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LE PASSAGE EN NORMES COMPTABLES

INTERNATIONALES IFRS :
ETAT DES LIEUX, PRATIQUES ET ENJEUX POUR LES
ENTREPRISES MAROCAINES

Nezha BAGHAR
Enseignant-Chercheur à l’Ecole Nationale de Commerce et de Gestion
Université Hassan 1er-Settat
nezha_baghar@yahoo.fr

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Résumé
Excepté la loi 38/05 ayant autorisé les établissements publics à présenter leurs comptes selon
les normes IFRS, et jusqu’à présent, la mise en œuvre de ces normes comptables internationales
au Maroc est régie par des décisions administratives sous forme de circulaires de Bank Al-
Maghrib ou du CDVM. En effet, les obligations comptables des commerçants ont fait l’objet
de la loi 09-88 à laquelle se réfère, notamment, le code marocain de commerce.
Partant de ce constat, et tenant compte de l’importance de rapprocher le « droit » comptable
marocain au rang des pratiques universellement admises, nous aspirons à travers le présent
Article de dresser un état des lieux relatif aux pratiques de ces normes et à leurs enjeux pour les
entreprises marocaines.

Mots clés
Comptabilité marocaine, IFRS, IAS, droit, principe de prudence.

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INTRODUCTION
Depuis les années 1970, l’économie mondiale a connu des changements considérables.
Il s’agit du passage des économies fermées de l’après-guerre dans lesquelles les sociétés se
limitaient à leur marché national trouvant dans les banques le financement suffisant à leur
développement, à un marché global où les échanges sont mondialisés et où les entreprises
devenues multinationales se financent auprès des marchés financiers. De même pour placer leur
argent, elles cherchent des opportunités d’investissement partout dans le monde. Elles doivent
alors étudier les informations financières des sociétés étrangères.
L’utilisation des référentiels comptables différents d’un pays à l’autre pénalise la libre
circulation des capitaux en raison du manque d’uniformité et de comparabilité des informations
comptables. A la multiplicité des référentiels comptables, il faut prendre en considération leur
inadaptation aux conditions de la vie économique moderne qui se caractérise par la
sophistication croissante des opérations et des instruments financiers. L’émergence et le
développement d’un référentiel comptable international susceptible d’être utilisé dans le
monde s’est avérée d’une grande nécessité.
Dans le contexte marocain, l’adoption des normes comptables internationales IFRS constitue
un aboutissement logique à la volonté d’ouverture de l’économie marocaine. En effet, ce
changement à grande échelle de la manière de penser et de pratiquer la comptabilité est à la fois
un luxe (application par option) et un devoir (application des IFRS par obligation).
Pour contribuer au débat relatif à la problématique d’adaptabilité des normes IFRS au Maroc,
nous tenterons, dans le cadre de cet article, d’analyser les enjeux liés à ces normes IFRS dans
le contexte marocain. Nous tenterons de présenter, également, l’intérêt de leur application par
les sociétés marocaines. En d’autres termes, nous tenterons d’apporter des réponses aux
questions de recherche suivantes :
 Quel est le champ d’application des IFRS au Maroc et comment ce référentiel
s’est-il développé ?
 Dans quelle mesure les sociétés marocaines tireront profit de l’application des
normes IFRS ?
 Quels sont les enjeux pour les sociétés marocaines ?

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Notre démarche méthodologique est déductive partant du cadre général lié au modèle des IFRS
pour en chercher des implications dans notre contexte de recherche (entreprises marocaines).
L’analyse documentaire et la synthèse de revue de littérature est l’étape première dans notre
démarche méthodologique. Nous tenterons, également, d’effectuer une analyse comparative
relative au concept de « principe de prudence ».

