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Imaginaires

L’autonomie au bout du
conte… de fées

René Fugler

P
eut-on philosopher avec un enfant le matin et lui raconter La
Belle au bois dormant le soir ? N’est-ce pas risquer de
compromettre une belle entreprise d’éveil et de clarification par
une infusion d’irréalité, d’illogisme et de fantaisie parfois cruelle ?
Deux constatations peuvent nous inciter à poser cette question.Tout
d’abord, les enfants sont inévitablement plongés dans un bain 49
d’histoires extraordinaires pleines de forces obscures, de monstres
affreux, de combats menés par des héros bardés de superpouvoirs. Le

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merveilleux a fait un retour en force sur les écrans, grands et petits, dans
les livres et les bandes dessinées. Les procédés numériques donnent
une puissance et une agilité effrayante aux dragons, jamais encore les
châteaux n’ont été aussi impressionnants et inquiétants. Harry Potter fait
courir les foules, pas exclusivement enfantines et adolescentes, dans les
salles et les librairies, Le Seigneur des anneaux fascine par l’évocation d’un
âge où l’humanité n’avait pas encore supplanté les elfes, les nains et les
autres créatures de la «petite mythologie».
Des inquiétudes peuvent à juste titre nous saisir. Si dans le genre il
y a des réussites, on se demande pourtant ce que produit dans une tête
d’enfant, sur le plan de l’imaginaire comme du goût esthétique,
l’incroyable et hétéroclite mélange que brassent une bonne quantité de
films d’animation ou de jeux vidéo.
D’un autre côté, dans des proportions certes bien moins massives,
on voit réapparaître depuis une vingtaine d’années des conteurs qui
dans les écoles, les bibliothèques et même les cliniques remettent en
paroles vives les vieux récits qui jadis circulaient de génération en
génération dans les veillées, et en inventent de nouveaux. Des
pédopsychiatres et des thérapeutes font appel à ces conteurs, quand ils
ne recourent pas personnellement à la lecture à vive voix ou au récit à
leur façon.
La valeur de l’imagination maturation pour l’enfant, de restauration
du lien social même pour l’adulte.
Sur un plan plus général, qui nous a déjà En 1976 Bruno Bettelheim a publié
retenus dans cette revue, on a des raisons Psychanalyse des contes de fées3, un essai
de mettre en relation la prolifération du qui eut une grande répercussion et dont
merveilleux, comme celui du paranormal il sera beaucoup question dans cet article.
qui envahit les séries du câble, avec le Il s’adressait en priorité aux parents
« retour du religieux »1. Chacun, évi- cultivés, « modernes », qui considéraient
demment, peut trouver son plaisir et son qu’il était nuisible à l’éducation des
évasion dans certaines de ces fictions, enfants de leur fausser l’esprit par ces
mais la perméabilité à l’extraordinaire histoires irrationnelles qui charrient en
risque d’embrouiller encore plus ceux qui plus horreurs et scènes violentes. En se
cherchent là un dépassement du quoti- référant aux données de la psychanalyse,
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dien et une alimentation de l’imaginaire il entreprenait d’analyser minutieuse-


que ne leur apportent plus des croyances ment une suite de contes pour montrer
religieuses dont ils se sont détachés sans ce qu’ils révélaient des problèmes que
trouver d’autres cadres de référence. traverse l’enfant aux stades successifs de
Cette irrigation par l’imaginaire, cette sa croissance, et en quoi ils apportaient
50 relation au symbolique, indispensables à aussi une aide et une mise en ordre dans
la vie psychique, et complémentaires les conflits intérieurs qu’il doit affronter.
d’une philosophie qui pose ses valeurs Il semble donc qu’on peut, sans risque
sans recours à une transcendance ou de confusion mentale, et dans un souci
« révélation », j’en ai cherché quelques d’équilibre, philosopher avec un enfant
accès dans un numéro précédent de et lui lire en prime des contes merveilleux
Réfractions2. Dans cette perspective, le qui ne serviraient pas seulement à
conte merveilleux propose une ouverture l’endormir mais encore à l’éveiller.
éclairante sur le langage symbolique qui Bettelheim soutient même que raconter
structure de manière permanente et exclusivement des histoires réalistes aux
générale les jeux, les créations et les effets enfants, c’est les amener à vivre à l’écart
bénéfiques de l’imagination. Pour essayer de leur vie intérieure. « Éloignés des
d’y voir plus clair, je suivrai une voie qui processus inconscients, ils sont inca-
n’est pas vraiment originale puisqu’elle pables de s’en servir pour enrichir leur vie
est jalonnée d’une longue série d’études dans la réalité » (p. 93). Sa conviction
littéraires, psychologiques et anthropo- fondatrice, dans son entreprise pour
logiques, mais qui reste néanmoins peu restaurer la valeur de l’imagination, c’est
coutumière des incursions libertaires. Il que la fréquentation régulière du conte
s’agit tout simplement des fonctions guide l’enfant sur le chemin de son
formatrices, équilibrantes et thérapeu- indépendance et de son autonomie, par
tiques attribuées aux contes considérés l’intégration progressive des processus
comme des facteurs d’autonomie et de inconscients de sa vie psychique dans sa
personnalité consciente. Pour trouver,
1. Réfractions n° 14, « Ni Dieu, ni maître », finalement, des raisons de vivre et un
printemps 2005. sens à la vie.
2. N° 15, hiver 2005, « Populariser la philosophie ». Le premier accueil élogieux de son
3. Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées
essai a suscité bientôt, comme cela a été
(titre original : The Uses of Enchantment), traduit
la même année 1976 chez Robert Laffont, repris le cas pour d’autres de ses travaux,
dans la collection Pocket en 1999 et 2005, 477 p. critiques et polémiques. L’affaire n’est pas

