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L’intégration européenne en débat, 1 : des différenciations déroutantes

Chaire de
philosophie
de l’Europe L’Europe face à la crise :
quel modèle économique et social ?
Jean-Marc FERRY

Leçon n°3
Formé à l’IEP de
Paris, à Paris 1
puis en Allemagne
aux côtés de
Jürgen Habermas,
Jean-Marc Ferry
est d’abord de-
venu chercheur

L’INTÉGRATION
au CNRS puis a
rejoint l’Université Libre de
Bruxelles en 1990.
Devenu l’un des philosophes fran-
çais les plus en vue à l’étranger,
il a publié plus d’une vingtaine

EUROPÉENNE
de livres de philosophie politique
dont 5 consacrés à l’Europe.
Il dirige deux collections et fut
le fondateur et président de la
plus importante école doctorale
d’études européennes au sein de

EN DÉBAT, 1
l’Union. Il a rejoint Nantes pour
3 ans en devenant le titulaire de
la « chaire de philosophie de l’Eu-
rope » destinée principalement à
impulser et animer la recherche
sur les questions européennes.

Faculté de Droit et
des Sciences politiques
Chemin de la Censive du Tertre

DES DIFFÉRENCIATIONS
BP 81307
44313 Nantes Cedex 3

Tel : 02 40 14 15 15

DÉROUTANTES
www.droit.univ-nantes.fr

Séminaire du 04/11/2011

www.univ-nantes.fr/droit

Chaire de
philosophie
de l’Europe
Des différenciations déroutantes L’intégration européenne en débat, 1 : des différenciations déroutantes

Pourquoi cibler sur la question de l’intégration ? au scepticisme quant à la possibilité d’une démocratie
Parce qu’il s’agit de la question princeps en ce qui au-delà des nations.
concerne le projet européen.
Les enjeux de la construction européenne nous ren- L’objection se double d’un doute émis sur l’existence
voient à cette question. Quels sont ces enjeux ? possible du politique en général en dehors du cadre
des États nationaux (David Miller, Benedict Anderson,
a. Réaliser pour l’Europe une forme d’unité poli- Dominique Schnapper, Marcel Gauchet)2.
tique qui soit compatible non seulement avec la diver- En réplique aux objections :
sité culturelle de ses nations, mais également avec la • On ne peut accepter une mondialisation sauvage.
souveraineté politique de ses peuples. D’où la nécessité d’une reconquête politique de l’éco-
Cela pose déjà des problèmes conceptuels assez nomie sous peine de perdre toute autonomie politique.
aigus : Ce serait pour le compte réellement la fin du politique.
i. Différencier citoyenneté et nationalité. C’est Donc, se crisper sur le national équivaut à attendre la
l’idée d’une citoyenneté postnationale. subversion totale du politique, et non pas à préserver
ii. Différencier entre peuple et nation. C’est son existence.
l’idée d’un peuple plurinational. • Il est illusoire d’espérer une intégration systé-
iii. Différencier entre souveraineté (des États mique indépendante ou déconnectée de l’intégration ci-
membres) et autorité (des instances de l’Union), ainsi vique, sous peine d’une crise radicale de gouvernabilité.
qu’entre souveraineté négative (de chaque État) et sou- • L’intégration civique est la forme démocratique
veraineté positive de l’Union comme telle. C’est l’idée de l’intégration politique, son aspect non strictement
de co-souveraineté. fonctionnel. Il implique, sous une forme ou une autre,
iv. Organiser la distribution verticale des com- une participation des citoyens à la vie de la Cité, suivant
pétences quasi constitutionnelles (législatives, exécu- le principe selon lequel les destinataires des normes
tives, juridictionnelles) à différents niveaux de gouver- publiques doivent pouvoir se regarder eux-mêmes
nance. Cela revient à devoir donner une forme juridique comme les auteurs de ces normes.
assez claire au principe de subsidiarité comme principe • La démocratie est la forme de gouvernement
organisateur. qui est censée répondre aux attentes des gouvernés.
C’est per definitionem la forme la plus souhaitable.
b. Déployer la démocratie au-delà des cadres Il s’ensuit que :
nationaux, c’est-à-dire engager la construction euro- 1) La préservation de l’autonomie civique des
péenne sur la voie d’une démocratie cosmopolitique. peuples et de la capacité politique des États nationaux
Cela ne veut pas dire que la démocratie européenne implique que ces derniers s’unissent pour domestiquer
soit à regarder comme le noyau central d’une démo- l’économie.
cratie globale (mondiale) à venir. La démocratie cosmo- 2) Cette reconquête ou ce rattrapage politique de
politique n’est pas ici à concevoir sur le modèle de la l’économie revient à démocratiser la mondialisation.
démocratie globale1. Elle ne renvoie pas à une globa- 3) Démocratiser la mondialisation revient à mon-
lisation des démocraties nationales mais à un principe dialiser la démocratie, un projet dans lequel s’inscrit
politique différent de celui des démocraties nationales. la construction européenne. Le sens, le telos de la
On demande cependant – c’est une question préjudi- construction européenne est, dans cette mesure, la
cielle – pourquoi la démocratie ? Pourquoi démocrati- démocratie cosmopolitique.
ser un espace interétatique métanational ? Un tel projet
se heurte à des objections : Mais comment ? Comment mondialiser la démo-
• Objection principielle : pourquoi la démocratie cratie du point de vue d’une stratégie d’intégration de
en général ? l’espace européen ?
• Objection contextuelle : comment une démo- Il y a à cet égard un problème de départ : pour en-
cratie postnationale est-elle possible ? On se heurte là treprendre de démocratiser la mondialisation, l’Union

