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Musique et langues : peut-on jouer de la

musique comme on parle une langue ?


Certaines études montrent que le cerveau réagit de la même façon à la musique et aux
langues. Mais est-ce suffisant pour qualifier la musique de langage universel ? Rien n’est
moins certain.
Par Marion Maurin
21/06/2020

Entre musique et langues, difficile de savoir qui est apparu en premier. « Dire et
chanter étaient autrefois la même chose », écrit Rousseau dans son Essai sur
l’origine des langues. Il y a quelques années, des chercheurs ont découvert le
plus ancien instrument de musique à ce jour, une flûte en os et en ivoire de…
35 000 ans, alors que l’Homme de Néandertal était encore présent sur la planète.
Charles Limb, médecin ORL à l’hôpital Johns Hopkins aux États-Unis et musicien
amateur de jazz, a longtemps cherché à savoir si les improvisations de jazz
pouvaient être considérées comme des conversations. L’image d’une discussion
animée entre musiciens qui s’interpellent tour à tour et se répondent mutuellement
est évocatrice. L’un entame une phrase avant de laisser un autre la compléter,
un dialogue naît, qui met en notes toute la gamme de nos émotions.

Rythme et harmonie accompagnent l’homme dès ses balbutiements, comme si


une parenté naturelle unissait langage verbal et musical. Une parenté tellement
intime que certains vont jusqu’à considérer la musique comme une véritable
langue, voire un langage universel, accessible à tous au-delà des mots. Y aurait-il
donc un lien de parenté entre musique et langues ?

Musique et langues, une ressemblance à s’y méprendre


Il semble que c’était justement ainsi que l’Église catholique considérait la
musique. Depuis le Moyen Âge et encore davantage au moment de la Contre-
Réforme en Europe, la musique était perçue comme un enjeu essentiel. Les
autorités religieuses cherchaient à en codifier la composition de façon extrêmement
précise (crescendo, modulations de l’intensité…) afin de produire
intentionnellement des effets (extase, plaisir…) chez l’auditeur. Le clergé
souhaitait parvenir ainsi à construire un système de référence qu’il pourrait
administrer, afin d’exercer un contrôle sur ce mode d’expression en créant
une éthique du langage musical.

Car tout comme le langage verbal, la musique est codifiée. Le compositeur


dispose de moyens techniques et esthétiques afin de produire des impressions
précises, telles que la tristesse, la gaieté, la peur. La musique serait-elle dès lors
un langage ? Il existe bien des conventions, des règles de composition permettant
d’organiser, d’articuler les sons entre eux. Ces règles sont en quelque
sorte comparables à une syntaxe organisant les mots, afin de construire des
phrases chargées de sens.

Mais justement, c’est bien là que le bât blesse. Car est-il possible d’affirmer que
la musique a un sens ? Certes elle stimule notre ouïe et provoque des impressions
traitées à leur tour par le cerveau comme des informations. Une recherche
scientifique menée par des chercheurs de l’Université de Liverpool met justement
en valeur le fait que musique et langage empruntent tous deux le même chemin
cérébral, ce qui suggérerait que notre cerveau interprète la musique comme une
langue. Pourtant, cet argument scientifique ne peut suffire à assimiler la musique à
un langage. Car celle-ci ne peut prétendre, à la différence du langage verbal,
transmettre une signification objective.

Le langage sert à désigner…


Le langage se définit d’abord comme un dispositif comprenant une
sémantique (du vocabulaire) et dans la plupart des cas une syntaxe, et permettant
la communication mutuelle entre des individus. Ce qu’on appelle en linguistique le
lien entre signifiant (le mot qui désigne un objet) et signifié (l’objet désigné par
ce mot) est entre autres ce qui permet cette transmission du sens. Tout le monde
sait ce que désigne le mot « table », tout le monde peut se représenter quelque
chose via ce terme. Le langage tend à l’objectivité ; pas la musique.