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contes ses analyses offrent des perspec-
tives éclairantes et stimulantes. Avec cette
précaution formulée par un bon
connaisseur du domaine féerique, qui
pourtant se veut juste un explorateur
vagabond sans point de vue profes-
sionnel : « La Faërie est un territoire
dangereux, qui renferme plein de
chausse-trapes pour les imprudents et de
culs-de-basse-fosse pour les pré-
somptueux» 6. S’aventurer dans la variété
et la profusion des études qui traitent du
conte ne s’avère pas moins périlleux. On
part pour ce qui s’annonce comme une
excursion plaisante et instructive, on se
retrouve égaré dans une forêt touffue qui
close. En 2003 encore est sortie en France n’est pas moins inquiétante que celle où
une volumineuse biographie, très critique se perdent les héros de ces histoires.
et même carrément malveillante, rédigée
par un journaliste américain qui gardait à Le conseiller secret des hommes
travers la gorge le souvenir pénible de
rencontres avec le psychanalyste, à Pour sa part, Bettelheim est un
propos de la mort d’un jeune frère autiste « rigoriste » du conte de fées. Dans les
que celui-ci avait eu en traitement4. genres habituellement répertoriés, contes 51
Concernant l’analyse des contes, il met d’animaux, contes avec moralités, contes
en cause non seulement la « position humoristiques ou facétieux, etc., il

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réductrice » selon laquelle « les contes de n’accorde d’intérêt et de valeur qu’au
fées sont presque toujours une source conte merveilleux, le conte folklorique,
d’instructions bienveillantes, facilement transmis à travers les âges par des
expliquée par les principes de la narrateurs qui respectent le ton, la forme,
psychanalyse » (p. 381), mais aussi des le déroulement du récit populaire, quitte
emprunts non mentionnés à d’autres à ajouter des détails empruntés à leur
travaux. En France, les polémiques autour temps ou à leur situation géographique,
de Bettelheim étaient surtout centrées ce qui nous vaut les nombreuses
sur les conclusions qu’il tirait de ses variantes réunies par les collecteurs. Sa
thérapies d’enfants autistes à l’École référence préférée, c’est les contes de
orthogénique de l’Université de Chicago5 Grimm, des frères Wilhelm et Jakob
et qui exprimaient des jugements sévères Grimm, ces «contes pour les enfants et le
et culpabilisants sur les parents, et
particulièrement les mères, dans la 4. Richard Pollack, Bruno Bettelheim ou la fabri-
cation d’un mythe, Les Empêcheurs de penser en
genèse des pathologies mentales. rond/Le Seuil, 2003 (édition américaine 1997),
Les études les plus récentes sur le bon 527 p.
usage des contes dans l’éducation et les 5. En particulier dans La Forteresse vide, Gallimard,
méthodes thérapeutiques semblent 1967, repris en Folio.
6. J.P.R. Tolkien, Faërie, Christian Bourgois, 1974,
mettre l’apport de Bettelheim entre
1996, p. 9. Tolkien est aussi et surtout l’auteur de
parenthèses. Il n’en reste pas moins que la trilogie du Seigneur des anneaux, même éditeur,
pour le lecteur et « liseur » amateur de 1972-73, disponible en poche.

L’autonomie au bout du conte… de fées


foyer » (Kinder- und Hausmärchen) même trente et une) ou actions d’un
recueillis, publiés et remaniés par les personnage, définies du point de vue de
deux philologues en Allemagne entre leur signification dans le déroulement de
1812 et 1857 7. Il ne fait, par contre, pas l’intrigue8. Exemples: un des membres de
grand crédit à Perrault (1628-1703), à qui la famille s’éloigne de la maison, le héros
il reproche de tourner en dérision les se fait signifier une interdiction, l’inter-
récits populaires pour amuser ses diction est transgressée, le héros subit
lecteurs courtisans et de désamorcer le une épreuve qui le prépare à la réception
matériel imaginaire par des remarques de d’un objet ou d’un auxiliaire magique, le
rationalité terre à terre (p. 345). héros et son agresseur s’affrontent dans
Le terme même de conte de fées peut un combat, le héros revient, repart pour
induire en erreur. Les gracieuses fées, une quête, le méchant est démasqué,
fréquentes dans les histoires écrites pour l’agresseur est puni, le héros se marie et
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le beau monde, interviennent rarement monte sur le trône, etc.


