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L'édition originale a été publiée par


Methuen et C° à Londres sous le titre « THE
TWINS AT ST. CLARE'S » (A School Story for
girls).
L'éditeur anglais nous a gracieusement
autorisé à reproduire l'illustration originale.

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AVIS IMPORTANT

Cet ouvrage d’Enid Blyton : ‘Patricia et Isabelle Changent


d’école’ a été publié plus tardivement sous le titre de : ‘Deux jumelles
en pension’ chez idéal Bibliothèque et fera partie d’une série de six
volumes qui sera intitulée : Deux Jumelles.

Nous retrouverons donc les six volumes qui comporteront cette


série et dont nous donnons les titres suivants

Série « Deux Jumelles »

Deux Jumelles en pension


Deux Jumelles et trois camarades
Deux Jumelles et une écuyère
Hourra pour les Jumelles!
Claudine et les Deux Jumelles
Deux Jumelles et deux somnambules

Nous reproduisons ici donc : ‘Patricia et Isabelle Changent


d’école’ et ensuite : ‘Deux Jumelles en pension’ , qui sont le même
ouvrage traduit de l’anglais mais ayant un titre différent.

Pourquoi deux reproductions pour le même ouvrage ? Pour


quelle raison ? Tout simplement parce que les deux traductions sont
totalement différentes, et tellement qu’elles n’ont rien à voir l’une de
l’autre, ce qui parait incompréhensible pour un ouvrage traduit. Nous
laissons donc libre choix à nos aimables lectrices et lecteurs pour
établir leur choix de préférence. , sans prendre part, gardant une
neutralité.

3
Nous informons nos aimables lectrices et lecteurs que le ‘projet
Enid Blyton’ a pour objectif de sauvegarder le patrimoine Enid
Blyton qui a ravi et ravi toujours des millions d’enfants à travers le
monde. L’objectif actuel est de scanner tous les ouvrages traduits en
langue française (environ 170-180 ont été traduits en Français et ou
d’autres prendront le même chemin.) et de les mettre en numérique à
la disposition gratuite de tous les enfants comme l’aurait souhaité
notre Grande Amie à Tous : Enid Blyton, qui a consacré sa vie à
écrire pour les enfants et adolescents emplissant notre patrimoine de
plus de 700 ouvrages en langue originale.

Les auteurs du projet.

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PATRICIA ET ISABELE CHANGENT
D'ECOLE

5
ENID BLYTON

Patricia et Isabelle
changent d'école

TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR


E. HUARD

AVEC HUIT ILLUSTRATIONS DE


W. LINDSAY-GABLE

LIBRAIRIE SAINT-CHARLES
BRUGES (Belgique)

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TABLE

1. Les jumelles prennent une décision. 8


2. Les jumelles arrivent à Saint Claire. 17
3. Un mauvais début 29
4. Un peu d’ennui pour les jumelles 38
5. Une bataille avec Mademoiselle 51
6. Pauvre Miss Kennedy 64
7. Janet fait des farces. 74
8. La grande fête de minuit 85
9. Un match de lacrosse et une devinette 99
10. Une élève bien embarrassée 110
11. Encore Miss Kennedy 119
12. Une vitre brisée et une punition 130
13. Les quatre fugitives 140
14. Une grande désillusion 148
15. Une querelle épouvantable 157
16. Sheila fait sa part 172
17. Kathleen a un secret 184
18. Le secret dévoilé 193
19. Un saisissement pour Isabelle 203
20. La fête 212
21. Le dernier jour 220

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CHAPITRE I.

LES JUMELLES PRENNENT


UNE DECISION

Par une belle journée d'été, pleine de soleil, quatre


petites filles étaient assises en rond sur le gazon d'un court
de tennis. Elles dégustaient une boisson fraîche, après un
match des plus disputés. Leurs raquettes gisaient pêle-mêle
à côté d'elles et les six balles étaient dispersées ça et là, sur
le terrain.
Deux des fillettes étaient sœurs jumelles. Isabelle et
Patricia O’ Sullivan étaient d'une ressemblance telle que
bien rares étaient les personnes qui pouvaient dire, avec
certitude, « celle-ci est Pat et voilà Isabelle ».
Elles avaient toutes deux de belles chevelures brun
foncé, des yeux bleus profonds et rieurs, et leur petit accent
irlandais était fort plaisant à entendre.
Les jumelles étaient à la veille de rentrer chez elles.
Elles avaient passé quinze jours de vacances chez leurs
amies Mary et France Waters.

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Les quatre fillettes étaient engagées dans une
conversation des plus animées et des plus sérieuses. Pat
était très emballée sur un sujet qu'elles avaient, du reste,
toutes quatre fort à cœur. Elle empoigna sa raquette et en
battit l'herbe de son petit air combatif.
— C'est atroce de penser que maman ne nous permet
pas d'aller à la même école que vous, alors que nous avons
quitté Redroof ensemble. Nous sommes amies depuis que
nous sommes petites et voilà qu'on va nous séparer. Nous
ne nous verrons plus pendant une éternité !
— C'est dommage, tout de même, qu'on n'accepte pas,
à Redroof, d'élèves ayant dépassé notre âge, ajouta
Isabelle. Nous aurions pu y rester toutes les quatre. Ça, au
moins, c'eût été amusant. J'adorais être monitrice avec Pat
et c'était fort gai pour nous d'être capitaines, elle, pour le
hockey et moi, pour le tennis. Maintenant, dans ce
pensionnat où on veut nous mettre, nous devrons
commencer par être les cadettes, et à tout-refaire dès le
début. C'est autre chose que d'être des grandes et cela nous
ennuie fort.
— Comme je souhaite que vous puissiez venir à
Ringmere avec nous, répliqua France. Maman nous en fait
un bel éloge. C'est si beau et sélect. Vous savez ce que je
veux dire : fréquenté seulement par des jeunes filles de
toutes bonnes familles, dont les parents sont très bien
élevés et où les relations sont si choisies. Nous avons une
chambre à coucher individuelle et nous nous

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habillons le soir pour le dîner, et naturellement la
nourriture y est très soignée.
— Et nous, nous allons à St. Clare, un pensionnat
quelconque, où je crains fort qu'on accepte n'importe qui,
où les dortoirs sont communs pour six ou huit élèves et
sont moins bien meublés que les chambres de bonnes à la
maison, gémit Pat, dégoûtée.
— Je me demande encore maintenant pour quelles
raisons maman s'est décidée à nous y envoyer, au lieu de
nous mettre à Ringmere, soupira Isabelle. Et l'a-t-elle tout à
fait décidé ? En tout cas, nous retournons à la maison
demain et nous allons tout mettre en œuvre pour la faire
changer d'avis. Je ne perds pas espoir d'aller avec vous à
Ringmere, Mary et France. Nous vous téléphonerons et
vous dirons si nous avons gagné notre cause.
— Nous ferons des bonds de joie si vous avez de
bonnes nouvelles, dit Mary. Après tout, quand on
quitte tout ce que nous quittons d'épatant à Redroof, c'est
terrible d'entrer dans un pensionnat où on n'a pas la
moindre envie d'aller.
- Eh bien donc, faites tout votre possible pour que vos
parents changent d'avis, insista France, et maintenant,
jouons encore vite une partie, avant l'heure du thé.
Toutes quatre se levèrent et, après le partage des deux
équipes, se mirent à jouer avec une belles ardeur.
Isabelle était très bonne joueuse et avait gagné le
championnat à Redroof. Elle était à vrai dire,

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assez fière de son jeu. Pat était à peu près de même
force qu'elle, mais préférait le hockey.
— A St. Clare, on ne joue même pas au hockey,
reprit cette dernière lugubrement. On joue un jeu stupide,
le lacrosse, avec des idiots de petits filets tendus entre deux
bâtons, la balle doit être prise dans le filet et, enfin, il faut
essayer d'attraper cette balle au lieu de la lancer et de la
faire rouler devant soi. Ça, c'est encore une chose
importante qu'il me faudra dire à maman, que je n'ai nulle
envie de jouer au lacrosse après avoir été capitaine d'une
équipe de hockey.
Les petites sœurs ruminaient ainsi toutes les
excellentes raisons qu'elles avaient pour ne pas aller à St.
Clare.
Le lendemain, dans le train qui les ramenait chez elles,
elles n'eurent pas d'autres soucis.
— Je dirai ceci, et tu diras cela, avait dit Pat. Après
tout NOUS nous devons savoir mieux que quiconque, le
genre d'école qui nous convient et St. Clare paraît trop
impossible pour en parler.
Ainsi donc, le soir même de leur retour, les fillettes
entreprirent courageusement le sujet de leur prochain
pensionnat.
Pat entama la conversation et, comme tel était son
petit caractère, elle attaqua ses parents de front.
— Maman et papa, commença-t-elle, Isabelle et moi
avons beaucoup réfléchi à l'école où nous irions
prochainement et, s'il vous plaît, nous ne

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tenons pas du tout à St. Clare. Tout le monde dit que
c'est une école impossible.
Leur mère se mit à rire et leur père déposa son journal,
tout surpris.
- Ne fais pas l'enfant, Pat, répondit Mrs. O'Sullivan.
St. Clare est un pensionnat splendide.
- Avez-vous tout-à-fait décidé de nous y envoyer ?
demanda Isabelle.
- Pas tout-à-fait, répliqua leur mère, mais votre père
et moi estimons que c'est exactement l'école qu'il vous faut
à présent. Redroof vous a un peu gâtées. Vous savez
comme moi que c'est un pensionnat très onéreux et il est
temps, pensons-nous, que vous appreniez à vivre plus
simplement, plus pratiquement. Les temps ont changés
pour tout le monde. St. "Clare est d'ailleurs une fort bonne
école et très raisonnable. J'en connais la directrice et je
l'aime beaucoup.
Pat grogna.
— Une école raisonnable, une école raisonnable...
Comme je déteste les choses raisonnables. Elles sont
toujours laides, stupides et complètement horribles. Oh !
maman, s'il te plaît, envoie nous à Ringmere avec Mary et
France.
— Certainement pas, s'écria Mrs. O'Sullivan, élevant
la voix. Ringmere est le pensionnat le plus snob que je
connaisse et je ne veux, pour rien au monde, que mes
petites filles deviennent des oies prétentieuses et
dédaignent tout et tout le monde.

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— Oh ! maman, nous ne deviendrons jamais comme
cela, répliqua Isabelle qui, depuis quelques instants déjà,
essayait, par signes, de faire comprendre à Pat qu'elle ferait
mieux, pour le moment, d'abandonner son plaidoyer, lequel
risquait de s'envenimer sans atteindre au but.
Pat se fâchait aisément, et cela ne convenait
absolument pas de se fâcher en présence de papa.
— Maman chérie, sois un ange, laisse-nous essayer à
Ringmere pendant un trimestre ou deux, puis, si tu estimes
que nous devenons des snobs, tu pourras nous mettre
ailleurs. Mais laisse-nous donc essayer. On y joue au
hockey et nous aimons tant cela ! Nous haïssons tout
simplement l'idée que nous allons devoir abandonner le
hockey pour apprendre un autre jeu que nous n'aimons pas.
Mr. O'Sullivan tapa de sa pipe contre la table.
— Ma chère Isabelle, ce sera excellent pour vous
deux de reprendre tout au début et de faire un nouvel essai.
Depuis deux ans déjà, je trouve que vous devenez bien
vaniteuses et que vous vous faites une trop haute idée de
vos petites personnes. Et si St. Clare peut aider à vous faire
découvrir que vous n'êtes pas les merveilles que vous vous
plaisez à imaginer, cela sera très bien ainsi.
Les jumelles rougirent. Elles étaient fâchées, froissées
et prêtes aux larmes. Mrs. O'Sullivan eut pitié d'elles.
— Papa vient d'être un peu trop catégorique, mais il a
parfaitement raison, mes chéries. Vous

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vous êtes bien amusées à Redroof. Vous avez eu là
tout ce que vous aimiez, vous étiez monitrices et capitaines
et meniez une vie de grandes dames. Le moment est venu
pour que vous nous montriez de quelle étoffe vous êtes
faites. Nous vous demandons de recommencer
courageusement comme cadettes, dans une autre école, où
les élèves des classes supérieures atteignent dix-huit ans.
Vous pourrez faire vos preuves.
Pat bouda ouvertement. Le petit menton d'Isabelle
frémit quand elle répondit :
— Nous ne serons pas heureuses du tout et nous
n'essayerons pas de l'être.
— Très bien, soyez malheureuses, répliqua leur père
calmement. Si c'est à Redroof qu'on vous a enseigné cette
sorte de sotte attitude, je regrette d'autant plus que maman
et moi vous y ayons laissées si longtemps. Voilà deux ans
déjà que je songe à vous changer d'école, mais vous avez
tellement prié pour rester que je me suis incliné.
Maintenant, ne parlons plus de tout cela. J'écrirai ce soir
même à St. Clare et je vous ferai inscrire pour la prochaine
rentrée. Si vous tenez à ce que je sois fier de vous, vous
allez bien vite reprendre votre bonne humeur et vous
résoudre gentiment à être sages et à bien travailler pour
être heureuses dans votre nouvelle école.
Puis, il alluma sa pipe et reprit son journal. Leur mère,
elle aussi, se remit à coudre, il n'y avait donc plus rien à
dire. Le sujet était épuisé et les petites sœurs, le cœur
gonflé d'amertume, quittèrent ensemble la chambre des
débats pour

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se réfugier au jardin, dans leur coin favori, derrière
le grand massif d'ifs. Elles se jetèrent sur le gazon.
Les derniers rayons du soleil dansaient autour
d'elles, et leurs beaux yeux pleins de larmes cillèrent
dans sa clarté.
— Je n'aurais jamais pu imaginer que papa et
maman seraient aussi impitoyables, gémit Isabelle,
jamais !
— Après tout, c'est bien notre droit de donner
notre avis, fit Pat, furieuse. Elle empoigna un bâton et
l'enfonça énergiquement dans la terre molle. Je souhaite
que nous puissions prendre la fuite !
-— Ne sois pas ridicule, répondit Isabelle. Tu sais
bien que nous ne pouvons pas faire cela. C'est lâche de
s'enfuir. Nous devrons nous résigner à aller à St Clare.
Mais, comme c'est détestable !
— Nous le détesterons toutes les deux, opina Pat
et, qui plus est, je vais tout dédaigner là-bas. A aucun
prix je ne prétendrai me laisser mener comme un bébé
venant de n'importe quelle école primaire. Je leur ferai
bien vite sentir que nous étions monitrices et capitaines
et n'entendons pas être traitées en cadettes. C'est
horrible de la part de papa de dire que nous sommes
vaniteuses. Nous ne le sommes pas le moins du monde !
Nous n'en pouvons rien si nous sommes de bonnes
élèves et que nous le savons; que nous sommes jolies et
tout à fait amusantes.

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- Ça semble un peu vaniteux, tout de même, ce que
tu viens de dire là, répliqua Isabelle. Moi, je crois que
nous ferions mieux de nous tenir tranquilles quand nous
serons à St. Clare !
- Je dirai tout ce qui me passe par la tête et je
compte que tu me donneras toujours raison, dit Pat. Les
gens, là-bas, doivent apprendre qui nous sommes et ce
que nous sommes à même de faire. Toutes les
institutrices devront nous prendre en considération,
aussi. Je te jure que les jumelles O'Sullivan feront valoir
leurs droits. Et ne l'oublie pas, Isabelle !
Isabelle secoua alors sa jolie petite tête aux boucles
brunes et soyeuses.
— Je ne l'oublierai pas, va, Pat. Je te soutiendrai
dans toutes les discussions et je te donne ma parole que
St. Clare entendra parler de nous !

16
CHAPITRE II.

LES JUMELLES ARRIVENT


A ST. CLARE

Les vacances touchèrent bientôt à leur fin et le jour


redouté du départ pour St. Clare arriva. Mrs. O'Sullivan
avait reçu une liste du trousseau que les élèves devaient
emporter. Les petites sœurs examinaient cette liste sans
bienveillance, avec l'esprit le plus critique.
— Cette liste ne ressemble en rien à celle que nous
avions à Redroof, elle est de loin moins importante. Et,
comme on nous permet peu de robes ! Mary et France
disent qu'elles peuvent en emporter à Ringmere autant
qu'elles désirent et elles ont toutes deux de longues
robes du soir, comme celles de leur maman. Elles vont
nous mépriser quand elles nous reverront !
— Et regarde, des affreux filets de lacrosse au lieu
de nos chers sticks de hockey ! geignit Isabelle. On
pourrait au moins jouer au lacrosse et au hockey. Je ne
me suis même pas retournée quand maman à fait l'achat
de nos instruments de lacrosse, et toi ?

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— Et là encore, on nous donne même des
instructions sur ce que nous devons prendre et ne pas
prendre dans notre boîte à bonbons. Oh, là, là, et dire
qu'à Redroof, nous pouvions emporter tout ce que nous
aimions, soupira Pat. A propos, à quelle heure, ce train
de malheur, demain ?
— Dix heures, gare de Paddington, répondit
Isabelle. Là déjà, nous aurons un aperçu des élèves de
St. Clare. Ce sera, à n'en pas douter, un beau spectacle !
Mrs. O'Sullivan accompagna les deux rebelles à
Londres ; elles gagnèrent en taxi la gare de Paddington
et se mirent à la recherche du train pour St. Clare.
Sur le quai, il y avait des quantités de pensionnaires
s'apostrophant avec animation, criant de joyeux adieux à
leurs parents ou parlant aux maîtresses.
Une institutrice sobrement vêtue, vint au devant des
deux petites sœurs, reconnaissant à leur manteau
d'uniforme gris clair, des élèves de St. Clare. Elle sourit
à Mrs. O'Sullivan, regarda une liste qu'elle tenait à la
main et dit gentiment :
- Ce sont, je crois, de nouvelles pensionnaires et je
suis sûre que ce sont Patricia et Isabelle O'Sullivan :
elles sont tellement identiques! Puis, le tournant vers les
enfants : — Je suis votre nouvelle maîtresse de classe,
leur annonça-t-elle. Très heureuse de vous voir.

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C'était un charmant accueil et Miss Roberts plut
d'emblée aux deux fillettes. Elle était jeune et jolie, grande
et souriante, mais elle avait quelque chose de très ferme
dans le pli de sa bouche qui fit comprendre à Pat et Isabelle
qu'elle ne devait guère tolérer de sottises dans sa classe !
— Votre compartiment est ici, avec les autres élèves
de votre classe ! dit encore Miss Roberts. Faites vos adieux
à votre maman et montez vite, le train part dans deux
minutes.
Sur ce, elle les quitta pour s'occuper d'autres
arrivantes et les jumelles embrassèrent leur mère.
— Au revoir, dit Mrs. O'Sullivan. Faites de votre
mieux pendant ce trimestre. J'espère que vous vous plairez
dans votre nouvelle école. Ecrivez-moi bien vite.
Les petites filles montèrent dans le compartiment qui
leur était assigné et où se trouvaient déjà installées
plusieurs de leurs nouvelles compagnes. Celles-ci
conversaient entre elles, et les deux petites filles, bien
déterminées à être malheureuses, ne se joignirent pas au
groupe joyeux. Elles regardèrent, moroses et dédaigneuses,
la foule des élèves rejoignant en hâte leurs compartiments
respectifs.
Toutes ces fillettes étaient plus grandes et plus âgées
que Pat et Isabelle. Cela les mortifiait profondément de
penser que dans cette nouvelle école qu'elles détestaient
tant, elles allaient être traitées en cadettes alors qu'à
Redroof, tous les égards leur étaient dus, par droit
d'aînesse. Comme pour aviver l'amertume de ces
réflexions,

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de majestueuses aînées passaient auprès d'elles en
devisant à l'aise. Certaines atteignirent le train au moment
où il s'ébranlait.
Le voyage fut pourtant bien amusant. Elles avaient
chacune emporté un pique-nique pour le repas de midi et le
steward leur servit de la bière, de la limonade et du thé.
A deux heures et demi le train fit halte auprès d'une
minuscule plateforme. Une grande affiche annonçait : «
Descendre ici pour le pensionnat St. Clare ».
Plusieurs autobus attendaient l'arrivée des c lèves qui
s'y empilèrent en riant, en bavardant et en faisant mille
cabrioles. Une d'entre elles se retourna vers Pat et Isabelle :
— Voilà notre école, regardez, là haut sur la colline.
Les jumelles virent un grand bâtiment blanc, lait de
belles et larges pierres, et flanqué à chaque extrémité de
jolies tourelles d'angle. L'école avait vue sur la vallée et
surplombait de vastes terrains de jeux et de magnifiques
jardins.
- Pas de moitié aussi beau, que Redroof, murmura Pat
dans l'oreille d'Isabelle. Te souviens-tu comme notre chère
vieille école paraissait accueillante et douce au soleil
couchant ? Son beau toit rouge flamboyait et tout semblait
si chaud et bienveillant, pas froid et blanc, comme cet
horrible St. Clare !
Toutes deux révèrent un bref instant à leur ancienne
école et éprouvèrent une nostalgie bien compréhensible.
Elles ne connaissaient personne

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A St. Clare et les joyeuses bourrades données aux
anciennes compagnes leur manquaient terriblement. Elles
ne parvenaient pas à se mettre à l'unisson et toutes ces
bruyantes démonstrations, maintenant qu'elles en étaient
exclues, leur semblaient bien vulgaires et exagérées. C'était
horrible !
— En tout cas, c'est heureux que nous soyons
ensemble, j'aurais détesté venir ici toute seule, répliqua
encore Isabelle. Personne ne parait vouloir nous adresser
un seul mot.
C'était bien leur faute ! Si au moins, elles s'étaient
rendues compte de l'air de supériorité qu'elles avaient
adopté dès leur entrée dans le compartiment du train, elles
auraient tout de suite compris pourquoi personne n'était
tenté de les approcher ni de faire leur connaissance ! Les
autres fillettes se murmuraient d'ailleurs déjà leurs opinions
entre elles.
Dès l'arrivée au pensionnat, il y eut le même remue-
ménage et le même déballage que dans tous les
pensionnats du monde.
Les longs dortoirs étaient pleins d'élèves qui
rangeaient gaiement leurs robes et leurs objets de toilette.
Elles disposaient aussi des photos et de menues choses sur
leur table de chevet.
Il y avait un grand nombre de dortoirs à St. Clare. Pat
et Isabelle étaient dans le dortoir N° 7, où se trouvaient
rangés huit petits lits blancs semblables. Ils étaient dans
une petite alcôve faite de rideaux qui pouvaient être
ouverts ou fermés au gré des dormeuses. Le lit de Pat était

21
voisin de celui d'Isabelle à la grande joie des deux
petites sœurs.
Quand les petites filles eurent rangé leurs affaires, une
grande entra dans le dortoir en criant:
— Y a-t-il des nouvelles, ici ?
— Nous sommes nouvelles, disent Pat et Isabelle en
s'avançant vers elle.
— Allô, les jumelles, répliqua la grande en souriant,
et les regardant alternativement l'une et l'autre. — Patricia
et Isabelle O'Sullivan, l'infirmière-économe veut vous voir.
Pat et Isabelle suivirent donc la grande fille à travers
escaliers et couloirs jusqu'à la chambre de l'infirmière-
économe.
C'était une chambre confortable garnie de
bibliothèques, d'étagères et d'armoires diverses. Elle-même
était une personne très imposante par sa taille et par sa
corpulence et elle semblait posséder un fort bon caractère;
ses yeux devaient voir pas mal de choses et devaient
sûrement deviner le restant.
Vous ne pourrez jamais tromper notre infirmière-
économe en aucun cas, prévint la grande, donc, restez dans
ses bonnes grâces, si vous pouvez.
— Vous êtes responsables de l'entretien et du
raccommodage de ces objets, leur dit l'infirmière-économe
en leur donnant leurs draps et leurs serviettes de toilette.
— Mon Dieu, s'exclama Pat, vous ne voulez pas dire
que nous devons raccommoder cela nous-même ? Mais à
Redroof, d'où nous venons, des femmes étaient affectées à
ce travail.

22
— Il n'y a personne ici qui le fera pour vous. Donc,
soignez bien vos affaires et souvenez-vous qu'elles coûtent
de l'argent à vos parents.
— Nos parents n'ont pas besoin de s'inquiéter de
choses usées ou déchirées, renchérit Pat. Un jour, à
Redroof, j'ai été prise dans des fils de fer barbelés et tous
mes vêtements ont été réduits en pièces. Ils étaient
tellement en lambeaux que la femme qui essaya des les
remettre en état n'en sortit pas et...
— Eh bien, moi, je vous aurais forcée à repriser
jusqu'au moindre trou.
Le regard de l'infirmière-économe commençait a
devenir inquiétant.
— S'il y a quelque chose que je ne pardonne pas, c'est
la négligence et le manque de soins et, à ce propos,
écoutez-moi bien... qu'est-ce donc, Millicent ?
Une autre élève venait d'entrer avec une pile de draps
et les jumelles furent soulagées de voir l'attention de
l'infirmière-économe portée sur un autre sujet. Elles
s'esquivèrent le plus doucement possible.
— Je n'aime pas cette femme, décréta Pat. Et j'ai une
furieuse envie de déchirer quelque chose pour lui
apprendre à vivre.
— Allons plutôt voir à quoi ressemble notre classe,
répliqua Isabelle en glissant son bras sous celui de Pat.
Tout ici semble tellement plus froid et plus vide qu'à
Redroof.
Les jumelles partirent donc en exploration, après avoir
déposé leurs draps au dortoir.

23
Les classes étaient, évidemment, fort pareilles à
d'autres classes mais la vue, des fenêtres, était splendide et
grandiose. Les jumelles inspectèrent ensuite les chambres
d'étude. Dans leur ancien pensionnat, elles avaient une
chambre de travail pour deux, tandis qu'ici, seules les
grandes jouissaient de ce privilège.
Les plus jeunes étaient réunies dans une grande salle
commune, où elles disposaient d'un appareil de radio, d'un
gramophone et d'une bibliothèque.
Il y avait des étagères aux murs et chaque enfant y
déposait ses menus objets, qu'elle devait tenir en bon ordre.
En plus d'un très bon laboratoire de petites
chambrettes à musique et d'une classe de dessin, il y avait
une immense salle de gymnastique qui servait aux réunions
et aux fêtes diverses.
Les maîtresses avaient, elles aussi, deux chambres
communes et chacune leur chambre à coucher et la
directrice vivait dans une aile séparée. Elle avait sa
chambre dans une des tourelles et un beau salon en bas.
- Ce n'est pas si mal, concéda Pat, quand elles eurent
exploré partout et les terrains de jeux sont beaux. Il y a
même plus de courts de tennis qu'à Redroof, mais,
naturellement, le pensionnat lui-même est plus important.
- Je n'aime pas les grands pensionnats, répondit
Isabelle. J'aime mieux de petits pension-ii.il.s où on vous
connaît, où vous êtes quelqu'un,

24
pas juste une petite nullité empilée parmi un tas
d'autres.
Elles se dirigèrent ensuite vers la chambre commune.
La radio diffusait un air de danse particulièrement bruyant
mais qui ne parvenait néanmoins pas à percer le vacarme
des conversations. Quelques élèves virent arriver Pat et
Isabelle.
— Allô, les jumelles, s'écria une jolie petite fille à Ja
chevelure dorée, laquelle est laquelle ?
— Je suis Patricia O'Sullivan et ma sœur s'appelle
Isabelle.
— Soyez les bienvenues à St. Clare, dit encore la
même petite fille. Je suis Hilary Ventworth et vous êtes
dans le même dortoir que moi. Avez-vous déjà été en
pension ?
— Je crois bien, répondit Pat, nous étions à
Redroof.
— L'école des snobs, intervint une fillette aux
cheveux noirs. Ma cousine y est allée, elle aussi, et vous
auriez dû voir quels chichis elle faisait. Elle se croyait
quelqu'un de tout à fait supérieur. Elle ne pouvait même
pas supporter l'idée de recoudre un bouton à un soulier !
— Tais-toi, répliqua vivement Hilary, voyant que Pat
rougissait. Tu parles toujours à tort et à travers, Janet. Puis
se tournant vers les jumelles:
— Eh bien, Patricia et Isabelle, ceci n'est pas du tout
le même genre d'école que Redroof. Nous travaillons dur,
nous nous entraînons dur et je vous assure qu'on nous
apprend, d'une maîtresse façon, à devenir indépendantes et
à endosser nos responsabilités.

25
- Nous n'avions nulle envie de venir ici, dit encore Pat
fièrement. Nous aurions aimé aller à Ringmere avec nos
amies. Personne n'avait une haute opinion de St. Clare à
Redroof.
- Mon Dieu, mon Dieu, est-ce possible ? s'exclama
Janet, levant à un tel point ses sourcils qu'ils se
confondaient presque avec la masse de ses cheveux noirs.
Eh bien, je crains fort que la question soit tout autre, il ne
s'agit pas, à présent, mes très chères jumelles, de savoir ce
que VOUS pensez de St. Clare, mais bien ce que St. Clare
pense de vous. C'est tout l'opposé ! Et je m'empresse
d'ajouter que, personnellement, je crois qu'il est vraiment
dommage que vous ne soyez pas allées ailleurs, j'ai bien
l'impression que vous n'êtes pas à votre place, ici.
- Janet, calme-toi, implora Hilary. Ce n'est pas chic
de dire de pareilles choses à des nouvelles. Laissons-les au
moins s'installer. Viens, Patricia, viens Isabelle, je vais
vous indiquer le bureau de la directrice. Vous devez aller la
saluer avant le souper.
Pat et Isabelle étaient bouillantes de rage après cette
conversation avec Janet.
Hilary bouscula les jumelles hors de la chambre.
- N'attachez pas trop d'importance aux sorties de
Janet, leur confia-t-elle. Elle dit toujours exactement ce qui
lui passe par la tête, ce qui est charmant quand elle pense
des gentillesses, mais ce n'est évidemment pas si amusant
quand l'inverse se produit. Vous vous habituerez à elle.

26
Elle est très brave.
— Nous espérons au contraire ne pas devoir nous y
habituer, rétorqua Pat. J'aime les bonnes manières. Cela, au
moins, nous a été appris à notre ancienne école, même si
on n'en à aucune
idée ici.
— Oh, ne sois pas entêtée, supplia Hilary. Voici le
bureau de Mademoiselle la Directrice. Frappez à la porte
et... employez donc vos bonnes manières pour faire sa
conquête !
Les jumelles frappèrent timidement à la porte. Une
voix plaisante et profonde répondit: Entrez.
Pat ouvrit alors la porte et les petites jumelles
entrèrent de conserve.
La directrice écrivait à son bureau. Elle leva les yeux
et sourit aux deux petites filles.
— Je n'ai pas besoin de vous demander qui vous êtes.
Vous êtes identiques. Les deux O'Sullivan.
— Oui, acquiescèrent les petites, regardant
leur nouvelle directrice.
Elle avait les cheveux gris, une allure extrêmement
digne et sérieuse, et possédait un charmant visage qui, de
temps en temps se déridait pour sourire de la façon la plus
exquise. Elle serra la main aux jumelles.
— Je suis heureuse de vous souhaiter la bienvenue à
St. Clare, leur dit-elle. J'espère qu'un jour nous serons
fières de vous. Faites votre possible et nous ferons pour
vous tout ce que nous pourrons.
— Nous essayerons, murmura Isabelle.

27
Et, après avoir prononcé ces mots, elle fut fort étonnée
d'elle-même. Elle n'avait pas du tout envie d'essayer ! Elle
lança un regard à Pat qui regardait droit devant elle et ne
broncha pas.
— Je connais fort bien votre mère, dit encore Miss
Théobald. J'ai été ravie d'apprendre qu'elle voulait bien
vous confier à moi. Vous devrez le lui dire quand vous lui
écrirez et lui faire mes bons compliments.
— Oui, Miss, répondit Pat.
La directrice leur sourit gentiment, puis reprit place à
son bureau.
« Quelles curieuses enfants », pensa-t-elle. « On
s'imaginerait volontiers qu'elles détestent être ici. Peut-être
sont-elles tout bonnement timides, ou tristes d'être hors de
chez elles »,
Mais elles n'étaient ni timides ni tristes. Elles étaient
simplement deux petites filles obstinées, bien résolues à
voir les choses au pire, parce qu'on ne leur avait pas permis
d'aller à l'école de leur choix.

28
CHAPITRE III.

UN MAUVAIS DEBUT

Les jumelles découvrirent très vite que St. Clare


différait totalement de leur ancien pensionnat. Jusqu'aux
lits qui étaient loin d'être aussi bons, leur semblait-il. Au
lieu de leur permettre de faire usage de leurs édredons et
couvre-lits personnels, chaque élève devait se contenter du
modèle imposé*
Pat se lamentait.
— Je déteste d'être ainsi pareille à toutes les autres.
Mon Dieu, si au moins, on nous autorisait à avoir ici toutes
nos belles choses, comme nous pourrions les épater !
— Ce que je déteste encore bien davantage, renchérit
lugubrement Isabelle, c'est d'être dans les cadettes. J'ai
horreur qu'on me parle comme si j'avais à peu près six ans.
C'est « tire-toi de mon chemin, moustique » — « dis, toi,
là-bas, va vite me chercher mon livre », etc... etc... C'est
intenable !
Pourtant, à St. Clare, le degré d'études était supérieur à
celui de la plupart des autres écoles et, bien que les
jumelles fussent intelligentes,

29
elles se rendaient compte de leur retard en beaucoup
de domaines. Cela, aussi, les tracassait. Elles avaient en
l'espoir d'impressionner les autres et tout concourait pour
faire d'elles de petites ignorantes.
La connaissance avec les élèves de leur classe avait
été bientôt faite.
Hilary Ventworth en était une, et la bavarde Janet
Robins en était une autre. Puis, il y avait une petite fille
tranquille et calme, avec de pauvres cheveux plats qu'on
nommait Vera Johns et encore une autre, très hautaine,
celle-là, Sheila Naylor, dont les manières étaient fort
arrogantes. Nos petites sœurs ne l'aimaient pas du tout.
— Je me demande pour qui elle se prend, disait Pat.
C'est exact qu'elle a une très jolie maison. J'en ai vu la
photo sur sa table, mais, sapristi, par contre, elle parle
quelquefois comme la femme de chambre, puis, elle se
ressaisit et semble se le rappeler et elle s'en va de la façon
la plus sotte et la plus stupide.
Il y avait ensuite Kathleen Gregory, une fillette qui
paraissait avoir toujours peur de quelqu’un du de quelque
chose.
Elle fut la seule qui sembla vouloir fraterniser avec les
jumelles pendant cette première semaine.
La plupart des autres les laissait bien seules. A part
quelques indispensables politesses et aussi pour leur
indiquer les habitudes du pensionnat, elles avaient toutes la
même opinion : les jumelles O'Sullivan étaient de « petites
pestes ».

30
- Kathleen est drôle, dit tout à coup Isabelle, Elle
paraît tant vouloir faire de nous des amies et nous prêter
ses livres et nous offrir des bonbons. Elle est à St. Clare
depuis un an déjà et ne semble pas avoir fait la moindre
amie. Elle me demande si je veux l'accompagner en
promenade et je passe ma vie à lui répondre: « non, merci,
je vais avec Pat ».
— Je suis désolée pour elle, d'une façon, répondit Pat.
Elle me fait un peu songer à un chien perdu qui essaie de
s'accrocher à un nouveau maître.
Isabelle se mit à rire !
— Oui ! c'est bien cela ! Je crois que, de toutes les
élèves, c'est Hilary qui me plaît le mieux. Elle est sincère et
gaie et puis, elle est très sport.
Les jumelles étaient littéralement sidérées devant les
aînées, qui leur faisaient l'effet d'être de grandes personnes.
Celles de la classe supérieure surtout leur paraissaient
encore plus dignes de respect que leurs institutrices.
La monitrice, Winifred James, leur adressa un jour la
parole. C'était une grande jeune fille d'apparence très
cultivée qui avait de beaux yeux bleus et des cheveux
comme de la soie. St. Clare était très fier d'elle ! Elle
réussissait, haut la main, les examens les plus difficiles.
— Vous êtes les nouvelles, n'est-ce pas ? leur dit-elle.
Tâchez de vite vous habituer et faites votre possible. Venez
me voir, si vous éprouvez une difficulté quelconque. Je
suis la monitrice et je vous aiderai volontiers, si je puis.

31
— Oh. merci, murmurèrent les petites, toute?
confuses. Et Winifred continua sa route avec ses amies,
tandis que les jumelles la regardaient avec admiration.
— Elle est plutôt gentille, émit Isabelle. A la vérité, je
trouve que la plupart des grandes sont fort chics, bien
qu'horriblement sérieuses.
Elles aimaient aussi leur maîtresse de classe, Miss
Roberts, malgré sa sévérité. Parfois, il arrivait à .Pat de
tenter avec elle une discussion et de conclure :
— En tout cas, c'est ce qu'on nous a appris à notre
ancienne école, et alors, Miss Roberts répondait :
— Vraiment ? Eh bien, faites donc comme avant, sans
tenir compte de mes remarques, mais vous n'arriverez pas a
de bons résultats en agissant ainsi et tâchez toute deux de
vous souvenir que ce qui convient dans une école ne
convient pas dans l'autre. Enfin, si vous voulez vous
obstiner, libre à vous, mais vous en paierez les
conséquences. C'est votre affaire.
Dans ces occasions, Pat avançait dangereusement sa lèvre
inférieure, Isabelle rougissait et le reste de la classe riait
sous cape. Ça les amusait toujours beaucoup quand on
apprenait à vivre aux « deux petites pestes ».
La maîtresse de dessin était une douce créature. Elle
avait été ravie de constater que Pat et Isabelle dessinaient
et peignaient fort bien. Les deux sœurs aimaient d'ailleurs
l'heure de dessin. Cette-leçon-là, au moins, ressemblait
assez aux

32
leçons dans leur ancienne école. Il y avait plus de
laisser aller que pendant les autres leçons et les élèves
étaient autorisées à bavarder et à rire en travaillant. C'était,
effectivement, quelquefois bien bruyant !
Mademoiselle l1) elle, n'était guère si facile ! Elle était
même très sévère, déjà un peu vieille, consciencieuse et
tatillonne. Elle portait une paire de pince-nez
invraisemblables qui, dès qu'elle se fâchait, devenait
extrêmement mobile et se trimbalait d'un bout à l'autre de
son grand nez. Et elle se fâchait bien souvent ! De plus,
elle avait des pieds énormes et une voix très dure, que les
petites jumelles n'aimaient pas entendre. Par contre,
Mademoiselle goûtait fort la plaisanterie et quand quelque
chose l'amusait, elle éclatait d'un rire sonore et tonitruant,
lequel mettait toute la classe en liesse.
Pat et Isabelle eurent plusieurs conflits avec
Mademoiselle, parce que, en dépit de leur connaissance du
français — qu'elles parlaient et comprenaient fort bien —,
elles ne s'étaient jamais beaucoup préoccupées de syntaxe
et de grammaire. Et Mademoiselle en faisait grand cas.
— Oh ! vous, Patricia et Isabelle, s'écriait-elle
souvent, il ne suffit pas de parler ma langue, je vous
affirme que vous l'écrivez abominablement mal. Voyez cet
essai, c'est abominable, abominable !

