Vous êtes sur la page 1sur 28

LE SALUT PAR LES ŒUVRES : LES BIENFAITEURS LAÏCS DE L’AUMÔNE

NOTRE-DAME DE CHARTRES À LA FIN DU MOYEN ÂGE

Séverine Niveau

Armand Colin | « Histoire, économie & société »

2016/3 35e année | pages 12 à 38


ISSN 0752-5702
ISBN 9782200930370
Article disponible en ligne à l'adresse :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
https://www.cairn.info/revue-histoire-economie-et-societe-2016-3-page-12.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution électronique Cairn.info pour Armand Colin.


© Armand Colin. Tous droits réservés pour tous pays.

La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les
limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie,
sous quelque forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de
l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est précisé que son stockage
dans une base de données est également interdit.

Powered by TCPDF (www.tcpdf.org)


Le salut par les œuvres : les bienfaiteurs laïcs
de l’Aumône Notre-Dame de Chartres
à la fin du Moyen Âge
Séverine Niveau

Résumé
Au Moyen Âge, les dons aux établissements hospitaliers sont perçus comme extrêmement
méritoires, en raison de l’image des pauvres et des malades véhiculée par l’Église. Afin d’assurer
leur salut, les élites urbaines laïques chartraines vont multiplier les œuvres envers l’établissement
hospitalier le plus important de la ville de Chartres : l’Aumône Notre-Dame. Du don pécuniaire
ponctuel réalisé par un bourgeois à la lettre de sauvegarde émanant d’un souverain, la charité s’est
exercée suivant une gamme variée d’initiatives. En faisant preuve de générosité, les donateurs ont un
but : tenter d’accéder au salut ; la communauté hospitalière et les pauvres, par le biais notamment
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


des fondations de messes, vont en être les vecteurs.

Abstract
During the middle ages, donations to hospitals were extremely commendable since they were
thought to be redemptive. In fact, according medieval Catholic representations, poor or disabled
people were representative of the Christ’s sufferings on Earth ; helping them was a common path to
redemption. Consequently, to be redeemed, Chartres’ urban elite made lots donations to the main
hospital of their city, in this particular case, the Aumône Notre Dame. This charity came in all shape
or size : from a single sum of money donated to the hospital by a bourgeois to the King’s patronage
in the form of a letter. By being generous, the donors tried to reach one single goal : the salvation of
their souls. The help given to the hospital community together with the establishment of Masses in
the name of the donor were the medium through which his redemption was made possible.

Aux XIVe et XVe siècles, Chartres est une ville importante du royaume de France. Le
comté de Chartres a été vendu à Philippe IV le Bel en 12861 par Jeanne de Châtillon,
épouse de Pierre de France et belle-fille de Louis IX2 . Le roi, comme ayant cause des

1. François-Alexandre Aubert de la Chesnaye des Boys, Dictionnaire de la noblesse, t. 5, Paris, Schlesinger


frères, 1864, p. 426.
2. André Duchesne, Histoire de la maison de Chastillon sur Marne, Paris, 1621, livre III, preuves, p. 72-82.
Le salut par les œuvres 13

comtes, y exerce donc l’essentiel de l’autorité3 . Depuis l’Antiquité, Chartres est une zone
de passage routier vers Sens, Le Mans, Orléans, Rouen et Paris. Elle participe à la fois
du bassin de la Seine et du bassin de la Loire ce qui fait d’elle une ville économiquement
tournée vers l’extérieur4 . De plus, Chartres est le chef-lieu du diocèse le plus important du
royaume et son culte de la Vierge Marie en fait un important lieu de pèlerinage5.
Dans le christianisme, la charité est l’une des trois vertus théologales que le fidèle doit
observer. Pour assurer le salut de son âme, il doit s’évertuer à suivre les préceptes de Dieu,
transmis par l’Église. Celle-ci se penche sur la situation des humbles derrière lesquels elle
voit, spécialement à partir du XIe siècle, l’image du Sauveur6 . Elle enjoint à ses ouailles de
faire preuve de générosité, notamment en créant ou en dotant des établissements charitables
comme les hôtels-Dieu.
C’est dans ce contexte qu’est édifiée l’Aumône Notre-Dame de Chartres, dans la
seconde moitié du XIe siècle. Cet établissement charitable est chargé d’accueillir les
pauvres, figures du Christ : pèlerins, malades, indigents, femmes seules et autres personnes
vulnérables, comme les gésines (c’est-à-dire les femmes en couches), par exemple. Cette
vocation est rappelée dans la lettre de protection et de sauvegarde qui est donnée à
l’établissement par Louis XI. Il est chargé d’« acomplir les sept euvres de misericorde, c’est
a savoir heberger les povres trespassans, doner boire et mengier a tous povres malades,
encevelir les mors, nourrir et alimenter povres gesines, povres enffans trouvés nourrir,
gouverner, metre a mestier et les filles marier et avecques ce, faire oudit lieu le service
divin7 . »L’Aumône a été construite sous l’impulsion de la comtesse Berthe, épouse du
comte du Maine Hugues II et sœur du comte de Chartres Thibaut III8 . Suivant son exemple,
les élites urbaines laïques ont fait preuve de largesses envers cet établissement. Mais
quelle est la place des élites urbaines laïques au sein de l’ensemble des bienfaiteurs ?
Se comportent-ils de manière particulière envers les pauvres du Christ ? Quels sont
les objectifs de leurs dons : un devoir social de redistribution de richesses envers les
plus pauvres, une tentative d’accès au Paradis ? Il est intéressant d’étudier l’identité des
donateurs, les formes concrètes que prend cette charité ainsi que les différents moyens mis
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


en œuvre pour assurer leur salut.
Cette recherche se fonde sur le fonds archivistique de l’Aumône Notre-Dame de
Chartres : testaments, actes de vente, comptabilité9 , etc. À cela, il faut ajouter deux
registres provenant du fonds du chapitre cathédral10 , ainsi que les sources conservées

3. Claudine Billot, Chartres à la fin du Moyen Âge, Paris, EHESS, 1987, p. 11. Selon André Chédeville,
l’administration royale était déjà influente à Chartres avant que le comté ne soit rattaché au domaine, eu égard à
la fonction du roi comme protecteur de l’Église de Chartres. Cf. André Chédeville, Chartres et ses campagnes,
XIe - XIIIe siècles, Paris, Klincksieck, 1973, p. 506.
4. C. Billot, op. cit., p. 9.
5. La cathédrale de Chartres abrite la relique de la Sainte Chemise laquelle, selon la tradition, aurait été
offerte à ce sanctuaire par Charles le Chauve vers 876. De même, de nombreux souverains : Richard Cœur de
Lion, Philippe II Auguste et Philippe IV le Bel se sont rendus en pèlerinage à Chartres. Louis IX s’y est même
rendu à cinq reprises. Cf. A. Chédeville, Chartres et ses campagnes... op. cit., p. 509-510.
6. Jean Imbert (dir.), Histoire des hôpitaux en France, Toulouse, Privat, 1982, p. 31-32.
7. Archives départementales d’Eure-et-Loir [désormais AD Eure-et-Loir], H-dépôt I E 74. Cet acte, non
daté est écrit sur les deux premiers feuillets d’un document comptable, sans lien avec la suite du registre.
8. Lucien Merlet, Inventaire sommaire des archives hospitalières antérieures à 1790. Hospices de Chartres,
Chartres, imprimerie Durand, 1890, p. VIII.
9. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I A 1 à I A 23, I B 22 à I B 436 et I E 9 à I E 99.
10. AD Eure-et-Loir, G 156, f° 80 et médiathèque l’Apostrophe, Chartres, manuscrit NA 4.

n° 3, 2016
14 Séverine Niveau

aux Archives nationales11 et certains textes imprimés12 . Ce corpus comprend 536 actes
inédits ou mentions de dons, pour la période allant de la fondation de l’hôtel-Dieu à 1501,
date de la fin de l’administration du maître de l’Aumône Jean Bleneau13 . Les archives de
l’Aumône Notre-Dame de Chartres, notamment les documents comptables, représentent
une source d’une richesse inestimable pour l’histoire des hôpitaux à l’époque médiévale.
Quatre-vingt-douze comptes couvrent quatre-vingt-six ans d’histoire, de 1333 à 150114 .
En comparaison, les documents comptables les plus anciens de l’hôtel-Dieu de Paris et
de l’hôpital Comtesse de Lille15 datent respectivement de 1364 et de 1467. De même, le
fonds de l’hôtel-Dieu de Paris comprend douze comptes du maître, un compte spécial et
soixante-douze comptes de la prieure16.
Comme le montre la figure 1, la majeure partie du corpus date des XIVe et XVe siècles.
Les cinq mentions du XIe siècle sont issues du nécrologe du chapitre de Chartres. Les
documents des XIIe et XIIIe siècles sont essentiellement des actes de donation. À partir des
XIVe et XVe siècles, les actes conservés sont plus nombreux et de ce fait plus diversifiés :
comptes, testaments, dons, etc. Ce sont ces derniers que nous allons plus précisément
étudier.

Les bienfaiteurs de l’Aumône Notre-Dame


La composition sociale variée des donateurs
Les sources sont très précises en ce qui concerne l’identité des bienfaiteurs et leur rang
social. Comme on peut le constater sur le graphique ci-dessous (figure 2), l’identité des
bienfaiteurs est connue dans sa totalité pour 82 % des cas, ce qui est exceptionnel. Sont
notés les noms et prénoms, voire le titre, le métier, le lieu d’habitation des donateurs.
L’identité partielle concerne les bienfaiteurs pour lesquels les noms et prénoms ne sont
pas consignés, mais pour lesquels certaines informations sont précisées : sexe, métier, lieu
d’habitation. Par exemple : « Le XXIIme jour dud [it] moys, pour le legtz d’un hom [m] e de
Prunay Le Giron, 7 s. 6 d17 . » Les donateurs restent inconnus dans seulement 9 % des cas.
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


De même (figure 3), il est généralement possible de savoir si les donateurs sont laïcs
ou ecclésiastiques. On observe que 10 % des bienfaiteurs sont issus du clergé, régulier

