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DE LA DIFFICULTÉ DE FABRIQUER DES OBJETS-FRONTIÈRES

Le cas d'un projet de conception exploratoire


Céline Verchère, Emmanuel Anjembe

S.A.C. | « Revue d'anthropologie des connaissances »

2010/1 Vol 4, n° 1 | pages 36 à 64

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Céline Verchère, Emmanuel Anjembe, « De la difficulté de fabriquer des objets-frontières. Le


cas d'un projet de conception exploratoire », Revue d'anthropologie des connaissances 2010/1
(Vol 4, n° 1), p. 36-64.
DOI 10.3917/rac.009.0036
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RETOUR SUR LA NOTION D’OBJET-FRONTIÈRE

DE LA DIFFICULTÉ DE FABRIQUER
DES OBJETS-FRONTIÈRES
Le cas d’un projet de conception
exploratoire

CÉLINE VERCHÈRE
EMMANUEL ANJEMBE

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Face à « l’injonction d’innover », les projets de conceptions
d’innovations technologiques font de plus en plus appel aux
sciences humaines et sociales. L’implication que suppose ce type
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de démarche impose souvent la nécessité d’une matérialisation


de la production de connaissances sous formes d’objets divers
(films, scenarios, etc.). Le présent article s’appuie sur l’étude d’un
tel projet, où le concept d’objet-frontière fut introduit par des
sociologues pour faciliter la caractérisation des objets en cours
de réalisation, dans un contexte de travail interdisciplinaire. En
revenant sur la fabrication des objets, nous montrerons comment
l’identité du projet s’est redéfinie suite à l’introduction de cette
notion, et combien il est difficile de fabriquer de tels objets au
cours de l’action : en réalité, les objets prennent des formes
diversifiées et s’inscrivent dans des trajectoires complexes. Cette
analyse permettra aussi d’éclairer la dynamique du projet et ces
changements de perspective, en mettant en exergue les tensions
liées aux langages hétérogènes et à la faiblesse des standards

MOTS CLÉS : co-conception, innovation, usages, identité, objet-fron-


tière
Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1 37

INTRODUCTION

La connaissance produite par les sociologues est de plus en plus sollicitée pour
accompagner l’action, notamment dans le champ de l’innovation (Cardon, 1997
p. 295; A. Rohn et al., 2002; Limonard & De Koning, 2005). En effet, « l’injonc-
tion d’innover » auxquelles sont soumises bon nombre d’entreprises, couplée
aux incertitudes croissantes en matière de développements technologiques sur
des marchés de plus en plus réactifs, rendent attractives l’idée d’une production
de connaissance sociologique qui accompagnerait les processus de conceptions
d’innovations technologiques, notamment des innovations de rupture, qualifiées
aussi d’innovations intensives. Les sources de l’innovation se diversifient, (…)
son rythme d’apparition est très rapide, (…) l’identité des produits devient ins-
table sous l’impact d’usages, de valeurs sociales, et de technologies en constant
renouvellement. Seule la répétition de l’innovation est garante pour l’entreprise

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d’une croissance durable » (Hatchuel & Weil, 2003 p. 114-115). L’apport de
la sociologie est souvent perçu comme une promesse autant qu’un moyen de
comprendre le présent pour décrypter le futur, voire anticiper le futur, avec l’idée que
« l’innovation naît d’une demande du marché (Demand pull), autant que d’une
imagination venant de la recherche (Technology push) » (Vinck & Laureillard,
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1996 p. 262). Dès lors, de nombreux projets technologiques sont financés sur la
base d’un partenariat entre différents mondes (chercheurs, techniciens, consul-
tants) et différentes disciplines (sciences humaines et sociales, sciences dites
« dures »…). Si la présence des sciences humaines et sociales (SHS) se diffuse
et semble peu à peu devenir légitime1 au sein de ce type de démarche, son rôle
et son statut sont en voie de constitution, voire restent à construire. Pour les
sociologues en effet, l’intervention suppose une implication opérationnelle dans
les projets, au même titre que les autres partenaires et surtout, elle impose
un type de travail qui renouvelle profondément la « pratique sociologique »
puisqu’elle la situe aux frontières de l’anticipation, de la prospective et de la des-
cription ethnographique de pratiques2. En effet, la question qui leur est posée
est la suivante : « comment, par un travail sociologique, pouvez-vous nous éclai-
rer, nous les technologues, sur les innovations que nous sommes en train d’éla-
borer ? Ces innovations peuvent-elles rencontrer la société ? ». Nous voyons ici
que la nature du travail demandé déplace effectivement les frontières du travail
sociologique. Pour une part parce qu’il demande que les sociologues dialoguent
avec les autres partenaires de manière à co-construire de l’innovation. D’autre

1 Entre autre chose, depuis deux ans, nous avons observé que de nombreux projets
technologiques déposés à l’ANR (Agence Nationale de la Recherche) doivent de plus en plus
présenter un volet « sociétal » pour être financés.
2 « Le recours aux sciences sociales, et à la sociologie en particulier, répond avant tout à
une volonté de facilitation réformatrice. La demande sociale est souvent dépendante d’une
problématique de changement. Lorsqu’elle s’adresse plus particulièrement aux sciences
sociologiques, elle est instrumentalisée en vue de discerner les résistances à la mise en œuvre
des politiques ou les dysfonctionnements. » (Piriou, 2006 p. 160)
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part, parce que la nature même du travail demandé suppose un déplacement de


la compétence : que signifie travailler en effet, sur des pratiques qui n’existent
pas encore et sur des objets qui ne sont pas stabilisés puisqu’encore au stade
de briques technologiques3 ? Il n’est plus question plus question d’observer direc-
tement des pratiques réelles, puisque l’invention, avant de devenir innovation
et de se diffuser, est encore ici à l’état d’ébauche. Il n’est plus question non plus
de suivre la vie d’un objet et de ses pratiques, puisque les utilisateurs n’exis-
tent pas encore… Il s’agit donc bien de « projeter des usages » sur un objet
lui-même en cours de fabrication. Cette « projection d’usages » passe souvent
par une mise en récit des usages possibles de l’innovation, autrement dit par
un travail de construction d’usages projetés. Elle passe aussi par un travail de
« monstration » de ces usages à l’ensemble des partenaires, de manière à co-
construire l’innovation. La compétence requise se déplace donc bel et bien : il
s’agit d’imaginer des usages puis de les mettre en scène. Pour cela, le sociologue
doit fabriquer différents objets, de formats inhabituels : des concepts orientés
usage, des scenarios d’usages, des supports multimedia variés (films, animations,

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etc.). Les sociologues s’écartent donc du cœur de leur territoire, la production
immatérielle, pour expérimenter de nouveaux terrains et de nouvelles formes
d’expression de leur connaissance4, passant notamment par un travail sur l’ima-
ginaire. Ils promettent aussi l’opérationnalité des outils proposés dans la dé-
marche.
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Le présent article vise à revenir sur les objets qui sont fabriqués dans ce type
de démarche d’innovations, en s’appuyant pour cela sur un projet dont le but
était de faire émerger des maquettes innovantes (une maquette sert de preuve
de concept, autrement dit elle doit montrer que l’assemblage des technologies
fonctionne, et que l’ensemble « produit » de l’innovation). Cette démarche a été
encadrée par un travail sociologique et un processus projet « orienté usages »
qui intègrent explicitement la mise en place de différents supports en soutien à
l’émergence de l’innovation. L’intérêt d’un retour sur ce projet est qu’une des
équipes de sciences humaines et sociales (l’équipe universitaire de chercheurs en
sciences sociales), s’est effectivement saisie du concept d’objet-frontière pour
essayer de formaliser et de fabriquer des objets inscrits dans la démarche-projet.

3 L’usage de ce terme est courant au sein d’organisations tournées vers le développement


technologique. Il renvoie à des innovations technologiques qui doivent constituer un système
technologique mais dont le stade précoce de développement ne permet pas encore de déterminer
d’applications précises. Bien que nous reprenions à notre compte l’usage de ce terme, nous pouvons
déjà noter qu’il n’est pas sans dénoter, dans le sens commun, une volonté de superposition de
compétences – chaque brique - au sein d’un ensemble plus large – le produit final - rappelant la
logique du projet (voir infra).
4 « L’une des questions incontournables que le changement pose aux acteurs est l’irréductibilité de
leur action. La réception des démarches de sociologie appliquée au changement serait caractéristique
des démarches d’innovation, si elles passaient le stade de l’appropriation par le système social et celui
de leur institutionnalisation. On noterait alors la multitude de leurs effets tels qu’une redéfinition
des valeurs, des pratiques, des règles, etc. En fait, on observe un mouvement qui se situe entre
l’invention et l’innovation, « le fait de quelques personnes qui prennent un risque par rapport aux
routines en usage en élaborant de « nouvelles combinaisons » de ressources(Schumpeter, Théorie
de l’évolution économique, 1999). » (Piriou, 2006 p. 185)
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L’utilisation ici de la notion d’objet frontière, dans un but pragmatique, marquait


ainsi une volonté de créer des objets qui aient une chance de s’intégrer effec-
tivement dans le projet, qui puissent être des médiateurs5, à la fois concrets et
abstraits, spécifiques et généraux (Griesemer & Star, 1989 p. 408), qui puissent
tendre vers une définition de l’objet-frontière6. L’hypothèse implicite est que
ces objets, s’ils étaient suffisamment mobiles, plastiques et accessibles pouvaient
favoriser la coopération entre les différents partenaires, rendre plus perméable
le travail collectif et l’alignement des pratiques scientifiques autour d’un projet
commun (stable et cohérent) visant, in fine, à la production de la maquette
innovante soutenue par de solides interprétations sociologiques.
Nous examinerons donc le projet, dans sa pratique, au regard des objets
qui ont ponctué la démarche. En observant les communautés de pratiques à
l’œuvre, nous montrerons comment le projet s’est redéfini en fonction du
besoin informationnel de chacune des parties. Puis, en suivant la fabrication
des objets, ainsi que leurs trajectoires au sein du projet, nous mettrons à jour
la difficulté de produire des objets-frontières, puisque les objets revêtent de