1 Cela peut s’expliciter en référence à la suggestion kantienne d’une


union cosmopolitique articulant entre eux trois niveaux de relations 2 Benedict ANDERSON, L’imaginaire national. Réflexion sur l’origine
du droit public. Dans l’aire anglo-américaine, la plupart des théori- et l’essor du nationalisme, trad. par Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris,
ciens de ladite « démocratie globale » ou « démocratie cosmopoli- La découverte, 1996, 2002. ; Marcel GAUCHET, La Condition politique,
tique » recourent en fait au seul premier niveau (ius civitatis, Staats- Paris, Gallimard, 2005 ; David MILLER, On Nationality, Oxford, Cla-
recht) kantien mais globalisé : celui d’un droit étatique interne, ou rendon Press,1995 ; Dominique SCHNAPPER, La Communauté des
droit politique. citoyens. Sur l’idée moderne de nation, Paris, Gallimard, 1994.

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européenne doit se mettre en mesure de parler d’une une grande différence entre cette « puissance civile »
seule voix et de peser de tout son poids au sein de européenne et la conception néoconservatrice de la
grandes organisations internationales telles que l’OMC, puissance5.
le FMI, le G20. Cependant, elle doit éviter la voie concep- Comment surmonter le handicap (au moins) de dé-
tuellement facile de la construction étatique (l’État fé- part, afin qu’il soit seulement un handicap de départ ?
déral européen). J’entends : l’absence de résolution politique du « concert
Cela implique que l’intégration européenne se dé- européen » dans un sujet étatique.
tourne de la voie d’intégration verticale — celle de trans- On peut concevoir différents niveaux théoriques et
ferts de souveraineté à une Puissance publique métana- pratiques de politique internationale :
tionale — au profit d’une voie plus horizontale de partage a) Un niveau national, fondé sur des alliances
des souverainetés nationales sur le mode de la concer- entendues au sens d’accords diplomatiques plus ou
tation, de la coordination et de la coopération. Dans moins sélectifs entre chancelleries, assortis à une cer-
le contexte actuel, les partisans de « plus d’Europe », taine vision stratégique ;
mot d’ordre en vogue, qui entretient le flou, militent b) Un niveau communautaire, fondé sur la promo-
pour l’État fédéral supranational. Comment faire pré- tion internationale de principes de bonne gouvernance
valoir les arguments qui parlent pour la concertation mondiale, et donc, de justice cosmopolitique.
entre États cosouverains plutôt que pour une subor- Dans ce cas, on est conduit sans doute à assumer
dination des États membres à une puissance publique que la « démocratie européenne » s’entend en un sens
supranationale, cherchant à monopoliser la souverai- différent de celui où s’entend la démocratie nationale :
neté ? La « voie horizontale » d’une union coopérative il ne s’agit plus, ou plus prioritairement, d’une démo-
d’Etats toujours souverains est parfois assimilée, mais cratie interne à l’espace européen des relations entre
à tort, à la méthode intergouvernementale, alors qu’elle citoyens, mais plutôt d’une démocratie externe, déve-
est mieux servie, au fond, par la méthode communau- loppée sur le plan des relations intracommunautaires
taire. Par suite de quoi elle est mal perçue par les euro- entre les peuples et les États membres de l’Union,
péistes qui y voient une régression du projet européen ainsi que sur le plan des relations entre l’Union et sa
vers le nationalisme. D’où le défi : entre européisme et périphérie, en particulier la rive méridionale de la médi-
nationalisme, entre fédéralisme et souverainisme, pro- terranée et le Caucase, voire, sur le plan des relations
mouvoir la voie étroite d’une implémentation procédu- internationales générales, à partir des organisations
rale et processuelle de la co-souveraineté : partage et internationales. Le projet européen aurait notamment
