Vous êtes sur la page 1sur 4

André Breton, le « 

grand indésirable »
André Breton chez lui, à Paris, en 1963. (OZKOK/SIPA)

ILS ONT FAIT SCANDALE (7/10). Les gens sérieux


l’ont trouvé trop désinvolte. Les libertaires, trop
moral. Les écrivains, trop poète. Les poètes, trop
engagé. Les militants, trop dégagé…
Par Frédéric Aribit (essayiste)

Publié le 20 août 2019 à 06h30

On reconnaît André Breton au sillage de soufre qu’il laisse derrière lui. Rarement un
poète a subi tant d’attaques, de la part de gens aussi disparates. Le surréalisme à peine
fondé, on se hâtait de l’enterrer dans l’un des plus violents pamphlets littéraires. Que ce
Cadavre en puissance ne fasse plus de poussière : Boiffard, l’autre photographe de la
bande, posait sur sa tête une couronne d’épines tristement christique. Lui, l’athée qui
n’avait pas de mots assez durs contre les agenouillés de toutes les chapelles, voilà qu’on
l’intronisait « pape » d’une nouvelle église qui aurait bricolé Marx avec Rimbaud,
Fourier avec Chaplin, Freud avec Hélène Smith.

Le pape Breton : l’étiquette le suit encore parmi ses détracteurs. Les gens sérieux l’ont
trouvé trop désinvolte. Les libertaires, trop moral. Les artistes, trop dogmatique. Les
lettrés, trop théoricien. Les écrivains, trop poète. Les poètes, trop engagé. Les militants,
trop dégagé. Les intellectuels de droite, trop à gauche. Ceux de gauche aussi, d’ailleurs,
les communistes le jugeant trop libre pour s’encarter, les staliniens trop trotskyste, les
trotskystes trop anarchiste. Quand certaines féministes au garde-à-vous le montrent
misogyne, d’autres moquent sa sentimentalité de cocotte ou le traitent de « pédéraste ».
Il a l’inconséquence de défendre Sade et d’aimer à la folie.

L’époque s’en prend Houellebecq-et-ongles à la préciosité de son style, ce « ruban


autour d’une bombe » dont Julien Gracq a fait l’éloge. On rit aussi beaucoup de son
côté Club des Cinq pour indécrottables post-ados : c’est que l’heure est au cynisme trash
des ego solitaires. Flingué par Sollers au nom d’Artaud et de Bataille, il revient en
Dédé-les-Amourettes chez Guy Debord : meurtre du père.

L’automatisme, champ d’expérimentation collective


Par chance, le scandale de son nom mène à la poudrière de son œuvre. Elle s’appelle
surréalisme, certes. Mais il arrive qu’on en oublie la puissance explosive, derrière les
séductions esthétiques que notre modernité a plus facilement digérées. Les poèmes
d’Eluard, très bien, les incongruités de Magritte, bravo, les frasques d’un Dalí, passe
encore. Mais Breton… Soit donc une définition. « Surréalisme, n. m. Automatisme
psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit
de tout autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en
l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation
esthétique ou morale. »

L’automatisme : on le pratique déjà à plusieurs, en marge de Dada qui n’y voit que
foutaises. Dès le Manifeste de 1924, le mot est lâché. Ce sera le moteur principal de la
machine insurrectionnelle qu’il vient de lancer. Rien d’artistique dans cette opération-là.
Après la boucherie de 14, il y a autre chose à faire que des alexandrins quand, jeune
étudiant en médecine passionné par la psychanalyse, vous avez recueilli les témoignages
traumatisés de tant de gueules cassées. Apollinaire est mort de la grippe espagnole. A
Nantes, Jacques Vaché prépare pour rire son overdose en relisant Jarry. Tout est à
refaire mais heureusement, vous n’êtes pas seul.

L’automatisme, champ d’expérimentation collective, sera cette perfusion essentielle qui,


grâce à autrui, reliera l’être à lui-même, contre toute contrainte politique, sociale,
morale, religieuse, esthétique. Assez des ordres hurlés par-dessus les cadavres. Assez
des eaux bénites aspergées sur les armes. Qu’adviendra-t-il des normes, des règles, des
bonnes consciences, des droits et des devoirs, de la raison et de la foi, si l’on ouvre
grand les vannes du langage ? Si l’on laisse la pulsion s’exprimer ? Si l’on mise sur le
hasard, sur le rire ? « Prisonniers des gouttes d’eau, nous ne sommes que des animaux
perpétuels. » Réenchanter le monde ne tiendrait-il qu’à réveiller cet infralangage qui
court sous les mots devenus les outils du réel ? Serait-ce donc ça, l’insubordination
absolue ?

Fous furieux, attentat odieux, mœurs de chacals


Les potentats ne tiennent souvent qu’au pouvoir qu’on leur donne et les gardiens de
l’ordre ne s’y sont pas trompés. La leçon de La Boétie va trouver au sein de ce gang
turbulent une mise en pratique détonante. Et si Dada, Parnassien des coups d’éclat, les
cultivait comme unique modus vivendi dans des soirées joyeusement foutraques,
l’histoire du surréalisme pourrait être celle de ses scandales successifs, avec un Breton
tout en haut de la barricade.