11. Archives nationales, JJ 74, f. 21, n°33 et J 726, n°38.


12. Les textes imprimés traitant des dons faits à l’Aumône de Chartres proviennent de trois ouvrages :
L. Merlet, op. cit., p. VII-XI, Ernest De Buchère De Lépinois, « Mémoires de Guillaume Laisné, prieur de
Mondonville, quatrième volume », dans Mémoires de la société archéologique d’Eure-et-Loir, t. IV, Chartres,
Petrot-Garnier libraire, 1867, p. 151-179, p. 177. A. Duchesne, Histoire de la maison..., op. cit., p. 72-82.
13. Du point de vue méthodologique, un même legs mentionné dans plusieurs comptes n’a été comptabilisé
qu’une seule fois. Ainsi, il y a au minimum 536 bienfaits.
14. Bibliothèque nationale de France, nouvelles acquisitions latines 1972 et AD Eure-et-Loir, H-dépôt I
E 9 à I E 99. La série de comptes de l’Aumône Notre-Dame de Chartres est discontinue. Vingt-et-un comptes
sont conservés pour le XIVe siècle et soixante-et-onze pour le XVe siècle. Pour certaines années, 1454-1455 par
exemple, des états intermédiaires en papier sont conservés. Pour des raisons logistiques, l’analyse du compte
datant de 1333 n’a pas pu être intégrée à cette étude.
15. Irène Strobbe, « Les pauvres et les hôpitaux au Bas Moyen Âge : un malentendu historiographique ?
Une réflexion menée à partir du cas lillois », communication dans le cadre du séminaire « Sociétés Médiévales :
modèles d’interprétations, pratiques, langages » du Professeur François Menant et de Diane Chamboduc de
Saint-Pulgent (ENS Ulm), 4 novembre 2011, p. 4.
16. Christine Jéhanno, « La série des comptes de l’hôtel-Dieu de Paris à la fin du Moyen Âge : aspects
codicologiques », Comptabilités [En ligne], 2 ǀ 2011, mis en ligne le 07 septembre 2011, consulté le 15 mars
2012. URL : http://comptabilites.revues.org,639, ici p. 2.
17. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 98, f° 83 v°.

n° 3, 2016
Le salut par les œuvres 15

Fig. 1 – Le corpus des dons à l’Aumône Notre-Dame de Chartres

Fig. 2 – Identification des bienfaiteurs


© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

ou séculier. Les membres de l’Aumône (frères, sœurs, prêtres, etc.) représentent 14 % du


total et peuvent être des laïcs ou des membres du clergé. C’est pour cette raison qu’il a
été décidé de les dénombrer à part. En effet, lorsqu’ils intègrent l’établissement, ils se
« condonnent », c’est-à-dire qu’ils se donnent corps et biens pour être pris en charge par
l’établissement jusqu’à leur trépas. L’hôpital leur offre protection, logement et nourriture
et, en contrepartie, devient notamment propriétaire de leurs biens à leur décès.
Dans 34 % des cas, il n’a pas été possible de retrouver l’appartenance des bienfaiteurs,
bien qu’il y ait de fortes chances qu’il s’agisse de laïcs.

n° 3, 2016
16 Séverine Niveau

Fig. 3 – Origine sociale des bienfaiteurs de l’Aumône

Dans les sources, la qualification des bienfaiteurs précède ou suit immédiatement leur
identité. Dans le compte de 1384-1385, le légataire est dénommé comme suit : « Item de
mons[eigneur] seigneur Louys de Varannes, chevalier, pour lés fait a l’Omone, 10 l.18 . »
Au sein des bienfaiteurs laïcs qui ont pu être dénombrés comme tels avec certitude,
les élites urbaines représentent 24 %. La notion d’élite, et a fortiori d’élite urbaine, est
difficile à cerner. Un congrès traitant de ce sujet a eu lieu en 1996. Force est de constater
que les conclusions lançaient des pistes mais ne donnaient pas de définition précise à ce
terme. J’ai pris le parti ici de suivre la définition proposée par Philippe Braunstein19 et par
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


Pierre Desportes20. L’élite urbaine laïque comprend « l’ensemble des lignages qui, par leur
richesse mobilière et foncière, dominent la cité 21 » mais aussi ceux qui se distinguent par
leur compétence et ont réussi professionnellement22. Les familles qui ont partagé l’autorité
politique, militaire, sociale et/ou économique dans la ville de Chartres sont donc l’objet
de cette étude, qu’elles aient appartenu à la noblesse, à la bourgeoisie ou aux autres élites
urbaines, comme certains artisans ayant un statut important au sein de la société chartraine.
Concernant les bourgeois, ont été considérés comme tels les « membres de l’élite urbaine
sous la protection sociale d’un seigneur [...] ou membre juré d’une commune, distinct par
son régime fiscal et sa richesse23 . » De même, en tant que souverain légitime de Chartres et
donc y exerçant notamment l’autorité politique, il a été décidé d’inclure le roi de France et

18. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 24, f° 5. Le terme « lés » signifie legs.


19. Philippe Braunstein, « Pour une histoire des élites urbaines : vocabulaire, réalités et représentations »
dans Les élites urbaines au Moyen Âge (actes des congrès de la société médiéviste de l’enseignement supérieur
public, 27e congrès, Rome, mai 1996), Paris, Publications de la Sorbonne, Rome, Publications de l’école française
de Rome, 1997, p. 29-38.
20. Pierre Desportes, Reims et les Rémois aux XIIIe et XIVe siècles, Paris, Picard, 1979, p. 132.
21. P. Desportes, op. cit., p. 132.
22. Ph. Braunstein, « Pour une histoire des élites urbaines... op. cit., p. 37.
23. François-Olivier Touati (dir.), Vocabulaire historique du Moyen Âge (Occident, Byzance, Islam), Paris,
La boutique de l’histoire, 2002, p. 48.

n° 3, 2016
Le salut par les œuvres 17

sa parentèle dans les élites urbaines laïques, même si cette intégration peut paraître quelque
peu abusive. En effet, le roi est un important donateur qui a pu servir de référence aux
élites urbaines plus modestes.
Au sein des élites urbaines (figure 4), 40 % des bienfaiteurs sont issus de la noblesse
et sont en majeure partie des chevaliers. Le roi et sa famille (épouses et enfants) font
preuve d’une grande générosité envers l’Aumône puisqu’ils représentent près du tiers des
bienfaiteurs (28 %).
Les autres élites urbaines (25 %) regroupent des hommes de pouvoir, lesquels, de
par leur fonction professionnelle, dominent la ville. Ce sont des élites économiques, en
particulier des officiers : receveur du domaine royal, huissier du chapitre cathédral ; ou
bien des hommes qui exercent certains métiers renommés comme barbier-chirurgien. Par
exemple, Hector Fresnoye est qualifié de « barbier et cirurgian demeurant a Chartres24 »
lorsqu’il fait preuve de charité envers l’Aumône en 1480 (n.st.).
Les hommes qui ont le titre précis de bourgeois chartrains ne représentent que 7 % des
élites urbaines laïques. Certains donateurs, grâce à leur ascension sociale, ont pu obtenir le
statut de bourgeois. Tel est le cas de Richart Flatrus. En 1461, il est dit « libraire 25 » et
dans un procès de 1494, il est qualifié de marchand et bourgeois26.

Fig. 4 – Origine sociale des élites urbaines laïques


© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

L’origine sociale des élites urbaines laïques qui ont fait preuve de largesses envers
l’Aumône Notre-Dame de Chartres est donc variée. Les nobles sont ceux qui ont le plus
gratifié l’établissement de leurs bienfaits. Ils sont suivis par les autres élites urbaines.
Les bourgeois chartrains sont les donateurs les moins représentés. Les rois de France et
leur parentèle arrivent en seconde position au sein des bienfaiteurs. Leur générosité est

24. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 115.


25. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 429.
26. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 431.

n° 3, 2016
18 Séverine Niveau

importante et, à une exception près, chaque génération va gratifier l’Aumône comme nous
allons l’étudier maintenant.
La générosité des rois de France

Fig. 5 – Les rois de France et leur parentèle, bienfaiteurs de l’Aumône


© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

Au sein du corpus étudié, six actes émanent des souverains. Les autres mentions de
dons royaux, au nombre de dix-sept, sont issues de la comptabilité de l’établissement.
Cette dernière n’est conservée qu’à partir de 1333, ce qui peut expliquer en partie l’absence
de bienfaits de la part de Philippe IV le Bel et de ses fils27 . Pour le règne de Charles V,
seuls trois comptes subsistent. En revanche (figure 5), les descendants de Philippe VI ont
quasiment tous gratifié l’Aumône Notre-Dame de leurs bienfaits. En s’inscrivant dans la
lignée de leurs prédécesseurs, les souverains perpétuent l’action de leurs ancêtres, montrent
qu’ils ont les qualités nécessaires pour régner et légitiment leur souveraineté28.

27. Malgré les huit séjours de Philippe IV le Bel à Chartres, notamment dans le cadre de pèlerinages, il
semble qu’il n’ait à aucun moment fait preuve de largesses envers l’Aumône Notre-Dame, alors qu’il a doté
la cathédrale de plusieurs bienfaits. Cf. Élisabeth Lalou, Itinéraire de Philippe IV le Bel (1285-1314), t. 1 :
Introduction, Paris, De Broccard, p. 97-98.
28. Priscille Aladjidi, Le Roi, père des pauvres. France XIIIe -XVe siècles, Rennes, Presses universitaires de
Rennes, 2008, p. 17.

n° 3, 2016
Le salut par les œuvres 19

Il a pu être établi que les dons de la famille royale sont liés à leur venue à Chartres ou à
certaines circonstances particulières comme leur avènement au pouvoir ou leur décès.
Ainsi, en janvier 1350, Philippe VI donne douze livres à l’Aumône Notre-Dame :
« p[ri]mo a receptore regis, 12 l.29 ». Il se rend à Chartres quelques jours après son mariage
avec Blanche de Navarre, sœur du roi de Navarre Charles le Mauvais30 . Par ce geste, le
roi assoit son pouvoir dans l’une des villes importantes de son domaine et se pose en
souverain légitime. Ce rappel est d’autant plus important que les possessions du roi de
Navarre Charles le Mauvais s’étendent notamment autour d’Évreux, Mantes et Étampes,
villes proches de Chartres. Il en est de même lorsque Charles VI donne à l’établissement
une lettre de sauvegarde le 20 novembre 1380, soit seize jours après son sacre à Reims31 .
L’itinérance de la cour permet aux souverains de faire preuve de prodigalité dans leur
domaine, notamment lors de leurs passages dans les différentes villes. L’Aumône reçoit
ainsi des dons lors de la venue à Chartres de Philippe VI de Valois en 135032 , de Jean
II le Bon en 135133 et en 135634 ainsi que d’Isabeau de Bavière en 1387-138835 . Il est à
noter qu’en 1351, Jean II le Bon vient effectuer un pèlerinage pascal dans la cité chartraine,
soit sept mois après son sacre. Le culte marial est très présent dans les derniers siècles du
Moyen Âge et Chartres en constitue l’un des principaux lieux de pèlerinage. La « Vierge de
miséricorde » devient très populaire en Occident, particulièrement après la Peste noire36 . La
cathédrale de Chartres abrite la relique de la Sainte Chemise et une fresque la représentant
dans le cadre d’une procession ornait l’un des murs de la salle des malades de l’Aumône37 .
En 1356, Jean II le Bon, roi de France de 1350 à 1364, convoque à Chartres les
chevaliers du ban et de l’arrière-ban pour se rendre dans les marches du Blésois et de la
Touraine. Cette visite a lieu durant une période troublée, lors de profonds désaccords avec
Charles le Mauvais, juste avant la bataille de Poitiers38 . Par sa présence, le roi réaffirme
sa fonction de seigneur légitime de Chartres et cette aumône s’inscrit au cœur des enjeux
politiques. Cette manifestation de largesses trouve aussi son écho dans le camp adverse,
celui de la branche des Navarre. En 1362, Jeanne de Valois, l’épouse de Charles II le
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


Mauvais, roi de Navarre et comte d’Évreux, donne quarante-cinq sols39 . Elle est la fille
de Jean II le Bon et la sœur du duc de Bourgogne Philippe II le Hardi, qui sont tout deux
des bienfaiteurs de l’établissement. Elle passe alors par Chartres pour se rendre en Navarre
où elle va rejoindre son époux40 . De par sa lignée, Charles II le Mauvais souhaite faire
prévaloir ses droits dynastiques et s’allie en 1354 au roi d’Angleterre Édouard III contre
Jean II le Bon. La donation de son épouse a lieu en pleine guerre de Cent Ans, alors que

29. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 9 f. 6 v°.


