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LEÇON XXIV 23 JUIN 1965 (SÉMINAIRE FERMÉ)

Notre dernière réunion de cette année, j'ai tenu à ce que ce soit un séminaire dit fermé,
c'est-à-dire ce moment, ou ce lieu où j'ai manifesté, cette année, le désir d'entendre, en
somme, un certain nombre de réponses éventuelles à ce que je peux être amené à vous
avancer dans mes cours. C'est une entreprise qui ne s'est pas révélée, cette année, trop
hasardeuse. Néanmoins, nous avons failli, pour cette dernière réunion, n'avoir peut-
être pas l'ensemble de ce que j'attendais de certains qui avaient manifesté
expressément le désir d'être présents par la parole à un de mes séminaires de cette
année et se sont trouvés, comme il arrive à des psychanalystes, toujours très occupés,
se sont trouvés un peu pris de court.
Bon. Là-dessus, j'ai eu une bonne surprise, on m'a apporté, au dernier moment, un
texte sur, vous allez le voir, un livre qui me paraît très, très important. Vous verrez
pourquoi il me paraît très important, ce n'est pas uniquement parce qu'on pourra vous
en parler, avec la plus grande pertinence, comme relevant de certains repères que je
crois avoir tout à fait bien élucidés devant vous, cette année, concernant ce qu'on
appelle le désir. Et puis alors, ensuite, vous aurez une intervention de quelqu'un que
vous avez déjà entendu, qui fait partie de cette nouvelle couche toujours prête à aller
au feu quand, peut-être, de plus anciens ont des habitudes plus lentes.
Alors, je vais donner donc la parole, sans plus attendre, à la personne qui va vous
apporter son commentaire sur cet ouvrage dont je ne déflore même pas le nom avant
qu'elle en parle. C'est Madame Montrelay qui a bien voulu me faire cette bonne
surprise.
Michèle Montrelay- En cette veille de vacances, peut-être n'est-il pas trop frivole de
proposer à ceux d'entre vous qui ne l'ont déjà fait, la lecture du dernier roman de
Marguerite Duras, Le ravissement de Lol V. Stein 37. Ce livre est paru l'année
dernière, et n'a pas toujours été accueilli favorablement par la critique.
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Elle lui a reproché une subtilité excessive, énigmatique. On y retrouve d'ailleurs la
façon habituelle de Marguerite Duras, lenteur du rythme, ambiguïté de la texture,
intelligence passionnée des mots qui est aussi celle du cœur.
Le ravissement de Lol V. Stein va dans le même sens que les récits précédents de
Marguerite Duras, à la recherche d'un moment perdu. Cet instant, qui se produisit tout
à fait par hasard, fascine le personnage principal du récit - rappelez-vous le scénario
d'Hiroshima mon amour - il le fascine parce que c'est là que s'inscrit sa certitude.
Cette certitude, elle est extrêmement sensible d'ailleurs dans le style de Marguerite
Duras qui agace beaucoup, ce qui est bien compréhensible, puisque elle insiste
d'autant plus qu'elle se dérobe. Il semble qu'elle coïncide avec la mémoire, ou plutôt
avec ce que Jacques Lacan appelle une mémoire. Si j'évoque ce dernier terme, ce n'est
pas pour constater, purement et simplement, qu'il constitue le ressort du roman. Cette
affirmation est aussi vraie des œuvres de Proust, Butor, Simon et tant d'autres. Elle est
peut-être plus vraie que des œuvres de Marguerite Duras où la mémoire ne constitue
pas tant le ressort que l'objet du récit, curieusement fait par un autre. Je veux dire qu'il
apparaît ici, avec une netteté particulière, que c'est dans le discours désirant de l'autre
que nous vivons avec le sujet, Lol V Stein, l'événement qui la tient prisonnière.
Il va sans dire que ce roman est le énième récit qui ait été fait à la troisième personne.
Ce qui surprend, c'est que le relief inaccoutumé, qui est celui de la première personne
qui raconte la troisième, ce relief est une troisième dimension où le sujet Lol émerge,
infiniment plus présent, plus troublant que n'en pourrait rendre compte l'emploi unique
de la première personne. Ces dimensions que Jacques Lacan nous a désignées cette
année, auxquelles je viens de faire allusion, particulièrement ce qui fut dénommé par
lui, la semaine dernière, la dialectique de la relation avec l'Autre en tant que rapport de
l'aliénation, ces dimensions mêmes structurent le roman de Marguerite Duras dont il
est temps que je vous fasse un résumé.
Lola Valérie Stein, dix-neuf ans, américaine, sur le point de se marier, est
brusquement séparée, à la fin d'un bal, non pas de son fiancé, Michael Richardson,
mais du couple que forment son fiancé et Anne-Marie Stretter, ces deux derniers
venant, au cours du bal, de se reconnaître en une passion aussi soudaine que définitive.
C'est ainsi, je crois, que les choses doivent être racontées. Lol, qui a vu le couple
commencer à s'aimer par le seul - j'emprunterai ce terme à Serge Leclaire - circuit du
regard, regarde, elle aussi, et n'entend pas s'arrêter de regarder. Il nous faut souligner
tout de suite l'étrangeté de caractère de Lol, indifférent, absent. Voici la première
présentation qui nous en est faite par son amie
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" Au collège, dit-elle, et elle n'était pas la seule à le penser, il manquait déjà quelque
chose à Lol pour être, elle dit, là. Elle donnait l'impression d'endurer dans un ennui
tranquille une personne qu'elle se devait de paraître mais dont elle perdait la
mémoire à la moindre occasion. Gloire de douceur mais aussi d'indifférence.
Si Lol V Stein est aussi indifférente, c'est naturellement qu'elle ne fait pas bien la
différence entre elle et ce qui l'entoure. Anne-Marie Stretter, qui apparaît au contraire
parfaitement définie, sûre d'elle, permet, j'imagine, à Lol de faire, grâce à elle, la
différence entre une femme, cette femme qui est Lol V Stein et le désir de Michael
Richardson. Ce désir prend alors pour Lol une valeur signifiante insoupçonnée
jusqu'alors, si bien qu'elle n'aime plus son fiancé. Ce signifiant, Lol V Stein en subit la
marque, sous la forme d'un oubli. L'oubli de Lol, sa négation, vont faire sa volupté
d'être enfin la présence du couple et sa propre présence, où le présent de la présence -
si je puis inverser de la sorte une formule que donne Heidegger de l'angoisse, pour en
illustrer l'opposé, c'est-à-dire la satisfaction - où le présent de la présence prend une
valeur absolue que représente le temps mort du bal, muré, est-il écrit, dans sa lumière
nocturne. Mais plus encore que ce qui nous est dit des multiples aspects du bal, ce qui
retient Lol, c'en est la fin, plus précisément encore le moment où elle vient
d'apercevoir l'aurore, alors qu'eux ne savent pas encore. A ce moment, Lol pressent,
dans l'affolement, qu'il va arriver quelque chose, que ça va arriver. Et si je reprends les
termes cités récemment par Jacques Lacan, c'est qu'ils me semblent parfaitement
exprimer, dans leur ambiguïté, l'événement pressenti par Lol de son corps comme un
déchet, ou plutôt l'avènement de son corps comme un déchet, un reste, rejeté, plus
encore par l'aurore que par le couple. Je reprends ce passage avec plus de détails
Elle sait, écrit Marguerite Duras, eux pas encore, et elle ajoute un peu plus loin, à cet
instant précis une chose, mais laquelle ? aurait dû être tentée qui ne l'a pas été. "
Voici quelle fut la tentation de Lol. Forte d'un savoir dont elle possède un bref instant
le privilège, elle se sent sur le point d'en user, d'abord pour circonscrire, perpétuer
cette commune fascination, ce qui serait alors possible à supposer que Lol se découvre
un brusque pouvoir incantatoire. Mais là n'est pas l'essentiel. Ce que Lol désire, dans
la possession de son bref et fragile savoir, c'est dire pourquoi, réellement, le couple
s'enfuit. Et cela est absolument impossible. Si ces mots existaient, pour cerner ce qui,
devant elle, se manifeste, se joue de la réalité du sexe, le couple resterait. Lol en est
certaine et nous aussi
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nous partageons cette certitude. Nous y sommes totalement suspendus, un bref instant.