1. Intérêt de l’adoption des normes IFRS au Maroc


Historiquement, la législation marocaine s’inspire du droit Français. La modernisation et la
convergence du Plan Comptable Général (PCG) français vers les normes IFRS est
incontestable. Au Maroc, plusieurs réformes sont effectuées au cours des dix dernières années
dans différents domaines. Cependant, la réforme afférente au droit comptable est à envisager.
La refonte du référentiel comptable marocain s’impose. Il s’agit de préciser les sociétés
concernées par les normes IFRS avant d’analyser dans quelle mesure elles profiteront de
l’application des normes IFRS.

1.1. Champ d’application des IFRS au Maroc


L’application des IFRS au Maroc concerne les groupes qui présentent des comptes consolidés1.
Il s’agit :
 Des établissements publics d’après la loi 38/05 relative aux comptes consolidés ;
 Des sociétés cotées à la bourse des valeurs Casablanca ;
 Des établissements de crédit.
Le tableau n°1 fait ressortir les sociétés concernées par les IFRS au Maroc

1
Les comptes au sens de la consolidation d’un groupe, qui sont publiés pour l’information des investisseurs.

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Tableau n° 1 : Entreprises marocaines soumises aux normes IFRS

Catégories de groupes source IFRS sur IFRS Date de


et de sociétés option obligatoire passage
Sociétés cotées à la Note circulaire n°06/05 X 2005
bourse des valeurs de du CDVM
Casablanca
Etablissements de crédit Circulaire BAM X 2008
et assimilés (cotés ou Avis du GPBM
non cotés)
Etablissements publics Loi 38/05 X 2006
Les sociétés marocaines Règlement CE n° X 2005
cotées sur les places 1606/2002
européennes
Les entreprises Obligation de reporting ; X 2005
marocaines filiales de Indirectement Exigence
multinationales du marché financier
européen ou du marché
financier international sur
lequel la société mère est
cotée
Etablissements publics Exigence du marché
dans le cadre de la financier européen et du
privatisation ou dans le marché financier X 2005
cadre de financements international
internationaux
(Source : élaboré dans le cadre de la présente recherche)

La mise en place au niveau de la bourse d’un compartiment dédié aux PME désirant lever des
fonds par l'intermédiaire du marché financier est prévu 2. D’où la nécessité pour les PME de se
préparer en se structurant et en optant pour la transparence des comptes pour être éligibles à la
cotation. De ce fait, le champ d’application des IFRS au Maroc se trouvera plus élargi 3.
Le développement des normes IFRS au Maroc est incontestable. Il concerne aussi bien les
sociétés cotées que les sociétés non cotées qui souhaitent aller vers une plus grande transparence
et améliorer leur gestion et leur politique de communication.

1.2. Avantages tirés de l’application des normes IFRS par les sociétés
marocaines
Quelques années après leur adoption, la question de la pertinence des normes IFRS et leur
apport pour le marché financier marocain se pose.

2
Voir la vie économique du vendredi 22 mars 2013
3
D’après la fédération de la PME affiliée à la CGEM, les PME marocaines constituent 95% du tissu économique
du pays.

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Outre les limites du CGNC concernant les aspects liés aux comptes consolidés et aux opérations
de groupes, plusieurs facteurs justifient l’intérêt pour les sociétés marocaines de se convertir
aux nouvelles normes notamment :
 L’ouverture du capital des sociétés marocaines aux investisseurs étrangers.
 Le processus de privatisation.
 Les accords de libre-échange notamment ceux conclus avec l’Union européenne et
les Etats unis.
 L’allègement du coût et de l’effort de publication des états financiers à travers la
réduction de la charge administrative et la simplification. En effet, l’introduction
concomitante de Maroc Telecom à la bourse de Casablanca et à la bourse de Paris
nécessite l’édition des états financiers selon les normes marocaines et selon les
normes IFRS et justifie le coût engendré par le maintien de deux référentiels
comptables.
 Volonté d’attirer et d’encourager les investisseurs étrangers à travers la
comparabilité, la transparence, la pertinence et la qualité des états financiers.

