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« Papa, qu’as-tu fait

en Algérie ? »

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de la même auteure

La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954‑1962, Gallimard,


2001.
La Guerre d’Algérie : une histoire apaisée ?, Seuil, 2005.
La France en guerre, 1954‑1962. Expériences métropolitaines de la guerre d’in‑
dépendance algérienne (codirigé avec Sylvie Thénault), Autrement, 2008.
L’Embuscade de Palestro, Algérie, 2010 (rééd. en poche : La ­Découverte,
2018).
Viols en temps de guerre (codirigé avec Fabrice Virgili et al.), Payot, 2011.
Autour des morts de guerre en Méditerranée. Maghreb-Moyen-Orient (­codirigé
avec Nadine Picaudou et Pierre Vermeren), Publications de la Sorbonne,
2013.
Prisonniers du FLN, Payot, 2014.
Combatants of Muslim Origin in European Armies in the Twentieth
­Century. Far From Jihad (codirigé avec Xavier Bougarel et Cloé Drieu),
­Bloomsbury, 2017.

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Raphaëlle Branche

« Papa, qu’as-tu fait


en Algérie ? »
Enquête sur un silence familial

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L’édition de cet ouvrage a été assurée par François Gèze.
Pour les références en note des documents cités disponibles en ligne, les adresses url
correspondantes sont données dans leur version raccourcie produite grâce au précieux
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Composé par Facompo à Lisieux


Maquette de couverture : Ferdinand Cazalis
Dépôt légal : septembre 2020

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ISBN 978‑2-7071‑9878‑5

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©  Éditions La Découverte, Paris, 2020.


9 bis, rue Abel-Hovelacque, 75013, Paris.

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L’Algérie française en 1962
(Avec indication des villes et localités mentionnées dans le livre  a)

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a.  Il s’agit des toponymes de l’époque, dont certains ont changé depuis l’indépendance.

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Introduction

Une guerre sans mots ?

Dans les marges de mon premier livre sur la guerre d’Algérie, publié
en 2001, Antonin avait tracé de nombreux points d’exclamation et
noté quelques remarques. À la fin, j’invitais les lecteurs à s’emparer de
cette histoire pour en faire d’autres récits. Il avait noté en face : « Ça,
c’est pour nous, Papa ! » Il prêta ensuite le livre à son père. Celui-ci
dévoila alors longuement à son fils des pans de son passé algérien ;
Antonin en fit un roman1  a. Plus tard, il me montra le volume annoté
et les points d’exclamation. En 2013, j’ai mené un entretien avec lui
sur la place qu’avait occupée la guerre de son père dans sa famille.
Il accepta de participer à ma nouvelle enquête en transmettant mes
questionnaires à sa mère et à sa sœur. Le cœur n’en serait pas l’expé-
rience de la guerre, mais ses traces dans les familles françaises.
Au cours de mes recherches, ces traces s’étaient peu à peu imposées
à moi comme un sujet à part entière. Je pouvais revisiter l’ensemble
des enquêtes que j’avais réalisées sous cet angle. Je repense par exemple
à ce conscrit qui avait dénoncé publiquement les méthodes utili-
sées par l’armée française en Algérie, lors d’une permission en 1959.
Avant notre rencontre, j’avais reçu de lui un long récit à la première
personne relatant son séjour là-bas. Il m’y remerciait explicitement
d’avoir réveillé ses souvenirs. Mais quand j’arrivai chez lui, il me
parla d’abord de l’effet de son récit sur sa fille : elle lui avait reproché

a.  Toutes les notes de référence sont classées par chapitre, en fin de ce livre, p. 475.

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8 « PAPA, QU’AS-TU FAIT EN ALGÉRIE ? »

d’avoir offert à une inconnue un récit qu’elle aurait aimé connaître.


Quant à son épouse, elle souhaita assister à tout notre entretien.
Dans cette attente déçue de la fille, dans cette présence tenace de
l’épouse qui voulait aussi raconter son expérience de la guerre, se
tenait déjà l’objet d’un autre livre. Il m’a fallu quinze ans pour en
saisir l’importance historique et quelques années de plus pour réaliser
l’enquête permettant de le documenter.
Nombre de familles françaises sont habitées par les traces de cette
guerre qui ne fut officiellement reconnue comme telle qu’en 1999.
Ceux qui l’ont faite sont des pères, des maris ou des frères, envoyés
de l’autre côté de la Méditerranée quand ils avaient vingt ans. Souvent
résumées à des silences ou à de très rares récits, les traces de leur
expérience là-bas ont été un des éléments constitutifs de leurs familles,
au gré des décennies qui nous séparent désormais de cet événement
majeur de l’histoire française contemporaine. Comprendre ce qui
s’est joué dans les familles et comment la guerre a été vécue puis
racontée et transmise, c’est éclairer d’une manière inédite la place de
cette guerre dans la société française.
Pour saisir ce qui a pu se dire dans les familles françaises depuis les
années 1950, il faut partir du fait que les familles sont des lieux de
relations et d’attachements. Cette dimension est fondamentale pour
saisir ce qui est dit comme ce qui est tu en leur sein  a. Elle est aussi
prise dans le temps : on n’est pas père de la même manière en 1960,
en 1980 ou, a fortiori, en 2000 ; on n’attend pas la même chose d’un
enfant non plus. Parce qu’elles sont des espaces fondamentaux de
transmission de valeurs et de récits et qu’elles contribuent à l’identité
de chacun de ses membres comme à l’existence du collectif familial,
les familles sont un chaînon essentiel pour saisir le poids de l’expé-
rience algérienne en France. L’étude de ces transmissions familiales
éclaire aussi les mutations des familles françaises des années 1930 à
nos jours. Ce qui est transmis renvoie en effet autant au contenu de
la transmission qu’à ses conditions. Non seulement on ne raconte pas
tout à ses enfants (ou à sa femme, ses parents, ses frères et sœurs),
mais on ne fait pas le même récit selon les périodes de sa vie ou les
moments historiques traversés.

a.  Le sociologue François de Singly parle ainsi de la « dimension relationnelle de la famille


moderne » (Le Soi, le couple et la famille, Nathan, Paris, 1996).

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INTRODUCTION 9

Faire l’histoire d’un silence

Pourquoi les anciens appelés ont-ils peu raconté à leurs proches,


notamment à leurs enfants ? Pourquoi les familles découvrent-elles
tardivement l’importance de cette expérience ? Parfois après le décès
des hommes eux-mêmes ? Si les vécus de cette guerre de plus de sept
ans sont marqués du sceau de l’extrême diversité, l’impression de
silence est ce qui domine2. Quels que soient l’endroit, le moment,
le grade en Algérie, quels que soient l’origine sociale, le niveau de
diplôme, le métier, les hommes qui ont participé à ce conflit sont
décrits comme ayant peu transmis, au moins jusqu’aux années 2000.
Dès lors, les explications de cette faible transmission sont sans doute
moins à chercher dans le détail des expériences combattantes que
dans les conditions ayant ou non permis sa possibilité, dès la guerre
puis pendant des décennies. Plutôt que de se pencher exclusivement
sur ce qui s’est passé en Algérie, l’analyse doit alors considérer ce
qui a formé le premier espace pour dire (ou non) l’expérience : leurs
familles. En effet, les silences des hommes ne sont pas solitaires : ce
sont des silences familiaux, au sein d’une société française longtemps
oublieuse de son passé algérien.
Ces « structures de silence » sont historiques3. D’une part, elles
renvoient à des contextes sociaux, politiques, culturels qui pénètrent
les familles et les conditionnent en partie. Des normes existent, dans
la société française, sur ce qu’il est possible, désirable ou pas, de dire
et d’entendre sur la guerre d’Algérie. Ces normes ont varié dans le
temps. D’autre part, les structures de silence renvoient à des situations
de communication internes aux familles (il n’est pas toujours possible
de parler) qui, elles aussi, sont prises dans le temps. Ainsi, la valeur
attribuée à la parole d’un père ou à la question d’un enfant a connu
d’importants changements dans la seconde moitié du xxe siècle. Ces
changements ont, en retour, influencé les transmissions de l’expérience
algérienne dans les familles.
Si une telle étude n’a jamais été menée, d’autres conflits ont
pu donner lieu à ce genre de questionnements. Il faut toutefois les
lire avec prudence quand on réfléchit à la guerre d’Algérie tant les
contextes sont différents, qu’il s’agisse des conflits, des sociétés ou
encore des familles.
Prenons par exemple la Seconde Guerre mondiale et la Shoah,
étudiées soit du côté des familles des victimes juives, soit du côté
des soldats allemands ou autrichiens. Dans les deux cas, il a fallu

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articuler une transmission dans le cadre familial avec un événement


historique perçu comme exceptionnel par les sociétés qui l’avaient
vécu. Dans les deux cas, les travaux ont montré que dominait une
perception familiale de l’expérience comme ayant été une expérience
de victimes avec une marge d’action réduite4. La situation est peu
comparable avec la France. Non seulement la guerre d’Algérie n’a pas
été perçue comme hors normes, mais, pour beaucoup de Français, ce
conflit lointain et peu meurtrier n’a pas été appréhendé comme une
guerre pendant longtemps. Reste qu’on peut trouver dans ces travaux
matière à réflexion, en particulier sur le silence comme modalité de
la communication dans les familles. Car il y a bien eu, en Algérie,
des expériences dont les anciens appelés ont pu considérer qu’elles ne
pouvaient être dites ou qu’elles ne pourraient être entendues.
Une autre comparaison revient plus souvent, généralement pour
dénigrer la situation française : les États-Unis et la guerre du Vietnam.
Effectivement, les travaux réalisés sur ce conflit identifient très tôt
l’importance des traumatismes de guerre chez les anciens soldats et
ces traumatismes sont pensés et appréhendés comme un problème
social autant qu’individuel. On trouve des études sur la criminalité
des anciens combattants, leur alcoolisme, leur violence en général et
dans leur famille en particulier, etc. La prise en charge psychologique
mise en œuvre aux États-Unis très rapidement après la fin du conflit
intègre la dimension familiale. Le contraste avec le cas français est
saisissant sur tous ces points : en France, il n’existe quasiment aucune
étude sur les anciens d’Algérie et leurs traumatismes, qu’il s’agisse
de travaux de médecine ou de sciences sociales, la prise en charge
psychologique a été très tardive et la réflexion sur les impacts dans les
familles absente. Pourtant, si les travaux sur le cas états-unien peuvent
nous aider à réfléchir, ils doivent être maniés avec précaution, pour
au moins trois raisons.
Tout d’abord, la guerre du Vietnam ne fut pas une guerre coloniale.
Au contraire, la France fut présente en Algérie depuis 1830. Quand
la guerre commence, en 1954, les Algériens sont considérés non
seulement comme des membres de l’Empire français, mais comme
des citoyens français – ce qui n’exclut pas les discriminations. Ainsi,
parmi les appelés français, se trouvent des Algériens conscrits. Bien
plus, la métropole abrite plus de 200 000 originaires d’Algérie en
1954 et leur nombre passe à 350 000 en 1962 : ils sont alors chez
eux en France. La fin de la guerre est aussi celle de l’empire colonial
et l’effondrement d’une vision du monde dans laquelle les Français

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INTRODUCTION 11

avaient été invités à communier depuis au moins quatre générations.


Le lien entre les deux pays continue après l’indépendance, puisqu’au
dernier recensement français de 2012 les Algériens sont 470 000, à
quoi il faut ajouter leurs enfants souvent citoyens français.
Ensuite, la guerre du Vietnam n’a pas mobilisé l’ensemble des
conscrits de la période. Au contraire, en France, c’est toute une généra-
tion qui fut concernée et pas seulement les moins fortunés ou les
moins chanceux. La mobilisation a d’abord été limitée et progressive
puis, après avoir privilégié le rappel des hommes ayant déjà effectué
leur service militaire (disponibles ou réservistes pour les officiers), le
gouvernement décida, au printemps 1956, que tous les hommes de
vingt ans pourraient partir en Algérie, pour tout ou partie de leur
service sous les drapeaux. Qu’ils soient nés en métropole ou dans les
départements d’outre-mer, en Algérie comme aux Antilles5, tous sont
concernés et les dispenses sont rares. Tout au plus contribuent-elles à
retarder le départ des étudiants. Si les chiffres sont sujets à d’impor-
tantes variations selon les sources, notamment du fait que les hommes
étaient mobilisés pour l’« Afrique du Nord », qui comprenait aussi le
Maroc et la Tunisie6, on peut considérer comme minimal le chiffre
de 1,5 million de conscrits  a sur une population française qui passe
de près de 43,3 millions à plus de 46,4 millions pendant ces années7.
Enfin, la comparaison avec les études sur la guerre du Vietnam
met l’accent sur les traumatismes psychiques ou les cas d’anciens
combattants perturbés par l’expérience de guerre et rentrés inadaptés
à la vie civile. Si elle met en relief la faible considération dont ont pu
bénéficier les soldats français à leur retour, en particulier quand ils
eurent des difficultés d’adaptation, elle ne doit pas laisser penser que
tous ces soldats sont revenus traumatisés d’Algérie ou ont développé
des troubles psychologiques du fait de leur expérience là-bas.
Plus pertinente est la comparaison avec la situation rencontrée par
les combattants soviétiques en Afghanistan puis à leur retour. Cette
guerre perdue mobilisa pendant près de dix ans tous les conscrits
pour des opérations aux contours mal définis, qui furent cachées à
l’opinion publique nationale. Là-bas, les soldats firent l’expérience de
violences spécifiques ignorant les lois de la guerre. L’analyse des récits

a.  Pour la commodité de lecture, j’ai choisi quand j’employais un pluriel de les désigner
tous comme soldats et appelés, sans revenir à chaque fois sur ces distinctions de statut ou
sur des différences de grade (les conscrits pouvant être simples soldats, sous-officiers ou
officiers de réserve comme aspirants ou sous-lieutenants).

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12 « PAPA, QU’AS-TU FAIT EN ALGÉRIE ? »

qu’ils firent à leur retour en Union soviétique révèle l’importance


d’une violence sans retenue, justifiée par les impératifs de la guerre
de contre-insurrection et devenue incompréhensible et largement
inaudible après la défaite. Cela n’empêcha pas ces anciens combattants
de lutter pour leur reconnaissance et leurs mères de s’organiser afin
de les soutenir8, dans un monde qui avait largement disparu puisque
l’empire soviétique sombra quelques années plus tard.
Cette disparition d’un monde dépasse le cadre d’une guerre perdue,
voire d’une défaite fondatrice. Les Français ont été du mauvais côté de
l’histoire. Non seulement la guerre fut menée au mépris souvent des
lois de la guerre, mais son échec signifia la fin d’un projet politique
global justifiant la place de la France dans le monde et la vision que
les Français avaient d’eux-mêmes. Après 1962, la société fut exposée
à une transvaluation, une révision radicale des valeurs9. L’expérience
qu’avaient eue les soldats en Algérie les rattachait à ce monde officielle-
ment disparu. Or nul ne sait ce que sont devenues ces représentations
coloniales et impériales dans la France d’après 1962. Nul ne sait où
sont passées les idées de progrès, de modernité et d’émancipation
dont la France se voulait porteuse même en faisant la guerre en
Algérie. Nul ne sait ce que sont devenues les justifications de la loi
du plus fort et de l’usage de la force appliquée sur des peuples consi-
dérés comme inférieurs. Ont-elles disparu aussi rapidement que l’on
descend un drapeau de son mât ? Sont-elles, au contraire, revenues
en France avec les soldats ? La comparaison avec la guerre soviétique
en Afghanistan indique des pistes fécondes sur ces questions reliant
expérience de la guerre, conditions familiales et sociales au retour et
contexte historique. Mais les travaux existants ne suivent pas ces liens
au-delà du retour.
Porter le regard sur plusieurs décennies permet en tout cas de
percevoir le poids des configurations familiales sur les récits produits
et d’identifier les facteurs de changement, au sein des familles ou
dans la société.

Enquêter

Les proches constituent le premier cercle dans lequel se réinscrit


le soldat à son retour. Ils attestent qu’il est bien le même ou, au
contraire, qu’il a changé. Ces enjeux sont d’ailleurs présents dès la
guerre et les premières narrations faites pendant le conflit. Pour

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INTRODUCTION 13

le jeune appelé, parler signifie non seulement rendre publics une


expérience ou un ressenti, mais aussi s’exposer aux remarques et
aux questions, voire aux désaccords10. C’est pourquoi l’étude de la
transmission doit dépasser les paroles explicites. C’est plus largement
tout ce qu’on transmet que je tente de saisir en analysant les mots et
les gestes, en cherchant à revenir aux choix qui ont été faits (changer
de métier, déménager, quitter sa fiancée, avoir des enfants…), en
interrogeant leurs liens avec la guerre. Les appelés ont rapporté des
photos ainsi que des objets, témoignages discrets d’un vécu qu’on
souhaite partager même si c’est à la marge. Ils sont revenus avec
des goûts et des dégoûts nouveaux : la musique, les paysages, les
couleurs… Ils ont gardé aussi au fond d’eux-mêmes des maladies
resurgissant à intervalles réguliers, tel le paludisme, ou des cauche-
mars traversant la nuit, indices pour leurs proches de zones d’ombre
travaillant en sourdine.
Objets, sensibilités à fleur de peau ou goûts nouveaux : autant
de supports pour raconter et interroger. Autant de supports pour
banaliser ou, au contraire, sacraliser : dans les deux cas, figer une
relation au passé sans qu’elle soit toujours nettement identifiée par
les proches, que ce soit parce qu’« il ne fallait pas en parler » ou parce
que « ça avait toujours été là, on ne savait pas pourquoi ». Ces témoi-
gnages matériels pouvaient être les parties émergées d’un iceberg de
sentiments ou les uniques restes d’une expérience reléguée, refoulée,
devenue – peut-être – inaccessible. Les objets et leurs devenirs sont
particulièrement intéressants : conservés ou négligés, hérités ou
délaissés, certains sont toujours en bonne place dans les intérieurs.
D’autres ont été jetés pour différentes raisons. La correspondance tient
une place à part : gardée, détruite, partagée, emportée dans la tombe,
relue ou mise sous clé, l’histoire de ses appropriations successives offre
un fil conducteur pour approcher des relations intrafamiliales que les
autres sources viennent compléter.
Pour cette enquête, j’ai cherché à documenter les deux familles
dans lesquelles se sont inscrits ces hommes : celle de leur enfance
d’abord, composée de leurs parents, frères et sœurs (leur adelphie  a),
et celle formée ensuite de leur épouse et, le plus souvent, de leurs

a.  À la différence de l’anglais ou de l’allemand qui ont un mot pour désigner les frères et
sœurs humains (siblings et Geschwister), le français utilise ce mot pour désigner la « réunion
de plusieurs étamines par la soudure de leurs filets » (d’après le Trésor de la langue française).
Formé sur la racine grecque « adelphe » (commune aux mots grecs signifiant sœur et frère)

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14 « PAPA, QU’AS-TU FAIT EN ALGÉRIE ? »

enfants. Outre les anciens conscrits eux-mêmes, je me suis donc


intéressée à tous les membres de leurs familles et j’ai réalisé des
questionnaires pour eux, leurs épouses  a, frères, sœurs, filles et fils
(les parents étant, pour des raisons évidentes, exclus). J’ai contacté
plusieurs associations d’anciens combattants pour leur présenter mon
projet, que j’ai aussi annoncé en ligne sur mes pages profession-
nelles. Au cours des nombreuses années qu’a duré cette enquête, j’ai
communiqué des questionnaires à toutes les personnes intéressées
que je rencontrais pourvu qu’elles soient membres d’une famille dont
un homme avait été conscrit en Algérie et originaire de métropole.
Chaque questionnaire était accompagné d’une fiche d’identité sur
ce proche. À la fin, j’invitais la personne qui répondait à parler
de l’enquête aux autres membres de la famille et à leur proposer
d’y répondre. Trente-neuf familles ont émergé des près de trois
cents questionnaires que j’ai reçus et sur lesquels ce travail s’appuie
majoritairement, en les comparant à l’enquête orale menée en 2005
par l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre
(ONACVG) auprès d’anciens combattants11 et aux documents
conservés à l’Association pour l’autobiographie (APA). Il a pu aussi
bénéficier de fonds d’archives rarement ou jamais étudiés, tels ceux
des hôpitaux psychiatriques12  b.
Ces familles forment le cœur de ce livre. Quatorze d’entre elles
m’ont aussi transmis des documents personnels de l’époque de la
guerre (correspondances, journaux intimes essentiellement) et six des
documents postérieurs  c. Pour accéder aux premières impressions et
aux premiers échanges sur l’expérience de l’Algérie, les documents
contemporains des événements, transmis par les familles ou conservés
à l’APA, ont été préférés à ceux qui auraient été réalisés a posteriori.
En revanche, ces derniers ont été nécessaires pour réfléchir aux évolu-
tions des récits.

et non sur les racines latines « frater » ou « soror », il permet de désigner le groupe des frères
et sœurs sans préjuger de la domination d’un sexe ou l’autre.
a. Afin de rendre visible la relation pour laquelle elles ont répondu à l’enquête, les
femmes sont mentionnées sous leur nom de femme mariée quand elles répondent à propos
de leur mari et sous leur nom de jeune fille quand elles ont répondu à propos de leur frère.
Pour celles qui auraient répondu pour les deux, cela est précisé. Pour distinguer les femmes
mariées des sœurs, la mention (ép.) pour épouse apparaît à côté du nom la première fois.
b.  Quand les règles de communicabilité archivistique l’exigeaient ou quand les témoins
l’ont souhaité, des noms fictifs ont été choisis pour garantir l’anonymat des personnes sans
entraver la lecture.
c.  Sur les trente-neuf, six sont des familles où l’ancien conscrit était mort avant l’enquête.

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INTRODUCTION 15

Comme d’autres historiens13, je n’imagine pas travailler sur ce


conflit si proche sans aller directement m’entretenir avec les princi-
paux intéressés. Il ne s’agissait pas seulement des anciens appelés,
mais bien de leurs familles. À côté d’entretiens individuels, j’ai donc
choisi de réaliser plusieurs entretiens familiaux réunissant, autour d’un
homme, son adelphie ou ses enfants et son épouse. Je pouvais ainsi
observer les interactions à l’œuvre, repérer des idiomes spécifiques,
tout autant que des interrogations explicitées devant moi sur tel ou tel
aspect de la vie familiale ou de l’expérience algérienne14. Cependant
point d’invisibilité ici : ma présence induisait d’inévitables effets.
Comme le reste de l’enquête pour certaines familles, les entretiens
collectifs participaient de la transmission étudiée. Alors que je ne
pouvais qu’imaginer à partir des documents récoltés ce que furent les
communications au sein des familles depuis la guerre, ces entretiens
familiaux me donnaient l’occasion de voir les familles fonctionner
hic et nunc, même si le lieu et le temps de la rencontre avaient été
créés pour les besoins de l’enquête15. Comme les questionnaires, ces
entretiens étaient autant de manières de parler du passé au présent.
Il ne s’agissait pas de paroles venues du passé, mais bien de paroles
(ou d’écrits) sur le passé, tenues au présent et parlant, aussi, de ce
présent. Ce sont précisément ces deux dimensions des récits (sur
le passé et au présent) qu’il importait de prendre en compte pour
comprendre ces transmissions.
Disposer, pour une même famille, de ces différentes strates de
témoignages (à l’époque de la guerre, dans les décennies suivantes, lors
des questionnaires et parfois lors d’entretiens) a enrichi ma compré-
hension des dynamiques familiales tout en me permettant d’apercevoir
ce qui était transmis par les hommes et ce qui était compris par leurs
proches. Pouvoir disposer de cette richesse documentaire permet aussi
de comparer les familles et d’éclairer les différences internes au corpus.
J’ai fait le choix de beaucoup citer pour donner à entendre toutes
ces voix  d, en faisant le pari que si les lecteurs oublient qui est exacte-
ment le père de tel enfant ou quelle était précisément l’affectation en
Algérie de tel frère, la compréhension des mécanismes familiaux n’en
serait pas atténuée. En effet, en entrant dans l’intimité de ces familles
diverses aussi bien socialement que culturellement, géographiquement

d.  Afin de ne pas surcharger la lecture, les citations qui viennent des questionnaires sont
entre guillemets sans appel de note. Toutes les autres citations sont référencées. L’orthographe,
la grammaire et la ponctuation ont été conservées telles quelles.

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16 « PAPA, QU’AS-TU FAIT EN ALGÉRIE ? »

ou encore politiquement, on ne plonge pas dans la répétition infinie


des petites différences. Des processus récurrents émergent bien. Sans
écraser les singularités, ces histoires individuelles appartiennent bien
à une expérience collective.

Les familles, au cœur de l’analyse

À leur retour d’Algérie, ces hommes sont précisément entre deux


familles : ils sont partis en guerre comme fils, relié à leurs parents,
et frère, rattaché à leur adelphie ; ils vont, au sortir de cette guerre,
fonder une autre famille avec femme et enfants. Travailler sur les
transmissions de leur expérience de guerre dans ces deux cadres et
alors que la guerre a eu précisément lieu au moment de passage de
l’un à l’autre, permet d’apercevoir comment les familles françaises ont
été traversées, elles aussi, par les guerres. Il s’agit bien de réintroduire,
entre l’individu et la société, une autre échelle d’analyse : la famille,
lieu de socialisation fondamental et de construction des identités.
D’une part, la famille a une influence sur l’expérience de la guerre
telle qu’elle est vécue et telle qu’elle est racontée. D’autre part, cette
expérience et ses récits ont un effet retour sur les familles. Car il
existe un lien entre le statut de celui qui parle dans la famille (fils,
frère, mari, père) et les récits et autres formes de transmission qu’il
peut y faire.
« Cadre social de la mémoire », la famille initiale nous apprend à
encoder les événements puis à les remémorer  a. C’est elle qui fournit
une partie importante des représentations (du devoir, de la guerre, de
la masculinité, de la souffrance, du progrès, pour n’en nommer que
quelques-unes) à la disposition des jeunes hommes qui partent en
Algérie. C’est avec ces représentations qu’ils vont réagir aux situations
qu’ils découvrent là-bas et en fonction d’elles qu’ils vont pouvoir
s’adresser à leurs proches, tenant compte de leurs attentes et de leurs
espoirs, de leurs ignorances et de leurs illusions aussi parfois.
L’étude de ces familles en guerre révèle leurs fonctionnements
internes. On y repère les relations que nourrit le jeune homme aux
autres membres de sa famille, ainsi que les places assignées aux uns

a.  L’expression de Maurice Halbwachs (Les Cadres sociaux de la mémoire, 1925) a donné
lieu à une foule d’études, jusqu’à la formation d’une sous-discipline spécifique dans certains
pays, les memory studies.

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INTRODUCTION 17

et aux autres et dont il tient compte quand il écrit ou parle de ce


qu’il découvre en Algérie. Le contenu de l’expérience n’est pas le seul
élément qui explique ce qu’il dit. Il faut tenir compte de ce qu’il a
été capable de ressentir et de comprendre de ce qu’il vivait, puis de ce
qu’il savait pouvoir dire, en fonction de la personne à qui il s’adressait.
Après la guerre, la famille continue à fournir un cadre pour l’expres-
sion de ses souvenirs. Cependant, à la famille initiale, s’ajoute bien
souvent la nouvelle famille fondée au retour. Elle devient dès lors le
lieu de transmission privilégié de l’expérience algérienne et, parfois,
un espace de recomposition identitaire pour ces hommes revenus
anciens combattants. Les règles internes de ces nouvelles familles
peuvent être différentes ; assurément le fils est devenu père, le frère
époux. Dès lors, les récits de la guerre peuvent changer. En obser-
vant ce qui est transmis dans cette nouvelle famille et les attitudes
de ceux qui écoutent, redoutent, suggèrent ou accompagnent, toute
une série d’implicites apparaissent encore, livrant des informations
sur ce que signifie, notamment, être une bonne épouse ou un bon
père. Ainsi les récits sur la guerre – et tout ce qui est transmis sur
elle – fonctionnent comme des révélateurs de famille.
Ils peuvent aussi être des opérateurs de famille, tant l’identité de
ces jeunes adultes s’inscrit dans des situations de communication
spécifiques qui configurent sa famille en retour. Or ce sont en parti-
culier ces nouvelles familles qui donnèrent son visage à la France des
années 1960 et continuent à la marquer depuis.
Certes, toutes les familles de France ne sont pas concernées directe-
ment par cette histoire, même si elles sont nombreuses à avoir un lien
avec l’Algérie – je pense en particulier aux familles marquées par l’exil
ou par la migration économique. Toutes n’eurent pas non plus un fils
ou un frère parti en Algérie. Pourtant, le nombre de ceux qui partirent
fut suffisamment important pour que l’étude de leurs familles soit
aussi celle d’un pan important de la France contemporaine.
Afin d’affiner l’analyse, et sauf comparaison ponctuelle, ont été
exclues de cette enquête les familles de conscrits nés en Algérie ou
aux Antilles et les familles d’hommes ayant servi en Algérie comme
militaires de carrière. Il m’importait en effet de constituer un ensemble
homogène de départ limité aux familles de conscrits dont la société
de référence était en métropole depuis les années 1930, c’est-à-dire,
en fait, l’immense majorité des Français.
L’enquête par questionnaires a permis de mesurer d’importants
éléments de diversification, qu’il s’agisse du niveau de diplôme et des

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18 « PAPA, QU’AS-TU FAIT EN ALGÉRIE ? »

études, de l’engagement associatif, politique ou syndical, des lieux


de domicile (à l’époque de la guerre et lors de l’enquête) ou encore
de la profession. Sur ce dernier point comme sur la question des
enfants, l’enquête distingue les projets des réalisations, ou encore
la profession avant de partir ou envisagée et celle qui fut occupée
ensuite (plusieurs éventuellement). La participation des générations
précédentes à un autre conflit est également un élément de variation,
de même que la taille des adelphies, permettant d’identifier la place
du conscrit dans sa famille ou le fait que plusieurs frères ont pu partir
en Algérie. Ces éléments distinctifs seront précisés au fil de la lecture
et au gré des présentations individuelles quand ils seront éclairants.
Pour un tel travail, en revanche, aucune donnée quantitative ne doit
être attendue  a. Si des biais existent nécessairement, il a tout de même
été possible d’obtenir un corpus présentant des familles extrêmement
variées, eu égard aux différents critères mentionnés16.

Une histoire de la France contemporaine

L’hétérogénéité de ce corpus sur de très nombreux points – au premier


rang desquels l’expérience algérienne – ne saurait toutefois effacer les
grandes caractéristiques communes. Elles sont de trois ordres, qui
permettent de comprendre pourquoi cette enquête participe d’une
histoire de France qui dépasse la question de la guerre d’Algérie ou
celle de sa mémoire.
Tout d’abord, les hommes qui forment le point de départ de ce
travail appartiennent à une génération, non pas au sens biologique
mais bien au sens sociologique. Ils ont eu à connaître un « destin
commun17 », qui les a distingués fortement des hommes les ayant
précédés et de ceux qui les ont suivis. Cette communauté de destin
ne signifie aucunement homogénéité des attitudes ou similarité des
choix. Simplement, « leur comportement présente, par rapport aux
groupes sensiblement plus vieux ou plus jeunes, des traits distinc-
tifs ordinairement fort nets. Cela, jusque dans leurs désaccords, qui

a.  Aucune étude n’existe sur la France du type de ce qui a été demandé aux États-Unis
après la guerre du Vietnam – comme Legacies of Vietnam. Comparative Adjustement of
Veterans and their Peers : a Study, présentée devant le comité pour les anciens combattants
de la Chambre des représentants dès 1981 (cité par Josefina J. Card, Lives after Vietnam.
The Personal Impact of Military Service, Lexington Books, Lexington, 1983).

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INTRODUCTION 19

peuvent être plus aigus. Se passionner pour un même débat, fût-ce en


sens opposé, c’est encore se ressembler », tranche ainsi Marc Bloch18.
Alors que la diversité des expériences en Algérie est évidente, tous sont
partis comme conscrits de l’autre côté de la Méditerranée et tous ont
eu à se réinsérer dans une société française qui les avait vus partir sans
s’inquiéter outre mesure de ce qu’ils seraient amenés à vivre là-bas.
Ensuite, si des variations sont repérables, suivant le degré d’infor-
mation des gens et suivant le moment dans la guerre, la normalisa-
tion de l’expérience militaire par les familles, sur fond d’indifférence
tranquille, est très largement commune aussi. Après 1962, l’homo-
généisation continue : les souvenirs des appelés et ce qu’ils peuvent
transmettre à leurs proches doivent s’articuler avec les représentations
dominantes socialement19. Même dissonants, ces souvenirs ne peuvent
être dits sans tenir compte de ce cadre national global20. Ils s’adossent
à lui et le contiennent dès lors toujours peu ou prou.
Enfin, les familles de ces hommes se trouvent à l’articulation d’une
mutation majeure de la société française. Au tournant des années 1960
et 1970, les bases juridiques, sociales et culturelles des couples et des
familles sont refondées. Les places des pères, des mères, des époux
et des enfants sont durablement modifiées alors précisément que les
anciens conscrits deviennent pères et que leurs enfants sont petits.
C’est dans ce cadre renouvelé que s’inscrit ce qui est transmis de
l’expérience algérienne. Au-delà des différences d’expériences vécues
par les soldats, les conditions matérielles de production d’une trans-
mission familiale sont communes.
Identifier ce qui se joue permet d’éclairer l’histoire de la guerre
d’Algérie et de ses représentations, mais aussi de percevoir ce que
furent les mutations des familles françaises. Les récits transmis
dans ce cadre témoignent d’un avant et d’un après cette décennie
charnière. Les modalités différenciées de transmission à ses frères et
sœurs, à son épouse connue avant ou après la guerre, à ses enfants
attestent également des enjeux qui traversent les familles depuis
cette époque.
Ce travail repose sur ce changement de regard : plutôt que d’appré-
hender la transmission des expériences de guerre uniquement du point
de vue des soldats, il prend en compte leurs familles. Mettre les
familles au centre de l’analyse, c’est les considérer comme les rouages
sociaux fondamentaux rendant possible la transmission. Les attitudes
des individus et de leurs familles ne sont pas interprétées avec des
grilles psychologiques, mais bien comme étant socialement et histo-

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20 « PAPA, QU’AS-TU FAIT EN ALGÉRIE ? »

riquement situées. Sont ainsi dégagés les cadres narratifs disponibles


dans les familles des anciens conscrits et les conditions dans lesquelles
les transmissions ont été possibles  a. De la guerre à nos jours, elles ont
beaucoup varié à mesure que les familles et la société changeaient.
Ce livre se compose de trois grandes séquences : le temps de la
guerre, celui des premières années du retour puis celui des trans-
missions postérieures. Il commence par l’enfance de ces hommes
afin de présenter leurs premières socialisations et d’identifier les
cadres d’énonciation et de représentation qui précèdent l’expérience
algérienne (chapitre 1). Il développe ensuite l’analyse des premiers
mots qu’ils échangèrent avec leurs proches sur leur expérience de la
guerre en Algérie. Dans l’absence et la distance, ces échanges fonction-
nèrent particulièrement comme une mise à l’épreuve des liens, en
renforçant certains, en brisant d’autres. Ils contribuèrent, assurément,
à identifier ce que ces hommes partis en Algérie avaient en commun
avec les membres de leur famille, notamment avec les femmes avec qui
ils commençaient parfois à se lier tout en renforçant leur assignation
de genre en tant que fils, frère ou futur mari (chapitres 2, 3 et 4).
Au retour, l’incitation à oublier est partout. On verra comment elle
fonctionne au sein des familles et quels effets elle a alors sur ce qui est
transmis (chapitres 5 et 6). Dans cette première décennie du retour, la
dimension générationnelle de l’expérience de guerre s’éprouve vis-à-vis
des plus âgés comme des plus jeunes, notamment au sein des fratries
ou vis-à-vis des épouses. Se penser « anciens combattants » sans être
reconnus comme tels par les siens se révèle compliqué (chapitre 7).
Pour certains, l’expérience algérienne est d’ailleurs le point de départ
de bifurcations d’avec les projets élaborés avant la guerre. Elle est
également la source de bouleversements identitaires profonds qui
souffrent, eux aussi, de n’être pas reconnus pour ce qu’ils sont : les
effets d’une expérience collective et non de simples troubles indivi-
duels (chapitre 8).
La majorité des conscrits se marient et ont des enfants après leur
retour. Alors qu’ils viennent d’un autre modèle familial, ils participent
(tout autant qu’ils sont modelés par elle) à la grande mutation de
la place des pères. Les modalités de transmission de leur expérience
algérienne en sont d’autant plus marquées que ce sont plus large-
ment les relations des pères aux enfants qui se modifient dans ces

a.  Cette enquête en propose une première exploration, qu’il conviendra d’affiner par
des études plus précises.

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INTRODUCTION 21

décennies (chapitre 9). Pour finir, on verra qu’en grandissant dans


une société française qui se penche de plus en plus sur son passé
algérien, les enfants acquièrent d’autres représentations de la guerre
d’Algérie. Les images qu’ils ont de l’expérience de leur père peuvent
en être modifiées. Avec ces échanges qui évoluent au fil du temps,
ce sont aussi les places de chacun et de chacune qui se recomposent
(chapitre 10).

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Première partie

La guerre

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1

Une génération

Parler de génération à propos des hommes qui ont combattu en


Algérie peut sembler une évidence. Il y a bien là un « lien réel
entre des individus » qui, non seulement, appartiennent aux mêmes
classes d’âge, vivent le même moment historique, mais plus préci-
sément participent au « destin commun de cette unité historico-
sociale1 ». En dépit de l’extrême diversité des expériences du conflit
et des caractéristiques mêmes de cette guerre, il existe en effet une
expérience algérienne fondatrice pour ces hommes. Mais ce qui
fait qu’on peut parler de « génération » à leur propos dépasse cette
séquence de leur vie. En effet, tous ont eu la même « socialisation
primaire », celle qui « s’étend de la fin de l’enfance à l’installation
dans la vie adulte » : ces « expériences cruciales et irréversibles »
permettent d’affirmer l’existence d’une génération et de l’identifier
en acte avant le départ en Algérie  a. Cette génération existe en fait
dès l’enfance, puisque filles comme garçons ont été marqués par
la Seconde Guerre mondiale. Plus que les cadres habituels de la

a.  « Le fondement du raisonnement générationnel relève toujours de l’hypothèse suivante :


la période qui s’étend de la fin de l’enfance à l’installation dans la vie adulte – la socialisation
primaire par différence avec celle, continue, qui se déroule tout au long de la vie – implique
des expériences cruciales et irréversibles, marquant définitivement les individus. En effet, à
quelques décennies d’intervalle, parfois quelques années seulement, les conditions culturelles,
sanitaires, historiques, économiques et sociales connues par les jeunes changent du tout au
tout, avec des conséquences sur la longue durée » (Louis Chauvel, « La responsabilité des
générations », Projet, n° 266, été 2001, p. 14‑22).

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26 LA GUERRE

socialisation (la famille et l’école), cette expérience a fait peu de


distinction entre les sexes.
Si les démographes ne l’ont pas nommée, ils l’ont clairement
identifiée sur la pyramide des âges de la France : cette génération
est celle du rejeu de la faille générationnelle de la Première Guerre
mondiale – comme on parle du rejeu d’une faille sismique. Elle est
cette seconde indentation de la pyramide qui mord autant les filles
que les garçons, alors que l’hécatombe de 1914‑1918 avait frappé les
hommes en priorité, jeunes conscrits ou réservistes plus âgés. Les plus
touchés furent ceux qui étaient nés entre 1891 et 1897, mais la guerre
réclama son dû au-delà. L’indentation est le résultat conjugué de leurs
morts au front (16,5 % des mobilisés perdent la vie2) et des enfants
non nés des unions brisées par ces morts. Vingt ans plus tard, le
déficit est flagrant : les « classes creuses », comme les appelle l’INSEE,
engendrent de nouvelles classes creuses. L’âge moyen au mariage était
de plus de vingt-six ans pour les hommes, plus de vingt-trois pour
les femmes, et les enfants étaient quasiment toujours conçus dans les
liens du mariage : à partir de 1931, le rejeu est évident.
La crise économique dans laquelle s’enfonce la France dans les
années 1930 ne permet pas d’enrayer la chute continue de la natalité.
En 1938, le renouvellement des générations n’est plus assuré. C’est
dans ce contexte démographique sinistre que la menace de la guerre
obscurcit l’horizon jusqu’à éclater en septembre 1939. Une fois encore,
le profil démographique national est marqué par la mobilisation puis
la captivité de plus de 1,8 million de soldats. En 1941, le nombre
d’enfants par femme atteint 1,82. Or ce sont précisément ces garçons,
nés en 1930 et 1942, qui seront appelés sous les drapeaux pour partir
en Algérie à partir de 1954. Si on resserre un peu plus la focale,
en mettant à part les sursitaires et les rappelés, la grande majorité
d’entre eux sont nés entre 1936 et 1941, véritable étiage démogra-
phique français avant le baby-boom qui s’annonce dès 1942‑1943 et
renverse les grandes tendances démographiques observées dans le pays
depuis plusieurs générations. Cinq années, maximum dix, avant que
ces Français ne soient balayés dans l’ancien temps par les cohortes
nombreuses portées par une croissance économique retrouvée dans
une Europe en paix. Ces nouveau-nés sont parfois frères et sœurs
des plus âgés. Au sein d’une même famille, peuvent ainsi coexister
plusieurs « unités générationnelles3 », avec des régimes de temporalité
et des rapports au temps spécifiques. Plus tard, des couples pourront
se former entre des hommes ayant été en Algérie et des femmes

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UNE GÉNÉRATION 27

nées après 1943 : de même qu’au sein des adelphies, cette différence
d’expériences fondatrices éclaire les conditions du dialogue.
Mais revenons, pour commencer, sur ce que Marc Bloch appelait
une « communauté d’empreinte », indicatrice selon lui d’une généra-
tion4. Il faut pour cela revenir aux années 1930 et à ces enfants
littéralement coincés entre deux guerres mondiales.
Sur eux ne pèsent pas seulement une guerre ou deux, mais en
fait trois. Dans les années 1930, l’ombre de la Première Guerre
mondiale est partout, des écoles aux familles en passant par les
monuments aux morts et les noms de rues. Puis ces enfants nés
autour du Front populaire assistent à la montée rapide et menaçante
d’un autre conflit. Enfin, à l’entrée dans l’âge adulte, les hommes
sont envoyés participer à des « opérations de maintien de l’ordre »
en Algérie. Par conséquent, c’est bien avant la guerre en Algérie que
les fondements du rapport au monde et à la famille de ces Français
étaient posés et c’est seulement à partir de leurs vingt ans que les
vécus des filles et des garçons divergent, puisque seuls les hommes
connaissent la terre algérienne, ses habitants et les combats qui s’y
déroulent. Jusqu’alors, même si des différences existent entre filles
et garçons, c’est bien d’expériences communes de la guerre qu’il faut
parler, de visions du monde et de la famille partagées entre tous les
membres de cette génération.
Se pencher sur les valeurs disponibles dans leur enfance, c’est
comprendre les outils à leur disposition pour se saisir de ce que
les garçons découvrent en Algérie et peuvent partager autour d’eux.
Identifier le monde dans lequel tous grandissent et celui auquel ils
pensent pouvoir aspirer, c’est mesurer la marge d’autonomie dont
ces jeunes disposent pour se construire comme adultes, femmes et
hommes, puis mères et pères. Non seulement ces constructions et
ces images précèdent le départ en Algérie et l’expérience de la guerre,
mais elles la conditionnent en partie.

À l’ombre des guerres mondiales

Le sacrifice des poilus


La Première Guerre mondiale a frappé toutes les familles françaises.
Tous les villages en portent la cicatrice en forme de monument aux
morts. Dans les années 1930, les enfants les plus âgés ont pu s’y rendre

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28 LA GUERRE

chaque 11 novembre avec leur classe pour entendre les mots « Mort
pour la France » résonner à l’appel de chacun des noms inscrits sur
le monument : « L’école et la collectivité tout entière, écrit l’historien
Antoine Prost, ne cessent d’inculquer aux jeunes le respect des aînés5. »
Lors des repas de famille chez Michel et Pierre Weck, respectivement
appelés en Algérie en 1960 et 1962, on parle beaucoup des grands-
oncles combattants de Verdun : « Aucun n’avait été un héros, mais
ils paraissaient contents de ce qu’ils avaient fait6. » Moins heureux,
le grand-oncle paternel de Bernard Le Mens (soldat en Algérie de
mars 1958 à mai 1959), de la classe 10, a été maintenu sous les
drapeaux en 1914 et tué dès le 21 août à Arsimont ; il avait vingt-
quatre ans.
Pour beaucoup de ces garçons qui seront enrôlés en Algérie,
les grands-parents ont eu un rôle important dans leur petite
enfance, assumant en partie des fonctions de référents éducatifs,
voire parentaux pour certains  a. Or tous avaient vécu la Première
Guerre mondiale et pour de très nombreux hommes, ils y avaient
combattu. C’est le cas d’environ 10 % des grands-pères des anciens
combattants interrogés dans notre enquête. Celui des frères Pierre
et Bernard Baupoin (appelés en Algérie en 1958 et 1961) fut blessé
aux Dardanelles ; comme lui, cinq de ses frères avaient été mobilisés.
Certains sont revenus traumatisés, comme le grand-père du Lillois
Gérard Tiersen (en Algérie d’août 1957 à avril 1959), lequel finit
par se pendre après des années de dépression. Les conséquences
de la guerre peuvent être très longues : devenu orphelin à deux
ans, quand son père disparaît au combat en avril 1915, le père de
François Marquis (en Algérie de mars 1959 à janvier 1961) grandit
dans la misère. Seul le remariage de sa mère lui permet d’en sortir.
Petit, il a pu voir, dans la Somme où il habite, des corps roulés
dans les couvertures et couchés les uns contre les autres lors de
l’inauguration d’un cimetière militaire. Il transmettra ce souvenir
d’enfant à son fils, qui dit avoir « imaginé un jour qu’on [l’]enterre
comme cela en Algérie ».

a.  D’après une étude de l’INED auprès des générations nées entre 1930 et 1950 sur les
figures parentales, moins de 50 % des personnes interrogées ont connu une configuration
parentale se limitant au couple de la mère et du père biologiques résidant de manière continue
avec leurs enfants (Éva Lelièvre, Géraldine Vivier et Christine Tichit, « Parenté instituée
et parenté choisie. Une vision rétrospective sur les figures parentales en France de 1950 à
1965 », Population, vol. 63, n° 2, 2008). L’importance des grands-parents est la plus nette
pour les enfants nés entre 1930 et 1940, ceux considérés dans notre étude.

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UNE GÉNÉRATION 29

Certains pères de soldats de la guerre d’Algérie ont aussi combattu


en 1914‑1918. Là encore, c’est le cas d’environ 10 % de ceux dont
il est question dans notre enquête. Quand je l’interroge en 2015,
Claudius Chol, vingt-huit mois en Algérie à partir de novembre 1957,
peut encore donner l’essentiel de la citation à l’ordre de son régiment
reçue par son père le 23 mars 1916 au bois de Malancourt, avant
ses dix-huit mois de captivité. Le père de Bernard Hureau, appelé
en 1960, a été mobilisé aussi en 1914 à vingt ans : blessé à plusieurs
reprises, décoré de la croix de guerre puis de la Légion d’honneur
– comme me le précisera son petit-fils –, il se marie à son retour,
en 1920. Bernard naît en 1938. De ses cinq années de guerre, son
père « n’en parlait jamais, sauf avec le facteur qui avait vécu toute la
guerre et y avait laissé un bras ». Mutilé lui aussi, Henri Hureau ne
marchait plus qu’en sabots. Ses enfants se souviennent du casque, de
la fourragère et de la citation encadrée qui trônaient dans la chambre
parentale. Le 11 novembre, leur mère fabriquait toujours un dessert
supplémentaire pour lui. Quel que soit le temps ce jour-là, Madeleine,
la benjamine née en 1945, devait encore aller vendre des bleuets dans
le village. Dans la France des années 1950, la Grande Guerre n’avait
pas disparu des mémoires et des références patriotiques.
Engagé volontaire en 1914, le père de Stanislas Hutin avait quant
à lui tenu un journal de sa guerre – « ses récits [étaient] terrifiants,
sa vie de combattant un cauchemar et il n’hésitait pas à la conter, à
en révéler toute l’horreur » – avant de s’engager de nouveau en 1940
puis de passer dans la Résistance. Il fonde le journal Ouest-France en
1944 et n’ignore rien de la situation dans l’Empire français qu’aura
à connaître son fils, d’abord appelé à Madagascar puis rappelé en
Algérie. Né en 1933, Paul Bensimon a aussi beaucoup entendu son
père évoquer la Première Guerre mondiale où il avait combattu avec
ses trois frères – l’un y était mort et l’autre gazé. Edmond Bensimon
a emmené ses enfants sur la tombe de leur oncle, à Senones, et est
fier des décorations (croix de guerre et médaille militaire) reçues dans
cette guerre où il a été blessé deux fois. C’est ce statut qui permet
à ses enfants de ne pas être chassés de l’école quand le régime de
Vichy destitue les juifs d’Algérie de leur statut de citoyens7. Patriote,
Edmond raconte sa guerre à ses deux garçons et leur en transmet un
récit, dactylographié par Paul dans sa jeunesse.
D’autres ne peuvent que constater les effets délétères de la guerre,
tel Robert Portal dont le père plusieurs fois blessé au combat est
mort en 1934, alors que son fils avait un an. « Les garçons, c’est de

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30 LA GUERRE

la chair à canon ! », résume la grand-mère de Jacques Inrep, dont le


fils est revenu mutilé à 100 %. Pour le garçon, cette affirmation est
l’évidence, confortée par la vue de son grand-père maternel à qui la
guerre avait pris une jambe.
Des photographies des morts à la guerre ornent souvent les intérieurs
français. Elles peuvent être le support de récits ou, au contraire, des
traces silencieuses et vagues. Des obus trônent aussi sur de nombreuses
cheminées. La mère de Jean Valdan a perdu son père des suites de
la guerre. Elle a été très marquée par le conflit qu’elle a vécu toute
petite et se souvient en particulier d’un jeune oncle, en pleurs à l’issue
d’une permission. Il ne voulait pas repartir ; il ne rentrera pas. Sur
la cheminée de sa chambre conjugale, la jeune femme a disposé un
vase travaillé dans un obus, typique de l’artisanat de tranchée. Même
décor chez l’oncle de Jean-Pierre Lenormand, en Ille-et-Vilaine : une
cheminée avec deux obus auxquels ce trépané de la Grande Guerre
a ajouté une cloche protégeant le casque et les fragments d’obus à
l’origine de sa blessure. Le garçon, qui servira vingt-sept mois en
Algérie à partir de l’été 1959, grandit en Normandie, où les récits
de la guerre de 1870 servent encore à effrayer les petits avant que le
bombardement de sa maison, en juin 1940, n’ajoute une actualité plus
récente à la présence de la guerre. Plus tard, montant avec son père sur
les hauteurs d’Harfleur, l’enfant verra Le Havre complètement rasé8.

La Seconde Guerre mondiale :


violences et pères absents
D’emblée, les violences qui déferlent sur la France en 1940 (et ce n’est
guère différent en 1944) touchent bien au-delà d’une ligne de front
limitée géographiquement. L’exode pousse des millions de Français sur
les routes de l’Ouest et du Sud. La mère de Jean Valdan, infirmière
à Saint-Denis, ne veut pas quitter ses malades, mais elle envoie ses
deux enfants chez leur tante, dans le Limousin, pendant quelques
semaines. Dans le village vendéen des Baupoin, arrivent des Ardennais
à qui Mme Baupoin continue à envoyer des colis une fois la défaite
consommée et les déplacés repartis. Dans l’entretien qu’il donne en
tant qu’ancien combattant auprès de l’ONACVG, Guy Broermann
choisit de se présenter non en évoquant son départ en Algérie mais
par cette expérience fondatrice, à six ans : « J’ai commencé par faire
l’exode – ça je m’en rappelle ! Un premier aperçu de la guerre ! –,
j’ai commencé par être mitraillé par l’aviation italienne, j’ai failli

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UNE GÉNÉRATION 31

brûler vif dans une grange avec mon grand-père – ce qui m’a bien
aidé par la suite parce que j’étais déjà aguerri9. » François Marquis
a vu son père mobilisé et a fui la Somme avec sa mère et ses frère
et sœur jusqu’aux Pyrénées. « En arrière-plan de la première image
que j’ai de mon père, il y a un train et il me prend dans ses bras. »
Plus tard, quand il a dix ans, François entend son père raconter sa
guerre : « Dès cette époque, c’était l’histoire d’une défaite qui n’aurait
pas dû avoir lieu. »
Marcel Lange a six ans à la Libération près d’Alençon. Il décrit les
avions qui passaient au ras des pommiers – « on y voyait clair, il y
avait les lucioles » –, puis le débarquement : « Ça marque ! », conclut-il
sobrement10. Pour Alain Corbin, les combats auxquels il se retrouve
mêlé dans la région de Mortain, à l’âge de huit ans, constituent son
étalon guerrier : « Ces souvenirs de connaissance de ce qu’était une
guerre m’empêchaient d’employer ce terme à propos de l’Algérie »,
tranche celui qui passera vingt-trois mois dans l’aviation légère de
l’armée de terre entre 1960 et 196211.
Les bombardements ont laissé des souvenirs très forts, qu’il s’agisse
des raids de la RAF ou de ceux qui accompagnèrent la Libération, à
partir de juin 1944, notamment en Normandie et sur la côte atlan-
tique. À Nantes, Joël Boquien a six ans quand la ville est bombardée
en septembre 1943 ; il fuit avec sa mère à l’extérieur de la ville :
« Elle roulait sur les corps place du Commerce12. » Daniel Emagny
considère qu’il n’a pas souffert de la guerre et pourtant, à Besançon,
il a quatre ans quand sa famille se réfugie sous la maison pendant
les bombardements : « J’en rêve encore : mon oncle me tenait dans
les bras et quand ça bombardait, je tremblais », évoque-t‑il plus
de soixante-dix ans plus tard13. Fermant les yeux, Jean-François
Piat-Marchand voit lui aussi des scènes de l’Occupation : l’enter-
rement de deux aviateurs abattus par la Luftwaffe, l’affluence
malgré l’interdiction allemande14. Apprenant à se réfugier dans les
abris antiaériens, à reconnaître les avions à leur bruit, à peindre
en bleu les vitres, les enfants peuvent aussi apprécier ce que ces
moments instaurent d’exceptionnel dans leur vie. Aux sirènes, il faut
descendre aux abris. Né en 1940, Raymond Pointu est tout petit
quand des bombes tombent non loin du pavillon familial en banlieue
parisienne : il admire son grand frère Georges, zazou anticonformiste,
qui refuse de quitter son lit. Plus tard, il le suivra partout, au bal,
au billard, à la pêche, voyant en lui un modèle masculin désirable
quand son père le rejetait. Pourquoi ce rejet ? Là aussi, un effet de la

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32 LA GUERRE

guerre. Raymond est né alors que son père était mobilisé et celui-ci
a toujours exprimé des doutes sur sa paternité.
Comme le père de Raymond Pointu, près de 5 millions d’hommes
sont mobilisés en 1939 (40 % de la population active masculine) et
touchés de plein fouet par la défaite. Jacques Carbonnel se souvient
d’un père « parti en courant devant les Alemans. Sous-armés, pas
possible de résister », précise celui qui avait alors dix ans. Pour
l’ensemble des Français, la défaite de 1940 donne l’« impression de
vivre un basculement de l’histoire, une sorte de fin du monde »,
estime l’historien Pierre Laborie15. Ce qui vaut pour le pays, vaut
pour les familles : les protecteurs ont failli. De surcroît, plus de 10 %
des hommes adultes sont condamnés à attendre la fin de la guerre en
captivité alors même que la France a accepté sa reddition16. Parmi
ces prisonniers, plus de 55 % sont mariés et 39 % ont des enfants.
Comment ces enfants ont-ils reçu cette nouvelle et vécu avec ?
Le témoignage exceptionnel de Françoise Dolto laisse imaginer une
relation complexe, nourrie par l’image négative ou au moins ambiguë
que certains jeunes garçons se firent de leurs pères prisonniers. À la
distance qui a caractérisé de nombreuses familles séparées par la ligne
de démarcation, s’est ajouté dans le cas de ces familles le ressenti
étrange des jeunes enfants qui ne comprennent pas ce que signifie
« être prisonnier », à moins qu’ils ne le comprennent trop bien…
Voici ce que constate la jeune pédiatre parisienne : « On n’avait pas
de nouvelles pendant un certain temps : Papa était à la guerre, et tout
à coup on apprenait qu’il avait été fait prisonnier – eh bien dans les
hôpitaux de Paris, du jour au lendemain, dans la semaine de l’arrivée
des nouvelles de tous ces prisonniers, les consultations d’enfants, dites
neuropsychiatriques, ont reçu comme ça brusquement des quantités
de garçons de cinq à dix, onze ans qui se sont mis à faire pipi au lit.
Voilà l’effet psychosomatique d’être honteux d’un papa qui aurait dû
se faire tuer. Tout simplement, les enfants voyaient maman heureuse
que papa soit prisonnier : la honte pour l’enfant. Prisonnier c’était
mal, c’est qu’il avait fait une saloperie. Il ne pouvait pas du tout
comprendre le prisonnier “de guerre” différent du délinquant17. »
Un thème de la honte que les circonstances de la guerre en Algérie
réactiveront pour certains.
Cependant, passé le choc des premiers moments, les nouvelles
conditions de la vie quotidienne prennent le dessus, d’autant que le
régime de Vichy fait tout pour rassurer les familles sur le sort des
prisonniers et sur l’attention que le régime leur accorde. Il laisse

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UNE GÉNÉRATION 33

d’abord espérer leur proche libération par des déclarations appelant


à la patience, puis s’efforce de négocier au sein de la relation léonine
qui le lie à l’Allemagne nazie (ces délais constamment repoussés,
ces promesses non tenues, les Français les retrouveront pendant la
guerre d’Algérie, attendant le retour des soldats longtemps repoussé,
on y reviendra). Sont privilégiés les anciens combattants de la Grande
Guerre, les blessés et les grands malades ainsi que les pères de famille
nombreuse. La mise en place de la « relève » (trois travailleurs volon-
taires pour un prisonnier) puis l’instauration du Service du travail
obligatoire, qui envoie en Allemagne plus de 700 000 personnes,
donnent quelques maigres perspectives de retour… Mais, à cette date,
en 1943, il est évident que seule la fin de l’Allemagne nazie ramènera
les prisonniers encore détenus. Fin 1944, ils sont encore 940 000.
Parmi eux beaucoup de jeunes mariés, tout jeunes parents.
Née en janvier 1939, Annick Poplin cite avec précision la date de
retour de son père, le 16 mai 1945. Celui de Jeanne Carbonnel (ép.)
ne l’a pas vue grandir entre sept et douze ans. Plus tard, le mari de
Jeanne partira en Algérie, la laissant avec un nourrisson… « Ce fut
cinq ans de tristesse », évoque pudiquement Michel Weck qui avait
cinq ans à la capture de son père. Pierre Lavrut avait quatre ans et
son père passa toute la guerre en captivité. L’homme que décou-
vrit Claude Heurtebize à cinq ans venait, ironie du sort, de passer
presque autant de temps dans un camp de prisonniers que son propre
père capturé à l’été 1914. Fut-il étonné d’entendre son fils lui dire
« Bonjour Monsieur », comme le rapporte aussi Jean-Louis Cerceau,
évoquant un souvenir partagé par beaucoup et dont Sarah Fishman
s’est faite l’historienne18 ? Enfant, Joseph Lucas dut attendre jusqu’à
la fin de la guerre puisqu’il habitait dans la poche de Saint-Nazaire…
Le garçonnet de sept ans et demi découvre que son père a eu les
mains, les pieds et les oreilles gelés. Au moment de partir au service
militaire, Joseph Lucas, qui se décrit comme frileux, choisit l’Algérie
plutôt que l’Allemagne19…
La recomposition de la famille en l’absence du prisonnier a laissé
des traces. Suppléant les pères absents, les mères n’assurent qu’un
intérim de l’autorité dans tous les domaines. Dans le Nord occupé
par les Allemands, Bernard Dutoit (qui passera seize mois en Algérie à
partir de janvier 1958) voit ainsi sa mère affronter seule les responsa­
bilités liées à l’exploitation familiale. Les mères s’efforcent de maintenir
la présence du père, par une photographie, des histoires racontées,
l’exploitation des sept lignes de carte postale et des vingt-sept lignes

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34 LA GUERRE

de lettre autorisées deux fois par mois. Elles reçoivent dans cette
tâche le soutien affiché du régime, qui s’inquiète des effets sociaux
et moraux de ces familles monoparentales, la délinquance des jeunes
garçons étant particulièrement redoutée20. Les filles n’en sont pas
moins affectées, telle Monique Valdan (ép.) qui attend son père trois
ans, entre quatre et sept ans, ou Bernadette Boulzaguet (ép.) qui
le retrouve quand elle en a sept. Inversement, parfois plus jeunes
que leurs maris, celles qui deviendront leurs épouses ont pu être
des enfants du retour comme la femme de Pascal Varenne, née en
avril 1944 – son père ayant passé trois ans dans un Stalag.
Pour les enfants évacués, l’exode est de durée variable mais une
nouvelle normalité finit par s’installer. À son retour du Lot, Jean
Laurans a six ans ; il se souvient de Paris devenue allemande : « Voir
les Boches, ça c’est une image ! Terrible, agressif21 ! » Après la désor-
ganisation des premiers mois, il faut vivre dans une France occupée
par les Allemands et divisée en deux zones. La vie se met à l’heure
allemande dans un contexte de subordination politique, alors que la
guerre continue hors de l’Hexagone. L’Occupation, comme la guerre,
est vécue à hauteur d’enfants. Filles et garçons sont invités à la confec-
tion de colis pour les prisonniers et à soutenir le régime en la personne
(grand)-paternelle du Maréchal, « sauveur de la France » selon le refrain
de Maréchal, nous voilà ! qui remplace la Marseillaise comme chanson
obligatoire accompagnant le lever des couleurs pendant quatre années.
L’école a un rôle moteur dans la construction de cette communion
collective. Après avoir été fermées en juin 1940, les classes rouvrent
dès le 1er  septembre et tentent d’accompagner un retour à la paix.
Tous n’en bénéficieront pas. Outre les enfants juifs privés d’école
en zone Nord, la mobilisation et la captivité des instituteurs, d’une
part, les destructions matérielles, d’autre part, ont compromis cette
illusion d’une vie ordinaire retrouvée.
Surtout, le rationnement imposé dès septembre 1940 pèse sur le
quotidien. La croissance des enfants s’en ressent et les diminutions de
poids ou le ralentissement de leur taille en sont les signes flagrants22.
Peu conscient des circonstances politiques, Marcel Lange demande
naïvement à son père, rentré de la guerre après la défaite de 1940,
pourquoi il ne va pas chercher du saucisson dans les camions des
Allemands installés dans le champ en face de chez eux. Souffrant
terriblement des pénuries à Angers, les parents de Jacques Herri
décident quant à eux d’envoyer leur fils de cinq ans chez des cousins
pendant dix-huit mois « pour ne pas mourir de faim ». Les enfants

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UNE GÉNÉRATION 35

sont aussi invités à participer au système D qui se met en place :


braconnage pour les plus âgés, entretien du jardin potager, élevage
d’animaux à domicile… Les cartes de rationnement distribuées à partir
de l’automne 1940 ne distinguent que trois catégories de jeunes :
les J1 jusqu’à six ans, les J2 de sept à douze ans et les J3 de treize à
vingt et un ans. On imagine bien que, avec de tels écarts d’âge, rares
sont ceux pour qui les rations suffisent. Pour les enfants de prison-
niers, s’ajoute la perte des revenus paternels alors même que les colis
pour les captifs doivent être constitués sur les tickets de rationne-
ment de la famille. Grandir quand le tissu est rationné devient une
mise à l’épreuve des capacités des couturières à faire plus grand avec
plus petit ; sans parler des chaussures. Les jouets aussi changent. Les
matériaux stratégiques sont dirigés vers des usages plus essentiels à
l’Allemagne : les jouets doivent être fabriqués sans métal et sans
caoutchouc23. À la Libération, les fabricants s’adaptent rapidement
et imaginent des jouets représentant les GIs et les Jeeps découvertes
par les Français avec l’arrivée des Alliés.
Dans certaines familles, dans certaines régions, la guerre se carac-
térise par une violence ciblée. Né à Toulouse d’un père originaire de
Bukhovine, arrivé en France en 1928, Guy Weiner est témoin des
conversations de ses parents sur la politique antisémite de Vichy. Il
vit les dernières années de la guerre caché dans un petit village du
Gers, tandis que son grand-père maternel disparaît dans un camp
d’extermination nazi. Dans la Lorraine annexée de fait, le petit Joseph
Diwo apprend « à se taire, à observer et à ne pas exprimer [son
ressenti] » ; « parler nous aurait conduits à la mort, ma famille et
moi », estime-t‑il encore aujourd’hui. Les espaces annexés au Reich,
les zones de passage et les zones de maquis ont connu des violences
plus précises, insistantes, telle la région de Saint-Dié étudiée par
Claire Mauss-Copeaux, où les appelés d’Algérie interrogés dans les
années 1990 étaient fortement marqués par les combats de la résis-
tance au nazisme et leur répression24.
L’engagement dans la Résistance a aussi conduit certaines familles
à une plus grande exposition. En Guadeloupe, le père de Claude
Chathuant a été interné administratif dès 1940 puis de nouveau en
1943 (entre-temps Claude, qui sera appelé en mars 1962, est né).
Fervent gaulliste, cet homme de cinquante-trois ans organisait des
passages vers les Antilles britanniques. Petit garçon, Jean Laurans
(appelé en 1956) est quant à lui très marqué par le sort de son
cousin, recueilli par ses parents et élevé comme son grand frère.

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36 LA GUERRE

Engagé dans un réseau de résistance gaulliste, il est arrêté et détenu


à la prison du Cherche-Midi à Paris, où le jeune Jean et sa petite
sœur vont lui déposer des colis avec leur mère. Il sera déporté à
Buchenwald puis affecté à Dora ; Jean attendra en vain son retour
à la fin de la guerre25. C’est aussi par son grand frère que Serge
Lefort (vingt mois en Algérie) prend conscience du danger : de
dix-sept ans son aîné, il est réfractaire au STO et se cache dans la
Sarthe. Ancien combattant de la Grande Guerre, prisonnier et évadé,
leur père est convoqué par la Kommandantur de Chartres chaque
mois pour savoir où se cache son fils… On peut encore citer le
père d’André Legrand, qui s’évade lors de sa captivité pendant la
Seconde Guerre mondiale et devient ensuite actif dans la Résistance
entre l’Ain et la frontière suisse avec la complicité active de son
épouse, mère de plusieurs enfants. À l’autre bout de la France, au
sud-ouest de Bordeaux, Jacky Donzère et ses deux sœurs aînées
voyaient quant à eux leur père s’absenter de son exploitation agricole
pour ses activités de résistant engagé dans des sabotages. L’angoisse
qu’il ne revienne pas était présente chez les enfants nés entre 1935
et 1937, qui se souviennent que leur père écoutait Radio-Londres
beaucoup trop fort.
Comme d’autres immigrés antifascistes d’Épinac-les-Mines (Saône-
et-Loire), les deux parents Yanelli sont quant à eux actifs dans la
Résistance communiste. « Du plus loin dans mes souvenirs, la guerre
a toujours été présente », se souvient Marie-Thérèse, la troisième
de l’adelphie, née en 1932, qui évoque aussi les réfugiés espagnols
accueillis à la maison. Sous l’occupation allemande, le couple, menacé,
quitte la ville et part tenir un bistrot-restaurant dans un petit village
qui sert de point de rencontre aux réfractaires au STO. Leurs enfants
les plus âgés ont conscience des risques et de cette réalité : sous des
tuiles, ils ont découvert un livre caché, Le Peuple allemand accuse,
dont se souvient encore Saura, dix ans en 194326.
Chez les Baupoin, comme dans de nombreuses familles ayant parti-
cipé à une résistance plus ordinaire, l’évocation des faux papiers que
leur père secrétaire de mairie pouvait être amené à faire, comme du fait
de cacher un parachutiste anglais ou d’avoir camouflé les bicyclettes
au milieu des asperges du potager pour éviter leur réquisition par des
Allemands en déroute à la fin de la guerre, est l’occasion de célébrer
très discrètement une certaine fierté d’avoir eu des parents à la hauteur
de leurs valeurs, patriotes et sans doute maréchalistes et chrétiennes.
Même discrétion chez Jean Valdan dont la mère, surveillante générale

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UNE GÉNÉRATION 37

au pavillon des prisonniers britanniques et canadiens de l’hôpital de


Saint-Denis, a facilité la sortie de la correspondance de certains d’entre
eux et fermé les yeux sur les activités d’une de ses collègues et amie
qui participait à un réseau d’évasion27.
Même petits, les enfants ont gardé des souvenirs de scènes tranchant
avec l’ordinaire. Dans le cas de Jacques Inrep, né en avril 1939, le
souvenir est revenu à l’occasion de sa cure psychanalytique : son
père, ancien combattant de 1914‑1918, rentre précipitamment dans
la maison familiale, jette un objet à la poubelle puis va se montrer au
village. Après avoir consolidé son alibi, il commente : « Papa a flingué
un collabo, ce sont des traîtres, ils travaillent pour les fridolins ! »
Puis il graisse le pistolet automatique récupéré dans la poubelle et
va l’enterrer au fond du jardin devant le garçonnet, qui s’empressera
d’aller le déterrer et sera fessé pour cela28. Au total, 40 % des familles
représentées dans notre enquête ont eu un de leurs membres (parents,
grands-parents, frères ou sœurs) lié à la violence directe du second
conflit mondial.
La dernière année de la guerre voit le niveau de violences envers
la population augmenter en France, les troupes allemandes se rendant
coupables de nombreux massacres. Envoyée en Vendée pour être
à l’abri, la petite Monique Le Mens (ép.) assiste à l’exécution de
cinq otages pris par les Allemands dans le village où elle habite,
en représailles d’un attentat de la Résistance. Pour les frères Roche,
la fin de la guerre est particulièrement longue à venir. Sur la côte
atlantique où habite la famille, les Allemands sont très présents. Dans
le café-restaurant de leur père, sur la presqu’île de Penthièvre, des
bagarres éclatent régulièrement entre les Allemands et les ouvriers
réquisitionnés pour bâtir le mur de l’Atlantique que Paul appelle « les
Todt »29. En juillet 1944, sans qu’il en comprenne la raison, Michel
assiste à l’arrestation de leur père par les Allemands. Il racontera à
ses enfants cette scène : son père tenu en joue par des Allemands.
Déporté comme droit commun, celui-ci ne reviendra qu’un an après.
Entre-temps, les forces allemandes acculées par le débarquement allié
se replient autour de Lorient. Vingt mille civils se retrouvent coupés
de tout lien avec le reste de la France. Parmi eux, Michel et sa mère.
Paul, de deux ans son aîné, est de l’autre côté de la poche. Destiné
à la prêtrise dans cette famille catholique basse-bretonne, il est alors
à Quimper chez les Frères des écoles chrétiennes et demeure isolé
dans son pensionnat, affamé, sans contact avec sa mère alors que son
père est détenu en Allemagne. Plus tard, les deux frères partiront en

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38 LA GUERRE

Algérie, rappelés pour quelques mois, l’un dans la Marine, l’autre


dans l’armée de l’air.
Les expériences de la Seconde Guerre mondiale furent donc variées,
bien au-delà des différences sociales ou géographiques classiques (selon
les classes sociales, selon qu’on habitait en ville ou à la campagne, en
zone occupée ou non, dans les zones de combat ou non). La situation
des familles juives, en premier lieu, rappelle que cette guerre totale
eut une dimension exterminatrice inconnue jusqu’alors en France.
Cependant, en dépit de ces différences, il existe bien pour ces enfants
nés dans les années 1930 une expérience commune : celle de la défaite
d’abord, de l’Occupation ensuite, de la Libération et des retours enfin.
Filles et garçons ont vécu, à hauteur d’enfants, une guerre dont
les contours n’étaient pas ceux de la guerre précédente. Les modèles
émotionnels transmis par les parents et les grands-parents se sont
heurtés aux formes nouvelles de la domination allemande. L’« appro-
priation réglée du monde existant30 », qui caractérise l’enfance, a été
bousculée par ce contexte nouveau. Les enfants ont constaté la subor-
dination de leurs parents et, dans les familles, les difficultés quoti-
diennes ­rencontrées par les adultes – a fortiori quand les pères étaient
absents. Alors que les enfants se développent en héritant « des produits
symboliques de l’histoire, c’est-à-dire, virtuellement, de tout ce qui a
été pensé avant nous et autour de nous, tel que cela est cristallisé dans
certains mots, dans certaines expressions, dans certains récits, etc.31 »,
ils ont dû réélaborer des significations à partir de ce qui était remodelé
par un contexte familial et national très largement subi. Ils ont été
les témoins impuissants de violences et de souffrances infligées à
leur pays et à leur famille. Ils ont pu aussi assister à des violences
visant des enfants juifs ayant partagé leur classe avant de disparaître,
des résistants pourchassés par la police française ou allemande, des
personnes accusées de collaboration à la Libération, enfin.
Plus fortement sans doute qu’à d’autres périodes, les enfants sont
enfants de leur temps au moins autant que de leurs parents, pour
reprendre l’expression de Marc Bloch. Plus qu’à l’ordinaire, leur
horizon d’attente dépend de facteurs qui les dépassent : pas seule-
ment les adultes de leurs familles, mais des lieux de décision hors
d’atteinte. Or les enfants sont beaucoup plus dépendants que les
adultes des personnes qui les entourent pour appréhender le monde
et notamment réagir aux peurs, du fait de l’immaturité des centres
de la mémoire (ils sont moins capables de mobiliser leur cognition).
C’est pourquoi la défaillance des parents peut être particulièrement

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UNE GÉNÉRATION 39

critique et la vision du monde que développent ces enfants marquée


par la négativité d’un monde effondré, défait, soumis.
La guerre les a confrontés aux manques affectifs et matériels, à la
peur de mourir, à la vulnérabilité des adultes. À la Libération, les plus
âgés ont entre dix et quinze ans. Ils auront eu à assumer des rôles
inhabituels pour des enfants en participant notamment au ravitaille-
ment, en épaulant les mères restées seules. Témoins des violences de
la guerre et des tensions entre Français, spectateurs des déchirements
politiques, ils héritent des questions et des non-dits sur la période sans
en avoir été en rien les acteurs, encore moins les responsables, à la
différence de leurs parents et aussi parfois de leurs frères et sœurs aînés.

Sous le signe de la domination paternelle

La place des pères en question


Dès avant la Seconde Guerre mondiale, la famille a été l’objet d’un
intérêt soutenu de l’État. Le souhait d’enrayer la dépopulation a
conduit à la mise en place des allocations familiales universelles versées
par les employeurs à partir de deux enfants, en 1932. Avec le décret-loi
du 12 novembre 1938, ce principe a évolué vers plus d’égalité terri-
toriale et moins de dépendance vis-à-vis des employeurs. Il est étendu
aux agriculteurs, indépendants et membres des professions libérales
(décret-loi du 29 juillet 1939). Les familles de plus de quatre enfants
sont avantagées, tandis qu’une « prime à la naissance », versée à la
mère, est créée pour encourager les jeunes mariés à se reproduire
rapidement (la prime n’est versée qu’en cas de naissance dans les
deux ans qui suivent le mariage).
Ce code de la famille dessine le contour d’une famille idéale de
plus de deux enfants – plutôt trois ou quatre –, où la mère resterait
au foyer. Elle se verrait gratifiée pour cela d’une allocation spécifique
dans le cas où elle renoncerait à un travail hors de son domicile pour
élever un enfant de moins de cinq ans – ce qui, dans un premier
temps, désavantage objectivement les familles rurales où les femmes
travaillent sur leur terre32. Cette valorisation des mères au foyer est
accentuée sous le régime de Vichy qui sublime ce rôle, notamment à
travers l’encouragement à célébrer la « fête des mères ». On sait qu’il
y eut loin du discours à la réalité et que l’importance fondamentale
que Vichy donna à la famille, au cœur de la nouvelle devise française,

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40 LA GUERRE

ne put compenser des conditions de vie qui rendaient le travail des


femmes bien souvent nécessaire, qu’elles aient été mères ou non.
Ce travail est encore plus indispensable dans le cas des femmes de
prisonniers, en dépit du discours rassurant du régime et des plus de
18 000 prisonniers qu’il parvient à faire libérer au motif qu’ils sont
soutiens de famille33. L’allocation de femme de prisonnier, par laquelle
l’État affirme suppléer les maris captifs, est bien trop faible pour leur
permettre de maintenir un niveau de vie satisfaisant. Plusieurs aides
sont mises en place, pour les enfants comme pour les femmes. Le
régime surveille ces dernières de près : il faut rassurer les maris et
veiller à ce que leurs épouses ne tombent ni dans la misère ni dans
la prostitution.
Pourtant, ces femmes décrites comme à protéger et à surveiller sont
surtout seules en charge du foyer et de l’éducation des enfants pendant
des années. Depuis février 1938, elles peuvent légalement avoir un
passeport à leur nom, s’inscrire seules à la faculté sans l’autorisation de
leur mari, passer un contrat pour leurs biens propres, séjourner dans
un établissement de soins sans être accusées d’abandon du domicile, etc.
Elles ont ce qu’on appelle la « capacité civile ». Mais le « chef de la
famille », nommé ainsi par le droit, reste le mari. Or, pendant les
années d’occupation et de captivité, que font ces femmes si ce n’est
être des chefs de la famille ? Elles le sont, mais de manière tempo-
raire ; puisque, contrairement aux pères combattants de la Grande
Guerre ou de mai-juin 1940 qui risquaient la mort, le retour des
pères prisonniers est à l’horizon. Ce n’est qu’une question de temps.
Les épouses de prisonniers ne sont, ni plus ni moins que les autres
femmes, valorisées par l’État comme par la société que si elles occupent
une place subordonnée et tournée vers la domesticité. Les discours sur
les familles des prisonniers rendent visibles cette norme : aux mères,
la douceur et l’attention, la transmission des valeurs morales ; aux
pères, l’autorité. Ce sont dans ces familles qu’ont grandi les jeunes
touchés par la guerre d’Algérie.
Après 1945, des inquiétudes s’expriment à propos des garçons ; les
pères sont mis en cause. Vaincus en 1940, captifs en Allemagne ou
humiliés par l’Occupation en France, comment pourraient-ils tenir
leur rang ? L’État-providence va accompagner cette dégradation de
la place des pères dans les familles en mettant en place un système
d’aides universelles. Les allocations familiales sont versées à domicile,
en argent. Pour de nombreuses familles, elles sont très attendues. Chez
les verriers de la vallée de la Bresle, deux ethnologues constatent par

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UNE GÉNÉRATION 41

exemple l’importance du jour de la « familiale », au moins égale à celle


des jours de paiement des salaires34. Quel que soit le milieu social,
le souvenir revient souvent : dans la famille très modeste de Nicole
Grimaud, les allocations sont ainsi tellement nécessaires à l’entretien
des quatre enfants que la jeune femme justifie son désir de ne pas
être mère trop tôt : elle avait trop vu l’attente de l’agent payeur !
Dans la bourgeoisie parisienne catholique, il en est de même.
Pour les huit enfants Laverne, les allocations constituent un apport
conséquent dont les adultes se souviennent encore soixante-dix ans
plus tard : « Je vois le gars des allocs qui venait avec sa grosse sacoche
et il sortait les billets35. » Cet argent qui peut arriver par mandat
postal contribue aussi à redistribuer les rôles dans la famille, puisque
ce sont bien souvent les mères qui accueillent le facteur : quand
elles ne travaillent pas, c’est finalement de l’argent qu’elles reçoivent
et gèrent pour éduquer les enfants. La place du salaire du père n’est
plus aussi centrale et l’État-providence décharge les parents d’avoir à
apporter une partie du bien-être matériel. Mais la place du père dans
une famille « lieu naturel du bonheur individuel », comme le rappelle
Antoine Prost, a-t‑elle changé ? Qu’en est-il alors de son rôle et en
particulier de son autorité ?