Nous en gardons la nostalgie.
Je ne puis lire ici les deux admirables pages qui nous mènent à cet instant. Je me
contenterai de citer cette phrase, de dire ce regret, ce deuil de Lol
«J'aime à croire, comme je l'aime, que si Lol est silencieuse dans la vie c'est qu'elle a
cru, l'espace d'un éclair, que ce mot pouvait exister... Ç'aurait été un mot-absence, un
mot-trou, creusé en son centre d'un trou, de ce trou où tous les autres mots auraient
été enterrés. »
Ce mot, Lol se rend bien compte qu'elle ne peut l'articuler. Aussi Marguerite Duras
poursuit-elle de la sorte
« On n'aurait pas pu le dire mais on aurai pu le faire résonner. Immense, sans fin, un
monde vide, il aurait retenu ceux qui voulaient partir, il les aurait convaincus de
l'impossible, il les aurait assourdis à tout autre vocable que lui-même, en une fois il
les aurait nommés, eux, l'avenir et l'instant. »
Qui peut convaincre de l'impossible? Qui peut dire la vérité de la réalité, à commencer
par celle su sexe, demandait, il y a peu de temps, Jacques Lacan, si ce n'est Dieu ?
Mais Dieu est absent. Lol, continue Marguerite Duras, n'est pas Dieu. Elle n'est
personne. Issue de l'absence d'un mot, de l'absence de Dieu, il ne reste plus que le
corps de Lol, horrible, effroyable à soutenir, objet a qu'il va falloir désormais
s'efforcer d'abolir. Comment s'y prendre? En faisant en sorte que le coup de dé qui fut
l'oubli premier de Lol se renouvelle mais fasse, pour ainsi dire, d'une pierre deux
coups, l'oubli de Lol, par un couple réel, doit coïncider avec l'abolition de son corps
éprouvé comme objet a. Alors seulement, cet événement sera l'avènement du
ravissement de Lol V Stein, et cela au double sens du terme. De quelle façon Lol V
Stein pose, sur la réalité des êtres qui l'entourent, la grille de son fantasme, qui n'est
autre que la reconstitution à rebours du premier hasard? Je vous le dirai tout à l'heure.
Nous ferons maintenant quelques remarques, tout d'abord à propos de cet objet a, tel
qu'il apparaît au cours du récit. La première, c'est qu'il constitue chez Marguerite
Duras, comme chez Flaubert, Maupassant, aussi dans le nouveau roman, cette matière
sensible, palpable du récit qui ne devient à proprement parler événement que par
l'intervention du désir de l'Autre. Dans Le ravissement de Lol V Stein, l'objet c'est le
corps, le regard, mais c'est surtout le mot manquant qui, pour manquer, n'en existe pas
moins de la façon la plus horrible, à partir du moment où son existence est soulevée,
mise en question. Ce mot-trou, ce trou de chair, cet inachèvement sanglant, je cite, ce
chien mort sur
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la plage, combien de fois déjà vient-il de résonner à vos oreilles ? Ce mot, c'est Lol,
Lola, prénom féminin Ô combien avec son petit a final, et son caractère sexué. Il
s'accole de curieuse façon avec le peu qui reste de Valérie, un V, et la densité brève du
patronyme...
Jacques Lacan - Madame Montrelay, est-ce que vous vous sentiriez le courage de
vous jeter à l'eau? Ce que vous avez si bien repéré, dans cet ouvrage et dans ce texte,
essayez de le faire passer, avec vos notes bien sûr pour vous soutenir, qui ne sont pas
des notes mais un texte, mais sans le lire, ce texte, parce que je crois quand même que,
non pas que ça ne passe pas, mais ça porte moins que si vous y allez, quoi.
Improvisez, racontez la chose comme vous êtes absolument capable de le faire, parce
que je crois qu'il est important...
Michèle Montrelay - Je n'ai pas préparé une improvisation.
Jacques Lacan - N'improvisez pas, mais dites ce que vous avez à dire. En somme, il
s'agit de quelque chose qui pourrait être une histoire, et une histoire psychologique, à
savoir qu'on pourrait en effet remonter jusqu'à l'enfance de Lol V Stein. L'originalité
de ceci se diminue du fait que vous savez l'usage américain de donner, sous la forme
d'une initiale... de représenter la présence d'un second prénom sous la forme d'une
initiale. Le premier nom est un nom abrégé, c'est Lola. Cette Lol V Stein - ce n'est
absolument pas de la psychologie - je veux dire qu'on en parle, de ce qu'elle a eu peut-
être de toujours étrange, mais l'important c'est ce qui lui arrive, à un moment donné,
d'unique, autour de quoi elle reste, on pourrait dire, du dehors, si nous faisions de la
psychologie, elle reste accrochée. Elle reste accrochée au fait que, un beau soir, avec
son fiancé d'alors, il se produit qu'une tierce personne, une femme charmante entre, le
fiancé la regarde, et l'affaire est faite, ils partiront ensemble à la fin de la soirée, et tout
se passe vraiment à la vue, non seulement de Lol, mais de tous. Tout ce qui va se
passer dans la suite de la vie de Lol V Stein et nommément ce qui nous est rapporté,
qui nous est rapporté par un narrateur qu'on ne connaît pas. Il y a un moment où dans
le milieu du livre, la distance est couverte et le narrateur se dévoile. La distance est
couverte, c'est moi, c'est lui qui parle, et qui rejoint sa propre entrée dans la vie de Lol
V Stein, ce qui va se passer avec ce personnage, comment ce personnage est
rencontré, est quelque chose qui manifeste l'état où est restée Lol V Stein, à propos de
cette scène traumatique. Ce qu'elle est, essentiellement, à partir de là, c'est ce que
Madame Montrelay va essayer de vous expliquer. Ce en quoi j'ai pu dire cette année
du sujet et de ses supports est là véritablement illustré, illustré d'une façon qui n'a pas
un seul instant la prétention structuraliste ou analytique, simplement en énonçant les
choses avec des mots qui éclairent mieux. Il sort que la structure même est là
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écrite. Tout à l'heure, Madame Montrelay vous a lu un texte où il y a ce mot trou par
exemple. Ça, c'est dans le texte. Il y a bien autre chose dans le texte, qui est un texte
qui semble - sans que nous ayons rien fait l'un et l'autre, Marguerite Duras et moi,
pour nous rencontrer - ce sont des textes congruents avec le thème même de ce que je
vous ai avancé cette année.
Reprenez, comme vous voulez, comme vous pourrez. Parlez un petit peu plus fort, un
petit peu plus scandé, et si vous pouvez, lâchez votre texte! J'en serais content. Parce
que vous avez sûrement plus d'une chose à dire. Ou bien lisez des morceaux de
Marguerite Duras à l'occasion... Il faut absolument que ça passe.
Michèle Montrelay - Le mieux est peut-être que je lise d'abord ce que j'ai là, et après
on verra...
Je disais donc que, cet objet, c'était un mot, c'était Lol. Je disais aussi que Lol avait
perdu le a de Lola, qu'il avait perdu son caractère sexué et que ça faisait anonyme,
mais que, par contre - je crois que je ne l'ai pas encore dit - de Lol V. Stein, on en a
plein la bouche. Enfin, nous retrouvons dans cette séquence verbale, les
caractéristiques, il me semble, qui ont été soulignées par Serge Leclaire à propos de la
formule secrète « PoOls (d) J'e-LI ». Ces caractéristiques me semblent être les
suivantes
1- La brièveté avec laquelle surgit la formule qui rend bien l'apparition d'un rien-du-
tout-quelque-chose que nous avons rencontré précédemment. 2 - L'acmé, figuré sous
une forme renversée, dans le V du centre, fourche, triangle inachevé.