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fait des formes multiples. Nous exposerons aussi les conséquences que cela
induit sur la dynamique du projet, en soulignant l’importance des enjeux iden-
titaires et de pouvoir que cristallisent ces objets qui sont autant de traces des
intentions et des résistances de chacune des parties. Par ailleurs, Geoff Bowker
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et Susan Star, en évoquant la différence entre objets-frontières organiques et


objets-frontières conçus7 (engineered versus organic objects, p. 306), posent impli-
citement la question de la difficulté à saisir le concept pour le manipuler dans
une visée opératoire. Notre analyse portera donc aussi sur les conséquences de
l’usage opératoire d’un tel concept. L’analyse empirique ouvre en effet la voie à
une réflexion plus générique sur l’articulation théorique du concept appliquée
aux particularités et aux complexités de certaines situations locales.
L’article est rédigé par une des équipes de sciences humaines et sociales
engagée dans ce projet8, aujourd’hui terminé. Cette équipe a investi ce terrain

5 « [Objects] are used in the service of an action and mediate it in some way. Something actually
becomes an object only in the context of action and use; it then becomes as well something that has
force to mediate subsequent action. » (Bowker & Star, 1999 p. 298)
6 « Boundary objects are those objects that both inhabit several communities of practice and
satisfy the informational requirements of each of them. Boundary objects are thus both plastic
enough to adapt to local needs and constraints of the several parties employing them, yet robust
enough to maintain a common identity across sites. They are weakly structured in common use
and become strongly structured in individual-site use. These objects may be abstract or concrete.
[…]Such objects have different meanings in different social worlds but their structure is common
enough to more than one world to make them recognizable, a means of translation. The creation
and management of boundary objects is a key process in developing and maintaining coherence
across intersecting communities. » (Bowker & Star, 1999 p. 297)
7 « Would it be possible to design boundary objects ? To engineer them in the service of creating
a better society? On the surface, this idea is tempting. In some sense, this has been the goal of
progressive education, multiculturalism in the universities, and the goal of the design of information
systems that may be accessed by people with very different points of view. » (Bowker & Star, 1999
p. 305)
8 Nous les appellerons dans la suite de l’article « les praticiens en SHS » pour les distinguer de
l’équipe des « sociologues universitaires ». Il s’agit d’une équipe constituée d’individus situés à des
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de différentes manières, dans l’action, puis dans une dimension plus réflexive.
Nous pourrions donc penser qu’il va s’agir là de la restitution d’un récit qui
adopterait le seul point de vue de cette équipe. Notre posture, celle de l’effort
critique, de « l’intention d’objectivité » (Hughes, 1996) nous invite à nuancer ce
propos : « sur le terrain de la sociologie du présent - c’est-à-dire engagée dans la
contemporanéité et la dialectique observateur- phénomène observé- il n’y a pas
de recette d’objectivité, le seul recours est la prise de conscience permanente
de la relation observateur-phénomène, c’est-à-dire l’autocritique permanente »
(Morin, 1994 p. 78). C’est donc dans le souci constant de réflexivité et de
rapport compréhensif au terrain que nous proposons une analyse des objets qui
ont animés le projet IAM, notamment dans ces deux premières années de réali-
sation (2005-2007). Afin de renforcer l’analyse, nous nous appuierons aussi sur
une enquête qualitative menée dans le cadre d’une réflexion plus large portant
sur « l’appropriabilité et l’actionnabilité des études SHS dans le champ de l’in-
novation technologique » réalisée entre 2008 et 2009 et portée par l’Équipe de
Recherche Technologique Umanlab9. Cette analyse s’appuie en grande partie

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sur ce projet comme cas d’étude. Des entretiens semi-directifs10 ont été menés
avec ses principaux partenaires : nous les utiliserons ici pour appuyer notre
propos11.
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postes de R&D chez les industriels (Essilor, etc.) et dans certains organismes publics de recherche
(dont le CEA-LETI). Ce terme, non stabilisé, est convoqué ici pour désigner les individus qui ont,
initialement, un parcours et des compétences de type sciences humaines et sociales qu’ils mettent
en application dans ces centres de R&D.
9 Umanlab est une équipe de recherche technologique de l’Université Pierre Mendès France,
adossée scientifiquement au laboratoire Pacte/CNRS, reconnue par le Ministère de la recherche et
de l’enseignement supérieur pour la période 2007-2010. Pour plus d’informations, voir http://www.
umanlab.eu. Merci à Jérôme Huguet et Horacio Ortiz (ACT), ainsi qu’à Matthieu Brugidou (EDF)
et Christian Blatter (SNCF) pour avoir permis l’exploitation des entretiens de l’enquête qualitative,
pour le présent article.
10 Les entretiens ont porté sur les thèmes suivants : définition d’une étude SHS selon les catégories
de personnes interrogées, intérêts et limites, rôle et statut dans l’organisation, changements
produits par l’apport de connaissances des SHS au sein de l’organisation. Dix entretiens ont été
réalisés, selon la perspective qui vise à suivre la chaîne des acteurs qui participent à la production/
réception de la connaissance SHS (Desjeux D., 2006, La consommation, Presses universitaires de
France, Paris).
11 Ils apparaîtront sous forme italique et entre guillemets dans le texte qui suit.
Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1 41

I/ LA DÉFINITION DE L’IDENTITÉ DU PROJET

Initialisation du projet

Le projet investigué est un projet de trois ans [2005-2008] qui porte sur la
thématique de l’Intelligence Ambiante12 en Mobilité [IAM], Ce projet, porté par
des industriels, tels que Essilor International (leader du projet), France Telecom
R&D, des organismes publics de recherches (CEA-LETI, INPG, Grenoble
Universités/ Pacte), ainsi qu’une PME, spécialisée dans le design d’interfaces, a
été construit avec l’idée que la mise en œuvre d’un « processus participatif de
conceptions d’innovations orienté usages » pourrait favoriser la réalisation de
maquettes innovantes, de celles qui renouvellent la question de l’intelligence
ambiante, en problématisant la question de la mobilité.13 L’idée est de croiser

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des acteurs issus de champs professionnels hétérogènes afin d’articuler leurs
compétences dans un objectif de co-production de l’innovation (en l’occurrence
une maquette sur ce projet). D’autre part, des individus (« les usagers poten-
tiels ») sont régulièrement convoqués pour participer au processus de concep-
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tion. Leur participation permet d’alimenter les concepteurs en connaissance


« usages » et d’orienter le processus de conception. Ce projet vise un objectif
commun, clairement explicité dans le document référent (annexe technique da-
tant de février 2006), mais aussi lors de la réunion de lancement (février 2006) :
à l’aide des briques méthodologiques et technologiques existantes ainsi que de
méthodes labellisées « usages », il s’agit de créer un nouveau type d’interface,
qui repose sur des technologies nouvelles de miniaturisation, de communication
sans fil et de visualisation14 ». L’objectif de l’ensemble du collectif « projet »
est donc de réaliser une maquette de ce dispositif, selon un mode coopératif

12 « Ubiquitous Computing (Ubicomp) and/or Ambient Intelligence (AmI) refer to a vision of the
future information society where humans will be surrounded by intelligent interfaces supported by
computing and networking technology that is everywhere, embedded in everyday objects such as
furniture, clothes, vehicles, roads and smart materials. It is a vision where computing capabilities are
connected, everywhere, always on, enabling people and devices to interact with each other and with
the environment. […]These devices will be able to sense, think and communicate. » Punie, Yves
(2003). A social and technological view of Ambient Intelligence in Everyday Life (Technical Report EUR
20975 EN) : Institute for Prospective Technological Studies, Directorate General Joint Research
Centre, European Commission.
13 La définition admise de l’intelligence ambiante se traduit techniquement par l’insertion de la
technologie dans les murs, au sein d’un bâtiment par exemple, de manière à établir des connexions
entre les profils de personnes qui entrent dans la pièce et des orientations technologiques. A partir du
moment où l’individu est en mobilité, c’est-à-dire qu’il peut se déplacer hors les murs, la problématique
se complexifie : comment raisonner dans ces différents contextes l’insertion de technologies ? Une
des pistes dégagées consiste à élaborer des dispositifs portables, miniaturisées, embraqués sur soi
pour reprendre une terminologie technologique. C’est un des verrous technologiques que comportait
le projet IAM.
14 Les objectifs sont le « développement technologique effectif de modes d’interfaces sensoriels
innovants et d’autre part il propose une forme de conception nouvelle et adaptée aux enjeux de
l’intelligence ambiante » (p.6 de l’annexe technique qui décrit le projet).
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et participatif. La mise en place d’une équipe pluridisciplinaire permettra de


coopérer, négocier, franchir de multiples étapes pour produire une innovation
technologique qui devra satisfaire chacun des partenaires et avoir du sens pour
des « utilisateurs potentiels15 ».