ici ; les sorcières, les vieilles femmes Ces fonctions, évidemment, ne se
bonnes ou mauvaises, s’y rencontrent retrouvent pas dans chaque conte,
bien plus souvent. On utilise donc plus chacun n’en combinant que quelques-
volontiers la catégorie du conte mer- unes, avec cette exigence que l’issue soit
52 veilleux, puisque c’est l’enchantement qui heureuse. Ce qui, selon Bettelheim,
caractérise ces histoires, les méta- distingue le conte forcément optimiste
morphoses, les sorts jetés, les objets du mythe qui est pessimiste, messager de
magiques, les voyages aériens, les nains, détresse selon Walter Benjamin, qui voit
les animaux secourables ou vengeurs, dans le conte le conseiller secret des
mais aussi les dragons, les géants, les hommes. Un psychiatre et psychanalyste,
ogres et les monstres divers et variés. Rémy Puyuelo, confirme cette différence
La forme du conte merveilleux est après avoir travaillé avec des enfants «qui
stable et même contraignante. Sans se très précocement ont vécu des événe-
conformer à des règles explicites, le ments traumatiques majeurs ou pas
conteur traditionnel retrouve une série de suffisamment contenus par des parents
séquences, de personnages, de situations eux-mêmes extrêmement démunis. Ces
et de conclusions toujours heureuses. Le enfants brûlés, maltraités, jetés à terre,
folkloriste russe Vladimir Propp (1895- rabotés par la vie, n’ont pas de “il était
1970) considère ainsi comme éléments une fois”qui permet à chacun de rêver sa
permanents du conte un nombre limité vie pour pouvoir la vivre. Ces enfants
de « fonctions » (il en dénombre quand sont le plus souvent peu intéressés par
les contes de fées, trop abîmés pour
7. Traduction de référence : Armel Guerne,
accueillir le merveilleux et le “pour de
Flammarion, 1967, en deux volumes. En poche, rire” et le “pour de vrai”. Ils sont par
on peut se reporter à la sélection des Contes contre attentifs aux mythes, Œdipe,
traduite et préfacée par Marthe Robert chez Médée, les Atrides. » 9
Gallimard, Folio classique, 1976.
Autre caractéristique du conte : le
8. Vladimir Propp, Morphologie du conte, 1928,
éditions du Seuil, 1965 et 1970, collection Points, héros n’est jamais ambivalent, le récit ne
p. 31. se livre jamais à une explication de ses
9. « Pinocchio, Qu’est-ce que je fais là ? » dans Les motivations ou à un commentaire de son
contes et la psychanalyse, p. 238-239, In Press
action. Si parfois il est présenté comme
Editions, 2001, 342 p. Publication des contri-
butions à un colloque de Cerisy-La Salle sur ce un naïf, un « simplet » – quand l’intrigue
thème. fait intervenir plusieurs frères, il est le

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cadet – c’est qu’il est compatissant, logiques de la maturation, la nécessité de
serviable, ouvert aux conseils et prêt à se détacher de la mère, les déceptions
accepter les secours. Le héros agit, et le narcissiques, les dilemmes œdipiens, les
récit avance par images, scènes, inter- rivalités fraternelles, la peur de la solitude
vention de personnages typiques. Son et de la mort, la dépendance.
parcours est en général celui d’une En éveillant l’intérêt et la curiosité de
initiation qui, à l’issue des épreuves, lui l’enfant, le récit dans sa progression
permet de trouver sa place et son appelle en lui des échos de ses craintes
identité. et difficultés, il active et rejoue de
Le constat du caractère permanent, manière imaginaire les conflits internes
universel des composants du conte et de qu’il vit. L’identification avec le héros de
leur similitude à travers le monde soulève l’aventure fait entrevoir que dans les
la question de ses origines, qui a suscité épreuves subies une solution est possible
des réponses diverses au fil du temps. Je à condition de les affronter et d’accepter
ne les mentionne qu’en passant. La les aides proposées. Les contes, dit
première version écrite de certains récits Bettelheim, posent des problèmes
remonte de trois mille ans dans le passé. existentiels en simplifiant les situations,
L’idée d’une source unique qui s’est en mettant en action des personnages
diffusée au fil des siècles et même des nettement dessinés, sans ambivalence,
millénaires à travers migrations et qui facilitent ainsi l’identification. Au lieu
contacts des cultures (l’Inde, mère de de décrire ses états d’âme, ils montrent
tous les contes) est relativisée par les l’enfant perdu dans une forêt profonde
similitudes manifestes relevées dans des et obscure. Des images vivaces person-
contrées non touchées par ces influences. nifient des processus internes complexes, 53
Les contes seraient aussi les résidus très donnent corps aux émotions. Aux
anciens de religions disparues et de leurs émotions négatives aussi ; les sentiments

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mythes et rites. Ou la propagation de d’agressivité ou d’envie y trouvent leur
rêves individuels, et même d’halluci- compte, puisqu’ils peuvent s’exprimer
nations, racontés, répétés, adoptés pas sans risque sur des personnages ima-
des collectivités et adaptés en mythes et ginaires. Sur l’intrigue, les situations,
rites. L’hypothèse la plus fréquente, l’enfant projette et développe ses
aujourd’hui, est celle d’une source psy- fantasmes, ses rêves éveillés, imagine ses
chologique : la transposition symbolique propres issues. Il s’approprie ainsi l’his-
des problèmes permanents de la toire. Les associations qu’il développe lui
croissance humaine. permettent de la tirer vers ses préoccu-
pations, et les éléments qu’il rumine dans
Les invariants de la croissance son sillage pourront resurgir et être
humaine réinjectés dans une autre phase de son
développement. Chaque âge a ses contes
C’est sur elle que se fonde la recherche de prédilection, qui peuvent être aban-
de Bettelheim. Dans les contes mer- donnés puis repris par la suite avec
veilleux, l’enfant retrouve une mémoire d’autres échos et de nouvelles signi-
archaïque, le dépôt qui s’est constitué fications.
dans la suite des générations et qui Le plaisir pris par l’enfant à l’écoute
transpose sous forme de symboles intensifie cette mobilisation, et voir que
récurrents (images, scénarios, person- ses parents partagent ses émotions,
nages, lieux) les problèmes psycho- répètent de bon gré les histoires qui le