3 - La réversion naturelle pour ce qui est du mot Lol où l'endroit équivaut à l'envers,
mais justement alors, peut-on parler de réversion? C'est autre chose.
4 - Le caractère magique de cette formule, enfin, magique tout au moins tel qu'il
apparaît dans le roman, parce qu'il représente le maître mot que Lol aurait dû dire pour
refermer, à tout jamais, le circuit du sens.
Ce ne sont là que suppositions. Pourtant si, comme le souligne Marguerite Duras, Lol,
quand elle prononce un nom propre, est incapable de nommer - là je pourrai retrouver
la citation tout à l'heure - il est bien possible que ce mot présent-absent, loin de
soutenir ici l'ordre symbolique, ne serve qu'à vouloir justifier l'inexplicable, c'est-à-
dire le mystère de la naissance.
Nous remarquerons, deuxièmement et très brièvement, avec quelle ambiguïté, quelle
incohérence se manifeste, dans le récit, la féminité de Lol. Il est tentant de penser que
Lol, comptée pour rien, oubliée par le couple, apparemment
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non désirée par ses parents, répète inlassablement cette expérience parce que celle-ci
peut lui permettre d'articuler, pour autrui, mais surtout pour elle, son énigmatique
féminité.
On est frappé, dans ce roman, par l'absence de repère, la rareté des signifiants
phalliques. Il semble que la sexualité de Lol se situe bien en-deçà d'une structuration
oedipienne, dans ce rapport au vide qui fut évoqué par Perrier et un de ses
collaborateurs dans le volume VII de La psychanalyse 114-115.
Mais avant de terminer cet exposé, il est peut-être nécessaire que nous donnions un
aperçu de la suite du roman. Lol V Stein, après le bal, après la crise, le temps de folie
qui s'ensuit, se marie, a trois enfants, vit très conformément aux normes, dans une
petite ville américaine. Après dix ans de mariage, elle revient dans sa ville natale et, au
cours des après-midi où inlassablement elle promène son corps comme on promènerait
un enfant, elle rencontre un couple, un autre, celui de son amie d'antan et un homme
sur lequel elle jette son dévolu, qu'elle décide d'aimer de la façon la plus bizarre. En
effet, cet homme devra l'oublier aussi souvent, aussi absolument que possible avec une
femme qui sera et devra surtout être considérée par lui comme le comble de la
féminité. Que cette femme ait assisté au bal qui est aussi son bal, à elle, est bien sûr,
une condition essentielle au charme de la chose.
Cet immense fantasme, conçu par Lol V Stein, pour des raisons facilement repérables
maintenant, l'amant de Tatiana tente de le déchiffrer peu à peu
,,Je désire, déclare-t-il, comme un assoiffé, boire le lait brumeux et insipide de la
parole qui sort de Lol V. Stein, faire partie de la chose mentie par elle. Qu'elle
m'emporte, [ ...] qu'elle me broie avec le reste, je serai servile, que l'espoir soit d'être
broyé avec le reste, d'être servile. N
Voilà ce qu'accepte de faire le narrateur, Jacques Hold, rencontrer Tatiana dans un
hôtel proche de la ville, tandis que Lol V Stein, couchée dans un champ de seigle,
regarde, regarde. Regarde quoi? Les amants d'abord, qui passent parfois près de la
fenêtre, ensuite, naturellement, plus rien, à la fenêtre, l'oubli de Lol V Stein que
Jacques Hold s'évertue à mener à bien pour la plus grande satisfaction du trio. Quel
dessein secret s'est emparé de Marguerite Duras, qui l'a entraînée à forger une histoire
aussi effarante, aussi folle, aussi logique d'illogisme dans ses moindres détails ?
C'est ici qu'il nous faut faire une troisième série de remarques à propos de l'emploi des
personnes dans le récit, particulièrement l'ampleur inaccoutumée, insolite, qui a été
donnée à la première personne, celle de Jacques Hold. Il s'ensuit tout d'abord,
première remarque, dans la mesure où notre unique savoir s'instaure dans un désir,
désir pris lui-même au filet d'un fantasme, que ce savoir
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n'est jamais fixe, toujours relatif, possibilité, histoire parmi d'autres. Telles se
présentent aussi, je crois, certaines oeuvres musicales contemporaines, celles d'un
Stockhausen par exemple.
Deuxième remarque. Le désir de l'Autre conditionne l'espace du roman, autrement dit
sa structure, espace ouvert à tous les vents où le désir de l'un, disons l'extérieur, peut
recouper en tous points celui de l'Autre, supposé être intérieur. Comment le désir de
l'un peut-il se suturer au désir de l'Autre ? C'est en fonction de l'objet a, mais nous
allons trouver cela tout à l'heure.
Troisième remarque. Il eut été absolument impossible de rendre compte du sujet Lol,
de la faire émerger dans cette qualité d'être, de vérité parfois à couper le souffle,
autrement dit il aurait été impossible de saisir Lol au point zéro de son désir si ce n'est
dans le discours du désir de l'Autre.
Quatrième remarque. Ce sujet, nous le saisissons, bien en deçà du cogito. Rien de lui
n'est jamais formulé sous la forme de l'un de l'unique. Voici ce qu'en dit son amant
« Ce fut là ma première découverte à son propos, ne rien savoir de Lol était la
connaître déjà. On pouvait, me parut-il, en savoir moins encore, de moins en moins
sur Lol V. Stein. »
Soit dit en passant, cette définition de l'amour n'est pas si mauvaise, il me semble.
Mais ce qui nous intéresse ici, c'est que ce sujet, brumeux, insipide, qui n'a pas d'idée,
qui n'en a aucune, est le seul sujet du roman qui pense, manœuvre son monde,
traquant, manipulant le couple des amants, jusqu'en quels lieux, je le dirai tout à
l'heure.
C'est que le sujet est à prendre dans un perpétuel partage entre le désir de l'Autre et
l'objet a. Le voici à nouveau, cet objet, plus présent que jamais dans la seconde partie
du roman. Ces yeux fixes, grand-ouverts, qui dévorent, absorbent, décident de tout, ce
regard immense, perdu dans le hérissement de la paille d'un champ de seigle, c'est cet
objet a qui fascine Jacques Hold, qui l'entraîne dans le fantasme, dans son fantasme,
ou dans le fantasme du roman. Ce que Lacan nous a dit, je crois, la semaine dernière,
je le cite textuellement
« C'est en tant que je suis objet a que mon désir est le désir de l'Autre. » Ainsi donc,
dans ce récit, la troisième personne est en fait la première. La première est à prendre
comme la troisième. Jeu de syntaxe, de désir que figuraient certains romans du XVIII',
je pense en particulier aux Égarements du cœur et de l'esprit de Crébillon fils : « Pour
un temps, la marquise fut évincée, qui sortit à cinq heures ». Le nouveau roman, à
repérer depuis Flaubert, ménage, entre celui qui parle et la luxuriance, la prolifération
de l'objet, un intervalle,
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un manque, une pause, un silence qui est le sujet. Ne nous y trompons pas, Marguerite
Duras, qui sait faire entendre le silence, parle aussi à la troisième personne.
Jacques Lacan - C'est un texte très important et très intéressant que vous venez
d'entendre. Nous tâcherons que vous puissiez en avoir part. Est-ce qu'il y a ici... je sais
que déjà, parmi mes proches, il y a pas mal de gens qui ne l'ont pas laissé échapper, ce
texte de Marguerite Duras. S'ils pouvaient opiner, à l'occasion, de ce que nous venons
d'entendre, j'en serais satisfait. Est-ce que quelqu'un a quelque chose à dire là-
dessus ?... Pour vous donner le ton du roman, je vais vous lire, moi, un petit bout de
chapitre central que j'ai choisi. Je pense qu'il sera suffisamment éclairé, pour autant
que la voix de la personne qui parlait ici vous sera parvenue, d'être suffisamment
éclairé sur la trame, sur la trame du roman, pour que ce chapitre prenne sa valeur.
