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David Perroud

La croisée
des chemins
Nouvelle
David Perroud

La croisée
des chemins
Nouvelle
Du même auteur aux Éditions Jouvence :
Les amants du ciel se retrouvent toujours ici-bas

Catalogue gratuit sur simple demande


Éditions Jouvence
France : BP 90107 – 74160 Saint-­Julien-­en-­Genevois Cedex
Suisse : Route de Florissant 97 – 1206 Genève
Site internet : www.editions-­jouvence.com
Mail : info@editions-­jouvence.com

Couverture : © shutterstock
Mise en pages : Éditions Jouvence

© Éditions Jouvence, 2020

Nouvelle offerte par les Éditions Jouvence.


Ne peut être vendue.

Tous droits de reproduction, traduction et adaptation réservés


pour tous pays.
Novembre 2019 —  
1.
Santa Cruz, Californie

C et instant est à marquer d’une pierre blanche


pour Arold, qui s’est récemment lié d’amitié
avec l’un des plus importants clients de sa société
« Ethical funds », le milliardaire et philanthrope
George Sander. Un homme de 91 ans, paterna-
liste, franc, autoritaire, mais doté d’un cœur d’or.

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La croisée des chemins

Figure incontournable de la finance mondiale,


George est signataire de la chart giving pledge1 et
fait partie de ces plus de 200 super riches ayant
promis d’allouer une partie significative de leur
fortune à des projets humanitaires.
Le patriarche appose sa signature avec appli-
cation au bas d’un long contrat, puis il le tend
cérémonieusement à Arold, tout sourire en annon-
çant de sa voix de baryton :
« Voilà mon cher ami, par ce papier je fais don
de la moitié de ma fortune, soit trente-six milliards
et cinq cent quatorze millions de dollars, à ton
projet de fonds d’investissements éthiques. »
Puis il ajoute d’un ton moins théâtral : « J’aime
vraiment ton idée de les décentraliser. Rappelle-
moi, combien en prévois-tu ? »
–  Idéalement un millier réparti sur tout le
globe, répond Arold. Il nous faut des structures
autonomes et locales. Je ne veux surtout pas d’une
organisation lourde, qui deviendrait inexorable-
ment trop puissante.

1.  Campagne lancée par Warren Buffett et Bill Gates afin d’encou-
rager les personnes les plus fortunées à donner la majeure partie de
leur argent à des fins philanthropiques.

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David Perroud

– C’est ce qui m’a séduit dans ton projet. Avec


mon âge et mon expérience, j’ai compris que
plus un système grossit, plus il devient procédu-
rier, inhumain et lent. Il perd son énergie et son
enthousiasme en batailles d’ego sans fin.
–  J’abonde dans ton sens. Je trouve les orga-
nisations de petite taille nettement plus créatives
et efficaces. Je placerais la limite supérieure à cent
cinquante personnes. Au-delà, on commence à
observer de sérieux dysfonctionnements.
– N’est-ce pas justement la taille de ta compa-
gnie « Ethical funds » ?
– Tu es bien renseigné. Exact. Et c’est pour cela
que je veux monter une nouvelle petite structure,
totalement séparée, qui aura pour but de répliquer
le modèle d’Ethical funds à travers le monde, à
savoir, de multiples sociétés indépendantes et de
taille humaine dont le but est d’investir dans des
projets éthiques et responsables. C’est l’un de mes
rêves les plus chers, car je sais que l’argent est
le moteur du système économique qui, lui-même
est la base du fonctionnement de notre modèle
sociétal actuel. Si des sommes très importantes
commencent à être investies avec un but éthique

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La croisée des chemins

plutôt qu’un but de rendement sans autre consi-


dération, je crois que cela a le pouvoir de changer
le monde.
– N’es-tu pas un peu trop optimiste ? Les socié-
tés qui ne suivent pas un modèle responsable et
durable sont encore légion et cela n’est pas près
de changer.
– Je n’en suis pas si sûr. Si tu ajoutes le don que
tu t’apprêtes à faire à la masse financière des gens
qui préfèrent que leurs économies ou leur retraite
soient investies avec conscience, cela commence à
faire des sommes considérables.
– Mais les canards boiteux trouveront toujours
à se financer ailleurs.
–  Tu as raison. J’ai tout de même une petite
idée pour contrer cela. Premièrement, nous devons
beaucoup mieux informer. Des milliards de gens
ne savent pas où et comment est investi leur argent,
je pense surtout à leurs fonds de pension2. S’ils

2.  Fonds regroupant toutes les sommes destinées aux retraites de


ses adhérents. Le cas usuel est que l’employeur choisit un fonds de
pension qui gère les retraites de ses employés (N.B. : il peut y avoir
différents modèles selon les pays, mais le principe est souvent iden-
tique  : les employés ne savent pas sous quels critères leur fonds de
retraite est investi).

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David Perroud

se mettent à exiger plus de transparence et plus


d’éthique, cela peut vite péjorer les sociétés réfrac-
taires. Deuxièmement, je suis en train d’envisager
un modèle de financement destiné aux sociétés
non éthiques qui souhaitent changer.
– C’est très malin ça. Tu veux dire qu’ils pour-
raient bénéficier d’un financement sous condition.
–  Oui, en acceptant un audit qui mettrait en
exergue les manquements et un plan pour y remé-
dier avec des contrôles stricts. L’idée étant de ne
pas marginaliser ou pointer du doigt ceux qui ont
opéré sous l’ancien modèle et qui souhaitent chan-
ger. Qu’importe si les raisons de ce changement
sont la contrainte ou une prise de conscience des
dirigeants. Comme tu le vois, ce projet me pas-
sionne, j’y mets toute mon énergie.
–  J’ai pourtant entendu que tu avais un autre
projet et pour tout te dire, il m’inquiète un peu.
– Vas-y, lâche le morceau.
– Tu sais que j’ai fait ma petite enquête pour
être convaincu que ce don servira au mieux mon
dessein de me rendre utile à l’humanité, même
par procuration.

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La croisée des chemins

–  Je sais oui, tu m’en avais demandé la


permission.
– J’ai eu des échos, disons, très controversés, sur
tes liens avec l’institut IONS (Institute of Noetic
Sciences).
– Je suis leur principal mécène.
– Certains disent que c’est une secte.
–  Tu n’es pas de cet avis, j’imagine. Sinon tu
n’aurais pas signé cela, répond Arold en soulevant
le contrat.
– J’ai une grande méfiance des rumeurs. Et tu
n’as pas le profil du gars qui se fait endoctriner.
Ton flair pour les tendances que personne n’a
encore remarquées est devenu légendaire dans les
milieux de la finance. Pour tout te dire, le fait
que tu t’intéresses de si près à cet institut a plutôt
éveillé ma curiosité.
– Et tu voudrais que je t’en dise plus, s’amuse
Arold, tout sourire.
– Si tu as le temps, bien sûr.
–  Évidemment que j’ai du temps pour toi. Je
te sers un verre ?
– Volontiers.

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David Perroud

Arold choisit l’une de ses meilleures bouteilles


et invite son ami à s’installer dans le jardin de sa
villa surplombant l’océan à Santa Cruz, 70 kilo-
mètres au sud de San Francisco. C’est un endroit
délicieux, face au bleu toujours changeant du
Pacifique, avec quelques vieux cyprès ombrageant
un tapis de fleurs multicolores. L’air perpétuelle-
ment iodé est si doux en cette fin d’après-midi,
qu’assis à une jolie table en bois, ils entendent à
peine les vagues lécher les rochers dans un relaxant
clapotis une vingtaine de mètres plus bas.
«  Opus One  2013, tu ne te moques pas de
moi ! », s’exclame George.
– Je n’oserais pas.
–  Ce jardin est vraiment magnifique. Et cette
vue, on se croirait sur le pont d’un paquebot ! Tu
as des goûts très sûrs Arold.
– Merci, George.
– Alors cet IONS ? demande-t-il pour reprendre
la conversation.
–  As-tu déjà entendu parler des sciences
noétiques ?
–  Pas avant d’avoir découvert le nom de cet
institut.

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La croisée des chemins

–  C’est l’étude de tout ce qui a trait à la


conscience et en particulier ses états dits modifiés ou
augmentés comme les EMI (Expériences de Morts
Imminentes), les SHC (Sorties Hors du Corps) ou
les états d’éveil comme les méditations profondes,
pour ne citer que les plus connus.
– Donc, de ce qu’il se passe après la mort ? Tu
sais que je suis un très vieil homme et que la mienne
n’est probablement plus très loin. Tu m’intéresses.
–  Effectivement, il y a assez de matière et de
témoignages pour que nous ayons une très bonne
idée de ce qui se passe après la mort.
– Je croyais qu’on s’éteignait à jamais. Aux der-
nières nouvelles raisonnables et scientifiques en tout
cas.
–  Notre corps physique s’éteint. Pour le reste,
c’est une tout autre histoire.
–  Le reste ? Tu fais référence à ce que certains
nomment « l’âme » ?
– Si tu débranches ton ancien ordinateur pour
le remplacer par un nouveau, vas-tu perdre sa subs-
tance, comme tes fichiers ou tes emails ?
– Je suis trop vieux pour m’occuper de cela, mais
je sais que mon service informatique sauvegarde

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David Perroud

toutes mes données dans ce qu’ils appellent le cloud.


Insinues-tu que nous fonctionnons de la même
manière ?
– Et pourquoi pas ? Ne serait-ce pas logique ?
– Et quelle partie de nous serait enregistrée dans
ce «  cloud  » ?, demande le vieil homme soudain
captivé.
– Notre conscience ou notre âme selon le voca-
bulaire que l’on choisit. Notre mémoire également.
– Donc les travaux de cet institut visent à nous
rendre immortels ? Je reconnais bien là ton instinct
d’investisseur, c’est un domaine qui va générer des
milliards !
–  Ils n’essaient pas de nous rendre immortels,
nous le sommes déjà.
– Comment peux-tu affirmer une chose pareille ?
– Je l’ai expérimenté.
–  Avec ces fameuses machines qui ont été
détruites pour danger d’explosion ?
– Un véritable espion ! Oui, grâce à ces fameuses
machines, nommées B-leave, B pour body, nous
sommes plusieurs à avoir pu voyager hors de nos
corps, en pleine conscience.
– Raconte-moi !

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La croisée des chemins

– Je n’aime pas en parler.