L’autonomie au bout du conte… de fées


Folfer, Vague à l’âme

retiennent, renforce leur effet bénéfique. génique ne sont certainement pas étran-
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À condition qu’ils s’en tiennent au récit gères à sa conception de cette «inévitable


et ne lui imposent pas d’interprétations chaudière d’émotions ». Le conte, face à
psychologiques. cette ébullition, n’intervient pas seule-
L’effroi même est libérateur, puisque ment comme un dérivatif, une possibilité
finalement les dangers sont surmontés et d’extérioriser sans culpabilité ses pul-
54 la victoire assurée. Bettelheim est formel: sions négatives, mais comme un moyen
c’est détruire la portée psychologique des de domestiquer « les monstres obscurs
contes que de les édulcorer, de supprimer qui résident dans l’inconscient ».
les séquences violentes dont l’enfant Le conte merveilleux, donc, les fait
s’accommode bien puisqu’ils participent intervenir – contrairement au récit
à sa satisfaction. Les méchants doivent moderne qui les évite – dans un espace
être punis, et la distance introduite intemporel qui neutralise leur agressivité.
d’emblée par rapport au quotidien (un Cet autre temps, cette « bulle intem-
autre monde, un temps reculé) évite que porelle » est une autre donnée fonda-
les petites têtes ne soient perturbées. mentale du conte. Nous nous retrouvons
Les véritables frayeurs, les émotions dans la nuit des temps. Il était une fois…
violentes qui secouent l’enfant trouvent Il y a de cela mille ans ou plus… Une fois, il
leurs sources ailleurs que dans les récits. y a bien longtemps… Au temps où les
Sans cesse, Bettelheim évoque le chaos souhaits se réalisaient encore… Du temps
intérieur qui risque de le submerger, les que les bêtes parlaient… L’imprécision,
pulsions primitives qu’il lui arrive de l’indétermination joue le même rôle : Par
ressentir et de redouter comme incon- un matin d’été… Un jour, c’était au beau
trôlables, le tumulte des sentiments milieu de l’hiver… Un jour qu’il chassait
contradictoires et des ambivalences qui dans une grande forêt… Il y a là un effet de
grouillent en lui. Il en va ainsi des désirs distanciation qui met l’enfant en
rageurs de détruire ceux-là même dont confiance. Ces débuts laissent entendre
dépend son existence ou les frères et de façon symbolique que ce qui va suivre
sœurs qui accaparent leur attention. échappe aux réalités quotidiennes, que
L’imagination de l’enfant peut être nous entrons dans le monde de la fiction.
violente, angoissée, destructrice et même Pour cette raison, Bettelheim se méfie des
sadique. La culpabilité qu’elle entraîne contes modernes, souvent trop expli-
alors intensifie encore les remous. Les citement moralisateurs ou éducatifs, qui
expériences de Bettelheim avec les risquent d’angoisser par le rappel de la
enfants autistiques de l’École ortho- vie quotidienne et de ses difficultés.

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Le langage symbolique (p. 25). Ayant ses racines dans les
propriétés mêmes du corps humain, des
L’Autre Temps, l’Autre Monde, l’Ailleurs, sens et de l’esprit, « le langage du
le Monde de Nulle part et de Partout, symbole universel a permis à l’espèce
c’est le monde du symbole où se humaine de forger l’unique langue
déploient aussi les mythes, les légendes commune à tous les hommes. […] Tel
et les rêves. Si les mêmes personnages, qu’il est employé dans les mythes et les
les mêmes lieux, les mêmes intrigues rêves, (il) se rencontre dans les civi-
traversent les récits, sur une très longue lisations prétendues primitives aussi
durée et sous toutes les latitudes, c’est bien que dans les civilisations les plus
qu’ils ont un sens commun qui évoluées » (p. 26). Il obéit à une logique
s’éprouve, se ressent hors de toute « dans laquelle les catégories fonda-
analyse. « Le conte est atemporel, écrit mentales ne sont pas l’espace et le
Nicole Belmont, puisqu’il traite, au plus temps, mais l’intensité et l’association »
profond, du psychisme. »10 « Le conte de (p. 15). C’est le domaine de l’analogie.
fées, pour Bettelheim, est l’abécédaire où Dans leurs analyses des contes, les
l’enfant apprend son esprit à lire dans le commentateurs détaillent les lieux et les
langage des images, le seul qui permette figures où s’exprime la correspondance
de comprendre avant qu’on ait atteint la entre expérience physique et expérience
maturité intellectuelle. Pour devenir mentale Avec cette précaution préli-
maître de son esprit, l’enfant doit être minaire qu’il n’existe pas de code
familiarisé avec ce langage et doit systématique, de « clé des songes » qui
apprendre à lui répondre » (p. 246). fournirait une traduction mécanique. Les
Ce langage, c’est le langage symboles sont ambivalents, poly- 55
symbolique. « Un symbole, dit Erich sémiques, et ne se laissent lire que dans
Fromm, avant de moduler cette le contexte d’un temps, d’un environ-

