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STY.

15 F
REV.

ORGANISATION DES NATIONS UNIES


POUR L'EDUCATION, LA SCIENCE ET LA CULTURE

IDENTITE CULTURELLE ET DEVELOPPEMENT


PORTEE ET SIGNIFICATION

par

HUYNH Cao Tri

1982
Les vues exprimées dans ce document, le choix des faits présentés et les
jugements portés sur ces faits n'engagent que l'auteur et ne reflètent pas
nécessairement le point de vue de 1'Unesco.
IDENTITE CULTURELLE ET DEVELOPPEMENT : PORTEE ET SIGNIFICATION

Le oonœpt et la pratique du développement tels qu'on les voit souvent ont

montré leurs limites et leurs imperfections. La recherche de nouvelles voies et

approches est en cours depuis plusieurs années tant au niveau des institutions du

système des Nations Unies que dans les institutions nationales responsables du

développement. La prise de conscience des imperfections des modèles actuellement

en vigueur de développement qui mettent l'accent sur l'économisme, le producti-

visme et le technicisme au détriment des véritables besoins humains et sociaux et

des aspirations des populations, tend à accorder une importance croissante à la

dimension culturelle dans le développement.

Apres une période de pseudo-euphorie ou les facteurs matériels occupent

une place prédominante dans la conception de la croissance, 1'härme est devenu

le centre des préoccupations dans la nouvelle approche du développement. Le

développement étant centré sur l'homme, sur ses capacités et sa créativité, les

facteurs socio-culturels sont désormais reconnus à la fois comme facteurs déter-

minants et comme résultats ultimes du développement. Les pays en développement

de plus en plus conscients de leur richesse culturelle et sociale, revendiquent

le respect de leur identité culturelle face à l'ethno-centrisme, à l'arrogance

culturelle et à 1'évolutionnisme culturel, leur corollaire. Cette affirmation de

sa propre personnalité culturelle, condition de la dignité nationale, est fonda-

mentale pour tout effort collectif en faveur du développement.

Le développement endogène est essentiellement un développement engendré

de l'intérieur, se voulant être un développement au service de l'homme, c'est-

à-dire visant en premier lieu à satisfaire les besoins et les aspirations réels

des populations en vue d'assurer leur plein épanouissement.


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A l'image de l'organisme qui se développe suivant sa propre structure, une

société ne se développe véritablement que selon sa propre formule.

Tout d'abord, une société, pour se développer, doit commencer par ne pas

cesser d'être elle-même car, ce qui n'existe plus, ne se développe pas. Ensuite,

le processus du développement ne doit pas conduire à la destruction, à l'altération

ou/et à l'aliénation de la personnalité des peuples. L'histoire offre de nombreux

exemples de sociétés absorbées par des sociétés plus fortes, il est possible que

les territoires et les normes des sociétés ainsi absorbées deviennent ultérieurement

plus prosperes et plus "cultivés" (suivant le modèle de culture dominante) qu'ils

n'étaient auparavant, mais, la société absorbée - elle - n'existe plus et ne peut

donc pas s'être développée.

La vision ethnocentrique du développement - au service principalement des

intérêts des pays occidentaux industrialisés considérés comme "centres" - et son

approche réductionniste - la production économique étant survalorisée par rapport

à toute autre valeur - ont donné lieu à un concept étriqué du développement dont

la mise en oeuvre a entraîné, la dépendance permanente des sociétés "périphériques",

les déséquilibres sociaux, les aléas économiques, l'instabilité politique et l'ap-

pauvrissement culturel et humain des pays du Tiers Monde. Adoptant une conception

mécanique et unilinéaire de l'histoire et du devenir des sociétés, la "course au

développement" visant surtout une industrialisation accélérée et une "modernisation"

généralisée de la société, est devenue essentiellement un mécanisme d'"acculturationr

a sens unique, opérant le transfert des modèles de culture des pays "développés"

industrialisés vers les pays en développement, du "centre" vers la "périphérie", en

.en drainant en retour des richesses matérielles et continuant ainsi le rôle joué

auparavant par la colonisation.

Le développement endogène doit par contre partir des contextes réels des

sociétés, d'une part, des besoins et aspirations des populations, et d'autre part,

des ressources actuelles et potentielles - ressources humaines, matérielles, tech-


ñiques, financières, etc. - dont dispose la société en question, en tenant compte

des contraintes d'ordre multiple propres à ces contextes. Chaque société devrait

trouver son type et son stylé de développement en se référant aux caractéristiques

de sa culture et aux structures de pensée et d'action qui sont les siennes. Il y a

autant de schémas et "modèles" de développement qu'il y a de sociétés. Un modèle

unique de développement n'existe pas : l'expérience des dernières décades ont bien

démontré qu'aucun modèle de développement n'est universel ni universalisable et ne

peut être généralisé ni dans l'espace ni dans le temps.

L'Assemblée générale des Nations Unies, dans sa Déclaration relative à

l'instauration d'un Nouvel ordre économique international, a ainsi proclamé

"le droit pour chaque pays d'adopter le système économique et social qu'il juge

le mieux adapté à son propre développement et de ne souffrir en conséquence

d'aucune discrimination" . Cette revendication s'inscrit dans le cadre des

droits des peuples à leur souveraineté et des droits de l'homme à sa propre

culture, contre le colonialisme, le néo-colonialisme et les discriminations

raciales, ethniques, linguistiques et culturelles.

La culture d'un peuple est la résultante dynamique de l'interaction souvent

dialectique entre l'homme - à travers ses besoins et ses capacités - et le milieu

environnant - avec ses ressources et ses contraintes - dans lequel il vit et évolue.