– Ne ferais-tu pas une petite exception pour
un vieil ami qui se demande avec angoisse ce qui
va bientôt lui arriver ?
– Surtout, n’aie pas peur de ta mort, George.
– Pourquoi ne pas m’éclairer ? insiste le
milliardaire.
– Car les quelques fois où j’en ai parlé en dehors
du cercle des personnes qui connaissent vraiment
le sujet, je n’ai rien accompli de plus qu’alimenter
les rumeurs révélées par ton enquête. Ce qui, je te
l’avoue, ne m’a amené que des soucis. Je constate
que la plupart des gens ne sont pas prêts et je
respecte cela. Moi-même, j’étais le plus grand des
sceptiques il y a encore à peine six ans.
– Arold, je te fais une totale confiance, je ne
peux pas t’en donner plus grande preuve que ce
que j’ai signé aujourd’hui. Cela fait plus de dix ans
que je projette de faire don de la moitié de ma
fortune, j’attendais juste la bonne personne et le
bon projet.
– D’accord George, d’accord. Voilà ce qui s’est
passé. Je suis sorti de mon corps physique à l’aide
de l’une de ces machines B-leave, j’ai voyagé en

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David Perroud

conscience aux confins de notre galaxie pour me


lancer dans un trou noir, puis un tunnel translu-
cide et enfin rejoindre une autre dimension. Non
matérielle. À l’arrivée, il y avait un bel être de
lumière, joyeux, à l’humour presque enfantin qui
m’a enveloppé dans une dose d’Amour d’une inten-
sité indicible. Je le connaissais et je connaissais cet
endroit. C’était comme un retour au port après
une très longue traversée en mer. Eos, c’est le pré-
nom du surlumineux qui m’a accueilli, m’a ensuite
dévoilé les secrets de l’Univers. Il m’a notamment
montré où toutes les informations me concernant
étaient stockées. J’ai pu y voir que j’avais passé du
temps dans cette magnifique dimension avec lui et
d’autres êtres surlumineux entre ma vie précédente
et cette vie-ci. Il m’a même suggéré d’écrire ce
que j’y ai vécu pour aider l’humanité à prendre
conscience de ce que nous sommes réellement  :
des êtres multidimensionnels et…
– … immortels, lâche George songeur.
Puis il enchaîne, visiblement troublé  : « Tu…
tu crois que c’est ce qui m’attend aussi ? »
Arold ne peut s’empêcher de constater que cet
homme, l’un des plus riches et puissants de la

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La croisée des chemins

planète, a finalement la même angoisse fondamen-


tale que tout un chacun : celle de mourir. Il se sent
heureux, serein et privilégié d’avoir expérimenté
ces autres dimensions et d’en être revenu affranchi
de cette peur.
« Tu sais George, les sciences noétiques étudient,
entre autres, les expériences de mort imminentes
dites EMI.
–  J’en ai entendu parler, des personnes ayant
été déclarées mortes et qui sont pourtant revenues
à la vie ?
– Oui, des sortes de faux départs. Il existe des
millions de témoignages d’EMI et une grande
majorité des expérienceurs décrivent quelque chose
de similaire à ce que je viens de te raconter.
–  C’est très réconfortant. Et toi, arrives-tu à
retourner dans cet endroit ?
– Il y a plus de cinq ans que j’essaye d’y retour-
ner, mais c’est beaucoup plus difficile sans les
machines B-leave.
– Poursuis-tu néanmoins tes efforts ?

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David Perroud

–  Oui, car il y a des gens que j’aime profon-


dément là-bas. Ils me manquent3. »
Après un silence respectueux de la part de
George, Arold en profite pour poser la question
qui lui brûle les lèvres depuis quelques semaines :
« Dis-moi George, vu que nous sommes dans les
confidences, d’où te vient cette idée de don pour
améliorer le sort de notre planète  ? Tu es connu
pour avoir vécu ta vie du côté des prédateurs plu-
tôt que des altruistes, si je peux me permettre ?
–  Tu sais Arold, j’ai grandi dans la pauvreté,
alors avoir de l’argent, pour moi, c’était le rêve
absolu.
– C’était ?
–  Quand j’ai commencé à en posséder beau-
coup, je me suis rendu compte que les biens
matériels m’ennuyaient. J’avais peu de besoins en
fait. Par contre, les gens se sont mis à m’écouter,
me respecter, faire ce que je leur demandais. Pour
quelqu’un qui avait toujours dû se soumettre aux

3.  Lors de ses précédentes aventures, Arold a eu la chance de visiter


ces autres dimensions et d’y lier de forts liens d’amitié et d’amour.
Voir Voyage entre deux vies, Éditions Symbiose, 2019 et Les amants
du ciel se retrouvent toujours ici-bas, Éditions Jouvence, 2020.

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La croisée des chemins

quatre volontés des autres, souvent injustes ou


abusives, ce fut une énorme libération.
– Tu as pris goût au pouvoir, en quelque sorte.
– Tu n’as pas idée à quel point. C’est vraiment
une position sociale privilégiée. Cela m’a rendu
très compétitif, craint et… très seul aussi.
– Et ce don, c’est en réaction à cette solitude ?
–  Indirectement. La solitude m’a enlevé une
partie de mon bonheur, une grande partie même.
Tu sais, c’est très étrange de se dire que tu as
tout, que tout le monde te respecte et t’envie, que
selon les critères de la société tu es au sommet de
l’échelle de ce qui rend heureux, puis de constater
que tu es tout de même… très malheureux.
– Je comprends ce que tu veux dire, je suis aussi
passé par là, toutes proportions gardées.
–  Je suis au courant, la vente de ta société,
Jensen Investments4, a fait beaucoup jaser dans
les couloirs de Wall Street, dit-il en riant. Pour
revenir à ta question, j’ai essayé de refuser ce mal-
heur avant de comprendre que la seule façon de

4.  Arold a commencé sa carrière dans la finance traditionnelle avant


de se rendre compte que sa propre société finançait des activités qui
le répugnaient et que cela affectait grandement son bien-être.

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David Perroud

l’appréhender c’était de creuser, de trouver en moi


ce qui le provoquait. Je te passe les détails, mais
après une longue introspection, je me suis rendu
compte que j’avais créé beaucoup d’injustices et
que je n’étais pas à l’aise avec cela. Je crois que
mon sentiment de solitude vient du fait que j’ai
de la peine à supporter ma propre compagnie. Je
ne suis pas très fier de moi… pour tout t’avouer.
La plus grande de ces injustices est d’avoir grande-
ment contribué à la façon dont l’argent est réparti.
J’en ai beaucoup trop et tant d’autres vivent sous
le seuil de pauvreté. Bien sûr, j’ai dépensé des
millions par années pour des œuvres caritatives,
mais avec ce don je veux faire plus, beaucoup plus.
Je souhaite changer ce système injuste dont je suis
l’un des premiers profiteurs. Je suis conscient que
ma vie est derrière moi, cependant il n’est pas trop
tard pour prendre encore une ou deux décisions
qui pourraient complètement changer le bilan de
ce que j’ai accompli. La plus importante est ce
don. J’y tiens énormément. Surtout si tu me dis
qu’après je ne disparaîtrais pas. Je ne voudrais pas
devoir revenir de cette autre dimension, que tu
m’as si habilement décrite, pour corriger cela.

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La croisée des chemins

–  Ne t’inquiète pas dit Arold en souriant, ce


n’est pas exactement la façon dont tout ça fonc-
tionne. Par contre, le lâcher-prise est important.
Si on a des regrets, il ne faut pas s’y attacher, juste
accepter l’imperfection.
–  Ouais, j’veux bien te croire mais je préfère
éviter d’avoir des regrets.
2. Fin 2019 — Wuhan, Chine

L a partie animale du marché de Huanan à


Wuhan est un spectacle difficile à supporter
pour qui n’y est pas accoutumé. Les animaux
encore vivants entassés dans des cages exiguës
côtoient à l’agonie leurs congénères déjà dépecés
sur des étals non réfrigérés. L’odeur putride de
la mort et le bruit des vendeurs qui s’égosillent
pour attirer le chaland ne laissent aucune illusion

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La croisée des chemins

à ces petits êtres. Résignés, ils observent le bal-


let de ces humains cruels, jusqu’à ce qu’un doigt
pointé sur eux entame le processus létal : sortie de
la cage sans ménagement, exécution au couteau
de boucher et échange de leurs corps encore san-
guinolent, emballé dans du vieux papier journal,
contre quelques yuans.
Qiang est l’homme qui tient le couteau. Il exé-
cute à tour de bras pour satisfaire ses clients. C’est
son métier. Il le fait depuis si longtemps que le
geste est devenu mécanique, comme s’il n’avait
plus conscience que sa lame ôte la vie. Il couperait
des carottes ou des betteraves que cela lui procu-
rerait le même néant émotionnel.
Pour ces petites bêtes, être ainsi mis à mort
est finalement la solution du moindre mal. Leurs
conditions de détention leur laissent une espérance
de vie ne dépassant pas quelques jours, quelques
heures mêmes pour ceux qui sont déjà écorchés
vifs. Un procédé d’une cruauté extrême auquel
Qiang recourt de plus en plus souvent. C’est bon
pour les ventes. Les clients pressés n’ont plus le
temps de dépiauter eux-mêmes et dans des étales
non réfrigérés comme la sienne, les cadavres se

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David Perroud

vendent mal. Si un animal ne survit pas, Qiang est


contraint de le ramener à la maison pour nourrir
sa famille. Depuis huit jours, cela arrive tous les
soirs, il doit même offrir certains animaux à ses
voisins, il ne comprend pas trop les raisons de
cette soudaine recrudescence de décès.
Ce matin Qiang se réveille avec de la fièvre, une
toux sèche et l’impression qu’on lui compresse la
poitrine. Son épouse Mei, inquiète, insiste pour
qu’il se repose. Qiang sait que toute la « marchan-
dise » sera perdue s’il prend un jour de repos. Mei
propose de le remplacer. Il la regarde tendrement,
fait non de la tête, se lève péniblement et se rend
à son stand au marché. Jamais il n’imposera à son
aimée une seule minute de génocide animal. Depuis
que leur fils est parti étudier à Guangzhou, il est
seul à pouvoir assurer cette tâche et il n’a pas man-
qué un seul jour de travail. Qiang est convaincu
que son chemin de vie est d’aider ses proches à
en avoir un plus agréable que le sien. Protéger et
aimer son épouse, travailler dur pour payer des
études à son fils et lui offrir un autre avenir que
celui de devoir exécuter et vendre des petites bêtes
sur un étale sanguinolent et nauséabond sont ses

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La croisée des chemins

motivations les plus profondes, les raisons qui le


poussent à se lever le matin, même s’il sait que
chaque nouvelle journée est la répétition parfaite
de celle de la veille dans une désagréable routine
sans fin.
Qiang ne le sait pas encore, mais aujourd’hui,
pour la première fois en vingt ans, il va faillir. À
peine arrivé sur son stand que ses confrères devront
appeler les secours.
Il marquera l’histoire très discrètement en étant
le premier humain atteint du virus Covid-19.