La jeune fille, la jeune femme en question a épousé assez vite un garçon du type
altruiste qui l'a, en quelque sorte, prise sous sa protection à titre d'épave. Au bout de
dix ans, cette épave surnage assez bien et, revenue à son lieu d'origine, à cette ville
natale qui s'appelle S. Tabla, dont on aurait pu se mettre en garde quant aux dangers
qu'elle présentait pour elle, nommément quant à ce qu'on appelle les souvenirs qu'il
faut éviter aux gens en proie à un deuil, revit dans cette ville. Et c'est là que, errant un
jour, elle va rencontrer quelqu'un qui s'est déjà annoncé une fois à l'horizon de sa
vision, on ne peut pas dire dans une rencontre, il est entré dans le champ de sa fenêtre.
C'est le narrateur. A la fois c'est l'entité, l'amant type, mais c'est aussi quelqu'un qu'elle
suit, qui est là, celui qui va prendre la place de ce trou, de cette béance, autour de
laquelle, en somme, tout son être de sujet est organisé. Et, le suivant, l'ayant rencontré
dans la rue, elle attend ce qu'il attend, c'est-à-dire la femme avec laquelle elle pres sent,
elle présume qu'il a un rendez-vous.
" Elle arriva en effet cette femme, elle descendit d'un car bondé de gens qui rentraient
chez eux avec le soir. Dès qu'elle se dirige vers lui, dans ce déhanchement circulaire,
très lent, très doux, qui la fait à tout moment de sa marche l'objet d'une flatterie
caressante, secrète, et sans fin, d'elle-même à elle-même, aussitôt vue la masse noire
de cette chevelure vaporeuse et sèche sous laquelle le très petit visage triangulaire,
blanc, est envahi par des yeux immenses, très clairs, d'une gravité désolée par le
remords ineffable d'être porteuse de ce corps d'adultère, Lol s'avoue avoir reconnu
Tatiana Karl.
C'est-à-dire la femme qui a été le témoin de la scène initiale.
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«Alors, seulement, croit-elle, depuis des semaines qu'il flottait, ça et là, loin, le nom
est là : Tatiana Karl. Elle était vêtue discrètement d'un tailleur de sport noir. Mais sa
chevelure était très soignée, piquée d'une fleur grise, relevée par des peignes d'or, elle
avait mis tout son soin à en fixer la fragile coiffure, un long et épais bandeau noir qui,
au passage près du visage, bordait le regard clair, le faisait plus vaste, encore plus
navré, et ceci qui aurait dû n'être touché que par le seul regard, qu'on ne pouvait sans
détruire laisser au vent, elle avait dû - Lol le devine - l'avoir emprisonné dans une
voilette sombre, pour que le moment venu il soit le seul à en entamer et à en détruire
l'admirable facilité, un seul geste et elle baignerait alors dans la retombée de sa
chevelure, dont Lol se souvient tout à coup et qu'elle revoit lumineusement juxtaposée
à celle-ci. »
Donc elle les voit qui se rejoignent
« Ils marchaient à un pas l'un de l'autre. Ils parlaient à peine.
Je crois voir ce qu'a dû voir Lol V Stein; il y a entre eux une entente saisissante qui ne
vient pas d'une connaissance mutuelle mais justement, au contraire, du dédain de
celle-ci. Ils ont la même expression de consternation silencieuse, d'effroi,
d'indifférence profonde. Ils vont plus vite en approchant. Lol V. Stein guette, les
couve, les fabrique, ces amants. Leur allure ne la trompe pas, elle. Ils ne s'aiment pas.
Qu'est-ce à dire pour elle? D'autres le diraient du moins. Elle, différemment, mais elle
ne parle pas. D'autres liens les tiennent dans une emprise qui n'est pas celle du
sentiment, ni celle du bonheur, il s'agit d'autre chose qui ne prodigue ni peine ni joie.
Ils ne sont ni heureux ni malheureux. Leur union est faite d'insensibilité, d'une
manière qui est générale et qu'ils appréhendent momentanément, toute préférence en
est bannie. Ils vont ensemble, des trains qui se croisent de très près, autour d'eux le
paysage charnel et végétal est pareil, ils le voient, ils ne sont pas seuls. On peut
pactiser avec eux. Par des voies contraires ils sont arrivés au même résultat que Lol
V. Stein, eux, à force de faire, de dire, d'essayer, de se tromper, de s'en aller et de
revenir, de mentir, de perdre, de gagner, d'avancer, de revenir encore, et elle, Lol, à
force de rien. N
C'est là qu'elle les suit jusqu'à cet endroit qui est l'hôtel, l'hôtel dans la ville, où tout le
monde est en sécurité pour abriter ses amours clandestines.
« Lol connaît cet hôtel pour y être allée dans sa jeunesse avec son amant qui l'a
abandonnée Michael Richardson. Elle est sans doute arrivée
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jusque-là, quelquefois, durant ses promenades. C'était là que Michael Richardson lui
avait fait son serment d'amour. Le souvenir de l'après-midi d'hiver s'est englouti lui
aussi dans l'ignorance, dans la lente, quotidienne glaciation de S. Tahla c'est le nom
de la ville sous ses pas.
Donc c'est elle, c'est elle qui, de là, est partie pour la fameuse scène du casino qui lui
arrache celui qui reste ensuite, pour sa vie entière, ce trou. Ce trou à la place duquel il
n'y a plus qu'un cerne de mensonge. C'est là qu'elle y arrive.
«Je vois comment elle y arrive. Très vite, elle gagne le champ de seigle, s'y laisse
glisser, s'y trouve assise, s'y allonge. Devant elle il y a cette fenêtre éclairée. Mais Lol
est loin de sa lumière.
L'idée de ce qu'elle fait ne la traverse pas. Je crois encore que c'est la première fois,
qu'elle est là sans idée d'y être, que si on la questionnait elle dirait qu'elle s'y repose.
De la fatigue d'être arrivée là. De celle qui va suivre. D'avoir à en repartir. Vivante,
mourante, elle respire profondément, ce soir l'air est de miel, d'une épuisante suavité.
Elle ne se demande pas d'où lui vient la faiblesse merveilleuse qui l'a couchée dans ce
champ. Elle la laisse agir, la remplir jusqu'à la suffocation, la bercer rudement,
impitoyablement jusqu'au sommeil de Lol V. Stein.
Le seigle crisse sous ses reins. Jeune seigle du début d'été. Les yeux rivés à la fenêtre
éclairée, une femme entend le vide se nourrir, dévorer ce spectacle inexistant,
invisible, la lumière d'une chambre où d'autres sont. De loin, avec des doigts de fée, le
souvenir d'une certaine mémoire passe. Elle frôle Lol peu après qu'elle s'est allongée
dans le champ, elle lui montre à cette heure tardive du soir, dans le champ de seigle,
cette femme qui regarde une petite fenêtre rectangulaire, une scène étroite, bornée
comme une pierre, où aucun personnage encore ne s'est montré. Et peut-être Lol a-t-
elle peur, mais si peu, de l'éventualité d'une séparation encore plus grande d'avec les
autres. Elle sait quand même que certains lutteraient - elle hier encore -, qu'ils
retourneraient chez eux en courant dès qu'un reste de raison les ferait se surprendre
dans ce champ. Mais c'est la dernière peur apprise de Lol, celle que d'autres auraient
à sa place, ce soir. Eux l'empoisonneraient dans leur sein, avec courage. Mais elle,
tout au contraire, la chérit, l'apprivoise, la caresse de ses mains sur le seigle.
L'horizon, de l'autre côté de l'hôtel a perdu toute couleur. La nuit vient.
L'ombre de l'homme passe à travers le rectangle de lumière. Une première fois, puis
une deuxième fois, en sens inverse.