30. Ernest De Buchère De Lépinois, Histoire de Chartres, t. 2, Chartres, imprimerie Garnier, 1858, p. 12.
31. Ibid. p. 41.
32. Philippe de Valois se rend à Chartres en janvier 1350 avec l’évêque Louis de Vaucemain. Ibid. p. 12.
33. Ibid.
34. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 12, f° 6 v° et f° 7.
35. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 26, f° 3.
36. Jean Delumeau, Rassurer et protéger. Le sentiment de sécurité dans l’Occident d’autrefois, Paris, Fayard,
1989, p. 261.
37. Adolphe Lecocq, « La salle Saint-Côme (ancien hôtel-Dieu de Chartres) », dans L’Astrologue de la
Beauce et du Perche, Chartres, Petrot-Garnier, 1869, p. 141-157, ici p. 145-146.
38. E. De Buchère De Lépinois, Histoire de Chartres, t. 2, op. cit., p. 15.
39. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 15, f° 5.
40. Philippe Charon, « Jeanne de Valois, reine de Navarre et comtesse d’Évreux (1343-1373) », En la
Espana Medieval, 2009, t. 32, p. 7-50, ici p. 15.

n° 3, 2016
20 Séverine Niveau

la campagne chartraine est en proie aux exactions. En effet, en 1360, de nombreux biens
ruraux appartenant à l’Aumône ont été dévastés par l’armée d’occupation. Les possessions
de Séréville, par exemple, ne seront remises en état qu’en 1363 et celles de La Toucheronde
et Fadainville sont toujours en friche en 136641. Le geste de Jeanne de Valois est à la fois
une manière de réparer les méfaits de son mari, de légitimer ses revendications et la volonté
d’affirmer la présence de son lignage par rapport au roi.
Jean II le Bon est le principal bienfaiteur de l’Aumône, en nombre et en valeur de dons
puisqu’il est l’auteur d’une lettre d’amortissement et de huit donations. Le montant de
ces dernières atteint cinquante-quatre livres onze sols et six deniers. De 1350 à 1355, son
aumônier est Michel de Brèche, qui est connu de l’établissement puisqu’il fut chanoine
de Chartres et a réformé l’aveuglerie chartraine, les Six-Vingts42 . Selon Priscille Aladjidi,
la visite des hôpitaux est une pratique régulière qui a surtout été accomplie par les reines.
Les souverains, quant à eux, sont souvent représentés par leur aumônier43 . Dans le cas
de l’Aumône Notre-Dame de Chartres, il semble que les aumôniers aient représenté les
membres de la famille royale, hommes et femmes, à partir de 1385. Auparavant, la mention
comptable est sibylline, ne permettant pas de savoir qui est venu en personne visiter les
malades. Par exemple, en 1350, il est noté : « De caritate regis [et] regine Francie 4 l.
10 s.44 »
Trois souveraines ont fait preuve de largesses envers l’établissement : Jeanne de Bour-
gogne, à son décès ; Blanche de Navarre, lors d’un don commun avec son époux en 1350
et Isabeau de Bavière, en 1387-1388. Cette dernière est mentionnée dans la comptabilité
de cette manière : « De l’aumonier a la royne qu[an]t elle fut a Ch[art]r[e] s, 20 s.45 »
Les rois de France et leurs épouses multiplient donc les bienfaits envers l’Aumône
Notre-Dame de Chartres. Par leurs dons, ils agissent en stratèges politiques, cherchant
notamment à fidéliser les dirigeants des établissements religieux, mais font aussi preuve
de libéralité, qualité princière par excellence46 . Ils deviennent l’exemple des autres élites
chartraines qui engagent de véritables stratégies lignagères ou effectuent des donations
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


isolées.
Des stratégies lignagères nobiliaires aux donations isolées des bourgeois et autres élites
laïques chartraines
À l’instar de la famille royale, ses principaux vassaux font bénéficier l’Aumône de leurs
largesses. Ainsi, treize familles nobles chartraines ont été clairement identifiées parmi les
donateurs, dont deux appartenant à la haute noblesse. Il apparaît que certaines familles
se distinguent par le nombre de bienfaits alloués, mettant ainsi en œuvre de véritables
stratégies lignagères.

41. C. Billot, op. cit., p. 37.


42. Xavier De La Selle, Le service des âmes à la cour. Confesseurs et aumôniers des rois de France du XIIIe
au XVe siècle, Paris, École des chartes, 1995, p. 290-291.
43. P. Aladjidi, Le Roi, père des pauvres... op. cit., p. 194 et 196.
44. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 10 f° 6 v°.
45. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 26, f° 3.
46. Priscille Aladjidi, « Les espaces du don au Moyen Âge : l’exemple de la charité princière », dans
Construction de l’espace au Moyen Âge : pratiques et représentations (actes des congrès de la société médiéviste
de l’enseignement supérieur public, 37e congrès), Mulhouse, 2006, p. 349-356, ici p. 349.

n° 3, 2016
Le salut par les œuvres 21

Boris Bove explique que la « logique sociale qui préside à leurs dévotions se double
d’une logique familiale47 . » Cette tradition de charité par certaines familles nobles envers
l’Aumône est attestée du XIIe au XVe siècle. Par cette pratique, les élites entretiennent la
conscience d’appartenir à un même groupe social et, par là même, tentent de légitimer leur
propre pouvoir48 . Ces dons sont généralement consentis à l’occasion de la rédaction de
leurs dernières volontés ou lors de confirmations de dons. Lors d’une confirmation de dons,
un donateur, ou son héritier, atteste, par le biais d’un acte, des largesses que son ancêtre ou
lui-même a réalisées envers l’Aumône. Ainsi, le 9 mai 1306, Thibault, comte de Blois et
sénéchal de France, confirme le cens de vingt-cinq livres et dix-huit deniers qu’il a octroyé
à l’établissement à une date antérieure49.
Étudions l’exemple des Languedoue, seigneurs de Villeneuve-Languedoue, une famille
noble beauceronne50 , dont les épouses ont réalisé plusieurs legs en faveur de l’établisse-
ment.
En 1398-1399, les exécuteurs testamentaires de Catherine Chenard transmettent à
l’établissement quatre livres dix-sept sols et six deniers. La testatrice est issue d’une
illustre famille beauceronne : elle est la fille de Philippe Chenard, seigneur de Louville,
de Lévesville et du Bois. Elle est l’épouse de Jean de Languedoue, chevalier, seigneur de
Villeneuve-Languedoue, gouverneur de Dourdan et de Gallardon51 . À la fin du XVe siècle,
l’une de ses parentes, Michelle de Richebourg, lègue à l’Aumône la somme très modeste
de cinq sols. Elle est l’épouse de Guillaume de Languedoue, seigneur de Villeneuve-
Languedoue et la fille de Jean de Richebourg, seigneur d’Orval et de Marguerite de Crosne,
dame d’Oisonville et de Pussay. Elle est aussi la nièce du comte de Vendôme52.
À côté des bienfaits prodigués par la famille royale et la noblesse chartraine, d’autres
élites laïques, urbaines, participent à l’augmentation du temporel de l’Aumône. Tel est le
cas des bourgeois chartrains qui représentent 7 % des bienfaiteurs et qui sont au nombre de
trois pour la période étudiée. La faible représentation des familles bourgeoises chartraines
au sein des donateurs reste inexpliquée. Effectuent-ils des dons anonymes dans les troncs
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


de l’Aumône ? Préfèrent-ils d’autres institutions, comme l’œuvre de la cathédrale, plus
prestigieuse ?
En 1472, Jehan Bichot, « bourgoys de Chartres » donne à l’établissement une rente
annuelle de vingt-cinq sols tournois53 . En 1487-1488, l’Aumône reçoit le legs de Jehan
Poulin. Ce dernier est connu de l’établissement puisqu’il loue une friche et un champ situés
à Chauffours, près de Chartres, en 147654 . Malheureusement, aucune autre information
n’a pu être trouvée à son propos. Comme il en a été fait mention supra, Richart Flatrus,
quant à lui, est qualifié, dans son testament daté de 1501, de « honnorable homme Richart

47. Boris Bove, « Espace, piété et parenté à Paris aux XIII e-XIV e siècles d’après les fondations d’anniver-
saires des familles échevinales », dans Religion et société urbaine au Moyen Âge. Études offertes à Jean-Louis
Biget par ses anciens élèves, réunies par Patrick Boucheron et Jacques Chiffoleau, Paris, Publications de la
Sorbonne, 2000, p. 253-281, ici p. 254.
48. Michel Lauwers, La mémoire des ancêtres, le souci des morts. Fonction et usages du culte des morts
dans l’occident médiéval (diocèse de Liège XIe - XIIIe siècles), Paris, Beauchesne, 1997, p. 312.
49. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I A 1.
50. François-Alexandre Aubert de la Chesnaye des Boys, Jacques Badier, Dictionnaire de la noblesse, t. 11,
Paris, Schlesinger frères, 1867, p.441.
51. Ibid.
52. Ibid., p. 440.
53. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 232.
54. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 1795.