Onze jours plus tard, Ai Fen, directrice du


département des urgences de l’hôpital de Wuhan
lit le rapport d’un patient arrivé la veille avec les
deux poumons infectés, de fortes fièvres et ne
réagissant pas aux antibiotiques. Elle est surprise.
C’est le deuxième cas similaire, après celui de
Qiang. Le patient travaille aussi au marché ani-
mal de Huanan.
Le lendemain cinq cas identiques sont admis
dans son service.
Perplexe, Ai Fen contacte les autres hôpitaux
de la région et constate que cette étrange maladie

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David Perroud

se propage rapidement dans la ville. Elle commu-


nique avec ses collègues des autres établissements
médicaux et note le nombre de cas sur son télé-
phone. Vers fin décembre, elle en dénombre
presque 300. L’hôpital est débordé. Son équipe
et elle ne peuvent plus prendre de pauses, dorment
sur place quelques heures quand ils ne tiennent
plus debout. Elle est épuisée, dépitée, des patients
meurent faute de matériel suffisant. Son staff com-
mence à tomber malade également. Elle se décide
enfin à demander une analyse au laboratoire de
Pékin. Les résultats tombent quelques jours plus
tard : infection avec un coronavirus lié au SRAS.
Que doit-elle faire de cette information ?
En la diffusant, elle pourrait éviter une épidé-
mie et sauver des vies, mais elle sait aussi que ce
genre d’initiative est très mal vu par sa hiérarchie
et pourrait lui attirer beaucoup d’ennuis. Être por-
teur de mauvaises nouvelles n’est jamais bien vu
dans son pays. On tire facilement sur le messager
si l’on n’a pas d’autres coupables sous la main. Elle
a l’intuition que si elle suit la procédure officielle
son rapport sera ignoré. Elle n’en dort pas de la
nuit malgré une extrême fatigue ; tiraillée par son

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La croisée des chemins

devoir de respecter les procédures et une intuition


forte et persistante qu’elle doit agir différemment.
Elle opte finalement pour des demi-mesures, celles
de partager le rapport du laboratoire sur un groupe
privé de médecins du réseau social WeChat et
d’avertir en parallèle sa hiérarchie. Deux jours plus
tard, son chef la réprimande fortement et l’accuse
de faire circuler de fausses rumeurs. Ai Fen se
décompose, elle se sent vide, fiévreuse et certai-
nement pas de taille à lutter. Elle est renvoyée à
domicile sans ménagement et reviendra à l’hôpital
quelques jours plus tard, comme patiente atteinte
du virus cette fois.
3. 12 janvier — Santa Cruz,
Californie

A rold repose le journal perplexe. Un petit


article dans le New York Times relate que
la Chine partage le génome d’un nouveau virus
de type Corona. Des humains sont contaminés,
mais aucun cas de propagation entre personnes
n’a été observé.

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La croisée des chemins

« Quelque chose ne colle pas » se dit-il. « L’article


parle de nombreux cas infectés par des animaux au
marché couvert de Wuhan et aussi de six cas à l’hôpi-
tal de Shenzhen, il y a plus de mille kilomètres entre
les deux. » Cette incohérence aurait pu lui échapper
s’il n’avait pas senti son estomac se contracter en
lisant cela. Depuis qu’il travaille sur les dimensions
plus subtiles de son être, Arold est devenu très
sensible à ce genre de signes. Il sait que c’est une
de leur façon de communiquer.
Poursuivant sur son intuition, il appelle son
ami Larry, ancien ambassadeur des États-Unis en
Birmanie, actuellement affecté au département
d’État à Washington.
« Arold, salut ça fait plaisir de t’entendre. Encore
merci de m’avoir invité la semaine passée. À refaire
rapidement, ton jardin est un paradis.
– Merci Larry. Bien sûr, fais-moi signe quand
tu reviens en Californie. Dis, je t’appelle pour tout
autre chose. »
Arold explique à son ami l’histoire qu’il vient
de lire dans le journal puis conclut :
« J’ai peur qu’ils nous cachent une nouvelle
pandémie du type SRAS.

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David Perroud

–  Tu peux être sûr qu’ils minimisent. C’est


évident que le régime chinois ne voudra pas avouer
une crise sanitaire, c’est trop dangereux pour son
économie. Est-ce que je peux faire quelque chose ?
– Ils disent que la maladie ne se transmet pas
entre humains et que seules des personnes ayant
fréquenté le foyer d’infection, des animaux dans un
marché de Wuhan, sont contaminées. L’article men-
tionne six cas à Shenzhen. Pourrais-tu savoir si ces
personnes reviennent d’un voyage à Wuhan ?
– Ça doit être faisable. Donne-moi vingt-quatre
heures. Et merci, Arold !
–  Merci ? N’est-ce pas moi qui te demande un
service ?
– Imagine, si ce que tu soupçonnes est vrai ? Je vais
briller en haut lieu, conclut Larry en éclatant de rire. »

L’intuition d’Arold n’a pas été prise à défaut.


Sur les six cas de Shenzhen seul un revenait d’un
voyage à Wuhan. Ce nouveau virus se transmet
donc d’humain à humain. Larry lui a également
confirmé que la Chine rapporte officiellement une
soixantaine de cas, mais que c’est probablement
moins d’un dixième de la réalité. Arold griffonne

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La croisée des chemins

un petit calcul en mélangeant les données de Larry


et celles qu’il a pu récolter d’autres sources. Si la
Chine a enregistré 60 cas officiels et que seuls 5
à 8  % nécessitent une hospitalisation, ils peuvent
déjà avoir atteint les 1 200 personnes infectées et
probablement dix fois plus si on considère que les
cas reportés sont drastiquement minimisés. « Ce truc
est déjà hors de contrôle », se dit Arold.
Il appelle son ami et mécène George.
« George, bonjour c’est Arold.
– Arold, j’allais justement t’appeler. Tu sais pour
le virement des fonds, j’ai la famille qui me met les
bâtons dans les roues. Ils disent que je suis sénile
et que je dilapide ma fortune. Mais ne t’inquiète
pas, ce sera réglé dans un ou deux mois, maxi-
mum. C’est un comble de devoir se battre à coups
d’avocats contre sa propre famille, l’argent rend les
gens fous.
– Je suis vraiment navré de l’apprendre George.
Ça doit être pénible pour toi.
–  Ne t’en fais pas. J’en ai vu d’autres. Je crois
qu’avoir accumulé une telle fortune m’a mis dans
une position où je vois tous les jours des facettes
de l’humanité que je préférerais ignorer.

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David Perroud

– J’imagine bien. Écoute, je t’appelle pour une


autre raison. Je sais que tu as énormément d’inves-
tissements dans les marchés mondiaux. » Arold fait
une pause pour marquer le coup, puis reprend : « Je
pense qu’ils vont s’effondrer.
– Quand ?
– D’ici un à deux mois.
– Pourquoi ?
– Une pandémie de type SRAS.
– Ça ne touchera que l’Asie alors.
–  Je ne crois pas. Les voyages ont nettement
augmenté depuis la dernière crise. Et ce virus était
déjà dehors durant les fêtes de fin d’année qui repré-
sentent le pic des voyages pour les pays occidentaux.
– Une pandémie mondiale ?
– Je pense, oui.
– Oh mon Dieu ! »

Trois jours plus tard.

« Monsieur Jensen, il y a une jeune dame qui


insiste pour vous voir. Elle dit qu’elle est la petite
fille de George Sanders et qu’elle a des questions à
vous poser, lui annonce Lucia, son aide de maison.

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La croisée des chemins

– Comme ça, à l’improviste ?


– Dois-je la renvoyer ?
– Non, non, faites-la entrer. »
Lucia revient quelques instants plus tard dans le
grand salon moderne vitré du sol au plafond. Elle
a beau travailler ici tous les jours, elle reste impres-
sionnée par cette vue plongeante sur l’océan qu’une
météo venteuse rend très houleux aujourd’hui. Elle
est accompagnée d’une grande femme blonde au
port droit, presque rigide. Son visage semble avoir
de beaux traits sous un maquillage très sophisti-
qué. Arold tente de deviner son âge, malgré des
bijoux et un style vestimentaire élégants et très
classiques, elle ne doit pas dépasser la trentaine.
Son rang social ne fait aucun doute et transpire
dans chacun de ses gestes.
« Monsieur, je vous présente Madame Élie
Bowen, dit Lucia en prenant un ton solennel qui
ne lui est pas du tout naturel.
–  Enchanté Madame. Je vous en prie, prenez
place, l’invite Arold en lui désignant un coin du
sofa.
–  Que souhaitez-vous boire, Madame, s’em-
presse Lucia.

31
David Perroud

–  Un gin & tonic s’il vous plaît. Avec du


Hendrick’s de préférence.
– Bien sûr, Madame.
–  Que me vaut cette visite surprise, demande
Arold ?
–  Je suis navrée de me présenter ainsi sans
rendez-vous, Monsieur Jensen, je suis parfois
impulsive. Je viens d’avoir une altercation avec
mon grand-père, George. Nous sommes plusieurs
dans la famille à ne pas vraiment aimer cette petite
plaisanterie.
– Vous parlez du don qu’il souhaite faire à mon
projet d’implantation de sociétés d’investissements
éthiques à travers le monde ?
– Peu importe ce que vous voulez faire de cet
argent, il ne vous appartient pas.
–  Je vous rassure, Madame, je n’entends en
aucun cas profiter du don de votre grand-père à
titre personnel. Il sera entièrement investi pour
financer des projets durables et éthiques à travers le
monde. C’est un très beau geste que votre famille
fait pour le bien commun.
– Je vous demande d’y renoncer.
– Pour quelle raison, Madame ?

32
La croisée des chemins

– Cet argent appartient à ma famille.