Le silence des pères sur leur propre guerre


Si l’après-guerre voit s’imposer, en politique comme dans les
milieux professionnels liés à l’enfance, un lieu commun sur les risques
liés à la perte de l’autorité des pères, il importe de mettre ce constat en
perspective. Depuis la fin du xixe siècle au moins, la toute-puissance
paternelle est en effet largement contestée et plusieurs contrepoids
lui ont été adjoints au fil des décennies précédant la Seconde Guerre
mondiale36. Un mouvement plus large de redéfinition des rôles des
deux parents dans la famille se combine alors avec une évolution de
plus court terme, nettement établie par l’historien Fabrice Virgili : la
défaite et l’Occupation n’ont pas seulement sapé l’autorité des pères,
elles ont également atteint les hommes français dans leur virilité,
vis-à-vis des Allemands et même, à la fin de la guerre, des Alliés37.
Comme l’exprimera en 1958 Antoine Prost, jeune normalien
de vingt-quatre ans en colère, bientôt sous-lieutenant en Algérie :
« Notre patriotisme est bien différent, si différent que nos pères ne le
­reconnaissent pas. Il n’est pas militaire. La première armée que nous
avons vue, c’est l’armée allemande. Ensuite vinrent les Américains. Si

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42 LA GUERRE

nous sommes fiers de quelques prouesses françaises, elles se détachent


sur le fond de la débâcle38… »
Les souvenirs de Jean Valdan, âgé de neuf ans à la Libération,
évoquent cette réalité. À Saint-Denis, il a été très marqué par les
bombardements qui ont ponctué la guerre et aime désormais se
promener à proximité du camp militaire américain installé non loin :
il y admire les GMC et les Jeeps, véhicules qu’il retrouvera en Algérie.
Il découvre aussi des soldats de couleur et assiste à la bastonnade
publique de l’un d’eux par la Military Police (« J’ai encore en tête
le bruit de la matraque sur la tête du type »). Devant l’hôpital, il se
souvient d’avoir vu une femme tondue, mise nue et traînée jusqu’au
canal. Le garçonnet d’alors a gravé pour toujours dans sa mémoire
l’image de l’épicière sortant de sa boutique pour lui griffer le dos39…
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la société française est
traversée de multiples proclamations viriles visant à réinstaller l’ordre
social sexué ordinaire. Comment ce double mouvement de réinstau-
ration de l’ordre de genre et de négociation des rôles se traduit-il
alors dans les familles ? Sarah Fishman l’a montré pour les femmes de
prisonniers : elles aspirent à ce retour à l’ordre. L’absence a cependant
laissé des traces, redoutées par les pouvoirs publics et documentées
par les historiens. À partir de nombreux entretiens réalisés dans les
années 1980, l’historien François Cochet a évoqué des sentiments de
décalage et d’incompréhension réciproques entre époux40. La honte
aussi est importante, puisque les anciens prisonniers portent celle du
pays – ce qu’entretient le refus des pouvoirs publics de leur verser
le reliquat de leur solde. Les officiers et sous-officiers obtiendront
satisfaction en 1952 ; les hommes de troupe n’auront rien.
À cette difficulté à être traités avec justice, s’ajoute leur tout aussi
difficile lutte pour la reconnaissance de leur statut de combattants. Les
associations d’anciens combattants de la Première Guerre mondiale ont
longtemps été hostiles à la création d’un statut égal pour tous et ont
imposé un temps de service minimal en unité combattante pour avoir
droit au statut. Il faudra de longues années à la f­édération qui repré-
sente les prisonniers de 1940 pour obtenir gain de cause. Dès 1949,
leur avocat plaide devant le Conseil d’État en insistant sur l’enjeu de
cette reconnaissance : « Les prisonniers de guerre n’éprouvent de leur
captivité ni honte ni remords », affirme-t‑il alors en écho aux senti-
ments qui se sont emparés de bon nombre d’entre eux. Ils n’éprouvent
ni honte ni remords, « parce qu’ils ont le sentiment que cette épreuve
a eu des causes qui les dépassent singulièrement. Ce qu’ils veulent,

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UNE GÉNÉRATION 43

c’est qu’on leur rende le seul bien qui compte à leurs yeux ; ce bien,
c’est l’honneur. Ils ont le moyen de l’obtenir et ils ne se feront pas
faute de l’obtenir41 ». Refusant d’être traités différemment, ils luttent
jusqu’à avoir droit à la « carte du combattant ». Ont-ils recouvré leur
honneur pour autant ?
Très souvent, en tout cas, les enfants de prisonniers expérimentent
le silence de leur père. Libéré plus tôt parce que considéré comme
mourant, le père de Michel Berthelémy « n’en parlait jamais », disent
tous ses enfants. Le père de Monique Valdan (ép.) put aussi rentrer
plus tôt de captivité pour raisons sanitaires : sa petite fille a alors neuf
ans. Elle ne l’a pas vu depuis plus de trois ans : « Je me demandais
qui était ce monsieur. Il avait énormément maigri, ce n’était pas
l’homme que j’avais connu. » Aujourd’hui, elle insiste aussi, en écho à
la conversation que nous avons sur la guerre de son mari en Algérie :
« Mon père a fait la guerre de 1939‑40 et il a été prisonnier et il
n’a jamais parlé de sa guerre ! Même après, il n’en parlait jamais42 ! »
Annick Poplin, six ans au retour de son père, précise quant à elle :
« Il n’en parlait pas et bien que nous ayons habité ensuite assez près
de l’Allemagne, n’a jamais voulu y remettre un pied. » Si le père
de Michel Weck a un peu parlé de sa captivité à son retour, il s’est
ensuite tu et a retourné contre son jeune fils de dix ans une violence
dont celui-ci portera longtemps les séquelles.
Ce silence au sein de la famille renvoie à la manière dont est
construite la figure paternelle. Les anciens prisonniers ne sont pas
différents des autres pères et les récits de leurs enfants convergent
bien plus tard, quelles que soient les expériences de la Seconde Guerre
mondiale. Dans toutes les familles, par exemple, les enfants ne parlent
pas à table sauf quand on les interroge. Le père de Jean Laurans,
marin qui a fait plusieurs fois le tour du monde, rappelle cette règle
de manière brutale : « Quand vous aurez pissé là où j’ai pissé, vous
pourrez parler ! » L’horizon en est donc très lointain. Les pères sont
installés vis-à-vis de leurs enfants dans une forme de distance. Quels
que soient les sentiments ressentis par les enfants et les adolescents,
quel que soit le milieu social, le père est un personnage manifestant
rarement ses émotions, peu présent à la maison, donnant les grandes
orientations mais peu investi dans le quotidien, laissé aux mères ou
aux enfants les plus âgés. Finalement, l’absence participe pleinement
de la manière d’être père. Cette absence est une forme de distance qui,
valorisée, contient aussi une obligation de respect : il faut respecter
ses parents et, par-dessus tout, son père. Un père est essentiellement

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44 LA GUERRE

caractérisé par son autorité. Une autorité qu’il exerce comme mari
et comme père, sur son épouse et ses enfants. Conséquence de cette
organisation familiale de l’autorité, les jeunes de seize à vingt-quatre
ans interrogés en 1961 estiment mieux s’entendre avec leur mère
qu’avec leur père43.
Près de soixante ans plus tard, François Costet se remémore une
scène fondatrice, accompagnant son départ en Algérie. Citons-la
longuement : « Mon père a fait 1939‑45. Mais je lui ai jamais raconté
[la guerre d’Algérie]. Jamais. […] J’avais reçu mon ordre de mobilisa-
tion. J’avais des copains. On a fait une boum un samedi soir. Avant
de partir, je partais le lendemain. […] Mon père me dit : “Bon, tu
rentres à minuit.” Donc on fait cette boum et puis vers les minuit on
s’arrête et tout. Et puis à ce moment-là je fréquentais une jeune fille.
Et donc je la raccompagne jusqu’à chez elle, pour pas rentrer toute
seule, parce qu’on était quand même en période de guerre d’Algérie.
Donc je la ramène chez elle et je lui dis : “Écoute hein, je sais pas si
je reviendrai, tu fais ce que tu veux, si je reviens si t’as envie de me
revoir, si je reviens on se reverra. Je sais pas pour combien de temps
je pars, alors je te laisse libre de ton choix.” Et je rentre chez moi.
Et quand je rentre chez moi, y avait une fenêtre au-dessus du perron
d’entrée allumée. […] Il était presque une heure du mat, une heure et
demie. Je rentre, je vois encore la scène. Mon père avec mon frère qui
jouaient aux échecs, ma sœur avec ma mère près de la cheminée […]
en train de tricoter. Je rentre. Mon père se lève. Il me dit : “C’est à
cette heure-ci que tu rentres ?” Je dis : “Écoute, tu sais très bien que
je m’en vais.” J’ai même pas eu le temps de finir ma réponse, je me
suis pris une baffe dans la gueule. J’ai fait trois mètres à reculons,
j’ai tapé contre un chambranle de porte. Oh j’ai voulu répondre !
Ma mère s’est interposée. Elle m’a dit : “François, monte te coucher
ça vaudra mieux.” Et même sur le lit de mort de mon père, je lui ai
jamais pardonné. À vingt ans il savait que je partais en Algérie et me
foutre une baffe dans la gueule ? J’ai dit : “Non j’admets pas.” […]
Il en a bavé, il a fait l’Afrique du Nord, il est remonté par l’Italie, il
a fait la bataille de Monte Cassino. Et ça a été un sacré truc Monte
Cassino, […] ça a été un enfer44. »
Le souvenir a gravé les éléments du contexte personnel (la fiancée,
le départ, les copains) tout autant que le rôle de chacun dans la famille,
à sa place. Il révèle un moment où peuvent précisément basculer ces
rôles, quand le départ au service militaire vient sanctionner l’entrée
du jeune homme dans le monde des adultes. Pour le père, cette scène

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UNE GÉNÉRATION 45

s’inscrit comme la dernière occasion de signifier à son fils et aux autres


membres de la famille présents qui commande à la maison. On le
voit, la violence physique n’est pas exclue de l’exercice de l’autorité
paternelle. L’interdiction légale de la « correction paternelle » en 1928
est loin de s’être imposée dans les familles. Elle n’exclut pas toutefois
d’autres expressions telles que la pudeur ou la distance.
Est-ce pour rapprocher cette figure lointaine que sont alors
créés une fête des pères, en 1952, et un prix pour les pères les plus
méritants, alors que la fête des mères est installée dans le calendrier
des familles et que la médaille de la famille française est décernée aux
mères de famille nombreuse depuis les années 192045 ? En tout cas,
les enfants nés après la Seconde Guerre mondiale connaîtront d’autres
conditions sociales, économiques, scolaires et, au moins en partie, un
autre cadre familial que leurs aînés. Les historiens ont bien identifié
ces différences : « Les mœurs changent. L’éducation, plus permissive,
au sein de familles moins accablées par les nécessités de l’existence
quotidienne, la scolarisation qui se prolonge donnent aux jeunes une
liberté d’allures et un style nouveaux46 » ; « les jeunes adultes des
années 1960, nés entre 1935 et 1944, n’ont, au bout du compte,
que peu d’histoire partagée et de culture politique commune avec
leurs cadets issus du baby-boom de l’après-guerre47 ». Née en 1948,
Jacqueline Le Mens est une de ces cadettes : elle considère qu’il y a
un « décalage de génération » avec ses trois frères nés avant guerre et
qu’elle ne faisait « pas partie de leur monde ».

Autorité paternelle et obéissance filiale


Contrairement à ce que connaîtront davantage les plus jeunes des
adelphies, les adolescents et adolescentes nés avant 1942 grandissent
dans des familles où les pères ont des domaines réservés, au premier
rang desquels la politique, dans un contexte où, rappelons-le, la
majorité électorale est à vingt et un ans. S’ils lisent les journaux,
écoutent la radio et s’informent, les pères ne partagent pas avec leurs
enfants, a fortiori quand, comme chez les Lanbrac, petits ­agriculteurs
de Mayenne, on en discute peu car la politique est vue comme
« quelque chose qui nous dépasse et sur laquelle l’individu n’a pas
de prise ». Une enquête IFOP de 1961 indique que 65 % des jeunes
nés entre 1937 et 1945 ne discutent jamais de politique avec leurs
parents, à l’exception remarquée des abords du service militaire pour
les garçons48. Les adolescents que cela intéresse saisissent les idées

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46 LA GUERRE

dominantes dans leur famille par des discussions entre parents ou


avec des amis.
Chez les Laverne, l’engagement ancien du père aux Croix-de-feu
puis au Parti social français donne lieu à des repas de famille animés
quand ils sont invités chez les grands-parents maternels très MRP.
L’unanimité est plus de mise chez les Louvet, résolument pétainistes,
mais la contradiction est portée par le grand frère de Michel, engagé
au PCF après la guerre et violemment critique de sa famille. Chez
les Yanelli, en revanche, la culture antifasciste et communiste porte
tout le monde, des parents aux enfants. Les aînés sont engagés dans le
Parti communiste et Saura est même membre de sa direction départe-
mentale en Côte-d’Or quand la guerre d’Algérie commence. Elle est
condamnée en 1957 pour sa participation à une manifestation inter-
dite et suspendue trois mois de son travail aux PTT. Tous militent.
Liliane se souvient d’avoir été frappée dans les reins par la police alors
qu’elle manifestait, enceinte… Les plus jeunes sont à l’Union des
Vaillants et Vaillantes (organisation liée au PCF). Comme Jean, son
aîné, Marcel est membre de l’UJRF (Union de la jeunesse républicaine
de France) et du MJCF (Mouvement de la jeunesse communiste de
France). Le choix de Jean de refuser de partir en Algérie en 1956
s’inscrit dans cette culture partisane partagée.
À l’exception des familles engagées politiquement et où se
manifeste un goût pour la discussion, la politique reste très absente
du quotidien des adolescents et contribue à inscrire leur père dans
un registre non seulement adulte mais aussi masculin. Les femmes
en sont en effet encore largement exclues. Si les Françaises ont voté
pour la première fois en 1945, tous les partis ont alors témoigné d’une
certaine condescendance à leur égard : allaient-elles savoir voter ?
Comment décideraient-elles49 ? En 1956 encore, des sondages révèlent
que près des deux tiers des femmes interrogées disent qu’elles voteront
comme leur mari qui, pour les deux tiers d’entre eux, considèrent que
leur femme ne peut avoir une opinion différente de la leur ! Est-ce
marque de confiance ou volonté d’éviter le conflit ? En tout état de
cause, les mères ne témoignent pas d’une autonomie de pensée dans
le domaine politique, encore largement considéré comme masculin
comme semblent le confirmer les moins de 7 % de femmes députées
ou l’absence quasi-totale de femmes au gouvernement.
Cette idée partagée que les hommes sont plus compétents et plus
aptes à évaluer la marche du monde renvoie à leur rapport à l’exté-
rieur : celui du travail et des difficultés d’approvisionnement, au moins

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UNE GÉNÉRATION 47

jusqu’au retour des belles récoltes de 1948 et à la fin du rationne-


ment en 1949. Le quotidien des premières années de l’après-guerre
est encore très dur. Les trois quarts du territoire national ont été
touchés par les destructions, le logement est une question centrale
pour beaucoup et la fonction des parents est très nettement arrimée
à la nécessité de pourvoir aux besoins élémentaires. Les aînés plus
âgés peuvent aussi aider à la tâche.
En 1954, un tiers des adolescentes et plus d’un tiers des adoles-
cents quittent le système scolaire à quatorze ans et travaillent  a. Ceux
qui vont partir en Algérie sont encore plus nombreux dans ce cas.
Parmi eux, plus de garçons issus d’adelphies de plus de cinq enfants
et plus de ruraux que d’urbains et d’ouvriers notamment. Jean-Pierre
Lenormand subit quant à lui le déclassement professionnel de son
père, bourrelier-sellier à Bolbec (Seine-Maritime). Pratiquant un
métier que la motorisation rapide des campagnes rend obsolète, ce
dernier est obligé de s’embaucher comme ouvrier en usine et son fils
unique doit renoncer au lycée et à ses rêves de chirurgien. Sur les
exploitations agricoles familiales, la motorisation ne provoque toute-
fois pas encore les départs massifs qui caractériseront la période de la
guerre d’Algérie50. L’embauche des garçons est encore une évidence et
ce sont dans les milieux ruraux les plus populaires qu’on observe les
taux de fécondité les plus élevés et les adelphies les plus nombreuses51.
Les deux tiers des moins de vingt ans sont de jeunes travailleurs
en 1956 : ceux qui partent en Algérie ont donc très largement une
expérience de l’emploi. Ce qui n’implique pas une réelle indépen-
dance économique ni une autonomie de comportements vis-à-vis
des parents. Les enfants apportent en effet leur salaire au foyer, qui
continue à les loger tant que la crise du logement n’est pas résolue
– elle le sera seulement dans les années de la guerre. Les quatre
traits distinctifs des jeunes des milieux populaires qu’Antoine Prost
a identifiés pour les années de l’entre-deux-guerres sont toujours là :
ils ne vont plus à l’école, ils travaillent, ne sont pas encore mariés et
vivent chez leurs parents et sous leur contrôle52. En 1954, en outre,
seuls 40 % des jeunes hommes mariés de moins de vingt-cinq ans
ont un logement indépendant53. Jeunes adultes chez leurs parents,
filles et garçons subissent un ordre dominé par leur père. Se faisant
l’écho d’une enquête réalisée pour L’Express en 1957, Henri Lefebvre

a.  L’ordonnance du 6 janvier 1959 rendra la scolarité obligatoire jusqu’à seize ans pour
les enfants nés après le 1er  janvier 1953.

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48 LA GUERRE

relève que 76 % des jeunes considèrent qu’ils vivent dans le même
monde que leurs parents et en continuité avec eux54. Très clairement,
cette génération n’est pas habitée par la révolte contre les pères et les
figures d’autorité  a.
Même dans les milieux sociaux plus privilégiés, en dépit des
différences entre les jeunesses masculines  b, les enfants accomplissent
les destins qu’on leur trace et, devenus adultes, ils sont encore très
marqués par des projets conçus dans la continuité des projections
parentales ou paternelles. Au moins jusqu’au départ des garçons en
Algérie… Yves Laverne est ainsi humilié par son père, ingénieur,
qui le menace de l’envoyer « garder les cochons » puisqu’il n’a pas le
brillant parcours scolaire de son grand frère, qui a intégré HEC. Le
jeune garçon, qui partage sa chambre avec cet aîné autoritaire, trouve
dans le scoutisme un plus grand épanouissement et la vocation de
la prêtrise. Il est néanmoins poussé à aller au collège Sainte-Croix
de Neuilly et à faire des études, alors que ses quatre sœurs se voient
signifier qu’elles ne pourront faire de même que si elles aident à la
maison.
Les assignations différenciées de genre sont tout à fait explicites
et pas toujours négociées avec succès par les adolescents et adoles-
centes qui le souhaiteraient. Dans l’infime minorité des bacheliers,
par exemple, les différences entre filles et garçons sont encore là :
7,2 % des garçons nés en 1935 sont bacheliers pour 5,7 % des filles.
Cinq ans plus tard, cette différence de genre a presque disparu et
les enfants du baby-boom n’en portent plus la marque. La ligne de
séparation passe bien juste avant eux.
Pour leurs études, les garçons des campagnes et des petites villes
doivent souvent être envoyés loin de chez eux dès onze ou douze
ans. Leur départ à l’armée à vingt ans ne tranche pas dans le quoti-

a.  « Les mécanismes d’intégration sont beaucoup plus forts que les conflits de généra-
tions », écrit Antoine Prost à propos des jeunes de l’entre-deux-guerres. Le constat reste encore
vrai pour ceux qui furent enfants à la même période (voir Antoine Prost, « Jeunesse et société
dans la France de l’entre-deux-guerres », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 13, 1987).
b.  Comme le notent Christian Baudelot et Roger Establet en commentant les deux
modèles de jeunesses masculines repérés par Antoine Prost, ces deux modèles se compen-
saient : « Privés d’une formation longue et des plaisirs de la jeunesse estudiantine, les jeunes
de milieu populaire accédaient plus vite à un statut d’adulte de plein droit et à la maturité
sociale et psychologique qui en découlait. Le statut de travailleur leur permettait de ne plus
dépendre de leur famille d’origine et d’accéder aux responsabilités de chef de famille. Ce
qu’ils perdaient en salaire et en formation, ils le gagnaient en expérience de la vie et en
maturité » (Avoir 30 ans en 1968 et 1998, Seuil, Paris, 2000, p. 44).

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UNE GÉNÉRATION 49

dien de leurs proches, habitués à leur absence depuis des années.


C’est le constat que fait Marie-Jeanne Marquis, dont les deux frères
sont en pension puis, pour François, au séminaire : l’Algérie n’est
qu’une absence de plus. Dans l’Ouest catholique, en outre, il n’est
pas rare que l’Église incite les enfants des écoles primaires privées à
poursuivre au séminaire. Pierre Baupoin a par exemple été recruté,
comme me le racontent tous ses frères et sœurs, qui décrivent une
Église conquérante, avide de jeunes enfants pour remplir les bancs
de ses séminaires dans cette Vendée très catholique et marquée par
l’existence de la « Petite Église  a ». Bernard devient alors l’« aîné des
plus jeunes, investi du rôle de grand frère ».
Le séminaire est pour beaucoup de jeunes garçons un premier lieu
d’éloignement de la famille, mais des internats existent aussi pour les
filles. Chantal Baupoin est ainsi envoyée chez les Sœurs, à Luçon, où
elle peut entrevoir Pierre à la messe et lui faire signe d’une travée à
l’autre55. Élevée dans un petit village de l’Ain avec son frère jumeau,
Nicole Grimaud est quant à elle placée dans un centre d’appren-
tissage à Bellegarde pour passer le brevet professionnel et enseigner
la couture ; dans cette pension, elle se souvient d’avoir beaucoup
pleuré… D’après une enquête de l’INED, près de 25 % des personnes
nées en 1930 et 1950 ont passé au moins un an sans leur père et
un an sans leur mère avant d’atteindre quinze ans. Pour la moitié
d’entre elles, le pensionnat est la cause de cette séparation précoce56.
Ces institutions isolent les adolescents de leur famille, comme du reste
du monde. Michelle Baupoin (ép.) considère qu’elle a été coupée
du monde de 1954 à 1961, à l’exception des périodes de vacances.
C’est d’ailleurs à cette occasion qu’elle apprend la mort d’un jeune
du village en Algérie : « C’est à ce moment-là que j’ai compris la
réalité de la guerre. »

Une jeunesse sous surveillance


Au village comme dans les quartiers urbains, les jeunes peuvent avoir
des sociabilités spécifiques. La Jeunesse agricole chrétienne (JAC) en
milieu rural ou la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) ou encore
l’Action ouvrière chrétienne (AOC) en milieu ouvrier sont de ces
pourvoyeuses de relations à l’intérieur d’une même génération. Les

a.  Appelée aussi Petite Église des Deux-Sèvres ou de Vendée, elle regroupe des catholiques
dissidents ayant refusé le Concordat de 1801.

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50 LA GUERRE

mouvements de jeunesse sont caractérisés par le fait que l’encadre-


ment y est assuré par les jeunes eux-mêmes, dans un cadre rarement
mixte toutefois. Alors que la place et le rôle des figures d’autorité
traditionnelles vis-à-vis des jeunes sont réévalués au service d’une
« pédagogie de la responsabilité57 », on peut en revanche y observer
la transposition des hiérarchies internes aux fratries. Yves Bennert
est particulièrement fasciné par son grand frère Herbert, scout mais
surtout prêt à n’importe quelle aventure… et qui s’engage dans
la Marine à dix-huit ans comme de nombreux autres adolescents
pour qui la Marine est la voie de l’aventure par excellence. À son
propos, un de ses amis de scoutisme puis de lycée écrira à Yves : « À
cette époque, les filles constituaient pour nous un monde étrange
que l’on rêvait d’explorer ! Et [Herbert] paraissait en avance sur ce
plan58 ! » Parfois des vacances ou des sorties organisées permettent ces
rencontres tant désirées. Avec le développement des congés payés et
du tourisme populaire, des liens réguliers se mettent en place entre
de nombreuses municipalités urbaines et souvent ouvrières et des
lieux de villégiature à la mer ou à la montagne. C’est dans un de
ces centres de vacances, sur la presqu’île de Quiberon, que Michel
Roche rencontre Christiane Fermé, originaire des Ardennes  a. Une
fois les obligations militaires du jeune homme remplies (dix-huit
mois entre octobre 1952 et avril 1954), aucun obstacle ne s’oppose
à leur mariage, encouragé par le père de la jeune fille.
La sanction paternelle est en effet indispensable à tout projet
solide dans une société où filles et garçons adolescents sont élevés
dans des espaces différents, dans les institutions scolaires comme à
la maison. Leurs fréquentations sont encadrées socialement par les
bals du samedi soir ou les surprises-parties dans les milieux plus
bourgeois. Au contraire, ils sont vus comme des lieux de perdition
infréquentables dans une famille très catholique comme celle des
Baupoin, où les enfants doivent se contenter des fêtes au moment
de tuer le cochon, les « fressures »59, ou d’autres loisirs que leur mère
qualifie de « sains » comme la fête organisée pour la Sainte-Catherine
où l’on coiffe d’un bonnet les filles de vingt-cinq ans non mariées60.
Pourtant le bal est précisément une institution qui vise à « favoriser
les mariages, sous la vigilance et presque la complicité des adultes. Il
remplit une double fonction : permettre à des jeunes des deux sexes,

a.  Situé à Penthièvre, le Domaine de la presqu’île est une colonie de vacances qui a
fonctionné de 1951 à 1999 sous le nom de « Cité des jeunes Ardennais ».

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UNE GÉNÉRATION 51

appartenant aux mêmes milieux, de se rencontrer et de se connaître,


permettre à d’autres qui se connaissent déjà de loin de s’approcher,
voire de se plaire et de se le dire61 ». C’est à une fête de village que
Claude Boulzaguet rencontre Bernadette.
Pour Annick Poplin, c’était un dimanche ; elle n’avait pas encore
dix-huit ans. Elle livre ce récit tout en retenue : « J’avais eu la permis-
sion de mes parents d’aller avec quelques amis à la chorale à l’Auberge
fleurie. […] Michel, qui connaissait plusieurs choristes, est arrivé et
ça a été le coup de foudre. Né le 16 novembre 1936, il effectuait
“ses classes”, début du service militaire. Nous n’avons jamais été
fiancés officiellement. Impensable pour mes parents de prendre des
engagements dans le contexte de troubles en Algérie, même si ça
n’était pas dénommé guerre. » Pourtant quand, un an et demi plus
tard, Michel meurt en Algérie et que son corps est rapatrié, Annick
est placée entre les parents du jeune homme au cimetière. Quant à ses
parents à elle, « ils devaient être soulagés qu’aucun engagement n’ait
été pris », estime-t‑elle soixante ans plus tard. L’engagement est alors
le mot clé pour celles et ceux qui « se fréquentent », sous l’œil attentif
et souvent soucieux des parents, particulièrement pour les filles.
La mère de Nicole Grimaud a bien dû accepter la relation de
sa fille avec Daniel Lecouvreur : puisque son père y est favorable,
sa mère doit la « boucler », commente la jeune fille de seize ans et
demi62. Néanmoins, un an et demi plus tard, la méfiance maternelle
est toujours là : « Ma mère a peur que tu me plaques à ton retour
[d’Algérie] », « les vieux c’est toujours méfiant » ; puis, définitive :
ma mère « elle est bien du siècle dernier »63. Sans le soutien de son
père, la situation aurait été bien différente.
Jean-Louis Cerceau en fait l’amère expérience. Commis d’épicerie,
il tombe amoureux à dix-sept ans d’une fille de trois ans sa cadette :
« Prendre la main, c’était déjà quelque chose de très osé. » Il ne se
déclare pas avant son départ à l’armée, mais il espère la retrouver à
son retour. Avant de partir en Algérie, pour la voir une dernière fois,
il fait le mur de la caserne pour un bal, bien arrosé. Le garçon est
bagarreur et a mauvaise réputation : « Je n’étais pas un parti conve-
nable », résume-t‑il et c’est toute la question puisque les fréquentations
doivent être validées par les parents64. Surtout pour les filles pour qui,
quel que soit le milieu social, les parents craignent au moins autant
les mésalliances que les grossesses hors mariage. Ainsi, devenu employé
aux écritures à EDF-GDF, Jean-Pierre Lenormand est « follement
amoureux », mais les parents de la jeune fille qu’il fréquente sont

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52 LA GUERRE

d’un milieu plus aisé : « Ma fille, dit le père, n’épousera jamais un
employé de bureau. » La relation s’arrête net. Le jeune homme sera
incorporé directement en Algérie, où il passera plus de vingt-sept
mois65. Convaincus de s’aimer pour la vie (elle a seize ans et lui
vingt et un), Daniel Lecouvreur et Nicole Grimaud bravent quant à
eux leurs parents et s’écrivent en cachette quand elle est en pension,
« comme deux gamins » précise-t‑elle a posteriori. Leur relation se
confirme pendant qu’il est en Algérie et ils se fiancent au retour
avant un « grand mariage » en blanc pour lequel la mère de Nicole
fait toutes les robes des demoiselles d’honneur.
Pour les filles en effet, une relation sérieuse ne peut que débou-
cher sur le mariage et toute expérience sexuelle est proscrite sans
cette perspective proche. L’âge du premier rapport sexuel le signale
sans ambiguïté : plus de vingt et un ans pour les filles, dix-huit ans
pour les garçons66 ; quand l’âge moyen au mariage, en 1956 par
exemple, est de 23,6 ans pour les filles et 26,4 ans pour les garçons67.
Autrement dit, la vie sexuelle des filles commence quand le mariage
est à l’horizon, tandis que celle des garçons a pu se développer près
de huit ans avant le mariage.
Ce double standard doit toutefois être nuancé en fonction de la
pratique religieuse. Une faible pratique religieuse favorise une sexua-
lité hors des liens du mariage, sanctionnée statistiquement par une
augmentation des enfants illégitimes68. Sans surprise, les femmes des
milieux ouvriers, moins pratiquants, déclarent à 43 % avoir eu une
expérience sexuelle avant le mariage. Une telle déclaration dans une
enquête de 1959 laisse imaginer une réalité plus élevée que les chiffres
globaux dont témoigne de toute façon la différence entre l’âge au
premier rapport sexuel et l’âge au mariage. Cette capacité des femmes
interrogées à affirmer une pratique sexuelle est intéressante, alors que
la norme dominante reste celle d’une sexualité féminine réservée au
cadre du mariage – 66 % des ouvriers (femmes et hommes) jugent
d’ailleurs important ou très important que les femmes « se gardent
jusqu’au mariage », comme le stipule la question non exempte de
préjugé faisant de la virginité un trésor à « garder »69. Le milieu des
agriculteurs est bien plus conservateur, puisque cette même question
est jugée importante ou très importante par 84 % des femmes et des
hommes interrogés. La pratique religieuse est une des clefs proposées
par les démographes pour éclairer cette différence importante entre
milieux ruraux et milieux ouvriers : alors que 42 % des femmes non
pratiquantes nées entre 1930 et 1938 ne désapprouvent pas que les

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UNE GÉNÉRATION 53

« jeunes filles se donnent à leur fiancé avant le mariage », la désap-


probation est très majoritaire (87 %) chez les femmes du même âge
très pratiquantes70. Dans tous les milieux, il existe une étape supplé-
mentaire avant le mariage : il faut que le jeune homme ait « fait son
régiment » pour pouvoir s’engager dans une vie de couple. Pour 86 %
des jeunes de seize à vingt-quatre ans interrogés par l’IFOP fin 1961,
c’est une évidence71.

Faire son devoir, partir à la guerre ?

Devenir un homme
« À dix-neuf ans, on passait le conseil de révision, on sortait et
on avait des grandes cocardes, on était heureux72 ! » Depuis l’ins-
tauration de la conscription universelle, le conseil de révision est
devenu une institution essentielle de la société française et une étape
fondamentale pour tous. Une fois recensés à la mairie, les garçons
de la commune doivent se rendre au chef-lieu du canton à partir de
leurs dix-huit ans. Devant un tribunal composé d’un représentant
du préfet, d’un conseiller général et de plusieurs militaires dont
des médecins, ils y sont l’objet d’un tri sommaire visant essentiel-
lement à éliminer les inaptes au service militaire. Les autres sont
soit ajournés en attendant un nouvel examen, soit déclarés « bons
pour le service armé73 ».
Une fois l’épreuve du conseil de révision passée, ils peuvent arborer
une cocarde et rentrer ensemble au village ou au quartier célébrer ce
brevet de bien portance qui vaut brevet pour la vie d’adulte. Filles et
garçons, parents et enfants communient dans cette évidence : le conseil
de révision, promesse de service militaire, est une étape essentielle
vers l’autonomie. « J’étais fier d’être bon pour le service », se souvient
Jean-François Piat-Marchand, de la classe 56/2C. Le conseil de révision
passé à Saint-Dizier « était un grand jour » qu’il résume ainsi : « On
devenait homme définitivement74. » Des fêtes des conscrits continuent à
rythmer la vie des villages et des quartiers de la France des années 1950,
comme elles le faisaient depuis la fin du xixe siècle. L’alcool y coule
à flots et les rapprochements avec les filles en constituent une des
marques. Nicole Grimaud et Daniel Lecouvreur aiment s’y rendre à
la fin de l’été chaque année. Pour ceux que le conseil de révision a
jugés « inaptes », les choses s’annoncent nettement plus compliquées.

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54 LA GUERRE

Édouard Jean Ostrowski témoigne de cette stigmatisation sociale


qui touche ceux qui ne partent pas dans le petit village marnais où
il habite : « Dans le village, ça parlait : “Alors, quand est-ce qu’il
part votre fils ? Le mien il est en Algérie et le vôtre, quand est-ce
qu’il part ?”. » D’origine polonaise, le jeune garçon « n’étai[t] pas
obligé de faire [s]on service » : « Mais voyant tous mes camarades du
village faire leur service, je me suis senti un peu obligé de [le] faire.
Et là je me suis engagé deux ans », fin 195975. La pression sociale
n’est pas la même dans tous les milieux ni dans toutes les régions de
France : la Marne fait partie de ces départements très marqués par les
deux conflits mondiaux qui, avec les Ardennes, l’Aisne et la Meuse,
comptent le plus faible pourcentage de jeunes exemptés du service
militaire. Il faudrait une analyse plus fine des conseils de révision
et de leur composition pour conclure avec certitude qu’existerait là
un tropisme régional, mais l’hypothèse n’est pas exclue, comme le
soulignaient les démographes Claude Vimont et Jacques Baudot en
1963 : « Il est sûr que dans certains départements, les jeunes et leurs
familles désirent que le service militaire soit effectué. La “réforme”
y est durement ressentie et considérée avec suspicion. Dans d’autres
départements, l’honneur n’est pas atteint si l’on n’est pas “bon pour
le service armé”76. »
Si la question de l’honneur peut être variable selon les dépar-
tements et les milieux, le service militaire est bien une institution
qui n’est absolument pas contestée au sortir de la Seconde Guerre
mondiale et alors que la guerre d’Indochine vient de s’achever. La
guerre froide semble repousser la perspective d’un conflit en Europe,
mais l’empire colonial est parcouru de mouvements de révolte qui
conduisent la France à réagir. Seuls les militaires de carrière sont alors
employés outre-mer. En 1952‑1953 toutefois, on a vu des contingents
d’appelés partir au Maroc et en Tunisie. Les risques semblent pourtant
faibles, les révoltes circonscrites. Il en est de même fin 1954 quand des
appelés doivent servir en Algérie. Rien de tout cela n’affecte encore
la vision commune du service militaire : détaché de la guerre, il est
une étape validant l’entrée dans l’âge adulte, un gage de virilité, un
brevet de citoyenneté pour des jeunes gens qui n’ont pas encore le
droit de voter. L’Église sanctionne aussi ce point de vue et insiste
sur le fait que « le service militaire [est une] étape décisive dans la
vie d’un homme77 ».
Une enquête auprès des familles du Havre et de Troyes, pendant la
guerre d’Algérie, voit 40 % des parents citer spontanément le service

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UNE GÉNÉRATION 55

militaire comme phase ultime de leur rôle d’éducateurs. L’échantillon


choisi porte sur des familles où 75 % des fils ont commencé à travailler
entre quatorze et dix-huit ans ; il est probable que cette première
phase d’autonomie se reflète dans les résultats, comme le confirme
l’analyse plus fine par catégories socioprofessionnelles. Plus la CSP
est élevée, moins les parents assimilent le service militaire à une étape
finale ; au contraire, il traverse la vie de leurs garçons, qui continue-
ront sans doute à faire des études avant de s’établir. En dépit de ces
variables indiquées par la sociologue Viviane Isambert-Jamati dans
un article de 196178, et quelle que soit l’articulation avec le rôle
éducatif des parents, le service militaire est doté de vertus sociales
particulières. Les caractéristiques de la jeunesse bourgeoise décrites par
Antoine Prost sont certes inversées par rapport aux jeunes gens des
milieux populaires (faire des études, ne pas travailler encore, ne pas
toujours habiter chez ses parents, avoir droit à une certaine autonomie,
notamment sexuelle79), mais le service militaire est aussi pour eux
un marqueur important qui accompagne le passage, sans doute plus
progressif, vers l’âge adulte et l’autonomie complète.
Surtout, le service militaire est obligatoire et il ne saurait être
question d’y déroger. On l’a vu, les raisons de ce consentement ont
à voir avec la sanction sociale qu’il constitue, en dépit des différences
sociales qui font notamment que les étudiants demandent des sursis
d’incorporation. Marie-Jeanne Marquis est par exemple contente que
ses deux frères aînés « franchissent cette étape obligée » : « Je pense
qu’à l’époque, faire son régiment était un honneur et l’étape qui vous
faisait devenir un homme », commente-t‑elle en reprenant l’expression
alors en vigueur (« faire son régiment »). Pour son frère François, le
service militaire était obligatoire, « il était presque impensable de se
dérober. On partait faire son service. La guerre elle-même n’était
qu’une circonstance qui s’ajoutait, et qui n’avait rien de comparable
aux deux guerres mondiales », commente l’enfant de la ville martyre
d’Albert, détruite à 90 % en 1914‑1918.
« Même si nous ne comprenions pas très bien, nous devions obéir et
comme les générations précédentes faire notre devoir », estime Bernard
Dutoit, après avoir rappelé la participation de son arrière-grand-père
à la guerre de 1870, celle de son grand-père « cinquante-quatre mois
au front en 14‑18 », enfin de son père en 1939 et quatre ans prison-
nier. Même sentiment chez Marcel Lange : « Mon grand-père y avait
été en 14‑18, mon père en 39‑45, c’était la suite logique. » Dans la
famille Hureau, agriculteurs sarthois, partir à l’armée est une évidence

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56 LA GUERRE

pour les dix enfants : le père a été mobilisé entre 1914 et 1919, le
frère aîné fin 1944 et a fait les campagnes d’Alsace et d’Allemagne,
un autre frère a été envoyé au Maroc début 1955 pour son service
militaire. La feuille de route qui envoie Bernard en Allemagne en
1958, puis en Algérie en 1960, est un papier attendu. Même chose
pour Pierre Genty, dont le grand-père a fait la Grande Guerre et
le père la Seconde, en étant retenu prisonnier jusqu’en mai 1945 :
« Mon frère à peine rentré [d’Algérie], ma feuille de route est arrivée.
Ce n’était pas une surprise. » Cette inscription dans une généalogie
masculine peut être source de fierté ou vécue comme une fatalité, un
sentiment n’excluant pas l’autre.
Les frères et sœurs partagent le consensus social autour d’eux,
sans saisir précisément que ce service militaire-là sera d’un genre
particulier. « Le service militaire était obligatoire, les deux frères l’ont
fait. Cela était en quelque sorte normal et sans inquiétude ni souhait
particulier », estime Mauricette, qui fréquente alors Marcel Lange.
Pierre Baupoin « accomplissait son devoir et il allait revenir une fois
son service militaire terminé », dit son cadet Bernard. Lui-même doit
partir deux ans plus tard. Pour leur sœur Jeannette, ils faisaient comme
tous les garçons de leur village vendéen : « Il n’était pas question de
refuser d’y aller. » Même chose chez les Le Mens à Rueil-Malmaison :
« Le service militaire était obligatoire et mon frère se devait d’aller en
Algérie », se souvient sa petite sœur, âgée de neuf ans à l’époque. À
l’autre bout de la France, dans la bonne bourgeoisie catholique des
enfants Châtel, Anne n’aurait pas dit autre chose du départ de son
frère Philippe en 1961 : cela « faisait partie de l’ordre des choses,
chacun à sa place, mon frère au service militaire sur un territoire
français, moi au lycée ». Aujourd’hui, elle ajoute : « Je subissais le
destin et la culture familiale, […] j’étais très immature80. » Avoir un
frère en Algérie, « je trouvais ça normal, voire flatteur puisqu’il risquait
sa vie pour le bien de la France… Un peu de cet honneur me revenait
par ricochet ». Raymond Pointu témoigne de la même insouciance
quand son grand frère Lucien part en 1956 : l’inquiétude n’est pas
là, car c’est encore le début de la guerre. Et aussi car ce qui compte
pour lui, c’est l’entrée à l’École normale d’instituteurs, le « début de
ma beaucoup plus grande autonomie »…
Dans le petit village des Hureau, Madeleine voit tous les garçons
en âge de partir aller en Algérie. Quand son grand frère est appelé en
1958, « du fait que j’avais des copines dont le frère était en Algérie,
[cela] nous semblait une situation normale ». « Beaucoup de gens du

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UNE GÉNÉRATION 57

village partaient puis revenaient d’Algérie. C’était comme ça », confirme


son frère Bernard. Plus jeune, puisqu’il est né en 1950, Claude Basuyau
ne se souvient pas du départ de son frère en Kabylie dans un régiment
de chasseurs alpins. Il y a bien un jeune de Villiers-sur-Marne mort
dans une embuscade en 1956 ; les mères en parlent entre elles, mais
le petit frère ne saisit pas que son aîné part à la guerre. Dans la cour
de l’école, il s’amuse avec les autres enfants : « On achetait des petits
sachets roses qui, jetés violemment à terre, faisaient un bruit d’explo-
sion. On appelait cela des “bombes algériennes”. Des pétards placés
au milieu des soldats Mokarex miment, là encore, les attentats. » Il
est très loin d’imaginer que cela puisse concerner son frère. Dans
le XIIIe arrondissement parisien, la cour de récréation mêle enfants
algériens et français. Tous apprennent, comme Alain Cieux, la leçon
d’histoire sur la « conquête de l’Algérie » : c’est là que part son grand
frère François en 1958, c’est là qu’Henri, l’aîné, a déjà été rappelé et
aussi Adrien, le suivant. Serge suivra ensuite… Alain est trop petit
encore. La maîtresse pleure tous les jours à l’idée que son fiancé est
en Algérie, mais le petit garçon peut-il comprendre pourquoi81 ?

Une obligation patriotique


Dans certaines familles, cependant, l’écho des guerres précédentes
évite les illusions. C’est le cas dans celle de Jean Bély, dont le père
a été prisonnier cinq ans et demi en Allemagne et le grand-père est
un ancien combattant de 1914‑1918. C’est en pleurant que celui-ci
commente l’arrivée de sa feuille de route, lui conseillant seulement de
« prendre du galon ». Affecté dans un commando dans l’Atlas saharien
puis dans les Aurès, le jeune homme lui écrit à chaque retour d’opé-
ration pour le rassurer. L’évidence du danger est loin d’être perçue
par tous à l’époque, puisque tout est plutôt fait pour nier la guerre
en cours. La comparaison avec la guerre de 1914‑1918 n’est pas plus
dicible : rien ne peut être comparé à la Grande Guerre. Être un poilu
est un titre de fierté et de reconnaissance sociale auquel ni les anciens
combattants de 1940 ni les résistants ne peuvent prétendre. Élevé par
une mère pupille de la nation, dont le père est mort en février 1915,
Alain Corbin a sans doute intégré cette hiérarchie. Quand il explique
à l’homme qui inspecte sa classe qu’il vient de recevoir sa feuille de
route, le jeune agrégé d’histoire s’entend d’ailleurs vertement signi-
fier l’inconvenance de sa remarque, la futilité de l’information, d’un
« Monsieur, j’étais à Verdun ! ».

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58 LA GUERRE

Apportée par les gendarmes, cette feuille indique aux conscrits le


centre de sélection dans lequel ils doivent se rendre trois mois avant
l’appel proprement dit, dans leur vingtième année. À partir de fin
1954, y sont organisées trois séries de tests approfondis (examens
médicaux, tests psychotechniques et entretien rapide avec un officier
orienteur), qui permettent d’affiner la sélection faite lors du conseil
de révision et d’être au plus près des besoins de l’armée. Le pourcen-
tage de réformés est alors multiplié par deux par rapport au conseil
de révision (on passe de 3,5 % à environ 7 % pour les conscrits nés
entre 1935 et 1941 – auxquels il faudra encore ajouter 1,5 % jugés
inaptes au moment de l’incorporation proprement dite82).
Quand les jeunes gens pénètrent dans les centres de sélection,
ils sont en territoire exclusivement militaire. Alors qu’au conseil
de révision pouvaient assister et même intervenir les maires des
communes, le centre de sélection est plus éloigné du domicile des
appelés : c’est la promesse d’un monde différent où les nécessités
militaires prévaudront sur toute autre considération. À l’issue de ces
« trois jours » au centre de sélection, les garçons repartent chez eux
dotés d’une évaluation plus précise de leur état physique et mental :
l’EVASIFX (état général, vue, audition, membres supérieurs, membres
inférieurs, facultés intellectuelles, stabilité émotionnelle). Ils peuvent
se préparer à partir.
Rappelons pour parfaire ce tableau que le droit à l’objection de
conscience n’existe pas dans la France de cette époque. Il faudra
attendre la fin du conflit pour la voir inscrite dans la loi, de même
que le devoir pour tout militaire de refuser un ordre manifestement
illégal. Ceux qui ne souhaitent pas faire leur service militaire ou, plus
précisément, partir en Algérie, et ne se rendent pas sur le lieu de leur
incorporation sont considérés comme insoumis et peuvent encourir
jusqu’à un an de prison. Ceux qui se présentent sous les drapeaux
mais refusent de porter une arme encourent jusqu’à deux ans de
prison, avec toujours la perspective d’être encore appelés ensuite.
Dans ces cas, extrêmement rares puisqu’on estime à 1 % le nombre
de réfractaires de la guerre d’Algérie83, on est bien sûr très loin de la
banalisation à l’œuvre dans les autres familles françaises.
Nés de parents antifascistes italiens, résistants puis engagés contre
la guerre d’Indochine, Jean et Marcel Yanelli ne veulent pas partir.
L’aîné fait ses classes en métropole, mais refuse d’aller en Algérie :
on l’envoie au Maroc d’où il revient, d’après sa grande sœur Saura,
« psychiquement et physiquement assez perturbé ». À son retour,

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UNE GÉNÉRATION 59

fin 1958, Marcel ne peut faire la même chose : les consignes du


PCF sont désormais sans ambiguïté et désapprouvent les réfractaires.
Les militants sont incités à partir en Algérie porter la voix du parti au
sein de la troupe et gagner les soldats à la cause de la paix… Henri
Clavel aura la même expérience : son aîné de cinq ans avait rendu
public son refus de partir en Algérie et fait plus de trente mois de
prison puis de camp en plein Sahara. La dureté des conditions de vie
endurées par son aîné est un accélérateur d’engagement chez le cadet
au sein d’une famille ouvrière déjà très proche du PCF. Il devient un
militant actif des Jeunesses communistes. Mais il ne s’insoumet pas et,
fin 1961, il est mobilisé. Cependant, il n’est pas envoyé en Algérie.
Aujourd’hui il estime que l’engagement de son frère l’a protégé : « Le
passé de mon frère, loin de me nuire, a fait de moi un militaire qu’il
ne fallait pas provoquer et seulement l’isoler le plus possible pour ne
pas en contaminer d’autres. »
Jacques Devos a la même expérience et n’est envoyé en Algérie
qu’au bout de dix mois de service militaire. Il apprend que cette
situation est liée à son frère aîné : rappelé en Algérie, il avait été le
meneur d’une protestation contre l’insuffisance de la nourriture…
Il fera tout de même dix mois au 10e  bataillon de chasseurs alpins,
dans les Aurès, à partir d’août 1960. Chargé de l’encadrement d’une
harka, il est logé dans une mechta fortifiée dans une grande préca-
rité : « Sur la terre battue, sans fenêtre ou un simple oculus, sans
chauffage, sans autre éclairage que les chandelles que nous payions de
notre poche, sans eau évidemment et sans toilettes ! » Ces conditions
extrêmes ne sont peut-être pas sans rapport non plus avec l’attitude
de son frère aîné.
Depuis la loi du 30 novembre 1950, la durée du service militaire
est fixée à dix-huit mois. À la suite de cette période de service dit
« actif », les hommes restent disponibles trois années et peuvent
être rappelés de nouveau. Puis commence une première période
de réserve de seize ans, suivie par sept ans et demi de deuxième
réserve. À l’exception des plus jeunes qui souhaitent s’engager avant
l’âge légal et qui ne peuvent le faire qu’avec l’accord de leur père,
l’âge de départ au service militaire est donc le même pour tous.
Contrairement aux deux conflits mondiaux, la France ne fait pas
appel à la réserve en Algérie ; l’homogénéité d’âge est donc un des
traits distinctifs de cette guerre, officiellement qualifiée jusqu’au bout
de simples « opérations de maintien de l’ordre ». Un des soucis de
l’armée, du moins au début, est « de faire comprendre aux jeunes la

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60 LA GUERRE

nécessité et l’urgence d’une action en Algérie. Le travail d’endoctri-


nement », précise ainsi un responsable militaire en 1956, commence
dès la métropole84.
En mai 1955, un décret permet de maintenir sous les drapeaux
au-delà de dix-huit mois les appelés nés entre le 16 mars 1935 et le
16 septembre 1936. Ensuite, en mars 1956, la loi sur les « pouvoirs
spéciaux » s’accompagne d’un appel massif au contingent pour
l’Algérie, précédé d’un rappel pour six mois des classes disponibles.
Dans les deux premières années de la guerre, l’âge des conscrits
peut donc varier de vingt à vingt-six ans. Mais à partir de fin 1956,
l’organisation du recours au contingent est rodée : les classes partent
régulièrement ; elles sont constituées de soldats de vingt ans appelés
tous les deux mois  a. Les villages se vident peu à peu de leurs garçons.
À l’exception des « pupilles de la nation », fils de « morts pour la
France », seuls échappent à cette machine militaire qui, inexorable-
ment, demande son lot de chair fraîche tous les deux mois, les jeunes
qui sont en apprentissage ou en train de finir leurs études. Ceux-là
peuvent bénéficier d’un départ différé au service militaire : ils sont
« sursitaires ». Les premiers peuvent avoir un sursis court jusqu’à vingt
et un ans, quand les seconds dépendent de la barre fixée par la loi
du 31 mars 1928 : vingt-cinq ans. Certaines études plus longues
ont un statut dérogatoire, comme celles de médecine. Ces étudiants
ont vocation à fournir des cadres à l’armée : ils ont souvent suivi la
préparation militaire élémentaire (exercices de tir et entraînement
physique une fois par mois environ), puis une préparation militaire
supérieure de quelques semaines qui leur permet de postuler à une
école d’officiers de réserve (EOR).
Or, pendant la guerre d’Algérie, la scolarisation connaît un bond
important. En 1959, on l’a vu, l’école devient obligatoire jusqu’à seize
ans dans un contexte où un nombre grandissant de jeunes s’engagent
dans des études plus longues. Globalement, à l’échelle du pays, le
pourcentage de sursitaires par rapport aux garçons examinés en conseil
de révision double entre 1955 et 196285 ; les départements qui en
comptent le plus sont aussi ceux où les taux de scolarisation sont les
plus élevés. Ce sont donc entre 7,5 % et 15 % d’une classe d’appel
qui rejoignent les rangs de l’armée en étant à la fois plus âgés et plus
formés que les autres. Dotés de ces deux capitaux (âge et formation),

a.  Chaque classe est ainsi nommée : l’année de l’appel, suivie d’un chiffre pour le semestre
(1 ou 2) et d’une lettre pour le mois (A, B ou C).

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UNE GÉNÉRATION 61

ils pourront y trouver des motivations pour aspirer à une position


de commandement.
Il est aussi possible de devenir sous-officier ou officier en « passant
les pelotons » d’élèves-gradés durant les classes, avec la perspective
de devenir instructeur, ce qui peut être un moyen de rester plus
longtemps en métropole. L’armée française a en Algérie un besoin
désespéré de cadres subalternes, dont elle manquera jusqu’au bout. Les
officiers insistent auprès des candidats potentiels pour qu’ils suivent
une formation supplémentaire leur permettant d’obtenir des grades
allant de sous-officier à sous-lieutenant de réserve. Bernard Hureau
devient ainsi sous-officier, poussé par ses supérieurs et son aumônier.
Il évitait de la sorte une vie de « simple trouffion » avant même
son départ en Algérie en janvier 1960 et espérait « un peu protéger
les bleus des brimades », qu’il avait lui-même subies pendant son
instruction.
Éprouvé par la promiscuité, qu’il supporte mal au centre d’instruc-
tion du régiment de tirailleurs où il a été incorporé directement en
mars 1957, Guy Weiner s’empresse lui aussi de « passer les pelotons » :
« Je n’avais pas particulièrement la fibre militaire, mais il ne m’a
pas fallu longtemps pour comprendre que les EOR constituaient la
seule porte de sortie », explique-t‑il soixante ans plus tard. C’est aussi
pour façonner son destin que Pierre Le Bars, jeune instituteur tout
juste marié en 1958, avait obéi à son chef qui lui avait demandé de
candidater aux EOR : être six mois à l’école de Cherchell était moins
dangereux que de crapahuter dans le djebel et, s’il en sortait bien
classé, il pouvait espérer demander la métropole. À cela s’ajoutait la
perspective d’une bien meilleure solde et, ajoute-t‑il : « Mieux vaut
commander que d’être commandé. » Pour Yves Laverne, sorti dans
les premiers de Cherchell en juin 1957 et autorisé, par conséquent,
à choisir son affectation y compris hors d’Algérie, c’est la perspective
de chercher un poste en accord avec ses projets de vie qui le guide
à l’époque. Son capitaine de compagnie a su trouver les mots en lui
faisant valoir qu’il estimera important « d’avoir vécu ce qu’aura vécu
[sa] génération ». Le jeune Parisien de vingt-trois ans opte alors pour
les chasseurs alpins, plus précisément le 27e  bataillon (BCA) auquel
est attaché le glorieux nom de son chef Tom Morel (1915‑1944),
officier et résistant français tué en mars 1944 sur le plateau des Glières
(Vercors), dont un de ses amis intimes est le neveu.
L’influence des proches peut jouer en sens inverse, en particulier
celle des grands frères. Raymond Pointu a vu son grand frère revenir

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62 LA GUERRE

plein de cauchemars. Le jeune instituteur a lu La Question d’Henri


Alleg (publié en 1958) et n’ignore pas ce qu’il pourrait être amené à
faire en Algérie. Une fois son sursis résilié à la fin de l’École normale,
il refuse début 1961 de devenir sous-officier : « Je suis resté volon-
tairement seconde classe jusqu’au bout, pour avoir la participation
la moins active possible aux événements, fidèle en cela à ma ligne
de conduite générale de résistance passive », m’expose-t‑il en 2016.
C’est aussi les expériences de ses frères qui amènent Georges Duray à
refuser de faire les EOR, alors que son colonel insiste. Voilà comment
il l’explique : « L’attitude de mes deux frères a été déterminante pour
moi : le premier, qui avait fait des études supérieures, avait refusé le
peloton et était “fier” de me parler de son choix ; le second, revenu
d’Algérie, ne pouvait rien nous dire sur ce qui s’était passé là-bas
pour lui. Il était très amaigri, très nerveux. Parler de l’Algérie lui
faisait venir les larmes aux yeux… Il nous a seulement dit qu’il avait
été “radio” (porteur du poste émetteur-récepteur) dans son régiment
de tirailleurs algériens et que, pendant les trois derniers mois de son
service, ils étaient en opération avec la Légion sur la frontière algéro-
marocaine au sud près de Colomb-Béchar. Ils n’ont eu que des boîtes
de ration pour s’alimenter et de l’eau jamais fraîche qui arrivait dans
des camions-citernes sous un soleil de plomb. Alors vous comprenez
que je n’allais surtout pas être un va-t‑en guerre, un combattant… »

Quitter les siens


Quoi qu’il en soit, à un moment, il faut partir, pour la caserne ou
pour l’Algérie. Les garçons font alors souvent le tour de la famille.
« La “tournée” de la famille et des voisins se faisait dans la joie »
dans la Sarthe rurale de Bernard Hureau. « On nous recevait à table,
on parlait, on nous donnait un peu d’argent », se souvient François
Marquis. Qu’ils reviennent chez les parents pour les embrasser une
dernière fois ou qu’ils rendent visite à la famille élargie, cette sépara-
tion ritualisée et attendue comporte une part d’inconnu qui nécessite
parfois quelques rites propitiatoires. Jean Laurans se voit ainsi conseiller
par son grand-père, ancien viticulteur devenu ouvrier dans le métro
parisien, le port d’une ceinture en flanelle « autour du ventre pour
ne pas attraper de maladie  a ». Le petit-fils appliquera le conseil de cet
homme dont il est très proche. D’autres optent pour des médailles

a.  Cette ceinture de flanelle est fournie dans les paquetages des soldats.

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UNE GÉNÉRATION 63

pieuses, comme Michel Devillers qui reçoit de sa marraine médaille


et prière à porter sur l’estomac, ce que le soldat de première classe
chez les chasseurs alpins prendra soin de faire, sans réussir à éviter
le paludisme… Marcel Lange a conservé dans son porte-monnaie la
médaille de saint Christophe offerte par sa tante. La mère de Marcel
Yanelli vient avec un gâteau jusqu’à la caserne pour l’embrasser une
dernière fois, dans les larmes. La veille, il leur avait pourtant déjà dit
au revoir et avait noté dans son carnet : « Papa rit, de ce rire cachant
l’émotion. Je les aime tellement86. »
Comme pour les guerres passées, les quais de gare accueillent des
embrassades éplorées ou des accolades d’émotions retenues. Après
avoir fêté Noël en famille, les frères Bennert partent sur le Solex du
plus jeune : « J’ai essayé de lui dire de faire attention à lui, mais les
mots ne sortaient pas. » Chez Nicole Grimaud, l’inquiétude s’exprime
par le corps : au départ de son frère jumeau – dont elle dit encore
aujourd’hui que « c’était mon grand frère et j’étais sa petite sœur » –,
elle déclenche une grosse fièvre de 41 degrés pendant plusieurs jours.
Cette absence de paroles, si souvent évoquée, témoigne sans doute
des non-dits collectifs sur le conflit en cours : qui peut assumer de
rompre l’illusion que tous souhaitent sans doute vraie, qu’il n’y a pas
de guerre en Algérie ? Pourtant, il est fort possible qu’au moins pour
la génération des parents un doute existât sur ce service militaire aux
conséquences inconnues. Au moment de dire au revoir à son fils, le
père de Gilles Chambon ne peut que pleurer avec lui. « Sans doute
des souvenirs lui sont remontés », imagine celui dont le père a été
fait prisonnier en octobre 1939 et qui ne l’a vu revenir qu’à huit
ans… Même émotion silencieuse pour Michel Weck, rejoint à Lyon
par sa mère, son frère et sa sœur lors de son départ pour l’Algérie
après son temps de service en métropole. Dernières photos sur les
quais de la Saône, puis la gare : « Nous ne nous sommes pas parlé,
ce n’était pas possible, nous avions la gorge sèche et le cœur trop
gros. » Les pleurs des pères, voire des grands-pères, ont marqué les
garçons qui les évoquent bien des décennies plus tard ; sans doute
tranchaient-ils avec la manière dont ces figures d’autorité exprimaient
alors leurs émotions.
Contrairement aux conflits précédents, les départs sont indivi-
duels. Bernadette peut par exemple accompagner son fiancé Claude
Boulzaguet en voiture jusqu’au camp de Rivesaltes, dont il partira
très vite pour l’Algérie. Les familles ne laissent pas un proche en
uniforme avec ses futurs camarades de régiment, mais un civil – ou

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64 LA GUERRE

plus souvent un permissionnaire – ayant fini ses mois de caserne en


métropole ou en Allemagne. Le train est alors devenu banal pour
les Français et l’au revoir sur le quai de gare peut rappeler celui qui
accompagnait le retour régulier à l’internat. La vraie nouveauté sera
le bateau pour franchir la Méditerranée. Rares sont ceux qui l’ont
déjà pris et le souvenir n’en sera que plus marquant. La journée et la
nuit de voyage, à fond de cale pour les soldats du rang, annoncent
une nouvelle vie encore difficile à se représenter.
Si la séparation est vécue comme inévitable – voire souhaitable – et
ressentie de manière variable dans les adelphies, il en va autrement
pour les jeunes couples. On l’a vu, pour de nombreux jeunes qui
se fréquentent, le départ au service militaire signifie une pause, un
temps d’attente voué à faire mûrir ou mourir la relation amoureuse.
Rencontrée dans un cadre militant, Simone a déménagé avec ses
parents dans les Pyrénées-Orientales, loin du Bourguignon Marcel
Yanelli. Après cette première mise à l’épreuve de leur histoire d’amour,
l’Algérie s’annonce comme un test capital. Sylvère Maisse et Monique
se projettent aussi dans l’attente : les jeunes gens se sont rencontrés
à un stage d’alpinisme et se fréquentent depuis. Pour Michel Tablet
et Lydie, il faudra le départ de Michel à l’armée pour que les deux
collègues qui se connaissent depuis près de deux ans s’avouent leur
attirance. Après six mois à Cherchell où l’instituteur devient officier,
il revient pour plusieurs mois en métropole ; ils choisissent alors de
se fiancer avant son deuxième séjour en Algérie.
La situation est différente pour les couples mariés, a fortiori parents
d’un jeune enfant. Ils ne sont pas nécessairement plus âgés, mais
les enjeux sont autres. Ils ont pu faire leurs premiers pas dans une
vie à deux malgré le service militaire quand celui-ci se déroulait en
métropole : les couples pouvaient alors se voir régulièrement et faire
des projets, allant jusqu’à concevoir un enfant. C’est ainsi que naît
Dominique Godineau, en juin 1958, alors que son père est affecté
à Amiens depuis l’automne. Au départ de Michel pour le Sahara
en mars 1959, son épouse, qui avait obtenu un poste d’enseignante
à Abbeville pour se rapprocher d’Amiens, demande sa mutation à
Marseille, puisque le couple avait projeté de s’installer dans le Sud-Est
au retour d’Algérie du jeune centralien. Lui aussi plus âgé que la
moyenne des soldats, car sursitaire, Jacques Carbonnel a dû laisser
un bébé d’un mois derrière lui quand il est parti en juin 1956. Il a
alors près de vingt-six ans et est marié avec Jeanne depuis octobre.
Les jeunes époux ont à peine vécu ensemble du fait des études de

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UNE GÉNÉRATION 65

Jacques, suivies de son service militaire87. Il leur faudra encore dix-sept


mois avant de pouvoir s’installer. Le choix des EOR conduit certains
hommes à aller à Cherchell six mois avant de revenir en métropole,
puis de partir pour leur affectation en Algérie : des enfants furent
aussi conçus dans cette période intermédiaire où les couples pouvaient
espérer que la guerre s’arrête ou que l’affectation redoutée n’arrive
pas. Mariés en mai 1958, deux mois après l’incorporation de Pierre,
les Le Bars ont un fils neuf mois après son retour de Cherchell ; mais
un mois après cette naissance, le jeune instituteur de vingt-trois ans
doit rejoindre son poste à la tête d’un commando dans l’Ouarsenis.
Un enfant peut être déjà présent avant le service militaire, qui
marque dès lors une première séparation, aggravée encore dans le
cas d’un départ en Algérie. Quand il apprend début 1958, au bout
de quatre mois de classes, qu’il doit partir – « versé dans la “Bif”
[infanterie], ça voulait tout dire ! » –, Bernard Cimetière en pleure :
il s’était marié à dix-huit ans et avait une petite fille88. Marcel Lange
et Mauricette ont aussi un jeune enfant de près de deux ans et demi
quand il doit partir en Algérie en mars 1959. Les jeunes gens se
sont fréquentés quand elle avait quatorze ans et leur fils est né très
rapidement. Quand Marcel part, elle est une jeune fille d’à peine
dix-sept ans ; ils se promettent de se marier au retour.

Les conséquences économiques du départ


Cette séparation affective a aussi des conséquences économiques,
auxquelles l’État n’a apporté que des réponses partielles. À côté des
pupilles de la nation, exemptés totalement de service militaire, des
reports d’incorporation sont demandés par des jeunes agriculteurs
ou viticulteurs dont les familles exploitantes sont mises en difficulté
par leur départ, comme ce fut le cas dans les conflits précédents.
Ce que rappelle le député MRP des Côtes-du-Nord Pierre Guillou,
à l’été 1956 : « Aussi bien en 1914‑1918 qu’en 1939‑1945, dans
des conditions bien plus graves, des permissions étaient accordées, à
périodes régulières, et avec transport gratuit. Le maintien du moral
de la troupe doit être l’un des soucis majeurs de l’état-major. Si
la fatigue, le découragement gagnent les vieux parents, les jeunes
épouses restées au foyer, le moral des appelés ou rappelés partis en
AFN (Afrique du Nord) sera vite en baisse, et une armée démoralisée
est une armée vaincue89. » L’annonce du rappel des disponibles et
de l’appel au contingent est venue aggraver la situation d’un secteur

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agricole en pleine mutation et frappé notamment par une décrue


rapide de ses travailleurs. À cette dimension structurelle, se sont
ajoutées des gelées d’hiver ayant obligé les exploitants à réensemencer
les céréales de printemps alors que les conscrits étaient maintenus ou
rappelés. Les parlementaires se font l’écho de leurs circonscriptions
inquiètes du départ massif du contingent juste avant les moissons et
les vendanges. L’inamovible député du Loir-et-Cher Bernard Paumier
note par exemple que les trois quarts des lettres qu’il reçoit de jeunes
conscrits concernent les permissions agricoles90.
Alors que la situation est bien connue des autorités, aucune dispo-
sition structurelle n’existe cependant. André Tourné, le très actif
député des Pyrénées-Orientales, peut bien saisir le ministre de la
Défense nationale du cas de la commune de Latour-de-France : à
la veille des vendanges, en août 1956, cette commune de cinq cents
habitants se retrouve privée de neuf viticulteurs rappelés, sept appelés
alors que trois jeunes sont en instance de départ91. Mais le ministre
refuse de considérer les situations particulières de certains types de
commune ou de certaines professions. En revanche, les jeunes qui
peuvent prévoir la date de leur départ (contrairement aux rappelés
évoqués par le parlementaire à l’été 1956) doivent demander un
sursis d’incorporation pour les « besoins de l’exploitation agricole,
industrielle, commerciale à laquelle ils appartiennent92 ». C’est ce
qu’a fait Jacques Connil, qui travaille sur la ferme de ses parents
depuis qu’il a quitté l’école à quatorze ans. Son grand frère est déjà
en Algérie et lui résilie son sursis à la Toussaint, « quand les semailles
ont été faites93 ». Il laisse alors son père tout juste veuf avec deux
jeunes enfants.
Le rôle économique des appelés peut varier de simple aide familial
à soutien de famille. Dans ce cas, les jeunes gens peuvent bénéficier
d’un départ plus tardif en Algérie quand une partie du service est
effectuée en métropole. Ils peuvent alors rentrer chez eux lors de
permissions. Rares sont ceux, en revanche, qui échappent totalement
à l’Algérie. Au printemps 1956, alors que l’appel massif au contingent
est décidé, les règles sont établies : sont exemptés du « service en
Afrique du Nord » les militaires qui en font la demande et ont « un
proche parent – ascendant du premier degré, frère ou sœur – mort
pour la France, prisonnier non rentré ou disparu ». Sont ainsi proté-
gées les familles déjà fragilisées par la disparition à la guerre d’un de
leurs membres. Trois autres situations permettent d’éviter d’aller en
Algérie. Se dessine ici un souci plus large de protéger les familles les

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UNE GÉNÉRATION 67

plus fragiles, puisque sont exemptés : les pères de deux enfants au


moins, les « jeunes gens dont la situation familiale [aura été jugée]
particulièrement difficile » par une enquête sociale et, enfin, les appelés
dont un frère est déjà appelé en Algérie. S’agit-il alors uniquement
d’une protection économique ? Assurément non.
La dernière disposition sur les frères indique très clairement l’exis-
tence d’un risque mortel en Algérie. Elle est d’ailleurs confirmée par le
fait que si un homme est déclaré « mort pour la France » en Algérie,
son frère est exempté de service en Afrique du Nord – comme si
le cadet continuait à être protégé post mortem par l’aîné… Au sujet
des exemptions temporaires, les termes employés par le ministre de
la Défense nationale sont révélateurs : le frère qui peut rester en
Europe « bénéficie de la présence de son frère en AFN94 » et n’y sera
lui-même envoyé qu’au retour du premier. Jean Marquis passe ainsi
tout son service en Allemagne car François est en Algérie : dans cette
famille très marquée par les conflits, dont une sœur porte le prénom
d’un cousin paternel tué à Dunkerque en 1940, ne pas pouvoir aller
se battre est dur à accepter. Le jeune homme insiste en vain auprès
de son capitaine… Une véritable économie des risques est organisée
par l’État : pour les hommes qu’il appelle sous les drapeaux (ni les
rappelés  a, on l’a vu, ni les engagés ne sont concernés), une protection
est organisée. À l’intérieur des fratries, un roulement étrange peut
alors se produire : le départ de l’un en Algérie empêche le départ
de l’autre ; mais, en conséquence, le retour de l’un peut entraîner
le départ de l’autre. Paul, le frère de Michel Roche, part ainsi en
1957, juste après la résiliation de son sursis et le retour de son cadet
qui avait été rappelé au printemps 1956… Même chose pour Pierre
Genty, qui ne part en Algérie qu’après le retour de son aîné, l’ordre de
naissance ayant été suivi. Chez les Legrand, les quatre frères sont allés
en AFN. Pour leurs parents, anciens résistants jurassiens, « l’angoisse
était permanente, pesante », commente le troisième de la fratrie. Au
retour du dernier fils, en septembre 1962, « ma mère n’était plus
qu’une ombre. Elle n’a pas vécu longtemps après ».

a. Réponse du ministère de la Défense nationale à une question d’André Beaugitte


du 3 mai 1956 (Journal officiel, 2 juin 1956). En août 1956, la position du ministère a
évolué, puisqu’il précise que dans ce cas, c’est le frère rappelé ou maintenu qui bénéficiera
de l’exemption d’AFN. Cette évolution témoigne sans doute autant d’une adaptation aux
réactions de l’opinion publique face à la mobilisation des rappelés que de l’impréparation
du gouvernement en ce début de conflit.

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68 LA GUERRE

Cette disposition officielle sur les frères en AFN confirme, s’il en


était besoin, que l’Algérie est identifiée par les autorités militaires à
un lieu dangereux. L’alignement des dispositions sur la mention des
morts pour la France à l’été 1955 en est un autre signe évident  a.
Deux ans plus tard, l’application pour les « militaires en pacification
hors de métropole » des dispositions du décret du 9 septembre 1939
sur le mariage par procuration en temps de guerre le confirme à
propos d’événements plus heureux95. Elle témoigne aussi du souhait
des autorités françaises de limiter les permissions pour mariage en
cette période d’aggravation du conflit.

Redevenir un « enfant à charge »


Ainsi, la guerre remodèle les familles. Pour les couples, elle redéfinit
les conditions de rencontre et d’engagement. Pour les parents, elle
permet cet étrange mouvement de retour dans la famille des enfants
partis, même âgés de plus de vingt-cinq ans, en tout cas aux yeux
de… l’administration fiscale. En effet, quel que soit son âge, le départ
d’un fils en Algérie permet de le réintégrer dans le foyer fiscal comme
« enfant à charge » s’il en était parti96. Le jeune conscrit fait bénéficier
ses parents d’une réduction du montant de leur impôt sur le revenu.
D’autres dispositions – de l’exonération de la taxe radiophonique à
l’interdiction de l’expulsion locative de sa famille en passant par les
allocations de naissance – visent à atténuer les effets économiques du
départ d’un fils en Algérie  b. Il n’en demeure pas moins que, pour la
plupart des hommes qui travaillent au moment d’être appelés sous les
drapeaux, leur service militaire est synonyme d’un appauvrissement
personnel et, le cas échéant, familial. Comme le constate un officier
supérieur début 1956 : « L’armée française est aujourd’hui une des
seules armées au monde qui n’assure pas aux jeunes soldats appelés
sous les drapeaux la subsistance des personnes qu’ils ont à charge97. »
En effet, la solde d’un soldat de deuxième classe est dérisoire et
seule la prolongation du service « au-delà de la durée légale » (ADL),
sur laquelle on reviendra, donne lieu à une majoration lui permettant
d’atteindre un niveau convenable. Les multiples réductions sur des

a.  L’attribution de la mention « mort pour la France » est étendue aux combattants
d’Afrique du Nord par la loi n° 55‑1074 du 6 août 1955, appliquée à partir de mars 1956.
Sur ce sujet, voir la thèse de doctorat en cours de Manon Walin.
b.  Notons aussi qu’en cas de décès la famille du militaire est inexpulsable pendant trois
ans (loi n° 56‑672 du 9 juillet 1956 complétée par la loi n° 57‑504 du 17 avril 1957).

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UNE GÉNÉRATION 69

produits proposés par l’hebdomadaire militaire, Le Bled, attestent


aussi, de manière détournée, de ce faible pouvoir d’achat. Certains
reviennent pourtant avec un petit pécule quand ils ont été gradés ou
maintenus longtemps « ADL ». Aspirant au 35e  RI, Michel Louvet,
qui a laissé sa jeune épouse dans les deux chambres de bonne qu’ils
occupaient avant son départ, revient en décembre 1957 de ses quinze
mois en Algérie avec suffisamment d’argent pour demander un prêt
immobilier et acheter un appartement de quatre pièces en banlieue
parisienne. Certains ont aussi pu envoyer régulièrement de l’argent
chez eux pour aider leurs proches. Inversement, il n’est pas rare que
les familles doivent aider financièrement le soldat appelé en Algérie,
dans la continuité des pratiques antérieures  a. À l’été 1960, Dominique
Fermé demande régulièrement à ses parents s’il lui sera loisible de
« contempler la bonne figure de Richelieu » (dont le portrait orne le
récent billet de 10 nouveaux francs)… Ou encore, en post-scriptum
pudique mais insistant : « SOS, SOS, SOS, SOS, vous devinez98 ? »
Les mandats-postes sont d’ailleurs exemptés du droit de commis-
sion si leur montant n’excède pas 500 francs en 1956, une somme
importante puisqu’un deuxième classe touchait à peine plus de
11 francs par quinzaine en 1955. Comme le précise Serge Lefort,
« la solde d’un deuxième classe équivalait par jour au prix d’un journal
quotidien et d’un carambar »… « Les pauvres types qui sont restés
deuxième classe touchent juste de quoi boire une petite bière de
temps en temps, certains sont même obligés de demander de l’argent
à leurs parents », explique le caporal-chef Lecouvreur à Nicole en
octobre 195699. À cette date, le jeune appelé de la classe 53 est passé
ADL et peut économiser 35 000 francs par mois. Les sous-officiers
sont en effet mieux lotis que les simples soldats et leur solde multi-
pliée une fois devenus ADL. Ainsi, le maréchal des logis Bernard Le
Mens touche d’abord 1 500 francs, puis près de 24 000 francs une
fois ADL. Devenu super ADL à la fin de son service, cette somme
double encore. Pour les officiers, les sommes sont encore plus impor-
tantes. En revanche, pour les hommes de troupe, la situation reste
précaire tout au long de la guerre. En 1961, un simple soldat touche,
selon son grade, entre 9 et 15 nouveaux francs par mois (soit autour
de 2 euros), quand une baguette coûte autour de 30 centimes. Ce

a.  Selon une enquête IFOP sur les 16‑24 ans de fin 1961, 41 % des jeunes reçoivent
une aide financière de leur famille – résultat qui serait certainement supérieur pour les plus
jeunes de la tranche considérée (voir Jacques Duquesne, Les 16‑24 ans, op. cit.).

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70 LA GUERRE

n’est qu’une fois passés ADL que leur solde est multipliée par plus
de cinq, atteignant des sommes qui restent faibles.
L’aide peut aussi prendre la forme de colis. Si ceux-ci permettent
de pallier l’absence de nombreux produits dans les régions rurales
où servent la majorité des combattants, ils sont autant de dons en
nature offerts par les proches ou les différents groupes auxquels ils
appartiennent. À côté d’organisations comme la Fondation de la
maréchale de Lattre ou la Croix-Rouge, des entreprises envoient
des colis à leurs salariés. Cette pratique est attestée quelle que soit
la taille de l’entreprise. Avec son CAP d’ajusteur, Yves Barbier est
devenu manœuvre avant de partir en janvier 1958 au 28e  Dragons.
Pendant deux ans, le jeune homme, tout le temps sur la brèche au
sein d’un commando, reçoit un colis mensuel de son employeur.
Dans les communautés rurales, on s’organise aussi. Dans le petit
village isérois d’où est originaire Alfred Candy, quatre jeunes sont en
Algérie : au cours d’un bal, une cagnotte est organisée pour eux. La
réception du chèque par le dragon de vingt-deux ans est un moment
d’émotion encore palpable cinquante ans plus tard : « Ça te fout un
coup ! Là tu vois que les gars ils pensaient à nous100. » Les paroisses
s’organisent aussi pour récolter de l’argent et confectionner des colis ;
les organisations de jeunesse font de même. Les communes rurales,
les quartiers urbains mettent également en place ce système, comme
le relate un député à la Chambre au début de la guerre : pour le
14 juillet 1956, la commune de Saint-Auban (Indre-et-Loire) a voté
l’envoi d’un colis à ses vingt-cinq soldats, qui déplorent, dit le député,
la qualité de la nourriture de l’armée101. Même chose dans le petit
village de l’Aude d’où est originaire Jacques Carbonnel : à l’été 1956,
la mairie prévoit d’envoyer un colis aux cinq jeunes de la commune
qui viennent de partir en Algérie102. C’est de son village de l’Ain que
Daniel Lecouvreur reçoit quant à lui un colis fin 1956.
Si ce grief n’est pas propre au conflit algérien ni même au temps
de guerre, il trouve un écho dans les familles françaises qui remplissent
les colis de nourriture destinée à leur proche et à ses camarades,
puisque la pratique est répandue du partage des victuailles reçues. On
se fait découvrir des produits régionaux, tels le rhum qu’un camarade
martiniquais partage avec la chambrée de François Marquis, le vin
jaune que reçoit le Jurassien André Legrand ou les rillettes de Bernard
Hureau. On échange confitures et gâteaux « faits maison », friandises
ou lait concentré qu’on glisse dans le treillis lors des sorties. Plus
étonnant, certaines familles ont envoyé des poulets rôtis ! En dépit

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UNE GÉNÉRATION 71

des conditions de transport et de climat, ils sont parfois arrivés intacts


grâce à d’ingénieux systèmes, tel ce pâté à pain « bichonné par le
boulanger » du village gascon d’André Busato. Les colis, « c’était un
peu de l’air du pays qui m’arrivait », note le Sarthois Hureau. En
août 1960, lassé des colis qui arrivent toujours abîmés, contraint
de lécher le miel répandu sur le carton, Dominique Fermé s’agace :
« À part les boîtes de conserve, il n’y avait plus rien de comestible.
Désormais, plus de colis, ce n’est pas la peine de foutre de l’argent en
l’air103. » Ses parents ne renoncent pas tant il se plaint régulièrement
de la faim et de la soif dans l’été algérien qui est une fournaise pour le
jeune Ardennais. Très vite, il refait une commande : « Il me faudrait
un colis avec : à manger (rillette, saucisson, pâté de campagne, etc.), de
la crème à raser sans blaireau, et si vous pouvez quelques biscuits104. »
Les expériences des conflits précédents sont bien présentes au
sommet de l’État, comme le révèle la réponse de Max Lejeune à la
parlementaire communiste Eugénie Duvernois, qui déplore l’arrivée
de colis éventrés : « Tous ceux qui ont été prisonniers il y a une
dizaine d’années se souviennent de l’état dans lequel arrivaient les colis
qui avaient été d’abord ouverts », prend soin de rappeler l’homme
politique à cette ancienne résistante, déportée à Ravensbrück et
Mauthausen105, avant de convenir qu’il a pris les dispositions néces-
saires106. La vérification du contenu des colis reste néanmoins une
habitude prise par les familles jusqu’à la fin de la guerre. Ainsi la mère
de Dominique Fermé en janvier 1960 : « Je t’ai expédié ce matin un
colis avec différentes victuailles, j’espère qu’il t’arrivera à bon port en
bon état. Il y a dedans du Viandox et du céleri, du lait en tube, du
nescafé, deux Vaches qui rit, deux paquets casse-croûte, des bonbons à
sucer pour remplacer les cigarettes, ceci afin de te permettre de vérifier
à l’arrivée si tout est complet107. »

Pas un simple service militaire


L’envoi des colis participe aussi des multiples petites différences qui
permettent aux Français de savoir que les soldats qui sont en Algérie
n’y font pas un simple service militaire. Si la guerre ne sera reconnue
officiellement qu’en octobre 1999, les textes sont en fait nombreux,
dès le début des affrontements, à parler de « guerre » : au Parlement
comme dans la presse, le mot est prononcé régulièrement et pas
seulement dans les rangs de l’opposition. Plus encore, de nombreuses
dispositions réglementaires témoignent du statut particulier de ce qui

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72 LA GUERRE

se passe là-bas. Certaines assimilent la situation à un état de guerre,


on l’a vu pour les mariages ou le statut de « mort pour la France » ;
d’autres insistent sur le « maintien de l’ordre », expression officielle
jusqu’en 1999. Les militaires qui servent en Algérie reçoivent d’ailleurs
jusqu’en mai 1957 une prime dite « de maintien de l’ordre », laquelle
est ensuite supprimée au prétexte que le territoire est alors considéré
comme « pacifié » – ce que les détails des opérations contredisent
pourtant sans l’ombre d’un doute.
À partir de la mi-1956, alors qu’arrivent à l’âge de vingt ans les
classes creuses de l’entre-deux-guerres, la conscription subit aussi l’évo-
lution de la politique gouvernementale : dès lors que l’appel massif au
contingent est décidé, on maintient les appelés sous les drapeaux et on
rappelle les disponibles le temps de former les nouvelles recrues108. Les
besoins sont tels que cette instruction en métropole fond de dix-huit à
quatorze semaines dans les premières années de l’engagement. Certains
appelés sont même « incorporés directement » en Algérie. Au plus
tard, de toute façon et sauf changement de grade, un appelé y est
affecté quatorze mois après son incorporation. Une fois sur place, les
militaires apprennent régulièrement qu’ils seront maintenus au-delà de
la durée légale jusqu’à ce que celle-ci soit allongée, passant de dix-huit
à vingt-quatre mois pour les hommes de troupe en janvier 1959.
Autrement dit : aucun homme appelé sous les drapeaux pendant le
conflit ne sait exactement combien de mois il va passer en Algérie.
La durée légale du service finit par être abaissée à seize mois en
décembre 1963 – ce qui n’empêchera pas que des hommes restent
dans le pays au-delà de l’indépendance, jusqu’en juillet 1964.
Comment le pouvoir politique peut-il justifier ces évolutions, si
ce n’est par les événements eux-mêmes ? En France métropolitaine,
où on les apprend par la presse, on peut les lire comme autant de
signes de la situation en Algérie. Plus pratiquement, pour les familles,
on le verra, ces décisions gouvernementales sont attendues car elles
signifient que l’attente du retour va se prolonger… ou cesser.
Autre moyen classique d’augmenter le nombre d’hommes sous
les drapeaux pour l’institution militaire : baisser ses exigences en
termes physiques. L’analyse des conseils de révision et des examens
des centres de sélection révèle que, de ce point de vue aussi, les
opérations de maintien de l’ordre en Algérie sont bien une guerre,
puisque les exemptions pour raisons physiques chutent pendant la
période109. Plus originale car il s’agit d’une réalité récente à une
époque où, rappelons-le, moins de 10 % des garçons ont leur bacca-

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UNE GÉNÉRATION 73

lauréat, l’armée révise sa politique d’octroi des sursis  a. À l’été 1958,


est instauré un contrôle annuel des sursis par l’armée afin de repérer
les étudiants fictifs. Plus radicale, à l’été suivant, une instruction
interministérielle (Défense nationale et Éducation nationale) durcit la
surveillance des sursis obtenus et les critères d’obtention : d’une part,
la limite d’âge est abaissée à vingt-trois ans et les exceptions au-delà
réduites ; d’autre part, les jeunes n’ayant que la première partie du
baccalauréat à l’âge de partir ne peuvent plus bénéficier d’un report
d’incorporation – ils constituent alors un quart des candidats au
sursis110. Cette politique porte ses fruits immédiatement en condui-
sant à la résiliation de 20 000 sursis et, jusqu’à la fin de la guerre,
en gelant la progression continue des sursis qui avait accompagné
l’augmentation du nombre de bacheliers et donc de candidats aux
études supérieures111. Pour les jeunes garçons qui abordent l’âge du
service militaire et ne souhaitent pas aller en Algérie, il ne reste
souvent qu’un seul espoir : que la guerre s’arrête avant leur appel
sous les drapeaux. Espoir déçu pour Georges Duray, qui n’a pourtant
que treize ans quand la guerre commence. À la maison, on lui dit
souvent : « Quand tu partiras à l’armée, la guerre sera terminée. »
Après ses deux aînés, il connaît pourtant aussi le départ au loin,
d’abord pour quatre mois à Clermont-Ferrand, puis dix-huit mois
en Kabylie à partir de juillet 1961.
Comme le signalent en 1960 les auteurs du livre Le Service
militaire, pourquoi ?, « pour le contingent, l’Algérie est, avant toute
autre chose, aussi obligatoire que le service militaire. Depuis plus de
cinq ans que durent les “événements”, elle fait partie de ce “temps
sous les drapeaux” au même titre que les classes ou les corvées. Nul
ne s’en étonne plus et le contingent moins que quiconque. Elle est
entrée dans les mœurs du pays. Elle constitue – c’est cruel à dire –
les travaux pratiques112 ». Alors que les deux premières années ont
été marquées par des manifestations de rappelés hostiles à leur envoi
en Algérie, il faut attendre octobre 1960 pour voir de nouvelles
manifestations d’importance témoignant d’une résistance collective
à la politique d’envoi massif du contingent en Algérie, si ce n’est à la
guerre elle-même. Fin 1960 toutefois, il s’agit seulement des étudiants
dont les sursis sont remis en cause pour une guerre dont le but est
de moins en moins évident – le général de Gaulle ayant entamé

a.  7,2 % des garçons nés en 1935, 10,7 % de ceux nés en 1940 (Jacques Dupâquier
(dir.), Histoire de la population française, tome 4, op. cit.).