La mort d’Anatole France sert de détonateur. Universellement révéré, prix Nobel


en 1921, la « servilité humaine », dira Breton, incarne ce que les surréalistes exècrent.
En quatre pages, son sort est scellé dans un pamphlet collectif publié le jour de ses
obsèques nationales. Breton propose qu’on vide une boîte de bouquiniste des quais de
Seine, qu’on y place son corps, et qu’on jette le tout au fleuve. « Avez-vous déjà giflé
un mort  ? », demande Aragon. L’opinion publique est sidérée, on n’a jamais lu ça. A
droite comme à gauche, on parle de fous furieux, d’attentat odieux, de mœurs de
chacals. Les surréalistes signent avec violence un anticonformisme absolu que les lettres
ouvertes d’Antonin Artaud portent à leur paroxysme.

A cette société dont ils se défient au possible, ils ne passeront plus rien. Elle ne leur
passera pas grand-chose non plus. En juillet 1925, un banquet est donné en l’honneur du
poète symboliste Saint-Pol-Roux. Comment s’accommoder, même au nom d’un tel
poète, d’un aréopage pareil, où l’on justifie la guerre du Rif contre laquelle, avec le Parti
communiste, ils viennent de signer une pétition ? Où l’on s’émeut de cette lettre de
riposte à Claudel qu’ils ont glissée sous chaque assiette ? Pire : où la célèbre romancière
Rachilde, qui vient de déclarer qu’une Française ne pouvait épouser un Allemand, ose
répéter ses propos antigermaniques ? Breton y voit une insulte contre son ami Max
Ernst. Une bagarre générale éclate, l’une des plus célèbres de l’histoire littéraire,
probablement.

Volonté d’indépendance farouche


Il faut aussi compter avec l’histoire du film « L’Age d’or » de Buñuel, projeté au Studio
28 à Montmartre que des Ligues antijuives d’extrême droite saccagent quelques jours à
peine après la première. L’avant-guerre, déjà. Mais la gifle que Breton administre en
pleine rue à Ilia Ehrenbourg, le délégué soviétique pour le Congrès international des
écrivains pour la défense de la culture, qui avait insulté les surréalistes, si elle le prive
de son droit à la parole aux côtés de Malraux ou de Jean Cassou, dit assez la volonté
d’indépendance farouche qui l’anime alors, même à gauche. Il est d’ailleurs l’un des
tout premiers à dénoncer les purges staliniennes de 1936, l’un des rares à jouer encore la
subjugation des mythes premiers contre les nausées modernistes de Sartre, l’un des
derniers peut-être à parler encore d’amour fou devant les yeux de brouillard d’Elisa,
cette femme enfant qui libère son monde en 1945.

« C’est merveilleux d’être autant méprisés à notre âge », lui écrivait un jour Marcel
Duchamp. Le nom d’André Breton, sous prétexte d’intransigeance dictatoriale, gêne
toujours aux entournures. Tant mieux. C’est faire fi de l’exigence d’amitié qui était la
sienne, et tenir pour rien les dévoiements politiques, religieux, ou simplement
marchands de ceux, nombreux, qui s’excluaient d’eux-mêmes… Il n’y a probablement
pas pire scandale que cette obstination, enracinée chez lui jusqu’à la fin de sa vie, à
toujours s’entourer, réunir, regrouper, y compris au-delà de son mouvement, dans un
élan profondément passionnel.

Quoi qu’on y fasse, le surréalisme n’est pas encore près de devenir ce « couteau sans
lame auquel il manque le manche ». A fleur de peau, André Breton, le « grand
indésirable », en reste le tranchant le plus vif.

Article publié dans le hors-série N°87 du « Nouvel Observateur », d’octobre-


novembre 2014.

Frédéric Aribit, docteur ès lettres, enseigne la littérature à l’EABJM, à Paris.


Collaborateur du site La Cause littéraire, il a publié en 2012 «  André Breton, Georges
Bataille : le vif du sujet  » (L’Ecarlate L’Harmattan).

« Ils ont fait scandale », une série en 10 épisodes

Salvador Dali, Coco Chanel, le Marquis de Sade… Tous ont été considérés, en leur
temps, comme des « scandaleux ». Cet été, « l’Obs » consacre une série de portraits à
ces personnalités hors norme :

 Giacomo Casanova, libertin et libertaire


 Coco Chanel, la couturière de Dieu
 Salvador Dalí, le grand perturbateur
 Jésus, « un message révolutionnaire »
 Friedrich Nietzsche, l’éternel retour des polémiques
 Le Marquis de Sade par-delà le SM
 André Breton, le « grand indésirable »

>>> Retrouvez toutes nos séries de l’été

Vous aimerez peut-être aussi