–  Ce don vous mettrait-il dans une situation
financière inconfortable ?
– C’est peu de le dire, imaginez ce qu’on dira
de nous quand notre famille aura été délestée
d’une si grosse somme. Nous perdrons une partie
de notre prestige et de notre influence. On va se
moquer de nous.
–  Votre grand-père tient beaucoup à ce pro-
jet. Il souhaite qu’une fraction de son argent soit
rendue à la société, il est très conscient que le
modèle économique actuel n’est pas équitable et
provoque de nombreuses injustices. Je crois que
c’est sa façon d’y remédier. Il n’est pas le seul
milliardaire à faire cela.
–  Je sais, je me suis bien gaussée des autres à
qui cela arrivait.
– Si je comprends bien, c’est par crainte de la
réaction de votre entourage que vous souhaitez que
cet argent reste dans le cercle familial ?
–  Vous savez comment le monde fonctionne,
Monsieur Jensen, dans ma sphère la hiérarchie se
fait selon l’épaisseur de votre compte en banque.

33
David Perroud

–  Je ne vais pas renoncer à ce don, Madame


Bowen, car je suis convaincu que notre modèle
sociétal doit changer et je sais qu’il changera plus
vite et mieux si de grosses sommes d’argent sont
investies dans les bons projets. Par contre j’ai
une idée pour résoudre, hum, votre souci social.
Pourquoi ne pas vous occuper à d’autres choses ?
Je serais heureux que vous m’aidiez, que vous ayez
un rôle à jouer dans l’utilisation des fonds de votre
grand-père. Vous verrez, certains projets sont por-
teurs d’un tel espoir que je suis prêt à parier qu’ils
gagneront votre enthousiasme au point de vous
faire oublier vos joutes de comptes bancaires. »
Arold fait une pause, durant ce court silence
il croit voir une lueur spéciale dans les yeux de
son interlocutrice. Ils prennent, durant une milli-
seconde, un air très doux.
Avant de se rendurcir aussitôt.
« Ce n’est pas ce que je souhaite, Monsieur
Jensen, et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir
pour dissuader mon grand-père. »
4. 20 mars 2020 —  
Santa Cruz, Californie

L ucia arrive pour prendre son travail chez Arold


deux heures plus tard qu’à son habitude. En
pleurs.
« Bonjour, Lucia, lui lance Arold, que vous
arrive-t-il ?

35
David Perroud

–  C’est mon grand, Pedro, il refuse de rester


à la maison. Il est sorti hier sur une plage avec
des centaines de jeunes malgré l’interdiction de
rassemblement. La police me l’a ramené en me
sermonnant, et ce matin il est reparti dans la rue.
Il dit que jamais il ne restera confiné dans notre
petit appartement.
– Installez-vous ici.
– Quoi, toute la famille ?
– Oui, venez avec vos trois enfants.
– Ce… c’est… c’est impossible. J’ai aussi mes
parents, car ils n’osent plus aller faire des courses.
–  Prenez-les également. Il y a bien assez de
place. Je ne suis pas étonné que votre fils fugue.
À son âge, il ne peut rester avec tout ce monde
dans un petit appartement. Ici le confinement sera
plus agréable pour tous.
–  Vous êtes trop généreux, mais je ne peux
pas accepter.
– Ne dites pas de bêtises Lucia, allez, venez, on
va chercher tout ce petit monde.

10 jours plus tard.

36
La croisée des chemins

Alors que le coronavirus met à genoux l’écono-


mie du monde entier, que plus de trois milliards
d’humains sont confinés chez eux, Arold, seul dans
sa chambre, les mains sur le visage, vient de rece-
voir le coup d’assommoir, le point d’orgue d’une
longue liste de mauvaises nouvelles qui se sont suc-
cédé à un rythme effréné ces derniers jours. George
Sander est mort durant la nuit, il fait partie des
784 victimes du virus sur le sol américain à ce jour.
Ses connaissances de la mort et de la vie après
la mort poussent Arold à se réjouir pour son ami.
Il sait, pour l’avoir expérimenté lui-même, que
tout va très bien pour George. Ce n’est donc pas
son départ qui l’attriste. Quoique pour être hon-
nête avec lui-même, si un peu, car George va lui
manquer. Au fil de leur relation cette figure auto-
ritaire et bourrue s’était doucement ouverte à lui
et ils avaient tissé un vrai lien, d’âme à âme. Arold
fut vraiment touché qu’il lui confie ses doutes et
ses vulnérabilités avec tant de sincérité. Il se rend
compte que George est l’une de ses personnes qui
compta vraiment dans sa vie et il ne peut s’empê-
cher de regretter que leur amitié fût si courte. Il

37
David Perroud

aurait voulu partager encore tant de choses avec


lui.
Quand Élie Bowen lui a annoncé la nouvelle,
elle en a profité pour lui enlever tout espoir que
le contrat signé par son grand-père soit honoré
et lui a vivement déconseillé de s’engager dans
une bataille judiciaire contre sa richissime famille.
Arold l’a rassurée, il n’a nulle intention de croiser
le fer avec eux. Il a simplement exprimé son sou-
hait que les héritiers de George prennent le temps
de la réflexion. Qu’ils essayent de comprendre ce
qui a poussé leur aïeul à agir ainsi. Devant sa réac-
tion pacifique, Élie Bowen s’est immédiatement
détendue, laissant alors poindre une profonde tris-
tesse qui le toucha beaucoup.

Le coup est tout de même très rude. Arold


n’arrive pas à se lever. Il fait face à un vide émo-
tionnel. En quelques semaines, sa vie a pris une
tournure si pesante. Les marchés financiers se
sont effondrés  ; bien qu’il s’y attendît, avec son
métier ce n’est jamais une bonne nouvelle. Même
les projets éthiques et vibrants pour l’avenir pla-
nétaire qu’Ethical funds soutient avec passion

38
La croisée des chemins

sont aujourd’hui menacés de faillites. Les inves-


tisseurs se retirent le temps que l’orage passe,
tout le monde suspend ses paiements par peur
de manquer, l’argent ne circule plus. Le modèle
économique actuel est aux soins intensifs.
Et là, il apprend que son ami a quitté la
dimension matérielle. Il n’entendra pas sa voix de
baryton lui annoncer avec enjouement que trente-
six milliards de dollars viennent d’être déposés sur
le compte de son association. Son immense rêve
de rendre le monde meilleur à grande échelle,
l’ingénieuse stratégie mise en place avec ses amis
surlumineux, tombe à l’eau abruptement. Que
doivent-ils penser là-haut ? Il imagine Eos, Aes,
Ena, Epia5 conférer avec son âme sœur, Ariel, pour
tenter de trouver une nouvelle stratégie. Une fois
encore, l’ego humain aura contrecarré leurs plans.
Eux qui sans relâche œuvrent au chevet de la Terre
pour lui éviter un désastre doivent, à nouveau,
tout revoir.
À moins qu’il ne soit trop tard…
Cette pensée lui noue l’estomac.

5.  Des êtres surlumineux, très aidant, à l’humour enfantin, avec les-
quels Arold a passé beaucoup de temps.

39
David Perroud

Ainsi envahi d’idées noires, Arold n’ouvre pas


à Lucia quand elle s’inquiète de le savoir enfermé
dans sa chambre.
« Monsieur, je savais que ma famille finirait par
vous déranger, nous allons partir cet après-midi,
crie-t-elle au travers de la porte.
– N’en faites rien, Lucia, je ne suis pas en forme.
J’ai juste besoin de dormir un peu aujourd’hui.
– Je vous dépose un plateau-repas devant votre
porte.
– Merci, vous êtes un ange. »
S’ensuit une journée qu’il passe cloîtré dans sa
chambre à se morfondre. La nuit suivante, Arold
peine à trouver le sommeil, il sait que son mental
lui joue des tours et qu’il devrait plutôt faire le
vide dans sa tête. Il essaye plusieurs techniques de
respiration, mais sans succès. Le combat semble
inégal. Vers trois heures du matin il s’endort enfin,
d’un sommeil agité peuplé de rêves étranges et
assez flous. Jusqu’à ce moment où l’image de son
rêve devient nette et pure, un visage aux yeux
émeraude, d’une beauté indicible, se penche sur
lui et le regarde tendrement. « Ariel ! » s’exclame
Arold dans son rêve.

40
La croisée des chemins

« Bonjour, Arold, ne penses-tu pas qu’il est


temps de nous rendre une petite visite ? » lui lance-
t-elle avant de coller ses lèvres aux siennes et de
disparaître.
Il se réveille en sursaut. Cette partie-là de ses
rêves était bien trop réelle et différente du reste
pour qu’il ne comprenne pas le message. Ou plu-
tôt l’invitation.
Le seul problème c’est que ce genre de « visite »
nécessite un voyage en conscience, hors de son corps
physique et que le dernier qu’il a fait remonte à la
veille de la destruction de B-leave III, la machine
d’aide aux Sorties Hors du Corps (SHC) la plus
performante jamais conçue. Depuis, ses essais se
sont tous montrés infructueux.
5. 15 avril 2020 – Petaluma,
Californie

A rold s’est retiré dans son bureau de l’IONS


(Institute Of Noetiques Sciences). Cela fait
cinq jours qu’il s’entraîne à nouveau aux SHC.
C’est beaucoup moins facile sans l’aide de B-leave,
pourtant les résultats sont encourageants. Il rêve
beaucoup plus et s’en souvient. La nuit dernière, il

42
La croisée des chemins

a fait un rêve lucide durant lequel il a dialogué avec


Ariel et avec Kywe, sa fille adoptive qui avait gran-
dement contribué à la construction de B-leave III,
grâce à son génie en mathématiques. Kywe lui
a suggéré de changer l’orientation de la chaise
lounge qu’il utilise pour tenter ses SHC. Elle lui
a rappelé l’importance d’être orienté à 30  degrés
de la courbe du puissant champ tellurique qui les
avaient conduits à sélectionner cet emplacement
précis à l’époque. Ariel lui a également rappelé la
séquence à suivre impérativement :
1. Pratique tes exercices énergétiques, fais la
bien circuler à l’intérieur de ton corps, de
bas en haut et de haut en bas. Jusqu’à huit
fois par jour durant cinq minutes.
2. Essaye de t’endormir avec la ferme intention
de sortir dans les premières secondes du réveil.
3. Durant cet instant propice, pratique une
technique de projection (la préférée d’Arold
est de se lancer, en pensée, vers le haut, le
plafond).
4. Si tu ressens des vibrations intenses, n’arrête
surtout pas le processus, même si tu as l’im-
pression que ton corps se disloque et qu’il

43
David Perroud

ne va pas résister. La meilleure option est


de laisser passer l’orage tout en essayant de
t’éloigner de ton corps physique.
5. Une fois stabilisé au-dessus de ton corps,
déplace-toi vers le haut. Le ciel, la Lune,
Vénus, Mercure, puis le Soleil.
Arold se souvient de cette dernière séquence
comme si c’était hier. Ce voyage, il l’a déjà fait à
deux occasions et il n’est pas près de l’oublier. Une
fois passé le soleil, celui-ci s’éloigne et disparaît
pour ne devenir qu’une étoile comme les autres
alors que des petits points lumineux lointains se
transforment en soleils gigantesques lorsqu’il s’en
approche et les dépasse. Le but étant d’atteindre
le centre de la galaxie et son trou noir massif aux
bords incandescents. Puis de plonger à l’intérieur.