n° 3, 2016
22 Séverine Niveau

Flatrux, marchant et bourgeois de Chartres, demourant en la parroisse Sainct André, en la


rue de Muret55 » alors qu’il apparaît en tant que libraire lors d’une confirmation de vente
de 146156 . Selon Kouky Fianu, à Paris, les libraires sont des contribuables importants et
forment le groupe professionnel le plus riche au sein des artisans du livre57 . La fortune de
Richart Flatrus, décrite dans ses dernières volontés, témoigne de sa réussite sociale. Il fait
preuve de charité envers de nombreux laïcs et établissements ecclésiastiques chartrains,
tels que les églises Saint-André et Saint-François ainsi que les couvents des Cordeliers
et des Jacobins. Son patrimoine est important car il lègue à l’Aumône un moulin à blé,
plusieurs rentes et soixante-dix sols. Ses autres ayants-droit obtiennent notamment une
métairie, une maison, la moitié de deux maisons par indivis, trois champs, deux vignes, un
jardin et plus d’une dizaine de rentes et cens assignés sur d’autres biens58 .
Les autres élites urbaines bienfaitrices appartiennent à différents corps de métiers.
Certains sont commerçants ou artisans : verrier, tisserand, chapelier, vigneron. Un huissier
du chapitre, un receveur du domaine royal et un barbier-chirurgien sont aussi mentionnés.
Selon les sources étudiées, ces donateurs n’appartiennent pas à la bourgeoisie chartraine.
Ces élites économiques sont, pour la plupart, déjà connues de l’Aumône avant leur donation.
Par exemple, le chapelier Perrin Cressin et sa femme sont débirentiers de l’établissement
de 1421 à 1451. Ils versent cinquante sols de rente annuelle pour une maison située à
Chartres59 . À son décès, l’épouse de Perrin Cressin lègue douze deniers60 . Il en est de
même pour Françoise, l’épouse d’Olivier le Sac, qui demeure dans la paroisse Saint-Aignan
de Chartres. Olivier le Sac est un officier, huissier du chapitre, c’est-à-dire qu’il est chargé
de signifier les actes de procédure au nom du chapitre cathédral de Chartres. Son ascension
sociale est visible par les legs de son épouse. Elle donne à l’Aumône quinze arpents de
bois situés à Théléville, sa maison et une vigne d’un arpent située à Chartres61 .
Ainsi, on observe que les élites économiques et/ou bourgeoises représentent la part
la moins importante des bienfaiteurs de l’Aumône Notre-Dame. Les rois de France et
leur parentèle ont fait preuve d’une bien plus grande générosité envers l’établissement
hospitalier. Les nobles chartrains concentrent le nombre le plus important de donateurs.
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


Mais cette représentativité traduit-elle la qualité des donations ? Quels types de bienfaits
les élites urbaines laïques ont-elles réalisé et pour quelle destination ?

Les différentes manifestations de la charité


L’analyse typologique et chronologique des archives relatives aux largesses
faites à l’Aumône
Selon la figure 6, il apparaît que les élites urbaines multiplient les dons de leur vivant. En
effet, les aumônes représentent 53 % des bienfaits ; la confirmation de dons et les legs
représentent respectivement 2 % et 32 %. De plus, 13 % de la charité, en termes de nombre
de mentions, s’exerce par le biais d’exemptions d’impôts et/ou des lettres de sauvegarde
qui ont été octroyées par le roi ou ses représentants. Par exemple, le 4 juin 1449, Charles

55. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 429.


56. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 429.
57. Kouky Fianu « Les professionnels du livre à la fin du XIIIe siècle : l’enseignement des registres fiscaux
parisiens », dans Bibliothèque de l’école des chartes, t. 150, n°2, 1992, p. 185-222, ici p. 208.
58. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 429.
59. Cf. les comptes AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 38 à H-dépôt I E 65, couvrant la période 1421-1451.
60. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 65, f° 10.
61. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 172.

n° 3, 2016
Le salut par les œuvres 23

Fig. 6 – Répartition des bienfaits selon les types d’actes et la comptabilité

VII accorde à l’Aumône Notre-Dame une lettre de sauvegarde, dans laquelle il garantit les
biens de l’établissement et donne une protection juridique à ses procureurs62.

Fig. 7 – Répartition chronologique des bienfaits


© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

Selon la figure 7, on peut constater qu’il n’est plus fait de confirmation de dons à partir
du second quart du XIVe siècle. Cette pratique envers l’Aumône Notre-Dame a surtout été
en vigueur au XIIIe siècle. Des dons entre vifs et des exemptions d’impôts ont été octroyés

62. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I A 5.

n° 3, 2016
24 Séverine Niveau

durant toute la période étudiée. Un pic des exemptions d’impôts est observable dans le
second quart du XIVe siècle ; il est essentiellement à imputer à la générosité du roi de
France Philippe VI de Valois.
Il est à noter qu’aucun compte n’a été conservé avant 1333 et que, pour la période
comprise entre 1349 et 1400, il n’y en a que dix-neuf : cela explique en partie le faible
nombre de bienfaits relevés, notamment dans le premier quart du XIVe siècle63 .
De même, les legs, bien que très irréguliers, se multiplient de manière spectaculaire à
partir de la seconde moitié du XIVe siècle au détriment des dons, jusqu’alors majoritaires.
En Lyonnais et en Forez, Marie-Thérèse Lorcin constate aussi une augmentation des legs
à la fin du XIVe siècle. De l’argent et du textile sont plus particulièrement laissés car
ils permettent de ne pas morceler le patrimoine des légataires64 . En Avignon, Jacques
Chiffoleau observe une remontée relative des legs entre 1380 et 1420 qu’il impute à la
volonté des testateurs de participer à la reconstruction des établissements charitables65 .
Cette analyse peut aussi expliquer la hausse des legs envers l’Aumône Notre-Dame de
Chartres. La comptabilité permet de savoir que de nombreux travaux ont été réalisés à
partir de la fin du XIVe siècle, à la suite des dévastations dues à la guerre de Cent Ans. Lors
de la seconde phase de reconstruction, dans la deuxième moitié du XVe siècle, Louis XI,
lui-même, dans une lettre de protection et de sauvegarde, stipule que « ladite Aumosne est
treffort demolie66. » La forte augmentation des bienfaits dans le dernier quart du XVe siècle
est aussi à observer. Durant cette période, cinq dons et sept legs ont été réalisés en faveur
de l’établissement. Malgré le faible nombre d’archives conservées, cet accroissement peut
être aussi provenir de l’action des quêteurs de l’Aumône qui sont autorisés par Louis
XI à parcourir tout le royaume67 . En effet, à partir de 1461, les ressources casuelles de
l’établissement sont multipliées par cinq68 . Les quêteurs peuvent ainsi drainer des aumônes
mais aussi de futurs legs en faisant connaître l’établissement hors de son aire d’influence
habituelle.
La générosité des donateurs s’exerce de diverses manières, notamment sous la forme
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


de gestes charitables ponctuels.
Des gestes charitables ponctuels...
Le graphique ci-dessus (figure 8) permet de visualiser la répartition des bienfaits réalisés
par les élites urbaines en faveur de l’Aumône en fonction du type de bien donné. Il apparaît
que 54 % des bienfaits prennent la forme de sommes d’argent versées à l’établissement
à un moment précis. Les quatorze legs représentent 43,75 % du numéraire et les dix-huit
aumônes, c’est-à-dire l’argent versé du vivant du donateur, 56,25 %.
La moyenne des héritages perçus par l’établissement est de trois livres dix sols et sept
deniers. Les bourgeois et les élites économiques lèguent en moyenne une livre six sols

63. Pour le premier quart du XIV e siècle, dix-huit actes ont été conservés, dont deux seulement ayant trait
aux bienfaiteurs de l’Aumône : une donation et une confirmation de don datant respectivement de 1305 et 1306.
AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 92 et H-dépôt I A 1.
64. Marie-Thérèse Lorcin, Vivre et mourir en Lyonnais à la fin du Moyen Âge, Paris, CNRS, p. 39.
65. Jacques Chiffoleau, La Comptabilité de l’au-delà. Les hommes, la mort et la religion dans la région
d’Avignon à la fin du Moyen Âge, Paris, Albin Michel, p. 242.
66. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 74.
67. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 74.
68. Par exemple, en 1454-1455, les quêtes rapportent dix livres douze sols et six deniers à l’Aumône Notre-
Dame et en 1460-1461, elles atteignent cinquante-deux livres deux sols et six deniers. AD Eure-et-Loir, H-dépôt
I E 68 et AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 71.

n° 3, 2016
Le salut par les œuvres 25

Fig. 8 – Répartition de la charité des élites urbaines laïques

et un denier. La somme la moins importante, un sol, a été laissée en 1450-1451 par la


veuve de Perrin Cressin, chapelier et débirentier de l’Aumône69 . Le legs le plus important,
soixante-dix sols, a été fait par le libraire Richart Flatrus. Les nobles, quant à eux, lèguent
en moyenne cinq livres. Le montant le plus faible, cinq sols, a été donné à deux reprises,
par l’écuyer Jehan de Villette en 1489-149070 et par « damoiselle Michele de Richebourt »
en 1482-148371 . Le legs le plus important, trente livres, a été fait par le chevalier Louis
de Varennes en 1384-138572 . On peut remarquer qu’il y a, sauf exception, une corrélation
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


entre le statut social des bienfaiteurs et l’argent versé à l’Aumône lors de leurs dernières
volontés : les élites les plus fortunées lèguent les sommes plus importantes. Cependant, ne
connaissant pas l’étendue du patrimoine des différents légataires, il n’est pas possible de
savoir si ces bienfaits grèvent leur héritage ou s’ils n’en représentent, pour certains, plus
vraisemblablement, qu’une infime partie.
Au sein du corpus étudié, un seul legs en numéraire est réalisé par les rois de France et
leur parentèle. Il a lieu en 1350, un an après le décès de Jeanne de Bourgogne, épouse de
Philippe VI et mère de Jean II le Bon : huit livres sont alors distribuées à l’établissement73.
En effet, les rois de France et leurs épouses ne semblent pas faire preuve de largesse envers
l’Aumône par le biais de leur testament, mais de leur vivant.
Les aumônes pécuniaires sont l’apanage de la famille royale. Hormis un seul cas, toutes
les sommes d’argent données ponctuellement du vivant du donateur sont versées par celle-
ci. Bien que la comptabilité de l’Aumône Notre-Dame de Chartres soit partielle pour le
XIV e siècle, il est possible d’affirmer que les visites de l’établissement sont régulières. En

69. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 65, f° 10.