C'est un ensemble de connaissances et de techniques, de valeurs, d'aspirations, de

croyances, d'attitudes, de structures de conduite et de relations par rapport à

tout ce qui l'entoure (les siens, ses compatriotes, ses semblables, la nature et

•d'autres forces, images ou représentations spirituelles). C'est le génie d'un

peuple et son art dans la recherche du progrès et du bonheur, compte tenu de ses

besoins et aspirations, des problêmes, possibilités et contraintes que lui imposent

son environnement, la perception et la conception particulière qui est la sienne,

de sa place dans l'univers, de son rôle et du sens de son existence. La dimension


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culturelle conditionne ainsi l'orientation fondamentale du développement, son type

et son style. Il est donc nécessaire pour assurer vin développement authentique, de

restituer l'identité culturelle des peuples dans la plénitude de ses composantes

les plus représentatives, les plus profondes et les plus authentiques, en vue de

l'utiliser comme "ressourcement" des valeurs, catalyseur de créativité et mobili-

sateur d'énergie pour un développement endogène et authentiquement humain.

L'importance de la dimension culturelle étant reconnue, plusieurs courants

idéologico-culturéis offrent, à partir des contextes variés et des visions dif-

férentes du développement, des perspectives divergentes sur l'identité culturelle

à préserver et à consolider, en vue de soutenir l'effort du développement et de

lui donner un sens.

a) D'abord le courant "passéiste-idéaliste"

La plupart des pays en développement ayant été colonisés ou dominés

pendant une longue période, les graves séquelles du processus de colonisation en-

traînés par la désintégration sociale et culturelle et le traumatisme causé aux

populations,persistent après l'accession à l'indépendance nationale.

"L'érosion de l'identité collective et la dépersonnalisation des individus

sont les deux volets sur les plans sociologique et psychologique du phénomène de
(3)
socialisation à et dans la dépendance" imposée par la puissance colonisatrice,

à travers vin système de justifications et de rationalisations assuré par le pou-

voir politique, l'école, les milieux de travail et les églises. "Il n'est donc

pas étonnant qu'on observe dans la société colonisée des phénomènes de repliement

.sur elle-même, tout autant de dépendance. Ces phénomènes de repliement représentent

les diverses formes implicites de refus du système dominant soit par un retour à

des valeurs ou des institutions traditionnelles, soit par la fuite hors des réa-

lités immédiates". ' Ces "valeurs-refuges" sont comme des bouées de sauvetage

pour la société colonisée qui s'abrite derrière son passé, son histoire, son orga-
- 5 -

nisation sociale antérieure, ses moeurs et coutumes, ses expressions folkloriques

et ses croyances mythologiques auxquels elle accorde une valeur et un poids consi-

dérables : l'action politique et historique ne trouvant plus d'avenir à construire,

s ' occupe à édifier un passé tounours idéalisés et mythifié. Une autre forme de

repliement assez courante est l'apparition de différentes formes de messianismes

ou de prophétismes - mouvements religieux, sectes, sociétés secrètes - qui intégrent

des éléments de la religion traditionnelle et du colonisateur dans une nouvelle

théologie hybride et fortement syncrétique par laquelle s'expriment, d'une manière

détournée mais à peine voilée, les frustrations et les aspirations de la société


, . ^ (5)
dominée.

Dans le contexte des séquelles persistantes de la désagrégation culturelle

et sociale entraînée par la domination étrangère, les réactions d'auto-défense de

la société autochtone tendent à s'exprimer à travers le courant "passéiste" qui,

dans sa démarche classique, prône le "retour aux sources", à un passé idéalisé

sur le plan des valeurs culturelles, idéologiques et éthiques. On constate que ce

courant est souvent représentatif des classes sociales dominantes telles que les

féodaux et de larges secteurs de la bourgeoisie nationale qui cherchent, par l'at-

tachement aux formes de pensée archaiques et parfois rétrogrades, à perpétuer

leurs privilèges et des modes de vie aristocratique aux dépens des classes labo-

rieuses. En fait, les formations sociales des pays en développement présentent à

la fois des caractères généraux similaires aux autres sociétés et des caractères

particuliers découlant d'une part de leurs spécificités propres et de leur évo-

lution socio-historique marquée par la dépendance. S'il convient de distinguer

par ailleurs la "spécificité-fait" qui est une composante de la réalité objective",

de la "spécificité-valeur", en réalité, un fait est toujours porteur de valeur. Le

problême, c'est que les nouveaux contextes donnent naissance à de nouveaux besoins

auxquels correspondent les nouvelles valeurs qu'il faut reconnaître avec opportu-

nité et pertinence, en se référant à la nécessaire évolution et à l'inexorable


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marche vers le progrès. Ceci étant, on observe souvent "des mouvements de libe-

ration nationale qui ont été amenos à "sur-dôterminer" idéologiquement les parti-

cularités nationales en vue de mieux fonder la légitimité de la lutte nationale,

d'élargir leur propre espace socio-culturel au détriment de l'influence étrangère

et ainsi, de mener plus efficacement leur combat". Mais, une fois l'indépendance

nationale obtenue, cette démarche tactique utilisée par les mouvements révolution-

naires radicaux pendant la lutte se trouve reléguée au bas-fonds de la politique

culturelle nationale au profit d'une approche présentée dans les pages suivantes

et qu'on pourrait qualifier de "futuriste-radicaliste" sur le plan du passé

culturel.