non transfert des souverainetés. Au demeurant, c’est la pour destination de mondialiser la démocratie, c’est-à-
voie prise dès le départ de la construction sous l’appel- dire, idéalement, de développer des principes de justice
lation « méthode communautaire », et qui a porté ses politique au plan des relations interétatiques et inter-
fruits jusqu’aux récents élargissements. régionales, tout en favorisant l’universalité des droits
Il faut toutefois reconnaître les difficultés inhérentes fondamentaux individuels.
à l’option pour une voie qui privilégie la concertation
entre Etats nationaux par rapport à une subordination Equilibrer l’intégration européenne entre différents
de ces derniers à un système supranational. L’option en pôles.
faveur de l’horizontalité entraine un handicap de l’Union S’il est vrai que la légitimation fondatrice du projet
européenne dans la négociation internationale, handi- européen, la paix, s’est écroulée avec le Mur de Berlin,
cap par rapport aux super nations d’aujourd’hui (USA) le nouveau défi pour l’Europe, la légitimation de relève
ou de demain (Chine, Inde, Brésil). Cependant, le prin- pour son projet d’unification a pour thème la mondia-
cipe politique de l’Union européenne est philosophique- lisation. Le défi nouveau est alors la reconquête poli-
ment plus en pointe que celui des nations, compte tenu tique de l’économie mondialisée. Cependant, beaucoup
de la nouvelle situation mondiale3. Le modèle UE serait estiment que l’Union européenne n’est autre qu’une
le seul modèle d’avenir pour une gouvernance postna- courroie de transmission de la gouvernance mondiale,
tionale à hauteur des défis du monde actuel. Il s’agit néolibérale. Ils voient dans la construction européenne
d’un modèle reposant sur des principes nouveaux : par- une pure fonction adaptative de la mondialisation éco-
tager le pouvoir pour accroître le pouvoir. Partager la nomique. À vrai dire, les deux interprétations ne se
souveraineté pour reconquérir la souveraineté4. C’est
trad. Par Aurélie Dutho, Paris, Flammarion, 2009.
3 Nicole GNESOTTO, L’Europe politique a-t-elle un avenir ?, Paris, 5 Robert KAGAN, La Puissance et la faiblesse. Les États-Unis et
Armand Colin, 2011. l’Europe dans le nouvel ordre mondial, trad. par Fortunato Israël,
4 Ulrich BECK, Pouvoir et contre-pouvoir à l’ère de la mondialisation, Paris, Plon, 2003.

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contredisent pas frontalement : d’un côté, « l’Europe » celle qui devrait dominer le débat philosophicopolitique
actuelle exprime bien un compromis entre les attentes des prochaines années, en ce qui concerne le projet
des dirigeants politiques et les exigences du métapou- européen : l’intégration. Où en est, à ce sujet, l’Union
voir économique, visant à décloisonner les marchés. européenne ?
C’est le point de vue du constat. D’un autre côté, l’Union À l’heure actuelle, l’intégration européenne est sys-
cherche aussi à jouer sa propre carte dans les relations témique plutôt que politique, négative plutôt que posi-
extérieures et au sein des grandes organisations inter- tive, et (encore) horizontale plutôt que verticale. Cette
nationales. C’est le point de vue de la tâche, point de situation appelle directement des ajustements que le
vue pratique d’où prend sens le projet politique euro- point de vue normatif peut spécifier. C’est ainsi que,
péen, là où, dans la situation présente, se laisse étayer pour chacun de ces trois couples notionnels relatifs à
sa prétention la plus pertinente à la légitimité. l’intégration, j’aimerais proposer un principe directeur
C’est également de ce point de vue pratique que l’on dont la formulation succincte méritera un développe-
pourrait dégager des principes directeurs afin d’éclai- ment un peu substantiel. Encore une fois, ces proposi-
rer la question centrale de la construction européenne, tions ont un statut normatif plutôt que descriptif.