Ainsi, les sociétés marocaines vont tirer avantage de la convergence vers les normes IFRS. Ces
avantages découlent des facteurs liés aux normes elles même et des facteurs relatifs au contexte
international caractérisant les économies contemporaines.

1.2.1. Facteurs liés aux normes elles même


 Référentiel comptable de qualité reconnue.
 Nécessité pour la cotation de quelques entités marocaines sur les marchés
boursiers étrangers.
 Importance de refonte du système d’information pour mettre en place les
dispositifs nécessaires.
 Référentiel de consolidation développé.

1.2.2. Facteurs liés au contexte international


 Evolution irréversible accentuée par la convergence des normes des pays
européens vers les normes IFRS.
 Reconnaissance des normes IFRS par les places financières internationales.

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 Recommandation de la banque mondiale pour le Maroc4
 Exigence de la mondialisation.
Il en découle que le passage aux normes IFRS peut être envisagé au niveau des sociétés
marocaines pour les raisons suivantes :
 Avoir une vue objective de la valeur financière de l’entreprise.
 Favoriser l’accès aux marchés des capitaux étrangers.
 Faciliter l’obtention de crédits auprès des établissements financiers étrangers.
 Améliorer la comparabilité des comptes par rapport aux concurrents.
 Répondre à la demande des banques et des autres tiers.

2. Les enjeux de l’application des normes IFRS


En passant aux normes IFRS, on assiste à la sortie du modèle comptable ancien des actifs et des
passifs enregistrés au coût historique pour un modèle qui reflète la réalité économique de
l’entreprise. Il s’agit de la remise en cause des fondements du modèle comptable traditionnel
visant à privilégier le principe comptable de la prééminence de la substance économique sur la
forme juridique et à substituer au coût historique le concept de juste valeur

2.1. Prééminence de la substance économique sur la forme juridique


A la question « la comptabilité est-elle encore l’algèbre de droit ? » ; la réponse dans le cadre
du référentiel IFRS doit être négative.
Or selon les normes nationales, la comptabilité est la représentation chiffrée du patrimoine
juridique fondé sur le droit de propriété et de l’évolution de celui-ci au cours d’un exercice.
La formule célèbre « la comptabilité est l’algèbre de droit » est vérifiée et le droit se base sur la
forme juridique d’une opération pour déterminer les modalités de son traitement comptable.
Tel n’est pas le cas dans le cadre du référentiel IFRS : la comptabilité est une méthode
d’observation des faits économiques ; elle doit refléter, les droits, obligations et avantages
économiques qui sont à la disposition d’une entité. Une nouvelle définition du patrimoine fait
naissance, elle n’est plus juridique 5 mais économique. Il s’agit en quelques sortes d’un
prolongement du concept de contrôle utilisé pour les comptes consolidés. Le patrimoine
économique est l’ensemble des actifs contrôlés par une entité.

4 Voir le Rapport sur le Respect des Normes et Codes (RRNC). EN Anglais, Reports on observance of Standards and Codes (ROSC), ce
rapport a été préparé par une équipe de la Banque Mondiale sur la base des diligences mise en œuvre au Maroc au mois de mai 2002.
5 D’ailleurs à quel droit faut-il emprunter la définition précise ?