(8)
b) Le courant "technocratique-rationaliste-Tnoderniste"

Ce courant, assez généralisé et prédominant dans les pays à régime libéral

du Tiers Monde/ se réfère aux valeurs "universelles" que représenteraient la

technologie, la science et l'organisation rationnelle pour le progrès. Les repré-

sentants de ce courant appartiennent en général 3 certaines couches de la bourgeoi-

sie intellectuelle technique, bureaucratique, en particulier les diplômés d'uni-

versité - et surtout des universités étrangères - dont 1 ' ascension sociale a été

facilitée par l'accession à l'indépendance politique nationale. Pour eux, le facteur

technologique et rationnel prime tout le reste .- économie, politique, culture, idé-

ologie - qui est jugé plus ou moins consciemment à travers ce prisme. De tendance

apparemment cosmopolite, ce courant en fait se greffe sur des valeurs fondamentales

de l'Europe occidentale et travaille à atténuer le courant d'opposition aux diverses

formes de domination étrangère . Par sa méconnaissance profonde du potentiel de

créativité des masses populaires dont l'existence n'est même pas soupçonnée et par

conséquent, la participation populaire et la véritable démocratie ne sont pas consi-

dérées comme des conditions fondamentales du progrès, ce courant d'essence élitiste,

imprime un effet inhibiteur, "non seulement dans la sphère de la création socio-

culturelle et technologique, mais aussi, par voie de conséquence, dans le façonne-

ment des attitudes politiques à travers un conditionnement idéologique subtil tendant

. /. . .
- 7 -

à l'imitation stérile et à la transposition irréfléchie des valeurs et types

d'organisation économique et sociale non adaptés aux contextes et réalités des

pays du Tiers monde.

c) Le courant "futuriste-radicaliste"

"Souffrant d'un profond sentùnent d'infériorité et d'incapacité, se réfugiant

dans le passe parfois érigé en paradis perdu, dans le mythe ou l'utopie, la société

colonisée et dominée, par sa propre représentation d'elle-même et les attitudes

qu'elle entretient est une société psychiquement inhibée, démunie des motivations

individuelles et collectives indispensables à sa libération" 'et à son dévelop-

pement autonome. Cette aliénation sous toutes les formes, économique, politique,

sociale, culturelle, engendre, pendant de longues périodes, la passivité et le

fatalisme des populations. La prise de conscience de cette réalité et de ses

causes provoque finalement la cristallisation des mouvements révolutionnaires qui

se donnent pour objectif de mettre un terme à cette situation et de créer une société

complètement nouvelle, sur des bases inédites, à partir des valeurs jusqu'ici incon-

nues par cette société. Si, par tactique, ces mouvements révolutionnaires ont adopté

pendant la lutte une politique de sur-valorisation des particularités nationales et

du passé culturel pour mener efficacement le combat, en fait, leur refus radical

porte aussi bien sur l'ensemble du présent que du passé. Rompant avec le présent

aliénant et tournant le dos au passé par un "rejet en bloc de tout l'héritage

culturel, sous-prétexte qu'il est entièrement rétrograde, dépassé et n'a rien de

progressiste", ' 1 ' idéologie révolutionnaire propose la foi et la ferveur dans

un avenir idéalisé, plus parfait que ce que l'homme ait jamais connu. Cette atti-

tude radicalement négative du passé découle en fait d'une conception unilinéaire

du développement des sociétés confondant implicitement le progrès avec la nouveauté

et le faisant coincider avec l'avancement chronologique. Elle ignore les bases

élémentaires de la dialectique sociale dans la transformation des sociétés, car

les trois dimensions temporelles, passé, présent, avenir, sont organiquement liées

et entretiennent des relations inextricablement interdépendantes et mutuellement


- 8 -

fécondes. Il est donc illusoire qu'une hypothétique culture édifiante puisse

surgir de la table rase des valeurs culturelles du passé et à partir des per-

ceptions, motivations et intérêts propres à une classe sociale déterminée -

fut-elle la classe laborieuse - en vue de servir de projet collectif à un

consensus culturel et spirituel pour la construction nationale et la poursuite

de l'effort continu nécessaire à un développement soutenu et à long terme. En

fait, ces nouvelles valeurs culturelles ne proviennent pas d'une production endo-

gène et ne reflètent pas les aspirations profondes de l'ensemble des nationaux,

ni même véritablement d'une classe sociale déterminée, mais bien le produit d'une

importation de l'extérieur, imposé aux populations par un groupe de nationaux

activistes, sous prétexte de valeurs "scientifiques et universelles", bénéfiques

pour tout homme, en toute société et à toute époque, au même titre que les valeurs

exogènes imposées pendant la période de la colonisation par des étrangers au nom

de la "Civilisation", de la "Vérité divine" et du "Progrès" !

d) L'approche réductionniste débouchant sur 1'"ethno-développement"

Jusqu'à une époque assez récente, ce sont les ethnologues et les anthro-

pologues qui étudiaient les sociétés colonisées appelées "sauvages", "primitives",

"archaiques" ou "indigènes". Ce n'est que très récemment, surtout à la suite de

l'accession à l'indépendance nationale de nombreux pays anciennement colonisés

devenus ainsi d'abord "pays arriérés" ( backward ) , ensuite pays sous-développés

( under-developed ) et finalement "pays en développement'•' (developing

countries ) , que des sociologues étudient ces sociétés comne n'importe quelle

autre société. "Auparavant, les anthropologues qui cherchaient à comprendre et

expliquer le fonctionnement interne de ces sociétés "archaïques", tenaient compte

aussi de l'influence des facteurs extérieurs, mais surtout sous l'aspect de la


(12)
diffusion culturelle à travers les contacts entre deux ou plusieurs cultures.

Le colonialisme étant un phénomène de diffusion bien différent de celui observable

entre sociétés entretenant des rapports mutuels moins déséquilibrés, les anthro-
pologues centraient cependant leur attention principalement sur la désintégration

de la société "archaïque". "Il ne leur apparaissait pas que les rapports avec la

société colonialiste prenaient la forme d'un autre système plus englobant, le


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système colonial" qui engendre une situation bien caractérisée.

Les études des anthropologues furent conduites par rapport aux sociétés

"archaïques" en fonction des perturbations apportées par les sociétés modernes,

"sans avoir le sens d'une réciprocité de perspectives entre société colonisée

et société coloniale". Par ailleurs, "une partie importante de l'anthropologie

(notamment l'anthropologie américaine) a étudié les sociétés archaïques en termes

trop exclusivement "culturalistes" : sous l'influence de Malinowski, principalement,

on a vu la réalité sociale sous l'aspect d'une culture, pas assez canne une organi-
(14)
sation sociale globale". A ces études anthropologiques, comme le note encore

G. Balandier, "il manque notamment cette référence à la société globale qu'est la

colonie" et au mode d'organisation sociale spécifique qu'est le système colonial.