INTÉGRATION HORIZONTALE ET INTEGRATION VERTICALE


L’intégration horizontale n’est pas le succédané au- s’ensuit que l’orientation vers le « supranational » revêt
quel devraient provisoirement se résigner les acteurs l’allure paradoxale, presque perverse, d’un transfert
de la construction européenne. Elle représente plutôt la du pouvoir gouvernemental au Conseil, sous la forme
voie à développer, voie d’avenir, longue et aléatoire mais « rationalisée » du leadership franco-allemand. Une telle
prometteuse, celle d’une intégration postétatique qui, « étape » sur la voie d’une intégration verticale est d’au-
suivant le principe de co-souveraineté, préfère la coo- tant plus étrange que le Conseil n’est composé que des
pération, le partage du pouvoir, la concertation des États gouvernements nationaux ou de leurs délégués. On ne
membres et la coordination de leurs politiques publiques, peut proprement parler de transfert de souveraineté,
à leur subordination à une puissance publique suprana- mais plutôt, dans la pratique, d’un court-circuitage des
tionale et leur soumission à une politique économique procédures parlementaires et paritaires.
commune. En ce qui concerne donc la question du pouvoir, l’inté-
En ce qui concerne le pouvoir dans l’Union, on asso- gration horizontale présuppose un exercice routinier de
cie couramment l’intégration verticale à l’orientation dite la co-souveraineté ; « routinier », suivant la voie de ladite
supranationale, tandis que l’on renvoie à l’intergouverne- méthode communautaire, c’est-à-dire sous l’autorité de
mental l’intégration horizontale. On considère en outre coordination, que représente en principe la Commission.
que l’équilibre entre l’intégration verticale et l’intégration Le processus d’intégration doit, en effet, être coordonné
horizontale dépend de la répartition retenue entre les par une instance déliée d’intérêts nationaux particuliers.
compétences propres de l’Union (ou compétences exclu- C’est pourquoi ce processus ne saurait être abandonné
sives) et les compétences dites partagées ainsi que les aux ententes diplomatiques entre états-majors gouver-
compétences réservées aux États membres, où l’Union nementaux. Contrairement à certaines idées reçues, la
comme telle n’a alors, tout au plus, que des compétences voie normale d’une intégration horizontale équilibrée, en
dites d’appui. D’horizontale l’intégration tend à devenir ce qui concerne l’Union européenne, n’est pas celle de la
verticale, lorsque le curseur se déplace des compétences méthode intergouvernementale, mais celle de la méthode
d’appui vers les compétences exclusives. communautaire bien comprise. Il n’empêche que, dans
Mais il faut dire que cette vision perd de sa pertinence les milieux européistes, fédéralistes pour l’essentiel, on
depuis le traité de Maastricht, du fait que, depuis lors, le considère volontiers qu’il ne saurait y avoir de progrès
Conseil de l’Union, singulièrement, le Conseil des Chefs dans l’intégration européenne que sur la voie – verticale
d’État et de gouvernement a clairement pris le pouvoir – des transferts de compétence à des instances propre-
contre la Commission. Celle-ci a perdu son aura gouver- ment supranationales, et que là réside la voie royale de
nementale. Bien que sa responsabilité politique devant l’« approfondissement » : celle qui conduit donc à l’État
le Parlement et devant le Conseil ait été confirmée, elle fédéral supranational, tandis qu’« approfondir » l’intégra-
semble reléguée à une fonction exécutive subalterne, tion en s’en tenant à la voie horizontale serait une contra-
alors qu’elle était censée représenter l’élément propre- diction dans les termes.
ment communautaire, appelé à faire prévaloir l’intérêt Tel est le préjugé courant et constant. Telle est
général de l’Union sur les intérêts particuliers des États. l’orientation étatiste en ce qui concerne l’Union euro-
Une telle situation est de moins en moins crédible. Il péenne. À rebours de cette position, je dirais que c’est la