-447-
Et c'est là qu'elle suit, sous la forme de ce théâtre d'ombres tout le manège des amants.
La fin, sa rentrée chez elle
Son mari est dans la rue, il l'attend, alarmé.
Elle mentit et on la crut [ .. ] L'amour que Lol avait éprouvé pour Michael Richardson
était pour son mari la garantie la plus sûre de la fidélité de sa femme. Elle ne pouvait
pas retrouver une deuxième fois un homme fait sur les mesures de celui de T. Beach,
ou alors il fallait qu'elle l'inventât, or elle n'inventait rien, croyait son mari. »
Vous voyez que les dimensions et le registre autour duquel joue notre Marguerite
Duras ne vont pas sans quelque humour latéral.
Pour ce qui est de ce qui, ici, est démontré et qui et montrable, c'est précisé ment en
tant que cet être, Lol V Stein, autour duquel on peut rappeler beaucoup des thèmes de
cette année, jusques et y compris, comme on l'a fait tout à l'heure, la fonction et
l'usage du nom propre qui est articulée à plusieurs temps et à plusieurs points spéciaux
de ce livre avec, apparemment, mon dieu, une pertinence qui pourrait après tout faire
un objet d'interrogation si nous ne savions pas, par notre travail de cette année, la
profonde cohérence de cette fonction du nom propre avec tout ce qu'il en est de ce
siège, de ce siège central du sujet en tant qu'il est représenté ici de la façon la plus
articulée par le mot trou, par le mot manquant - le mot trou ou le mot-trou - et que
c'est dans la mesure où cet être, cet être désigné par ce nom propre qui est le titre du
roman de Marguerite Duras, cet être n'est vraiment spécifié, incarné, présentifié dans
son roman que dans la mesure où elle existe sous la forme de cet objet noyau, cet objet
a de ce quelque chose qui existe comme un regard, mais qui est un regard, un regard
écarté, un regard-objet, un regard que nous voyons à plusieurs reprises.
Bien sûr cette scène se renouvelle, est scandée, répétée à plusieurs reprises, jusqu'à la
fin du roman. Même quand elle aura fait la connaissance de cet homme, qu'elle l'aura
approché, qu'elle se sera littéralement accrochée comme si elle y rejoignait ce sujet
divisé d'elle-même, celui que seulement elle peut supporter, qui est aussi, dans le
roman, celui qui la supporte, c'est le récit de ce sujet grâce à quoi elle est présente. Le
seul sujet ici est cet objet, cet objet isolé, cet objet par lui-même, en quelque sorte,
exilé, proscrit, chu à l'horizon de la scène fondamentale, qu'est ce pur regard qu'est
Lola Valérie Stein. Et c'est pourtant, dans le roman, le seul sujet, celui autour de quoi
se soutiennent et tournent et existent tous les autres.
Et c'est pourquoi la remarque qu'on vous a faite tout à l'heure de cette sorte de virage
du roman, du roman ancien et traditionnel, celui que vous a fort joli
-448-
ment illustré du thème extrait de Crébillon fils, et aussi bien du roman pour la
concierge, « la marquise sortit à cinq heures », ce de quoi un certain roman, un
moment, a cru devoir exclure la règle et le mode en nous montrant que jamais les
choses ne devaient être introduites, vivifiées que sous la forme de quelque monologue
dont on passait le furet de l'un à l'autre des protagonistes du roman, c'est ici qu'on
retrouve, sous la forme sans doute d'un personnage qui parle à la troisième personne
mais qui est le personnage omniprésent, celui qui glisse, qui passe, qui voit les choses
en quelque sorte du dehors, contrairement au principe de Politzer, parle, et bien, et
raconte le récit en troisième personne... c'est justement dans la mesure où ceci est fait
que cela permet de présentifier quelque part l'objet sous la forme d'un objet, d'un objet
chu, d'un objet détaché, d'un déchet d'être, celui qui est l'être essentiel que nous
voyons, que nous voyons s'incarner, avec un degré de présence - dans un roman à mes
yeux, aux yeux, je pense, de ceux qui l'ont déjà lu et aux yeux de ceux qui, ici, le liront
encore - sous la forme la plus intense, mérite d'être appelé une subjectivité.
Voilà ce qui, en somme, vous a été introduit par... qu'a bien voulu préparer pour vous
Madame Montrelay.
Si quelqu'un a un mot à dire là-dessus, qu'il le dise tout de suite.
Dr Green - Est-ce que vous pouvez me rappeler, le nom de Jacques Hold, comment il
s'écrit?
Jacques Lacan - H, O, L, D.
Dr Green - Bon, alors, nous avons Lol V (alérie) Stein, et puis nous avons Michael
Richardson, et puis nous avons Tatiana Karl, Jacques Hold.
C'est simplement quelques remarques qui me sont venues, justement au sujet de la
fonction du nom propre et de l'incidence ici, tout de même, de certains signifiants qui
se répètent ici. Le A manquant ici ne peut quand même pas échapper; l'exceptionnel
redoublement de cet A trois fois dans le prénom TAtiAnA, et précisément aussi dans
son nom de famille, constituant la voyelle centrale de ce nom. Ceci donc est déjà un
premier élément tout à fait digne d'être repéré.
D'autre part, entre RichaRdson et le KAKI, nous avons aussi quelque chose qui met en
correspondance ces deux fragments de deux phonèmes dans les liens qui unissent ces
deux protagonistes. Ce qui manque ici déjà peut se repérer au niveau du prénom, au
niveau du A qui est justement la syllabe amputée du prénom de Lola. Le AR se
retrouve ici, d'une part au niveau de cet A dont nous voyons qu'il est correspondant
dans Karl avec le nom de Richardson, et on pourrait évidemment se demander dans
quelle mesure cette terminaison en son,
-449-
qui implique évidemment la naissance d'un lien de filialité. Enfin, évidemment, cette
voyelle centrale du nom de Hold étant précisément ce qui demeure conservé de ce qui
est amputé au niveau de Lola doit aussi attirer notre attention.
Ce sont ces quelques remarques qui, peut-être, me paraissent pouvoir être un objet
d'investigation pour ce qui nous a été présenté au cours justement de la subjectivité, au
cours.
Michèle Montrelay - Il y a une chose que je n'ai pas dite aussi, à propos de Lol, c'est
que, écrit en minuscule, ça fait 1, 0, 1.
Jacques Lacan - Bon, alors, Jacques-Alain, à vous mon vieux! Vous entrez dans la
carrière avec un peu de retard, alors foncez! Enfin, je pense que vous allez tous lire,
pendant les vacances, ce petit roman. Ça se lit en deux heures et demie, mais ça se relit
vingt fois. Annoncez votre sujet, parce que je ne l'ai pas annoncé tout à l'heure.
Jacques-Alain Miller - Ma seule tâche est de vous présenter un texte paru dans
Diogène, sous le titre « La psychanalyse en Amérique »160, par Norman Zinberg, un
texte dont Jacques Lacan a voulu qu'il soit porté à votre connaissance. Il n'a été porté à
la mienne qu'il n'y a quelques jours. Personne, semble-t-il, de ceux à qui il s'est
adressé, n'a désiré faire ce travail, comme on dit, un peu ingrat.
C'est donc un texte laissé pour compte que je m'en vais vous résumer, simplement.
Mais il ne faut pas croire que, par ce mot, je vous dis mon manque d'intérêt pour ce
que je vais faire entendre. A vous informer de ce qu'il en est de la psychanalyse en
Amérique selon Monsieur Norman Zinberg, je vois cet intérêt, au moins, de donner
l'occasion, à moi qui parle et aussi à certains de vous qui m'écoutez, de rappeler que,
sur tous les fronts, des combats sont à mener, des combats aussi bien politiques que
théoriques. C'est aux États-Unis d'Amérique d'abord que nous sommes affrontés.
