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Les SAS (sections administratives spécialisées)

par Jacques FREMEAUX

| Presses Universitaires de France | Guerres mondiales et conflits contemporains

2002/4 - n° 208
ISSN 0984-2292 | ISBN 9782130534143 | pages 55 à 68

Pour citer cet article :


— Fremeaux J., Les SAS (sections administratives spécialisées), Guerres mondiales et conflits contemporains 2002/4,
n° 208, p. 55-68.

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LES SAS
(sections administratives spécialisées)

« Pour avoir quand même cherché l’homme au


moyen des SAS,
nous n’aurons peut-être pas tout raté. »1

Mise en place et organisation

Les SAS (sections administratives spécialisées) apparaissent largement


comme les héritières des Bureaux arabes du XIXe siècle. Cependant, la
filiation est loin d’être directe. Les Bureaux arabes d’Algérie, condamnés
par les progrès du régime civil, avaient été démantelés dans l’Algérie du
Nord entre 1870 et 1880. La tradition, cependant, n’en a point été perdue
en 1954. Tout d’abord, le Sahara, sous le nom de territoires du Sud,
demeure un territoire militaire, administré par les officiers des Affaires
sahariennes. Par ailleurs, d’autres conquêtes ont suscité des organismes
analogues. En Tunisie, le service de Renseignements du Sud tunisien
administre les confins saharo-tripolitains du pays. Au Maroc, le service de
Renseignements, devenu service des Affaires indigènes (AI) organisé par
Lyautey, et illustré par les noms de Berriau, de Bournazel ou de Boyer de
la Tour, a brillé d’un éclat tout particulier. C’est à cette époque que les
officiers affectés à ces missions ont adopté le képi bleu ciel, frappé du
croissant et de l’étoile d’or, que porteront plus tard, complété par des
épaulettes rouges, leurs héritiers des SAS. À la veille de l’indépendance,
une bonne partie du pays demeure encore sous administration militaire.
Les débuts de la guerre d’Algérie soulignent aux yeux des autorités
françaises une sous-administration criante, qui facilite l’implantation
du FLN. Ils soulignent aussi le manque de fonctionnaires compétents, et
encore plus de volontaires civils pour des missions dangereuses à mener
dans des régions éloignées et menacées. Comme dans beaucoup d’autres
domaines, on fait appel aux cadres de l’armée, seuls immédiatement dis-
ponibles avec les moyens nécessaires, pour remédier à ces carences. Les
premières expériences s’effectuent dès le début de 1955 dans le massif de
l’Aurès, alors principal foyer de la « rébellion », sous l’impulsion et la

1. R. Delavignette, L’Afrique noire française et son destin, Paris, Gallimard, 1962, p. 56.
Guerres mondiales et conflits contemporains, no 208/2002
56 Jacques Frémeaux

direction du général Parlange, qui cumule les pouvoirs civils et militaires.


Ancien du Maroc, il fait appel à des officiers issus des AI, mais aussi des
Affaires sahariennes. Le gouverneur général Soustelle décide d’élargir
l’expérience à l’ensemble du territoire algérien.
C’est dans ces circonstances qu’un arrêté du 26 septembre 1955 crée
le service des Affaires algériennes (AA). Rattaché au cabinet militaire du
gouverneur général, il se compose d’officiers « destinés à assurer toutes
missions d’encadrement et de renforcement des personnels des unités
administratives et des collectivités locales ». Il reçoit une organisation hié-
rarchique très largement calquée sur le modèle des AI du Maroc, allant
d’adjoint stagiaire à officier de classe exceptionnelle. Ces officiers implan-
tent, sur l’ensemble du territoire, un réseau d’établissements appelés SAS
(sections administratives spécialisées). Le choix de ce terme a été parfois
critiqué comme exagérément technocratique, ce qui ne l’a pas empêché
de s’imposer. À la fin de 1961, il existe plus de 700 SAS, auxquelles il faut
ajouter 20 SAU (sections administratives urbaines) dans les quartiers musul-
mans des grandes villes, et notamment dans la Casbah et à la périphérie
d’Alger. Quelques antennes seront même créées en métropole.
Environ 4 000 officiers sont passés par les SAS, ce qui peut donner une
idée de l’ampleur de l’expérience. Les origines des cadres, tous volon-
taires, sont très variées : en 1959, un tiers sont des officiers de carrière, un
tiers des réservistes rappelés, un tiers des jeunes officiers du contingent.
Dans l’ensemble, il s’agit d’un personnel de qualité, notamment chez les
officiers de réserve, parmi lesquels on trouve des élèves de l’ENA, de
l’École de la France d’outre-mer (ex-École coloniale), ou des sémina-
ristes, appelés plus tard à de hautes fonctions dans la diplomatie, la poli-
tique ou l’Église. La connaissance du pays, en revanche, laisse à désirer.
Bien peu nombreux, à l’exception des officiers venus des AI du Maroc ou
des Affaires sahariennes, ou encore de certains officiers de l’Armée
d’Afrique, sont ceux qui ont une connaissance pratique du pays et de la
langue arabe ou kabyle. La plupart des officiers appelés découvrent
l’Algérie après les classes suivies en métropole, et leur séjour est inférieur à
deux ans. L’organisation de stages (que tous, il est vrai, n’ont pas assez de
temps pour suivre), le travail personnel et la pratique du terrain ne per-
mettent de remédier aux carences qu’en partie seulement. Faute de com-
prendre un nombre suffisant d’officiers musulmans, le corps n’a pas tou-
jours réussi à éviter d’apparaître, comme certains le redoutaient dans les
débuts, comme un « corps de contrôle chrétien sur une population
musulmane étrangère ». Il faut dire que l’armée française ne compte alors
que 400 officiers musulmans, dont moins de 300 seulement servent en
Algérie et au Sahara, pour 1 400 postes à pourvoir dans les SAS, et que ces
officiers sont particulièrement exposés à la vindicte des nationalistes.
La responsabilité d’un chef de SAS s’étend, en moyenne, sur une
population d’une dizaine de milliers d’habitants ; la superficie de sa cir-
conscription varie entre une centaine et un millier de kilomètres carrés,
les circonscriptions kabyles, les plus peuplées, étant les plus réduites, celles
Les SAS 57