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74 LA GUERRE

des négociations avec le Gouvernement provisoire de la République


algérienne (GPRA) depuis l’été.
Au fur et à mesure que durent les « opérations de maintien de
l’ordre », avec leur cortège d’embuscades, d’opérations d’envergure
mais aussi de réformes administratives et économiques, la guerre
s’installe dans le quotidien des Français comme dans les pages de
leurs journaux aux rubriques « Événements d’Algérie », « Afrique du
Nord », etc. Mais il s’agit toujours officiellement de « maintien de
l’ordre » et les récits de ceux qui reviennent sont très divers selon
leur affectation, selon leur envie de parler aussi. Quand Jean-Claude
Vincent part en 1960, le teinturier bourguignon se souvient qu’il se
disait couramment : « Ce n’est pas plus dangereux d’aller en Algérie
que de faire Paris-Nice en voiture » – à une époque où effectivement
près de 10 000 personnes mouraient tous les ans sur les routes113.
Est-il pour autant possible d’ignorer ce que vont y faire les hommes
appelés sous les drapeaux ? Certainement. Les journalistes n’ont
pas accès aux lieux de combat et les reportages sont très largement
contrôlés. Des témoignages de soldats ou de civils arrivent bien dans
les médias : ils décrivent des pans de la réalité, mais il est difficile
d’en avoir une vision globale. Certains rapports officiels fuitent ; des
responsables s’émeuvent publiquement ; des récits parfois accablants
pour les forces de l’ordre arrivent à être publiés et diffusés, même
si c’est sous le manteau. Personne n’est en mesure de dire ce qui se
fait précisément dans l’unité ou le secteur où est affecté le fils, le
frère, l’époux. L’angoisse est tantôt diffuse, tantôt absente. Parti en
janvier 1960, Bernard Hureau estime qu’il ne savait « pas ce qui se
passait en Algérie. Mon frère était tout juste revenu du Maroc, des
copains de mon village étaient allés en Algérie, mais jamais, jamais
nous n’en avons parlé ! C’était le service militaire… ». Bernadette
Boulzaguet (ép.) s’amuse de ma question sur ses connaissances à
l’époque : « Drôle de question ! Je n’en connaissais rien, si ce n’est
que mon fiancé faisait cette guerre. Les nouvelles sur ce qui se passait
réellement étaient inexistantes. » Bernard Dutoit, de retour d’Algérie
en mai 1959 et très marqué par ses quatorze mois, en propose une
explication. Tous les proches du jeune agriculteur se félicitent de son
retour, mais s’inquiètent de la prochaine mobilisation de son jeune
frère : « Pas question de traumatiser les parents et proches avec ce
que j’avais vécu. »
Chez les Duray, même silence, même banalisation. L’aîné a d’abord
fait son service militaire au Maroc en 1952. Puis, en 1957, c’est au

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UNE GÉNÉRATION 75

tour de Paul ; mais cette fois, c’est l’Algérie. Georges commence alors
ses études au lycée. Au retour de Paul, les deux frères, pourtant très
proches, parlent peu : Georges voit son aîné de quatre ans « submergé
par l’émotion » et refusant de répondre à ses questions. Près de soixante
ans plus tard, il a préféré ne pas lui transmettre le questionnaire que
je lui ai adressé, de peur de le blesser et de réveiller des souvenirs
mal enfouis, affleurant encore dans des cauchemars. Quand Georges
reçoit sa feuille de route, l’inquiétude de leur mère se nourrit aussi
de ce qu’elle a pu voir chez son premier garçon revenu de là-bas.
Au total, les sentiments que l’on peut alors nourrir vis-à-vis de ce
qui se passe en Algérie sont vagues. Raymond Pointu, pourtant parti
en 1961, l’exprime dans une formulation saisissante : « La guerre
d’Algérie était omniprésente dans la tête des jeunes gens de mon
époque. Mais nombreux étaient ceux qui en ignoraient tout. » À
l’École normale, la guerre lui a été révélée par son professeur de
philosophie pointant du doigt les bancs où il se trouvait assis avec ses
camarades : sur ces mêmes bancs, un jeune homme les avait précédés
et il venait de mourir en Algérie : « Il s’agissait bien d’une guerre. » À
peine plus âgé et lui aussi instituteur, Bernard Gerland a exactement
le même sentiment. Il a d’abord espéré que la guerre s’arrêterait avant
son appel ; puis, à la réception de sa feuille de route, il prend un
billet pour Paris et y passe un jour et une nuit : le Lyonnais veut voir
la capitale avant de mourir… En Haute-Loire, Michel Liogier et ses
copains, tous incorporés directs en janvier 1962, décident de faire
« énormément la fête, comme si nous ne devions plus revenir ». Né
en mai 1942, Michel Liogier fait partie des tout derniers conscrits à
partir. Lycéen, il a manifesté pour la paix en Algérie et s’est beaucoup
renseigné auprès de copains plus âgés de retour. Un de ses cousins
ayant servi dans un commando en Kabylie lui montre des photos
sans équivoque sur les « horreurs des opérations militaires », autant
de preuves qui s’ajoutent aux « enterrements à répétition » dans les
bourgs de Haute-Loire autour de chez lui.
Difficile en effet d’ignorer, en 1960 et a fortiori en 1962, que le
maintien de l’ordre tue en Algérie, et pas seulement des Algériens
considérés comme « ennemis », « hors-la-loi » ou « rebelles ». Les
funérailles dans les villages, dans les quartiers, les annonces de décès
dans les journaux sont des rappels réguliers de cette évidence pour
les métropolitains, ou du moins pour ceux qui ont des proches
concernés114. Quand Albert Lanbrac part à l’été 1960, son départ est
bien sûr accepté par ses parents « avec la résignation (ou l’impuissance)

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76 LA GUERRE

de ceux qui avaient déjà connu la guerre ayant déjà mobilisé mon
père et mon grand-père maternel et, précise son petit frère, l’espoir
de ne pas voir revenir un jour un cercueil ou un invalide », comme
ces paysans mayennais en ont vu plusieurs dans les villages alentour.
Roger lui-même partage ces craintes, mais aussi celle que son frère
ne viole les lois de la guerre. Les deux garçons sont très proches et le
cadet va œuvrer au maintien de cette proximité malgré la distance,
réfléchissant beaucoup et poussé, estime-t‑il en 2016, à une maturité
plus rapide du fait des événements. Plus jeune elle aussi, Geneviève
Baupoin identifie bien le danger que court son frère Bernard, dont
un des copains est mort en Algérie. Elle prie pour lui tous les soirs.
Comme elle, de nombreuses croyantes cherchent un réconfort dans la
prière. Les curés demandent d’ailleurs régulièrement à leurs paroissiens
d’associer les soldats en Algérie à leurs prières.

Avant même d’expérimenter dans leur chair l’absence et la guerre,


ceux qui partent de l’autre côté de la Méditerranée ont beaucoup
plus en commun que leurs classes de mobilisation. L’empreinte de la
Première Guerre mondiale est forte dans leurs familles comme dans
leur vie sociale. Loin d’être une trace du passé vouée à l’oubli, elle
redevient une actualité brûlante après les années 1930. La mobilisa-
tion de 1939, suivie par six semaines de combats et une humiliante
défaite, semble une répétition négative de la geste héroïque et sacri-
ficielle de la Grande Guerre. L’occupation allemande ensuite, puis la
vie dans un pays divisé et dominé, ont révélé à tous la fragilité des
autorités indiscutables, au premier rang desquelles celle des pères.
Cette expérience reste un substrat émotionnel commun à tous ceux
qui ont grandi alors. Elle est au fondement de leur génération. C’est
en elle que réside une dynamique spécifique qui fait s’actualiser les
potentialités de la génération. La guerre produit en effet une variation
telle de rythme « que le changement latent et continuel des formes
traditionnelles de l’expérience vécue, de la pensée et de la mise en
forme n’est plus possible115 ».
La libération de la France n’a pas rendu sa grandeur au rôle de
chef de famille des pères, mais ils ont repris cette place incontestée.
Si le Conseil national de la Résistance a planté au printemps 1944
les bases socioéconomiques de nouveaux fondements républicains,
les valeurs familiales sont célébrées plus que jamais. Dans la France
du début des années 1950, les ordres du genre et de l’âge semblent
intouchés et rattachent ses jeunes aux modèles des générations précé-

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UNE GÉNÉRATION 77

dentes. Le service militaire en est un des piliers les plus évidents,


pour les garçons qui le font comme pour celles qui les attendent
pour se marier. Séparant les proches les uns des autres pendant de
longs mois, il n’est pas question que le séjour en Algérie les ébranle.
À l’image des fonctions sociales fondamentales de ce rite de passage
qu’est le service militaire (faire des hommes aptes, des fils autonomes
et de futurs époux), l’expérience algérienne est au contraire l’occasion
de conforter le fonctionnement familial. Dès lors, les mots qu’on
s’échange au-dessus de la Méditerranée sont d’abord et avant tout des
preuves de famille qui confortent les places de chacun et chacune.

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2

Dire la famille malgré la distance

En dépit de la grande diversité des situations, la réception de


la feuille de route a signifié pour tous une mise à l’épreuve
du fonctionnement familial. Désormais, le corps des jeunes
gens est à la disposition de l’État, sous l’uniforme, loin des
siens. Cette absence physique est le premier marqueur de
­l’expérience et c’est d’abord elle qu’il faut combler. Des mots
vont venir remplir la distance. La famille sera prouvée, lettre après
lettre.
Avant l’Algérie, pour laquelle on prend le bateau pour la
première fois, les classes en métropole ont permis une entrée en
douceur dans la séparation, avec une permission de temps en
temps. Certains ont ensuite pu connaître un premier éloignement
plus important dans les forces françaises stationnées en République
fédérale d’Allemagne (RFA). Rares sont ceux qui, incorporés direc-
tement dans la 10e  région militaire (l’Algérie), sont projetés sans
transition dans une ambiance radicalement nouvelle. Ce premier
temps de l’absence a vu se mettre en place des habitudes de corres-
pondance qui continuent en Algérie. Pour ceux qui avaient connu
l’internat, il s’inscrit dans une continuité. Laquelle existe aussi pour
les journaux intimes que certains remplissent dès l’adolescence.
D’autres, en revanche, ne prennent la plume qu’en Algérie pour
coucher sur un carnet leurs émotions et leurs réflexions, œuvrant à
réajuster les bouleversements intimes provoqués par cette nouvelle
expérience.

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DIRE LA FAMILLE MALGRÉ LA DISTANCE 79

L’importance des relations régulières entre l’appelé et les siens est


identifiée comme un facteur essentiel du moral par tous  a. La corres-
pondance est l’objet d’une attention précoce des pouvoirs publics.
C’est moins la guerre qui apparaît dans ces mots échangés que le
besoin de maintenir les liens familiaux, en se rassurant de part et
d’autre de la ligne d’absence. « La vie continue et tout va bien »,
voilà en substance ce que tous affirment. Pourquoi écrivaient-ils ?
Pour rassurer et pour s’informer. À cette question ouverte de mon
enquête, les réponses sont étonnamment identiques. Elles disent bien
la réciprocité fondamentale de cet échange : le soldat rassure ses
proches, qui le maintiennent dans leur monde en lui donnant des
nouvelles de la vie qu’il a laissée en métropole1.
Le téléphone est onéreux et ne constitue pas une alternative possible
dans les endroits isolés d’Algérie où sont stationnées la plupart des
troupes. Seul le télégramme peut accélérer les échanges mais, coûteux
et limité à quelques phrases, il est réservé aux urgences. C’est donc bien
la correspondance qui permet, au fil des mois, d’observer le fonction-
nement des dynamiques familiales quotidiennes, laissées derrière soi
mais rendues visibles dans les lettres. Lors de mon enquête, j’ai pu
constater l’importance qu’ont pris ces courriers tout au long de la
guerre. J’ai pu m’appuyer plus précisément sur vingt-quatre corres-
pondances : dix-huit qui m’ont été confiées2 et six autres, déposées
dans des centres d’archives3. Conservées par les scripteurs eux-mêmes
ou par leurs destinataires, elles ont pu connaître des chemins tortueux,
permettant parfois que les deux côtés me soient communiqués. À la
différence des lettres publiées par des éditeurs qui ont pu privilégier
les écrits des soldats et les récits saillants, gommant les dimensions
trop éloignées de la guerre elle-même, ces correspondances donnent
aussi à voir la banalité, le quotidien et la manière dont les sentiments
et les attachements ont dû composer avec la durée de l’absence et
l’inquiétude. Croisées avec les questionnaires et les entretiens, elles
sont comme des fenêtres ouvertes sur l’intérieur des maisons. Elles
montrent comment fonctionnent les familles saisies par le départ en
Algérie, tout autant que ce que désirent transmettre les soldats.
Tout est fait alors pour que les relations familiales soient régulière-
ment entretenues. Des deux côtés de la Méditerranée, l’impératif est

a.  L’armée met aussi en place un système de messages radio : des soldats ont la possibilité
d’enregistrer un message à destination de leurs proches et ces messages sont diffusés sur la
TSF à 21 heures.

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80 LA GUERRE

partagé et constitue peut-être un premier indice qu’il se passe bien


quelque chose en Algérie. Mais ce qui domine est l’importance du
lien pour lui-même : ces courriers échangés sont d’abord l’assurance
que chaque soldat est membre d’une communauté familiale qui prend
soin de lui et dont il peut continuer à se préoccuper. On compte sur
ces feuilles de papier noircies pour lutter contre les effets délétères de
l’absence et de la séparation. Puisqu’il s’agit de maintenir le soldat
au sein des liens affectifs formés depuis l’enfance ou nouvellement
bâtis, ce qui s’y exprime vise à rassurer des deux côtés : rien ne bouge,
chacun et chacune est à sa place.

Maintenir les liens :


un impératif moral et politique

Correspondre
Il a fallu un peu de temps à l’État pour prendre la mesure des besoins
en Algérie. Le recours massif au contingent commence seulement en
septembre 1955 et le printemps 1956 voit l’envoi systématique de
toutes les nouvelles classes, une fois formées. C’est dans la foulée de
cette généralisation que sont mises en place les dispositions sur la
correspondance des militaires stationnés en Afrique du Nord, comme
on le dit alors4. Les « lettres simples à caractère familial expédiées
ou reçues » bénéficient de la franchise postale, c’est-à-dire de la
gratuité, acquis de la Grande Guerre qui reflète le principe d’égalité
devant la mobilisation et permet à tous de correspondre, indépen-
damment des différences de pouvoir d’achat. Les soldats l’exposent
d’ailleurs souvent dans leurs premières lettres. Ils y précisent aussi
le nouveau système d’adressage par « secteur postal », qui permet à
l’armée de distribuer sûrement le courrier sans que le lieu ne soit
indiqué sur l’enveloppe : « J’appartiens naturellement au 1er bataillon
du 35e  RI, mais ceci est théoriquement secret et ne doit pas figurer
sur les enveloppes », explique Michel Louvet5. Le caractère totale-
ment opaque aux profanes des secteurs postaux laisse toute liberté au
militaire pour dévoiler ce qu’il souhaite de sa situation, en mentant
éventuellement sur les lieux, les affectations précises, les risques pris.
« Inutile de dire à maman où je me trouve exactement, car on ne sait
jamais. Il peut y avoir un jour un communiqué précis qui donne le
nom d’une localité proche et cela l’alarmerait pour rien », précise-t‑il

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DIRE LA FAMILLE MALGRÉ LA DISTANCE 81

à son père en anticipant un doute : « Ne crois pas que mes lettres
soient mensongères. Il est tout simplement inutile d’aller raconter
ce qui pourrait inquiéter6. »
Volontaire pour un stage de saut une fois qu’il est affecté en
Algérie, Jacques Herri continue à dire à ses proches qu’il est dans
le service de santé : « Je n’ai jamais dit à ma famille que j’étais dans
les parachutistes pour ne pas les effrayer. » Effectivement, le jeune
infirmier de vingt-deux ans est affecté dans un régiment des plus
opérationnels, le 1er  RCP, qui sert aussi bien dans le corps d’armée
d’Alger que dans celui de Constantine. Ce n’est qu’à son retour que
ses parents découvriront la vérité en voyant débarquer à Angers leur
fils en uniforme de parachutiste… Même choix du sergent François
Richou, en commando de chasse pendant le plan Challe : « Pendant
deux ans, j’ai écrit des fausses lettres… » À tel point que ses parents le
trouvent bien chanceux, comparé à un de ses cousins moins discrets…
« Je n’ai pas répondu, je ne voulais pas qu’ils aient le souci quotidien
de guetter l’arrivée d’un gendarme venu leur apprendre la mort de
leur fils. Je me suis dit qu’ils n’ont qu’à attendre tranquillement
que je revienne et éventuellement je leur dirai à ce moment-là7. »
Issu d’une famille très marquée par la Seconde Guerre mondiale, le
Vosgien Bernard Porrini préfère lui aussi cacher à sa mère qu’il s’est
spécialisé dans le déminage.
Au contraire, Michel Tablet, qui a pour projet de tout raconter
à sa fiancée, lui précise à peine arrivé : « Renseignements pris, le
SP est le 86654, mais on peut gagner un jour en n’utilisant pas
la poste militaire et en marquant 1/9e  RIM 1re  compagnie, Dellys
[en Kabylie], en spécifiant bien “Sous-lieutenant” pour obtenir la
franchise postale8. » Dès le lendemain, il fait toutefois marche arrière
par peur des sanctions : « Soyons disciplinés », lui recommande-t‑il.
Le jeune officier aurait-il commencé à réaliser les particularités de
cette séparation ? Serge Lefort veut aussi gagner du temps – ils le
veulent tous – et précise à ses parents, quinze jours après son arrivée :
« Je vous signale que lorsque vous postez une lettre avant la levée de
17 h 30 l’après-midi, elle me parvient le lendemain (midi). […] C’est
utile à savoir au cas où vous auriez quelque chose d’important à me
dire9. » Au bout de plusieurs mois et après avoir constaté l’irrégu-
larité récurrente du courrier, Bernard Le Mens demande encore en
novembre 1958 : « Quel jour et à quelle heure va arriver cette lettre ?
C’est pour savoir combien elles mettent pour aller en France. Ici c’est
assez variable, surtout quand il n’y a pas de courrier du tout, mais la

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82 LA GUERRE

dernière lettre de papa qui avait été postée un soir m’est parvenue le
lendemain à midi : si elles pouvaient toutes aller aussi vite10. »
Dès le départ en Algérie, les familles se renseignent : inutile
d’indiquer « par avion » sur l’enveloppe, a précisé le postier à
Mme Laverne… qui en demande cependant confirmation à son fils.
À l’été 1956, Jeanne Carbonnel a pensé aussi que l’avion irait plus
vite et a acheté les enveloppes ad hoc ; elle se demande si un timbre
n’accélérerait pas encore les lettres qu’elle écrit à Jacques tous les
jours11, hypothèse qui semble confirmée quand elle reçoit avec un
décalage de trois jours les lettres qu’il a envoyées sans timbre12. En
ces débuts de conflit, le système se rode encore… Quand elles le
peuvent, les familles pressent les autorités militaires de questions sur
l’absence de courrier et de nouvelles. Le journal destiné aux troupes
stationnées en Algérie, Le Bled, s’en fait l’écho à l’automne 1956 en
publiant la lettre d’une jeune femme se plaignant de recevoir trop
irrégulièrement les lettres de son fiancé et réciproquement13. Si la
Poste est ici en cause, la publication dans Le Bled est un moyen de
rappeler aux soldats leurs devoirs familiaux : il faut écrire chez soi.
Dès le bateau, les soldats sont d’ailleurs incités à écrire à leurs parents
et à leur fiancée. Jusqu’aux pitons parfois, des officiers se font l’écho
de ces demandes et pressent les soldats. L’aspirant Georges Garié est
par exemple convoqué par son supérieur après que ses parents ont
cherché à avoir de ses nouvelles qui tardaient. « Je n’avais pas envie
de leur parler de ce qui se passait », m’a expliqué celui qui servit plus
d’un an au 9e RIC, en Grande Kabylie jusqu’à fin 1957. Même chose
pour le jeune dragon Alfred Candy qui, pendant ses trois premiers
mois en Algérie, n’écrit pas un mot à ses parents agriculteurs dans
l’Isère : il est convoqué par son capitaine… « Après j’écrivais : “Tout
va bien, le portefeuille est vide, le moral est bon”14… »
Pour faciliter le maintien des liens, des bons de colis sont aussi
donnés aux soldats, permettant l’envoi gratuit de deux colis de 3 kg
par mois. Certaines familles envoient des journaux interdits à l’armée,
telle la fiancée du bachelier Serge Lefort, appelé en mars 1961 et
devenu rapidement caporal-chef, qui cache Le Canard enchaîné dans
plusieurs enveloppes. D’autres journaux sont tout simplement introu-
vables comme Le Courrier picard pour François Marquis, le Ouest-
France du lundi « pour les résultats sportifs » comme le souhaite
Bernard Baupoin15 ou encore Le Maine libre de Bernard Hureau.
Grâce au Courrier républicain, Bernard Le Mens peut commenter
les aménagements urbains importants de sa commune de banlieue :

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DIRE LA FAMILLE MALGRÉ LA DISTANCE 83

« On va avoir un drôle de quartier maintenant avec le “Paris Centre”


des grandes maisons : les travaux doivent s’avancer à présent et la
route doit prendre forme. Parlez-m’en un peu dans votre prochaine
lettre16. »
Des livres sont aussi envoyés pour tromper l’ennui, pour continuer
à s’informer ou se cultiver. Mais surtout, comme dans tous les conflits
précédents, les colis sont remplis de vêtements et d’objets visant à
améliorer l’ordinaire : un cache-col tricoté maison, du dentifrice, des
chaussettes chaudes, de l’élixir parégorique contre les diarrhées aiguës,
de la tulle pour faire une moustiquaire ou encore de la glycérine
pour les mains abîmées du menuisier Bernard Baupoin. Ces objets,
souvent commandés par les soldats, sont particulièrement appréciés.
Très attaché à sa mère, Marcel Yanelli passe les chaussettes tricotées
par elle et sent dans ses pieds la « chaleur des mains de maman, des
mains rêches, fatiguées par le travail, mais si douces, comme son
âme17 ». À ces objets pratiques, sa petite sœur ajoute régulièrement
des fleurs (myosotis, muguet pour le 1er  mai, œillet du 8 mai…).
Elle se souvient du cartonnage et du tissu cousu par leur père pour
maintenir les effets : pendant qu’elle faisait ses devoirs sur la table,
« père et mère s’activaient, l’un tenait et resserrait le tissu tandis que
l’autre cousait au fil solide pour les chaussures ». C’est encore la
première rose du jardin, glissée par sa mère dans un colis, que reçoit
Serge Lefort en 1961… À sa mort il se souviendra de ce geste et lui
mettra sur la poitrine l’une des dernières roses de la saison.
L’importance du courrier pour le moral des troupes est connue18 et
l’armée s’efforce d’apporter très régulièrement les lettres, allant jusqu’à
les larguer par avion quand l’organisation d’un convoi quotidien n’est
pas possible. Dans l’autre sens, en revanche, les militaires doivent
parfois attendre pour pouvoir envoyer leur courrier. Les aléas des affec-
tations et des opérations pèsent sur la régularité des échanges : les villes
sont mieux desservies que le bled, les villages mieux que les pitons
isolés. Quant aux opérations, elles peuvent tenir les hommes éloignés
de leur poste plusieurs jours : leurs lettres expliquent alors leur silence.
Très régulièrement mobilisé, l’escadron opérationnel dans lequel sert
Bernard Le Mens part souvent à l’improviste sans que celui-ci puisse
prévenir sa famille. Une fois, il parvient à envoyer un petit mot
en le remettant à un parachutiste : « Vous devez vous demander
où je suis passé et bien parti depuis six jours en opération, j’y suis
toujours et ce qui est pire, c’est que cela promet de durer encore »,
a-t‑il le temps de jeter sur un court papier19. Il arrive que plusieurs

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84 LA GUERRE

lettres arrivées en leur absence les attendent au retour. Beaucoup


plus rarement, l’armée parvient à leur apporter le courrier en opéra-
tions. C’était « encore plus de bonheur », se souvient le maréchal
des logis au 25e  Dragons déployé dans l’Ouarsenis en 1958‑1959.
Dans les Aurès où nomadise son commando d’infanterie de marine
depuis quelques jours, en pleine chaleur du mois d’août malgré les
1 000 mètres d’altitude, Marcel Yanelli a aussi le plaisir étrange de
recevoir, larguées par avion, une lettre de sa petite amie et une lettre
de sa sœur avec les photos des dalles nouvellement posées dans la
dépendance de la maison familiale ! Le mot « contraste » rend sans
doute mal le sentiment qu’a dû ressentir alors le jeune Bourguignon.
Consciente de l’importance de ne pas laisser les militaires isolés,
l’armée tente aussi de remettre en place le système des marraines de
guerre établi pendant le premier conflit mondial. On est pourtant
loin de ce qui a pu être conçu pour l’armée des poilus, quand des
jeunes femmes s’engageaient à maintenir une correspondance avec
des soldats au front dont les deux tiers pouvaient déjà entretenir une
correspondante privilégiée puisqu’ils étaient mariés20. Au début du
conflit, les services chargés de l’action psychologique se rapprochent
des associations étudiantes d’Algérie pour trouver des « étudiantes
marraines pour les intellectuels militaires (officiers ou sous-officiers
appelés) » et encouragent les invitations à dîner dans des familles
algéroises pour les militaires hospitalisés ou stationnés dans la région21.
Cette recherche ne semble pas avoir produit de résultats massifs et
les relations de la population française d’Algérie avec les militaires
restèrent très limitées. Si certains ont pu être invités dans des familles
habitant en Algérie, il s’agissait le plus souvent de connaissances
personnelles : Yves Laverne peut se rendre à plusieurs reprises chez
des cousins à Alger quand il est affecté en Grande Kabylie ; Michel
Weck visite l’ensemble de la côte algéroise, de Tipaza à Blida, grâce
à la Vespa qu’un ami de ses parents lui a achetée pour la durée de
son séjour à Tefeschoun, en banlieue d’Alger.
Quant à trouver des « marraines de guerre » en France, l’expres-
sion aurait sans doute été malvenue alors que l’État n’admettait
que des « opérations de maintien de l’ordre » en Afrique du Nord.
Sous-lieutenant au 1er  RIC en 1956, Martial-Dominique Duchesne
s’est pourtant vu conseiller de donner des adresses de jeunes filles
volontaires pour « remonter le moral de [ses] hommes » : peu
concluant, selon lui. Il y eut cependant quelques cas, sortis de l’ano-
nymat par Rémy Collignon, qui a consacré en 2010 un documentaire

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DIRE LA FAMILLE MALGRÉ LA DISTANCE 85

au couple de ses parents, formé de cette manière22. Robert Portal


correspond également avec une jeune fille de seize ans, « à la demande
de l’armée » pendant son séjour dans la région du Bec de canard, à
la frontière tunisienne, où il est maréchal des logis dans l’artillerie.
Daniel Lhomme a quant à lui une correspondante régulière, que lui a
trouvée un ami : il s’est investi dans la relation devenue amoureuse…
jusqu’à son interruption sur pression du fiancé de sa marraine. Jacques
Inrep, enfin, reçoit des lettres d’une des jeunes filles avec qui il a flirté
avant de partir, mais elle lui parle de mariage à l’église et « l’église et
moi on n’est pas tellement copains », précise-t‑il à son frère Michel
à qui il demande de lui trouver une autre correspondante parmi ses
camarades de l’École normale d’Alençon, « jolie surtout, autant que
possible très brune »23.

Persister dans des valeurs communes


L’Église catholique joue aussi son rôle de liaison. À l’image du Vicariat
aux armées qui propose que la messe du premier vendredi du mois
soit plus spécialement célébrée pour les soldats en Algérie, l’Église
encourage en 1958 des prières collectives « pour l’Algérie »24. Au
niveau local, des prêtres s’attachent à organiser des rencontres avant
le départ en Algérie pour préparer les familles puis, ensuite, pour les
accompagner. Dans le quartier parisien et bourgeois de Notre-Dame-
de-Lorette, la comtesse de Pazzis, dont le mari commande l’une des
deux divisions parachutistes engagées en Algérie, réunit chez elle en
1958 les « mamans qui ont un fils mobilisé en Afrique du Nord » : très
engagée dans la vie de la paroisse, elle organise ces rencontres avec son
curé25. Les archives du diocèse de Paris conservent la trace de plusieurs
autres initiatives visant à maintenir les liens entre les appelés et leur
paroisse, comme celle du périodique Les Jeunes de Ménilmontant, qui
déplore en mars 1959 qu’aucun jeune de la paroisse n’ait donné de
quoi remplir des colis : « Prends ton courage à deux mains et ton
stylo ; écris à celui que tu connais le mieux, ou même à l’un d’entre
eux que tu n’as jamais vu. Mets-toi à sa place. Et c’est comme cela
que naît… L’AMITIÉ. » Les curés se dévouent alors, ainsi que les
militants jocistes ou jacistes.
Les grandes organisations de jeunesse chrétiennes ont constitué un
« service du soldat » avec les Scouts de France et s’efforcent d’agir dans
deux directions : maintenir les liens entre les soldats et leurs commu-
nautés et veiller à ce qu’ils demeurent « dans l’esprit du Seigneur ».

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86 LA GUERRE

Comme l’expose une circulaire aux aumôniers de la JOC : « Se sentant


ou se croyant plus ou moins abandonnés par les copains et les gens
de la métropole, le laisser-aller (physique et moral) guette les gars :
“On en a marre” ; la boisson et les femmes pour pas mal ; perte de
confiance en l’avenir ; irascibilité et agressivité surexcitée (on casse
du fellaga, on tape sur les prisonniers pour se calmer les nerfs). La
vie militante et la vie chrétienne risquent de baisser ou de dispa-
raître26. » Ce à quoi fait écho le témoignage d’un sergent du 9e RIC en
juin 1956 : « Il est très important pour nous tous de rester en liaison
constante avec l’extérieur pour ne pas se laisser prendre par l’ambiance
d’attentisme qui règne actuellement dans le corps militaire27. »
Daniel Lecouvreur est plus précisément choqué par les conversations
qu’il entend sur les filles : « Franchement c’est écœurant d’entendre
parler des types de cette façon. Oui pour eux une fille est un engin
de plaisir28. » La lecture des journaux permet de se tenir au courant
de l’évolution du monde ou des actualités locales et peut aussi plus
précisément renvoyer à des valeurs que l’expérience de la guerre en
Algérie met à l’épreuve. Courrier d’Afrique a cette fonction : constitué
de lettres de militants chrétiens (routiers) ronéotypées et assemblées,
il veut faciliter une parole poussant à l’échange sur les valeurs du
groupe : reproduisant les lettres reçues « sans les commenter » – « il
n’est pas envoyé à vos familles », comme il le précise d’ailleurs –,
laissant apercevoir une moindre liberté sur ces sujets dans les corres-
pondances familiales. Au séminaire qu’a quitté François Marquis, le
même type de bulletin a été mis en place : Cor Unum cite d’ailleurs
certaines de ses lettres. Dans celui d’Yves Laverne, un « tableau des
absents » affiche un résumé des lettres reçues et donne des nouvelles
à tous29.
« Dès l’instant qu’il devient soldat, chaque gars, et surtout chaque
militant, précise encore la circulaire jociste, se trouve pris entre sa
conscience et la guerre qu’on va lui apprendre à mener et qu’on va
lui faire faire (qu’il l’approuve ou non). » Le besoin de se référer aux
valeurs d’avant le départ et de s’appuyer sur ceux qui les incarnent
pour trouver la force de les mobiliser en pleine guerre est évident
dans de nombreux témoignages. On les retrouve en particulier chez
les militants communistes et les chrétiens engagés dans l’action sociale
ou un projet de prêtrise. Communiste, Marcel Yanelli est parti en
Algérie, on s’en souvient, alors que son frère avait refusé de le faire.
Militant actif de la paix en Algérie, le simple soldat sert en commando
de chasse pendant quatorze mois. Le carnet qu’il remplit tous les jours

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DIRE LA FAMILLE MALGRÉ LA DISTANCE 87

témoigne de sa lutte incessante pour rappeler à ses compagnons de


chambrée ou de commando les principes humains fondamentaux :
ne pas voler, ne pas violer, ne pas violenter une personne désarmée.
La tâche est rude et elle le laisse souvent désemparé. Un mois après
son arrivée en commando, il fait un premier bilan : « Depuis mon
arrivée, […] j’en ai déjà vu beaucoup… trop ! J’ai sombré plusieurs
fois dans la honte, le désespoir… Le mal terrible que fait cette guerre
aux jeunes… Les gars doivent le comprendre en France ! » Plus tard,
de retour d’une opération, il confie avoir « mal, mal au cœur » : « Le
gosse torturé ? Mes camarades cruels ? Quand finira ce cauchemar ?
Combien encore verrai-je d’hommes torturés, de pillages, de morts ?
Faudra-t‑il encore un an voir cela, participer à cela30 ? »
Jacques Inrep exprime le même type de désarroi dans les premières
lettres qu’il écrit à son frère : « Les gars deviennent racistes, ils haïssent
les musulmans et les pieds-noirs, ils se refont une échelle de valeurs
morales, ils acceptent de voler des poules, des lapins ou des moutons,
ils admettent le viol des femmes ou la torture des hommes, les types
n’ont plus aucune conscience humaine. […] Ce ne sont plus des
hommes, mais des bêtes qui ne songent qu’à tuer et à violer. Tous
ne sont pas comme ça, mais ceux qui sont à peu près bien se taisent,
l’Algérie marque un gars, ce n’est pas facile d’oublier ce qu’on a vu
ou entendu, vraiment notre génération n’a plus aucun sens moral31. »
Alors que Marcel Yanelli ne cache pas ses opinions, il est avide de
recevoir le soutien de ses camarades de métropole et se réjouit quand
il repère un sympathisant communiste parmi les autres soldats. Même
joie chez Yves Laverne qui réussit avec quelques militaires chrétiens
à aménager un « petit lieu de recueillement avec trois pierres posées
l’une sur l’autre en forme de croix », où ils se réunissent « parfois le
dimanche à quelques-uns pour une lecture d’Évangile »32. C’est aussi
un partage, très intense celui-là, que vit Michel Louvet en 1957 quand
il rencontre l’aspirant Christian Biot. « S’il pouvait être comme moi ? »,
note-t‑il à son arrivée à la compagnie. Puis : « Heureux ! Christian
Biot a les mêmes idées que moi et lit L’Express33. » Il deviendra son
meilleur ami et les mémoires rédigés par Michel Louvet soixante ans
plus tard lui seront dédiés à titre posthume. Mis en garde contre les
dangers moraux de l’armée, Bernard Baupoin éprouve longtemps cette
solitude particulière. Sur la réserve, début 1961, il se désole d’avoir
été séparé des « gars de l’Ouest » avec qui il était jusque sur le bateau,
estimant qu’il ne peut pas attendre le même engagement chrétien des
gars « du Midi, du Nord ou de la région parisienne » avec qui il doit

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cohabiter34. Il écoute la messe à la radio, lit le Nouveau Testament et


L’Humanité nouvelle et dit y trouver de quoi apaiser son « esprit plus
ou moins révolté par les façons d’agir de nos chefs35 ». Il est finale-
ment heureux de pouvoir compter plusieurs autres catholiques dans
l’équipe de six menuisiers où il est affecté avec la charge de remettre
en état les bâtiments d’une ferme destinée aux militaires. Il fait alors
passer au second plan ses préventions de Vendéen.
De nombreux chrétiens ont témoigné aussi de la mise à l’épreuve
de leurs valeurs provoquée par la guerre. Certains ont pu aller jusqu’à
s’insoumettre pour cette raison36. Le séminaire leur a offert parfois
des correspondants susceptibles d’accueillir leurs questions. Tourneur
mécanique très engagé à la JOC, Gérard Tiersen trouve aussi du
soutien grâce à ses copains jocistes et à l’aumônier provincial du
mouvement, Germain Dequae. Alors qu’il doit faire face au racisme
ambiant et à des opérations militaires difficiles le conduisant à tuer
à bout portant un Algérien, le jeune parachutiste colonial dit avoir
« éprouvé bien des périodes de révoltes et de doute » et tenu grâce à
ces liens qui l’ont « aidé à repartir quand j’étais “au fond du trou” ».
À côté de ces liens spécifiques, les bulletins rédigés par le curé ou
les jeunes des paroisses sont l’occasion de donner des informations
circulaires à ceux qui sont loin : évolution des projets collectifs, carnet
des mariages. À Paris, « le journal des jeunes de Charonne [est] servi
gratis à tous les troufions du quartier » et vendu 100 francs le numéro
aux « civils »… En Vendée, les deux frères de Jeannette Baupoin
sont allés tour à tour en Algérie comme plusieurs de ses camarades.
Aussi, avec d’autres jeunes, crée-t‑elle un « petit journal de liaison
avec ceux qui étaient encore là-bas ». La petite sœur, qui vient tout
juste de quitter le foyer familial pour se marier, se maintient ainsi
dans la sphère rapprochée de son frère Bernard, dont elle est proche.
Les bulletins permettent de donner des nouvelles de ceux qui sont
en Algérie à ceux qui sont restés ou aux soldats eux-mêmes. Avec des
amis de la JOC du quartier du Sacré-Cœur à Lille, Jacques Devos
réalise un « petit journal ronéotypé », Le Perroquet, envoyé à chaque
jeune mobilisé pour donner des nouvelles du quartier, remonter le
moral par des dessins humoristiques, etc. On trouve aussi, par exemple
dans Le Lien Ivry-centre-AFN n° 4, les secteurs postaux des parois-
siens mobilisés ou des précisions comme « rentré en France, suite de
blessures », « actuellement en permission », ou encore « je m’ennuie
beaucoup de mes parents et de ma fiancée » – commenté par les
rédacteurs d’un : « Tu n’es pas le seul, mon vieux ! »

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DIRE LA FAMILLE MALGRÉ LA DISTANCE 89

Si les efforts des quartiers, villages ou paroisses pour maintenir


leur communauté active malgré le départ de leurs jeunes gens sont
couronnés de succès variables et attestent plutôt de la difficulté à
maintenir ces liens, en va-t‑il autrement des familles ?

Le pacte épistolaire

L’importance de l’échange
La base du « pacte épistolaire37 » est la réciprocité. Pourquoi
écriviez-vous ? « Pour qu’ils me répondent ! », « surtout pour avoir
du courrier ! », répondent lucidement Michel Louvet ou Bernard
Hureau, indiquant un besoin très fort des soldats en Algérie : rompre
la solitude. Leurs correspondants les plus réguliers sont les membres
de leurs premiers cercles familiaux, qui reprennent alors les habitudes
acquises lors des conflits précédents ou des précédentes expériences de
séparation. La réciprocité donne aux lettres échangées l’allure d’une
conversation dans laquelle on se pose des questions et on se répond.
D’une lettre à l’autre, les thèmes voyagent : de la curiosité sur la vie
en caserne ou en Algérie à l’évolution dans tel apprentissage, tel projet.
Les lettres familiales portent toutes en elle une double coloration,
une double direction : elles disent l’actualité de celui ou celle qui
écrit, d’une part, elles adressent des remarques ou des questions au
destinataire, de l’autre. Michel Tablet dit à Lydie « sa vie là-bas et
son désir de revenir près [d’elle] et de nous tous », tandis qu’elle lui
écrit quotidiennement « pour lui donner des nouvelles de nous tous
et lui dire combien me manquait mon fiancé ». Les couples, qu’ils
soient fiancés, mariés ou simples amoureux, s’écrivent particulière-
ment souvent et avec une réciprocité presque mathématique : une
lettre appelant une réponse, le fait de répondre signifie le respect
de cet engagement tacite à être fiable, fidèle à l’échange. Tous les
couples dont on a pu lire les correspondances s’écrivent si ce n’est
quotidiennement au moins plusieurs fois par semaine38.
Qu’importe presque le contenu : la lettre est preuve de vie, preuve
d’amour, preuve de lien, preuve qu’on n’est pas oublié. C’est son
existence même qui prouve. Monique s’attache à écrire tous les soirs
à Jean Valdan : elle sait qu’il attend sa lettre et s’inquiétera en cas
d’absence. Nicole Grimaud et Daniel Lecouvreur écrivent souvent
qu’ils ne voient pas quoi écrire, mais qu’importe. Alors qu’il a rédigé

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tous les jours une longue lettre à Lydie, Michel a une formule
choc : « J’ai beaucoup écrit en racontant le moins possible… » Ils
sont nombreux à l’affirmer : ils écrivaient pour ne surtout rien dire
d’important. Et pourtant, l’important était bien là. À la cent trentième
lettre écrite et comptabilisée, Jacques Carbonnel laisse percer une
inquiétude : « Je crois que l’habitude aidant, tu reçois ces lettres
comme un abonné reçoit son journal quotidien. Tant pis… » C’est
cette banalisation même qui témoignerait le mieux de la réussite de sa
correspondance avec Jeanne comme agent de tranquillisation de leur
relation, neutralisant les effets délétères de l’expérience spécifique de
Jacques en Algérie. Les soldats le savent qui s’efforcent de répondre
aux demandes, implicites ou non, de leurs proches : de retour d’opé-
rations, épuisé par de trop longues marches et des nuits sans sommeil,
Michel Tablet n’écrit parfois que pour dire sa fatigue. Au moins
dit-il ainsi qu’il est vivant et qu’il pense à Lydie. Bernard Le Mens
prend aussi le temps de jeter quelques lignes : « Juste un petit mot
ce soir pour vous dire que je rentre de trois jours d’opérations, bien
fatigué une fois de plus et ne pensant guère plus qu’à une chose :
dormir39. » D’autres qui n’arrivent pas à dégager le temps nécessaire
demandent pardon pour cette fatigue, cette difficulté, redoutant que
l’absence de courrier soit mal interprétée. Dans les derniers moments
d’une très longue correspondance, Jeanne en fait encore le reproche
à Jacques : « Tu as remarqué la longueur de tes lettres à côté de celle
des miennes. Je t’aime quand même40. »
Les lettres aux femmes aimées sont plus nombreuses que celles aux
parents et aux amis, mais les soldats s’efforcent toujours de répondre,
consacrant parfois un après-midi ou une soirée entière à rattraper leur
retard de courrier. La gradation affective est évidente et les cercles
d’affinités sont d’ores et déjà recomposés si on en juge par la fréquence
de ces correspondances. Certaines amitiés masculines peuvent prendre
une place importante, en particulier chez les garçons non engagés
dans des liens amoureux. Alors que la réciprocité est gage du lien, la
fréquence serait révélatrice de l’intensité des liens. Prenons l’exemple
de Nicole et Daniel. Ils s’écrivent peu quand Daniel Lecouvreur est
appelé en septembre 1954. Elle cesse même de lui écrire pendant
dix mois ; il fréquente une autre fille. Puis leur relation reprend, en
cachette de sa famille à lui : en Kabylie depuis septembre 1955, il
apprend qu’il est maintenu au-delà de la durée légale en février 1956.
La relation des deux jeunes gens connaît un tournant lors de sa
permission en novembre 1956 : le courrier passe alors de quelques

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DIRE LA FAMILLE MALGRÉ LA DISTANCE 91

lettres par mois à une lettre quotidienne de chacun. Inversement, la


mère de Daniel se met alors à lui écrire moins : puisque Nicole lui
écrit quotidiennement, elle peut alléger un peu ce qu’elle considérait
comme un devoir maternel (une lettre quotidienne). Les liens sont
en effet aussi déterminés par des normes sociales et articulés à des
normes épistolaires : des fiancés qui ne s’écriraient pas ne seraient pas
identifiés comme fiancés ; une mère doit écrire à son enfant. La forme
comme le contenu de ces lettres obéissent à des règles implicites : la
lettre est bien un genre qui se décline selon les destinataires ou, plus
précisément, selon les liens qu’elle actualise par son existence même41.
Chaque relation a néanmoins son propre rythme : tous les jours
et parfois plusieurs fois par jour pour certains, mais seulement tous
les mois ou tous les quinze jours pour beaucoup d’autres. Sylvère
Maisse se confie chaque jour à son journal et n’écrit qu’une lettre
mensuelle à ses parents. Si la fréquence est importante, l’essentiel est
la régularité. Pour rassurer, la régularité est un des signes les plus
sûrs. Une routine se met alors en place, qui devient vite un rituel.
Or « il n’est pas de rituel sans définition d’un espace particulier, plus
ou moins coupé du tissu quotidien42 ». À peine arrivé en Algérie en
mars 1959, Michel Tablet tente de restaurer un rituel partagé en
métropole et rassurant. Il écrit à Lydie : « Je viens te trouver ce soir
à l’heure habituelle, seul le lieu, évidemment, a bien changé43. » « Il
me serait impossible de m’endormir si je n’avais pas causé un moment
avec toi », commente Daniel dans une de ses lettres quotidiennes à
Nicole44. Qu’il s’agisse d’une lettre quotidienne ou mensuelle, c’est
la rupture dans le rythme qui peut devenir signifiante et provoquer
de l’inquiétude. Aussi les correspondants s’efforcent-ils d’identifier
précisément les horaires de levée du courrier en France et les jours
de convoi en Algérie, le temps nécessaire à une lettre pour faire la
distance, les jours fériés, les jours de grève. Bernard Le Mens, qui
écrivait toutes les semaines à ses parents, précise : deux lettres, « dont
une qui devait arriver normalement juste avant le week-end ». De leur
part, il reçoit aussi deux lettres hebdomadaires, mais qui n’arrivent
pas aussi régulièrement qu’il le souhaiterait.
D’emblée, l’enjeu est de supporter l’absence. La mère de Daniel
Lecouvreur met un point d’honneur à ce qu’il reçoive une lettre tous
les jours, se levant plus tôt afin d’écrire45. Il s’agit de lutter contre une
séparation vécue comme imposée, quel que soit le degré d’acceptation
du service militaire ou de la guerre par les correspondants. Partir à
l’armée est une privation de liberté et les lettres échangées sont un des

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92 LA GUERRE

éléments fondamentaux qui relient l’appelé à sa vie et à son identité


d’avant. Un convoi qui n’arrive pas, un courrier retardé et c’est le
rappel de la contrainte. Pierre Genty ressasse ainsi toute une soirée
sa fureur après avoir découvert que le courrier qu’il croyait parti la
veille est toujours là, comme il le confie à son journal : « Ça m’a fichu
en boule et je le suis encore alors que la soirée s’écoule. […] Je vais
au lit, n’ayant toujours pas desserré les dents de la journée toujours
à cause de ces histoires de lettres non postées. […] J’ai la rancune
tenace46… » Comme les journaux intimes, les agendas des amoureux
portent bien souvent la comptabilité des lettres reçues et envoyées.
Soucieux de ne rien perdre de ces liens, certains s’attachent à
mettre en place d’emblée un comptage des lettres. Il peut s’agir, en
numérotant les lettres reçues, de repérer plus aisément les retards
ou les pertes. Jeanne peut écrire à Jacques Carbonnel : « J’ai reçu ta
lettre NR6 du 18 (mercredi). Il me manque donc aujourd’hui les
NR2, NR3 et NR547. » Le couple met ensuite à l’abri sa correspon-
dance puisque Jacques renvoie à Jeanne toutes ses lettres au fur et à
mesure, après les avoir annotées, en répondant à ses questions ou en
commentant ce qu’elle lui écrit. Face aux lettres qui disparaissent, il
n’y a pas de recours. Jacques Inrep, qui ne cache pas ce qu’il observe
à son jeune frère, lui transmettant même un tract de l’armée française
qu’il qualifie de « propagande fasciste », décide lui aussi, au bout de
deux mois en Algérie, de numéroter son courrier. Avant de partir, il
l’avait déjà prévenu : « Je t’écrirai d’Algérie. Tu feras gaffe à ce que
mes lettres ne soient pas ouvertes (les croix doivent être en face au
dos de l’enveloppe)48. » Soucieux lui aussi du courrier qui pourrait
disparaître, René Rioul s’est renseigné et recommande à Danielle de
glisser plutôt les photographies dans les colis, car « il paraît que ce
sont de préférence les lettres contenant des photos qui disparaissent.
C’est un scandale49 ».
Assurément, les soldats attendent avec impatience des nouvelles
et, en métropole, on guette aussi le facteur. Est-ce, comme pour la
Première Guerre mondiale, du fait de la menace de la mort ? Les
chiffres invitent à en douter. À première vue, la définition officielle
d’opérations de maintien de l’ordre ne peut être contestée : les militaires
français meurent peu en Algérie et la supériorité de l’armée française
est une évidence. Rien de comparable avec la situation des deux
conflits ayant précédemment impliqué le contingent. Il est probable,
par conséquent, que l’horizon des familles soit bien différent et que
personne ne doute du retour du jeune parti au service militaire, au

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DIRE LA FAMILLE MALGRÉ LA DISTANCE 93

moins au début de la guerre… Pourtant, les chiffres ne sont ni raison


ni émotion : la grande dispersion des troupes sur le territoire algérien
et leur éparpillement en sections ou demi-sections de quinze à trente
hommes incitent à considérer qu’aucun raisonnement général ne vaut
et qu’il faut y regarder de plus près avant de conclure à l’expulsion
de la mort hors des représentations communes. On meurt bien en
Algérie, comme vont le comprendre assez rapidement les familles.
Des militaires français sont tués jusqu’à la fin du conflit et même
après l’indépendance. Les chiffres n’ont rien à voir avec les conflits
précédents, mais la mort est bien là, dans sa soudaineté et son impré-
visibilité voire, dès lors que l’indépendance est annoncée par le général
de Gaulle et validée par l’opinion publique, son absurdité. Tous le
perçoivent-ils ? Sans doute pas. Il est aussi plus loisible de dissimuler
le danger en Algérie que dans les tranchées de la Somme ou face à
la Blitzkrieg nazie, on y reviendra.
Si les retards alarment des deux côtés de la Méditerranée, l’inquié-
tude n’a pas le même contenu. Pour les soldats, le moindre retard
« réveille le cafard latent50 ». On tente pourtant de leur épargner les
nouvelles les plus inquiétantes telles que des accidents ou des maladies,
mais l’absence de nouvelles peut suffire à atteindre leur moral. Pour
leurs familles, un retard de courrier peut être annonce de blessure
ou de mort, même si cette crainte est rarement mentionnée explici-
tement. Ainsi, en janvier 1961, c’est parce qu’elle a appris la mort
d’un jeune du village en Algérie que la mère de Bernard Baupoin lui
reproche son silence51… « Pense que le moindre petit mot écrit à la
hâte a une influence considérable sur le moral de ta mère, insistait
aussi en 1957 la sœur de Jacques Carbonnel. Ne la laisse pas passer
des jours et des nuits entières avec l’idée fixe que quelque chose t’est
arrivé. C’est terrible pour elle et on ne peut pas lui demander de ne
pas s’en faire au risque de passer pour inconscient ou cynique52. »
Chez les Hureau, l’inquiétude des parents est ressentie par les frères
et sœurs du jeune spahi : « Cela rendait maman très inquiète, mais
toujours elle dissimulait son stress aux yeux des autres. Papa, qui avait
connu les horreurs des tranchées, restait pudique mais n’en pensait
pas moins », se souvient Madeleine.
Du haut de ses dix ans, la petite Jacqueline Le Mens absorbe aussi
toute l’inquiétude de leur mère et écoute, sans toujours comprendre,
les parents commenter ce qu’ils lisent dans la presse. « Maman […]
me fait bien voir qu’elle ne lit les journaux que pour pouvoir savoir
combien il y a de morts en Algérie chaque jour. C’est vraiment morbide

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94 LA GUERRE

cela et j’ai l’impression que vous vous cassez la tête pour rien », tente
de dédramatiser Bernard, en novembre 195853. Il ignore alors que
sa mère est particulièrement marquée par le souvenir de la Grande
Guerre et la mort de son frère aîné en 1942. Dans la chambre paren-
tale, une photographie du jeune homme devant son avion pendant la
Première Guerre mondiale le lui aurait pourtant appris, mais Bernard
ignore jusqu’à l’existence de ce mémorial maternel puisque les garçons
ne rentrent pas dans la chambre parentale. Seule Jacqueline y pénètre
car elle y fait le ménage… Elle peut alors percevoir un des ressorts
de l’inquiétude de leur mère lors du départ de Bernard en Algérie
– ressort dont ses deux frères découvrent l’existence au cours de notre
entretien en 2019.
Pour prévenir ces alarmes familiales, certains prennent soin, avant
de partir en opérations, d’annoncer qu’ils ne pourront écrire pendant
plusieurs jours. Décidées soudainement ou sans que les soldats ne le
sachent, les opérations sont plus souvent présentes dans les lettres
écrites au retour, pour excuser et expliquer. L’essentiel étant toujours
de rassurer ses proches sur les conditions de vie et l’exposition au
danger que les militaires minimisent  a. Tous ne peuvent le faire avec
la même aisance, mais peu importe l’orthographe ou la grammaire,
ils le font. Tous ? Pas exactement, car l’armée française compte alors
encore des conscrits analphabètes. Certains soldats se font aider pour
écrire ou lire les lettres qu’ils reçoivent. Jean-Michel Molé, deuxième
classe au 1er  RTA, a ainsi souvent fait le courrier de ses camarades54.
Les Algériens, engagés ou appelés sous les drapeaux, sont en effet
encore plus nombreux à ne pas maîtriser l’écrit. En août 1958, Pierre
Genty note dans son journal : « Je viens d’aller écrire une lettre dans
la chambre des Nord-Africains pour Sahraoui. Il est content. C’est
compréhensible. C’est pourtant peu de chose55. » Certains reçoivent
très peu de lettres et la comparaison avec les camarades peut rendre
amer. Partager un colis est possible ; c’est moins aisé pour une lettre,
ce qui n’empêche pas parfois la forfanterie et la lecture à la chambrée
de certains morceaux choisis.

a.  Dans l’unité militaire en situation de guerre, « on assiste à une amplification collective
considérable de la problématique du manque, formulée dans un registre de protestation
narcissique, au cœur duquel la question de la mort est cryptée, mais déconstruite, neutra-
lisée, informulable en tant que telle » (Bernard Laffont, « Des guerres au nom vague », in
Guy Briole, François Lebigot, Bernard Laffont (dir.), Psychiatrie militaire en situation
opérationnelle, ADDIM, Paris, 1998, p. 50).

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Intimités en mots
La lettre est un espace privilégié et intime : « La vraie vie du soldat
de circonstance n’est pas là où il se trouve physiquement, où tout
lui est étranger et hostile, estime le caporal-chef Serge Lefort. Le
courrier est une échappatoire pour l’exilé qui cherche refuge dans
ses racines et souvenirs. » Dans le tumulte des attentats d’Oran en
mars 1962, Pierre Weck n’écrit pas autre chose à sa « chère famille » :
« Quoi de plus agréable et simplement de plus positif que d’écrire
à sa tendre famille ? Ici on ne pense qu’aux siens, à la vie menée
antérieurement, à tous les souvenirs des heures merveilleuses qui
d’ailleurs deviennent de plus en plus nombreux au regard de ce que
nous faisons et voyons journellement56. » Écrire demande du calme
et de la solitude, ce que l’armée ne permet pas toujours. Pierre Weck
encore, à propos de sa chambrée de trente : « Ce manque d’inti-
mité avec soi-même, l’impossibilité de se “recueillir” est peut-être
la chose la plus importante57. » Les grades sont essentiels : dans les
motivations de Pierre Genty pour devenir sous-officier, figure la
perspective d’avoir presque une chambre à soi. Car en Algérie, les
sous-officiers ont plus souvent droit à une chambrée spécifique pour
quelques-uns : un vrai luxe comparé à la chambrée d’hommes de
troupe qui peut compter plusieurs dizaines de lits. L’officier a quant
à lui toujours droit à une chambre seule ou partagée avec un autre
officier. Si les conditions ne permettent pas ce confort, au moins
est-il placé à l’écart des hommes qu’il commande par une sépara-
tion quelconque (rideau, barrière de bois). La solitude – et donc la
tranquillité – sont des fonctions linéaires du grade qui conditionnent
aussi les contextes d’écriture. Malgré sa chambrée, le sergent Pierre
Genty persiste à écrire son journal, soit pendant ses gardes, soit
parmi ses compagnons : « J’ai allumé ma bougie et écrit ces souvenirs
militaires qui ne sont en fait qu’une suite d’idioties. Mais moi elles
me plaisent et je trouve ça intéressant. Je me moque de ce qu’en
pensent les autres », note-t‑il alors qu’il termine son quatrième cahier
début 195958…
L’absence stimule et conduit à l’écriture des personnes qui n’auraient
jamais, sans cette nécessité, pris la plume ou le stylo. Ce qui a été
montré pour la Première Guerre mondiale est encore vrai pour la
guerre d’Algérie, où le courrier reste le lien le plus sûr pour toutes
et tous. À une époque où plus de 30 % d’une classe d’âge arrêtent
l’école à la fin du cycle primaire, la pratique de l’écriture est nette-

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96 LA GUERRE

ment différenciée socialement  a. Aussi, on ne s’étonnera pas de trouver


parmi les scripteurs les plus prolixes de notre corpus des hommes
ayant fait des études supérieures, dont certains ont l’habitude d’écrire
et tiennent un journal depuis l’adolescence. Ils multiplient alors les
supports d’écriture : les journaux intimes sont continués en Algérie et
s’ajoutent aux lettres. Tout jeune diplômé de médecine de vingt-sept
ans, Jacques Senesse indique que la somme des lettres quotidiennes
à sa femme Danielle et à ses parents, ajoutées à son journal, aboutit
à plus de 1 800 pages écrites en vingt-trois mois59. L’aspirant Michel
Louvet a aussi cette habitude, commencée avant l’Algérie et continuée
jusqu’à aujourd’hui : l’écriture, « c’est une maladie chez moi60 ! ». Et
les lettres aux parents, à sa femme, à ses amis viennent s’ajouter au
journal tenu quotidiennement par l’aspirant. Les textes sont conçus
comme complémentaires : alors qu’il s’efforce dans ses lettres de taire
son activité quotidienne de patrouilles et d’embuscades avec sa section
du 35e RI, il prévient : « Je prends de nombreuses notes sur un cahier
qui, je crois, sera intéressant de vous lire un jour61. »
Pratique plus répandue dans la bourgeoisie, l’écriture du journal
intime ne lui est cependant pas réservée. Marcel Yanelli, qui a vécu
comme une forte injustice le fait de devoir arrêter l’école après le certi-
ficat d’études primaires, a aussi pris l’habitude de « noter toutes [ses]
pensées » depuis l’adolescence. Pendant les quatorze mois qu’il passe
en commando de chasse de février 1960 à avril 1961, il remplit quasi-
ment quotidiennement les pages d’un carnet d’une écriture serrée,
qui gagne souvent les marges. Il s’est confectionné un tabouret et une
petite table, où il a installé « des photos : la famille, Simone, sous un
papier en matière plastique » : « Elles sont ainsi sous ma vue et au
propre62. » Même soin apporté par Bernard Le Mens à la confection
d’une table qui lui permet d’écrire sur autre chose que le dos de sa
valise pendant quinze mois63…
Pour d’autres soldats, c’est bien la séparation qui enclenche l’écri-
ture et provoque ce désir, pour soi comme pour ses destinataires. Sans
que l’expression de « journal intime » soit prononcée, des agendas – tel
celui qu’Annick offre à Bernard Hureau – deviennent souvent les

a.  En 1962, 70 % des jeunes de quatorze ans continuent des études après l’âge obligatoire,
mais moins de 60 % à quinze ans. Et, dans une enquête – à prendre comme un simple
indicateur – réalisée en 1957, la journaliste Françoise Giroud remarque que les étudiants
ont répondu en écrivant beaucoup, les ouvriers peu et les paysans moins encore (L’Express,
3 octobre 1957 ; voir infra, chapitre 8).

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DIRE LA FAMILLE MALGRÉ LA DISTANCE 97

supports, presque en contrebande, d’un enregistrement quotidien de


la réalité des appelés. D’autres composent des poèmes ou dessinent ce
qu’ils voient. Stimulées par des expériences inédites, des couleurs, des
odeurs, des fibres artistiques se déploient. Plus fréquemment encore,
un appareil photographique peut enregistrer émotions et expériences.
Envoyées en France, les photographies viennent alors compléter les
lettres dont on ne saurait se passer.
Pour les correspondants aussi, l’absence a pu enclencher l’écriture.
Des journaux intimes ont probablement été ouverts par des jeunes
femmes – même si je n’en ai encore trouvé aucune trace. Les couples
commencent à s’écrire dès le départ au service militaire et l’Algérie
ne vient souvent alors que prolonger des habitudes établies depuis
de longs mois. Parfois cette séparation avait même été précédée par
d’autres, comme pour Jeanne et Jacques Carbonnel : si les deux jeunes
gens se sont rencontrés en dansant, leur histoire a commencé sous le
signe de l’absence, puisque Jacques est étudiant en région parisienne
alors qu’elle habite dans le Lot. À l’automne 1955, il est nommé à
Cahors et ils se marient : elle est enceinte et leur fils naît six mois
et demi plus tard. Jacques a entre-temps vu son sursis résilié, il doit
partir faire ses classes. Un mois après la naissance, l’annonce tombe :
à vingt-cinq ans, il doit partir en Algérie pour dix-huit mois. « Depuis
deux ans que nous nous connaissons, nous avons passé peu de jours
ensemble mais tellement beaux que je ne vis plus que pour des jours
pareils », écrit Jeanne en septembre 195664. Ils reprennent alors les fils
d’une correspondance entamée en juin 1954 et rarement interrompue.
La nature des lettres, leur taille et leur contenu varient selon de
nombreux critères. Assurément une bonne maîtrise de la langue
française permet des lettres plus longues et plus variées. Mais cela
ne constitue qu’en apparence une grille d’explication. Ainsi pour René
Rioul et Danielle Gosset, qui se connaissent depuis un an quand il
est envoyé directement en Algérie après la résiliation de son sursis en
novembre 1959. L’un agrégé de lettres classiques, l’autre étudiante
en lettres, ils s’écrivent pendant dix mois près de deux cents lettres
chacun, des lettres longues et détaillées. Pourtant, le même scrip-
teur, quand il s’adresse à ses parents, écrit deux fois moins et plus
brièvement.
Moins à l’aise avec l’écrit, Mauricette, amoureuse de son « cher
petit Marcel [Lange] adoré », dévoile un désir ardent de lui témoi-
gner ses sentiments dans les cartes postales qu’elle lui envoie tous
les mois en plus de ses lettres. Les cartes sont bien remplies, écriture

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à l’oblique – Marcel adopte la même disposition –, et la signature


toujours tassée en bas, comme si le moindre espace devait être occupé.
D’emblée s’installe une formule qui la précède quasiment rituelle-
ment : « J’espère que cette carte te fera plaisir et reçoit là avec joie
mon Chéri car c’est la seule façon que je possède pour te faire voir
comme je pense à toi et comme je t’aime car sens toi je ne pourrai pas
vivre car plus ça vat plus je t’aime mon amour65. » À défaut peut-être
d’une expression nuancée de ses sentiments, l’épistolière ponctue ses
phrases de tendresse, douceur et amour et s’appuie sur les cartes qu’elle
a choisies pour être présente malgré la distance. Toutes représentent
des couples : un homme, le plus souvent en uniforme, et une jeune
femme. N’étaient-ce la disparition des casques Adrian et l’évolution
de la mode féminine, ces cartes rappellent à s’y méprendre celles
qui furent massivement utilisées pendant le premier conflit mondial.
Souvent enserrés dans un cœur, les amoureux semblent se parler
grâce à une légende comme : « Tes baisers sont des liens délicieux
qui retiennent mon cœur amoureux » ; ou : « Bientôt viendra l’heure
du retour, reprendra notre bel amour ». Un bouquet de fleurs dans
les bras, la jeune femme sourit : toutes mettent en scène l’heure tant
attendue du retour66.
Installé début 1959 dans un escadron de hussards à la frontière
tunisienne, le brigadier-chef Marcel Lange reçoit les lettres de
Mauricette régulièrement : « Le vaguemestre les distribuait et comme
nous ne faisions nos missions que la nuit, nous avions toute la journée
pour lire tranquillement. » Chargé de la distribution du courrier dans
les sections et les postes, le vaguemestre est un personnage clé du
moral des troupes – Serge Lefort s’en souvient comme du « messager
d’amitié et d’amour ». Avec humour, Daniel Lecouvreur décrit en
janvier 1957 à Nicole la « ruée » des militaires à l’arrivée de la Jeep qui
apporte le courrier : « On distribuerait des billets de mille, les types ne
se précipiteraient pas tant67 ! » L’arrivée du courrier est un moment qui
concentre l’attention des militaires. Il apporte des nouvelles attendues
ou redoutées, des réponses à des questions ; il permet de reprendre le
fil de discussions menées d’une lettre à l’autre ; il rassure enfin – et
fondamentalement – sur la persistance des liens affectifs. Certains
reçoivent des lettres régulièrement, mais d’autres attendent en vain et
les comparaisons vont bon train. On guette également tel camarade
qu’on sait soucieux d’un parent malade, d’une petite amie silencieuse.
À la réception des lettres, les soldats repartent avec un petit bout
de chez eux dans la poche. Ils l’ouvriront dès que possible. Parfois

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une première lecture rapide permet de prendre connaissance des infor-


mations principales en attendant le moment propice, isolé et calme,
pour une lecture plus attentive où l’esprit partira vers la famille et
les proches. Là encore, le privilège du grade est évident : l’officier
trouve le calme de sa chambre ou de son lit isolé, quand l’homme de
troupe doit s’isoler dans un coin du poste ou, sur son lit, au milieu
des activités des autres. Il arrive aussi que des temps calmes permettent
à tous d’écrire ou de lire en même temps, en écoutant d’une oreille
la musique diffusée par le transistor de l’un d’eux. Ainsi du deuxième
classe Jacques Carbonnel, qui reçoit début juillet 1956 sa première
lettre en Algérie : « Je l’ai regardée avant de l’ouvrir, de la toucher,
comme une chose précieuse, écrit-il alors à sa “Jeanne chérie”. Son
contenu est une profession de foi, qui m’a un peu remonté et fait
beaucoup de bien. Moi aussi, je suis rattaché à quelque chose de la
vie, à toi68. » Souvent les lettres sont lues plusieurs fois, relues avant de
se coucher pour accompagner l’entrée dans le sommeil. En particulier
celles des femmes aimées : « Je vais relire ta lettre en m’endormant
tout à l’heure, pour rester toute une nuit de cœur près de toi69. »
Les pensées peuvent être aussi douloureuses : « Dis-moi Jacques, ça
te fait du bien de penser à moi ? », demande Jeanne en mai 1957 ;
« Pas beaucoup de loin », lui répond Jacques dans la correspondance
dialoguée qu’ils ont inventée70.
En France, le vaguemestre a son équivalent : c’est le facteur tant
attendu lui aussi par les familles. Ironie du sort, la petite amie d’André
Legrand lui annonce un jour que d’attente en attente, elle a fini
par lui préférer le facteur ! Après avoir lu dans la presse des récits
d’opérations et alors qu’aucune lettre n’arrive, Jeanne Carbonnel rêve
qu’elle reçoit plusieurs lettres avant de commenter, pour Jacques :
« Si le facteur m’en portait seulement une71 ! »
Les femmes lisent leur correspondance amoureuse dans l’intimité,
mais ces lettres contribuent à proclamer l’existence du couple aux yeux
de tous, en particulier pour les promis et les promises qui attendent
le retour d’Algérie pour se marier. Guettées par les familles comme
autant de preuves du lien, les lettres du fiancé ou du petit ami sont
réservées à la femme aimée. Cependant, donnant la priorité à celle-ci
dans son courrier, le militaire passe parfois par elle pour communiquer
avec ses proches, contribuant par cette demande même à son intégra-
tion dans la famille. Dans les premières semaines, Michel Tablet
demande par exemple à Lydie de transmettre de « grosses bises à
papa et maman ». Découvrant Alger et un pays où « on se croirait

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100 LA GUERRE

en France, voici quatre-vingts ans », il lui demande même de leur


faire lire sa lettre72.
Assurés d’une correspondance plus suivie des époux entre eux – ou
d’une attention plus grande de leur fils à ce qui vient de son épouse –,
les parents font aussi passer des messages. À son arrivée en Algérie,
Jacques Carbonnel peut trouver plusieurs lettres de Jeanne qui se font
l’écho de l’attente de sa mère : « Ta mère te fait dire que tu es un
ingrat de fils de ne point lui avoir envoyé de carte alors que Francis
en a reçu d’Oran » ; ou encore : « Ta mère te fait dire d’être sage.
Du reste, elle va t’écrire et t’attraper pour ton ingratitude envers tes
parents. Nous étions bien contents d’avoir de tes nouvelles73. » Plus
tard, elle s’offusque que la mère de Jacques ait refusé de lui montrer
la lettre qu’elle adressait à son fils : « Elle prétend que cette lettre
est pour toi et non pour moi. Mais toi et moi c’est bien la même
chose, pas vrai ? » Ce à quoi Jacques a répondu : « Bien sûr74 ! »
Limites troubles d’une intimité conjugale obligée à des contorsions
par la distance.

Lectures collectives
Cet usage des morceaux choisis ou des lectures collectives est la
norme pour les lettres aux parents et aux frères et sœurs. Elles sont
le plus souvent adressées à un collectif, que ce soit « chers parents »
(Serge Lefort), « bien chers parents » (Pierre Baupoin), « chers tous »
(Dominique Fermé), « maman, Anne-Marie, Pierre » (Michel Weck),
« chers maman, frères et sœurs » (Bernard Baupoin), « chers parents,
frères et sœur » (Bernard Le Mens). Même quand Yves Laverne écrit à
sa « chère maman », il englobe aussi son père, on le verra. Ces lettres
contiennent ici ou là des éléments plus spécifiquement adressés et
qui peuvent venir apporter du réconfort à un frère ayant échoué à
l’examen du permis de conduire, une suggestion à une sœur pour
l’achat d’un missel, etc.
Un protocole existe dans toutes les familles. Chez Marcel Yanelli,
où habitent encore sa petite sœur de douze ans, Danielle, et son
aînée Saura, revenue habiter chez ses parents avec son fils après son
divorce, c’est Saura qui lit le courrier à leurs parents immigrés italiens
maîtrisant mal le français. « Ma mère attendait que ma sœur Saura
rentre du travail », se souvient la benjamine qui aurait bien pu le
lire aussi… Mais elle estime qu’elle était « partie négligeable dans la
famille » où, assurément, la grande sœur avait des droits et des devoirs

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DIRE LA FAMILLE MALGRÉ LA DISTANCE 101

différents. Plus fréquemment, ce sont les mères – notamment quand


elles ne travaillent pas à l’extérieur du domicile – qui ouvrent les
lettres et en prennent connaissance d’abord. Cette primeur est bien un
privilège, une des expressions de la place des mères dans les familles
et de la spécificité de ce qui les unit à l’absent75. Chez les Gerland,
« c’était notre mère qui les ouvrait, toujours, si elle n’était pas là au
passage du facteur nous l’attendions, mais chacun les lisait ». Une fois
ouvertes, les lettres sont laissées disponibles pour que chacun puisse
en prendre connaissance.
Les jeunes enfants, trop vieux pour être tenus totalement à l’écart
et trop petits pour être associés aux conversations des plus grands, ont
été les réceptacles particulièrement sensibles de cette angoisse diffuse,
non dite et, pour eux, sans doute mal identifiée. Claude Basuyau,
comme de nombreux enfants de son âge, se souvient de l’atmosphère
dans sa commune de région parisienne qui a déjà perdu plusieurs
jeunes en Algérie quand son deuxième frère doit y partir. Quand
les lettres arrivent, sa mère se contente de lui dire : « Jean a écrit, il
t’embrasse » ; et le garçonnet peut continuer à vivre dans un monde
où la guerre n’est qu’une réalité d’adultes éloignée de lui, même si
des mots inquiétants émergent des courriers ou des conversations.
Ainsi de Krim Belkacem, vice-président du GPRA, dont la radio
cite régulièrement le nom alors que les premières négociations ont
commencé entre les deux gouvernements : le petit garçon entend
« crime »… Les discussions politiques sont beaucoup plus présentes
dans la famille Yanelli, mais l’ambiance n’en est pas moins pesante
sur la jeune Danielle, âgée de dix ans quand Marcel succède à Jean
sous les drapeaux. Dans cette famille communiste très militante, les
parents sont « repliés sur une douleur et une peur du pire » à laquelle
Danielle attribue ses problèmes à l’école et son redoublement – plus
tard, elle obtiendra un diplôme d’État d’infirmière et exercera en
psychiatrie. Pour la petite Jacqueline Le Mens, également âgée de
dix ans, les lettres sont attendues parce qu’elles rassurent les parents
inquiets ; leur contenu précis est plus obscur, tels les mots « djebels »
ou « opérations » qui lui reviennent aujourd’hui. Chaque lettre lue
rejoint le tas des précédentes, sous la toile cirée de la table de la
cuisine. Dans cet espace maternel par excellence (Mme Le Mens est
cuisinière) et familial, la taille de la bosse formée sous la nappe est
une mesure de l’absence. Elle fonctionne aussi comme un talisman :
quand le facteur n’apporte pas de lettres de Bernard, sa mère va
chercher les derniers courriers et les relit76.

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102 LA GUERRE

Des lettres individualisées sont l’exception, quand survient un


événement particulier (un anniversaire, une fête, un examen) ou que
telle ou tel membre de la famille ne réside plus avec le groupe de
manière temporaire (lors de vacances) ou définitive pour les aînées et
aînés mariés ou les plus jeunes en internat. Pour la Sainte-Cécile, la
benjamine des Baupoin reçoit une lettre de sa grande sœur Chantal,
qui n’habite plus au domicile parental, et une autre de Pierre, encore
sous les drapeaux : « Elle a été si contente qu’elle a voulu absolument
te répondre », commente avec tendresse leur mère77. Bernard fait de
même : pour la fête de sa cadette de douze ans, il a « mis un mot tout
spécial à la fin » de la lettre collective qu’il adresse à toute la famille
depuis son départ pour ses classes à Dinan, poursuivant une pratique
initiée par Pierre auparavant. Quand les frères et sœurs nourrissent
une relation particulière qui se traduit par des lettres individuelles
envoyées en Algérie, le soldat répond alors de la même manière.