L’organisation du projet éclaire sur les formes de collaboration attendues. Sa


mise en œuvre impliquant des SHS (méthode dite « Usages ») introduit de fait
dès le départ des formes de collaborations entre des technologues et ingénieurs,
mais aussi « des praticiens en SHS » (Vinck & Laureillard, 1996). Le projet IAM
comporte six « sous-projets » qui ont chacun leurs objectifs et leurs compé-
tences associées. Trois sous-projets [SP] nous intéressent particulièrement :
le SP2 qui présente la démarche « orientée Usages » qui sera mise en œuvre
tout au long du projet ; le SP3, lot plus réflexif destiné à mieux comprendre
les méthodologies mises en place et leur interaction avec les pratiques ingé-
nieures ; et enfin le SP4, qui est le lot destiné à l’élaboration de la maquette. À
l’origine, le SP2 a été rédigé, lors du montage projet, par le CEA-LETI et Essilor
qui comportent chacun un laboratoire de recherche orienté sur les usages et la

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créativité, composé du personnel des « praticiens en SHS » assez à l’aise avec
ce type de démarche qu’ils appliquent fréquemment depuis 199516. Le SP3 est
supporté par Grenoble Universités (PACTE) et est essentiellement composé de
sociologues universitaires cherchant à investiguer ce type de démarche. Le SP4,
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enfin, est dirigé par Essilor. Il est composé d’ingénieurs, de chercheurs et de


designers (qui sont affiliés à ce SP), provenant des différentes structures inves-
ties dans le projet et cherchant à éprouver la mise en commun de leurs briques
technologiques autour de la thématique de l’Intelligence Ambiante. À l’origine
du projet, la rédaction des parties de sciences humaines et sociales a été faite
par l’équipe de praticiens en SHS et ce n’est pas neutre, dans la mesure où elle
a influencée la mise en place d’une démarche singulière, reposant sur des prati-
ques en émergence et en expérimentations dans leurs laboratoires. Ainsi, une
démarche a été initiée afin de co-construire l’innovation et en favoriser l’émer-
gence (sous formes de solutions technologiques innovantes puis de maquettes)
tout en s’appuyant sur une réflexion sur les « usages ». Cette démarche, au
cours de la première année, repose sur différents temps : 1/ aider et favoriser
l’émergence d’idées et de solutions innovantes ; 2/ mettre en forme les idées
retenues sous le format d’un « concept orienté usages » ; 3/ mettre en scène ce
concept sous forme de scenarios d’usage ; 4/ illustrer activement ces scenarios
sous forme de supports multimedia ; 5/ tester ces supports et les scenarios

15 « L’accent porté sur les sens de la technique pour l’utilisateur participe d’une tradition de
coopération entre sciences sociales et conception technologique émergeant dans les années 70 et
contemporain de l’émergence de la sociologie dite "des usages". La socialisation d’une technique
dépend moins de ses soi-disant caractéristiques intrinsèques ou de sa sophistication technique que
des possibilités qu’elle offre à une intégration dans l’ensemble des significations sociales, culturelles
et imaginaires de modes de vie. Or, l’évolution de ceux-ci est très largement dépendante de variables
qui débordent de toute part le cadre de la pensée technicienne dans lequel cette technique a été
nécessairement conçue » (Mallein & Toussaint, 1975 p. 153)
16 De nombreux projets sont réalisés avec ce type de démarche, dans le cadre de projets ANR
(projet COUCOU, etc.) ou de projets européens (Adamos, E Sense, SENSEI, etc.)
Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1 43

auprès d’un public « d’utilisateurs potentiels » ; 6/ faire un retour des « tests »


auprès du groupe projet afin d’enrichir le concept et les scenarios d’usage et
poursuivre la démarche d’innovation (troisième année). Parallèlement à cette
démarche du SP2, le SP3 (équipe de sociologues universitaires) doit rendre des
rapports sur « la question de la mobilité du point de vue sociologique » et le
SP4 se doit de mettre en place une première maquette. Ce début de processus
répond à une démarche plus globale qui s’étale sur trois ans synthétisée dans le
schéma suivant :

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Figure 1. La démarche de conceptions d’innovations « orientée Usages » (CiOU)

Différents objets doivent donc être fabriqués au cours de la première année :


il s’agit du « concept orienté » usages », des scenarios d’usage, des supports
multimedia et enfin de la maquette. Le projet est organisé de telle manière
que la réalisation de chacun de ces objets ponctue chaque étape, le processus
de création de ceux-ci impliquant systématiquement l’ensemble des parties au
projet. Implicitement, chaque partie semble donc avoir la capacité à mobiliser
des méthodes standardisées dans le travail de collaboration. L’architecture du
projet impose aussi un rythme et une première catégorisation des formes de
collaborations attendues.

Émergence de l’identité du projet

Du fait du découpage par projet, les différents acteurs se sont donc retrouvés
à devoir travailler ensemble, en articulant leurs savoirs, d’abord par SP, puis
en les distribuant au sein du projet. Un processus implicite de catégorisation –
notamment induit par le découpage en sous-projets – a rigidifié l’identification
44 Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1

des compétences et savoir-faire des partenaires au projet autour de deux pôles


principaux : le « pôle techno » (comprenant l’ensemble des partenaires sa-
chant manipuler des briques technologiques et les designers) et le pôle « socio »
(comprenant l’ensemble des partenaires de sciences humaines et sociales). En
ce sens, le projet est comme un objet dont l’émergence a occasionné la consti-
tution – et de ce fait, la reconnaissance - de communautés de pratique17 a priori
légitimes. Cependant, plusieurs incidents autour de l’usage du projet, comme
objet, ont questionné cette première catégorisation bipolaire.
D’abord, et contrairement à ce que l’on aurait pu imaginer, ce ne sont pas
les ingénieurs et les sociologues qui ont eu au départ le plus de mal à commu-
niquer entre eux, mais plutôt les tenants des sciences humaines et sociales :
en effet, une première discussion serrée a eu lieu dès l’amorçage du projet
entre les équipes de « praticiens en SHS » et les sociologues universitaires, ces
derniers souhaitant sortir du balisage projet pour redimentionner la probléma-
tique du projet avant de commencer toute étude (au fond, se poser vraiment
la question de ce que signifie faire de l’intelligence ambiante en mobilité) alors

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que les praticiens en SHS, plus sensibles aux rythmes imposées par l’industrie,
prônaient un démarrage conforme aux propositions initiales. Cette première
tension a révélé autre chose que ce qu’elle donnait à voir en premier lieu : la
confrontation à ce format structurel (le mode projet) dévoila en effet les enjeux
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identitaires de chacune des parties et leur intérêt à produire de la connaissance


au sein du projet, avec d’une part, des sociologues universitaires cherchant à
produire une connaissance reposant en partie sur des hypothèses de recherche
et valorisable dans des publications académiques et d’autre part, des praticiens
en SHS sanctionnés par leurs structures principalement sur la base du « bon »
suivi du projet 18 et sur l’avènement de la maquette innovante en fin de projet
(visée effective du projet). Ces enjeux existeront tout au long du projet et
trouveront aussi, nous le verrons, leur expression dans l’émergence des diffé-
rents objets utilisés pour la conception. De cette tension de départ naîtra l’idée
d’assouplir le processus projet, en favorisant des réflexions sur le temps long
(hors des rendus de livrables) tout en maintenant le rythme des rendus et des
actions prévus initialement.
Ensuite, la question des formats des rendus et de leurs inscriptions dans
la démarche s’est vite posée au groupe projet. Comment faire pour partager
la connaissance, tout en conservant la structure initiale (le format « livrable »,
proposant une manière univoque de restituer l’information) ?. Pour les socio-
logues universitaires, cette question s’est révélée prégnante dès le rendu de

17 « A community of practice (or social world) is a unit of analysis that cuts across formal
organizations, institutions like family and church, and other forms of association such as social
movements. It is, put simply, a set of relations among people doing things together. » (Bowker &
Star, 1999 p. 294)
18 Par bon suivi du projet, nous entendons une inscription dans le temps du projet (tel qu’il en a été
décidé dans l’annexe technique) et une conclusion sous forme de maquette. Redimentionner le projet
peut donc avoir pour conséquence de modifier le rythme du projet, ce qui peut poser problème
puisque leur système d’évaluation est établi sur la base de ce type de critères.
Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1 45

leur premier livrable. En effet, ils devaient réfléchir à la question de la mobi-


lité dans le champ sociologique afin de proposer des pistes de recherche
appliqué au domaine de « l’intelligence ambiante ». Le temps de s’imprégner
de la thématique, d’en comprendre les enjeux et de mener les recherches
les a conduit à repousser la date de rendu, ce qui eu pour conséquence de
rendre inopérante la matière produite. Entre temps en effet, les technologues
avaient choisi les briques technologiques qu’ils utiliseraient pour le projet et
le processus de recherche de solutions innovantes étaient déjà entamées. Par
ailleurs, le format du rendu (un rapport écrit) compliqua l’appropriation de
cette connaissance : plusieurs technologues soulignèrent la théorisation exces-
sive du rapport (« c’est trop théorique », « ce n’est pas reliable à la réalité ») et
les sociologues eux-mêmes constatèrent que ce qu’ils apportaient « n’était pas
palpable ».
Enfin, des questions de méthodologies appliquées au processus virent rapi-
dement le jour et furent posées par les sociologues universitaires aux prati-
ciens de SHS : quels étaient les paradigmes qui sous-tendaient leur démarche ?

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Avaient-ils une idée du statut des objets et de la connaissance qu’ils allaient
produire dans le projet ? Ces questionnements débouchèrent bientôt sur une
convergence autour des questions clefs qu’il fallait adresser : comment favo-
riser l’émergence des « objets » dans la conception, dans le but explicite de
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rendre descriptible et d’aider à la convergence des représentations autour


des dispositifs à inventer, en inscrivant les savoirs, savoir-faire et intentions
dans les scripts d’usage de ces objets (Boullier, 1984; Akrich, 1987; Akrich
& Méadel, 2004; Boullier, 2004), mais aussi pour intégrer la phase de « tests
des usages » auprès d’utilisateurs potentiels (test dits d’acceptabilité) ? Ces
objets se devaient de prendre des formes variées. En effet, ils participent,
d’une manière ou d’une autre, au processus de qualification et de requalifi-
cation des concepts, en spécifiant les propriétés des objets (Callon, Méadel &
Rabeharisoa, 2002).