du Sud les plus vastes. Il ne dispose pas d’un personnel pléthorique.


Vers 1960, les SAS emploient 21 661 personnes, dont 1 308 officiers,
592 sous-officiers, 2 854 attachés (radios, secrétaires, interprètes, infir-
miers). Il faut y ajouter les moghaznis, qui représentent un effectif total
d’environ 20 000 hommes, et constituent une force permanente. Par leur
statut, ils sont proches des harkis, qui, beaucoup plus nombreux (près de
60 000 hommes en 1961) relèvent du commandement des unités opéra-
tionnelles. Comme eux, ce sont des supplétifs, recrutés par contrats courts
(six et douze mois), et payés sur le budget civil, et non sur celui de
l’armée. En moyenne, chaque SAS comprend un ou deux officiers, un
sous-officier, deux ou trois gradés ou soldats chargés de tâches d’écriture
ou de missions techniques, et de trente à cinquante supplétifs.
Officiers et personnels sont hébergés en dehors des locaux militaires,
et souvent très éloignés d’eux, de manière à être plus proches des adminis-
trés. Les sièges des SAS doivent se situer, en effet, à proximité d’une agglo-
mération, ou du moins d’un marché, ou d’un lieu de passage fréquenté.
Ils se composent le plus souvent d’un bâtiment fortifié, à l’abri des coups
de main, de la cité qui abrite les hommes du maghzen et leurs familles, et
enfin de locaux administratifs séparés, de manière à faciliter l’accueil. Une
agence postale, une infirmerie, une école complètent souvent l’ensemble.
Très fréquemment, selon une ancienne tradition coloniale, des jardins,
destinés à fournir de quoi améliorer l’ordinaire, mais aussi à servir de sta-
tion expérimentale et de modèle aux cultivateurs locaux, se situent au
voisinage.

La mission
D’un point de vue général, la mission des SAS est de rétablir (ou
d’établir) avec les populations le contact rompu d’abord par la sous-
administration, puis interdit par l’action du FLN et de l’ALN. Pour le géné-
ral Partiot, inspecteur général des Affaires algériennes en 1959-1960,
« les SAS ont été créées et mises en place pour prendre ou reprendre
contact avec la population musulmane ». C’est pour lui « la mission prin-
cipale, celle qui domine toutes les autres ». Leurs tâches ont été précisées
par Soustelle, pour qui « il faut reprendre pour ainsi dire à l’envers le tra-
vail des fellaghas. Ils terrorisent ? À nous de rassurer. Ils désorganisent ? À
nous de réorganiser. Ils brisent le ressort des populations pour les empê-
cher de se défendre ? À nous de leur rendre le goût et la possibilité de
résister »2. Pour cela, « les chefs de SAS exercent les missions de maintien
de l’ordre et de pacification, mais aussi une mission d’administration, dans
le cadre de la lutte contre les activités rebelles OPA [organisation politico-
administrative], d’une action psychologique de remise en confiance des
populations et d’une action médico-sociale »3.