"A dire vrai, c'est le sens même de la réalité sociale, du champ de relations

complexes que constitue cette dernière et des rapports antagonistes s'y exprimant
(15)
qui se trouve en défaut".

Continuant dans le même sillage, des ethno-sociologues poursuivent des

recherches sur la culture des minorités ethniques nationales, notamment dans le

contexte des pays latino-américains, selon la même approche réductionniste, oc-

cultant souvent les aspects fondamentaux de la réalité sociale à deux niveaux :

d'abord au niveau des rapports avec la société globale et ensuite au niveau des

composantes de l'identité culturelle. On peut distinguer les éléments constitutifs

de la culture en quatre catégories :

1) ceux qui ont trait aux rapports de l'homme avec la nature : technologie,

artisanat, médecine populaire, recettes culinaires, mancies et magie... ;


-10-

2) ceux présidant aux relations entre les haïmes : langue, système de

oonniunication et d'éducation, fête, art (folklore, musique, danses, etc.),

activités ludiques, guerre ;

3) ceux relatifs à la fois aux rapports inter-humains et entre l'hernie

et la nature: mode d'organisation sociale et économique, rapports de

production, liens familiaux ...;

4) ceux gouvernant les liens entre l'homme et l'environnement supra-

naturel : doctrines religieuses, croyances et pratiques populaires.

Les deux premières catégories portent sur des aspects plus visibles et

plus facilement identifiables mais aussi plus "superficiels" de la culture. Les

deux dernières sont moins saisissables et plus difficiles à pénétrer, mais repré-

sentent les véritables valeurs d'une culture, lesquelles résident en dernière

analyse dans les conceptions de la vie d'un peuple (conceptions cosmogoniques,

mode de vie sociale, morale, sentimentale, spirituelle). Si l'on se réfère â la

distinction précédente entre spécificité-fait et spécificité-valeur, on pourrait

dire que les deux premières catégories d'éléments constitutifs de l'identité

culturelle (surtout la première) appartiennent au premier groupe, de sorte que

les études ethno-anthropologiques précédenment évoquées qui concentrent leur

attention sur les expressions artistiques, folkloriques, linguistiques ou ludiques

et sur les outils ou recettes culinaires ... n'abordent que des aspects super-

ficiels et formels (ou des vestiges) - bien que concrets - d'une culture (souvent

en voie de disparition). Ce courant ethno-antropologique aboutit, par sa demarche

réductionniste, à une approche de l^'ethno-développement" marginalisé des minorités

.ethniques. Celui-ci a au moins le mérite, surtout dans le contexte des pays de

l'Amérique latine, de s'opposer à 1'"ethnocide" qui est l'anéantissement de la

culture des minorités ethniques (indiennes) par la culture dominante (espagnole).


-li-

li n'est cependant guère possible de transposer la même démarche et la même vision

- qui appelle déjà des réserves même dans ces contextes précis - dans l'analyse des

problèmes des pays en voie de développement, car on doit étudier ces derniers en

tant que nations souveraines dans la communauté internationale avec toutes leurs

caractéristiques et prérogatives et non en tant que minorités ethniques d'une

nation.

e) L'approche "intégriste-fixiste" et stérile de l'identité culturelle

débouchant sur le "développement séparé ou l'apartheid"

Une application à l'extrême de l'approche du développement marginalisé

ci-dessus évoqué se retrouve dans la politique de l'apartheid. Sous prétexte de

"respecter" l'originalité et l'authenticité intégrales et pour préserver l'unicité

de la culture noire, le régime apartheid de la République sud-africaine impose

ä ses nationaux de couleur noire un ghetto hermétique sur tous les plans, poli-

tique, social, culturel, excepté celui de la fourniture de la main-d'oeuvre à

bon marché. Cette politique d'exploitation inhumaine unanimement condamnée par

les nations, est officiellement construite sur la base de la discrimination ra-

ciale et culturelle mais à laquelle s'ajoutent en réalité la dimension de l'espace,

objet de 1 'accaparation par la population blanche dominante.

Alors que le développement comme tout phénomène de la vie se caractérise

par le changement et l'évolution dynamique, l'idéologie de l'apartheid cherche

à confiner la culture noire dans une fétichisation délibérée de la spécificité,

à l'état de l'unicité-fait, donc comme un vestige documentaire, au lieu de la

considérer comme une spécificité-valeur douée d'une vitalité dynamique et porteuse

d'enrichissement potentiel.

Devant ce régime exécrable qui heurte profondément la conscience de l'huma-

nité, les pays occidentaux ont jusqu'ici adopte une politique ambivalente par la
- 12 -

contradiction qui reflète en fait la préoccupation majeure de ménager parallèle-

ment leurs intérêts ircmédiats et à long terme. Ainsi, au niveau de l'Organisation

des Nations Unies, leur condamnation du régime d'apartheid est presque unanime de

manière à ne pas heurter la sensibilité des pays africains et à ménager ainsi

l'avenir. Mais en même temps, les résolutions adoptées presqu'à l'unanimité sont

restées lettre morte : les pays occidentaux continuent à soutenir le régime raciste

par des relations mutuelles soutenues dans tous les domaines, en particulier dans

le domaine économique ou leurs intérêts sont énormes (Shell, Philips, banques...).

Un exemple éclatant de la contradiction entre les exigences morales, l'idéal

culturel et les intérêts économiques !