Pourtant, le réel qui nous entoure ne se réduit jamais à la pure objectivité, et


ne peut être entièrement contenu dans une description objective. Il est perçu par des
sensibilités personnelles. Autrement dit, chacun de nous interprète le réel. Or
c’est justement là que réside la limite du mot, dans son manque de particularité.
Puisque le sens d’un mot est fixé par une convention, une sorte d’accord tacite, le
mot cède devant la singularité de l’expérience. Une table est une table, certes,
mais elle peut avoir des aspects infiniment variés.

Dans sa nouvelle Funes ou la mémoire, l’écrivain argentin Jorge Luis Borges met
en scène un personnage qui, suite à un accident, se retrouve doté de mémoire
absolue, incapable d’oubli. Seulement, dans cette totalité du souvenir, tout
langage devient impossible. Car pour nommer, il faut savoir oublier les
différences, sans quoi l’inadéquation entre une chose et le terme utilisé pour la
désigner devient un obstacle. Autrement dit, la force mais aussi l’imperfection du
langage réside dans son manque de singularité. C’est là que la musique vient
prendre le relais.

Musique et langage se ressemblent, mais n’ont pas la même fonction


… la musique, à exprimer au-delà des mots
Si la musique ne signifie rien à strictement parler, on reste réticent à lui refuser
toute signification, à la qualifier d’absurde. Il s’agit plutôt d’un sens au-delà de
celui des mots, qui dépasse la simple fonction de communication du langage
verbal. La musique ne désigne pas, elle évoque : elle fait appel à la fois à la
subjectivité du compositeur, de l’interprète et de l’auditeur. L’imagination prend le
relais de l’intellect, vient prolonger les impressions éveillées par le son, selon la
sensibilité propre de l’individu.

Le titre d’Hymne à la joie, finale de la symphonie de Beethoven, est


assurément explicite. Pourtant, rien ne garantit que cet air sera « compris » de la
même façon par un auditeur venant d’un pays asiatique, arabe, ni même européen,
qu’il évoquera la gaieté à chacun d’eux – d’autant plus que chaque civilisation
possède son propre cadre d’interprétation et ses propres codes musicaux. S’il
existe des normes qui orientent la réception d’un morceau et dont l’interprète et
l’auditeur sont tributaires, rien, dans une composition, ne force véritablement la
perception de l’auditeur, rien n’oblige celui-ci à ressentir joie, tristesse ou effroi.

Ainsi, même si cette définition a quelque chose de profondément séduisant, et bien


que certaines études scientifiques tendent à montrer que musique et langage font
réagir le cerveau réagit de façon similaire, la musique ne peut être véritablement
décrite comme une langue universelle.

La musique ne possède pas un sens mais plutôt une tonalité affective, elle relève
de l’expression plus que de la signification, elle correspond au moment
subjectif de la communication tandis que le langage en serait le moment objectif.

Mais de même qu’on ne peut retirer à la musique toute dimension de sens, le


langage lui-même dépasse à chaque instant les limites de la signification, le
cadre de la raison objective, et s’émancipe de sa seule fonction d’outil de
communication. La poésie notamment s’approprie des procédés esthétiques
musicaux tels que le rythme ou l’harmonie (procédés qui varient d’ailleurs selon les
langues, chacune d’elles possédant sa propre musicalité).

Chaque langue est également habitée par un pouvoir d’expressivité, par une
histoire, une subjectivité qui en fait le reflet d’une culture spécifique et unique.
Les mots intraduisibles qui existent dans tous les idiomes prouvent que le réel n’est
jamais purement affaire d’objectivité, surtout lorsqu’il est capté par le
langage, mais toujours filtré par une sensibilité particulière, que ce soit celle
d’un individu, d’une culture ou d’une époque.

De même que l’on peut exprimer une émotion similaire par mille variations
musicales, toutes les langues recèlent des nuances infinies qui nous empêchent
de les considérer comme équivalentes ; une diversité linguistique qui reflète et
donne accès à la richesse de l’expérience humaine elle-même.

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