Chacun et chacune son rôle

Scripts familiaux
Les correspondances écrites et reçues par les militaires en Algérie
fonctionnent comme des révélateurs de famille. Le jeune homme sous
les drapeaux s’y donne à voir dans ses multiples rôles familiaux : un fils
d’abord, un frère parfois et, quand il a eu l’occasion de nouer un tel
lien, un fiancé ou un époux. Pour chacun de ses rôles, la société a des
attentes. Elles peuvent être très largement partagées dans l’ensemble
de la France de l’époque ou plus différenciées selon les commu-
nautés auxquelles se rattachent les militaires dans leur vie de civils
– on peut penser aussi bien à leur milieu professionnel que politique
ou religieux, à leur classe sociale ou encore à leur région d’origine.
Ce sont ces rôles que les correspondances donnent à voir. Mais leur
intérêt va au-delà, puisque ces lettres échangées donnent tout autant à
voir les rôles familiaux des destinataires des lettres des soldats, tant il
est vrai qu’on n’est un enfant que si des parents existent, qu’on n’est
un époux que s’il y a une épouse et qu’un enfant unique n’est pas un
frère. Pour les uns comme pour les autres, les rôles renvoient à un
script écrit par la famille et tissé avec les mots partagés. Ils passent par
une incarnation et une interprétation où le temps, la distance, l’évé-
nement peuvent apporter leur lot d’imprévus allant jusqu’à provoquer

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des renégociations des rôles, alors pourtant que l’enjeu principal de ces
correspondances est, précisément, de préserver l’ordre familial. On va
voir comment ils se déploient au sein de la famille d’origine vis-à-vis
des parents, d’une part, et de l’adelphie, de l’autre – les spécificités
propres au couple amoureux, base éventuelle d’une nouvelle famille,
seront abordées au chapitre suivant.
Quand les militaires partent en Algérie, les perspectives de revenir
en France avant la fin du service sont très floues pour tout le monde.
Même la date exacte du terme de leur présence en Algérie manque
de netteté. La seule chose dont tous sont sûrs en définitive, c’est que
l’absence sera longue et que ni le militaire ni sa famille n’ont aucune
prise sur sa durée. Maintenir le lien passe dès lors par l’affirmation
répétée qu’on continue à être une famille, à appartenir à ce groupe
et à partager ses valeurs  a. En crise aiguë début 1962, Pierre Weck
l’exprime très explicitement dans une lettre à « tous » : « J’éprouve le
besoin de vous écrire, car dans certaines situations, seule la commu-
nication compte. On se prouve à soi que l’on vit encore. […] Je ne
peux pas tout vous dire de ce que je vois et entends ici, […] je vous
demanderai seulement de m’écrire. » Très ébranlé par ce qu’il vit, le
jeune homme précise son état dans une autre lettre : « Jamais je n’ai
eu un tel cafard et ne suis tombé dans une telle situation. Toute
la journée j’ai envie de pleurer et quelquefois même sur le point
de vomir78. » À distance, la famille se démène, tente de soutenir et
rassurer, sa mère lui propose de faire intervenir un général de leur
connaissance pour le faire changer de poste. La correspondance a
l’effet demandé : apporter à Pierre la confirmation qu’il n’était pas
seul et qu’une famille le soutenait.
C’est cette assurance au long cours que donne une correspondance
suivie. Les militaires savent que la famille continue à les compter en
son sein et que leur place est gardée. Les mères les consultent sur telle
question pratique (faut-il garder la génisse rouge des Lecouvreur ?),
telle orientation scolaire d’un cadet (est-ce une bonne idée d’envoyer
Hubert Laverne séjourner dans une famille anglaise pour améliorer son
niveau en langue ?). Grâce aux lettres, ils restent, malgré la distance,
non seulement des fils mais aussi des frères. La dimension la plus
évidente de cette appartenance est l’importance des fêtes familiales
dans les courriers : outre les saints patrons célébrés pour chaque

a.  La notion de contrat narcissique peut ici aider : on appartient à un groupe et on


adhère à ses valeurs, en contrepartie le groupe vous protège.

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104 LA GUERRE

membre de la famille, les anniversaires ne sont pas oubliés. Il s’agit


d’envoyer des bons vœux, une carte spéciale, parfois un cadeau ou un
mandat. Difficile de ne pas faire la même chose pour tous et, dans les
adelphies nombreuses, cela peut être compliqué, comme dans le cas
de Marcel Yanelli qui envisage de faire un colis pour les anniversaires
de sa grande sœur Saura et son grand frère Lucien, mais il hésite :
« Puis-je envoyer un colis alors que je n’en ai pas envoyé à papa et
que mes moyens sont restreints ? Je leur enverrai une carte avec tout
mon amour fraternel que j’essaierai de faire ressortir79. » Bernard Le
Mens n’a qu’une seule sœur, mais il lui a souhaité par erreur ses dix
ans avec un mois d’avance : « Il va falloir que [je] m’en aille d’ici, car
je vais devenir abruti », commente-t‑il quand il le réalise80.
Le temps de la guerre perturbe… Les soldats notent aussi leur
propre anniversaire dans leurs agendas. Ces dates particulières sont
autant d’occasions de se souvenir des anniversaires passés : agissant
comme des soutiens de l’identité, ces rappels indiquent la persévérance
dans l’être et dans l’appartenance de chacun à sa famille, au-delà
d’une conjoncture ponctuelle faite de séparations. Pour ses vingt-deux
ans, Marcel Yanelli reçoit une lettre de Rosanne, l’aînée de l’adel-
phie : « Elle me relate le jour où je suis né. Elle avait onze ans et
on lui avait fait croire que je sortais d’un chou. Je sens beaucoup
d’affection dans sa lettre. Gentilles sœurettes que la séparation me fait
encore plus aimer81. » Adresser un mot personnel pour les fêtes ou les
anniversaires est une norme à laquelle tous se plient dès lors que c’est
l’usage familial. La mention de ces dates a la même fonction que les
baisers ou les pensées transmis systématiquement à la fin des lettres
collectives : c’est leur absence qui indiquerait une mise à distance de
la famille, l’annonce peut-être d’une désaffiliation.
Moment paroxystique de cette célébration familiale dans laquelle
se reconnaissent la très grande majorité des Français : la fête de Noël.
Dans ce pays où plus de 90 % des habitants sont baptisés catho-
liques82, et quel que soit son taux de pratiquants réguliers (25 % de la
population est alors catholique pratiquante83), la messe de Noël reste
un de ces moments où l’empreinte de la culture religieuse est patente.
Les militaires les plus chrétiens mentionnent leur souci d’avoir un
aumônier, au moins ce jour-là, pour célébrer la messe. À Daniel
Lecouvreur qui a pu assister à la messe, le sermon n’a pas remonté
le moral : il évoquait les « mère, femme, fiancée »84…
Pour ces soldats, la recherche d’un aumônier commence dès leur
arrivée en Algérie85. La proximité d’un bourg avec une église étant

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un moyen plus sûr, la situation est très inégale selon les lieux d’affec-
tation. L’irrégularité de la visite des aumôniers militaires et l’absence
de messe constituent une souffrance évidente pour les plus prati-
quants. Dans son agenda, Bernard Hureau précise quasiment tous
les dimanches s’il a pu ou non aller à la messe. Les proches en sont
aussi informés, tant le souci du bien-être moral et spirituel, la néces-
sité d’être soutenu sont perçus comme importants pour ces familles.
Ainsi les lettres des sœurs Baupoin assurent souvent à leurs frères
leur « union dans la prière ». Le père d’Yves Laverne s’inquiète : a-t‑il
un bon aumônier ? « Cela lui semble très important », commente sa
femme, qui précise : « Yvon chéri, je veux t’entourrer de prière pour
que cela t’aide, vous aide86. »
Au-delà de la dimension religieuse de Noël, déjà particulièrement
centrée sur la famille puisqu’elle célèbre la naissance de Jésus, cette
date marque un moment familial. Les aînés, filles et garçons, partis
habiter ailleurs reviennent pour l’occasion chez les parents, ceux et
celles qui suivent une scolarité loin de la maison sont aussi là. Pour
les soldats, le moment de Noël donne une coloration particulière à
la séparation. L’armée le sait bien et s’efforce de fournir un repas
meilleur que d’ordinaire (en 1959, l’unité du frère de Nicole, Bernard
Grimaud, a par exemple profité de six dindes parachutées exprès87 !) ;
une veillée avec des jeux, des chants, plus d’alcool que d’habitude. Les
soldats y apportent alors le contenu de leurs colis, font des crèches.
Les récits de Noël en famille croisent ensuite les récits de Noël en
Algérie : les différences sont évidentes, mais c’est l’importance attri-
buée au moment lui-même qui est partagée pour réaffirmer les liens
familiaux.

Les mères, une attention au quotidien


Si la vie de la famille est particulièrement visible dans les corres-
pondances aux alentours de la fête de Noël, elle existe aussi d’une
manière plus perlée tout au long des mois d’absence du fils parti en
Algérie. Des nouvelles des uns et des autres arrivent régulièrement,
des événements importants (naissance, examens…) aux plus anodins
(nouveau vêtement, chute à l’école…). Ce sont les mères qui centra-
lisent et redistribuent les informations sur chaque enfant, ajoutant
aussi les petits-enfants quand ils existent. Elles tissent la famille en
continuant à en mêler les brins, en dépit des écarts d’âge ou des
résidences différentes. À ce titre, les fils en Algérie ne sont pas diffé-

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rents des autres enfants : elles relaient ce qu’ils racontent aux autres
et leur transmettent des informations.
À la différence des pères, les mères assurent la régularité de la
correspondance : elles sont du côté du quotidien et du stable, quand
les pères sont du côté de l’extraordinaire. Avec bien sûr des excep-
tions, telle la mère de Marcel Yanelli très peu habile en français et
qui lui écrit deux fois en quatorze mois seulement. Il apprécie l’effort
à sa juste valeur, sa lettre est « difficile à lire car elle ne connaît pas
le français, mais […] tellement bonne, chaude88 ». Des qualités qui
sont présentes aussi dans les colis qu’elle lui envoie. Car si certains
pères peuvent écrire régulièrement, les colis sont en général faits par
les mères.
Celles-ci sont plus précisément du côté de leurs contenus liés aux
soins du corps : alimentation, vêtements, médicaments. Elles peuvent
y glisser d’autres objets, mais d’elles on attend qu’elles continuent
à assurer un rôle nourricier et attentif au bon développement de
leur enfant. Quand Yves Laverne demande à sa mère un colis avec
des cartouches d’encre, du saucisson et du Nescafé, il ajoute qu’il
aimerait aussi une carte IGN de Cherchell, mais précise : « Hubert
[son frère] n’a qu’à aller dès qu’il pourra l’acheter rue de la Boétie à
l’extrémité près des Champs-Élysées89. » Même chose pour Bernard
Le Mens, qui distribue les missions : à Albert, l’aîné, ce qui est lié
à son appareil photographique, au cadet la recherche des cartouches
d’encre pour son stylo. Tout cela sera mis dans un même colis, en
utilisant le bon d’envoi de l’armée. De même que les mères sont
du côté du quotidien et du corps, elles semblent être cantonnées à
l’intérieur. Yves Laverne peut demander à sa mère de lui envoyer
des documents militaires sur l’armement, puisqu’il les a laissés « par
terre dans le coin » de sa chambre (26 juin 1957). Contrairement
à ce qu’imaginait son fils, elle va aussi à l’extérieur, à l’IGN, mais
ce contact inhabituel est comme immédiatement sanctionné et elle
semble vouloir confirmer à son fils qu’il avait raison de la supposer
incompétente : « Papa a dit que je l’avais mal pliée », se désole-t‑elle,
proposant d’en renvoyer une autre90…
Associées de manière privilégiée aux soins du corps, les mères
apprécient d’avoir des photographies de leur fils. Si Yves Laverne
a signifié ne pas souhaiter voir une telle photographie « à chaque
permission sur la cheminée91 », il finit lui aussi par envoyer des photos
de lui. Dans leurs lettres, les soldats précisent leurs changements
physiques, attestés souvent par une photo, notamment quand ils se

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laissent pousser la barbe ou la moustache. Ils évoquent aussi les effets


de leur nouveau mode de vie et d’alimentation. Ils brunissent, se
musclent, grossissent, maigrissent… Serge Lefort a « faim sans arrêt
et le manque d’exercice [le] fait grossir » (5 juin 1961). D’autres
perdent du poids à vue d’œil ; ainsi Jacques Carbonnel a envoyé une
photo un mois après son arrivée à Boufarik à l’été 1956 : sa mère
s’est « tout de suite inquiétée », note Jeanne : « Elle a trouvé que tu
étais maigre. Est-ce vrai92 ? »
S’inscrivant dans la longue lignée des expériences militaires en
temps de paix comme en temps de guerre, les conscrits se plaignent
de la qualité médiocre de la nourriture. Dans les correspondances,
inversement, l’évocation de la famille s’accompagne du souvenir
de plats spécifiques. Les colis de nourriture ont de fait une double
fonction : pallier les insuffisances de l’armée et rapprocher la famille
du soldat. Bernard Grimaud s’en réjouit : « La maman m’a dit qu’elle
me ferait un colis quand le cochon sera tuer, je pourrais quand même
en goûter93. » Les mères fournissent aussi du linge, des chaussettes,
des chaussures… Et leur rôle est en continuité évidente avec le foyer.
Elles sont remerciées à ce titre par leurs fils, qui ne manquent pas
de leur souhaiter une bonne fête des mères. Tous y pensent, même
quand la date leur a échappé, alors qu’aucun ne mentionne la fête
des pères. On ne voit en la matière aucune nuance selon les milieux
ou les familles. L’armée elle-même a fourni aux soldats un poème
pour la fête des mères, les incitant à le recopier et à l’envoyer chez
eux : les commandants d’unité sont chargés de le « remettre person-
nellement à chacun des appelés en les invitant à le joindre aux vœux
qu’ils ne manqueront pas d’adresser à leur mère à l’occasion de sa
fête94 ». Ce qui y est célébré est un indicateur des valeurs qui font
consensus et sont associées aux mères : « Une femme qui tient de
Dieu par l’immensité de son amour, et de l’ange par l’infatigable
sollicitude de ses soins », comme les désignent les premiers vers du
poème distribué par l’armée de la République. Loin de cette célébra-
tion formelle, Daniel Lecouvreur parle à Nicole de son amour pour
sa mère95 et il lui dit à quel point il est touché par ses gestes : « Tu
sais à l’armée, surtout ici où il n’y a rien, on apprend à connaître le
travail qu’une femme, une mère a à la maison, je n’ai jamais autant
apprécié, estimé ma mère que depuis que je ne suis plus avec elle. Il
n’y a pas à dire, ça fait du bien l’armée96 ! »
Un mois après son arrivée en Algérie, Michel Weck envoie une
longue lettre à ses trois destinataires habituels, son frère, sa sœur et

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sa mère : il a un mot pour chacun avant de les embrasser et, pour


sa mère, il écrit : tu portes « en plus de tes soucis tous les nôtres97 ».
L’inquiétude maternelle est une évidence. Ainsi, quand le père de
Jean-Claude Depoutot lui apprend en août 1959 que son frère a lui
aussi reçu sa feuille de route, le jeune homme commente tout de suite
auprès de sa fiancée : « C’est un coup dur pour Maman. Il faudra que
je lui écrive encore ce soir, pour la rassurer sur les dangers que cela
représente, qui sont aussi inexistants que les miens98. » Si l’inquiétude
maternelle se traduit parfois dans les lettres, elle est surtout visible à la
maison, les enfants en témoignent jusqu’à aujourd’hui. Elles peuvent
souhaiter cacher au fils parti en Algérie leur souci pour sa santé,
son moral voire sa vie, mais elles y arrivent moins dans le quotidien
familial. Les parents de Jean Valdan étaient « très inquiets », mais
surtout sa mère, dans la continuité de son attitude habituelle. Les
deux sœurs de Bernard Gerland repèrent la même subtile nuance :
leurs parents sont d’autant plus inquiets qu’ils ont connu la Seconde
Guerre mondiale et que leur mère a souffert de voir son père partir
à la guerre en 1914 quand elle avait quatre ans et ne revenir que
des années plus tard. Cependant, si les deux sont inquiets, ce sont
des larmes de leur mère qu’elles se souviennent : à la lecture des
lettres de Bernard, « ma mère ressortait de sa chambre souvent les
yeux mouillés » ; « Maman ne pleurait pas devant nous, mais certai-
nement en cachette ». Même constat pour Saura Yanelli, âgée de
vingt-sept ans quand Marcel part en Algérie : celle qui était pour tous
la « grande sœur » dit s’être sentie « un peu la “protectrice” de mes
parents (surtout de Maman), toujours inquiets ». Cette inquiétude
est légitime socialement et ses formes aussi. Comme le résume en
une formule choc Pierre Genty dans son journal : l’Algérie, c’est le
« cauchemar des mères et des fiancées99 ».
Les fiancées et les épouses partagent en effet de nombreux traits
avec les mères, on y reviendra. Elles sont aussi sous le regard de
celles-ci. Jeanne Carbonnel s’en fait à plusieurs reprises l’écho :
retournée habiter chez ses parents avec son bébé, elle souffre d’une
promiscuité trop grande avec une mère qui étouffe sa fille unique.
Elle se rend souvent dans la famille de Jacques et y reçoit aussi des
conseils sur comment être une bonne épouse. Dès le début du séjour
de Jacques en Algérie, elle l’incite à lui raconter « tout ce qui te déplaît,
te dégoûte » ; et elle ajoute : « N’en dis rien à personne d’autre – ta
mère te le recommande100. » Le couple s’écrit beaucoup et évoque très
librement la guerre. Souffrant beaucoup de l’absence de son mari,

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Jeanne ponctue souvent ses lettres de sa haine envers Guy Mollet.


Elle l’informe aussi de la situation politique en France, lui envoie des
articles hostiles à la politique gouvernementale dont il parle ensuite,
naïvement peut-être, à ses parents. « Quand ton père était à la guerre,
dans mes lettres, je me serais bien gardée d’y mettre des choses qui
puissent l’exciter à ce point, tu n’as vraiment pas besoin de ça, le
plus fort c’est que cela te soulage et que tu ne te rends vraiment
pas compte où cela peut te mener », s’indigne la mère de Jacques
s’autorisant de son expérience du conflit passé pour dénigrer sa bru
et mettre en garde son fils101. Elle-même, dans cette lettre de colère,
s’abrite derrière son mari : « Tu ne te rends vraiment pas compte,
Papa dit que tu risques jusqu’à dix ans de prison. »

Mots pesés et domaines réservés des pères


Cette irruption du père de Jacques et de son expérience dans le
quotidien de la correspondance est liée à une situation de crise. « Si
tu voyais dans quel état tu mets tes parents ! », lui écrit d’ailleurs sa
sœur : « Papa râle contre toi102. » Pourtant, même dans ce cas, son
père n’a pas pris la plume. Il est en effet frappant de constater que
la présence épistolaire des pères est de l’ordre de l’exceptionnel ; à
l’image, semble-t‑il, de leur relation avec leur fils. Alors que Gilles
Chambon reçoit des lettres qu’il qualifie de « longues et détaillées »
de la part de sa mère, son père ne lui écrit qu’une fois en vingt-huit
mois de service. Bernard Grimaud indique à sa sœur et à son futur
beau-frère : « J’ai été un peu surpris de recevoir une lettre de lui,
car il n’a pas bien l’habitude d’écrire et je vous jure qu’elle m’a fait
rudement plaisir, aussi j’ai répondu par une longue lettre103. » Devenu
officier, François Marquis fait la fierté de son père, pupille de guerre,
sous-officier pendant la campagne de 1940 et évadé quatre fois ;
pourtant celui-ci lui écrit très rarement. Mais quand son fils craque
dans un de ses courriers (« Il m’arrive d’être découragé, d’avoir la
nausée de ce travail »), son père réagit immédiatement par une lettre.
Le caractère exceptionnel de ce courrier est bien le signe que la crise
de son fils a été perçue104. Pierre Genty note aussi, ému, dans son
journal : « La première [lettre de Papa] depuis que je suis soldat. J’en
étais bien heureux. Depuis le temps que je l’attendais105. » Même
s’il a eu plusieurs permissions puisqu’il est alors encore stationné en
métropole, il est sous les drapeaux depuis six mois. Le jeune homme
est soucieux de l’avis de ses parents sur sa petite amie dont les parents

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ne sont pas croyants et qui n’est pas chrétienne : pourra-t‑il l’épouser


aux yeux de l’Église ? Ses parents accepteront-ils cette union ? Leur
rareté rend les lettres des pères particulièrement lourdes de sens : le
fait même d’écrire indique l’importance du sujet.
La plupart du temps, les pères sont présents mais en arrière-plan,
en particulier dans les correspondances des mères. Soit qu’ils aient
lu les lettres avant l’envoi et les aient approuvées (la mère d’Yves
Laverne lui recommande ainsi de ne pas aller à Alger en janvier 1957,
car « les routes paraissent peu sûres… » ; mais elle a ajouté en plus
petit, sans doute après avoir lu la lettre au père : « Papa dit naturelle-
ment que tu fasses ce que tu veux106 »), soit que leur avis soit simple-
ment mentionné sur tel ou tel sujet. Le couple parental apparaît très
nettement avec une répartition claire des domaines de compétences :
alors que les mères s’inquiètent de la santé et du bien-être de leur
enfant, les pères se soucient de son avenir professionnel et, quand
c’est pertinent, conjugal. Pour certains, la présence du fils en Algérie
donne aussi lieu à des discussions sur des questions politiques et
militaires.
Les sursitaires, partis en Algérie après leurs études, sont déjà bien
engagés dans un projet professionnel. Mais la plupart des conscrits
attendent le service militaire comme une sanction sociale qui les fera
accéder à une autre étape de leur vie et à une plus grande indépen-
dance vis-à-vis de leurs parents. Beaucoup ont déjà une activité profes-
sionnelle avant de partir, notamment s’ils ont cessé l’école à la fin de
la scolarité primaire obligatoire. Il n’en demeure pas moins que le
service militaire a ce statut de moment charnière et que c’est à son
retour que les jeunes gens sont considérés comme stabilisés. Reprendre
le métier commencé avant de partir est une évidence pour beaucoup,
mais l’expérience algérienne peut faire bouger les lignes, ouvrir des
possibles, amener à réfléchir à des orientations qui n’avaient pas été
forcément choisies. Les pères sont alors des interlocuteurs privilégiés,
pour leurs conseils ou leur accord. Pour certains métiers, en effet, il ne
s’agit pas seulement de l’orientation de leur fils mais de la continuité
de leur propre activité, qu’il s’agisse de reprendre un commerce ou une
exploitation agricole notamment. Chez les Genty, la ferme familiale
doit être reprise par l’aîné. Comme c’est le plus souvent le cas, tous
les enfants travaillent pour la ferme jusqu’à leur départ de la maison.
Pendant que son aîné est en Algérie, Pierre est particulièrement actif
sur l’exploitation, mais il est prévu qu’il prenne ensuite une autre
voie. Alors que la fin de son temps en Algérie approche, vingt-trois

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mois après son départ, il reçoit d’ailleurs une lettre de son père « qui
[lui] parle travail et avenir107 ».
En tant que fils aîné, Daniel Lecouvreur est lui aussi censé
reprendre l’exploitation paternelle. Il a fait un CAP dans ce but
avant d’être appelé sous les drapeaux en septembre 1954. De service
militaire en prolongation, il ne rentre au village que trente-deux mois
plus tard. Entre-temps, le jeune homme a approfondi sa relation
avec Nicole. Pour elle, rester à la terre est hors de question : elle
aspire à une plus grande liberté et à une vie en ville. Attaché à sa
vie au village et à la terre, Daniel consulte son père. Sans doute
aurait-il aimé un interdit paternel ? Or celui-ci accepte : « Mon père
avait gardé un espoir que je reprendrai goût à la terre », expose-t‑il
à Nicole en ajoutant : « Ce n’est pas le goût qui me manque, mais
c’est impossible108… » Ce qui n’était que rapporté par sa mère lui
est confirmé un mois plus tard, alors que son retour est imminent :
son père lui adresse une « jolie lettre », « il me comprend fort bien
et me dit de ne pas me faire de souci, etc. Enfin c’est “au poil” »,
commente Daniel109. Le jeune homme décide de rester quelque temps
au village et se réjouit de réaliser de menus travaux à la demande
de son père, puis il prévoit d’aller, comme ses frères, au centre
d’apprentissage accéléré de Miribel pour acquérir une formation de
tôlier calorifugeur.
Les pères fixent les limites des possibles et sont les garants que les
choix faits sont les bons. Alors que les mères se soucient du bien-être
quotidien et immédiat, ils ont la charge de garantir l’avenir. C’est aussi
pour cette raison qu’ils peuvent être consultés par leurs enfants sur les
sujets d’argent, même si le cas reste rare, car la plupart des militaires
en Algérie doivent vivre, on l’a vu, avec une solde dérisoire. Mais dès
lors qu’ils montent en grade, la situation change. Quand ils dépassent
la durée légale du service, devenant « ADL » ou, mieux encore, « super
ADL », certains peuvent alors envisager d’épargner. Bernard Le Mens
se dispense ainsi des mandats de ses parents et envoie de l’argent chez
lui dès qu’il touche sa solde de maréchal des logis ADL. Yves Laverne
est quant à lui sorti dans les premiers de l’École d’officiers de réserve
de Cherchell fin mai 1957 : il est donc sous-lieutenant et touche la
solde la plus élevée que peut espérer un appelé. Très rapidement, il
met de l’argent de côté : 30 000 francs par mois sur un CCP qu’il a
ouvert pour l’occasion ; la somme augmente vite et il s’interroge dans
ses lettres sur la pertinence d’un placement. Finalement, il demande
à son père de souscrire pour lui un emprunt110.

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Plus sensible est le terrain des idées. Car la guerre s’inscrit aussi
en continuité avec la vie familiale ordinaire. De manière globale,
pour ceux qui sont en métropole, l’enquête IFOP de 1961 révèle des
jeunes qui ne parlent pas de politique dans leur famille pour 65 % des
16‑24 ans, à l’exception du moment approchant le départ en Algérie.
Trois variables sont aussi mises au jour : plus la ville où on habite est
petite, moins on discute avec ses parents ; plus on a fait des études
supérieures, plus on discute ; enfin, les milieux où on discute le moins
de politique entre parents et enfants et, plus largement, au sein de
la famille sont les « agriculteurs, ouvriers et sans profession111 ». Ces
caractéristiques demeurent certainement valables quand les garçons
sont en Algérie, mais il n’existe pas d’enquête à ce sujet.
Pour les familles où les discussions politiques sont possibles, elles
peuvent se nourrir de l’expérience du fils. Jacques Inrep, on l’a vu,
transmet en mai 1960 à son jeune frère un tract de l’armée française
qualifié de « propagande fasciste », en lui précisant : « Montre-le
au paternel et après planque-le. » Plus à gauche que son père, le
jeune homme partage néanmoins sa méfiance vis-à-vis de l’armée
et son hostilité à la guerre en cours. Les débats sont plus réguliè-
rement nourris chez les Carbonnel, très hostiles à Guy Mollet et à
la politique répressive en Algérie, ou chez les communistes Yanelli.
Chez les Fermé, la personne du général de Gaulle fait débat depuis
la Seconde Guerre mondiale. Ouvertement favorable à l’Allemagne
nazie pendant la guerre112, le père de Dominique ne partage pas les
avis modérés de sa femme sur Charles de Gaulle. Son fils abonde
dans son sens et peut leur décrire ce qu’il perçoit autour de lui en
août 1960. Il est stationné à la frontière tunisienne sans avoir encore
vu le moindre ennemi, mais son avis est arrêté. L’actualité s’invite
régulièrement dans ses lettres, comme le 13 août : « Vous avez écouté
les informations au sujet des deux soldats fusillés par le FLN113. Les
salauds quand même. Tous les Français, à la [compagnie d’appui],
sont écœurés. Je crois que c’est fini, maintenant, si on veut rester ici,
il faut les écraser. On ne discute pas avec des sauvages. En tout cas, si
on en trouve un, on ne lui fera pas de cadeau. Ce matin, nous avons
eu la visite d’un général à ce sujet. Il ne veut pas de prisonniers et il
n’en aura pas. » Et un peu plus tard (22 août 1960), afin d’inciter sa
mère à modérer ses louanges sur de Gaulle : « Ici, on ne voit aucune
amélioration, il n’y a pas d’accrochage, mais il suffirait d’une étincelle
pour que tout explose. On a l’impression d’être assis sur un volcan.
Personnellement, je crois que c’est une guerre qui n’est pas près de

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finir – surtout après le coup que le FLN a fait, exécution de soldats


et attentats un peu partout. Si l’on veut que cela finisse, ce n’est pas
en Algérie qu’il faut faire la guerre, mais en Tunisie. La majeure partie
des fellouzes est là-bas attendant pour forcer le barrage. De Gaulle
veut ménager trop de monde et cela ne mènera à rien. Ce sont des
sauvages et il faut les traiter comme tels, pas avec des paroles, mais
du plomb. Nicole [sa fiancée] n’est pas du tout de l’avis de Maman
d’ailleurs », précise le jeune homme, indiquant à sa mère de quel côté
il penchera s’il devait y avoir un conflit de loyautés…
Ce qu’il semble possible de formuler, parce qu’il s’agit d’une mère,
ne pourrait l’être vis-à-vis d’un père. Quand l’expérience vient contre-
dire les options familiales, la contradiction vécue par le fils peut tourner
à l’affrontement. Certains choisissent alors d’éviter le sujet. D’autres
– et cela participe sans doute de l’émancipation à l’œuvre durant la
guerre – tentent de convaincre. Pour Michel Louvet, plusieurs étapes
importantes ont déjà été franchies : il part en Algérie en mars 1957,
après ses études à l’École supérieure de commerce de Paris (ESCP)
et son mariage. Ses parents restent néanmoins destinataires de ses
courriers à côté de son épouse. Il distingue plus précisément son
père, avec qui il entretient une correspondance spécifique, qu’il lui
adresse à son bureau. Dans la lettre qu’il lui envoie en réponse à un
télégramme inquiet, il décrit précisément les vingt-six morts français,
vingt-quatre blessés et deux disparus de l’embuscade qui l’a alerté. Il
s’y interroge sur les forces et la détermination des « rebelles » : « Tous
les locaux ont suivi, cela ne fait pas de doute. Vengeance en effet et
je ne suis pas le seul à le penser. Non, je n’accuse pas par plaisir la
“pacification”, je t’assure, mais tu peux je suppose croire ton fils qui
est d’âge à parler en ami à son père. » Après une longue description
des crimes commis par l’armée française et après avoir rassuré son
père sur la « blancheur de [sa] conscience », il insiste : il a des preuves
et c’est pourquoi, « mon petit père, je n’ai jamais eu d’espoir dans
la “pacification” ». Il conclut enfin : « Dans cette lettre je te parle en
toute sincérité, j’y ai mis le meilleur de moi-même. C’est l’honneur
futur de la France que je défends. Fais la lire si tu veux114. » Le jeune
homme revient ensuite en permission avec le désir de continuer à
expliquer mais, deux mois plus tard, il confie à son journal : « Lettre
effrayante de mon père. De quoi pleurer. Il est à un point tel où
aucun raisonnement politique ne peut rien115. » Il décide de ne plus
rien dire en attendant son retour. « Mes propos “défaitistes” vous
font craindre mon manque de conscience ! Ceux qui vous enseignent

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doivent rire sous cape de constater que leurs bobards sont si bien
avalés ! », lâche-t‑il avec amertume116. Un mois plus tard, il confie à
son journal : « Je ne discute plus avec mon père dans mes lettres que
je fais le plus désespérément plates et dans lesquelles je ne dis rien
de ce que je suis obligé de faire117. »
L’expérience algérienne peut en effet être celle d’une dissonance
entre une culture familiale, des valeurs et les actions que l’on constate
ou que l’on commet. C’est ainsi que Michel Berthelémy, ignorant de
la réalité de la guerre bien qu’il parte en 1961, perd la foi en Algérie.
Son père, très croyant, en est affecté et lui écrit à plusieurs reprises
pour comprendre.
Tandis que les opinions des fils et des pères ne sont pas néces-
sairement alignées, la période de la guerre est à plusieurs reprises
l’occasion de voter par procuration. Il faut alors que vote un électeur
du même bureau, comme l’expose en 1958 Jean-Claude Depoutot
à sa fiancée : il aurait préféré éviter de demander à son père118…
Cette année-là, la possibilité de voter par correspondance est en effet
offerte aux militaires. Optant pour cette possibilité, Yves Laverne
n’en demande pas moins à sa mère que son père le renseigne sur
les candidats119. Même chose chez les Le Mens, où Bernard décide
de voter par procuration, en précisant : « Je voudrais choisir quand
même ma liste, [mais] si Papa veut me donner quelques explications
en plus, j’en serai bien heureux. J’espère que Papa ne refusera pas de
faire cela pour moi120. »
De fait, si les femmes votent depuis 1945, le vote familial n’est
pas une exception. La politique est un domaine encore très large-
ment réservé aux hommes. La correspondance d’Yves Laverne avec
sa mère est explicite en la matière : dans les lettres détaillées qu’il lui
envoie environ deux fois par mois, le jeune lieutenant a le souci de
faire partager les tensions qu’il constate très vite, notamment entre
les principes chrétiens et les pratiques militaires ou entre le discours
enseigné à Cherchell et le terrain. Ce partage, il le souhaite avec son
père. Il joint à son courrier une information « pour Papa », « parce
que je savais qu’elle l’intéresserait et qu’il la comprendrait »… Plus
tard, il réagit à une remarque rapportée de son père sur le caractère
« passionnant » de la « pacification », qu’il indique entre guillemets.
Il fait le récit de représailles et commente : « Cela est non seulement
toléré mais même approuvé ouvertement par la grande partie des
officiers. C’est la pacification121 ! » Le dialogue continue entre père
et fils : son père lui envoie le livre de l’ethnologue Jean Servier Dans

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DIRE LA FAMILLE MALGRÉ LA DISTANCE 115

les Aurès sur les pas des rebelles et ils échangent quelques courriers à ce
sujet122. En décembre 1957, alors qu’il est en poste depuis sept mois,
sa lettre répond point par point à une autre écrite par son père sur
les opérations en cours, avant de conclure : « Je crois toujours que
la solution ne sera pas militaire, mais politique123. » Mais la corres-
pondance la plus abondante a lieu entre la mère et le fils ; le père y
est inscrit à sa place, peut-être d’autant plus qu’elle est explicitée par
les deux correspondants.
L’accélération du temps politique est présente dans ces courriers,
quand les événements touchent les deux côtés de la Méditerranée,
comme en mai 1958, janvier 1960 ou avril 1961. Ainsi, chez les
Fermé, l’émotion est grande à l’annonce des barricades dressées à
Alger en janvier 1960 par les ultras de l’Algérie française : « J’étais au
bord de la crise de nerfs et désespérée d’entendre ton père soutenir
ces salauds qui ont fait couler le sang français, aussi la tension à la
maison est aussi explosive qu’à Alger », écrit la mère de Dominique
pour décrire le climat familial. Cette tension et ce désaccord majeur
avec son mari la poussent à intervenir sur le terrain politique, tradi-
tionnellement celui de son mari, engagé de longue date très à droite.
Elle écrit à son fils de vingt ans dans le but de l’éclairer sur la « gravité
des événements » et le tance d’espérer une fin rapide de la guerre :
« Tu juges les choses superficiellement et ne vas pas au fond, tu ne
vois qu’une chose, tu fais vingt-sept ou vingt-huit mois de service,
c’est long c’est d’accord, autant pour tes parents qui t’attendent que
pour toi [et ta fiancée], mais dis-toi que ton frère a fait son service
sous un autre gouvernement, sauf à la fin, et qu’il a fait vingt-huit
mois aussi et tant que durera la guerre d’Algérie ça sera comme ça. »
Elle l’incite surtout à la prudence : « Tu es soldat de l’armée française,
donc sous l’autorité de l’État à qui tu dois obéissance, fais donc atten-
tion à tes propos qui sont contre le président de la République124. »
Par-delà les habituelles dispositions pratiques et affectueuses, le carac-
tère exceptionnel de la lettre maternelle tient au sujet abordé : seule la
combinaison de la gravité du moment et du désaccord majeur entre les
parents explique que la mère s’autorise à aller sur le terrain paternel.
L’exclusivité paternelle est encore plus absolue dans le domaine
militaire. Qu’ils se réfèrent ou non explicitement à leur expérience
personnelle, le sujet leur est réservé. Il peut s’agir de questions
techniques sur l’armement comme de conseils sur le comportement
à avoir dans l’armée dans certaines circonstances. Les pères semblent
suivre davantage les informations dans la presse et y font référence

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116 LA GUERRE

dans les questions adressées à leur fils, à moins qu’ils ne préfèrent


garder leurs inquiétudes pour eux, comme le père de Bernard Hureau,
dont sa fille dit : « Le peu d’informations dont nous disposions des
journaux et de la radio nous enfermait dans une incertitude déran-
geante quant au déroulement des événements. […] Papa, qui avait
connu les horreurs des tranchées, restait pudique mais n’en pensait
pas moins. » Certains pères sont plus explicites et entretiennent une
correspondance très orientée sur ces aspects. Ils donnent du sens à
l’expérience de leurs fils, inscrits dans une lignée masculine combat-
tante. Le père de Jean Gas coche sur une carte Michelin toutes les
localités que traverse son fils, sous-officier au 3e  RCA. Pour le jeune
homme, la continuité avec les guerres passées que son père a faites
est évidente. Le vocabulaire qu’il emploie encore en 2005 dit aussi
la relation de déférence : « Je lui rendais compte à mon modeste
niveau125. » Et c’est ce qu’il attribue à l’« intérêt militaire » de son
père qui leur vaut une correspondance régulière – pratique dont on
a vu qu’elle n’était pas commune. Dans ce cas, le fils semble avoir
parfaitement accepté la compétence de son père en la matière, une
forme de subordination.
D’autres situations montrent au contraire un décalage de généra-
tions. C’est d’ailleurs ce que prédisait en 1961 le Centre catholique
d’éducation familiale, proche du Vicariat aux armées, dans une
brochure destinée aux parents des conscrits : « Est-il utile que le père
fasse part de ses souvenirs à son fils ? Dans la plupart des cas, celui-ci
pensera que ce n’est plus la même chose ; lorsqu’il sera depuis un
certain temps sous les drapeaux, il réalisera qu’il acquiert des souve-
nirs en tous points comparables à ceux de son père126. » Ce qui est
peut-être juste sur le service militaire est certainement plus contestable
pour la guerre en Algérie. Il n’empêche ! Si les fils échangent sur un
sujet militaire, c’est avec leur père, quelles que soient leurs activités.
Ainsi de François Marquis, dont la guerre consiste essentiellement
à organiser un camp de regroupement : il s’adresse à son père afin
qu’un de ses copains de l’usine d’aviation de Méaulte fabrique des
plaques d’aluminium portant les numéros à mettre sur les habitations
du regroupement plutôt que de les peindre sur leurs portes – ce que
le jeune officier juge dégradant.

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DIRE LA FAMILLE MALGRÉ LA DISTANCE 117

Frères et sœurs, aînés et cadets


Si les questions militaires et les spécificités de la guerre d’Algérie
en particulier ne sont pas un sujet évident entre les pères et les fils,
sont-elles abordées avec d’autres hommes de la famille et en particu-
lier les grands frères ? Quand on se penche sur les relations internes
aux adelphies, on retrouve les deux lignes de partage fondamentales
issues de la différence des sexes, d’une part, et de la différence d’âge
et de rang, de l’autre. Comme pour la famille en général, l’absence
en Algérie d’un frère est absorbée dans la vie ordinaire de l’adelphie.
Le service militaire est un devoir non discuté : sauf devancement
d’appel, les aînés y partent avant les cadets et seuls les garçons y
sont astreints. Les deux ordres d’organisation des adelphies sont donc
confortés par le départ à l’armée. L’expérience algérienne, cependant,
peut apporter son lot d’incertitudes et d’émotions propres à rompre
certains équilibres et à brouiller certains rôles.
L’ordinaire se marque en particulier dans le rapport entre les
aînés et les cadets. Les grands frères partis en Algérie continuent
d’accompagner, de loin en loin, les succès scolaires, les premières
expériences (voyages scolaires, colonies). On les a vus conseiller les
mères sur certaines orientations, donner leurs avis. Ils sont aussi ceux
qui racontent des histoires et l’exotisme de l’Algérie leur fournit un
vaste répertoire possible pour épater les petits. Ils envoient une carte
aux anniversaires ou au moins une pensée transmise par la mère,
parfois même un cadeau. Ils signent leur lettre « ton grand frère »,
surtout quand il s’agit de s’adresser aux plus petits – mais c’est aussi
le cas de Bernard Grimaud, le jumeau de Nicole, qu’elle présente,
on l’a vu, comme son « grand frère ».
L’expérience algérienne ne semble pas avoir changé grand-chose
aux relations au sein des adelphies pendant la guerre elle-même. La
proximité demeure, la distance aussi. Daniel Lecouvreur mentionne
souvent ses frères dans sa correspondance avec Nicole et les plus âgés
lui écrivent régulièrement. Signe de cette affection particulière, alors
qu’il prévoit de faire un « grand feu de joie avec [s]on courrier » avant
son départ définitif d’Algérie, il lui écrit : « Je ne conserverai que le
tien et quelques cartes de mes frangins127. » Michel et Pierre Weck
aussi sont proches et la perspective que le cadet parte en Algérie
alimente une partie de la correspondance de l’aîné, qui dit espérer que
« [tu] n’aura[s] jamais à venir foutre [l]es pieds ici128 ». Il lui expose
la pacification qu’il va devoir faire, lui donne de nombreux détails,

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118 LA GUERRE

lui envoie des photographies de prisonniers en lui demandant de les


garder en attendant ses explications de vive voix129. Finalement, six
mois après son arrivée, le jeune première classe lui dévoile sa pensée :
« Pour nous qui sommes ici une troupe d’occupation comparable à
celle de l’Allemagne en 39‑45, ce que nous essayons de faire c’est de
dissocier le Français d’Algérie du militaire dans l’esprit des musul-
mans. » Il lui envoie des bulletins de renseignement quotidiens de son
unité pour qu’il puisse imaginer par lui-même et avec cette consigne :
« Si tu tiens à avoir une idée à peu près juste de ce qui se passe,
envisage toujours le contraire de l’idée que l’on te soumet, elle est
valable également130. » Le départ de Pierre, par la suite, confirmera
cette proximité.
Ainsi, quand elle existe, une relation forte au sein de l’adelphie
offre au soldat un correspondant familial privilégié : privilégié parce
qu’on se confie plus à lui qu’aux autres membres de la famille ;
mais familial, c’est-à-dire avec des spécificités qui le distinguent d’un
ami. Prenons le cas de Jacques Inrep : il trouve une occasion de
se « sortir la tête de l’eau » dans la correspondance avec son cadet
Michel, interne à l’École normale d’Alençon, puisqu’ils partagent
les mêmes intérêts pour le jazz et la littérature. Alors que le soldat
écrit une fois par mois à ses parents, sa correspondance est beaucoup
plus fréquente avec son frère. Le cas de Jacques Inrep est toutefois
particulier, puisqu’il décide très tôt de témoigner de ce qu’il observe
dans ses nombreuses affectations et qu’il ne cache pas ses opinions à
sa hiérarchie. Aussi demande-t‑il à Michel dès son arrivée en Algérie
en mai 1960 : « Si par un manque de pot il m’arrivait quelque chose
ici, je te demanderais d’expédier quelques-unes de mes lettres parmi
les plus intéressantes aux Temps modernes. Il y en a des exemplaires
à la maison, ils publient parfois des lettres de soldats prisonniers ou
morts en Algérie, et si je pouvais prendre une toute petite part pour
l’édification de la paix ici, je serais très heureux131. » Lien spécifique
s’il en est, où le frère cadet se retrouve légataire testamentaire…
Inversement, on peut observer la relation de Pierre Baupoin à
son frère Bernard. Comme d’autres adelphies de cette taille, des
écarts importants existent entre cadets et aînés dans cette famille
vendéenne constituée sur dix-neuf années. Les deux frères y occupent
la place médiane : Bernard est le sixième, né en 1939, et Pierre est
son aîné de deux ans. Ils se succèdent sous les drapeaux en 1959,
au moment même où leur père meurt subitement. Je ne connais pas
la relation de Pierre à ses aînés, mais vis-à-vis des plus jeunes il se

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DIRE LA FAMILLE MALGRÉ LA DISTANCE 119

comporte de manière très affirmée comme un grand frère. Quand


le cadet part au service militaire, leurs relations ne changent pas.
Pierre s’adresse à Bernard comme aux autres membres de l’adel-
phie avec tout au plus une mention du fait que « dans deux mois
ce sera ton tour132 ». Au début des classes, il lui prodigue conseils
et astuces sur l’armée, ce dont son frère lui est reconnaissant. Il
lui demande ses premières impressions, mais les échanges ne se
renforcent pas. Bernard écrit toujours des lettres collectives à ses
« chers maman, frères et sœurs » et indique, à une reprise, quand
il rencontre des militaires engagés dans une chorale paroissiale, que
Pierre avait fait de même quand il était à Bône… À la maison,
Bernard avait pourtant assuré le rôle de grand frère quand les cinq
aînés le précédant étaient partis du foyer. La mort subite de leur
père a vu Pierre revenir d’Algérie en urgence et prendre le relais
des activités paternelles. Quand Bernard est sous les drapeaux, il
travaille avec leur mère au poste de secrétaire de mairie, qu’occupait
auparavant leur père. C’est d’ailleurs ainsi qu’il trouve une activité
au retour pour son cadet : chacun est à sa place. « Il est bien le
grand frère », note aussi Marcel Yanelli quand il reçoit la première
lettre de Lucien au bout de cinq mois en Algérie et que celui-ci
lui recommande de rester en vie133…
Dans les cas où deux frères sont présents ensemble en Algérie, on
peut aussi observer ce maintien des positions en dépit d’un partage
plus important de l’expérience. Retrouvons les frères Ostrowski134.
On se souvient qu’Édouard, né en 1938, a choisi de s’engager pour
ne pas échapper au sort des jeunes de son âge et alors que Marcel,
son cadet de deux ans ayant fait les démarches pour être naturalisé,
était appelé sous les drapeaux. C’est lui qui part d’abord dans un
régiment d’artillerie près de Souk-Ahras, où il restera jusqu’après le
cessez-le-feu, tandis qu’Édouard est affecté dans le Sud-Oranais. Les
deux frères s’écrivent régulièrement, se racontent leurs opérations,
s’inquiètent l’un pour l’autre. L’aîné estime que Marcel était dans
un secteur calme, alors que lui courait des risques plus importants
puisqu’il était souvent en opérations. « Moi j’avais plus peur pour
lui que pour moi et lui c’était le contraire », se souvient pourtant
plutôt le cadet… Marcel se marie pendant sa période en Algérie : les
deux frères se retrouvent au mariage grâce à une permission, où le
marié paye l’avion à l’autre pour qu’il puisse être présent. Là encore,
préséance dans l’ordre conjugal et aisance économique de l’engagé,
l’ordre des fratries est préservé.

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120 LA GUERRE

On a vu à plusieurs reprises déjà que la proximité au sein d’une


fratrie ou d’une adelphie pouvait être liée à une proximité d’âge dans
l’enfance. Aucune évidence là non plus, ni règle générale. Surtout,
l’ascendant de l’aîné, découlant automatiquement de sa place, n’exclut
pas une réelle intimité d’un appelé avec un frère cadet à qui il sert de
mentor, mais qui, pendant l’expérience algérienne, grandit lui aussi.
Particulièrement net est le cas des frères Lanbrac, Roger et Albert.
Bien que six ans séparent leurs naissances, de part et d’autre de la
captivité de leur père en Allemagne, les deux garçons de la famille
sont proches (le troisième garçon a encore cinq ans de moins). Dans
la famille nombreuse qui s’est construite après le retour de leur père,
l’aîné est à part : pour Roger, Albert est « un guide, un chef de cordée
ou plutôt une boussole indiquant des directions possibles135 ». Il lui
fait partager ses connaissances et ses lectures, puis quand, à douze ans,
Roger part à l’internat, ils commencent à s’écrire. Deux ans plus tard,
en juillet 1960, le départ d’Albert au service militaire n’interrompt pas
cette habitude et cette intimité. Roger le presse de questions sur ce
qu’il vit alors dans la région de Khenchela, dans les Aurès, où Albert
sert comme sous-officier. Celui-ci lui confie certains de ses doutes et
les situations critiques auxquelles il est exposé. Inquiet, Roger prie
« régulièrement pour lui, pour sa survie et pour qu’il reste ferme
dans ses propres convictions morales, afin de ne pas aller au-delà de
ce qu’imposent sa défense individuelle et celle de ses compagnons
d’armes, […] pour qu’il garde lui aussi le souci d’une vie spirituelle
et sache qu’il restait entre nous une union par la prière ». Même si
l’expérience algérienne n’est pas à l’horizon pour Roger, puisque Albert
rentre en juin 1962, une intimité a pu continuer à être partagée.
Chez les Le Mens aussi, les frères ont échangé malgré la diffé-
rence de huit ans entre « Bébert » et Bernard. L’aîné a fait son
service militaire depuis plusieurs années déjà quand le cadet, âgé de
vingt-deux ans, part en Algérie en 1958. Leurs opinions politiques
sont très éloignées et Albert a mis à distance les valeurs familiales.
Pour Bernard, cette différence est souvent évoquée comme si elle
contribuait, paradoxalement peut-être, à maintenir un lien entre
les deux frères. Il évoque les positions des communistes avec ironie
dans des lettres familiales, comme après les élections législatives de
novembre 1958 : « Il n’y aura pas beaucoup de députés communistes :
je me demande bien ce qu’ils vont inventer cette fois-ci pour essayer
de camoufler cette gifle retentissante que leur font les ouvriers trop
longtemps trompés. Le vieux père Staline doit s’en retourner dans son

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DIRE LA FAMILLE MALGRÉ LA DISTANCE 121

mausolée de Moscou136 ! » Il le fait aussi dans la correspondance spéci-


fique qu’il garde avec son grand frère, le mettant en garde contre ce
qu’il estime être les mensonges du PCF et de L’Humanité, notamment
à propos de l’Algérie. La relation rappelle celle qui pourrait exister
avec un père : provoquant la différence, Bernard, depuis l’Algérie,
affûte ses convictions. Mais, avec Bébert il partage d’autres choses et
la relation ne s’arrête pas à cette opposition : il lui envoie les cigarettes
fournies par l’armée et qu’il ne fume pas, il lui fait cadeau de son
appareil photographique quand il peut s’en offrir un neuf avec sa
prime militaire. Enfin, il lui confie des détails sur la guerre qu’il ne
raconte à aucun autre correspondant familial. La relation est tout
autre avec le cadet où l’on retrouve alors Bernard en position d’aîné :
il initie son petit frère, Georges, âgé de seize ans, à certaines réalités
militaires (les véhicules, les uniformes, les radios puisque Georges
est un passionné de radio), mais le tient à distance. Georges reste le
petit frère, qu’on encourage à travailler à l’école, à qui on fait des
remontrances sur l’orthographe ou les devoirs fraternels, avec qui on
évoque le foot ou les Spirou.
La relation est encore plus distante avec les petites sœurs. Séparées
de leur grand frère par l’âge et le sexe, comment auraient-elles pu
communiquer avec lui sur des questions intimes ? Je n’en ai trouvé
aucun cas. Petites, on les félicite pour leur succès, on les gronde, on
les conseille. La seule réciprocité est tendre : des baisers sont échangés
dans les courriers. Seule fille de la maison, chargée de certaines tâches
domestiques, Jacqueline Le Mens écrit régulièrement à son grand frère
pour lui raconter sa vie d’écolière : sa réussite à l’école la distingue
de ses aînés et Bernard parle d’elle à Georges en évoquant « notre
petit savant familial, j’ai nommé Petite Fleur137 ». La fierté est visible
chez le grand frère, sous couvert d’encouragements protecteurs car
il a tout de même douze ans de plus qu’elle. Alors qu’il corrige
l’orthographe de Georges et le tance sur sa négligence, pas un mot
de ce genre pour Jacqueline. Quoique jeune, la benjamine a vécu
l’absence de son frère dans une inquiétude permanente et diffuse.
Elle a répondu à mon questionnaire avec grand soin et l’a fait parce
que Bernard le lui avait demandé : « C’était évident que j’accepte
pour lui. » Nombreuses sont les petites sœurs à faire cette réponse.
Ainsi Geneviève et Jeannette Baupoin précisent-elles qu’elles le font
par amour pour Bernard.
La situation est tout autre pour les grandes sœurs. Elles ont, à de
multiples points de vue, les attributs et les fonctions d’une seconde

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122 LA GUERRE

mère. Il n’était pas rare, dans les familles bourgeoises en particulier,


que les études des aînées soient sacrifiées au profit de celles du premier
garçon. Il ne s’agit pas pour autant de renoncer à avoir un métier,
au moins jusqu’à leur mariage. Les aînées suppléent aussi les mères
épuisées par des maternités trop nombreuses. Jeannette et Geneviève
Baupoin se souviennent que leurs grandes sœurs, Marie et Josèphe
(qui sont aussi leurs marraines), se désespéraient en chœur à chaque
fois que leurs parents annonçaient une nouvelle grossesse. Le fils
aîné, Robert, avait hérité de leur père son alcoolisme et un métier de
tisserand qu’il abandonnera rapidement. Marié à vingt-quatre ans en
1954, il n’est pas un soutien pour ses sœurs, mais personne ne lui
aurait probablement demandé de l’être. C’est aux filles d’assurer ce
rôle. Marie, née en 1932, a été la véritable seconde de leur mère. Elle
ne s’est d’ailleurs mariée qu’à vingt-huit ans – Cécile, la benjamine,
ayant atteint ses onze ans.
Vis-à-vis des frères partis en Algérie, on trouve aussi des fonctions
maternelles déléguées aux sœurs, en particulier aux grandes sœurs si
elles sont encore à la maison : écrire les lettres collectives, préparer
les colis. Âgée de quinze ans en 1960, Madeleine Hureau se souvient
que ses parents l’avaient chargée d’écrire à Bernard et de l’informer
« de la vie de la famille en particulier et des potins du village en
général » ; leur mère avait en revanche gardé la charge des colis. Plus
rarement, un lien privilégié entre frère et sœur préexiste : comme
pour les frères, il perdure alors dans la guerre. C’est très nettement le
cas de Marcel Yanelli, dont les parents, on l’a vu, ne maîtrisent pas
bien le français. Sa grande sœur Saura est à la fois sa correspondante
familiale régulière, sa conseillère politique puisqu’elle est notamment
membre de la direction départementale du PCF et sa confidente sur
les difficultés rencontrées au sein de son commando de chasse. Ce
lien extrêmement fort est sans doute encore renforcé par le partage
de l’expérience algérienne de Marcel.

Les correspondances ont donc révélé des fonctionnements familiaux


encore très traditionnels : aux mères l’alimentation et le soin, aux
pères – plus lointains, plus avares de mots – les sujets politiques et
militaires. Aux mères l’actualité de la relation et sa nourriture quoti-
dienne, aux pères l’avenir et le pouvoir de reconnaître en leur fils un
être autonome. Ce qui domine cependant, dans la distance algérienne
qui peut être inquiétante, c’est que les fils rassurent. Leur autonomie
peut être encouragée ou souhaitée – après tout, à la sortie du service

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DIRE LA FAMILLE MALGRÉ LA DISTANCE 123

militaire, ils auront vocation à fonder un foyer. Cependant, dans la


distance, il ne s’agit pas de renégocier leur place et de prétendre à un
dialogue d’adulte à adultes. Ils restent des enfants, encore largement
soumis aux lois des parents, édictées par les pères.
Quant aux adelphies, deux traits émergent. D’une part, l’impor-
tance du statut d’aîné (fille ou garçon) qui donne des droits et des
devoirs spécifiques et impose de tenir son rang. D’autre part, l’iné-
galité fondamentale de genre, encore renforcée pour les aînés : objets
privilégiés des projections des parents, les fils sont aussi ceux devant
qui les filles doivent s’effacer.
À la différence des liens de l’enfance, ceux qui ont été noués avec
une petite amie ou une fiancée avant de partir sont bien plus jeunes
et, dès lors, sans doute plus fragiles. Le temps de l’absence pourrait en
avoir raison et les défaire. Avec elles, plus encore qu’avec les membres
de la famille d’origine, il importe d’apprivoiser la séparation. À l’inté-
rieur même de cette épreuve, dans la distance et l’absence, on peut
même espérer construire un nouvel ordre domestique.

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3

Partager le temps

Le temps passé sous les drapeaux n’a pas la texture du temps ordinaire.
En Algérie, sa trame fondamentale est souvent faite d’ennui, organisé
par une routine occasionnellement trouée par des événements violents.
C’est un temps contraint en permanence, sans loisir choisi ni pause :
la nuit comme le jour appartiennent à l’armée. « Je ne sais pas du
tout quel jour on est. Nous ne faisons aucune différence entre les
dimanches et la semaine », explique ainsi Michel Louvet1. Cette
domination est librement consentie par les Français qui, sauf excep-
tion, y voient un devoir que chaque génération doit accomplir l’une
après l’autre : les jeunes hommes doivent partir sous les drapeaux,
les femmes et les familles consentir à cette absence.
Pour réduire les effets de cette absence, les familles s’efforcent
d’abord de l’appréhender, d’en prendre littéralement la mesure. Il
s’agit aussi d’en domestiquer les effets délétères, en réduisant les
écarts d’expérience. Se bâtit dans la distance un quotidien partagé,
fait d’un nouveau vécu algérien – banalisé au possible par les soldats –
et d’anciennes habitudes, que ceux et celles qui sont en métropole
s’efforcent de maintenir présentes à l’esprit des soldats. La situation
des couples est singulière à cet égard et mérite d’être traitée à part :
contrairement aux conflits passés, ce sont de jeunes couples, ayant
parfois tout juste commencé à se fréquenter. Pour eux, l’absence et
la distance signifient attente et suspension des projets. Partager le
temps vise, malgré l’Algérie, l’absence et la distance, à l’incorporer à
la dynamique du couple en formation.

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PARTAGER LE TEMPS 125

Compter ensemble les jours qui passent

Face à un calendrier militaire incertain…


À la contrainte militaire classique, les opérations en Algérie ajoutent
une particularité qui les distingue très nettement et très rapidement
d’un service militaire ordinaire : leur durée est inconnue. Mais,
contrairement à ce qui se passe en 1914 et en 1939, l’engagement
du contingent ne se fait pas non plus pour la durée de la guerre…
et pour cause. La fiction de simples « opérations de maintien de
l’ordre » impose que les conscrits continuent à être appelés sous les
drapeaux selon le roulement ordinaire des classes et pour une durée
théoriquement précise. C’est aussi elle qui permet le maintien du
système des sursis.
Pourtant il y a loin de la théorie à la réalité et les Français le
réalisent rapidement. Tout au long de la guerre – qui verra finalement
l’engagement de conscrits pendant près de huit années –, l’incerti-
tude domine. Elle ne tient pas au fait que les dix-huit mois officiels
ont été rapidement dépassés. Elle renvoie d’abord à la manière dont
la guerre est menée et s’aggrave pendant les premières années. Les
historiens peuvent écrire aujourd’hui que la durée sous les drapeaux
a progressivement augmenté (pouvant aller jusqu’à trente-deux mois
pour certains officiers et sous-officiers), que la durée légale elle-même
est passée de dix-huit à vingt-quatre mois puis que le temps passé en
Algérie a de nouveau diminué pour les contingents 60/1A et 60/1B.
Les contemporains n’avaient pas cette visibilité et c’est dans le plus
grand flou que tous doivent vivre. Rappelons le cas de Pierre Genty :
le jeune homme fait ses classes en septembre 1957 avec la perspective
de partir quatre mois plus tard en Algérie. Mais en janvier 1958, on
lui apprend finalement qu’il reste à Belfort puisqu’il a entrepris de
passer l’examen pour devenir sous-officier (le « CA2 »). En avril 1958,
il note dans son journal : « J’aimerais bien savoir pour combien de
temps je suis encore en France. » En juin, il apprend à la radio « que
les sous-offs libérables seraient maintenus après le départ des hommes
de troupe ». « Chapeau !, commente-t‑il dépité, voilà à quoi serviront
nos efforts du CA2 ! » Les jours suivants, il alterne entre les intérêts
matériels évidents de devenir caporal-chef et le sentiment d’injus-
tice partagé avec les autres stagiaires du CA2. Après une permission
agricole de quinze jours, il part enfin en Algérie. Devenu sergent, il
embarque pour Marseille puis Laghouat. Un an plus tard, il s’y trouve

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126 LA GUERRE

encore quand il passe « super ADL ». Son retour aura finalement lieu
pour Noël 1959.
Cette situation pèse sur les effectifs et l’armée elle-même s’en
plaint. Le système des libérations tous les deux mois est complexe à
organiser et nuit à la cohésion des groupes militaires. La perspective
de la libération conduit à une « baisse de régime » et d’acuité des
troupes que les officiers connaissent bien et avec laquelle ils doivent
composer. Ainsi, parmi d’autres, le commandant du 15e BCA note en
1957 : « Une classe qui va être libérée baisse de régime, c’est logique
et humain2. » Une règle tacite semble exister, quand le contexte le
permet : on évite d’exposer les libérables, de les envoyer en opération.
Par conséquent, « il arrive que l’activité des unités soit sérieusement
entravée par les incertitudes qui pèsent sur ces libérations ». Ce qui est
vrai dans le secteur de Tizi Ouzou l’est partout et les conclusions du
commandant du 121e RI fin 1957 seraient certainement partagées par
l’ensemble des cadres militaires : « Les dates de libération doivent être
fixées à l’avance et immuables3. » En outre, cette incertitude nuit au
moral des troupes et conduit à des différences entre militaires, ce qui
n’arrange rien. En août 1956, le général Henri Lorillot, commandant
les troupes lors du rappel massif du contingent, en alerte très vite
son ministre : « Les appelés du contingent 54/2 qui avaient très bien
accepté jusqu’ici leur maintien sous les drapeaux, s’estiment mainte-
nant lésés par rapport à leurs anciens du contingent 54/1 libérés au
terme de leur vingt-quatrième mois de service4. »
Cette mise en garde ne trouve pas d’échos immédiats : les opérations
en Algérie sont mangeuses d’hommes et les gouvernements successifs
font des promesses qu’ils ne tiennent pas. Les Français commencent
à s’en rendre compte. « Des critiques se sont élevées parmi les soldats
du contingent 55/1C avant leur libération toute récente, du fait qu’ils
ont effectué vingt-sept mois de service au lieu des vingt-quatre promis
par un précédent gouvernement », note par exemple le comman-
dant du 23e  RI5. Début 1959, le Premier ministre accepte encore le
principe d’augmenter « d’un ou deux jours le temps de mobilisation
mensuelle des hommes valides d’Algérie », mais Michel Debré précise
d’emblée : « Ne croyez pas, ne laissez pas croire que l’on puisse tirer
continuellement des chèques sur le contingent. Ce n’est pas vrai6. »
Les officiers supérieurs en sont certainement convaincus. Aussi, pour
concilier la pression politique qu’ils subissent alors (il faut gagner la
guerre) tout en évitant d’alourdir la charge d’effectifs militaires trop
importants qui pèse sur les finances comme sur le moral de la nation,

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PARTAGER LE TEMPS 127

la guerre connaît un tournant stratégique important : le plan Challe,


lancé en février 1959, et l’« algérianisation » du conflit  a. Ce recours
massif à une main-d’œuvre militaire algérienne permet d’alléger la
charge sur le contingent métropolitain tout en nourrissant l’espoir
de mettre définitivement le FLN en porte à faux avec la population
algérienne qu’il prétend représenter et même gouverner depuis qu’un
Gouvernement provisoire de la République algérienne a été proclamé
en septembre 19587.
Des flottements demeurent pourtant jusqu’au bout et les corres-
pondances en sont pleines. Ils concernent les permissions – seront-
elles accordées ? Pour quand et combien de temps ? Risquent-elles
d’être supprimées ? –, mais surtout, pendant longtemps, la durée
à passer sous les drapeaux. Des deux côtés de la Méditerranée, on
guette les informations, on se transmet les rumeurs. « Hier soir, la
TSF disait que les rappelés allaient être libérés à partir du 20 octobre,
écrit Jeanne à Jacques Carbonnel le 27 septembre 1956. Peut-être
reviendras-tu en France toi aussi plus tôt que nous le pensons – si
l’on peut dire –, il me semble souvent qu’un télégramme va arriver
annonçant ton arrivée. Je suis tout le temps inquiète, je t’attends.
[…] Ce que j’aimerais bien, c’est apprendre ton retour. Je ne sais
désirer autre chose pour le moment. C’est une obsession8. » Les
militaires aussi sont affectés par cette attente interminable et surtout
indéterminée. En novembre 1958, Bernard Le Mens demande aux
siens de lui « dire si [ils ont] des tuyaux sur les journaux pour la
classe 56/2C, car c’est la [s]ienne9 »… Il en est alors à vingt-deux
mois de service. Quatre mois plus tard, il constate que les incorporés
directs partent d’abord, puis les mariés avec enfant, les mariés, etc.10.
Lui qui avait noté « 47 au jus » le 1er  février, heureux de pouvoir
enfin compter, ne part pas avant le 5 mai ! Le 21 mars, il écrit à
son frère : « Je suis tellement écœuré que je ne compte même plus :
d’ailleurs compter quoi11 ? » « Où sont les vingt-quatre mois promis
par Guy Mollet ? », demandait Michel Louvet deux ans plus tôt12…
Les classes se succèdent, l’incertitude demeure. Pas un seul militaire
qui n’ait compté, d’une manière ou d’une autre. Dans le carnet de

a.  Rappelons que, parmi les gens nés en Algérie, l’armée distingue ceux qu’elle appelle
les Français de souche européenne (FSE) et les Français de souche nord-africaine (FSNA).
L’algérianisation de la guerre dont il est question ici ne concerne que les FSNA, mais les FSE
sont aussi visés par des mesures spécifiques – de maintien sous les drapeaux notamment – à
plusieurs reprises pendant la guerre.

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128 LA GUERRE

Michel Louvet, « cent trente-neuf jours au jus pour le 15 octobre »


vient juste avant le récit d’une scène dont on peut imaginer qu’elle
a déclenché ce besoin de bilan : « Le sous-lieutenant B. qui est avec
nous est étrangement angoissé. À chaque réveil, il se met sur son
séant et crie, les yeux exorbités : “Qu’est-ce qui se passe ? Quoi, la
maison brûle ?”13. »
Les derniers mois sont particulièrement pénibles quand la perspec-
tive paraît proche et recule à mesure que le temps avance. Le sous-
lieutenant Yves Laverne peut expliquer à sa mère à l’été 1958 :
« Le numéro de mon contingent est 56/2A ; la libération du
contingent 56/1B est en cours actuellement. Il restera encore le
56/1C à libérer avant le mien et comme les officiers et sous-officiers
sont maintenus encore plus longtemps, je ne peux absolument rien
prévoir14. » En mai, il avait annoncé qu’il allait sans doute faire
vingt-sept mois au lieu de vingt-quatre, ajoutant : « On ne peut
rien savoir ; il a été décidé à peine quinze jours avant que ceux qui
devaient être libérés début mai seraient encore maintenus jusqu’à
nouvel ordre15. » Confirmation est apportée quinze jours plus tard :
« La prolongation du service jusqu’à vingt-sept mois va me maintenir
jusqu’à Noël… à moins d’une évolution extrêmement rapide d’ici là »,
tente de rassurer le jeune homme16. Mais l’évolution sera dans l’autre
sens… Début juillet, il écrit : « Avec les nouvelles prolongations et le
maintien supplémentaire des sous-officiers et officiers, j’ai des chances
d’être là encore jusqu’en février ou mars… Inch’Allah17 ! » Puis, le
15 : « La durée du service se trouve toujours prolongée de plus en
plus, on parle même de rappeler à nouveau des officiers de réserve. »
Tous lui écrivent à propos de son retour, demandent des précisions…
Et il doit insister : « On ne peut rien prévoir, peut-être décembre,
janvier ou mars18. » Il rentrera finalement fin novembre 1958.
Dans ce contexte d’incertitude, de lassitude, d’ennui aussi, les
soldats peuvent avoir ce qu’ils appellent le « cafard », retrouvant le
mot colonial de la fin du xixe siècle19. Ce sentiment peut s’installer
durablement, mais survient surtout sous forme d’attaques ponctuelles.
Les dates anniversaires sont particulièrement propices à ces baisses de
moral, tant elles rappellent le contraste absolu entre le temps militaire
(incertain et contraint) et le temps familial (stable et désiré). Le 1er janvier
1958, Yves Laverne a pensé « à la manière dont nous venions vous
réveiller tous les matins de 1er  janvier pour vous souhaiter une bonne
année ; j’espère que les traditions ne se sont pas perdues et que ceux qui
étaient là ont remplacé les absents »… Ce que le jeune chasseur alpin

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exprime sous forme d’un espoir pour ses parents est bien souvent aussi
une inquiétude : m’ont-ils remplacé ? Oublié ? Il existe désormais une
séparation nette entre le « je » du soldat et le « vous » des proches,
entre lui et eux, que l’évocation d’un calendrier commun et partagé
ne fait que souligner. « Pour la première fois depuis bien longtemps,
aujourd’hui ce ne sera pas fête pour moi, note Pierre Genty lors de la
première Toussaint loin des siens. À cette heure, les copains dansent
“Chez Dupuis” ou font leur “carton”. Mon tour est venu. Moi aussi
je suis soldat. Il me faut renoncer comme les camarades aux joies de
la vie civile. […] À l’église de Lavau, ma place sera restée vide. À
l’apéritif, les copains ne m’auront pas compté parmi eux. Et ce soir,
on ne me verra pas apparaître Pierre Genty en complet gris sur la
piste de danse20… »

… un calendrier familial rassurant


Ces évocations des fêtes passées et ce rappel d’un calendrier familial
et festif dans lequel les autres sont encore permettent au soldat de
rester lié à sa famille. Il n’en expérimente pas moins les décalages qui
s’installent et, avec le temps, atteste de l’empreinte de l’expérience
militaire sur lui. À l’approche de Noël, Bernard Baupoin demande
par exemple à ses proches des sketches et des histoires pour la veillée
de Noël. Son commentaire dit pourtant à quel point la séparation et
la guerre l’ont éprouvé : « C’est fou ce qu’en deux ans nous pouvons
perdre, car des veillées j’en ai fait et animées plus d’une. Actuellement
qu’il faut en monter une, j’ai le cerveau complètement vide de toute
idée. Faites pour le mieux je vous remercie d’avance, mais ne tardez
pas trop si vous avez quelque chose21. »
Si les anniversaires et les fêtes familiales affirment la continuité avec
la période vécue en famille, les militaires tiennent aussi à s’associer
aux événements importants de la vie de leurs proches. Les examens
et les concours sont de ceux-là : Yves demande avec constance des
nouvelles des examens de ses frère et sœur, Jacques suit de très près
le concours de Jeanne, Pierre se soucie du permis de Bernard, etc.
Les vacances aussi sont des moments socialement déterminés et très
ancrés dans les habitudes familiales quand on part toujours au même
endroit ou pour faire les mêmes activités. De loin, les soldats suivent
l’évolution des adresses de leurs destinataires, reçoivent parfois des
cartes postales des lieux de villégiature, commentent les aventures
diverses qui surviennent. Ils continuent de cette manière à vivre avec

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130 LA GUERRE

leurs familles et pas seulement dans le souvenir des moments passés.


Les contrastes n’en sont peut-être que plus grands dans ces occasions
de détente familiales. Ainsi, à l’été 1961, la famille Baupoin est à
Saint-Jean-de-Monts. Une carte montrant l’avenue de la plage, les
vacanciers, le camping est envoyée à Bernard et signée de chacun…
La photographie qu’il leur envoie au même moment montre un tireur
au FM en protection du village où il est affecté, un jour de souk. Il
a fait une croix pour indiquer l’emplacement de son habitation, qu’il
appelle son « chalet »… Il n’empêche, en s’accrochant au calendrier
familial, en épousant ses mouvements, les appelés loin de chez eux
tentent de résister au déroulement du temps que leur impose l’armée.
Parfois, il leur est possible d’interrompre ce temps et ils se rendent
en France pour une permission. Alors, pour quelques jours, deux
semaines maximum, ils peuvent retrouver une vie qui s’écoule autre-
ment, selon d’autres rythmes. Mais ces pauses restent encadrées par
l’armée et soumises à ses règles. Les soldats en permission sont toujours
des soldats. Comme leurs corps, leurs paroles ne sont libres qu’en
apparence : ils restent sous contrôle. À la différence des permissions
quand ils sont basés en métropole, le régime qui prévaut en Algérie
est beaucoup plus aléatoire. L’incertitude sur les permissions est encore
plus grande et plus arbitraire que celle qui règne concernant la fin
de la période sous les drapeaux, puisqu’elles dépendent du supérieur.
Un arbitraire souligné de trois traits par Yves Laverne dans une de
ses lettres qui envisage la perspective d’une permission à l’issue de
son stage à Cherchell : « Si j’ai une permission22. »
Très nombreux sont les conscrits qui n’auront aucune permission,
en particulier ceux qui ne sont partis en Algérie qu’au bout de plus
d’un an en métropole. À la fin de leur temps de service, ils rentrent
avec en poche une « permission libérable » cumulant tous leurs jours
de permission légale, reportés en fin de séjour. Des exceptions sont
possibles, en particulier lors d’événements familiaux : naissances,
mariages, décès ou maladies des proches. Elles n’ont rien d’automa-
tique et les familles ont gardé la mémoire de ces événements familiaux
où manquait un des leurs.
Pour apprivoiser ce temps militaire qui s’impose à tous, les
conscrits s’attachent à le compter et à partager cette activité avec
leurs proches. « Il ne faut pas trop penser et ne considérer avec plaisir
que ce bloc éphéméride dont on tourne chaque jour une page », écrit
en janvier 1957 dans son agenda l’aspirant Louvet avant de partir
pour une nouvelle embuscade de nuit23. « Je compte en quart de

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PARTAGER LE TEMPS 131

mois, en demi-journées, en dixième d’année, en heure », note-t‑il au


bout de quelques mois24. Et, juste avant de rentrer : « Je compte de
mille manières différentes : plus qu’un dimanche à passer, plus que
deux petits coins à déchirer de mon carnet, plus que cinq convois de
ravitaillement à réceptionner, etc.25. » Les militaires comptent sur un
carnet ou un calendrier ; certains m’ont montré ces calendriers qu’ils
ont conservés, où tous les jours sont barrés jusqu’à la date tant désirée.
Apercevant enfin son retour, Jacques Devos écrit à ses parents : « Je
viens de mettre côte à côte les calendriers de 1959, 1960 et 1961.
Tous les mois barrés que j’ai passés à l’armée font une impression
d’éternité… Et les quelques semaines qui restent semblent un tout
petit moment à passer » ; et il ajoute sous sa signature, en gras : « 50
au JUS pour quitter OUARKA26. » Plus original, Michel Weck avait
« un mètre à ruban dans le tiroir de [s]on bureau et chaque matin [il
faisait] un trait sur le chiffre et l’après-midi un second trait de façon
à former une croix ».
Jour après jour, mois après mois, ils tentent parfois de ponctuer
de piques saillantes la glu des jours sans fin. Marcel Yanelli fait des
bilans mensuels et inscrit, peu de jours après son arrivée à Biskra :
« 426 jours de faits. 426 au jus. La moitié. Quatorze mois de faits.
Encore quatorze à faire… » Cette comptabilité est partagée dans les
lettres. Au bout de trois mois en Algérie, Bernard Baupoin note :
« Dans un mois je passe maintenu et dans dix j’espère bien être de
retour27 » ; et, plus tard : « Me voilà dans le vingt-deuxième mois, cela
devient bon. » Une nouvelle affectation dans une autre compagnie
vient pourtant modifier sa routine. En novembre 1961, il adresse
chez lui un faire-part du « Père Cent » plein d’humour et de jeux de
mots. Les familles ont pu se familiariser avec cette fête des conscrits
célébrant le centième jour séparant une classe militaire de sa libéra-
tion : cent « au jus », cent jours avant la « quille ». Cet argot militaire
est très largement employé en Algérie, même si on ne s’étonnera pas
de ne pas le retrouver dans les milieux bourgeois de Michel Louvet
ou Yves Laverne. À partir de « soixante-dix au jus », Bernard Baupoin
commence à accompagner sa signature de la mention du nombre de
jours lui restant à accomplir. Ils sont très nombreux à le faire et à
partager leurs espoirs et leur vocabulaire avec leurs proches.
À l’approche de la fin, les lettres des soldats se ressemblent souvent.
L’expression « j’en ai marre » arrive de manière répétée : l’attente de
la libération pèse. À son retour en 1959, c’est aussi ce que répond un
technicien en aciérie, après quatorze mois comme sergent dans une

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132 LA GUERRE

unité très opérationnelle, à la question « De quoi avez-vous le plus


souffert ? » : « Je n’ai pas “souffert”, j’en ai eu “marre” c’est tout28. »
« L’armée, j’en ai “marre”. Je suis complètement écœuré par toutes
ces “idioties”. […] Ma haine envers ces pauvres types de carrière se
transforme presque en pitié », s’agace Daniel Lecouvreur, un mois
avant de rentrer. Bernard Le Mens laisse de même échapper dans
une de ses cartes postales : « Une fois de plus, voici mon petit mot
de fin d’opération. Ils ne veulent vraiment pas nous foutre la paix et
moi je commence ou plutôt je continue à en avoir plus que marre.
[…] Je voudrais bien être deux mois plus vieux pour en avoir terminé
avec ce turf29. » Ce sentiment d’oppression renvoie aussi à la peur de
mourir juste avant de rentrer, que les proches expriment parfois par
des conseils de prudence redoublés.
Tous anticipent le retour dans leurs lettres, peut-être le redoutent-ils
un peu. Ce phénomène participe du désir de partager qui est une
des manières de résister à la désynchronisation des vies produite par
la guerre et l’éloignement. Partager un rapport au temps est sans
doute la manière la plus forte de le faire. Qu’ils se projettent vers
le passé (en évoquant les moments passés ensemble) ou vers l’avenir
(en imaginant le retour), les correspondants tentent de réduire la
portée destructrice de cette séparation qui les oblige à vivre dans des
présents différents. « Le temps s’écoule certes, écrit Michel Weck
en commentant des photographies prises avant son départ, à peine
un mois plus tôt, mais chez moi j’ai perdu toute notion de durée
et surtout l’habitude de vivre. Mais, s’empresse-t‑il d’ajouter, dans
un an je serai en France auprès de vous tous30. » La valeur perfor-
mative du langage est ici éprouvée : comme s’il voulait atténuer la
portée de ce qu’il vit et partage, en faisant advenir autre chose par
le verbe. Comme s’il voulait dissoudre les effets délétères du présent
dans l’évocation du passé et l’annonce de l’avenir.
À côté de ces tentatives de nier le potentiel destructeur du présent
et de ces efforts pour se rattacher à un calendrier familial commun,
une autre dynamique fonctionne qui limite le présent à un quoti-
dien minuscule. La durée étouffante et l’incertitude angoissante sont
réduites de la sorte en petites miettes de temps qui ne valent que par
leur répétition à l’identique.

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Vivre le quotidien

À peine séparés, Nicole et Daniel cherchent le moyen d’être ensemble.