Face à de telles difficultés, bloquantes pour le projet, la notion d’objet-


frontière est d’abord introduite par l’équipe de sociologues universitaires :
celle-ci pouvait en effet s’appliquer aux objets qui devaient être réalisés et
surtout, ce cadrage théorique aidait la méthodologie, asseyait la démarche
dans une matérialité (« les objets ») qui permettaient de favoriser l’échange
et l’appropriation des savoirs de chaque partenaire. L’ensemble du pôle SHS
décida d’introduire cette notion de manière pragmatique dans le projet et
de rapprocher deux SP (les SP2 et SP3) en alliant le suivi de la démarche
initiale aux questions posées par les « objets frontières ». Ils prirent la décision
de produire des connaissances croisées, d’introduire des grilles de lectures
explicites pour chacune des parties, de favoriser la participation de tous les
partenaires à chacune des étapes du projet et de la formation des objets. De
plus, pour faciliter la flexibilité, l’accessibilité et l’utilisation de ces objets, des
séances de travail collectives, voire collaboratives ont été organisées par le
pôle « socios ». Ils ont mis en place une méthodologie singulière, nommée
46 Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1

« regards croisés », dont le but était d’obliger chacun à déplacer son regard
sur les productions du projet (en adoptant par exemple le point de vue d’un
autre partenaire)19 : « concrètement les techniciens, il suffisait que l’on se regarde
en disant : « Bon eh bien oui, on fera comme ça, comme ça, oui, OK, c’est bon, c’est
réglé ». (…) Alors que la personne d’à côté, qui n’a pas le même mode de fonction-
nement, n’a absolument pas vu ce que l’on a voulu dire. (…) Alors que pour nous,
c’est très clair entre nous. Ca nécessite, alors, j’ouvre juste une petite parenthèse,
ça nécessite d’être toujours très explicite, en final ». C’est dans cet esprit que les
séances de créativité ont été organisées par le pôle « socio », lors première
phase du projet visant à faire émerger des idées de concepts intéressantes,
que des grilles de lecture explicites ont été rédigées, essentiellement par le
pôle « socio », afin de faciliter la compréhension des objets et leur fabrication.
Chaque partenaire était invité à enrichir cette grille. Enfin des réunions où
les sociologues, puis les technologues, présentaient leur travail et expliquaient
surtout les enjeux de leur recherche, visaient à faciliter l’inter-compréhension
des différentes compétences du projet.

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Ainsi, la notion d’objet-frontière, et son application pragmatique dans diffé-
rentes formes collaboratives, a re-qualifié le projet, lui a donné une identité
nouvelle. En effet, l’équipe universitaire, en engageant un processus de parti-
cipation légitime périphérique20, a d’une part négocié l’adaptation des objets
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à ses propres besoins informationnels, et d’autre part, baptisé l’ensemble de


ces objets de sorte qu’ils soient dotés d’une robustesse satisfaisante pour
l’ensemble de la communauté. Par contre, l’une des externalités négatives
de cette démarche est qu’elle a favorisé la consolidation de l’unicité du pôle
« technos » tel que vu par les « socios », leur identité monolithique étant
rattachés à leur rôle commun de fourniture de briques technologiques et de
production de maquette. Cette vue d’acteur a eu un effet performatif sur le
pôle « techno » qui s’est par la suite constitué en véritable communautés
de pratique (cf. partie 3).Néanmoins, la réaffirmation de l’identité du projet
comme lieu de coproduction de l’innovation, par le biais de l’introduction du
concept d’objet-frontière, a décloisonné la distribution des compétences telle
que définies originellement dans le projet : il fut considérer comme un impé-
ratif d’atteindre la finalité du projet, d’associer étroitement le pôle techno à
l’écriture et au cadrage de l’ensemble des objets dont la constitution devait se
faire à l’appui de grilles de lectures à la fois technologiques et sociologiques. En
somme, le pole « socios » en se dotant d’objets lui permettant de former une

19 Une des manières concrètes d’initier ce mouvement consiste par exemple à demander à une
partenaire du pôle « techno » de présenter un document fourni par le pôle « socio »
20 « Learning viewed as situated activity has its central defining characteristic a process that
we call legitimate peripheral participation. By this we mean to draw attention to the point that
learners inevitably participate in communities of practitioners and that the mastery of knowledge
and skill requires newcomers to move toward full participation in the sociocultural practices of
a community. "Legitimate peripheral participation" provides a way to speak about the relations
between newcomers and old-timers, and about activities, identities, artifacts, and communities of
knowledge and practice. It concerns the process by which newcomers become part of a community
of practice.» (Lave & Wenger, 1991 p. 29)
Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1 47

communauté de pratiques, a modifié l’identité du projet en tentant d’imposer


à ce « réseau local21 » (Callon & Law, 1989) la prise en compte de la margina-
lité22 de certaine de ces parties…

II LA DIVERSITÉ DES OBJETS FABRIQUÉS

Dans la lignée de la ré-interrogation de la nature des objets produits dans le


contexte d’un travail collaboratif, tel que l’introduit C. Lee avec le concept de
Boundary Negotiating Artifact23 (Lee, 2007), nous considérons le processus de
formation des objets comme élément incontournable de la compréhension dy-
namique des formes de travail collaboratif. Etablissant, à juste titre, la standardi-
sation comme part importante de la définition des objets-frontières, Lee pose la

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question de l’identité des objets structurant le travail de collaboration dans des
situations de conception interdisciplinaires impliquant des parties dépourvues
de formes standardisées et non-familières de ce type de coopération, les situa-
tions de travail non-routinières (Lee, 2007). Cette partie consiste à examiner
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comment ces objets ont intentionnellement été fabriqués, sans préjuger de leur
statut attribué d’objets-frontières.

La fabrication des objets

Plusieurs objets ont été fabriqués sur une période d’un an : le concept, les sce-
narios d’usage, les supports multimedia et enfin la maquette dans sa version al-
pha (maquette V0). L’ensemble de ces objets fait partie intégrante du projet : ils
sont inscrits dans l’annexe technique, correspondent à des livrables et doivent
être rendus dans des temps déterminés par le projet. D’un point de vue organi-
sationnel, ils dépendent les uns des autres (chaque objet permet de construire
le suivant) et s’intègrent dans un chemin critique peu ouvert (contrainte tem-
porelle forte et dépendance envers d’autres sous-projets). Chaque livrable est

21 « [a global network] is a network that is built up, deliberately or otherwise, and that generates
a space, a period of time, and a set of resources in which innovation may take place. Within this
space — we call it a negotiation space — the process of building a project may be treated as the
elaboration of a local network — that is, the development of an array of the heterogeneous set of
bits and pieces that is necessary to the successful production of any working device. » (Callon &
Law, 1989 p. 21-22)
22 « Marginality as a technical term in sociology refers to human membership in more than one
community of practice » (Bowker & Star, 1999 p. 302)
23 Charlotte Lee établit une filiation entre ce concept et ceux d’objets intermédiaires (Boujut &
Blanco, 2003), de prototypes et de conscription device (Henderson, 1991) à partir duquel elle tire
d’ailleurs un enseignement sur le déplacement de la focale du produit au processus. « The focus of
conscription devices is the process, while the focus of boundary objects is product. » (Lee, 2007 p.
310)
48 Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1

déposé sur le site Internet collaboratif IAM et peut donc être lu, visionné par
ses membres, à tout moment du projet.

Cet état des lieux de la nature des objets, tels que redéfinis suite à l’im-
pulsion des sociologues universitaires, donne à voir la distribution des tâches
(Boundary work) inscrite dans/par la nouvelle identité du projet.

Le concept est un document papier, appelé « concept IAM ». Il porte sur la


description détaillée de l’idée de propositions innovantes. Il répond aux ques-
tions suivantes : qu’est-ce que c’est ? À quoi ça sert ? Qu’est-ce que ce concept
apporte ? À qui s’adresse-t-il ? Dans quels environnements peut-il s’incarner ? Il
est issu d’une réflexion engagée à partir des séances de créativité organisées par
le pôle « socios », auxquelles participent des membres du groupe projet mais
aussi des intervenants extérieurs (participants lambda, experts). L’objectif est
d’assembler les briques technologiques de manière originale, tout en raisonnant
la question des usages potentiels affiliés, ou encore des formes d’interaction
produites potentiellement par le dispositif. Plusieurs briques technologiques ont

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été proposées par les partenaires technologiques : un « clou » (micro capteur
qui se présente sous la forme d’un cylindre de dix mm de diamètre et d’une
longueur de dix mm environ) de la part du CEA, des technologies miniaturisées
(dites lunettes « tête haute » ou encore Microdisplay permettant de capter des
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images avec des lunettes) de la part d’Essilor, des vibreurs et des « couches de
communication » de la part de France Telecom (permettant d’établir la commu-
nication) et enfin du design d’interface de la part d’Ekoya (designer). Les socio-
logues proposèrent quant à eux de fournir des grilles de compréhension de la
problématique de la mobilité dans un « environnement intelligent », c’est-à-dire
dans un environnement capable de détecter la présence d’une personne, son
humeur, son profil et d’adapter certains paramètres en conséquence (lumière,
température, etc.). La question de la mobilité pose un certain nombre de
verrous technologiques (comment emporter « de l’intelligence » avec soi…),
mais aussi des problématiques sociologiques (quels effets sur les interactions
et sur les pratiques peut générer cette « intelligence » insérée dans des dispo-
sitifs ? Comment cela peut-il reconfigurer les rapports sociaux, le rapport à
soi ?, aux objets ?, etc.). À l’issue des six premiers mois, une piste se détacha
nettement, lors d’une pause dans le cadre d’une réunion de créativité. Restituée
aux groupes, elle fut choisie par l’ensemble des partenaires. et traduite comme
« concept ». Celui-ci vise à décrire la proposition technologique, en assem-
blant les briques technologiques précitées (qu’est-ce que c’est ? comment ça
marche ? quelles technologies sont utilisées et assemblées ?) et les premières
pistes d’inscriptions sociologiques possibles (qu’est-ce que ça pourrait apporter
pour l’utilisateur ? Quels avantages et freins ? Où pourrait-il l’utiliser ?).