2. Aimée et souffrante Algérie, Paris, Plon, 1956, p. 227.


3. Extrait d’une directive du délégué général Paul Delouvrier (13 mai 1959).
58 Jacques Frémeaux

Mission administrative
La mission des SAS consiste d’abord à implanter une administration
française dans des régions qui en sont cruellement dépourvues, puis-
qu’elles n’ont connu, pour la plupart, que le système des immenses com-
munes mixtes, avec une poignée d’administrateurs coiffant une hiérarchie
de notables indigènes peu contrôlés et peu aidés. Le chef de SAS est à la
fois le représentant du pouvoir central auprès des populations et le repré-
sentant de celles-ci auprès du pouvoir central. Chaque officier de SAS, qui
est placé en position de détachement auprès de l’administration, dépend
du sous-préfet en matière administrative, économique et sociale, dépen-
dance rappelée notamment par le décret présidentiel du 2 sep-
tembre 1959. Les chefs de SAS reçoivent des fonctions d’officiers d’état
civil. En 1957, un décret leur confère les pouvoirs de police judiciaire.
Bien qu’ils n’y soient en théorie pas autorisés, il leur arrive d’infliger des
amendes, des peines de prison de courte durée ou des journées de travail,
ce qui contribue à leur donner un réel pouvoir4.
Leur mission est cependant conçue comme provisoire. Il leur est
demandé en effet de mener à bien la réforme de 1956 qui supprime les
communes mixtes pour les remplacer par 1 468 municipalités qu’on se
propose d’organiser sur le modèle français. Ils sont chargés, dans un pre-
mier temps, d’assurer la tutelle des nouvelles communes, et de recruter,
dans la population, des délégués qu’ils doivent initier à la gestion munici-
pale. Dans un second temps, ils sont invités à susciter des candidatures
destinées à mettre en place des municipalités élues. La tâche est d’autant
plus délicate que les Algériens qui s’engagent dans une telle dynamique
sont menacés de mort par le FLN. Cette œuvre paraît pourtant couronnée
par les élections municipales d’avril 1959, suivies peu après d’élections
cantonales. Un arrêté de septembre 1959 précise que, désormais, les offi-
ciers de SAS ne sont plus chargés que d’un rôle « d’animation et de coor-
dination, de conseil et de soutien » auprès des maires et des conseils muni-
cipaux. À ce titre, ils sont chargés notamment d’assurer une liaison
permanente entre le sous-préfet et les maires, de « faciliter aux maires
l’exercice de leurs attributions », et enfin de « recueillir et de coordonner
les propositions des municipalités concernant le plan du développement
économique et social des communes de leurs circonscriptions et de veiller
à sa mise en œuvre ».
Mission militaire
Les officiers de SAS sont évidemment tenus de participer au rétablisse-
ment de l’ordre. Leurs implantations assurent, dans des régions souvent
reculées, une présence permanente qui s’ajoute à l’ensemble du dispositif
de quadrillage. La disposition d’une unité de supplétifs leur permet
d’assurer notamment un service de tournées de jour et parfois de nuit,

4. Alain Maillard de La Morandais, L’honneur est sauf, Paris, Éd. du Seuil, 1990, p. 279.
Les SAS 59

destinées à reconnaître le pays et rendre la vie difficile aux agents de


l’adversaire, mais aussi à familiariser les populations avec leur présence.
Éventuellement, ils sont appelés à participer aux opérations militaires qui
se déroulent sur le territoire de leur circonscription, aux côtés des unités
régulières. En qualité d’officiers, ils sont rattachés à la hiérarchie territo-
riale qui peut requérir leur emploi.
À partir de 1959, est mis en place le système des SAS dites « renfor-
cées ». Certains sous-quartiers, qui sont les circonscriptions militaires de
base, sont placés sous le commandement militaire du chef de SAS. Celui-ci
est alors investi de la totalité des responsabilités en matière de « pacifica-
tion », et se voit attribuer des moyens accrus en supplétifs. C’est là une
manière de limiter les missions statiques imposées aux troupes régulières,
au moment où le commandement, dans le cadre du « plan Challe »,
s’efforce de consacrer le maximum d’effectifs à ses grandes opérations
offensives contre l’ALN. Ces dispositions sont particulièrement appliquées
dans le corps d’armée d’Oran, où 75 sous-quartiers sur 130 sont comman-
dés par des chefs de SAS en 1961.
Cette action est évidemment inséparable du renseignement. Les SAS
sont en rapport étroit avec la population, soit directement, soit par l’inter-
médiaire des hommes de leur maghzen, soit par des informateurs. Ils sont
chargés de procéder aux recensements, de délivrer des cartes d’identité et
des laissez-passer, ce qui leur permet de repérer les suspects. Ils sont bien
placés pour faire du « renseignement d’ambiance », qui consiste à définir
l’état de l’opinion publique, ses dispositions envers les Français et le FLN,
sa capacité à appuyer l’un ou l’autre camp ; ils contribuent aussi à la
connaissance de l’organisation locale adverse. Il est plus rare qu’ils aient
l’occasion de faire du renseignement dit « opérationnel », celui qui donne
suffisamment d’éléments précis sur les positions de l’ALN à un moment
donné pour permettre de mener une opération d’envergure.
La mission pacifique
Mais la mission pacifique complète largement la mission guerrière et
policière. D’après le général Partiot, l’action des officiers sous ses ordres
doit contribuer à « élever l’homme, à le promouvoir dans le domaine
moral, intellectuel, matériel », de manière à « amener ces populations à la
France par le cœur et par la raison ». Pour le commandant Benos, direc-
teur du cours de formation, la pacification, qui exige « la suppression
totale de la rébellion », impose tout autant « l’élimination tenace,
acharnée », de « la grande misère physique et intellectuelle qui afflige les
sept dixièmes des femmes et des hommes de ce pays »5.
L’action sanitaire et sociale, déjà mise au tout premier plan par Lyau-
tey, en constitue un aspect très important. Si le nombre de médecins atta-
chés aux SAS est limité, celles-ci peuvent aussi bénéficier de l’aide des