Un simple texto sur un téléphone portable suffirait aujourd’hui à
créer une proximité par-delà la Méditerranée et malgré des environ-
nements radicalement différents : Lyon, où elle travaille dans un
atelier de couture, et Tizi Ouzou, où il est opérateur radio. Rien de
tel évidemment en 1956, mais les jeunes amoureux ont l’idée de se
donner rendez-vous. C’est le très croyant Daniel qui le propose : à
la messe de 11 heures, chaque dimanche, ils pourront être réunis
par la pensée, au même moment. Si la vie militaire ne permet pas
toujours cette régularité, l’idée est certainement partagée par tous les
chrétiens : la prière unit entre eux les croyants. On ne s’étonnera pas
de trouver la même pratique chez les Baupoin, où la messe dominicale
est devenue un rendez-vous spirituel individuel et familial à la fois.
Bernard peut ainsi finir ses lettres par un « à dimanche », promesse de
cette communion familiale. Ces moments partagés malgré la distance
s’inscrivent sur fond d’une pratique courante où les hommes partis
en Algérie sont évoqués dans les prières de leurs proches, pour qu’ils
reviennent sains et saufs. Pour les soldats chrétiens, parvenir à recréer
les conditions d’un recueillement est important et constitue une
boussole dans l’environnement nouveau, parfois anxiogène, auquel
ils doivent s’habituer. Qu’on soit croyant ou pas, la communion avec
les proches est recherchée par de multiples moyens et d’abord par
la pensée. Marcel Yanelli se demande très fréquemment, lors de ses
nuits de garde ou de marche et d’embuscade, ce que fait Simone, si
elle dort, si elle regarde elle aussi la lune… À Noël 1960, à près de
vingt-quatre mois de service, il va plus loin et lui donne rendez-vous
à minuit ; il se met à l’écart du groupe pour ce moment spécial.
Le partage est plus régulièrement celui d’un quotidien qui pourra
être imaginé des deux côtés. Côté famille, la vie ordinaire est connue
du militaire : il suffit de la lui rappeler. La mère de François Marquis
lui raconte la « vie de tous les jours » : des petits légumes récoltés
par son père aux manifestations paysannes. Il considère, avec le recul,
qu’elle accomplissait un « morceau de bravoure » car, dans ses lettres,
« tout le monde était gai ». Quand la correspondance est quotidienne,
le militaire peut être tenu au courant des moindres choses : la visite
d’une voisine, le nouvel habit d’une autre, un projet de sortie, une
bonne note à l’école… Le fils ou l’époux parti en Algérie est informé
chaque jour, comme s’il rentrait simplement le soir à la maison et

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134 LA GUERRE

que la journée lui était contée. Michel Tablet peut souvent finir ses
lettres à Lydie d’un « à demain » ou « à bientôt ».
Cette manière d’écrire comme on parle renforce l’impression de
partage du quotidien et produit un effet de naturel, de transparence,
souligné encore par des remarques des correspondants sur ce qu’ils
font (une graphie maladroite, un stylo qui crache…)31 : ces défauts
formels sont soulignés comme la preuve de l’intimité des correspon-
dants. Jeanne s’adresse à Jacques Carbonnel dans un style quasiment
parlé, l’interpellant, lui posant des questions comme s’il était à côté.
Elle lui donne des nouvelles de leur fils comme le fait aussi sa propre
mère. Dans l’une des rares lettres d’elle conservées, la grand-mère
raconte très précisément à son gendre une journée où elle a gardé son
petit-fils, quasiment demi-heure par demi-heure. Ainsi, à 11 h 25,
elle l’installe « dans la salle d’eau » : « Notre petit homme considérait
très sérieusement sa serviette en gazouillant. » Puis, à 12 heures, il
mange une tomate, un demi-petit suisse et boit son lait avant d’aller
au berceau pour un « essai infructueux de sommeil ». Et la journée
peut défiler devant les yeux du jeune père : « Je l’ai assis dans sa
voiture où il a joué et fait bien des mimiques » ; « joie de notre
bébé dans son bain. Étude de son pied gauche, succion de son gros
orteil, gazouillis. Habillage des manches sans trop de protestations ».
Jusqu’à : « 20 heures, Michel dort. » Et ce commentaire : « On ne
peut souhaiter bébé plus aimable32. »
Le fils de Marcel Lange va aussi chez ses grands-parents de temps
à autre et Mauricette tient son père au courant, au milieu de son
récit du quotidien : « Petit Guy est souvent en corvée chez toi avec
son petit panier et il est heureux de ramasser des fruits, il ne se fait
pas tirer l’oreille pour démarrer avec Tonton Geogeo, c’est quelqu’un.
Nous n’allons pas encore faire foraine cette année, ils ont taxé le
beurre si bien qu’il a sauté de 130 francs par kilo dans la semaine33. »
Des photographies envoyées permettent de garder le contact avec les
différents changements intervenus : les enfants bien sûr, comme le
fils de Pierre Le Bars qu’il n’a vu qu’à la naissance et dont il mesure
les évolutions grâce aux photographies envoyées par Paulette, mais la
maison aussi et les nouveaux éléments du cadre quotidien importants
(la construction d’une terrasse chez les Yanelli, l’achat d’une 2 CV
chez Pierre Genty).
Ce souci de partage du quotidien existe de manière symétrique
chez les militaires, qui avisent leurs proches du nouveau décor dans
lequel ils vont pouvoir être imaginés. Pas une correspondance qui ne

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PARTAGER LE TEMPS 135

commence par une lettre postée de Marseille ou de Port-Vendres,


la dernière ville de métropole avant la grande aventure du bateau.
Des cartes postales des navires El Djezaïr, Président Cazalet, Ville de
Marseille ou Ville d’Alger sont vendues aux jeunes gens désireux de
partager ce qui est souvent un premier baptême où l’excitation laissera
souvent la place aux émotions causées par le roulis. Dans les premiers
jours, avant de recevoir leurs affectations définitives, tous n’écrivent
pas et le temps est alors suspendu : on ne peut les joindre et ils sont
soumis aux aléas de la décision de l’armée. Certains, au contraire,
n’attendent pas et ponctuent leur trajet du port de débarquement au
poste définitif de lettres envoyées à chaque étape : du port à la gare,
du train au convoi, de la caserne au piton.
Une fois dans leur lieu d’affectation, ils en donnent les principaux
traits et présentent le groupe d’hommes ou les individus avec lesquels
ils seront amenés à être en interaction et qui formeront les principaux
personnages de leurs récits à venir (l’officier qui les commandera, tel
camarade de chambrée, etc.), leur « petite chronique34 ». Des photo-
graphies suivent bien souvent : groupe de soldats, chambrée, poste
militaire. Certains font des schémas, des croquis et des dessins pour
représenter ce nouveau décor. Une fois posé, le cadre sera évoqué
dans les lettres de manière routinière et les militaires pourront expli-
citer cette routine : « Rien de plus », « comme d’habitude ». À ce
cadre, s’ajoutent parfois quelques éléments de vocabulaire destinés
à faciliter la lecture de leur nouvel environnement. Trois types de
mots sont présentés aux correspondants restés en France : les termes
exotiques (oued, djebel, bled, mechta…), l’argot militaire (bulle, quille,
jus, colon  a…) et enfin les mots techniques ou les euphémismes
qui renvoient à la guerre, tels que « crapahuter », « pacification »
ou « bidons spéciaux ». Ainsi, à son arrivée à Tefeschoun, Michel
Weck expose ce qu’il a compris de la pacification en cette fin 1960 :
« Pacifier c’est recenser. […] Pacifier c’est tendre des embuscades.
[…] Pacifier enfin c’est le “renseignement”. […] Pacifier c’est lancer
des ordres de recherches pour les “suspects”35… »
Alors que les différences sont évidentes entre les deux quotidiens,
la forme des lettres et leur contenu tendent à les effacer. Les corres-
pondants pratiquent la lettre-bilan : il ne s’agit pas tant d’attester le

a.  La « bulle » qualifie un temps où on ne fait rien ; l’expression consacrée alors est
« coincer la bulle ». La quille désigne la fin des obligations militaires. « Au jus » signifie le
temps restant à faire à l’armée et « colon » ne renvoie pas à la colonisation, mais au colonel.

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136 LA GUERRE

moment de l’écriture que de relater la séquence entre deux lettres.


Mises bout à bout, elles font se déployer l’étoffe des jours, sans
accroc. Autre forme commune, la lettre « ouverte » : commencée en
début de journée, elle n’est fermée qu’au moment d’être envoyée,
parfois le lendemain. En Algérie, les départs, pas toujours prévisibles,
des convois de courrier conduisent les militaires à laisser leur lettre
ouverte toute la journée, voire plusieurs jours d’affilée : les événe-
ments s’y inscrivent au fil des heures. Il en est de même en métropole
jusqu’au départ de la levée. Ces lettres ouvertes portent le déroulé
de la journée, au gré des possibilités d’écriture – qui sont aussi une
mesure de l’activité de celui ou celle qui écrit, une manière de faire
entrer de l’intimité dans la lettre, dans ces espaces présents entre
deux moments d’écriture36. Mise en scène, cette pratique peut au
contraire être le reflet de l’extraordinaire, comme quand Jean-Claude
Depoutot, en février 1959, ne résiste pas à rouvrir une lettre déjà
finie pour ajouter un post-scriptum : « Je rouvre ma lettre. Bien
rentré. Opération moins négative que je ne l’avais dit. On a décou-
vert le PC d’Amirouche : une tonne de papiers, des machines à
écrire, des magnétophones, et le trésor de guerre : deux cents kilos
de bijoux ; hélas, ce n’est pas notre bataillon (le 28e  BCA) qui a fait
la découverte37 ! »
Alors que s’installe une routine de la correspondance, les lettres
deviennent elles aussi routinières et leur structure établie au départ
bouge peu. Quel que soit le rythme d’écriture, elles comprennent
très souvent des éléments de météo et des mentions sur la santé,
encadrés de baisers et pensées échangés de part et d’autre. Les lettres
visent essentiellement à rassurer sur la bonne santé. On s’adresse des
photographies qui permettent d’attester que tout va bien. Confronté
à des épreuves physiques particulières, le corps est décrit : fatigues
musculaires dues aux longues marches, ampoules, gerçures… Mais
aussi musclé ou bronzé. Le régime alimentaire est l’objet de nombreux
commentaires qui, tout en disant la nostalgie de la maison ou les
nouveautés découvertes, reste un langage commun et fondamental à
ce qui fait la famille. Il est aussi présent dans les lettres envoyées en
Algérie avec des descriptions de repas, de produits achetés, de fruits
ou de légumes récoltés, etc. Avec l’alimentation va souvent la météo,
au moins pour la France rurale comme en Normandie, où Mauricette
s’inquiète : « Nous existons toujours dans un passage de temps bien
misérable, une sécheresse impossible, ça ne devient pas rigolo pour les
bestiaux et les jardins n’ont plus38. » En Algérie, la météo est source

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PARTAGER LE TEMPS 137

de surprise pour beaucoup : il fait plus froid ­qu’attendu, extrêmement


chaud aussi ; la pluie peut être dévastatrice, etc. Dans un langage
partagé, les bulletins météo envoyés d’Algérie dans la quasi-totalité
des lettres ont une fonction neutralisante spécifique : ils donnent à
voir le temps qui passe sans évoquer la durée ; ils ne dissimulent pas
les particularités de l’Algérie, mais ne les rattachent pas à la guerre
en cours.
Ces similitudes de forme et de thématiques dans les correspon-
dances échangées de part et d’autre de la Méditerranée ont deux effets
fondamentaux pour la relation familiale. D’une part, elles permettent
d’atténuer l’inquiétude causée par une absence dont la durée est mal
connue et subie. De l’autre, elles rabattent l’expérience du militaire
en Algérie du côté d’une banalité imaginable par ses proches. Alors
même que le calendrier avance et que tous comptent les jours, le
temps apparaît comme figé dans une répétition du même qui suggère
l’idée d’un déjà-là, d’un toujours-là. Dans tous les cas, il s’agit bien
de réduire le pouvoir délétère de l’absence.
Face à lui, les couples n’ont pas exactement la même attitude. Pour
eux en effet, à peine formés, tout au plus âgés de quelques années
mais plus souvent de quelques mois, ce temps de l’absence devient un
des ingrédients premiers de leur relation. L’enjeu n’est pas seulement
de réduire l’absence, mais d’en faire quelque chose, d’en extraire une
intimité particulière.

Domestiquer le temps

S’assurer de la tendresse de l’autre


La mise à l’épreuve du temps est beaucoup plus rude pour les couples.
Le risque de la séparation définitive est tellement évident que bien des
liens se défont avant le départ : la petite amie de Serge Lefort, d’un
milieu social plus bourgeois, lui annonce ainsi que, sur le conseil de
sa famille, elle préfère « faire une parenthèse » le temps de l’Algérie.
À mesure que la guerre avance et que le temps sous les drapeaux
s’allonge, le caractère insupportable de l’attente augmente. On ne
mise pas sur des relations commencées dans la légèreté d’un bal ou
d’un été. « Ma mère a peur que tu me plaques à ton retour », rapporte
Nicole à Daniel Lecouvreur. Elle « est bien du siècle dernier », tranche
la jeune fille39…

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138 LA GUERRE

Les fiançailles voient parfois les jeunes gens franchir ce pas de


l’intimité et des relations sexuelles. Le départ en Algérie peut préci-
piter l’étreinte. Or la contraception reste peu répandue et l’avor-
tement totalement interdit. Toute information anticonceptionnelle
est hors la loi alors que les besoins sont là. La fin des années 1950
voit d’ailleurs émerger des mouvements en faveur d’une planification
des naissances et, lorsqu’il présente les profils des consultants du
centre de Planning familial qu’il a ouvert à Grenoble en juin 1961,
le docteur Henri Fabre pointe, à côté des couples ayant déjà des
enfants, des couples plus jeunes « désireux de retarder une première
naissance, généralement pour des raisons financières et matérielles
(études, pas d’appartement, mari en Algérie)40 ». Cette peur d’une
naissance non désirée ou de relations non sanctionnées par le mariage
limite la sexualité des jeunes couples. Pierre Genty et Monique se
retrouvent à l’occasion d’une de ses permissions quand il est encore
en France : « Rien à nous reprocher sinon une légère déchirure à la
blouse. Enfin, après une dernière étreinte, c’est la séparation pour
le reste de la nuit », note-t‑il dans son carnet41. Un mois plus tard,
les amoureux se sont promis une nuit ensemble, l’un contre l’autre.
« Sentir ce corps qui ne se refuse pas aux caresses et qui un jour sera
à moi, tout cela a quelque chose de si troublant, de prenant et qui
fait que longtemps encore je songerai avec une tremblante émotion à
cette nuit et cette matinée du 13 avril 1958… » Des traces sur le cou
leur valent quelques remarques le lendemain. Enfin, juste avant son
départ en Algérie, dernière nuit « au cours de laquelle tout se fit sauf
l’irréparable », le jeune homme consigne la lutte âpre qui l’a occupé
entre « honneur perdu et fruit défendu » pour, estime-t‑il, conserver
la pureté de Monique dans l’attente de leur mariage42.
À la veille du départ pour le régiment, la dernière nuit a pu être
vécue sur un mode mélodramatique et ce qui était refusé jusqu’alors
être donné, comme on se jette à l’eau, comme on prend un gage
sur la mort possible et l’absence redoutée. À Fontaine-lès-Dijon,
Marcel Yanelli a invité Simone pour sa dernière soirée. La jeune
fille doit dormir avec la petite sœur, dans un grand lit, mais Marcel
profite de la nuit pour la rejoindre ; assis sur le lit, il tente d’obtenir
une caresse. Le très croyant Daniel Lecouvreur tient quant à lui le
corps très à distance : il l’explique à Nicole, qui trouve « excellent
[son] point de vue sur l’amour » où le physique ne compte pas, seuls
comptent les preuves d’amour et l’amour moral43. Les jeunes gens ont
la même attitude, elle à l’internat, lui dans sa chambrée : ils fuient

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PARTAGER LE TEMPS 139

les moments d’échanges collectifs où leurs camarades se vantent de


leurs aventures… Daniel rapporte à Nicole ce qu’il lit sur l’amour, le
« vrai », dans le journal de la JAC. S’il est très prudent sur la sexualité,
qui n’est pas mentionnée, l’amour en revanche inonde ses lettres.
L’amour et la tendresse sont très présents dans les correspondances
que j’ai pu lire, exprimés de manière presque convenue en début et
fin de lettres, ils en constituent aussi la chair. À défaut de corps,
les mots sont caressés. Impossible à ce stade de mener une analyse
plus fine des expressions de l’amour, notamment selon la croyance
religieuse, la classe sociale, le type de famille. Tout au plus les carnets
intimes dévoilent-ils quelques éléments d’éducation, comme dans le
cas de Marcel Yanelli qui lutte contre l’expression de ses sentiments
à Simone pour se conformer à l’éthos viril qu’il a reçu en héritage.
Rares sont aussi les occurrences, dans ces sources, des gestes de
l’intime. Les lèvres et les baisers concentrent l’essentiel de ce qu’on ose
s’écrire. La très catholique Renée imagine « son petit mari » et l’enfant
qu’ils auront ensemble. Les jeunes amoureux doivent se fiancer à
son retour d’Algérie : « Vivement que je puisse me blottir contre
toi, je suis tellement heureuse quand tu me tiens dans tes bras, tu es
si tendre avec moi Jackie. Je voudrais aussi te serrer dans mes bras
Jackie, te câliner en te donnant mes caresses et en te faisant des petits
baisers bien tendres, bien doux, sur tes joues et tes lèvres44. » Les
rêves parfois rapportés permettent de s’en faire une idée. Le retour
est espéré comme le moment où, enfin, seront accomplis les gestes
et prononcés les mots.
Quand une vie sexuelle existait avant le départ, elle continue à se
dire dans les lettres. Jacques Senesse envoie ainsi un dessin érotique
à Suzanne et lui demande de faire de même45. Chez les Carbonnel,
c’est aussi Jacques qui a l’initiative des confidences en la matière.
La plus grande expérience sexuelle des hommes avant leur mariage
entretient une différence au sein des jeunes couples et conforte la
norme dominante qui veut que les hommes expriment leur désir
quand les femmes se contentent de répondre. Jacques Carbonnel
confie très souvent à Jeanne son envie d’elle ; elle lui répond plus
rarement, sans verser dans la pruderie et exprimant clairement son
désir46. Alors qu’elle s’apprête à aller le rejoindre pour quelques jours
en Algérie : « Vous serez mon mari, mon amant aussi ? D’accord,
je le souhaite » ; avant de conclure : « Je t’aimerai toujours parce
que tu m’as dépucelée47. » La différence entre hommes et femmes
est flagrante, accentuée pendant le service militaire par l’institution

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140 LA GUERRE

du bordel qui incite les soldats à une sexualité tarifée  a. En Algérie,


les « bordels militaires de campagne » (dits « BMC ») sont toutefois
réservés à certaines unités et la prostitution ordinaire n’existe qu’en
ville, ce qui limite considérablement l’accès que peuvent y avoir les
soldats. La visite des bordels est l’occasion, pour les correspondants qui
les mentionnent, de témoigner leur fidélité aux femmes qu’ils aiment.
Jacques Carbonnel est une exception, puisqu’il confie à Jeanne avoir
payé une prostituée et s’en repentir… Quand elle revient sur le sujet
en regrettant « cette défaillance petite », il abonde dans ce sens en
soulignant « petite » et ajoutant un « oui » à côté. « Nous commen-
çons à ressembler à tout le monde », lui assène cependant Jeanne48.
Dans ces circonstances, la norme est plutôt celle de l’abstinence
sexuelle pour tous49. En ce domaine comme dans tous les autres, les
couples doivent apprendre la patience et les dérivatifs, privilégier les
projections et faire travailler leurs imaginations. Le départ en Algérie et
la guerre viennent percuter les projets. Le temps des classes, prolongé
parfois par une affectation en métropole ou en Allemagne, a pu
permettre d’anticiper cette absence et de mettre en place des dispositifs
psychiques et matériels pour la rendre tolérable. Plus même : essayer
d’en faire un facteur de construction et de renforcement du couple.
Grâce à leur correspondance, nous pouvons observer comment des
couples s’efforcent de domestiquer cette contrainte. Du temps, ils
font un matériau de leur histoire, s’appuyant sur lui pour construire
une relation sentimentale plus forte et sanctionnée socialement. La
distance les pousse aussi à exprimer leurs aspirations et leurs désirs,
leurs angoisses et leurs peurs. On voit se dessiner les mises en scène
de soi que chacun et chacune organisent pour l’autre et les images
de soi qu’on tente de renvoyer pour être un bon mari, une épouse
aimante, des amoureux, des futurs parents, etc. Séparés sans aucun
espoir de se revoir pendant de longs mois, les amoureux se livrent à
ce jeu de miroirs dans leurs lettres50. Ils y écrivent leurs sentiments
et y indiquent leurs valeurs : le partage avance pas à pas, testant
l’harmonie d’un lien encore jeune.

a.  En 1972, le rapport Simon montrera que, pour 9 % des hommes, leur première
expérience sexuelle a eu lieu avec une prostituée (Pierre Simon, Jean Gondonneau, Lucien
Mironer, Anne-Marie Dourlen-Rollier (avec Claude Lévy), Rapport sur le comportement
sexuel des Français, Julliard, Paris, 1972).

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PARTAGER LE TEMPS 141

Devenir parents à distance


La plupart des couples que la guerre a séparés ne sont pas mariés.
Ils sont encore moins nombreux à avoir des enfants : sauf exception,
les conscrits en Algérie n’ont pas plus de deux enfants. Les pères de
deux enfants bénéficient par ailleurs d’une dispense, ne pouvant être
maintenus au-delà de la durée légale  a. Jean-Claude Depoutot est ainsi
libéré automatiquement quand sa femme accouche de jumeaux : il a
déjà passé vingt-quatre mois sous les drapeaux. Les époux Godineau,
déjà parents d’une petite fille, conçoivent leurs jumeaux à l’occasion
d’une permission du jeune centralien à la suite de la mort subite de
son père. Il rentrera pourtant au bout de vingt-sept mois d’armée en
1960, se souvient Françoise, en précisant : « Trois enfants permet-
taient de rentrer, mais les jumeaux sont nés un mois trop tard ! »
Tous comptent. Tout compte.
Les jeunes pères sont alors associés par leur femme aux évolutions
de leur bébé et les lettres les tiennent au courant des différents stades
de leur développement : évolution de l’alimentation, marche, dents,
maladies ou saynètes attendrissantes. Jeanne Carbonnel constitue un
album de Michel pour Jacques à son retour. En dépit des tentatives
du jeune père pour être présent à sa famille en construction – conseil-
lant en particulier à Jeanne de sevrer le bébé –, la relation entre la
mère et l’enfant se construit loin de lui et de son regard. Parfois la
mère ajoute comme un mot de l’enfant adressé au père : alors que
les enfants sont trop petits pour savoir écrire et même parler bien
souvent, ils sont présentés comme des personnes autonomes avec qui
le père peut nouer une relation. Au bout de plusieurs mois, Jacques
commence à faire des baisers à la photographie de son fils avant de
se coucher. Mais c’est bien le couple conjugal qui domine et, leur
jeune âge aidant, les enfants sont loin de leur père qui se fait souvent
l’écho de cette distance. Dans les lettres quotidiennes que lui écrit
Paulette, Pierre Le Bars peut voir les « progrès de [son] fils qu’[il n’a]
vu qu’à sa naissance et qu’[il] ne voyai[t] grandir que par les photos
que je recevais ». Jacques Carbonnel expose très clairement, sur ce
sujet, ce qu’il ressent : Michel est né alors qu’il faisait ses classes. Il
a alors pu bénéficier d’une permission exceptionnelle, mais courte :

a.  D’après la loi n° 56‑312 du 27 mars 1956, les militaires ayant deux enfants à leur
charge sont « classés dans la classe de mobilisation de quatre ans plus âgée que la leur et
suivent le sort de cette classe ».

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142 LA GUERRE

« Il me tarde d’être avec le petit, tu sais », écrit-il ; à quoi il ajoute :


« Je pense un peu à lui parfois, mais quand je suis ici il me semble
la plupart du temps qu’il n’existe pas. Tu le connaîtras bien mieux
que moi et lui aussi sans doute51. »
Si les mères sont celles qui construisent le lien entre père et enfants
et, ultimement, celles qui font de leur mari des pères, l’État s’est
aussi efforcé de maintenir les hommes dans leur position de soutien
familial. Une « surprime familiale » est instaurée en mars 1956 pour
tout militaire « séparé de sa famille » et stationné en « zone d’insé-
curité »52. Les soldes sont indexées sur le statut du conscrit : marié,
il touche davantage que le célibataire. La solde est encore augmentée
quand il a un enfant  a et les allocations familiales continuent à être
versées pendant les temps passés sous les drapeaux.
Bien souvent, les couples avec enfant sont plus âgés, que les
hommes soient sursitaires ou rappelés. Pour ces derniers en particu-
lier, la vie conjugale avait pu commencer à l’issue du service militaire.
Michel Roche et Christiane Fermé s’étaient fréquentés plusieurs mois
puis, après le service militaire et sous l’œil très favorable du père de
la jeune fille, ils s’étaient mariés au printemps 1955 et avaient pris
un logement dans le bourg des Ardennes où habitaient les Fermé.
Un an plus tard, Michel est rappelé pour six mois et sert à la demi-
brigade de fusiliers marins (DBFM), postée dans l’Oranais  b. Alors
que le mariage signifiait, en particulier pour les femmes, un moyen de
s’émanciper de leurs parents – notamment en se mariant avant leur
majorité à vingt et un ans, alors que l’autonomie des jeunes mariés
se marquait précisément par le fait d’avoir un logement indépendant
des parents  c –, le départ du mari au service militaire conduit parfois
les épouses à retourner vivre chez leurs parents.
Avec un enfant, elles sont aussi amenées souvent à se rappro-
cher de leur belle-famille pour trouver de l’aide. Étranges cahots de
ces débuts de vie familiale. Les liens entre familles et belles-familles
peuvent alors se tisser, par l’intermédiaire de l’enfant et loin du père.

a.  La situation des fonctionnaires est spécifique, de même que celle des « rappelés » et
« maintenus » (au-delà de la durée légale). Par ailleurs, les dispositifs de l’armée sur la solde
et les primes évoluent au cours de la guerre.
b.  Cependant, son livret militaire ne mentionne aucune indication de lieu.
c.  Fin 1961, 75 % des jeunes de seize à vingt-quatre ans habitent chez leurs parents,
mais seulement 16 % des jeunes mariés, selon l’enquête IFOP de fin 1961 sur laquelle
s’appuie Jacques Duquesne (Les 16‑24 ans, op. cit.). Il s’agit donc de personnes nées entre
1937 et 1945.

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PARTAGER LE TEMPS 143

Guy, le fils de Mauricette et Marcel Lange, fait précisément le lien


entre les deux maisons familiales : sa grand-mère paternelle lui offre
gâteaux et bonbons, son oncle peut jouer avec lui, mais il habite avec
sa mère qui lui a donné son nom puisqu’elle n’est pas mariée. Guy
a d’ailleurs gardé un lien plus fort avec sa grand-mère maternelle,
qui se traduira quand ils déménageront en ville : il ira alors toujours
en vacances chez elle quand son frère Gérard, né après le retour de
Marcel, ira dans la famille paternelle.

Maintenir le mariage à l’horizon


La majorité des couples ne sont pas mariés. Le temps du jeune homme
sous les drapeaux devient alors un frein aux projets. Comme Simone
Thierry, beaucoup pourraient dire : « La guerre nous empêchait de
nous marier ! » Fiancée depuis deux ans quand Marie-François part
en Algérie, Simone doit attendre d’avoir vingt-six ans pour se marier
enfin. Même si son frère y est allé avant son fiancé, elle ne perçoit pas
grand-chose de la guerre en cours et la vit essentiellement comme une
injustice et une contrainte insupportable. De nombreuses jeunes filles
vivront très mal cette attente ; et les réponses aux questionnaires que
j’ai recueillies des décennies après permettront souvent aux hommes
d’exprimer leur reconnaissance à leur épouse pour les avoir attendus.
Revenant sur cette période fondatrice de sa vie, Nicole Lecouvreur
(ép.) estime, pragmatique : « La guerre nous a mariés53. » Plus globale-
ment, leurs vies en ont été profondément modifiées, comme l’exprime
à l’époque Daniel, à propos de la décision qu’il a prise de quitter la
terre : « Il a fallu […] ces longs mois d’isolement pour me décider.
[…] Ce travail me plaisait. […] Jusqu’à mon départ à l’armée, c’était
mon idéal54. » Mais ce n’est pas tant l’armée ou la guerre que ces mois
d’absence en Algérie qui ont changé sa perspective. Son amour pour
Nicole s’y est affirmé avec force et leur relation est devenue une telle
évidence qu’il a fini par accepter la vision très ferme que la jeune fille
avait de leur avenir : ils deviendraient citadins.
« Notre séparation est un calvaire que je gravis », écrivait quant
à lui en 1960, grandiloquent, Jacques Senesse à Suzanne55 ; et de ce
calvaire les stations étaient redoutées, tant elles mettaient à l’épreuve
les sentiments des jeunes gens. Sylvère Maisse résume pour sa part
ainsi sa relation à Monique : « En 1959, j’avais une camarade, en 1960
une fiancée, en 1961 une femme. » Vis-à-vis de leurs parents comme
de leur adelphie, les soldats en Algérie luttent contre la dimension

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144 LA GUERRE

délétère du temps en le scandant de souvenirs personnels, en tentant


de lui imprimer un rythme propre. Au sein des couples, on retrouve
la même dynamique : les fêtes et les anniversaires sont célébrés, les
dates rattachées à la vie du couple aussi. « Je me souviens… » permet
d’intégrer le passé au présent et d’en faire une garantie pour l’avenir.
La Saint-Valentin est, plus particulièrement, une occasion de lettres
dont les agendas portent souvent la trace. À cette occasion, Jacques
et Jeanne s’écrivent une lettre dialoguée. De son stylo bleu, elle écrit
à son « mari chéri » que c’est le jour de la « fête des amoureux » et il
répond d’une encre noire, entre ses lignes : « Ma femme adorée, je
suis amoureux de vous56. »
Il y a un calendrier extérieur à la guerre, que celle-ci vient contrarier
mais que les couples s’efforcent de maintenir. Tous s’appuient pour
cela sur la norme sociale selon laquelle la relation de deux jeunes gens
qui se fréquentent sérieusement débouche sur le mariage. Le temps
en Algérie devient alors aussi celui pendant lequel on envisage le
mariage. Les jeunes parents du petit Guy, Marcel Lange et Mauricette,
se promettent de régulariser leur situation à son retour d’Algérie.
Nombreux sont aussi les soldats qui rentrent se marier : pour cela, ils
peuvent espérer une permission spéciale – accordée, comme les autres,
au gré des besoins du service. Après un an en Algérie, Jean-Claude
Depoutot quitte Kherrata pour ses noces : il reviendra affecté à
l’hôpital neuropsychiatrique de Constantine ; tandis qu’Édith, fraîche
agrégée, y prendra un poste au lycée de jeunes filles. Les deux jeunes
gens arrivent de la sorte à tresser de manière exceptionnelle vie conju-
gale et vie professionnelle. Mais la plupart du temps, le mariage ne
permet qu’une permission de quelques jours. Joseph Thimonier a
droit à quatre jours en plus du voyage ; il négocie pour en avoir dix.
Cette permission pour mariage est un objet de blagues récurrentes
parmi les soldats. On est plus étonné de la trouver sous la plume
de l’espiègle Nicole : « Dis au fait tu ne pourrais pas te marier, tu
prends quinze jours de perm. L’attente sera un peu moins longue.
Tu mettras ta future au courant, espérons qu’elle sera compréhensive.
J’aurais tout le plaisir d’une nouvelle rencontre57 ! »
Or, le mariage n’est en rien qu’une histoire de couple : c’est
d’abord une histoire de familles. Point de mariage sans l’accord des
parents, dont les mineurs ont par ailleurs besoin légalement. Alors
que Daniel Lecouvreur s’apprête à partir en Algérie – qu’elle appelle
le « cher pays auteur de notre séparation » –, les parents de Nicole
découvrent leur relation : « Ils ont bien accepté la chose, paraît que

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PARTAGER LE TEMPS 145

mon père en est enchanté », annonce-t‑elle ravie à Daniel, autorisé


dès lors à lui écrire chez ses parents58. La guerre peut permettre d’arra-
cher cet accord : attestant la solidité d’une relation, elle rassure des
parents inquiets. Pour Pierre Genty, les années passées à l’armée vont
permettre de circonvenir les deux familles tout en apaisant le jeune
catholique inquiet d’épouser une femme qui ne l’est pas. Il lui faut
l’autorisation de l’Église, l’accord de ses parents et obtenir de ceux
de Monique qu’elle puisse se marier à l’église. Rassuré sur les deux
premiers points, il écrit au père de Monique, au bout d’un an sous
les drapeaux. Il veut le convaincre de la laisser se marier à l’église et
de la conduire à l’autel. Le temps de l’armée donne la mesure du
temps affectif : « J’aurai un an pour cela, mais je doute fort de réussir
là59. » À la veille de son retour pourtant, le temps a fait son œuvre
puisque Monique se renseigne pour aller au catéchisme. Aucun souci
de cet ordre pour le très catholique Jacques Devos : il a été accueilli
dans la famille de Renée « comme si j’étais un fils de la maison60 ».
Cependant, il doit bien préciser à sa propre mère qu’ils se sont promis
d’offrir leur foyer à Dieu : « Nous voulons en faire un foyer apôtre »,
lui écrit-il. Elle aurait souhaité davantage encore : que les jeunes gens
entrent dans le tiers-ordre franciscain61.
Pendant l’absence des jeunes hommes en Algérie, les sentiments
sont réaffirmés. Des fiançailles permettent d’attendre et de consolider
les promesses qu’on a pu se faire avant de partir. L’Algérie devient un
long moment de fiançailles : les amoureux donnent ainsi un autre sens
à l’attente, même si tous n’y résisteront pas. Les fiançailles sont déjà
affirmation du lien aux yeux de tous. Elles ont peut-être aussi une
dimension propitiatoire. Comment comprendre autrement qu’Annick
insiste auprès de Bernard Hureau pour qu’ils se fiancent ? Le jeune
Sarthois a passé dix-huit mois en Allemagne mais, en janvier 1960,
il doit partir en Algérie : elle insiste et ils vont faire bénir sa bague
de fiançailles lors de leur dernière messe ensemble62. Pour Pâques,
elle lui envoie un colis qu’il qualifie de « fantastique » : il contient
un livre, Construire un foyer. Femme d’aujourd’hui63. Jean Valdan et
Monique se sont aussi fiancés avant son départ. Les jeunes gens se
connaissent depuis 1955. Ils se sont rencontrés grâce à un séjour
aux sports d’hiver organisé par Tourisme et Travail et se sont fiancés
l’année suivante. Il n’était toutefois pas question de se marier avant
le service militaire de Jean, d’autant que, rappelle Monique en 2019,
elle avait une camarade de classe qui s’était mariée et qui, enceinte,
avait appris la mort de son mari en Algérie64.

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146 LA GUERRE

Le mariage est synonyme d’une vie autonome financièrement. Il


est aussi conditionné par cette autonomie. Jacques Devos l’exprime
très clairement à ses parents alors qu’il s’apprête à rejoindre l’Algérie :
« Il y a dans ce départ plus d’inconnu que de danger : mais de toute
façon, j’ai hâte de franchir ce pas qui me mettra à pied d’œuvre pour
l’ultime étape de ma séparation avec vous tous et avec ma petite
fiancée. En revenant, ce n’est pas du gâteau qui m’attend. D’un type
fauché je vais devoir faire le plus rapidement possible un mari…
Parfois j’ai bien peur de ne jamais y arriver… Je n’ai rien, ni boulot,
ni argent, ni meubles, rien que beaucoup d’espoir et Renée. Or le
jeu vaut la chandelle, mais il ne s’agit ni de s’amuser ni de première
communion65. » Pour des conscrits bloqués sous les drapeaux, surtout
quand ils sont hommes de troupe, cet horizon est forcément remis
à après l’Algérie. Le chasseur alpin Michel Devillers me l’expose très
nettement : « Je n’avais plus d’argent sur mon compte, vingt-neuf
mois d’armée, ma mie à sec, je suis parti à l’armée à dix-neuf ans de
retour à vingt-deux ans, je suis marié à vingt-sept ans. » Il ne s’agit
pas d’aisance financière, mais de simple autonomie et de stabilité :
le plein-emploi que connaît alors la société française permet de les
espérer et explique qu’on puisse les attendre. « Tu ne crois pas qu’il
est nécessaire d’être [à peu près] certain d’avoir du travail et même
de travailler quelque temps avant de penser à se marier ? », fait mine
d’interroger Daniel Lecouvreur. Il parle des soldats autour de lui,
mais Nicole partage ce point de vue bien au-delà. Pour cette jeune
fille d’un milieu très modeste, travailler est une nécessité : « Avant de
penser à se marier, il faut une situation stable. J’ai besoin de travailler,
car je n’ai rien66. »

Maris et femmes, entre modèles et virtualités


Pour ceux qui vivaient déjà ensemble, la vie de couple continue tant
bien que mal. Pour la plupart, les mois ou les années en Algérie durent
aussi longtemps, voire plus, que le temps passé à se fréquenter avant.
Ils se construisent donc précisément dans la distance, en valorisant la
notion de partage. Or ce partage inscrit mari et femme dans des rôles
bien précis, l’expérience algérienne venant ajouter son poids spéci-
fique aux normes sociales héritées. Voyons comment fonctionne ce
partage grâce aux correspondances qui nous ont été confiées – ce qui
signifie qu’elles ont été conservées jusque-là, gage de leur importance
et témoignage de couples qui ont perduré.

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PARTAGER LE TEMPS 147

S’inscrivant dans la continuité des tâches dévolues aux mères,


les femmes préparent des colis de nourriture ou d’objets divers. Les
hommes continuent à avoir la maîtrise des dépenses du ménage ou
à être consultés dessus. Lydie demande ainsi à Michel ce qu’il pense
des cuisinières (gaz ou charbon) ou du dessus-de-lit qu’elle envisage.
Jeanne expose à Jacques le projet qu’elle a pour leur « futur nid »
tant attendu : acheter un réfrigérateur67. Parfois la solde permet
une aisance financière inhabituelle, tel Jean-Claude Depoutot qui,
apprenant sa nomination au grade de sous-lieutenant, écrit : « Nous
aurons bientôt notre voiture68 » ; ou Joseph Thimonier qui met de
côté la moitié de sa solde quand il passe ADL et en informe Odile,
sa fiancée. Ces projections dans le temps du retour et du foyer sont
des manières d’atténuer la rigueur du présent de la séparation. Les
soldats s’y emploient aussi dans leurs rêves et dans leurs rêveries.
Alors qu’ils devraient s’y montrer particulièrement attentifs, les gardes
semblent avoir été souvent l’occasion de ces pensées flottantes. Elles
sont des moments de solitude propices à l’écriture du courrier. Daniel
imagine par exemple Nicole en train de rêver tandis qu’il monte la
garde à plus de minuit et lui écrit69. Quand Michel Tablet passe
devant une école, il pense à Lydie : « As-tu eu toutes tes élèves ce
matin ? S’il t’en manque, je pourrai t’en envoyer quelques-unes des
villages environnants70. »
Dans tous ces couples touchés par la guerre, en effet, les femmes
travaillent ou font des études. Dans la France de cette époque, et quel
que soit le milieu social, les jeunes femmes ont une activité profes-
sionnelle qu’elles n’arrêtent, éventuellement, qu’après la naissance
du premier enfant du couple. Encore mineures pour beaucoup, elles
partagent avec leur amoureux les questions qui les occupent sur leurs
orientations professionnelles, des choix qui les engageront tous les
deux. S’agit-il de recueillir leur consentement, comme la loi le veut
alors pour les couples mariés ? Peut-être mais je n’en ai trouvé aucun
exemple. Les orientations des femmes qui s’affirment, en revanche,
offrent aux couples des points d’ancrage : elles incarnent les rêves et
stabilisent l’avenir alors que le présent, en Algérie, est fait de multi-
ples incertitudes. Ainsi, dès qu’il apprend qu’Odile a été reçue au
CAP d’institutrice, Joseph Thimonier, instituteur sous les drapeaux,
imagine déjà un poste double dans un petit village. Ce sont bien les
choix des femmes qui sont alors susceptibles de constituer le premier
ancrage pour le foyer et de donner l’impulsion. Pour les hommes
qui n’ont pas encore de métier, le temps passé en Algérie marque au

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148 LA GUERRE

contraire un temps d’arrêt qui peut être mis à profit pour réfléchir
à des réorientations. Ce que fait Daniel Lecouvreur sous l’impulsion
de Nicole, on l’a vu, ou de Pierre Genty que Monique incite, elle
aussi, à quitter la campagne pour Paris. Comme eux, de nombreux
soldats changent d’orientation professionnelle au retour : tel est le
cas de plus d’un quart de ceux qui ont répondu à mon enquête sur
ce point – on y reviendra au chapitre 8.
Cette dynamique interne au couple, qui voit les choix de l’épouse
ou de la promise être moteurs dans l’installation future, témoigne-
t‑elle d’une conception nouvelle du couple ? Les rôles socialement
déterminés en son sein sont-ils modifiés ? Tant que les hommes sont
sous les drapeaux, tout n’est que virtualité et projection : difficile
d’imaginer la vie qui en découlera. Ainsi des tâches traditionnel-
lement rattachées à l’univers des femmes et auxquelles les soldats
sont confrontés : la lessive et le repassage. Comme l’écrit Bernard
Grimaud à sa sœur et son beau-frère : « Lessive au complet et ce
n’est pas un petit boulot la lessive, demande à ta femme, Daniel, ce
qu’elle en pense71 ! » Mais Daniel en sait quelque chose qui se décri-
vait lui-même à Nicole, trois ans plus tôt, en train de faire la lessive
en cherchant à la faire rire. Michel Tablet tente aussi l’humour à
peine arrivé sur son piton d’Afir : « Il faudrait que je me trouve une
mouquère. Qu’en penses-tu chérie ? À moins que tu ne préfères venir
pour quelques jours de vacances – je n’ose pas dire de repos ! – dans
le poste. Si cela était, fais-le savoir, nous organiserons un convoi tout
exprès72. » Puis une semaine plus tard, quand il a trouvé une solution,
il lui demande : « Préfèrais-tu que j’aille te le porter à nettoyer73 ? »
Ces jeunes couples qui se découvrent à distance héritent des visions
dominantes. Même si les machines à laver le linge commencent à se
diffuser en France (le taux d’équipement des ménages passant de
moins 8,5 % fin 1954 à plus de 27 % mi-1961  a), une redistribution
des tâches domestiques ne semble pas envisagée – deux générations
plus tard, les enquêtes montrent d’ailleurs que les soins du linge
restent à 85 % le fait des femmes74…
Cette expérience a toutefois offert aux jeunes couples une occasion
inédite de partage. A-t‑elle permis de faire émerger des couples plus
égalitaires, où les femmes auraient pu notamment revendiquer leur
droit au bonheur ? Ce qu’exprime nettement Jeanne Carbonnel : « Ma

a.  Il atteindra plus de 41 % en janvier 1966 (voir « L’équipement des ménages au début
de 1974 », Économie et Statistique, 1974, n° 58, p. 45‑48).

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PARTAGER LE TEMPS 149

mère est une femme de devoir et moi j’aspire à être une femme de
bonheur. Nous ne pouvons nous comprendre75. » Difficile à établir…
Il n’est pas rare en revanche que les épouses demandent à leur mari de
ne rien leur cacher, de la guerre comme de leurs émotions. Ce qui est
alors en jeu est de trois ordres. Tout d’abord, il s’agit d’affirmer qu’au
cœur du couple doit régner la confiance en l’autre. Cette confiance
s’exprime aussi concernant les relations extraconjugales, la sexualité
tarifée ou, plus simplement, les sorties. Nicole demande souvent à
Daniel s’il l’autorise à sortir danser : il répond toujours qu’elle n’a
pas à le lui demander et refuse d’endosser le rôle autoritaire dont
elle le charge (rappelons qu’elle a à peine dix-huit ans). La jeune
femme, qui est partie travailler à Lyon, est l’objet de ragots sur son
comportement et se défend d’être frivole : « Je suis toujours au foyer
un quart d’heure après avoir quitté mon travail76. »
Ensuite, les femmes qui demandent qu’on leur raconte tout affir-
ment par là qu’elles peuvent tout recevoir. « Toi tu vas me décrire
tout ce qui t’embête, tu entends Jacques. Je ne suis pas en sucre quand
même ! », le tance Jeanne77. Cela n’empêche pas les émotions, parfois
exprimées dans les lettres, plus souvent racontées après – les larmes
notamment qu’on devine sur certaines lettres de Jeanne.
Enfin, cette exigence repose sur un implicite fondamental : que
celle qui recevra les récits saura les accueillir et bien réagir. Ce postulat
peut tenir à des valeurs partagées, qui expliquent notamment qu’on
se confie davantage sur ses émotions à sa fiancée qu’à ses parents.
« Il n’y a qu’à vous que j’ai envie d’écrire. Recevoir vos lettres, y
répondre m’intéresse seul, et tout le reste est en soi insipide », confie
Jean-Claude Depoutot à Édith au lendemain d’une visite au bordel qui
l’a écœuré78. Avant de partir en stage au CIPCG (Centre d’instruction
Pacification et contre-guérilla) d’Arzew, où les officiers reçoivent une
formation à l’action psychologique79, le jeune médecin lui annonce
sans nuance : « Je pars à Arzew me faire un peu endoctriner. » Il
décrit ensuite le contenu du stage pour conclure, trois semaines plus
tard, qu’au vu de ses buts et de ses méthodes il s’agit d’un « centre
“intellectuel” de fascisme80 ». Même si des valeurs peuvent être parta-
gées, les amoureuses font d’abord ce qu’on attend d’elles, dans leur
couple comme socialement. En recevant les émotions, en soutenant
voire en consolant, elles se conforment à leur rôle de futures épouses.
Serge Lefort estime par exemple que la femme qu’il a rencontrée au
cours d’une permission et avec qui il s’est mis à entretenir une corres-
pondance suivie pendant la guerre, « sans comprendre ce qu’était la

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150 LA GUERRE

guerre réellement, [l’a] soutenu ». Lydie est inquiète pendant le séjour


de Michel Tablet en Algérie ; il lui arrive de pleurer en entendant
les informations à la radio, mais cela n’empêche pas qu’elle a été,
aux yeux de son mari, un appui permanent. Le réconfort à distance
est pourtant un art difficile. Jacques Senesse, dégoûté lui aussi par
sa visite comme médecin au BMC, s’épanche auprès de Suzanne en
août 1961 : « Je suis malheureux et il n’est pas très généreux ni très
viril de te faire part de ces emmerdements. […] Me méprises-tu pour
ce désarroi que je laisse passer dans ma lettre ? Ma carapace prend l’eau
de toutes parts81. » Suzanne s’empresse de le rassurer et lui conseille
même d’aller au bordel pour soulager son cafard ! Le jeune homme
n’en est que plus abattu…
Probablement certaines lettres sont-elles de simples exutoires
émotionnels. Cependant, les hommes qui se confient attendent des
réponses des femmes qu’ils aiment. Ils donnent ainsi une image d’eux-
mêmes. Les réponses les renseignent sur la capacité des femmes à
accueillir leurs récits, comme sur l’éventuelle perturbation qu’ils ont
pu occasionner chez elles. Les femmes confient elles aussi leurs senti-
ments et leurs émotions, racontent les déboires quotidiens comme
leurs joies privées, mais la guerre y pèse de son poids dramatique. Les
récits des hommes sont plus inquiétants. Ils décrivent une humanité
meurtrie, des expériences inhabituelles, parfois douloureuses, parfois
exaltantes, en tout cas hors de l’ordinaire. Par leurs écrits, ils donnent
accès à un monde que les femmes, en métropole, ne peuvent qu’ima-
giner, notamment à partir de l’expérience qu’elles ont eue, petites,
de la Seconde Guerre mondiale. En tout état de cause, l’échange
est asymétrique. Je pense par exemple à Jacques Senesse, qui confie
à Suzanne sa souffrance de leur séparation – ce qu’il appellera, en
2009, « ma détention guerrière » –, mais aussi les violences dont il
est le témoin, le racisme qu’il voudrait soigner comme on soigne la
folie. À cette noirceur qu’elle reçoit plusieurs fois par semaine, la
jeune mère choisit de répondre sans renoncer au récit des biberons
de leur nouveau-née.
Les hommes contractent-ils alors une dette vis-à-vis de leurs épouses,
impliquant un contre-don à venir, seulement envisageable dans une
relation conçue pour durer ? À cette époque, en effet, le divorce par
consentement mutuel n’existe pas et le mariage est un engagement
jusqu’à la mort : à cette échelle, les mois passés en Algérie et l’éven-
tuel rapport d’obligation qu’ils nourrissent peuvent sembler de faible
durée. Ceux qui pensent se marier au retour savent qu’ils auront la vie

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PARTAGER LE TEMPS 151

entière pour absorber la manière dont s’est nouée leur relation, dans
la guerre. À moins que les modalités de l’échange conjugal ne soient
au contraire fixées dans ces premiers temps de la relation et difficiles
à modifier ensuite. La dette est alors l’un des moteurs dynamiques
du couple : imposée par le contexte de l’expérience algérienne, elle
est appropriée par les partenaires et peut-être reformulée en termes de
rôles, d’obligations, de devoirs82. Tous les maris et fiancés, cependant,
ne se confient pas. Toutes les femmes n’entendent pas et certaines se
sont contentées de lire, sans réagir par écrit.
Aux femmes, les normes sociales sont rappelées par leur entourage ;
aux hommes, par leurs camarades de régiment. Les couples existent
parce qu’ils sont validés et parce qu’ils existent socialement. À l’armée,
les hommes qui ont des correspondantes féminines se distinguent
des autres et ceux qui sont fiancés ou mariés également, par des
photographies accrochées au mur ou montrées aux copains, des colis
spécifiques, des moments de cafard aussi. Dominique Fermé est fier
d’écrire à ses parents : « J’ai reçu trois photos en couleur de Nicole.
C’est un véritable harem. Tous les copains en bavent d’admiration »,
cumulant les deux sanctions espérées sur sa relation amoureuse (les
parents et les copains de régiment)83. Certains trivialisent ces liens
en lisant à haute voix les lettres reçues, en se vantant de leurs multi-
ples épistolières, etc. D’autres tentent au contraire de fabriquer des
bulles de solitude pour se consacrer à ces pensées. Ils indiquent ainsi
l’exclusivité de la relation qu’ils cultivent et en informent d’ailleurs
leur correspondante, puisque cette exclusivité est une des mesures de
la valeur de la relation qui les unit.
Les jeunes gens endossent aussi, vis-à-vis du groupe, le rôle du
fiancé ou du jeune marié et peuvent rechercher son soutien et sa
sanction. Ainsi quand Jean-Claude Depoutot offre des liqueurs au
repas pour fêter la mention « bien » de sa fiancée à sa licence et,
plus tard, un digestif à tous au mess quand il reçoit son télégramme
de réussite à l’agrégation84. Se marier est la norme qui les entoure
tous et parvient jusqu’à eux par les journaux qui publient les bans,
les proches qui tiennent la chronique matrimoniale du village ou du
quartier, les amis, frères et sœurs, enfin, qui annoncent aussi leur
mariage. « Voilà, ça y est, les amis s’marient », note Pierre Genty
quand un de ses proches amis lui fait son annonce… Et, plus tard :
« Je crois bien que je vais me retrouver le seul de la classe à ne pas
être marié. » Il vient de recevoir une photo de Monique le jour de ses
vingt et un ans et commente : « Décidément oui, je perds du temps

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152 LA GUERRE

ici85. » Au retour, ils pourront se sentir un peu décalés vis-à-vis de


leurs anciens copains.

Mises à l’épreuve
Assurément, pour ces couples qui ont résisté à souvent plus d’un
an d’absence de contacts physiques, sans entendre la voix de l’autre
et sans le ou la voir, la patience est devenue une vertu nécessaire.
Pour les femmes qui ont accepté de suspendre une partie de leurs
projets au retour de l’homme aimé ; pour les hommes qui, partis en
Algérie, ont laissé la femme aimée derrière eux, emportant seulement
l’espoir qu’elle les attende jusqu’au bout. Dans cette patience obligée,
s’exprime souvent de la souffrance, voire des angoisses : « Comment
l’armée va-t‑elle m’arranger ? Dans quel état va-t‑elle me rendre à la
vie civile86 ? » ; « Au bout de ces deux ans, allons-nous repartir chacun
de notre côté ou bien la main dans la main, affronter à deux la vie
pour le meilleur et pour le pire87 ? ». Serai-je le même dans un an,
dans vingt mois ? Auras-tu changé ? Comment s’accorder après une
telle séparation ?
À l’approche du retour, les inquiétudes s’expriment parfois : « Tu
sais, j’ai drôlement changé et ces sorties ne me disent plus rien »,
prévient Daniel quand Nicole se réjouit des « bonnes bringues » en
perspective88. On le verra, le retour, espéré et imaginé tant de fois, est
aussi un moment redouté par les amoureux où il faudra se revoir et
se synchroniser de nouveau. Mais l’inquiétude qu’ils nourrissent sur
la capacité de leur amour à résister au temps ne date pas du moment
du retour : elle est présente dès le départ. Si l’absence permet de
consolider des liens, de mettre à l’épreuve l’envie de vivre ensemble
et de renforcer l’intimité de certains couples – notamment de ceux
qui ont conservé leurs lettres par-delà les décennies –, la guerre brise
aussi des liens et met fin à des unions imaginées. Son expérience
peut tellement bouleverser intimement qu’elle fait bouger l’image que
les hommes ont d’eux-mêmes. Les ajustements nécessaires rendent
alors impossible le maintien des liens amoureux. L’articulation du soi
intime et du soi social, en l’occurrence engagé dans une relation de
type conjugal, ne résiste pas89. Claude Heurtebize exprime avec clarté
ce qu’il a ressenti au cours de ces deux années dans les grandes plaines
d’alfa près de Bedeau. En décembre 1960, il obtient une permission
pour se marier avec celle qu’il fréquente depuis deux ans et demi,
mais l’expérience algérienne perturbe le jeune sous-lieutenant de vingt

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PARTAGER LE TEMPS 153

et un ans : « J’ai vécu au jour le jour jusqu’à perdre le sentiment


de ma propre identité », m’écrira-t‑il pour qualifier l’apport de ces
années en Algérie (« Qu’avez-vous appris en Algérie ? Qu’avez-vous
désiré transmettre ? »). « Mon passé avait disparu, même mes relations
épistolaires avec mon épouse devenaient de plus en plus banales,
formelles ; j’étais devenu hors de moi, indifférent, immergé totalement
dans une vie différente. »
L’absence peut, plus classiquement, mettre à l’épreuve la solidité
des liens : en métropole, des femmes choisissent de ne pas attendre.
De part et d’autre de la Méditerranée, les contextes sont à cet égard
très dissemblables. Si les hommes ont pu choisir avant de partir de ne
pas prolonger des histoires ébauchées, ce sont plutôt les femmes qui
prennent l’initiative des ruptures quand ils sont en Algérie. La fébrilité
des soldats à l’arrivée du courrier a aussi à voir avec cette question :
m’écrira-t‑elle aujourd’hui ? Pourquoi ne m’écrit-elle plus ? Jean-Louis
Cerceau est parti, on s’en souvient, après une bagarre mémorable et
le souci de n’être pas apprécié des parents de la jeune fille dont il
était tombé amoureux. Elle lui écrit cependant, mais de moins en
moins. Il redoute le retour. Même chose pour le sous-lieutenant André
Fillère, qui constate au bout d’un an en Algérie que les lettres de sa
petite amie cessent presque d’arriver. Alain Corbin conseille à ses
camarades de chambrée de ne pas placer une trop grande confiance
dans leurs correspondantes : il a lui-même flirté avec une jeune fille
dont le petit ami était en Algérie avant d’y être lui-même appelé…
Le temps use assurément les liens.
Les évolutions de la politique algérienne ont aussi joué leur rôle.
Jean Laurans sent que sa fiancée est séduite par des idées favorables à
l’Algérie française puis, tout à coup, elle cesse de lui écrire. C’est par
sa sœur qu’il aura la confirmation de la rupture90. Même intervention
familiale pour Michel Bredeloup. Fiancé avant son départ sur les
conseils de ses parents, le Nantais ne peut que constater que les lettres
arrivent de moins en moins au cours des vingt-quatre mois qu’il passe
en Algérie. À deux mois de sa libération, son père prend l’initiative
de lui écrire une « lettre me disant que j’avais des cornes » : le jeune
homme se porte alors volontaire pour une opération de nuit avec le
désir, assumé plus de quarante ans plus tard, de ne pas revenir91. Il
est blessé et doit être héliporté jusqu’à l’hôpital.
Combien d’hommes se sont, comme lui, volontairement exposés au
danger pour solder une souffrance amoureuse ? Combien, aussi, ont
plus clairement encore attenté à leurs jours et choisi de se suicider ?

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154 LA GUERRE

Les chiffres restent obscurs aujourd’hui et les raisons le seront à tout


jamais. L’émotion reste en tout cas très palpable des décennies après
chez les hommes que j’ai rencontrés. Lors de ma première enquête qui
portait à la fin des années 1990 sur les violences illégales de l’armée
française, certains avaient absolument tenu à évoquer le sujet qui
était toujours un nœud émotionnel évident pour eux. Liant les deux
thèmes, Dominique Fourcade m’avait ainsi raconté que sa première
petite amie avait rompu avec lui au bout de plusieurs mois. Alors
qu’il s’était isolé pour lire son courrier, il avait appris qu’elle était
tombée amoureuse d’un autre, un Américain. Pour le jeune Parisien,
subjugué par les GI’s lors de la Libération, le choc de la rupture fut
sans doute redoublé par la blessure narcissique (que pouvait-il face
à un Américain ?). Il se mit à vomir, pendant plusieurs jours. Celui
qui prit alors soin de lui remonter le moral était un des tortionnaires
de son unité92… Pour cette nouvelle enquête sur les familles, près
de vingt ans plus tard, même émotion et témoignages spontanés sur
l’expérience de la guerre intimement liée à la douleur d’une première
rupture amoureuse. Il serait déplacé d’en sourire : ni la jeunesse de
leurs protagonistes ni la courte durée de ces histoires au regard des
relations qui ont pu les suivre n’atténuent leur caractère injuste aux
yeux de ces hommes. Est advenue, à cet endroit, une bifurcation
importante de leur vie face à laquelle ils se sont sentis totalement
impuissants.
La rupture la plus radicale est bien sûr celle que produit la mort.
Les amoureux peuvent-ils l’envisager ? Tout dépend bien sûr des affec-
tations : tous les postes ne sont pas aussi exposés et toutes les périodes
de la guerre ne comportent pas les mêmes risques. Assurément la
vie en commando ou en unité opérationnelle est plus éprouvante
physiquement (et on peut mourir de blessure ou de maladie), mais
l’existence de mines sur les pistes a aussi causé beaucoup de dégâts,
qu’il s’agisse de véhicules explosant ou d’accidents de la route causés
par une vitesse excessive. Enfin, la fin de la guerre et la période qui
suit l’indépendance sont caractérisées par une anomie particulièrement
dangereuse pour les militaires français dans certains endroits, quand
l’OAS les a pris pour cibles en particulier. La conscience de courir un
danger mortel n’est pas forcément présente chez tous, même si la peur
est bien là. Elle n’est pas non plus verbalisée et transmise à la femme
aimée aussi clairement que quand Jacques Senesse écrit à sa jeune
épouse : « Si je disparais dans une de ces trappes, console-toi, vis,
toi, vis deux fois plus. Sache que je me fous de mon propre souvenir.

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La mort n’est pas sacrée, elle n’a aucun sens93. » Les soldats tentent
de rassurer, on l’a vu. Même s’ils disent bien souvent plus à leur
amoureuse qu’à leurs parents et frères et sœurs, ils minimisent toujours
le danger. Les correspondances laissent clairement apparaître que
certaines femmes ne manifestent jamais leur inquiétude. Assurément,
certaines n’en ressentent pas. D’autres choisissent, c’est flagrant, de ne
pas répondre aux récits pourtant explicites qu’elles reçoivent. Difficile
d’interpréter ce silence : désir de ne pas peser sur l’autre en exprimant
son angoisse pour lui ? Aveuglement à ce qui n’est que suggéré ?
Acceptation d’un rôle où la femme aimée rassure, console mais tait
ses sentiments profonds ?
Les femmes vivant en métropole peuvent en tout cas percevoir le
danger réel que court leur aimé ou se bâtir une image de l’Algérie
qui les inquiète. L’annonce régulière de la mort de jeunes des villages
ou des quartiers environnants, les embuscades ou les attentats dont
parlent les médias sont des éléments tangibles dont elles peuvent
se saisir. Fin novembre 1957, la loi autorise même les femmes à
épouser de manière posthume des hommes morts en Algérie. Monique
Guingueno épouse ainsi Guy Lenestour à Paris plus d’un an après
la mort de l’aviateur. La date officielle du mariage est indiquée à la
veille de son décès et la mairie enjoint la jeune femme de porter le
« nom d’un héros […] avec honneur94 »… Jacques Carbonnel expose
à Jeanne ce qu’il découvre en Algérie avec l’intention de ne rien lui
cacher. La jeune femme est informée des risques encourus par le
soldat du 14e  régiment de chasseurs parachutistes : « Si tu ne devais
pas revenir Jacques, je ne voudrais plus vivre et je ne vivrais plus95. »
Plus tard, elle lui rend visite en Algérie et elle lui recommande ensuite
d’être prudent, ayant pu se faire elle-même une idée de la situation.
La durée de l’absence et la peur du danger peuvent conduire
certaines à la dépression. Pendant les dix mois que Jacques Devos
passe au fond des Aurès, à encadrer une section de harkis, Renée
s’étiole. « La fatigue de Renée, dont je connais bien la cause, n’est pas
faite pour me détendre. Il est vraiment temps que ça finisse », écrit
le jeune instituteur à ses parents96. La jeune femme en est devenue
suicidaire et si fragile qu’elle ne se remettra jamais vraiment. « Notre
amour, notre vie restent indissociables de cet épisode », estime-t‑il
en 2016.

En s’efforçant de partager le temps avec leurs proches, en bâtis-


sant un temps domestique avec leur fiancée ou épouse, les soldats en

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156 LA GUERRE

Algérie ont des allures de Sisyphe poussant un rocher d’absence. Pour


les jeunes couples, pourtant, les lettres qui s’accumulent donnent à
voir une relation qui se construit. Ces mois ou ces années d’éloigne-
ment leur permettent d’apprivoiser leur mode de fonctionnement
futur. Ils peuvent jouer au couple, s’inscrire dans les rôles qu’on attend
d’eux (familialement comme socialement), mais aussi expérimenter
une intimité particulière où les désirs et les espoirs sont mis en mots,
où les émotions se déploient.
L’arbitraire militaire, maître du temps, leur interdit-il le contrôle
de cette donnée fondamentale de l’expérience ? Peu importe. Vis-à-vis
des parents, leur partition est simple : ils doivent rassurer, c’est ce
qu’on attend fondamentalement d’eux. La situation est plus complexe
avec la femme avec qui ils veulent s’engager pour l’avenir : les jeunes
fiancés doivent parvenir à tenir un langage de vérité tout en privilé-
giant l’écriture commune d’une vie à deux dont les premiers jalons
sont posés pendant leur absence. Même si les hommes se veulent aussi
rassurants, ils masquent moins les contextes particuliers dans lesquels
ils vivent en Algérie puisqu’il s’agit bien, par cette forme particulière
de dialogue, de construire leur couple et leur nouveau rôle d’époux.
S’il s’agit de parler vrai, que disent-ils alors de la guerre en cours ?

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4

La guerre, irréductible différence ?

Pour comprendre le contexte de la correspondance échangée à l’époque


par les appelés et leur famille, il faut se rappeler que les Français de
métropole ne connaissent pas alors l’Algérie, qu’ils n’y sont jamais
allés et qu’ils n’en ont qu’une représentation très limitée, livrée au
mieux par les manuels scolaires et quelques actualités cinématogra-
phiques. Des événements qui s’y déroulent, ils ne sont pas non plus
bien informés. En Algérie, les journalistes ne circulent pas librement.
Les interprétations données par les médias varient considérablement
de l’un à l’autre mais l’accès au terrain est contrôlé et il est difficile
d’avoir une idée exacte de la réalité. Si la presse écrite est pluraliste,
la radio est le monopole de l’État et la télévision encore balbutiante
est également fermement contrôlée par le ministère de l’Information.
Des stations qui émettent depuis l’étranger sont écoutées : Radio
Luxembourg, Radio Monte Carlo, Europe n° 1. Elles ne peuvent
suffire.
Pour ceux qui partent comme pour ceux qui restent, la correspon-
dance s’adosse donc sur un arrière-plan très flou. Même si des récits
concurrents apparaissent à mesure de l’avancée de la guerre, grâce
à ceux qui rentrent d’Algérie ou aux mouvements d’opposition qui
cherchent à la documenter, la plupart des familles françaises en savent
peu de choses. Elles dépendent en grande partie de leurs proches pour
imaginer ce qui se déroule là-bas.

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158 LA GUERRE

L’Algérie : une réalité méconnue,


un décor exotique

Le poids de la censure et de l’autocensure


La guerre peut-elle entrer dans le même mouvement de banalisation
que les autres sujets des correspondances ? À première vue, ce que
les conscrits vivent en Algérie est proprement impensable. Pourtant,
l’analyse des écrits montre que les soldats ont à cœur de donner à
leurs proches les moyens de l’imaginer. Ils ont pour cela recours à
un jeu de comparaisons. Utilisées pour communiquer avec ceux de
métropole tout autant que pour donner du sens à ce qu’ils vivent,
les comparaisons sont souvent le premier stade de la description1.
Pourtant, si elles rendent visibles, elles empêchent aussi de voir. De
part et d’autre de la Méditerranée, tous ont des passés incorporés,
qui précèdent l’expérience algérienne et participent, « consciemment
ou non, à définir les manières singulières par lesquelles [les corres-
pondants font] face à l’événement2 ».
À ce qu’on a déjà signalé sur les conditions matérielles d’écri-
ture et les dispositions individuelles, il faut ajouter une dimension
nouvelle : la censure. Lors des conflits précédents, l’armée française
s’est attachée à contrôler les écrits circulant entre le front et l’arrière.
Pendant la guerre de 1914‑1918, un système bien rodé ouvrait des
lettres au hasard, en barrait les passages délictueux ou les recopiait
pour informer l’État sur le moral des Français3. Le contrôle postal
accompagne l’état de guerre et les militaires en ont bien conscience.
En décembre 1939, le système est remis en place, puis Vichy le
précise encore pour contrôler cette fois l’ensemble de la population.
La situation est bien différente en Algérie et pareil système ne pourrait
être instauré sans contredire le discours officiel : il n’y a pas de guerre
là-bas. Il n’y a donc pas de contrôle organisé des correspondances  a.
Si des mises en garde de bon sens peuvent avoir été prodiguées aux
soldats, si des consignes plus strictes ont existé concernant ce qu’ils
avaient le droit de photographier4, il n’en demeure pas moins que
les conscrits peuvent écrire à peu près ce qu’ils veulent. D’ailleurs, ils
craignent rarement la censure. Parfois des lettres sont ouvertes et le
2e  bureau a certainement à l’œil certains individus s’étant distingués

a.  Sur ce plan, la situation des Algériens conscrits ou engagés dans l’armée française est
différente, au moins quand désertions et trahisons deviennent redoutées par l’état-major.

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 159

par une attitude ou un propos non conformes : ceux-là peuvent se


montrer plus prudents. Sans compter des officiers de renseignement
zélés et des cadres suspicieux, comme le lieutenant qui a détruit le
journal tenu quotidiennement par Michel Louvet. Certaines situations
particulières, enfin, exigent le secret même vis-à-vis des camarades,
comme pour le sergent Jacques Herri, qu’on conduit toujours discrè-
tement dans un camp où sont détenus au secret des prisonniers :
l’infirmier parachutiste n’est pas censé parler à son capitaine médecin
des prisonniers torturés qu’il aide à maintenir en vie.
Mais l’essentiel de la discipline qui pèse sur les militaires est
interne. Ce qui joue sur leurs écrits, beaucoup plus sûrement, est
l’auto­censure. Celle-ci n’est repérable qu’à condition qu’elle soit expli-
citée dans des récits parallèles, en particulier dans les journaux intimes
qui permettent de dévoiler ce que des lettres ne disent pas toujours.
L’autocensure renvoie à une capacité plus ou moins grande du scrip-
teur à maîtriser ce qu’il écrit : certains tiennent un journal depuis leur
adolescence quand d’autres prennent la plume pour la première fois
de manière aussi suivie. L’autocensure s’exprime différemment selon
les relations : en particulier, chez certains couples, un engagement de
vérité peut entrer en conflit avec le désir de ne pas dire.
Il n’en demeure pas moins qu’il faut bien dire quelque chose de
cette expérience algérienne. Comment faire ? Comment faire surtout
pour réduire les multiples écarts qu’elle met au jour, sur l’Algérie
française, sur les opérations de maintien de l’ordre, sur la pacification,
sur l’armée, ainsi que sur la peur, le courage, l’héroïsme ou la veulerie ?
Ces écarts entre ce qu’on s’imaginait avant de partir et ce qu’on vit
une fois franchie la Méditerranée portent en eux une mise à l’épreuve
par le réel des imaginaires métropolitains que les conscrits ont partagés
avant de changer de décor et d’ambiance. Ils peuvent surgir d’un
spectacle inattendu ou venir se nicher au cœur de l’action : entre ce
qu’on fait et ce qu’on pense, ce qu’on arrive à dire et ce qu’on croit.
S’ils s’agrandissent, les écarts risquent de devenir une menace pour
la relation, conduisant à des mensonges ou des omissions.
Ils peuvent alors être vécus comme une souffrance intime pour
certains et leur réduction s’impose comme on réduit une fracture
après un choc. Que faire dans l’isolement relatif de la lettre qu’on
écrit ? Que dit-on ? Comment et à qui ? Ces premiers récits recèlent
souvent une des clefs de la place ultérieure de la guerre dans les
familles. Pour faire face et rendre compte par l’écriture de ce qu’ils
vivent, les soldats continuent à piocher dans ce qu’ils ont de commun

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160 LA GUERRE

avec leurs correspondants : la vie des Français de métropole, l’expé-


rience du service militaire et de l’armée, ou encore les souvenirs de
la Seconde Guerre mondiale.
Ils mettent d’abord en avant les éléments de décor qui font de la
découverte de l’Algérie une aventure exotique, puis s’attachent à rendre
compte de leur vie militaire en restant flous sur la violence qui les
entoure. Pourtant le cœur de la guerre est là, pour la plupart : on peut
mourir et on peut tuer en Algérie  a. Les soldats choisissent soigneu-
sement à qui faire part de leurs émotions face à cette découverte.
Parfois, des liens privilégiés au sein des adelphies permettent cette
expression ; parfois aussi, on ose confier à sa fiancée ou à son épouse
des sentiments complexes, au risque de mettre à l’épreuve la relation
naissante. Pour sauvegarder les siens de ces récits qui pourraient les
perturber ou parce qu’ils semblent impossibles à formuler dans le
cadre familial, les soldats peuvent aussi préférer écrire à des amis sur
les sujets les plus sensibles. À condition, bien sûr, qu’ils écrivent…

Beauté des paysages, misère des habitants


Des cinq sens saisis dès l’arrivée en Algérie, c’est la vue qui domine,
depuis le bateau : les couleurs et la lumière frappent ceux qui n’ont
jamais voyagé plus loin que les frontières de leur pays et plus souvent
de leur département. « Le jour se lève sur Alger, nous découvrons
maintenant tout en plein jour », rapporte le Vendéen Bernard
Baupoin en janvier 1961 : « C’est encore plus magnifique. La ville
escarpée figée dans la colline, le port ou dansent les navires, goélettes,
barques, etc. Ce ciel d’un bleu vert, tout cela est vraiment très magni-
fique, enchanteur5. » D’Alger, tous les Français ont une image, tant la
Ville blanche a été célébrée par la France impériale dont elle est une
vitrine. Il n’empêche : découverte depuis la mer, après une journée
entière de voyage parfois difficile, elle est un émerveillement dont
toutes les correspondances se font l’écho. Mêmes récits chez ceux
qui arrivent dans les autres ports : l’Algérie est un beau pays, même
quand on y débarque en uniforme. Le Vosgien Bernard Porrini peut
même apercevoir la plage « remplie de parasols et de plaisanciers
qui se baignaient dans les rires et la joie de vivre » quand il atteint

a.  « Pour celui qui le vit sur le terrain, l’état de guerre ne fait jamais aucun doute. Les
moyens mis en œuvre, le matériel, mais surtout, pour le soldat, une multitude de dispositions
et de détails, autour desquels s’ordonne sa vie quotidienne, subissent une métamorphose »
(Bernard Laffont, « Des guerres au nom vague », loc. cit., p. 48).

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 161

Philippeville en septembre 1960. Étranges impressions et sentiments


mêlés…
Le trajet jusqu’à leur affectation offre aux militaires un aperçu du
pays dont la beauté continue bien souvent à les impressionner. « Après
avoir franchi plusieurs sommets et plusieurs vallées, nous roulâmes
jusqu’à destination sur une corniche longeant la mer », note, lucide
et attentif, Serge Lefort qui s’installe à 125 km d’Alger pour ses vingt
et un ans : « Le paysage d’une grande beauté sauvage fit rapide-
ment oublier que de l’autre côté, la montagne peuplée d’arbres épais
pouvait toujours cacher quelque danger. Et vraiment ces vues magni-
fiques valent tout ce que j’ai vu de plus beau. À elles seules, elles me
feront garder un bon souvenir de l’Algérie où jusqu’à maintenant
j’ai vécu plus en touriste qu’en militaire. Mais le changement ne
tardera plus6. » Ils sont nombreux à offrir à leurs proches un aperçu
de ce qu’ils découvrent alors. Citons encore Jacques Devos invitant
en septembre 1960 ses parents à entrer avec lui en pays chaoui, au
sud des Aurès : « Après la poussière de la piste, nous pénétrons sous le
frais ombrage de la palmeraie, bruissement de l’eau, vols de perdreaux,
chèvres noires, palmiers lourds de leurs régimes de dattes, figuiers,
treilles de raisin, pastèques, grenades… Et le chemin s’étale sur le gué
de l’oued où les femmes chaouias habillés de guenilles multicolores
lavent le linge en le frappant du pied dans une sorte de charleston. Des
gosses vêtus de leur grande chemise bleue, ocre, blanche, verte, juchés
sur des mules et sous les palmiers de la place. Plus haut, les hommes
en blanc, enturbannés, assis et bavardant. Le poste est juché sur une
butte au milieu des jardins et des palmiers dans un ancien groupe de
mechtas7. » Interrogés aujourd’hui sur leurs souvenirs d’odeurs ou de
couleurs, les anciens soldats livrent des récits empreints d’émotions.
Dans leurs lettres de l’époque, ils expriment souvent leurs regrets
de ne pas pouvoir être de simples touristes et, plus de soixante après,
ils soulignent encore la beauté du pays. Ils envoient aussi des cartes
postales, dont la série « Scènes et types », qui accompagne la coloni-
sation depuis la fin du xixe siècle, continue à alimenter l’imaginaire :
ainsi pour la petite Jacqueline Le Mens, qui reçoit des images de
danseuses des Ouled Naïls ou des méharistes de Ouargla par son frère
posté pourtant loin de ce grand Sud. Les topiques de l’orientalisme
sont là, dans une éternité folklorique d’où la guerre et la modernité
sont exclues.
Les cartes postales peuvent venir à l’appui des récits, en particu-
lier en ville ou dans les endroits touristiques d’Algérie. À l’été 1959,

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162 LA GUERRE

Pierre Baupoin achète ainsi plusieurs cartes à un kiosque de Bône


pour familiariser ses proches avec son nouveau décor : « La ville
de Bône a un cachet particulier. […] La vieille ville uniquement
peuplée d’Arabes et qui nous est interdite. La ville nouvelle avec ses
immenses bâtiments ou maisons à terrasse, partie surtout européenne.
Au dernier recensement, la ville comptait 111 705 habitants, mais
depuis il y a eu de nombreuses constructions et par conséquent de
nouveaux habitants8. » Ces cartes sont aussi destinées à venir nourrir
les souvenirs du jeune homme une fois rentré en Vendée : « Veuillez
conserver toutes les cartes que je vous envoie, ce sera des souvenirs »,
demande-t‑il9.
Les militaires qui arrivent en Algérie comparent ce qu’ils découvrent
avec ce qu’ils connaissent et les paysages français donnent la mesure
de l’exotisme ou de la surprise de ne pas trouver en Algérie l’Orient
imaginé, comme le raconte Bernard Le Mens à ses parents, frère et
sœur en mars 1958 : « Ce qui fait drôle en ce moment, c’est que
tout le pays est bien vert (la saison de cueillette des oranges vient de
se terminer). À part les cigognes que l’on voit un peu partout et les
musulmans, on se croirait en France dans une ferme de Normandie
avec des vaches, des chevaux et des machines agricoles10. » La même
année, Jean-Claude Depoutot découvre son nouveau décor et partage
lui aussi : « Les bois étaient recouverts de petits cyclamens et de
petites taches blanches de faux narcisses. Je vous en envoie un de
chaque espèce pour que vous puissiez mieux vous faire une idée11. »
Ils utilisent ces comparaisons pour donner à leurs proches la mesure
de l’exotisme. Bernard Baupoin tente un « à Bouira, c’est une véritable
Bretagne que nous retrouvons, pluie fine, boue » (8 janvier 1961) ;
mais il déchante très vite : « Il me semble qu’il vous sera assez difficile
de vous rendre compte, car le paysage diffère nettement d’aspect avec
la Vendée » (11 janvier). Plus tard, alors que la chaleur interdit le
travail après 11 heures du matin, il peut écrire : « Voilà bien le climat
de l’Algérie tel qu’on le conçoit en partant de France12 » (6 mai).
Comme beaucoup, il est frappé par la pauvreté des habitants et la
misère : « Jamais je ne me serais imaginé qu’ils fussent si peu évolués.
On se croirait vraiment en une époque non civilisée. » Cet écart, qu’il
attribue largement à des dispositions naturelles autant qu’aux faibles
ressources du pays, le conduit à douter de l’avenir : « Ils sont trop
fainéants, leur principal travail est de s’asseoir devant leurs mechtas
le matin et d’attendre la nuit pour dormir. Je suis à me demander
comment la France pourra leur faire comprendre et réussir à les

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 163

sortir de leurs coutumes ? » Le regard est teinté de préjugés en tout


genre, qui témoignent aussi de l’exotisme absolu de ce à quoi le jeune
Vendéen est confronté, lui qui n’a jamais rencontré un seul Algérien.
Ainsi, à propos du Mardi gras : « Ici personne ne s’est déguisé. Il est
vrai que les Arabes sous leurs accoutrements le paraissent à longueur
d’année. » Derrière cet exotisme et cette condescendance, il perçoit
toutefois une commune humanité, qu’il prend la peine de décrire à
son petit frère de douze ans : « Les petits Arabes sont beaucoup à
plaindre, tu sais. Ils ne vivent pas comme nous et sont loin d’être
aussi heureux. Très peu fréquentent l’école. Un sur cent peut-être ?
Ils apprennent à parler comme leur indiquent leurs parents. Bien sûr
leurs mères sont voilées comme sur les cartes postales et leurs papas
s’habillent encore d’une grande djellabah et d’un turban. J’espère
acheter un appareil photo, aussi je vous ferai voir tout cela à mon
retour13. » Ses proches l’interrogent, répondent à ses descriptions et
réclament des précisions supplémentaires. Son petit frère le questionne
sur les animaux locaux et les enfants, quand sa mère note qu’il a
cessé de parler des Algériens. C’est, dit-il, « qu’il n’y en avait pas »,
car la politique de regroupement conduite par l’armée française pour
priver les combattants de l’ALN du soutien de la population a fait
son œuvre14. En revanche, il a pu se rendre dans un des villages vidés
de leurs habitants : « Tout était resté en place. » Pour bien se faire
comprendre et parce qu’il a été marqué par l’afflux des populations
des Ardennes jusque dans la Vendée de sa petite enfance, il précise
en avril 1961 : « C’est comparable aux réfugiés pendant nos guerres.
On emporte le nécessaire, c’est tout15. »
Le spectacle de la misère étonne d’abord. « Alger m’a fait bonne
impression. La colonisation avait semble-t‑il apporté ses bienfaits…
Mais bien vite en allant dans les djebels, je me rendis compte que ce
n’était qu’une façade, un décor de cinéma », commente en 2018 Pierre
Le Bars qui, après six mois à Cherchell, passa plus de neuf mois à
nomadiser avec un commando de chasse d’octobre 1959 à l’été 1960.
Pour les plus politisés et engagés contre la guerre ou le colonialisme,
ils décryptent ce qu’ils découvrent comme les signes d’une exploitation
intolérable. Âgé de vingt-cinq ans quand il part, militant contre la
guerre d’Indochine et faisant profession de foi antimilitariste, Jacques
Carbonnel se souvient de ce qu’il appelle tout de même sa « surprise
de voir que tout ce que j’avais imaginé était vrai, en particulier le
mépris des pieds-noirs envers les Arabes ». Militant communiste,
Marcel Yanelli attribue au capitalisme qui « crache sa haine et ses

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164 LA GUERRE

mensonges » ce qu’il constate et qualifie d’« abaissement moral des


gars » et de « victimes inutiles »16… À sa première opération, il doit
fouiller une tente. « Cette idée me répugne », confie-t‑il à son carnet
avant de décrire les coups sur les prisonniers et les humiliations et de
commenter pour lui-même : « Et moi je suis là, les larmes aux yeux !
Honte à ces salopards ! Honte à cette armée ! Haine… Ils attisent la
haine. » Et l’explication vient immédiatement : « Ô France ! Comme
tu es bafouée, roulée dans la boue. Le capitalisme n’aura pas cessé de
la plonger dans les ténèbres du déshonneur pour quelques milliards
dans les poches de ceux qui soutiennent le régime17. »
Derrière la beauté des paysages et la curiosité de la découverte,
les conscrits constatent une violence économique et sociale qu’ils
décrivent parfois. Débarqué de Firminy fin 1957, tout juste sorti de
deux années au séminaire, Claudius Chol se souvient de sa « surprise
totale » à la sortie de la belle ville d’Alger en route vers l’est : « Nous
plongeons dans un paysage de vignes et orangers au départ, puis
rapidement un paysage presque lunaire, terre brûlée par le soleil, des
habitations peu nombreuses qui ressemblent à nos crèches, quelques
personnes accroupies, essentiellement des hommes en djellaba, parfois
ressemblant à des SDF, des gamins qui courent après le train solli-
citant de l’argent, des bonbons, du chocolat, des cigarettes ou nous
offrant des dattes, des gâteaux pour gagner quelques sous. Devant
autant de pauvreté, de dénuement, je me souviens parfaitement m’être
dit : “Mais qu’est-ce qu’on a fait ici depuis [18]30 ?” Quelle misère !
Rien à voir avec les images d’Épinal que l’on pouvait avoir en tête
des colonies françaises. » Les trains fonctionnent mal et Michel Tablet
commente pour Lydie : « On se croirait en France, voici quatre-
vingts ans18. »
Les civils ne sont pas leurs ennemis et ils peuvent exprimer à
leur sujet des sentiments qu’ils partagent avec leurs proches. Ainsi
Joseph Thimonier avec sa fiancée, peu de temps après son arrivée
au printemps 1956 : « Pour la première fois, je suis entré dans un
gourbi que parfois on appelle à tort mechta. Le mode de vie des
gens est plutôt archaïque. Dans l’unique pièce, basse, très propre
au demeurant, s’entassent vieillards, femmes et enfants assis sur
des nattes. Notre incursion les rend très malheureux. » Et le jeune
médecin tout juste sorti de son internat précise : « Dans cette pauvre
mechta située à deux pas d’une centrale produisant “N” kilowatts, il
n’y a pas d’électricité. Je me sens très mal à l’aise. Fouiller dans les
moindres recoins, quelle horreur ! Dans la cour intérieure (le gourbi

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 165

est entouré de murs), des bêtes que notre présence dérange bêlent
à tout rompre19. » Lui fait écho le jeune interne en médecine, tout
juste arrivé, Jean-Claude Depoutot : « Ô Édith, vous ne pouvez pas
savoir comme est pénible le spectacle de cette misère, qui est même
trop grande pour être pudique et ne pas s’étaler en plein jour20. »
Comme ce médecin, les soldats ont l’occasion de rencontrer des
civils dans le cadre de leurs activités. En Algérie, en effet, l’armée
ne se contente pas de faire face à un adversaire armé. Ses chefs
entendent promouvoir la construction d’une Algérie française renou-
velée, pour laquelle une ingénierie sociale inédite est développée :
routes, écoles, logements, campagnes de vaccination et de prévention
diverses, l’armée est littéralement sur tous les fronts. Les interactions
avec la population française d’Algérie sont beaucoup moins fréquentes
hors des villes, où l’armée peut être amenée à effectuer un travail de
police, contrôlant et fouillant. La garde des propriétés menacées par
le FLN constitue en fait l’essentiel des activités mettant les soldats en
contact avec ces Français d’origine européenne installés de l’autre côté
de la Méditerranée. Ils ont rarement gardé le souvenir de relations
nouées à cette occasion. Il est moins étonnant, en revanche, que les
liens avec les Algériens aient été faibles sauf, là encore, en ville. Un
cas comme celui de Daniel Covez est cependant exceptionnel : le
jeune Lensois, basé en banlieue d’Alger en 1957‑1958, entre alors
en contact avec une jeune femme qu’il me décrira comme « veuve
d’un gars du FLN qui avait un bébé » hors mariage. Malgré ses
copains qui lui disent qu’il est « fou », il demande sa main et attend
une réponse, qui viendra trop tard. À son retour en France, il ne
cachera pas ce premier amour à sa femme et il tient aussi à m’en
parler quand je le rencontre en 1999, en insistant sur son admiration
pour les Algériennes : « Ce sera grâce à elles si le pays change de
mentalité », estime-t‑il alors21. L’exception ne vient pas seulement
du lieu d’affectation : le jeune homme a été capable de distinguer
la personnalité propre de la jeune femme de ses groupes d’apparte-
nance (elle est algérienne et liée au FLN). Peut-être, comme il en
fait l’hypothèse, faut-il y voir un effet de son enfance : son père,
prisonnier en Allemagne, « n’est pas rentré antiallemand » ; « il aimait
profondément les Allemands, il travaillait avec eux dans les fermes.
Il était capable de faire la différence », résume-t‑il enfin.
Rien de moins évident pourtant, car la nature de la guerre n’est
pas faite pour faciliter la confiance et les rapprochements. Les soldats
français sont plus souvent conduits à soupçonner tout Algérien de

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166 LA GUERRE

soutenir le FLN. En témoignent encore leurs réponses à la question


de savoir s’ils ont vu des ennemis : beaucoup précisent qu’il était
difficile de savoir qui était un « ennemi ». Plus simplement encore,
les contacts ne sont pas facilités par le fait que les civils algériens
ne sont pas aussi nombreux à parler français que leur citoyenneté
pourrait le laisser imaginer. Non seulement la très grande majorité
des Algériens ne lisent et n’écrivent pas le français, mais beaucoup ne
manient que les mots nécessaires à une interaction minimale avec les
colons, les administrateurs ou les militaires. Difficile, dans le contexte
de la guerre, d’apprendre à se connaître et de dépasser les préjugés.
Certaines conditions permettent cependant quelques rapproche-
ments avec des Algériens, notamment avec les écoliers pour ceux qui
doivent faire office d’instituteurs. Avec des soldats algériens aussi,
appelés comme eux, engagés ou auxiliaires de l’armée française, en
dépit des différences importances de statut militaire : tous ont en
commun une culture, une langue et une religion qui les distinguent
des appelés métropolitains. Pour ces derniers, ils sont leurs principaux
intermédiaires culturels – ceux qui les initient à leur pays, notamment
autour d’un thé, comme les soldats le rapportent à leur famille.
Un sujet domine en matière pittoresque : le méchoui de la fête
de l’Aïd-el-Kébir. Voici comment Dominique Fermé le relate en
septembre 1960 : « Ce midi, nous avons mangé à la musulmane, le
fameux “méchoui” et le couscous. Le méchoui, c’est un mouton entier
rôti à la broche. Pour manger, pas de fourchette, ni assiette ni cuiller,
le couteau et ses mains et on taille à grands coups. Nous sommes
une quinzaine sur un mouton, cinq minutes après, plus de mouton.
Ensuite, vient le couscous. Pas celui de France, mais un mélange avec
une quantité astronomique de piment rouge. Cela va mieux, mainte-
nant mon estomac commence à se calmer22. » Les nouveaux goûts
participent de cette expérience exotique, pas nécessairement rattachée
à une découverte approfondie de l’altérité. Car le partage de la nourri-
ture n’est pas déconnecté de la situation de guerre, ni pour ceux qui
l’offrent ni pour ceux qui le reçoivent. Ainsi, à peine arrivé sur son
poste d’Afir, le sous-lieutenant Tablet sait qu’il va devoir accepter une
invitation à manger d’une famille. Dans sa première lettre à Lydie,
le jeune instituteur pontois laisse éclater son dégoût et ses préjugés :
« Je ne peux pas encaisser leur couscous ou autre mouton puant
d’avance et cuit à l’huile d’olive. Mais si nous n’y allions pas, cela
ferait un vrai drame : c’est formidable de voir combien les gens sont
susceptibles23. » Quelques jours plus tard, l’Aïd lui fait redouter le pire,

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 167

mais il doit bien en convenir, le méchoui « était vraiment excellent »


et cette découverte le rend enthousiaste : « Quand nous serons tous
les deux, nous en ferons un, veux-tu chérie24 ? » Les méchouis et leur
mouton à la broche forment un sujet fréquemment photographié
par les soldats, mêlant exotisme des corps et pittoresque de la scène.
Repas d’abondance pour le jour de fête le plus important de l’année
musulmane, le méchoui de l’Aïd est à un repas ordinaire algérien ce
qu’un dîner de Noël gargantuesque serait à une table française. En
temps de guerre, l’ordinaire lui-même n’est souvent pas assuré. C’est
dire à quel point ces photographies peuvent être des illusions très
éloignées de la vie réelle des civils algériens.