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voie postétatique, voie « horizontale », qu’il conviendrait tandis que l’argument du « fédéralisme concurrentiel »,
de développer pour une intégration appropriée à l’espace selon lequel la liberté de circulation et d’installation
européen1. Je suivrai les analyses qui mettent l’accent concourt à une allocation optimale des ressources et,
sur l’équilibre maintenu entre l’horizontalité des procé- partant, à la réalisation d’un optimum social général,
dures de coordination transnationales et la verticalité des restera un leurre, car ce sont les entreprises, non pas
délégations de compétences à des instances supranatio- les personnes physiques, qui effectueront les arbitrages
nales ou, à tout le moins, d’un partage des compétences entre systèmes nationaux.
entre ces instances et les Etats membres. Sans doute Dans sa conception positive, la voie horizontale est
faut-il développer les institutions supranationales. Mais celle d’un « cosmopolitisme processuel »2. Le point de
c’est à travers des procédures horizontales que l’Union départ est la fédération d’États libres. Mais le point d’arri-
crée les bases juridiques et institutionnelles d’une gou- vée inhérent au télos de sa construction n’est pas l’État
vernance transnationale. Cependant, la voie verticale est fédéral : c’est une union transnationale horizontalement
par excellence celle des intégrations nationales. Valable intégrée. Il s’agit d’un principe philosophique nouveau au
aussi bien pour les États fédéraux que pour les États uni- sens où il n’a aucun précédent dans l’histoire réelle des
taires, elle passe conventionnellement par des piliers sociétés humaines. C’est pourquoi, d’ailleurs, le cosmo-
d’obligation : scolaire, militaire, civique, fiscale. L’inté- politisme processuel est lui-même un procès d’appren-
gration horizontale suppose, quant à elle, plutôt, une tissage : partager le pouvoir, rechercher des compromis,
extension des droits favorisant la mobilité des personnes. voire des consensus, prendre ensemble des responsa-
Il ne s’agit pas seulement de la liberté de circulation des bilités que l’on assume de façon solidaire, dépasser le
biens, services, capitaux et personnes. Il s’agit aussi bien point de vue national exclusif. Tel est le nouvel esprit qu’il
d’opportunités concrètes, telles qu’en offrent les pro- convient d’approfondir dans l’Union, plutôt que d’élargir
grammes transversaux d’échanges interuniversitaires celle-ci inconsidérément.
ainsi que les programmes culturels favorisant la diffu- Qu’à l’heure actuelle l’intégration horizontale soit en-
sion transnationale des œuvres (on pourrait à cet égard gagée selon un style plus néolibéral que social, ce n’est
concevoir un Centre Européen du Livre qui accorderait pas cette circonstance qui doit invalider le principe d’ho-
des aides substantielles à la traduction) ; ou, plus encore, rizontalité. Celui-ci n’est pas a priori contraire au prin-
de libertés effectives d’installation et de travail que pour- cipe de redistribution sociale. Il se caractérise plutôt par
raient réaliser pour les personnes physiques – mais ce le fait qu’il repose sur des droits civils, des opportunités
n’est pas actuellement le cas dans l’Union – des mesures sociales, plutôt que sur des devoirs civiques ou des obli-
d’harmonisation des systèmes sociaux, en particulier des gations à l’égard d’un Etat. Par exemple, il s’accorde au
systèmes de retraite, qui, de nation à nation, devraient schéma post-conventionnel d’instauration de minimas
autoriser une cumulation externe, équivalente, voire su- sociaux transversaux : de revenu, de santé, d’éducation,
périeure, à l’efficacité des accumulations internes, liées notamment. L’intégration horizontale n’est par consé-
à l’ancienneté, afin que les migrants de l’Union ne soient quent pas synonyme de l’intégration négative, loin s’en
pas pénalisés du fait même de leur mobilité. Tant que ne faut, car elle se prête aussi bien à une intégration positi-
sera pas réalisée cette additivité effective (laquelle sup- vement structurante – par exemple, en perspective d’une
pose à vrai dire, davantage qu’une simple harmonisation Europe sociale à réaliser.
des régimes nationaux entre eux, la mise en place d’une Je dois cependant considérer deux ordres d’objec-
solidarité coresponsable entre États), l’installation des tions : l’un parle contre la voie horizontale, tandis que
citoyens d’Europe sur tout l’espace européen ne sera pas l’autre parle pour la voie verticale.
favorisée, la liberté n’en sera pas réelle et l’horizontalité D’une part, semble parler contre la voie horizontale
jusqu’ici engagée ne sera pas réellement intégratrice, de l’intégration le soupçon philosophique d’une Europe à
la pointe d’un individualisme des droits de l’homme, qui
accomplirait la subversion juridique du politique, c’est-
1 Etienne Balibar tient à cet égard une position plus radicale que à-dire l’effacement de la volonté collective ainsi que la
la mienne, puisqu’il estime que c’est le schéma vertical qui pré-
vaut actuellement dans l’Union « Il est irréaliste de se représenter liquidation de toute communauté de projets et de des-
la construction politique européenne selon le schéma “vertical” qui tins, au profit d’un schéma « post-politique » qui tend à
prévaut actuellement, même complété et légitimé par des procé-
dures de consultation plus étendues. La construction n’est possible
affranchir l’attribution de droits fondamentaux individuels
que par le surgissement progressif d’un démos qui se donne ses
propres moyens d’expression à l’échelle du continent, et au besoin
les impose avec effraction ». (Etienne BALIBAR, Nous, citoyens d’Eu- 2 Francis CHENEVAL, «Legitimation der multilateralen demokra-
rope ? Les frontières, l’État, le peuple, Paris, La Découverte, 2001, tischen Integration», dans Francis CHENEVAL, Legitimationsgrun-
p. 13). dlagen der Europäischen Union, Lit Verlag, Münster, vol. 27, 2005.