5. Allocution à l’ouverture du cours de formation des officiers stagiaires, 1er octobre 1959.
60 Jacques Frémeaux

médecins des unités, et, en permanence, de personnels infirmiers spéciale-


ment formés. L’AMG (assistance médicale gratuite), qui s’exerce soit dans
un local proche de la SAS, soit à l’occasion de tournées effectuées par des
« équipes médico-sociales itinérantes » (EMSI), rencontre généralement
beaucoup de faveur auprès de populations dont la confiance, de ce point
de vue, est souvent touchante. L’action éducative n’est pas moins encou-
ragée. Souvent, une école s’ouvre à côté de la SAS, avec un instituteur qui
est fréquemment un militaire du contingent. La plupart du temps, elle est
également très fréquentée. Par ailleurs, des foyers et des ouvroirs sont
implantés dans le but de faire bénéficier les femmes de conseils en matière
d’hygiène domestique, de puériculture, d’instruction ménagère. Pour les
jeunes sont ouverts des foyers sportifs et des cycles de formation profes-
sionnelle. Des auxiliaires féminines (ASSRA, adjointes sanitaires et sociales
rurales auxiliaires) et des moniteurs spécialisés sont chargés de l’animation
de ces centres. Par-delà un aspect de propagande ou d’ « action psycholo-
gique » évident, il y a là une réponse aux besoins réels d’une société algé-
rienne soucieuse d’entrer dans la modernité.
Les SAS sont aussi invitées à lutter contre la misère des campagnes. Au
niveau le plus élémentaire, l’aide consiste en distribution de vivres ou de
vêtements aux plus pauvres. Beaucoup préfèrent, à cette assistance indis-
pensable, l’ouverture de chantiers de travaux publics qui donnent du tra-
vail et un salaire en évitant de perpétuer un assistanat peu respectueux de
la dignité des personnes. La nécessité de construire au bénéfice de la SAS
elle-même, mais aussi pour satisfaire à des besoins locaux, fournit autant
de projets dont on est fondé à attendre une amélioration des niveaux de
vie. La construction de bâtiments divers (mairie, école, infirmerie,
foyers) engendre une première série de réalisations. Il faut y ajouter
l’ouverture de pistes destinées à mettre fin à l’isolement, ou l’installation
de fontaines, qui doivent faciliter la vie quotidienne. Mais certaines réali-
sations sont plus ambitieuses, comme la construction de nouveaux vil-
lages, couplée le plus souvent avec une redistribution de terres et des tra-
vaux d’irrigation, mais aussi la fourniture d’équipements et des conseils
techniques.

Bureaux arabes et SAS

On retrouve chez les officiers de SAS de la guerre d’Algérie bien des


traits observés chez ceux des Bureaux arabes de la conquête. Il faut tout
d’abord souligner la conviction que seule la victoire de la France peut
assurer la prospérité de l’Algérie, en lui permettant de sortir d’un état de
sous-développement à l’origine duquel beaucoup, du reste, sont prêts à
reconnaître les responsabilités françaises. On dénote la même sollicitude
pour les populations, en particulier par une recherche constante du
contact, soit par la tournée, soit par une grande disponibilité, et aussi le
même souci d’améliorer les conditions de vie par de vastes projets de mise
en valeur.
Les SAS 61

On remarque enfin le même sentiment, accru par l’isolement ou


l’éloignement des autorités pour ces humbles tâches, d’être investi de
larges responsabilités, en se fondant moins sur les textes que sur l’autorité
personnelle et la capacité d’inspirer confiance. « La SAS, c’était d’abord un
homme, jeune officier, presque toujours passionné par ce qu’il faisait,
trouvant dans une action au service de populations pauvres et souffrantes
les plus hautes satisfactions. » Ces mots prennent tout leur poids lorsqu’on
sait qu’ils ont été écrits par Bernard Tricot, conseiller du général de
Gaulle, très réservé dès le début quant à l’avenir de la solution française6.
On note, aussi, des aspects plus sombres qui rappellent certaines dérives
des Bureaux arabes : abus de caisses noires, compromissions et trafic d’in-
fluence avec des éléments douteux du maghzen, violences injustifiées,
voire exécutions discrètes. En 1958, le sous-préfet Ferré demande, sans
l’obtenir, le déplacement du chef de la SAS de Thiers, dans l’arrondisse-
ment de Palestro, pour avoir, pour le moins, couvert des vols suivis
d’assassinats commis par des personnels sous ses ordres7. Ces excès parais-
sent, il faut le dire, ceux d’une minorité.
Les différences, cependant, sont tout aussi nettes. Tout d’abord, les
officiers des SAS sont loin de disposer de tous les pouvoirs que réunissaient
les Bureaux arabes. S’ils sont encore, souvent, des chefs, imposant leur
autorité et leur arbitrage, autorisés en fait, sinon en droit, à infliger des
amendes, à punir par des journées de travail ou d’emprisonnement, leurs
pouvoirs ne vont pas si loin. La persuasion compte autant que l’autorité. Il
faut ajouter que, bien que militaires, ils ne relèvent pas réglementairement
de l’armée. Officiellement, le service des Affaires algériennes est un ser-
vice civil. Cette dépendance n’est pas toujours bien acceptée des autorités
militaires, compétentes pour tout ce qui regarde le renseignement et les
opérations.
À l’intérieur même de l’armée, d’autres services spécialisés exercent
une partie des missions autrefois dévolues aux Bureaux arabes. Le ren-
seignement est l’apanage des officiers de renseignements (OR), attachés
aux Deuxièmes Bureaux des états-majors, tandis que l’action psycholo-
gique, qui a pour but de définir et d’inspirer les opérations de propa-
gande destinées à rallier les populations, relève des officiers des Cin-
quièmes Bureaux. Ce sont des cadres issus de ces services qui occupent
auprès des hauts responsables militaires le rôle de conseillers en matière
politique que tenaient autrefois les officiers de Bureaux arabes. Les offi-
ciers de SAS sont donc loin d’avoir auprès des grands chefs la position
privilégiée dont jouissaient leurs « anciens ». De plus, le caractère relati-
vement bref de la guerre n’a pas permis à des officiers issus des SAS
d’accéder aux tâches de commandement qui leur auraient permis
d’exercer une influence sur les jeunes générations, comme ce fut le cas