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«définition décevante», est une chose qui nement géographique, d’un récit, d’un
représente une autre chose » 11. Certains rêve. Le feu comme l’eau peut exprimer
symboles sont conventionnels, d’autres la joie ou la frayeur. Le soleil est bien-
accidentels (liés à une histoire per- faiteur ici, dévoreur de vie ailleurs.
sonnelle), d’autres enfin, ce sont eux qui En suivant La psychanalyse des contes
le retiennent dans cet essai, sont de fées sur les lieux symboliques les plus
universels. Ils se définissent par une fréquentés, nous pénétrons dans la forêt
relation directe et immédiatement touffue qui « symbolise le monde obscur,
communicable à ce qu’ils représentent : caché, pratiquement impénétrable de
l’idée de légèreté, d’énergie, de mouve- notre inconscient ». Le fait que le héros
ment et de passion qu’inspire le feu ; se perde dans ces bois pleins de dangers
l’idée à la fois de mouvement et de exprime la nécessité de se trouver soi-
permanence pour l’eau. Un phénomène même. La maison qu’il a quittée, volon-
physique peut être l’expression adéquate tairement ou non, pour partir dans le
d’une expérience intime, le monde des
choses peut être le symbole de l’esprit. 10. Nicole Belmont, Poétique du conte, Essai sur le
Le fondement du symbole universel conte de tradition orale, Gallimard, Le langage des
« n’est autre que l’expérience de l’affinité contes, 1999, p. 233.
11. Erich Fromm, Le Langage oublié, Introduction à
qui tend à associer, d’une part, une la compréhension des rêves, des contes et des mythes
émotion ou une pensée, d’autre part, un (1951), Payot 1953 et 2002, Petite Bibliothèque
événement que les sens ont perçu » Payot.

L’autonomie au bout du conte… de fées


vaste monde, évoque bien entendu la animale et rebutante avant la recon-
sécurité de la famille, ou plus originai- naissance et la métamorphose méritée.
rement le corps de la mère, mais aussi D’autres voient même dans la grenouille
« l’être intérieur qu’il faut protéger ». La l’image archaïque de la Grande Mère
maison qu’il rencontre dans la forêt offre mythologique. En règle générale, ani-
parfois l’occasion de restaurer ses maux secourables ou retransformés par
énergies, mais aussi, comme la fameuse l’amour sont considérés comme
maison de pain d’épices de Jeannot et l’expression de notre « part animale » qui
Margot, le piège des satisfactions (orales) devient bénéfique quand elle est accep-
les plus primitives. La rivière à traverser tée et intégrée dans notre personnalité.
est l’image du passage vers un niveau Les figurations humaines portent
supérieur de maturité ou de compré- évidemment une forte charge symbo-
hension, comme l’est dans un autre lique, là aussi plurielle. Le roi – on ne le
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registre la renaissance de Blancheneige ou voit jamais gouverner – tient la place du


de la Belle au bois dormant après leur père, mais représente souvent l’aspi-
sommeil ensorcelé. Le château que quitte ration à l’indépendance et à l’autonomie.
le héros peut signifier un ordre ancien à Il arrive que le chasseur occupe son rôle,
dépasser, celui qu’il rejoint à la fin de il protège et met à l’abri des forces
56 l’aventure illustre la souveraineté dévorantes, mais les incarne à l’occasion.
personnelle conquise dans l’épreuve. La reine, quand elle est marâtre ou
Les animaux, qui tiennent un rôle sorcière, permet à l’enfant de projeter sur
important dans ces histoires, appa- elle sans culpabilité des sentiments
raissent eux aussi dans des fonctions agressifs ou jaloux ressentis pour sa
constantes et ambivalentes. Dangereux mère, qui dans cette dissociation peut
comme le loup ou le fabuleux dragon, ils rester la bonne mère. Les vieilles
représentent « toutes les puissances femmes, même très laides, qu’on ren-
asociales, inconscientes et dévorantes contre au fond des bois ne sont pas
contre lesquelles on doit apprendre à se forcément de méchantes sorcières :
protéger et que l’on peut détruire par la femmes sages ou sages femmes selon
force du moi » (p. 68). C’est aussi Marthe Robert, elles sont les gardiennes
l’ennemi ou l’étranger qui est en nous et d’un vieux savoir qui, après avoir mis à
qui essaye de nous séduire, de nous l’épreuve la bonne volonté de l’enfant, lui
prendre à son piège, une image de apportent aide et bon conseil. Quant au
l’inconscient indompté. Mais nombreux prince et à la princesse, s’il est logique
sont aussi les animaux secourables, qui que l’enfant se projette spontanément
indiquent le chemin, procurent les objets dans leur figure, leur union symbolise
magiques utiles à la poursuite de la quête l’intégration des aspects disparates de la
ou à la protection du héros. Ils renvoient personnalité et l’harmonie des tendances
aux différents éléments, symboliques eux discordantes des principes masculins et
aussi, la terre, l’eau, l’air : fréquence des féminins.
oiseaux. Sortant de l’eau, la grenouille,
qui devient parfois crapaud pour les Le conte nous écoute
besoins de la traduction (elle est du genre
masculin en allemand et dans d’autres Bettelheim écrit dans une note (p. 119)
langues) prend sur elle, avec l’ensemble que «donner aux processus intérieurs des
des « fiancés-animaux », la répulsion noms distincts – le ça, le moi et le surmoi
devant une sexualité ressentie comme – c’est faire d’eux des entités dont