Nous avons passé en revue les principaux courants idéologico-culturels

relatifs au développement. Chacun de ces courants placé dans son contexte -

sauf l'apartheid qui est un défi insolent à notre temps et à la conscience

de l'humanité - répond à un aspect des besoins culturels des sociétés. Ils

pèchent cependant, soit par excès d'immobilisme (courant "passéiste"), soit

par le vertige du progrès (courant "technccratique-rationnaliste-moderniste"),

soit par le défaut d'enracinement (courant "futuriste-radicaliste"), soit par

la vision partielle (courant de "l'ethno-développement"), soit par l'intention

aliénante ("apartheid"). En vue de proposer une approche culturelle appropriée,

il est nécessaire de situer correctement la dimension culturelle dans le devenir

des sociétés.

g) A la recherche d'une approche culturelle globale pour le devenir des

sociétés du Tiers Monde

Les peuples du Tiers Monde sont confrontés à quatre problèmes et tâches

fondamentaux intimement liés : l'indépendance politique par la libération nationale,

la justice sociale et économique par la révolution interne (et la lutte interna-

tionale) , le progrès et le bien-être humain par le développement, l'affirmation


- 13 -

et l'épanouissement de la personnalité culturelle dans la perspective de la

contribution à la civilisation commune de l'humanité. Ce sont des composantes

essentielles et ocirplémentaires d'un mouvement socio-historique global du devenir

de ces sociétés.

L'importance de l'identité culturelle varie selon les tâches à accomplir

et les objectifs à réaliser : elle occupe une place prépondérante dans la pre-

mière tâche de libération nationale car l'une des raisons fondamentales de la

jevendication de la souveraineté nationale c'est de pouvoir vivre et se développer

selon ses propres conceptions et valeurs ; elle représente évidemment le noyau

central de la quatrième tâche dans l'affirmation de la personnalité culturelle

et l'épanouissement de la civilisation. A première vue, le rôle de l'identité

culturelle apparaît, par son regard tourné vers le passé et le poids de la

tradition, comme moins important, et parfois comme négatif pour le développement

économique et le progrès social.

Malgré l'importance et l'urgence de ces deux tâches, il n'est pas possible

d'amputer le corps social de l'âme orientatrice que constitue l'identité culturelle

d'un peuple. Tout comme l'être vivant, la société ne peut se développer et s'épa-

nouir qu'avec l'intégralité de ses organes et fonctions. L'approche réductionnxste

du mouvement socio-historique, à l'heure actuelle dominante, qui tend à réduire

abusivement les tâches à entreprendre au seul problême du développement, risque

de mutiler gravement le devenir historique des sociétés et peuples des régions en

voie de développement. A l'expérience, l'idéologie "développementaliste", à ten-

dance technocratique et à base économiste a d'ailleurs connu elle-même des déboires

insurmontables lorsqu'elle écarte du champ d'action et de réflexion et minimise

dans les faits et les opérations, les composantes culturelles et qualitatives,

sociales et humaines du développement.


- 14 -

L'importance essentielle de la dimension économique étant reconnue et réaf-

firmée, il s'agit de l'intégrer dans le processus global de transformation pro-

fonde pour ouvrir la voie au véritable progrès. L'importance primordiale de la

dimension culturelle étant affirmée et revendiquée dans le développement et le

devenir des sociétés, il est nécessaire de restituer l'identité culturelle dans

la plénitude de ses composantes les plus représentatives, les plus authentiques

et les plus profondes - mode d'organisation sociale, économique, croyances reli-

gieuses et pratiques populaires (et non pas seulement les expressions artistiques,

linguistiques ou folkloriques ...) - en vue de l'utiliser carme "ressourcement"

et comme catalyseur d'un développement endogène et autocentré,équilibré et authen-

tiquement humain.

Les sociétés en développement, après une longue période d'aliénation

durement ressentie par l'irruption brutale d'éléments étrangers dans leur intimité

culturelle, ressentent le besoin urgent de reconstituer leur personnalité culturelle

et l'unité de leur processus historique parallèlement, pour ne pas dire préalable-

ment, à leur démarrage vers l'avenir.

C'est ainsi que les peuples des pays en développement, déjà traumatisés

par la désagrégation de leur identité au cours de la période de domination

étrangère, adhéreront difficilement à un projet de société qui se fonderait sur

une rupture radicale avec son passé, même dans la vision d'un avenir matériel

prometteur. En revanche, s'ils perçoivent que le changement se fera avec une

continuité vers un niveau supérieur, par rapport à leur passe culturel et ä

leur.- existence sociale et historique, bref a leur propre civilisation, les peuples

accepteront de se mobiliser et de participer avec entrain et dévouement à l'entre-

prise historique de leur nation. Car "toute civilisation comience par être une

identité", et "la tendance fondamentale de l'être" - dont l'être social - "est

"tout d'abord de persévérer dans son être". La lutte pour le progrès doit prendre
- 15 -

appui sur le "noyau positif" des valeurs culturelles et éthiques héritées du

passé tout en évitant la tentation d'idéalisation excessive de ce dernier, pour

ne pas oublier les contradictions sociales du présent et la nécessité d'une

réforme radicale des structures en vue d'un projet de société adapté aux condi-

tions particulières de la période charnière entre ce siècle et le prochain.* '

Dans aucune société, la culture n'est uniforme pour tous les secteurs et

les groupes sociaux. Elle est diversifiée au niveau de l'individu tout comme ses

différences fondamentales au sein même de la société. Mâne la culture la plus

homogène intègre de grandes variations qui trouvent leur racine dans la diffe-

rentiation socio-culturelle et géo-économique des groupes et des communautés. Les

"sous-cultures" sont souvent engendrées par l'appartenance religieuse et les

statuts sociaux tels que la classe, l'origine ethnique, les différences et dis-

criminations régionales (urbain, rural) et les principaux facteurs responsables

en sont souvent les divisions horizontale et verticale de la société telles que

la division du travail et la structure des classes. Le développement endogène qui

repose sur les fondements culturels ne devrait pas, surtout dans les sociétés

complexes de nos jours, faire abstraction du phénomène de la "sub-division de la

culture", et oublier la dimension conflictuelle des structures sociales.