(1) En français dans le texte original.

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« Abominable » était l'adjectif de prédilection de
Mademoiselle, Elle l'employait à toutes les sauces; pour le
temps qu'il faisait, pour un crayon qui se brisait, pour les
élèves qui bavardaient, et pour son propre pince-nez,
quand il lui glissait du nez. Pat et Isabelle l'avait
surnommée entre elles «Mademoiselle Abominable» et
elles étaient secrètement effrayées de cette grande, bonne
et bruyante Française.
L'histoire d'Angleterre était enseignée par Miss
Kennedy et sa classe était un vrai champ de bataille. La
pauvre institutrice était sans autorité aucune et elle ne
pouvait donner cours cinq minutes sans qu'un désordre
indescriptible ne régnât aussitôt.
Elle était fort nerveuse et avait un souci constant de
bien faire, elle était toujours extrêmement polie, écoutait
avec intérêt chaque question posée par les enfants — aussi
stupide fût elle — et expliquait tout avec force gestes et
détails. Elle ne paraissait jamais se rendre compte que les
élèves se moquaient d'elle.
— Avant l'avènement de Miss Kennedy, nous avions
son amie, Miss Lewis, expliqua Hilary aux jumelles. Elle
était merveilleuse. Puis, elle tomba malade et, au milieu du
dernier trimestre, elle pria la directrice de la faire
remplacer par son amie, Miss Kennedy, jusqu'à sa
guérison. La vieille Kenny a tous les diplômes et est encore
bien plus savante que Miss Théobald, mais, ma parole,
c'est une dinde !

34
Petit à petit, les petites sœurs cataloguèrent donc les
élèves et les professeurs et s'habituèrent aux us et coutumes
du pensionnat, en s'y conformant tant bien que mal.
Pourtant, malgré les deux semaines déjà écoulées, elles ne
pouvaient se résigner à redevenir des cadettes sans prestige
au lieu d'être traitées avec déférence, comme elles l'étaient
dans leur école précédente.
Une des choses qui les choquaient et les contrariaient
le plus était cette coutume qu'on avait à St. Clare d'obliger
les petites à servir les grandes. Les deux classes
supérieures possédaient, pour leurs élèves, des chambres
d'études individuelles, ou que deux jeunes filles se
partageaient. Elles pouvaient arranger les meubles et
disposer les bibelots à leur fantaisie et, en hiver, elles
étaient autorisées à faire un feu ouvert et de prendre le thé
entre elles au lieu de rejoindre les autres dans le hall.:
Un beau jour, une messagère fit irruption dans la salle
commune de première où les jumelles lisaient en
compagnie. Elle interpella Janet.
— Hé, Janet, Kay Longden a besoin de toi. Tu dois
venir allumer son feu et faire des toasts.
Janet se leva sans un mot et s'en alla. Pat et Isabelle
étaient ébahies.
— Mon Dieu, quel culot, cette Kay Longden
d'envoyer ainsi un message à Janet. Je suis parfaitement
sûre que je n'irai jamais allumer le feu de personne, moi,
s'indigna Pat.
— Ni moi-non plus, renchérit sa sœur. Qu'une des
servantes le fasse ou Kay elle-même.

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Hilary leva les yeux de sa broderie.
— Ce sera pourtant votre tour la prochaine fois, dit-
elle calmement. Attendez-vous a de semblables demandes
pour la semaine prochaine, mes chères jumelles. Si les
grandes ont des corvées à faire, elles exigent que nous les
fassions pour elles. C'est l'habitude à St. Clare. Et de toute
façon, cela ne nous dérange pas. Nous nous ferons servir à
notre tour lorsque nous serons les aînées.
— Je n'ai jamais entendu pareille sornette, clama Pat
en fureur. Je n'irai certainement jamais travailler pour
personne. Nos parents ne nous ont pas envoyées à St. Clare
pour être les servantes des paresseuses des classes
supérieures. Qu'on leur laisse donc faire leurs feux et leurs
toasts elles-mêmes, Isabelle et moi ne nous en mêlerons
pas. Et elles ne pourront pas nous y forcer et...
— Boum ! patatras ! s'exclama Hilary, quel volcan, tu
fais, éloigne-toi donc de ma modeste petite personne, Pat,
tu vas prendre feu.
Pat ferma violemment son livre et fonça hors de la
chambre, Isabelle sur ses talons. Toutes les petites filles
s'esclaffaient.
— Quelles idiotes, dit encore Hilary. Qui croient-
elles qu'elles sont ? Pourquoi sont-elles si dépourvues de
bon sens ? Elles ne seraient pas du tout si impossibles si
seulement elles ne ruaient pas ainsi toujours dans les rangs.
Je vote pour que nous les aidions à arrondir les angles,
sinon

36
Nous finirons par les prendre sérieusement en grippe
ce qui ne convient évidemment pas.
- Ail right, répondit Vera. Je vote. Ça va barder le jour
où elles devront servir une grande. Je souhaite qu'elles
tombent sur Belinda Towers. Je l'ai eue au trimestre
dernier, mais sapristi, ce qu'elle m'a fait marcher ! Elle
s'était mise en tête que j'étais paresseuse et je suis sûre que
j'ai perdu quelques kilos à courir à gauche et à droite pour
ses beaux yeux !
Les enfants riaient.
Sheila Naylor prononça, avec dédain :
— Le pire avec ces gens qui font tant d'histoires, c'est
qu'ils ne sont généralement rien du tout. Je ne me
donnerais pas la peine de reconnaître ces O'Sullivan si je
les rencontrais dans le monde.
— Oh, descends de ton piédestal, Sheila, répliqua
Hilary. Les jumelles ne sont pas méchantes. « Ça
n'empêche qu'il y a pas mal de conflits en perspective pour
chacune d'elles », acheva-t-elle en pensée.
En effet, les ennuis surgirent la semaine suivante.

37
CHAPITRE IV.

UN PEU D'ENNUI POUR LES


JUMELLES

Donc un jour, vers cinq heures et demi, alors que les


petites sœurs écrivaient chez elles, une grande passa la tête
à la porte de la chambre commune.,
— Hé, là dedans, où sont les jumelles O'Sullivan.
Belinda Towers a besoin de l'une d'elles.
Pat et Isabelle levèrent le nez. Pat rougit violemment.
— Pourquoi a-t-elle besoin de nous ?
— Comment le saurai-je ? répliqua la messagère. Elle
est allée se promener à la campagne cet après-midi et peut-
être est-ce pour nettoyer ses godasses. N'importe, mettez
les voiles, si vous ne voulez pas vous faire attraper.
La messagère disparut. Les petites filles reprirent leur
correspondance. Hilary les regarda.
— Allez vite, idiotes, Une au moins de vous deux
doit aller voir ce que Belinda désire. Ne la faites pas
attendre. Elle a un caractère aussi violent que le tien, Pat.
— J'irai, dit Isabelle. Et elle se leva. Pat la repoussa
brusquement sur sa chaise.

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— Non, tu n'iras pas. Je ne vais nettoyer les bottines
de personne, ni toi non plus.
— Ecoute, Pat, ne sois pas stupide, intervint Janet.
Belinda peut avoir quelque chose à te demander. Elle veut
peut-être que tu joues dans un match, elle est capitaine, tu
sais.
— Oh ! je ne crois jamais que c'est quelque chose de
ce genre. Ni Isabelle ni moi n'avons joué au lacrosse avant
de venir ici et nous nous en sommes encore très mal tirées
hier.
-— Et bien, allez-y tout de même, insista Hilary. Il
faudra de toute façon finir par là, donc, autant le faire de
bonne grâce et tout de suite.
Au même instant, une deuxième jeune fille entra en
trombe en criant :
— Dites donc, Belinda écume. Où sont ces
O'Sullivan. Elles auront chaud si elles ne se grouillent pas!
— Viens donc, concéda Pat. Allons voir ce qu'elle
nous veut. Mais tu ne feras pas le nettoyage de ses souliers,
ni son feu, ni rien du tout, ça, c'est bien décidé, et moi non
plus !
Elles se levèrent alors et quittèrent la chambre. Toute
la classe se tordait.
— Si du moins, je pouvais aller voir ce qui leur
arrive, dit, en riant, Janet. J'adore voir Belinda fulminer.
Belinda Towers était dans sa chambre d'étude avec
Pamela Harrison, sa compagne de chambre. Pat ouvrit
brusquement la porte.
— Vous ne pouvez pas frapper ? s'écria Belinda.
Quel culot, entrer comme cela !

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Et j'aimerais bien savoir pourquoi vous avez mis tout
ce temps pour vous amener. Il y a un siècle que je vous ai
fait appelée, lança-t-elle à Pat qui ne s'attendait pas à une
telle rebuffade. Isabelle n'osait rien dire.
— Et bien, n'avez-vous pas de langue par dessus le
marché, pas même une pour vous deux? Ma parole, Pam,
as-tu jamais contemplé une telle paire de sottes ? Enfin,
puisque vous voilà toutes les deux, vous pouvez vous
partager la besogne. Mes bottines doivent être nettoyées et
celles de Pam également puis il faut faire mon feu et mettre
ma bouilloire à bouillir. L'eau se trouve au bout du couloir.
Viens, Pam, allons chercher nos bouquins et pendant ce
temps, l'eau bouillera et nous ferons notre goûter.
Les deux grandes s'apprêtaient à sortir quand Pat, très
rouge et en colère les arrêta,
—• Je ne suis pas venue à St. Clare pour être la
servante des grandes, commença-t-elle, pas plus
qu'Isabelle, d'ailleurs. Nous ne nettoierons donc pas vos
souliers, nous ne ferons pas votre feu et nous ne mettrons
pas votre eau à bouillir,
Belinda s'arrêta net. Elle regarda Pat comme si elle
appartenait à une espèce d'insectes particulièrement
néfaste, puis, se tournant vers Pam :
— As-tu entendu ça? Parle-moi d'une audace! Très
bien, ma fille : promenades en ville supprimées, alors. Et
souviens t'en !
Les jumelles regardèrent Belinda sombrement. En
effet, on leur permettait d'aller en ville, deux à deux, une
fois par semaine, pour faire leurs

40
menus achats, regarder les étalages et même aller au
cinéma. Sûrement, Belinda n'avait pas l'autorité voulue
pour empêcher cela !
— Je crains que tu n'aies pas le droit de dire cela,
répliqua Pat. Je vais aller trouver Winifred James et tout lui
raconter, elle me dira ce qu'elle en pense.
— Eh bien merci, dit Belinda en courroux — ses
cheveux rouges semblaient lancer des flammes — vous
voulez absolument créer un incident. Allez donc vite
raconter vos stupidités à Winifred, je vous en prie. Et
voyez ce qui s'en suivra.
Pat et Isabelle de sortir avec dignité.
Isabelle était très contrariée : elle aurait voulu rester et
exécuter les ordres de Belinda, mais Pat était lancée dans le
sentier de la guerre. Elle prit possession du bras d'Isabelle
et s'en alla frapper à la porte de Winifred James. La
monitrice ne partageait sa chambre avec personne.
— Entrez, dit Winifred. Elle travaillait à sa table.
— Qu'il y a-t-il ? je suis assez occupée.
— S'il vous plaît, Winifred, implora Pat, Belinda
Towers nous donna des ordres pour nettoyer ses souliers,
pour faire du feu dans sa chambre et mettre de l'eau pour
son thé, et quand nous lui avons dit que nous n'étions pas
sa servante et que nous ne ferions rien pour elle à aucun
prix, elle nous répliqua que nous n'irions plus en ville.
Nous sommes venues vous demander si elle avait ce
pouvoir.

41
— Je pense bien, s'exclama Winifred. C'est la
coutume à St. Clare que les plus jeunes rendent de menus
services aux aînées. Ça ne leur fait pas de tort, allez! Et ma
foi, quand on va à Rome, ne faut-il pas faire comme on fait
à Rome?
— Nous n'avions pas du tout envie de venir ici, donc,
nous ne voulons pas non plus suivre de stupides coutumes
de ce genre, s'échauffa Pat. N'est-ce pas, Isabelle ?
Isabelle secoua la tête. Elle ne pouvait imaginer
comment sa sœur trouvait le courage de dire tout cela. Ses
genoux tremblaient. Elle n'était jamais tout à fait aussi
brave que Pat.
— Je crois que j’attendrais un peu avant de décréter
nos coutumes comme ridicules, fit doucement Winifred.
Maintenant, écoutez : savez-vous, au moins, nettoyer des
bottines, savez-vous allumer un feu et mettre de l'eau à
bouillir ?
— On ne nous imposait pas de telles corvées à
Redroof, répliqua Pat, et à la maison non plus.
— Je ne crois jamais que j'en sortirais pour nettoyer
de vieilles godasses pleines de boue, se lamenta Isabelle,
pensant que, peut-être, si elle disait cela, Winifred les
dispenserait d'une telle besogne.
— Grand Ciel, s'écria alors Winifred étonnée. Penser
que vous avez tantôt quinze ans et que vous ne savez pas
encore rendre propres des souliers boueux ? Quelle honte !
C'est une raison de plus pour que vous appreniez tout de
suite. Retournez auprès de Belinda et faites ce qu'elle vous
dit. Je la connais, elle est très impulsive et

42
vous ferait vilainement attraper et, en conscience, je
crois que vous le mériteriez. Ayez un peu de bon sens.
Winifred retourna à ses livres. Les jumelles, rouges
jusqu'à la racine des cheveux, sortirent en fermant
nerveusement la porte. Quand elles furent dehors, elles se
regardèrent, interdites.
— Je ne nettoierai pas ces bottines de malheur, même
si on me tient prisonnière jusqu'à Noël, décréta Pat, très en
colère.
— Oh ! Pat, et moi qui voudrais tant avoir de
nouvelles attaches pour mes cheveux, et du chocolat, viens,
nous ferions mieux de nous soumettre. Les autres vont
nous trouver stupides si nous continuons à faire des
objections à propos de tout. Elles rient déjà bien assez de
nous sans cela !
— Et bien, fais-le, si tu veux, moi, je ne le ferai pas,
grogna Pat. Et elle prit le large, le nez en l'air, en plantant
là sa petite jumelle.
Isabelle réfléchit un court moment.
« En supposant que je m'applique à cette besogne pour
Belinda » songea-t-elle, je pourrais aller en ville et comme
Pat est exactement pareille à moi, elle pourrait y aller à son
tour. Il suffirait, pour cela, que nous y allions des jours
différents et avec une autre compagne. Personne ne le
saura jamais. Et Belinda sera attrapée de belle façon.
Isabelle alla donc chez Belinda. La chambre était vide.
Par terre se trouvaient les deux fameuses paires de
bottines, maculées de boue. Les

43
deux grandes avaient du se promener à travers
champs.
« Mon Dieu, comment s'y prenait-on pour rendre
propres de telles horreurs ? »
Elle entendit des pas dans le couloir et ouvrit la porte.
Elle vit Kathleen Gregory et l'appela.
— Kath, regarde les affreuses godasses, comment
doit-on faire pour les nettoyer ?
— Tu dois tout d'abord prendre ce petit couteau et
faire tomber l'argile, ensuite, tu les cireras. Viens, je vais
t'aider.
Et à elles deux, elles eurent bien vite raison des deux
paires de bottines. Kathleen bavarda tout le temps,
racontant combien elle était gâtée chez elle et tous les
cadeaux qu'elle recevait et l'argent qu'on lui envoyait pour
son anniversaires
Isabelle écoutait poliment, pleine de gratitude pour la
gentillesse de sa compagne qui voulait bien l'aider ainsi,
mais pensant tout de même qu'elle était un peu sotte. Après
tout, qui ne recevait pas de cadeaux à son anniversaire et
de l'argent aussi ?
Quand les souliers furent rangés, elles s'attaquèrent au
feu, et c'est encore Kathleen qui alla chercher l'eau pour le
thé. A ce moment, Belinda et Pamela revinrent.
— Ah ! tu t'es donc résignée à être raisonnable, dit
Belinda. Où est ta sœur, t'a-t-elle aidée ?
— Non, répondit Isabelle, sans autre commentaire.
— Eh bien, dis-lui de ma part que ses sorties

44
en ville sont supprimées jusqu'au jour où elle aura fait
sa part.
Belinda se jeta sur une chaise.
— Je ne tolérerai pas que des nouvelles viennent faire
la loi ici, comme si cette chère vieille maison leur
appartenait. L'eau bout-elle ? Mais, sapristi, elle est encore
froide! Quand donc cette bouilloire a-t-elle été mise sur le
feu ?
— Je viens de la mettre à l'instant.
— Je suppose que l'idée ne t'est pas venue qu'il eût
peut-être été malin d'allumer le feu et de mettre l'eau
bouillir pendant que tu cirais les bottines ? ricana Belinda.
Je me demande quelquefois à quoi des gosses comme
vous, peuvent bien penser ? A votre âge j'avais infiniment
plus de bon sens. Tu peux disparaître à présent et tâche
d'être plus rapide une prochaine fois.
Isabelle sortit. Au moment où elle refermait la porte,
Belinda glapit encore :
— Et ne manque surtout pas de répéter: à ton entêtée
de sœur ce que j'ai dit. Si elle désobéit encore une fois, je
ferai mon rapport à Miss Théobald.
Isabelle s'encourut !
Elle était fâchée, contrariée et, ce qui est plus grave, se
sentait fort stupide. Pourquoi, mais pourquoi donc n'avait-
elle pas mis la bouilloire au feu en premier lieu ? Ce n'était
pas étonnant que Belinda l'avait trouvée bornée.
Isabelle s'empressa de confier à Pat ce qui lui était
arrivé.

45
- Et elle a encore répété que tu ne pouvais pas aller en
ville avant d'avoir fait ta tâche pour une grande. Mais,
écoute, tu pourras tout de même y aller, sais-tu, Pat.
Personne ici ne soupçonnera si c'est toi ou si c'est moi. Je
ne pense pas que quelqu'un puisse déjà nous différencier.
— Ça va, admit Pat, sans la moindre manifestation de
reconnaissance. Mais je dois tout de même te dire que je
ne suis pas très fière de toi pour avoir cédé ainsi, Isabelle.
Tu te rends compte ? Nettoyer ces sales bottines ?
- Mais cela m'a plutôt amusé, répondit Isabelle.
Kathleen m'a gentiment aidé. D'abord, nous...
— Oh ! ferme ça, maugréa Pat méchamment. Va
plutôt écrire un roman sur la façon d'être l'esclave des
grandes, si tu veux, mais ne m'en rabâche pas les oreilles.
Isabelle était froissée. Heureusement, Pat ne pouvait
rester en brouille avec elle bien longtemps. Avant qu'une
heure se fût écoulée, elle avait déjà passé son bras sous
celui d'Isabelle.
- Je regrette, ma vieille branche, murmura-t-elle. En
réalité, ce n'est pas contre toi que j'étais lâchée, mais bien
contre cette Belinda. C'est toi qui a encaissé, voilà tout. Ne
t'en fais pas, je tromperai Belinda comme et quand je
voudrai. Kl j'irai en ville tant que cela me chante, en me
faisant passer pour toi.
Pat tint bon. Elle alla sans scrupule en ville, I HT nant
le nom et la place de sa sœur et personne ne s'en aperçut.
Comme les jumelles riaient sous

46
cape, de leur bon tour ! C'était amusant de faire la
nique à Belinda !
Mais, quelque chose arriva !
Pat était sortie avec Kathleen après le thé quand une
messagère entra dans la salle commune.
Isabelle remontait le gramophone et sursauta en
entendant crier le nom de Pat.
— Patricia O* Sullivan, Belinda te demande !
Patatra ! ! — « Et bien, tant pis, je vais faire semblant
d'être Pat » pensa Isabelle. « Mais pourquoi donc Belinda
a-t-elle besoin de Pat ? C'est mon tour à faire la besogne
pour elle maintenant. Elle sait que Pat ne la fait pas ».
Elle apprit bien vite ce que la grande lui voulait.
Le capitaine de sport dressait une liste quand Isabelle
pénétra dans sa chambre.
— Patricia O'Sullivan, tu as magnifiquement joué au
lacrosse hier, à l'entraînement, je t'ai observée. Tu es une
gosse stupide et obstinée, mais je ne prends pas cela en
considération quand il s'agit de former une bonne équipe
pour St. Clare. Je t'inscris donc pour le match de samedi.
Isabelle ne savait quelle contenance prendre. Comme
Pat allait être contente ! Isabelle réussit à murmurer un
remerciement et se sauva, attendant avec impatience le
moment où elle pourrait annoncer la bonne nouvelle à sa
sœur.
Quand Pat fut mise au courant, elle en resta muette
d'étonnement.

47
— Déjà, dans un match, s'écria-t-elle après un silence.
Comme c'est chic de Belinda. Si elle avait eu de la
rancune, elle aurait très bien pu m'ignorer pendant des
mois avant de m'inscrire en match !
Puis, elle médita un instant et s'en alla pensivement,
toute seule et soucieuse. Isabelle comprenait fort bien ce
qui tracassait sa petite sœur, parce que les mêmes
sentiments l'animaient.
Lorsque Pat revint, elle prit Isabelle par le bras.
— Je me sens terriblement coupable, maintenant. Je
t'ai laissée faire toutes les corvées et je me suis baladée en
ville autant que je voulais, et, en majeure partie, pour
braver Belinda. Je pensais que j'étais très maligne, je ne le
pense plus, à présent !
— Moi non plus. Je me juge même mesquine et
malhonnête. C'est très chic de la part de Belinda de te faire
jouer en match déjà samedi, alors qu'elle est en droit d'être
bien en colère contre toi ! C'est nous qui n'avons pas été
convenables du tout. Et, tu sais, Pat, cela ne me fait, là,
vraiment rien, de chipoter un peu pour les grandes. C'est
même très amusant et elles sont très gentilles. Il n'y a pas
de quoi s'en faire pour une bouilloire à mettre sur un feu ou
pour quelques toasts à faire rôtir. Belinda bavarde
beaucoup avec moi, maintenant, et je ne te cache pas que je
l'aime bien, quoique son caractère violent me fasse
toujours un peu peur.

48
Pat se frotta vigoureusement le bout du nez et fronça
les sourcils.
C'était une manie qu'elle avait quand quelque chose ne
tournait pas rond. Tout d'un coup, elle se leva et se dirigea
vers la porte.
— Je m'en vais dire à Belinda que je l'ai trompée,
décida-t-elle. Je ne veux pas jouer dans le match de samedi
avec une conscience trouble.;
Et elle s'en fut.
Belinda ne cacha pas sa surprise de trouver devant elle
cette Pat si peu commode. Elle crut donc avoir à faire à
Isabelle.
— Allô, Isabelle, je ne t'ai pas fait demander.
— Je ne suis pas Isabelle, je suis Patricia. Je viens te
parler à propos du match de samedi.
— Mais je n'ai, à ce sujet rien d'autre à te dire que...
— C'est justement ça. Ce n'est pas à moi que tu t'es
adressée tantôt mais bien à Isabelle. Elle s'est substituée à
moi, parce que j'étais allée en ville pour te braver. Nous
sommes pareilles, Isabelle et moi, personne ne s'aperçoit
que je vais en ville à sa place.
— Plutôt un vilain truc, Pat.
— Je le sais, reconnut Pat très troublée. Je le regrette
beaucoup. Je suis venue te remercier pour le match, mais je
ne m'attends pas à y jouer maintenant. Il va falloir me
remplacer, Belinda. Je ne pouvais pas supporter que tu sois
si chic avec moi alors que, de mon côté, je te trompais
ainsi. Je devais te le dire et te dire aussi que, dorénavant, je
compte faire mes corvées moi-même

49
au lieu de les laisser faire ma sœur. J'ai été stupide,
Belinda; c'est tout.
— Non, ce n'est pas tout, répliqua Belinda gentiment.
J'ai, moi aussi, quelque chose à te dire. Ce que tu as fait est
passablement mesquin, mais tu as eu assez de courage pour
t'en accuser et pour offrir de réparer. N'en parlons plus et tu
joueras en match, samedi, comme convenu.
Pat fonça sur Isabelle, le cœur débordant d'allégresse.
Quelle chic fille, cette Belinda, comment elle, Pat, avait-
elle jamais pu croire le contraire?
— Et je la ferai bouillir, va, sa sacrée vieille
bouilloire, et je les frotterai jusqu'à la mort, les horribles
godasses, tiens, je nettoyerai même sa chambre, s'il le faut
et, foi de Pat, je marquerai au moins douze goals samedi
après-midi !
Elle ne marqua pas ses douze goals mais elle en
réussit un, très difficile et elle entendit avec bonheur les
voix combinées d'Isabelle et de Belinda qui hurlaient: Bon
shot, Pat, hurrah, hurrah!

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CHAPITRE V.

UNE BATAILLE AVEC


MADEMOISELLE

Chaque fin de semaine, on distribuait un bulletin. Pat


et Isabelle étaient habituées à être parmi les premières dans
quasi toutes les branches et c'était avec autant de honte que
d'étonnement qu'elles se virent classées dans les dernières
à St. Clare.
Hilary, bonne petite âme compatissante, s'aperçut
combien elles en étaient malheureuses et les aida de son
mieux en leur disant :
— Vous devez penser que vous venez à peine
d'arriver, alors que la plupart d'entre nous sommes déjà ici
depuis un ou deux trimestres. Nous sommes habituées à la
routine de St. Clare. Courage !
C'était surtout Mademoiselle Abominable qui
tracassait les deux petites sœurs. Elle ne leur passait rien et
quand elles élaboraient des essais ou des rédactions en
dépit du bon sens, elle se mettait en colère pour tout de
bon.
Ce jour-là, elle avait, devant elle, la pile de cahiers de
français, tous soigneusement annotés de « Très Bien », de
Bien et même d'Excellent, mais

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la mention pour Pat et Isabelle était « abominable » !
— Ceci ne convient pas, tonitruait Mademoiselle et
frappant de sa large main sur le tas de cahiers. C'est
abominable; vous me recommencerez cet essai, sans
fautes, aujourd’hui même et vous me l'apporterez après le
souper.
— Nous ne pouvons pas le recopier aujourd'hui,
commença poliment Isabelle. Nous avons notre cours de
dessin cet après-midi et, après le goûter, nous avons la
permission d'aller au cinéma. Nous n'aurons donc pas le
temps. Pouvons-nous le faire demain ?
— Oh ! que vous êtes insupportables ! Comment
osez-vous parler ainsi. Vous me soumettez un essai
impossible, oui, impossible, et puis, vous projetez
tranquillement 'aller au cinéma ! Vous n'irez pas au cinéma
! Vous, resterez ici et recopierez votre devoir et si, après
l'avoir recopié, il reste encore une faute, vous le
recommencerez encore, ça c'est certain !
— Mais... mais Mademoiselle, nous avons nos
tickets. Les places devaient se prendre en location, nous...
— Je ne m'inquiète pas de vos places en location,
coupa Mademoiselle, perdant patience. Tout ce qui
m'intéresse, c'est que vous sachiez le français, ce pourquoi
je suis ici. Et vous m'apporterez vos essais corrigés et
recopiés ce soi-même.
Isabelle allait fondre en larmes. Pat, elle, avait plutôt
envie de se fâcher aussi et sa fameuse lèvre

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inférieure était dans une bien dangereuse position. Les
autres petites élèves s'amusaient et se réjouissaient
secrètement de ce que les petites , pestes fussent attrapées
de la sorte. Après cette algarade, aucune d'elles n'osa
bouger le petit doigt et la leçon se poursuivit en silence.
Pourtant, Pat, boudait ostensiblement et ne suivait le cours
que de très loin.
Après la leçon, les 4eux sœurs se concertèrent:
— Je vais au cinéma, décida Pat.
— Oh non! Pat, dit Isabelle choquée, nous ne
pouvons pas faire cela. Nous serions trop fortement punies.
Nous ferions mieux d'y renoncer et de recommencer notre
devoir. Pour l'amour du Ciel, faisons-le !
— Je vais au cinéma, s'obstina Pat. Je recopierai bien
cet idiot d'essai d'une façon ou d'une autre et toi aussi.
Nous le ferons après le souper. Ça m'est bien égal si ce
n'est pas bien fait.
Mais, après le déjeuner, elles furent convoquées pour
organiser l'itinéraire des promenades de botanique, et puis,
la leçon de dessin les absorba tout l'après-midi. Isabelle
commençait à s'inquiéter.
Si jamais Pat avait vraiment pris la décision d'aller au
cinéma, sans avoir recommencé leur devoir de français,
comment, oui, comment l'en dissuader ? Et Mademoiselle,
que dirait-elle ?
— Laissons plutôt notre thé, proposa Isabelle en
descendant les escaliers, après la leçon de dessin. Nous
aurons le temps d'écrire notre essai.

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— Manquer mon thé, tu n'es pas folle ? D'ailleurs, j'ai
fort faim. Je ne sais comment cela se fait, mais la leçon de
dessin me donne toujours un appétit féroce. Et de plus,
Janet vient de recevoir un grand pot de confiture de prunes
et elle a promis une distribution générale. Je ne vais tout de
même pas manquer cela !
Isabelle, en somme, avait faim aussi et elle céda. Elle
savait pourtant que, si elles voulaient arriver au cinéma
pour le début du film, elles n'avaient pas une minute à
perdre! Et elle pensait : Je n'irai pas au cinéma. Je n'oserais
jamais. Je crois que Mademoiselle Abominable se
transformerait en volcan si elle l'apprenait.
Mais, après le goûter, Pat l'entraîna au dortoir prendre
ses vêtements de sortie.
— Tu ne penses pas sérieusement que nous allons y
aller, Pat, s'écria-t-elle.
— Bien sûr que nous y allons, nos places sont
retenues, allons, amène-toi.
-— Mais Pat, nous allons nous mettre dans une
situation impossible. Ça n'en vaut pas la peine. Peut-être
que Mademoiselle nous donnera une heure de travail
supplémentaire par jour pour Dieu sait combien de temps.
Janet m'a raconté qu'elle avait dû, pendant toute une
semaine, rester à l'étude après le goûter et conjuguer des
verbes français. Et cela pour avoir osé répliquer une toute
petite fois. Je t'assure que ce que nous allons faire nous
vaudra une autre punition que celle-là.
— Ne sois donc pas si lâche, Isabelle. J'ai un

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plan. Mademoiselle nous a dit que nous lui
soumettions notre essai après le dîner, n'est-ce pas ? Eh
bien, quand nous serons au lit, nous nous lèverons, nous
descendrons travailler et nous irons porter notre essai à
Mademoiselle.
— Pat, tu n'oserais pas faire cela, s'écria la pauvre
Isabelle à bout d'arguments. Pense donc, aller à la
recherche de Mademoiselle à une heure aussi tardive. Tu
dois être folle !
— Eh bien, si je suis folle, c'est à cause de
Mademoiselle et de son fichu français. De toute façon, je
me moque de ce qui va arriver. Tu sais, comme moi, que
nous n'avions pas du tout envie d'aller à St. Clare et, si on
continue à nous traiter de la sorte, nous n'y resterons pas.
Je me ferai renvoyer.
- Pat, tu ne peux pas dire de pareilles choses. Songe à
papa et à maman, quel chagrin ils auraient.
— C'est bien leur faute! Qu'avaient-ils besoin de nous
envoyer ici ?
— Oui, mais, pense donc, Pat, comme ce serait
épouvantable si on apprenait à Redroof que nous sommes
mises à la porte de St. Clare, fit Isabelle doucement.
Les yeux de Pat se remplirent de larmes.
— Arrive, va, je ne changerai pas d'idée pour cela.
Décide-toi, si tu ne viens pas, à ton aise, reste là à être
lâche toute seule.
Mais Isabelle ne voulait pas rester seule ! Elle mit
donc son chapeau et son manteau. Sur ces

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entrefaites, Janet fit irruption dans le dortoir au
moment où les jumelles en sortaient.
- Alors, s'exclama-t-elle. Vous allez au cinéma malgré
tout. Quand donc avez-vous trouvé le temps de recopier
votre devoir de français ?
— Nous ne l'avons pas recopié, répondit Pat.
Janet. fit alors entendre un de ces longs sifflements
dont elle avait la spécialité et regarda les deux petites
sœurs fort surprise.
— J'aimerais autant ne pas être à votre place demain
quand vous débiterez vos sornettes à Mademoiselle. Vous
êtes, entre nous, une fameuse paire d'idiotes. Je ne parviens
pas à comprendre pourquoi vous vous compliquez
l'existence à ce point !
Les jumelles ne trouvèrent rien à répliquer. Elles se
hâtèrent et furent bientôt en ville. Mais ni l'une ni l'autre ne
s'amusa. Elles furent obligées de quitter le spectacle un peu
avant la fin pour être à l'heure au dîner.
Ensuite, Winifred James, la monitrice, donna une
conférence où toute l'école assistait, elles ne purent y
échapper.
A neuf heures, sans avoir eu une minute à elles, elles
montèrent au dortoir en bavardant et en riant avec leurs
petites compagnes. Généralement, quand elles étaient au
lit, une maîtresse montait voir si tout était bien rangé, si
tout le petit monde dormait, puis éteignait les lumières.
Mais, exceptionnellement, aujourd'hui, cette tâche
incombait à Hilary, la monitrice du dortoir.
— Miss Roberts est auprès de Miss Théobald,
annonça-t-elle.

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Je suis de garde ce soir. Dépêchez-vous, toutes, les
lumières doivent être éteintes dans cinq minutes. Vous
devrez vous débrouiller dans l'obscurité si vous n'êtes pas
prêtes.
Deux élèves, Doris et Joan entreprirent un combat
avec leurs oreillers en signe de réjouissance à la nouvelle
que Miss Roberts ne viendrait pas. Elles s'amusaient
beaucoup et riaient aux éclats. Ce ne fut plus du tout aussi
gai quand un des deux oreillers céda et que les plumes
voltigèrent allègrement de par le dortoir.
— Mon Dieu, dit Joan consternée, regarde donc
toutes ces plumes ! Hilary, je t'en supplie, n'éteins pas
encore. Je dois à tout prix les rassembler.
— Je regrette. Il faudra que tu fasses cela demain
matin. Les lumières doivent s'éteindre à l'instant. Miss
Roberts va passer dans une heure, espérons qu'elle ne
découvrira pas les plumes. Elle croirait que c'est le chat qui
a poursuivi les poules jusqu'ici.
Les lumières s'éteignirent.
Toutes les petites filles étaient au lit, sauf Joan et
Doris qui battaient le rappel des plumes. Elles devaient
encore se débarbouiller et se laver les dents, dans
l'obscurité. Joan renversa son gobelet et Doris se cogna la
cheville et grogna. Janet, elle, avait le fou rire et Kathleen
Gregory rit à un tel point qu'elle en gagna le hoquet.
— Tais-toi, Kathleen, gronda Hilary. Tu le fais
exprès, d'avoir le hoquet. Je te connais, va !

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— Ce n'est pas vrai, dit Kathleen indignée et elle
hoqueta de plus belle. Tant et tant que son lit en était tout
secoué.
Janet ne cessait pas de rire. Chaque fois qu'elle se
calmait un peu, un nouveau hoquet de Kathleen la
remettait en joie. Ça promettait de ne pas finir. Hilary se
fâcha et s'assit sur son lit.
— Vous n'êtes pas chics, leur lança-t-elle. Si
quelqu'un arrive et entend ce tapage c'est moi qui
encaisserai parce que j'ai la charge du dortoir. Allons,
ferme ça, Janet et toi aussi, Kathleen et, pour l'amour du
Ciel, va donc boire un peu d'eau. T'imagines-tu que nous
allons pouvoir roupiller dans tout ce brouhaha ?
— Je regrette, Hilary, geignit la malheureuse
Kathleen hoquetant toujours. Je vais me lever et boire un
peu.
— Allez au lit, Joan et Doris, implora encore Hilary,
qui décidément avait fort à faire, ça m'est égal que votre
nettoyage ne soit pas terminé : ALLEZ AU LIT ! !
Après cinq bonnes minutes, la paix régna dans le
dortoir à l'exception de quelques hoquets étouffés de
Kathleen et du rire intermittent de Janet.
Les petites jumelles, pendant tout cet intermède,
restaient éveillées et guettaient le moment où toutes leurs
petites compagnes seraient endormies. Le fait que Miss
Roberts devait passer dans une heure les contrariait
beaucoup, elles ne pouvaient certes pas attendre une heure
entière

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avant de descendre faire leur travail. D'ailleurs,
Mademoiselle serait au lit.
— Isabelle, murmura Pat, je crois qu'elles sont
finalement endormies, lève-toi et mets ta robe de
chambre.
— Mais... et Miss Roberts ?
— Nous allons bourrer nos lits avec nos traversins
pour leur donner la forme de nos corps, viens vite !
Elles se levèrent sans bruit et mirent leur robe de
chambre. Elles poussèrent leurs traversins dans les lits
souhaitant ardemment que Miss Roberts n'y vît rien
d'anormal. Alors, elles se faufilèrent dehors, descendirent
sans bruit l'escalier allumé d'une veilleuse et atteignirent
sans encombre la chambre commune, laquelle était située
sous le dortoir.
Pat ferma la porte et éclaira. Les deux petites filles
s'assirent et prirent leurs cahiers de français. Mademoiselle
avait souligné chaque faute et elles se mirent à transcrire
avec soin l'essai en question.
— Le mien avait quinze fautes et j'espère que
maintenant il n'en aura pas plus que cinq, dit Isabelle.
Qu'elle aille au diable, Mademoiselle, j'ai tellement
sommeil! Dis, Pat, oserons nous encore aller la rechercher
à cette heure avancée ? Mes genoux s'entrechoquent de
frousse, tu sais !
— Ne sois pas ridicule. Que peut-elle nous
reprocher? Nous avons recommencé notre devoir, elle a
demandé que nous le lui portions après

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Pat ouvrit la porte et les jumelles entrèrent...