Les scénarios d’usage instancient ce concept de manière dynamique (Bodker,


1999; Gentès, 2008). Il s’agit d’une phase d’écriture et de scénarisation des usages
projetés dans le dispositif IAM. Cette phase accueille l’ensemble des partici-
pants du groupe projet. Une grille de lecture fut proposée par l’équipe « socio »
Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1 49

à l’ensemble des partenaires : elle reprenait en partie des « standards » en


matière d’écriture de scenarios (Greimas, 1966), avec description des acteurs,
du contexte ; explicitation des axes développés et du domaine d’application
visé ; ancrage dans une narration (quelle quête ? comment se fait la résolution
du problème ?). Sur une période de quatre mois, chacun était libre de proposer
de petites histoires ayant pour vocation d’incarner et de rendre dynamique le
concept technologique, en l’ancrant dans des situations diverses illustrant des
problématiques sociologiques. Les pistes identifiées dans ce domaine par les
sociologues furent traduites dans les scenarios (illustration des modifications
du rapport à soi et aux autres que pouvait supposer l’usage de ce dispositif ;
problèmes éthiques posés par ce dispositif ; mis en scène des fonctionnalités
retenues dans les interactions et des interrogations qu’elles suscitent). Vingt-six
scenarios furent rédigés et trois furent choisis en séance plénière finalement.
Ces scenarios explorent ces différentes pistes dans trois lieux différents : un
marché, un festival de musique et enfin au bord d’un abribus.
Les supports multimedia incarnent par l’image, le son, etc. ce que propo-

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sent les scenarios. Ils servent aux tests d’acceptabilité qui sont animés par les
praticiens en SHS. Les participants aux tests sont des individus ne faisant pas
partie du projet et qui, lors du recrutement, sont considérés comme des « utili-
sateurs potentiels ». Ces supports reprennent les scénarios élaborés préalable-
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ment pour opérer une traduction de ceux-ci sous dans une version multimedia
déclinée, pour les besoins de la démarche de recherche sociologique, en trois
versions distinctes. Le même scenario s’est ainsi vu traduit en support « film »
(un film comportant trois saynettes de quatre minutes chacune), en « animation
flash » (s’apparentant aux dessins animés), et enfin une troisième forme de
représentation est utilisée à travers l’utilisation de comédiens invités à jouer les
scénarios in situ, lors de la phase de tests (Sato & Salvador, 1999). Ces supports
s’inscrivent dans la lignée des illustrations, parfois appelées « dream stories »,
que fournissent de nombreuses institutions pour élaborer, par exemple, des
visions prospectives à l’aide de saynètes (animations multimédia) campant des
situations d’usage du futur service (Courcelle, 2004). Ils s’en distinguent cepen-
dant de par la méthodologie originale instituée, insistant sur les effets de para-
doxe et d’ambivalence : il s’agit bien d’un « arrêt sur image qui fige à un moment
donné un agencement social autour d’une technique » (Vedel, 1994). L’idée
est de mettre en scène et en récit des usages projetés, supposés du dispositif,
dans des interactions et des situations dynamiques. Le tournage du film et son
expression en animation flash ont été sous-traités et suivi par le groupe de
praticiens en SHS. Il a duré deux mois. Les tests d’acceptabilité ont eu lieu
durant les deux mois suivants et ont été animés par le groupe de praticiens en
SHS et une partie des sociologues universitaires, parfois présents aussi seule-
ment au titre d’observateurs.
50 Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1

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Figure 2. Les différents supports (concept, film, animation, comédiens
et une partie du scenario)
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Enfin, parallèlement au déroulement de cette dernière étape, une maquette


(« maquette V0 ») est réalisée par le pôle techno, douze mois après le commen-
cement du projet, soit au même moment que le rendu des résultats des tests
d’acceptabilité. Concrètement, elle consiste à réifier sous une forme concrète
le concept IAM, tel que décrit par l’équipe projet. Les briques technologiques
identifiées dans le projet ont donc été assemblées dans la maquette. De fait, le
dispositif commande de l’interface a été élaboré par le CEA, le design de cette
interface par la PME, Essilor a pu apporter son expertise sur la partie optique du
dispositif tandis que France Telecom a travaillé sur les protocoles de communi-
cation sans fil. Ce sont les ingénieurs, les technologues et les designers qui ont
réalisé cette partie, en essayant essentiellement de tester la faisabilité technique
du dispositif.

La variété des objets produits

L’ensemble des objets, lors de la réalisation du projet, ont été empiriquement


regroupés sous la dénomination conceptuelle de Boundary Objects mais nous
montrerons qu’ils ont des trajectoires variées. Nous proposons donc d’appro-
fondir leur analyse, en les caractérisant selon différents critères, qui reviennent
à identifier 1/ les concepteurs désignés des objets ; 2/les objets intermédiaires
ayant servi d’appui à leur conception ; 3/les destinataires des objets. Nous les
caractérisons ainsi en fonction des types de Boundary Negiciating Artifact iden-
Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1 51

tifiés par Lee dans son étude de cas. L’auteure en distingue cinq types : les
borrowed artifacts, les structuring artifacts, les self explanation artifacts24, les
inclusion artifacts25 et enfin les compilation artifacts26. Seuls ces trois derniers
sont pertinents pour notre analyse, les deux autres faisant état de situations
ne faisant pas référence à notre cas d’étude. La mobilisation du concept de
Boundary Negiciating Artifact tire sa pertinence du caractère exploratoire du
projet : « The dependence of boundary objects on the premise of established
standards is inherently problematic for theorizing incipient, non-routine, and
novel collaborations. Theories are needed to explain how collaborators from
different communities of practice, that lack pre-existing standards, use mate-
rial artifacts to collaborate. The empirical research undertaken for this study
follows a newly formed, interdisciplinary design group. Lacking standardized
processes and objects for collaboration, the collaborators created what I will
call boundary negotiating artifacts. » (Lee, 2007 p. 315). Selon l’auteure, on
peut résumer le rôle de ces objets par la definition suivante : « [They] are
used to : record, organize, explore and share ideas; introduce concepts and

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techniques; create alliances; create avenue for the exchange of information;
augment brokering activities; and create shared understanding about specific
design problems. Boundary negotiating artifacts may be considered to be an
extension of previous work on coordinative artifacts such as ordering systems,
intermediary objects, and prototypes » (Lee, 2007 p. 333).
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Parallèlement aux critères précédents, nous avons précisé deux niveaux de


destinataires à ces objets. En s’appuyant sur la distinction effectuée par Law
et Callon entre réseau local (le projet) et réseau global (financeurs, institu-
tions de rattachement, « utilisateurs potentiels »)27, nous pouvons décrire la

24 « The designers used self-explanation artifacts for learning, recording, organizing, remembering,
and reflecting. While created and used privately, self-explanation artifacts were sometimes indirectly
presented to others through the creation of inclusion artifacts or compilation artifacts. » (Lee, 2007
p. 319).
25 « These were used to propose new concepts and forms. These artifacts were created from self-
explanation artifacts and went through an informal screening process of group discussion whereby
an idea embodying different concepts and forms (e.g. sketches or text) originating from one
community of practice would be proposed to others. This screening process entailed communal
gatekeeping whereby the group would use the inclusion artifact as a reference or symbol for the
new idea. » (Lee, 2007 p. 321)
26 «Compilation artifacts (e.g. tables, technical sketches) were used to coordinate both media
and the designers themselves. The designers used compilation artifacts to bring two or more
communities of practice into alignment just long enough to develop a shared and mutually agreeable
understanding of aproblem and to pass crucial information from one community of practice to
another. » (Lee, 2007 p. 323)
27 Evoquant l’aventure du TSR.2, les auteurs ont démontré : « […] that the success and shape of
a project, the TSR.2, depended crucially on the creation of two networks and on the exchange of
intermediaries between these networks. From the global network came a range of resources—
finance, political support, technical specifications and, in some cases at least, a hostile neutrality.
These resources were made available to the project and generated what we have called a negotiation
space. This was a space and a time within which a local network might be built that would in turn
generate a range of intermediaries — but most obviously a working aircraft — that might be passed
back to the actors in the global network in return for their support. » (Law & Callon, 1992 p. 42-
43)
52 Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1

manière dont les projections qu’ont les acteurs du réseau global agencent en
retour la forme et l’identité du réseau local. Ainsi, la construction des objets
traduit leurs rôles d’intermédiaires entre réseaux et montre comment ils condi-
tionnent l’espace de négociation qu’est le projet. Ainsi, notre analyse entre en
résonnance avec celle de Law et Callon qui avait démontré la contingence de
l’émergence des objets aux circonstances organisationnelles (Callon & Law,
1989; Law & Callon, 1992)28. Notre étude de cas laisse également entrevoir
que la flexibilité interprétative du réseau global peut jouer un rôle dans la
construction des objets et leur naturalisation par les communautés de pratique.