Le développement, comme d'autres valeurs inportantes, a été souvent dévié

de ses objectifs fondamentaux au profit des classes sociales dominantes qui

écartent du pouvoir de décision de larges couches de population. Le modèle techno-

bureaucratique d'organisation sociale et économique basé sur l'élitisme - une élite

souvent formée à l'étranger et tournée vers l'extérieur - privilégie le rôle de

l'expertise et la centralisation administrative aux dépens de la participation des

populations et de l'initiative créatrice, de l'adaptation souple et fonctionnelle,

des voies et moyens, institutions et procédures aux contextes réels et évolutifs


- 1 6 -

des sociétés. La véritable participation des populations au développement apparaît

donc non seulement comme la condition fondamentale de toute action de développement,

mais surtout carme une condition de garantie indispensable pour l'élaboration et la

mise en oeuvre avec succès d'un développement endogène, sans laquelle toute approche

et toute politique de développement risque de manquer d'assise solide et tout concept

et modèle de développement d'être usurpé par des groupes sociaux dominants ou activistes

Quelle que soit la valeur de la culture d'un peuple, pour être à la hauteur

du progrès et des exigences de son siècle, elle devrait intégrer, outre le capital

national - passé et contemporain - les éléments les plus valables du patrimoine et

des valeurs culturelles de l'humanité. Les connaissances scientifiques et techniques,

les valeurs politiques et sociales contemporaines (démocratie et justice sociale)

sont devenues des biens communs de l'humanité qu'aucune culture ne peut se permettre

d'écarter. Cependant, comme l'européocentrisme opère toujours derrière le rationalisme,

il faut se garder de confondre la rationalité scientifique unique avec l'universalité,

car "il n'y a plus aujourd'hui une rationalité scientifique unique, mais de nombreuses
(18)
rationalités différentes, souvent rivales". La technologie occidentale représente

en fait un élément de la culture occidentale.

Jusqu'à une date récente cependant, la technique était considérée comme un

élément neutre qu'il suffisait d'inscrire dans un autre contexte pour promouvoir le

développement économique et, par la suite, social de l'ensemble de la société. Or, il

apparaît avec de plus en plus de netteté que la technique est socialement déterminée,

qu'elle constitue en quelque sorte le support du code génétique de la société qui l'a

créé et qu'en l'introduisant dans une société autre, on introduit, par la même occasion,

l'exigence de profils socio-mentaux et de rapports sociaux de production qui sont

nécessaires pour qu'une telle technique puisse être véritablement opérante. Le choix

des techniques est donc un choix de société.

Au niveau du rapport à la nature, par exemple, il y a eu une évolution regressiv

par rupture des équilibres écologiques suite à l'introduction de certaines techniques


- 17 -

modernes, surtout dans le domaine agricole, qui a provoqué la surexploitation des sols

des zones les plus favorisées, l'abandon de pans entiers du patrimoine agraire pour la

recherche du profit maximum, au bénéfice de la culture la plus "rentable", l'altération

des anciens systèmes de culture alors que les nouveaux sont incapables d'assurer la

reproduction des systèmes aménagés. D'où une remise en question globale d'une telle

conception de la technique à travers la notion d ' éoo-développement qui est basée sur

le principe de l'intégration harmonieuse de l'homme et de la nature et non plus sur la

domination et l'exploitation à outrance et inconsidérée de la nature par l'homme.

La maîtrise de la technique n'est donc pas seulement technioo-économique, elle doit être

aussi sociale et culturelle.

La remise en cause précédente du rôle de la science et de la technologie ne

signifie pas un procès de l'entreprise scientifique : loin de là. C'est plutôt le

"moderno-Sciento-centrisme" qui découle de l^'ethno-europeo-centrisme" et qui évacue

la diversité, la subjectivité et la richesse culturelles à travers l'affirmation impé-

riale de la rationalité scientifique qui est remis en question ici. "Oeuvre géniale

et urgente, la science n'a pris une allure menaçante que pour être sortie de l'orbite

de l'homme et de sa culture. Se prenant pour foyer, elle a rejeté à la périphérie

l'homme fasciné par sa puissance d'attraction. Par là, au lieu de s'intégrer à lui,

elle l'a désintégré. Au théocentrisme médiéval a succédé l'anthropocentrisme de la

Renaissance, et voici qu'au XXe siècle, le scientocentrisme risque de les faire tous

deux éclater".(19)

"L'idéologie scientiste de la mondialité technologique occidentale, cautioraiée

par le mythe de l'universalité et de la neutralité de la science et de la technique,

repose sur un raisonnement qui n'est qu'une tautologie : Science rz.savoir universel,

donc société scientifique ^ culture universelle. Mais que deviennent les cultures si
" (20)
le savoir est universel ? Le savoir ne ferait-il pas partie de la culture ?

•••/•••
- 18 -

Souvent mate "en posant la diversité des cultures et l'universalité de la

science, on fausse déjà la discussion en forçant à l'engager à l'intérieur de l'idéo-

logie dominante : en posant la dichotomie culture et science et en ajoutant à cette

itichotonàe les connotations antinomiques diversité (pluralité de visions du monde)/

universalité (unité de visions du monde), on fournit d'étranges concepts et d'éton-

nantes positions théoriques : on parLs des rapports de la science et de la culture

corne si toutes les cultures n'avaient leur savoir, leur science privilégiée, leurs

modes de connaissances dominants, leur démarche cognitive originale, leurs conflits

d'interprétation, et comme si la science moderne n'était pas aussi un type de culture


(21)
ou du moins une formation culturelle au sein d'un type de société".

L'histoire de la pensée scientifique est indissolublement liée à l'histoire

économique, sociale et culturelle d'une société.