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le dîner, eh bien, c'est point par point ce que nous
allons faire, n'est-ce pas ?
Les essais étaient terminés. Maintenant elles devaient
se mettre à la recherche de Mademoiselle, Où pouvait-elle
bien être? Dans la chambre des professeurs ou dans sa
propre chambre, ou bien où encore ?
— Allons, viens, décida Pat enfin. Nous devons nous
débrouiller. Courage, Isabelle.
Les jumelles cherchèrent. La salle des maîtresses était
vide et obscure, mais, en se mettant en route dans une autre
direction, tout à coup, elles perçurent la voix tonitruante de
Mademoiselle à travers la porte de la classe de troisième.
— Quelle chance, la voilà, s'exclama Pat. Je me
demande avec qui elle parle, mais ça n'a pas d'importance.
Ce doit être avec la maîtresse de dessin. Miss Walkers et
elle, sont assez amies.
Elles frappèrent à la porte, les jumelles entrèrent et...,
quelle ne fut pas leur stupeur de se trouver en présence,
non seulement de Mademoiselle, mais aussi de Miss
Théobald en personne !
Les pauvres gosses furent à ce point ahuries, qu'elles
restèrent figées sur place, les yeux écarquillés de crainte.
Mademoiselle dit : « tiens » d'une voix sonore et Miss
Théobald ne dit rien du tout.
Mademoiselle revint la première de sa surprise.
— Qu'est-ce qui ne va pas ? Etes-vous malades, mes
petites ?
— Non, réussit à prononcer Pat, nous ne sommes pas
malades. Nous venons simplement

61
vous apporter notre essai recopié. Vous nous avez dit
de vous l'apporter après le dîner et le voilà !
— Mais pourquoi si tard ? dit alors Miss Théobald
de sa voix profonde et sérieuse. Vous devez savoir que
Mademoiselle a certainement voulu dire « avant d'aller au
lit ».
— Nous n'avons pas eu un moment de libre l'après-
midi, répliqua Pat, se sentant devenir très ridicule. Nous
sommes sorties de nos lits et sommes venues travailler
dans la salle commune.
— Oh, les vilaines comploteuses ! Elles sont allées au
cinéma malgré ma défense et au lieu de recommencer leur
devoir, s'écria Mademoiselle, déjouant leurs machinations.
Ah ! Miss Théobald, ces jumelles me donnent des cheveux
gris. Les devoirs qu'elles me fabriquent ! Il est incroyable
qu'elles soient déjà allées à l'école avant de venir ici. C'est
abominable !
— Nous sommes allées à l'école et c'était une bien
bonne et belle école encore, s'indigna Pat. Beaucoup,
beaucoup meilleure que St. Clare !
Il y eut un silence plein d'inquiétude, après cette
profession de foi intempestive et déplacée. Miss Théobald
était soucieuse. Mademoiselle ne retrouvait pas l'usage de
la parole.
— Je crois qu'il est plus sage de ne plus reparler de
tout cela ce soir, dit enfin Miss Théobald. Il est beaucoup
trop tard. Allez au lit, enfants, et venez dans mon bureau
demain matin à dix heures. Demandez à Miss Roberts de
vous excuser pendant un quart d'heure.

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Les jumelles bâtèrent en retraite, toutes penaudes,
avec leur cahier sous le bras. Quelle malchance tout de
même. Qu'allait-il se passer à présent ? Elles aimaient
mieux ne pas penser à ce qui arriverait demain matin.

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CHAPITRE VI.

PAUVRE MISS KENNEDY

Hilary était éveillée quand elles se faufilèrent dans le


dortoir, et elle demanda d'où elles venaient.
— Miss Roberts est venue et elle a allumé. Cela m'a
réveillé, raconta Hilary, J'ai alors découvert que vous aviez
mis vos traversins dans vos lits, heureusement, Miss
Roberts ne s'est aperçue de rien. Mais qu'est-ce qui vous a
pris ?
Pat fit le récit de ce qui venait de se passer. Hilary
l'écoutait avec effroi.
— Qu'est-ce que vous inventerez encore, vous deux ?
En toute sincérité, je crois que vous êtes piquées.
Personne ne croirait jamais que vous étiez monitrices dans
l'autre école ; vous vous comportez comme des
nouveaux-nés !
Les jumelles étaient d'autant plus contrariées qu'elles
se rendaient compte qu'Hilary avait parfaitement raison.
Elles grimpèrent dans leurs lits et se plongèrent dans
d'amères réflexions. C'était

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très bien de tenir tête à tout le monde et d'oser
répondre, mais, ensuite, ce n'était plus si drôle !
A dix heures, le lendemain, elles prièrent Miss
Roberts de les excuser. Miss Roberts devait avoir été mise
au courant parce qu'elle les laissa aller sans poser la
moindre question.
Quand elles se présentèrent devant Miss Théobald,
celle-ci préparait des grandes feuilles d'horaires de cours et
les pria de prendre place devant elle. Elle les maintint ainsi
immobiles pendant quelques minutes. C'était, il faut bien
l'avouer, passablement énervant !
Chacune d'elles était à bout de nerfs. Pat commençait
à s'inquiéter sérieusement et se demandait si, tout de
même, la directrice n'allait pas écrire à ses parents.
Malgré toutes les bouderies et le peu d'enthousiasme
qu'elle avait manifesté avant son entrée à St. Clare, il lui
répugnait pourtant que Miss Théobald fit d'elle un rapport
peu élogieux.
Enfin, Miss Théobald s'occupa d'elles. Elle fit
pirouetter sa chaise et fixa les jumelles bien en face. Elle
paraissait on ne peut plus sérieuse, mais certainement pas
en colère.
— J'ai consulté les bulletins et les notes que votre père
nous a transmis lors de votre admission ici, commença-t-
elle, et, d'après cela, vous semblez avoir été de bonnes et
consciencieuses petites élèves dans votre précédente école.
Je ne puis pas imaginer que vous avez brusquement et
complètement changé en quelques semaines donc, il
n'entre pas dans mes intentions de vous traiter

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comme de méchantes fillettes sans conscience. Je
crois qu'il doit y avoir une raison secrète à votre attitude
hostile. En tout cas, vous nous avez fait une belle peur, la
nuit dernière, à Mademoiselle et à moi-même quand vous
êtes entrées, en peignoirs, dans cette classe.
La directrice sourit alors. En voyant ce sourire, les
petites filles furent libérées d'un grand poids et Pat raconta
ce qui s'était passé à la leçon de français.
— Le français n'est pas du tout enseigné comme dans
notre ancienne école, et, ici, ce n'est même pas la peine que
nous essayions de bien faire, tout est toujours mal et nous
ne parvenons pas à contenter Mademoiselle. Ce n'est pas
de notre faute et, hier, elle était en colère, et...
Miss Théobald écouta Pat patiemment jusqu’a la fin.
— Vos difficultés en langue française sont réparables,
suggéra-t-elle. J'en ai parlé avec Mademoiselle et elle est
d'accord pour estimer que vous parlez et comprenez fort
bien, mais elle ajoute que votre grammaire et votre
orthographe sont déplorables et elle s'offre très gentiment à
f vous aider, pendant une demi-heure chaque jour
jusqu'à ce que vous soyez au niveau des autres. C'est fort
aimable de sa part, parce qu'elle est très occupée. Vos
petits différends avec elle s'aplaniront si vous voulez bien
nous aider un peu en vous appliquant. Et si j'ai votre
promesse que vous allez faire votre possible, le dernier mot
est dit sur votre stupide aventure d'hier au soir.

66
Les jumelles étaient harcelées de sentiments divers et
confus. Elles étaient fort soulagées de ce que l'incident
d'hier fut clos, mais la perspective d'une leçon de français
supplémentaire n'était guère souriante ! Quel ennui ! Et
pourtant, comme c'était gentil de la part de Mademoiselle !
— Merci, Miss Théobald, fit Pat. Nous allons
essayer. Quand nous aurons rattrapé les autres, nous ne
nous sentirons plus honteuses d'être ainsi grondées devant
toutes nos compagnes.
— Mais, vous ne serez plus grondées du tout, si
seulement Mademoiselle sent que vous faites un effort,
déclara Miss Théobald. Maintenant, allez vous entendre
avec elle pour les leçons qu'elle vous donnera en dehors
des heures de classe et, s'il vous plaît, ne vous promenez
plus par les couloirs aux heures que vous devriez être au lit
depuis longtemps.
— Non, non, Miss Théobald, dirent les petites en
souriant.
Tout leur sembla gai et facile à présent. Ce qu'elles
avaient fait hier ne leur semblait plus un monument de
désobéissance susceptible des pires sanctions mais
seulement une peccadille dont elles étaient sincèrement
honteuses.
Elles allèrent donc dans la salle des professeurs.
Mademoiselle était là, corrigeant des cahiers de français.
Elle murmurait pour elle-même des appréciations diverses
et variées. — « Très bien, ma petite Hilary. — « Ah ! cette
terrible Joan ».

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Venez, venez donc, Patricia et Isabelle.
Les petites sœurs s'approchèrent. Mademoiselle leur
fit son plus large sourire en leur tapant amicalement sur
l'épaule. Malgré son caractère impétueux, elle avait fort
bon cœur.
- Et maintenant, vous verrez comme vous allez bien
vite vous mettre au courant, dit-elle : Tous les jours, vous
travaillerez avec moi et nous serons bonnes camarades,
n'est-ce pas ?
— Merci, Mademoiselle, balbutia Pat. Nous avons été
passablement stupides hier, cela n'arrivera plus.
Donc, l'affaire arrangée, les leçons de français allèrent
bon train, sans plus de heurts. Mademoiselle eut toute la
patience voulue avec les petites sœurs et, elles, de leur
côté, mettaient leur point d'honneur à faire tout leur
possible.
Mais, hélas, personne ne faisait son possible avec la
pauvre Miss Kennedy. Janet était née moqueuse et farceuse
et elle en faisait voir de toute les couleurs à l'infortunée
professeur d'histoire. Janet avait, entre autres, une
magnifique collection de crayons truqués. Et chaque truc,
elle l'essayait au détriment de Miss Kennedy avec un
succès toujours pareil.
Un des crayons avait une pointe en caoutchouc et cette
pointe se trimbalait dans tous les sens quand la pauvre
maîtresse voulait s'en servir.
Un autre avait la pointe qui disparaissait à l'intérieur
du crayon aussitôt qu'on essayait d'écrire. Toutes les petites
filles observaient le manège avec anxiété quand Miss
Kennedy, sans

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arrière-pensée, employait ces crayons et les regardait
avec étonnement quand ils se comportaient d'aussi bizarre
façon.
Alors, c'était, pour Janet, le moment choisi pour lui
venir en aide en lui en offrant un troisième qui n'écrivait
pas du tout, en dépit de sa pointe impeccable. De voir la
pauvre femme appuyer de toutes ses forces pour essayer
d'écrire mettait toute la classe en joie.
— Enfants, enfants, s'il vous plaît, faites don' un peu
moins de bruit, disait alors Miss Kennedy. Prenez vite
votre livre à la page quatre-vingt-sept. Aujourd'hui, je
voudrais vous enseigner comment les gens vivaient au
dix-septième siècle.
Comme un seul homme, toutes les élèves se mettaient
à feuilleter furieusement leur livre d'histoire, faisant un
bruit semblable à celui que ferait tous les arbres d'une forêt
par vent d'orage. Elles tournaient, tournaient des pages en
murmurant tout le temps « page quatre-vingt sept, page
quatre-vingt sept... »
— Quelle page disiez-vous, Miss Kennedy ? s'il vous
plaît, demanda innocemment Kathleen, bien qu'elle le sût
fort bien.
— J'ai dit, page 87, répondit Miss Kennedy,
poliment. Elle était toujours polie. Jamais brusque comme
Mademoiselle, ni sarcastique comme Miss Roberts.
— Oh, quatre-vingt sept, firent les élèves en chœur et,
en route pour une nouvelle incursion dans le livre
d'histoire. Les pages, cette fois, tournaient en sens inverse
jusqu'à ce que, n'y tenant

69
nant plus, le rire de Janet fusa et ce fut un signal pour
toute la classe.
Miss Kennedy frappa sur son pupitre :
— Je vous en prie, du calme, mes enfants. Avançons
donc notre leçon.
— S'il vous plaît, Miss Kennedy, les gens portaient-
ils des vêtements au dix-septième siècle ou simplement des
peaux ? demanda Janet de son air le plus candide*.
Miss Kennedy parut surprise.
— Sûrement, Janet, tu sais qu'ils portaient des
vêtements, répondit-elle. J'ai une image ici pour vous
documenter à ce sujet. Tu devrais savoir qu'ils ne portaient
plus de peaux depuis bien longtemps.
— Pas même leur propre peau ? poursuivit Janet.
Cette remarque n'était ni intelligente ni spirituelle,
mais, pour lors, la classe était dans un tel état d'excitation,
que tout le monde se mit à rire.
— Peut-être étaient-ils sortis de leur peau et voilà
pourquoi ils n'en portaient pas, enchaîna Hilary,
Elles rirent toutes de plus belle; la moitié d'entre elles
cependant n'avait pas même entendu la réplique d'Hilary.
— Fillettes, je ne puis plus tolérer un tel vacarme. Je
ne puis vraiment pas, se lamentait Miss Kennedy, il faudra
bien que je fasse mon rapport.
— Oh ! s'il vous plaît, s'il vous plaît, Miss Kennedy,
chantonnèrent-elles toutes en chœur.
Une élève fit même semblant de pleurer.

70
Pauvre Miss Kennedy, Elle devait s'attendre .1 un
désordre semblable à chacune de ses leçons.
Les petites ne voulaient pas être cruelles ni méchantes,
mais elles aimaient tant rire! Et il ne leur venait pas à
l'esprit de penser à ce que devait '•prouver leur maîtresse.
Elles pensaient simplement qu'elle était un peu dinde et
devait supporter ce genre d'ennui.
Un beau matin, alors que la classe était
particulièrement bruyante, Janet imagina un plan à sa
façon. Quand elle donnerait le signal : Boum ! chaque
élève devait laisser choir son livre d'histoire. Donc, au
signal, tous les livres tombèrent.
Miss Kennedy sursauta. Soudain, la porte s'ouvrit
pour donner accès à Miss Roberts. Elle enseignait dans la
classe contiguë et quand le bruit, tel un coup de tonnerre,
se produisit, elle décida qu'il était temps d'intervenir.
— Miss Kennedy, j'ignore s'il est dans vos intentions
de me communiquer le nom d'une ou de plusieurs élèves,
commença-t-elle froidement, mais je serai contente de les
connaître. Je suis persuadée qu'il vous est aussi désagréable
qu'à moi d'enseigner dans tout ce tapage.
Miss Roberts fit, du regard, le tour de la classe.
Chaque petite fille était assise en silence, la plupart d'entre
elles, rouges jusqu'à la naissance • les cheveux. Miss
Kennedy rougit aussi.
- Je regrette et je déplore tout ce bruit, Miss Roberts,
vous voyez... Mais déjà Miss Roberts fermait la porte avec
dignité.
- Kenny ne donnera pas nos noms, murmura

71
Janet à Isabelle. Si elle le fait, elle doit nous citer
toutes et cela la gênerait énormément.
Mjss Kennedy, en effet, ne fit aucun rapport, mais,
dans la solitude de sa chambre, cette nuit-là, elle se fit
beaucoup de chagrin. Elle était venue à St. Clare parce que
son amie, Miss Lewis, la tenait en haute estime. Et
maintenant, elle avait l'impression de ne pas être digne de
cette opinion et elle se rendait compte qu'aucune élève
n'avait avancé le moins du monde en histoire depuis qu'elle
donnait cours. Et puis, Miss Roberts était intervenue et
avait été glaciale et horrible et avait à peine fait attention à
elle dans la salle des professeurs, après les heures de cours.
Si elle allait se plaindre d'elle à Miss Théobald ? C'était
terrible de se sentir bonne à rien et la pauvre Miss Kennedy
ne trouvait aucun moyen de remonter le courant ni de
donner ses leçons avec fruit.
« J'ai peur des élèves, voilà le fait », se dit-elle. « Et
j'ai horreur de les punir comme elles le méritent, de crainte
de me faire haïr parce qu'alors, mes leçons en pâtiraient
plus que jamais ».
... Et pendant ce temps, dans le dortoir, Janet faisait
d'autres projets pour taquiner la malheureuse « prof »
d'histoire
Janet possédait en propre une paire de frères aussi
singes l'un que l'autre et c'est par eux que toutes ces farces
arrivaient jusqu'au pensionnat des petites filles.
— Pat, Isabelle, dormez-vous ? murmura Janet. Dites,
figurez-vous que mes frères vont

72
m'envoyer des pétards, est-ce que vous avez déjà
employé cela ?
- Jamais, disent les deux sœurs, qu'est-ce que c'est ?
- Et bien, il paraît que c'est des trucs qu'on met dans
le feu et ça fait un chahut infernal, reprit Janet. Comme ma
place est justement près du feu, quelle rigolade on va avoir
à la prochaine leçon d'histoire !
Les deux petites sœurs rirent déjà à la perspective
d'une nouvelle farce. Qu'est-ce que Kenny va dire quand le
feu va se mettre à pétarader ! D'avance, elles se
réjouissaient entre elles.
Mais Hilary mit fin au conciliabule par un
péremptoire:
— Voulez-vous vous taire et plus vite que cela. Vous
connaissez le règlement! pas ? Alors, DORMEZ !

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CHAPITRE VII

JANET FAIT DES FARCES

Le colis de pétards arriva. Elle rit en le retirant de sa


case à correspondance et fit un clin-d'œil aux jumelles.
— Je le déballerai au dortoir, leur glissa-t-elle, Dites
que vous avez oublié quelque chose et tâchez d'avoir la
permission de monter avant la prière.
Donc, les deux sœurs et Janet montèrent en hâte au
dortoir après leur repas et, pendant cinq minutes, elles
examinèrent le contenu du paquet. Il y avait une boîte dans
laquelle étaient rangés cinquante petits pétards, jaunes et
rouges, d'aspect inoffensif.
— Mais feront-ils réellement tout le bruit que tu
crois? demanda Pat en les examinant. Je crois, pour ma
part, qu'ils ne feront pas plus qu'un gentil petit « boum ».
— Ne t'en fais pas, j'en jetterai une bonne douzaine à
la fois. Cela fera un beau spectacle, je te le promets.
Avec des rires étouffés et des bourrades, les trois
fillettes entrèrent dans leur classe, à temps pour la prière.
Elles avaient hâte d'arriver à

74
l'heure d'histoire. Elle avait lieu après la récréation du
matin. Janet, pendant la classe, raconta aux autres ce
qu'elle allait faire et tout le monde était sur le qui-vive.
Même Miss Roberts sentit qu'il y avait quelque chose
dans l'air, bien qu'elles essayassent toutes de s'appliquer
pendant sa leçon. Aussi, à la fin de la classe, leur adressa-t-
elle quelques paroles bien senties.
— Après la récréation, vous allez avoir votre leçon
d'histoire, comme d'habitude. Je m'attends à ce que vous
travailliez aussi bien pour Miss Kennedy que pour moi-
même. Sinon, j'aurai quelque chose de très sérieux à vous
dire. Il ne peut y avoir aucune indiscipline ce matin,
ENTEN-DEZ-VOUS, JANET?
Janet sursauta, se demandant pourquoi Miss Roberts
s'adressait tout spécialement à elle. Elle ne se rendait pas
compte qu'elle avait l'aspect d'une coupable.
— Oui, Miss Roberts. Pensant à regret qu'en
prononçant ce « oui », elle s'engageait virtuellement à ne
pas faire éclater les pétards.
Mais, pendant la récréation, toutes les petites filles se
liguèrent pour la persuader à le faire, malgré tout. Elle
aussi pouvait difficilement abandonner l'idée de rater cette
magnifique occasion.
— Ail right, acquiesça Janet à la fin. Mais, pour
l'amour du ciel, ne me vendez pas à Miss Roberts et
promettez-moi de ne pas rire trop

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bruyamment, parce que je crois que ça barderait si elle
entendait quelque chose.
— Elle ne peut mal de rien entendre cette fois-ci,
interrompit Kathleen, elle a la surveillance de la sixième,
j'ai entendu qu'elle le disait à Miss Walkers. Et leur classe
est au bout du pensionnat, pas de risque qu'elle s'en mêle,
sois tranquille.
— Bon, poursuivit Janet, se sentant plus à l'aise. Eh
bien, soyez sur vos gardes, vous allez entendre un beau
chahut, je vous le promets !
Toute la classe était aussi sage que de petites souris
quand Miss Kennedy entra. Elle n'avait pas encore oublié
la dernière leçon d'histoire et était encore plus énervée que
de coutume. Elle fut donc soulagée de les trouver toutes,
tranquillement assises à leur place.
— Bonjour, mes enfants, dit-elle en s'asseyant.
— Bonjour, Miss Kennedy, chantonna la classe
en chœur. Et la leçon commença. L'institutrice, à un
moment donné, devait tourner le dos à la classe pour faire
un plan au tableau et, instantanément, toutes les têtes se
tournèrent dans la direction de Janet. Le moment était
arrivé !
Janet était assise à côté du feu. La boîte de pétards
était dans son pupitre. Elle prit une bonne poignée de ceux-
ci qu'elle jeta adroitement dans le feu.
Toutes les petites oreilles étaient tendues. Au début,
rien n'arriva sinon que les flammes

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« Janet, Janet, arrête ! » cria Miss Kennedy...

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s'agrandirent et prirent de l'importance. Puis, la fête
commença !
Crac, kiss, spit, crac ! La moitié des pétards éclatèrent
à la fois et les flammes montèrent jusque dans la cheminée
et, de plus, se propagèrent sur le plancher.
Crac, ssss, crac ! ! Toute la classe regardait et écoutait.
Miss Kennedy était au comble de l'étonnement et de la
frayeur.
— Miss Kennedy ! oh ! Miss Kennedy ! que se passe-
t-il donc ? demanda Pat faisant semblant d'avoir peur.
— Ce n'est rien, Pat. Sans doute un bloc de charbon
chargé de gaz, c'est passé, à présent, mais j'ai tout de même
sauté !
Crac, crac, kissss ! ! ! Une nouvelle explosion suivit et
un jet de flammes jaillit hors du feu. Janet se leva d'un
bond, prit le torchon humide du tableau et se mit à battre
les flammes, menant ainsi un beau tapage, bien inutile»
— Janet, Janet, arrête, cria Miss Kennedy, effrayée
surtout à l'idée que le bruit allait s'entendre dans la classe
d'à côté.
Mais, cette fois, les fillettes ne purent réprimer leur
joie et les rires éclatèrent de toutes parts. Quand la
troisième explosion se produisit, ce fut du délire, et le
désordre empira encore quand Janet prétendit battre une
deuxième fois les flammes avec le sordide torchon, faisant
ainsi une poussière incroyable.
Miss Kennedy pâlit. Elle devina tout à coup une
machination. Elle se leva, paraissant ainsi

78
- de façon tout à fait inattendue — très digne en dépit
des mèches qui s'échappaient de sa coiffure.
— Mes petites, il n'y aura pas de leçon d'histoire ce
matin. Je refuse d'enseigner une classe aussi indisciplinée.
Et elle quitta la chambre, très pâle et les yeux baignés
de larmes.
Elle irait chez la directrice et donnerait sa démission.
Elle ne pouvait pas, en toute honnêteté, accepter des
appointements pour ne rien apprendre du tout à des gosses
qui ne se gênaient pas pour lui faire les pires farces. Mais,
elle ne voulait pas se présenter chez la directrice dans l'état
déprimé dans lequel elle se trouvait, elle attendrait la fin de
la matinée. Vivement elle griffonna un mot pour Miss
Roberts qu'elle envoya porter par une des servantes :
« Je regrette de me sentir mal et d'avoir à quitter votre
classe », écrivit-elle.
Miss Roberts fut fort perplexe quand elle reçut ce mot.
Elle se demandait si elle allait quitter les grandes ou si elle
allait laisser les petites sans surveillance. Sûrement, Miss
Kennedy leur avait laissé quelque travail avant de
s'absenter. Elle décida pourtant d'aller voir ce qui se passait
et de planter là sa sixième avec quelques questions à
résoudre. Elles seraient certainement tranquilles, tandis que
ces petites ! Elle écrivit donc à la hâte quelques questions
au tableau.
Les petites avaient été plutôt ahuries de voir

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disparaître Miss Kennedy. Quelques unes d'entre-elles
eurent le sentiment de leur culpabilité et furent mal à l'aise,
mais quand le feu recommença encore une fois son exploit,
elles s'en amusèrent encore et la joie dissipa leurs craintes
et leurs scrupules.
— Avez-vous vu la vieille Kenny quand le premier
pétard a éclaté ? cria Joan, je croyais que je mourrais de me
retenir de rire. J'en avais un point de côté !
— Janet, ces pétards sont de petites merveilles, dit
Hilary. Mets-en encore quelques uns dans le feu ; Kenny
ne reviendra tout de même pas. Tout ce que j'espère, c'est
qu'elle n'aille moucharder chez Miss Théobald.
— Elle ne s'est pas dirigée de ce côté-là, fit Janet.
Elle est partie de l'autre côté. Bon, je vais en mettre
quelques uns dans le feu, que tout le monde regarde !
Janet secoua la boîte au dessus du feu et, patatras, tout
le contenu se vida d'un seul coup. Janet se mit à rire.
— Sapristi, tout est dedans, quel feu d'artifice, mes
amies !
Doris, comme toujours quand elles préparaient un tour
à leur façon, était de faction à la porte pour jeter l'alerte en
cas de danger. Tout à coup, elle poussa un cri !
— Attention, Miss Roberts s'amène, à vos places,
vite !
Chaque élève courut à son banc et ouvrit son livre
d'histoire. A l'arrivée de Miss Roberts, la classe

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était dans un ordre parfait; mais la vue de lotîtes ces
petites têtes trop sagement penchées sur les livres d'histoire
avait quelque chose de bien suspect.
Miss Roberts eut donc des soupçons — généralement,
les gosses levaient la tête quand elle entrait.
— Vous me paraissez bien occupées, dit-elle
sèchement. Miss Kennedy vous a-t-elle laissé une leçon à
apprendre ?
Personne ne souffla mot. Janet regardait le feu avec
effroi. Ces fichus pétards qui allaient éclater sans
rémission ! Comme elle souhaitait n'avoir pas tout mis ! Le
feu commençait déjà à s'animer,,. Miss Roberts parla
durement.
— Personne ne peut me répondre ? Miss Kennedy a-
t-elle...
Mais sa phrase resta inachevée. Vingt pétards, au
moins, venait d'éclater avec un bruit terrible. Il y avait des
lueurs et des flammes partout.
— Grand ciel, s'écria Miss Roberts, que se passe-t-il
donc là ?
De nouveau, personne ne dit mot. Personne non plus
ne riait, cette fois-ci, tout le monde était plongé dans la
terreur.
Cras, sss, cras, kirss, quelques pétards éclatèrent dans
la cheminée, rabattant ainsi, sur la classe sidérée, une
quantité de suie, de suie chaude et mal odorante qui se
répandit partout. Janet et les autres fillettes qui étaient près
du poêle se mirent à tousser.
— Ne reste pas près du feu. Janet, ordonna

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Miss Roberts. Ces flammèches vont mettre le feu à tes
vêtements.
La suie, après une autre explosion se répandit une
seconde fois.. Sur les murs, sur les livres, sur les pupitres et
sur les enfants. La bouche de Miss Roberts se serra en une
fine ligne droite et elle fit, du regard, le tour de la classe.
— Quelqu'un a mis des fusées dans le feu, constata-t-
elle, la classe est dissoute. Je vais dans la salle des
maîtresses et là, j'attendrai que la où les coupables qui
inventèrent ce jeu aussi stupide que dangereux, viennent
s'accuser au plus tôt !
Et elle quitta la classe, laissant les fillettes terrorisées.
Faire une bonne blague à Miss Kennedy était une chose,
mais en faire une à Miss Roberts en était une toute
différente ! Miss Roberts avait, dans son sac, un tas de
tortures épouvantables en manière de punition.
— Zut, me voilà pincée, grogna Janet. Je ferais mieux
d,'y aller tout de suite, et elle se dirigea d'un pas traînant
vers la porte. Au moment où elle allait sortir, Pat courut la
rejoindre.
— Janet, attends, je vais avec toi. Je suis aussi
coupable que toi, puisque je t'ai instiguée. Moi j'aurais mis
les fusées dans le poêle si tu ne l'avais pas fait.
— Et moi, je vais aussi, s'écria Isabelle
immédiatement.
— Oh ! ça c'est chic, dit Janet, prenant le bras de Pat
et la main d'Isabelle.
Alors, Hilary parla aussi :
— Et bien, je vais aussi. Nous sommes toutes à

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blâmer. C'est vrai que c'est toi, Janet, qui avait les
pétards et qui les a mis dans le feu, mais nous étions toutes
bien contentes de nous en amuser, nous devons aussi
encaisser ensemble. Ce ne serait pas juste si tu étais seule
punie.
Cela finit donc par un cortège général vers la salle des
professeurs. Un cortège bien déprimé et un cortège pas fier
du tout !
Miss Roberts fût stupéfaite et consternée de voir
arriver toute sa classe.
— Qu'est-ce que cela signifie ?
— Miss Roberts, puis-je vous l'expliquer? demanda
Hilary. Je suis la monitrice, n'est-ce pas?
— Je veux que ce soit celle qui a fait le coup qui
s'accuse. Qui l'a fait ?
— Moi, dit la pauvre Janet en pâlissant. Ses genoux
fléchissaient et ses yeux étaient rivés au sol : elle ne
pourrait jamais soutenir le regard de Miss Roberts.
— Mais nous étions toutes de connivence, enchaîna
Hilary. Nous voulions que Janet le fasse et nous avons
toutes trempé dans l'affaire.
— Et, puis-je vous demander si Miss Kennedy a été
gratifiée du même stupide spectacle ?
— Oui, dit Janet à voix basse.
— Cela explique tout, murmura Miss Roberts,
pensant à la note reçue de Miss Kennedy. Eh bien, voilà,
vous allez payer les frais de ramonage et vous passerez
chacune deux heures à nettoyer à fond votre classe. Vous
travaillerez par équipes de cinq, sans vous faire aider
d'aucune bonne. Vous y consacrerez vos heures de liberté.

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— Oui, Miss Roberts, dirent-elles dans leurs dents.
— Vous allez aussi aller faire immédiatement vos
excuses à Miss Kennedy, poursuivit-elle. Et de plus, je ne
vous cache pas que je suis honteuse de vous pour avoir
ainsi abusé de quelqu'un qui est trop bon pour vous mater,
comme je suis continuellement obligée de le faire moi-
même.
Toute la classe s'esquiva, ne demandant pas son reste !
Miss Roberts téléphona au ramoneur et Miss Kennedy
reçut les plus humbles excuses. Elles ne lui racontèrent pas
que Miss Roberts avait subi la même expérience qu'elle.
Elle crut que les fillettes étaient venues s'excuser
spontanément et, ce jour-là, elle fut heureuse.
— Je ne puis pas donner ma démission à Miss
Théobald, après tout, pensa-t-elle. Si je le fais, je devrais
donner une raison et je ne peux pas mettre ces petites en
cause alors qu'elles se sont excusées si gentiment.
Les choses en restèrent donc là pour un petit temps. Et
des équipes de cinq petits singes lavèrent et frottèrent
pendant tout l'après-midi et toute la soirée au lieu de jouer
au lacrosse et d'aller au concert.
Une bonne chose s'ensuivit: les jumelles étaient
montées en flèche dans l'estime de leurs petites
compagnes.
— C'était rudement chic de la part de Pat et d'Isabelle
d'avoir ainsi voulu partager la punition de Janet, conclut
Hilary, Un bon point pour elles!

84
CHAPITRE VIII.

LA GRANDE FETE DE MINUIT

Miss Roberts serra sa classe de fort près pendant toute


la semaine qui suivit le feu d'artifice et elle marchait droit
sous son joug sévère.
Pat et Isabelle souffraient plus que toute autre d'être
traitées sur ce ton dédaigneux tout comme si elles
existaient à peine, mais elles n'osèrent se rebiffer ni l'une ni
l'autre.
— C'est tout bonnement atroce d'être ici comme au
jardin d'enfants, alors que nous faisions la pluie et le beau
temps à Redroof,gémit Isabelle. Oh, je ne m'y habituerai
jamais.
- Je déteste cela aussi, grogna Pat, mais d'autre part, je
ne peux pas m'empêcher d'aimer Miss Roberts, tu sais. Je
la respecte énormément et on est forcé d'aimer les gens
qu'on respecte.
— Eh bien, je voudrais qu'elle commence aussi à nous
respecter un peu, alors peut-être nous aimerait-elle et ne
nous ferait-elle pas la vie impossible. Ma parole, tu te
souviens, ce matin, quand j'ai oublié mon cahier de math,
je croyais qu'elle allait téléphoner à la police pour me faire
mettre en prison.
Pat ria !

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— Ne sois pas idiote, et, à propos, n'oublie pas de
donner ton obole pour acheter quelque chose pour
l'anniversaire de Miss Théobald. Moi, j'ai donné cinquante
francs.
— Oh, zut, j'espère que j'ai cinquante francs! J'ai déjà
donné quinze francs pour le ramoneur et vingt francs à la
servante pour nettoyer ma robe d'uniforme pour que
l'infirmière-économe ne me tombe pas sur le râble et nous
avons du donner dix francs pour le home des nouveaux-
nés. Je suis dans une purée noire !
Elle alla à son étagère, dans la salle commune et prit
sa bourse... elle était vide !
— Ah, ça, s'écria Isabelle abasourdie. Je suis sûre que
j'avais vingt francs dans mon porte-monnaie, me les as-tu
pris, Pat ?
— Non, sinon je te l'aurais dit. Ils doivent être dans la
poche de ton manteau, sotte.
Mais les vingt francs n'étaient nulle part. Isabelle
conclut qu'elle devait les avoir perdus et elle emprunta à
Pat l'argent nécessaire pour le cadeau de Miss Théobald.
Puis, ce fut l'anniversaire de Janet. Elles allèrent
toutes en ville pour lui acheter un petit présent. Au moment
de partir, Hilary découvrit que le billet de cent francs que
sa grand'mère venait de lui envoyer avait disparu de sa
poche.
— Ah ! tout ce bel argent, se lamenta-t-elle. Dire que
j'allais acheter des tas de choses. Je dois faire réparer ma
canne de lacrosse et m'acheter aussi du papier à lettres,
mais où donc peut-il être ?

86
Joan prêta à Hilary de l'argent pour le cadeau de Janet.
Le jour de son anniversaire, celle-ci fut ravie de
recevoir une telle avalanche de cadeaux. Elle était très
aimée malgré sa franchise et ses répliques impitoyables. Le
plus beau cadeau venait de Kathleen Gregory qui lui offrit
une broche en or avec son nom gravé au dos.
— Vraiment, tu n'aurais pas du faire cela. Tu as du
dépenser un monceau d'argent, Kathleen ! Je ne puis
réellement pas accepter cela, c'est un cadeau trop
important, se récria Janet.
— Mais il faut que tu l'acceptes, Janet, supplia
Kathleen, ton nom est écrit dessus, il ne peut servir à
personne d'autre.
Tout le monde admira la petite broche en or et
Kathleen rayonnait de joie. Quand Janet la remercia encore
et lui donna affectueusement le bras, elle devint rouge de
bonheur.
— C'est très généreux de la part de Kathleen, confia
Janet aux jumelles en entrant en classe. Mais je ne parviens
pas à comprendre pourquoi elle s'est tellement mise en
frais pour moi. En général, elle fait toujours des petits
cadeaux de quatre sous et ce n'est pas non plus, je présume,
parce qu'elle m'aime si fort. Je me dispute bien souvent
avec elle, c'est une telle oie !
De chez elle, Janet avait reçu un panier plein de
bonbons et de gâteries.
Toutes les choses que j'aime, s'exclama-t-elle.
Regardez: un gros cake au chocolat, des sablés, des
sardines aux tomates, du lait condensé et des bonbons à la
menthe;

87
Oh ! ils fondent dans la bouche !
- Si nous faisions une fête de minuit, suggéra Pat en
veine d'inspiration. Nous avons fait cela une fois à
Redroof. Je me demande pourquoi tout goûte tellement
mieux quand on le mange au milieu de la nuit, mais c'est
un fait. Janet, tu ne trouves pas que ce serait amusant ?
— Ce serait fort amusant, mais il n'y a pas assez à
manger pour nous toutes. Chaque élève devrait s'amener
avec quelque chose en supplément, soit un cake, ou de la
bière, ou du chocolat. Quand ferons-nous la fête ?
— Demain soir, proposa Isabelle. Miss Roberts va
au concert. J'ai entendu qu'elle en parlait au téléphone et
elle passe la nuit chez une amie. Elle ne reviendra que le
lendemain matin, à temps pour la prière.
— Oh ! chic, demain soir alors, dit Janet. Allons vite
le dire à tout le monde.
Ainsi, en un clin-d'œil, toute la classe fut informée de
la grande fête de minuit et chaque fillette promit d'apporter
quelque chose.
Pat acheta un cake à la confiture. Isabelle, qui devait
encore s'endetter, se contenta d'offrir une barre de chocolat,
Joan acheta des bougies parce que, tout de même, on ne
pouvait pas se permettre d'allumer l'électricité en pleine
nuit. C'était d'ailleurs défendu, à moins d'un cas sérieux et
urgent.
Le cadeau le plus extravagant fut encore celui de
Kathleen. Elle apporta un gâteau merveilleux,

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garni de sucre glacé, d'amandes et de jolies petites
choses de massepain, rosés, jaunes et vertes. Tout le
monde était en extase !
- Mon Dieu, Kath, as-tu fait un héritage, demanda
Janet. Ce cake a dû te coûter tout ton argent de poche pour
le restant du trimestre. C'est une pure merveille.
- Le plus beau gâteau que j'aie vu de ma vie, renchérit
Hilary.
Kathleen était rouge de plaisir, elle éprouvait un
bonheur sans limite à ce que tout le monde lui sourit, à elle
et à son cake !
— J'aurais voulu avoir autre chose à donner que mon
misérable petit bout de chocolat, s'excusa Isabelle, mais
même pour acheter cela, j'ai dû emprunter à Pat.
- Et moi, je puis seulement offrir quelques biscuits
que j'avais encore»dans une boîte, poursuivit Hilary. Je
suis banqueroute depuis que j'ai perdu mes cent francs.
— De toute façon, nous avons bien assez, dit Janet,
occupée à tout cacher au plus haut d'une armoire qui se
trouvait dans le corridor, en face de leur dortoir.
— Pourvu qu'il ne passe pas par la tête de
l'infirmière-économe de faire le grand nettoyage. Elle en
ferait des yeux en découvrant tout cela. Et qui a donné ce
beau pâté de porc ? Comme tout cela est merveilleux !
La classe tout entière fut au comble de l'énervement
pendant toute la journée. C'était épatant d'avoir ainsi un
secret qui n'était partagé par aucune autre classe. Hilary
savait que la troisième avait déjà organisé une fête de nuit
ce trimestre-là, et c'avait été un grand succès.