Le spectacle est toujours aussi enivrant. C’est à


se demander comment il a pu laisser passer autant
de temps depuis sa dernière sortie. En dessous de
lui, des étoiles plus massives que notre Soleil sont
broyées puis disparaissent dans les abîmes du trou
noir en un feu d’artifice titanesque.

44
La croisée des chemins

Arold est surpris de la facilité avec laquelle il a


retrouvé le chemin de cette porte interdimension-
nelle. Probablement aidé par ses amis surlumineux, il
ne lui fallut que quelques essais avant d’être en sortie
hors du corps complète, à la verticale de l’IONS.
Alors, comme un astronome aux commandes d’un
module spatial, il a exécuté la séquence qu’il avait
apprise par cœur durant de longs mois d’entraî-
nements avec Ariel et Kywe  : sortie, stabilisation,
projection vers le ciel, Lune, Vénus, Mercure, Soleil
et départ en vitesse supraluminique en direction du
trou noir massif du centre de la Voie lactée.
Là où il se trouve en ce moment, ému aux
larmes après un voyage d’une beauté indicible.
Il sait pourtant que le meilleur reste à venir,
le plus terrifiant aussi. Il doit plonger au cœur
de ce mangeur d’étoiles. L’action la plus difficile
de la séquence qui demande une foi inébranlable.
Arold a beau connaître la théorie, à savoir que le
corps subtil avec lequel il voyage en SHC n’étant
pas fait de matière il peut franchir ce « monstre »
sans encombre, il n’est pas rassuré pour autant.
« Allez mon vieux, tu l’as déjà fait deux fois », se
répète-t-il en boucle. Puis finalement il se lance.

45
David Perroud

C’est comme enclencher une machine à laver


depuis l’intérieur, il est ballotté en tous sens dans
le noir complet. Le temps s’étire et se brise, il
n’a plus court. Des ténèbres il passe à l’intérieur
d’un tunnel translucide toujours ballotté comme
un fétu de paille en plein ouragan, jusqu’à ce que
les choses se calment finalement. Alors qu’une
douce musique céleste retentit, enfin il aperçoit
la fameuse lumière blanche emplie d’Amour.
« Elle est moins vive que d’habitude » se dit
Arold avant de comprendre qu’il n’est pas accueilli
par l’un de ses amis surlumineux, mais par Ariel,
son âme sœur, sa flamme jumelle, son Amour
depuis la nuit des temps. Ému au-delà des mots,
il se jette dans ses bras et se fond dans son halo
lumineux. Ces retrouvailles, il les a rêvées mille
fois. Pas un jour, il n’a cessé de penser à la douce
chaleur d’enlacer Ariel et de s’abandonner dans
son regard. Sans qu’ils n’aient encore prononcé
un seul mot, leurs corps subtils, impatients de
cette longue attente, commencent à fusionner.
Chaque millimètre carré de son halo s’intègre à
celui d’Ariel et ils s’accouplent au plus profond de
leurs êtres et de leurs âmes.

46
La croisée des chemins

Il voyage à l’intérieur d’elle, une odyssée qu’il


connaît par cœur et qu’il chérit par-dessus tout.
Elle touche à la source de son être et goûte
enfin à nouveau cette saveur qui la rend si vivante.
Chaque atome, chaque cellule danse de joie en
rencontrant celle de l’être aimé.
Au point culminant du plaisir de leurs retrou-
vailles, ils revivent enfin la puissance de ses
orgasmes cosmiques qu’ils nommaient tendrement
« big bang » lors de leur dernier voyage entre deux
vies.
Les amants du ciel sont enfin à nouveau réunis.
« Je vois que ton incarnation sur Terre ne t’a
pas fait perdre la main, dit Ariel en riant après
une série de ces, si justement nommés, big bang.
Je suis si heureuse que tu sois là.
– C’est bien toi qui m’as appelé, n’est-ce pas ?
Ce n’était pas un rêve.
– Bien sûr que non, en ces temps très spéciaux
pour la Terre nous voulions te parler de manière
plus directe que par le biais de rêves ou d’intui-
tions. Et aussi, tu me manquais, avoue-t-elle avec
ce petit air espiègle qu’il aime tant en elle.

47
David Perroud

– Donc, vous vous êtes dit, facile, Arold n’a qu’à


faire une SHC sans l’aide des machines B-leave !
– Exactement lui répond Kywe, apparue d’il ne
sait où, en lui sautant dans son halo. Et la preuve
que j’avais raison, te voici.
–  Kywe ! se réjouit Arold. Vous m’avez telle-
ment manqué ! Quel magnifique cadeau que de
vous revoir !
– Ne te réjouis pas trop vite, lui lance la jeune
fille d’un ton enjoué, tu n’es pas venu pour rigo-
ler : regarde là-bas, on t’attend avec impatience. »

Là-bas, c’est au bord d’un joli lac de montagne


à l’eau vert tendre. En suspension sur une petite
plage de sable gris, il aperçoit ses amis et com-
plices surlumineux, Aes et Eos. Ils lui font signe
d’approcher avec empressement.
« Allez Arold, ne nous fais pas languir davantage.
–  Je ne vous croyais pas soumis au joug du
temps, les taquine ce dernier en se déplaçant vers
eux pour les enlacer.
–  Tu as raison, mais tout de même, il me
semble que vos retrouvailles durent une éternité,

48
La croisée des chemins

répond Eos en riant ! Allez, venez tous ici, nous


avons à parler sérieusement.

– Je vous quitte déjà, dit Kywe, j’ai juste inter-


rompu une mission urgente pour venir te faire un
gros bec. Ils vont t’expliquer tout cela. »  
6. Hors du temps — Au-delà

A lors qu’Ariel et les deux surlumineux, reconnais-


sables entre mille à leur forme sphérique très
brillante, admirent le sommet blanc des montagnes
se refléter dans l’eau turquoise, Arold, impatient,
lance la conversation :
« Ce virus sur Terre, c’est votre idée ?
– Tu sais bien que nous n’avons pas ce pouvoir
Arold, répond Eos. Nous n’arrivons que péniblement

50
La croisée des chemins

à suggérer des choses à l’aide de rêves, d’intuitions


ou de coïncidences aux personnes qui veulent bien
se mettre en condition pour nous écouter.
– Ce qu’il se passe actuellement sur Terre était un
enchaînement prévisible, poursuit Aes. Nous l’avions
anticipé, mais certainement pas créé.
– En quoi était-ce prévisible ? Nous n’avons rien
vu venir et avons réagi de manière incroyablement
chaotique, s’étonne Arold.
–  Ce n’est pourtant pas la première fois que la
façon dont les Terriens traitent les autres formes de
vies sur leur planète leur cause du tort. Je ne crois
pas me tromper en disant que la plupart des épi-
démies récentes sont apparues dans des endroits où
les animaux n’étaient pas respectés. La vache folle,
la grippe aviaire, la fièvre porcine, la précédente épi-
démie de SRAS, énumère Aes.
– Ensuite, on a un enchaînement logique de la
façon dont l’ego humain traite ce genre de situa-
tions, complète Eos. Tout d’abord la peur d’être
porteur de mauvaises nouvelles dans un système
politique répressif qui pousse à minimiser et à
édulcorer le problème, puis, une fois l’ampleur du
désastre connu, la panique de ne plus pouvoir tout

51
David Perroud

contrôler. Car l’ego humain ne peut supporter de


perdre la maîtrise des choses. Le mettre dans une
situation hors de contrôle, surtout à grande échelle,
l’affole.
– Tu veux dire, intervient Ariel, que la réaction
des Hommes est pire que le virus lui-même.
– Je ne me permettrais pas de juger, explique Eos
avec douceur, il s’agit d’une réaction normale. Je
constate juste qu’en 1968 une pandémie similaire,
nommée la grippe de Hong Kong, a fait 2  mil-
lions de morts et que la population a accepté le
fait qu’ils ne pouvaient tout contrôler et a conti-
nué à vivre normalement. D’autres temps, d’autres
mœurs, je te l’accorde. La pandémie actuelle arrive
dans un contexte particulier. Votre planète profite
d’un grand changement. Depuis 2008, son taux
vibratoire, aussi appelé résonance de Schumann, un
phénomène physique lié à la structure de la Terre
et a sa rotation, augmente considérablement. Les
êtres vivants, comme les humains, ont aussi un taux
vibratoire intérieur généré, pour chaque personne,
par son schéma de pensées et les émotions que ce
dernier engendre. Les émotions « lourdes » comme la
peur, la colère, l’égoïsme, le besoin de posséder ou de

52
La croisée des chemins

dominer sont dans des taux vibratoires bas et ils ne


sont plus du tout au diapason. Au contraire, les émo-
tions nobles tels l’amour, la compassion, l’empathie,
le non-jugement se trouvent parfaitement alignées
avec le nouveau taux terrien. Le virus n’a rien à voir
avec cela, mais la réaction des humains face à lui,
oui. Les réponses dominées par la peur, la séparation,
la ségrégation ou le contrôle vont faire beaucoup
de mal. Au contraire, les réactions empreintes de
gratitude, d’amour et d’ouverture d’esprit peuvent
faire de l’épreuve Covid-19 un tremplin pour un
nouveau paradigme sociétal sur Terre.
– Mais n’est-ce pas la peur qui domine actuelle-
ment, s’inquiète Arold ?
– La crainte la plus fondamentale, confirme Aes,
celle de la mort. Pourtant tu es bien placé pour
savoir qu’elle est injustifiée et que la mort et la nais-
sance ne sont que des passages entre des dimensions
différentes : la matière et la non-matière.
–  Donc ce que nous avons à redouter en ce
moment sur Terre sont les réactions motivées par
la peur, demande Ariel ?
– Il n’y a rien à craindre, surtout pour les êtres
dont le taux vibratoire est en harmonie avec le