70. « Le qui[n]ziesme jour dud[it] moys pour le laiz de feu Jehan De Villette, escuier, p[ar] les mains de
son filz, receu 5 s. » AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 90, f° 55.
71. « De Guill[aum]e Cousin, pour l’execution du testame[nt] feue damoiselle Michele de Richebourt, 5 s. »
AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 81, f° 12 v°.
72. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 23, f° 4 v°.
73. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 10, f° 7.

n° 3, 2016
26 Séverine Niveau

effet, 45 % des archives comptables conservées mentionnent une ou plusieurs aumônes


royales. Cette pratique est aussi en vigueur au XVe siècle à l’hôtel-Dieu de Paris, où les dons
en argent représentent 80 % des largesses réalisées en faveur de cet établissement74 . Selon
Priscille Aladjidi, « les aumônes en argent constituent la très grande majorité des dons aux
institutions d’assistance faits au quotidien ou sous forme de legs testamentaires75 . »
En revanche, comme il en a été fait mention précédemment, il est impossible de savoir
si les membres de la famille royale se sont rendus eux-mêmes dans l’établissement, comme
c’est le cas pour l’hôtel-Dieu de Paris76 . En effet, la charité royale est mentionnée de
manière partielle jusqu’à la fin du XIVe siècle. Les visites des aumôniers des membres
de la famille royale sont consignées à partir de 1385 et apparaissent à cinq reprises. Par
exemple, en 1489 : « Le XIIe jo[ur] de fevrier, receu de mons[eigneu]r l’aumosnier du Roy,
la som[m]e de dix l[ivres] don[n]ez a l’Aumosne po[ur] la substentac[i]on des povres et
aussi po[ur] prier Dieu, po[ur] la bon[n]e prosperite du Roy, pour ce 10 l.77 . »
Les sommes versées par les rois et leur parentèle sont comprises entre une et treize
livres. La moyenne des aumônes est donc de quatre livres et dix-huit sols.
En 1351 et en 1356, Jean II le Bon donne respectivement huit livres seize sols et treize
livres qui doivent être converties, selon les dispositions consignées dans la comptabilité,
en huile et en harengs78 . Ces versements coïncident avec la venue du roi à Chartres
puisqu’il s’y rend en pèlerinage à Pâques 135179 , puis revient en août 135680 . S’agit-
il réellement d’une donation ou est-ce plutôt un dédommagement ? En effet, quand le
souverain est présent dans la capitale, l’hôtel-Dieu de Paris reçoit un panier de poisson ou
une somme équivalente pour compenser le droit de prise81 , c’est-à-dire pour le dédommager
des dépenses engendrées par la venue du roi. On peut se demander si l’Aumône Notre-
Dame doit aussi participer aux dépenses royales lorsque celui-ci séjourne à Chartres.
L’avancée actuelle de mes recherches ne m’a pas encore permis de répondre à cette question.
Cependant, les archives de la municipalité de Chartres révèlent qu’une part importante
du budget de la ville (28 % en moyenne) est consacrée aux dons et présents faits lors
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


des entrées royales. Par exemple, lors de la Joyeuse Entrée de Charles VI en 1382, mille
quatre-vingt-dix-neuf livres tournois ont été dépensées par la municipalité82.
Au sein des bienfaits réalisés par les reines, on peut noter celui qui fut effectué en 1362
par Jeanne de Valois, reine de Navarre et comtesse d’Évreux. Elle donne quarante-cinq
sols pour les pauvres alités : « item mense sexto, de el[emosin] a f[ac]ta paup[er]ibus
in d[i]c[t] a el[emosin] a jacentibus p[er] reginem Navarre 45 s.83 » Il est à noter que
lorsque la destination des aumônes royales est précisée, soit à quatre reprises, celles-ci sont
réalisées en faveur des pauvres, représentants du Christ, comme en témoigne l’exemple
ci-dessus.

74. Christine Jéhanno, « Sustenter les povres malades ». Alimentation et approvisionnement à la fin du
Moyen Âge : l’exemple de l’Hôtel-Dieu de Paris, thèse de doctorat, Claude Gauvard dir., Paris I Panthéon-
Sorbonne, 2000, p. 527.
75. P. Aladjidi, Le Roi, père des pauvres, op. cit., p. 201.
76. P. Aladjidi, Le Roi, père des pauvres, op. cit., p. 196.
77. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 89, f° 37.
78. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 10, f° 7 v° et AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 12, f° 7.
79. E. De Buchère De Lépinois, Histoire de Chartres, op. cit., t. 2, p. 12.
80. E. De Buchère De Lépinois, Histoire de Chartres, op. cit., t. 1, p. 347 et t. 2, p. 12.
81. P. Aladjidi, Le Roi, père des pauvres, op. cit., p. 191.
82. C. Billot, Chartres et ses campagnes, op. cit. p. 149-151.
83. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 15, f° 5.

n° 3, 2016
Le salut par les œuvres 27

La générosité des donateurs s’exprime donc à travers les legs et les aumônes pécuniaires.
Cependant, durant la période étudiée, un autre type de don de biens, extrêmement important
d’un point de vue symbolique, est réalisé par les élites urbaines laïques.
En 1485, Perrine Bourgeoise, détentrice du fief de la Cour Macé, lègue son propre
lit : « item veult et ordonne que son lit ou elle couche soit et demeure a ladicte Aumosne
Notre Dame de Chartres84 . » Le don de son propre lit est un geste symboliquement fort et
économiquement non négligeable. En effet, dans un hôpital, le lit constitue le meuble le
plus important : il est indispensable pour le malade qui passe sa journée alité. L’Aumône
Notre-Dame de Chartres possède de nombreux lits puisqu’en 1482-1483, par exemple, elle
a accueilli jusqu’à cent-vingt malades85 . Par ce geste, le donateur s’identifie au pauvre.
Selon Michel Mollat, « certains lèguent leur propre lit à un hôpital et l’idée d’assimilation
peut se doubler ainsi d’une intention de purification par la présence du pauvre86 . » Durant
la période étudiée, ce don de pièce de mobilier est le seul qui ait été réalisé en faveur
de l’Aumône. Cependant, dans le corpus de l’Aumône, un legs de cent sols destiné
spécifiquement à acheter des pièces de literie (draps, couvertures, coussins) est fait en
1291 par la comtesse de Chartres, Jeanne de Châtillon87. Les dons de lit et/ou literie envers
des hôtels-Dieu sont assez répandus. Par exemple, les hôpitaux de Toulouse reçoivent,
entre la fin du XIIIe siècle et le milieu du XVe siècle sept legs de lits garnis, c’est-à-dire
accompagnés du linge nécessaire88 .
Ces dons en numéraire ou en biens meubles, bien qu’ils soient importants pour l’éta-
blissement, n’en demeurent pas moins ponctuels. Pour la plupart, ils ne représentent que de
petites sommes. Ils ne traduisent pas la volonté de pérenniser le temporel de l’Aumône. En
revanche, d’autres bienfaiteurs appartenant à l’élite urbaine laïque, participent délibérément
à l’augmentation du patrimoine de l’établissement.
... à la volonté d’accroître le patrimoine de l’Aumône
Durant la période étudiée, divers biens fonciers et immobiliers sont donnés par les élites
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


urbaines laïques : maisons, terres agricoles (champs, vignes, etc.). Ils viennent accroître
le patrimoine de l’établissement qui les exploite en faire-valoir direct ou qui les met en
location. Les deux maisons avec verger, situées dans la Sellerie, à Chartres, et cédées en
1339 par Ysabel de Gallardon89 , rapportent ainsi à l’Aumône huit livres de rente annuelle
en 134290 . Quant à la femme d’Olivier Le Sac, huissier du chapitre cathédral, elle donne en
1438 quinze arpents de bois qui vont permettre à l’établissement de se fournir en bois de
chauffage et à emmener les porcs pour la glandée91 . Il est à noter que ces deux dons réalisés
par des femmes sont faits sur leurs biens propres, ce qui signifie qu’elles sont maîtresses
de leur patrimoine et du choix de sa transmission. Les biens fonciers et immobiliers ne
représentent que 12 % des donations faites à l’Aumône. Ils lui permettent d’agrandir son

84. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 168.


85. « Aultre mise faicte pour la sustentation des malades qui estoient en tres grant no[m]bre residans a
l’Aumosne par la plus part du te[m]ps de ce p[rese] nt compte jucq[ue] s a la q[uan]tité de 120 personnes », AD
Eure-et-Loir, H-dépôt IE 81, f° 41 v°.
86. Michel Mollat, Les Pauvres au Moyen Âge, étude sociale, Paris, Hachette, 1978, p. 319.
87. A. Duchesne, op. cit., p. 72-82.
88. Marie-Simone De Nucé de Lamothe, « Piété et charité publique à Toulouse de la fin du XIII e siècle au
milieu du XVe siècle d’après les testaments » dans Annales du midi, t. 76, 1964, p. 5-39, ici p. 24.
89. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 75.
90. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 75.
91. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 172.

n° 3, 2016
28 Séverine Niveau

temporel mais ils sont aussi coûteux, à la fois pour le donateur qui se défait et dépossède ses
héritiers de tout ou partie de son héritage ; et pour l’établissement qui doit investir pour les
entretenir ou remettre en état. De même, certains biens sont très éloignés de l’établissement,
ce qui engendre des coûts et des difficultés de gestion, notamment pour ce qui est de la
collecte des revenus. Par exemple, en 1478, l’administrateur de l’établissement, Pierre de
Ris, se rend à Gallardon, ville située à environ vingt kilomètres de Chartres, pour obtenir
l’acquittement des créances : « Item le penultie[me] jo[ur] de septembre, po[ur] aller a
Galardon querir de l’argent a ceulx qui en doibvent, 2 s. 6 d.92 ».
Certaines élites laïques cèdent des redevances annuelles en argent à percevoir sur des
biens ou des personnes : cens, champart, dîme et rente, représentent 17 % des bienfaits
attribués à l’Aumône et lui permettent d’obtenir des revenus réguliers. Un seul don de
cens est effectué, en 1339, par la veuve de Jehan de Moulins, Ysabel de Gallardon, qui
appartient à la haute noblesse (de par sa filiation à la maison de Gallardon) et qui donne à
l’Aumône dix sols tournois de surcens, en sus des deux maisons chartraines avec verger
susmentionnées et de la somme de douze livres tournois93. Le montant des rentes annuelles
allouées à l’Aumône est de vingt-deux sols neuf deniers en moyenne durant la période
étudiée. La plus petite rente est de deux sols six deniers et la plus importante de soixante
sols. Par exemple, en 1501, le marchand libraire Richart Flatrus lègue deux rentes : l’une
de trente-cinq sols et l’autre de trente-deux sols six deniers94 . Il est à noter que ce legs est
unique, les autres rentes étant cédées du vivant du donateur. Ainsi, le lundi 21 septembre
1472, Jehan Bichot, « bourgoys de Chartres » accorde à l’Aumône une rente de vingt-cinq
sols tournois95 .
Les dons réalisés en faveur des malades, qu’ils soient ponctuels ou pérennes sous
forme de rentes en nature, constituent des sources de revenus non négligeables. En effet,
ils permettent de diminuer les dépenses de l’établissement. Ils ont cependant plusieurs
défauts. Les rentes alimentaires (dons de harengs, d’huile, de céréales) ont un caractère
périssable, les administrateurs de l’Aumône ne peuvent pas en disposer comme ils veulent,
à moins de revendre ces biens. Aussi, aux XIVe et XVe siècles, le nombre de rentes données
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


baisse sensiblement par rapport aux siècles précédents. En effet, durant la guerre de Cent
Ans, de nombreux débirentiers ne peuvent plus acquitter les sommes dues car les gens
d’armes occupent la campagne chartraine, empêchent la culture, pillent les champs ou
interceptent les récoltes avant que celles-ci n’arrivent à destination. De même, ce type de
don est moins avantageux pour l’Aumône pour les raisons susdites. On peut se demander si
l’établissement réoriente les donateurs vers des dons de biens pérennes ou si les bienfaiteurs
changent d’eux-mêmes la nature de leur don, ne voulant pas compromettre le salut de leur
âme.
D’autres types de bienfaits vont donc venir les supplanter et permettre d’accroître le
patrimoine de l’établissement et améliorer sa gestion.
L’acquittement des impôts fait partie des dépenses fixes de l’Aumône et ne contribue
pas directement à la prise en charge des malades. Par exemple, en 1405-1406, il représente
3 %96 des sommes données. Pour réduire ce type de dépenses, les rois de France octroient
des exemptions de taxes et d’autres droits et privilèges. De plus, durant la période étudiée,
seuls trois amortissements ont été réalisés en faveur de l’Aumône par le roi de France.

92. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 79, f° 14 v°.


93. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 75.
94. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 429.
95. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 232.
96. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 33.

n° 3, 2016
Le salut par les œuvres 29

Leur importance n’est cependant pas négligeable car ils permettent à l’établissement d’être
exonéré des droits de mainmorte : celui-ci n’est plus sujet à payer les droits dus en cas
de la vente du bien. Par exemple, en mars 1342, Philippe VI de Valois amortit les deux
maisons avec jardin données par Ysabel de Gallardon. L’Aumône est exempte des droits de
mutation sur ces biens : « et senz en paier a nous ou a nosdiz successeurs aucune finance
a present ne ou temps avenir, laquelle nous leur quictons pour ce que il soient plus tenuz a
prier Dieu pour nous, pour nostre tres chiere compaigne la royne et pour noz enfanz97 . »
Selon Ernest Coyecque, de nombreux établissements hospitaliers, à l’instar de l’hôtel-Dieu
de Paris, ont reçu de telles exemptions98.
L’Aumône Notre-Dame de Chartres bénéficie de plusieurs autres droits et privilèges.
Le 4 juin 1449, Charles VII octroie une lettre de sauvegarde par laquelle il garantit ses
biens et donne une protection juridique aux huit procureurs de l’établissement99 . Durant
son règne, Louis XI accorde une lettre de protection et de sauvegarde qui permet aux
membres de l’Aumône d’aller quêter dans tout le royaume100 . Selon Priscille Aladjidi,
cette dispense de droits de passage pour les quêteurs des établissements hospitaliers fait
partie des exemptions de taxes régulièrement accordées101 . Cette exonération a lieu lors
de grandes difficultés pour l’hôtel-Dieu de Chartres. En effet, le roi de France fait état
que « ladite Aumosne est treffort demolie102 . » Ce droit a des répercussions considérables
sur les ressources casuelles de l’établissement. En effet, avant 1461, douze livres étaient
perçues annuellement en moyenne à la suite des quêtes et provenaient des évêchés de Paris,
Troyes, Nantes, Angers, Rouen et Sens. À partir de 1461, les quêteurs se rendent dans les
évêchés de Blois, Meaux, Senlis, Évreux, Beauvais et Amiens et obtiennent quarante-sept
livres onze deniers en moyenne, soit près de quatre fois plus.
Les bienfaits réalisés en faveur de l’Aumône prennent donc différentes formes et ont
différentes valeurs. Les nobles et les bourgeois, contrairement à la famille royale, donnent
des biens meubles et immeubles. Les donateurs poursuivent cependant le même ultime
objectif : obtenir des membres de l’Aumône des suffrages afin d’assurer leur salut.
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


Être charitable pour assurer son salut
La quête du salut de l’âme : une logique familiale
L’Église rend obligatoire la rédaction des dernières volontés, sous peine « de quitter ce
monde sans les prières et bénédictions ecclésiastiques rituelles103 » et ainsi de compro-
mettre l’accès au Paradis. Généralement, ce document est rédigé lorsque le testateur est
malade et/ou à l’article de la mort104 . Cette pratique est attestée à Chartres : le testament
de Perrine Bourgeoise est dicté le 31 octobre 1485 et son exécution date du 28 mars 1486.
Au sein du fonds archivistique de l’Aumône Notre-Dame de Chartres, la référence à
la rémission des péchés est peu présente dans les actes des élites urbaines, contrairement

97. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 75.


98. Ernest Coyecque, L’Hôtel-Dieu de Paris au Moyen Âge. Histoire et documents. T. 1 : Histoire de l’hôtel-
Dieu. Documents (1316-1552), Paris, Champion, 1891, p. 123.
99. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I A 5.
100. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 74.
101. P. Aladjidi, Le Roi, père des pauvres, op. cit., p. 191-192.
102. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I E 74.
103. Murielle Gaude-Ferragu, « Les testaments princiers à la fin du Moyen Âge. Miroirs de la spiritualité et
des dévotions aristocratiques », dans Revue d’histoire de l’Église de France, t. 89 (n°223), juillet – décembre 2003,
p. 325-344, ici p. 325.
104. J. Chiffoleau, La Comptabilité de l’au-delà..., op. cit., p. 58.

n° 3, 2016
30 Séverine Niveau

aux autres laïcs. Elle apparaît seulement à une reprise, dans le testament de Perrine
Bourgeoise, en 1485, où la testatrice demande la réparation de « ses forfaitz105 . » On
peut se demander si les élites urbaines se tournent vers d’autres établissements religieux
pour leurs legs testamentaires, comme les ordres mendiants ou la cathédrale par exemple.
De même, l’acquittement des dettes n’est mentionné qu’à deux reprises : dans le testament
susmentionné et dans celui de Richard Flatrus, datant de 1501. Selon Jacques Chiffoleau,
la rémission des péchés et l’acquittement des dettes sont des clauses usuelles de la pratique
testamentaire, à l’instar de la clause des forfaits. Cependant, aucune clause des forfaits
n’est mentionnée dans les testaments conservés dans le fonds de l’Aumône Notre-Dame de
Chartres. En effet, le testateur ne prévoit aucune somme destinée à amender ses éventuels
péchés, comme cela est le cas dans certains actes de la région avignonnaise106.
Au sein du corpus étudié, la référence au salut de l’âme apparaît en revanche explici-
tement dans 57,9 % des actes étudiés. Selon Alain Saint-Denis, cette formule est exclusi-
vement usitée par les élites sociales qui ont acquis un niveau élevé d’éducation et/ou de
fortune107 . Les bienfaiteurs souhaitent obtenir le salut de leur âme et de celle des êtres
qui leur sont chers : ancêtres, époux, enfants et/ou amis. Ils souhaitent aussi entretenir
la mémoire de leur groupe social. Ainsi, en 1408, Ysabel, veuve d’Estienne Le Moyne,
écuyer, « jadis chastelain de Chartres », indique qu’elle effectue une donation afin que :

lesdis maistre, freres et seurs et leurs successeurs seront tenuz de chanter ou faire
chanter, dire et celebrer chascun an, a tousjoursmes, une anniversaire et messe pour
le salut et repos des ames de ladicte Ysabel et de ses feuz pere et mere et de ses
parens et amys trespassez et pour estre acompaignee es prieres et bienfaiz de ladicte
Aumosne108 .

Pour d’autres élites urbaines, en revanche, le salut s’envisage de manière individuelle.


Au XVe siècle, Françoyse, la femme d’Olivier Le Sac, huissier du chapitre et Perrine
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


Bourgeoise, détentrice du fief de la Cour-Macé, n’évoquent que leur propre rédemption :

Cest presens laigz par ladicte testaterresse fait ainsi que dit est a ladicte Aumosne
de Chartres affin qu’elle soit mise au matrologe de ladicte eglise et aussi que les
maistre et freres d’icelle Aumosne seront tenuz, au jour de son trespas ou le plus prés
que faire se pourra, de celebrer ung anniversaire par chascun an a tousjoursmes et
aussi pour estre participant es prieres et bienfaiz de ladicte Aumosne, et aussi pour
le soustenement de ladicte eglise et des povres d’icelle Aumosne109 .

Cette pratique demeure minoritaire ; les autres donateurs s’inscrivent dans une logique
familiale110 , dans la continuité d’un lignage. Ils souhaitent voir leur héritage reconnu et
poursuivi par leurs successeurs. Certains vont jusqu’à nommer expressément les personnes
pour lesquelles ils souhaitent une intercession et dont ils peuvent aussi attendre un retour.
Ils espèrent ainsi que leurs proches pourront intercéder en leur faveur. Le fait de nommer

105. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 168.


106. J. Chiffoleau, La Comptabilité de l’au-delà..., op. cit., p. 222.
107. Alain Saint-Denis, L’Hôtel-Dieu de Laon (1150-1300), Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1983,
p. 127.
108. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 305.
109. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 168 et AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 172.
110. M. Lauwers, La mémoire des ancêtres, op. cit., p. 161.

n° 3, 2016
Le salut par les œuvres 31

ses parents les fait perdurer dans la mémoire collective et les associe dans la quête du salut.
Catherine Vincent évoque même une responsabilité mutuelle qui « unit vivants et morts
dans l’aventure du salut111 ».
Ainsi les donateurs mettent-ils en avant leur parentèle étroite : parents et enfants, qu’ils
désignent nommément. Ils s’inscrivent dans la continuité de leur lignage en intégrant
collectivement leurs ancêtres. Les termes « prédécesseurs », « ancêtres » et « parents »
apparaissent dans 52,6 % des actes. À la fin du XIVe siècle, ils associent aussi leurs
« amis ». Ils revendiquent ainsi leur appartenance à un groupe social. Michel Lauwers
fait un parallèle entre les élites et les communautés ecclésiastiques qui « n’envisageaient
guère la célébration de leur mémoire autrement que dans le cadre des groupes auxquels
ils appartenaient112 . » En 1472, le bourgeois de Chartres Jehan Bichot stipule dans son
testament : « Et ce que dit est, faire mettre par lesdits maistre et freres et enregistrer en
leur livre martrologe affin de memoire perpetuel113 . » Perdurer dans la mémoire collective
et bénéficier d’une prière à perpétuité pour son salut, telles sont deux des préoccupations
majeures du testateur. Il est à noter que le terme « mémoire perpétuelle » n’apparaît qu’à
deux reprises dans les actes étudiés mais elle est implicite dans la logique de la fondation
de messes et/ou de prières répétitives. Cette perpétuation de la mémoire est aussi visible
dans les confirmations d’actes. Tel chevalier reconnaît que son aïeul a fait une donation et
reprécise les dispositions du contrat : des biens terrestres en échange de biens célestes. Les
prescriptions des donateurs laïcs ont été bien respectées par leurs descendants car aucun
procès ne semble avoir été engagé pendant la période étudiée. Il est à noter qu’un don
supplémentaire n’a été fait qu’une seule fois à l’occasion d’une confirmation114.
Certains actes comportent la mention « in perpetuam elemosinam » qui signifie qu’au-
cune clause de restitution n’existe. Le bienfaiteur, ainsi que ses héritiers, s’engage à verser,
jusqu’à sa mort, l’argent alloué lorsqu’il s’agit d’une rente... Si celle-ci grève un bien
foncier, les diverses personnes qui le posséderont seront tenues de continuer à acquitter
la somme accordée. Selon François-Olivier Touati, l’expression « in perpetuam elemosi-
nam » illustre l’adhésion des hommes « à l’œuvre de rédemption dont les malades et leurs
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


communautés constituent l’avant-garde de celle des autres115 . »
Les élites urbaines laïques s’inscrivent donc majoritairement dans une logique familiale
et, par le biais de leurs dons et legs, tentent d’assurer leur salut et celui de leur lignée. Pour
ce faire, ils vont avoir recours à certains intercesseurs privilégiés auprès de Dieu comme
les pauvres et les malades qui vont être pour eux des vecteurs du salut.
Les pauvres et les malades : vecteurs du salut
Au Moyen Âge, notamment à partir du XIIe siècle, les fondations et les dons aux établisse-
ments hospitaliers sont perçus comme extrêmement méritoires, en raison de l’image des
pauvres et des malades alors véhiculée par l’Église. Ceux-ci représentent le Christ souffrant