6. Les sentiers de la paix. Algérie, 1958-1962, Paris, Plon, 1972, p. 88.


7. Lucien Ferré, Chroniques d’un sous-préfet converti à l’islam, Nanterre, Académie européenne du
livre, 1992, p. 153-166.
62 Jacques Frémeaux

lors de la conquête de l’Algérie et du Maroc, étalées toutes deux sur


plus de vingt ans.
Dans ces conditions, les SAS n’ont sans doute pas exercé sur les offi-
ciers d’active l’attraction qu’avaient exercée les Bureaux arabes sur ceux
de l’armée d’Afrique, au moins dans la décennie 1840-1850. À ce premier
handicap qui a pu peser sur le recrutement, il faut en ajouter un second :
le recrutement des officiers des Bureaux arabes n’exigeait que deux
dizaines d’officiers par an, le service ne comprenant qu’environ 200 titu-
laires, servant plusieurs années. Celui des SAS, au contraire, impliquait de
recruter peut-être 300 officiers chaque année. Si le corps des SAS n’a cer-
tes pas manqué d’individualités brillantes, la qualité moyenne s’en est
peut-être trouvée abaissée.
Enfin, la société algérienne a beaucoup changé depuis le XIXe siècle.
Le rôle essentiel des Bureaux arabes, même s’ils étaient à l’écoute du
peuple, consistait à faciliter la conquête, et à exercer une sorte de protec-
torat sur une aristocratie indigène alors très vigoureuse, et qui a largement
disparu depuis près d’un siècle. La mission des SAS vise à empêcher la
perte de l’Algérie, en suscitant, dans les populations algériennes, de nou-
velles élites attachées à la construction d’une Algérie liée à la France. On
peut dire qu’elle est autrement plus difficile, alors que le FLN offre aux
ambitions l’idéal d’une Algérie débarrassée de l’omniprésence des cadres
français, grands et petits, dans une ambiance internationale favorable à la
décolonisation. L’action des SAS, d’ailleurs, ne peut toucher que la masse
des humbles auxquels a toujours échappé toute décision.

Les SAS et leur environnement


Les relations entre l’armée, les services civils et les SAS sont en général
bonnes. Très souvent, les responsables militaires territoriaux acceptent de
fournir aux SAS les moyens nécessaires en spécialistes, par exemple du
Génie ou du Matériel, avec leur outillage, pour les aider à accomplir plus
facilement leurs missions. De même, les relations suivies avec l’adminis-
tration préfectorale, les services de l’Équipement ou ceux de l’Agri-
culture, si elles donnent parfois lieu à des frictions, se déroulent en général
dans une atmosphère constructive.
Il faut noter, cependant, que tout n’est pas parfait. La méfiance tradi-
tionnelle des militaires « réguliers » pour les services d’Affaires indigènes
subsiste. Ceux-ci, par la force des choses, ne donnent pas la priorité à
l’action guerrière. Ils sont souvent ennemis du manichéisme qui consiste
à considérer comme coupables tous les musulmans qui maintiennent des
liens avec les « rebelles », comme s’ils pouvaient faire autrement, et
comme s’il n’était pas plus habile de chercher à utiliser ces relations au
profit de la cause française, plutôt que de se lancer dans une répression
aveugle. Ils vivent, par rapport aux troupes en opération, dans des condi-
tions relatives de confort, qui ne peuvent manquer de susciter les jalou-
sies. Le sous-lieutenant Émile Mus, appelé dans un régiment parachu-
Les SAS 63

tiste, juge ainsi que trop d’officiers de SAS sont attirés par une bonne
paye, et un travail sans trop de risques. Il les accuse même de se livrer à
la « démagogie » pour avoir la paix, allant dit-il jusqu’à prévenir les
rebelles de l’imminence d’une opération8. Certains, par dérision, les
traitent de « casques bleus », montrant par là leur incompréhension pour
une forme d’action qui vise à éviter les affrontements plutôt qu’à les
susciter9.
Les autorités civiles reprochent aux officiers de SAS un style exagéré-
ment directif, qui les amène à trop souvent chercher à « commander », au
lieu de « conseiller et aider ». Cette critique leur est adressée notamment
après les élections municipales de 1959, qui, on l’a vu, diminuent leurs
pouvoirs. En septembre 1960, une commission parlementaire leur
reproche de « faire de l’administration parallèle », et de compromettre
l’expérience d’autonomie municipale en ruinant le crédit des maires et
des conseils municipaux musulmans, qu’ils réduiraient à ne faire que de la
figuration. Elle souhaite leur remplacement rapide par des organismes
civils. Un certain nombre d’officiers, il est vrai, n’ont pas une confiance
totale dans les nouveaux élus, qu’ils jugent parfois incompétents, parfois
intéressés.
Les rapports avec les populations civiles livrent toute une série de
gestes touchants de confiance entre nombre d’officiers de SAS et leurs
maghzens, auxquels les unit une camaraderie de combat, mais aussi à
l’égard de leurs administrés. On ne compte pas les officiers et sous-
officiers qui ont consacré, chacun dans son petit territoire, tous leurs
efforts aux irrigations, aux drainages, aux défrichements ou aux planta-
tions. Certains, par exemple, ont fait, sur leur solde, l’avance des frais les
plus urgents, ou ont partagé leur ration avec leur entourage ; d’autres ont
incité leurs familles ou leurs amis à envoyer des secours de métropole.
L’attitude envers les Européens, qui, il est vrai, sont moins dépendants
d’eux, est plus nuancée. Même lorsqu’on admire le courage quotidien des
entrepreneurs ou agriculteurs du bled et leur énergie au travail, ou qu’on
reconnaît qu’ils payent équitablement leurs employés, on a tendance à
dénoncer le peu d’égards avec lesquels ils traitent les musulmans, qu’ils
ont beaucoup de peine à considérer comme des égaux.