Dénonçant la peste que les États-Unis d'Amérique ont apportée à la psychanalyse, je
ne fais que suivre la vigilance dont Jacques Lacan, à ce que j'en sais, n'a jamais cessé
d'affirmer l'impératif, à l'égard de ce qui s'est élaboré à partir de Freud aux États-Unis,
devant l'impérialisme idéologique desquels l'université, même en ce pays, courbe la
tête trop souvent.
Le texte de Norman Zinberg prend son prix de ceci que son auteur participe
manifestement de ce qu'il dénonce de la psychanalyse en Amérique. Ce n'est pas là
quelque lacanien excité par les paroles du maître qui viendrait en soutenir les
prétentions par une description complaisante à ses fins. Ce texte en question témoigne,
par deux biais, de l'état de la psychanalyse en Amérique
1 - Par ce qu'il énonce sans ambages de la peste qui y règne.
-450-
2 - Par ce qu'il montre que lui-même, l'auteur, qui sait que la peste règne, n'en est pas
moins atteint. Je n'en veux pour preuve que cette définition qu'il donne de la discipline
freudienne d'être la théorie psychologique générale la plus compréhensive, en ce
qu'elle considérerait des rapports de l'individu avec lui-même et avec son milieu en
termes d'adaptation.
Que de plus Monsieur Zinberg ne brille pas par une intelligence particulière, que pour
tout dire il soit quelque peu insuffisant sur le plan de l'intellect, pas un de vous n'en
doutera quand je vous aurai lu cette épistémologie bouffonne de la psychanalyse
K Les deux plus importants systèmes de pensée de la première partie du XXe siècle
ont été le darwinisme social d'Herbert Spencer et le déterminisme économique de
Karl Marx. Dans les grandes lignes et simplifiée à l'extrême, la philosophie de
Spencer voit l'existence humaine en termes de lutte et de compétition, chaque homme
pour soi, la sélection naturelle excluant l'assistance mutuelle. La vue marxiste de la
société où chacun doit aider les autres et renoncer à ses aspirations individuelles au
bénéfice des buts plus importants de la société, est incorporée dans l'idée que
l'identité de chacun est diffuse dans l'État ou, même, dans l'usine. La psychanalyse, en
tant que philosophie, se trouve placée à mi-chemin entre ces deux concepts. La
première de ces deux théories sociales paraît être trop près de l'agressivité débridée
de l'humanité primitive, tandis que la seconde, la marxiste, bien que brillante
d'optimisme à l'égard de l'homme, semble restreindre un peu trop les aspirations
personnelles. La psychanalyse, qui tient compte du conflit entre la nature
fondamentale de l'homme et son milieu, mais qui, malgré son pessimisme à l'égard du
fond de la nature, n'abandonne pas l'espoir d'une solution, offre un compromis entre
les deux.
Voilà ce qui peint, ce qui suffit à peindre Monsieur Zinberg. Mais c'est cela qui donne
plus de valeur à ce qu'il peint lui-même de la psychanalyse en Amérique. Pour le dire
en peu de mots, c'est une catastrophe. La psychanalyse va mourir, la psychanalyse est
morte, quasiment, les analystes aussi.
Comment guérir? Il y a peu, bien peu de chances d'une seconde chance. C'est ce que
dit Monsieur Zinberg lui-même, terminant son article par l'énoncé d'un traitement dont
tout ce qui précède rend évident qu'il ne saurait pas réussir, sinon bien sûr par une
subversion radicale de la société américaine. Cette phrase de Monsieur Zinberg est
-451-
« Nous devons résister à la "promotion" [ .. ] de notre discipline. Nous aurons alors,
peut-être, une deuxième chance. »
De quoi donc meurt la psychanalyse en Amérique? Pourquoi la première chance de la
psychanalyse en Amérique est-elle perdue? Monsieur Zinberg répond, empruntant à
Erik Erikson une de ses expressions: « Elle meurt d'une maladie éthique ». Qu'est-ce
qu'une maladie éthique ? Qu'est-ce que c'est, cette maladie éthique dont meurt la
psychanalyse en Amérique? On pourrait dire simplement qu'elle meurt de son succès,
mais ça... Nous savons tous qu'aucun secteur de la vie américaine... qu'il n'y a aucun
secteur de la vie américaine qui ne soit touché par la psychanalyse. Mais je reprendrai
simplement un passage de cet article qui en porte témoignage
« Les journaux fournissent une preuve de la manière dont les moyens d'information à
grande diffusion ont absorbé et répandu les idées psychanalytiques. Les grandes
agences d'information vont jusqu'à donner dans les nouvelles les simples lapsus de
langage, sous-entendant que celui qui a parlé a révélé ainsi un sentiment autre que
celui qu'il voulait exprimer, et généralement opposé à celui-ci. Les meilleurs exemples
viennent de la campagne politique de 1960, du fait que Monsieur Nixon a été sujet à
des lapsus lingua. Parlant de son colistier, Monsieur Henry Cabot Lodge, il l'appela
"mon distingué adversaire". (...J Les analystes des nouvelles seraient sans doute
incapables de parler du monde, s'ils étaient privés de phrases telles que "climat
émotif", "intentions agressives", "ambition personnelle" et beaucoup d'autres. Ce qui
est extraordinaire, dans l'emploi constant que font les journaux d'idées qui venaient
primitivement de la psychanalyse, est qu'il n'est plus nécessaire de les signaler comme
étant proprement psychanalytiques ou freudiennes. Elles ont été complètement
acceptées et font partie de la langue. »
Jacques Lacan - Je voudrais épingler dès maintenant, au moment où vous venez d'en
parler, ceci, c'est que Erik Erikson, dans Young man Luther, n'a pas parlé de la maladie
éthique qui frappe la psychanalyse, mais a dit ceci
« Au moment même où nous essayions - c'est un imparfait - d'inventer, avec un
déterminisme tout scientifique, une thérapeutique pour le petit nombre, nous avons été
entraînés à propager une maladie éthique parmi la masse. »
C'est-à-dire que Erik Erikson - laissons de côté où il faut situer Erik Erikson - est
quand même beaucoup plus proche du milieu freudien essentiel
-452-
qu'un Sullivan par exemple, qui est plutôt culturaliste, n'est-ce pas? Erik Erikson écrit
donc qu'il considère la conclusion de l'analyse, dans la société américaine, comme
représentant une maladie éthique, cela dit, sur le corps social.
Jacques-Alain Miller- Il se trouve que vous me reprenez donc sur un point très précis,
qui est cette citation donc, simplement décalée en entendant que la psychanalyse elle-
même n'était pas une maladie éthique. Mais il me semble - c'est justement de cela que
je parlai : cette maladie éthique, on ne peut pas dire qu'elle frappe le corps social. Si
elle frappe le corps social, le psychanalyste en fait partie et, cette maladie éthique, il
en est frappé. Donc, effectivement, ce qu'entend Erikson en cette citation, c'est, la
psychanalyse a répandu une maladie éthique. Maintenant il trouve que, la répandant,
elle ne peut la répandre que parce que, elle-même, en est atteinte et que, en retour,
cette extension de la peste la frappe.
La psychanalyse ne sert pas seulement au langage quotidien, elle a servi de langage
unitaire pour des pratiques qui restaient en quelque sorte fragmentaires. Par exemple,
pour les sciences sociales
Avec la parution du livre de Lasswell vers 1930 les sociologues, ainsi que les
psychologues, psychosociologues et anthropologues, commencèrent à s'intéresser à
l'individu et à sa personnalité, dans ses rapports avec le milieu; ils utilisèrent alors de
plus en plus la psychanalyse. Lorsque les anthropologues sociaux se joignirent aux
précédents, commença le chevauchement des fonctions et des intérêts sur une grande
échelle. De plus en plus on essaya de s'écarter des polarités de la pensée, d'une
dichotomie entre théorie et empirisme, pour aller vers ce que Merton appela des
"théories du juste milieu". Autrement dit, la psychanalyse là, pour les sciences
sociales, a servi d'agent de liaison nécessaire. C'est ce que dit Zinberg.