Rapporter des photographies et des objets


De ces vies souvent misérables dont ils sont les témoins, les appelés du
contingent prennent parfois des photographies. Alors que les adultes
se dérobent souvent à l’objectif, les enfants posent plus volontiers
et leur simple vêtement, leur absence de chaussures bien souvent,
suffisent à attester un dénuement criant. Ce ne sont cependant pas
ces sujets que les soldats privilégient. Quand ils ne se filment pas
eux-mêmes et leurs camarades, leurs photos enregistrent des paysages
et des scènes qui peuvent renvoyer à une étrangeté exotique. Beaucoup
photographient leur nouveau cadre de vie dans cette optique : donner
à voir l’exotique, le différent ou le spécifique en plus de ce que l’his-
torienne Claire Mauss-Copeaux appelle les « rituels de virilité propres
au service militaire25 ».
Pour être plus justes, les appelés apprécient la couleur que
permettent les appareils photographiques modernes proposés en
détaxe aux militaires en Algérie. Bernard Le Mens commence ainsi
à photographier en noir et blanc les environs de Malakoff où il est
affecté début 1958 avec le Photax de ses quatorze ans. Dès qu’il
touche sa solde ADL, il acquiert un Foca-Sport et se réjouit de
pouvoir garder la trace des couleurs. François Marquis fait de même :
il commence ses premières photographies lors de son stage EOR à
Cherchell, puis en fait des centaines pendant l’année 1960 qu’il passe
dans la presqu’île de Collo auprès du camp d’Aïn-Zida, où sont
regroupées des populations du mont Sidi Achour. Il utilise d’abord
un appareil récupéré par son père à la fin de la Seconde Guerre
mondiale, un Voigtländer. Le jeune garçon l’a reçu comme cadeau
pour son BEPC et l’emporte en Algérie, où il s’achète un Savoyflex.

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168 LA GUERRE

Il développe lui-même ses photos au laboratoire du Service d’action


psychologique et choisit celles qu’il envoie à ses parents. Il se souvient
de son malaise à « photographier des pauvres, maltraités par la guerre
en plus ». Ses photos témoignent d’un sens artistique certain, dans le
cadrage, la composition, les jeux sur les ombres. Pourtant, il photogra-
phie surtout de loin les habitants du camp et les rares sourires qu’on
lui adresse ne sont jamais exempts de gêne, estime-t‑il aujourd’hui.
Même constat pour les films amateurs : les militaires sont rarement
équipés de caméra, mais là aussi les pellicules portent essentiellement
la trace d’une découverte pittoresque26.
Dominique Fermé a quant à lui d’abord reçu un appareil photo en
cadeau pour ses vingt ans, puis une caméra. Son père, féru de moder-
nité technique – il s’équipe régulièrement de machines domestiques
présentées comme modernes : cuiseur à œufs, machine à repasser
toute seule, etc. –, aime filmer et y a initié ses enfants. Dans les
quatre minutes de film que Dominique a rapportées, transférées sur
support numérique, on voit un souk, des plans sur des villages, une
jeune fille enfin, portant un panier sur le dos et qui n’esquive pas
la caméra. Quatre minutes d’images pour des mois de guerre. C’est
aussi en imitant son père que Pierre Cordier s’équipe d’une caméra
avant de partir en Algérie, assez petite pour tenir dans la poche de
son treillis27. Son père avait fait des photos en noir et blanc lors de
ce que son fils appelle son « service » en Syrie en 1922 ; il reproduit
le même geste, une génération technique plus tard. Au total, il envoie
près d’une heure de film à son père, qui le projette aux amis dans
la salle à manger familiale : essentiellement des scènes pittoresques
tournées à Ouargla et Ghardaïa28. « J’ai été faire un tour au marché
pour prendre des photos couleurs, rapporte avec distance Jean-Claude
Depoutot peu de temps après son arrivée dans le Constantinois. On
m’a dit que j’avais la mentalité d’un touriste américain ! Je me suis
défendu en disant que je préférais, dans ma situation présente, voir
l’aspect pittoresque plutôt que l’aspect dramatique. Ce dernier du
reste ne vous sautant pas trop à la figure29. »
La plupart de ces photos développées en Algérie ne sont pas
envoyées aux familles. Pour les proches, on privilégie celles du groupe
de copains ou les portraits. Le reste est gardé, conçu d’emblée comme
des souvenirs qu’on rapportera, éventuel support d’un récit. Entre les
photos que l’on montre et celles que l’on garde, il n’y a parfois que le
désir de mettre une légende à l’oral, l’idée qu’on racontera plus tard,
au retour. Fabriquées par les soldats, les photographies sont comme

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 169

des objets envoyés d’Algérie : détachées de leur contexte, elles ont une
valeur exotique là où elles sont aussi la preuve qu’il y a eu, pour les
prendre, des soldats sur une terre inconnue qui s’appelait pourtant
l’Algérie française.
Au moment de partir, ou parfois pendant leur séjour même, les
militaires s’enquièrent des objets pittoresques qui pourraient plaire à
leurs proches. L’Algérie est aussi un voyage. Les objets qu’ils rapportent
sont invariablement des tapis, des poufs, des poteries, des services à
thé ou des plateaux de cuivre. C’était aussi « pour montrer la diffé-
rence malgré que c’était la France disait-on », m’explique Jean Bély,
charcutier traiteur creusois amené à servir en commando, notamment
dans le djebel Amour, après mai 1958. Pour les sœurs ou les femmes
aimées, des bijoux, bagues ou bracelets, tel celui que Maxime Guérin
fait faire sur mesure pour sa jeune épouse. Jean Valdan offre aussi à
sa fiancée un bracelet en argent qu’elle a conservé « soigneusement ».
Plus original et en accord avec sa grande foi, Daniel Lecouvreur
offre à Nicole une croix. Pour sa nièce Isabelle Roche, Dominique
Fermé rapporte un tapis orné d’un lion. Des albums photographiques
recouverts de cuir semblent avoir été particulièrement prisés, peut-être
fabriqués pour répondre à cet afflux de photographes amateurs en
uniforme. Les appelés cherchent à faire des cadeaux individualisés.
Bernard Le Mens demande ainsi à chacun ce qu’il souhaite et tente
de répondre à leurs attentes : un portefeuille en cuir pour son père,
un pouf pour sa mère. À Jacqueline, il enverra une petite bague en or
pour Noël et rapportera une superbe petite poupée qu’elle a conservée
à l’abri de la lumière et dont les tissus soyeux brillent encore quand
elle me la présente.
D’autres choisissent avec soin des objets qu’ils veulent retrouver
chez eux à leur retour. Michel Godineau, qui a laissé une nouveau-née
à son départ et dont la femme attend des jumeaux, rapporte des
vêtements pour eux. Plus souvent, il s’agit de participer à l’ameuble-
ment du jeune ménage, avec un tapis ou un pouf. Jeanne Carbonnel
demande explicitement un de ces poufs, précisant : « C’est les Arabes
qui font cela30 ! » Jacques Devos imagine faire un « coin “chaouia”
chez nous » et collectionne des poteries à cette fin : il a aussi envoyé
« à Renée une petite couverture en laine de toutes les couleurs qui fera
un joli tapis de table », estime-t‑il. Si le caractère fruste de l’artisanat
algérien ne plaît pas à tous, il en enchante certains qui le trouvent
pratique ou décoratif. Michel Weck n’a ainsi rapporté « qu’un petit
panier tressé […] acheté à un Algérien qui le vendait au bord de la

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route un jour où [il] revenai[t] de Fouka, en Vespa de chez Monsieur


Brousse ». Ce sont aussi une relation et un moment qui sont associés
à un kanoun  a que deux Algériennes travaillant pour l’armée française
offrent à François Marquis au moment de son départ : il s’est cassé
dans sa cantine dès le voyage retour, mais il en a collé les morceaux
et l’a conservé31.
Les objets renvoient plus directement parfois à la nature des
fonctions exercées en Algérie. Qui pourrait imaginer que la « couver-
ture multicolore très typée et très solide » qui sert de dessus-de-lit chez
les Depoutot a été oubliée par la femme que le jeune médecin a sauvée
d’un accouchement périlleux en la faisant évacuer32 ? Stanislas Hutin
n’a rapporté qu’une chose : un « bois d’écolier », dont il m’explique
qu’il provient « d’une école coranique, pièce de bois sur laquelle les
écoliers s’exercent, comme sur une ardoise, à retranscrire les versets du
Coran ». L’ancien séminariste, dont une des tâches consista, pendant
une partie des six mois où il fut rappelé, à monter une école, a exposé
chez lui cet objet lié à l’apprentissage dans une autre culture et une
autre religion. Il précise : « J’y tiens énormément. »
Mais à ma question de savoir s’ils avaient rapporté des cadeaux
d’Algérie, de nombreux anciens combattants m’ont répondu d’un
« Non ! » véhément, conforté par l’écho de leurs proches : « Le plus
beau cadeau qu’il nous ait fait, c’est d’être revenu parmi les siens »
(Monique Gerland). Trois raisons sont avancées : la solde dérisoire qui
ne permettait pas d’envisager de tels achats ; l’isolement loin de tout
lieu où acheter un cadeau ; le fait qu’ils n’étaient pas en vacances et
ne faisaient pas du tourisme. « Je ne revenais pas d’une virée touris-
tique… Je revenais vivant, c’était mon seul cadeau », synthétise ainsi
Yves Laverne.
Pourtant, quand on y regarde de plus près, aucune de ces raisons
n’empêchait de rapporter des objets d’Algérie, pour soi ou ses proches.
Le sous-officier Bernard Gerland en a d’ailleurs un pour chaque
membre de sa famille et, contrairement à Monique, son autre sœur,
Geneviève, s’en souvient. Si la solde était très faible pendant la durée
légale du service, la plupart de ceux qui rentraient en métropole
étaient au-delà de la durée et mieux payés – même si les sommes
restaient faibles pour les hommes de troupe, on l’a vu. Si l’isolement
est en revanche évident – accentué encore pour ceux qui servent

a.  Poterie qui sert de fourneau bas, dans lequel on fait chauffer la nourriture.

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 171

dans des unités opérationnelles –, des passages en ville sont toujours


possibles, au moins au port, le jour du départ. Surtout, acheter n’est
pas le seul moyen de se procurer des objets. Le climat désertique
livre ainsi son lot de scorpions et de roses des sables  a. À côté des
objets offerts, des objets achetés, figurent surtout les objets volés ou
récupérés. À ma question sur les cadeaux, Michel Berthelémy répond :
« Là où j’étais, les souvenirs ne s’achetaient pas, ils se volaient à la
population. » À quoi fait écho Marcel Yanelli, tout au long de son
journal, outré par le comportement de ses camarades de chambrée :
« Les gars, dans la piaule, se montrent leurs trophées : du tissu, des
colliers, du café, etc. C’est du vol ! Et ils le cachent sous la fameuse
épithète de “fellaghas”, donc on peut tout prendre33 ? »
Rares sont les soldats qui assument ce mot à l’époque comme
aujourd’hui. Bernard Le Mens raconte ainsi à sa famille qu’un ratis-
sage lui « permit de ramener également plusieurs souvenirs : d’abord
un couteau de chez eux affuté comme un rasoir dans un étui en cuir
tout neuf, ensuite une lampe à pétrole en laiton bien jolie qui me
sert d’ailleurs à présent pendant les pannes de courant et enfin le
plus beau pour moi : une casquette fellagha ; c’est une casquette de
parachutiste avec un bel insigne FLN cousu dessus34 ». Revenant sur
le sujet quelques mois plus tard, il se contente de dire à son jeune
frère qu’il a « trouvé un couteau arabe avec sa gaine dans un village
fellagha35 ». Comme lui, les soldats récupèrent des objets militaires
pris sur l’adversaire : ici une carte d’état-major retrouvée dans une
grotte, là un petit carnet à spirales avec des listes de noms, des chants,
des consignes diverses en arabe et en français, des photographies, des
insignes, des poignards aussi. Si certains ont pu avoir été abandonnés
par les combattants de l’ALN dans leur fuite, d’autres – en particulier
les armes et les photographies personnelles – n’ont pu être pris que
sur des prisonniers ou des cadavres.
Héliporté en zone interdite, Bernard Le Mens y a aussi pris une
grande couverture qu’il lave pendant huit jours pour la nettoyer et en
raviver les couleurs. Dans le récit qu’il écrit cinquante ans plus tard,
il estime que la mechta était « normalement habitée36 », sans plus de
précision. Dans le questionnaire qu’il remplit avec sa femme en 2016,

a.  Jean-Charles Jauffret signale aussi qu’à partir de 1957 le Foyer central de l’action
sociale des forces armées vend des souvenirs d’Algérie à prix cassés, notamment des roses des
sables (Jean-Charles Jauffret, La Guerre d’Algérie. Les combattants français et leur mémoire,
Odile Jacob, Paris, 2016).

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172 LA GUERRE

il parle d’une lampe « chapardée ». Sous-lieutenant au 27e  BCA, en


Grande Kabylie, Yves Laverne parle d’objets « récupérés » qui sont
encore chez lui. Il en fait la liste : « Cruches kabyles, burnous, chapelet
musulman, fer d’un petit outil agricole. » Il a récupéré le burnous en
laine dans un village pillé et brûlé. Même mot mais contemporain des
faits, mêmes guillemets dans la lettre de Michel Louvet à ses parents
au retour d’une journée dans une tempête de neige au sommet d’un
djebel : « Cela pourtant m’a permis de “récupérer” des vases et des
plats que je crois très jolis parce que primitifs et originaux. L’un
entre autres est très grand : 35 cm de diamètre. La décoration en est
curieuse et sa forme originale. Il sert à faire les galettes de maïs37. »
Ses parents ont-ils compris les guillemets ?

Les contours flous de la guerre

Sous les drapeaux mais sans dangers


À côté de ces objets exotiques et souvent frustes, les soldats qui en
ont les moyens reviennent aussi d’Algérie avec des objets techniques
et modernes : des postes radio transistor, des appareils photogra-
phiques ou encore des rasoirs électriques. Ces trois objets symbo-
lisent à eux seuls les multiples décalages à l’œuvre pour les conscrits
envoyés en Algérie : le transistor permet de rester en contact avec le
monde extérieur malgré les contraintes de la vie militaire ; l’appareil
photographique documente un service militaire mâtiné de couleurs
locales inconnues des proches ; le rasoir, enfin, leur permet de s’offrir
un confort personnel aux antipodes de ce que l’armée leur procure
pendant des mois. À la différence des objets fabriqués dans le bled,
ces produits témoignent de la modernité de l’Algérie française que les
soldats rapporteront aussi en métropole. Plus encore, ils sont vendus
avec une détaxe de plus d’un tiers du prix aux militaires. Des publi-
cités les vantent d’ailleurs régulièrement dans le journal produit par
la 10e RM à destination de ses troupes et au nom singulier, Le Bled38.
L’image qui se dégage de cette publication est bien celle d’un service
militaire, c’est-à-dire d’une contrainte, certes, mais aussi d’un devoir
qu’on accomplit et qui peut procurer quelques avantages, matériels
ou symboliques.
Le service militaire, c’est d’abord la découverte d’un monde, celui
de l’armée. Les jeunes conscrits accordent une place à ce nouvel univers

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 173

dans les récits qu’ils font lors de leurs classes, en général accomplies
en métropole. Quand ils sont en Algérie, cet environnement est déjà
connu de leurs proches : il ne forme plus que l’arrière-plan, coloré des
sentiments du soldat, de l’antimilitarisme au patriotisme exalté. Un
sentiment qui peut être partagé avec la famille, notamment avec les
hommes, père et frères, qui sont aussi concernés par les obligations
militaires. À peine débarqué à Philippeville, Bernard Porrini embarque
dans un wagon à bestiaux pour les Aurès : « La phrase de mon père
revenait d’un coup, lui qui les avait connus vingt ans plus tôt », se
souvient le chaudronnier vosgien. Dans ses lettres, Bernard Le Mens
fait aussi régulièrement des comparaisons avec le « régiment » qu’ont
fait son père et son grand frère et il glisse plusieurs fois à son cadet des
remarques sur l’armée du type : « Tu verras cela quand tu y seras39. »
Ce qu’il fait en Algérie est comparé à un travail, banalisé : « Question
travail, pas grand-chose », note-t‑il par exemple40. Le service militaire
a son lot de servitudes bien connues des familles : inconfort, nourri-
ture insuffisante ou peu variée, obéissance non discutable, souvent
aussi ordres ressentis comme absurdes, bêtes ou humiliants. Il est
également une école d’endurance physique, de résistance morale, de
camaraderie, de découverte des autres. On retrouve tout cela dans
les lettres des appelés à leurs proches et dans leurs souvenirs actuels.
Les spécificités de la situation algérienne sont souvent indiquées
sans être rattachées explicitement à un danger. Pour décrire une vaste
opération militaire, c’est une comparaison avec la chasse qui vient au
rural Daniel Lecouvreur : « Si tu avais entendu hier soir, toutes les
unités de la région tiraient. C’était bien autre chose que l’ouverture
de la chasse. Encore une fois je dois sérieusement te “raser” avec ces
histoires de rebelles et de militaires », conclut-il tout de même41. À
son arrivée sur « son » piton, Michel Tablet tente une description
toute en neutralité : « Comme tout poste de ce genre, les miradors de
surveillance font partie du tableau. […] Tout autour à des distances
variables, [se trouvent] les villages qui font partie de notre secteur de
contrôle, ce qu’on appelle un sous-quartier42. » La nouveauté des lieux
s’accompagne d’une initiation au vocabulaire propre à l’Algérie, non
seulement géographique, on l’a vu, mais aussi militaire (piton, secteur,
quartier ou encore moghaznis, GMS, harkis). « Vous voulez savoir
ce que c’est la ligne Challe. C’est tout simple. C’est une “clôture à
vache” électrifiée de 5 000 volts ! Si c’était un cordon de trouffions,
les fellouzes passeraient comme à travers une feuille à papier. Madame
Fermé, vous avez encore raison », répond Dominique à sa mère43.

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Les armes sont présentées. Pour Georges Le Mens, Bernard décrit


le « fusil-mitrailleur, arme très dangereuse pour celui qui est en face »,
et le talkie-walkie SCR 536, « petit appareil de 2,5 kg avec antenne qui
porte au maximum à 1 500 m »44. Dans les photographies envoyées,
on pose devant les half-tracks ou les tanks, comme Marcel Lange et
ses photos de soldats nettoyant les tanks ou d’un tank ayant reçu
un coup de bazooka. On le voit à ces deux exemples : l’évocation
des armes porte en elle la guerre, l’adversaire, le danger. Mais la
guerre elle-même est rarement dite comme telle, d’abord parce que les
troupes françaises font face à un ennemi mal identifié. « Pas l’ombre
d’un fell, ça devient monotone », se plaindrait presque Dominique
Fermé45. Les mots des soldats pour désigner leurs adversaires sont ceux
de leur époque : « rebelles » ou « fellaghas ». Pour certains, ils sont
aussi des « résistants », on y reviendra. Ils expliquent aussi souvent
pourquoi l’armée française doit être en interaction avec les civils
algériens. Les soldats détaillent alors leurs activités de contrôle et de
fouille.
Tous veulent avant tout rassurer et ils le font à longueur de lettres.
Certains correspondants se laissent facilement abuser, comme la
mère de Joseph Thimonier qui insiste sur la beauté paradisiaque des
paysages que son fils découvre dans l’Algérois et le Constantinois où
il est affecté avec le 3e  RCA en 1956. Il commente, cinquante ans
après : « Elle me croit en quelque sorte en voyage et ajoute : “Profite
bien de ton séjour là-bas”46. » Le jeune instituteur correspond surtout
avec la jeune femme dont il est amoureux et qui, elle, s’inquiète
beaucoup. Odile se renseigne, lit la presse, écoute la radio. Elle lui
écrit : « Je sais que des jeunes meurent en Algérie » ; « j’ai peur » ;
« tu es toujours en déplacement, en Kabylie, dans les Aurès, là où le
risque est grand, comment puis-je vivre sereinement ? » ; « je n’ose
pas trop écouter la radio, lire les journaux de peur d’y apprendre de
mauvaises nouvelles »47.
Comme elle, certains proches cherchent à se renseigner ou, plus
prosaïquement, peuvent apprendre par la radio la survenue d’un
attentat ou d’une embuscade dans la région d’affectation de leur
fils, frère ou mari. En mai 1959, Pierre Genty note ainsi dans son
journal qu’il a reçu une lettre de son père : « Ils se tourmentent,
ayant entendu à la radio l’embuscade du génie entre Laghouat et El
Haouita48… » La presse a-t‑elle évoqué un accrochage dans le djebel
Sidi Driss où sert son fils ? Le père de Michel Louvet lui envoie un
télégramme immédiatement, auquel le jeune homme, fidèle au secret

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 175

qui tient sa mère hors des détails précis de son affectation, répond par
un télégramme envoyé au bureau de son père : « Tout va bien. Lettre
suit49. » Parfois c’est un enterrement au village ou dans le quartier qui
vient rappeler que ces opérations de maintien de l’ordre peuvent être
mortelles. Avec le temps, surtout, le discours officiel sur la pacification
ne fait plus illusion : les journaux ont pu se faire l’écho des conditions
dans lesquelles certains régiments sont placés en Algérie. Les violences
du FLN comme les accrochages avec les troupes françaises sont très
régulièrement évoqués dans les médias. Dès 1957, les informations
sur les tortures et les exécutions sommaires dont sont victimes des
civils algériens percent le matelas de silence et d’indifférence, puis
refont surface de temps à autre dans des publications plus militantes
jusqu’en 1962. La misère qui accompagne la mise en place des camps
de regroupement est largement dénoncée en 1959. Les attentats de
l’OAS et les menaces sur les soldats français, enfin, sont relayés dans
les derniers mois. S’il est difficile de se faire une idée exacte de ce
qui se passe en Algérie, car les journalistes n’ont pas accès au terrain
militaire et sont très contrôlés, les Français en ont très régulièrement
des échos, en particulier des violences qui s’y déploient.
Pour les soldats, l’exercice consiste bien souvent à détourner
l’attention des proches : sans nier ce que ceux-ci apprennent, ils
le minimisent. Ainsi Daniel Lecouvreur – dont le « travail fou » a
consisté un jour à ne pas arrêter pendant quatre heures « de taper
des messages. Beaucoup étaient très urgents, des demandes d’éva-
cuation pour des blessés » – prend soin de préciser à Nicole qu’il ne
risque rien : « Je ne sors ainsi dire jamais50. » Le danger, en quelque
sorte, c’est toujours pour les autres… Bernard Le Mens a une autre
technique : il attribue systématiquement aux parachutistes toutes les
opérations dangereuses qu’il relate et auxquelles il participe pourtant
aussi. Y a-t‑il eu un attentat avec mitraillage dans un café dont ses
parents ont entendu parler ? « S’il y a eu quelques blessés, c’est parce
que les gens se sont affolés », tranche-t‑il51. Un jeu subtil consiste à
donner à voir des éléments de la réalité qui puissent être assimilés par
les proches sans les inquiéter, tout en dissimulant la véritable nature
du danger. La démarche est sincère et cette sincérité est attestée par des
détails qui camouflent souvent les risques encourus ou les expériences
mettant à l’épreuve les valeurs partagées52. La vérité est parfois présente,
comme par inadvertance : « Nous ne risquons rien, mais nous faisons
attention. Ils ne s’attaquent pas aux soldats, mais surtout aux musul-
mans francophiles53 » ; « le secteur est très calme. Pratiquement aucun

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risque, sinon de sauter sur une mine. […] Demain j’irai rejoindre
la compagnie opérationnelle à la frontière. Cela ne présente pas de
danger (si le chauffeur n’est pas trop casse-cou !)54 » ; « on arrive vite
à se sentir aussi en sécurité qu’en France ; […] c’est justement ce qui
est le plus dangereux pour la sécurité, mais c’est justement le rôle du
chef de section de veiller à l’éveil permanent55 ».

Les mots justes


Pour lutter contre les effets de l’absence, cependant, des épistoliers se
sont engagés à un contrat de vérité plus total. Jeanne Carbonnel, on
l’a vu, a demandé à Jacques de ne rien lui cacher. Mais ce qu’il lui
révèle l’oblige à repréciser cet engagement : « Tu veux que je te raconte
tout cela, c’est laid et tu es trop jolie », commente-t‑il ainsi quelques
semaines après son arrivée à la mi-1956 et après avoir accompli sa
part du contrat et raconté : « Nous arrêtons des suspects, nous en
relâchons, nous en tuons – ce sont tous les fuyards abattus que tu
vois dans le journal, de drôles de fuyards ! Nous en poussons dans
le vide de l’hélicoptère au-dessus de leur village. Criminel, inexcu-
sable. La solution militaire n’a aucun résultat ici56. » Trois jours plus
tard, de retour de deux jours d’opérations : « Nous avons arrêté des
suspects. Pour les faire parler on les frappe mais là ils ne disent rien.
Alors on les remplit d’eau, on leur met un tuyau dans la bouche, ou
dans l’anus, et on ouvre le robinet. Tu te rends compte, ce n’est pas
étonnant que par la suite ils châtrent les soldats qui leur tombent
entre les mains. C’est ainsi que tu veux que je te fasse des lettres,
te raconter des faits, ne pas t’idéaliser. D’accord57. » La correspon-
dance de Jacques va respecter ce pacte et n’épargnera pas les détails à
Jeanne. Comme on le voit, cette parole de vérité exprime une double
préoccupation : témoigner de ce qu’il vit et de ce qu’il ressent et
apprendre à Jeanne à décrypter la presse. Les deux époux ont cette
relation sur d’autres sujets : l’expérience algérienne de Jacques est dans
la continuité d’un mari qui sait et d’une femme qui apprend de lui.
Michel Tablet adopte la même attitude vis-à-vis de sa fiancée, à qui il
envoie un extrait du Bled sur le village où il est stationné : « Comme
tout reportage de ce genre, cela vire un peu au roman. S’il y avait
des termes qui t’échappent, demande-les moi, je te les expliquerai58. »
Le désir existe aussi de dévoiler les mensonges officiels ou de
dénoncer des médias qui abusent de la crédulité de leurs lecteurs.
Michel Louvet met ainsi des guillemets à pacification, dès son arrivée

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 177

en octobre 1956 dans le Constantinois : « La région qui nous entoure


est montagneuse (300 à 500 m), couverte de forêts brûlées par les
forces de “pacification” pour nous permettre de voir clair59. » Dans
une lettre plus explicite adressée à son père, il détaille le sens des
expressions « corvée de bois » (« consiste à emmener le suspect en
patrouille, on le détache et on lui dit : “Tu es libre.” Il fait deux pas
et on le descend dans le dos »), « téléphone » (« le téléphone c’est du
courant de 220 volts, un pôle sur les parties génitales, l’autre dans la
joue »)60. Cette volonté d’expliquer peut se rattacher à des types de
relation très différents, mais repose toujours sur le même postulat :
celui qui écrit dit la vérité. « Je suis quand même assez bien placé
pour savoir ce qui se passe ici61 » ; « M. Lacoste ment quand il prétend
que les hors-la-loi sont en perte » ; « les informations sont donc bien
mensongères62 ». « Au cours d’une opération, le curé d’Akbou a été
récupéré, et tient la vedette dans tous les journaux du pays. C’est
ahurissant le nombre d’âneries que la presse peut avoir écrit à ce
sujet63. »
Bernard Le Mens fait régulièrement la leçon à son frère Albert,
qu’il estime influencé par ses camarades communistes. Ainsi, en
août 1958, il part en bouclage : « Histoire de poisser quelques suspects
s’il y en a et de voir comment ça se passe pour le référendum. Je
vois tout de suite Albert qui va croire que l’on va faire une rafle de
tout le monde pour les obliger à s’inscrire. Eh bien manque de pot :
d’abord les listes sont closes et ensuite je n’ai encore jamais vu de
gens obligés de faire quelque chose qu’ils ne voulaient pas64. » Yves
Laverne commente une embuscade dans laquelle sont morts quatre
chasseurs, « mais cela on ne le dit pas dans les journaux et pourtant
cela arrive plus souvent qu’on ne le croit : les bandes rebelles sont
fortes et bien armées, mais en se dispersant elles arrivent à échapper
le plus souvent aux grosses opérations65 ». Dans les écrits de certains
militants, témoigner vise à informer leurs proches pour qu’ils soient
éclairés et parlent en connaissance de cause autour d’eux. C’est le cas
de Marcel Yanelli, qui raconte beaucoup à Saura, à la fois grande
sœur et responsable communiste. Il en va de même en mai 1959
pour le militant JC et PCF Roland Ricouard : « Je suis un peu gêné
de vous raconter tout cela, écrit-il à son grand frère, militant comme
lui, et à sa belle-sœur, mais je le fais parce que je ne dois pas vous le
cacher et tous les copains, surtout les jeunes, doivent comprendre tout
le travail qu’il est nécessaire de faire auprès des jeunes conscrits66. »
Ses lettres sont emplies de détails et n’ont pas peur de provoquer

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178 LA GUERRE

la censure, comme à propos du traitement des prisonniers après un


ratissage dans l’Ouarsenis : « Chacun de ces hommes a été lynché,
frappé à coups de poing et de cannes en bois, menacé du couteau
jusqu’à ce qu’il tombe à terre pour pouvoir sauter à volonté sur son
ventre, son estomac et cela pour le faire parler. Je ne vous précise pas
l’écœurement que j’éprouvais à la vue du comportement de gradés
vulgaires et forts de ce que toute une compagnie les entourait67. »
Le militant communiste rend compte de sa réaction : « Le plus dur
devant tout cela est de rester sans pouvoir rien faire et le comporte-
ment des gars est partagé. Beaucoup sont, sans le montrer, écœuré,
d’autres encouragent de leurs rires ces sauvageries. C’est la première
fois que j’en vois tant et cela m’a profondément marqué. » Quelques
jours plus tard : « Les quelques discussions possibles avec les gars ne
le sont pour ainsi dire plus. La majorité des esprits s’est replongée
dans un racisme qu’il est pénible d’entendre68. » Et pourtant, il sait
que seuls les témoignages venus du terrain pourraient donner à saisir
ce qui se joue en Algérie : « Je crois en effet qu’il est utile que plus
de gens prennent connaissance de simples témoignages, même si cela
doit les gêner. Il serait bien que chacun ici qui m’entoure parle aussi
sincèrement envers les siens. Mais ça non plus, ce n’est pas facile69. »
Chez les Weck, Michel a beaucoup lu avant de partir et parlé avec
son meilleur ami de retour d’Algérie : il n’ignore pas les dangers, mais
il va se trouver précisément en situation de comprendre les mensonges
de l’armée. Souffrant d’une décalcification de quatre vertèbres, il est
versé au sein du « service auxiliaire » et chargé des tâches de secréta-
riat dans une ferme près du village de Chaïba, à une quarantaine de
kilomètres à l’ouest d’Alger. Il peut dès lors comparer ce qu’on lui
raconte des opérations et ce qui est écrit dans les rapports qu’il doit
classer et qui camouflent ici un meurtre, là le viol des prisonnières
et les tortures qu’il a constatées de ses yeux dès la première semaine
de son arrivée. Il s’attache à expliquer à sa mère, son frère et sa sœur
qu’il « n’existe aucune région pacifiée, c’est une tromperie ». « Cinq
HLL [hors-la-loi] armés d’un PM Thomson, d’un PM MAT 49
et de deux fusils » tiendraient en échec tout un secteur, précise-t‑il
pour être plus clair. « Seuls les paras qui contrôlent, c’est-à-dire
pacifient, la région de Koléa ont des bilans remarquables, c’est de
la gentille boucherie. » Il conclut enfin, fidèle à ses convictions : « Il
y a au moins une chose positive : les musulmans se battent pour
leur indépendance activement ou passivement70. » De tels propos
s’inscrivent en continuité avec ses idées, que tous connaissent chez

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 179

lui. Le récit de la guerre est authentifié par le fait qu’il est arrimé
aux valeurs partagées.
Reste que Michel Weck ne va pas jusqu’au bout de ses descriptions :
les contours sont là, mais ses lecteurs doivent imaginer comment les
remplir. Dans sa réponse à mon questionnaire, il estime qu’il écrivait
chez lui « avec l’intention de ne rien dire ou très peu ». Pense-t‑il
à cette lettre de décembre 1960 ? « Il y a eu un accrochage, neuf
combattants du FLN sont morts plus quatre parachutistes du sous-
quartier de Koléa et un du [Groupe de transport]. Cela s’est passé à
un kilomètre de La Vigie, je suis resté dans la villa afin d’en assurer la
sécurité. Je ne suis pas un guerrier et je ne suis pas fait pour les champs
de bataille. Ce fut vraiment affreux, horrible. Cet accrochage vient de
nous rappeler qu’en plus de la psychose de guerre, il y a ici la guerre.
Je ne peux vous citer qu’un détail, il y a eu neuf morts mais plus
exactement sept sont morts sur le terrain et les deux autres des suites
de leurs blessures, mais on ne meurt pas quand on a reçu une balle
dans la jambe et encore moins quand on est un simple prisonnier…
Ce que j’ai vu et entendu ce jour-là m’a beaucoup affecté… Surtout
la façon d’“améliorer le bilan”71… » Ses proches identifieront-ils la
mort sous la torture dans ces points de suspension ? Le changement
de ton dans une lettre commencée huit jours plus tôt est en tout cas
une indication du choc subi, au-delà des mots choisis.

Face à la mort
Plus encore que les valeurs, l’émotion est le vecteur le plus sûr des
récits qui diront aux familles non pas la vérité de la guerre mais
celle de l’expérience. À ce titre, un moment a une place tout à fait
à part dans les récits adressés aux proches : celui du baptême du
feu. L’expression évoque une réalité qu’il faut préciser : pas toujours
l’exposition au feu de l’adversaire mais plutôt le moment de la prise
de conscience par le soldat qu’il est en danger, physiquement ou
moralement. Ce choc, il lui faut l’absorber. Pour certains, l’écriture
a cette fonction. Les lettres aux proches en portent la trace, à côté
d’autres supports et d’autres dérivatifs tels que l’alcool, le tabac ou
l’isolement.
De retour de sa première opération en juillet 1956, Jacques
Carbonnel est choqué : il écrit quatre lettres le même jour à
Jeanne pour expulser ses émotions et ce qu’il appelle ses « pensées
macabres ». Il tente de se justifier en se rattachant à leur mode de

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180 LA GUERRE

relation habituelle : « Je ne voulais pas te dire tout cela mais c’est
quand même utile, ça ouvre les yeux. » Qu’écrit-il ? Sa découverte
des tortures pratiquées par les militaires français et sa peur d’une
mort atroce : « Nous avons pris des suspects, torturer pour les faire
parler. Dégueulasse. Guerre de la peur. J’ai dormi avec la mitraillette
chargée sous l’oreiller. Pas de prisonniers. Il vaut mieux se flanquer
une balle dans la tête que d’être pris. Si pris dépecé, torturé, châtré,
yeux crevés. Tout cela pour faire peur, pour dégonfler les Français.
Et ils y arrivent nous avons peur, une peur affreuse de tomber entre
leurs mains. On n’en réchappe pas. Cadavres mutilés affreusement,
incroyable ! Nous ne savons pas où ils sont, si ceux qui nous regardent
passer sont amis ou ennemis. Ce n’est même pas une guerre, c’est
un cauchemar72. »
Rien d’étonnant à trouver dans les journaux intimes les multi-
ples occasions où les militaires ont frôlé la mort. On l’a vu, leurs
lettres visent à rassurer : il est donc évident qu’il faut cacher les
risques encourus et surtout, quand ils sont dits, qu’on y a été exposé.
Ainsi, en dépit de leurs valeurs communes et de leur intimité, Roland
Ricouard cache à son grand frère que le GMC qui le précédait à son
arrivée dans l’Ouarsenis a sauté sur une mine et que c’est aussi ce qui
arriva au half-track devant lui, lors de sa nouvelle affectation73. En
octobre 1957, Michel Louvet note que tous les postes autour de lui
ont été harcelés, mais il écrit : « Je ne peux rien dire à ma famille.
Tout va bien74 ! » Il transforme une convalescence de son capitaine
blessé en mission en France, confiant à son journal les décalages avec
le réel qui, sans masquer totalement ce qui se passe en Algérie, passent
sous silence les risques qu’il court75.
Quand ils sont blessés, les militaires s’efforcent encore de le cacher
ou de rassurer. Imaginons ainsi les parents de Jean Gas, sous-officier
au 3e  RCA qu’on a déjà croisé opérationnel dans l’Algérois et le
Constantinois : leur fils leur écrit qu’il a été blessé dans la région de
Khenchela. Mais il ne dit rien de sa blessure, choisissant d’insister sur
le confort dont il jouit : « Tout va bien toujours pour moi à l’hôpital.
[…] Je me dorlote et me fais dorloter par des infirmiers sympas. »
Conscient que la seule mention de son hospitalisation va inquiéter les
siens, il insiste : « Vous voilà rassurés, n’est-ce pas ? J’exige de vous
un vrai sourire et je gronde Maman et Mémé gentiment si elles se
laissent aller à pleurer76. » Or le jeune étudiant de vingt-quatre ans
vient alors de recevoir l’extrême-onction, comme il le relatera dans
un entretien en 2005…

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 181

Pour lui comme pour tant d’autres, de la frontière tunisienne au


Maroc, en ville comme dans les endroits les plus reculés, l’expérience
algérienne est bien celle d’une exposition au danger. Ne pas être en
unité opérationnelle ne protège pas d’un attentat ou d’une mine,
sans parler des risques d’enlèvement ou d’assassinat. Si la peur n’est
pas partout, elle est très présente d’un bout à l’autre de la guerre.
Son visage peut changer, les militaires peuvent s’y habituer, mais elle
reste là, tapie dans leurs cerveaux et leurs corps : peur d’être trahi
par les Algériens qui servent dans l’armée française, peur des embus-
cades, peur des assauts dans les postes isolés, etc. De cette peur, on
n’a pas envie de parler. Interrogés sur son existence (« Aviez-vous
le sentiment d’être en danger ? Pourquoi ? Avez-vous eu peur ? »),
les réponses des anciens appelés à mon questionnaire sont pourtant
rarement négatives : ils disent avoir eu peur. Très souvent en opéra-
tions lors de ses vingt-quatre mois au 27e BCA, Sylvère Maisse répond
simplement : « Le sentiment de danger existe lors d’embuscades ou
en opérations. La peur existe quand des tirs sont échangés et que sa
propre vie est engagée. » « L’idée d’une mort possible ne nous est
plus étrangère comme au début de notre séjour ici », consigne Michel
Louvet au bout de quelques mois77.
La peur de mourir prend de multiples formes. Combinée avec le
sentiment d’absurdité, en particulier lors des départs dans les derniers
mois du conflit, elle peut mettre à l’épreuve la santé mentale des
soldats. Pierre Weck est de ceux-là. Il fait ses classes deux mois après
le retour de son frère Michel. Il est littéralement enragé par l’armée
et il le dit sans fard à sa famille en novembre 1961 : « Nous perdons
de grandes journées à ne rien apprendre. […] Ici on s’emmerde
et perdons notre temps, […] nous sommes des hommes outils et
obéissons à des monstres, à un gang d’assassins patentés, bref des
types à passer au poteau78. » Il en vient à souhaiter partir en Algérie
« pour buller, ne plus entendre leurs conneries qui nous tapent sur
le système79 ». À son arrivée début 1962 dans la grande base aérienne
près d’Oran, il déchante rapidement : affecté dans une section de
protection en ville, il souffre de l’absence de camarades avec qui
partager ses idées. Le départ du seul militaire avec qui il s’entendait
bien le précipite dans une crise d’angoisse à l’idée de devoir passer
deux ans dans ces conditions. Un médecin le dispense de garde et
lui prescrit un traitement à l’Équanil. À Oran pourtant, la situation
s’aggrave ; la peur d’une infiltration par l’OAS est grande sur la base
aérienne et les attentats font des dizaines de morts par jour : « Suivez

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182 LA GUERRE

bien les événements par la presse et la radio et lorsque vous entendez


treize morts à Oran, c’est en vérité cent trente qui tombent chaque
jour – rien que pour Oran –, nous sommes trop bien placés pour
le savoir croyez-moi », expose-t‑il aux siens le 22 février 1962. Un
mois plus tard, il demande au psychiatre qui le suit de rentrer en
France « afin de ne plus voir et de ne plus subir ce climat de terreur
et d’exactions qui sévit à Oran comme vous le devinez ». En obser-
vation à l’hôpital Baudens, il estime vivre « au milieu de ce que la
guerre peut produire en déchets et en monstres80 ». Mais la guerre
continue à pénétrer dans l’hôpital par ce qu’il peut observer de la
fenêtre et qu’il décrit encore à sa famille, « mes seuls confidents ».
Des fenêtres, les malades ont observé un combat de rue entre les
« tueurs » de l’OAS et l’armée pendant trente minutes : « Les cris
des femmes blessées ou affolées dominaient le carnage et la panique
était générale, le youyou des musulmanes tard dans la nuit continuait
d’entretenir l’anarchie. Mon état nerveux ne supporte pas de telles
scènes et pendant de longues heures je tremblais comme un épilep-
tique », raconte-t‑il avant de demander des nouvelles de tous81. Une
semaine plus tard, il est rapatrié sanitaire.
L’isolement est au cœur de l’expérience qui fait choc. Face à ses
peurs et à ses émotions, on se sent seul ; les restituer par écrit est
une première manière de les calmer en les partageant. Pour Joseph
Diwo, l’angoisse est si forte au moment des violences de l’OAS qu’il
écrit quotidiennement à sa famille, jusqu’au jour, m’expliquera-t‑il,
« où je compris que je transférais mon angoisse sur mon entourage.
Alors je décidai de n’écrire plus qu’une fois par semaine et de garder
mes peurs en moi-même ».
Déjà alerté par les récits qu’il a entendus lors de son passage à
l’école d’officiers de réserve de Cherchell, Yves Laverne constate début
1957 qu’il y a loin de la théorie de la pacification au terrain. Il l’écrit
d’emblée à ses parents : « L’attitude pratique de l’armée dans les cas
précis est écœurante. » En l’occurrence, il décrit l’incendie de quinze
mechtas en représailles d’une embuscade contre une Jeep82. Comme
lui, beaucoup disent leur « écœurement » – le mot revient souvent. On
l’a vu, menuisier de formation, Bernard Baupoin est d’abord affecté
pendant plusieurs mois à partir de janvier 1961 à une équipe chargée
de construire des postes avancés de l’armée française. Il sert ensuite
dans une compagnie opérationnelle pendant six mois. La guerre lui
a sauté au visage très rapidement et il l’écrit à ses proches dès son
installation au poste d’Oued Djenane, alors qu’il vient de recevoir de

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 183

sa mère Prières pour les jours intenables83 : il recommande aux prières


de ses proches les autres militaires et « encore plus le peuple algérien
qui souffre de cette guerre, de cette division de leur pays et de la
mésentente qui y règne ». Il est en Algérie depuis quelques semaines
et « écœuré par les méthodes employées par notre armée et du si peu
de cœur, d’incompréhension et de lâcheté de la part des gradés84 ».
Le choc est bien là. Les causes objectives en sont multiples et les
contextes aussi variés que cette guerre protéiforme. Il témoigne d’une
tension émotive trop forte pour la résistance ordinaire de celui qui
la supporte. Avec le temps, cette résistance va toutefois s’accroître,
installant une forme d’habitude et de banalisation dont témoigne par
exemple Daniel Lecouvreur dans une lettre à Nicole, en janvier 1957 :
une patrouille a tiré « sur un “bougnoule” qui s’enfuyait en les aperce-
vant. [Un copain] a vidé son chargeur (trente cartouches) sans le
toucher. Tu vois le caractère que les types prennent à l’armée, arriver
à regretter de n’avoir pu tuer un homme ! Ce qui incite aussi les
types à tirer, c’est que tout militaire qui tue un rebelle à droit à
quinze jours de permission exceptionnelle. Franchement ça vaut le
coup85 ». Après le baptême du feu, la première confrontation avec la
peur de mourir ou celle de perdre ses repères moraux, les hommes
s’habituent parfois, se lassent de dire leurs sentiments ou peinent à les
exprimer86. Passé la première fois, l’intensité de l’émotion transmise
dans les lettres décline.
Donner à voir la mort, même celle des autres, c’est non seulement
laisser apercevoir la réalité du danger, mais aussi les sentiments qu’il
provoque : peur bien sûr, haine et désir de vengeance également.
L’alcool offre bien souvent un réconfort analgésiant et amnésiant à
ceux que le spectacle de la mort secoue. Il peut nourrir aussi l’envie
d’en découdre et des violences sur les prisonniers comme sur des
civils sans défense. Marcel Yanelli évoque ce réconfort temporaire
dans son carnet. Bouleversé par une opération au cours de laquelle
des tortures ont été ordonnées – y compris sur un enfant – et des
prisonniers exécutés, il n’a pas la force d’écrire. Le lendemain, il note :
« J’aurais aimé boire, ne pas penser à ces scènes. Je lus, ce soir, un
livre pornographique. Tellement facile d’oublier87 ! »
Aussi évite-t‑on autant que possible de décrire les morts. On peut
suivre ainsi dans l’agenda de Michel Tablet l’ensemble d’une séquence
totalement absente des lettres qu’il écrit à Lydie pendant les quelques
jours de Pâques 1959 : le dimanche soir, est assassiné un ancien
combattant qui tient le café maure du village ; le lendemain, l’enter-

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184 LA GUERRE

rement a lieu avec piquet d’honneur militaire puis une opération de


bouclage fait un blessé dans chaque camp. En novembre 1961, Jacques
Senesse cherche aussi à épargner Suzanne quand un homme, d’origine
européenne comme lui, est égorgé dans la rue qu’il prend tous les jours.
Il se contente de lui parler du plastic qui explose quotidiennement à
Constantine et garde pour son journal le dessin du trajet sinusoïdal
pris par le sang coulant du mur jusqu’au trottoir88. Pourtant, deux
jours plus tard, une lettre de son épouse le fait sortir de sa réserve :
elle qui l’a poussé à aller en Algérie quand il cherchait une solution
pour y échapper, qui lui a dit qu’elle le mépriserait s’il se dérobait, le
rappelle de nouveau à son devoir. À trop lui cacher les dangers qu’il
court, elle ne les a pas perçus du tout ! Abandonnant toute précau-
tion, le médecin de vingt-sept ans explose alors : « Pourquoi ne me
demandes-tu pas d’aller gagner une médaille militaire en patrouillant
dans les montagnes ou plus simplement, comme ça se fait ici, dans
les rues, en tirant sur des hommes, des femmes et des enfants, ni
pourquoi je n’essaie pas de me faire couper les couilles par un Berbère
qui ne me connaît pas afin que tu puisses jouir en tant que veuve de
la considération générale et que je sois décoré de la Légion d’honneur
à titre posthume89 ? » Il lui décrit alors ce qu’il avait tu : les prison-
niers que l’on force à avaler de la lessive, l’homme égorgé (« on voit
encore les traces de son sang sur les persiennes »), un attentat ayant
fait quinze blessés la veille au même endroit.
L’émotion peut réapparaître à la fin pour ceux dont le séjour en
Algérie n’en finit pas de s’allonger et qui en ont « marre ». Serge
Lefort a ainsi vu passer l’« interruption des opérations offensives »
à l’été 1961, les accords d’Évian et le cessez-le-feu en mars 1962,
il est toujours en Algérie. En avril 1962, il commence à faire le
bilan : « Combien d’Oradour-sur-Glane en Algérie ? Combien de
gens qui se réclament de la France parmi ces assassins ? Une belle
purge serait à faire là-dedans ainsi que parmi certains autres militaires
non-paras, non-légionnaires, parmi certains hommes politiques et les
affaires marcheraient mieux90. » Pierre Baupoin, qui n’a rien raconté
des violences auxquelles il a été confronté à la frontière tunisienne,
« trouve le temps très long et en [a] marre ». Il attend la quille avec
impatience. Mêlant son cas personnel à la guerre en cours, il laisse
entendre ce qu’il n’a jamais dit : « Priez pour que les orgies d’Algérie
soient vite terminées. Il y a certaines choses qui ne sont pas belles à
voir91. » Les allusions sont là. Seront-elles décryptées et comprises ?
Donneront-elles envie aux proches d’en savoir plus ?

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 185

S’appuyant sur des comparaisons, François Marquis a répondu à


sa mère qui lui racontait que son cousin avait reçu des coups par des
CRS lors d’une manifestation à Amiens en février 1960 : « Vous avez
là un magnifique exemple de ce qui se passe lorsqu’on se contente,
pour arrêter quelqu’un, de le suspecter. Imaginez que cela se passe à
l’échelle de l’Algérie92. » Elle ne réagit pas. Il écrit aussi à ses parents
et notamment à son père – « qui a fait toute sa carrière dans les blés
et les grains de Picardie, et pour qui un grain est un grain, de l’or,
un trésor » – qu’il a fait brûler la récolte d’Algériens refusant de
rejoindre le camp de regroupement qu’il est chargé d’organiser. Son
père ne réagit pas plus. Pourquoi le jeune sous-lieutenant raconte-t‑il
cela ? Est-ce de la fanfaronnade pour mettre en valeur son autorité
comme il en fera l’hypothèse bien plus tard93 ? Est-ce, par l’évoca-
tion d’une réalité bien connue de ses parents, pour qu’ils puissent
ressentir l’intense souffrance de leur fils, en position d’ordonner ou
d’accepter des actes qu’il réprouve  a ? De manière intentionnelle ou
non, la guerre dépasse du tapis sous lequel on tente de la repousser.
Un mot ici, des guillemets là, et elle revient. Le père de François
Marquis réagit en revanche quand il sent son fils flancher alors que
le retour approche et qu’il lâche, le 13 novembre 1960 : « Il m’arrive
aussi d’être découragé, d’avoir la nausée de ce travail94. »
Alors que tous veulent rassurer leurs parents sur les dangers
auxquels ils sont exposés, la tâche n’est pas toujours simple. Même
en métropole, on sait les risques que peuvent courir ceux qui servent
dans certaines unités : un commando de chasse comme Pierre Le
Bars, un régiment parachutiste comme Gérard Tiersen, un bataillon
de chasseurs alpins comme Yves Laverne ou Georges Garié. On
ignore davantage en revanche ce que peuvent être les activités des
hommes d’un régiment de blindés ou du train. Le mensonge ou
l’omission sont sans doute plus aisés pour ceux qui y servent ; mais
il faut aussi qu’en métropole on ait accepté de se contenter de ce
qui était décrit.

a.  Cette souffrance des officiers de réserve mériterait une étude spécifique. On peut en
voir un écho dans une lettre du sous-lieutenant Serge Peyret à ses parents du 30 janvier
1957 (citée par Jean-Charles Jauffret, La Guerre d’Algérie. Les combattants français et leur
mémoire, op. cit., p. 153). Le jeune officier du 131e RI y décrit une scène de torture en détail,
les violences infligées et les souffrances de l’homme torturé, puis il commente : « J’assiste
impuissant et coupable (car enfin c’est moi qui suis responsable de l’interrogatoire), de
plus en plus résolu à ce qu’on emploie d’autres moyens. Mais je débarque, je ne sais que
faire. […] J’admire secrètement la foi patriotique de ces hommes qui se rallient au FLN. »

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186 LA GUERRE

Or ces mensonges ou ces omissions, les soldats ne sont pas les seuls
à les faire. Sur la réalité des opérations militaires, les euphémismes
ont fleuri : des exécutions sommaires sont camouflées en « fuyards
abattus », la pratique de la torture réduite à des « interrogatoires sous
la contrainte », des « bidons spéciaux » indéterminés (du napalm) sont
déversés par avion sur des zones déclarées « interdites »… L’armée et
les autorités politiques développent un art achevé de la dissimula-
tion pour ne pas nommer des méthodes répressives inavouables à de
nombreux égards. Le principal mensonge, d’où découlent nombre
d’autres, est bien sûr qu’il n’y a pas de guerre en Algérie. Or cette
affirmation connaîtra rapidement ses limites et, dès 1955, la guerre
est dite par de nombreux médias, les parlementaires et les diplomates.
Elle a aussi ses limites sur le terrain quand il s’agit de rendre compte
des morts ou des actes de bravoure.

La croix de la valeur militaire


Il ne faut pas longtemps au commandant en chef en Algérie pour
saisir la réalité des opérations engagées pour répondre à l’insurrection
nationaliste : il souhaite aussitôt un cadre réglementaire moins contrai-
gnant que celui du maintien de l’ordre. Dès la fin novembre 1954, il
exprime le vœu que la mention « mort pour la France » soit attribuée
aux militaires qui mourraient en Algérie et obtient partiellement gain
de cause95. La non-reconnaissance officielle de l’état de guerre a aussi
des effets pour les militaires en termes de soldes, de primes et de
décorations. Au jeu des mensonges officiels, l’armée française ne peut
pas décorer ses hommes comme en temps de guerre. Pas de croix de
guerre en Algérie. Mais dès avril 1956, on imagine une médaille « de
la valeur militaire » dans le but de récompenser des « actions d’éclat »96
et très rapidement on lui donne la forme d’une croix avec un système
de citations identique à celui des croix de guerre97 : suivant l’impor-
tance de l’acte distingué, on est cité à l’ordre de son régiment, de la
division, du corps d’armée ou de l’armée. Un système d’étoiles vient
signifier cette hiérarchie, l’étoile de bronze de la croix de la valeur
militaire (CVM) constituant l’échelon inférieur de la distinction, le
plus fréquemment attribué. Chaque citation est composée d’un texte
qui décrit l’acte : il est un récit officiel qui pourra dire aux familles les
qualités et les actions. Ainsi Pierre le Bars : « Jeune officier de réserve
calme et courageux. S’est particulièrement distingué le 28 avril 1960
au djebel T. où, par une manœuvre rapide, il encercle un groupe de

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 187

rebelles, lui infligeant neuf tués et lui prenant neuf armes. » Ce qui
peut motiver l’attribution d’une décoration est variable selon les lieux
et les hommes, mais une croix de la valeur militaire renvoie toujours
à une situation de danger mortel. Marcel Lange est ainsi décoré pour
avoir tenu face au feu alors que son engin blindé de reconnaissance
avait sauté sur une mine.
Évoquer une telle décoration revient à reconnaître avoir couru un
tel risque. Pour un militaire du contingent dont les armes ne sont
pas le métier, ce n’est pas une évidence, au contraire. Sans doute
certains s’ouvrent-ils de ces décorations à leurs proches pour leur
faire partager une certaine fierté – a fortiori quand elle les rattache
aux valeurs partagées. Plus sûrement, les appelés ont continué à rester
discrets, y compris sur ces citations. Ainsi, si Sylvère Maisse note
dans son agenda, un mois avant de rentrer, sa « nomination à une
citation » pour son action comme sous-officier au 27e  BCA, il n’en
parle pas dans ses lettres à ses parents, silencieuses sur ses activités
militaires alors que son quotidien est fait d’embuscades et d’opérations
en plus de la garde d’un village « rallié ». Pierre Le Bars reste lui aussi
discret sur sa citation : sous-lieutenant, il réussit avec sa section à tuer
neuf adversaires et à récupérer les armes volées à des soldats égorgés
dans leur sommeil. Il n’en dira rien malgré son contentement d’avoir
pu récupérer ces armes98. Dans le questionnaire que j’ai adressé aux
anciens combattants, il répond seulement à ma question « Avez-vous
été décoré en Algérie ? » qu’il a reçu la CVM. Georges Garié, lui
aussi très exposé, atténue quant à lui la portée de l’information par
une précision : « La croix de la valeur militaire avec étoile de bronze
comme la plupart des officiers en poste en Kabylie. » Bernard Gerland,
devenu très critique sur son expérience algérienne, n’est pas non plus
loquace sur la CVM étoile de bronze du sous-officier qu’il était.
J’ai ressenti chez plusieurs hommes décorés un mélange de fierté et
de pudeur : si les qualités de sang-froid et de courage, régulièrement
vantées dans les citations, sont de celles dont on peut s’enorgueillir,
l’action décrite, qui renvoie très souvent à la mort, est plus complexe
à revendiquer. Ce qui n’est pas évident dans les années 2010 ne
l’était pas forcément plus à l’époque de la guerre, quand l’ambivalence
ressentie par les jeunes militaires renvoyait à l’ambiguïté de leurs
missions. Arrivé depuis deux mois en Algérie, le maréchal des logis
Bernard Le Mens participe à une opération importante avec appui
aérien. Dans ses mémoires écrits des décennies après, il évoque six
blessés qui agonisent, les rafales qui les achèvent, les armes récupérées,

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188 LA GUERRE

la femme de trente ans et l’enfant de douze parmi eux, les portefeuilles


vidés, le sang dans l’oued… « Le ruisseau qui coulait tout rouge.
Ça c’est l’image qui me reste », précise-t‑il en 2019 lors de notre
rencontre avec son adelphie et son épouse99. Pourtant, à l’époque,
aucune mention de cela dans ses lettres. Au retour de l’opération,
il évoque juste sa fatigue puis, quelques jours plus tard, « à part les
opérations qui se ressemblent toutes plus ou moins, la vie ici continue
sans grands changements » ; et il demande surtout, avec insistance,
si sa famille a des nouvelles de la prolongation du service militaire à
vingt-sept mois100. Le jeune dragon parvient à cacher ce qu’il vit à ses
proches, mais il porte la décoration reçue à la suite de cette opération.
Sur une photographie avec ses deux meilleurs camarades lors d’un
passage à Alger, elle est bien visible sur sa tenue claire. Il envoie la
photographie chez lui. Ses parents ne font aucune remarque, respec-
tant son silence. Pourtant, ils s’interrogent et, lors du passage chez
eux de l’aumônier du régiment qu’ils connaissent bien, ils finissent
par le questionner.
Quelques jours avant de rentrer, en mai 1959, Bernard apprend
ainsi qu’il est démasqué et explique les raisons de son silence, sans
donner de précisions supplémentaires : « Je ne vous avais pas dit
jusqu’ici que j’avais été décoré, car j’aurais été obligé de vous dire
pour quoi, ce qui aurait été le contraire de ce que je vous avais dit
jusqu’alors. Je peux vous dire que cette histoire est déjà ancienne
puisqu’elle a eu lieu le 29 mai 1958 dans l’Ouarsenis : je vous
raconterai cela plus tard. Excusez-moi de vous avoir caché cela, mais
franchement je pensais bien que vous vous inquiétez bien assez comme
cela sans y ajouter de nouveaux faits101… » C’est peut-être ce même
souci qui anime Yves Laverne quand il se contente d’évoquer la grande
opération à laquelle il a participé en 1958 dans la forêt de l’Akfadou
(Petite Kabylie) en prenant soin de préciser qu’aucun ennemi n’a été
trouvé102. Le texte de la citation qu’il reçoit pour son action décrit une
tout autre réalité et rend hommage à un officier efficace et soucieux
de ses hommes dans une guerre où se protéger est la première des
prudences : « Excellent chef de section méthodique et organisateur,
qui depuis seize mois commande la section d’escorte du 27e  BCA.
S’est attaché notamment à valoriser sa section par un entraînement
intensif au tir. A effectué de multiples convois, plusieurs fois pris à
partie par l’adversaire. S’est chaque fois énergiquement dégagé grâce
aux dispositions prises et à la précision de ses feux. A participé égale-
ment à toutes les opérations de quartier et de zone de son bataillon. En

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 189

particulier le 20 septembre 1958, dans la forêt d’Akfadou, a intercepté


de nuit une tentative d’infiltration rebelle, permettant de récupérer
une arme et des équipements103. »
Plus rarement sans doute, en tout cas dans cette enquête, accepter
la croix de la valeur militaire a pu paraître à certains comme une
compromission insupportable. Elle rend en particulier visible le
malaise que ressent Gérard Tiersen depuis qu’il est arrivé en Algérie
à l’été 1957. Le jeune parachutiste de vingt ans est affecté en base
arrière à Blida, puis à Alger et dans le Constantinois. C’est là, dans les
derniers mois de son séjour de vingt mois, qu’il tue à bout portant un
homme surgissant d’un buisson. De cet acte, il ne parle à personne.
Refuser la décoration, c’est refuser de tirer un quelconque bénéfice
de cette action. C’est aussi garantir que personne n’en saura rien. Le
jeune tourneur sur métaux, très actif militant de la JOC, est si ébranlé
qu’il cesse d’écrire même à son plus proche confident, celui à qui il
s’ouvrait depuis son arrivée en Algérie de ses souffrances morales :
l’aumônier provincial de la JOC, Germain Dequae. Entre la lettre
où il lui annonce son départ en opérations pour dix jours et celle,
cinq mois plus tard, où il lui annonce son retour à Lille, plus aucune
nouvelle : « J’ai baissé les bras… Je me suis laissé aller104. » Quoique
les circonstances aient été plus floues pour Michel Berthelémy, le
jeune dragon sait qu’il a tué un homme : à l’aube, un jeune garçon,
du haut du mirador où il montait la garde. Le lendemain, son corps
est exposé sur un half-track. « Ma vie d’un monde idéal s’est écroulée.
Je suis devenu adulte » : de ce changement radical, il ne dit pas un
mot à ses parents à qui il écrit tous les quinze jours.
Le silence s’installe dès l’expérience algérienne par ce que l’on
choisit de dire et ce que l’on tait. Essayons de comprendre ce qui
préside à ces choix. D’autres correspondants ont alors été les desti-
nataires des courriers qui ne pouvaient être envoyés à la famille.
Les journaux intimes ont pu recevoir les émotions qu’on choisissait
de cacher. Plusieurs décennies après, leur confrontation permet de
discerner ce qui est resté enfoui dans le silence des relations familiales.

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190 LA GUERRE

Le plein de la guerre, la mort et la honte

Confidences choisies
À l’époque, les familles peuvent être les dupes, volontaires ou non, de
leurs proches en Algérie. Elles peuvent refuser d’aller chercher, derrière
une allusion ou des guillemets, le récit qui ne se déploie pas. Pourtant,
ces manières de dire à peine participent du récit et appartiennent
à la tessiture de leurs auteurs. Les soldats les mêlent à leurs autres
mots et les signalent aussi parfois : ces silences sont annoncés comme
temporaires. Ils sont des promesses : une fois l’Algérie disparue, ils se
métamorphoseront en mots. « Il m’est très difficile d’écrire ce que je
vois, ce que j’entends, écrit Michel Weck aux siens, ce qui fait qu’à
mon retour je vous le dirai, à moins que je me décide un jour105… »
À quoi fait écho Jean-Claude Depoutot à sa fiancée : « J’aurais de
quoi vous en raconter des jours et des jours, pas possible psycholo-
giquement par lettre106. » Ces promesses tiennent en une phrase, une
ligne seulement, au milieu de la banalité des jours. Plus rarement, elles
s’annoncent très visiblement, comme c’est le cas pour Michel Louvet
après un combat particulièrement meurtrier en avril 1957. La lettre
qu’il écrit alors à son père, tout à fait sourd au témoignage de son
fils jusqu’alors, fait plusieurs pages. Il y fait état de tous les crimes
dont il a été témoin depuis son arrivée au 35e RI, six mois plus tôt. Il
précède cette liste circonstanciée d’une justification et d’une annonce :
« D’ignobles choses se font et dont j’ai été témoin personnellement.
Pourquoi se taire ? Ce n’est pas bon. Zola n’a-t‑il pas eu raison en
définitive d’écrire “J’accuse” ? Des précisions, des dates ? J’ai tout
noté sur mon journal. Je l’apporterai en permission pour te le lire à
toi seul, page par page. Ici je ne citerai aucun nom107. »
Alors que le cœur vibrant de l’expérience semble cadenassé,
maintenu loin des lettres aux familles, une observation plus fine permet
de comprendre que les émotions n’ont pas été scellées à tous. Par-delà
les contours flous transmis par le récit ordinaire, le plein de la guerre
peut-il être révélé ? Il existe alors des cercles de paroles et d’écoutes
dont l’existence atteste, en retour, l’identité de celui qui parle. Or, en
Algérie, les jeunes gens vivent à de multiples égards un moment de
passage. Le service militaire, on l’a dit, valide l’entrée dans l’âge adulte
des hommes bons à marier. Ils y découvrent un monde de pairs. Bien
plus que le service en métropole, l’Algérie éloigne durablement les
soldats de leur famille notamment car les permissions sont très rares.

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 191

Le groupe des pairs y prend une importance d’autant plus grande,


ce qui accentue la distance avec les parents. Ceux-ci ne forment plus
le premier cercle, ils sont délibérément placés à l’extérieur. On leur
promet des récits ultérieurs, mais le temps aura passé d’ici là.
Deux cercles apparaissent les plus à même de recevoir les récits les
plus sensibles des soldats : un cercle interne à la famille et un cercle
amical. Au sein de la famille, on trouve des frères et des sœurs avec
qui la relation de confiance est telle qu’elle peut accueillir ces mots.
C’est le cas de Saura Yanelli à qui Marcel raconte beaucoup, dans
des lettres spécifiques. Mais il ne lui dit pas tout non plus, écrit-il
en 1960 dans ses carnets : « Je pense qu’il ne faut pas que Maman et
Saura sachent que je suis encore en opération108. » Comme souvent à
l’époque, joue encore la différence de genre : il ne saurait être question
de partager les opérations militaires avec une sœur – y compris dans
une famille hostile à la guerre.
À l’inverse, la mise en commun d’expériences viriles peut expli-
quer que des frères se confient davantage. Les frères Candy s’écrivent
lorsque le premier est rappelé chez les parachutistes et que le second
part dans un régiment de dragons l’année suivante. L’Algérie est
globalement une bonne expérience pour eux, estime le cadet : « On
s’est toujours entendus tous les deux, mais on n’a rien dit à personne.
On n’était pas des vantards » ; et ils partageaient la même volonté
de protéger leur mère, veuve dont le mari était mort des suites de la
précédente guerre109… Bernard Le Mens aime également raconter à
son grand frère Albert les opérations militaires, ce qu’il fait avec force
détails dont il dispense ses parents. Ainsi, lors d’une de ses premières
opérations, il explique ce qu’est une fouille : « Un vrai bordel. Tout
a été cassé, foutu en l’air, dans les mechtas et après la fouille le feu
était mis à la baraque. Ne t’inquiète pas pour quelques Arabes du
coin, ils ont encore largement de quoi se loger et se nourrir. Nous
avons quand même récupéré des munitions (j’ai trouvé une bande
de mitrailleuse allemande : tu vois qu’ils sont outillés), beaucoup de
papiers importants, et un autre régiment […] a trouvé une douzaine
de fusils de chasse. Ce qui nous a fait le plus plaisir, c’est la décou-
verte d’un stock de deux tonnes de vivres avec huile, sucre, farine,
haricots, pâtes, pommes de terre et tout le régiment a pu se faire des
frites avec les moyens du bord, qui étaient souvent meilleures qu’au
régiment. Tout cela avec les poulets et les chevreaux a fait que nous
avons bien mangé pour un soir et c’est rudement agréable car on se
lasse vite des rations. Pour ma part, j’ai ramené une corbeille en osier

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192 LA GUERRE

toute neuve et un petit chevreau tout mignon qui est venu se frotter
contre moi une nuit que j’étais de garde. […] Il a sûrement été caressé
par des fellaghas, car il était dans une mechta où il y avait encore du
feu quand nous sommes arrivés110. » Mais il lui ­recommande bien
de n’en rien dire à leurs parents : « Ce n’est pas la peine de raconter
cela à la maison : pour Maman je n’ai jamais rien vu, ce qui est
presque vrai d’ailleurs », précise-t‑il trois mois plus tard après avoir
évoqué les quinze morts « fellaghas » d’une récente opération111. La
tentation de se valoriser auprès de son grand frère en décrivant la
rudesse du « crapahut » et les dangers courus se combine ainsi avec
la contestation des discours du PCF partagés par Albert, alors même
que les deux frères ne sont pas très intimes : le récit de l’expérience
de guerre participe plutôt de la reformulation de la relation frater-
nelle quand l’aîné n’a pas connu de combat et qu’il peine à trouver
sa place socialement. Par ces récits dont il est l’unique destinataire
familial, le grand frère est installé par le cadet à une place à part dont
il se saisira peu, si on en juge par la rareté de ses réponses à Bernard.
Chez les Inrep, l’ordre de la fratrie fait de Jacques le premier à
faire son service militaire et à partir. Dès sa première lettre envoyée
d’Algérie, en mai 1960, il raconte à Michel : « Depuis que je suis
arrivé, j’ai entendu parler de tortures comme de choses tout à fait
normales et naturelles, je suis écœuré, les gens sont-ils insensibles,
fous ou inconscients ? […] Ce matin, les avions bombardaient sur
la montagne d’en face, à 4 ou 5 km. En ce moment, j’entends des
coups de feu tout près, les avions ronronnent dans le ciel, le canon
gronde, les FM crachent la mort, c’est la guerre. Hier, je suis allé à
l’enterrement de quatre gars morts au combat, je te jure que ça te
secoue lorsque tu entends la sonnerie aux morts. Ne parle pas de ça
aux parents, ils s’inquiéteraient112. »
Alors que les frères et les sœurs sont rattachés à la famille d’ori-
gine, qu’on quittera au retour d’Algérie, les femmes aimées incarnent
l’avenir. L’adelphie peut décliner au présent tout un nuancier de
relations, de l’indifférence à la complicité, et permettre certains récits.
Les femmes aimées, elles, sont d’emblée situées ailleurs. On l’a vu,
elles sont celles à qui on raconte quand on ne raconte pas aux autres.
Ainsi, quand Marcel Yanelli se retient de dire à sa sœur Saura qu’il
est en opérations, il l’écrit à Simone. Même s’il prend soin d’éviter
de l’effrayer ou de susciter sa commisération, ce qui compte est
de lui dire, de ne pas lui cacher. Même mouvement chez Daniel
Lecouvreur, qui construit sa relation avec Nicole en jouant sur une

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 193

série de différences avec les autres membres de sa famille : à elle


qui est son avenir, il dit ce dont il lui demande de ne surtout rien
raconter « à mes frangins ou cousines, car si ma mère le savait elle
se ferait trop de mauvais sang ». De quoi s’agit-il ? « Hier il y a eu
un sérieux accrochage, parmi les militaires, il y a eu plusieurs morts
et huit blessés. Mais ne te fais pas de souci pour moi, je ne risque
rien, je sors rarement113. »
Ce tout premier cercle reçoit donc des récits présentés comme
vrais, par contraste avec ceux envoyés à d’autres destinataires familiaux
mentionnés dans les lettres. Fondamentaux pour actualiser, au cœur
de l’expérience de la guerre et de la séparation, des liens particuliers,
ces récits prouvent la relation : je te dis à toi ce que je ne dis pas aux
autres et c’est ainsi que j’inscris notre lien dans le présent et l’avenir.
C’est aussi pour cela qu’en dépit de leurs protestations de vérité les
jeunes gens gardent le silence sur certains aspects de leur expérience. Il
y va de leur image, de leur identité de frère, de mari ou d’amoureux.
Un second cercle existe souvent pour recevoir ces mots compli-
qués à dire dans la famille : celui des amitiés. D’abord celles qui se
nouent en Algérie : de ces voisinages contraints, au gré du roulement
des classes et des affectations, peuvent éclore des relations durables
et intenses nées aussi de la confrontation à une réalité nouvelle à
laquelle il faut s’adapter pour continuer à vivre. « Les attaches affec-
tives à l’armée, c’est tout ce qu’on a, c’est tout ce qu’il nous reste ;
aimer un copain, l’avoir à côté de soi pour lui dire ce qu’on ressent
et nous soutenir » : ayant perdu le seul garçon avec qui il s’entend
dans un milieu militaire qu’il perçoit comme hostile, Pierre Weck
est « paralysé par la crainte » et ne s’alimente plus114. Sans atteindre
cette dimension dramatique, la force de certaines amitiés tient au
moment, à ce qui a été vécu et affronté ensemble : la peur, la violence,
la souffrance, mais aussi la découverte d’un pays et d’une culture
étrangère ou encore de la sexualité tarifée. On se confie, on se protège,
on s’épaule : on partage. Certaines de ces amitiés survivent à l’expé-
rience algérienne, mais beaucoup s’arrêtent ensuite : ayant reçu les
émotions de ces moments, elles se referment une fois l’Algérie mise
à distance – pour être, parfois, réactivées des décennies plus tard.
Inscrites dans le moment présent, elles laissent peu de traces, sauf
sur les photographies qui voient des groupes de militaires prendre la
pose par deux ou trois.
Tout autres sont les liens maintenus par lettres avec les amis
d’avant la guerre. Comme avec ceux qui sont en Algérie aussi et

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194 LA GUERRE

sont susceptibles de mieux comprendre, tel Jean, qui a partagé le


peloton de sous-officiers avec Michel Louvet et lui écrit dès son
arrivée à Nedroma à l’été 1956. Sa lettre est sans fard et utilise une
comparaison qu’on retrouve souvent : « Quant aux interrogatoires ?
Pour détails, reportez-vous à la Gestapo en France il y a quelques
années. Les méthodes sont les mêmes, sauf que dans les bleds perdus
comme B., les flics utilisent les moyens du bord : courant de dynamo,
pieds, poings, sel. J’arrête sur ce sujet115. » Michel Louvet garde aussi
des liens avec des camarades de l’ESCP appelés en même temps que
lui et affectés également dans le Constantinois.
De même pour Yves Laverne, qui maintient une correspondance
assidue avec plusieurs séminaristes : ils s’écrivent alors qu’Yves a été
appelé sous les drapeaux. Son ami Robert le tient au courant de la
vie du séminaire et de ses diverses activités, tandis qu’Yves lui fait
part des absurdités de la vie militaire. Le frère de Robert sert non
loin du bataillon d’Yves. Quand il meurt, Yves sait qu’il a été victime
d’une méprise des troupes françaises lors d’une opération de nuit.
Après s’être rendu à la morgue, il écrit à Robert pour que ses parents
connaissent la vérité. L’armée tiendra un autre discours, il le sait déjà.
L’Algérie est alors dans la tourmente de mai 1958 et leurs lettres se
croisent peut-être. Le 16 mai, Robert demande à Yves s’il peut avoir
des détails sur la mort de son frère que « le Seigneur a jugé bon de
rappeler à lui » à la veille de l’Ascension. À la réception de la lettre
d’Yves, Robert décide de ne pas communiquer ce qu’il apprend à ses
parents et de les laisser croire à la version officielle d’un valeureux
sous-lieutenant tué « au moment où il donnait l’ordre à sa section de
décrocher116 ». Épargner les parents reste toujours la ligne commune,
par-delà la mort. Sollicité ensuite par les parents de son ami pour
connaître plus de détails, Yves reste fidèle à la décision de Robert.
La vérité s’arrête au cercle de l’amitié. « Cela restera entre nous, voilà
tout », écrit encore Robert qui est confirmé par son confesseur dans
sa décision, avant de partir lui-même à Cherchell pour son service
militaire117. D’Algérie, il continuera à écrire à Yves une fois celui-ci
rentré en métropole.
La relation d’Yves Laverne est plus intense encore avec Michel
Jouanneaux, qu’il a devancé en Algérie118. En janvier 1959, Michel
peut lui écrire : « Tu m’as fait voir toute la réalité de l’affaire. […]
Il est à peu près certain que la guerre, la présence de l’armée là-bas
entraîne la torture et autres méfaits, sans que cela soit la faute des
soldats. Mais que l’on dénonce ces méfaits me semble indispensable et

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 195

trop souvent les Français ont été insouciants à propos de l’Algérie. »


Effectivement, Yves lui raconte ce qui le choque dans les actions de
l’armée française, tout comme l’absurdité de certains événements (un
sous-lieutenant qui allait se marier et qui se tue en nettoyant son
arme). Il mêle observations militaires et questionnements dans sa foi.
Michel fera de même plus tard et les deux amis échangeront sur ces
deux plans avec constance, qu’ils soient en Algérie ou non.
À ce cercle amical, dans lequel s’exprime le plus intensément la
vérité de l’expérience algérienne, il faut ajouter des correspondants
qui accueillent les troubles de conscience ou plus simplement ce qui
a choqué  a. Marcel Yanelli écrit ainsi à une militante communiste :
« Je lui raconte tout ce qui se passe, etc. Je l’estime pour sa vivacité
et son amitié119. » Tous n’ont pas de tels troubles, évidemment, et
tous n’ont pas non plus quelqu’un à qui s’en ouvrir. L’enquête reste
sans doute à affiner, mais cette dimension apparaît très nettement du
côté des mouvements de jeunesse chrétiens. Au printemps 1959, leur
bilan est sans appel : « Nous assistons à une dégradation progressive
de la conscience des jeunes : a) par l’action psychologique ; […]
b) par une surexcitation nerveuse ; […] c) par un perpétuel sentiment
d’angoisse. […] Les “corvées de bois” et les tortures sont encore
nombreuses, on devient destructeur “joyeusement”, on perd le sens
de la personne d’autrui et de sa propre personne : les scènes de viols
ou d’ivrognerie sont signalées assez fréquemment ainsi qu’une attitude
de laisser-aller général sans possibilité de réagir. Les lettres se vident
de leur contenu120. » Effectivement, depuis le début de la guerre, des
témoignages sur ce qui se passe dans l’armée en Algérie et sur ses
méthodes parviennent aux directeurs de conscience des soldats ou à
leurs compagnons chrétiens restés en métropole.
Les archives du cardinal Maurice Feltin (1883‑1975) ont ainsi
conservé une lettre typique de ces aveux. Il s’agit d’un paroissien de
Saint-Ouen, Pierre Viard, parachutiste au 1er RCP depuis vingt et un
mois en septembre 1959. Alors que la fin de son service approche
et qu’il a accepté ce à quoi il assistait jusqu’alors, le jeune homme
craque. Un événement le fait basculer et prendre la plume. Le récit
qu’il envoie au curé de sa paroisse est accablant : « Je suis de plus en

a.  Dans ce cas, « nous ne communiquons pas pour communiquer et encore moins pour
transmettre. Nous communiquons d’abord pour symboliser notre vie psychique » (Serge
Tisseron, « La transmission à l’épreuve des secrets et des images », in Joyce Aïn (dir.),
Transmissions. Liens et filiations, secrets et répétitions, Érès, Toulouse, 2003, p. 126).