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Ainsi, certains actifs logés dans des véhicules juridiques séparés de l’entreprise peuvent être
intégrés au bilan. Il en est de même pour les actifs faisant l’objet de crédit-bail.
Une étude a été réalisée par des groupes de travail formés de comptables et de juristes. Ces
derniers étaient chargés de donner leurs remarques en matière d’incidence en droit des sociétés
et en droit social des normes IFRS expliqués par les comptables. Parmi les constats résultant
de ce travail, il ya lieu de noter :
 la plus forte déconnexion entre le droit et les normes comptables IFRS. Celles-ci ne
peuvent se rapporter à un droit puisqu’elles sont d’origine internationale
 passage d’une conception patrimoniale de la comptabilité à une conception plus
économique et plus financière voir boursière c'est-à dire : passage d’un bilan qui
traduit une situation juridique devenu obsolète y égard aux besoins des marchés
financiers à un bilan qui donne une image économique du patrimoine et passage
d’un compte de résultat qui est la représentation chiffrée de l’ensemble des contrats
et opérations passées par l’entreprise à un compte résultat qui cherche à mesurer
l’ensemble des performances de l’entreprise.
 l’autonomie des règles comptables : une forte autonomie des normes IFRS par
rapport à l’ensemble des branches de droit. Il ya des situations comptables dans
lesquelles le régulateur comptable dit « oui il ya une situation juridique, elle est ce
qu’elle est mais ce n’est pas ça qui m’intéresse. Ce qui m’intéresse c’est l’analyse
économique des choses, si elle coïncide avec l’analyse juridique, c’est très bien mais
si elle ne coïncide pas avec l’analyse juridique, il faudra s’en écarter ».
 de nouvelles définitions des éléments de bilan et du compte de résultat ; Un actif est
un élément provenant de transactions ou d’événements passés et donnant à l’entité
un avantage économique futur et un passif est un élément provenant de transactions
ou d’événements passés et occasionnant probablement une sortie d’un avantage
économique de l’entité.

Ainsi, le référentiel IFRS, en consacrant la primauté de l’investisseur, financiarise la


comptabilité. Le principe de la prééminence de la substance économique sur la forme juridique
répond à l’orientation boursière de la comptabilité. Dans ce cadre, le problème de la valeur
actionnariale de l’entreprise est considéré comme le problème central qu’il faut résoudre.

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2.2. L’évaluation à la juste valeur
La comptabilisation des éléments d’actif au coût historique peut engendrer des survaleurs
constatées lors des opérations de fusion. Pour éviter ces écarts, et pour avoir une vue précise de
la valeur actuelle de l’entreprise et de son évolution, l’utilisation du coût historique n’est pas
pertinente et la comptabilisation des actifs à la juste valeur s’impose. Ce principe est assez
logique du point de vue des investisseurs et lié au précédent. La norme IFRS 13, publiée en mai
2011, fournit une définition précise de cette juste valeur et des modalités de son obtention
2.2.1. Définition du concept de la juste valeur
Ce concept d’origine anglo-saxon marque une véritable révolution comptable car le triomphe
de deux principes fondamentaux de la comptabilité financière (coût historique et prudence) est
battu en brèche.
La juste valeur ou « fair value » se définit selon la norme IFRS 13 comme le « prix qui serait
reçu pour vendre un actif ou payé pour transférer un passif lors d’une transaction ordinaire entre
participants du marché à la date d’évaluation ». On voit clairement que la juste valeur constitue
un prix de sortie, une valeur d’échange et non une valeur d’usage. L’application de la juste
valeur suppose un marché fonctionnant dans des conditions normales c'est-à-dire suffisamment
liquide pour fixer un prix à l’actif ou au passif concerné. Toutefois, en présence d’un marché
déficient ou en raison de leurs caractéristiques propres (notamment les actifs incorporels comme
les marques), l’évaluation de la juste valeur repose sur des modèles mathématiques.
2.2.2. Hiérarchisation des justes valeurs
La norme IFRS 13 présente une hiérarchie en trois niveaux de l’évaluation en juste valeur en
fonction des données utilisées
 Données de niveau 1 : elles concernent les prix cotés accessibles à la date
d’évaluation sur un marché actif pour des actifs et des passifs identiques et qui ne
sont pas ajustés. Un marché actif est un marché qui se caractérise par :
l’homogénéité des éléments négociés sur le marché, la possibilité de trouver à tout
moment des acheteurs et des vendeurs et un prix à la disposition du public
 Données de niveau 2 : elles correspondent à des données observables directement
ou indirectement autres que les prix côtés du niveau 1. Il peut s’aigre :