Et maintenant, pour un tout autre domaine, pour le cinéma par exemple, Monsieur
Zinberg lui reconnaît la même fonction.
n Les écrivains et les scénaristes trouvèrent dans une psychanalyse simplifiée,
aseptisée, les larges thèmes humains qu'ils cherchaient. "
Donc, aussi bien pour les sciences sociales que pour le cinéma, on voit la psy-
chanalyse, ainsi déformée, servir de langage unitaire pour rassembler des pratiques
fragmentaires. Mais le succès, la diffusion de la psychanalyse, ce n'est pas encore la
maladie éthique. Quelle maladie éthique la psychanalyse a-t-elle répandue? Quelle
maladie est-elle devenue? La psychanalyse - mais ça aussi nous le savions - est venue
à soutenir la fonction de méconnaissance de la lutte
-453-
des classes en Amérique. Cette méconnaissance de la lutte des classes, aujourd'hui
impliquée par la société capitaliste américaine, nous le savons, nous avons lu des
articles dans Les Temps modernes, nombreux, qui l'ont dénoncée. Ici, je vais
simplement vous citer ce passage parce que, il prend son prix d'être toujours de
Monsieur Norman Zinberg qui a l'air, qui est infesté par cette peste
« On fait appel au psychanalyste - et au psychiatre psychanalytique - à l'occasion de
tout effort organisé pour remédier à ce que Monsieur Zinberg appelle des
insuffisances sociales. On lui demande de travailler en collaboration avec les
tribunaux d'enfants, les cours criminelles, les prisons, les maisons de correction, et il
est appelé en consultation par les agences sociales, les églises et les institutions
éducatives, depuis l'école maternelle jusqu'à l'université. Son aide est de plus en plus
demandée par l'industrie, pour le règlement des questions de personnel, pour
l'orientation des travailleurs suivant leurs forces et leurs capacités. Parfois on
recherche son concours à propos de problèmes plus vastes, d'importance nationale ou
internationale, et il fait partie, aujourd'hui, de nombreux organismes fédéraux. »
Mais ce n'est pas ça encore la maladie éthique de la psychanalyse. Peut-être, pour
savoir quelle elle est, il faut savoir pointer cette phrase
« Une fois admis qu'il était convenable de se faire analyser, le fait d'être en mesure de
s'offrir un tel traitement était en soi un triomphe. » Qu'est cela, sinon ce que Monsieur
Zinberg, lui-même, appelle cette ostentation qui régit les rapports d'argent aux États-
Unis ?
« L'attachement à l'argent et aux biens matériels, le désir de les étaler et de les
utiliser avec ostentation, ont été notés par tous les observateurs indigènes et étrangers
depuis Tocqueville. »
Seulement, si l'analysé, allant se faire psychanalyser, désire montrer avec ostentation
qu'il en a les moyens, l'analyste lui-même, nous dit Monsieur Zinberg, ce qu'il
recherche, c'est soutenir son « standing scientifique ». Autrement dit, dans ce rapport,
dans cette relation analytique, ne faut-il pas marquer que c'est la psychanalyse elle-
même qui a le statut d'un objet a ? Et ce qu'on pourrait peut-être rassembler dans cette
phrase : « L'analyse aux Etats-Unis, c'est l'analyse pour la montre ». Alors, on
comprendrait que, le mal de la psychanalyse, ce soit effectivement la promotion,
comme le dit Monsieur Zinberg, à la fin de son article, cesser la « promotion » de la
psychanalyse, quitter l'ostentation, quitter le standing.
-454-
Et quelle est la, pour la société américaine toute entière, fonction de cet objet a qu'est
devenue la psychanalyse? Là encore, il faut aller chercher une phrase, apparemment
banale, que dit Monsieur Zinberg, ou pour lui banale
K Pour le matérialisme dynamique nouveau riche des États Unis, tout est réparable.
H
En effet, méconnaître la lutte des classes, ce n'est en fait que la spécification de cette
suture générale dont la société américaine... que la société américaine s'est donnée
pour fin de réaliser et qui porte ce nom, inscrit dans sa constitution, la poursuite du
bonheur. Poursuivre le bonheur, poursuivre l'adéquation de l'homme à son milieu,
poursuivre l'adaptation, c'est peut-être cela l'utopie. C'est en tout cas ce qui demande
essentiellement le leurre, ce leurre qui est la fonction de l'objet a. Ce leurre qui permet
le réparable, qui permet la complétude, il semble que ce soit la psychanalyse qui soit
venue à le supporter en Amérique, et c'est ce qui s'avoue dans cet article.
Alors, vous comprenez la mort de la psychanalyse qui ne vient que de son inversion. Il
y a, en Amérique, une inversion de la psychanalyse. S'il est vrai que la psychanalyse
n'est possible que soumise à l'irréparable; si la psychanalyse n'est possible que si son
terme - si tant est que ce mot ait un sens - que si son terme est l'assomption de
l'irréparable qui porte le nom, dans l'algèbre lacanienne, du manque à être, comment
s'étonner dès lors du désarroi du psychanalyste quant à quoi? quant à son désir. C'est
encore ce qu'on peut lire chez Monsieur Norman Zinberg
K Les psychanalystes ont une sorte de problème d'identité à l'égard de leur travail.
Leur but principal est-il d'essayer d'améliorer l'état de santé de l'humanité (quelle
qu'en soit la signification conceptuelle) ? Utilisent-ils au contraire une technique, un
outil de recherche, qui permet d'étudier le mécanisme de l'esprit ? Ou bien
construisent-ils, au moyen de leurs expériences quotidiennes, une large théorie
psychologique, destinée à expliquer à la fois la santé et la maladie ? H
La question c'est, qu'est-ce que veut le psychanalyste, de ce vouloir singulier qui est
celui du désir? Quel est le désir de l'analyste? Et nous savons depuis longtemps que ça
n'est qu'une seule et même question avec celle-ci, quelle science est la psychanalyse ?
Après un tableau de la psychanalyse en Amérique, il en manquerait un autre, mais il
ne serait pas très fourni, celui de la psychanalyse dans le camp socialis te. Alors, je ne
vous ferai pas ce tableau parce que j'en ignore tout. Je me bornerai à citer une phrase
de Jacques Lacan, extraite d'un séminaire de l'année
-455-
1955-1956 - je n'ai pas de référence plus précise - où Jacques Lacan disait «Nous
trouvons justifiée la prévention que la psychanalyse rencontre à l'Est. »
Oui, sans doute, Jacques Lacan avait raison, plutôt pas de psychanalyse que cette
psychanalyse-là, cette psychanalyse pestiférée. Mais vous, les lacaniens, les analystes
lacaniens, vous devez savoir, et sans doute vous savez, que vous êtes les gardiens de la
vérité restituée de Freud, gardiens d'autant plus précieux que vous êtes peu nombreux.
Monsieur Norman Zinberg vous promet à vous tous que les plus belles années de la
psychanalyse sont encore à venir. Il vous dit au début de son article " Certains signes
indiquent que l'influence de la psychanalyse en Amérique a atteint son apogée et a
peut-être même commencé à décliner, alors qu'en Europe et au Japon sa vogue ne fait
sans doute que commencer. » Il s'explicite en disant
" Une classe moyenne et prospère en Europe occidentale et au Japon, une classe
moyenne prospère et inévitablement matérialiste, rompant avec la société
traditionnelle, commence à s'intéresser à la psychanalyse. »
Lui-même, à la fin de son article, vous met en garde
Il est difficile d'être patient - il s'adresse aux américains - mais, peut-être, par notre
exemple, pourrons-nous peut-être un jour aider les instituts psychanalytiques
bourgeonnants d'Europe et du Japon à éviter nos erreurs et à épargner à leurs pays tant
de mauvaises plaisanteries. »
Cette tâche, vous savez que c'est la vôtre et que c'est à cette tâche que vous destine
Jacques Lacan. Vous voyez, à vous annoncé par Norman Zinberg, que ce qu'on
pourrait appeler une civilisation de cadres se prépare dans les pays impérialistes.