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Elle aurait tant voulu que la leur fut encore mieux
réussie.
Miss Roberts ne put, de toute la journée, découvrir le motif
de toute cette effervescence.
Quant à Mademoiselle, elle flaira l'excitation
immédiatement et fut contaminée par l'ambiance.
— Et bien, mes petites, qu'est-ce qui se passe aujourd'hui,
s'étonna-t-elle quand une élève après l'autre se trompa
dans sa version française. Qu'avez-vous dans la cervelle ?
Vous complotez quelque chose, n'est-ce pas? Vite, dites
moi donc quoi !
— Oh, Mademoiselle qu'est-ce qui peut vous faire croire
une chose pareille ? Que pourrions-nous bien comploter ?
s'indigna Janet.
— Qu'en sais-je, * moi ? tout ce que je sais, c'est que vous
ne faites pas du tout attention. Maintenant, encore une
seule faute et je vous envoie au lit une heure avant l'heure
réglementaire. Le rire de Janet fusa. Pour un peu, elle se
faisait mettre à la porte. Mademoiselle ne pensait pas un
mot de ce qu'elle venait de dire, mais cela amusa tout le
monde quelle choisit précisément ce genre de punition
alors que c'était ce qu'elles désiraient le plus: le moment
d'aller coucher l
Enfin, l'heure de monter sonna. Elles se déshabillèrent
assez sagement.
•— Qui ira retirer le festin de l'armoire ? s'enquit Pat.
—- Toi et moi et Hilary et Isabelle, dicta Janet.

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Pat sortit du lit et alla secouer tout le monde...

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Et pour l'amour du ciel, ne laissons rien tomber. Si le
pâté de porc dégringole, ça fera un beau gâchis !
Tout le monde riait.
Elles voulaient toutes rester éveillées, mais il fut
convenu qu'elles prendraient un tour de garde. Chacune
veillerait une demi-heure, après cette demi-heure, elle
devait éveiller sa compagne de lit et alors, à minuit, on les
éveillerait toutes et la fête commencerait. Le tour
commença par Janet. Elle s'assit sur son lit et remonta ses
genoux à son menton. Elle pensait à toutes les bonnes
choses qu'elles allaient manger. Elle n'avait pas sommeil le
moins du monde. Elle alluma sa lampe de poche pour voir
l'heure. Sa demi-heure était écoulée, elle se pencha sur le
lit d'à-côté et éveilla Hilary.
A minuit, elles dormaient toutes avec entrain, sauf Pat
qui avait la dernière garde. Quand la cloche de la tourelle
sonna douze coups, Pat sortit du lit et alla secouer tout le
monde.
— Hilary, minuit, éveille-toi, Isabelle, Joan, la fête va
commencer. Kathleen, Kathleen, il est minuit !
En un clin d'œil, le dortoir fut sur pied en peignoirs et
pantoufles.
Tout le pensionnat était plongé dans l'obscurité, Pat
alluma deux bougies et les planta sur la table de chevet la
plus centrale. Elle avait envoyé Isabelle secouer le restant
de la classe, dans l'autre dortoir et, avec un minimum de
bruit, toutes les petites filles se rassemblèrent.

92
Elles s'assirent sur les lits les plus rapprochés des
bougies et attendirent pendant que Pat et les trois autres
complices allaient chercher dans le placard, toutes les
bonnes choses accumulées.
Pat tenait la lampe de poche pendant que les autres
enlevaient les victuailles. Une boîte de lait condensé
dégringola sur les planches avec un bruit de tonnerre. Elles
sursautèrent toutes et restèrent figées sur place. Rien
n'arriva. Pas un bruit. Aucune porte ne s'ouvrit, aucune
lumière ne s'alluma !
— Idiote, murmura Pat à Isabelle. S'il te plaît, ne va
pas non plus laisser tomber le cake au chocolat. Où est
cette boîte de lait de malheur, maintenant ? Ah, la voilà !
Finalement, tout le festin fut transféré sur les lits et sur
les petites tables et les réjouissances commencèrent. Les
fillettes avaient toutes horriblement faim !
— Sapristi, du pâté de porc avec du cake au chocolat,
des sardines avec du lait condensé, du chocolat avec des
bonbons à la menthe, des ananas avec de la bière, parlez-
moi d'une ripaille, s'écria Janet. Je parie ce que vous voulez
que la fête de troisième n'était rien en comparaison.
Commençons : je coupe le cake !
Moment solennel ! Bientôt, toutes les petites filles
s'empiffrèrent à qui mieux, mieux, profondément
convaincues que rien d'aussi succulent n'existait dans ce
bas-monde.
Janet empoignant un ouvre-bouteille fit, avec
dextérité, sauter le bouchon d'une bouteille de

93
bière et emplit quelques gobelets à dents; la seconde
bouteille déborda avec une telle fougue, que Janet inonda
tout le lit sur lequel elle opérait. Tout le monde ria à gorge
déployée. Le bruit parut énorme dans la nuit tranquille.
— Ne vous en faites pas, personne ne peut entendre
cela, fit Janet. Ici, Pat, ouvre la boîte de sardines, j'ai des
petites tartines et je vais faire des sandwiches. On déballa
les tartines. Janet les avait escamotées à la table du goûter.
— Regardez bien, il faut prendre une bouchée de pâté
de porc, puis une bouchée de sandwiche aux sardines, puis
un peu de lait condensé, c'est épatant, conseilla Pat.
On mangea le chocolat en dernier lieu. Les fillettes
n'en pouvaient plus. Elles étaient là, à sucer des bonbons,
rire et à s'amuser des bêtises les plus stupides.
— Naturellement, la meilleure chose de toute la fête
était sans conteste, le gâteau de Kathleen, convint Hilary.
Ce glacé et ces amandes étaient de pures merveilles.
— Oh oui ! et moi j'ai eu une des jolies rosés en
massepain, poursuivit Joan. Splendide! Combien l'as-tu
payé, Kath ? C'était rudement chic !
— Oh, ce n'est rien, dit Kathleen confuse, je suis si
contente que cela vous a plu.
Elle paraissait, en- effet, très heureuse. Il n'y avait pas
eu de gâteau pour tout le monde et Kathleen, entre autres,
avait dû s'en passer. Mais cela lui était bien indifférent, elle
était on ne peut

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plus heureuse à la vue des autres qui s'en régalaient.
Après ce repas incongru, les petites filles insistèrent
auprès de Doris pour qu'elle fasse sa danse du clown.
C'était une danse apprise pendant les vacances et très
drôle. Doris était la comique de la classe et avait un talent
tout spécial pour faire rire. La danse du clown était ridicule
parce que Doris tombait à chaque entrechat et elle
accompagnait chacune de ses chutes de grimaces et de
contorsions, qui mettaient toutes les petites filles en joie.
— Dites, ne riez tout de même pas trop haut, cette
fois-ci, leur conseilla-t-elle en se relevant; vous avez fait
tant de vacarme la dernière fois, dans la salle commune
que Belinda est entrée et m'a secouée d'importance.
Elle recommença donc à danser sérieusement. Puis,
patatras, elle tomba en s'accrochant au pied d'un lit,
expressément, bien entendu, et se mit à gémir en se
frottant.
Ses petites compagnes se mirent à rire de plus belle et
elles étaient forcées de se mettre la main sur la bouche afin
d'étouffer un peu leurs rires.
Doris était dans son élément, elle fit encore des
pirouettes et des grimaces, puis se mit à pincer les jambes à
la ronde et à chatouiller tout le monde, elle tomba encore
en s'agrippant à la jambe de Pat. Elle entraîna donc Pat
dans sa chute et Pat, elle, fit choir avec elle, une table de
chevet. La table culbuta avec tout son contenu, cadres,
brosses, peignes, gobelets, etc... Mon

95
Dieu, quel chahut !
Les enfants se regardèrent, horrifiées. Le bruit leur
sembla simplement terrible !
Vite, arrangeons tout et mettons nous au lit, s'écria
Janet, 'Dans un instant, une bonne moitié des maîtresses va
nous tomber dessus !
Les élèves appartenant à l'autre dortoir s'encoururent
en une seconde. Les autres firent le vide en vitesse, mais,
presqu'aussitôt, elfes entendirent le déclic des
commutateurs qui s'allumaient.
- Au lit, hurla Hilary. Et toutes, elles s'engouffrèrent
dans leurs draps, relevant les couvertures jusqu'au dessus
de leur tête, attendant les événements, le cœur battant.
Hilary se souvint, avec un frisson d'épouvanté, que
deux ridicules bouteilles de bière étaient restées au beau
milieu du dortoir et aussi le restant du pâté de porc. Le
tout, bien en vue, comme il se doit.
La porte s'ouvrit et une silhouette se dessina dans
l'entrée. Pat, risquant un œil, vit tout de" suite qui c'était - -
la vieille Kenny ! — Quelle malchance ! Si elle découvre
quelque chose, elle va sûrement faire un rapport, pensez
donc, après les méchancetés qu'elles venaient de lui faire
en classe. Mais peut-être n'allumerait-elle pas ?
Miss Kennedy resta immobile, à l'écoute. Une des
petites filles ronfla doucement, mais Kathleen,
hypertendue après cette journée pleine d'émotion, éclata de
rire. Miss Kennedy entendit. Elle alluma !

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La première chose qui attira son regard fut, bien
entendu, les deux bouteilles plantées là, au beau milieu du
passage. Puis, elle vit le restant du pâté de porc et aussi,
des papiers à chocolat. Elle devina immédiatement de quoi
il s'agissait. Un petit sourire complice éclaira son1 visage.
Quels petits singes que ces gosses de première ! Elle se
souvint combien c'était gai, ces fêtes de minuit quand elle
était en pension et comment, de son temps aussi, on les
avait attrapées en pleine ripaille. Elle alla au lit d'Hilary et
lui parla doucement.
- Hilary, enfant, es-tu éveillée ?
Hilary n'osa plus faire celle qui dormait. Elle répondit
d'une petite voix suave :
- Miss Kennedy, que se passe-t-il ?
- Il m'a semblé entendre du bruit émanant de cette
chambre. Je suis de garde cette nuit, comme Miss Roberts
n'est pas là. Mais je puis m'être trompée.
Hilary s'assit sur son lit et là, en face d'elle se
prélassaient les atroces bouteilles de bière, éclatant
témoignage de désordre. Elle regarda alors Miss Kennedy
et découvrit une petite flamme amusée dans ses yeux.
— Peut-être vous êtes-vous trompée, en effet, Miss
Kennedy, peut-être, peut-être sont-ce... des souris ?
- Cela se peut. Et bien... Mais je ne vois pas qu'il y ait
la moindre chose à dire à Miss Roberts. Mais comme tu es
la monitrice du dortoir, Hilary, lâche tout de même que
tout soit bien en ordre

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pour quand l'infirmière-économe fera sa ronde demain
matin. Bonne nuit, petite !
— Bonne nuit, Miss Kennedy !
Elle éteignit les lumières, ferma la porte et se retira
dans sa chambre. Toutes les petites têtes se dressèrent et
murmurèrent les louanges de Miss Kennedy.
— Sapristi, Kenny est rudement sport.
— Je te crois ! Et je t'assure qu'elle ne pouvait pas
manquer de remarquer ces terribles bouteilles de malheur
et vous vous rendez compte qu'elle a mis tout ce
chambardement sur le compte des souris ?
— Et elle a encore poussé la bonté jusqu'à me
conseiller d'enlever toute trace de la fête avant demain
matin. Elle a, en somme, promis de ne faire aucun rapport
à Miss Roberts.
— Tant mieux. Malgré que la vieille Roberts est très
bonne aussi dans son genre.
— Oui, mais nous sommes dans le tiroir du dessous
pour le moment et une histoire comme celle-ci nous ferait
encore dégringoler plus bas, dit Isabelle. Chère vieille
Kenny tout de même !

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CHAPITRE IX.

UN MATCH DE LACROSSE —
ET UNE DEVINETTE,

Le seul résultat fâcheux de la grande fête de minuit


fut, que le lendemain, Isabelle, Vera et Doris ne se
sentaient pas d'aplomb. Le cœur leur tournait bizarrement
et Miss Roberts les observa de très près.
— Qu'avez-vous mangé ? leur demanda-t-elle.
— La même chose que les autres, répondit Doris qui
restait, en ce disant, dans la stricte vérité.
— Allez vite chez l'infirmière-économe, elle vous
fera avaler une potion, ordonna Miss .Roberts.
~"Les trois compagnes s'en allèrent, toutes dolentes.
L'infirmière-économe avait tout un arsenal de bocaux à
médicaments, tous au plus mauvais. Elle purgea les petites
filles généreusement et elles grognèrent quand elle les
obligea à lécher encore la cuiller !
Puis, Joan et Kathleen tombèrent malades et furent
dépêchées chez l'infirmière-économe.
— Je connais ces symptômes, leur dit-elle. Vous
souffrez d'une fête de minuit. Ah! ah! vous n'avez pas
besoin de prendre ces airs innocents

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avec moi. Si ça vous amuse tellement de vous
empiffrer de pâté de porc, de cakes et de bonbons
mélangés de bière pendant la nuit, vous devez avoir le cran
de supporter une petite purge le lendemain.
Les petites filles la fixèrent, abasourdies. Comment le
savait-elle ?
— Qui vous l'a dit ? s'enquit Joan, croyant que Miss
Kennedy avait bavardé, après tout.
—'Personne n'a besoin de me le dire. Je ne suis pas
infirmière-économe dans ce pensionnat depuis vingt-cinq
ans sans savoir quelques petites choses. J'ai purgé ta mère
avant toi, Joan et ta tante aussi. Elles ne supportaient
jamais de manger à minuit, pas plus que toi, il me semble.
Trottez-vous, maintenant et ne me regardez pas comme
cela. Je ne vendrai pas la mèche, allez. C'est d'ailleurs bien
mutile de gronder pour une fête de minuit, la punition vient
d'elle-même, le jour suivant.
Les petites filles s'en allèrent, toutes penaudes. Joan
regarda Kathleen.
— Tu sais, j'adorais le pâté de porc et les sardines,
mais aujourd'hui, rien que d'y penser, j'en deviens malade.
Je crois que, de ma vie, je ne pourrai plus regarder une
sardine en face !
Mais elles oublièrent toutes bientôt leurs maux et la
fête passa dans la légende. Toute l'école eh parla ! Belinda
Towers en eut des échos et s'amusa très fort de la chute de
la table avec tout son matériel.
C'est Kathleen qui raconta l'histoire à Belinda.

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C'était fort étrange comme Kathleen avait changé
depuis quelques semaines. Elle n'était plus du tout aussi
timide et effacée qu'auparavant. Elle entrait dans les rangs,
joyeusement, riait comme les autres et participait à toutes
les farces avec entrain et belle humeur. Elle osait même
parler à la grande Belinda, sans se troubler. Elle était de
corvée chez elle cette semaine-là et faisait la besogne de
gaîté de cœur, toast et commission; elle ne grogna même
pas quand Belinda la manda au beau milieu d'un concert.
Isabelle et elle devaient jouer en match de lacrosse ce
samedi. Elles étaient seules à être choisies en première,
toutes les autres étaient des élèves de seconde. Au début,
Pat avait été meilleure joueuse qu'Isabelle, mais cette
dernière avait vite appris la façon d'attraper la balle, et elle
avait devancé sa sœur.
Le match se jouait contre la deuxième année d'une
école des environs et les petites filles s'affairaient.
- Kathleen est goal-keeper, dit Pat à Isabelle. Belinda
le lui a annoncé ce matin. Dis, à propos, tu ne trouves pas
que Kath a terriblement changé? Je l'aime beaucoup à
présent.
- Oui, et elle est si généreuse. Elle a acheté des
bonbons hier et a tout partagé sans en distraire un seul pour
elle-même. Elle a aussi apporté des chrysanthèmes à Vera.
Ils ont du coûter une fortune.
Vera était à l'infirmerie, en convalescence. Elle avait
eu un gros froid.. Elle avait été très surprise

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et très touchée quand Kathleen lui avait offert six beaux
chrysanthèmes jaunes. C'était un tel changement, parce
que, jusqu'ici, Kathleen avait été plutôt avare.
Kathleen et Isabelle s'entraînaient donc sur le terrain,
l'une à défendre son goal, l'autre à shooter, à courir sur le
terrain, essayant tous les coups difficiles. Elles espéraient
être en bonne forme pour le match. Kathleen avait de très
bons réflexes.
— Si seulement je pouvais réussir quelques goals
samedi, fit Isabelle, pour la vingtième fois depuis ce matin-
là. Hilary en riait et Isabelle lui demanda pourquoi.
— Je me moque de toi ! Qui donc dédaignait tant le
lacrosse il y a quelques semaines encore? Qui disait qu'il
n'y avait que le hockey qui valait la peine d'être joué ? Qui
jurait et se promettait de ne jamais se donner la peine de
faire des progrès au lacrosse ? Tu comprends
maintenant pourquoi je ris. Je suis ici à t'écouter délirer sur
ton match de samedi et à en parler à longueur de journée.
Cela me change, je t'assure !
Isabelle se mit aussi à rire avec elle, mais, elle rougit
quand même un peu.
— Je dois te sembler passablement idiote !
— Tu es plutôt idiote, intervint Janet, se joignant à la
conversation. « Les petites pestes », voilà comment nous
vous surnommions.
— Oh, dit Isabelle, choquée et morfondue. Elle se
promit de jouer tellement bien samedi, que toute sa classe
serait fière d'elle. « Les petites pestes », quel nom
épouvantable !

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Pat et elle devaient absolument s'arranger pour faire
oublier cet affreux surnom!
Le samedi arriva. Un beau jour ensoleillé d'hiver.
La classe de première toute entière était animée et
s'occupait de Kathleen et d'Isabelle. .
Les élèves de l'école invitée venaient pour le lunch et
c'était aux petites premières à faire les honneurs. Le menu
se composait de saucisses et de pommes de terre en purée,
puis de pudding au sirop. Un repas que tout le monde
aimait.
— Maintenant, écoutez bien, Kath et Isabelle, ne
mangez pas comme des goinfres, ordonna Hilary. Nous
voulons que vous jouiez bien, vous êtes seules à défendre
notre honneur. Nous allons bourrer les autres et nous les
ferons manger jusqu'à ce qu'elles ne sachent plus dire
«ouf».
— Oh! dis-donc, je ne pourrai même pas me servir de
deux misérables saucisses, supplia Isabelle atterrée. Et moi
qui me sers toujours deux fois de ce pudding au sirop !
— Eh bien, tu te priveras aujourd'hui, décida Janet avec
fermeté. Mais, si tu joues bien et que tu gagnes, toute la
classe te régalera de brioches à la crème pour ton goûter,
compris ?
Isabelle se consola et se passa courageusement d'une
seconde portion de pudding. Ce fut un lunch très amusant.
Les petites invitées étaient toutes gentilles et cordiales et
elles poussèrent des cris de joie en écoutant l'histoire de la
grande fête de minuit.

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— Nous n'avons jamais autant de plaisir parce que
nous rentrons chez nous le soir. Comment est votre équipe
de lacrosse, cette année ? Bonne ? Nous vous avons battues
chaque fois que nous avons joué ensemble, jusqu'à présent.
— Et je parie que nous vous battrons encore cette
fois-ci, ajouta le chef d'équipe avec un gentil sourire.
— Des brioches à la crème, si vous gagnez la partie,
vous entendez, répliqua Janet de sa voix claironnante. Et
tout le monde de rire !
La première, la seconde et la troisième année, au
grand complet, supportaient le match, groupées autour du
terrain.
La quatrième jouait, ce jour-là, un match dans une
autre école, et les grandes ne se dérangeaient pas pour
regarder les cadettes. Quelques élèves de cinquième
vinrent pourtant et, parmi elles, Belinda Towers, qui
organisait tous les matches et les équipes en sa qualité de
capitaine. Elle tenait absolument à ce que St. Clare gagnât
le plus de matches possibles.
Les équipes prirent place. Isabelle était très nerveuse
et Kathleen très calme.
Le match commença.
Les invitées formaient une équipe solide et très rapide.
Elle s'empara de la balle dès le début et se la passa avec
adresse. Mais soudain Isabelle sauta, intercepta la balle au
vol et courut en flèche à travers le terrain. Une fillette
essaya de lui subtiliser la balle, mais Isabelle eut le temps
de la passer à une autre St. Clare, qui s'encourut

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aussitôt. Isabelle la suivit et reprit la balle une seconde
fois. Mais une petite fille, rapide comme l'éclair, lui reprit
encore et s'encourut vers l'autre moitié du terrain et vers le
goal. Elle passa la balle à une autre qui la passa à une
troisième et, celle-ci misa au but où Kathleen était de
faction Avec adresse, Kathleen rabattit son filet sur la balle
et la relança à Isabelle qui se trouvait à proximité.
— Très bien, Kath, criaient les St. Clare attroupées.
Et Kathleen rougit de plaisir.
Et ainsi, le match se déroula jusqu'à la mi-temps.
Pendant le repos, on offrit des quartiers de citron aux
petites joueuses essoufflées. Comme c'était bon !
— Le score est de trois à un, dit l'arbitre. Trois pour
St. Christophe et un pour St. Clare.
— Courage, St. Clare, cria Belinda. Allez-y, allez-y;
Isabelle, place un goal, si tu peux.
La deuxième phase commença. Le jeu n'était plus si
fougueux maintenant parce que la fatigue se faisait déjà un
peu sentir, mais l'excitation alla grandissante, surtout
lorsque St. Clare marqua deux goals consécutifs, dont un
grâce à Isabelle. Kathleen se trémoussait quand le jeu se
passait de l'autre côté du terrain, elle avait déjà arrêté sept
goals. La balle allait de l'une à l'autre, avec grâce, et
aisance. Kathleen se tint sur ses gardes, prévoyant une
offensive de St. Christophe. La balle lui arriva en effet,
dure et rapide. Elle essaya de sauver le goal, mais la balle
toucha le coin intérieur du filet. Goal ! Quatre à trois et...

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plus que cinq minutes pour remonter ! Un instant plus
tard, St. Clare réussissait un goal tout à fait inattendu.
Egalité.
— Plus qu'une minute et demie, souffla Isabelle en
passant auprès d'une autre St. Clare. Pourvu que nous
fassions encore un goal !
La balle lui revenant, une invitée, une grande et forte
fille se rua sur elle. Isabelle chancela, la balle toujours dans
son filet et elle la passa à une autre, qui la repassa à une
troisième, puis Isabelle la reçut à nouveau. A ce moment,
elle se rendit compte qu'elle était assez loin du but; elle en
était toutefois juste en face. Oui, cela valait la peine
d'essayer! Elle lança donc la balle, durement et en ligne
droite, bien que le keeper fût sur ses gardes, la balle glissa
dans le filet juste avant le signal de la fin. Victoire !!
Quelle clameur ! Pat courrait comme une perdue.
Belinda hurlait à en perdre le souffle et Hilary et Janet se
donnaient de vigoureuses bourrades dans le dos sans trop
savoir pourquoi.
— Chère vieille Isabelle, elle a sauvé le match à la
dernière minute; des brioches à la crème, des brioches à la
crème !
Fatiguées et heureuses, les fillettes quittèrent le terrain
pour aller se laver et être présentables pour le thé; elles
amenèrent avec elles leurs petites invitées. Janet, pendant
ce temps, enfourcha sa bicyclette et alla acheter des
brioches à la crème. Mais, chez le pâtissier, elle s'aperçut
que sa bourse, si bien garnie depuis son anniversaire, ne
contenait plus que quelques menues pièces, C'était étrange!

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Elle avait encore beaucoup d'argent le matin-même et
n'avait rien dépensé !
- Ah ça ! mon argent a disparu. Je ne sais vraiment
pas où il peut s'être volatilisé, dit-elle, étonnée et revenant
bredouille.
- Bizarre, répliqua Isabelle, le mien s'est enfui de la
même façon, il y a quelques jours et aussi, celui d'Hilary,
et maintenant, le tien.
— Ne discutons pas cela pendant que nous avons des
invitées, dit Joan, mais c'est rudement dommage pour les
brioches à la crème !
- Mais je les achèterai, moi, intervint Kathleen, je vais
te donner l'argent, Janet.
— Oh non, voyons. Nous voulions les acheter pour toi
et Isabelle, pour fêter votre victoire. Cela ne convient pas
que tu les achètes toi-même.
- Mais oui, laisse-moi faire, tiens, prends cela, insista
Kathleen. Et elle sortit de l'argent de sa poche.
— C'est gentil, répondit Janet, en acceptant. Merci
beaucoup.
Et elle se sauva à vélo, pendant que les autres se
préparaient à se mettre à table.
— Bien joué, les gosses, dit Belinda en passant. Tu
as arrêté quelques magnifiques goals Kathleen, et toi,
'Isabelle, tu as sauvé le match. Enfin, tout le monde a bien
joué.
Elles étaient rayonnantes des félicitations du capitaine.
Puis, elles prirent leur thé. Une quantité impressionnante
de tartines à la confiture, dé gâteaux aux Corinthe et de
cakes au chocolat

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disparut comme par enchantement et en un temps
record.
Janet revint avec une cargaison de brioches à la
crème. Toutes les petites filles l'accueillirent avec des
hurlements de joie !
— Merci, Kath, tu es une vraie amie! Et Kathleen de
rougir de joie et de bonheur.
— Je me suis rudement bien amusée aujourd'hui,
confia Isabelle à Pat, alors qu'elles s'acheminaient
ensemble vers la salle commune après avoir reconduit
leurs petites invitées. C'était simplement merveilleux d'un
bout à l'autre.
— Pas vraiment d'un bout à l'autre, répondit Pat
gravement. Tu oublies l'argent de Janet ? Quelqu'un doit
l'avoir volé et ça, c'est passablement embêtant, tu ne
trouves pas ? Qui cela peut-il être ?
— Je ne puis me l'imaginer.
Personne ne pouvait se l'imaginer. Les petites fillettes
en parlèrent entre elles et elles tâchaient de deviner qui
avait approché du manteau de Janet. Il était accroché à un
des porte-manteaux du pavillon de sport et la plupart des
élèves de première et de seconde avait circulé par là
aujourd'hui. Mais, sûrement, sûrement, aucune élève de St.
Clare n'était capable d'un tel méfait !
— C'est du vol, du vol vulgaire, dit Hilary. Et il y a
un petit temps que cela dure. Il y en a d'autres que moi,
Isabelle et Janet qui ont perdu de l'argent. Belinda Towers
a perdu vingt francs aussi. Elle a fait un chahut du diable,
mais ne les a jamais récupérés.

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- Ce pourrait être une des servantes, suggéra Joan.
— Je ne crois pas, fit Hilary. Elles sont toutes ici
depuis des années. Nous devrons faire attention à notre
bourse, voilà tout, et, si nous ne parvenons pas à découvrir
le voleur, nous le mettrons du moins dans l'impossibilité de
voler.

109
CHAPITRE X.

UNE ELEVE BIEN EMBARASSEE

Un après-midi, Rita George, une des grandes, envoya


mander Kathleen pour lui donner des instructions
concernant une excursion de botanique.
Kathleen était monitrice de botanique pour sa classe.
Elle pria donc Pat de continuer à dévider l'écheveau de
laine qu'Isabelle tenait pour elle et se sauva.
— Je serai ici en un clin d'œil, fit-elle, et elle
disparut.
Pat dévida la laine et jeta les boules dans la corbeille à
ouvrage de Kathleen. Elle regarda sa montre.
— J'espère que Kathleen ne restera plus longtemps,
nous devons être à la gym dans cinq minutes. Nous ferions
mieux d'aller le lui rappeler. Viens-tu, Isabelle?

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Les jumelles prirent donc ensemble le chemin de la
chambre de Rita, pour voir si Kathleen s'y trouvait encore.
Mais quand elles en approchèrent, elles s'arrêtèrent
abasourdies. Quelqu'un pleurait et sanglotait à l'intérieur,
quelqu'un qui disait, dans ses sanglots :
— Oh ! s'il vous plaît, pardonnez-moi et ne le dites à
personne, je vous en prie, je vous en prie.
— Grands dieux, mais ce doit être Kathleen, dis! Que
se passe-t-il ?
Elles n'osèrent ni entrer ni s'en aller. Elles attendirent,
entendant d'autres sanglots, de pauvres sanglots à fendre
l'âme et puis, la voix grave mais indistincte de Rita.
Finalement, la porte s'ouvrit et Kathleen sortit, les
yeux rougis et les joues baignées de larmes. Elle sanglotait
toujours et ne vit pas les jumelles. Elle se sauva par
l'escalier qui conduisait au dortoir.
Pat et Isabelle la regardèrent aller.
- Ça y est, elle oublie la gym, constata Pat. Et je ne
veux pas lui courir après, elle n'aimera peut-être pas que
nous la voyions dans cet état.
— Oh! allons la consoler, supplia Isabelle. Nous
serons grondées si nous sommes en retard à la gym, mais,
d'un autre côté, c'est terrible de voir quelqu'un dans le
chagrin, sans chercher à y porter remède. Elles décidèrent
donc d'y aller.
Kathleen était sur son lit, la tête enfouie dans son
oreiller. Elle sanglotait.
— Kathleen, que se passe-t-il, demanda Isabelle en
lui caressant l'épaule.

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Kathleen se dégagea.
- Allez-vous en, dit-elle. Allez-vous en, ne venez pas
m'espionner.
- Nous ne t'espionnons pas, murmura Pat gentiment.
Que t'est-il arrivé ? Nous sommes tes amies, tu sais.
- Vous ne seriez plus mes amies si vous saviez
pourquoi je pleure, sanglota-t-elle. Oh! allez-vous en. Je
vais faire mes valises et quitter St. Clare. Je pars ce soir-
même.
— Kathleen, dis-nous ce qui c'est passé. Est-ce que
Rita t'a prise en défaut ? Ne t'en fais pas tellement pour
cela, va ! dit encore Isabelle.
- Ce n'est pas tant le fait qu'elle m'a prise en défaut.
C'est la raison de sa colère, gémit Kathleen. Elle se releva,
les yeux gonflés et rougis. Eh bien, voilà. Je vais tout vous
dire, et puis, vous pourrez aller le claironner par tout le
pensionnat, si vous voulez. Tout le monde se moquera de
moi, mais je serai partie.
Et elle pleura de plus belle, mais sans plus parler.
Pat et Isabelle étaient fort émues. Isabelle, plus tendre,
prit la pauvrette en pleurs dans ses bras.
— Très bien, dis-le nous, nous ne te vendrons pas,
c'est entendu !
- Oui, vous le ferez, oui, vous le ferez. Ce que j'ai fait
est d'ailleurs épouvantable, pleura Kathleen. Vous le
croirez à peine. Je le crois à peine moi-même. Je suis une
voleuse, oui, une voleuse !

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— Kath, que veux-tu dire ? demanda Pat. Kathleen la
regarda avec franchise et s'essuya les yeux d'une main
tremblante.
- C'est moi qui ai pris tout l'argent qui manque.
Chaque fois, c'était moi, même tes vingt francs, Isabelle. Je
ne pouvais plus supporter de n'avoir pas d'argent à moi et
de dire « non » chaque fois qu'il y avait une souscription et
de ne jamais donner de cadeau à personne et de passer pour
une compagne mesquine et égoïste. J'avais tellement envie
de donner à tout le monde et de me faire aimer. Je n'aime
que cela, faire plaisir et rendre mon entourage heureux.
Les deux petites sœurs regardaient Kathleen et elles
n'en revenaient pas. Elles pouvaient à peine croire ce
qu'elle leur avouait. Elle continuait entre deux sanglots à
déverser le chagrin de son pauvre petit cœur.
— Je n'ai pas de maman, moi, qui m'envoie de l'argent
comme à vous autres. Mon papa est aux colonies et je n'ai
ici qu'une vieille tante avare qui ne me donne pas d'argent
de poche. Alors, ça a commencé comme ça: j'ai trouvé dix
francs et j'ai tout de suite été acheter un présent pour une
petite compagne et elle était si contente et moi aussi. Vous
ne savez pas combien c'est dur d'être généreuse et de
paraître le contraire.
— Pauvre vieille Kath, murmura Isabelle en la
cajolant. Mais cela nous eut été bien égal que tu ne donnes
jamais rien, si seulement tu nous avais tout raconté, nous
aurions partagé avec toi !
— Oui, mais j’étais trop fière, répliqua Kathleen.., et...
pourtant je ne devais pas être fière pour voler ainsi.

113
Oh! je ne peux comprendre comment j'ai pu en arriver
là. J'ai pris l'argent de Janet, d'Hilary et de Belinda, c'était
tellement simple et maintenant, cet après-midi, je, je, je…
Elle commença à pleurer si amèrement que les deux
petites sœurs en furent effrayées.
— Ne nous dis plus rien, si tu aimes mieux, fit Pat,
compatissante,:
— Oh, je vais tout vous dire, maintenant que j'ai
commencé, dit la pauvre petite. C'est un soulagement de le
dire à quelqu'un. Eh bien, cet après-midi, quand je suis
arrivée dans la chambre de Rita, elle n'y était pas et son
manteau pendait-là, avec, bien en vue, dépassant de la
poche, son porte-monnaie. Je m'en emparai et l'ouvrais
juste au moment où, sans se faire entendre, Rita entra et
m'attrapa. Et elle .est maintenant chez Miss Théobald et
tout le pensionnat le saura et je vais être chassée...
Les jumelles se concertèrent du regard, ne sachant
quel parti prendre.
Elles se souvinrent alors de la soudaine générosité de
Kathleen, de ses cadeaux, du magnifique cake avec les
rosés en massepain, des chrysanthèmes de Vera et elles se
rappelèrent aussi l'air heureux de Kathleen quand elles la
remerciaient.
— Kath, va frotter tes yeux et baigne-les. Puis, viens
avec nous à la gym, décida Pat.
— Je n'irai pas. Je vais rester ici et faire mes malles,
s'obstina Kathleen, Je ne veux revoir personne

114
avant mon départ, vous avez été bonnes pour moi
toutes les deux, mais je sais qu'au fond de votre cœur, vous
me méprisez.
— Ce n'est pas vrai, chérie, nous sommes seulement
fort tristes pour toi, et nous avons bien compris pourquoi tu
as agi ainsi. Tu avais trop envie de te montrer généreuse,
par n'importe quel moyen. Enfin, tu as fait une mauvaise
action
' pour en accomplir une bonne et tu vois, ça tourne
mal. Isabelle la consolait comme elle pouvait.
— S'il vous plaît, laissez-moi à présent, implora
Kathleen.
Les jumelles quittèrent donc le dortoir insatisfaites et
fort perplexes. A mi-chemin vers la salle de gymnastique,
Isabelle s'arrêta et prit Pat pour le bras.
— Pat, allons voir Rita, si nous pouvons, faisons
quelque chose pour cette pauvre Kath.
— Ça va, acquiesça Pat.
Mais la chambre de Rita était vide.
— Zut, je parie qu'elle est déjà chez Miss Théobald.
— Et .bien, allons y voir !
Elles allèrent jusqu'au bureau directorial et arrivèrent
au moment où Rita en sortait, avec une mine consternée et
troublée.
— Qu'est-ce que vous fabriquez par ici, les gosses ?
demanda-t-elle en s'éloignant et sans même attendre une
réponse.
Pat consulta Isabelle du regard.
— Elle l'a raconté à Miss Théobald. Tu crois que
nous oserions aller lui en parler à notre tour?