 Des prix cotés sur un marché actif pour des actifs et des passifs similaires

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 Des prix cotés sur un marché non actif pour des actifs et des passifs
similaires
 Des données autres que des prix côtés telle que : taux d’intérêt, courbe des
rendements, vitesse de remboursements anticipés, risque de crédit, taux des
défauts
 Données de niveau 3 : ce sont toutes les autres données non observables.
L’entreprise peut obtenir et utiliser des informations relatives aux hypothèses
retenues par les acteurs de marché pour fixer le prix d’un actif ou d’un passif y
compris les hypothèses sur les risques
Les techniques d’évaluation retenues doivent maximiser l’utilisation des données observables
pertinentes (niveau 1, le cas échéant niveau 2) par rapport à l’utilisation des données non
observables qui doit être minimisée.

2.2.3. Méthodes de valorisation de la juste valeur


La meilleure indication de la juste valeur d’un élément se base sur la disponibilité d’une cotation
sur un marché actif. En l’absence d’une telle cotation, trois grandes approches cohérentes
(découlant de la hiérarchisation des donnés) peuvent être utilisées :
 Approche de marché (marketapproach) : la juste valeur résulte des prix observables
et autres informations générées par les transactions réelles portant sur un actif
identique similaire ou sinon comparable
 Approche revenu (incomeapproach) : la juste valeur vise l’usage des techniques de
valorisation pour convertir des montants futurs (flux de trésorerie, produits ou
charges, bénéfice) en un montant unique actualisé. Les techniques possibles sont :
actualisation, modèle financier approprié). La juste valeur traduit alors les attentes
actuelles du marché quant à ces montants futurs.
 Approche coût ou coût de remplacement pour un actif (costapproach) : il s’agit du
montant nécessaire permettant le remplacement de la capacité de production ou de
service d’un actif. La juste valeur est déterminée sur la base du coût nécessaire pour
acquérir un actif de substitution d’une utilité comparable ajusté par l’obsolescence.

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2.3. Apport et limites de la juste valeur
L’économiste Nicolas Véron précise : « s’il est facile d’identifier les défauts de la « juste
valeur », il est moins évident de proposer une méthode alternative qui remplirait mieux les
exigences de pertinence, de fiabilité, de compréhension indispensables pour des normes de
comptabilité financière ». Il s’agit de présenter alors les avantages de la juste valeur avant de
préciser ses limites.
2.3.1. Avantages de la juste valeur
Selon les partisans de la juste valeur, la comptabilisation en juste valeur permet de pallier aux
insuffisances de la comptabilisation au coût historique. Quatre qualités peuvent être liées à
l’évaluation en juste valeur : une meilleure comparabilité, une comptabilisation globale de la
valeur de l’entreprise et plus de transparence, une meilleure visibilité, une neutralité et
objectivité et une meilleure traduction de la performance de l’entreprise.
2.3.2. Une meilleure comparabilité
La comparabilité des comptes est améliorée du fait de la présentation de valorisation
équivalente pour un même instrument financier quelque soit sa date d’acquisition. Pour un
investisseur, choisir est plus évident. La prise de décision est facilitée
2.3.3. Une comptabilisation globale de la valeur de l’entreprise et plus
de transparence
Une transparence nouvelle est apportée et une exhaustivité de la comptabilisation de la valeur
est assurée. En effet, les produits dérivés ayant un coût initial nul doivent figurer au bilan. Il en
est de même pour les stocks –options et autres avantages de personnel. Alors qu’en appliquant
le coût historique, les acquisitions originaires sans coût identifiable ne sont pas comptabilisés
et les biens acquis par la propre production de l’entreprise sont valorisés à leur coût de revient
sans incorporation d’un surplus destiné à refléter leur valeur vénale
2.3.4. Une meilleure visibilité
La juste valeur présente l’intérêt de prévoir, au mieux, les flux de trésorerie futurs afférents aux
actifs et passifs résultant de leur utilisation ou de leur cession. Elle est fondée d’ailleurs sur leur
estimation. La valeur d’un bien est supposée égale à la valeur actuelle des flux de trésorerie que
l’entreprise en attend. D’où la nouvelle importance de la fonction comptable : la fonction
comptable doit renseigner aussi bien sur la performance passée que sur la performance future
et d’où la nouvelle importance du métier de comptable.
Le préparateur des comptes doit faire de délicates prévisions de flux de trésorerie et choisir un
taux d’actualisation. A ces compétences de comptable, le praticien de demain doit ajouter les
compétences d’analyste économique et financier ainsi que les compétences d’actuaire.