Essai de bilan
Les lumières
Évoquant avec pessimisme l’action des SAS, un général note, en 1957 :
« Il est utile de rappeler que la plupart des conceptions généreuses qui
dominent la politique française présente dans son désir de mettre fin à une
lutte détestable, coûteuse et sanglante pour tous, ont déjà dans le passé été

8. Paul Mus, Guerre sans visage, lettres commentées du sous-lieutenant Émile Mus, Paris, Éd. du Seuil,
1961, p. 155.
9. A. Maillard de La Morandais, op. cit., p. 279.
64 Jacques Frémeaux

tentées par les Bureaux arabes et que, dans leur effort, au point de vue
social, économique et humain, ils n’ont éprouvé que des échecs. » Ce
jugement, sans doute fondé sur la lecture du livre alors récent du
Pr Xavier Yacono sur les Bureaux arabes au XIXe siècle, paraît excessive-
ment sévère10.
Il est certain, tout d’abord, que les SAS ont représenté un des plus
importants défis posés au FLN, dans la mesure où elles pratiquaient un type
d’action qui, à l’inverse des opérations purement militaires, toujours
éprouvantes pour les civils, ne nourrit pas l’engrenage de la violence, mais
risque au contraire d’attirer vers la cause française une partie des popula-
tions. Les dirigeants locaux du Front sont bien conscients de la séduction
que peut exercer, en particulier, l’action médicale et sociale. Des tracts
dénoncent comme très dangereuse une politique « qui cherche par des
mesures trompeuses à maintenir le niveau de nos compatriotes bas et
ignorant ». Conscients malgré tout de l’attirance des populations pour
l’école et l’infirmerie françaises, les chefs du FLN doivent parfois se rési-
gner à assouplir leurs consignes interdisant sous peine de mort de les fré-
quenter. Ils tentent aussi de mener une action parallèle et concurrente, en
s’efforçant de fournir une aide médicale, voire même un enseignement.
Des actions psychologiques doivent dénoncer la politique française, et
ridiculisent les discours tenus par les officiers français. L’action armée
contre eux reste cependant une priorité : entre 1956 et le début de 1962,
les SAS ont eu 752 morts, dont 70 officiers, 33 sous-officiers, 42 attachés et
607 moghaznis.
D’un point de vue économique et social, c’est largement à l’action
des SAS, et à l’ambiance qui se crée autour d’elles, qu’il faut attribuer des
bilans comme celui que peut publier Le Monde en 1959 : 800 écoles
ouvertes depuis 1956, et près de 70 000 enfants scolarisés ; plus d’un mil-
lion de consultations et de soins, rendus par 675 médecins, assistés
d’autant d’auxiliaires médicales. Si les officiers de SAS ont dû, dans les
débuts, souvent recourir à des expédients, ils ont pu, à partir de 1959,
bénéficier de crédits plus importants, dans le cadre du plan de dévelop-
pement économique et social dit « plan de Constantine » dont ils sont
chargés d’étudier la mise en œuvre au niveau de leurs circonscriptions11.
La souplesse, la polyvalence et, au total, la grande efficacité d’un système
capable de mobiliser d’innombrables efforts au nom d’un idéal généreux
ont été généralement reconnues.
De plus, les officiers de SAS ne paraissent que rarement impliqués dans
les pratiques de torture qui ont trop souvent compromis l’image et
l’action de l’armée. Bien plus, on a vu nombre d’entre eux, se faisant les
protecteurs de la population, dénoncer ces pratiques, ou d’autres exac-
tions, dont ils étaient bien placés pour mesurer les effets désastreux.

10. X. Yacono, Les Bureaux arabes et les transformations des genres de vie indigènes dans l’Ouest du
Tell algérois, Paris, Larose, 1953.
11. Circulaire du délégué général Paul Delouvrier, 27 juin 1959.
Les SAS 65