115
Je suis tout à fait convaincue que Kathleen n'est pas
cette sorte de voleuse ordinaire, tu sais, et si jamais on la
renvoie d'ici, elle pourrait bien le devenir pour de bon.
Nous entrons, dis ?
Elles frappèrent et la Directrice les pria d'entrer. Leur
apparition la surprit fort.
— Et bien, mes petites, quelles nouvelles ? Vous me
paraissez si graves et préoccupées.
Pat, qui prenait toujours la parole, ne savait cette fois
comment entamer son discours. Puis, les mots arrivèrent à
flots et toute l'histoire se déroula : dans quelles tristes
conditions pécuniaires Kathleen se trouvait et pourquoi elle
avait volé.
— Et puis, Miss Théobald, jamais Kathleen n'a
dépensé le moindre petit sou pour elle-même, poursuivit
Pat. Tout était pour nous. Evidemment, elle a pris notre
argent, mais elle nous le rendait en gâteaux et en présents.
Elle n'est certes pas une voleuse ordinaire, elle est vraiment
très malheureuse, oh ! ne pourriez-vous rien faire pour
elle?... ne pas la renvoyer... ne pas le dire ? Je suis
convaincue que Kathleen essayera de rembourser tout,
franc par franc et Isabelle et moi, nous l'aiderons afin que,
plus jamais cela n'arrive.
— Vous comprenez, tout est arrivé à cause que
Kathleen ne recevait pas d'argent de poche. C'est>terrible
d'être sans argent de poche — et elle était trop fière pour
l'avouer et, en plus, elle souffrait d'être prise pour une
avare et une égoïste, ce qu'elle n'est pas du tout. Elle est

116
bonne et généreuse, croyez-nous, Miss Théobald,
insista Isabelle.
Miss Théobald eut, pour les deux petites plaideuses,
son plus charmant sourire.
- Mes chéries, vous me racontez une histoire bien
différente de celle que je viens d'entendre. Et j'en suis
ravie. Naturellement, Rita considère la pauvre petite
comme une vulgaire pick-pocket. Vous, vous la voyez telle
qu'elle est, une malheureuse enfant dans l'embarras qui
veut à tout prix, prouver qu'elle aussi a bon cœur, mais qui
choisit, pour le prouver, le plus vilain des moyens. Moi, je
n'avais jamais reçu cette confidence de Kathleen et j'aurais,
par conséquent, écrit à sa tante pour qu'elle la reprenne. Je
tremble maintenant à l'idée de ce qui serait-advenu de cette
pauvre enfant si sensible.
— Oh! Miss Théobald, vous voulez dire qu'elle peut
rester ? s'écria Pat.
— Bien sûr ! Je dois bien entendu lui parler, mais ne
craignez rien, je m'arrangerai pour qu'elle me fasse des
aveux complets. Maintenant, je vais savoir comment m'y
prendre, ne vous inquiétez plus. Où est-elle ?
— Au dortoir, elle emballe ses affaires. Miss
Théobald se leva.
— J'y vais, dit-elle. Et vous, rejoignez vite vos
compagnes et dites à votre professeur que vous étiez avec
moi. J'ajouterai pourtant encore ceci : Je suis fière de vous.
Vous êtes bonnes et compréhensives; deux qualités très
importantes.
Rougissantes de plaisir, les deux fillettes sortirent du
bureau, elles se regardèrent, avec une joie débordante.

117
— Comme je suis contente que nous avons osé venir.
Je crois que les affaires de Kathleen sont en bonnes mains
maintenant. Elles coururent alors à la gymnastique,
s'excusèrent de leur retard, mais songèrent à Kathleen aussi
longtemps que dura la leçon.
Elles apprirent l'arrêt de la directrice après le thé, où
leur petite amie parut, les yeux encore bien rouges, mais
paraissant heureuse.
— Je ne m'en vais pas. Je vais rester et prouver à
Miss Théobald que je puis être aussi honnête que n'importe
qui, leur souffla-t-elle. Elle va écrire à ma tante pour
qu'elle m'envoie une somme convenable d'argent de poche
et je remettrai en place, tout l'argent que j'ai pris. Et si,
pendant un petit temps encore, je ne pourrai pas me
permettre d'être aussi généreuse que je le voudrais,
j'attendrai patiemment jusqu'à ce que cela soit possible.
- Qui, et ne sois surtout pas gênée de ne rien nous
donner, si tu es à court d'argent, conseilla Pat. Personne ne
t'en voudra pour cela. 3'est stupide vanité de ne pas avouer
franchement qu'on ne peut pas acheter ça ou ça. Oh, K.ith,
je suis si contente que tu ne t'en vas pas. Isabelle et moi
étions juste en train de t'aimer si fort!
- Vous avez été bien chics avec moi ! Elle serra les
bras en marchant entre elles deux.
Si jamais je peux vous rendre votre bonté, je le ferai,
dit-elle. Vous aurez confiance en moi, au moins? Ce serait
si terrible de ne pas être en confiance. Je crois que je ne
pourrais jamais le supporter.
— Naturellement, que nous aurons confiance,
s'exclama Pat. Ne sois donc pas si bébête.

118
CHAPITRE XI.

ENCORE MISS KENNEDY

Les deux petites sœurs commençaient à se plaire


énormément à St. Clare. On ne les appelait plus « les
petites pestes ».
Mademoiselle les avait bien aidées en français et elles
étaient maintenant à égalité avec la bonne moyenne des
autres élèves. Miss Roberts les trouvait intelligentes et les
encourageait souvent, ce qui leur était fort précieux.
Kathleen était devenue leur amie intime. Elle était, en
réalité, une très brave enfant et, bien que maintenant,
l'argent ne lui coulait plus des doigts — et pour cause —
elle trouva, dans son bon petit cœur, des quantités d'autres
façons de se dépenser peur les autres. Elle raccommodait
les bas de Pat, elle recolla morceau par morceau, avec une
patience angélique, le vase favori de « Mademoiselle », et
passa son temps libre au chevet de Doris, puis d'Hilary
quand on les mit à l'infirmerie, avec la grippe. Elle savait
que plus

119
jamais elle ne serait malhonnête et se tenait la tête
droite essayant, avec succès, d'oublier les malheureuses
actions qu'elle avait commises, et qui étaient réparées
maintenant.
Miss Kennedy avait aussi la vie plus facile, parce que,
depuis la fête de minuit, toute la classe de première était
beaucoup plus convenable envers elle.
La classe de seconde, pourtant, ayant découvert que
Miss Kennedy avait une sainte terreur des chats, de
nouvelles aventures était à prévoir de ce côté. En effet, il
était pour le moins étonnant de constater que tous les chats
disponibles dans les environs se trouvaient toujours dans la
classe de deuxième, à l'heure de la leçon d'histoire ! Il y
avait dans cette classe, un grand placard ; endroit rêvé pour
y cacher un chat.
Un matin, Miss Roberts était fiévreuse. Elle sentait
arriver la grippe et retourna au lit espérant encore pouvoir
la couper. Ainsi donc, la pauvre Miss Kennedy avait à
surveiller deux classes, les élèves de première ayant été
réunies avec celles de seconde.
Elles entrèrent en bon ordre. Miss Jenks, la maîtresse
de seconde leur assigna leurs places.
- Maintenant, dit-elle, attendez sagement l’arrivée de
Miss Kennedy. — Et elle partit donner une leçon dans une
autre classe.
Aussitôt que la porte se fut refermée sur elle, un
brouhaha indescriptible se produisit. Et, à l’étonnement
général des élèves de première, Tessie, une élève de
seconde, parut avec un

120
énorme chat tout noir. Le chat était extrêmement bien
élevé, il ronronnait et faisait des grâces comme seuls les
chats peuvent faire. Les jumelles regardèrent le spectacle
toutes ahuries.
— Pourquoi un chat ? demanda Pat ? Fait-il partie de
votre classe, par hasard ?
— Ha ! ha ! la bonne blague! Je ne crois pas, répondit
Pam, caressant le chat.
— Non, c'est pour fiche la frousse à la vieille Kenny,
une belle frousse, voilà tout ! Vous ne saviez pas, vous
autres, qu'elle avait peur des chats ? Nous allons mettre
Blackie dans notre placard et, à un moment donné, Tessie
qui est près du placard, ouvrira la porte et Blackie sortira,
fier comme Baptiste et deux fois plus naturel. Il s'arrangera
bien pour nous faire rigoler. Vous pouvez compter sur lui.
Les élèves de première commencèrent toutes à rire. Ça,
c'était un truc épatant. C'était plus fort que les pétards !
— Ah, elle arrive ! cria-t-on de la porte, où quelqu'un
était de garde. Tout le monde à sa place. Mets le chat
dans l'armoire, vite Tessie, dépêche-toi !
Le chat fut précipité dans le placard ne comprenant
rien à son sort. On ne lui donna aucune explication et on
lui ferma la porte au nez. Kathleen, qui adorait les
animaux, commença à soulever des objections.
— Dites-donc, est-ce qu'il sait respirer, au moins, là-
dedans ? Ne ferions-nous pas mieux...
— Ferme-la, cria Tessie. Et à ce moment, Miss
Kennedy fit son entrée, sa pile de cahiers

121
sous le bras. Elle sourit aux petites filles et s'assit.
Elle était fort nerveuse, se demandant comment elle
allait en sortir pour maintenir deux classes en bon ordre.
Elle sentit immédiatement qu'il y avait de l'orage dans l'air
et se méfia fort des deux ou trois petits éclats de rire vite
réprimés d'ailleurs venant de la rangée du fond. Son livre
tomba et, elle se baissa pour le ramasser, puis, en se
baissant, sa ceinture se défit et elle se rebaissa pour la
reprendre.
En soi, cela n'avait rien de bien comique, mais cela
amusa fort les fillettes du premier rang et elles plongèrent
leur nez dans leur livre, faisant des efforts pour éviter le
fou-rire.
— Si une élève essaie de troubler l'ordre, elle restera
debout pendant toute la leçon ! annonça-t-elle avec
fermeté. Chacune était bien étonnée d'entendre la douce
Miss Kennedy faire un tel acte d'autorité et la leçon
commença tranquillement.
Tessie devait faire sortir le chat, à peu près au milieu
de la leçon, mais le chat en avait décidé autrement. -
II s'était mis à l'aise sur les ouvrages de mains et jouait
avec des rafias de couleur que les petites filles utilisaient
pour fabriquer des corbeilles. Puis, il essaya de s'en
dépêtrer, mais, sans succès ! Il se leva, se tourna à gauche,
puis à droite, se retourna encore, s'emmêla toujours
davantage puis, tout à coup, pris de panique, il sauta d'une
étagère à l'autre et de bien singuliers bruits sortirent

122
tirent du placard aux ouvrages ! Au début, Miss
Kennedy, non avertie, ne distingua pas d'où venait ce bruit,
mais les petites filles se penchaient sur les livres, faisant
mille efforts pour rester sérieuses.
Le chat se fâcha! Il sauta en l'air et se cogna la tête,
puis il sortit ses griffes et mordit rageusement dans le rafia.
— Qu'il y a-t-il donc dans cette armoire ? dit Miss
Kennedy, à la longue.
— Les ouvrages de main, Miss Kennedy, répondit
Tessie.
— Ça, je le sais, s'impatiente Miss Kennedy, mais des
ouvrages et du rafia, cela ne fait pas de bruit ! Qu'est-ce qui
peut causer tout ce tapage ? Ce doivent, sans doute, être
des souris !
Ce n'était certainement pas des souris! Simplement le
pauvre Blackie qui devenait enragé. Il se débattait comme
un beau diable contre tous les éléments du placard. Toute
la classe éclata de rire.
— C'est trop fort, s'écria Miss Kennedy. Elle se
dirigea vers l'armoire et en ouvrit la porte. Blackie, aux
anges, s'échappa avec un miaulement.
Miss Kennedy poussa un cri quand elle vit bondir cet
énorme animal et se sauva vers la porte. Blackie la suivit,
comprenant qu'elle voulait le faire sortir. Il se frotta, tout
heureux, contre ses chevilles, mais Miss Kennedy pâlit de
frayeur. Elle avait vraiment très peur des chats !
Blackie et Miss Kennedy sortirent donc ensemble et
se sauvèrent tous deux dans des directions opposées.

123
Les petites filles étaient malades de rire, elles en
avaient des points de côté et les larmes leur coulaient des
yeux !
Tessie ferma la porte, de crainte qu'une maîtresse ne
passât. Pendant cinq bonnes minutes, elles ne firent que
rire, rire, rire ! !
— Dites-donc, avez-vous vu Blackie quand il se
débina ? dit Tessie.
— Ce doivent être des souris, minauda Doris en
imitant la voix de Miss Kennedy. Là-dessus, nouveaux
éclats de rire !
— Ah ! dit Tessie, s'essuyant les yeux, quelqu’un va
nous entendre. Je me demande ce qu'il est advenu de la
vieille Kenny? Elle s'est volatilisée. Croyez-vous qu'elle
viendra achever sa leçon ?
Miss Kennedy ne revint pas. Elle était assise dans la
salle des maîtresses. Très pâle, avalant péniblement un peu
d'eau pour se remettre. Elle avait aussi peur des chats que
certaines personnes ont peur des abeilles ou des chauve-
souris, mais ce n'était pas la seule chose qui la rendait
soucieuse et malade. C'était le fait aussi que les enfants lui
jouaient tous les tours pendables, sachant pourtant combien
cela l'affectait.
« Je ne vaux rien comme institutrice », pensait-elle. «
Pour enseigner à deux ou trois enfants comme je l'ai
toujours fait jusqu'à présent, j'étais très experte, mais cette
besogne-ci est au dessus de ma compétence. Et dire que,
l'argent que je gagne vient tellement à point, maintenant
surtout

124
que maman est si malade. Enfin, ce n'est pas la peine
de continuer, je dois abandonner ».
Elle décida de descendre en ville et de prendre le thé
avec une de ses amies avec qui elle pourrait causer de tout
cela et, en revenant, elle donnerait sa démission à Miss
Théobald, en lui disant qu'elle ne savait ni enseigner, ni
maintenir la discipline dans sa classe.
Donc, à quatre heures, elle se rendit en ville, après
avoir téléphoné à son amie pour lui donner rendez-vous.
Les jumelles, accompagnées de Kathleen, allèrent à la
même pâtisserie pour une grande réjouissance. Le salon de
thé était partagé en petits compartiments séparés par des
draperies rouges et les fillettes prenaient déjà leur thé
quand Miss Kennedy et Miss Râper entrèrent.
Elles choisirent le compartiment contigu à celui
occupé par les trois petites filles. Celles-ci ne pouvaient
pas voir Miss Kennedy mais elles entendaient parfaitement
ce qu'elle disait et reconnurent sa voix immédiatement.
— Je parie qu'elle va raconter l'histoire du chat,
murmura Kathleen. Les fillettes n'avaient nullement
l'intention d'écouter, mais elles entendaient malgré elles.
Et, comme elles le supposaient, Kenny se mit à raconter
«l'histoire du chat».
Mais elle parla de bien autre chose aussi !
De sa vieille maman malade et pauvre, de l'argent
qu'elle gagnait au pensionnat et qui était si bienvenu, des
notes qu'elle avait à payer.

125
Elle parlait avec amertume de son inaptitude à
maintenir sa classe en main.
— Je ne vaux rien ! avoua-t-elle à son amie. J'ai
accepté des appointements pour enseigner les enfants et je
ne leur apprends rien du tout, parce que je ne sais pas les
manier; elles se moquent de moi et me font les pires farces.
Ne crois-tu pas, en conscience, que je me dois de dire cela
à la directrice, Clara ? Ce n'est vraiment pas honnête de ma
part de continuer. Je quitte à tous bouts de champ ma
classe, tellement ces gosses me harcèlent et me
persécutent. Miss Lewis, leur professeur d'histoire, ne
pourra pas reprendre sa place ce-trimestre-ci, or je ne vois
pas comment je puis la remplacer jusqu'alors.
— Mais tu as tellement besoin de cet argent pour
aider ta mère pendant qu'elle est malade ! répliqua Miss
Râper. C'est de la malchance, ma pauvre, ces gamines
doivent être complètement dépourvues de cœur.
Les trois petites étaient muettes d'étonnement. Elles
étaient horrifiées de leurs actes.
— Allons-nous en, murmura Pat, tout bas. Nous
n'avions pas le droit d'entendre cela !
Elles étaient, en réalité, très malheureuses. Il était
impossible qu'elles laissassent Miss Kennedy donner sa
démission. Elle était si bonne et d'autre part très
compétente. Et c'était bien vrai qu'elles étaient toutes sans
cœur.
— Oh, zut, je ne me sens pas chic du tout, commença
Kathleen en s'asseyant dans la chambre commune. Je me
hais, maintenant J'ai bien

126
rigolé ce matin, mais une farce n'est plus un farce si
quelqu'un doit en pâtir de la sorte.
— Nous devons empêcher la vieille Kenny d'aller
chez Miss Théobald, résolut soudain Pat. Ce serait
épouvantable. Coûte que coûte, nous devons tenter quelque
chose. Pensez de toutes vos forces, pour l'amour de Dieu !
Isabelle, après un moment, leva le nez,
— Ecoutez, il n'y a qu'une seule chose à faire,
suggéra-t-elle. Nous devons obtenir de toutes les élèves
qu'elles signent une lettre, celles de première, et celles de
seconde. Une lettre dans laquelle nous lui ferons nos
excuses en lui jurant que nous ne lui jouerons plus de
blagues. Et nous devons tenir parole.
— Ce n'est pas une mauvaise idée, reconnut Pat.
Kath, va toi, en seconde, elles sont réunies dans leur salle,
et explique-leur ce qui s'est passé. Je vais composer la
lettre et chacune de nous signera.
Kathleen s'en alla.
Pat prit une plume et du papier et, avec l'aide
d'Isabelle composa ce qui suit :

« Chère Miss Kennedy,

« Nous sommes toutes honteuses de notre attitude de


ce matin, et nous vous demandons bien humblement
pardon.
Nous n'avons jamais songé que le chat sauterait sur
vous, ni que vous ouvririez vous-même le placard. S'il vous
plaît, par donnez-nous. Si vous voulez bien, nous nous
engageons à ne plus jamais vous faire de farces, mais de
bien nous conduire et de bien travailler pour rattraper le
temps perdu.
127
Nous avons d'ailleurs toujours estimé que vous aviez
été très chic de ne pas nous avoir vendues le jour de vous
savez bien quoi ».

Bien sincèrement, vos...

suivaient tous les noms, signés individuellement. La


seconde défila pour signer aussi.
— Qu'est-ce que c'est ce « vous savez bien quoi » ?
demanda Tessie curieusement.
— C'est notre grande fête de minuit. Elle savait que
nous en avions une et elle n'a rien dit. Maintenant, est-ce
que tout le monde a signé ? Toi encore, Lorna, signe vite.
Toutes les fillettes avaient eu le même sentiment de
honte lorsque Kathleen leur avait raconté l'histoire
entendue au salon de thé.
Tu n'aurais pas dû écouter, dit Hilary, d'un air de
reproche. C'est mesquin d'écouter des confidences.
- Je sais, répondit Pat. Mais nous n'en pouvions rien,
Hilary. Et, en tout cas, je suis ravie que nous l'ayons fait.
Nous pouvons, de cette façon, empêcher Kenny de
démissionner.
Cela empêcha, en effet, Miss Kennedy d'aller chez
Miss Théobald quand elle rentra ce soir-là. Elle trouva la
lettre sur son pupitre et l'ouvrit.
En la lisant, les larmes lui vinrent aux yeux. « Quelle
gentille lettre », pensa-t-elle. « Ces gosses ne sont pas sans
cœur, après tout. Si seulement elles pouvaient tenir leur
promesse, comme j'aimerais leur enseigner l'histoire ! »

128
Elle remercia chacune des deux classes le lendemain et les
assura de son pardon. Et, pour la première fois, depuis le
début du trimestre, la leçon s'écoula sans heurt, comme
celle des autres professeurs, parce que les petites filles
avaient à cœur de ne pas manquer à leur promesse.
Il y eut bien, ça et là, un petit rire qui fusait et quelques
papiers qui bruissaient, mais plus aucune cabale organisée
et surtout, plus de méchanceté. Kenny était heureuse. Elle
enseignait fort bien, maintenant qu'elle était en paix et les
élèves s'intéressaient à l'histoire et étaient avides d'en
connaître davantage.
— Je suis contente que nous ayons fait ce qu'il fallait,
conclut Pat, un jour après une leçon d'histoire ! J'ai
demandé à Miss Kennedy comment allait sa mère et elle va
beaucoup mieux et sort de clinique demain. Est-ce que ce
n'aurait pas été atroce si elle avait du mourir parce que
Kenny avait perdu sa place.
— Epouvantable ! reconnut Isabelle. Et toute la classe
était d'accord.

129
CHAPITRE XII.

UNE VITRE BRISEE —


ET UNE PUNITION

Un matin, Hilary entra très excitée, dans la salle


commune.
— Dites-donc, savez-vous qu'un cirque vient de
planter sa tente dans les champs, juste à la sortie de la
ville ? Eh bien, voilà, c'est ainsi, j'ai vu les affiches.
— Sapristi, j'espère que nous aurons l'autorisation d'y
aller, dit Pat, qui raffolait aller au cirque.
— C'est le cirque Galliano ! poursuivit Hilary, et elle
sortit une réclame de sa poche. Regardez, clowns,
acrobates, chevaux dansants, chiens savants, etc... ! Si
seulement Miss Théobald donnait la permission d'y aller !
Miss Théobald donna la permission. Elle dit que à
tour de rôle, chaque soir, deux classes pouvaient s'y rendre,
avec leurs maîtresses. La première année était aux anges.
Pat, Isabelle, Kathleen et Janet descendirent en ville pour
contempler les magnifiques affiches placardées un peu
partout. Elles étaient très animées. Puis, elles allèrent voir
les grandes tentes dressées dans les champs. Elles
regardèrent les chevaux à qui on

130
faisait faire l'exercice et virent cinq petits ours
lourdauds qui déambulaient avec leur entraîneur. Elles
regardaient toujours, quand un grand chimpanzé, habillé
avec jersey et culottes, s'avança vers elles en tenant la main
d'un petit garçon suivi d'un petit chien,
— Mon Dieu, regardez le grand singe ! s'écria
Isabelle.,
— Sammy n'est pas un singe, c'est un chimpanzé, dit
le petit garçon en souriant.
— Donne la main, Sammy.
Le grand chimpanzé donna solennellement la main
aux petites filles. Isabelle et Kathleen étaient trop effrayées
pour lui tendre la main, mais Pat tendit la main tout de
suite et Sammy la secoua avec conviction.
— Est-ce que vous allez venir voir notre spectacle?
demanda le petit garçon.
— Je crois bien, fit Pat. Etes-vous dans la troupe du
cirque ? Qu'est-ce que vous faites ?
— Je suis Jimmy Brown et je montre ma fameuse
petite chienne Lucky. Voilà Lucky, près de vos pieds, elle
sait compter et épeler,
— Oh non, les chiens ne savent pas faire cela, dit
Isabelle.
Jimmy rit,
— Eh bien, le mien sait bien, répliqua-t-il ! Vous
verrez quand vous viendrez. Et vous voyez la jeune fille là-
bas ? Elle monte le cheval noir. C'est Lotta. Vous la verrez
aussi. Elle sait dompter le cheval le plus sauvage de la
terre!
Les petites regardèrent Lotta. Elle galopait sur

131
Pat tendit la main et Sammy la secoua avec
conviction...

132
un magnifique cheval noir. En approchant, elle se mit
tout à coup debout sur le cheval et salua les fillettes
abasourdies.
— N'est ce pas formidable, s'émerveilla Pat ! Comme
je voudrais pouvoir monter comme cela. Ne tombe-t-elle
jamais ?
— Naturellement pas, fit Jimmy. Et bien, il faut que
je m'en aille. Viens, Sammy, nous regarderons après vous
quatre quand vous viendrez au spectacle, dit-il encore aux
fillettes en s'éloignant avec le chimpanzé et le petit chien.
Les petites filles rentrèrent à l'école. Elles ne vivaient plus
que pour le soir où elles pourraient aller au cirque avec leur
classe et celle de seconde !
— Il y a deux spectacles par jour ! annonça Pat. Un
de 6 h. 30 à 8 h. 30 et le second, de 8 h. 45 à 10 h. 45. Je
voudrais aller au dernier : ce serait chic d'aller une fois
coucher à onze heures du soir !
— Nous n'aurons pas cette chance, dit plaintivement
Isabelle. Arrive, nous allons rater le goûter !
Mais une épreuve terrible attendait les élèves de
première ! Le matin suivant, elles arrivèrent dans leur
classe en riant et en bavardant comme de coutume et virent
que le grand carreau de la fenêtre centrale était brisé. Miss
Roberts assise à son pupitre, avait l'air consternée.
—- Mon Dieu, comment cette vitre s'est-elle brisée,
s'écria Janet surprise.
— Voilà ce que je désirerais savoir, dit Miss Roberts.
Quand j'étais dans la salle des maîtresses,

133
j'entendis un bruit de vitres et je me précipitai pour me
rendre compte des dégâts. J'entendis des pas qui
s'éloignaient précipitamment, mais la coupable avait déjà
tourné le coin du couloir et, quand j'entrai, je vis le carreau
cassé !
— Qui l'a fait ? demanda Pat, sans réfléchir, et pour
dire quelque chose.
— Je l'ignore, répondit Miss Roberts. Mais voici
l'arme du crime : une balle de lacrosse. Je l'ai trouvée,
roulant encore sur le sol. Quelqu'un devait jouer dans la
classe et la fenêtre a été atteinte. C'est contre le règlement
de prendre des balles de lacrosse dans les classes. Elles
doivent rester enfermées dans leurs boîtes, dans le vestiaire
de sports et on ne peut les prendre que pour s'entraîner,
vous le savez bien !
Tout notre petit monde écoutait en silence. Chacune se
sentait plus ou. moins coupable sachant bien que les balles
de lacrosse devaient rester dans leurs boîtes et qu'aucune
d'elles ne respectait le règlement. A chaque instant, l'une
ou l'autre allait en chiper pour jouer clandestinement à la
balle.
— Maintenant, déclara Miss Roberts, je désire que
l'élève qui a cassé la vitre s'en accuse instantanément ou
vienne me le dire pendant la récréation. Elle aurait dû,
naturellement, rester et s'accuser tout de suite, mais le
premier mouvement de fuite est assez normal et je le
comprends.
Personne ne dit mot. Chaque petite fille restait
parfaitement tranquille. Miss Roberts passa dans les rangs,
cherchant une petite figure coupable.

134
Mais la moitié des élèves rougissaient par simple
réflexe nerveux. Pratiquement, toute la classe paraissait
coupable et mal à l'aise. Elles avaient toujours cette
attitude collective quand quelque chose allait mal !
— Eh bien ! soupira enfin Miss Roberts, il est visible
que la coupable ne tient pas à s'accuser maintenant. Il
faudra pourtant qu'elle vienne me le dire pendant la
récréation. Vous avez toutes un solide sens de l'honneur, je
le sais, et aucune de vous n'est lâche, donc, je suis tout à
fait certaine que la coupable viendra. Je serai dans la salle
des maîtresses, toute seule.
Personne ne souffla mot, encore une fois. Quelques-
unes regardaient autour d'elles se demandant qui pouvait
être la coupable. Pat et Isabelle se sourirent furtivement.
Elles ne s'étaient pas quittées depuis le déjeuner donc elles
étaient sûres l'une de l'autre.
La première leçon commença, c'était une leçon de
mathématiques. Miss Roberts n'étant pas de bonne humeur,
personne ne broncha. Les petites têtes claires et foncées
étaient studieusement penchées sur les livres et quand la
maîtresse tapait de la règle sur son pupitre, l'ordre était
obéit à la lettre. Elles savaient toutes ce qu'elles risquaient
si elles se mettaient en tort lorsque Miss Roberts était sur le
sentier de la guerre !
Après les math, venait la leçon de français.
Mademoiselle, en entrant s'exclama à la vue de la vitre
brisée.

135
— Tiens, la vitre est cassée. Comment cela s'est-il
produit ?
— Nous l'ignorons, Mademoiselle, commença Hilary.
Personne ne s'est accusé jusqu'à présent.
— Mais, c'est abominable; s'écria Mademoiselle,
faisant des yeux le tour de la classe. Ce n'est guère
courageux !
Les enfants se turent Ce n'était, certes, pas réjouissant
de penser qu'il y avait une coupable parmi elles. Enfin, elle
s'accuserait peut-être à la récréation. Mais qui cela pouvait-
il être ?
Pat et Isabelle réfléchissaient à cela. Ce ne pouvait
être ni Janet, ni Hilary, elles s'accusaient toujours
immédiatement. Ce ne pouvait être Kathleen, elle était
avec elles au moment de la catastrophe. Cela pouvait être
Sheila, ou Vera ou Joan ou Doris. Mais non, ce ne pouvait
être aucune d'elles. Elles n'étaient pas si lâches.
A la récréation, toute la classe tint conseil.
— Ce n'est pas nous, déclara Pat. Isabelle et moi
avons été ensemble depuis la fin du déjeuner jusqu'au
moment de rentrer en classe et Kathleen était avec nous !
— Eh bien, ce n'est pas moi non plus, ajouta Hilary.
J'étais de corvée pour Rita.
— Et ce n'est pas moi non plus, fit Janet ! je nettoyais
la cage aux oiseaux avec Doris.
Une après l'autre, toutes les petites filles de première
dirent à leurs compagnes l'emploi de leur temps entre le
déjeuner et la première leçon. Apparemment, aucune
d'elles ne pouvait avoir

136
brisé la vitre, bien que, en fait, l'une d'elles devait
mentir !
Après la récréation, les petites filles rentrèrent-en
classe et reprirent silencieusement leur place. Miss Roberts
entra, la bouche en ligne droite et de la glace dans les yeux.
Du regard, elle fit le tour de la classe.
— Je regrette de devoir dire que personne n'est venu
s'accuser, annonça-t-elle. Donc, j'ai fais mon rapport à
Miss Théobald et elle est d'accord avec moi que le carreau
doit être payé par toute la classe. La fenêtre est en vita-
glass, ce qui coûte fort cher et il faudra deux cents francs
pour la réparation. Miss Théobald a décidé qu'au lieu de
vous laisser aller au cirque, ce qui vous coûterait à chacune
vingt francs, elle emploierait cet argent pour...
Un véritable cri de désespoir l'interrompit. Ne pas
aller au cirque! C'était un coup terrible. Elles se
regardèrent toutes, décontenancées. Pourquoi la classe
entière devait-elle pâtir parce que l'une d'elles avait fait
quelque chose de mal ? Cela paraissait tellement injuste !
— Je suis certaine que celle qui brisa la vitre ne
tolérera pas que toutes ses petites compagnes soient
privées à cause d'elle, continua Miss Roberts. Donc,
j'espère encore qu'elle viendra s'accuser, avant le jour où
notre classe doit aller au cirque — c'est à dire avant jeudi.
— Et je compte que, si l'une de vous connaît la coupable,
elle insistera auprès de sa compagne pour qu'elle fasse son
devoir vis à vis des autres.

137
- Mais, Miss Roberts, supposez que personne ne
s'accuse, commença Hilary. Ne pourrions-nous pas, par
exemple, payer la vitre et aller quand même au cirque ?
- Non, trancha Miss Roberts, définitive. Il ne faut pas
insister, Hilary. Ce que j'ai dit reste dit et ne sera pas
modifié. Ouvrez vos livres page 56, s'il vous plaît.
Que de conciliabules, après la leçon. Ce que les
fillettes étaient intriguées et indignées !
— C'est une honte, pestait Janet. Moi, je ne l'ai pas
fait, ni toi, Pat, ni Isabelle et nous le savons bigrement
bien, donc, pourquoi serions-nous punies ?
- Parce que c'est la mode à St. Clare de punir toute
une classe pour une seule coupable qui ne s'accuse pas,
répondit Hilary. Ils agissent d'ailleurs comme cela chez
mon frère, mais très rarement. Je ne suis pas non plus
d'accord mais enfin, c'est un fait. Si seulement je savais qui
c'était ! Je la prendrais par la peau du dos et je la secouerais
jusqu'à ce que mort s'ensuive.
— Ecoutez, si l'une de nous s'accusait afin de
permettre aux autres d'y aller, suggéra soudain, la bonne
Kathleen. Ça m'est égal de m'accuser, si vous voulez, alors,
vous pourrez toutes aller au cirque.
:
Ne sois pas idiote, fit Pat, passant son bras autour de
la taille de Kathleen. Comme si nous allions te laisser faire
une chose pareille.
— Je suppose que ce n'est pas toi, n'est-ce pas Kath ?
interrogea Sheila en riant.

138
— Naturellement, ce n'est pas elle ! rétorqué Isabelle.
Elle était avec Pat et moi-même. C'est bien chic de sa part
de vouloir prendre la faute sur elle, mais c'est inacceptable.
Si j'apprends qu'elle fait cela, je vais immédiatement chez
Miss Roberts et je lui dis que ce n'est pas vrai.
-— Bon, je ne dirai rien, ça va, si vous le prenez sur
ce ton-là. Oh ! si seulement nous savions qui l'a fait !
Tout le mardi passa et aussi le mercredi et personne ne
se démasqua. Quand arriva jeudi, Miss Roberts informa sa
classe que la seconde allait au cirque et pas la première.
La classe émit un grognement collectif. — Je le
regrette beaucoup, dit Miss Roberts. C'est une guigne !
J'espère au moins que la coupable se sent très malheureuse.
Maintenant, trêve de lamentations, prenez vos cahiers de
géographie.

139
CHAPITRE XIII.

LES QUATRE FUGITIVES

Ce jour-là, après le goûter, quatre petites bonnes


femmes de première année tenait un conseil secret dans
une des chambres de musique. C'était Pat, Isabelle, Janet et
Kathleen.
Elles fulminaient d'être privées d'aller le soir au
cirque.
— Ecoutez, si on allait malgré tout, proposa Janet.
Nous pouvons bien nous sauver en bicyclette sans être
vues, si nous prenons le sentier qui longe le terrain de
sport. Et nous pouvons revenir dans le clair de lune, et ni
vu, ni connu !
— Mais on ferme les portes à dix heures, objecta
Kathleen.
— Je sais ça, idiote, continua Janet, mais on peut
employer l'échelle. Il y en a une contre l'abri aux outils de
jardinage et nous saurons facilement grimper au dortoir.
— Oui, mais on verra l'échelle demain matin, dit
encore Isabelle.
- Sapristi, est-ce que vous êtes complètement
bouchées, alors, soupira Janet. Une de nous montera à
l'échelle et redescendra par l'escalier afin d'ouvrir la porte
de l'office, et nous remettrons

140
l'échelle en place immédiatement. Est-ce assez
explicite ou dois-je vous faire un dessin ?
Elles rirent toutes les quatre.
Janet était si comique quand elle s'impatientait. - Je
vois, fit Pat. Mais, bigre de bigre, si nous sommes pincées,
je n'aime guère de penser à ce qui nous attend.
— Et bien, flûte, n'y pense pas alors, conseilla Janet.
Nous ne serons d'ailleurs pas attrapées. Miss Roberts
n'allume jamais le soir quand elle passe au dortoir. Cela ira
très bien. Nous allons devoir le dire à Hilary, pourtant. Elle
ne pourra pas venir avec nous parce qu'elle est monitrice
du dortoir — noblesse oblige — mais elle ne nous
empêchera pas d'y aller.
Hilary ne les empêcha pas.
— O.K. risquez-le, si vous voulez. Je ne vous arrête
pas, mais qu'est-ce que vous prendrez si ça tourne mal !
La classe de seconde alla au cirque avec Miss Jenks.
La classe de première n'y alla pas et boudait à qui mieux
mieux. Il n'y avait que les quatre conspiratrices qui
paraissaient avoir encore en elles un atome de joie. La
majorité d'entre elles connaissait le plan de Janet, mais
aucune d'elles n'osait à ce point enfreindre les lois !
— Cela ne m'étonnerait pas que vous soyez
renvoyées, si on vous attrape, dit Doris.
— Nous ne serons pas renvoyées, ni pincées!
répondit Janet avec conviction.
Quand arriva le moment de s'éclipser, les quatre
fugitives s'habillèrent et se sauvèrent par la

141
porte de l'office. Il faisait noir, maie la nuit était claire.
En revenant, il y aurait pleine lune. Elles allèrent
doucement jusqu'au hangar à vélos.
— Nom d'un petit bonhomme, comme ces vélos font
du bruit ! murmura Janet. Descendons le sentier jusqu'au
champ, venez !
Et les voilà parties ! Quand elles arrivèrent au cirque,
les gens qui avaient assisté au premier spectacle s'en
allaient lentement sous la lumière éblouissante des lampes
à acétylène.
- Cachons-nous près de la haie jusqu'à ce que tout le
monde soit parti, ordonna Janet. Ce n'est pas nécessaire de
tomber nez à nez avec Miss Jenks et sa progéniture.
Elles se cachèrent jusqu'à ce que le calme fut complet.
Elles mirent leurs bicyclettes à l'abri derrière la haie et
entrèrent. Les fillettes prirent place dans l'immense
enceinte, bien au fond, afin que nul ne les vit ! Elles
enlevèrent, pour plus de précaution, leur chapeau
d'uniforme.
Le cirque était merveilleux. Elles virent Lotta, habillée
de paillettes étincelantes, monter un cheval sans selle, faire
le tour de la piste, se tenir debout sur son cheval, se mettre
à genoux, sauter et sourire au public. Elles virent Jimmy
Brown i-t sa petite chienne Lucky et s'émerveillèrent de
son intelligence. Elles applaudirent les clowns absurdes et
les étonnants acrobates. Elles raffolèrent de l'imposant
Monsieur Galliano avec son grand fouet et ses énormes
moustaches. C'était un spectacle magique et les fillettes
s'amusèrent tout leur saoul.

142
-— Nous ferions mieux de disparaître un peu avant la
fin, murmura Janet en regardant Sammy, le chimpanzé, qui
se déshabillait consciencieusement en public et s'affublait
d'un pyjama ! Dites-donc, ce qu'il est comique! Oh,
regardez, il grimpe dans son lit !
Juste avant la fin, les petites fugitives sortirent
doucement. Tout le monde avait l'attention attirée vers les
cinq ours qui faisaient debout le tour de l'arène avec leur
dompteur, puis, qui tombèrent sur leurs quatre pattes,
comme des gosses.
— Merveilleux, dit Janet, comme elles se dirigeaient
vers l'endroit où se trouvaient les vélos. Où est mon vélo ?
Ah, le voilà !
Elles regrimpèrent sur les bicyclettes et, en route, au
clair de lune. Le trajet s'effectua sans encombre. Elles
remisèrent leurs bicyclettes le moins bruyamment possible,
puis, le cœur battant, sur la pointe des pieds, elles partirent
à la conquête de l'échelle.
Elles étaient passablement énervées. Supposez qu'on
les pinçât maintenant, ce serait terrible alors que tout avait
si bien marché. Mais elles ne virent personne. Une faible
lumière filtrait d'une des chambres à coucher des
maîtresses dans l'aile est de l'école. Il était à peu près onze
heures et toutes les élèves et même quelques maîtresses
étaient déjà endormies.
Elles arrivèrent près des échelles. Il y en avait deux.
Une petite, facilement maniable et une beaucoup plus
grande. Janet choisit la plus petite.

