martin ferma les yeux de terreur. Il s’attendait à être
plongé dans la marmite bouillonnante. Au bout d’un petit moment, ne sentant rien
du tout, il ouvrit timidement les yeux.
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Loulou l’avait posé sur le tabouret, à côté de la sorcière, devant une assiette bien
servie.
« Qu’est-ce qu’il y a ? Tu n’aimes pas la purée de carottes ? » dit la sorcière,
étonnée.
« Vous… Vous n’allez pas me manger ? « demanda Martin d’une toute petite voix.
La sorcière éclata de rire.
« Te manger ? Moi ? Manger un petit lapin ?
Tu entends ça Loulou ? Mais je ne mange pas les animaux, mon cher ami ! Je n’en
ai jamais mangé un seul.
Je sais qu’on m’appelle la sorcière, mais ça m’est égal.
De toute façon, j’ai l’habitude d’être seule. »
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Après le dîner, la sorcière s’assit devant le feu et prit Martin sur ses genoux.
« Dis-moi, que faisais-tu, tout seul, près de la mare ? »
« J’ai… j’ai perdu mes lettres », murmura Martin.
« Tes lettres ? » s’écria la sorcière. « Mais bien sûr ! Tu es le petit lapin facteur ! Je
ne t’avais pas reconnu ! Je vais tout t’expliquer : je suis si seule, ici, je n’ai pas
d’amis, à part mon gros Loulou. Alors, de temps en temps, je chipe ton courrier, et
je m’imagine que ces lettres sont pour moi, et je me sens moins triste. D’habitude, je
les remets vite dans ta sacoche et tu ne t’aperçois de rien. Mais ce matin, j’étais un
peu plus triste que d’habitude, et je n’ai pas pu m’empêcher de les garder. »
Elle poussa un gros soupir.
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Le lendemain matin, très tôt, la sorcière raccompagna Martin jusque chez lui.
« Maintenant que tu connais le chemin, j’espère que tu reviendras me voir de temps
en temps », dit-elle en lui donnant un magnifique pudding à la laitue qu’elle avait fait
pour lui. Martin promit et rentra bien vite pour préparer sa nouvelle tournée.

Mais, au lieu de commencer tout de suite, il s’installa à son bureau, sortit son plus
beau papier à lettres et se mit à écrire.

Chère sorcière, merci pour cette charmante soirée.


Je fais une petite fête dimanche prochain et je vous écris pour vous demander s’il
vous serait possible de venir dîner. Cela me ferait très plaisir.
Martin le facteur

P.S. Vous pouvez amener Loulou.


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C’est ainsi que la sorcière, qui n’était pas une sorcière, rencontra tous les amis de
Martin, et plus jamais elle n’eut besoin de lui chiper ses lettres pour se sentir moins
seule.

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