Autrement dit, vous devez garder la conscience que vous êtes un bastion, c'est-à-dire
que vous êtes assiégés. Mais si ceci peut vous rassurer, ne savons-nous pas tous que
les théories des américains, comme leurs bombes, ne sont après tout que des tigres de
papier?
Jacques Lacan - Qu'est-ce qu'on peut entendre! Bon, c'est bien. Je ne peux, bien
entendu, m'inscrire, même un seul instant, pour tempérer ces appels, mon dieu, à ceux
que justement... dont je ne peux pas prévoir ce qu'ils feront de ce que je leur ai apporté
au cours d'années qui sont maintenant déjà longues, et qui commencent sérieusement à
s'étager dans le passé.
-456-
Je voudrais que cet article, de même que tout à l'heure, ce petit roman dont on vous a
parlé, que cet article dans Diogène, vous en preniez connaissance. Il a vraiment un
grand intérêt documentaire simplement par - quelles que soient les limites en effet
qu'on peut discerner dans certains des propos de son auteur - par une très grande
information. Manifestement, c'est quelqu'un qui est très, très près du milieu analytique
le plus consistant et nommément par exemple, tout près de l'exécutif, dont le dernier
représentant, Monsieur Maxwell Gitelson maintenant défunt, est cité dans cet article,
et justement pour la façon dont il tenait le gouvernail de cette barque singulièrement
engagée dans une certaine aventure.
Je crois que l'intérêt qu'il y a, pour vous qui voulez bien, depuis des temps divers, plus
ou moins longs, suivre mon enseignement et faire foi à ma parole, l'intérêt est, dans un
compte-rendu qui est vraiment très objectif, de vous apercevoir comment se pose -
pour quelqu'un qui essaie sincèrement de la situer, d'en faire le bilan - comment se
pose la question de ce que c'est réellement que l'analyse. Et je pense que ça a son
intérêt, même tout à fait indépendamment de tels ou tels excès qui sont dénoncés, et
qui sont toujours tellement plus sensibles quand on est sur les lieux, n'est-ce pas. Un
certain style... Je me souviens de la façon dont revenaient, plus ou moins vraiment
horripilés, non pas horrifiés, des gens qui n'avaient eu autre chose que l'information
que je leur avais donnée pour leur première visite là-bas, de ce qu'on en faisait, bien
sûr d'une façon courante, d'une façon moyenne, ambiante, comme on dit, de voir tout
de même ceci. Je pense que, pour la moyenne de mes auditeurs, je me limiterai à
attendre de la lecture de cet article ceci que je ne demande pas qu'on me rende comme
un point, un hommage, mais de savoir qu'une certaine façon de poser les problèmes
doit, pour tous, et nommément et spécialement pour ceux qui sont ici des analystes,
rendre la manœuvre de leur fonction, ou la façon dont ils la pensent, littéralement, plus
respirable.
Déjà n'aurais-je eu que ce rôle et cette fonction que je ne pense pas qu'ils seraient
négligeables et que le fait de rendre une certaine vie mentale possible, qui ne s'engage
pas dans un certain nombre d'impasses ou de fausses antinomies... par exemple ce
biologisme opposé à un prétendu culturalisme, dont on sait que c'est précisément ce
qu'il peut y avoir de plus discutable dans les développements - je parle du culturalisme
- dans les développements, aux Etats-Unis, de la psychanalyse, c'est une chose qui est
tout à fait rendue sensible, très sensible par cet article.
Dans ce que je vous ai enseigné, ou que je continue de vous enseigner, disons qu'il est
très nécessaire que je le pousse toujours en quelque sorte plus avant. Je veux dire que
si, par exemple, je vous avais donné quelque chose qui peut
-457-
correspondre à l'ouvrage que je finirai bien de vous donner un jour, si je l'avais donné
au moment du rapport de Rome - et je ne l'ai pas fait, très intentionnellement - vous y
verriez maintenant des choses, mon dieu qui... dont je ne peux même pas dire que j'aie
à le mettre à l'actif de ce que j'ai pu propager, même en admettant que, du petit cercle
auquel je me suis toujours très particulièrement consacré, des ondes soient venues
d'ailleurs, qu'il est trop facile de voir dans des échos - un écho n'est pas toujours l'écho
du bruit qu'on fait, les échos viennent d'ailleurs - et pour tout dire, si maintenant,
même des bureaux de peinture culturelle, dont s'assaisonnent les complexes de la
bourgeoisie depuis la fin de la dernière guerre, ces bureaux retentissent depuis
quelques années, à employer, d'une façon plus ou moins pertinente, le terme de signi-
fiant, je n'irai pas à m'en faire le mérite. Simplement disons que j'ai permis à des gens,
à un milieu, qui est le milieu médical dont, en matière scientifique, on ne peut pas dire
qu'il se distingue toujours par le fait d'être spécialement en avance, disons que je l'ai
averti à temps qu'il existait des choses ailleurs, du côté de la linguistique, dont ils
devaient quand même faire état s'ils voulaient être à la page. Tout ça c'est le côté
caduc, si on peut dire... de ce qui me donne pourtant, bien sûr, pas moins de mal pour
autant.
Si j'ai maintenu un milieu, disons, dans une atmosphère suffisante, du point de vue de
ce que j'ai appelé tout à l'heure et très intentionnellement, la dimension du respirable,
il est bien sûr que ceci, c'est le côté le plus contingent, celui qui mon dieu, avec le
temps, n'intéressera plus que des gens qui font la petite histoire de l'époque. Il est bien
sûr que ce qui est important ce sont les arêtes, le nerf d'une certaine construction qui,
elle, est venue lentement au jour, dans la mesure où j'ai cru pouvoir le soutenir
d'exemples qualifiés, d'une orientation de l'expérience déterminée, de quelque chose
qu'il n'est pas facile de faire passer au premier rang des préoccupations, des premiers
plans de certains forums où les choses sont discutées en connaissance de cause, et que
ce que j'ai pu détacher de cet usage a évidemment des allures plus difficiles et que ce
n'est pas non plus aisément que se diffuse justement telle ou telle chose que je ne peux
désigner que par les lettres d'une algèbre. Là est la pointe, là est l'efficace du travail à
quoi je convoque ceux qui veulent bien entendre ce que je dis, non pas comme une
agréable musique, faite pour recevoir de loin, de près ou d'ailleurs, des échos, mais
comme quelque chose qui demande un effort pratique et une mise en exercice de cette
pratique de la théorie dont il s'agit dans mon discours.
Que nul ne s'alarme au reste de ce qui a pu être dit ici, d'ailleurs, uniquement nous
supportant d'un texte américain lui-même, de ce qui a pu être dit ici des chances,
toujours si difficiles à mesurer, des détours aussi que nous pouvons attendre, quant à
l'avenir de ce qui se passe aux Amériques. Pour moi qui n'ai
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pas eu jusqu'ici mon dieu le temps ni le loisir d'aller y voir sur place comment se mène le jeu -
encore que tel ou tel, je dirai, m'y représente, d'une certaine façon et que j'aie, mon dieu, aussi la
surprise de voir que tel ou tel, que je ne prévoyais pas, s'intéresse à ce que j'écris - je pense pour
moi, qu'à la vérité tout peut se faire entendre aux Amériques et qu'à partir du moment où on s'en
donnera la peine, même la doctrine que vous avez la bonté, la gentillesse d'appeler lacanienne,
peut, elle aussi un jour, y trouver ses menus effets et qu'elle n'est pas condamnée pour autant à y
subir les effets d'une mystérieuse peste à laquelle il ne faut pas non plus tomber dans le travers
d'accorder une consistance trop essentielle. De tout ceci, ce sont les années qui viendront qui
nous rendront compte.
Vous avez, cette année, bien voulu me soutenir de votre zèle, de votre présence et de votre
amitié. Laissez-moi, avant de vous souhaiter bonnes vacances, vous en remercier.
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