143
— Je crois que celle-ci sera grande assez, dit-elle.
Donc, s'aidant toutes les quatre, elles se dirigèrent vers
la fenêtre du dortoir, elles se cachaient le plus possible
dans l'ombre et allaient fort doucement.
Elles appuyèrent l'échelle contre le mur, mais... hélas,
elle était loin d'atteindre la fenêtre !
— Zut, s'exclama Janet. Regardez, c'est absolument
trop dangereux d'essayer d'arriver jusqu’a rebord de la
fenêtre, la distance est trop énorme. Et bien, amenez-vous,
on va la reporter et prendre l'autre. Celle-là est assez
longue pour arriver au toit, je crois.
Elles reportèrent la petite échelle et la déposèrent sans
bruit, mais, au moment de soulever l'autre, elles firent
l'angoissante constatation que c'était bien au dessus de
leurs forces. Elle était formidable, et deux et même trois
jardiniers n'étaient pas de trop pour la déplacer. Les petites
pouvaient à peine la mouvoir et sûrement, jamais ri les ne
pourraient la dresser contre le fameux mur.
- On nous découvrira demain matin, murmura
Kathleen et, en attendant, nous mourrons de froid!
- Ferme-la, et ne fais pas le bébé ! dit Janet furieuse.
- Ce que nous pouvons encore faire, suggéra Pat, c'est
jeter du gravier contre les fenêtres du dortoir. Une ou
l'autre s'éveillera et viendra nous ouvrir !

144
— Fameuse idée ! répondit Janet. Amenez du gravier.
Elles jetèrent ainsi des poignées de gravier, mais
Kathleen visa très mal et son gravier alla heurter une autre
fenêtre, au-dessus des fenêtres de leur dortoir, où dormait
Mademoiselle. Et Mademoiselle s'éveilla !
— Vite, dans l'ombre, cria Janet très énervée. Idiote,
tu as touché la fenêtre de Mademoiselle.
La grosse tête de Mademoiselle sortit hors de la
fenêtre et elles l'entendirent grogner. Elles étaient serrées
les unes contre les autres dans un petit recoin, n'osant plus
respirer, terrifiées à l'idée que Mademoiselle pouvait les
découvrir. Mais elles étaient bien cachées et Mademoiselle
n'arriva pas à les voir. Intriguée et bougonne, celle-ci
retourna au lit. Les fillettes restèrent encore figées sur
place un petit moment puis reprirent leur conciliabule
angoissé.
— C'est terrible, réellement terrible. Qu'allons-nous
devenir ?
— Je souhaiterais que nous n'ayions pas été au
cirque!
— J'ai tellement, tellement froid, je claque des
dents...
C'est à ce moment que Pat, prenant le bras d'Isabelle ;
dit — regardez, regardez, est-ce qu'il n'y a pas là quelqu'un
qui regarde par la fenêtre de notre dortoir ?
Elles levèrent toutes le nez et, oui, bien sûr, quelqu'un,
une élève, regardait dehors.

145
Pat se montra dans un rayon de lune et elle entendit la
voix étouffée d'Hilary :
— Pat, comme tu es tard. Où sont les autres ?
— Ici, dit Pat. Les échelles ne peuvent pas servir.
Ouvre la porte de l'office, s'il te plaît, Hilary, et fais-nous
rentrer, vite, nous sommes frigorifiées !
Hilary disparut. Quelques minutes après, les petites
fugitives entendirent la clef grincer dans la serrure, les
verrous glisser, puis la porte s'ouvrit. Elles se faufilèrent
dans le passage et Hilary referma derrière elles.
Elles rentrèrent au dortoir comme de petites souris,
avec leurs souliers en main, et s'affalèrent toutes ensemble
sur le lit de Janet, avec un rire nerveux tant elles étaient
surexcitées de l'aventure.
Elles racontèrent leur odyssée à Hilary et Doris
s'éveilla et se joignit au petit groupe. Les quatre coupables
se trouvaient réconfortées maintenant qu'elles étaient en
lieu sûr et racontèrent avec entrain tout ce qu'elles avaient
vu.
- Vos graviers sont venus se trimballer sur le plancher,
dit Hilary en riant. La fenêtre était ouverte et c'est le bruit
des graviers qui m'a réveillée. Pour commencer, je ne
pouvais réaliser quel genre de bruit j'entendais et puis, j'ai
allumé ma lampe de poche et j'ai vu les graviers. Nous
devons les rejeter par la fenêtre demain matin, sans faute.
Janet baîlla. — Je suis tellement fatiguée.

146
Le cirque était magnifique, c'est dommage que tu n'as
pas venue aussi, Hilary !
— Oui, je le regrette, fit Hilary. Encore un peu de
cran et déshabillez-vous vite. Et ne faites pas trop de bruit,
sinon vous éveillerez Mademoiselle qui dort au-dessus,
comme vous savez.
— Si nous le savons! s'exclama Pat tout amusée au
souvenir de la bonne grosse tête sortant de la fenêtre en
grognant. Où est ma chemise de nuit, oh, mais où est-elle ?
— Tu ne la trouveras pas dans mon lit, idiote!
répondit Isabelle qui était déjà déshabillée.
— Tu te trompes de lit. Voilà ton lit, chère amie, et
voilà ta chemise.
— Oh oui, dit Pat. Mon Dieu, si seulement je pouvais
dormir toute habillée !
Bien vite, le dortoir retomba dans le silence. Tout le
monde dormait. Les quatre fugitives aussi dormaient en
paix, se doutant peu du choc qui leur était réservé le
lendemain !

147
CHAPITRE XIV.

UNE GRANDE DESILLUSION

Le lendemain matin, les petites fugitives étaient bien


fatiguées. Elles pouvaient à peine se réveiller. Quand la
cloche du réveil sonna, aucune des quatre ne bougea.
— Hé, Janet, Kathleen, grouillez-vous, cria Hilary.
Vous allez être en retard et regardez-moi ces infernales
jumelles, elles n'ont même pas ouvert les yeux !
— Encore cinq minutes ! marmonna Pat dans ses
couvertures. Mais les cinq minutes se muèrent en dix
minutes et les quatre petites ne bougeaient toujours pas !
Hilary fit un clin d'œil à Doris et, à elles deux, elles
découvrirent entièrement les dormeuses en tirant les draps
et couvertures et en les jetant par terre.
— Ouhouhou ! grelottèrent-elles, parce qu'il faisait
bien froid ce matin-là ! Méchantes créatures !
— Allons, levez-vous, sinon, on va vous pincer, dit
Hilary. Et finalement, à moitié endormies, elles
s'habillèrent mollement, en baillant à mâchoire que veux-
tu! Elles se secouèrent un peu

148
quand le reste de la classe se groupa autour d'elles
pour écouter leur équipée. Elles se sentirent des âmes
d'héroïnes célèbres.
— Je n'ai pas le moins du monde l'envie de travailler
ce matin, dit Janet. Oh, mon Dieu, et ça débute par Miss
Roberts avec une leçon d'algèbre, quelle guigne ! Rien
n'entrera dans ma boule aujourd'hui, j'espère au moins
qu'elle est de bonne humeur !
Les élèves entrèrent en classe. Janet prit son livre
d'algèbre et parcourut en vitesse la leçon qu'elle devait
savoir. En effet, elle n'en comprit pas le premier mot !
Mais c'était son manque de repos qui en était la cause .
— Voilà Miss Roberts, hurla Doris de faction auprès
de la porte. Les élèves se levèrent.
Miss Roberts entra, mais... que ce passait-il donc ?
Elle avait une figure toute épanouie et ses yeux brillaient
d'un tel éclat qu'elle en était réellement jolie.
— Asseyez-vous, fillettes, fit-elle.
Les enfants s'assirent, se demandant pour quelle raison
leur maîtresse avait un air si satisfait.
— Mes petites, ce matin, j'ai à vous dire quelque
chose qui me comble de joie, commença-t-elle. J'ai, en
effet, découvert que ce n'est aucune d'entre vous qui a brisé
ce malheureux carreau.
Les élèves la regardèrent ahuries ! Miss Roberts sourit
à la ronde.
— C'est une petite de seconde, annonça-t-elle. Il paraît
que la balle entra par l'extérieur, et que

149
la petite coupable se précipitait ici pour la reprendre
quand elle m'entendit arriver.
— Mais pourquoi n'est-elle pas venue s'accuser,
s'indigna Hilary. C'est scandaleux de sa part et nous avons
raté notre soirée au cirque, avec tout cela !
— Attendez, poursuivit Miss Roberts. Cette petite fille
est Queenie Hobart, que vous connaissez. Elle est à
l'infirmerie avec une mauvaise grippe. Elle a été fort
effrayée quand elle cassa la vitre et voulut venir s'accuser à
la récréation. Au lieu de cela, elle est tombée très malade et
fut transportée à l'infirmerie où elle a été très mal pendant
ces quelques jours-ci. Aujourd'hui, elle va mieux et sa
maîtresse, Miss Jenks, fut autorisée, par le docteur, de lui
faire une courte visite.
— S'est-elle accusée, alors, s'impatienta Janet?
— Miss Jenks lui conta leur bonne soirée au cirque,
et dit aussi que la première, qui devait les accompagner,
n'y était pas allée, en signe de punition. Et Queenie
demanda pourquoi. Quand Queenie apprit que vous aviez
toutes été privées pour quelque chose que vous n'aviez pas
fait, elle fut prise d'émotion et commença à pleurer. Elle
raconta son aventure à Miss Jenks qui s'empressa de venir
me la répéter.
- Oh, que je suis contente que ce n'est aucune de nous,
s'écria Hilary, je détestais l'idée qu'une d'entre nous était
lâche !
- Moi, je ne pouvais pas le comprendre, ni l'admettre
non plus ! dit Miss Roberts. J'ai la prétention de vous
connaître toutes à peu près — et

150
malgré que vous êtes souvent très stupides et de
parfaites nuisances publiques — je ne pouvais pas me
résigner à croire que vous étiez si peu honnêtes !
Miss Roberts faisait toutes ces remarques en souriant et
toute la classe rit avec elle. Elles étaient soulagées d'un
grand poids !
— Ne pourrions-nous pas aller au cirque, après tout ?
demanda Hilary, il y a encore ce soir et demain soir.
— Naturellement! dit vivement Miss Roberts. Vous
irez demain et, Miss Théobald, pour vous dédommager de
votre désappointement tellement immérité, m'a priée de
vous conduire en ville avant le spectacle et de vous offrir
un bon goûter. Qu'en pensez-vous ?
Ce qu'elles en pensaient ! Elles dirent Ohoh et Ahaha et
étaient muettes de plaisir! Un goûter, d'abord, un
somptueux goûter et puis le cirque* Et le dernier soir
encore. On sait que c'est toujours un magnifique spectacle,
le dernier jour ! Quelle chance que Queenie s'était accusée
à temps.
Mais, il y avait, dans la classe, quatre petites bonnes
femmes qui ne se sentaient plus bien à l'aise avec leur
conscience. Elles se regardèrent et se sentaient coupables.
Pourquoi donc n'avaient-elles pas attendu, comme les
autres ? Elles demandèrent les conseils éclairés d'Hilary.
— Hilary, crois-tu que nous puissions aller avec vous,
demain ?
— Et si vous n'y allez pas, quelle excuse donnerez-
vous ?

151
Puisque vous me le demandez, je vous avouerai que
vous ne le méritez guère, vous avez déjà eu votre part de
plaisir, en enfreignant toutes les lois... enfin, tout le monde
enfreint les lois une fois ou l'autre, donc, je ne vous blâme
pas. La question est ailleurs. Je trouve que ce n'est pas
sport de s'amuser une deuxième fois, sans l'avouer. Voilà
ce que je ressentirais si j'étais à votre place. D'autre part, si
vous allez vous accuser d'un aussi noir méfait, Dieu sait ce
qui vous attend. Ce serait terrible !
— Si nous disions que nous ne nous sentons pas bien ?
dit Isabelle. En réalité, je ne me sens pas dans mon assiette
aujourd'hui. J'ai trop peu dormi.
— Eh bien, dites cela demain, acquiesça Hilary. Mais
franchement, ce n'est pas de veine de rater un aussi bon
goûter, et un spectacle de samedi soir.
— Je voudrais ne pas avoir été aussi impatiente ! se
lamenta Kathleen. J'aurais aimé! aller avec vous toutes.'
Les quatre coupables étaient fort tristes. Elles se
concertèrent encore entre elles.— Allons-y de toute façon,
fit Janet. Et puis, à l'instant même, elle changea d'avis. —
Non, nous ne pouvons pas y aller. Nous sommes déjà assez
fautives sans cela.
— J'espère seulement que Miss Roberts ne nous
enverra pas avaler une drogue quelconque chez
l'infirmière! soupira Kathleen qui avait horreur des
médicaments.

152
Mais quand le samedi arriva, il n'était plus question de
raconter des balivernes concernant tel ou tel vague
malaise... les quatre fugitives étaient chacune en
possession d'un rhume bien réel. Elles s'étaient enrhumées
pour tout de bon en attendant dehors la nuit de leur
escapade et elles éternuaient et toussaient sans jouer le
moins du monde la comédie !
Miss Roberts en fit tout de suite la remarque.
— Il vaut mieux que vous passiez un jour au lit, dit-
elle. Il est possible que vous ayez la grippe. Allez chez
l'infirmière, qu'elle prenne votre température. Quatre en
même temps ! Où donc avez-vous pris ces rhumes-là ?
Elles ne pouvaient mal de lui révéler où elles avaient
pris ces rhumes-là ! Elles allèrent donc chez l'infirmière, se
sentant bien déprimées. — Kathleen faisait de la
température et, par excès de prudence, l'infirmière les
fourra toutes au lit ! Elle leur administra une de ses
horribles potions et les emballa comme si elles étaient en
Sibérie.
— Atchoum, éternua Kathleen. Comme nous avons
été idiotes de prendre la fuite jeudi soir, et comme je
déteste avoir un rhume !
— Et rater ce bon délicieux goûter ! soupira Pat.
Hilary qui racontait tantôt devant moi que Miss Roberts
avait téléphoné à la pâtisserie pour retenir suffisamment
d'éclairs au chocolat, comme nous les aimons !
— Eh bien, mes amours, ce n'est pas la peine de
maugréer! fit Isabelle avec raison, nous nous sommes
attirées toute cette déveine.

153
C'est notre propre faute et maintenant, fermez votre
honorable bec, j'ai envie de lire !
La classe de première s'en alla donc à cinq heures
avec Miss Roberts pour déguster leur fameux goûter et
Miss Roberts réserva quatre éclairs au chocolat pour les
petites malades.
- Je trouve qu'elles ont pris très stoïquement la chose,
confia Miss Roberts à Hilary, je n'ai entendu aucune d'elles
se plaindre de leur malchance.
Hilary ne dit rien. « Miss Roberts eut été fort étonnée
si elle avait connu la véritable raison des fameux rhumes et
du stoïcisme des enfants», songea-t-elle. Mais Hilary ne
pouvait mal de les dénoncer.
Le cirque donna, ce soir-là, son plus beau spectacle.
Et, après la représentation, les fillettes furent autorisées à
visiter la ménagerie et à voir les animaux de près. Sammy,
le chimpanzé parut charmé de leur visite et il n'en finissait
pas de retirer et de remettre son chapeau pour les saluer.
Jumbo, l'éléphant, souffla dans le cou d'Hilary et souleva
ses jolies boucles. Lotta leur permit de caresser le cheval,
Black Beauty. Bref, dans l'ensemble ce fut une soirée
mémorable et les enfants revinrent au pensionnat, fatiguées
et ravies.
En rentrant, Miss Roberts passa à l'infirmerie voir si
les quatre petites recluses étaient encore éveillées.
L'infirmière les bordait pour la nuit.
— Ce ne sera pas très grave, dit-elle à Miss Roberts.
La température de Kathleen est redevenue normale, elles
en seront quittes avec un bon

154
rhume. Comme c'est demain dimanche, je les
conserverai cependant encore ici.
— Je leur ai apporté à chacune un éclair au chocolat
qu'elles aiment tant, dit Miss Roberts, je suppose que je ne
puis pas le leur donner maintenant ?
— Oh ! elles peuvent certainement le manger, si elles
en ont envie, répondit l'infirmière, cela ne leur fera pas de
tort.
Toutes les quatre, elles se dressèrent comme un seul
homme (si on peut dire), quand Miss Roberts exhiba les
éclairs au chocolat. Elles trouvèrent Miss Roberts
infiniment gentille d'avoir pensé à elles. En dégustant leur
gâteau elles écoutèrent le récit que la maîtresse leur fit de
la soirée..
— Avez-vous aussi trouvé que Sammy était si
comique quand il se déshabille devant le public ? demanda
Kathleen, oubliant complètement que Miss Roberts ne
savait pas qu'elle était allée au cirque.
Miss Roberts la regarda, surprise.
— Kathleen a vu les affiches en ville, dit vivement
Pat, lançant un regard chargé d'orage sur l'infortunée
Kathleen.
— Je crois qu'il est grand temps que mes malades
reposent, Miss Roberts, intervint, en rentrant l'infirmière.
Miss Roberts leur souhaita la bonne nuit et les quitta
aussitôt. Les petites s'enfoncèrent dans leurs draps et la
lumière s'éteignit.

155
-— Idiote de Kathleen, tu nous a presque mis dedans,
dit Janet.
— Je regrette, murmura Kathleen endormie. J'avais
complètement oublié.
— Défense de parler, dit encore l'infirmière en passant
la tête. Encore un mot et je vous administre illico, une
bonne cuillerée de ma meilleure drogue.'
Après cela, le silence fut scrupuleusement observé, et
pour cause !

156
CHAPITRE XV.

UNE QUERELLE EPOUVANTABLE

Les semaines s'ajoutaient aux semaines. Le milieu du


trimestre s'écoula. La maman de Pat et d'Isabelle vint les
voir et les emmena pour toute la journée. Elle fut satisfaite
de les retrouver si braves et si heureuses.
— Eh bien, comment allez-vous ? demanda-t-elle.
J'espère que vous ne trouvez pas St. Clare aussi impossible
que vous le craigniez ?
Les jumelles devinrent écarlates.
— Ce n'est pas une mauvaise école, marmotta Pat.
— C'est tout à fait bien, ajouta Isabelle. Maman
connaissait à fond ses deux petites filles et elle savait que
ces quelques mots signifiaient, à n'en pas douter, qu'elles
se plaisaient à St. Clare.

157
Toutes les semaines, il y avait un match de lacrosse.
Quelquefois joué par les cadettes, d'autres fois par les
aînées. Les jumelles y prirent un goût réel et suivaient tous
les matches avec acharnement. Elles trouvaient Belinda
Towers merveilleuse. Elle était plus rapide que le vent et
réussissait toujours les passes les plus difficiles.
— Te souviens-tu comme nous étions méchantes avec
elle, au début ? avoua Pat. Je me demande comment nous
osions nous montrer si désagréables.
— Nous étions une belle paire d'imbéciles, acquiesça
Isabelle. Réellement, je me demande, moi aussi, comment
les autres nous supportaient.
— Il y en a tout de même une que je ne supporte pas
ici, poursuivit Pat, et c'est Sheila Naylor. Qu'a-t-elle donc
dans le coco ? Elle est tellement hautaine et imbue de sa
personne — parlant toujours de sa merveilleuse maison, du
nombre de ses domestiques, de son cheval et de ses trois
autos, elle se met toujours en avant et donne son avis à tort
et à travers, bien qu'il ne vaille -pas deux sous !
Toute la classe, en effet, estimait que Sheila se donnait
beaucoup de mal pour impressionner les gens et pour se
faire passer pour extraordinaire, alors qu'elle était
quelconque et plutôt vulgaire, avec, pour comble, des
manières peu raffinées. 'Ses vêtements coûtaient, bien
entendu, un argent ridicule et elle achetait ce qu'il y avait
de plus cher.

158
Mais, par contre, ses cheveux n'étaient jamais bien
brossés et quand elle pouvait se passer de se laver le cou,
elle n'y manquait pas.
Janet était celle d'entre elles qui avait le moins
l'indulgence et de patience avec elle. Elle ne supportait pas
les vaniteuses et les airs et les manières de Sheila
l'exaspéraient, au delà de, toute expression. Elle n'avait
aucune patience avec elle et Sheila, sachant cela, se mettait
rarement sur son chemin.
Cela arrivait parfois cependant. Un après-midi, avant
le thé, la première s'amusait dans la chambre commune.
Pat faisait marcher le même disque de phono pour la
quatrième fois. Janet leva les bras au ciel.
— Pat, pour, l'amour de tous les saints, apprends-tu
ce disque par cœur. S'il te plaît enlève-le, si tu me le fais
encore entendre, je hurle !
— Tu dois pas parler comme ça, commença Sheila
d'une voix susurrante et étudiée.
Janet lança son livre par terre.
- Ecoutez-moi cette Sheila! Tu dois pas. Grand ciel,
Sheila, où donc as-tu été élevée ? N'as-tu jamais parlé avec
des gens bien élevés ? Sapristi, tu délires à longueur de
journée avec tes bonniches, tes Rolls-Royce, ton canasson
et ton lac et de Dieu sait quoi encore et puis, tu parles
comme une ignorante.
Sheila, pendant ce discours, avait pâli. Pat mit vite un
autre disque. Janet reprit son livre, bouil-l.mte de rage,
mais un peu gênée tout de même. Si Sheila n'avait rien
répondu, tout aurait encore

159
pu s'arranger. Mais, un moment après, Sheila, de sa
voix de fausset, s'adressant à Janet, lui dit :
- Je suis sûre que si mes parents savaient que je devais
me commettre avec des gens comme toi, Janet, ils ne me
laisseraient pas une minute de plus à St. Clare. Tu n'as
aucune manière, tu...
— Manières, tu parles de manières ? ironisa Janet,
relançant son bouquin par terre. Eh bien merci ! Et les
tiennes de manières, où les as-tu prises? Tu pourras parler
des autres quand tu te seras lavé le cou et brossé les
cheveux et que tu mangeras convenablement, toi qui
prétends être trop chic pour nous ? Pouah !
Janet prit la porte. Sheila restait figée sur place. Les
jumelles la regardèrent. Elle avait encore pâli. Pat mit le
plus bruyant disque qu'elle découvrit. Quelle terrible
dispute ! Sheila s'en alla de son côté. Pat arrêta alors le
gramophone.
— N'est-ce pas épouvantable? demanda-t-elle à
Isabelle. Je voudrais que Janet n'ait pas dit tout cela. C'est
la vérité, c'est ce que nous pensons toutes, mais, entre
nous, nous pouvons bien le dire, mais pas le lui lancer à la
tête comme cela.
— C'est, en tout cas, en grande partie la faute de
Sheila! intervint Hilary. Si elle ne nous rasait pas avec ses
vantardises et si elle n'essayait pas de se faire passer pour
une des sept merveilles, nous ne remarquerions pas toutes
les bêtises qu’elle nous débite. Je veux dire que quand
quel-' qu'un parle de ses cinq salles de bain, une rosé, une
bleue, une verte, une jaune et une mauve, et puis ne se
donne pas même la peine de se laver

160
le cou, on ne peut tout de même pas ne pas le
remarquer.
— Oui, elle est fort comique avec ses salles de bain!
approuva Isabelle. Elle est toujours comique. Elle est la
seule dans la classe qu'on ne réussit pas à digérer. Je veux
dire, on ne parvient pas à discerner si elle est généreuse ou
avare, bonne ou méchante, honnête ou malhonnête, sincère
ou menteuse, gaie ou sérieuse, parce qu'elle n'est pas
naturelle du tout, elle se donne des airs et des attitudes, elle
joue toujours des personnages. Elle peut être fort gentille
pour tout ce que nous en savons.
—^ Je ne crois pas, dit encore Hilary, qui était
réellement fatiguée de Sheila et de ses histoires.
Sincèrement, je crois qu'elle ne vaut pas grand' chose.
Sheila ne parut pas au goûter. Comme elle était encore
absente pour l'étude du soir, dans la classe, Miss Roberts
envoya Pat à sa recherche. Pat la chercha partout et finit
par la découvrir dans une petite chambre de musique
déserte et glacée.
- Sheila, qu'est-ce que tu fabriques là? demanda Pat
avec sympathie, as-tu oublié qu'il y avait étude ce soir ?
Sheila ne répondit mot, et resta parfaitement
tranquille. Pat la regarda de plus près. Elle parrit malade.
Tu ne te sens pas bien? demanda encore ! 'al. Je vais
te conduire à l'infirmerie si tu veux. .st-ce qu'il y a, ma
vieille branche ? - Rien, dit Sheila sèchement.

161
— Eh bien, qu'est-ce qui te prend alors de venir
t'installer ici? Ne fais pas la bête. Si tu n'es pas malade,
trotte-toi à l'étude, Miss Roberts est pleine d'anxiété à ton
sujet.
— Je n'irai pas, trancha Sheila. Je ne veux plus me
retrouver en face de vous toutes après ce que m'a dit Janet.
— Enfin! peut-on attacher une telle importance aux
saillies intempestives de Janet! Tu sais comme elle se
fâche pour un rien avec nous toutes et dit des choses dont
elle ne pense pas le quart. Elle a tout oublié depuis
longtemps, va. Allons, grouille-toi !
— Elle n'a rien dit qu'elle ne pensait pas, c'est là toute
la question, répliqua Sheila de la même voix égale et
inquiétante. Elle a dit, au contraire, des choses qu'elle'
pensait fort bien. Oh ! je la hais !
— Tu ne peux pas haïr cette vieille Janet, voyons.
Elle est terriblement emportée et impatiente, mais c'est une
amie solide. Elle ne voudrait jamais te faire de la peine
réellement. Ecoute, je suis sûre que tu es malade. Viens
avec moi à l'infirmerie. Peut-être as-tu de la température.
— Laisse-moi tranquille, s'obstina Sheila.
En désespoir de cause, sa petite compagne la quitta,
fort perplexe. Quel dommage que cette sotte avait pris feu
comme cela et dit ces choses si peu charitables. Pat se
rendait compte de ce qu'elle ressentirait si quelqu'un lui
disait de telles vérités en public. Elle ne savait que faire et
qu'allait-elle dire à Miss Roberts ?

162
Chemin faisant, elle passa devant les chambres
d'études des grandes. La porte de Winifred James était
entr'ouverte et Pat vit Winifred qui lisait. Il lui vint une
idée/
Elle ne pouvait pas raconter à Miss Roberts cette
lamentable histoire, mais elle pouvait la confier à
Winifred. Il était absolument hors de question, pour elle,
de planter là Sheila sans essayer de faire quelque chose.
Elle frappa donc à la porte.
— Entrez, dit la monitrice, et elle leva sa jolie tête
sérieuse et réfléchie à l'apparition de sa petite cadette.
— Hallo, quelle nouvelle, que se passe-t-il? Ne
devrais-tu pas être à l'étude à cette heure-ci?
— Oui, acquiesça Pat, mais Miss Roberts m'a envoyée
à la recherche d'une élève et je suis très contrariée à son
propos. Ce n'est pourtant pas une histoire à raconter à
Miss Roberts. Puis-je te là confier, Winifred ?
— Naturellement, à moins que ce ne soient des
racontars, Patricia.
— Pas du tout, s'indigna Pat, je ne fais jamais des
cancans! Mais il m'est soudain revenu à l'esprit que cette
élève et toi étiez de la même contrée et j'ai pensé que tu
pourrais, peut-être me venir en aide.
- Tout ceci est bien mystérieux. De quoi donc .s'agit-il
et de qui ?
Pat raconta toute la dispute et ce qui s'en était .suivi.
- Et Sheila me semble si drôle et si malade.

163
conclut-elle. Tu sais, j'ai comme l'impression,
Winifred, que c'est plus qu'une stupide querelle entre
compagnes.
La grande écouta en silence.
— Je suis ravie que tu m'en parles. Cela tombe bien
car je suis probablement la seule qui pourra arranger cela,
parce que je connais l'histoire de Sheila. Tu es une petite
personne sensée, Pat, aussi vais-je te la dire en quelques
mots. Et alors, nous trouverons, ensemble, le moyen
d'aider Sheila.
— Je le voudrais bien! Je ne l'aime pas beaucoup,
mais, en fait, je la connais fort peu, parce qu’elle se
camoufle derrière une prétention idiote qui la rend
antipathique, tu comprends, Winifred? Mais, maintenant,
je crois qu'elle est fort malheureuse et je n-'aime pas cela
non plus.
Winifred, alors, fit le récit suivant :
— Les parents de Sheila ont été pauvres autrefois. Ce
sont de nouveaux riches. Sa maman était la fille de notre
jardinier. Son père tenait boutique au village. Il eut la
chance de réaliser une grosse fortune et ils se sont élevés
considérablement dans le monde. Maintenant ils ont, en
effet, une belle maison — presqu'un château — Dieu sait
combien de domestiques, des autos, etc... et ils ont envoyé
Sheila à St. Clare dans l'espoir d'en faire une «lady».
— Oh ! marmotta Pat, saisissant en un éclair un tas de
choses, donc, voilà pourquoi cette pauvre Sheila se vante
toujours et prend des attitudes hautaines et distantes — elle
croit que c'est le

164
seul moyen pour en imposer et pour que nous la
prenions en considération. Elle a constamment peur d'être
raillée. Comme elle se trompe !
— Oui, sa stupide prétention est une sorte d'écran
derrière lequel elle cache sa petite personne sans charmes
et passablement effrayée et dépaysée parmi vous, dit
encore Winifred. Et voilà, tu comprends maintenant que
Janet a dissipé son camouflage et mis le doigt sur toutes les
choses que Sheila essayait de vous cacher, elle est comme
un pauvre poisson hors de l'eau !
— Mais qu'elle est bê£e de faire tant d'histoires! Si
elle nous avait simplement dit que ses parents s'étaient
enrichis et que, grâce à cela, elle était heureuse de pouvoir
être élevée à St. Clare, nous aurions tout de même mieux
compris et nous l'aurions au moins estimée pour sa
franchise. Mais, toutes ces idiotes vantardises ! Vraiment,
Winifred, c'était très difficile à supporter sans sourciller.
— Quand les gens se sentent inférieurs à leur milieu,
ils agissent bien souvent de cette façon pour cacher leur
infériorité, dit Winifred, paraissant à Pat infiniment sage et
réfléchie. Il faut avoir pitié d'eux et les aider.
— Mais comment pourrais-je aider Sheila? demanda
Pat. Je ne sais vraiment pas.
— Je vais aller la voir, résolut Winifred, en se levant.
Tout ce que je vous demanderai de faire, à toi et à Isabelle,
c'est d'être bien gentilles avec elle et de ne pas trop rire des
choses qui pourraient la froisser. Maintenant que Janet a
démoli

165
le mur que Sheila s'était construit et qu'elle a mis à nu,
la pauvre petite chose qu'il y avait derrière, elle a bien
besoin d'un peu d'amitié et de compréhension. Si elle a un
tant soit peu de bon sens, elle laissera tomber sa vanité et
nous aurons une chance de découvrir une Sheila plus
sincère. Mais, donnez-lui cette chance, voulez-vous ?
— Naturellement, nous essayerons. Merci
beaucoup, Winifred. Je cours à l'étude, maintenant.
Ce que Winifred dit à Sheila, personne ne le saura
jamais. La monitrice était d'une sagesse au-dessus de son
âge et elle entreprit la pauvre fillette avec beaucoup de tact
et de gentillesse. Sheila réapparut dans la chambre
commune le même soir, pâle et nerveuse, évitant le regard
de ses compagnes. Mais Pat vint immédiatement à son
secours.
— Sheila, tu es justement celle que j'attendais, je t'en
prie, montre moi vite où j'ai fais cette faute dans mon
tricot. Je me suis trompée, c'est certain, et il n'y a que toi
pour suivre convenablement un patron. Regarde, est-ce là
que cela ne va pas, ou là ?
Sheila alla auprès de Pat avec reconnaissance et lui
montra comment elle devait s'y prendre pour rectifier son
erreur. Quand le tricot fut en ordre, Isabelle l'appela.
— Hé, Sheila, prête-moi donc tes couleurs, dis! Je ne
peux pas imaginer où j'ai laissé les miennes.
— Oui, bien sûr, dit Sheila. Et elle sortit pour

166
prendre ses couleurs. Janet leva le nez aussitôt qu'elle
eut quitté la chambre.
- Pourquoi cette soudaine amitié pour notre
insupportable Sheila ? demanda-t-elle.
— Pour réparer un peu les horreurs que tu lui a servies
répondit Pat. Donne-lui donc une chance, Janet. Tu l'as
touchée à l'endroit le plus sensible et tu lui a enlevé, d'un
seul coup de langue, tout son camouflage.
— Une excellente méthode, ma toute belle, sourit
Janet. Elle en avait rudement besoin !
— Eh bien, elle a été servie à souhait, donc,
maintenant, donne lui sa chance, Janet, ne sois pas
mesquine.
— Je ne le suis pas. Je regrette beaucoup ce que j'ai
dit, bien que cela n'en ait pas l'air. Bon, je ferai ma part,
mais je ne lui dirai pas que je m'excuse, ça, non. Si je le
faisais, elle pourrait se remettre en colère. Mais enfin, je
veux bien lui montrer que je regrette.
— Cela vaut mieux encore! fit Isabelle. La voilà !
Sheila rentra avec sa boîte de couleurs.
- Merci, dit Isabelle. Sapristi, quelle chouette boîte !
Hier encore, Sheila se serait rengorgée et aurait sauté
sur l'occasion de dire combien coulait cette boîte et en
aurait tiré vanité. Mais elle ne dit rien. Janet la regarda et
vit qu'elle avait encore bien mauvaise mine. Janet était
bonne et ténébreuse, malgré sa langue pointue et amère et
son caractère vif. Elle prit une boîte de toffees

167
sur son étagère et en offrit à la ronde. Sheila s'attendait
à être exclue de la distribution, et regarda
ailleurs.
-— Toffee pour toi? Sheila, vieille carcasse! dit Janet
de sa voix claire et gaie. Sheila observa Janet en hésitant.
Elle se sentait encore meurtrie et fâchée, mais les yeux de
Janet étaient bons et doux et Sheila comprit qu'elle voulait
faire la paix. Elle refoula donc son ressentiment et accepta
le toffee.
— Merci, Janet! murmura-t-elle d'une voix tremblante.
Puis, y compris Sheila, elles se plongèrent toutes ensemble
dans une importante discussion concernant la pièce qu'elles
allaient mettre sur pieds pour la fête de fin d'année et, dans
le feu de la conversation, Sheila oublia ses rancœurs en
suçant son tof fée. Elle était beaucoup plus heureuse. Elle y
repensa pourtant encore dans son lit, ce soir-là. Elle
n'aurait pas dû se fâcher, mais, avec ce sentiment
d'infériorité qui la poursuivait toujours et qu'elle voulait
cacher à tout prix, elle était portée à exagérer sa richesse,
elle le savait bien. Et dire que les autres avaient découvert
ses points faibles et s'amusaient d'elle! Cette pensée lui
était intolérable! Mais, si seulement elles voulaient bien
être plus amicales à son égard et ne pas se moquer d'elle,
cela ne lui en coûterait pas tellement d'avoir été pauvre.
Elle n'avait pas été ce qu'on peut appeler une petite fille
bien courageuse, ni non plus très raisonnable, mais à
présent, elle était tout de même courageuse et raisonnable
assez pour se rendre compte

168
que l'argent, les servantes et les autos n'avaient pas la
moindre importance. C'était autre chose qui comptait.
« Et maintenant, j'agirai comme Winifred me l'a dit, je
montrerai ce que je suis vraiment, pensa la pauvre Sheila,
se tournant et se retournant dans son lit. Je ne crois pas que
je sois quelqu'un de remarquable, mais enfin, cela vaudra
tout de même mieux que d'être cette atroce créature
bourrée de prétention que j'étais devenue depuis que je suis
ici ! »
Et voilà comment prirent fin les manières hautaines de
Sheila. Les autres élèves suivirent l'exemple de Janet et des
jumelles et furent pleines d'amitié pour elle. Elle accepta
cette chance et la petite Sheila, un peu insignifiante, à
figure de souris, devint autrement acceptable que la Sheila
hautaine de naguère; Après un certain temps, elle pourrait
devenir très bien et, comme disait Pat, alors cela vaudrait
la peine de l'avoir comme amie.
— Je donnerai toujours une chance à tout le monde
dorénavant, décréta Pat à Isabelle, regarde Kathleen, quelle
chic fille elle est devenue, et Sheila maintenant qui a déjà
tellement changé.
— Oui, dit la voix claironnante de Janet, qui écoutait
leur conversation; vous ne risquez rien, vous deux, de
donner une chance aux autres, est-ce que nous ne vous
avons pas toutes donné une fameuse chance, à vous deux?
Sapristi, vous étiez passablement insupportables quand
vous étiez nouvelles, permettez-moi de vous le dire! Mais

169
vous n'êtes plus si moches à présent, vous êtes même
très....
Pat et Isabelle se saisirent, en un clin d'œil, des coussins
qui leur tombèrent sous la main et se ruèrent sur Janet.
Avec des rires et des cris, elle essaya de se dégager, mais
elles la harcelèrent sans merci.
— Nous ne te donnerions pas la moindre chance à toi,
espèce de sorcière, criait Isabelle, Tu ne la mérites pas. Ah!
arrête de me pincer, brute malfaisante !
— Eh bien, faites place, alors, et attendez que je prenne
possession d'un coussin!
Mais elles n'attendirent rien du tout, elles se précipitèrent à
la gym, avec Janet à leurs trousses, bousculant tout le
monde sur leur passage.
— Ces élèves de première! dit Tessie dégoûtée, elles
devraient être au jardin d'enfants, à voir la façon dont elles
se conduisent !