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196 LA GUERRE

plus écœuré de ce qui se passe ici, et je sens qu’un jour ou l’autre


on va m’entendre dire ce que je pense. Jusqu’à maintenant, je savais
que la guerre était mère de tous les vices et que cela excusait bien des
choses. J’ai vu des blessés achevés en fin d’accrochage, des hommes
torturés jusqu’à ce que mort s’ensuive, des femmes également torturées
au point qu’elles ne pouvaient ensuite allaiter leurs gosses, l’électricité
les avait trop brûlées. Et je croyais là avoir vu le pire ; je ne croyais
pas qu’ils oseraient toucher aux gosses. Hélas, je l’ai vu, et ça, je
ne peux l’accepter. Quatre gosses, de douze ans : les mères de deux
d’entre eux étaient cuisinières, infirmières chez les rebelles et, de
ce fait, eux-mêmes connaissaient de nombreuses caches, puisqu’ils
servaient d’agents de transmission. On les a donc pris avec nous,
et une petite génératrice de courant (120‑160 volts) et en avant de
cache en cache ; en une journée, ils sont passés chacun une dizaine de
fois, une électrode aux parties, l’autre à un orteil, pour qu’ils parlent.
Arrivés là, ils dirent tout ce qu’on voulait et prétendirent qu’un autre
gosse (huit ans) connaissait des caches : on alla le chercher dans le
village voisin et il y passa aussi : il ne savait rien et on en resta là,
ce jour121. »
Le curé de Saint-Ouen alerte l’archevêque de Paris pour qu’il
prenne position, mais sans résultat. Pourtant, des témoignages du
même ordre ne manquent pas depuis le début de la guerre. Dès
le printemps 1956, le mouvement de jeunesse chrétien La Route
avait lancé un appel à ses membres présents en Algérie pour qu’ils
témoignent : toutes les lettres reçues l’été suivant ont été conservées122.
Membre de la JOC, Gérard Tiersen a choisi lui aussi de confier à son
aumônier ce qu’il éprouve à son arrivée en Algérie en août 1957. En
plus du récit des violences commises par son régiment de parachu-
tistes coloniaux, il exprime ses sentiments et ses émotions : « Je ne
détaille pas tellement j’ai honte d’y avoir participé indirectement en
n’osant pas réagir vigoureusement devant de tels procédés. Autant
d’exactions – je dois l’avouer – me font désespérer d’une issue positive
au drame qui se joue ici. » Plus tard, après un passage par Alger, il
lui écrit encore : « Il y a beaucoup de discussions en ce moment au
sujet des tortures des prisonniers. Certains en sont écœurés. D’autres,
hélas plus nombreux, y prennent plaisir et deviennent odieux. Cela
me fait mal de voir des gars qui étaient de braves types devenir durs
et sauvages123. »

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 197

L’impensable et l’insoutenable
Face aux violences inattendues qu’ils découvrent en Algérie, de part et
d’autre, face à ce que leurs camarades accomplissent, face à ce qu’ils
doivent aussi faire, certains militaires éprouvent une grande détresse et
un sentiment aigu de solitude. On mesure, à la lecture des journaux
intimes qu’ils ont parfois écrits, que la correspondance ne peut pas
tout et qu’il existe souvent, dans ces cas, comme un reste, un résidu
émotionnel  a. Parfois, ils s’y adressent à eux-mêmes, tel le sergent Paul
Fauchon lors de sa première confrontation avec la torture : « Mes
yeux en ont trop vu pour que je le raconte. Coups de poing, pieds
et bouteilles mal placées ainsi que HT [haute tension] aux parties,
mais que veux-tu, on sait qu’il a tué et c’est un vrai fellagha124. » Si
certains correspondants peuvent être destinataires de ces émotions,
l’écriture intime offre une protection à ceux qui la pratiquent. Elle est
une digue perpétuellement dressée face à un environnement qui peut
attaquer leurs valeurs les plus profondes, leur estime d’eux-mêmes,
leur confiance en eux et en l’humanité. « Il me semble que je raisonne
autrement que ceux qui m’entourent », note ainsi Jacques Senesse en
1960 avant de consigner les actions qu’il a observées : les légionnaires
« brûlent, pillent, violent, tuent ou bien torturent tout le village en
faisant passer un courant à haut voltage dans les couilles ou dans les
grandes lèvres (il s’agit des femmes). L’autre jour, ceux du 2e  bureau
on fait avaler près de quarante litres d’eau à un type pour l’obliger à
parler. Quant aux tortures que le FLN se plaît à nous infliger, elles
sont au moins aussi atroces125 ».
Certains tiennent un journal très régulièrement, quel que soit le
rythme de leurs correspondances familiales. Ces entrées permettent
de comparer ce qui pouvait être dit aux proches et ce qui était tu.
Le journal de Michel Louvet fait très explicitement ces comparaisons,
puisqu’il souffre de ne pas être cru par son père à qui il tente réguliè-
rement d’ouvrir les yeux sur la situation algérienne. Ainsi, quand,
début 1957, le FLN lance un appel à la grève générale d’une semaine
pour soutenir son action diplomatique à l’ONU tandis que s’ouvre
l’assemblée générale de l’organisation internationale, il note : « Aller
raconter que la grève n’a pas réussi alors que la route a été coupée

a.  Ce qu’écrit Françoise Simonet-Renant à propos du journal intime vaut plus précisément
à propos du moment où on décide de consigner : « L’écriture du journal intime survient
le plus souvent lorsque l’identité du sujet se voit mise en danger » (Le Journal intime, genre
littéraire et pratique ordinaire, Nathan, Paris, 2001, p. 69).

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198 LA GUERRE

par deux fois en quatre endroits, que pas un seul habitant de Lesfah,
Hadjira, nulle part, n’est venu pour les laissez-passer, que personne
n’a été au marché de Tamalous… […] Quand finira cette guerre
inutile et honteuse ? Je crois ne jamais avoir été si triste ! Une sorte
de crainte monte de partout. La situation empire126. » De cela, il ne
dit pas un mot dans ses lettres. En mars 1957, il note qu’il lui a fallu
« inventer complètement deux pages » et encore, deux semaines plus
tard : « Quoi inventer dans mes lettres ? “Pacification” à la 2e compa-
gnie : deux Arabes sont morts. On avait fait boire à l’un un litre
d’essence, à l’autre un litre d’eau avec 1 kg de sel. »
La pratique de la torture et plus largement les violations des droits
humains ou les crimes de guerre commis par l’armée française sont
des thèmes récurrents dans ces carnets. Le choc intime qui s’y exprime
correspond à deux registres d’interrogation : comment un homme qui,
comme moi, est un soldat français, peut-il commettre de tels actes ?
Comment peut-on se comporter ainsi quand on a connu l’occupa-
tion allemande ? On le voit, l’intimité est de deux ordres : moral
et politique. Au retour d’une opération qui a vu l’armée utiliser le
napalm, Marcel Yanelli confie à ses carnets le récit de l’arrestation
d’une femme et d’un enfant. La femme est battue puis violée et
exécutée sur ordre du lieutenant : « Je le savais exalté, mais je ne savais
pas ce jeune lieutenant, souriant, fier et beau, aimant sa femme, je ne
le savais pas cruel, sans pitié, même pas de haine au cœur, simplement
le plaisir de tuer, de faire souffrir. » Sa stupeur devant le comporte-
ment de l’officier s’ajoute à sa détresse de militant communiste sous
l’uniforme qu’il exprime en utilisant la comparaison historique (rappe-
lons qu’il s’agit ici de carnets intimes : il écrit pour lui) : « Pourquoi ne
se conduisent-ils pas avec les vaincus en hommes d’honneur, respec-
tant leurs prisonniers, ne leur touchant pas un cheveu ? Parce que ce
sont des nazis en second, des fascistes. Derrière eux, ils entraînent,
soudoient les soldats. Tous se conduisent en mercenaires. Ils n’ont
pas de regrets au cœur. Pourtant, ces hommes, ces femmes, qui sont
en face de nous, ont du mérite, un mérite inouï. » Et la souffrance
est là, intime et politique : « Je ne dis rien, donc j’accepte de pareilles
saletés ? J’aurai à en répondre à moi-même et à mes camarades127. »
La comparaison historique avec la période de l’Occupation et la
répression de la Résistance en France augmente la portée insoutenable
de ce qui n’est pas seulement une question générale sur le mal ou sur
ce que les hommes sont capables de faire dans un contexte militaire
ou politique donné. Dans plusieurs carnets intimes, elle se traduit

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 199

par deux mots : nazis et Oradour. Le premier renvoie à la répres-


sion des résistants français et porte en lui une lecture politique de
la guerre en cours qui est insupportable à beaucoup : si les Français
se comportent comme des nazis, alors les fellaghas se rapprochent
des résistants. Paul de Bessounet, qui a grandi à Saugues (Haute-
Loire), terre de résistance ayant en particulier souffert des combats
du Mont Mouchet en juin 1944, se souvient d’avoir eu cette impres-
sion en découvrant la misère des Algériens quand il traverse l’Oranie
à l’automne 1960 : « Nous étions des envahisseurs comme l’armée
allemande en France en 1940, des SS. Donc les rebelles, les fells,
étaient des maquisards, donc à respecter. » Si la comparaison a pu
en frapper beaucoup, si elle est exprimée lors de mon enquête, elle
quitte rarement les journaux intimes à l’époque. Alors qu’il est affecté
à un service d’action psychologique, François Marquis est conduit
à visiter un centre où se pratique la torture. Les cellules trop petites
dans lesquelles sont contraints de se tenir des dizaines de prisonniers,
dans un tunnel, lui font penser à ce qu’il a entendu dire des pratiques
nazies. Cette comparaison le paralyse : dans les lettres qu’il écrit à
ses parents le jour de cette visite, il se contente d’un « bavardage de
dissimulation128 ».
Le second mot, Oradour, quitte le domaine politique pour signifier
la cruauté. Ce nom propre renvoie au village martyr du Limousin,
« témoignage de la barbarie allemande et des souffrances du peuple
français au cours des quatre années d’Occupation129 », où périrent
642 personnes le 10 juin 1944. Non seulement sa mémoire a été
entretenue dans la France de l’après-Seconde Guerre mondiale, mais
elle a été réactivée en 1953 par le procès des membres allemands et
français (des « malgré-nous » alsaciens) de la division SS responsable
du massacre. Une amnistie a suivi le jugement, effaçant les peines des
condamnés français et relançant les débats, un an et demi avant le
déclenchement de la guerre d’Algérie. Oradour fonctionne comme un
nom commun pour dire la cruauté contre des groupes de civils : les
soldats l’emploient plus précisément quand des mechtas sont brûlées,
qu’il y ait ou non des humains à l’intérieur. L’image permet de saisir le
sentiment des militaires face à ces actes qui les révulsent. Ainsi Michel
Louvet qui note dans son journal, en août 1957 : « Ordre de mission
éloquent ! Beni Ouelbane, Oradour sans église, soldats français et
non SS. Tout le monde est expulsé et les gourbis incendiés130. » Un
mois après son arrivée en Algérie, l’aspirant avait été déjà confronté
à une scène très violente lors d’un ratissage. Son carnet de l’époque

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200 LA GUERRE

lui a été volé, mais il a noté le souvenir qui lui revient six mois plus
tard : les hommes ont été arrêtés et l’un d’eux est pendu par les bras
en public et battu. On allume de la paille pour lui brûler le sexe puis
on le présente à « tous les autres qui attendent, résignés leur tour ».
« Finalement, on brûle la mechta avec le type dedans131… »
Cette comparaison distribue les rôles et interdit toute négociation
sur les valeurs (les nazis sont le mal absolu). En outre, elle porte en
elle la fin de l’histoire : les Allemands ont perdu la guerre. Une fois
qu’elle est apparue, elle est profondément perturbatrice. Après ses
premières semaines en commando en 1960, Marcel Yanelli note :
« Aujourd’hui, lever à 4 heures pour effectuer le truc typique : la
fouille d’un village. » Après avoir décrit la scène, il commente pour
lui-même : « Nom d’une pipe, ça ne te rappelle rien ? Les chiens, les
bottes étrangères132 ? » Il y reviendra tout au long de ces quatorze mois
dans les Aurès, cette assimilation des soldats français aux Allemands
ou aux nazis renvoyant à son empathie pour le combat des nationa-
listes algériens. Déchiré, il constate que leurs méthodes font aussi des
victimes innocentes. Quand une grenade est lancée dans un café, il ne
peut les justifier : « Nos partisans lançaient des grenades sur les nazis,
est-ce notre faute si les rôles sont inversés ? Pas beau tout cela ! Une
nouvelle navrante : les soldats blessés sont tous des quillards (cinq
au jus) ! Je suis triste133. »
Cette « relation d’occupants à occupés », dont parle par exemple
Yves Laverne, pervertit tous liens possibles avec les civils algériens.
Comment oublier la manière dont on regardait les Allemands dans
la France de leur enfance ? Comment croire que les sourires étaient
sincères et les gestes d’hospitalité sans arrière-pensée, sans prise en
considération du rapport de force écrasant qui avait rendu possible le
passage de la France à l’heure allemande ? Seuls les enfants algériens,
peut-être, peuvent avoir foi dans l’humanité de ces hommes en armes
qui, pour certains, s’adressent à eux comme à des enfants et non à des
graines d’ennemis : à quelques rares exceptions près, ils sont d’ailleurs
les seuls à accepter qu’on les photographie, les seuls qui regardent les
objectifs, droit dans les yeux, et sourient.

Témoigner ?
Pourtant, une photographie aussi peut recouvrir le réel d’une pelli-
cule d’illusion. Ainsi celle de Boutoute, pris en contre-plongée par
Stanislas Hutin dans un soleil qui souligne son visage, le regard

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 201

fixé vers un endroit hors du cadre, un léger sourire sur les lèvres.
L’adolescent a été fait prisonnier au cours d’une opération. Dans son
journal, le séminariste rappelé note en janvier 1956 les émotions qui
précèdent cette photographie : « Les hurlements de cochon qu’on
égorge, entendus hier soir à 9 heures, venaient bien du gosse. On l’a
passé à la magnéto. » Il avait d’abord imaginé que Boutoute avait été
contraint d’assister à une scène de torture et se décrit « complètement
brisé » quand il comprend qu’il en est, en fait, la victime directe.
Incapable de lui parler, « il ne me comprendra pas puisqu’il ne parle
pas français », il décide de prendre son appareil photo. « Ce sera une
photo à montrer en France, c’est pourquoi je l’ai faite134. » Stanislas
Hutin décide de faire de son journal intime une preuve des méthodes
qu’il constate depuis qu’il est arrivé en Algérie en novembre 1955.
Son père, député MRP dont le frère est mort en déportation et
dont le fils me rappellera qu’il était un « ancien de Verdun », un
« ancien combattant de 14 », en remet une copie en mains propres
au président de la République René Coty135. Lors de son service
militaire à Madagascar, le rappelé avait déjà eu cette démarche : il
avait documenté les exactions des colons et de la gendarmerie et
transmis ces informations à Pierre-Henri Teitgen, un ami de leur
famille, déclenchant une enquête et des sanctions contre les gendarmes
incriminés136. Son témoignage sur l’Algérie a moins d’écho immédiat,
mais ses lettres circulent dans sa famille, où elles lui valent le soutien
de ses parents, frères et amis jésuites, ainsi que des « critiques très
acerbes » de certains cousins germains. Rapidement, des extraits de
son journal sont publiés et circulent  a ; il est une des sources les plus
précoces et les plus documentées sur les méthodes françaises. À son
retour, Stanislas Hutin développe les photos qu’il a prises dans le but
de les montrer à ses proches.
Mais les photos ne suffisent pas toujours : bien souvent il faudra
des mots pour dévoiler ce qui se cache derrière des regards, sous des
vêtements. Ces mots seront-ils prononcés ? En tout cas, plusieurs
soldats m’ont dit avoir pris des photographies dans ce but : prouver.
Jacques Inrep a même déposé aux archives de l’Orne l’appareil qui

a. Il est d’abord publié en juin 1956 dans la revue Action populaire des jésuites. Il
circule dans les communautés religieuses de la Mission de France et des jésuites, mais aussi
auprès d’intellectuels comme André Mandouze, Pierre-Henri Simon ou Pierre Vidal-Naquet,
tous engagés contre les violations des droits humains dont se rendent coupables les forces
françaises.

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202 LA GUERRE

lui a servi à documenter la pratique des exécutions sommaires. Avec


leur appareil, les soldats enregistrent le réel et constituent des bouées
qui pourront surnager, plus tard, à la surface de leur mémoire. On
se souvient ainsi que Michel Weck a raconté à sa famille un accro-
chage et la manière d’« améliorer le bilan », sans en dire plus. Deux
blessés ont en fait été exécutés après avoir été torturés. Le soldat a vu
arriver ces hommes, puis il a constaté qu’ils se trouvaient parmi les
neuf cadavres alignés sous l’auvent. Il sait que la torture se pratique
dans le quartier de Koléa-Tefeschoun – il entend régulièrement les
cris et discute avec les officiers de renseignement. Ces deux assas-
sinats de combattants algériens le choquent particulièrement. À
défaut de pouvoir s’en ouvrir à sa mère et à son adelphie à qui il se
confie pourtant, à défaut peut-être de journal intime, il décide de les
photographier. Les neuf cadavres sont alignés, pantalons baissés pour
certains, maillots relevés pour tous. Il a pris aussi des photographies
de plusieurs visages, notamment de l’un des deux hommes arrivés
vivants au cantonnement. Secrétaire de son quartier, il a pu récupérer
leurs noms, parfois ce que les militaires français avaient appris sur leur
fonction dans l’ALN ou leur nom de guerre. Il note tout : Addah
Mohamed dit « La fleur », de Bou Haroun ; Bouka Bous Abdelkader,
de Koléa, artificier régional, etc. Face à la torture, René Rioul, secré-
taire de la SAS (section administrative spécialisée) de Timgad, adopte
la même résistance discrète : il apprend par cœur le nom de toutes
les victimes qui passent entre les mains de son sous-lieutenant137.
Si le désir de témoigner est dans de tels cas d’emblée évident et
conscient, il n’est pas toujours présent. Carnets ou pellicules reçoivent
des impressions qui ne sont pas des témoignages. Pour Marcel Yanelli,
c’était une « manière de résister, pas forcément de témoigner ». Le
chemin jusqu’au témoignage pourra prendre des années, des décen-
nies ou ne jamais être parcouru. Quand on revient au moment où
les conscrits appuient sur le déclencheur de leur appareil, à celui où
ils ouvrent leur carnet pour écrire, il s’agit d’abord – et quelle que
soit la relation avec cette fonction de témoignage – de déposer ce
qui déborde et met en péril l’équilibre émotionnel et parfois même
psychique  a. Je pense par exemple à Michel Weck qui se voit aussi

a.  À propos de ce type de textes, Bernard Lahire écrit : « On peut faire l’hypothèse que
les situations de rupture, de désajustement ou de décalage qui provoquent des crises plus ou
moins fortes sont des occasions particulièrement propices au type de travail symbolique sur
soi que constitue la prise d’écriture sous la forme d’un journal personnel ou de récits écrits de

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 203

prescrire un antidépresseur, comme il me le raconte : « Au début de


mon séjour, j’ai dormi seul dans mon bureau situé dans une aile isolée
de la maison, à l’exact opposé de la garde. J’envisageais tous les soirs
ce que je ferais si j’étais attaqué. Je m’endormais et me retrouvais
exactement dans la même position le lendemain matin. J’étais rompu
de partout. J’éprouvais une douleur au niveau du cœur. Je craignais
d’avoir quelque chose. J’ai profité d’une permission à Alger pour
consulter un médecin civil. Son diagnostic a été que je n’avais rien
au cœur et que je n’avais aucune crainte à avoir. Il m’a donné un
médicament dans une petite boîte. Je suis rapidement devenu heureux,
gai, enthousiaste, la vie était belle. Mais, au bout de quelque temps,
je suis redevenu triste. J’ai compris bien plus tard qu’il m’avait donné
un léger antidépresseur. »
Confronté à des opérations difficiles depuis juillet 1959 puis
à l’organisation et la surveillance d’un village « rallié », le sergent
Sylvère Maisse note quant à lui dans son agenda, en janvier 1961 :
« nerfs ébranlés », puis « nerfs à fleur de peau, les calmants entrent
en action »138. Est-ce le contexte des embuscades qui continuent
(« embuscades généralisées ») ? L’organisation du référendum dans le
village dont il a la charge ? La tension nerveuse accumulée par une
année et demie en Algérie ? Nul ne sait depuis quand et pourquoi
Sylvère Maisse prend des calmants. Il ne le note pas. Peut-être ne
le sait-il pas à l’époque, mais près de soixante ans après il explique :
« J’avais un peu honte de la mission que j’avais accomplie. » Faut-il
y voir un lien ?

Quand les mots manquent


Les photographies que l’on prend pour soi, les notations dans un
journal ne peuvent pas toutes être interprétées à l’aune de la relation
avec la famille ni être renvoyées uniquement à une fonction de
soupape émotionnelle. L’analyse précise des carnets montre qu’on
y écrit sur tout, comme dans les lettres. Ils sont aussi des éphémé-
rides, des pense-bêtes, des répertoires d’anecdotes. C’est au sein de ces
notations, comme parmi un ensemble de photographies, qu’on peut
identifier aujourd’hui un incendie de village, une exécution sommaire,
le traitement dégradant d’un soldat par un officier ou d’un civil par

soi » (Bernard Lahire, « De la réflexivité dans la vie quotidienne : journal personnel, autobio-
graphie et autres écritures de soi », Sociologie et sociétés, vol. 40, n° 2, 2008, p. 165‑179).

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204 LA GUERRE

des militaires, etc. Ces textes disent l’étoffe des jours dans toute leur
diversité. Leur trame doit aussi être rattachée à l’ennui qui s’étend
souvent sur les militaires en Algérie ou à la fatigue de ceux qui sont
perpétuellement en opérations.
On écrit aussi juste pour écrire et rendre visible, pour soi, le temps
sous les drapeaux. Comme beaucoup, en particulier les officiers, Yvon
Gortais a sur lui un petit carnet qui tient dans la poche. Il y note tout
ce qu’il peut glaner d’informations sur l’Algérie, la guerre en cours,
les acteurs avec qui il devra interagir comme lieutenant d’un régiment
d’artillerie, chargé d’un regroupement à la frontière marocaine. Ses
annotations viennent de discussions au mess et d’observations qu’il a
pu faire. Ainsi, le premier jour, le 4 avril 1959, après l’annonce d’un
attentat à la grenade contre un café où étaient attablés des soldats
de son unité : « Opération aussitôt. Les types ne se sentent plus. Ils
tueraient n’importe quel Arabe rencontré. » Il prend la mesure de
son nouveau décor, du contexte social dans lequel il va devoir agir
et des multiples tâches à accomplir. Il se renseigne sur la guerre et les
méthodes employées et inscrit dans son carnet des événements extrê-
mement violents, sans commentaire : un village de 2 000 personnes
rasé près de la frontière marocaine, un autre de 250 personnes près
de Tébessa… On le sent qui compile : a-t‑il discuté ces faits extra­
ordinaires ? Aucune mention ne le laisse penser.
Seul un personnage se distingue dans son carnet : l’officier de rensei-
gnement. Cette fois, il exprime ses sentiments : le soulagement de ne
pas avoir cette charge, le constat que la guerre est sans merci. Voici ce
qu’il écrit : « L’officier de renseignement a un travail très désagréable.
C’est lui qui questionne. C’est aussi lui qui tire. On a vu récemment
C. transporter deux fells qu’il avait abattus lui-même dans son C/C
[command-car] et aller les jeter dans une vigne puis aller avertir la police
qu’il avait découvert des cadavres. Tout type qui ne parle pas (qui ne
veut pas) ou qui parle trop est descendu. C’est une guerre sans prison-
niers. Je commence à me faire à l’idée qu’on tue beaucoup de gens ici.
C’est une chose admise et très compréhensible. Ma première réflexion
maintenant quand on me parle de prisonniers : qu’en avez-vous fait ?
Réponse : un haussement d’épaules. Que voulais-tu qu’on en fasse ? »
Trois jours plus tard, à la prochaine entrée du carnet et parmi d’autres
observations : « Le lieutenant C. devait exécuter trois types. Il le fait et
s’aperçoit au retour qu’il s’est trompé. Total six morts. Les officiers de
renseignements : de véritables tueurs. Aucun scrupule. » Yvon Gortais
ajoutera encore à deux reprises des éléments sur les « Arabes » (civils)

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 205

et les « musulmans » (de son régiment). Ses derniers mots, qui ne sont
pas sans rappeler certaines appréciations transmises lors des formations
d’action psychologique, sont : « Race de fainéants, faux, sales, tous les
vices. Une seule qualité : la psychologie et un sixième sens (la façon
de trouver le point faible des gens)139. »
Moins d’un mois après son arrivée, il cesse de remplir son carnet,
que son fils trouvera à sa mort. Sans aucun autre papier ; le jeune
lieutenant a vraisemblablement cessé d’enregistrer le réel et de consi-
gner ce qu’il apprenait de l’environnement dans lequel il évoluait.
Aporie pour l’historienne ici. Pourquoi a-t‑il arrêté d’écrire ? En
avait-il compris assez ? Son approche des questions qui se posent
à lui, qu’il s’agisse de regrouper une population, de construire des
bâtiments ou d’éliminer des ennemis, semble caractérisée par le même
pragmatisme. C’est ainsi. Ayant recueilli les éléments de base néces-
saires au bon déroulement de son expérience, il cesse d’écrire pour
lui. Ferme-t‑il ainsi la porte aux émotions ? Son carnet n’est pas
exempt de jugements qui témoignent de ses valeurs et de ses idées :
il apprécie l’ordre, l’honnêteté, est sensible à une certaine justice
sociale. Il essentialise aussi les Algériens. Impossible de savoir ce qui
a motivé l’arrêt de l’écriture.
Pour un soldat avide de consigner ses pensées pour lui-même,
combien d’autres n’ont jamais ouvert un carnet ou l’ont refermé très
vite ? Combien d’impressions restées au bord des mots ? Début 1959,
après trois semaines à Bougie, Jean Valdan est hospitalisé pour une
appendicite puis affecté à Erraguène (Petite Kabylie), à la garde du
barrage et d’un camp de regroupement installé à proximité. Il a la
charge du secrétariat, rédige les bulletins quotidiens de renseignement
et a une connaissance précise des activités de son unité. Dès son arrivée
en Algérie, il a été témoin de violences sur un prisonnier et son fils
adolescent. Plus tard, il dira de son année à Erraguène : « Je tente
de m’enfermer dans une bulle que je voudrais protectrice. La réalité
violente ne cessera de la faire exploser140. » Dans ses lettres à Monique,
pas un mot de tout cela. Il ne veut pas peser sur sa jeune fiancée
accablée par des semaines de travail de soixante heures et en charge
d’une mère atteinte d’un cancer et d’un jeune frère de dix-sept ans. Il
ne lui racontera rien. Pas plus à elle qu’aux autres : il s’est coupé de
son réseau d’amis restés en France et a aussi le souci de ne pas peser
sur ses parents qui l’ont soutenu dans ses études jusqu’à son départ
alors qu’il ratait à plusieurs reprises le bac… Sur place, en revanche,
il discute avec certains camarades. Il s’est abonné au Monde, ce qui

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206 LA GUERRE

nourrit ces discussions. Parfois les tensions sont manifestes, comme


il me le raconte devant ses enfants soixante ans plus tard : quand
il apprend que l’autre secrétaire de son unité a abattu un vieillard
s’enfuyant à l’arrivée d’une patrouille, il s’est énervé : « Je l’ai traité
de nazi et lui se défendait en disant : “Mais oui, les nazis c’était très
bien !”… » Ces discussions comme ces tensions ne sont consignées
dans aucun carnet. Elles ne quitteront le territoire algérien que dans
la tête de leurs auteurs et dans leurs souvenirs.
Ces réflexions ou ces émotions, fruits de l’expérience algérienne,
ont pour la plupart disparu à jamais pour les historiens, si ce n’est
pour les familles. Je pense ici au poète Dominique Fourcade, pour
qui l’écriture aurait pu être un exutoire aux violences découvertes en
Algérie, notamment quand le camion de tête de son convoi saute sur
une mine et qu’à la suite de cette embuscade les représailles organi-
sées le choquent. Il évoque, quarante ans plus tard, son écœurement
et son impuissance, sa certitude de l’innocence des victimes civiles
mais aussi sa peur ordinaire des mines, le spectacle de la torture ou la
découverte des violences entre partisans du FLN et messalistes. Mais
à l’époque, le khâgneux n’écrit pas une ligne dans un journal intime :
« Je n’avais qu’une idée, survivre, non pas survivre au danger mais
mentalement, nerveusement », estime celui qui, après son retour, n’a
eu de cesse de trouver les mots et les formes pour dire la condition
humaine141. À propos de son expérience algérienne, il estime que « s’il
y a un bourreau, j’en suis un »…

La honte
L’impuissance dit souvent l’expérience nue du soldat, qu’il s’agisse
de son exposition à une mort qui le prendra par surprise ou de
son incapacité à agir en accord avec ses valeurs, à oser. Face à elle,
certains tentent des manœuvres d’accommodement. Pour Jean-Claude
Depoutot, c’est la fuite quelques jours dans un autre poste, comme le
jeune officier médecin l’avoue en juillet 1959 à sa fiancée Édith : « J’ai
décidé de partir pour quelques jours en compagnie, dans le poste de la
montagne… La vie ici, pour le moment, ne me dit pas grand-chose.
En effet, on est trop enfermé les uns sur les autres. De plus, on a
arrêté au village un certain nombre de femmes qui aidaient les fells,
et le quartier résonne toute la journée des cris des interrogatoires. Il
y a dans mon départ, et chacun le sait, une volonté de protestation,
bien maigre malheureusement, contre ces traitements déshonorants.

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 207

J’ai, encore une fois, dit ce que je pensais de cela aux officiers de
renseignement et que je ne veux pas m’associer, ne serait-ce que
par ma présence, à ce genre d’activités. Mais il est inutile d’exciter
davantage, sans résultat, les esprits, et il vaut mieux que je m’en aille
un peu142. » Michel Louvet, lui, n’a pu s’échapper. Peu de temps
après son arrivée en avril 1957, on l’initie à une pratique courante en
Algérie : faire porter le lourd poste radio de près de 20 kg à un des
hommes raflés lors des opérations, économisant ainsi la fatigue des
soldats français. Il note dans son carnet qu’il a d’abord refusé puis,
imaginant que ses hommes ne comprendraient pas « qu’ils aient à
porter la radio », il accepte. On lui explique aussi que le « suspect »
ne devra pas arriver vivant au poste : il charge alors son sergent de
l’exécution. Soixante ans plus tard, il évoque encore son « remords
indélébile de [s]a lâcheté143 ».
Deux thèmes, récurrents dans les journaux intimes, permettent de
comprendre ce qui est le plus souvent tu aux proches : la mort et la
honte. La mort renvoie à la vérité ultime de la guerre : contrairement
au service militaire, contrairement même à des opérations de maintien
de l’ordre, les soldats sont exposés à la mort en Algérie. Ils risquent
de mourir et sont aussi susceptibles de tuer. La honte est parfois liée
à la mort, tant celle-ci peut prendre des formes éloignées des images
attendues du combat. Elle peut aussi se rattacher à d’autres réalités qui
atteignent l’image que les soldats ont d’eux-mêmes  a. « Notre amuse-
ment dans le bled de rassembler des femmes et hommes, de les mettre
à nu pour voir [si] pas d’amis ou d’argent suivi attouchement  b »,
évoque ainsi Jean Leblond à ma question sur les sujets que le jeune
magasinier de vingt-deux ans, caporal dans un commando de chasse,
ne souhaitait pas évoquer au retour d’une vie militaire intense et au
cours de laquelle il avait été décoré de la croix de la valeur militaire.
Alors qu’il a fini par raconter à son épouse les violences dont il
avait été témoin, Jacques Senesse a conclu : « La seule chose que je
me reproche, c’est de ne pas avoir eu le courage de me faire mettre en

a.  Comme le rappelle le psychanalyste Bernard W. Sigg (Le Silence et la Honte. Névroses
de la guerre d’Algérie, Éditions sociales, Paris, 1989, p. 80), la honte est déjà un thème
présent publiquement pendant la guerre dans certaines expressions publiques de refus de
partir, ou de protestation au retour.
b.  La pratique évoquée ici s’appuyait sur l’idée que les femmes mariées qui avaient des
relations sexuelles s’épilaient le pubis. Vérifier leur pilosité devenait ainsi un élément du
contrôle susceptible de fournir des renseignements sur les contacts qu’elles avaient avec leurs
maris. L’autre pratique désigne la fouille au corps à la recherche d’argent.

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208 LA GUERRE

prison pour objection de conscience. Je ne cherche pas une justifica-


tion a posteriori d’une attitude veule, je ne suis pas plus peureux qu’un
autre144. » Dans cet aveu final, il estime avoir manqué de courage,
n’avoir pas assumé ses convictions et ses valeurs au point de risquer
la prison, avoir cédé finalement à d’autres impératifs sans écouter sa
boussole intérieure. Porté par la force du choc traumatique  a déclenché
par l’égorgement d’un homme et aggravé par la lettre de sa femme
le renvoyant, une fois de plus, au confort de sa situation de médecin
à Constantine, il a exprimé ce qui se nichait au plus profond de
nombreux silences : la honte.
« La honte est l’affect maître du secret, explique le psychiatre et
psychanalyste Serge Tisseron. Celui-ci, en effet, n’est pas simplement
quelque chose qui n’est pas dit. On ne peut jamais tout dire, et chacun
préserve un espace psychique privé. Ce n’est pas non plus quelque
chose qui devrait seulement rester caché. C’est quelque chose qui doit
rester caché parce que sa divulgation porterait atteinte à quelqu’un. »
Ce quelqu’un renvoie alors, d’une part, au soldat et à l’image qu’il a
de lui-même et, d’autre part, aux communautés auxquelles il appar-
tient. Porter atteinte aux liens qui le rattachent à ces communautés
(on pense bien sûr aux parents et aux adelphies, au nouveau foyer
qui se construit pour certains), c’est mettre en danger un des piliers
de l’identité psychique et sociale de chacun qui repose, si on suit
encore Serge Tisseron, sur l’estime de soi, l’affection de ses proches et
le sentiment d’appartenance : « La honte est l’émotion qui témoigne
que le lien d’attachement est rompu ou menace de l’être145. »
François Marquis exprime cette tension ressentie en Algérie, quand
il ne peut pas dire à ses parents ce qu’il ressent devant les méthodes
de l’armée et la misère des populations regroupées par la violence :
« Un jour, vous vous découvrez loin des vôtres, loin de votre père,
loin de votre grand-père, proche de ceux qu’on vous envoie combattre.
Il vous faut vivre avec cela. Si vous ne voulez pas changer de camp,
ce qui n’est que changer de guerre, si vous voulez creuser le sillon
de la paix, il vous faut devenir le passeur. Vous tenir sur la limite

a.  Le psychiatre Claude Barrois donne cette description des effets du traumatisme :
« Le traumatisme psychique et les troubles psychotraumatiques, comme états psychiques de
crise survenant après une menace réelle de mort accidentelle, font voler en éclats les cadres
traditionnels, où la mort pouvait encore être pensable : le corps biologique, l’extinction de la
pensée, les systèmes d’attitudes sociales, les rituels de deuil » (Claude Barrois, Les Névroses
traumatiques, Dunod, Paris, 1998 (1re éd. : 1988), p. 158‑159). On y reviendra au chapitre 8.

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 209

incertaine où commence la trahison. » Et il ajoute : « Quoi que vous


fassiez. Trahir les vôtres, ou trahir un idéal auquel vous croyez146. »
Bernard Dutoit ressent le même choc face à la misère du monde
agricole qu’il connaît bien, puisque c’est son métier et qu’il est aussi
militant à la JAC. Débarqué non loin de la frontière tunisienne en
mars 1958, il en vient à comprendre la révolte des Algériens. Mais il
ne peut en parler dans sa famille, où toutes les générations ont servi
sous les drapeaux (arrière-grand-père en 1870, grand-père pendant
la Première Guerre mondiale, père en 1939‑1940 avec quatre ans de
captivité). Ayant grandi dans le Nord annexé, il fait la comparaison
avec la situation algérienne : autant de raisons de se taire. Sa famille
était « très imprégnée de l’honneur du devoir accompli et incapable
d’imaginer que le conflit ne soit pas juste », m’explique-t‑il. Si l’empa-
thie pour les ruraux algériens est le moteur émotionnel de ceux qui
disent comprendre les raisons de la révolte, elle ne se traduit pas
nécessairement en position politique ou même en raisonnement. En
revanche, elle met en tension l’homme et l’uniforme. L’écœurement
exprimé en est souvent la forme la plus décente ; la honte, la forme
profonde.
La honte renvoie à un sentiment de trahison intime (on trahit ce
qu’on pense être et on ne se reconnaît plus), qui peut être combiné
à un sentiment de trahison collective (on trahit ce que les autres
pensent de vous et ils ne vous reconnaissent plus). Cette trahison des
valeurs collectives peut être alignée sur la trahison intime. Celle-ci
peut aussi mettre en tension l’appartenance au groupe, l’expérience
algérienne agissant alors comme un révélateur de l’autonomie de
pensée et d’action du jeune homme vis-à-vis de sa famille et de ses
valeurs. On se souvient de Stanislas Hutin, qui, avec le soutien de
ses proches, a dénoncé les crimes de l’armée dont il avait été témoin.
Dès mars 1956, dans son journal Ouest-France, son père exprime
son opposition de principe à la torture : « La guerre, inhumaine
par nature, a des lois et des règles hors desquelles la civilisation
sombre dans la sauvagerie. La vengeance n’est pas dans les règles
d’une humanité digne de ce nom. Que pas un de ces actes qui nous
ont fait maudire la Gestapo ne puisse être reproché à un seul des
nôtres » ; ou, plus tard : « La torture qui fait de son agent un fauve
à la Néron »147. Stanislas est rejeté avec violence par la famille de sa
mère, très proche de l’armée. On dit de lui, comme il me le rappor-
tera en 2001, qu’il a « atteint l’honneur » ou qu’il a « giflé sa mère
sur la place publique »148.

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210 LA GUERRE

La honte peut ainsi recouvrir des configurations variées, qu’il faut


identifier afin de saisir les raisons expliquant qu’on la taise. Alors
que Michel Louvet crie dans son journal sa honte de servir un pays
qui s’abaisse à des crimes qu’il réprouve dans une guerre qu’il juge
« inutile » – puisque l’indépendance de l’Algérie est inéluctable –, ce
sentiment est un des moteurs de la dénonciation présente dans les
lettres à son père. Sa honte le pousse à écrire pour provoquer une
prise de conscience politique… qui n’adviendra pas, confirmant le
décalage entre le père et le fils. Mais beaucoup n’écrivent pas et taisent
leur honte. Celle du paysan qui comprend ce que signifie brûler une
moisson ou voler du bétail. Celle du fils d’instituteur qui voit ses
camarades brûler de beaux livres reliés de cuir, lui qui, à dix ans, a vu
détruite la bibliothèque de l’école de son père par les Allemands149.
Pour les militants, la honte est approfondie par la conviction qu’ils
échouent à tenir leur rôle. Le jociste Gérard Tiersen le confie en
août 1957 à son aumônier à propos des violences commises par son
régiment de parachutistes coloniaux : « Je ne détaille pas tellement j’ai
honte d’y avoir participé indirectement en n’osant pas réagir vigou-
reusement devant de tels procédés150. » Marcel Yanelli s’admoneste de
même dans ses carnets : « Honte de moi communiste, dans cette Jeep,
en occupant… J’ai croisé avec gêne le regard d’un Algérien. Car enfin,
nous avons le visage des occupants sans gêne, bruts et prétentieux,
nous agissons comme tels. Je me trompe. Ce n’est pas la honte de moi,
mais la honte pour ceux qui agissent ainsi. » La comparaison avec la
réalité de l’Occupation et le nazisme le hante cependant et parcourt
tous ces carnets : « Il n’y a aucune différence entre nos femmes, nos
mères qui pleuraient, s’arrachaient les cheveux quand les nazis leur
arrachaient ces êtres chers, les fils, les maris. Quelle différence ? Et
nous avions plein de haine pour ces envahisseurs, ces fascistes ! »
Quand son régiment remet des prisonniers dont une femme et son
bébé de six jours à un centre de tortures réputé, il craque : « Je ne veux
plus partir en opération. J’en ai marre de participer (même comme
spectateur seulement ou plutôt comme acteur passif) à ces saletés. Je
devrais m’élever contre ça ! […] Je suis honteux devant ces êtres151. »
Alors qu’il est parti en laissant à sa famille l’image affectueuse d’un
« petit curé », il a le sentiment d’échouer dans son travail auprès
des autres soldats. De tout cela, il ne dit pas un mot chez lui et en
particulier à Saura, à qui il se confie pourtant souvent. Il en discute
avec un camarade communiste et pleure. Dans la nuit, il commence
à être pris de spasmes qui, à partir de ce jour, sont mentionnés quasi

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 211

quotidiennement dans ses carnets jusqu’à ce qu’il voie un médecin


qui diagnostique des crampes… Ne pas avoir su protéger une femme
et un bébé, ne pas avoir su protester publiquement : la honte est
trop grande. Sa sœur – à qui il a caché le sentiment profond qui l’a
étreint devant cette jeune mère promise à la torture – lui écrit qu’il
est trop sentimental… Prompt à endosser l’accusation et soucieux de
retrouver la voie d’un militantisme rassurant, il note, docile : « Par
cet excès de sentimentalité, je n’arrive pas à voir où est ma place, ce
que je dois faire152. »

Aveuglements
Les militaires cachent ainsi à leurs proches les dangers qu’ils courent
et les émotions les plus intimes qui les travaillent : la peur de mourir,
l’angoisse de la mutilation, la honte d’avoir tué ou torturé, de ne
pas réussir à vivre en accord avec l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes
avant de partir et qu’ils partageaient avec ceux qui les aiment. Ils
les cachent parfois si bien que certains de leurs proches envisagent
de leur rendre visite ! Charlie Jacquard avait ainsi tellement évité de
raconter ce qu’il vivait au 121e  RI en 1959 que sa femme, élève à
l’École normale, envisage d’accepter la proposition de son institution :
venir faire l’école en Algérie pendant les vacances scolaires… Le jeune
homme est pris à son propre mensonge et écrit immédiatement à
ses parents « pour leur dire exactement ce qui se passait et surtout
empêchez-la de venir en Algérie153 ». C’est aussi dans la région de Tizi
Ouzou qu’est installé Yves Laverne après ses six mois à Cherchell.
En janvier 1957, à peine son fils parti en Algérie, sa mère passe au
Touring Club se procurer des brochures pour prévoir un voyage à
Alger154. Rapidement, elle saisit toutefois qu’il ne s’agit pas d’une
destination touristique ordinaire : dès février, elle lui dit qu’elle a
bien compris que la pacification signifiait la guerre. Il n’en demeure
pas moins qu’elle souhaite rendre visite à son fils. En août 1958,
elle projette de venir à Tizi Ouzou lors des vacances de son mari
à l’automne. Dans une réponse étonnante, Yves se contente de lui
conseiller plutôt Alger, bien que ce ne soit pas la bonne saison. Elle
persiste à vouloir venir, « lui rendre peut-être quelques services ? »,
demande-t‑elle avec insistance155. Ce voyage ne se fera pas.
Aux silences volontaires, aux omissions et aux euphémisations, il
faut ajouter une autre catégorie que seul le temps, parfois, permet
de découvrir : l’aveuglement. En effet, les militaires n’ont pas tout

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212 LA GUERRE

compris de ce qu’ils vivaient en Algérie. Ils sont le plus souvent


aveugles à l’environnement social et colonial, comme ils peuvent l’être
aux réalités de la guerre en cours. Peu informés sur les réalités de la
colonisation de l’Algérie, ignorants des revendications politiques des
nationalistes algériens depuis les années 1930, ils ont peu de moyens
à leur disposition pour donner du sens à ce qu’ils appellent parfois
la misère, d’autres fois la fainéantise ou la sauvagerie.
Avec leurs émotions, ils peuvent développer des formes d’empathie
ou, au contraire, de dégoût… Plus rarement, ils décryptent les dimen-
sions politiques ou économiques de la société algérienne et coloniale
qu’ils côtoient et sur laquelle on leur demande parfois d’agir. Dans ce
cas, ils reçoivent un discours produit par l’armée, qui valorise l’apport
de la France dans un pays décrit comme arriéré, sans que soient pris en
compte les effets de la colonisation. L’armée française agit au présent
et pour l’avenir. Les militaires sont invités à participer à cette grande
« œuvre civilisatrice » vantée par la propagande militaire des 5e bureaux
ou du journal Le Bled. Ils construisent des routes, participent aux
campagnes d’assistance médicale gratuite, éduquent des enfants…
L’action psychologique destinée à convaincre Français et Algériens du
bien-fondé de la présence française en Algérie et des actions entreprises
par la France dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre a
une efficacité certaine pour qui n’a pas d’autres points de repère.
Or, dans le bled algérien, il n’y a effectivement pas d’autres sources
d’information pour qui voudrait se faire sa propre idée sur les enjeux
de cette politique que l’armée contribue très largement à mettre en
œuvre. Leur expose-t‑on l’état de misère des Algériens auquel il faut
remédier ? Ils ne peuvent que le constater. Leur décrit-on la barbarie
du FLN ? Les rumeurs vont bon train dans les unités, appuyées sur des
photographies d’atrocités abondamment distribuées par l’armée, pour
donner corps à cette image, renforcée par les assassinats d’Algériens
hostiles au FLN qu’ils peuvent aussi constater de leurs yeux dans les
villages. Pourquoi dépasser ces évidences ? Rien ne les y invite. Pour
ceux qui le souhaitent, l’accès à une information différente n’est pas
aisé (certains journaux ou livres sont interdits ; converser librement
avec des civils est conditionné par le port de l’uniforme et la maîtrise
de la langue de l’autre). La plupart des militaires n’ont sans doute
pas cherché à aller au-delà de l’évidence qui justifie leur présence en
Algérie. Pour beaucoup, le contact avec les civils algériens est d’ail-
leurs très limité par l’isolement de la vie militaire et du dispositif en
petits postes.

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LA GUERRE, IRRÉDUCTIBLE DIFFÉRENCE ? 213

Leur aveuglement n’en est pas moins important sur les méthodes
de l’armée française. Si l’évidence de certains mensonges officiels
s’impose très vite puisqu’ils en sont les acteurs – les « corvées de
bois » et les « fuyards abattus » ne trompent aucun militaire –, d’autres
discours présentés comme vrais ont pu les abuser et les abuseront
durablement. Membre de l’équipe dirigeante de la JEC, agrégé de
lettres classiques, René Rioul a vu son sursis résilié dès son concours
obtenu. Il est parti directement en Algérie. Quelques mois après son
arrivée, en mars 1960, il rapporte dans une de ses lettres à sa fiancée
l’arrestation d’un responsable du FLN local156. L’homme est transféré
au détachement opérationnel de protection (DOP) et il meurt157. Le
jeune enseignant accorde alors crédit au mensonge qu’on lui propose :
l’homme s’est suicidé avec une pilule de cyanure. Quarante ans plus
tard, il imagine même que ce suicide a eu lieu au cours du trajet
vers le DOP. Or, il est hautement improbable qu’un militant du
FLN ait eu des pilules de cyanure sur lui. En revanche, le degré de
violence extrême utilisé par les DOP permet de considérer comme
vraisemblable que l’homme soit mort entre leurs mains, après ou
pendant une séance de torture.
Comme l’écrit avec délicatesse François Marquis plusieurs décen-
nies après son retour d’Algérie, chacun, à quelque niveau que ce soit,
« choisissait parmi ses doutes ». Plus personnellement, il considère
qu’à l’époque il « flottait sur un océan d’ignorance [dont il était]
un peu conscient ». « Je n’imaginais pas, écrit-il, que nous ayons pu
nous rendre coupables de massacre sur les lieux où j’étais. » Content
que le regroupement dont il a la charge attire des habitants, il ne
s’interroge pas sur les raisons qui les font demander à y entrer : il
s’en attribue les mérites, comme si la guerre qui s’abat alors sur la
presqu’île de Collo transformée en vaste zone interdite pouvait ne
pas avoir pesé sur les motivations de ces civils. Ainsi du napalm,
dont il ignore l’utilisation par l’armée française. « J’ai vu un champ
de vignes saccagé par les rebelles : tout est roussi », écrit-il à l’époque
à ses proches. « Je n’ai pas pensé un seul instant que ce puisse être
l’effet de notre napalm », commentera-t‑il dans son livre publié en
2012. Plus encore, il prendra conscience qu’il n’avait pas vu alors
que, malgré l’interdiction, des êtres humains (des combattants de
l’ALN et des civils) circulaient encore en zone interdite et que
l’aviation les bombardait et déversait sur eux ses « bidons spéciaux » :
« Jamais je n’aurais imaginé qu’on pouvait brûler au napalm des
hommes qu’on voyait du ciel. […] Il y a un abîme entre voir et

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214 LA GUERRE

comprendre, et on ne peut pas comprendre ce qu’on ne peut pas


imaginer158. »

Des premiers mots posés sur leur expérience, que restera-t‑il une
fois rentrés en France ? Nombreux sont ceux qui ont brûlé leurs
carnets de notes ou même de dessins quelques mois après leur retour.
Par ce geste, ils semblent affirmer que ces écrits intimes n’avaient de
sens que le temps de l’Algérie. En effaçant les traces laissées par les
émotions sur le papier de l’époque, on espère sans doute empêcher
qu’elles s’inscrivent dans la durée.
Dans les lettres à leur famille, les soldats ont aussi commencé à
poser les cadres de leurs récits futurs. De ce qui est caché, les proches
ont pu apercevoir quelque indice, surgissant dans une rare lettre, des
guillemets ou à l’arrière-plan d’une photographie. Savent-ils toujours
voir ces signes, envoyés pas toujours consciemment ? Attendent-ils
du retour l’occasion d’un récit continué ? Les soldats eux-mêmes
souhaitent-ils reprendre des récits régulièrement adressés avec ceux
et celles qu’ils vont retrouver ? Pour tous, sur les pitons algériens
comme dans les foyers métropolitains, ces premiers mots ont surtout
du sens au moment où ils sont écrits, envoyés et lus. Qu’ils décrivent
l’exotisme d’un pays ou les violences de la guerre, ils disent fondamen-
talement le lien et tiennent lieu de présences. Mais que leur expérience
ait été heureuse ou non, positive ou pas, ce à quoi aspirent d’abord
les soldats, c’est à la fin de la séparation. Ils communient avec leurs
proches dans cette attente du retour. Loin de l’Algérie, loin des mots,
il sera alors d’abord temps d’oublier.

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Deuxième partie

Le retour

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5

Le temps d’oublier ?

Partis en Algérie faire leur service militaire, les jeunes appelés


découvrent bien souvent une guerre dont ils ne soupçonnaient pas
l’existence. À leurs proches restés en France, on l’a vu, ils ne racontent
pas toujours et, de toute façon, ne racontent pas tout. Cherchant à
rassurer, ils minorent leur exposition au danger. Par ailleurs, ils ne
voient de la guerre que ce qui est visible là où ils sont confinés pendant
des mois et, pour certains, jusqu’à plus de deux ans. Il leur manque
bien souvent une vision globale leur permettant d’articuler ce qu’ils
vivent à l’évolution du conflit telle qu’elle est décrite en métropole.
Pour tous, l’essentiel reste de rentrer sains et saufs.
Car le retour constitue un point de focalisation : depuis le départ,
on l’a vu, tous comptent les jours. Si l’horizon de toute guerre est
toujours la paix, en Algérie, c’est la quille qui concentre les espoirs,
puisque le temps des opérations et celui de la mobilisation sont décou-
plés. L’histoire individuelle prime. Les aléas des opérations militaires
et des négociations diplomatiques ont bien un impact sur la durée de
mobilisation, mais le temps passé en Algérie n’est pas indexé sur la
fin de la guerre. Les opérations de maintien de l’ordre en sont aussi
une forme abâtardie pour cette raison : personne ne sait à quoi peut
ressembler un retour à l’ordre qui marquerait la fin des opérations.
Le cessez-le-feu est un mot présent dès les premiers mois de l’enga-
gement et des négociations sont évoquées régulièrement – comme
projet puis comme réalité. Mais ce qui pourrait incarner la fin des
opérations et permettre de proclamer une bonne fois pour toutes

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218 LE RETOUR

qu’aucun soldat français ne doit plus être présent sur le sol algérien
reste flou et longtemps repoussé à plus tard.
Pour les familles, il est évident que la démobilisation ne sera pas
globale : chacune pense à son soldat. Chaque classe de mobilisation a
son calendrier propre : pour une année civile, jusqu’à six calendriers
différents sont possibles, avec en outre de subtiles nuances selon le
grade et la situation de famille. L’invisibilité collective des retours
confère à la famille un rôle d’autant plus important : c’est au sein
de ce cercle-là que le soldat redevient un civil et doit retrouver ses
marques.
Le retour ne signifie pas nécessairement renouer des fils distendus :
la correspondance a pu maintenir ces liens intimes. Pour autant,
l’enjeu est bien de réussir à se retrouver. Tous, en effet, vont vivre
de nouveau dans des espaces d’expérience communs (la famille, le
foyer), mais surtout dans la même temporalité. Ne pas mentionner ce
qu’on a vécu pendant l’absence et la guerre devient dès lors une des
dimensions essentielles du retour. L’oubli du passé le plus récent, qui
est aussi celui des expériences distinctes, est la condition nécessaire
pour retrouver ce qu’on était avant, comme l’écrit l’anthropologue
Marc Augé : « Rien n’est plus difficile à réussir qu’un retour ; il y
faut une grande force d’oubli : ne pas réussir à oublier son dernier
passé ou le dernier passé de l’autre, c’est s’interdire de recoller au passé
antérieur1. » Avant de voir comment se met en place cet oubli de
l’Algérie, il faut revenir d’abord aux contenus des retours imaginés et
désirés des deux côtés : tous ont hâte de mettre l’expérience algérienne
derrière eux. On admet que les soldats puissent avoir besoin d’une
période d’adaptation pour retrouver les habitudes d’une vie en paix. Il
importe cependant que cette période soit brève et que ces jeunes gens
réalisent ce qu’on attend d’eux à leur âge dans un pays où trouver un
emploi est toujours possible et où le mariage est la norme.

Retours désirés et imaginés

Séparation et inquiétudes
Le mouvement nécessaire au retour est double : la désaffiliation d’avec
les camarades doit s’accompagner d’une réaffiliation aux siens, en
métropole. Comme les travaux sur les deux conflits mondiaux ou
sur des conflits plus contemporains l’ont bien montré, ce mouve-

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LE TEMPS D’OUBLIER ? 219

ment classique que connaissent les soldats ne va pas sans difficultés.


L’accompagnement du soldat d’un groupe à l’autre est un des éléments
identifiés désormais par les armées comme facilitant la réussite du
retour. À l’époque de la guerre d’Algérie, rien de tel n’existe au sein
de l’armée française ; les familles accueillent quasiment sans transition
leurs proches, tout au plus un jour ou deux après leur départ des
zones de combat ou de guerre.
À l’armée, ni le temps ni l’espace n’appartiennent aux hommes,
la guerre ajoutant son lot d’incertitudes et de dangers à cette donnée
fondamentale du service militaire. Dans une guerre de guérilla, les
militaires sont très souvent répartis en petites unités de vingt ou trente
hommes. Au sein de ce groupe vivant ensemble vingt-quatre heures
sur vingt-quatre, ils découvrent la solidarité comme les rivalités, la
nécessité de composer avec l’autorité apprise en école d’officiers ou
encore l’obligation de partager une intimité qu’ils n’ont pas choisie. Le
groupe offre aussi une forme de sécurité dès lors que sont acceptés les
effets de la collectivité sur les valeurs individuelles : « L’uniformisation,
pour reprendre les mots du psychiatre militaire Claude Barrois, repré-
sente une blessure importante d’amour-propre ; mais elle engendre
également une certaine sécurité liée à un sentiment de régression au
sein d’un système qui prend toutes les décisions et qui décharge donc
des responsabilités habituelles2. »
Or c’est de ce groupe qu’il faut se désaffilier pour redevenir un
civil. Les hommes d’une même unité militaire appartiennent à des
classes de mobilisation différentes et c’est tout au plus avec quelques
camarades que chacun doit quitter son secteur puis l’Algérie. Une
cérémonie bien arrosée ponctue souvent le départ, accompagnée
parfois de la remise d’une quille par des soldats mimant la solen-
nité militaire. Même si la fin de ce temps sous les drapeaux est très
attendue, les sentiments sont mêlés. Le sergent Jean Valdan, qui a frôlé
la mort à plusieurs reprises à Erraguène, a vécu comme « très difficile
la séparation des copains » et se souvient de plusieurs libérables en
pleurs « à l’idée de rentrer “dans le civil” ». Plutôt que de prendre
ses onze jours de permission libérable, le brigadier-chef Alain Rolet a
choisi de rester en Algérie jusqu’au terme de ses obligations militaires :
il voulait rester avec les hommes de sa compagnie du 30e bataillon de
chasseurs portés jusqu’au bateau. Au moment de quitter les Aurès,
Jacques Devos écrit à sa fiancée : « Ce qui m’a le plus coûté, c’est
de quitter les gars [les camarades du poste] et mon petit Abdoud qui
pleurait [il s’agit d’un enfant de cinq ans, dont le père a été tué par

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220 LE RETOUR

un officier français et avec qui Jacques Devos s’était lié]… » Une fois
en France, ils rendent visite aux parents de certains, continuent de
correspondre avec ceux qui sont restés sur place, envoient parfois de
l’argent ou des colis, comme le fait Bernard Hureau qui a dû quitter
précipitamment son unité pour des raisons médicales et poste deux
colis au Noël suivant3.
Même désiré, le retour peut être difficile psychologiquement :
on a le sentiment de laisser les copains, voire de les abandonner.
Dans le cas des harkis, à la fin de la guerre, ce sentiment corres-
pond à une réalité objective qui provoque un « écœurement » dont
beaucoup témoignent encore au soir de leur vie. De retour depuis
un an, un tourneur sur métaux de l’Aisne, militant JOC marié avec
deux enfants, explique son silence par son sentiment d’impuissance.
Ce qu’il n’a pas osé dire là-bas, « car cela nous fait plutôt mal au
cœur » : « Dans de telles circonstances, ne rien pouvoir faire, c’est
un peu pour cela que ce qu’on a vu et parfois vécu, on le garde pour
soi et on essaye aussi de l’oublier4. » Plus intimement, on quitte le
groupe et la protection qu’il pouvait constituer. Redevenu civil, le
soldat est rendu à lui-même et doit s’assumer. « J’avais perdu mes
repères, j’étais dans la confusion totale », résume le vigneron Paul
Giraud qui a passé vingt-sept mois dans les spahis. Les peurs sont
nombreuses. Elles concernent les proches et l’accueil qu’on recevra,
mais surtout l’image que le soldat a de lui-même. Certains, comme
Jean Bély qui a servi en Algérie pendant plus de deux ans, notam-
ment au sein du commando 49 dans le djebel Amour, s’inquiètent
de ce que la guerre a fait d’eux. Il redoute la confrontation avec ses
proches, son grand-père, ancien combattant de la Grande Guerre qui
l’avait encouragé à prendre du galon, ou son père, prisonnier pendant
cinq ans et demi : « Je savais en moi que j’avais changé. » Interrogés
plusieurs décennies après, les anciens combattants évoquent parfois
ce sentiment mitigé : bien sûr que le retour était désiré ! Certains
s’agacent de ma question et ajoutent plusieurs points d’exclamation.
Pourtant, si le désir est évident, il n’exclut pas une forme d’ambi-
valence. Pierre Genty le note dans son journal, cinq jours avant de
quitter définitivement l’Algérie fin 1959 : « On ne peut laisser ainsi les
amis sans serrement de cœur. Et j’avoue que je ne pense pas être très
gaillard le jour où je quitterai Tadjmout. […] On a longtemps rêvé
du retour et alors qu’il est là tout proche, on ose à peine l’affronter.
On a presque peur de ce civil que l’on va retrouver sous peu… En
tout cas, l’impression ressentie par moi du moins n’est pas celle que

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LE TEMPS D’OUBLIER ? 221

j’imaginais en songeant à cette période finale du service… Oui nous


allons quitter l’armée, mais on peut bien en avoir certains regrets.
Regrets de tous les chefs, de bons copains, des gars intéressants, des
bons moments passés à l’armée. Les seuls le temps aidant dont on
se souviendra quand les mois auront passé5. »
Pourtant, quelques mois plus tôt, déjà, le retour désiré angois-
sait le jeune homme : « Je songe avec inquiétude à l’avenir tous ces
temps-ci… Le reclassement sera pénible. Je vais en effet rentrer sans
boulot véritable entre les mains. J’aimerais avoir un métier correct,
c’est compréhensible… Et aussi me marier dans un an. L’année 1960
devrait être capitale pour mon existence. Espérons trouver un bon
travail et pouvoir ainsi épouser la brave Monique sans trop attendre.
Attendons donc, on verra déjà ce qui se passera dans quelques mois6. »
On voit bien poindre ici les deux sujets principaux, suspendus par
le service en Algérie : le métier et le mariage. Horizons du retour,
ils témoigneront de sa réussite et du succès de la réaffiliation du
soldat. Les questions sont nombreuses : celui qui est parti pourra-t‑il
intégrer la place qu’on lui réserve ? Ses attentes répondront-elles à
celles de ses proches ? Plus intimement, les couples s’interrogent :
leurs corps se retrouveront-ils ? Leurs désirs s’accorderont-ils ? Tous
communient dans l’idée que, le service militaire étant terminé, la
vie d’adulte peut enfin commencer (ou reprendre pour le cas des
rappelés)7. L’évidence de cette sanction sociale s’accompagne d’une
idée partagée : des hommes de retour de l’armée, on attend qu’ils
aient mûri. Si chaque histoire est singulière, cette manière d’envisager
la question est celle de la société française de l’époque. Elle participe
du retour au pays, de ce qu’on pourra y dire, y faire, y vivre  a.

Un retour en trois mouvements


Le moment du retour lui-même se décompose en trois séquences
principales : les retrouvailles, la reprise d’une activité professionnelle et
l’engagement dans une vie de couple. Attendues par tous, les retrou-
vailles concentrent l’attention des amoureux. Non seulement elles
prouveront le retour en bonne santé de l’être aimé, mais elles signifie-
ront de pouvoir sentir et toucher de nouveau l’homme ou la femme

a.  L’historienne Arlette Farge revient sur l’importance de l’événement annoncé : « Ainsi
les attentes font-elles partie des logiques mentales et organisent-elles une partie du devenir
de l’événement » (Arlette Farge, « Penser et définir l’événement en histoire. Approche des
situations et des acteurs sociaux », Terrain, n° 38, mars 2002, p. 6).

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qu’on aime. Les incertitudes sur la date exacte du retour empêchent


d’arrêter un scénario très sûr. Daniel Lecouvreur en rêve pourtant
et l’écrit à Nicole fin 1956 : « J’arrivais à Saint-Maurice “libéré” par
le car de Lyon et tu m’attendais sur la place. Inutile de te dire la
suite qui malheureusement fut trop courte, c’est souvent dans ces
cas-là qu’il arrive quelque chose pour interrompre le rêve8. » La jeune
femme travaille désormais à Lyon et c’est la gare de Perrache qui va
concentrer l’imaginaire du jeune homme pendant les quelques mois
qui le séparent de son retour définitif : « Tu vas voir cette arrivée à
Perrache. Ce sera toi la première à m’accueillir. Cet instant-là sera
un des plus beaux jours de notre “aventure”. Ce sera des larmes de
joie ce jour-là9. » Mais le tableau se brouille : les copains veulent être
là, les frères prévoient aussi de venir. Le jeune homme est attendu,
comme sa mère le lui écrit régulièrement. La jeune femme préfère-
t‑elle l’attendre au foyer où elle est logée plutôt que de partager ce
moment ? Le frère de Daniel lui envoie un plan pour qu’il puisse
s’y rendre au plus vite sans s’égarer… Daniel annonce finalement à
Nicole comment il articulera ses deux cercles intimes : après l’avoir
retrouvée le samedi soir, il se rendra chez ses parents : « Il y a grande
réception chez Lecouvreur dimanche. […] J’ai déjà prévu le plan
d’évasion pour l’après-midi. Je te dirai ça samedi soir. Tu sais que
je t’aime plus que jamais ? Quand je pense à l’arrivée en France, ce
n’est que toi que je vois10. »
Les familles s’organisent aussi : pour celles qui n’ont pas de
voiture, il faut trouver qui pourra aller chercher le soldat à la gare
ou, beaucoup plus rarement, à l’aéroport. Pierre Genty demande à
son frère de venir avec sa 2 CV. Dans les grandes villes, un taxi ou
les transports en commun font l’affaire. Bernard Le Mens s’ima-
ginait retrouver les siens gare de Lyon : c’est effectivement là que
viennent le chercher Georges et son père. Sa mère et sa sœur sont
restées à Rueil-Malmaison à préparer le repas. Il sera servi à la
cuisine et pas dans la salle à manger, se souvient Jacqueline : c’est
dans l’espace maternel par excellence, sur la table où elle abritait
les lettres de son fils, que celui-ci est réintégré. C’est aussi gare de
Lyon que le père de Guy Weiner vient chercher son fils unique. Le
jeune homme avait « construit tout un film de [son] retour » dans
lequel il embrassait le pavé parisien au petit matin avant de déguster
café crème et croissants frais. La réalité fut différente : « Ce Paris
que j’aimais tant avait aussi changé, ou alors, c’est moi qui avais
changé. » Arrivé en début d’après-midi, il est récupéré par son père

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LE TEMPS D’OUBLIER ? 223

en larmes qui le ramène rapidement chez lui, où il retrouve sa mère,


également en larmes.
Pour tous, le retour signifie trouver un emploi. À l’époque, le
taux de chômage oscille autour de 1,5 % de la population active  a.
Même si les jeunes peuvent redouter une augmentation du chômage
comme le montre une enquête de l’IFOP de fin 196111, la question
n’est pas de trouver un emploi, mais quel emploi trouver. La plupart
des soldats ont déjà une activité professionnelle quand ils partent. Si
le milieu social et la taille des adelphies sont des facteurs de variation
importants de l’âge d’entrée sur le marché du travail, la fin de la
scolarité obligatoire fait basculer la quasi-totalité des jeunes dans la
vie active. En 1959, à la veille de l’allongement à seize ans de l’obli-
gation scolaire, un enfant unique travaille en moyenne depuis qu’il
a quinze ans et six mois tandis qu’un enfant membre d’une adelphie
de cinq et plus a commencé dès treize ans et sept mois12. Quand
ils partent en Algérie, les jeunes gens ont plusieurs années de travail
derrière eux, sauf s’ils ont entrepris des études. Depuis l’Algérie, ils
font des démarches pour préparer le retour, écrivent à leurs anciens
employeurs, se renseignent sur de nouvelles perspectives d’embauche
ou des études possibles.
Bernard Le Mens a écrit au chef du personnel de la Télémécanique,
où il avait effectué un stage, « pour lui donner de mes nouvelles et
pour lui faire connaître que j’aimerais bien retourner à la Télé13 ».
Pour les ruraux, les perspectives sont plus limitées et ils le savent :
« Il n’y avait aucun avenir » à la ferme, estime le Drômois Georges
Labruyère. Même chose dans la Haute-Garonne d’André Danieli : de
retour de ses vingt-trois mois en Algérie, l’incorporé direct commence
à travailler dans une usine chimique avant de se former comme
chaudronnier-soudeur, métier qu’il exercera toute sa vie. Poussé par
Nicole, on a vu que Daniel Lecouvreur renonce aussi à reprendre la
ferme familiale sur laquelle il avait pourtant tenté quelques innova-
tions, introduisant les premières variétés de maïs hybrides ou l’insé-
mination artificielle des vaches. Ce sont ses frères qui se succéderont
sur l’exploitation. Fin 1956, Daniel s’était d’abord projeté dans une
vie à la campagne et avait envoyé à Nicole une coupure de presse de
la JAC décrivant la vie d’une « couturière en campagne » – sort qu’il

a.  327 000 chômeurs en 1954 et 208 000 en 1962, soit entre 1,7 % et 1,1 % de la
population active (voir Roland Pressat, « La population active en France. Premiers résultats
du recensement de 1962 », Population, n° 3, 1963, p. 473‑488).

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imaginait pour la femme qu’il aimait14. Leur correspondance leur a


permis d’aligner leurs projections : à son retour d’Algérie, Daniel a
accepté la perspective de changer de vie. Il suit une formation de
tôlier calorifugeur et le jeune couple s’installera en ville. Ils se sont
fiancés symboliquement à son retour et promis le mariage.
Cette perspective anime de nombreux couples : qu’il faille réfléchir
aux détails du nouveau logis ou patienter jusqu’à obtenir un emploi
stable et amasser assez d’argent pour lancer le ménage, le retour est
synonyme de mariage comme le départ en Algérie signifiait l’absence
et la suspension des projets. Évoquant cette période des fiançailles
suivies du mariage quatre mois plus tard, Alain Maury précise : « Mon
épouse estime qu’elle a fait sa “guerre” en m’attendant. » Comme
suspendu, le temps social du couple doit être réenclenché. Jacques
Devos l’expose à ses parents alors qu’il est hospitalisé et s’attend à
être réformé : il voudrait célébrer ses fiançailles en septembre. « Le
moment n’est sans doute pas très favorable en période de vacances,
mais je suis un peu pressé ! Dans un an, ce sera sans doute notre
mariage si je ne suis pas devenu fou d’ici là. Je me demande en effet
comment je vais me réadapter à la vie civile », commente, particuliè-
rement anxieux, le jeune instituteur ayant servi dans un bataillon de
chasseurs dans les Aurès15. Pourtant, rares sont les soldats à exprimer
ce type d’inquiétude : le retour est décrit comme un moment de joie
attendu des deux côtés16. Si des changements sont annoncés, il s’agit
plutôt de ceux qui accompagnent l’homme nouveau qui reviendra
d’Algérie : un homme ayant réfléchi, pris des décisions ; un adulte,
finalement. De cet homme-là, on attend qu’il reprenne sa place dans
la famille, vis-à-vis des parents et des frères et sœurs, et qu’il construise
les bases de son autonomie et de son futur foyer. Les Lecouvreur
assurent régulièrement à Daniel qu’il les retrouvera inchangés à son
retour : on l’attend pour la chasse et les boules du dimanche ; on
lui réserve quelques activités sur la ferme. Mais les choix du jeune
homme sont acceptés : le dimanche après-midi sera pour Nicole et
il commencera son CAP dès la rentrée.
Parfois les familles ont anticipé cette autonomie, préparée on l’a vu
pour certains par une pratique de l’internat ou de l’apprentissage loin
du foyer parental : elles n’ont pas toujours maintenu la place à table
ni conservé la chambre de celui qui est parti. D’une certaine manière,
le départ en Algérie contenant la promesse du départ définitif, celui-ci
a été acté. Bernard Le Mens s’en inquiète. Dans ses lettres, il prévient
à plusieurs reprises Georges qu’il n’apprécie pas qu’on touche à ses

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LE TEMPS D’OUBLIER ? 225

vêtements ou à ses Spirou. De loin, sa chambre lui paraît avoir été


convoitée par son cadet ; il défend sa place. Le sujet est particuliè-
rement sensible quand c’est l’aîné qui se trouve comme expulsé et
devant, une fois encore, délimiter son territoire face aux plus jeunes.
Dans d’autres familles, l’absent a pu avoir le sentiment d’avoir été
remplacé… par un animal. Je pense à cet ancien d’Algérie qui me
raconta avec précision ce qu’il avait ressenti : non seulement sa sœur
avait pris sa place dans le petit deux-pièces où ils habitaient avec leurs
parents, obligeant le jeune homme à aller dormir à l’hôtel, mais la
maison comptait un nouvel occupant : « J’étais jaloux du chat ! »
Alors qu’il avait perdu 25 kg en Algérie, il peinait à accepter que ses
parents nourrissent l’animal avec du steak haché…
Ces sentiments de jalousie ou de colère peuvent témoigner d’un
décalage avec le retour imaginé. Les réalités familiales ont évolué sans
que les soldats en soient toujours informés. Un déménagement, un
décès ou une nouvelle naissance, la perte d’un emploi, le début d’une
maladie : les changements sont nombreux qui ont pu modifier les
économies affectives intrafamiliales. À leur retour, les soldats doivent
s’y faire une place. Pour cela, ils ont souvent besoin d’une période
d’adaptation. Après deux ans dans les chasseurs alpins, c’est ce que
note Sylvère Maisse dans son journal, le lendemain de son retour
dans la maison familiale de Draveil : « Enfin, c’est fini au bout de
vingt-huit mois d’armée, il faut penser maintenant à se refaire un
mental et une santé17. » Les familles s’y attendent. La société l’accepte.
Il y a bien un temps pour le retour.

Le temps du retour acceptable

Un mois de transition ?
Les soldats préviennent parfois leurs proches qu’ils auront besoin
d’une période de transition. « Je pense en rentrant rester quelque
temps à Saint-Maurice, le temps de réaliser », imagine ainsi Daniel
Lecouvreur fin 1956, tout juste de retour de permission et sans doute
bien conscient des décalages inévitables qu’il aura à affronter lors de
son retour définitif quelques mois plus tard18. Sentiment confirmé à
une semaine du retour : « Je vais commencer à passer quelques jours
tranquille19. » Bernard Le Mens est plus explicite encore : « Je voudrais
aussi un peu de repos à mon retour, car je ne sais pas si vous vous

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imaginez deux ans à faire cette vie de fou sans arrêt, ça travaille les
membres et le ciboulot20. » Évoquant Pierre Lavrut de retour de ses
quinze mois au 35e  Génie en octobre 1958, Madeleine précise six
décennies plus tard : « Au début il semblait lointain, c’était normal,
mais ses idées, sa philosophie, sa bonté, son humour n’avaient pas
changé. »
Au terme de leurs obligations militaires, les soldats passent une
visite médicale et restituent leurs armes individuelles. Comme l’expose
une note de service à l’automne 1956, « les unités d’origine les
récupèrent, car elles sont données à un nouvel appelé qui y est affecté
ensuite21 » : la guerre continue. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle
l’armée est soucieuse des « dernières impressions [qu’ils] emporteront
de l’Algérie et de l’armée » : « Il n’échappe à personne, en effet, que les
propos tenus par les démobilisés, à leur retour en métropole, auront
une influence profonde sur l’opinion publique métropolitaine. » Le
bureau d’action psychologique insiste en octobre 1956 : il importe
que « les libérés aient le sentiment très net de la reconnaissance des
Français d’Algérie22 ». Ce qui était alors peut-être envisageable se
heurtera ensuite à la réalité des relations entre militaires français et
Français d’Algérie, ainsi qu’à l’expérience de la guerre : que pourront
quelques dernières impressions artificiellement fabriquées au moment
du départ du bateau pour la métropole, contre souvent plus d’une
année, voire deux, dans le bled, au contact des civils algériens mais
loin des Français d’Algérie que les militaires n’ont la plupart du temps
qu’à peine croisés ?
Arrivés en uniforme en métropole, ils se voient remettre un jour
de vivres et un bon de chemin de fer pour rejoindre la gare de leur
domicile. Ils doivent rapporter leur paquetage et leur plaque d’iden-
tité militaire à la gendarmerie. Bernard Hureau, qui avait dû rentrer
précipitamment pour raisons sanitaires, a dû aller jusqu’au bout de
son temps de service et faire encore quinze jours en France, dans un
escadron d’automitrailleuses à Saumur. Le soulagement est évident
quand il peut noter et entourer dans son journal : « Visite médicale
de libération. Arrosé cela. Dernière journée du service militaire. Vingt-
huit mois23. »
Les autorités tentent aussi d’attirer en Algérie certains appelés.
En manque de cadres, l’armée cherche à retenir les aspirants et les
sous-officiers. Des propositions sont faites pour aller travailler dans
le Sahara comme militaires ou comme civils. À Daniel Lecouvreur,
qui a appris le morse en Algérie, on propose de devenir radio dans

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LE TEMPS D’OUBLIER ? 227

l’exploitation pétrolifère : « Mais malheureusement c’est au Sahara,


précise-t‑il à Nicole, et tu sais, l’Algérie j’en ai “soupé”24. » Le pétrole
n’est pas le seul secteur où on cherche à attirer les métropolitains
démobilisés. Dès 1957 et encore plus avec le plan de Constantine
fin 1958, tous les secteurs sont concernés. Des petites annonces sont
publiées dans Le Bled à partir de 1958, accompagnées de la mise en
place d’une permission de six jours pour ceux qui souhaiteraient se
présenter à un employeur. Des mesures financières incitatives sont
prises afin de faciliter les prêts d’installation pour les anciens appelés  a.
Un assouplissement des conditions d’accès à la propriété est proposé,
puisqu’un apport de 10 % suffit aux demandeurs, à qui le reste peut
être prêté à un taux de 3 % au lieu des 4 % ordinairement proposés25
– l’administration ajoutant une avance offerte aux militaires décorés de
la médaille commémorative, c’est-à-dire à la quasi-totalité des candi-
dats potentiels26. Ces incitations intéressent des dizaines de milliers de
militaires, mais peu donnent suite. En 1960, sur neuf militaires ayant
pris contact avec un employeur, seul deux s’installent effectivement.
En juin de cette année, on comptabilise 3 800 militaires du contingent
originaires de métropole « ayant déclaré se retirer en Algérie » depuis
le 1er  janvier 195627. Il s’agit certainement d’un maximum. Si on
considère que la politique incitative en la matière a surtout commencé
à partir du printemps 1957, la moyenne annuelle concernerait autour
de 1 200 démobilisés – alors qu’ils se comptent désormais en centaines
de milliers. Dans l’année qui suit, les chiffres commencent à baisser
et la dégradation est spectaculaire à partir d’avril 196128.
Pour l’immense majorité des appelés – et a fortiori des rappelés,
maintenus et disponibles, plus âgés –, l’État a tenté de faciliter leur
retour à l’emploi. Ainsi des offres de travail sont régulièrement publiées
dans Le Bled (Maurice Cahour, par exemple, y trouvera son nouvel
emploi). Théoriquement, les conscrits peuvent compter retrouver leur

a.  Un arrêté du 17 juillet 1957 (Journal officiel de l’Algérie, 23 juillet 1957) précise pour le
secteur commercial un taux d’intérêt de 3,5 % par an et pour le secteur industriel et artisanal
un taux de 2 %, avec un plafond de 3 millions de francs sur dix ans ; et pour le secteur
agricole un taux de 1,5 % et un plafond de 5 millions de francs sur une durée variable. Il
s’agit pour l’essentiel d’une reprise des dispositions des textes postérieurs à la Seconde Guerre
mondiale relatifs « à l’attribution de prêts d’installation aux anciens prisonniers de guerre,
déportés et réfugiés ». Dans les secteurs du commerce, de l’industrie et de l’artisanat, c’est
l’ordonnance du 5 octobre 1945 étendue à l’Algérie par le décret n° 47‑1048 du 12 juin
1947 et pour le secteur agricole, c’est une décision de l’Assemblée algérienne de 1948 à
propos des « démobilisés, prisonniers rapatriés ou anciens déportés ».