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2.3.5. Une objectivité et une neutralité
La juste valeur constitue une mesure basée sur le marché et non une mesure spécifique à l’entité.
Ainsi, l’information produite par la juste valeur est neutre dans la mesure ou elle fait référence
à des données exogènes : les valeurs de marché ou à défaut de marché actif, les valeurs de
modèle reposant sur des paramètres externes et facilement accessibles.
2.3.6. Une information fiable sur la performance de l’entreprise
La comptabilisation en juste valeur traduit de manière adéquate la performance de l’entreprise
et ses pratiques en matière de gestion des risques. Il s’agit de la performance de l’entreprise
résultant des décisions concernant l’acquisition ou la vente des actifs ou l’intérêt de continuer
la détention d’un actif ou de porter un passif. Il s’agit de l’incidence de la plupart des stratégies
d’investissement.
2.4. Les limites de l’application de la juste valeur
Si l’évaluation à la juste valeur améliore la comparabilité, la pertinence, la fiabilité et la
lisibilité, il n’en demeure pas moins que de nombreuses critiques sont adressées à l’encontre de
ce principe : une volatilité accrue, un effet pro cyclique massif, une vision cout-termiste.
2.4.1. Une volatilité accrue
La comptabilisation en juste valeur engendre la très forte volatilité des résultats et des fonds
propres de l’entreprise. C’est une volatilité qui exprime des risques systématiques (notamment
le risque de comptabilité créative, formation des bulles à la hausse ou à la baisse) et qui serait
à l’encontre de l’objectif de sécurité recherché par les normalisateurs comptables pour restaurer
la confiance des investisseurs dans les états financiers.
2.4.2. Une gestion plus cour-termiste
La juste valeur est celle calculée à un instant t. Elle doit être dénommée « valeur instantanée ».
Donc, seule une réalité financière à un instant donné est fournie. Cela favorise l’orientation
court- terme pour le pilotage de l’entreprise. Le recours à la juste valeur fait apparaître
l’entreprise comme une somme d’élément détachables, vendables à la découpe et non comme
une organisation dont l’objectif est de produire et de vendre des biens et des services et dont la
combinaison complexe de ressources est une source de valeur en soi.
Cela n’incitera t-il pas les dirigeants à tenir compte de l’impact du court terme dans leurs
décisions au détriment de la mobilisation pour le long terme, seul créateur de valeur.
2.4.3. Un effet pro cyclique massif
Lorsque les marchés sont à la hausse, le résultat augmente mécaniquement. Par contre, lorsque
les marchés sont à la baisse, le résultat se réduit dans les mêmes proportions quelques soient les