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Figure 3. Distribution des rôles

L’analyse montre que le concept est pleinement assigné au rôle d’objet-fron-


tière puisqu’il intègre des formes de savoirs standardisées propres à chacune
des communautés de pratiques en présence (grilles de lectures, séances de
créativité, briques technologiques) et offre à chacune d’elles des éléments infor-
mationnels qu’elles peuvent utiliser. Au niveau du réseau global, le document
constitue un élément de preuve du travail de collaboration des parties tant pour
le financeur que pour les utilisateurs potentiels.

En impliquant l’ensemble des parties au projet, les scénarios s’inscrivent dans


le sous-groupe des compilation artefacts. En effet, ils demandent à chaque partie
de mobiliser leurs éléments de savoirs respectifs pour l’établissement d’un objet

28 Voir également (Callon, 1986; MacKenzie, 1987; Pinch & Bijker, 1989; MacKenzie & Wajcman,
1999)
Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1 53

dont les standards d’élaboration (l’écriture des scénarios), ne constituent le


cœur de métier d’aucuns d’entre eux. Ce travail de coordination prend base
sur le concept prédéfini.
Bien que leur réalisation soit sous-traitée à un prestataire extérieur, les
supports multimédias se distinguent des autres objets en ce qu’ils sont destinés
à être utilisés, en première intention, par le pôle « socio », pour les tests d’ac-
ceptabilité (ils en détiennent la maîtrise). Ces objets sont dès le départ des self
explanation artefact, à l’usage d’une communauté de pratique unique, bien que
leur diffusion dépasse largement leur utilisation dans le projet.

La maquette constitue un compilation artefact particulier du fait qu’elle


compile prioritairement les savoirs des communautés de pratique formant le
pôle « technos », à savoir les briques technologiques. Bien qu’élaborée suite
à l’émergence du concept, elle n’inclut cependant pas, durant sa réalisation, la
participation du pôle socio. Elle est amenée à être diffusée autant localement
que globalement puisqu’elle constitue l’avènement du projet.

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En analysant au plus près l’ensemble de ces objets, nous nous rendons donc
compte que la fabrication intentionnelle de ces objets a donné lieu à la nais-
sance d’une pluralité de formes qui, en fonction de leurs rôles, des producteurs
et destinataires, revêtent différentes qualités analytiques. L’émergence de ces
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objets et cette analyse expliquent certainement les évènements qui ont marqué
la suite du projet.

III / LA DYNAMIQUE DU PROJET EN


QUESTION

L’infléchissement de l’identité du projet

Comme nous l’avons évoqué, le projet a été rédigé par l’équipe des praticiens
en SHS qui ont mis en œuvre une démarche « assistée par les usages », parfois
utilisée dans des projets portant dans le domaine des NTIC29 et de l’innovation
de rupture et repose sur un canevas théorique hétéroclite (Latour, 1987; Jouët,
2000; Oudshoorn & Pinch, 2003). La notion d’usage (et de sens de l’usage) est
mobilisée à des fins opératoires et s’appuie sur des principes et des options
méthodologiques issus de projets antérieurs, qu’une partie de l’équipe de re-
cherche appliquée du pôle « socios » maîtrise de fait. Le montage du projet,

29 Nouvelles Technologie de l’Information et de la Communication


54 Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1

comme son écriture, ont d’ailleurs été construits de manière à favoriser cette
approche (l’annexe technique insiste particulièrement sur ce point). Cette ap-
proche rompt avec les traditionnelles approches « techno-push » auxquelles
sont habitués les scientifiques et technologues inscrits dans le projet. De même,
elle fait intervenir la partie académique du pôle « socios » aux marges de leurs
activités plus traditionnelles, dans des logiques qui relèvent autant d’un travail
sur l’imaginaire (et qui en demande la maîtrise) que d’une pratique sociologique.
L’équipe de praticiens en SHS a donc imposé un rythme et un script qui se sont
vu renforcés par l’approche des sociologues universitaires et par l’introduction
du concept d’objet-frontière. Ainsi, comprend-on comment certains objets ont
été dotés d’une légitimité péremptoire, réduisant au silence les autres parties
au projet30, en les contraignant à un rôle de participation légitime mais périphé-
rique. Ainsi en a-t-il été pour les grilles de lecture et d’analyses mobilisées tout
au long du projet. Cette démarche instruit de fait une légitimité et une assise au
pôle « socio » à même de comprendre les mécanismes structurels qui sous-ten-
dent le processus, ainsi que le rôle, l’importance et l’articulation des objets qui

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en émergent. D’ailleurs, même si un effort formel est mené pour en expliquer
les fondements (réunions de restitution des documents, séances plénières),
la démarche est restée, non-familière pour la majorité des parties prenantes.
Certaines grilles d’analyses mettent en relief ce problème, comme par exemple
celles qui ont servies pour construire les scénarios puis les supports multimé-
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dias. Provenant essentiellement d’une réflexion axée sur les « usages », raison-
nant la qualification des usages et leurs ancrages situationnels, elles sont sous-
tendues par un arrière-plan conceptuel, méthodologique, mais aussi réflexif qui
instruit d’emblée un rapport non-symétrique entre les différents partenaires du
projet. Ce constat est amplifié par le fait que de nombreuses décisions et dis-
cussions relèvent plus d’un processus informel et oral que d’une démarche de
co-construction collectivement explicite. Cette dimension sous-jacente a donc
pesé pour beaucoup dans la construction et l’incarnation des différents objets
institués dans le projet. La structuration même du projet, à l’initiative du groupe
de chercheurs académiques (UPMF-CEA) et d’industriels (Essilor) qui ont rédi-
gés le projet de manière plutôt opportuniste (obtenir des financements) et qui,
pour certains, sont toujours présents dans la réalisation effective du projet, pèse
aussi dans l’effet de catégorisation figée et le partage asymétrique du savoir.
Le projet est donc devenu l’endroit de l’institutionnalisation d’un travail de
catégorisation (categorical work) d’une seule communauté de pratiques, celle du
pôle « socio », qui a imposé de fait ses standards dans la matière du projet sous
deux formes : d’abord, par la traduction d’une démarche « assistée par les usages »
en objets intermédiaires de conception, puis par la diffusion du concept d’objet-
frontière au sein du projet. Cette valorisation d’inscriptions standardisées31

30 « […] how we hear each other is a matter of listening forth from silence. Listening is active, not
passive; it means stretching to affiliate with multiplicity. » (Bowker & Star, 1999 p. 308)
31 « Things and people are always multiple although that multiplicity may be obfuscated by
standardized inscriptions. In this sense, with the right angle of vision, things can be seen as heralds
of other worlds and of a wildness that can offset our naturalizations in liberatory ways.» (Bowker &
Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1 55

familières pour le pôle « socio » a résolu la tension de l’appartenance collective


au projet en limitant les modalités d’appartenance individuelle de chacune des
communautés de pratiques : « In a way, then, individual membership processes are
about the resolution of interruptions (anomalies) posed by the tension between
the ambiguous (outsider, naive, strange) and the naturalized (at home, taken-
for-granted) categories for objects. Collectively, membership can be described
as the processes of managing the tension between naturalized categories on the
one hand and the degree of openness to immigration on the other. » (Bowker &
Star, 1999 p. 295). Ces obstructions ne seront pas dépassées par la méthodologie
des « regards croisés » : en effet, la prise de conscience par les membres du pôle
« techno » de l’anomalie32 que constituaient ces inscriptions standardisées ne
s’est pas traduite par un rejet éloquent mais plutôt par un silence approbateur,
concrétisé par la validation quasi systématique de propositions formulées par
le pôle « socio » en réunion plénière. Les contraintes de délais et de planning
ont également maintenu cet état de fait déséquilibré, de sorte que ce qui était
problématique pour certains était tu, ce qui était tu, approuvé, et ce qui était

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approuvé résistait à l’hypothétique naturalisation des objets par tous puisque
leur étrangeté n’était pas déclarée.

Par ailleurs, le déploiement du projet en action a renforcé les difficultés de


naturalisation des objets élaborés et consolidé l’éloignement des parties entre
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elles.

Le projet en action : le développement de monstres et le


cloisonnement des communautés de pratique

Revenons tout d’abord sur le devenir des deux objets que nous avons définis
comme compilation artefacts, les scénarios et la maquette. En ce qui concerne le
scénario, les versions finales n’ont pas bénéficié de l’intégration des propositions
formulées par la PME chargée du design d’interface ni de celles portées par l’un
des membres du pôle « techno » militant pour l’instruction d’une thématique
nouvelle (le développement durable). Dans un premier temps, l’équipe projet a
identifié la nécessité d’ajuster l’ensemble des scénarios en les remaniant à l’aide
de grilles d’analyses ad hoc intégrant des entrées sociologiques, les contraintes
liées aux feuilles de route (roadmap) technologiques ou encore des problé-
matiques en lien avec le développement durable. Cependant, l’entrée dans la
période estivale à ce moment du projet a coïncidé avec l’absence ponctuelle et
simultanée de plusieurs membres du pôle « techno » alors que la présence de
certains des membres du pôle socio était continue. Ce déséquilibre en effectif a
facilité la promotion par le pôle « socio » des trois scénarios transposant le plus

Star, 1999 p. 307)


32 « A person realizes that they do no belong when what appears like an anomaly to them seems
natural for everyone ». (Bowker & Star; 1999, p.304.)
56 Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1

les grilles sociologiques. La construction de ceux-ci était appuyée sur le concept


et sur des grilles d’analyses empruntant tous azimuts à diverses problématiques
de sciences sociales. Cette entreprise de compilation de savoirs s’est donc faite
à l’exclusion quasi-totale de ceux du pôle « techno ». Au retour de l’ensemble
des partenaires, le groupe projet, d’une manière déséquilibrée, a fait le choix de
retenir ces trois scénarios.
C’est un processus en miroir qui a permis l’élaboration de la maquette.
« Affaire » du pôle « techno », la construction de celle-ci s’est effectuée à partir
d’un discours fondé sur des roadmaps technologiques propres à chacune des
briques technologiques. Durant les réunions plénières, les discussions autour
de la maquette n’échappaient pas à leur « étrangeté anthropologique33 » pour le
pôle « socio » dont les enjeux et les limites étaient difficiles à entendre, du fait de
la non maîtrise du jargon utilisé. De fait, ce jargon était langage naturalisé pour
le pôle « techno » dont les membres étaient à même de discuter de la forme
et de l’identité de la maquette. La résultante de cette incompréhension a été la
mise en retrait progressive du pôle « socio » dans l’élaboration de la maquette.