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à l’égard d’une appartenance nationale. L’individu, rendu ment, relèvent des compétences partagées (marché inté-
ainsi théoriquement indépendant, abstrait de toute affilia- rieur, politique agricole, sécurité, justice), voire, peut-être
tion politique, serait en quelque sorte « propriétaire » de aussi, à certaines « compétences d’appui », c’est-à-dire
ses droits qu’il pourrait désormais « emmener » avec lui, des compétences qui, aujourd’hui, sont quasiment réser-
au gré de ses pérégrinations de cosmopolite. vées aux États : politique sociale, éducation, santé, tandis
Je ne nie pas que la confirmation, à l’échelle de que serait généralisée au Conseil la règle de la majorité.
l’Union, des droits fondamentaux, puisse conforter les De là, on irait même « communautariser » le domaine
exigences de garantie individuelle qui ressortissent à la que, par excellence, se réservent les chefs d’État et de
protection (pour les droits civils). Cependant, il n’y a pas gouvernement : la politique extérieure, car c’est au fond
que la première génération des droits fondamentaux indi- cela, l’unité de la diplomatie, qui réaliserait véritablement
viduels. Leur effectuation s’étend normalement sur tout l’intention fédéraliste.
le spectre : droits civiques de participation, droits sociaux Il est clair que l’unité d’une représentation diploma-
de solidarité, droits moraux de personnalité. On voit alors tique de l’Union est une condition nécessaire de sa visibi-
mal comment une telle garantie pourrait être dissociée, lité et de son audience politique face au monde. Mais une
dans la conscience des citoyens de l’Union, d’une réfé- telle unité, sans doute, indispensable, devrait-elle néces-
rence constitutionnelle, inhérente au politique, même si sairement passer par une confiscation des prérogatives
la puissance publique qui assure l’effectivité du droit ne nationales ? Ou bien pourrait-on la concilier avec une
passe plus par un monopole de la coercition légitime, concertation des politiques nationales ? Cela suppose
c’est-à-dire par l’État au sens conventionnel, mais par que les dirigeants européens aient réalisé entre eux des
une union d’États ayant souscrit à cette Constitution. On rapprochements tels qu’ils puissent au moins s’accor-
voit mal en quoi la confirmation ou le développement de der sur des lignes directrices de la politique extérieure.
garanties statutaires exprimées dans le langage du droit La technique des transferts de compétences régaliennes
jouerait contre l’intégration politique des bénéficiaires à des instances indépendantes, comme, par exemple, la
de ces garanties. C’est plutôt l’inverse qui pourrait nor- Banque Centrale Européenne pour la régulation de la
malement être attendu, si toutefois l’approfondissement monnaie en circulation dans la zone Euro, est la solution
de ces garanties va dans le sens des idées que se font, d’apparente simplicité, qui ne saurait sans dommage se
aujourd’hui, les sociétaires, quant aux conditions de la vie substituer à la pratique difficile d’ententes entre les Etats
bonne et de la société juste. membres. Seule une telle pratique — qui peut certes être
D’autre part, semble parler pour une voie verticale impulsée par des États-leaders, mais toujours sous la
d’intégration européenne – je pense au thème d’une coordination d’une autorité communautaire — permet
« Europe fédérale » ou des « États-Unis d’Europe » – la que l’Union agisse politiquement en coresponsabilité de
conviction que tout irait mieux et plus vite si les Européens ses membres, de sorte que l’imputation des déconvenues
renonçaient enfin à se crisper sur les souverainetés éta- à cet Autre fictif qu’est « Bruxelles » cesse enfin d’être
tiques, c’est-à-dire sur leurs prérogatives de dirigeants crédible.
nationaux, pour concéder les « transferts » requis par Ainsi, d’ailleurs, se verrait limité, sinon conjuré, le
une politique européenne efficace, homogène et lisible. Il risque de décrochage du processus d’intégration par rap-
faut cependant examiner de près ce que recouvrirait pra- port aux attentes et perceptions des citoyens. Il importe
tiquement la satisfaction de cette réclamation, d’autant en effet que ceux-ci ne se sentent pas dépossédés de ce
que celle-ci émane le plus souvent de positions hostiles à qu’il leur reste d’autonomie politique. De fait, il est illu-
un renforcement de la Commission. Restent essentielle- soire de croire que les peuples d’Europe puissent accep-
ment le Parlement européen et le Conseil de l’Union. Ce ter de se soumettre à une décision majoritaire « du »
dernier surtout est le détenteur du pouvoir décisionnel. peuple européen ou de ses représentants (au Parlement
Dans cette situation, transférer le pouvoir à l’Union et au Conseil), une décision que, par hypothèse, ils n’au-
signifie renforcer le pouvoir du Conseil, lequel n’est autre raient cependant pas adoptée s’ils avaient été consultés
que celui que détiennent ensemble les gouvernants en tant que peuples autonomes. Imaginer cela est tout
nationaux. C’est pourquoi, face à la dérive actuelle d’un aussi vain qu’espérer des États qu’ils renoncent, un jour,
intergouvernementalisme « rationalisé » dans un sens à leur pouvoir décisionnel exercé en co-souveraineté
bicéphale, les authentiques partisans d’un fédéralisme au Conseil ; qu’ils accepteraient ainsi de remplacer la
européen réclament plutôt une communautarisation concertation obligée, qui en résulte, par la confiscation de
avancée qui, au-delà de l’actuel domaine des compé- souveraineté que représenterait leur subordination à une
tences exclusives (union douanière, politique commer- instance étatique supranationale, quel que soit le nom
ciale commune, politique monétaire en zone euro), irait qu’on lui donne.
s’étendre progressivement à des domaines qui, actuelle-