53
David Perroud

nouveau taux terrestre, la rassure Aes. L’angoisse


cependant va amener de grands changements. Pour
tenter de maîtriser la maladie et les fins de vies pré-
maturées qu’elle génère, les humains n’hésitent pas
à faire tomber certains piliers sur lesquelles repose
toute leur société, comme leur système économique.
– N’est-ce justement pas ce que vous souhaitez,
intervient Arold ? Je me souviens que nous avons
souvent évoqué les effets nocifs du système écono-
mique et les inégalités qu’il générait. C’est d’ailleurs
sur ce constat que vous m’avez demandé de déployer
les investissements éthiques à grande échelle ?
–  Changer le système économique actuel est
bien l’un de nos objectifs principaux, confirme Eos,
cependant nous favorisons toujours un changement
positif. Le remplacement d’un système désuet par un
nouveau qui amène plus de bonheur. Ceci se fait en
douceur et ne laisse généralement pas un grand vide
avec des millions de personnes désœuvrées.
– Il y a donc danger que le système actuel s’ef-
fondre et que ce qui en ressorte ne soit pas mieux,
voire pire, s’inquiète Ariel ?
–  Ce danger existe bel et bien confirme Aes,
nous ne pouvons influencer le libre arbitre. Toute

54
La croisée des chemins

action ou décision qui serait prise dans l’ancien taux


vibratoire n’amènera que disharmonie. L’humanité s’est
mise elle-même dans une situation où ce qui paraissait
encore inébranlable il y a une année, son sacro-saint
capitalisme, son économie et sa mondialisation, sont
actuellement démantelés.
–  La situation pousse les Terriens à la croisée des
chemins, ajoute Eos, soit ils profitent de l’aubaine pour
faire une pause et reconstruire différemment, soit ils
essayent de rebâtir l’ancien système sur ses ruines encore
fumantes.
–  Ils vont probablement essayer la deuxième solu-
tion, soupire Arold. C’est celui qu’ils connaissent et
qu’ils croient savoir maîtriser.
–  Sauf qu’il y aura un problème d’adéquation
énergétique, le fameux taux vibratoire qui ne sera plus
aligné, murmure Ariel.
– Tu as tout compris, confirme Eos, et s’y opposer
équivaut à essayer de stopper à mains nues un camion
de 50 tonnes lancé à pleine vitesse.
– Ça fait mal, sourit Arold.
– Je ne te le fais pas dire, pouffe Aes.
– Alors quelles sont les solutions, interroge Ariel ?

55
David Perroud

–  Comme souvent nous n’en avons pas de toutes


faites et nous ne pouvons rien imposer, lui rappelle
Aes, mais nous voyons dans cette crise une énorme
opportunité. Elle offre à des milliards d’humains la
possibilité de mettre leur routine quotidienne sur pause.
Ceci a un effet neurologique très intéressant.
– Que vient faire la neurologie dans cette histoire,
s’étonne Arold ?
– Laisse-moi t’expliquer, poursuit Aes, tu connais le
concept de la dualité : matière / non matière ; cerveau /
conscience ; mental / âme ; ego / esprit, selon les noms
que vous leur donnez.
– Oui, bien sûr. Nous sommes des êtres duels avec
un cerveau matériel, une sorte d’ordinateur biologique
qui génère notre mental, notre ego, notre sens de la
personnalité et nous sommes également quelque chose
de plus, notre âme, notre conscience, ce qu’il reste de
moi quand je voyage dans mon « corps subtil », comme
je le fais maintenant, alors que mon autre moitié, ma
partie matérielle est restée en Californie.
– Exactement ! Et selon le niveau de conscience de
chacun, la partie immatérielle est plus ou moins écou-
tée par la moitié matérielle. Sur Terre, une majorité
d’humains ne sait même pas qu’elle existe. C’est donc

56
La croisée des chemins

la partie matérielle, le cerveau biologique, qui est aux


commandes de la plupart des pensées humaines. Et
nous savons que les pensées engendrent les émotions,
les paroles et les actes.
–  C’est donc là tout l’intérêt d’écouter sa partie
immatérielle, ajoute Ariel, car le cerveau génère envi-
ron 60 000 pensées par jour, pour la plupart identiques.
Elles tournent en rond. Si on ne se réfère qu’à ces der-
nières, nous n’avons que peu de possibilités d’évolution.
– Tu touches le point central, l’encourage Aes, mais
écouter sa partie immatérielle demande déjà des habi-
tudes qui ne sont pas celles de la majorité. Si aucune
des 60 000 pensées journalières d’un humain n’est rat-
tachée à son développement personnel et à l’écoute de
sa conscience ou de son âme, la fameuse partie immaté-
rielle, comment pourrait-il seulement l’envisager ? Une
analogie que j’aime bien, c’est de comparer le terrain de
jeu des pensées humaines à un champ délimité par une
barrière. Les pensées elles-mêmes ne peuvent franchir la
clôture. Donc tant qu’un élément nouveau ne vient pas
la bouger, les pensées vont rester à l’intérieur de l’enclos
et simplement répliquer ce qu’elles ont déjà vu des
milliers et des milliers de fois. Seul un élément externe
comme une information venue de la conscience, une

57
David Perroud

intuition par exemple, a la capacité d’agrandir l’enclos,


de bouger ses barrières plus loin et d’ouvrir l’esprit.
–  C’est une magnifique analogie Aes, mais je ne
vois toujours pas l’opportunité que représente le fait
de confiner une grande partie de la population, lance
Arold perplexe.
–  J’y viens, répond Aes, pourquoi selon toi sur
60 000 pensées par jour, il n’y en a pas une pour toutes
les idées possibles, mais plutôt des regroupements qui
tournent toujours autour des mêmes thèmes ?
– Car l’enclos du mental est trop petit, il n’englobe
pas toute la variété de « paysages » possibles, répond
Arold.
– Exactement. Et ceci doit être mis en relation avec
un autre phénomène. Le cerveau est un ordinateur
biologique qui a besoin d’énergie pour fonctionner,
continue d’exposer Aes, comme l’un de vos smart-
phones, il doit se recharger. C’est ce qu’il fait durant
votre sommeil. Une de ses fonctions importantes et
celle d’économiser de l’énergie. Quand vous faites une
tâche connue, quand vous avez une pensée familière, le
cerveau utilise des connexions préétablies, il ressort de
ses tiroirs un schéma existant, cela lui demande beau-
coup moins d’efforts, donc d’énergie. En revanche, si

58
La croisée des chemins

vous le contraignez à faire ou à apprendre quelque chose


de nouveau, il va devoir en dépenser. Pour éviter cela,
s’il craint un effort trop important, il va vous envoyer
des émotions négatives. Si vous voulez le contraindre à
changer une énorme partie de votre vie, comme votre
travail, votre maison ou changer de partenaire, il va tout
d’abord essayer de vous en dissuader. Son outil prin-
cipal pour y parvenir sont les émotions désagréables,
comme la peur du changement.
– Et si nous écoutons ces émotions, nous ne chan-
geons pas nos habitudes, nous n’ouvrons pas notre
esprit à de nouvelles choses, notre enclos ne s’agrandit
pas et nous tournons en rond, conclut Ariel.
– Je crois que je comprends où vous voulez en venir,
s’enthousiasme Arold, la situation actuelle impose à plus
de deux milliards de personnes de changer leur routine !
– Tu mets le doigt dessus, lui confirme Eos. Jamais
dans l’histoire moderne un si grand nombre de per-
sonnes se retrouve du jour au lendemain avec un
changement de quotidien aussi radical. Le cerveau
s’adapte, s’il n’a pas d’autres choix. Il va se remettre
au boulot et faire de nouvelles connexions ajustées à
ce changement forcé. Il y a donc l’opportunité d’un
nouveau paradigme de pensées à l’échelle planétaire.

59
David Perroud

Une réforme qui induirait un changement de la façon


d’être et d’agir. Quand une masse critique refond ses
pensées, c’est tout le système sociétal qui évolue en
fonction. On n’est plus attiré par les mêmes valeurs, on
appréhende la vie différemment, on ne croit plus aux
mêmes promesses, aux mêmes programmes politiques.
Le point de bascule peut arriver très vite.
–  Mais comment s’assurer que ce changement de
pensées collectif ira dans le bon sens, s’inquiète Arold ?
Ce que je peux constater actuellement c’est qu’il y a
des mouvements totalement opposés. Je vois de magni-
fiques initiatives telles que des méditations communes
au niveau planétaire, une prise de conscience sur nos
propres besoins de consommation. Je sens également
un bel élan en faveur d’une société plus responsable sur
le plan écologique et sur le plan solidaire : c’est un dur
réveil que de constater à quel point les enseignants et le
corps infirmier sont essentiels à nos sociétés et qu’ils sont
pourtant sous-payés par rapport aux personnes actives
dans l’économie de consommation. Aujourd’hui, on
peut rapidement devenir multimillionnaire en faisant
du trading de matières premières, mais difficilement en
s’occupant de nos jeunes ou de nos malades. Donc il
y a d’un côté ces prises de conscience et de l’autre une

60
La croisée des chemins

augmentation des violences familiales, une cristallisation


des opinions racistes : « il faut s’enfermer, se protéger,
le virus vient de l’étranger, fermons nos frontières et
soyons plus vigilants quand nous les rouvrions. »
– Tu as raison Arold, acquiesce Eos, c’est à nouveau
une démonstration de la difficulté de gérer des mil-
liards d’individus à tous les stades de développement
et tous dotés du libre arbitre. Il y a toujours eu des
mouvements opposés. Cependant plus les individus
d’une planète comme la Terre s’éveillent et prennent
conscience de leur vraie nature, de leur dualité matière /
non matière, ou âme / mental plus ils ont une façon
commune d’appréhender le monde. Ce qui pousse à la
polarisation et à l’opposition d’idées, c’est l’ignorance.
Je me souviens encore de l’époque durant laquelle les
hommes se battaient pour savoir si la Terre était plate
ou non. Des scientifiques et des navigateurs appor-
taient des preuves réelles, mais pas encore assez solides
pour remporter l’argument et d’autres mouvements
s’y opposaient totalement, les traitant d’affabulateurs
et de sataniques. Aujourd’hui, à part un petit groupe
de récalcitrants, ce qui prouve que le libre arbitre peut
mener à tous les extrêmes, ce point est accepté comme
un fait indiscutable. Ici, comme tu le sais, notre mission