En 1957, l’ancien gouverneur général Delavignette fait l’éloge de


l’ « œuvre admirable des SAS » qui lui a apporté, dit-il, une « bouffée d’air
pur ». Ce jugement a d’autant plus de valeur qu’il émane d’un homme qui
vient, en tant que membre de la Commission de sauvegarde des droits et
libertés individuels instituée par le gouvernement de Guy Mollet, de
dénoncer avec lucidité le « contre-terrorisme » des services spéciaux de
l’armée française, qu’il accuse de contribuer à un « pourrissement » de
l’armée et de l’administration12. Cela ne signifie évidemment pas que
l’ensemble du service ait été épargné par ce cancer.
Il n’est pas sûr, cependant, que l’action des SAS ait atteint tous ses
objectifs.
Les limites
Tout d’abord, il faut observer que les initiatives économiques et
sociales sont prises dans le cadre d’un large déracinement des populations
rurales algériennes, déplacées de force de leurs habitats traditionnels, pour
être placées sous le contrôle de l’armée, qui espère ainsi les soustraire à
l’action du FLN. Toute une partie des efforts entrepris par les SAS consiste
moins à assurer la promotion de ces populations (environ deux millions
de personnes, soit entre un cinquième et un quart de la population algé-
rienne) qu’à fournir des premiers secours. Certes, on compte des réalisa-
tions remarquables, en particulier dans le cadre du grand plan dit des
« mille villages » destiné à loger les regroupés dans des agglomérations
dotées d’un minimum de confort, et non plus dans des camps. Mais il
reste encore beaucoup à faire pour « chasser la misère », selon une devise
qui aurait pu être celle des SAS13.
Par ailleurs, il ne semble pas que, en dépit de résultats moraux remar-
quables, le mouvement de sympathie que les meilleurs des officiers sont
capables de susciter chez leurs administrés ait pu amener un ralliement
massif à la cause française. Bien des Algériens musulmans, tout en recou-
rant aux services mis à leur disposition, s’efforcent d’échapper à tout enga-
gement dans une guerre qui les dépasse. Par la force de la terreur, mais
aussi par celle de la conviction, les cadres politiques nationalistes conser-
vent presque partout une influence considérable. L’aspiration à la paix
avant tout, du reste, domine sans doute tous les autres sentiments, alors
que le conflit n’a pas fait moins de 300 000 morts. Cela ne signifie pas
cependant, que, au moins jusqu’en 1959, les officiers de SAS pensent que
leur mission n’ait aucune chance de succès. Pour beaucoup d’entre eux,
en effet, le temps est un facteur essentiel. Plusieurs années de patients
efforts sont nécessaires, non seulement pour élever significativement les
genres de vie, mais pour ébranler sérieusement et partout l’armature
du FLN, et surtout son emprise sur les populations. En 1960, le chef du

12. Rapport de mission, 21 juillet 1957, Pierre Vidal-Naquet, La raison d’État, Paris, Éd. de
Minuit, 1962, p. 182-185.
13. C’est en fait la devise du célèbre « commando Georges ».
66 Jacques Frémeaux

service, le général Partiot, juge que, pour être fructueuse, l’action des SAS
a besoin de vingt-cinq ans devant elle. À cette époque, le général de
Gaulle a pris la décision de trouver au conflit une solution rapide.

La fin d’une idée


C’est le moment où un certain nombre d’officiers de SAS commencent
à exprimer des doutes sur l’avenir. À l’occasion de la fin de stage de la
promotion des officiers SAS, une cérémonie est organisée le 30 juin 1960,
en présence des principaux responsables du service. Le délégué général
Paul Delouvrier, représentant du gouvernement en Algérie, inaugure une
salle dédiée à la mémoire du lieutenant Schœn, major du premier cours,
et tué en opération le 18 février 1959, alors qu’il commandait la SAS de
l’Alma, à 35 km d’Alger. C’est l’occasion d’un vif échange de propos. Le
chef du cours, le colonel Benos, exprime dans son discours le vœu que le
sacrifice du lieutenant ne soit pas inutile. Il ne faudrait pas, suggère-t-il,
qu’on puisse se demander un jour si cet officier est bien mort pour la
France. Un autre officier déclare que l’évolution de la politique du géné-
ral de Gaulle a soulevé des inquiétudes chez les musulmans comme chez
les officiers des SAS. Il souhaite des directives politiques. Un autre encore
rapporte l’angoisse de son chef de maghzen, qui se plaint que seuls puissent
se faire entendre les adversaires de la France. Paul Delouvrier se contente
d’en appeler à la discipline, et de souligner qu’il n’est pas question de faire
une politique qui réponde aux souhaits des seuls Européens.
Cette journée, qui a marqué à juste titre les esprits de ceux qui en ont
eu connaissance, a-t-elle eu des suites ? En tout cas, un des témoins, le
général Partiot, en désaccord avec la politique gouvernementale,
demande à quitter l’Algérie à la fin de la même année14. Le décourage-
ment gagne les cadres. Cependant, quelles qu’aient pu être leurs sympa-
thies, les officiers de SAS se gardent pour la plupart d’intervenir dans des
événements politiques qui, il est vrai, ont surtout pour théâtre les grandes
villes, dont ils sont bien éloignés. Certains responsables, comme le général
Ailleret, commandant en chef depuis juin 1961, ne jugent pas moins que,
malgré leur dévouement, ils sont « attachés à des méthodes anciennes et
en grande partie périmées », parce que trop liées, selon lui, à une forme de
paternalisme colonial totalement dépassé15. Les projets de l’administration
de « civiliser » le corps après le putsch de 1961 se heurtent pourtant aux
objections du commandement, qui redoute le démantèlement d’un dis-
positif efficace pour le maintien de l’ordre, et se refuse à laisser détacher
des officiers dans un service purement civil. La décision du comité des
Affaires algériennes de transformer les SAS en service civil au 1er jan-
vier 1962, et de créer, sous le nom de centres d’aide administrative (CAA),
des antennes susceptibles de prolonger l’action des SAS dans l’Algérie

14. Claude Paillat, Dossier secret de l’Algérie, Paris, Presses de la Cité, 1961, p. 449-452.
15. Charles Ailleret, L’aventure atomique française, Paris, Grasset, 1968, p. 253.
Les SAS 67

indépendante n’est pas appliquée. Une telle institution n’intéresse ni


l’armée, ni l’administration française, et ne peut que susciter la méfiance
du FLN, qui y voit une tentative déguisée de mainmise de la France. Le
repli des SAS coïncide avec celui de l’armée française16.