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On comprend mieux dès lors leur déception marquée lors de la livraison de la
maquette V0. Ceux-ci l’avaient rêvée telle que le concept IAM l’avait promis,
sans imaginer les difficultés techniques et de faisabilité qui rendaient impossibles
le rendu d’une maquette « à l’image » du concept.
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Ainsi, malgré l’effort d’acculturation, les deux pôles sont restés des « outsi-
ders » (Becker, 1985), les uns pour les autres : « En d’autres termes, lorsque
nous réfléchissons sur un phénomène, nous incluons dans l’image que nous
élaborons un certain nombre d’idées sur le type de conclusion que nous en
tirerons, sur le type de pensée paradigmatique auquel nous l’assimilerons. Ces
paradigmes nous viennent de notre participation à un monde de sociologues
professionnels » (Kuhn T., 1970, repris par Becker H.S., op.cit., p. 50). Comme
le souligne un ingénieur après-coup : « on voit que c’est deux mondes complète-
ment différents, c’est difficile de communiquer ensemble, on n’a pas les mêmes mots
et pas les mêmes contraintes. On voit les contraintes techniques, pas eux ». Ces
deux compilation artifacts ont donc été, en pratique, de véritables self explanation
artifact crées et utilisés au sein d’une même communauté de pratiques, au détri-
ment de la participation de l’autre communauté. Créateurs de frontières infran-
chissables, ces objets témoignent d’un processus d’exclusion renforcé au point
qu’ils ne soient sources d’informations que pour leurs propres créateurs et/
ou au réseau global dans lequel s’insère le projet. Ainsi, la maquette doit servir
de livrable au financeur du projet et d’élément de preuve du travail accompli
aux autorités administratives des membres du projet. Le scénario, bien que sa
circulation soit bornée en interne, sera mobilisé pour l’élaboration des supports
multimédias, et par le pôle « socio ». À cet égard, on constate que la circulation
de ces objets à l’intérieur du réseau local étouffe l’expression de toute flexibilité

33 « A naturalized object has lost its anthropological strangeness. It is in that narrow sense
desituated —members have forgotten the local nature of the object’s meaning or the actions that
go into maintaining and recreating its meaning. » (Bowker & Star, 1999 p. 299).
Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1 57

interprétative34 : les objets sont présentés comme stabilisés, ce qui neutralise


toute tentative de débat ou de controverses sur ceux-ci, renforçant de ce fait
leur impossible naturalisation.
Les supports multimédias, que nous avons définis comme self explanation
artefact, ont été alimentés par les trois scénarios sélectionnés ainsi que par le
concept. Cependant, bien qu’un prestataire extérieur ait été chargé de leur
réalisation effective, la supervision de ce travail de sous-traitance a été l’apanage
du pôle « socio ». Les supports conservent leur qualité initiale à l’intérieur du
projet et en ce sens peuvent être rapprochés du destin de la maquette et des
scénarios. Néanmoins, l’utilisation de ceux-ci comme supports de présentation
des scénarios aux utilisateurs potentiels durant les tests d’acceptabilité, ainsi
que leur mobilisation durant des opérations de promotion ou d’évaluation
auprès des financeurs du projet, met à jour leur identité trouble. Ils jouent
alors proprement le rôle de inclusion artefact : « Inclusion artifacts can be used
to create alliances with sympathetic communities of practice to exert pressure
on still other communities of practice. » (Lee 2007: 322). Ainsi, tandis que les

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supports multimédias demeurent à l’état monstrueux35 (Bowker & Star, 1999)
pour les membres du pôle « techno36 », un pont vers d’autres communautés
de pratiques (utilisateurs, financeurs) a été jeté, permettant de naturaliser cet
objet soit comme actant d’un dispositif sociotechnique d’investigation, le test
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d’acceptabilité, soit comme élément de preuve du travail accompli à partir des


scénarios.
Le cas du concept se détache singulièrement des autres en ce que celui-ci,
véritable objet-frontière dès le départ, a conservé son identité tout au long
du projet. En effet, il nourrit la création de chacun des autres objets, quel que
soit l’état d’avancement du projet. Avec le concept, chaque partenaire a trouvé
matière à nourrir ses attributions. Son élaboration constitue l’unique moment du
projet durant laquelle l’appartenance collective (collective membership) a pris le
pas sur l’appartenance individuelle (individual membership). En ce sens, le concept,
en tant qu’objet, a été naturalisé par chaque communauté de pratiques et il a
également fondé l’entité projet en Borderland ponctuel : « A borderland occurs
when two communities of practice coexist in one person (Anzaldúa 1987) ».
En réalité, on constate que le projet revêt deux identités ce qui empêche de
le considérer comme une Boundary infrastructure à part entière. Le projet, pris
dans sa durée échoue à remplir l’ensemble des conditions requises pour être

34 «The degree of stabilization was introduced as a measure of the acceptance of an artifact by a


relevant social group. The more homogeneous the meanings attributed to the artifact, the higher
is the degree of stabilization. The concepts closure and stabilization are closely linked. Originally,
closure was introduced in the sociology of scientific knowledge (SSK) to denote the ending of a
scientific controversy with the emergence of consensus in the scientific community. » (Pinch, 1993
p. 121)
35 « A monster occurs when an object refuses to be naturalized (Haraway 1992) » (Bowker & Star,
1999 p. 307)
36 Pour preuve aussi, le désappointement des technologues à se saisir du matériau d’analyse des
tests d’acceptabilité (« on voit que les SHS peuvent faire des tests de trois ans sur un enregistrement de
deux heures. C’est étonnant »).
58 Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1

qualifié comme tel : « Any working infrastructure serves multiple communities


of practice simultaneously be these within a single organization or distributed
across multiple organizations.[…] Boundary infrastructures by and large do
the work that is required to keep things moving along. Because they deal in
regimes and networks of boundary objects (and not of unitary, well-defined
objects),boundary infrastructures have sufficient play to allow for local variation
together with sufficient consistent structure to allow for the full array of
bureaucratic tools (forms, statistics, and so forth) to be applied. […]What we gain
with the concept of boundary infrastructure over the more traditional unitary
vision of infrastructures is the explicit recognition of the differing constitution
of information objects within the diverse communities of practice that share a
given infrastructure. » (Bowker & Star, 1999, pp. 313- 314). Ici, le regroupement
de l’ensemble des objets sous la bannière d’objets-frontières peut contribuer à
maintenir une forme de cohésion et d’adhésion au projet, mais ne permet pas de
révéler les propriétés inhérentes de chacun des objets. L’analyse de la fin de projet
démontre comment cette part d’identité du projet a été progressivement effacée

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jusqu’à la requalification totale du projet : d’infrastructure permettant le partage
d’une visée commune, le projet est devenu un monstre (Bowker. & Star,1999) à
part entière. « Il [le sociologue] désigne, sans le dire nécessairement, des espaces
vitaux de la situation, des instances sur lesquelles peuvent être envisagées des
actions. En d’autres termes, l’éclairage que fournit l’analyste offre un champ de
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possibles, qui, s’il ne se confond pas avec une liste de conseils explicites d’action,
n’en demeure pas moins un balisage effectif » (Herreros G., pour une sociologie
d’intervention, ed. Erès, 2009. p118).

Figure 4. Dynamique des rôles


Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1 59

Des objets auto-réalisés et la perte d’une visée commune

Au cours de l’année qui a suivi la réalisation de ces objets, deux éléments


conjoints, décidés au cours de séances plénières, ont marqué le projet. Le pre-
mier fait état de la réduction drastique du nombre d’ingénieurs et de techniciens
sur les tâches qui leurs étaient imparties. Le deuxième concerne l’abandon de
l’idée d’améliorer la maquette V0 (c’est-à-dire ne pas réaliser de maquettes
V1, ni V2), au profit d’une redéfinition du projet qui continuerait à exploiter
les connaissances fournies par le concept, seul objet-frontière en définitive,
en réalisant d’autres tests attribués aux sciences humaines et sociales (tests
de concepts, tests d’ergonomie, etc.). Ces deux éléments sont révélateurs du
déplacement effectif qui s’est opéré au cours du projet et qui a conduit à ce
que, peu à peu, le pôle « techno » s’efface (jusqu’à physiquement) du projet,
alors que les praticiens en SHS et les sociologues universitaires ont pris « le
pouvoir », en nombres, et sur le temps du projet. Ainsi, après s’être tus ou
résolus à un silence approbateur, les technologues ont fini par reconnaître