111. Catherine Vincent, « Y-a-t-il une mathématique du salut dans les diocèses du nord de la France à la
veille de la réforme ? », dans Revue d’histoire de l’Église de France, t. 44, n°198, 1991, p. 137-149, ici p. 147.
112. M. Lauwers, La mémoire des ancêtres, op. cit., p. 163-164.
113. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 232.
114. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 22.
115. François-Olivier Touati, Maladie et société au Moyen Âge, la lèpre, les lépreux et les léproseries dans la
province ecclésiastique de Sens jusqu’au milieu de XIe siècle, Paris, De Boeck université, 1998, p. 487.

n° 3, 2016
32 Séverine Niveau

et, de ce fait, sont des intercesseurs privilégiés auprès de Dieu116 . Selon Magdalena Santo
Tomas Perez et Ruth Gonzalez Santo Tomas, « ils sont considérés comme l’image de Dieu
par antonomase ; ils souffrent sur terre et peuvent grâce à cette souffrance atteindre un
lieu plus haut. En même temps, ils constituent un moyen de salut pour leurs semblables
qui, par la charité, peuvent obtenir également une place au ciel117 . » Ces deux auteurs
mettent en exergue la valeur purificatrice et rédemptrice accordée à la souffrance, sur le
modèle de celles endurées par le Christ durant sa Passion. Selon Michel Mollat, le pauvre
est l’instrument de son bienfaiteur car l’aumône qu’il lui adresse permet « d’éteindre le
péché118 . »
Au sein des actes de dons et de legs qui ont été entièrement conservés, il apparaît
que 31,5 % des bienfaits sont réalisés en faveur explicite des pauvres de l’Aumône ou de
catégories précises de représentants du Christ. Par exemple, en 1485, Perrine Bourgeoise
souhaite léguer une partie de ses biens aux femmes dans le besoin : « et tous le surplus
et demourant de tous ses biens, meubles et heritaiges, ledit testament acomply, ladicte
testaterresse veult et ordonne qu’il soit donné et aulmosné aux povres femmes, vefves a
filles a marier, c’est a savoir a chacune d’icelles vingt solz tournois tant que lesdits biens se
pourront extendre119 . » En 1493, le vigneron Macé Sereville donne à l’établissement trois
quartiers de vigne « pour la grant affection qu’il avoit [et] a a l’ostel Dieu [et] Aumosne
n[ost]re Dame de Ch[art]res [et] pour l’augmentacion de lad[ite] Aumosne et aisi q[ue]
les mallades d’icelle puissent mieulx est [re]soustenuz et substantés120 . » Dans sa lettre
d’amortissement accordée à l’Aumône en juin 1352, Jean II le Bon évoque clairement les
pauvres du Christ121 , et donc leur valeur d’intercesseurs. Selon Jean-Louis Roch, le pauvre
n’est pas considéré pour lui-même mais comme l’instrument du salut du riche122 .
Cependant, à partir de la seconde moitié du XIVe siècle, la référence aux pauvres tend
à diminuer. En effet, au XIIIe siècle et dans la première moitié du XIVe siècle, près de
41 % des actes sont réalisés en leur faveur. Dans la seconde moitié du XIVe siècle et au
XV e siècle, elle baisse à 31,5 % des actes, soit une diminution de près de 10 points. Cette
tendance est à imputer à l’évolution de la conception même de la pauvreté, qui se repère à
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


partir du XIVe siècle. En effet, l’image du pauvre, qui jusqu’alors était la figure du Christ,
tend à se dégrader au profit du pauvre qui ne doit sa condition qu’à son oisiveté123 . Ainsi,
le rôle du pauvre s’amenuise au profit des messes et des anniversaires célébrés au nom
des défunts au sein de l’Aumône, celle-ci demeurant un établissement privilégié par les
donateurs parmi les établissements religieux chartrains.

116. André Vauchez, « Les voies du salut dans l’Église latine », dans Jean-Marie Mayeur, Charles Pietri,
André Vauchez, Marc Venard (dir.), Histoire du Christianisme des origines à nos jours. T. VI : Un temps
d’épreuves (1274-1449), Paris, Desclée/Fayard, 1990, p. 414-447, ici p. 423.
117. Magdalena Santo Tomas Perez, Ruth Gonzalez Santo Tomas, « Les soins donnés aux malades dans
la Castille du Bas Moyen Âge : l’hôpital royal de Burgos, prototype de l’hôpital castillan », dans Jean Dufour,
Henri Platelle (dir.), Fondations et œuvres charitables au Moyen Âge (actes du 121e congrès national des sociétés
historiques et scientifiques, histoire médiévale et de philologie, Nice 26-31 octobre 1996), Paris, Éditions du
Comité des travaux historiques et scientifiques, 1999, p. 281-292, ici p. 282.
118. M. Mollat, Les Pauvres... op. cit., p. 158.
119. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 168.
120. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 235.
121. « pauperes [Christ]i » Archives nationales JJ 81 n°342, f° 171 r°.
122. Jean-Louis Roch, « Le jeu de l’aumône au Moyen Âge », dans Annales. Économies, Sociétés, Civilisa-
tions, 44e année, n° 3, 1989, p. 505-527, ici p. 505.
123. Catherine Vincent, Église et société en Occident. XIIIe -XVe siècle. Paris, Armand Colin, 2009, p. 181.

n° 3, 2016
Le salut par les œuvres 33

L’intercession des pauvres est clairement demandée dans deux actes. En 1345, l’ad-
ministrateur de l’Aumône doit dire deux messes par semaine pour le roi, ses bienfaiteurs
et amis. De plus, il doit distribuer, ou faire distribuer, un denier tournois à chaque pauvre
de son établissement : « et a chascune messe, chascun povre de ladicte Aumosne aura,
par la main dudit mestre ou de l’un des freres de ladicte Aumosne, un denier tournois,
et le remanent sera tourné ou proffit de ladicte Aumosne124 . » En 1501, Richard Flatrus,
« marchant et bourgeois de Chartres », prévoit une distribution de pain et de vin lors de
son inhumation : « Item ledit testateur veult et ordonne que le jour qu’il sera ensepulturé,
on donne a chacun povre malade estant oudit hostel Dieu une pinte de vin et ung petit
pain blanc125 . » Par ce geste, le testateur imite le Christ et fait preuve de charité envers les
pauvres, eux-mêmes étant à l’image du Christ souffrant. En contrepartie, il demande son
inscription au martyrologe de l’établissement et la célébration de messes à sa mémoire. Le
souhait d’être inscrit dans le martyrologe de l’Aumône n’apparaît en toutes lettres qu’à
deux reprises, dans la seconde moitié du XVe siècle. Ce document n’a malheureusement
pas été conservé.
La demande de messes repose sur une vision eschatologique du salut. Les bienfaiteurs
donnent des biens terrestres en contrepartie de biens spirituels dégagés par les prières des
membres de l’Aumône. Dès la seconde moitié du XIVe siècle, des exigences apparaissent.
Les bienfaiteurs requièrent un anniversaire et une messe et fixent les jours auxquels ceux-ci
doivent être célébrés. Hebert Fouchier, tisserand chartrain, stipule que « le dom fait parmi
ce que lesdiz maistre, freres et chappellains seroient tenuz de chanter et celebrer chascun
an, a touzjoursmes une anniversaire et messe [le] lendemain de la feste aux mors, pour le
salut et remede de l’ame dudit Hebert Fouchier et de ses parens et amis trespassez126. » Le
type de messe n’est pas précisé. Il s’agit vraisemblablement de la messe basse de mortuis
qui est la plus commune, eu égard à sa simplicité et à son prix modique127 . Faute de
précision dans les actes étudiés, il n’a malheureusement pas été possible d’établir le « prix
du salut ».
Comme il a été dit précédemment, une perte de confiance128 de la part des fidèles
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


s’instaure à partir du XVe siècle. Le rôle des pauvres comme intercesseurs tend à s’es-
tomper face aux messes et aux anniversaires. Au sein du corpus étudié, les messes et les
anniversaires sont demandés dans 90 % des actes conservés alors que les bienfaits envers
les pauvres ne représentent que 24 %. Cette perte de confiance est aussi visible dans le
vocabulaire même des actes. La notion d’obligation, de réciprocité fait ainsi son apparition :
« lesdis maistre, freres et seurs et leurs successeurs seront tenuz de chanter ou faire chanter,
dire et celebrer chascun an a tousjoursmes une anniversaire et messe129 . » Les verbes
« ordonner » et « obliger » sont même utilisés par les testateurs au début du XVIe siècle130 .
Selon Michel Lauwers, ce fait est visible partout en France. Certains prêtres « fraudent » en
ne célébrant pas les messes demandées et payées131 . Jacques Chiffoleau fait état de certains
détournements réalisés par l’Église pour la région avignonnaise132 . Pour y remédier, les

124. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I A 3.


125. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 233 et AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 429.
126. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 84.
127. J. Chiffoleau, La Comptabilité de l’au-delà, op. cit., p. 334.
128. C. Vincent, Une Mathématique du salut, op. cit., p. 145.
129. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 305.
130. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 429.
131. M. Lauwers, La Mémoire des ancêtres, op. cit., p. 481.
132. J. Chiffoleau, La Comptabilité de l’au-delà, op. cit., p. 331-332.

n° 3, 2016
34 Séverine Niveau

testateurs répartissent les suffrages exigés entre une multitude d’intercesseurs, codifient de
plus en plus leurs demandes en cérémonies liturgiques et en surveillent la bonne applica-
tion. Ce contrôle est aussi réalisé par les donateurs rouennais et/ou leurs héritiers comme
le démontre Catherine Vincent133 . Leurs exigences atteignent leur paroxysme à la fin du
XV e siècle.