Conclusion
Bon nombre d’officiers estiment que l’évolution de la politique gaul-
lienne, jetant le doute sur la détermination du gouvernement français, a
compromis la réalisation du programme des SAS, qui aurait complété les
succès militaires du plan Challe. Sans rejeter a priori cette analyse, on
peut se demander si, étant donné les progrès du FLN dans les villes, la
consolidation de ses positions internationales, la lassitude de l’opinion
française, les oppositions virulentes à la guerre, le contrôle des campagnes
aurait été suffisant pour assurer une solution souhaitée par la majorité des
officiers des SAS, et, avec elles, par la plus grande partie des cadres de
l’armée.
Les SAS ont sans doute souffert, de toute façon, d’avoir été considérées
comme un expédient, parmi d’autres, au lieu d’un élément essentiel d’une
politique. Pouvait-il en être autrement ? Depuis 1955, le gouvernement
français avait cru devoir engager l’essentiel des forces de la nation dans
une confrontation armée impliquant de gros bataillons. Les autorités
écoutées en matière de stratégie étaient, non pas des connaisseurs de
l’Afrique du Nord, du monde arabe et de l’Islam, mais des théoriciens de
la guerre psychologique et de la guerre subversive. Ceux-ci fondaient
avant tout leur action sur ce que le général de Gaulle a appelé « un savoir
expéditif et limité », ou sur une lecture sommaire des écrits de Lénine, ou
de Mao Tse-Toung. Dans ces conditions l’œuvre des SAS, essentiellement
pacifique, en tout cas limitant au maximum les actions de guerre, ne pou-
vait guère recevoir la priorité.
On peut reprocher aussi à l’action des SAS de n’avoir pas fait suffisam-
ment apparaître des éléments novateurs. Il est vrai qu’il était difficile
d’inscrire une action, si généreuse fût-elle, dans le refus du droit des
populations à une véritable indépendance. De ce point de vue, on peut
dire que l’action des SAS a été viciée par l’immobilisme. On peut rêver à
ce qu’aurait pu être une véritable politique de « pacification » appuyée sur
un réseau de SAS et un appareil militaire plus léger dans le cadre de la pro-
messe précoce de l’émancipation réelle d’une Algérie liée à la France.
Que cette politique n’ait pu être mise en place traduit plus, sans doute, le
manque d’imagination chronique des « décideurs » que l’utopie d’un tel
programme – guère plus utopique en tout cas que celui de l’ « Algérie
française » ou celui de l’ « Algérie algérienne liée à la France ». On
condamnait, dès lors, toute l’action généreuse des SAS à être dénoncée

16. Michèle Cointet, De Gaulle et l’Algérie française, Paris, Perrin, 1995, p. 152-155.
68 Jacques Frémeaux

comme paternalisme ou comme manipulation, comme on n’a eu que


trop tendance à le faire.
On la condamnait aussi à compromettre aux côtés de la France
nombre d’Algériens musulmans à qui l’échec d’une succession aberrante
de politiques ne laissait d’autre chance de survie que de quitter leur pays
pour devenir, paradoxalement, des « rapatriés » sur une terre étrangère.
Licenciés après le cessez-le-feu du 19 mars 1962, les moghaznis sont en
effet victimes des mêmes représailles que l’ensemble des Algériens musul-
mans engagés dans le camp français.
Beaucoup ne devront leur salut qu’aux efforts de leurs officiers pour
les faire passer en France avec leurs familles, efforts très souvent entravés
par les autorités, puis pour faciliter leur installation. Ces effort méritent
d’être pleinement reconnus. Comme tous les épisodes de la guerre
d’Algérie, celui des SAS ne laisse pas moins un goût amer.

Jacques FREMEAUX,
Sorbonne, Université de Paris IV

Bibliographie
Andoque (Nicolas d’), 1955-1959, Guerre et paix en Algérie, l’épopée silencieuse
des SAS, SPL, 1977.
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française (1830-1930), Service historique de l’armée de Terre, 1993-1995,
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Frémeaux (Jacques), Les Bureaux arabes dans l’Algérie de la conquête, Paris, Denoël,
1993, ouvrage couronné par l’Académie des sciences d’outre-mer.
Kayanakis (Nicolas), Algérie 1960 : la victoire trahie. Guerre psychologique en Algérie,
Friedberg (BRD), Éd. Atlantis, 2000.
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Les SAS, bulletin historique de liaison des Anciens des Affaires algériennes.
Mathias (Grégor), Les SAS, une institution ambiguë, entre idéal et réalité, Paris,
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Mahieu (Alban), L’armée française en Algérie en 1961, mémoire de maîtrise, Sor-
bonne, dir. J. Frémeaux, 1996.