170
Pat et Isabelle se ruèrent sur Janet.

171
CHAPITRE XVI.

SHEILA FAIT SA PART

II ne restait plus que quatre semaines avant la fin du


trimestre. Les petites filles étaient toutes fort occupées à
apprendre des rôles, des chansons, des jeux pour la fête de
clôture du trimestre.
La classe de première montait une pièce historique
avec Miss Kennedy et cela les amusait beaucoup.
Miss Kennedy avait écrit la pièce elle-même avec
l'aide des élèves et Miss Ross, la maîtresse d'ouvrage,
organisait la confection des costumes. C'était très amusant!
— Vous savez, la vieille Kenny est épatante, annonça
Pat, qui apprenait son rôle avec acharnement; c'est curieux,
je ne songe plus jamais à lui faire des farces pendant les
leçons d'histoire. Je suppose que c'est parce que nous
sommes toutes si intéressées par cette pièce.
— Eh bien, je voudrais être aussi passionnée pour ma
pièce en français, soupira Doris, de qui la détestable
prononciation française conduisait Mademoiselle au bord
du désespoir. Il m'est tout bonnement impossible de rouler
mes « r » dans ma gorge comme vous-autres. R, r, r, r ! !

172
Tout le monde riait à gorge déployée des comiques
efforts faits par Doris pour acquérir l'accent français. Doris
n'avait d'oreilles, ni pour la musique, ni pour les langues et
faisait le désespoir aussi bien de la maîtresse de chant que
de la maîtresse de français. Mais, par contre, elle dansait à
ravir et son solide sens de l'humour mettait tout le monde
en gaîté au moins une douzaine de fois par jour.
C'était bien amusant, tous ces préparatifs.
Chaque classe y prenait part et il y avait des palabres
sans fin pour prendre possession de la salle de
gymnastique, pour les répétitions.
Miss Thomas, la maîtresse de gymnastiques lamentait
de ce qu'on fît ainsi usage de son local pour tout, sauf pour
la gymnastique.
Pourtant, les leçons suivaient leur cours normal et
Miss Roberts ne permettait pas que les répétitions
troublassent le moins du monde le travail quotidien. Elle se
fâcha même très fort contre Pat quand elle découvrit que
celle-ci apprenait son rôle au lieu d'étudier sa grammaire.
Pat avait recopié son rôle sur un papier qui s'adaptait
exactement à son livre de grammaire. Elle avait un beau,
magnifique rôle et voulait le connaître à fond, pour la
répétition de cet après-midi.
—: Je crois, Patricia, que tu n'es pas à la bonne page
pour suivre la leçon de grammaire. Apporte-moi ton livre,
nous, allons voir cela ensemble.
Pat rougit violemment. Elle se leva, et fit tomber

173
son livre afin que les pages se ferment, feignant une
maladresse. Mais sa maîtresse ne fut pas dupe, ses yeux
voyaient tout.
— C'est bien ce que je prévoyais, fit-elle sèchement,
en retirant le rôle de Pat. Quand a lieu la répétition ?
— Cet après-midi, Miss Roberts.
— Au lieu d'y assister, tu étudieras ta grammaire,
ordonna Miss Roberts. Cela me parait juste et équitable et
j'espère que tu es d'accord. Si tu apprends ton rôle pendant
ma leçon, il est tout indiqué que tu étudies ma leçon
pendant la répétition.
Pat la regarda avec désespoir.
— Oh, Miss Roberts, je vous en prie, ne m'obligez
pas à manquer la répétition ! J'ai un rôle important, vous
savez.
— Oui, exactement comme moi j'ai des examens
importants à te faire passer, répondit le professeur du tac
au tac. Mais soit, je te donne une seconde chance, apprends
tes règles pendant la récréation et si tu les sais à la fin de la
matinée, je te tiens quitte. Retourne à ta place.
La petite fille alla à la répétition, naturellement. Ce
n'était franchement pas malin de sa part d'essayer des trucs
comme ça pendant une leçon de leur maîtresse de classe et
elle dut bloquer sa grammaire pendant que les autres
jouaient afin de la savoir à la perfection à la fin de la
matinée
Pourtant, toutes les élèves aimaient Miss Roberts.
Elle était fort exigeante, pouvait être extrêmement

174
Pat fit tomber son livre, feignant une maladresse...

175
sévère et sarcastique, mais elle était toujours
strictement juste et ne revenait jamais sur une promesse
donnée. Mademoiselle, elle, était quelquefois un peu
injuste, mais son bon cœur lui faisait pardonner ses
décisions impulsives.
Ayant ainsi à travailler et pour les examens et pour la
fête, les fillettes avaient peu de temps libre, mais elles
avaient beaucoup de plaisir. Doris devait danser une danse
qu'elle avait créée elle-même. Vera jouait un morceau de
piano. Elle était bonne pianiste. Cinq petites filles jouaient
dans une comédie en français et presque toutes, dans la
pièce historique. Tout le monde avait un rôle.
Toutes excepté une! Sheila n'avait rien à faire. Ceci
par suite d'une pure coïncidence. Au début, Mademoiselle
avait dit qu'elle tiendrait le rôle de Monsieur Toc-toc dans
la comédie et, à cause de cela. Miss Kennedy ne lui avait-
pas assigné de rôle dans sa pièce. — Et, par après,
Mademoiselle avait changé d'avis et prit Joan à sa place.
Donc Sheila n'avait pas de rôle et comme elle ne jouait pas
de piano ni de violon, ne savait pas du tout déclamer et
guère danser non plus, elle se sentait de trop et laissée pour
compte!
Elle ne dit rien, pourtant. Au début, personne ne
s'aperçut qu'elle n'avait aucun rôle parce que tout cela
arriva accidentellement. Puis, Isabelle vit que Sheila errait
désœuvrée et lamentable et lui en demanda la cause.
— Qu'est-ce qu'il y a, des mauvaises nouvelles de la
maison, en quelque chose ?

176
— Oh non ! dit Sheila, rien de ce genre. Isabelle
n'ajouta rien, mais observa Sheila. Elle se rendit vite
compte que Sheila ne faisait partie d'aucune comédie et ne
jouait rien toute seule non plus.
— Dis, Sheila, je crois que tu es triste de ne rien faire
pour la fête ? insista-t-elle. Je croyais que tu serais dans
cette comédie en français !
— J'y étais, en effet, répondit Sheila toute triste, mais
alors Mademoiselle choisit quelqu'un d'autre. Je ne suis
dans rien et tout le monde le constatera. Isabelle, je déteste
tellement d'être la seule à ne rien faire.
- Mais ça n'a pas été fait exprès, dinde que tu es,
répliqua Isabelle en riant gentiment.
— Moi, je sens comme si on l'avait fait exprès. Je sais
que je ne suis pas bonne à grand chose, mais cela ne
changera jamais si on ne me laisse même pas essayer.
— Oh, je t'en prie, ne fais pas l'enfant !
Sheila conservait néanmoins son petit air obstiné.
Comme beaucoup de gens faibles, elle pouvait être
extrêmement têtue.
— Enfin, j'en ai assez, je n'irai plus aux répétitions, ni
a rien, je resterai ici toute seule.
Tu pourrais tout de même, il me semble, t'intéresser à
ce que fait ta classe, ma chère, même si tu ne participes pas
à la représentation, s'écria Isabelle, indignée. C'est mesquin
et stupide ce que tu dis-la !
- Je serai mesquine et stupide alors, répondit

177
Sheila en larmes et elle s'en fut, plantant là Isabelle.
Celle-ci alla aussitôt raconter l'histoire à sa sœur.
— Zut, fit Pat, et cela au moment où nous nous
donnions tant de mal pour la rendre plus raisonnable. Bast!
ne nous en faisons pas pour elle, si elle tient tant que cela à
jouer au martyre, qu'elle se débrouille !
Janet, mise au courant, elle aussi, fut plus corn-
préhensive. Elle avait été très bonne pour Sheila pendant
ces deux semaines et cette dernière histoire la rendait
soucieuse.
— Non, tâchons de ne pas démolir la bonne besogne
réalisée jusqu'à présent. Pensons plutôt à ce qu'elle pourrait
bien faire pour la fête. Je me souviens que, moi aussi, une
fois, on m'avait laissé choir au dernier moment, pour un
match où je devais jouer et je vous prie de croire que je me
sentais bien malheureuse. Je me rappelle que je m'étais
imaginée que toute l'école murmurait derrière mon dos et
se demandait ce que je pouvais bien avoir fait pour être
mise au rancart comme cela !
Les jumelles éclatèrent de rire ! Janet était si
raisonnable et si insouciante qu'elle ne pouvaient pas se la
figurer se faisant du mauvais sang pour une affaire de ce
goût-là.
— Ça va, ça va, riez à votre aise. Vous êtes jumelles
et vous êtes toujours deux à supporter les coups durs, mais
quand on est seule et pas très aimée comme Sheila, ce n'est
pas si drôle. De petits riens prennent des proportions
énormes.

178
— Il me semble que tu te fais rudement son
champion, plaisanta Pat.
— Non, pas du tout. Tout ce que j'en dis, c'est pour
que nous ne perdions avec Sheila, tout le terrain que nous
avons durement gagné! fit Janet.
— Eh bien, pense à quelque chose à lui faire faire
alors, continua Isabelle. Moi, je ne connais rien !
Les jumelles s'en allèrent et Janet s'assit
confortablement pour réfléchir. Elle était très impulsive et
n'avait pas beaucoup de patience, mais une fois qu'elle
s'attachait à une tâche, elle faisait l'impossible pour la
mener à bien. Sheila était dans la peine, avait besoin d'aide
et elle l'aiderait.
— Sapristi, j'ai trouvé, se dit Janet. Nous allons la
nommer souffleur. Nous avons besoin de quelqu'un qui
nous souffle aux répétitions et qui nous dise le mot que
nous avons oublié. Et moi, par exemple, j'oublie toujours
mes répliques. Je vais aller demander à Sheila si elle veut
être notre souffleur.
Elle alla donc à la recherche de Sheila. Elle mit du
temps à la trouver et elle entra en collision avec elle en
entrant dans la classe de dessin où Sheila avait mis de
l'ordre dans les armoires.
— Dis-moi, Sheila, tu ne veux pas faire quelque
chose pour nous ? demanda Janet, Veux tu être notre
souffleur. Nous n'en sortons jamais dans nos répliques et tu
nous serais si précieuse

179
en suivant le texte et en nous aidant quand nous
tombons en panne.
— Je ne vaudrais rien pour cela non plus, fit Sheila
tristement.
— Oh oui, idiote, tu ferais cela mieux que n'importe
qui! Tu nous viendrais tellement en aide, Sheila ! S'il te
plaît, accepte. La plupart d'entre nous aurons sûrement le
trac et ce serait bien réconfortant de savoir que tu es là,
prête à nous aider !
— Ça va, alors, acquiesça Sheila, plutôt de mauvaise
grâce.
Pendant toute cette conversation, elle pensait avec
amertume que si elle n'était pas bonne assez pour jouer un
rôle, elle ne voyait pas pourquoi elle aiderait les autres en
leur soufflant le leur. Elle finit pourtant par céder devant la
gentillesse et l'insistance de Janet. Elle aussi faisait des
efforts pour ne plus être mesquine.
Ainsi donc, elle devint souffleur attitré et participa à
toutes les répétitions avec beaucoup de zèle, le texte en
main. Bientôt, elle prit son rôle très au sérieux, elle ne se
plaignit pas de la modestie de sa tâche et les jumelles
l'admiraient souvent et trouvaient qu'elle se comportait fort
bien.
— C'est bien de la part de Janet d'avoir été la
repêcher ainsi, dit Pat.
— Oui, et elle croyait bien que Sheila refuserait. En
tout cas, je ne suis pas très sûre que je n'aurais pas dis non,
à sa place, avoua Isabelle.

180
— Je ne t'aurais pas laissé dire non ! conclut Pat avec
autorité,
Deux semaines avant la fête, un accident survint !
Vera, une petite fille très sage et très tranquille tomba à la
gymnastique et se cassa le bras. Elle le cassa près du
poignet et fut transportée à l'hôpital pour être
radiographiée. On dut lui plâtrer l'avant-bras et ses parents
jugèrent qu'il valait autant la reprendre à la maison,
puisqu'-aussi bien le trimestre était à sa fin.
— C'est son bras droit, donc elle ne pourrait même
pas écrire ! dit sa mère à Miss Théobald. Cela vaudra
mieux qu'elle soit à la maison.
Donc Vera fit ses adieux en promettant bien de revenir
au trimestre suivant. Et puis la consternation régna dans la
classe parce que Vera avait un des rôles principaux dans la
pièce historique.
— Zut, qu'allons nous faire! dit Pat au désespoir.
Personne ne pourra apprendre ce rôle-là en si peu de
temps. Vera était en scène presque tout le temps !
Tout le monde était abattu. Celles qui n'avaient pas de
rôle dans cette comédie-là ne se sentaient pas capables de
prendre la place de Vera. Janet intervint :
— Il y a quelqu'un qui sait parfaitement le rôle, mot à
mot. Sheila, toi, tu le sais! Tu as assez aidé Vera pour en
savoir autant qu'elle. Tu es la seule qui sache chaque mot.
Ne saurais-tu prendre la place de Vera ?
Sheila devint écarlate. Toutes les petites filles la
regardèrent, pleines d'espoir.

181
— Va, dis que tu veux bien! insista Pat. Tu joueras
aussi bien que Vera !
- J'aimerais beaucoup ! Je suis sûre que je connais les
paroles; en fait, je connais toute la pièce par cœur, chaque
rôle, mais, naturellement, ce que j'aimerais au dessus de
tout ce serait de prendre la place de Vera. C'est le rôle que
je préfère !
- Bon ! décida Pat. C'est arrangé alors. Il nous reste
à trouver un autre souffleur et tu prendras la place de Vera.
Donc, à la représentation suivante, Sheila n'était plus
ni souffleur, ni régisseur, ni rien de tout cela, mais bien une
des vedettes! Elle connaissait parfaitement le rôle et,
comme elle avait si souvent regardé faire Vera, elle le joua
très bien.
Tout le monde était satisfait. Elle savaient que Sheila
avait été profondément morfondue d'être laissée pour
compte et l'avaient admirée d'avoir si bravement accepté ce
rôle de souffleur et maintenant que le destin lui réservait
une si belle revanche, elles s'en réjouissaient.
Mais personne, évidemment n'était plus ravie que
Sheila elle-même. Elle était très heureuse de sa bonne
fortune, et se trimbalait avec un air épanoui, tellement
amusante et gaie que personne ne reconnaissait plus
l'ancienne Sheila,
Sheila écrivit à Vera pour lui dire qu'elle était triste de
son accident et se souvint, dans son bonheur, combien
Vera devait avoir de peine. Oui, en vérité, Sheila aussi était
en voie de devenir quelqu'un.

182
Elles entendirent des plaintes provenant d'un
buisson...

183
CHAPITRE XVII

KATHLEEN A UN SECRET

Un après midi que Pat, Isabelle et Kathleen revenaient


de la ville, à travers champs, elles entendirent des plaintes
derrière un buisson.
— Ça c'est un chien, décréta Kathleen, sans hésiter; et
de courir voir. Les autres la suivirent et elles découvrirent,
en effet, là, dans le fossé un jeune fox-terrier à poils durs,
la poitrine et le museau en sang !
— On a tiré dessus, s'exclama Kathleen indignée,
regardez, il a encore des plombs dans ses pauvres pattes.
Oh ! c'est ce méchant fermier qui habite de l'autre côté de
la colline. Il jure toujours de tuer les chiens qui se
promènent dans ses champs.
— Mais pourquoi ? demanda Pat, surprise. Les
chiens vont toujours librement dans les champs ?
— Oui, mais quand il y a de jeunes agneaux, les
chiens leur font la chasse et les effraient !
- Eh bien, cette pauvre petite bête a été atteinte ! fit
encore Pat. Qu'allons-nous en faire ?

184
— Je vais la transporter à l'école avec moi et la
soigner ! décida Kathleen. Elle adorait les animaux. Les
jumelles firent des objections.
— Tu ne seras pas autorisée à le conserver ! objecta
Pat. Et, en tout cas, tu devras téléphoner à la police et le
signaler. Suppose que son propriétaire le réclame !
— Eh bien, bon, je téléphonerai pour savoir si
quelqu'un le réclame ! Mais si vous pensez que je vais
laisser seul un pauvre petit chien ensanglanté dans un
champs, vous vous trompez joliment !
— Ça va, ça va, répondit Isabelle. Mais comment vas-
tu le transporter ; il va te couvrir de sang !
- Comme si ça me faisait quelque chose ! s'exclama
Kathleen en caressant doucement le chien. Il fit entendre
une nouvelle plainte mais se blottit dans les bras de
Kathleen, sentant qu'elle lui voulait du bien.
Elles se remirent en marche vers l'école. Elles
discutaient de l'endroit où elles allaient cacher et soigner le
petit chien. Ce n'était pas chose facile! ' Les élèves
n'étaient pas autorisées à avoir un chien ni aucun autre
animal et, si elles étaient découvertes, on chasserait
sûrement leur pauvre protégé. Et Kathleen était bien
résolue à lui donner ses soins jusqu'à la guérison de ses
pattes.
— Peut-être dans l'abri à bicyclettes ? suggéra Pat.
— Pense-tu, il aurait bien trop froid ! fit Kathleen
s'abritant derrière un buisson du jardin et examinant la
meilleure façon d'introduire le

185
chien sans être découverte. Attendez une minute,
pensons bien !
Elles réfléchirent toutes les trois avec ardeur. Puis Pat
poussa une exclamation :
- Je sais ! Dans la réserve aux malles, en haut, près du
réservoir à eau chaude. Il aura bien chaud et sera en sûreté.
Personne n'y va jamais !
— Mais nous non plus, nous ne sommes pas
autorisées à y aller, répliqua Isabelle. Zut, nous sommes
toujours en train de faire des choses que nous ne pouvons
pas !
- Mais ceci est pour guérir un petit chien qui souffre !
dit encore Kathleen. Moi je suis prête à le risquer. Pauvre
chien, ne gémis pas comme cela, je te promets que tu seras
bientôt mieux !
Janet s'amena à, ce moment et découvrit les
conspiratrices derrière le buisson.
- Qu'est-ce que vous fabriquez-la et qu'est-ce que c'est
que ça ? Un chien ! Mon Dieu, mon Dieu, qu'est-ce qu'il
a?
— On a tiré dessus, murmura Kathleen. Nous allons
le mettre dans la réserve aux malles, au grenier, jusqu'à ce
qu'il aille mieux. Puisque tu vas en ville, va jusqu'à la
police et demande si quelqu'un a réclamé un chien. Si oui,
demande le nom et l'adresse et je téléphonerai que le chien
est en bonnes mains !
— O.K., dit Janet. Mais faites attention qu'il n'aboie
pas, sinon vous aurez des ennuis. Tu es complètement
cinglée, toi, Kathleen, quand il s'agit d'animaux. A tantôt !

186
Janet courut prendre son vélo. Kathleen dit aux petites
sœurs.
— Passez devant et voyez si le chemin est libre, et
pensons à une litière pour cette pauvre petite bête !
—- II y a une vieille caisse dans l'abri aux outils ! dit
Isabelle. Cela fera l'affaire, je vais la chercher !
Pat partit en éclaireur; elle siffla et Kathleen se
précipita à l'intérieur avec son fardeau. Elles grimpèrent
quatre à quatre sans rencontrer personne mais, après avoir
tourné le dernier coin du dernier couloir, elles entendirent
des pas venant dans leur direction et la grosse voix de
Mademoiselle et celle de Miss Jenks.
— Oh, funérailles ! grinça Kathleen entre ses dents, et
elle fit prestement demi-tour. Pat ouvrit la porte d'un grand
placard plein de brosses et y poussa Kathleen avec son
chien. Elle referma la porte puis, vite, vite, se mit à genoux
pour attacher un lacet symbolique. Juste à ce moment, les
deux maîtresses passaient et le chien fit entendre un
gémissement : Mademoiselle leva des yeux étonnés.
Tiens, pourquoi pleures-tu comme un petit chien !
demanda-t-elle à Pat, et passa son chemin en pensant que,
tout de même, les petites filles étaient de bien singulières
créatures.
Pat se mit à rire et délivra Kathleen aussitôt que les
maîtresses furent hors de vue !
—- As-tu entendu ce que disait Mademoiselle?
demanda-t-elle. Viens, tout va bien maintenant,

187
nous allons grimper au grenier en triple vitesse !
Elles arrivèrent sans encombre. Les réserves à malles
étaient de petits greniers étroits, en dessous du toit et où on
se tenait droit à grand peine. On n'y allait que deux fois par
trimestre, une fois, au début pour y mettre des coffres, et
une fois, le dernier jour de classe, pour les redescendre aux
dortoirs.
Après un moment, Isabelle arriva avec la caisse et
une superbe couverture qu'elle avait dénichée dans une
armoire de la salle de gymnastique. Les petites filles
hospitalisèrent le petit chien près de la réserve à eau
chaude. Il y faisait bien chaud. Elles installèrent la caisse
dans un petit recoin et y mirent la couverture. Tout était
parfait.
Puis Kathleen se mit à soigner son protégé. Cela prit
tout un temps et le petit animal se laissait faire et léchait
les mains de Kathleen qui le baignait et le pansait très
dextrement
— Tu es rudement bonne pour les animaux !
remarqua Pat, qui regardait faire. Et vois donc comme il
t'aime.
— Je veux devenir vétérinaire, quand je serai grande!
fit Kathleen. Voilà, ma beauté, tout va bien maintenant. Ne
te lèche pas plus qu'il ne faut, s'il te plaît, reste bien
tranquille, tu iras vite beaucoup mieux. Je vais t'apporter de
l'eau et à manger !
La cloche sonna pour l'étude. Les trois petites filles
dégringolèrent après avoir soigneusement fermé la porte de
la réserve. Elles rencontrèrent Janet qui entrait à l'étude en
même temps qu'elles.

188
— J'ai demandé au poste de police ! murmura-t-elle.
Mais personne encore n'a réclamé un chien. J'ai du faire sa
description et décliner vos noms et adresses.
— Zut, quelle idiote tu es, répliqua Kathleen à son
tour. Tu te rends compte du tableau si la police téléphone à
Miss Théobald et qu'on demande après moi ! Vraiment,
Janet !
— Mais, j'ai été forcée de le faire! répondit Janet
tout bas. On ne peut tout de même pas dire « non » à la
police. En tout cas, on ne le réclamera sans doute pas, donc
ne te fais pas de bile !
Mais Kathleen se fit de la bile ! Quand elle entendit
la sonnerie du téléphone pendant la soirée, elle fut tout à
fait sûre que c'était la police. Mais ce n'était pas la police,
mais bien une communication pour Miss Roberts.
Elles respirèrent et allèrent vite porter de l'eau et à
manger à leur chien.
Il était bon comme du pain et restait sagement sur sa
couche.
- Il faudrait pourtant le sortir avant que nous allions
au lit ! dit Kathleen anxieusement. Comment faire ?
— Etendons-le dans un tas de vêtements que nous
employons pour la pièce ! suggéra Pat. Si quelqu'un nous
rencontre, on pensera que nous portons des costumes pour
une répétition. Je vais vite en chercher.
Donc, cinq minutes avant d'aller coucher, les petites
filles grimpèrent encore au grenier munies d'une pile de
vêtements. Le chien fut soigneusement enfoui au milieu
avec à peine assez d'air pour respirer.

189
Kathleen le portait et lui murmurait de rester bien
tranquille. Il n'avait, hélas, pas du tout envie de rester
tranquille et il se débattait, mais à part l'infirmière-
économe, elles ne rencontrèrent personne. Et,
heureusement, elle paraissait fort pressée et les vit à peine.
— Vous ne serez pas à temps au lit, leur lança-t-elle
en s'éloignant. Les petites s'amusèrent beaucoup de cette
observation inattendue et se glissèrent dans le jardin par
une petite porte de côté. Elles donnèrent la liberté au petit
chien dans la cour où les jardiniers cassaient du bois pour
le chauffage et il se mit joyeusement à faire des cabrioles !
Puis elles le réemballèrent dans les travestis et remontèrent
doucement.
Cette fois-ci, cela n'alla guère aussi bien. Elles
tombèrent nez à nez avec Belinda Towers. Celle-ci s'arrêta
et les examina :
— Ne savez-vous pas que la cloche du soir a sonné ?
Que faites-vous encore par ici et que dissimulez-vous ainsi
dans ces vêtements ?
Le chien luttait pour un peu d'air et tout à coup, sa
petite tête émergea des oripeaux.
— Oh, et dire que nous avons tant risqué afin que
personne ne le voie ! dit Kathleen presqu'en larmes.
Belinda, on a tiré sur lui, il est...
— Ne me racontez plus rien. Je ne sais rien ! fit
Belinda qui adorait les chiens. — Partez vite avec ce tas de
vêtements et allez au dortoir.

190
— Chère vieille Belinda, s'émut Pat en montant. Parle
moi de Nelson qui regardait avec son œil aveugle, elle
aussi, regarda notre chien avec son œil aveugle !
— Dépêche-toi, Kath, nous allons vraiment nous faire
pincer si nous sommes absentes plus longtemps !
Elles remirent donc en hâte le chien dans son panier. Il
lécha leurs mains et fit entendre un petit aboiement.
— Comme il est malin ! dit Kathleen en extase. Il sait
même qu'il ne peut pas aboyer tout haut!
— Eh bien, pour un murmure, c'était un murmure
plutôt bruyant! répliqua Pat. Arrivez maintenant et
espérons qu'Hilary n'est pas trop en colère. C'est bien la
première fois que nous sommes en retard, en tout cas.
J'espère que notre chien ne va pas se mettre à donner
l'alarme et à réveiller toute la maison, cette nuit ?
— Naturellement pas, dit Kathleen en refermant la
porte du grenier. Il va dormir comme un bienheureux et
demain matin, très tôt, je le sortirai encore.
Elles s'enfuirent vers leur dortoir, pour tomber sur une
Hilary exaspérée.
— Où diable étiez-vous ? demanda-t-elle. Vous
savez pourtant que c'est mon boulot de vous enfermer ici à
neuf heures du soir ? Ce n'est pas très chic de votre part de
ne pas être à l'heure, franchement !
- Nous avons été mettre coucher notre petit

191
chien, dit Kathleen confidentiellement. Hilary la
dévisagea, incrédule.
— Quoi, mis coucher « quoi » ?
— Si je le racontais à tout le monde ? demande
Kathleen aux jumelles. Elles furent de suite d'accord.
C'était gai d'avoir un secret, mais c'était gai aussi
d'épater les autres!
Donc Kathleen expliqua toute l'histoire aux élèves de
leur dortoir et elles écoutèrent toutes avec passion.
— Tu te rends compte, ma chère, dans la réserve à
malles! s'écria Doris. Nous n'oserions jamais faire cela,
nous. Supposez .que l'infirmière-économe monte là-haut,
elle le découvrirait vite !
— Oui, mais, de toute façon, nous ne le conserverons
qu'un jour ou deux, jusqu'à ce qu'il aille mieux ! dit
Kathleen. Nous découvrirons peut-être à qui il appartient et
nous le reconduirons chez lui !
Tout cela n'était guère si facile à faire qu'à dire.

192
CHAPITRE XVIII.

LE SECRET EST DEVOILE

Le chien ne fit aucun bruit pendant la nuit. Kathleen


s'éveilla très tôt et se faufila jusqu'à la réserve pour le faire
descendre dans la cour, avant que tout le pensionnat fut en
branle. Il refusa obstinément d'être descendu dans ce tas de
loques et Kathleen, en désespoir de cause, lui passa une
ficelle autour du cou et le tira jusqu'en bas, tant bien que
mal. Il fit du bruit, mais l'alarme ne fut pas donnée.
La façon dont ses blessures se cicatrisaient tenait du
miracle. Kathleen était enchantée. Le petit chien jouait
dans ses jambes et essayait même de sauter pour lui lécher
les mains. Elle le trouvait merveilleux et espérait, contre
tout espoir, que personne ne le réclamerait.
— Si seulement je pouvais le conserver jusqu’a la fin
du trimestre et le reprendre à la maison, pensait-elle,
comme ce serait agréable !
Elle le remit dans la petite caisse, et il n'était plus du
tout d'accord pour rester seul, cette fois-ci. Aussitôt qu'elle
eut refermé la porte, elle était sûre de l'entendre gratter à la
porte et pleurer.

193
Leur classe était directement en dessous des réserves à
malles. Celle où se trouvait le petit chien était un peu vers
la droite. Kathleen avait toujours l'oreille tendue et elle
entendait le bruit des petites pattes et de légers jappements
Mais le principal était que Miss Roberts ne parut
s'apercevoir de rien.
Quand ce fut le tour de la leçon de français
Mademoiselle entendit le chien très distinctement. Ses
oreilles étaient extrêmement fines, la première plainte
émise par le petit chien lui fit dresser la tête, toute surprise.
— Qu'est-ce que c'est que ce bruit ? fit elle.
— Quel bruit, Mademoiselle, demanda Isa-^, belle,
de son air le plus innocent.
— Le bruit d'un chien, dit Mademoiselle
impatiemment. Des plaintes et des jappements. Est-ce
possible que vous n'entendiez pas, Isabelle !
Toute la classe fît semblant de tendre l'oreille. Puis les
élèves secouèrent la tête.
Vous devez vous tromper, Mademoiselle, dit Doris
gravement, il n'y a certainement pas de chien dans l'école.
Rien que les chats de la cuisine!
Mademoiselle était très étonnée d'être la seule à avoir
perçu des bruits aussi étranges.
— Alors, c'est que mes oreilles ne sont pas en ordre,
plaisanta-t-elle en secouant vigoureusement sa grosse tête.
Je vais les faire seringuer par le médecin. Je ne puis
admettre d'avoir des chiens aboyants dans mes oreilles et
qui geignent dans ma tête.

194
La classe, qui faisait depuis un moment des efforts
pour éviter le fou rire, profita de cette boutade pour s'en
donner à cœur joie. Mademoiselle dut les rappeler à
l'ordre.
- Assez de désordre. Je parle sérieusement et ne fais
pas d'esprit. Prenez la dictée s'il vous plaît !
La classe poursuivit son travail tant bien que mal. Le
chien, dans la réserve, passait l'inspection de son domaine
et, si on devait en juger aux bruits qu'il faisait, devait déjà
avoir essayé, à plusieurs reprises d'ouvrir la porte en
grattant le battant. Mademoiselle semblait fort intriguée et,
à plusieurs fois regarda les petites filles pour voir si, elles
aussi, entendaient quelque chose. Mais elles travaillaient
avec sérénité et semblaient ne rien entendre. Mademoiselle
alors décida d'aller voir le docteur le jour même.
Les jumelles et Kathleen passaient la majorité de leur
temps libre dans la réserve à malles.
Le petit chien était toujours heureux de les voir et
elles se mirent à l'aimer beaucoup. La seule chose
exaspérante était qu'aussitôt qu'elles le quittaient, il se
mettait à aboyer et à geindre et à gratter à la porte. Elles
vivaient dans l'angoisse que quelqu'un le découvrît.
Mais deux jours entiers s'écoulèrent sans incident. Les
petites filles le nourrissaient, lui donnaient à boire, le
descendaient dans la petite cour et tout allait bien.
Kathleen adorait la petite créature et c'était, en réalité, un
animal intelligent et affectueux.

195
— Comme personne ne le réclame, je crois que je
pourrai le conserver pour moi, vous ne pensez pas ?
demanda Kathleen anxieusement alors que les jumelles et
elle-même le cajolait pendant un moment de liberté. Je
l'aime tellement, il est si mignon. Cela me ferait bien mal
au cœur de le porter à la police et de l'y laisser, parce que,
si personne ne le réclame, alors on le chloroformera.
— Eh bien, conserve-le, répliqua Pat. Il n'y a plus si
longtemps d'ici la fin du trimestre, mais tu devras le
déménager avant que les servantes viennent chercher nos
malles pour les descendre au dortoir. Je me demande
comment tu t'y prendras. Je me le demande vraiment.
Elles ne devaient pas du tout se creuser la tête pour
savoir ce qui allait se passer. Le chien décida lui-même de
son propre sort.
Un beau matin — quatre jours après sa découverte par
les trois petites amies — il se coucha dans un rayon de
soleil qui filtrait par la lucarne et cela lui donna des idées
folichonnes et des envies d'escapade. Il alla renifler à la
porte et sauta après la poignée. Après quelques sauts
infructueux, il finit par réussir. La porte s'ouvrit devant lui
et il s'en alla à l'aventure, tout heureux de l'aubaine.
Tout aurait encore pu se passer sans grands dégâts si
un des chats n'avait pas eu la malencontreuse idée de
s'endormir sur un paillasson, sous un des radiateurs du
couloir. Le chien sentit l'odeur du chat, quoi ? un chat, et,
qui mieux est, un chat endormi ! Avec un vigoureux cri de

196
guerre, il se mit en chasse. Ce n'était qu'un tout petit
chien, mais, la valeur n'attend pas le nombre des années et
il fonça courageusement sur l'ennemi héréditaire. Le chat
le prit très mal ! Il s'en fut, majestueusement par le couloir,
la queue en l'air, dédaignant ce quart de chien qui menait
grand tapage. Le chien le poursuivit de sa démarche de
jeune maladroit... et voilà comment Miss Théobald en
personne fit connaissance avec le protégé de Kathleen
Gregory !
Elle allait dans une des classes quand elle reçut dans
les jambes le chat et le chien, et faillit perdre l'équilibre.
Les chats, on en gardait dans la maison à cause des souris,
mais d'où pouvait donc venir ce chien ?
Le chat ne fit ni une, ni deux, pft ! il s'échappa par une
fenêtre ouverte. Le petit chien, resta en extase devant
l'endroit de l'évasion... Puis il lui prit la fantaisie d'aller
voir ce que faisait Kathleen. Il lui semblait l'avoir flairée
quand il poursuivait le chat dans le couloir. Donc, il se mit
à trotter en quête de sa petite bienfaitrice et bientôt, il
s'arrêta devant un nouvel obstacle: la porte de la classe de
première. Il se mit sur ses pattes de derrière et gratta à la
porte.
Mademoiselle donnait encore une leçon de français et
toute la classe corrigeait des devoirs et recopiait certains
mots mal écrits et mal orthographiés. Quand le chien sauta
et jappa à la porte, Mademoiselle se leva.

197
- Tiens, cette fois, ce ne sont pas mes oreilles, c'est un
chien en chair et en os.
Le petit chien fit une entrée tumultueuse, tout à la joie
de retrouver sa chère Kathleen et ne s'encombrant pas de
vains scrupules. La classe entière était sidérée. D'autant
plus, qu'à sa suite s'amenait Miss Théobald bien
déterminée à éclaircir le mystère. Elle vit Mademoiselle
qui tempêtait et Kathleen qui faisait des efforts surhumains
pour calmer les effusions du petit animal !
— Qu'est ce que tout ce remue-ménage signifie ?
questionna Miss Théobald de sa voix sérieuse et calme.
Mademoiselle se tourna vers elle, les bras au ciel et lui
raconta tout de go comment elle avait entendu des
jappements et des plaintes il y avait quelques jours déjà, et
comment, maintenant elle venait de découvrir, grattant à la
porte, le corps du délit.
— Je crois que Kathleen doit en savoir plus long que
nous à ce sujet, dit Miss Théobald en voyant combien le
petit chien manifestait sa joie d'être auprès d'elle et
comment elle le caressait et essayait de le calmer.
— Kathleen, viens avec moi, peut-être m'expliqueras-
tu tout ce mystère ?
Kathleen, toute tremblante, se leva. Elle suivit la
directrice dans son bureau, le chien trottinant, tout heureux,
à côté d'elle. Miss Théobald la fit asseoir.
— Je ne voulais faire aucun mal, dit Kathleen

198
en commençant son histoire. Mais il était si
malheureux, plein de sang et blessé, Miss Théobald, et
j'adore tellement les chiens, je n'en ai jamais eu pour moi
toute seule, et...
— Commence donc par le commencement, conseilla
la directrice. Et alors, Kathleen se mit à narrer toute
l'histoire. À la fin, Miss Théobald prit le téléphone, sans
avoir proféré une parole. Elle demanda le poste de police.
Le cœur de Kathleen cessa de battre. Qu'est-ce que Miss
Théobald allait dire ?
Miss Théobald s'enquit si on avait réclamé un chien.
Puis elle demanda ce qui arriverait si on conservait un
chien qu'on avait trouvé, blessé, sur la voie publique ? —
Non, il n'avait aucune plaque d'identité quand il fut trouvé,
dit-elle.
Après un temps d'explication, elle remit l'appareil en
place et se tourna vers Kathleen, qui, maintenant avait le
petit chien sur ses genoux.
— Je ne puis m'imaginer comment tu as pu cacher cet
animal pendant tout ce temps! dit-elle, et je ne ferai pas
d'enquête. Je sais combien tu aimes les animaux. Eh bien,
il n'y a pas de raison pour que tu ne conserves pas ce chien
si personne ne le réclame. Donc, tu peux, si tu veux, le
garder ici jusqu'aux vacances et, si ta tante te le permet, tu
pourras l'emmener chez toi. Mais il doit être mis dans
l'écurie, Kathleen. Pour une fois, je lève la consigne « pas
de chiens à St. Clare » et tu tiendras ton ami ici jusqu'à
Noël !
Si Kathleen n'avait pas eu un si profond respect pour
sa directrice, elle lui aurait, sans aucun

199
doute, sauté au cou. Mais telle était son émotion •
qu'elle ne sut même plus avaler sa salive ce qui lui rendait
toute parole impossible. Elle réussit enfin à exprimer ses
remerciements. Le chien, lui, n'avait aucun respect
hiérarchique pour Miss Théobald qu'il trouvait, sans doute,
très sympathique, à en juger aux efforts qu'il faisait pour
lui lécher les mains, comme s'il devinait la décision
inattendue et bienveillante qu'elle venait de prendre 1
— Porte-le vite aux écuries, maintenant, et demande à
un des hommes de lui trouver une petite place, dit Miss
Théobald. Et une autre fois, quand tu voudrais faire
quelque chose d'original, Kathleen, viens d'abord examiner
la question avec moi! cela nous épargnera à toutes deux
des tracas superflus.
Kathleen s'éclipsa, les yeux brillants, le chien sur ses
talons. Avant d'aller aux écuries, la petite fille éprouva le
besoin irrésistible de faire irruption dans la classe, les joues
en feu et les yeux comme des étoiles.
— Dites-donc, s'écria-t-elle à la porte, je peux
conserver mon chien et le reprendre à la maison,, si ma
tante...
— Kathleen, je ne puis tolérer votre façon
scandaleuse d'interrompre ma leçon ! s'écria Mademoiselle
se levant de son pupitre. Kathleen la regarda en souriant et
disparut. Elle alla finalement confier son trésor à un des
hommes des écuries qui lui trouva vite une petite place et
Kathleen le quitta toute heureuse à l'idée que, dès 196

200
à présent, elle pourrait librement venir le prendre et le
promener à ses moments de loisir.
En rentrant en classe, elle rencontra Belinda Towers
qui allait s'entraîner au lacrosse.
- Belinda ! cria-t-elle, le petit chien s'échappa et vint
me retrouver en classe et il courut après un chat et Miss
Théobald le vit et elle permet que je le conserve .'
— Ça c'est chic, dit Belinda. Maintenant prends tes
jambes à ton cou. Vous autres, les gosses de première, il
me semble qu'il vous arrive toujours de bien singulières
aventures !
Kathleen se mit donc à courir. Elle entra très, très
doucement à la leçon de français et s'assit sans bruit.
Mademoiselle avait encore pas mal de choses à dire sur le
chapitre des petits chiens qu'on cache clandestinement,
mais ses discours glissèrent sur Kathleen comme de l'eau
sur un canard. Elle rêvait béatement de son petit chéri qui
était vraiment bien à elle maintenant.
— Et si c'est là tout l'effet que mes remarques te font,
je te ferai faire un essai de trois pages, en français, et sur
les chiens encore ! entendit-elle tout à coup du fond de sa
béatitude. Alors seulement, elle rassembla ses esprits.
Mademoiselle la fixa, mi-fâchée, mi-amusée parce que, en
réalité, la petite fille n'avait pas été présente jusqu'alors.
Mais Kathleen n'avait pas le moins du monde envie
d'écrire un essai de trois pages. Mon Dieu, mon Dieu, elle
ne pourrait pas conduire promener son petit chien. Donc,
rassemblant ses esprits

201
épars, elle travailla mieux que tout le monde, pendant
les vingt-cinq minutes suivantes et Mademoiselle n'eut
plus aucun reproche à formuler.
Et pendant la demi-heure entre les leçons du matin et
le diner, quatre fillettes entourèrent un petit chien bien
excité et se disputaient pour lui trouver un nom.
— Il est à moi et c'est moi qui choisis, dit Kathleen
définitive. Son nom est Binks. Te ne sais pas pourquoi,
mais il ressemble à un Binks, pour moi.
Donc, Binks il fut, et Binks il resta jusqu'au dernier
jour du trimestre quand Kathleen l'emmena chez sa tante.
Mais quel bons moments il passa, entretemps ! Avec des
douzaines d'admiratrices qui l'emmenaient promener et lui
apportaient tant de gâteries qu'il en devenait comme un
petit tonneau ! Même les maîtresses l'aimaient et le
caressaient quand il était en route avec Kathleen. Toutes,
sauf Mademoiselle qui n'en démordait pas et continuait à
prétendre qu'un pensionnat n'était pas un chenil. Il est
abominable, disait-elle, ce chien et il bouscule tous les
règlements établis. Mais il y avait dans ses yeux une sorte
de malice en sorte que personne ne prenait cette boutade
vraiment à la lettre !