Par ailleurs, "considérée d'un point de vue historique", sur une large

échelle, "et en fonction des services qu'elle rend à l'homme, la culture apparaît
(22)
comme bien plus universelle que la science".

Tandis que "la science apporte des solutions aux problèmes simples, la
(23)
culture est irremplaçable quant il s'agit des problèmes véritablement importants".

La technique et la science peuvent apporter le bien-être matériel mais la culture

permet à la société de maintenir sa cohésion par un sentiment d'identité et d'appar-

tenance et à l'homme de conserver son équilibre mental. Elle fournit le cadre parti-

culier, les structures spécifiques et les valeurs symboliques qui rendent possibles

et significatives les transactions sociales et économiques et les relations humaines.

C'est en fait la base fondamentale et l'art pour la recherche du bonheur, compte tenu

des besoins et aspirations de l'homme, des problêmes, possibilités et contraintes que

lui imposent l'environnement particulier qui est le sien. "La crise de la société

technologique résulte en partie de la tentative de réduire tous les problêmes à des


(24)
problèmes simples qui sont des caricatures de la réalité". C'est lorsque les
- 19 -

mécanismes invisibles de la culture commencent à se dégrader soit par l'invasion de

la technique, soit par une politique délibérée d'agression culturelle opérée par les

étrangers ou par les nationaux eux-mêmes au nom du pseudo-progrês et de la science,

qu'on prendra mieux conscience de son rôle irremplaçable.

Il existe actuellement un courant à la mode de l'écodéveloppement qui a pour

ambition d'intégrer dans l'analyse du processus et dans la politique du développement,

le cadre d'ensemble de l'environnement souvent négligé jusqu'ici. Cependant, en l'ab-

sence d'une prise de conscience suffisante et de considération dûment faite de l'impor-

tance primordiale de la culture - qui est la résultante et la synthèse créatrice de

multiples dimensions en l'homme, vivant en relation à la fois dialectique et de symbiose;

permanente avec l'ensemble de son propre environnement - on risque d'occulter ici encore

comme dans l'approche réductionniste de l'ethno-développement, la plénitude de la dimen-

sion culturelle au profit d'autres éléments dont 1 'importance en fin d'analyse n'équi-

vaut pas la sienne. Il convient de ne laisser submerger la culture ni par la technolo-

gie, ni par la science, ni par l'économie, ni par l'environnement et il faut les inté-

grer tous dans la culture au lieu d'être tenté de faire l'inverse.

En revanche, on remarque malheureusement que certaines idéologies et certains

régimes révolutionnaires, en prétendant constuire un homme nouveau dans une société

nouvelle, ont préconisé une démarche diamétralement opposée, en vidant tout le sens

et la substance de la culture dans le panier de l'économique : C'est ainsi que sous

prétexte d'économiser l'argent et du temps, les autorités politiques de ces pays

(surtout asiatiques) tentent d'imposer à la population la collectivisation de la célé-

bration du mariage et de l'enterrement - deux moments les plus fortement chargés

d'émotion, de sentiments humains et culturellement - en confiant, moyennant une coti-

sation modique de la part des intéressés, toute la tâche aux dirigeants officiels de

la coopérative à laquelle ils appartiennent. Ce faisant, on cherche à abolir la tra-

dition culturelle, les moeurs et les coutumes que l'on condamne comme rétrogrades, en

même temps qu'on anéantit l'intimité personnelle de l'individu, dans le double souci
- 20 -

de l'intérêt économique et de la prétention idéologique de construire un homme nouveau

dans une société nouvelle.

Certes, il ne peut y avoir de développement sans avoir recours à la science

et à la technologie, sans tenir compte des lois et mécanismes de l'économie et sans

Kspecter les contraintes ou tirer profit des richesses de l'environnement, mais le

véritable développement n'apparaît que lorsque la science, la technique, l'économie,

l'environnement deviennent, ou au moins respectent, la culture. On pourrait élargir

ici la formule souvent utilisée à l'Unesco pour donner la définition du développement

qui pourrait devenir la suivante : "Le développement est la science - la technologie,

l'économie, l'environnement, etc., bref, toutes les activités humaines - devenue

culture". C'est en fait "le développement endogène, ayant l'homme comme centre".

Le mal-développement actuel trouve sa source principale dans la vision

compartimentée et artificielle de la vie, dans la valorisation et le traitement privi-

légiés des aspects économiques, matériels et techniques du développement au détriment

d'une approche globale intégrant d'emblée des valeurs sociales et humaines, culturelles

et spirituelles qui représentent des aspirations profondes de l'être humain dans sa

quête vers l'élévation et la libération authentique. La croissance économique étant

privilégiée au-dessus de tout, le développement social et culturel se trouve relégué

au niveau d'un sous-produit collatéral de l'expansion matérielle, alors que dans une

approche du développement intégral et équilibré, le développement social, culturel

et humain, devrait constituer des objectifs fondamentaux et ultimes auxquels doivent

contribuer les activités économiques.

La notion de "dimension culturelle du développement" elle-même est sujette

à caution, par suite de son ambiguité : "elle laisse à penser que le processus de

développement est avant tout un processus d'ordre économique et que la culture n'est

qu'un élément surajouté de ce processus économique central. Elle risque donc de

"déformer par suite encore la signification pleine de la notion de "culture" et la

signification pleine de la notion de "développement". <25)


- 21 -

Même en reconnaissant l'importance de la "dimension culturelle du dévelop-

pement", on a souvent tendance à appliquer une approche réductionniste de la culture,

en prônant sa dimension "esthétique", en la ramenant aux choses de l'esprit, aux

systèmes des beaux-arts et dés belles »lettres. Pour donner "une certaine dimension

culturelle au développement", les planificateurs se sont souvent livrés à une approche

sectorielle des domaines faisant partie des "affaires dites culturelles" : protection

du patrimoine monumental, fouilles archéologiques, théâtres, danses, folklore, proverbes

contes, créations artistiques, et le problème est vu "sous l'angle d'une économie de

la culture, des comptes culturels de la Nation, des industries culturelles". *

Malgré, certes, un enrichissement progressif, cette politique socio-culturelle

résiduelle, simple appendice et simple palliatif aux excès aux désiquilibres engendrés

par le modèle économique en vigueur, ne remettait pas en cause la primauté impériale


(27)
de l'économique et les finalités envahissantes de la croissance libérale.

