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III- Antoine BERMAN : Pour une science de la traduction ou « traductologie »

L’approche d’Antoine BERMAN de la traduction peut se résumer en deux points :


- Définir la traduction comme un objet de savoir suis generis parmi d’autres
disciplines telles que la linguistique, la poétique, la littérature, la psychanalyse,
l’ethnologie… Rappelons à ce propos que Maurice BLANCHOT considère les
traducteurs comme des écrivains d’une espèce rare et la traduction comme un
genre (voir infra) ;
- Relier la pratique (et la question de la traduction) à la question de l’altérité, à
notre rapport avec l’étranger.

1- La traduction : un objet de savoir


La traduction a été à travers l’histoire mal considérée, réduite à une simple
médiation de sens (traduction du contenu au lieu d’être traduction des mots) ou à
une simple opération technique (comme c’est le cas aujourd’hui dans la traduction
automatique). Le résultat étant l’occultation de la traduction et de la possibilité d’une
science de la traduction. Ce que BERMAN résume avec ces mots : « La traduction,
elle, a toujours habité le non-manifeste. » (L’Épreuve de l’étranger, Éditions
Gallimard, Coll. Tel, Paris, 1984, p. 280). Cette occultation est la conséquence de
résistances politiques et religieuses qu’on a toujours opposées à la traduction
(interdiction de traduire la Bible, chez les juifs ; intraduisibilité de la poésie selon les
Romantiques allemands). Ces résistances visent à la fin, et à travers la traduction,
l’étranger (l’autre langue, l’autre culture, l’autre littérature…).
Cette situation a cependant évolué au XX è siècle donnant lieu à une conscience
de plus en plus élevée du rôle de la traduction. Traduire est devenu une pratique
incontournable dans les domaines de la pensée, de l’ethnologie, de la psychanalyse,
de la linguistique. En effet, travaillant sur des sociétés étrangères, l’ethnologue ne
peut échapper à la traduction. La pensée moderne (HEIDEGGER, DERRIDA,
Abdallah LAROUI, Abderrahman TAHA…) a souvent été l’occasion pour retraduire
les concepts fondamentaux de la philosophie. Dans le domaine de la linguistique, on
peut citer l’exemple de Roman JAKOBSON pour qui la traduction est
consubstantielle à toutes les pratiques du langage : « Aucun spécimen linguistique
ne peut être interprété par la science du langage sans une traduction des signes qui
le composent et d’autres signes appartenant au même système ou à un autre
système. » (in L’Épreuve de l’étranger, ibid., p. 284). Dans le domaine de la
littérature, certains écrivains (Paul VALÉRY à titre d’exemple) pensent qu’écrire et
traduire sont identiques. Il en résulte que le XXe siècle est le siècle où la traduction a
connu pour la première fois une reconnaissance de son rôle fondamental.
Néanmoins, malgré cette évolution et malgré différentes approches de cette pratique
(les Romantiques allemands, BENJAMIN, BLANCHOT…), la constitution d’une
science de la traduction reste à élaborer. Il s’agit là de la visée principale d’Antoine
BERMANN : « Il s’agira donc de fonder (…) un espace de réflexion et de
recherche. » (ibid., p. 291). Car la pratique de la traduction est inséparable de la
réflexion sur la traduction. La nouvelle science de la traduction sera à la fois
autonome (elle n’est pas une branche de la linguistique, de la poétique ou de la
critique littéraire) et interactive avec d’autres savoirs qu’ils croisent nécessairement
(littérature, philosophie, linguistique, psychanalyse…) : « La traduction est par
excellence interdisciplinaire, précisément parce qu’elle se situe entre des disciplines
diverses, souvent éloignées les unes des autres. » (ibid., p ; 291).
Trois précisions sur ce nouveau champ de savoir :

a - Il repose sur deux hypothèses :