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chacune a des tendances propres» et que bon guide dans la forêt foisonnante des
ces entités, ces abstractions « ne sont pas interprétations, Nicole Belmont parle
tellement différentes des personni- d’une « dynamique narrative résolutive » 15.
fications des contes de fées ». Ce qu’il Pour elle aussi, il est question du travail
n’explicite pas, mais qui ressort tout au du conte, qui se poursuit une fois qu’il a
long des pages, c’est que le conte lui- été entendu. Chaque conte « pose les
même se manifeste comme un per- données d’un problème, en rapport avec
sonnage. Par dizaines se relaient les le passage de l’enfance à l’âge adulte, la
expressions qui traduisent l’intervention constitution de l’identité, ses accidents,
du Conte : le conte dit (aux enfants ou ses avatars » (p. 17). « Les sources
aux parents), il enseigne, il encourage, il d’enfance du conte intéressent la tra-
apporte la conviction, il donne un aver- versée des phases libidinales, l’affronte-
tissement, il suggère, il fait signe, il montre, ment et la résolution du complexe
il persuade, il met en garde, il éclaire, il aide d’Œdipe, la constitution du Moi. En un
à comprendre… Reste à imaginer la figure mot l’initiation, le passage qui mène de
qu’il prendrait. Sage vieillard, grand- l’enfance à l’âge adulte, passage jamais
mère, père ou mère, compagnon de jeu ? complètement achevé. » (p. 156).
Pour suivre Tolkien, qui fait de la Fantaisie Son point de vue est d’ailleurs que ce
un « art elfique », ce serait un elfe… 12 n’est pas à l’origine un récit destiné aux
En inversant la relation, Jean-François enfants, qui l’entendaient à la veillée
Vézina, qui étudie plus spécialement dans la compagnie des adultes. Et que les
l’impact du cinéma sur notre imagi- adultes d’aujourd’hui encore peuvent en
naire13, dirait que le conte nous écoute. À tirer plaisir et bénéfice. Après Bettelheim,
propos de « ces films qui nous qui considère que le conte est d’abord 57
regardent », il dit que les plus belles une œuvre d’art éveillant d’autant plus
histoires « sont celles qui nous écoutent, l’intérêt et les facultés d’assimilation

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celles qui nous aident à faire la liaison qu’elle est plus réussie formellement,
avec les parties meurtries de nous- d’autres thérapeutes ont fait la même
mêmes ». Couramment, on évoque le constatation : « Notons que les contes
travail du conte. «Comme le rêve, le conte eux-mêmes ont des qualités littéraires
effectue un travail de pensée », un travail inégales et, chez les plus jeunes, en règle,
de pensée en images14. l’intérêt se révèle en rapport avec la
C’est le récit lui-même, dans le beauté du texte. Cela nous surprend
déroulement de son intrigue, mettant en toujours… » 16
mouvement les personnages et mobi-
lisant les images, décrivant un parcours 12. Les elfes apparaissent peu dans les contes.
avec ses épreuves et sa victoire, qui Peut-être parce qu’ils en sont les organisateurs ?
Ou bien est-ce l’influence chrétienne qui a
constitue le symbole essentiel. C’est lui
remplacé par les nains ces trop séduisants
qui rencontre l’histoire personnelle, personnages ?
éveille ses échos et donne aux figures et 13. Jean-François Vézina, Se réaliser dans un monde
aux péripéties le pouvoir de calmer les d’images, les Éditions de l’Homme, 2004, p. 37.
Exerçant au Québec, Vézina se rattache à la
tensions, de faire retrouver confiance et
psychologie analytique de Carl Gustav Jung.
d’aider à progresser dans les embûches 14. Bianca Lechevalier, « Du travail du rêve au
de l’évolution individuelle. travail du conte » dans Les contes et la
Dans son essai, qui à travers une psychanalyse, op. cit.
approche à la fois littéraire, anthro- 15. Poétique du conte, ouvrage cité, p. 154.
16. Marie Bonnafé dans Les contes et la psycha-
pologique et psychanalytique fournit un nalyse, « Le conte merveilleux, ses propriétés
littéraires », p. 265.

L’autonomie au bout du conte… de fées


Sous son apparente irréalité, le récit
éveille des émotions parce qu’il met en
jeu des situations du vécu émotionnel,
et qu’il remue des thèmes proches de la
demande des enfants. « Le symbolisme
y recouvre des vérités profondes.
L’enfant y rejoue son histoire et les
étapes de son développement. L’iden-
tification au héros lui permet de lutter
avec plus ou moins d’efficacité. Il s’y
rencontre. Le conte lui permet fixation,
régression, grandissement. » 17 Des vecteurs d’énergie
C’est bien l’efficacité du symbolique qui
Réfractions 16