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leur état d’étrangers légitimes37 en arrêtant explicitement de jouer le jeu et en
laissant au pôle « socio » le soin de finaliser l’issue du projet. Ces derniers
ont alors requalifié les échéances initialement prévues et se sont tournés vers
plus d’expérimentations méthodologiques servant essentiellement les intérêts
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de leurs communautés de pratiques (recherche méthodologique, publications,


etc.). Ainsi, par ce renversement de perspective, les ambitions technologiques,
de finalité, sont devenues un moyen de tester des hypothèses sociologiques ou
méthodologiques. Quant aux objets élaborés en cours de première année (sup-
ports multimedia, films, etc.), dont on a vu la diversité des trajectoires, ils ont
continué à servir de supports pour les séances de tests. Ainsi, ces objets, en soi,
ont acquis une certaine valeur de vérité dans le projet, une performativité qui
a justifié que les tests se poursuivent. En quelque sorte, comme dans le cas des
prophéties auto-réalisatrices (Merton, 1997), les objets et les tests qui ont suivi
ont été auto-réalisés, ce que nous pourrions traduire ainsi (en travestissant le
théorème de Thomas) : « Si [les objets] sont considérés comme des situations
réelles, alors [ils] le deviennent dans leurs conséquences». Néanmoins, ces ob-
jets, vus du pôle « socio », n’ont de fait été reconnus qu’en tant que matériali-
sation en acte des connaissances sociologiques produites. Par conséquence, les
tests qui ont suivi, se sont logiquement peu à peu éloignés de la visée première
du projet : à savoir produire une maquette, autrement dit fournir une réponse
technologique à une question et une problématisation technologiques. Comme
le souligne un technicien : « la technologie est passée au « second plan », elle est
presque un alibi ». Cette cannibalisation de l’objet de la recherche et du projet
(terme souligné dans l’enquête qualitative de IAM) peut expliquer le manque de
motivations des ingénieurs et la difficulté de les enrôler dans les tâches qui ont
suivi cette première année. Elle marque leur résistance à poursuivre des actions

37 « From the point of view of learning-as-membership and participation, then, the illegitimate
stranger is a source of learning » (Bowker & Star, 1999 p. 295)
60 Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1

qu’ils ne comprenaient pas ou auxquelles ils n’adhéraient plus du tout : « ce


qu’on voit qui s’est passé là, c’est que les SHS étaient devenues à la fois producteurs et
récepteurs d’elles-mêmes, je pense que ça, c’était pas l’intention au départ, mais après
ça peut s’expliquer. Il y a eu un décrochage des groupes… Parce qu’après deux ans
ça a continué. Les SHS ont continué à produire des choses pour se regarder produire
et voir ce que ça produisait, mais les technos ils ont décroché totalement quoi ». Pour
aller au bout de cette privatisation du champ de IAM aux seuls sociologues,
les compétences SHS ont été redéployées. Ainsi, les sociologues universitaires
décidèrent-ils d’accentuer la dimension réflexive, pendant que les praticiens en
SHS, profitant des opportunités offertes pour mener des tests, augmentaient la
part expérimentale de leurs méthodes, en insérant des hypothèses de recher-
che au sein de leur dispositif. « Ils s’inventent des faux problèmes », comme le sou-
ligne un ingénieur. Ce « vertige réflexif » s’est traduit par une multiplication des
regards38 qui a accentué définitivement l’éloignement du projet de sa finalité, en
servant les intérêts de la communauté de pratiques qui a investi le projet : « on
a un projet super riche, on a pu expérimenter et même produire une segmentation de

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marchés potentiels pour le type de technologie qui pourrait être développée à partir de
ce qui a été exploré à IAM, mais pour l’instant, pour les technologues ou les industriels,
c’est zéro la transmission de ce travail »).
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CONCLUSION

Les projets de conception d’innovations technologiques, en intégrant des scien-


ces humaines et sociales doivent tendre vers un travail interdisciplinaire fécond
pour atteindre les finalités recherchées. Outre la complexité du langage commun
qu’il s’agit de créer, le recours à des objets, tout au long du processus, mène
les sociologues vers des pratiques en voie d’émergence qui passent aussi par la
matérialisation de leurs productions de connaissances sous des formes variées.
Sur ces modes non standardisés, les objets ainsi réalisés, en tant que boundary
negociating artifact, restent difficiles à fabriquer et ils sont multiples. Ils tracent
des intentions, inscrivent des scripts, marquent des territoires qui requalifient
le projet jusqu’à aboutir parfois, on l’a vu ici, à une perte de la visée commune.
Ce projet illustre bien la difficulté du travail de co-conception et montre le
chemin à parcourir pour rendre plus robustes des outils méthodologiques dont
l’opérationnalité est encore à l’état de recherche, d’autant que le travail réalisé
ne s’inscrit pas dans une routine, si ce n’est celle, très locale, du temps du pro-
jet (Bodker, 1998).. Nous pouvons aussi nous demander en quoi l’architecture
de ce type de projet, ou encore le type de management qu’il suppose (plutôt

38 « … un regard qui questionne les usages de la technologie, un deuxième regard qui observe
les modalités du travail commun des SHS avec les technologues, un troisième regard sur les enjeux
organisationnels du processus IAM en général, […] un quatrième regard dans le rapport prenant
comme cas d’étude le projet IAM » (résultats de l’étude qualitative IAM, UMAN LAB, Mai 2009). .
Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1 61

distribué par sous-projet) ne contiennent pas en eux, dès le montage du projet,


une partie des résultats analysés ici. Il est en tout cas certain que l’analyse de ce
cas d’étude peut s’appliquer à d’autres projets auxquels nous avons participé,
où des équipes de sciences humaines et sociales sont convoquées pour réaliser
un accompagnement de la démarche technologique (Jacobs, 2004; Stewart &
Claeys, 2009). En cela, l’analyse des objets qui ponctuent la démarche est révé-
latrice des enjeux identitaires et des types de négociation qui s’inscrivent dans
ce type de processus. Pour des raisons pratiques et axiologiques, l’analyse aura
porté essentiellement sur la question de la contribution des sciences humaines
et sociales à ce type de projet. Il reste dans l’angle mort la question de l’actua-
lisation du métier de technologues dans ces contextes projets particuliers qu’il
serait intéressant d’investiguer plus en profondeur.

BIBLIOGRAPHIE

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Remerciements

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Remerciements à Pascale Trompette (PACTE), Marie Claire Granados (PACTE), Eric
Blanco (INPG), Nicolas Géraud (CEA-LETI – MINATEC®), Timothée Jobert (CEA-
LETI – MINATEC®) et Magali Cros (Essilor International), ainsi qu’à l’équipe qui a
réalisé l’étude qualitative portant sur le cas IAM : Jérôme Huguet et Horacio Ortiz
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(ACT), avec Mathieu Brugidou (EDF) et Christian Blatter (SNCF).

Céline VERCHERE est Ingénieur-Chercheur au sein du Laboratoire


ITUS (CEA-LETI – MINATEC®). Elle est responsable de l’activité Usages.
Ses recherches portent sur les méthodologies de sciences humaines
et sociales applicables au domaine de l’innovation, autant que sur les
conditions d’appropriation des technologies innovantes.

ADRESSE : CEA-LETI – MINATEC®


F 38054 Grenoble Cedex 9 France.
COURRIEL : celine.verchere@cea.fr

Emmanuel ANJEMBE est doctorant en science politique à l’université


de Grenoble. Ses recherches ont porté sur les représentations sociales des
technologies innovantes et les méthodologies de conception innovante,
notamment dans le domaine des nanosciences et nanotechnologies. Il a
bénéficié d’une allocation de recherche de la région Rhône Alpes et est
actuellement ingénieur de recherche à l’ESC Chambéry.

ADRESSE : PACTE Politique – Organisations


UMR CNRS / Université de Grenoble
BP 47
38040 Grenoble cedex 9 (France).
COURRIEL : eanjembe@umanlab.eu
64 Revue d’anthropologie des connaissances – 2010/1

ABSTRACT: THE DIFFICULTY TO PRODUCE BOUNDARY-OBJECT.


THE CASE OF AN EXPLORATORY DESIGN PROYECT.
Faced with the « requirement to innovate » design projects for
technological innovations have increasingly relied on the social
sciences in recent times. These approaches often necessitate the
material actualisation of knowledge production in different forms
(films, screenplays, etc). This article focuses on the study of such
a project, wherein the boundary-object concept, introduced by
the social researchers, is operationalised in order to facilitate
the depiction of objects created in a interdisciplinary context. By
returning to the objects production, we will demonstrate how the
project’s identity is redefined following the introduction of this
notion, as well as the difficulties faced in the process of making
such objects : in reality, the objects assume diverse forms and
follow complex trajectories. Furthermore, this analysis clarifies
the project’s dynamics and the project’s outcome shifts in percep-

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tion, by highlighting the tensions related to the heterogeneous
languages and to the standards’ weakness.

KEYWORDS: Co-design, Innovation, Use, Identity, Boundary-


Object
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RESUMEN : DE LA DIFICULTAD DE FABRICAR OBJECTOS-FRONTERAS.


EL CASO DE UN PROYECTO DE DISENO EXPLORADORE.
Frente a la “obligación de innovar”, los proyectos dedicados a la
concepción de innovaciones tecnológicas apelan, cada vez más,
al campo de las ciencias humanas y sociales. La repercusión en la
praxis de este tipo de conducta impone, a menudo, la materiali-
zación de la producción de conocimientos en forma de objetos
diversos (películas, guiones, maquetas...). El presente artículo se
apoya en el estudio de uno de estos proyectos donde el concepto
de objeto-frontera fue introducido por un equipo de sociólogos
para facilitar la caracterización de objetos en curso de realización,
en un contexto de trabajo interdisciplinario. Volviendo a la fabri-
cación de objetos, mostraremos como la identidad del proyecto
se redefine tras la introducción de esta noción de objeto-frontera,
y cuán difícil es producir tales objetos en el curso de la acción :
en realidad, los objetos toman formas diversas y se inscriben en
trayectorias complejas. Este análisis permitirá también explicar la
dinámica del proyecto y sus cambios de perspectiva, poniendo de
manifiesto las tensiones relacionadas con los lenguajes heterogé-
neos y con la debilidad de los estándares.

PALABRAS CLAVES : co-concepcion, innovacion, uso, identidad,


objeto-frontera