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décisions de gestion des dirigeants ou la performance de l’activité ordinaire. L’inscription des
moins-values amputera le résultat. La juste valeur présente donc un effet procyclique massif,
accroissant les difficultés des entreprises quand l’activité faiblit et gonflant leur résultat dans
les phases d’expansion. De quoi aggraver l’instabilité de l’économie. Il faut noter que le
référentiel IFRS repose sur la coexistence de plusieurs attributs de mesure de la valeur relevant
de deux principaux modèles : le coût et la juste valeur. Ces divers attributs de mesure sont
appliqués à divers actifs et passifs : cout historique, cout historique avec amortissement et
dépréciation, valeur nette de réalisation, juste valeur moins frais de vente, juste valeur de niveau
1,2 ou 3. Dans certaines normes, le recours à la juste valeur est imposé. Dans d’autres, il est
autorisé, voir interdit. La juste valeur reste peu présente dans les états financiers IFRS des
sociétés industrielles et commerciales. Elle a peu d’influence sur la valeur des actifs, des passifs,
des capitaux propres, du résultat net et du résultat global. L’évaluation à la juste valeur n’est
pas une option exercée lors de la transition aux IFRS. Il en est autrement dans les banques et
les compagnies d’assurance.
3. L’analyse du principe de prudence
Il s’agit d’examiner l’application du principe de prudence en normes marocaines avant de
présenter la place qui lui revient en Europe et dans les normes IFRS
3.1. La Situation au Maroc
L’application du principe de prudence en normes marocaines conduit à la diminution du résultat
et permet de payer moins d’impôt (en toute légalité) et de restreindre la possibilité de
distribution des dividendes. Le dividende est déterminé sur la base du résultat distribuable
calculé à partir du résultat comptable. Toute distribution fictive de dividendes est sanctionnée
sur le plan pénal. En effet, il n’est pas jugé utile pour les entreprises de comptabiliser des
charges ou des provisions réelles si elles ne bénéficient pas de la déductibilité fiscale. Par contre,
elles comptabilisent les provisions dites réglementées (provisions pour investissement,
provision pour hausse des prix) même si ces provisions ne correspondent à aucune charge réelle.
Il s’agit de véritables niches fiscales. Il en est de même pour la tentation de calquer les durées
d’amortissement sur celles généralement admises par le fisc.
3.2. La Situation en Europe et au Royaume uni
Depuis la décennie 1980, la différenciation entre les comptes individuels et les comptes
consolidés est établie. Cela se manifeste à travers l’existence de deux directives distinctes : la
4ème et la 7èmedirectives. Les comptes consolidés ne sont soumis ni à l’emprise fiscale ni aux

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contraintes juridiques et pénales de la distribution des dividendes. C’est pour cette raison que
l’essentiel des évolutions comptables passe par les comptes consolidés.
Ce pendant le projet de modification des directives pouvant aboutir en 2014 fusionne la 4° et la
7° directive. De même, le lien étroit entre la distribution de dividendes et le résultat comptable
ne sera plus retenu. La distribution des dividendes sera liée à des règles de gouvernance
différentes.
Pour le Royaume Uni, la prudence est « considérée comme une dissimilation et une opportunité
de lissages impropres à conduire à l’image fidèle » d’après G. Gélard, ancien membre de
l’IASB6.

3.3. La prudence dans les normes IFRS


Dans le cadre conceptuel de 1989, le principe de prudence est ainsi exprimée « la prudence est
la prise en compte d’un certain degré de précautions dans l’exercice des jugements nécessaires
pour préparer les estimations dans des conditions d’incertitude pour faire en sorte que les actifs
ou les produits ne soient pas surévaluées et que les passifs et les charges ne soient pas sous-
évalués »
Dans la révision du cadre conceptuel de 2010 (cadre commun à l’IASB et au FASB), le principe
de prudence n’est ni repris ni défini. Ce concept est considéré comme la résultante de la
caractéristique qualitative de représentation fidèle.
Parmi les exemples d’application du principe de prudence dans un certain nombre de normes,
on peut citer :
 Dans IAS 37, les actifs éventuels ne sont pas comptabilisés ;
 Dans IAS 18, les ventes ne peuvent être constatées que lorsque les marchandises
sont livrées ;
 Dans IAS 37, pour les contrats déficitaires, les pertes à terminaison doivent être
constatées ;
 Dans IAS 16, la réévaluation des immobilisations corporelles est autorisée mais
l’écart doit être constaté non comme un produit mais dans les autres éléments du
résultat global.