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228 LE RETOUR

ancien poste. La France n’étant pas en guerre, le Code du travail


s’applique et l’armée insiste d’ailleurs, dès l’automne 1955, pour que
son article 25a soit affiché dans les lieux militaires en Algérie. Les
contrats ne peuvent être rompus du fait de l’appel sous les drapeaux ;
le militaire libéré doit prévenir son ancien employeur de son désir
de reprendre son travail au plus tard un mois après sa libération, sa
réintégration devant avoir lieu si possible sous un mois. Un droit de
priorité à l’embauche est garanti pendant un an au cas où le travailleur
n’a pu être réemployé29. Dans la foulée des pouvoirs spéciaux et de
l’appel massif au contingent, la loi rappelle cet article 25a. Les contrats
sont donc préservés jusqu’au retour des conscrits. Le travailleur qui
ne serait pas réintégré a droit à des dommages et intérêts, comme le
précise un arrêt de la Cour de cassation du 2 juin 1955, dont L’Ami
du 19e. Journal chrétien d’informations locales informe en avril 1957
ses lecteurs parisiens et ceux qui sont sous les drapeaux en Algérie.
Cependant, l’allongement du temps passé sous les drapeaux a
poussé à une modification de ces dispositions protectrices : en 1958,
la mobilisation est considérée comme un motif de rupture de contrat,
moyennant quelques garanties. La loi fixe une durée pendant laquelle
le soldat de retour peut prévenir son ancien employeur qu’il souhaite
reprendre son poste30. Si l’employeur ne le rembauche pas, il lui verse
des indemnités ou, si le poste a disparu, il doit lui proposer un emploi
dans la même catégorie ou l’inscrire sur une liste prioritaire pour
réintégrer l’entreprise pendant un an. Si le soldat de retour oublie de
prévenir son ancien employeur, il perd son emploi et la possibilité
d’être indemnisé. Et ce délai est court : un mois. La norme légale
suggère donc qu’un mois doit suffire pour reprendre ses marques. Ce
qui pouvait sans doute se comprendre dans le cas du service militaire
paraît plus difficile à ceux qui rentrent d’une guerre.
Or, au fur et à mesure des années, l’illusion est devenue difficile
à maintenir, comme l’explique l’introduction d’un livre critique déjà
cité, Le Service militaire, pourquoi ?, paru en 1960 : « Le présent, c’est
d’abord depuis quelques années l’utilisation du contingent pour une
guerre. Quels que soient les termes ou les artifices juridiques employés,
le fait est là : le service militaire s’est identifié pour la majorité des
recrues à la guerre. […] Quelle commune mesure entre la vie d’un
appelé dans une caserne de métropole et celle du même appelé intégré
à une unité combattante en Algérie31 ? » Ce même texte décrit le
moment du retour comme celui d’une « situation de rupture » :
« Le temps s’est arrêté. Il [le quillard] est encore dans ces vingt-huit

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LE TEMPS D’OUBLIER ? 229

mois, dont il garde comme une amère nostalgie. Parfois l’urgence de


vivre le rappelle à la réalité. Parfois, dans un éclair, l’Algérie est là,
criante32. » Les auteurs pointent avec finesse ce que l’ambiguïté de
l’engagement français en Algérie peut produire pour ceux qui y sont
appelés comme conscrits. Ils décrivent aussi des hommes confrontés
aux violations des lois de la guerre : « Certaines visions ne s’efface-
ront jamais, prophétisent-ils. Même si, à la fin, rien ne le scandalise
ni ne le révolte plus, il est des scènes qui resteront gravées en lui,
qu’aucun acide ne pourra faire disparaître et dont il restera blessé33 ! »
Cette idée est partagée à l’époque dans différents milieux engagés
contre les méthodes employées en Algérie ou, plus largement, contre
le conflit. Elle est particulièrement présente dans certaines mouvances
chrétiennes et a trouvé un écho important dans les mouvements de
jeunesse alors que la France s’enfonce dans une cinquième année de
guerre. La notion de « démoralisation » de la jeunesse se développe
peu à peu34. Un hebdomadaire comme La Vie catholique a déjà été
interdit dans les enceintes militaires pour avoir titré fin 1956 sur la
« difficile réadaptation des rappelés », interdiction prorogée en 195735.
Pour L’Écho des grandes carrières, mensuel catholique qui
­accompagne les paroissiens du XVIIIe arrondissement parisien, il est
essentiel, depuis le début, que « nos jeunes […] évitent la passion,
la haine, le désir de vengeance, qui risquent de s’introduire en eux,
en face des atrocités qu’ils constatent et des périls certains auxquels
ils sont continuellement exposés36 ». En avril 1959, il appelle plus
spécifiquement à réfléchir au retour des soldats : « Un million de
jeunes hommes qui reprendront leur place chez vous, dans votre
quartier ou votre village, et fonderont un foyer. Certains reviendront
parfois durcis ou appauvris. Mais l’éloignement du milieu familial,
les conditions même de leur existence au service militaire et les
risques encourus auront, par contre, transformé la plupart d’entre
eux. » À cette date, en effet, les familles se sont habituées aux départs
réguliers des jeunes gens. Elles ont vu la guerre s’installer, toujours
plus réelle, en Algérie. L’arrivée au pouvoir du général de Gaulle a
correspondu avec un approfondissement de l’ensemble des directions
exploitées pour remporter la victoire : économique avec le plan de
développement sur dix ans dit « plan de Constantine » ; militaire
avec le plan du général Challe visant à écraser méthodiquement
l’ALN tout en fermant hermétiquement les frontières orientale et
occidentale de l’Algérie ; politique avec la mise en place réelle sur le
territoire algérien du principe un citoyen, une voix. Il s’agit de gagner

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230 LE RETOUR

la guerre et de garder l’Algérie française en la rénovant ; il s’agira à


partir de 1960 de négocier l’autonomie dans la meilleure position
possible. Quelles que soient ces inflexions majeures de la politique
française, la traduction pour les familles n’est pas très différente :
les garçons de vingt ans partent peu ou prou pour deux ans. Ce que
savent aussi les proches après plusieurs années de guerre, c’est qu’ils
reviennent changés.

Prendre la mesure des changements


À ce qui est attendu par le passage au service militaire, se sont ajoutés
des comportements spécifiques. En 1959, une grande enquête est
lancée par un regroupement de mouvements de jeunesse et d’éducation
populaire  a, appuyé par des chercheurs du CNRS, pour mieux identi-
fier les « répercussions psychologiques et morales du conflit algérien
sur la jeunesse française » et les « problèmes posés par la réadaptation à
la vie civile des jeunes soldats revenus d’Algérie ». Les mouvements qui
ont des relais dans la jeunesse identifient ce qu’ils appellent un temps
de réadaptation et des difficultés spécifiques dans la vie familiale,
professionnelle et amicale. Sont prévus des questionnaires adressés aux
membres des mouvements de jeunesse, masculins comme féminins.
La présentation du sondage pour les jeunes filles précise : « Cette
étude objective est faite sans intention politique ou partisane. Elle est
destinée à éclairer les éducateurs sur les conséquences psychologiques,
morales et sociales d’un conflit qui intéresse directement une large
fraction de la jeunesse française37. » Lors des réunions préparatoires,
les organisateurs anticipent une différence entre ceux qu’ils nomment
les « sédentaires » et les « opérationnels » en précisant, à propos de ces
derniers : « Le problème de la fatigue […] explique le retour à des
instincts primitifs. Abrutissement. Pillages, tortures. Transformation
des hommes en trois ou quatre mois38. » Le questionnaire élaboré
ne fait aucune différence entre ces deux catégories et les résultats ne

a.  Il s’agit du Groupe d’études et de rencontres des organisations de jeunesse et d’éduca-


tion populaire (Gerojep). Il peut s’appuyer sur le Laboratoire d’ethnologie sociale dirigé par
Paul-Henri Chombart de Lauwe au CNRS. Le sociologue Paul Rendu, ancien commissaire
national à la Route des Scouts de France, en est l’artisan principal (voir la présentation qu’il
en fait in Jean-Pierre Rioux (dir.), La Guerre d’Algérie et les Français, Fayard, Paris, 1990).
Une première analyse de cette enquête a été réalisée par Ludivine Bantigny, Le plus bel
âge ?, op. cit., 2007. Les archives de cette enquête sont déposées aux Archives nationales
sous la cote 20140160.

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LE TEMPS D’OUBLIER ? 231

corroborent pas nécessairement ce présupposé. Le principal résultat


de l’enquête est, en fait, l’absence massive de réponses.
Revenons tout de même au projet. Il s’agit d’une quarantaine de
questions très précises, organisées en rubriques : service militaire/
santé/métier/vie privée/vie sociale. Leur formulation permet de repérer
la perception que ses concepteurs avaient des difficultés rencontrées
au retour par les soldats. La notion neutre de « dépaysement » est
utilisée : « Vous êtes-vous senti dépaysé dans votre entourage en
rentrant en France ? », question déclinée par milieux (famille, travail,
camarades de loisirs, immeuble ou quartier). La perception de soi
et des autres est explorée par la question : « Avez-vous l’impression
que les autres vous trouvent changé ? », en distinguant la famille, les
compagnons de travail et les camarades garçons et filles. À l’image
de la question ouverte « Qu’est-ce qui vous a le plus frappé à votre
retour ? », l’ensemble de l’enquête part du présupposé que le retour
est un choc. Parmi les éléments explicitement mentionnés pour en
caractériser les symptômes, les enquêteurs ont choisi la colère et l’envie
de parler : « Vous mettez-vous en colère ? Plus facilement, moins,
autant qu’avant votre départ en Algérie ? » ; et : « Avez-vous envie
de parler de l’Algérie ? ».
Si ces deux éléments renvoient peut-être à la réalité observée dans
les mouvements de jeunesse et remontée jusqu’aux concepteurs de
l’enquête, ils témoignent aussi d’une représentation de ce qu’il est
admis qu’exprime un jeune Français de ces années-là et rappellent
les retours des deux guerres mondiales  a. Au vu du faible nombre de
réponses au sondage préparatoire lancé à l’été, les jeunes filles ont été
finalement exclues de l’enquête : aucun questionnaire n’a été conçu
pour elles. 27 000 exemplaires sont diffusés auprès des seuls garçons,
membres des mouvements partenaires du projet  b. On espère un taux
de retour de 18 %. Il est dix fois plus faible. La principale conclusion
de l’enquête est dans son échec : les jeunes gens n’ont pas souhaité
y répondre. Le refus de participer peut-il être interprété comme un

a.  Pour la Première Guerre mondiale, Bruno Cabanes a ainsi montré que la période
d’immédiat retour est caractérisée par une exacerbation des sentiments violents vis-à-vis de
l’ennemi que l’historien qualifie de « cathartique », avant qu’une déprise de la guerre ne
puisse s’enclencher. Il estime aussi que pendant cette période, la distance entre le monde
des soldats et celui des civils leur paraît plus grande que jamais (voir Bruno Cabanes, La
Victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français, 1918‑1920, Seuil, Paris, 2004).
b.  Au total, quatorze mouvements de jeunesse, vingt et un mouvements d’éducation
populaire, quatre syndicats et deux organismes de coordination.

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232 LE RETOUR

désir de garder le silence  a ? Ne faudrait-il pas interroger aussi la


relation que ces hommes nourrissent à l’organisation de jeunesse relais
de l’enquête ? L’échec est en tout cas patent. L’absence massive de
réponses corrobore les représentations qui dominent alors chez les
hommes de retour de la guerre d’Algérie et que les questions de
l’enquête avaient déjà révélées : ces hommes sont désaxés. Les chauf-
feurs de taxi marseillais ont pu s’en faire une idée dans la ville qui
reçoit la majorité des bateaux de retour d’Algérie… « Vous savez,
ma p’tite dame, quand ils rentrent, ils ne sont pas du tout pareils »,
s’entend ainsi dire Françoise Godineau dans le taxi qui la conduit au
port où elle va accueillir son mari, de retour de Touggourt au bout
de dix mois. Là, se souvient-elle, elle voit défiler des hommes dont
l’extrême jeunesse la frappe (plus âgé, son mari a vingt-sept ans),
« complètement abattus, voire hébétés, aucune joie de leur part ».
Le bateau avait essuyé une tempête, mais cela n’explique pas tout :
Michel est « amaigri » et « désorienté ».
« S’ils ont été en Algérie, ils sont bizarres pendant quelque temps »,
conclut à l’autre bout de la France l’abbé Brisacier, caporal-chef de
réserve, dans le bilan qu’il tire dès 1959 de ses années d’accompa-
gnement des jeunes de banlieue parisienne appelés à partir au service
militaire39. « Depuis qu’il a quitté l’armée, il se conduit comme un
voyou », commente l’employeur de Guy, le personnage du film de
Jacques Demy Les Parapluies de Cherbourg. Revenu boiteux d’Algérie
en mars 1959, le jeune homme est nerveux : c’est dans un accès de
colère qu’il démissionne de son travail. Dans ce film dont l’intrigue
est construite autour du départ en Algérie du jeune homme, les
spectateurs de 1964 peuvent identifier des scènes connues. Après le
« départ » et l’« absence » qui sont les deux premières parties du film,
le « retour » de Guy forme l’essentiel de la troisième partie. Après
sa démission, on le retrouve attablé dans un café, s’alcoolisant, se
disputant avec le patron. La femme qui l’aime lui reproche d’avoir
beaucoup changé, d’être devenu « triste et amer ». Il lui répond :
« Ce n’est pas ma faute, je ne comprends pas ce qui se passe. » Il est
parti en Algérie amoureux d’une autre jeune fille dont la mère tenait
un magasin de parapluies. À son retour, elles ont déménagé et leur
magasin accueille désormais des machines à laver le linge : la France

a.  Ludivine Bantigny, l’historienne de la jeunesse de cette époque, qui a exploité aussi
ces archives, estime ainsi qu’il y a eu une « volonté de garder le silence » (Le plus bel âge ?,
op. cit., p. 375).

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LE TEMPS D’OUBLIER ? 233

a changé. Le film identifie bien ces multiples décalages, affectifs et


physiques, qui rendent la réadaptation difficile quand l’environnement
familier peut être perçu comme différent, étrange, voire étranger.
Pourtant, dès juin 1959, Guy se lance dans la réalisation du rêve
qu’il avait avant de partir en Algérie : il épouse la femme qui l’a
attendu et devient propriétaire d’une station-service à la sortie de
Cherbourg. Ce film « en-chanté », comme l’appelait son réalisateur (il
s’agit d’une comédie musicale), se fait le reflet d’une autre dimension
normative essentielle : la durée. Guy se réadapte en deux mois. Si la
société française est prête à accepter des soldats d’Algérie, qu’ils soient
colériques, désaxés ou perdus, elle considère que cet état transitoire
doit être temporaire.
Le retour peut demander « de longs mois » prévient pourtant
l’aumônerie militaire de Paris dans une brochure destinée aux familles
et diffusée par le Centre catholique d’éducation familiale fin 196140 :
c’est l’« étape souvent la plus difficile » de ce que ces institutions
fidèles au discours officiel considèrent toujours seulement comme un
service militaire. « Il faut une très grande patience », ­recommandent ces
catholiques qui assignent à la tendresse maternelle trois tâches fonda-
mentales accompagnant le retour de l’« enfant » devenu « homme » :
orienter, occuper, entourer. Ce que tente de faire la mère de Bernard
Baupoin, qui a déjà assisté au retour de son premier garçon. Pour le
cadet, elle a prévu un poste d’agent recenseur : ainsi il devra sortir,
voir du monde et reprendre pied. À son retour, effectivement, Bernard
n’a pas envie de sortir, il est devenu taciturne ; ses sœurs le trouvent
changé. Avant, il blaguait, il parlait facilement. Le projet maternel
est mis à exécution : en dépit de ses réserves, Bernard accepte cette
réinsertion symbolique autant que pratique : il s’occupe du recen-
sement dans sa commune. Deux mois après son retour, il la quitte
cependant et s’embauche chez les Compagnons du devoir. Un mois
ou deux, c’est ce que les proches sont en général prêts à accepter
pour cette réadaptation. La permission libérable d’un mois recouvre
souvent cette durée : les soldats y préparent ce qu’on attend d’eux,
leur nouveau départ dans la vie civile.
L’idée qu’ils ont mûri est exprimée par tous, anciens combattants
comme famille : le service militaire semble avoir fait l’œuvre sociale-
ment attendue et produit des hommes. En septembre 1959, après plus
d’un an en Algérie, Pierre Genty note avec clairvoyance et inquiétude :
« Je suis persuadé qu’au fil des mois de cette vie militaire, au contact
de tant de duretés, d’injustices parfois, parfois de peines aussi, cette

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234 LE RETOUR

dure vie de soldat nous forme peut-être le caractère mais nous enlève
beaucoup de sensibilité, beaucoup de choses qui sont parfois rares
chez un homme… Restera-t‑on insensible par la suite lorsque la vie
civile nous aura repris ? Que je ne le souhaite pas, oh non41 ! » De
quelle masculinité sont porteurs ces hommes de retour d’Algérie ?
Comment ce qu’ils expriment est-il aussi le produit et le reflet des
représentations de leurs proches et de la société ? Démêler ces éléments
n’est pas simple. Des indices permettent cependant d’affirmer que la
tolérance sociale à des accès de colère, une irritabilité, une propension
à boire ou encore un silence épais ne vaut que dans certaines limites.
Il existe bien un régime émotionnel qui obéit à des normes sociales
et familiales : toutes les émotions ne sont pas exprimables dans les
familles françaises de ces années42. Toutes ne sont pas chargées des
mêmes valeurs : respecter la norme peut permettre à celui qui s’y
conforme d’être valorisé – fût-ce au prix d’une négociation intime
avec ce qu’il ressent –, alors que faillir à l’incarner peut déboucher
sur des situations de détresse émotionnelle ou de conflit tout autant
que sur des comportements d’émancipation de normes vécues dès
lors comme étouffantes.
Ce régime émotionnel qui fixe le cadre des attitudes possibles pour
les hommes de retour est très fortement articulé avec la dimension
temporelle. Il existe un temps du retour, pour paraphraser le titre du
film d’Alain Resnais, Muriel ou le temps d’un retour, que les Français
ont pu voir au cinéma en 196343. Dans la France des années 1950 et
du début des années 1960, on peut accepter qu’un garçon de retour
de l’armée ne se comporte plus exactement comme avant son départ,
on peut même le souhaiter dans une certaine mesure. Il importe, en
revanche, qu’il puisse de nouveau se conformer aux attentes sociales
et familiales en tant que fils, frère, fiancé ou mari. Pour cela, il faut
souvent oublier l’Algérie.

Oublier l’Algérie, fonder une famille

Se marier
« Avez-vous souhaité qu’il vous parle de ce qu’il avait vu en Algérie ?
Et de ce qu’il avait fait ? » Non, a répondu Françoise Godineau à
mon questionnaire : « J’ai pensé que c’était à lui de dire ce qu’il
avait envie de dire (nous avons toujours pensé que dans un couple

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LE TEMPS D’OUBLIER ? 235

chacun avait sa vie personnelle). » Les jumeaux du couple naissent en


janvier 1960, un mois après le retour du sous-lieutenant, déjà père
d’une petite fille. Au bout de deux mois environ, estime Françoise,
il s’était réadapté. L’expérience de son mari en Algérie est renvoyée
à sa « vie personnelle ». Même attitude chez Monique Valdan, à
qui Jean n’a pas raconté ce qu’il vivait en Algérie dans leur corres-
pondance. À son retour en février 1960, elle ne souhaite pas qu’il
lui en parle. Comme son père à son retour de captivité, l’homme
qu’elle retrouve gare de Lyon a beaucoup maigri. Comme lui, il
ne racontera rien. Le pacte semble d’emblée partagé par les fiancés.
Jean souhaite oublier et Monique a d’importants soucis avec sa
mère mourante. Les jeunes gens se concentrent sur leur avenir : ils
se marient dès le retour de Jean et partent en voyage de noces au
Mont-Saint-Michel dans la Dauphine du père de Jean. À l’École
normale où il fait son stage dès son retour, il est plus âgé que
les autres et décalé. Sa première école, ironiquement située rue de
Tlemcen, accueille plusieurs enfants algériens dont les familles sont
marquées par le conflit entre FLN et MNA, mais le jeune insti-
tuteur suit tout cela de loin, comme les actualités sur l’évolution
du conflit. Il est ailleurs, dans la vie commune qu’il commence
enfin avec Monique. Une première fille naît en décembre 1960.
La mère de Monique meurt l’année suivante, à cinquante-cinq
ans. À la suite de la deuxième naissance, Monique contracte une
tuberculose qui va la tenir éloignée de ses filles pendant huit mois.
Les premières années du jeune couple sont donc particulièrement
difficiles ; l’expérience algérienne de Jean est rapidement recouverte
par un quotidien éprouvant.
Quelle que soit leur situation familiale, les injonctions sont les
mêmes pour tous : il leur faut regarder vers l’avenir. Ces normes
rencontrent au demeurant le désir intime de la plupart des anciens
conscrits de « rattraper le temps perdu », comme ils l’expriment
très fréquemment dans mon enquête. Une fois le service militaire
accompli, les garçons peuvent envisager de se marier. Plus précisé-
ment, la majorité d’entre eux se trouvent au point d’articulation de
deux familles : celle qu’ils ont connue depuis l’enfance et dont ils vont
partir et celle qu’ils aspirent à fonder dans un futur plus ou moins
proche mais désormais possible. « Il faut maintenant que je gagne ma
vie, […] que je me sépare de l’enfance et gagne mon indépendance.
Je dois essayer de me débrouiller seul, en somme commencer une
vie d’homme qui aura un jour un foyer et une famille, donc des

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236 LE RETOUR

responsabilités nouvelles » : tel est le programme clairement énoncé


fin 1959 par un Parisien, responsable des Éclaireurs de France, tout
juste revenu de douze mois en Algérie comme deuxième classe dans
sa réponse au Gerojep44. Dans ce programme, le récit de l’expérience
algérienne n’a pas de place particulière.
Dans certaines familles, le silence est attendu, comme chez Jean
Gironde, opérationnel au 20e GAP en 1960. Son père a fait la Première
Guerre mondiale puis le STO : « Chez moi, ni mes frères ni mon
père ne parlaient de ce qu’ils avaient vécu. […] Eux aussi avaient
vécu des moments difficiles et ne voulaient pas en parler. » Le jeune
homme de vingt-deux ans se conforme à ce modèle. Plus simple-
ment, « mes proches n’étaient pas indifférents à ce que j’avais vécu,
mais pour eux tout cela faisait partie de la vie », estime le Bordelais
Gilbert Gach, dragon à Aïn Beida en 1961, parti après le retour de
son frère aîné avec qui aucune discussion n’avait eu lieu non plus.
« La guerre d’Algérie n’était pas un sujet du tout » au séminaire que
réintègre Yves Laverne dès son retour. Il est dans le flou, mais le
discours qu’on lui adresse est clair : « OK, tu es rentré, maintenant
il y a autre chose à faire45 ! » Même discours chez les Lefort : « Pour
la famille, c’était fini, la page tournée, on passait à autre chose. » Du
côté des familles comme de la société française, les hommes de retour
d’Algérie perçoivent une banalisation de leur expérience (« c’était la
vie »), son assimilation à un service militaire ordinaire ; voire, pour
certains, à des vacances au soleil.
Pour les parents, le retour de leur fils est temporaire. Rentré sain
et sauf du service militaire conçu comme « période d’initiation46 »,
celui-ci est désormais apte à partir de la maison. La dernière étape de
l’enfance et de l’éducation est validée. Le départ au service militaire
avait déjà signifié ce départ ; le retour d’Algérie ne modifie pas une
dynamique tendue vers l’avenir et vers l’extérieur de la famille. Les
effets de l’expérience algérienne seront surtout présents aux yeux de
la nouvelle famille que le jeune homme consolide ou constituera plus
tard. Ces deux familles ne sont pas sans lien. S’ils se marient tôt, les
jeunes gens sont encore largement soumis à leur milieu d’origine. À
propos du choix du conjoint, dans une enquête de 1959 qui inclut
aussi, pour les plus jeunes, des individus ayant pu aller en Algérie, le
démographe Alain Girard estime ainsi : « Si les familles ne décident
plus du mariage de leurs enfants de manière autoritaire, elles conti-
nuent à façonner leur personnalité sociale et à les conduire jusqu’au
seuil du choix47. »

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LE TEMPS D’OUBLIER ? 237

La guerre a eu un rôle évident dans cette configuration. Certaines


relations ont été rompues, ou mises en attente le temps du service
militaire. Les parents ont pu pousser à ce choix. On l’a vu pour
de nombreux couples de notre enquête, comme Marcel Lange et
Mauricette, dont le mariage n’est prévu qu’au retour du jeune père.
Les relations qui ont résisté à l’absence voient leur légitimité renforcée
aux yeux des parents : les mariages dans les deux mois qui suivent le
retour en sont une des manifestations les plus évidentes. Contrairement
au premier conflit mondial où la démobilisation massive de 5 millions
d’hommes s’accompagna d’une nuptialité qu’on peut qualifier de
rattrapage, avec une influence démographique notable, le système des
démobilisations perlées de la guerre d’Algérie ne provoquera pas de
phénomènes aussi visibles48. Les démographes ne s’accordent pas sur
les effets de cette guerre sur la nuptialité, si ce n’est qu’elle semble
avoir légèrement ralenti la baisse de l’âge au premier mariage qui carac-
térisait la démographie française depuis la fin de la Seconde Guerre
mondiale49. Un pic semble pourtant assez évident en décembre 1956,
où Francis Ronsin repère une augmentation du taux de nuptialité50.
Étonnamment, le chercheur ne fait pas le lien avec le retour des
« rappelés », démobilisés massivement en novembre. C’est pourtant le
seul moment de la guerre où un contingent important revient d’un
coup, après être parti tout aussi massivement fin avril-début mai, six
mois plus tôt. Plus âgés, ces hommes sont encore plus susceptibles
que les appelés qui leur succéderont en Algérie d’être engagés dans
un projet matrimonial.
Tous les couples étudiés dans les chapitres précédents se sont mariés
au retour, le plus rapidement possible. Pour certains, le projet est
construit pendant l’absence, de l’argent mis de côté, la date réservée.
Michel Tablet rentre le 29 décembre 1959 : « Impossible d’oublier
[ce] 29 décembre ! Arrivée du train à minuit gare de Saintes ! » Quatre
jours plus tard, le 2 janvier 1960, il épouse Lydie. Même chose pour
Marcel et Mauricette. Si la jeune fille n’a pas eu le droit de cesser son
travail à la ferme familiale (son père étant mort, elle travaille pour sa
belle-mère) pour chercher Marcel à la gare, la décision de se marier
au retour d’Algérie était prise : « C’était dit comme ça, ça n’a pas
tardé ! » (Mauricette) ; « on n’a pas mis de temps, je suis rentré au
mois de juin et je me suis marié au mois d’août ! », complète Marcel,
qui a pu épargner sur sa solde de brigadier-chef. C’est sa mère qui paie
la noce, mais il a payé avec son argent leur chambre et le buffet de
cuisine. Un second garçon, Gérard, naît après le mariage : « Juste neuf

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238 LE RETOUR

mois ! Il y avait le nombre de mois ! » (Mauricette). Comme chez les


Lange, une naissance suit en général dans l’année du mariage51. Pour
les couples qui se constituent plus tard, l’âge du premier enfant peut
être retardé et le nombre d’enfants plus faible. Entre 1950 et 1975,
la taille moyenne des adelphies se réduit de moitié : si les trois quarts
des enfants nés dans les années 1950 appartiennent à des adelphies de
trois en moyenne, ils ne sont plus que 40 % pour ceux qui naissent
dans les années 197052. Entre-temps, la fabrication et la prescription
de contraceptifs sont progressivement devenues légales  a.
Se marier peu de temps après le retour peut donner le sentiment
de rattraper les années passées sous les drapeaux, tout en remplissant
l’une des deux attentes sociales et familiales fondamentales. Mais ces
mariages rapides sont des paris sur l’avenir d’autant plus risqués que
les hommes de retour d’Algérie ont pu changer et qu’il leur faut
parfois du temps pour mesurer à quel point. Bernadette a épousé son
fiancé Claude Boulzaguet dès sa sortie d’hôpital, puisqu’il est revenu
malade d’Algérie en 1962. Le mariage est anticipé pour éviter, dit-elle,
qu’il soit renvoyé en Algérie, mais Bernadette découvre un homme
« sans vraie tendresse ». Voici ce qu’elle écrit en 2019, vingt-six ans
après sa mort : « J’ai épousé un homme qui n’était plus mon fiancé
d’avant la guerre, […] j’ai épousé un homme que je ne connaissais
pas. » Évoquant son propre mariage avec la femme qu’il a rencontrée
au cours d’une permission, André Fillère commente pour moi : « Il
faudrait parler des précipitations au retour pour se marier, comme
si on se jetait là pour tourner la page » ; il divorcera quelques années
après. Jeanne et Jacques Carbonnel divorcent aussi en 1970. Sept
ans après, le couple se retrouvera cependant… À ma question sur la
place de la guerre d’Algérie dans leur famille, Jeanne répond d’un
seul mot : « Gâchis. »
Un patient adressé au CMP (centre médico-psychologique) de
Chevilly-Larue en 1977 exprime plus longuement le désarroi qui a
certainement touché certains de ces couples de papier, entretenant
leur flamme et leur projet pendant l’absence, au risque de s’engager
finalement par fidélité aux mots plus qu’aux sentiments. Dominique
Trévidic vient alors consulter pour ce qu’il appelle un « problème
sexuel » dont il situe l’origine, quinze ans plus tôt, au début de son
mariage, dès son retour d’Algérie53. Pendant deux ans, le couple avait

a.  La loi n° 67‑1116 « relative à la régulation des naissances » a été votée le 28 décembre
1967 ; mais il faudra attendre plusieurs années la publication des décrets d’application.

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LE TEMPS D’OUBLIER ? 239

échangé une correspondance amoureuse, mais « nous ne connais-


sions rien ni l’un ni l’autre », explique Dominique, et leurs relations
sexuelles sont compliquées au point qu’il considère qu’il a parfois
dû « forcer » sa femme. Leur premier enfant, né quinze mois après
leur mariage, n’est pas désiré ; le second le sera, mais leur sexualité
n’est pas plus épanouie. Sa femme demande le divorce. Dominique
traverse alors ce que le médecin appelle un « épisode dépressif aigu »,
au cours duquel il pense se suicider. Il envisage ensuite une thérapie
de couple avant de se résoudre au divorce, tandis que le médecin
lui suggère une psychothérapie analytique. Le dossier retrouvé dans
les archives s’arrête là. Il livre cependant suffisamment d’éléments
pour percevoir ce que fut la réalité de beaucoup de couples à cette
époque : comme toutes les générations qui les ont précédés, ils ne
se découvrent qu’après le mariage, sur le plan sexuel comme sur
beaucoup d’autres. L’absence des hommes pendant la guerre d’Algérie
a ajouté une frustration supplémentaire et précipité des engagements
que l’époque rend toujours aussi définitifs, avant la commercialisa-
tion de la pilule, avant le droit à l’avortement et avant le divorce
par consentement mutuel. Mais ces mutations sociales radicales
s’annoncent déjà : elles vont être portées par le mouvement féministe
du début des années 1970 et rencontrer les couples formés au retour
de la guerre. Pour certains, les années 1970 ouvriront d’autres voies
et seront l’occasion d’un nouveau départ.

Trouver un emploi
Dès le retour, nombreux sont ceux qui ont été confrontés à un champ
des possibles en mutation. Non pas sur le plan conjugal, mais sur le
plan professionnel. Les métamorphoses qui affectent en particulier
le monde rural peuvent compliquer le retour ou se combiner avec
des désirs de changement. Soucieux de gagner assez d’argent pour sa
famille, Marcel Lange envisage de profiter des permis de conduire
qu’il a passés à l’armée pour devenir chauffeur routier ; il caresse
aussi l’idée de s’engager dans la gendarmerie… Finalement il devient
tout de même vacher dans l’Orne, où le jeune couple passera neuf
ans : « Tous les jours, lever 5 heures du matin, pas un dimanche,
pas un week-end pendant neuf ans ! » (Mauricette). Les trayeuses
mécaniques sont arrivées : ils s’occupent de soixante vaches. Après
cette première orientation rurale, le couple opte pour une bifurcation
radicale : « On en a eu marre ! » (Mauricette). Marcel se forme pour

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240 LE RETOUR

devenir chauffagiste en chauffage central, Mauricette devient salariée


dans une entreprise de production de capitonné pour caravanes. La
famille s’installe dans un HLM dans la ZUP d’Alençon.
Le chemin des Lange rejoint alors, avec un léger décalage, celui
de nombreux actifs du secteur agricole, où les jeunes gens ont été les
premiers touchés par la décrue des effectifs : le nombre d’actifs dans
le primaire est passé de 27,4 % à 20,6 % pendant la guerre, de 1954
à 1962, celui des travailleurs familiaux masculins connaissant la plus
forte baisse (– 42,5 %) ; très souvent, il s’agit des fils de paysans54.
À cela plusieurs causes : le service militaire, l’augmentation de l’âge
scolaire et la salarisation de certains fils sur les exploitations familiales.
Dans l’enquête menée par l’IFOP auprès des 16‑24 ans fin 1961
(mais dont les militaires sous les drapeaux sont exclus), il apparaît
que le départ de la terre n’a jamais lieu avant le service militaire,
mais plutôt après un certain temps de travail sur l’exploitation paren-
tale55. L’expérience algérienne ne modifie pas ce mouvement, dans
un contexte global d’une diminution des effectifs deux fois plus forte
que celle du nombre d’exploitations.
Quel que soit le domaine d’activité, au retour, l’essentiel est pour
tous de trouver un travail ou de finir leurs études pour ceux qui en
font. Les jeunes couples patientent parfois pour cette raison. Daniel
Lecouvreur et Nicole ont eu beau faire des projets sur leur avenir
pendant qu’il était en Algérie, ils ne se promettent le mariage qu’un
an après son retour et se marient dix-huit mois après, en août 1958,
quand Nicole a vingt ans. Avec le recul, elle affirme : « C’est la guerre
qui nous a mariés », soulignant le poids de l’absence dans l’évolu-
tion de leur relation56. Comme Daniel Lecouvreur, Bernard Hureau
quitte la ferme familiale à son retour, à l’automne 1960. Le mariage
attendra un peu, le temps de trouver un emploi. Le jeune homme
fait plusieurs démarches et est finalement embauché trois mois après
sa démobilisation à la coopérative laitière du Mans, sur le conseil du
père d’Annick. Pendant que Bernard était en Algérie, la jeune femme
est devenue institutrice. Le couple peut dès lors penser au mariage,
prévu en juillet 1961.
Ce désir d’avenir, souhaité par les parents et partagé par les femmes
qui ont attendu, définit un rapport spécifique à ce que tous ont
vécu en étant séparés. Car à l’expérience algérienne n’est pas forcé-
ment attribué plus de valeur que ce que le reste de la famille a
vécu. Simplement, en Algérie, la vie était différente. Le retour peut
être en soi une épreuve qui concentre l’attention, comme l’exprime

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LE TEMPS D’OUBLIER ? 241

Bernadette Boulzaguet, dont le fiancé, on l’a vu, est rentré malade.


Après avoir rempli le questionnaire « Épouse » que je lui ai soumis,
elle prend soin de préciser : « Vous posez beaucoup de questions sur
l’“après”, vous vous heurtez à un mur, car la notion de “guerre” n’était
pas même évoquée, on parlait d’une durée de “service militaire” en
Algérie, c’est cela la vérité, les seules personnes concernées profondé-
ment étaient les très proches qui ont dû vivre et souffrir un “après”,
mais sans penser à la “guerre d’Algérie”. […] Dans ma belle-famille
comme dans la mienne, on n’a jamais accolé le mot “guerre” à la
guerre d’Algérie. On parlait des “événements d’Algérie”, du service
militaire en Algérie. Puis c’était nous, les “épouses”, qui devions gérer
le retour. […] Et gérer le présent était difficile, on ne gérait que le
présent. »
De retour en France, les hommes renouent avec un univers familier
qui, même s’il a changé, contribue à les ancrer dans une continuité
de projet, de vie, d’identité57. « J’ai repris place autour de la table
familiale et mangé la “soupe” familiale comme avant de partir »,
raconte très simplement Serge Lefort. Soucieux de ne pas peser sur
ses parents, il accepte un premier poste dans une maison de jeunes,
puis reprend ses études au bout de huit mois en travaillant à côté et
se marie : « Pour la famille, c’était fini, la page tournée, on passait
à autre chose. […] Les proches avaient été tenus au courant par les
courriers et n’éprouvaient pas le besoin d’y revenir sinon au détour
d’une conversation. » La femme qu’il a rencontrée au cours d’une
permission fin 1961 ne lui pose pas plus de questions : elle était
« d’une famille bien-pensante déconnectée de la réalité sociale et
politique, absorbée par ses études ».
Parler de l’Algérie, ce serait s’inscrire dans une différence fonda-
mentale d’avec leurs proches. « Oublie tout, n’en parle plus, défais-toi
du vocabulaire », recommande une amie à Alain Corbin, brigadier-chef
dans l’ALAT jusqu’en février 1962. L’« historien du sensible » consi-
dère le conseil comme « excellent » et dit l’avoir suivi au point de
trouver « malsain » le fait de parler de l’Algérie58. « Je voulais tout
oublier de cette mauvaise époque et parler de choses plus gaies. […]
Je savais en gros ce qu’il avait fait par ses lettres et je ne voulais
pas remettre ça sur le plateau », explique pour sa part Monique à
propos de Sylvère Maisse. À son retour en juin 1961, le jeune homme
retourne habiter chez ses parents et reprend son activité de chaudron-
nier. Les séquelles de son séjour en Algérie l’obligent à arrêter, mais
il ne raconte pas : « J’avais un peu honte de la mission que j’avais

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242 LE RETOUR

accompli. Vu mon mutisme, personne me posait des questions. »


Habité peut-être par ce genre de sentiment, le catholique Georges
Garié se rend quant à lui en pèlerinage à Lourdes avec sa fiancée et
sa mère l’année qui suit son retour de Kabylie en décembre 1957.
À un prêtre, il parle de son expérience algérienne, puis se confesse
de ce qu’il appelle ses « faiblesses ». Avec sa fiancée, en revanche, il
n’en parle pas.
Quand les correspondances ont été fournies et précises, les hommes
ont pu avoir le sentiment d’avoir déjà transmis l’essentiel, tel le sergent
Paul Ollier, responsable du chiffre dans son bataillon, qui a écrit
quotidiennement à sa fiancée : « Par entente tacite, m’a-t‑il expliqué
en 2017, nous étions pour la vérité absolue et ma fiancée était suffi-
samment forte pour la recevoir : elle m’a en quelque sorte assuré une
catharsis au jour le jour qui me permettait d’évacuer mes révoltes
en continu. » Mais cette expérience reste rare. Plus souvent, abusées
par une correspondance abondante mais peu conforme à la réalité
de l’expérience, des femmes d’appelés ont pu estimer a posteriori en
savoir suffisamment et considérer que la guerre d’Algérie avait déjà
pris une place assez importante dans leur couple.
Face à ce désir de leurs proches de ne plus en entendre parler, la
plupart des soldats de retour veulent croire à ce qu’on leur renvoie :
le passé est derrière eux et c’est devant qu’il faut regarder. Dans
un projet de couple, c’est avec sa femme que l’écrivain Jean-Claude
Carrière a par exemple jeté à la Seine toutes les lettres qu’ils s’étaient
écrites deux fois par semaine pendant deux ans59. Il peut aussi s’agir
de rejeter une identité imposée, un vêtement dans lequel on ne s’est
pas reconnu. Ainsi, Jean Bély, revenu en septembre 1960, inquiet
sur ses changements intérieurs, s’empresse d’enlever les photos de
lui en militaire présentes chez ses parents et grands-parents. On le
questionne pourtant, mais il ne veut pas parler et se fâche d’ail-
leurs avec ses parents. Il avait tenu un carnet pendant ses mois au
commando 49 : il le brûle « afin de ne pas me souvenir des mauvais
moments et durs. Je ne voulais pas qu’il reste ». Soixante ans plus
tard, il constate l’échec de la manœuvre : « Je vois en écrivant ces
pages [du questionnaire] que beaucoup de souvenirs me reviennent.
C’est dur un commando et très spécial… »

Les raisons du silence sont multiples. L’idée fondamentale est que


« chaque parole doit déjà contenir l’autre par anticipation60 », autre-
ment dit : la parole ne se déploie qu’autant qu’elle se sait attendue.

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LE TEMPS D’OUBLIER ? 243

Pour que les hommes de retour de la guerre puissent raconter leurs


expériences combattantes et leur donner du sens, il faut que les civils
soient prêts à partager leurs récits. Plus profondément encore, ce sont
ceux qui écoutent qui fixent ultimement la forme de ces récits : pour
être entendus, ces derniers doivent se couler dans cette forme61.
Cette absence de cadre adapté aux paroles et à leur écoute recouvre
trois situations différentes. La première, la plus évidente, est celle de
l’absence de questions. Le récit attend une question pour démarrer :
sans intérêt des proches, il est bloqué62. La deuxième est tout autre :
aucun récit n’existe, car l’ancien combattant ne souhaite pas parler,
pour épargner les siens, rester fidèle à une parole donnée ou encore
masquer sa douleur, sa honte et ses erreurs. Les raisons de cet ordre
sont nombreuses, mais elles reviennent toutes à tenter d’économiser la
souffrance qui pourrait résulter d’un récit, pour soi-même ou pour les
autres. La troisième situation renvoie enfin à la conviction de l’ancien
combattant de n’avoir rien à dire : il estime s’être déjà largement
confié pendant la guerre ou n’avoir rien vécu de particulièrement
intéressant à raconter.
Si ces silences familiaux sont majoritaires à l’époque, toutes les
transmissions ne s’y réduisent pas. La norme sociale demande à ces
jeunes gens de se réadapter rapidement pour avoir un travail permet-
tant d’assumer autonomie financière et foyer mais, dans les familles,
elle n’est pas systématiquement incitation à oublier et à ne pas parler.
Pour réussir à quitter la guerre, il a bien fallu aussi, dans nombre de
cas, poser des mots sur les expériences et formuler des récits.

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6

Quitter la guerre ?

Pendant l’absence des soldats, la société française a changé. L’évolution


très rapide du monde agricole a métamorphosé les campagnes et
annoncé une rupture majeure pour des familles liées à la terre
depuis des générations. Dans le monde industriel, on embauche et
des secteurs comme celui de l’automobile ou du bâtiment offrent
des perspectives à des hommes et des femmes même peu qualifiés. Les
mutations ne s’arrêtent pas là. En attestent notamment l’augmentation
de l’âge de l’obligation scolaire et le développement de l’enseignement
qui l’accompagne, entamant une croissance rapide des bacheliers et
donc des étudiants. Le monde du commerce de proximité, celui des
loisirs ou encore les intérieurs des Français sont aussi touchés par
ces changements.
Dans ce pays engagé dans des « opérations de maintien de l’ordre »
en Algérie, des objets tels que la télévision ou le lave-linge font une
entrée remarquée dans les foyers, le prêt-à-porter se développe : les
conditions de vie des femmes en sont rapidement affectées, leur
offrant un temps libre plus important et une autonomie bientôt
traduite dans la loi en 1965. C’est en effet à cette date seulement
que les femmes mariées obtiennent la liberté d’exercer une profes-
sion sans avoir besoin de l’accord de leur mari. Même chose pour
ouvrir un compte en banque, passer un contrat, faire des choix
éducatifs ou choisir un logement. Quelques années plus tard, en
1970, a lieu un autre tournant fondamental : la notion d’autorité
paternelle disparaît du droit au profit de celle d’autorité parentale

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QUITTER LA GUERRE ? 245

conjointe, les mères étant reconnues à égalité des pères1. En 1975,


les femmes peuvent avorter légalement, le divorce par consentement
mutuel devient possible, tandis que le lieu de résidence de la famille
doit être choisi d’un commun accord entre les époux. En très peu
d’années, les équilibres internes aux familles vont être profondément
modifiés. Ce que le droit avait posé et qu’avaient connu les couples
depuis des générations cède la place à un modèle plus égalitaire – j’y
reviendrai en détail (voir chapitre 9).
Dans les années de la guerre d’Algérie, la société française est
travaillée par ces dynamiques de changement importantes, qui abouti-
ront à des familles différentes de celles qu’ont connues les enfants nés
dans les années 1930. Or, quand ils sont en Algérie les appelés sont
très loin de ces réalités. Informés par leurs proches, ils ne prennent pas
toujours la mesure de ce qui se passe chez eux et plus largement en
métropole. Au retour, ils découvrent un environnement qu’ils peinent
à déchiffrer et dans lequel ils se sentent parfois venir d’une époque
révolue  a. Souvent, pendant leur absence, leurs proches ont changé. Les
parents ont vieilli. Certains sont morts – grands-parents ou parents –
et il a fallu rentrer en urgence ou, au contraire, vivre cette épreuve
à distance. Quant aux petites amies, fiancées et femmes, même si le
lien a été maintenu, sont-elles toujours les mêmes, aussi aimantes et
disposées à reprendre un projet de vie suspendu ? Et l’homme parti
en Algérie, aura-t‑il persisté dans ses engagements comme dans ses
convictions ? Sera-t‑il changé ? Le service militaire est une école de
virilité dont on attend toujours qu’elle sanctionne la masculinité des
soldats, mais s’agit-il seulement de cela en Algérie ? Les questions,
formulées ou pas, sont foison des deux côtés de la Méditerranée alors
que le retour s’annonce. Pour tous, le premier contact sera visuel : il
faudra prendre la mesure des corps et, pour les soldats, se déprendre
de la guerre. Mais, en Algérie, la guerre continue : que faire de cette
connaissance désormais intime de ce qu’il se passe là-bas ? Pour toutes
les familles, l’enjeu est le même : il faut réduire les décalages. Or les

a.  Pierre Bourdieu exprimait cette idée dans Le Sens pratique (1980) : « Les pratiques
qu’engendre l’habitus et qui sont commandées par les conditions passées de la production de
leur principe générateur ne sont d’avance adaptées aux conditions objectives que pour autant
que les conditions dans lesquelles l’habitus fonctionne sont demeurées identiques ou semblables
aux conditions dans lesquelles il s’est constitué. Si les conditions objectives changent, alors les
“dispositions” [de l’habitus] fonctionnent à contretemps et […] les pratiques sont objective-
ment inadaptées aux conditions présentes parce qu’objectivement ajustées à des conditions
révolues ou abolies » (p. 105, souligné par moi).

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246 LE RETOUR

expériences de la guerre et de l’absence peuvent affecter les relations


et faire obstacle à ce processus.

La lente déprise des corps et des esprits

L’épreuve de la permission
Avant le retour définitif, il y eut parfois des permissions. Le mot
se décline en fait plutôt au singulier pour la période algérienne, à
l’exception des permissions exceptionnelles – pour mariage, maladie
grave ou décès essentiellement. Si tous les soldats n’ont pas droit à
une permission assez longue pour pouvoir rentrer chez eux, ceux qui
font le voyage vivent de multiples décalages. Après un trajet en train
et bateau d’une journée environ, ils retrouvent un monde en paix
dont les préoccupations paraissent bien éloignées du quotidien des
hommes en armes, de l’autre côté de la mer. Le contraste est frappant.
Les discussions peuvent être difficiles. Je pense par exemple à cette
scène que m’a racontée Daniel Covez, prenant ses distances avec le
jeune homme qu’il était alors : en permission dans son Nord natal,
il va saluer un de ses amis membre du PCF. La discussion tourne
court avec le permissionnaire tout juste débarqué d’Alger, où il avait
été incorporé directement en janvier 1957 : « [Mon ami] a été extrê-
mement déçu de mon comportement, parce que j’ai parlé comme
un soldat de la guerre d’Algérie, c’est-à-dire avec le racisme qu’on
nous a inculqué et puis la manière de parler de ces gens. Il avait été
extrêmement déçu, d’ailleurs on ne s’est pratiquement pas revus2. »
Pour la plupart des conscrits qui arrivent en Algérie, les habitants
de ce pays leur sont inconnus. Certains ont déjà côtoyé des Algériens,
venus plus nombreux en métropole depuis l’instauration de la libre
circulation entre la France et l’Algérie dans le contexte de la recons-
truction, à partir de 1947 : ils ne sont pas pour autant familiers de la
situation coloniale et méconnaissent le monde des Français d’Algérie.
Ils en reviennent avec une vision de ces populations marquée par
l’expérience de guerre. Lors des permissions, leurs familles entendent
des discours nouveaux sur des gens dont elles ignorent tout. Toujours
proche de son grand frère dans sa correspondance, Roger Lanbrac se
réjouit de le trouver peu changé lors de son unique permission. C’est
qu’Albert parle peu de son expérience de commando à Tabergda, au
sud de Khenchela. Pourtant, quand il évoque les ennemis qu’il a eus

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QUITTER LA GUERRE ? 247

à combattre, il exprime un racisme qui ne le quittera plus jamais, un


racisme directement issu de la guerre.
C’est aussi de leur expérience algérienne que vient la relation
négative que certains nourrissent vis-à-vis des Français d’Algérie.
Soldats, ils ont pu être témoins du racisme colonial ou même être
frappés par les mauvaises relations entretenues avec certains civils.
L’arrivée des rapatriés, après la guerre, ne changera rien à ces senti-
ments forgés en Algérie. Marcel Lange est encore véhément à cette
évocation : « Quand tu vois les exploitations que les autres avaient,
je me dis : “C’est des bandits ça !” T’avais des Français qui étaient
sur des pitons pour garder leurs propriétés, ils crevaient de soif, ils
n’avaient même pas un verre d’eau à leur donner3 ! Et c’est ceux-là
qui sont arrivés en France en 1962. […] Les trois quarts, ils ont
eu des bonnes places et d’autres qui sont arrivés en France, ils ont
eu du mal à trouver du boulot ! Des soldats ! Non, mais il ne faut
pas déconner ! Moi quand je vois ça4… » Dans son village du Lot,
Claude Boulzaguet a rapporté quant à lui une véritable détestation
des Français d’Algérie : les bergers allemands de son garage l’ont
bien compris, qui grondaient à l’approche des clients pieds-noirs, se
souvient son fils Bruno.
En permission, on retrouve la famille et les copains. Pendant
quelques jours, on se retrempe dans la vie d’avant. La permission
peut être comme un cocon : un moment privilégié pour se ressourcer.
Pour Daniel Lecouvreur, c’est un moment de grande joie puisque sa
relation avec Nicole s’y affirme. « Malgré que le retour en Kabylie soit
triste, je ne regrette absolument rien de cette perm… Si, une seule
chose : de n’avoir pu rester ou être plus souvent et plus longtemps
auprès de toi, mais tu sais bien que je le suis toujours, toujours par
la pensée », lui écrit-il tout de suite5. Il reviendra à plusieurs reprises
par la suite sur l’importance de ce moment. Plusieurs couples de notre
enquête se sont rencontrés lors de ces pauses. Pour d’autres, ce fut
l’occasion de s’engager plus avant ou, comme le note avec ironie le
chaste Daniel Lecouvreur : « Tous les types ont changé de mine en
rentrant et surtout d’idées ! Pour d’autres, c’est tout à fait différent…
Ils repartent quelques mois plus tard en perm exceptionnelle, tu vois
ce que je veux dire (mariage, etc.). D’un côté, si c’est volontaire, c’est
pas si bête que ça, ça leur fait l’occasion de repartir deux fois de plus
que les autres6 ! »
Si Daniel a été conforté dans l’affection de Nicole, d’autres
hommes ont été moins heureux. Ainsi de Raymond Pointu : Michèle

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248 LE RETOUR

a refusé tout rapport sexuel avec lui lors de sa deuxième permis-


sion. L’instituteur estime avoir été ensuite « abandonné petit à petit
[et apprend qu’elle] a fait un grand mariage en blanc des mois avant
[s]on retour »… Même déconfiture pour Jean-Louis Cerceau, dont on
se souvient qu’il est parti amoureux d’une jeune fille à qui ses parents
souhaitaient un meilleur parti : il a une permission impromptue en
plein été et se rend à Tours. Il ne retrouve personne de connu et a
le « sentiment [d’avoir] changé de planète ». Il boit un verre dans sa
brasserie habituelle puis repart, décidant d’écourter sa permission. En
Algérie, « je sifflotais toute la journée, j’étais content, j’avais retrouvé
ma famille7 »…
Même quand la permission est un moment agréable de
­décompression, certains repartent avec joie, comme l’exprime André
Fejoz : « Ça m’a soulagé un petit peu mais bon… Je repartais tranquil-
lement parce que moi j’aimais bien ça, c’est l’aventure un peu ! Et
puis il ne faut pas penser au lendemain8. » L’accueil de leur entourage
ne suffit pas à effacer l’empreinte de la guerre et du groupe militaire
qu’on a laissé un jour plus tôt. Au village, le retour d’Alain Rolet
en permission est à peine commenté d’un « ça se passe bien ? » ; un
simple « ça va ! » en retour, et on passait à autre chose… Le voisin
ou le proche était de nouveau là : la spécificité de son expérience
algérienne n’était pas perçue. Pierre Boisrenoult se souvient, comme
beaucoup, de remarques sur sa bonne mine : « C’est tout juste si je
revenais pas de vacances ! […] Je n’avais qu’une hâte, c’est de repartir.
Ils ne comprenaient pas. Et moi j’étais complètement déphasé. J’avais
mes copains qui étaient là-bas, en Algérie9. »
Si les Français de métropole paraissent les avoir oubliés, ni l’armée
ni la guerre ne les oublient. Le sergent Jean Valdan voit la permission
d’une semaine qu’il a eue pour le mariage de sa sœur écourtée par
un télégramme qui l’enjoint d’aller chercher un groupe de soldats à
acheminer en Algérie. C’est aussi par courrier que la guerre se rappelle
à Michel Louvet. Il reçoit une lettre d’un copain resté en Algérie qui
commence par ces mots : « Avant d’entreprendre la lecture de cette
lettre, tâche d’être seul… » L’aspirant découvre alors que son unité
a été durement accrochée et que son proche ami Christian Biot est
blessé. Il note dans son journal : « Il faut garder une figure joyeuse
et un cœur triste », alors que l’inquiétude et peut-être la culpabilité
le rongent10. Son correspondant a pris soin de préciser : « Pas un mot
chez moi de tout ce que je viens de te dire. Je leur ai écrit que j’avais
participé à une opération, mais je ne leur ai pas dit la vérité. » Aucun

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QUITTER LA GUERRE ? 249

récit de vérité non plus quand on va rendre visite aux parents d’un
copain ou, plus encore, à ceux d’un homme disparu. Par fidélité à
l’ami tombé, sous-lieutenant comme lui et massacré avec les soldats
de sa section au cours d’une opération commune, Renaud Beaufils
tient à se rendre chez ses proches lors de la permission qu’on lui
accorde quelques mois plus tard. Il est reçu par sa mère et sa sœur.
« Bien entendu, m’écrit-il en 2015, je ne leur ai pas dit dans quel
état j’avais trouvé leur fils », alors qu’il a parfaitement vu les corps
des hommes de cette section du 2e  RI qu’il a chargés lui-même dans
un hélicoptère11. On voit bien à quel point les soldats en permission
demeurent reliés au groupe laissé en Algérie, et pas seulement parce
qu’ils sont tenus à la discrétion du fait de leur statut militaire.
La guerre est restée dans les têtes et les corps : les nuits en témoignent
parfois. Le cocon familial n’est pas étanche. Des cauchemars peuvent
le transpercer, des réminiscences souvent. Raymond Pointu a vu son
frère aîné Lucien se dresser sur son lit en hurlant au milieu de la
nuit… Parti en Algérie en mai 1961, il a lui aussi du mal à s’adapter
lors de sa permission : « J’étais dans l’enfer d’Oran et j’avais les nerfs
à vif. Je me suis surpris à me plaquer à terre dans la rue au passage
d’une voiture qui pétaradait. » Nombreux sont sans doute ceux qui
auraient pu partager l’avis de Joseph Thimonier : « Je suis heureux
d’être ici, mais je sens aussi que je suis “ailleurs”. L’Algérie ne me
quitte pas… Dans quelques jours il faudra y retourner. Cette permis-
sion n’a pas le sel que j’en attendais. Je ne suis pas libre. Je suis un
“prisonnier de l’Algérie”. » De retour dans son unité, début 1957, il
note encore : « Mon esprit vagabonde comme sans doute il vagabon-
dera jusqu’à mon dernier souffle. Suis-je allé en France ? Ai-je revu
Odile ? Ai-je vu la “petite Blourde” gelée ? Me suis-je fiancé ? Je ne
sais pas12. » En avril 1962, Antoine Bourseiller donne un visage à ces
permissionnaires : dans Cléo de cinq à sept d’Agnès Varda, il incarne
un soldat qui, en juin 1961, attend avec l’héroïne du film les résul-
tats de ses analyses médicales ; tous les deux sont liés par ce temps
d’attente qui les rapproche, peut-être, de la mort – en dépit de l’été,
de Paris et de ses parcs romantiques.
Contents de revoir leurs proches, les jeunes peuvent avoir du mal
à être complètement présents, comme si une partie d’eux-mêmes était
restée en Algérie, connectée au groupe et au contexte laissés là-bas. Ils
sont comme en apnée en attendant de repartir. La mère de Daniel
Lecouvreur l’avait bien noté. Quand elle évoque son retour définitif,
elle revient sur la permission de son fils deux mois plus tôt : « Tu

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250 LE RETOUR

n’auras plus l’idée de repartir, tu pourras causer plus gaiment que


pendant ta permission13. » Ce à quoi fait écho la lettre qu’il écrit à
Nicole : « L’idée de reprendre le bateau ne sera plus constamment
en moi. Tu as dû te rendre compte que par moments j’étais rêveur,
presque triste. » Il ajoute, comme pour banaliser cet état, que tous les
copains vivent la même chose : « Quand tu as passé plus d’un an où
tous les jours, semaines et dimanches sont semblables, et que tu arrives
en France où tout le monde semble ignorer la vie que nous menons
ici, tous ces jeunes qui s’amusent… Franchement tu as le cœur gros.
Où j’ai été le plus choqué, c’est en arrivant à Lyon. Après avoir vécu
pour ainsi dire traqué sans arrêt, tu n’arrives pas à réaliser. Malgré
toi tu te retournes à chaque instant, croyant que quelqu’un te suit.
Et tu as beau te dire : “Je suis ici pour passer quinze jours tranquille
loin de toutes ces horreurs”, à tout moment tu songes au bateau14. »
Comme l’expriment les aumôniers de la JOC, « le soldat vit dans
un climat intérieur marqué par ce qu’il vient de vivre, il a l’impression
que personne ne le comprend15 ». Membre de la JOC, Gérard Tiersen
s’est rapproché de ses amis lors d’une permission en avril 1958, mais
il s’est senti « encore plus honteux d’être solidaire par [son] silence des
méthodes employées par les paras de l’armée française16 ». Il envisage
de demander à quitter le 6e RPC, puis y renonce. Voilà ce qu’il note
alors dans une lettre à son aumônier : « Il est des moments où je
sens qu’une telle décision me mettrait en vérité avec ma conscience
et puis aussitôt je me décourage : la peur d’affronter les conséquences
et l’incompréhension des copains, la peur de me tromper aussi17. »
Le trouble est immense pour le jeune homme, qui a très vite décou-
vert que les parachutistes ne lui offriraient pas l’aventure positive à
laquelle il aspirait.
Le décalage est d’autant plus fort que les permissions peuvent être
très courtes. C’est en particulier, on l’a vu, le cas des permissions pour
mariage (quatre jours) – quand elles sont accordées (voir chapitre 3).
La fiancée de Joseph Thimonier peine à le reconnaître à la gare avec
ses cheveux ras et ses kilos en moins. Il note à propos de son mariage :
cérémonies « sobres et empreintes d’une certaine angoisse, car toutes et
tous présents à ce qui normalement est une vraie fête savaient que le
31 juillet [1957], j’embarquerai, à Marseille, à bord du Sidi-Ferruch,
pour retourner en Algérie ». La fête est d’autant plus assombrie que la
radio a annoncé qu’une patrouille de son régiment était tombée dans
une embuscade, faisant plusieurs morts : « Je les connaissais tous. La
mission qu’ils effectuaient – ravitailler un poste dans le djebel –, je

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QUITTER LA GUERRE ? 251

l’avais souvent effectuée18… » Sans cette annonce tragique, l’uniforme


que porte le jeune marié aurait-il suffi à rappeler d’où il venait et
où il devait repartir ? Si l’uniforme signale l’appartenance à l’armée,
il n’indique en effet pas nécessairement la guerre. Les hommes en
permission doivent le conserver. Sur la photographie du mariage de
sa sœur, Jean Valdan est en uniforme. Rentré en avion pour profiter
au maximum des quelques jours obtenus, il est encore plus décalé
dans cet environnement festif et joyeux. « C’était une époque où
on n’hésitait pas à sortir en uniforme. Mes parents étaient très fiers
quand je sortais en uniforme avec eux », rapporte Bernard Marx19.
Le sentiment est probablement partagé par une très grande majorité
de Français – l’antimilitarisme est très rare et l’institution du service
militaire légitime. Le père de François Marquis aussi aime se promener
au bras de son fils en ville : un fils officier, tout de même ! Pour le
jeune aspirant, le décalage est déjà là : ses sœurs et sa mère qui font
« des frais de cuisine », la fierté de son père…

Empreintes
En comparaison des permissions, le retour définitif s’inscrit dans une
temporalité ouverte. La traversée de la Méditerranée est synonyme
de projets professionnels et familiaux. L’avenir promet une réduction
des décalages ressentis en permission. L’espace et le temps semblent
se conjuguer pour signifier que la guerre est finie. Les familles et les
copains sont le premier environnement qu’on retrouve. Si certains
ont le sentiment que rien n’a bougé, la perception du temps passé
s’inscrit aussi dans les corps de ceux qu’on a laissés en métropole.
Les jeunes frères et sœurs ont grandi, les plus âgés ont pu quitter le
foyer, en particulier les sœurs en attente de mariage. Les copains sont
partis, comme ils sont nombreux à me le rapporter. Bernard Hureau
dit avoir « perdu beaucoup d’illusions » en Algérie et avoir vieilli ; à
la JAC, il constate : « J’étais un “vieux” pour les jeunes et les anciens
étaient mariés ou au travail. » Quant aux parents, deux années peuvent
avoir fait beaucoup, surtout quand elles ont été marquées par une
certaine inquiétude pour le fils parti.
Difficile d’identifier un rituel. Si certaines familles marquent le
retour par un repas particulier, d’autres ne le font pas et se contentent
de rajouter un couvert. Gilles Chambon a noté la différence :
« Contrairement au retour de mon père de la guerre de 39‑45 où c’était
la fête au village », rien n’a été organisé. En revanche, entre jeunes,

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252 LE RETOUR

quand tous les copains sont rentrés, ils font une fête. L’ambiance est
plus morose pour Marcel Lange : « Quand on arrive comme ça, y’a
plus de copains ! Quand vous revenez au pays, tous les copains sont
partis, y’a plus rien ! On ne retrouve plus rien dans la commune, tous
les copains sont partis, sont mariés, ça fait un vide incroyable ! […]
Quand vous êtes habitués trente-six mois avec l’ambiance de l’armée,
les copains, les machins, ça va plus ça… On se trouve vidé… […] On
trouve ça vide, ça fait bizarre… Parce qu’on a beau dire maintenant
quand on fait un an, ça va, mais trente-six mois20… » Marcel envisage
de s’engager pour retrouver une camaraderie perdue à jamais. Bien que
plus entouré, Daniel Lecouvreur a aussi été déçu par l’accueil reçu à
son retour. La famille garde le récit de son cheval qui l’a reconnu en
rentrant comme si, finalement, les animaux étaient plus fidèles que
les humains… Le citadin Bernard Le Mens a une expérience moins
brutale : on l’accueille à la cuisine, il n’est pas un invité. Les copains
le fêtent au café. L’un d’entre eux y invite une voisine qui aime les
bals et les sorties. Bernard habite près de chez elle ; il la raccompagne.
Ils se marieront un an et demi plus tard.
Mais il ne suffit pas de se déplacer pour rentrer, ni de se dire rentré
pour avoir quitté l’Algérie. Les soldats doivent réussir à habiter le
temps et l’espace des civils laissés en métropole. Ils doivent s’y réaccli-
mater. Après vingt-sept mois dans le Sud-Oranais, un membre de la
Fédération des foyers ruraux (FNFRF) interrogé quelques mois après
son retour se dit frappé par la France qu’il retrouve : « L’évolution
dans tous les domaines, le contraste entre la vie moderne et la vie
primitive que nous menions21. » Une période de transition est néces-
saire pour remettre leur corps et leur esprit en accord avec la société
et la famille. À leur retour en métropole, pendant leur permission
libérable  a qui peut atteindre un mois, ils sont encore militaires mais
ont le droit de s’habiller en civil. Ce fut par exemple le cas de Jacques
Carbonnel, qui décrit ainsi ses activités le temps de quitter défini-
tivement l’armée : « Repos, repas, repassage… Un mois de permis-
sion libérable, décembre 1957, pour retrouver mes marques, pour
­reconnaître mon fils né le 26 avril 1956, un mois avant que je parte,
pour toucher ma femme. »
Cette nécessité d’une période d’adaptation se passe souvent de
mots : leurs corps parlent pour eux. D’abord la couleur de la peau :

a.  Les « maintenus » ont aussi droit à un congé de fin de service quand ils l’ont été
jusqu’à vingt-neuf mois.

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beaucoup ont foncé au soleil d’Algérie. La jeune sœur de Bernard Le


Mens précise : « Je l’ai trouvé changé au niveau physique, amaigri,
brun de peau, moustachu ; je lui trouvais une tête de fellagha. Il ne
serait pas content de lire cela ! » Ce bronzage a pu provoquer certains
propos que les soldats de retour ont trouvés blessants, renvoyant leur
expérience algérienne aux vacances ou au Club Méditerranée dont le
développement est strictement contemporain de la guerre d’Algérie.
Au vu du bronzage de son fils, la mère de Jacques Inrep – à qui son
fils avait tout caché de son expérience algérienne – a estimé qu’il
ressemblait aux vacanciers de son hôtel…
Mis à l’épreuve physiquement, les corps pouvaient être marqués. Les
soldats ont vécu un choc sanitaire en Algérie : dysenterie, paludisme
et hépatite sont parmi les souvenirs durablement inscrits dans leur
corps. De la première, ils ont pu garder une sensibilité alimentaire
particulière. Du deuxième, des crises à intervalles réguliers, que les
compagnes de nuit finiront par bien connaître. En cas de complica-
tion, c’est l’hôpital où Bernadette retrouve Claude Boulzaguet : elle
peine à le reconnaître tant il est malade et amaigri, avec une dizaine
de kilos en moins. Les hépatites ont pu conduire à des hospitalisations,
comme pour Bernard Hureau qui finit par passer trois semaines à
l’hôpital en Algérie avant d’être rapatrié en métropole. À son retour,
sa jeune sœur le juge « décharné »… Il a perdu 15 kg. Quant à Serge
Lefort, il a souffert de ce qu’il appelle une « jaunisse latente » : le
jeune basketteur met deux années à retrouver une activité sportive de
compétition ; son corps peine à réguler sa température, tandis qu’une
fatigue chronique s’est installée. Pierre Lavrut est amaigri, le teint
jaune ; Madeleine note aussi ses premiers cheveux blancs.
Beaucoup témoignent avoir souffert de la faim et sont rentrés
amaigris. Après seize mois en opérations et une nourriture se limitant
trop souvent à des rations toujours identiques que le sous-officier
parvenait à varier en mixant celles destinées aux soldats musulmans
avec les autres (à l’exception du porc), Xavier rêve d’un bifteck-
frites22… Ils ont encore en tête aujourd’hui leur poids de départ
comparé au poids de retour. Leurs corps, jeunes, ont rapidement
récupéré et, devant les familles, cette évocation est souvent devenue
l’occasion de rires affectueux. Cette modification physique est le seul
élément tangible que l’expérience algérienne a été une épreuve. Dès
la permission de François Marquis, sa sœur Marie-Jeanne en a eu
l’intuition : « Il est arrivé en pleine nuit. Il a allumé la lumière de
la chambre où je dormais, un instant j’ai revu le frère de ma mère

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rentrant d’Allemagne en 1945. Amaigri, son long visage fatigué,


François avait changé. » La jeune femme de vingt ans discute un
peu avec son grand frère, qui lui raconte « comme cela fait du bien
de dormir sans son arme sous l’oreiller ! ». « On n’imagine pas ce
que cela fait de n’avoir plus besoin d’une arme. La légèreté que cela
vous donne. Une espèce de sentiment d’apesanteur auquel il faut
s’habituer », explique-t‑il encore lors de mon enquête.
François Marquis n’est pas le seul à avoir cherché son arme dans
le confort de sa chambre. Dans la plaine de Caen, les pétards à
corbeaux qui éclatent la nuit poussent plus d’une fois Pierre Le Bars
au bas du lit conjugal, à la recherche de son fusil. Les témoignages
abondent de ces réflexes dont il faut se déshabituer. Il y a ceux qu’on
peut tenter de maîtriser : vérifier la présence de son arme, identi-
fier les voies de sortie quand on entre dans une pièce… Bernard
Clergé n’en a jamais parlé autour de lui (le décalage est d’autant
plus grand pour lui qu’il rentre après l’indépendance de l’Algérie),
mais pendant les dix-huit premiers mois de son retour, il se réveille
la nuit et cherche, quelques instants, sa MAT… Le parachutiste
estime qu’il était « parti insouciant [et] revenu plus méfiant, plus
replié sur moi-même ».
Il y a aussi tous les conditionnements qui renvoient au danger et
que le corps, pris par surprise et réagissant avec des réflexes d’hyper­
vigilance acquis pendant la guerre, expose à tous. Jacques Inrep
a caché à ses parents les dangers qu’il courait en Algérie. Grâce à
leur correspondance, son frère en sait davantage. Mais a-t‑il tous les
éléments pour comprendre ce qui se passe quand, à son retour, se
promenant avec Jacques dans la rue, celui-ci le projette à terre au
passage d’une voiture dont le pot d’échappement vient de faire un
bruit d’explosion ? L’année d’avant, Jacques a été témoin d’un attentat
faisant huit morts et trente-six blessés à Batna  a. Il en a gardé le
tympan abîmé et un souvenir encore précis, des décennies après, du
bruit de ses rangers dans le sang des victimes. Avec les claquements
de pots d’échappement, d’autres sons du quotidien vrillent les têtes
des soldats de retour, sans qu’ils puissent les contrôler. Ainsi des volets
roulants mécaniques que plusieurs m’ont signalés comme réveillant le
souvenir du cliquetis des armes. Pour certains, de nouvelles habitudes
s’installent qui visent à contrôler les réflexes ou à mettre à distance les

a.  La correspondance entre les deux frères conservée et déposée aux archives départemen-
tales de l’Orne s’arrête fin juin 1960. L’attentat a eu lieu le 31 août.

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sources de stress : refuser de se rendre à des feux d’artifice, se tenir


loin des fenêtres dans les restaurants, éviter les films violents, éteindre
la lumière avant de fermer les volets le soir… Plus qu’aucun autre
moment, la nuit accueille ces signes de décalage, ces preuves que la
guerre continue à habiter les corps et les esprits. Sylvère Maisse se
réveille en sursaut. Sa femme se souvient : « J’essayais de le calmer
en lui disant qu’il n’était plus dans les cauchemars qu’il avait vécus. »
Tous les deux estiment qu’il lui a fallu un an pour aller mieux,
« lorsque nous avons pu ressortir le soir pour aller au cinéma et qu’il
ne sautait pas au moindre bruit ».
Revenus avec des réflexes incorporés de vigilance dont ils peinent
à se départir dans les premières semaines ou les premiers mois, les
soldats peuvent avoir des réactions surprenantes pour leur entourage.
Même préparés à des comportements décalés, les proches assistent à
la manifestation évidente qu’il s’est passé quelque chose en Algérie.
Des décennies après, ces surgissements continuent parfois à perturber.
Quand j’évoque l’idée d’une éventuelle réadaptation de Bernard Le
Mens à son retour, son frère et sa sœur hésitent à évoquer un souvenir
que leur frère ne rappelle pas. Plusieurs années après le retour de
Bernard, la femme de Georges s’est amusée à viser quelqu’un avec
une carabine. D’un geste brusque, Bernard abaissa le canon et la jeune
femme prit la crosse dans le visage. « Mon frère étant très doux de
caractère, sa véhémence m’avait surprise » (Jacqueline).
Plus précisément, la violence comme la peur ont pu être si bien
intégrées par les soldats qu’ils ne peuvent s’en départir en prenant
simplement le bateau. Pour les familles, ils sont revenus bagarreurs,
nerveux. L’Ardennais Robert Bucheler l’évoque à propos des bals, lieu
par excellence de la jeunesse ; le mal-être est plus général : « Quand on
allait aux bals, on n’avait plus notre place. On était querelleurs. Pour
un oui pour un non, c’étaient des bagarres. On était complètement
déphasés. On est parti, on dansait le tango passo ; et puis, on rentre
c’était tout autre chose, les danses où on se fait tourner… On était
plus du tout en phase. C’était comme ça aussi dans la vie courante.
On n’avait plus les mêmes réactions que nos parents vis-à-vis de ce
qui se passait, donc c’était souvent conflictuel parce qu’on ne voyait
pas les choses pareil. […] Ils ne me reconnaissaient pas23. » Marqué
par la violence permanente du cadre où il a passé quatorze mois,
Marcel Yanelli décrit le retour dans la maison familiale : « Tout était
tellement doux ! » Mais le jeune communiste s’inquiète : pourra-t‑il
dominer la violence qui est en lui ?

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C’est précisément ce qui a été ébranlé par l’expérience de la guerre


en Algérie : l’équilibre des émotions. Si le contrôle des émotions
appartient à l’éducation des garçons, les irruptions de violence ne
sont pas exclues d’une masculinité admise socialement dans tous les
milieux. Elles peuvent cohabiter avec une attitude renfermée au retour
que les proches sont nombreux à souligner. Comme André Fillère,
beaucoup estiment d’ailleurs que l’expérience les a transformés et qu’ils
ont changé. « Je suis devenu dur, sans émotion apparente, tout reste
à l’intérieur », considère celui qui fut sous-lieutenant au 6e  Hussards
entre 1957 et 1958. Le changement n’est pas de simple adaptation, il
est définitif : « Moi qui étais timide, “fleur bleue” avant, je n’ai plus
pleuré, ni à la mort de mon père, de ma mère, ni lors du décès de
ma compagne adorée, le 17 juin 2015… Tout reste à l’intérieur »,
précise-t‑il encore24.
Alors que cette gestion des émotions se fait dans un environnement
familial et métropolitain à l’abri de la guerre, le retour ne signifie pas
la paix. Contrairement aux générations précédentes, le moment de la
démobilisation est disjoint de l’expérience collective, qu’il s’agisse de
la paix comme en 1919 ou de la défaite comme en 1940. En outre,
même si la guerre se déploie essentiellement en Algérie, le territoire
métropolitain n’est pas totalement rassurant pour certains soldats qui
redoutent la vengeance du FLN ou, plus tard, celle de l’OAS. La
très grande majorité rentre jusqu’au cessez-le-feu du 19 mars 1962
et sait que le FLN est présent des deux côtés de la Méditerranée.
Si l’organisation indépendantiste a sciemment décidé d’épargner au
territoire métropolitain certaines des violences qui frappent l’Algérie,
elle recourt néanmoins aux assassinats et intimidations, en particulier
vis-à-vis de ses rivaux du Mouvement national algérien (MNA) ou de
ceux qu’elle considère comme traîtres. Les policiers ne sont pas non
plus épargnés. Au vu de ces violences, certains anciens soldats ont pu
craindre pour leur vie. Chargé fin 1958 des prisonniers d’un centre de
détention militaire, membre de l’équipe de renseignements, Maurice
Cahour est de ceux-là : il considère qu’il « endossait la mauvaise
conscience qui se dégageait des actions illégales ». Pour ceux qui sont
rentrés après le cessez-le-feu, c’est de l’Organisation armée secrète
(OAS) que la violence est redoutée. En Algérie, elle assassine en
plein jour des militaires français ; en France, ceux qui sont identifiés
par elle à des traîtres peuvent être victimes d’attentats. Ainsi, même
après le cessez-le-feu, la peur d’être une cible ne quitte pas certains
des hommes qui montent sur le bateau pour traverser la mer.

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QUITTER LA GUERRE ? 257

Dans un tel environnement, pourront-ils être, comme le souhaitent


les autorités, les meilleurs ambassadeurs de la cause française ?
Auront-ils à cœur de témoigner ?

La guerre continue

À leur départ d’Algérie, les soldats se voient remettre un fascicule que


certains ont conservé. Pour les rappelés et maintenus, il a la forme
d’un petit album photographique adressé à « toi qui repars pour la
France »25. Le texte célèbre les armes prises à l’ennemi, les villages
ralliés, les moissons protégées et incite les hommes à être fiers de ce
qu’ils ont accompli, précisant au soldat qu’il a fait son « devoir de
Français et d’homme ». L’année suivante, en 1956, l’action psycho-
logique a progressé au sein de l’institution militaire et la brochure
Militaire d’hier, civil de demain ne se contente pas de donner des
informations pratiques aux soldats26. Elle les incite à soutenir la guerre
qui continue. L’injonction du ministre de la Défense sonne comme un
ordre : « Votre tâche n’est pas achevée. Témoins de l’œuvre immense
accomplie par la France au-delà des mers, vous revenez enrichis d’une
expérience et d’un enthousiasme que vous saurez communiquer à votre
entourage. » À côté d’une photographie d’un soldat faisant l’école à
des enfants et en interaction avec une petite fille portant un chapeau
de paille et une robe à manches bouffantes, le texte est prescriptif :
« À votre arrivée, pour votre famille, pour vos amis, vous serez celui
qui a été en Algérie. On vous posera des questions. Qu’avez-vous vu
là-bas ? Que se passe-t‑il ? Est-il vrai que… ? Et vous, QUI SAVEZ,
vous leur direz LA VÉRITÉ. » La brochure donne ensuite des infor-
mations sur la situation économique et sociale de l’Algérie que le
soldat pourra utiliser une fois rentré.
Ce que fait, par exemple, après son retour en mai 1959, le sergent
infirmier du 1er  RCP Jacques Herri, comme il me l’expose claire-
ment : « Nous avions des formations par des commissaires politiques
qui nous disaient que nous devions garder l’Algérie française et en
général nous y croyons. Nous pensions alors qu’il fallait rester et à
mon retour, c’était ce que je disais autour de moi : l’Algérie c’était la
France. » Certains soldats ont le sentiment que ce qu’ils ont vécu a
une portée politique ou morale et que leur récit peut faire d’eux des
militants actifs d’une guerre qu’ils soutiennent ou qu’ils réprouvent.
Pour le lieutenant Bernard Marx, polytechnicien, servir dans une

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258 LE RETOUR

SAS en Grande Kabylie l’a convaincu du bien-fondé des idées qu’il


partage avec sa famille. Il est heureux de répondre aux questions de
son entourage quand il rentre en permission en 1959 et 1960 et
convaincu, à son retour, que l’Algérie restera française27.
Cependant les défenseurs de l’Algérie française doivent bien
admettre que leur conception du conflit et les conclusions qu’ils en
avaient tirées se périment assez rapidement. L’évolution générale de
la politique se combine alors avec le désir de ces jeunes hommes de
trouver un emploi et de fonder une famille, reléguant à l’arrière-plan
leur expérience algérienne.
La situation est différente pour ceux qui souhaitaient que la guerre
cesse avec l’indépendance de l’Algérie. E