est la question centrale. S’il est aisé de À propos des énergies psychiques que
suivre le décryptage que font les com- peut mobiliser le passage par le symbo-
mentaires des images et des person- lique, Jean Perrot met en cause le pessi-
nifications mises en jeu par le récit, le misme de Bettelheim et son manque de
parallèle entre ses séquences et les étapes confiance manifeste devant les forces de
58 d’une évolution psychologique, il est plus l’inconscient. « Cette confiance dans la
difficile, pour le simple lecteur et amateur magie d’une nature “bonne” est déli-
de contes, d’assimiler l’autre versant, la bérément oubliée par B. Bettelheim au
face complémentaire : le mode d’action, profit d’une vigilance implacable devant
l’intervention de l’écoute ou de la lecture les forces du mal toujours prêtes à agir.
sur la vie psychique, ses capacités de Cette attitude justifiée par son expérience
réconfort, de dégagement de l’angoisse, personnelle du fascisme18 et par le cadre
d’aide à la maturation et à la conquête de de son action thérapeutique donne un
l’indépendance. Il s’agit de savoir non ton angoissant à la démonstration. Tous
seulement comment le langage symbo- les exemples proposés en tout cas
lique traduit des pulsions, des conflits, suggèrent moins le désir d’une “mise en
des issues et voies de passage, mais ordre” qu’une méfiance constante et
comment il les met en œuvre et les trans- inquiète à l’égard des pulsions non
forme. Nous touchons là au noyau même contrôlées par le Moi lucide. » 19
des théories de l’Inconscient et des Le jugement, en partie, est trop sévère,
pratiques psychanalytiques, et le fait est puisque Bettelheim croit à la possibilité
que les praticiens du conte parlent plus d’intégrer ces pulsions dans une
volontiers de leurs expériences que des personnalité équilibrée et qu’il se
connaissances sous-jacentes supposées propose de faire découvrir à l’enfant dans
connues. le conte des raisons de vivre. Il n’en
pense pas moins que « tout ce qui va mal
dans la vie vient de notre propre nature :
17. Toujours dans Les contes et la psychanalyse, « À
le penchant qu’ont tous les humains à
l’école, comment aider l’enfant à grandir dans le
conte », p. 297. agir agressivement, asocialement,
18. Il avait été déporté à Dachau et à Buchenwald égoïstement, par colère ou par angoisse»
(note de l’auteur). (p. 19). Tout en admettant « les deux
19. Jean Perrot, « Le double jeu du conte » dans aspects de notre nature,… le chaos rouge
Contes et divans, Médiation du conte dans la vie
psychique, sous la direction de René Kaës, Dunod, de nos émotions [et] la pureté blanche de
1996, 2004. notre conscient » qui peuvent exister

René Fugler
harmonieusement dans le moi éveillé de Cet optimisme de l’école de Jung n’est
la maturité (p. 321-322). cependant pas compact. « L’inconscient
L’intégration et le développement des est une nature sauvage qui a tendance à
forces positives de l’inconscient est un des ravaler toute tentative humaine vers le
enjeux de l’interprétation que propose progrès, comme la forêt contre laquelle
Marie-Louise von Frantz20, dans la lignée l’homme primitif est obligé de demeurer
de C.G. Jung dont elle a été la colla- éternellement vigilant », écrit-elle deux
boratrice pendant trente ans. La méthode pages plus loin. Pour Jung lui-même,
qu’elle préconise est celle de « l’ampli- l’inconscient risque toujours d’envahir,
fication », qui consiste à faire jouer les de submerger le moi s’il ne tient pas
résonances entre diverses versions d’un compte de ses messages. Ces messages
même conte, entre différents récits qui que font passer les rêves, les mythes, les
abordent les mêmes motifs, mais aussi à contes, et qui sont essentiellement
élargir les comparaisons aux mythes, aux révélés (au sens du révélateur dans les
enquêtes ethnologiques, à la littérature techniques de la photo) par l’émotion.
et aux grands textes religieux. Tout en Les symboles par lesquels ils s’expriment
reconnaissant que l’avantage du conte, sont des « noyaux à potentiel éner-
c’est d’être un système relativement clos gétique », où s’expriment les forces
qui reflète avec plus de clarté les psychiques qui sont à notre disposition,
structures psychiques fondamentales que mais aussi leurs blocages et leurs ravages
les mythes ou légendes qui restent quand ils ne sont ni compris ni assimilés.
enveloppés d’éléments particuliers aux La particularité du conte, c’est d’être
cultures où ils sont nés. un dispositif complet, qui comporte, avec
Elle aborde elle aussi, mais de manière le processus de maturation qu’il met en 59
plus dialectique, le « problème du mal tel scène, les étapes de son développement
qu’il est appréhendé du point de vue de et son dénouement, sa résolution. Il n’en

Réfractions 16
la nature ». Comme l’indiquent d’autres va pas de même des autres types de récit
contes, « les incitations au mal [qui font qui mobilisent les mêmes figures de
partie des épreuves affrontées dans les l’imaginaire, mais de manière plus
récits] nous procurent des occasions aléatoire et plus disparate, en les mêlant
d’accroissement de la conscience. […] à beaucoup d’autres composants. Même
Lorsque nous parvenons à nous rendre si là aussi des héros traversent des
compte de notre avidité, de notre épreuves significatives et sortent
jalousie, de notre dépit, de notre haine, transformés de l’aventure. Comme je l’ai
et ainsi de suite, ceux-ci peuvent être noté plus haut, Jean-François Vézina
tournés en gain, car beaucoup de vie est analyse l’impact qu’ont eu sur sa vie un
accumulée dans des émotions aussi certain nombre de films qu’il présente
destructives, et, lorsque nous disposons comme de véritables rencontres.
de cette énergie, celle-ci peut être dirigée L’éventail est large, qui va d’Amélie
vers des buts positifs. » (p. 152) « L’ombre Poulain à Rouge, en passant par Matrix et
mauvaise, dit-elle à propos d’un person-
nage qu’elle vient de décrypter, a une
valeur positive et une qualité luciférienne 20. Marie-Louise von Frantz, L’interprétation des
de porteuse de lumière. C’est une force contes de fées, La Fontaine de pierre, Dervy-Livres,
stimulante de l’inconscient, qui n’est 1978, 1987 (édition originale en 1970).
21. M.-L. von Frantz est aussi l’auteure de L’ombre
mauvaise qu’aussi longtemps que sa et le mal dans les contes de fées, La Fontaine de
fonction est incomprise. » 21 pierre, 1980.