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L’EUROPE FACE A LA CRISE. QUEL MODELE ECONOMIQUE ET SOCIAL ?

Leçon n°1 - Civilité, Légalité, Publicité, 1. Le legs civilisationnel de l’Europe historique.


[21 octobre 2011].
Leçon n°2 - Civilité, Légalité, Publicité, 2. Défis et dilemmes actuels de l’Europe politique. [21
octobre 2011].
Leçon n°3 - L’intégration européenne en débat, 1. Des différenciations déroutantes.
[04 novembre 2011].
Leçon n°4 - L’intégration européenne en débat, 2. Pour un rééquilibrage.
[04 novembre 2011].
Leçon n°5 - D’un gouvernement économique en zone euro. L’idée d’un « fédéralisme exécutif » :
mythes et limites. [02 décembre 2011].

Conception Faculté de Droit et des Sciences politiques de Nantes - Avril 2012 © Université de Nantes
Leçon n°6 - Europe : les scénarios de sortie de crise en zone Euro. [16 décembre 2011].
Leçon n°7 - Approches différentielles de la notion de crise. [03 février 2012].
Leçon n°8 - De la crise de système à la crise d’identité 1 : Cadres théoriques. [17 février 2012].
Leçon n°9 - De la crise de système à la crise d’identité 2 : Modèles critiques. [02 mars 2012].
Leçon n°10 - L’Europe face à la crise. Pour une articulation réfléchie entre efficacité écono-
mique et justice politique. [09 mars 2012].
Leçon n°11 - Pour un socle social européen. Expliciter le lien entre l’économique et le social.
[30 mars 2012].
Leçon n°12 - Crise du Welfare et critique du Workfare. [06 avril 2012].
Leçon n°13 - La déconnexion de l’économique et du social. [13 avril 2012].

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