202
CHAPITRE XIX.

UN SAISISSEMENT POUR ISABELLE

Les examens commencèrent et les deux petites sœurs


étaient désireuses de faire tout leur possible et voulaient à
tout prix être en tête pour une branche au moins. Elles
étaient bien au niveau des autres, mais, comme la plupart
des élèves étaient là depuis plus longtemps qu'elles, Miss
Roberts les prévint qu'elles ne devaient pas s'attendre à être
favorablement classées à ses examens-ci.
Les mathématiques vinrent en premier lieu. C'était
assez dur car Miss Roberts avait fort avancé ce trimestre-là
et exigeait beaucoup de ses élèves. Pat et Isabelle
grognèrent et soupirèrent mais firent de leur mieux.
— Je sais que ma troisième, quatrième et cinquième
réponse sont mauvaises ! dit Isabelle quand elles
comparèrent leurs brouillons. Je crois que mes problèmes
sont justes, mais je n'ai pas eu le temps de les recopier
tous!
- Je parie que je serai la dernière, fit Pat lugubrement.
De temps en temps, il lui venait encore un vague regret
d'être traitée en cadette, mais elle avait, depuis longtemps,
laissé derrière elle toutes ses prétentions du début.

203
Le français marcha mieux. Grâce aux leçons
supplémentaires de «Mademoiselle Abominable». Ce fut la
pauvre Doris qui manqua son français. Elle bégaya pour
l'oral et rendit Mademoiselle complètement enragée.
— Voilà trois trimestres que je t'apprends le français
et tu parles encore comme un nouveau-né ! tempêta-t-elle.
Voyons, répète avec moi une des poésies que je t'ai
apprises.
Plus Mademoiselle fulminait, plus la pauvre Doris
parlait mal. Elle regarda la classe avec désespoir, puis fit
un clin d'œil aux jumelles.
— Ah! ah ! tu fais des clins d'yeux ! Eh bien, nous
allons voir ! dit Mademoiselle se fâchant pour de bon. Je te
donne zéro pour ton oral !„
Comme Doris se résignait depuis le début à être la
dernière, cela ne l'impressionna guère ! Elle s'assit avec
joie. Joan vint ensuite sur l'estrade, elle était bonne en
français et l'orage s'apaisa.
Et ainsi, tant bien que mal, les examens
s'échelonnèrent jusqu'à ce qu'il ne resta plus que celui de
géographie.
Les jumelles examinaient les notes tous les matins et
étaient fort déprimées de n'être en tête d'aucune liste. Pat
réussit à être troisième en sciences naturelles et Isabelle,
cinquième en histoire, mais c'était là leurs plus éclatants
succès !
— Sapristi, quel déplorable bulletin ça va faire !
soupira Pat. A Redroof, nous étions toujours en tête. Papa
et maman vont être ravis !

204
— Ils vont sûrement s'imaginer que nous avons mis
nos menaces de ne rien faire de bon, à exécution et que
nous n'avons pas essayé du tout de faire notre possible ! dit
Isabelle. Oh, zut, et nous avons pourtant essayé. Quel
dommage que nous ayons débité toutes ces idioties avant
de venir ici. Il est évident que papa va croire que nous
avons saboté notre travail, il est tellement habitué à nous
voir arriver avec de beaux bulletins !
— Il n'y a plus que la géographie qui reste ! Nous
pourrions essayer d'arriver premières, mais j'en doute ! Je
ne crois pas savoir grand' chose sur l'Afrique bien que nous
ayons étudié cette maudite partie du monde pendant tout le
trimestre. Dans quelle contrée sont les Zoulous ? Je ne puis
jamais m'en souvenir !
— Je souhaite pourtant que nous puissions être les
premières, soupira Isabelle, sortant son livre de géographie
et le feuilletant. Pat, bûchons ferme pendant toute la soirée,
nous arriverons tout de même à savoir quelque chose !
Elles mirent toutes deux leur petite tête folle dans leur
livre de géographie et, sans rien omettre, elles lurent le
texte à étudier, d'un bout à l'autre ! Elles étudièrent leurs
cartes et les dessinèrent deux ou trois fois, elles firent des
listes des ports et des villes, elles usèrent leur cerveau à
retenir le cours des fleuves et apprirent les mœurs des
peuplades et les productions du sol !
— Eh bien, je sens réellement que je sais quelque
chose, maintenant, conclut Isabelle avec un

205
profond soupir. Je suis surtout calée sur les
productions et les fleuves !
— Et moi, je sais surtout les climats ! dit Pat. Mais tu
vas voir, on ne nous demandera rien de ce genre. Les
questions d'examen sont toujours sur des choses qu'on ne
sait pas parce qu'on était absente, ou malade ou quelque
chose comme ça ou bien pour la simple raison qu'on ne
peut pas s'en souvenir !
— Moi, j'en ai assez pour ce soir! décréta sa sœur. Je
voudrais finir la manche de mon pull-over. Je n'ai plus que
quelques rangées à tricoter. Où donc ai-je mis le patron ?
— Je n'en sais rien ! dit Pat. Tu le perds tout le temps.
Ne l'as-tu pas laissé en classe cet après-midi ?
— Flûte ! je crois que oui.
Elle s'en alla le chercher sans se souvenir qu'on leur
avait interdit l'entrée de la classe parce que tous les papiers
d'examen y étaient déposés. Elle sautilla jusque là et entra.
Elle prit le patron dans son pupitre, puis, en revenant vers
la porte, elle ramassa un crayon appartenant à Miss
Roberts et alla le remettre dans le plumier du professeur.
Et là, devant elle, se prélassaient les questions de
géographie prêtes, pour demain. Une belle liste écrite avec
soin sur une belle feuille de papier blanc. Le cœur
d'Isabelle battit la chamade ! Si elle savait les questions,
elle les bloquerait à fond et serait la première au concours.
Sans plus réfléchir, elle se mit à les lire :
« Dites ce que vous savez du climat de l'Afrique du
Sud ?

206
— Que savez-vous des pygmées ? » — « Qu'est-ce
que... » Bref. Isabelle lut les questions de la première à la
dernière, puis s'en alla, le visage écarlate et fort émue. «
Toutes ces questions, nous les avons revues ce soir, se
disait-elle, je pouvais y répondre même ignorant ce
papier».
Pat leva le nez quand Isabelle entra dans la chambre
commune.
— Tu as ce patron, finalement ? demanda-t-elle.
Isabelle regarda ses mains vides. Non, elle avait
oublié ce patron, après tout !
— Tu ne l'as pas trouvé? demanda encore Pat,
surprise.
— Oui, je l'ai trouvé, dit Isabelle, et je l'ai
laissé là !
— Eh bien, mais vas donc le chercher ! fit Pat de plus
en plus intriguée par l'attitude de sa sœur. Isabelle hésita.
Elle ne pouvait pas penser à retourner en classe une
deuxième fois.
— Mais qu'est-ce qui te prend, Isabelle ?
questionna Pat impatiemment. Es-tu devenue sourde ou
quoi ?
- Pat, oh Pat, les questions de géographie étaient
exposées sur le pupitre de Miss Roberts, et je les ai lues,
avoua Isabelle.
— C'est bel et bien de la triche !
— Je n'ai pas réfléchi si c'était tricher ou pas, répliqua
Isabelle, troublée par le ton sévère de sa petite sœur. Mais,
ça va bien Pat, les questions concernent tout ce que nous
avons revu ce soir, donc, cela n'a pas grande importance.

207
Pat fixa sévèrement sa sœur jumelle. Elle, n'osait pas
la regarder.
— Isabelle, je ne sais pas comment tu pourras
tranquillement t'asseoir devant ta feuille d'examen avec la
notion que tu sais déjà ce qu'on veut de toi, réprouva-t-elle.
Je parie que tu répondras à la perfection sans avoir à
réfléchir comme les autres et si quelqu'un apprend cela, tu
passeras pour une tricheuse. Et ce n'est pas vrai. Tu as
toujours été loyale et honorable, je ne te comprends pas !
— J'ai fait cela sans y penser, presque, soupira la
pauvre Isabelle.
— Tu dois le dire à Miss Roberts.
— Oh, je ne pourrai jamais, répondit Isabelle
horrifiée. Tu sais comme elle est sévère, non, je n'oserais
jamais:
— Et bien, alors, tu dois t'arranger pour saboter tes
réponses. Miss Roberts se fâchera et tu pourras enfin lui
avouer pourquoi tu as répondu de travers, suggéra encore
sa sœur. Si elle se rend compte que tu n'as pas abusé de
l'avantage que tu avais de savoir d'avance les questions,
elle ne te prendra pas pour âne tricheuse. Tu dois, de toute
façon, t'accuser, si ce n'est pas avant, c'est après. Vas-y
maintenant, Isabelle.
— Alors, je m'accuserai après, temporisa-t-elle. J'irai
à l'examen et je répondrai de travers et serai la dernière. Et
puis, quand Miss Roberts me grondera je lui avouerai la
vérité. Oh, zut, pourquoi ai-je été si curieuse ? Cela s'est
fait en un clin d'œil, tu sais !

208
Et dire que j'aurais pu être la première. Je sais
répondre à toutes les questions !
— Ne me les dis pas, surtout ! Je ne veux pas les
savoir. Courage, Isabelle, je te connais assez pour savoir
que tu ne voulais pas tricher. Tout le monde peut avoir ses
moments de stupidité !
Isabelle n'était pas très heureuse ! Cette nuit-là, elle se
tourna et se retourna dans son lit. Elle aurait pu faire une si
belle composition de géographie, et même arriver
première. Quelle idiote elle était !
L'examen de géographie avait lieu le lendemain à la
première heure de classe, directement après les prières. A
neuf heures, la classe de première entra donc et prit place.
Isabelle vit que les questions étaient toujours à la même
place, sur le pupitre. Pat les vit aussi ; de leur place, il était
impossible de les déchiffrer.
Miss Roberts entra.
— Bonjour, enfants, dit-elle.
— Bonjour, Miss Roberts, firent les fillettes en
chœur.
- Examen de géographie, ce matin ! Faites votre
possible, s'il vous plaît. Joan, vient dicter les questions.
Isabelle vit Joan atteindre la feuille fatale. Elle se
sentit très malheureuse. C'était vraiment compliqué de faire
mal exprès, mais il n'y avait rien d'autre à faire !
Juste au moment où Joan prenait en main la

209
feuille de questions, Miss Roberts eut une exclamation
et l'arrêta.
— Attends, je ne crois pas que ce soient les bonnes
questions. Non, ce n'est pas cette liste-là. Celles-ci sont les
questions de seconde qui, elles aussi sont interrogées sur
l'Afrique. Va vite les porter à Miss Jenks et demande-lui
les questions que je dois avoir laissées hier dans sa classe,
sur son pupitre.
Joan prit le papier et disparut. Isabelle regarda
furtivement Pat. Pat était aux anges. Quand Miss Roberts
se tourna pour inscrire quelque chose au tableau, Pat se
pencha vers Isabelle et murmura :
>— Quelle chance, maintenant tu pourras faire ton
possible, vieille branche. Tu as lu les mauvaises questions,
hurrah !
Isabelle lui fit signe de la tête, elle était bien contente
aussi ! Cela semblait trop beau pour être vrai. Miss Roberts
se retourna.
— Pas de bavardage. Si j'entends une élève qui
papote pendant le concours, je lui enlève des points.
Entendu, Pat ?
— Oui, Miss Roberts ! murmura Pat toute contrite.
Joan revint avec la bonne liste et donna les questions.
Isabelle se rendit compte tout de suite qu'elles étaient, en
effet, différentes de celles qu'elle avait lues hier. Comme
c'était miraculeux! Maintenant, elle pouvait se mettre au
travail et tâcher d'arriver en tête de liste. Elle ne serait

210
jamais plus aussi idiote. C'était une si pénible
sensation de se croire une tricheuse.:
Mais, la pauvre Isabelle avait les nerfs à bout après
cette expérience et cette nuit de remords et ne fit pas un
examen transcendant du tout. Sa main tremblait en
dessinant ses cartes et, de plus, elle fit quelques erreurs
incroyables. Tant et si bien que lorsque les feuilles furent
relevées et corrigées, elle était loin d'être première.
Elle arriva sixième, mais Pat venait en tête. Isabelle
fut aussi contente de voir le nom de Pat en tête que le sien.
Elle lui pressa le bras affectueusement.
— Très bien, Pat ! fit elle. Je suis rudement contente.
Une de nous est la première dans une branche tout au
moins !
Pat irradiait de joie. C'était splendide de contempler
ainsi son propre nom, au haut d'une liste. Miss Roberts vint
la féliciter.
— Tu as fait une excellente composition Patricia !
Quatre-vingt trois est une belle cote, mais Isabelle m'a
étonnée, comment as-tu fait ton compte, Isabelle?
Isabelle ne souffla mot.
Des choses étonnantes arrivaient aux examens —
probablement qu'aux prochains concours ces petites
O'Sullivan arriveraient premières dans bien des branches..;.

211
CHAPITRE XX.

LA FETE

Hilary avait la surveillance du nettoyage de la classe.


C'était une vraie partie de plaisir. Tout ressortait des
armoires et elles poussaient des cris de joie à chaque chose
qu'elles retrouvaient, dans un coin oublié.
— Oh, je m'étais fait un deuil de ce canif ! chantonna
Doris sautant sur un petit canif en nacre. Où donc s'est-il
caché tout ce temps ?
— Grands dieux, voilà le stylo de Miss Roberts !
s'écria Hilary un peu plus tard. Regardez, emballé dans un
tas de rafia. Oh, oh, je sais maintenant comment c'est
arrivé. Te souviens-tu, Janet, quand tu fourras tout ce tas
de rafia sur le pupitre de Miss Roberts un jour où elle était
si furieuse et que tu as battu en retraite avec cette charge et
tout remis pêle-mêle dans l'armoire. Eh bien, cette fois-là,
je parie que tu as empoigné le réservoir avec tout le fourbi .
Tu te souviens comme on a trimé en vain pour le retrouver.
— Pour l'amour du ciel, ne lui rappelle surtout pas
que c'est moi qui ai pu le lui égarer s'il te plaît ! dit Janet.
Elle perd patience pour un oui ou pour un non, ces jours-ci.
Tiens, Isabelle, reporte-lui sa fameuse plume, toi, et dis-lui
simplement qu'elle était dans les ouvrages.

212
Tu as été attrapée par elle ce matin pendant les math,
peut-être réussiras-tu maintenant à lui extorquer un sourire.
Tout arrive !
Isabelle y alla donc. Miss Roberts était ravie de
retrouver son porte plume réservoir et sourit, en effet, à
Isabelle. Isabelle se demanda si elle serait suffisamment de
bonne humeur pour lui demander quelque chose. Elle s'y
risqua...
— Miss Roberts, je regrette d'avoir été si distraite
pendant les math, ce matin. Si je promets de m'appliquer
demain, dois-je absolument faire toute cette punition ? J'ai
tellement de travail aujourd'hui !
Mais, Miss Roberts n'était pas si facile à capturer.
— Ma chère Isabelle, dit-elle, je suis ravie que tu me
rapportes mon porte-plume, mais je suis certaine que tu es
d'accord avec moi pour trouver que ce n'est pas une raison
pour supprimer une punition et pour te pardonner ton
mauvais travail de ce matin. Et quand même tu me
retrouverais mon meilleur chapeau qui s'envola à travers
champ dimanche et s'évanouit Dieu sait où, je te dirais
encore: Isabelle, recommence tes problèmes !
Miss Roberts pouvait être extrêmement sèche quand
elle voulait.
Quand , arriva le jour de la représentation, l'excitation
fut à son comble ! Les répétitions avaient été bon train et
chacune savait fort bien

213
son rôle. Toutes les classes devaient se produire; et la
fête durait trois grandes heures, avec un entr'acte, pendant
lequel on servait une collation.
Mademoiselle ayant appris une pièce en français à
chaque classe, poursuivait les élèves de ses conseils afin de
les corriger de leur déplorable accent britannique, lequel
reprenait toujours ses droits ! La sixième jouait une
comédie grecque, la cinquième, un acte burlesque intitulé:
« Madame Jenkins va-t-en visite ». Elles avaient emprunté,
pour leurs déguisements, toutes sortes de drôles de
chapeaux et de robes à leurs maîtresses et même à la
cuisinière.
La quatrième jouait du jazz. C'était un très bon
orchestre, en /dépit de l'avis de Mademoiselle qui disait
qu'elle se passerait volontiers du tambour, qu'on entendait
à travers tous les murs et aux heures les plus inattendues,
encore !
La troisième jouait du Shakespeare et la seconde et la
première, en plus de leurs comédies, interprétaient encore
d'autres petites choses, comme la danse de Doris et les
déclamations de Tessie.
Sheila était très animée. Elle savait que si elle avait
obtenu un rôle dans la pièce historique dès le début, son
rôle n'aurait pas eu une telle importance et maintenant,
grâce à l'accident de Vera, elle était devenue une vedette !
Elle répétait continuellement, y pensait jour et nuit, et
étonnait tout le monde par son talent.
— Elle sera très bonne en scène ! murmura Janet à
Pat. Je commence à l'aimer beaucoup.

214
Qui aurait pensé qu'il y avait une si bonne petite
actrice, derrière toutes ces manières et toutes ces poses ?
Pat et Isabelle faisaient tout leur possible également.
Les maîtresses assistaient à la fête et le personnel aussi,
donc, toute l'école les verrait. Personne ne pouvait rater un
mot ni faire une gaffe. Chaque classe avait son honneur à
sauvegarder.
Le grand soir arriva enfin ! Il y eut des rires et
bousculades pendant toute la journée. Ce jour-là l'intérêt
des élèves pour les cours fut très tiède, sauf pendant la
leçon de Mademoiselle qui ne permettait aucun
relâchement. Rien d'étonnant que les élèves de St. Clare
eussent la réputation de connaître si bien le français.
La maîtresse d'ouvrages, elle, travailla aux costumes
jusqu'au dernier moment. L'infirmière-économe se
distingua en composant un vrai repas pour une des
comédies, en remplacement du repas en carton imaginé par
Hilary.
— Sapristi, c'est chic ça, dit Hilary, contemplant la
cruche de vraie limonade et les gâteaux aux Corinthes que
l'infirmière-économe lui apporta, comme j'aurai du plaisir à
jouer dans cette pièce !
— Ne remplis toujours pas ta bouche comme une
idiote de manière à ce que tu ne puisses plus répondre !
grogna Janet. Dis-donc, si on demandait à Mademoiselle
de s'arranger pour avoir un petit repas dans sa comédie
aussi ?
Mais personne n'osa.

215
A six heures, la représentation commença. Tout le
monde avait pris place dans la salle de gymnastique, où des
bancs, des chaises avaient été alignés. La scène avait un
rideau et des lumières et tout était fort coquettement
arrangé. Miss Théobald avait offert des plantes de son
jardin d'hiver. Les maîtresses occupaient les rangs de
devant, puis venait le personnel au grand complet, puis les
enfants, sur de longues banquettes, livrées à elles-mêmes,
sans surveillance.
Tout le monde recevait un programme, dessiné et écrit
par les élèves. Pat était terriblement fière de constater que
Miss Théobald avait un de ceux dessinés par elle et se
demandait si elle remarquerait son nom, près du dessin :
Patricia O'Sullivan.
Chaque classe connaissait le moment où elle devait se
lever doucement et aller s'apprêter dans les coulisses.
La cinquième exécuta sa pièce en premier lieu, et
aussitôt que le rideau se leva sur les actrices, si cocasses
dans leurs accoutrements, toute l'assemblée éclata de rire.
La cuisinière cria: Oh, voilà mon vieux chapeau, qui aurait
dit que je le verrais sur une scène de théâtre !
Le sketch était vraiment comique et tout le monde s'en
amusa. Puis vint la comédie grecque des grandes. Ça,
alors, c'était vraiment sérieux et difficile à comprendre. Les
élèves de première écoutèrent poliment et applaudirent à
point nommé, mais en conscience, elles préféraient la farce
jouée par la cinquième.

216
La quatrième suivit avec son jazz lequel eut un grand
succès. Le tambour était simplement merveilleux et
Mademoiselle lui pardonna tout son tapage des jours
précédents. Elles exécutèrent quelques bons airs de danse
que les élèves reprirent en chœur. On les bissa, mais
l'heure de l'entr'acte était arrivée et le jazz dût quitter le
plateau, au milieu d'applaudissements frénétiques,
II y avait une table garnie de mets délicieux. Gelées,
sandwiches, gâteaux ! Quelles merveilles ! Toutes les
fillettes restèrent muettes d'admiration en entrant dans la
salle à manger.
— Sapristi, jamais nous ne mangerons tout cela,
s'émerveilla Pat.
— Patricia O'Sullivan, tu ne sais pas de quoi tu parles,
dit Janet se servant de sandwiches aux asperges. Parle
pour toi, mais enfin, sers-toi tout de même, puisque tu es
là !
Et, bien sûr que Pat ne savait pas de quoi elle parlait.
En vingt minutes, rien ne restait, sur aucun plat ! Les
élèves avaient fait le vide, (caché sous la nappe, il y avait
quelqu'un qui y aidait grandement! — Binks, le petit
chien!)
Kathleen l'avait invité clandestinement au festin, et
l'avait attaché à un des pieds de la grande table. Elle lui
passait des sandwiches entiers qu'il dégustait avec délice. Il
était malin assez pour ne pas se faire remarquer et
personne ne devina sa présence, sinon Isabelle qui

217
commençait à s'étonner sérieusement du nombre
impressionnant de sandwiches que Kathleen consommait.
Puis, elle se rendit compte ! — Oh toi, singe imprudent,
tu as trimbalé Binks jusqu'ici ?
— Chut ! fit Kathleen ! ne dis rien. Je ne vois pas
pourquoi il aurait raté cela. Est-ce qu'il n'est pas sage, cet
amour ?
Binks n'avait jamais été à pareille fête et, dès lors, elles
furent deux à le gaver généreusement.
La représentation reprit après une demi-heure. La
première exécuta d'abord ses deux comédies. Sheila joua
tellement bien que l'assistance l'acclama et elle dut venir
saluer toute seule, pour les derniers applaudissements.
C'était le plus beau jour de sa vie et elle était bien jolie
aussi, toute rougissante de plaisir. Winifred sourit à Pat
pour lui faire comprendre combien elle la remerciait pour
la chance qu'elle et les autres avait donnée à sa petite
concitoyenne.
La pièce en français fut aussi un réel succès.
Mademoiselle se pâma d'aise lorsqu'on applaudit si
cordialement.
— Ces gosses de première font cela très bien, reconnut
Belinda Towers ! Isabelle, qui l'entendit, retint cette
remarque élogieuse pour la répéter aux autres, plus tard.
Doris dansa, très bien aussi. Elle fut bissée et revint sur
la scène faire sa danse du clown. Elle recommença donc
cette fameuse danse du clown qui avait mis une fin si
désastreuse à leur fête de minuit. Cette fois-ci,
heureusement, elle se termina

218
par des hurrahs et des bravos. Elle venait à peine de
terminer son dernier entre-chat que Binks intervint ! Il
s'était débarrassé de son lien et était venu rejoindre sa
maîtresse. Kathleen était dans les coulisses, regardant
danser Doris, II rejoignit joyeusement celle-ci sur la scène
et participa bruyamment aux acclamations générales.
Doris trébucha sur lui au moment où la musique
finissait et l'audience rit de plus belle. Binks était au
comble du bonheur. Puis, il se précipita, en jappant sur
Kathleen qui, dans la crainte d'une réprimande, l'empoigna
et le reconduisit aux écuries. Mais personne ne gronda, pas
même Mademoiselle qui n'avait pourtant jamais cessé de
trouver « abominable » et « insupportable », l'admission
de Binks au pensionnat.
La fête se termina par un chœur général, chanté par tout
le monde : le chant de St. Clare. Un air bien joli et bien
alerte, que les jumelles entendaient pour la première fois.
Elles étaient les seules à ne pas le connaître.
— Nous le chanterons la prochaine fois, murmura Pat à
Isabelle. Oh, Isabelle, quelle charmante soirée ! Elle bat
tous les records de Redroof, tu ne trouves pas ? En baillant,
les petites de première montèrent se coucher. L'heure
réglementaire était largement dépassée. Elles bavardèrent
et rirent en se déshabillant et personne ne les fit se hâter
aujourd'hui — c'était le dernier jour du trimestre et,
demain, on retournait à la maison !

219
CHAPITRE XXI.

LE DERNIER JOUR
Le jour suivant, on descendit les malles. Les noms
étaient fraîchement peints en blanc et l'emballage
commença !
Ce fut un jour chargé pour l'infirmière-éco-nome qui
courait de l'une à l'autre, distribuant des robes et surveillant
les enfants, afin que les affaires fussent emballées plus ou
moins convenablement. Elle fit- recommencer
complètement la malle de Doris.
- Mais, je n'aurai jamais le temps ! s'exclama Doris,
riant cependant de l'air tourmenté de la vieille dame.
— Même si tu dois rester jusqu'à la semaine
prochaine, tu réemballeras tes affaires, Doris Elward. Ta
mère et tes deux tantes étaient ici il y a des années et, elles
non plus, n'ont jamais appris à faire une malle avec
méthode. Mais toi, tu vas apprendre, aujourd’hui même.
Ce n'est guère intelligent de mettre ce qui est fragile en
dessous et tes grosses bottines de match par dès-sur tes
meilleures robes. Recommence, vite !
— Kath, quelle est ton adresse ? cria Pat. Tu m'as
promis de me la donner et tu ne l'as pas fait !

220
Je voudrais t'écrire pour la Noël !
Kathleen devint rouge de plaisir. Personne ne s'était
jamais donné la peine, jusqu'ici, de lui demander son
adresse. Elle l'écrivit pour Pat. Après cela, il y eut un
échange général d'adresses, de promesses de coups de
téléphone, d'invitations pour des après-midi, etc... L'école
ne ressemblait plus du tout à une école. On bavardait dans
tous les coins et, même quand les maîtresses étaient là, on
ne pensait pas à se taire. Les institutrices étaient d'ailleurs,
elles aussi, fort excitées et riaient entre elles.
— Je suis contente de ma classe, ce trimestre-ci ! dit
Miss Roberts en regardant Sheila lancer quelque chose à
Pat. Quelques une des petites ont tellement changé à leur
avantage que je les reconnais à peine !
— Et les O'Sullivan s'enquit Miss Jenks ? je
pensais, au début, qu'elles seraient réellement difficiles à
manier. On les appelait les « petites pestes », vous savez, et
je ne pouvais pas supporter leurs grands airs méprisants.
— Oh, tout va bien ! fit Miss Roberts ! Elles sont
entrées joyeusement dans les rangs. Elles ont beaucoup de
bon. Un de ces jours, St. Clare sera fier d'elles, retenez ce
que je vous dis ! Ce sont de petits singes, bien sûr, vous
verrez quand vous les aurez dans votre classe, l'année
prochaine !
— Je ne doute qu'elles marchent droit, après un
trimestre ou deux de vos tendres soins ! ria Miss Jenks. Je
n'ai jamais d'ennui avec les élèves

221
qui me viennent de chez vous. Ce sont toujours les
nouvelles qui créent du désordre.
Mademoiselle arriva sur ces entrefaites, toute
souriante. Elle prenait, dans un solide carnet, toutes les
adresses parce que, très consciencieusement, selon son
habitude, elle écrivait à chacune d'elles.
— Chère vieille « Mademoiselle Abominable»,
murmura Pat, comme elle passait derrière elles.
Les oreilles aiguës de Mademoiselle, entendirent.
— Comment m'appelles-tu? demanda-t-elle en
s'arrêtant derrière Pat accroupie devant sa malle ouverte.
— Oh, rien, Mademoiselle, dit Pat, prise de panique.
Les autres élèves aussi fixèrent Mademoiselle terrorisées.
Elles savaient toujours comment les jumelles appelaient
Mademoiselle.
— Tu me le diras, s'il te plaît, et tout de suite encore !
insista Mademoiselle, le pince-nez en bataille.
— Et bien, fit Pat avec effort, j'ai seulement dis «
Mademoiselle Abominable », parce qu'au début, vous
m'appeliez comme cela, moi, Isabelle et notre travail. S'il
vous plaît, ne prenez pas cela de mauvaise part !
Mademoiselle était loin d'être fâchée; au contraire, ce
nom l'amusa, elle s'exclama en riant :
— Ha, ha ! « Mademoiselle Abominable », ça c'est
bien d'appeler ainsi votre maîtresse de français.

222
« Comment m'appelles-tu ? » demanda-t-elle en
s'arrêtant derrière Pat…

223
Mais, le trimestre prochain, votre travail sera
tellement parfait que je serai tout le temps forcée de dire :
« c'est magnifique ! », et, alors, vous m'appellerai «
Mademoiselle Magnifique », n'est-ce pas ?
Enfin, tout fut emballé. Chaque élève alla faire ses
adieux à Miss Théobald. Quand les petites sœurs entrèrent
ensemble, elle les dévisagea sérieusement, puis leur sourit
de son sourire exceptionnel.
— Je crois que vous êtes venues à St. Clare, bien à
contrecœur, n'est-ce pas ? leur dit elle. Mais je crois aussi
que vous avez changé d'avis ?
— Oui, nous avons complètement changé d'avis !
déclara Pat honnêtement. Cela ne lui coûtait jamais de dire
qu'elle s'était trompée ou qu'elle avait changé d'avis. Nous
détestions de venir et nous nous étions bien jurées d'être
impossibles et,... nous avons, en effet, essayé de notre
mieux, mais, et bien, St. Clare est rudement chic !
— Et nous aimerons de revenir après les vacances,
renchérit Isabelle avec conviction. On doit beaucoup
travailler et rien n'est semblable à notre ancienne école et
ce n'est pas commode de redevenir les cadettes après
avoir été les aînées, mais, enfin, nous y sommes habituées
maintenant !
— Un jour, bientôt, vous serez les aînées à St. Clare !
leur répondit Miss Théobald.
Mais l'idée qu'elles pourraient un jour être

224
aussi grandes et aussi puissantes que Winifred James,
dépassait les petites jumelles.
— Oh non, dit Pat, nous ne pourrons jamais ! Mais
Miss Théobald sourit à part elle. Elle
connaissait beaucoup mieux les fillettes qu'elles ne se
connaissaient elles-mêmes. Les remuantes petites sœurs
avaient en elles l'étoffe dont on fait un jour de vaillantes
petites femmes et Miss Théobald et St. Clare feraient ce
qu'il faut pour qu'il en soit ainsi !
— Voici vos bulletins ! dit elle. Remettez mes amitiés
à votre maman et dites lui que il n'a pas encore été
nécessaire que je vous renvoie jusqu'à présent.
— J'espère que nos bulletins sont convenables ! fit
encore Pat. Nous avons tellement dit et répété à papa que
nous ne ferions pas notre possible que si nos cotes sont
trop basses, il va croire que nous avons mesquinement tenu
notre promesse !
- Et bien, vous verrez quand vous serez à la maison !
murmura la Directrice en souriant. Mais... je ne me ferais
pas trop de mauvais sang, si j'étais à votre place ! Bonnes
vacances !
Les jumelles prirent congé d'elle et de tout le monde.
Mademoiselle les embrassa cordialement sur les deux
joues. Elle semblait les aimer beaucoup. Miss Roberts leur
serra la main et leur recommanda de ne pas manger trop de
« Christmas Pudding ». Miss Kennedy était bien en peine :
elle quittait St. Clare pour toujours ! Avec des
exclamations et des au-revoir, les fillettes

225
dégringolèrent les escaliers pêle-mêle et s'entassèrent
dans l'autocar. Comme c'était gai ! Quelle joie de rentrer à
la maison pour Noël, pour les fêtes traditionnelles, les
réunions, les théâtres. Il y avait aussi la perspective
heureuse de tous les cadeaux à acheter et à recevoir, des
cartes à envoyer et tout et tout !
—- Je ne vous reverrai plus ! dit elle, comme elle
disait adieu aux jumelles ! Vous me manquerez beaucoup !
— Au revoir Kenny, s'enhardit Pat. Nous avons été
ignobles avec vous au début — mais, vous nous pardonnez
n'est-ce pas ? Je promets de vous écrire et je tiendrai
promesse !
— Et moi aussi ! dit Isabelle. Et puis Janet et Hilary
se joignirent au petit groupe et Miss Kennedy était très-
émue quand tous ces adieux lui arrivèrent avec tant de
gentils souhaits.
Mais c'était Binks qui était le plus affamé ! Il était en
liberté et acceptait poliment du chocolat de toutes les
petites mains qu'il léchait ensuite à titre de réciprocité !
Personne ne le renvoyait aujourd'hui et il eut une
journée merveilleuse.
— Comme il va être triste de me quitter quand je
reviendrai en pension, pleurnicha Kathleen, en le
caressant! Mais, ne pensons pas à cela. Nous avons tout un
bon mois devant nous. Ma tante le conservera
certainement, il est si mignon !
— Naturellement, il se comportera très bien, dit Janet
et, je crois qu'il va te ressembler, Kath,

226
quelquefois il sera gentil et bien souvent, il sera
impossible !
Kathleen cogna affectueusement Janet. Elle n'habitait
pas très loin des O'Sullivan et elles avaient projeté des
ballades à bicyclette ensembles. Elle était donc très
heureuse.
La cloche sonna, annonçant le premier départ pour la
gare. C'était pour les élèves de première.
Pat et Isabelle prirent le train et, quand le car eut
déversé sa deuxième cargaison de pensionnaires, il
s'ébranla enfin. Elles partaient ! Elles poussèrent la tête
hors du wagon pour voir une dernière fois le pensionnat.
— Au revoir, émit Pat, tout bas. Nous te détestions
quand nous te vîmes pour la première fois, et maintenant,
nous t'aimons !
—• Et nous serons heureuses de revenir ! dit Isabelle.
Oh Pat, ce sera gai de revenir, dis, chez ce vieux St. Clare !
Puis, le bâtiment disparut à leur vue et le train fit
entendre son refrain monotone, scandant en cadence un
chant qui semblait dire, qui disait sûrement : Nous serons
heureuses de revoir St. Clare, nous serons heureuses de
revoir St. Clare. Un singulier chant, mais combien vrai !

FIN.

227
La suite du présent ouvrage paraîtra sous le titre
«LES SŒURS O'SULLIVAN ».

Nt du traducteur : Cet ouvrage a été publié sous


un autre titre : « DEUX JUMELLES ET TROIS
CAMARADES »

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Enid Blyton
(Photograph by Dorothy Wilding)

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