6 Gélard G. (Mai 2012), « Que reste –t-il du principe de prudence ? Evolution historique et questionnement » Revue Française de comptabilité
n°454, pp 47-49

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CONCLUSION
Etant donné que les normes IFRS ne sont pas destinées en premier lieu aux créanciers mais aux
investisseurs, le principe de prudence si essentiel pour les premiers est un obstacle pour les
seconds qui, dans leur stratégie d’investissement, ont besoin de connaitre la valeur instantanée
de l’entreprise. Le principe de prudence et le principe du coût historique qui ont une place
importante dans les normes marocaines sont, dès lors, remis en cause. De même, la déconnexion
entre le traitement juridique d’une opération et son traitement comptable, assis sur l’économie
de celle-ci, peut avoir un effet sur la valeur probatoire de la comptabilité.
La mondialisation est là pour durer et s’approfondir. Les multinationales finiront par
n’appartenir à aucun car ce sont des entreprises qui opèrent dans de nombreux pays. Les sociétés
marocaines sont favorables aux normes comptables internationales puisqu’elles s’inscrivent
dans la suite logique de la mondialisation des marchés (en particulier les marchés financiers).
Cependant, l’application de ces normes conduit à repenser le manuel et le système
d’information comptable « Normes et outils de gestion évoluent ensemble » selon Hoffman et
Boussard.
Nous constatons, alors, qu’il apparait que le code général de normalisation comptable CGNC
est inadapté à l’environnement économique des entreprises. Sa modernisation, voir sa réforme,
n’est plus un luxe. C’est une urgence !

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BIBLIOGRAPHIE

 Baghar N. (Janvier-Février 2014), « Traitement comptable du contrat de crédit-bail


chez le bailleur au Maroc : d’une approche juridique vers une approche
économique »Revue Marocaine d’administration locale et de développement n°114, pp
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 Obert R. (Février 2013), « De l’incidence d’une évaluation à la juste valeur sur les états
financiers »Revue Française de comptabilité n°462, pp 40-43
 Obert R. (Mai 2013), « L’analyse du principe de prudence par l’EFRAG et un certain
nombre de normalisateurs européens » Revue Française de comptabilité n°465
 Didelot L et Barbe O (Janvier 2012) « Panorama de l’application des normes IFRS dans
le monde et convergence avec les US GAAP » Revue Française de comptabilité n°450,
pp 41-43
 Gélard G. (Mai 2012), « Que reste –t-il du principe de prudence ? Evolution historique
et questionnement » Revue Française de comptabilité n°454, pp 47-49
 Scheid J.C. (Mai 2009), « le rapport d’information : les enjeux des nouvelles normes
comptables » Revue Française de comptabilité n°421
 Didelot L et Dandon O (Janvier 2006), « La convergence du plan comptable général
avec le référentiel IFRS » Revue Française de comptabilité n°384 pp 29-33
 Colasse B. (Février 2006), « IFRS : un défi et une opportunité pour l’enseignement de
la comptabilité » Revue Française de comptabilité n°385
 Gélard G. (Novembre 2006), « démarche normative et cadre conceptuel » Revue
Française de comptabilité n°393, pp 35-39
 Ledouble D (Septembre 2005), « La comptabilité est –elle encore l’algèbre de droit ? »
Revue Française de comptabilité n°380, pp 19-21
 Ellatif E. (2011/2012) « Le passage aux normes comptables internationales IFRS/ Essai
d’observation et de compréhension des sociétés cotées à la bourse des valeurs de
Casablanca » Thèse de doctorat en sciences de gestion
 www.cegid.fr/lyon-finance.org/normes/ias36.asp (synthèse des différentes normes avec
les principales différences avec le référentiel français).
 www.iasb.org
 www.focusifrs.com
 Site du conseil déontologique des valeurs mobilières. http://www.cdvm.gov.ma

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