L’autonomie au bout du conte… de fées


La Guerre des étoiles. Dans les person- un Australien se présente en consultation
nages qui attirent notre intérêt, dans les chez un thérapeute, le contact pourra
images et les situations qui provoquent s’établir plus facilement si celui-ci «a une
notre émotion, se reflètent nos motiva- connaissance de ces structures humaines
tions, nos aspirations, les préoccupations fondamentales que reflètent les contes »
et les problématiques qui nous tiennent, (p. 39).
même à notre insu, au moment où nous
suivons ces fictions. Ces émotions, il les Du petit au grand récit
interprète lui aussi comme des messages
de l’inconscient que nous devons essayer Ce qui précède est centré sur l’intra-
de comprendre pour faire pénétrer leur personnel, le parcours personnel d’un
signification dans notre vie consciente. enfant tel qu’il peut se refléter et se trans-
Subir passivement le flot incessant former à travers le conte. Les praticiens
Réfractions 16

d’images où nous trempons quotidien- de leur côté font valoir également l’aspect
nement risque au contraire de nous faire interpersonnel, la manière dont lecture et
dériver dans une « vie virtuelle ». récit oral peuvent créer du lien entre
Quand ils exploitent les ressources du enfants et parents, entre parents de
merveilleux, le cinéma et la télévision, familles différentes, entre psychologues
60 que ce soit par l’effet des lieux de et parents, dans le cadre d’un groupe
production ou par volonté délibérée, thérapeutique. Les recueils que j’ai
s’inspirent de traditions culturelles mentionnés22 comportent la relation
différentes ou les mélangent allégrement. d’expériences diverses qui l’attestent.
Les analyses que j’ai évoquées font appel Pour élargir l’interrogation sur l’efficacité
essentiellement aux contes occidentaux. du symbolique, il faudrait la porter sur le
Les enfants d’origine différente sont-ils plan collectif. Comment l’énergie de
exclus pour autant de leurs effets l’imaginaire se manifeste-t-elle dans les
pédagogiques et thérapeutiques ? Les représentations, dans les croyances
conditions familiales et sociales excluent collectives ?
souvent, sans doute, l’heureux moment Là encore, deux versants, dont l’un est
de la lecture au foyer. Mais quand on lit plus facilement abordable. Il concerne
dans les écoles, c’est souvent avec l’interprétation de croyances qui sur-
l’intention d’ouvrir les enfants à la culture gissent à un moment donné et cristal-
de l’autre. Avec l’effet escompté, pour les lisent les inquiétudes d’un grand nombre
enfants immigrés ou d’immigrés, de d’individus et du coup excitent les
valoriser leur culture d’origine et de les médias. Deux exemples parmi d’autres.
valoriser eux-mêmes. Différentes collec- Au début des années soixante, C.G. Jung
tions proposent des contes « exotiques » a publié une étude sur le phénomène des
qui servent ce projet. De toute manière, si soucoupes volantes23. Non pas sur
on se fie à l’unanimité des interprètes, la l’existence matérielle de ces engins
portée universelle du symbolisme des volants non identifiés, mais sur leur
contes devrait toucher l’ensemble des « vision » récurrente en différents points
enfants. Et des adultes : Marie-Louise du globe. Il détectait dans cette imagerie
von Frantz affirme que si un Indien ou l’expression d’une inadéquation de
l’homme moderne à lui-même et au
22. Contes et divans, Les contes et la psychanalyse. monde, et la détresse qui en résulte. Plus
23. C. G. Jung, Un mythe moderne, Gallimard, Les
proche de nous, le grand bogue du
essais, 1961.
24. ibid., p. 48-49. millénaire : pour Jean-François Vézina24,

René Fugler
la fascination et la peur devant l’inconnu
prennent la forme de préoccupations
technologiques, telles que les illustre
aussi la science-fiction. « L’angoisse
suscitée par l’utilisation des machines
s’exprima notamment dans la proli-
fération de scénarios alarmistes concer-
nant le passage à l’an 2000. Nous
craignions que le monde ne s’écroule et
que les machines ne se retournent contre
nous… »
L’autre versant, qui implique déjà une
interprétation préalable du « matériel
imaginaire» et de ses diverses figurations,
concerne la manière dont seraient expri-
mées, activées, les énergies contenues qui
se projettent par exemple dans les images
de la grande rupture, de la transformation
radicale du monde social et politique.
C’est le « mythe révolutionnaire » selon
Georges Sorel, ou dans une perspective
plus anthropologique, la structure
invariante de l’éternel retour, la croyance
au nécessaire et vivifiant passage par le 61
chaos pour libérer les forces capables de
créer un ordre nouveau. On passe ainsi

Réfractions 16
du « petit récit » merveilleux au « grand
récit » dramatique qui dit la naissance,
l’évolution, la mort ou la métamorphose
des sociétés. Est-il pertinent d’analyser
sous cet angle l’idée de révolution, de
l’interpréter, en dehors des analyses
réductrices qui la rabattent sur des
croyances religieuses, comme une figure
symbolique susceptible de mobiliser les
énergies nécessaires pour dépasser un
horizon décrété indépassable ? Et qu’en
serait-il de la permanence et de l’efficacité
de ce symbole dans les mentalités de
notre temps?
Voilà où peut mener la curiosité pour
ces contes de fées qui conduisent
doucement les enfants dans le vaste
monde.

René Fugler