61
David Perroud

à nous, les surlumineux, est d’aider à plus d’harmonie


en diffusant de la connaissance. C’est un processus long,
nous sommes à l’œuvre depuis des millions d’années.
Mais le temps n’a pas cours ici. Nous sommes juste
sensibles au fait que sur Terre, s’il faut des centaines
d’années pour qu’une évolution de conscience com-
mune amène plus de bonheur à tous, c’est long. Très
long. Cette crise pourrait nous donner à tous l’occasion
de gagner des siècles, voire plus.
–  Alors comment comptez-vous agir, demande
Ariel ?
–  Comme toujours, en essayant de répandre l’in-
formation, lui répond Aes. Tu as remarqué que nos
autres amis, Epia, Ena, Gott ne sont pas là, et pourtant
Ôm sait combien ils auraient aimé être parmi nous et
embrasser Arold. Nous sommes actifs sur tous les fronts
pour accélérer la diffusion d’information et influencer
le schéma de pensée global sur Terre. Nous utilisons
les outils à notre disposition, les rêves, les intuitions,
les coïncidences et quand cela est possible le dialogue
direct avec les personnes incarnées capables de nous
entendre, comme avec toi, Arold, en ce moment. Nous
encourageons la diffusion de connaissances sur le chan-
gement du taux vibratoire de la Terre et les dangers

62
La croisée des chemins

des émotions désagréables comme la peur, le jugement,


la colère, qui ne sont plus du tout en synchronicité
avec lui. Sur la nature multidimensionnelle et immor-
telle des humains. Sur les bienfaits des attitudes de
gratitude, d’amour, d’ouverture d’esprit. La prise de
conscience était déjà très forte avant la crise sanitaire
actuelle, il ne s’agit que de convaincre quelques pour
cent supplémentaires de la population mondiale pour
atteindre le changement de paradigme nécessaire à un
aller sans retour vers une société beaucoup plus tolé-
rante et ouverte. Une société où l’indice de bonheur
des gens deviendra le successeur de l’actuel PIB6 qui
ne mesure que les aspects économiques et pousse à une
société excessivement matérialiste.
– Quelques pour cent, cela représente quand même
des dizaines de millions de personnes, constate Ariel.
– Absolument, ce n’est vraiment pas gagné d’avance,
abonde Aes en riant.
– Et j’imagine que si vous m’avez demandé de venir
jusqu’ici, c’est pour que je joue un rôle dans cette entre-
prise, soupçonne Arold. Qu’attendez-vous de moi ?

6.  Produit Intérieur Brut. Mesure économique dominante sur Terre qui
mesure les revenus économiques à l’échelle d’un État.

63
David Perroud

–  Absolument, répond Eos, tu n’as rien perdu de


ton esprit de déduction. Tu peux nous aider à propa-
ger cette connaissance. Pourquoi ne rapporterais-tu pas
cette conversation par exemple ? Tu pourrais écrire une
petite nouvelle et l’offrir à qui veut bien la lire. Si elle
résonne auprès de ces personnes, ils la transmettront
plus loin et avec un peu de chance cette information
fera un petit bout de chemin.
– Écrire ? s’étonne Arold. Mais je ne sais pas com-
ment faire. Vous m’avez déjà demandé de rédiger le
récit de notre dernier voyage entre deux vies avec Ariel
et pour être honnête, si je ne me suis pas encore mis
à l’ouvrage, c’est que cette tâche m’effraie.
–  Souviens-toi, s’amuse Eos, la peur n’est plus sur
le bon taux vibratoire. Ose, lance-toi ! Tu es un entre-
preneur, tu connais la saveur des nouveautés.
– Je peux t’aider mon Amour, lui glisse Ariel tendre-
ment en fusionnant une partie de son halo avec celui
d’Arold, il suffit que tu me fasses une petite place avant
chaque séance d’écriture. Libère tes pensées et ouvre
ton cœur. Je te soufflerai les mots…
– L’offre est irrésistible, sourit Arold et cela me dis-
traira de mes autres activités, car les choses ne vont pas
très fort pour moi en ce moment.

64
La croisée des chemins

– Ne t’inquiète pas, dit Aes, rassurant. Tes activités


sont déjà dans la nouvelle énergie, il ne s’agit certaine-
ment que d’un recul pour mieux sauter. Prends cette
parenthèse pour ce qu’elle est : une opportunité de sortir
ta plume et partager nos échanges7.
– Je comprends bien le concept. Il nous faut élever
nos consciences et nos schémas de pensées pour être
en adéquation avec un taux vibratoire planétaire plus
haut, mais dans les faits que dois-je conseiller, s’enquiert
Arold ?
–  Il est important que les humains assimilent que
tout est courant d’énergie. L’évolution vers un monde
où la vie est plus agréable, car le système de valeurs
sociales prend en compte le bien-être des gens plutôt
que leur capacité à contribuer au modèle économique,
va vers une augmentation du taux énergétique. Et
qu’est-ce qui permet à ce taux d’augmenter ? D’une
part le taux vibratoire de la Terre, celui-ci a changé, car
il y a une vraie volonté de pousser votre planète vers
un mode de vie différent, et d’autre part l’énergie des
pensées humaines. C’est une force énorme. Si tout le

7.  Les surlumineux avaient déjà demandé à Arold d’écrire le récit de


son dernier voyage entre deux vies (voir Les amants du ciel se retrouvent
toujours ici-bas, Éditions Jouvence, 2020).

65
David Perroud

monde se mettait à penser que la Terre est un véritable


jardin d’Éden, elle le deviendrait en un temps éclair.
Vous avez réellement ce pouvoir, il suffit de l’utiliser,
explique Aes.
–  Et concrètement Aes, que devons-nous faire ?
Comment lier cela à la crise actuelle ?
–  Je vois plusieurs pistes. La plupart d’entre vous
ont dû changer leur manière de travailler. Pourquoi ne
pas en profiter pour une vraie réflexion individuelle sur
l’importance et la valeur du travail ? Je ne sais pas ce
qui convient à chacun, la seule chose que nous pou-
vons constater c’est que sur les planètes à niveau de
conscience maximal, comme Walhalla8 que tu connais
bien, la vie professionnelle prend en moyenne cinq à
six heures par jour et les gens ne font que des activités
qui les passionnent.
–  Je pense qu’on ne peut pas faire une réflexion
complète sur le travail, Eos, sans comprendre quels
sont nos vrais besoins. Une chose intéressante, comme
tu l’as constaté toi-même sur Walhalla, les humanités

8.  Walhalla est une planète dite aboutie dans le jargon des surlumineux.
C’est-à-dire que ses habitants ont atteint le plus haut niveau possible de
conscience et de bonheur. Ariel et Arold ont vécu une partie de leurs aven-
tures sur Walhalla (voir Voyage entre deux vies, Éditions Symbiose, 2019 et
Les amants du ciel se retrouvent toujours ici-bas, Éditions Jouvence, 2020).

66
La croisée des chemins

conscientes ont beaucoup moins de besoins matériels


que les Terriens et beaucoup plus de besoins sociaux.
–  Il suffit de penser au bar d’Axel9, sourit Arold,
rêveur. C’est vrai que les walhalliens obtiennent presque
tout de la nature qu’ils traitent avec grand respect et
qui le leur retourne au centuple, rendant leurs besoins
matériels à des années-lumière en dessous des nôtres. Je
n’avais pas réussi à leur démontrer en quoi de l’argent
pourrait leur être utile. Je me souviens d’Axel qui me
regardait avec de grands yeux incrédules quand je lis-
tais tout ce qui se paie sur Terre. Un peu comme si
un habitant d’une autre planète venait nous demander
pourquoi on n’achète pas l’oxygène que l’on respire.
– En fait, c’est relativement simple, complète Ariel.
Nous suggérons à tous ceux qui le peuvent, grâce à un
peu de temps libre supplémentaire ou à changement de
routine induit par le confinement, de simplement éva-
luer si leur vie, leur travail, leur rapport avec les autres
et avec la nature les satisfont. Il faut juste les inciter à
faire cette réflexion dans le bon sens. Qu’est-ce qui est

9.  Le bar d’Axel, situé sur Walhalla, est un lieu très connu dans l’univers
pour sa convivialité. Il s’étend dans un immense jardin protégé des intem-
péries. Les walhalliens, les surlumineux comme Aes et Eos ou encore les
êtres entre deux vies matérielles comme Ariel, s’y rendent fréquemment.
Des fêtes spontanées y ont lieu pratiquement tous les jours.

67
David Perroud

important pour moi ? Quels sont mes réels besoins ?


Qu’est-ce qui me rend heureux ?
– Ensuite, il faut du courage, ajoute Aes, beaucoup
de courage.
– Du courage, demande Arold ?
– Oui, répond Aes, le courage de se poser les bonnes
questions et d’aller chercher les réponses en dehors de
l’enclos.
– Tu parles de l’enclos des pensées ?
– Bien sûr, car à l’intérieur de l’enclos vous ne trou-
verez que les réponses habituelles, celles qui vous sont
familières qui ont été maintes fois formatées par vos
habitudes, par les habitudes de la société. Les réponses
attendues. Qu’elles vous conviennent ou non.
–  Donc le conseil, résume Arold, c’est : prenez
du temps pour réfléchir, remettez tout à plat et allez
chercher les réponses au-delà de vos habitudes et des
conventions.
– Oui, s’enthousiasme Eos. Essayez de trouver ce
qui est juste pour vous et pensez-y. Si vous y pen-
sez suffisamment vous allez commencer à en parler
autour de vous. À force d’en parler, vous allez agir.
Les pensées sont les premiers pas d’une action de
changement, personne ne vous les interdit, pourquoi

68
La croisée des chemins

vous en priver ? On a tous une petite voix en nous


qui nous oriente vers ce qu’on aime. En cette période
charnière, ne la raisonnez pas, écoutez-la. Et je peux
vous affirmer que ce que vous voulez changer, des
millions d’autres personnes le voudront également.
Vos pensées individuelles s’additionneront créant
ainsi un mouvement de changement doux, mais iné-
luctable. Je le répète, le temps n’a jamais été aussi
propice. Ce qui paraissait impossible hier ne l’est plus
aujourd’hui.
7. 14 août — Santa Cruz,
Californie

L es choses reviennent gentiment à la normale, le


confinement est levé, les commerces commencent
à rouvrir, les gens retournent au travail, du moins
ceux qui en ont encore un. Arold observe autour de
lui pour deviner si le changement tant espéré s’est
produit. Il ne remarque rien de très différent. Pas