- la traduction est le modèle de la communication interculturelle,
interlinguistique…
- la traduction n’est pas une simple médiation, une simple opération de
transmission, elle constitue de l’intérieur les savoirs qu’elle touche ; elle les
change et change notre perception du monde. La traduction de la philosophie
allemande en français a changé la philosophie française. Dans le monde
arabe, nous avons découvert la philosophe allemande en partie grâce à la
traduction française.
b - il est à la fois une théorie descriptive et normative : descriptive parce qu’elle peut,
à partir de cas précis de traduction, décrire les modes de travail des traducteurs (les
traducteurs ne traduisent pas de la même façon) ; normative parce qu’elle peut aussi
définir des règles de travail pour les traducteurs.
c - il est à la fois théorie restreinte de la traduction et théorie généralisée de la
traduction. Dans le premier cas il s’agit la traduction proprement dite d’une langue
vers une autre langue. Dans le deuxième cas, la traduction englobe tous les
phénomènes de langage comme on l’a remarqué avec Paul VALÉRY et Roman
JAKOBSON (écriture, communication orale, transposition d’un roman au cinéma ou
au théâtre, relations humaines…). Une poignée de mains, un échange de sourires,
frapper à une porte… ne sont-ils pas finalement des actes de traduction d’émotions,
d’envies, de besoins… ?

2 – La traduction et la question de l’étranger :


La pratique de la traduction rencontre inéluctablement la question de la relation
avec l’autre, l’étranger. Si la traduction n’est pas simplement la traduction, une
simple médiation (de sens), c’est qu’elle change les cultures, les langues, les
identités… La traduction est une question d’hospitalité : il s’agit d’accueillir l’autre
(une autre littérature, une autre pensée, une autre langue…) dans sa propre langue,
culture, littérature. Rappelons à ce propos le « faux principe » dont partent beaucoup
de traducteurs selon Rudolf PANNWITZ (cité par Walter BENJAMIN et Maurice
BLANCHOT). Traduisant MOLIÈRE, BAUDELAIRE ou RIMBAUD en arabe, ils
veulent arabiser ces poètes français. Or, reprenant l’idée de PANNWITZ, Antoine
BERMANN nous dit que c’est l’inverse qui doit arriver. Par la traduction, le traducteur
doit agir sur sa propre langue (morphologie, syntaxe, lexique…), l’élargir, l’ouvrir à
des néologismes, des emprunts… Il distingue de ce fait deux formes de traduction :
une traduction ethnocentrique et une traduction non-ethnocentrique (ou excentrique).
Dans le premier cas la traduction est menée comme une conquête, un acte de
guerre. Dans le second cas, elle est ouverture, hospitalité, désir de rencontre et de
dialogue avec l’autre. C’est ce point de vue que défend Antoine BERMANN : une
traduction dialogique. Il cite à ce propos MESCHONNIC, poéticien auteur lui aussi
d’ouvrages sur la traduction : « Pour comprendre l’autre, il ne faut pas se l’annexer,
mais devenir son hôte (…) » (cité in L’Épreuve de l’étranger, ibid., p. 297).
L’ « épreuve » de la traduction (Walter BENJAMIN parle de la « tâche du
traducteur ») réside là. Travaillant pour montrer et rétablir en partie la « parenté des
langues », le traducteur doit aussi défendre et maintenir par sa pratique leurs
différences. Effacer ces différences c’est porter atteinte à la « force parlante » (ibid.,
p. 302) des langues. Une force qui réside dans la diversité linguistique (langues,
dialectes, parlers locaux, langue des femmes, langue des hommes…). Une diversité
menacée par l’idéologie du marché faisant de la langue un simple outil de
communication destiné à des usages standards (entreprises, télé-journal, presse
écrite..). Or la langue est un champ immense de création et de réflexion. En
s’opposant à la réduction de la traduction à une simple médiation, à la traduction
automatique (applications de la traduction sur internet), en se dotant d’une solide
connaissance des langues et en accompagnant sa traduction avec une réflexion, le
traducteur résiste à sa manière à la banalisation de la traduction et du langage de
façon générale. Énorme tâche qui demande beaucoup de compétences et un
engagement moral. C’est pourquoi Antoine BERMANN parle d’ « épreuve » et de
« conscience traductrice », ibid., p. 289.