Si le processus du développement doit être conçu comme "une dynamisation d'une

société dans son être même, comme une véritable aventure dans laquelle la société
(28)
s'engage en faisant appel à toutes ses capacités d'autocréation" et s'il "doit

viser à la promotion de l'être humain total dans son insertion sociale et dans son
(29)
épanouissement individuel par le plan tant spirituel que moral et matériel" ,

la perspective pour chaque société est bien de passer lui-même, selon son propre

contexte et ses propres aspirations, du "Produit national brut", à 1'"Utilité nationale

brute" ou au "Bonheur national brut "; mieux, au "Bonheur brut de chacun"¿de passer ainsi

de "la croissance économique au développement humain Jen se. basant sur l'assise

fondamentale de toute société qu'est la culture dans son sens le plus large. Car "la

culture est un procès d'identification" d'une communauté humaine pour elle-même et par
(31
les autres, "une façon caractéristique de vivre et de produire, d'etre et de vouloir"

elle est "une interprétation globale de la nature, une grille de lecture et de trans-

formation du monde, comprenant ainsi toutes les manifestations productives de l'homme,

tant technologiques qu'économiques, artistiques que quotidiennes, impliquant par là


(32)
une relation systématique entre tous les aspects de la vie telle qu'elle est vécue".

• • •/ • • •
- 22 -

Si le développement est un projet de civilisation pour l'épanouissement


global et harmonieux de l'homme et si la culture "synthétise les activités
créatrices d'un peuple, ses nodes de production et d'appropriation des biens
matériels, ses formes d'organisation, ses croyances et ses souffrances, ses
travaux et ses loisirs, ses rêves et ses conquêtes", alors on peut dire que
le développement, c'est la culture et la culture, c'est le développement.

Il ne suffit pas en effet de souligner les relations, les imbrications


ou ]a simultanéité entre le développement économique et social et le
développement culturel en présentant le développement comme "un processus
organique au sein duquel les facteurs et les composants d'ordre économique
social, scientifique, technique et culturel sont en interaction constante
et s'interpénétrent" (33).

"Il est nécessaire, plus avant et plus clairement, de reconnaître


la oonsubstantialité du développement et de la culture qui sont en
réalité un seul et même phénomène participant d'un seul et même projet
de civilisation concernant tous les aspects de la vie humaine" (34).

Tout développement authentique doit donc être un développement endogène,


ayant pour base la culture d'un peuple, pour finalité son projet de
civilisation et pour centre l'homme lui-même.
page

NOTES

Resolution 3201 (S-VI), Point 4 (d) - Sixième session extraordinaire de


l'Assemblée générale des Nations Unies - 1974.

Pour les parties (a), (b) et (c) ci-après, voir en particulier Abdul
Aziz Belal, Culture et développement : approche du sous-développement,
dans Cultures, (Paris), Unesco, vol. VI, no. 1, 1979.

ROCHER, Guy. Introduction à la sociologie générale, îtme 3, Le changement


social, p. 236, Paris, Editions HMH, 1968.

Ibid., p. 237.

Ibid., p. 237, citant Georges BALANDIER, Sociologie actuelle de l'Afrique


noire, 2ème édition, Paris, Presses Universitaires de France, 1963.

Abdul AZIZ BELAL, op.cit., p. 36

Ibid., p. 37
Id.
Id.

ROCHER, Guy. Op. cit., p. 240

Abdul AZIZ RETAL, op. cit., p. 37

ROCHER, Guy. Op. cit., p. 220

Ibid., p. 221
Id.

Id., citant Georges BALANDIER, op. cit., p. 24

Abdul AZIZ BELAL, op. cit., p. 38

Ibid., p. 40

SKOLBDWSKI, Henryk. Valeurs culturelles, science et technologie :


au-delà du pacte de Faust, dans Cultures, (Paris), Unesco, vol. VI,
no. 1, p. 125
page 24.

19. HABACM, Roger, Valeurs culturelles et progrès scientifique, dans


Problèmes de la culture et des valeurs culturelles dans le monde
contemporain, Unesco 1983, page 35.

20. GRLNEVALD, Jacques, Science et développement. Esquisse d'une


approche épistémologique dans La pluralité des mondes. Théories
et pratiques du développement. Cahiers de l'Institut d'études
du développement, Geneva, 1975, page 86.

21. GRINEVAID, Jacques, op. cit., page 83

22. SKDLBÜWSKI, op. cit., page 126

23 5
* Ibid, page 127
24. )

25. PASCALLCN, Pierre. Dimension culturelle du développement,


Série Rapports/Etudes Division de l'étude du développement,
Unesco, 1982, page 27.

26. BENHAM, D. Réflexions de la dimension culturelle du développement,


Unesco, mai 1981, page 9.

27. PASCALLCN, Pierre, op. cit., page 27.

28. Unesco, Plan à moyen terme 1977-1982, para. 3106

29. Unesco, Comprendre pour agir. L'Unesco face aux problèmes


d'aujourd'hui et aux défis de demain, Paris, 1977, page 89.

30. PASCALLCN, Pierre, op. cit., page 27, citant J. Robin : De la


croissance économique au développement humain. Editions du Seuil,
Paris, 1975.

31. PASCALLON, Pierre, op. cit. page 2


32. Ibid, page 1
33. Unesco, Thesaurus international du développement culturel, page 25
34. PASCALLCN, Pierre, op. cit., page 3.