70
La croisée des chemins

de révolution en tout cas, bien qu’il note des indices


positifs çà et là. La boulangère a pris le temps de
lui parler, une première en trois ans. Sur la terrasse
du café, son voisin de table sexagénaire vient de lui
expliquer qu’il s’est mis à méditer durant le confi-
nement et qu’il adore cela, essayant de l’encourager
à faire de même. Son ami Larry du département des
affaires étrangères lui a relaté que le chef du gouver-
nement du Royaume-Uni, un séparatiste bréxitaire
acharné qui a fait une EMI grâce au coronavirus, dit
en privé qu’il n’a plus aucune motivation à mener
son pays sur le chemin de la séparation. Enfin, son
fonds d’investissement éthique connaît un afflux de
demandes de la part de clients qui ne s’intéressaient
pas du tout à la dimension déontologique aupara-
vant, ce qui pousse les multinationales à craindre pour
leur propre financement si elles ne font pas de gros
efforts. Le patron de Ferrero, une marque alimentaire
peu concernée par l’environnement, vient d’annoncer
qu’il cherchait activement une solution pour stopper
la surconsommation d’huile de palme.
Arold a rédigé et diffusé sa nouvelle. Écrire s’est
révélé plus facile et bien plus agréable qu’attendu,
grâce à l’aide d’Ariel et au sentiment d’amour et de

71
David Perroud

chaleur qu’il ressentait quand il l’accueillait. Elle


était au rendez-vous à chaque fois qu’il vidait sa tête
pour laisser place à l’inspiration. Il sentait les mots
qu’elle lui soufflait couler de son cœur à ses doigts à
une vitesse effrénée. Le plus dur fut ensuite de bien
organiser le contenu reçu en vrac pour en faire un
texte logique et intelligible. Il en passa des heures à
formuler, déformuler et reformuler. Il devait bien cela
à ses amis surlumineux, son Amour intemporel et
tous les lecteurs à qui cette nouvelle pourrait, qui sait,
apporter un petit supplément d’espoir en ces temps
si spéciaux à la croisée entre une nouvelle humanité
et un gros crash dans le mur de nos ego cumulés.

La sonnerie de la porte d’entrée le tire de ses


pensées. Il se souvient que Lucia a pris quelques
jours pour se réinstaller chez elle avec sa famille et
va ouvrir. Dans l’encadrure de la porte, une très
belle femme, habillée simplement, sans autre bijou
qu’un fin collier avec une pierre aigue-marine et des
boucles d’oreilles assorties qui relèvent avec finesse et
sobriété la brillance de son regard, la perfection de
son visage. La simplicité et la douceur qui émanent
d’elle le touchent immédiatement.

72
La croisée des chemins

« Bonjour, lui dit-elle, vous me reconnaissez ? ».


Arold met un moment à remettre ce visage qu’il
sait avoir déjà vu. Pourtant quelque chose ne semble
pas coller à ses souvenirs. Devant son hésitation, la
belle « inconnue » lui vient en aide.
« Élie Bowen, la petite fille de George Sander, je
suis venue vous voir il y a quelque mois à propos
du don de mon grand-père. Pouvez-vous m’accorder
une minute ? »
Élie Bowen ! s’étonne Arold. Son apparence est
si différente !
« Je vous en prie Madame Bowen, suivez-moi dans
le jardin, je m’y étais installé. Excusez-moi de ne pas
vous avoir reconnue, vous êtes hum, si différente de
la dernière fois. »
Il se souvient qu’elle était un peu trop maquillée,
habillée de façon ostentatoire et couverte de bijoux.
« Appelez-moi Élie, j’ai opté pour un peu plus de
simplicité, lui répond-elle.
–  J’espère ne pas me montrer trop cavalier en
soulignant que cela vous avantage, je n’avais pas
remarqué la finesse de vos traits la dernière fois.
– Merci du compliment.
– Je vous offre quelque chose à boire ?

73
David Perroud

– Si vous prenez vous-même un verre.


– J’allais ouvrir une bouteille de Chardonnay.
– Cela me va très bien. »
Arold invite Élie à s’asseoir sur un petit banc en
bois agrémenté de gros coussins beiges à l’ombre d’un
majestueux cyprès dont les basses branches sont déco-
rées de “fairy lights”.
Quand il revient avec deux verres pleins et une
glacière contenant la bouteille, Élie pointe du doigt
l’interrupteur sur le tronc relié aux petites lumières
« cela doit être féerique le soir quand elles sont allu-
mées, je vois que vous avez très bon goût, j’ai aussi
un faible pour la décoration ».
–  Merci, lui répond-il en lui tendant un verre,
j’imagine que vous venez pour le don de votre grand-
père. Vous avez certainement remarqué que je n’ai
entrepris aucune action et que je ne cherche pas la
confrontation.
– Je l’ai constaté et cela m’a surprise. Je dois même
avouer que vous m’avez fait beaucoup réfléchir. Je
crois ne connaître personne sur Terre qui renoncerait
à une telle somme sans se battre. Encore plus en ces
temps si particuliers.
– À quoi bon, Élie, et qu’en penserait George ?

74
La croisée des chemins

– Je crois qu’il ne peut plus penser grand-chose.


– Détrompez-vous !
– Vous croyez qu’il est au paradis ou en enfer ?
– Non, mais j’ai une bonne idée d’où il se trouve.
–  Dans cette autre dimension que vous décrivez
dans votre nouvelle ?
– Oh, vous l’avez lue ?
– Oui. C’est un très joli conte.
– Je me suis rendu trois fois dans cette dimension.
Et je ne parle que durant cette vie.
–  Hum, et donc vous croyez à l’après-vie et à la
réincarnation.
– Difficile de faire autrement dans mon cas, je l’ai
expérimenté et j’ai un souvenir précis de mon der-
nier voyage entre ma vie précédente et celle-ci. C’est
un peu comme si je vous demandais si le verre de
Chardonnay que vous tenez dans votre main existe.
Je suis d’ailleurs en train d’écrire un livre sur ce sujet.
– Je dois dire que vous m’intéressez, je me réjouis
de vous lire. Mais laissez-moi vous exposer le but
de ma visite. Cela vous surprendra peut-être mais
j’aimerais accepter votre proposition, si celle-ci tient
toujours.

75
David Perroud

– Vous voulez dire, travailler avec moi à la réalisa-


tion du projet pour lequel votre grand-père a promis
de léguer la moitié de sa fortune ?
–  Je ne crois pas que vous m’ayez fait d’autres
propositions, répond-elle avec un sourire malicieux.
Voulez-vous toujours de moi ?
–  Bien sûr, mais, hum, ce projet n’était envisa-
geable qu’avec l’argent de votre famille…
–  Nous avons changé d’avis. Perdre George fut
une grande tragédie. Vous savez, des fois, certains
chocs de la vie remettent les choses en perspective.
– Je le sais, dit Arold non sans émotion. Croyez-
moi, je le sais.
–  Je suis navrée si j’ai ravivé des souvenirs
douloureux.
– Il n’y a rien de douloureux, Élie, pas quand on
connaît le cycle de la vie et de l’après-vie. Je suis heu-
reux. Vous venez de m’offrir, pour une deuxième fois,
le projet dont je rêve. Je suis ému rien que de songer
à l’impact qu’il aura sur notre société à l’échelle glo-
bale. Et avec cette belle nouvelle, vous me prouvez
également que certains changements salvateurs dans
nos modes de pensées se sont produits durant cette
période si spéciale que nous venons de vivre.

76
La croisée des chemins

Une fois Élie partie, Arold reste songeur dans son


jardin. « Alors mon Amour, murmure-t-il à l’atten-
tion d’Ariel, dois-je lire en ces signes positifs que
nous sommes sur le bon chemin ? »
Distrait par ses pensées, alors qu’il se balançait
sur les pieds arrière de sa chaise de jardin, il perd
l’équilibre et se rattrape in extremis sur le tronc du
cyprès derrière lui. Ce faisant, il prend appui sur
l’interrupteur des « fairy lights » qui commencent à
scintiller au-dessus de sa tête, comme des centaines
de lucioles éparpillées dans le vieil arbre. Au même
moment, quatre colibris qu’il n’avait jamais vus aupa-
ravant viennent humer le grand bouquet de fleurs que
Lucia avait arrangé sur la table.
« Les lucioles, les colibris, le grand arbre. Oh,
Ariel ! c’est exactement comme dans le bar d’Axel. »
Puis il soupire à haute voix :
« Merci… »
Remerciements

U n grand merci à l’équipe des Éditions Jouvence,


Charlène, Aude, Solange, Aurore, Camille et
Anaïs pour avoir très rapidement et positivement réagi
à ce texte. Votre réactivité, votre enthousiasme et vos
talents ont permis à cette nouvelle d’être diffusée.

78
Références

Collectif, La Synchronicité, l’âme et la science, Albin


Michel, 2017.

Marc Auburn, 0,001 %. L’expérience de la Réalité,


Les Éditions Atlantes, 2013.

79
David Perroud

Mario Beauregard et Denyse O’Leary, Du cerveau


à Dieu. Plaidoyer d’un neuroscientifique pour l’existence
de l’âme, Éditions Guy Trédaniel, 2015.

Thomas Campbell, My Big Toe. À Trilogy Unifying


Philosophy, Physics, and Metaphysics. Awakening,
Discovery, Inner Workings, Lightning Strike Books,
2007.

Jean-Jacques Charbonier, Les Preuves scientifiques


d’une vie après la vie, Éditions Guy Trédaniel, 2008.

Sylvie Déthiollaz et Claude Charles Fourrier,


Voyage aux confins de la conscience. Dix années d’ex-
ploration scientifique des sorties hors du corps : le cas
Nicolas Fraisse, Éditions Guy Trédaniel, 2016.

Régis et Brigitte Dutheil, L’Homme superlumineux,


Éditions Sand, 2012.

Pim van Lommel, Consciousness Beyond Life.


The Science of the Near-Death Experience, Éditions
HarperOne, 2011.

80
La croisée des chemins

Lynne McTaggart, Le Champ de la cohérence


universelle. La quête de la science pour comprendre,
Éditions Ariane, 2008.

Kenneth Ring, En route vers Oméga, Éditions


Alphée, 2009.

Eckhart Tolle, Trilogie complète des best-sellers,


Éditions Ariane, 2014.

Nanci Trivellato, Vibrational State and Energy


Resonance. Self-tuning to a higher level of conscious-
ness. A practical and theoretical guide to mastering and
understanding the human energy body, CreateSpace
Independent Publishing Platform, 2017.
Du même auteur aux Éditions Jouvence

Les amants du ciel se retrouvent toujours ici-bas

Un roman éminemment inspirant qui réveille


l’envie profonde de croire en l’avenir de l’Humanité,
en la protection de notre planète et en l’amour…
de vies en vies.

320 pages • 17,90 €

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