Le tournant de la fin du XVe siècle


La peur de l’enfer, associée à celle de tomber dans l’oubli, pousse les fidèles à rechercher
un moyen d’accéder au salut et de perdurer dans la mémoire collective. Les bienfaits
accordés aux pauvres, la multiplication des prières perpétuelles concourent à cet état de
fait. Les prières demandées par les bienfaiteurs de l’Aumône ne doivent pas seulement être
prononcées au moment du décès, elles s’inscrivent dans une logique de perpétuité. Celle-ci
est clairement demandée dans 80 % des actes conservés. Par exemple, en 1480, lors de
son don d’une rente de douze sols six deniers tournois faite à l’Aumône, Hector Fresnoye
prescrit que

lesdicts maistre et freres, prebre d’icelle Aumosne et leurs successeurs seront dore-
senavant tenuz de chanter, dire et celebrer en l’eglise de ladicte Aumosne ung anni-
versaire et messe, ladicte anniversaire le XIIIe et ladicte messe le XVe jour de mars
doresenavant par chacun an, a tousjoursmes, pour le salut et remede des ames
desdicts deffuncts et pour ledict Hector134 .

Macé Sereville, quant à lui, demande « pour l’ame de lui, de ses pere, mere et autres
ses parens et amys estre participans es biens faiz, prieres, messes, oroisons et services que
par chacun jour se font et feront continuellement par lesdits maistre et freres en ladite
eglise de ladite Aumosne135 ».
Les pauvres, les malades, les membres de l’Aumône sont autant d’intercesseurs ter-
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


restres ; les saints et les anges, des intercesseurs célestes. Dans la seconde moitié du
XV e siècle, les testateurs ne sollicitent plus seulement Dieu, mais multiplient les demandes
d’intercession de la part des saints. Ainsi, Perrine Bourgeoise recommande-t-elle « trés
humblement son ame, quant de son corps departira, a nostre saulveur Jhesus Crist, a la
benoiste Vierge Marie sa mere, a monseigneur saint Michel l’ange, a madame saincte Anne,
madame saincte Barbe et a toute la court celestielle de Paradis136. » La testatrice fait appel
à l’intercession de la Vierge et des saints. Comme il en a été fait mention précédemment, le
culte marial est très présent à Chartres, la dédicace de l’Aumône et de la cathédrale en sont
notamment les témoins. Selon Catherine Vincent, elle devient l’intercesseur par excellence
durant les trois derniers siècles du Moyen Âge137 .
La demande d’intercession est consignée dès les premières lignes des testaments.
Viennent ensuite d’autres dispositions relatives au déroulement de la cérémonie. Les
testateurs définissent, en particulier à la fin du XVe siècle, l’ensemble des gestes du
cérémonial de leur inhumation. Ils spécifient le nombre et le type de messes, ainsi que le
moment auquel elles doivent avoir lieu et les personnes qui doivent les dire. Par exemple, le

133. Catherine Vincent, « La vitalité de la communauté paroissiale au XV e siècle à travers quelques exemples
de fondations rouennaises », Revue du Nord, 2004/3, p. 741-756, ici p. 752.
134. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 115.
135. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 235.
136. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 168.
137. C. Vincent, Église et société, op. cit., p. 145.

n° 3, 2016
Le salut par les œuvres 35

lundi 21 septembre 1472, Jehan Bichot, « bourgoys de Chartres » donne une rente annuelle
de vingt-cinq sols tournois « pour la grant affection et devocion qu’il avoit a l’ostel Dieu
et Aumosne Nostre Dame de Chartres ». Les contreparties sont scrupuleusement détaillées
dans l’acte :

affin d’avoir ledit Bichot, la sepulture de son corps et de sa femme, se elle veult,
en l’eglise d’icelui hostel Dieu et Aumosne, emprés la tumbe de feu noble homme
Jehan de Rochechouart, en son vivant escuier et bailly de Chartres et parmi ce que
lesdits maistre et freres d’icelle Aumosne et leurs successeurs seront tenuz chanter
et faire dire, chanter et celebrer, doresenavant, par chacun an, le jour de la feste
sainte Geneviefve des Ardans, en ladite eglise et Aumosne, ung anniversaire et messe,
c’est a savoir ledit jour aprés midi l’anniversaire et le lendemain la messe a dyacre
et soubz dyacre et en la fin de ladite messe sera dit, sur la sepulture du corps dudit
Bichot, De profundis, Libera me de morte eterna, Fidelium, avecques Pater noster
et Ave Maria. Et tou[t] ce, ce faire dire par chacun an a tousjoursmes lesdits jours,
en ladite eglise, pour le remede et salut des ames dudit Bichot et sadite femme et de
leurs parens et amis trespassez. Et ce que dit est faire mettre par lesdits maistre et
freres et enregistrer en leur livre martrologe affin de memoire perpetuel138 .

Ainsi, en contrepartie de la donation, Jehan Bichot demande à être inhumé à un


emplacement précis dans la chapelle de l’Aumône. Il détaille aussi les prières qu’il souhaite
voir réciter, en définit les temps et les lieux, et demande son inscription à l’obituaire. Le
choix du lieu de la sépulture est aussi essentiel. Jehan Bichot demande à être enterré auprès
de Jehan de Rochechouart, officier important à Chartres, afin de bénéficier de l’attention
des fidèles et de perdurer dans la mémoire collective. Jehan de Rochechouart est, en effet,
seigneur d’Yvry et de Saint-Georges d’Espérance, conseiller et chambellan du roi, bailli et
capitaine de Chartres139 . Il agit en tant que procureur du roi lors de l’accord de mariage
entre Jeanne de France et Louis XII en 1464140 .
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


Perrine Bourgeoise, quant à elle, « veult et ordonne icelle damoiselle son corps estre
ensepulturé en l’ostel Dieu et Aumosne Nostre Dame de Chartres devant l’image de cruci-
fix141 . » Vouloir être enterrée devant le crucifix a une signification hautement symbolique.
La Croix du Christ, selon Michel Mollat, est « une promesse née d’un regard mutuel142 . »
La donatrice espère ainsi bénéficier des attentions divines et accéder au Paradis. Cette piété
envers les derniers instants du Christ se développe à la fin du Moyen Âge. Elle est aussi
visible dans la région avignonnaise143.
Parmi les demandes liturgiques, en complément des messes basses de mortuis, d’autres
types de messes font leur apparition, comme les trentains grégoriens. Très plébiscités
à partir de la seconde moitié du XIVe siècle, ils forment un ensemble de trente messes
basses144 . Une logique d’accumulation est clairement mise en place par les testateurs :

138. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 232.


139. E. Buchère de Lépinois, Histoire de Chartres, op. cit., t. 2, p. 602.
140. Mémoires de messire Philippe de Commines, t. 2, Paris, Rollin libraire, 1747, p. 411.
141. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 168.
142. Michel Mollat, « Les formes populaires de la piété au Moyen Âge. Introduction au colloque sur la piété
populaire » dans La Piété populaire au Moyen Âge (actes du 99e congrès national des sociétés savantes – section
de philologie et d’histoire jusqu’à 1610, Besançon, 1974), Paris, Bibliothèque nationale, 1977, p. 7-25, ici p. 15.
143. J. Chiffoleau, La Comptabilité de l’au-delà, op. cit., p. 376.
144. Ibid., p. 335.

n° 3, 2016
36 Séverine Niveau

trentains, messes de Requiem, sont autant de suffrages adressés à Dieu pour obtenir leur
salut. De même, l’Ave Maria témoigne de la demande d’intercession auprès de la Vierge.
Cependant, il apparaît clairement que les fidèles s’inscrivent toujours dans une logique de
perpétuité à laquelle ils ajoutent un cumul des messes. Ainsi, dans son testament, Richard
Flatrus multiplie les suffrages : il souhaite un anniversaire au jour de son décès et un
au jour de la Saint-Luc. Il multiplie les types de messes – messes basses de mortuis,
messes basses de Requiem, trentain, bout-de-l’an – et les intercesseurs. Les Cordeliers et
les Jacobins doivent venir prier sur sa dépouille et porter son corps en procession de sa
maison à l’Aumône. S’ensuit un substitut de pèlerinage145 puisque le cortège doit passer
par l’église Saint-André, paroisse dont le défunt est originaire. Par cette station, il tend
aussi à honorer sa paroisse qu’il prive de sa sépulture. Afin d’assurer son salut, il pratique
conjointement une logique de répétition et d’accumulation, mettant en exergue le rôle de
la piété eucharistique146 . De plus, Richard Flatrus met en scène sa cérémonie funèbre :
« Item veult et ordonne que seize livres de cire soient mises et employees en torches et en
cierges, c’est a savoir douze torches, chacune de troys quarterons de cire et le surplus en
cierges neccessaires147. » Au total, trente-deux livres de cire doivent être dépensées le jour
de ses funérailles. En effet, pendant le temps de la célébration de sa cérémonie funèbre, des
cierges devront être allumés dans les couvents chartrains des Cordeliers et des Jacobins,
mais aussi à l’Aumône près de sa tombe, instaurant ainsi une forme de concélébration. Pour
Catherine Vincent, ce luminaire près de la sépulture est à mettre en parallèle avec celui qui
est disposé autour des tombeaux des saints148 . La lumière est aussi présente dans le corps
même des textes liturgiques récités à la demande du testateur. En effet, il « ordonne [...]
que celui qui dira ladite messe basse par chacun jour vieugne dire a la fin de ladite messe
De profundis sur la fousse dudit testateur, avecques l’oroison Inclina Quesumus Domine. »
Cette oraison « appelle pour l’âme un séjour en un lieu de lumière et de paix149 . »
Le rôle du luminaire est essentiel dans la piété médiévale. Pour les fidèles, Dieu est
lumière150 . La valeur propitiatoire de la lumière entretient le souvenir du défunt par le
cérémonial des funérailles et la répétition des anniversaires à la mémoire du disparu.
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


Cependant, il faut voir aussi dans l’ostentation des funérailles de Richard Flatrus la
volonté de témoigner de son ascension sociale. Comme dans le cas des obsèques d’un
juriste lyonnais décrites par Marie-Thérèse Lorcin151 , la procession a pour vocation
d’impressionner l’assistance. Il faut en effet se figurer un cortège imposant, composé
de membres de plusieurs communautés religieuses (ordres mendiants notamment), tenant
chacun un cierge en récitant des prières, la quantité de participants, tout comme le nombre
et la taille des cierges, traduisant la distinction sociale du défunt152 . Comme le souligne
Boris Bove, « ces cérémonies voyantes (grâce aux luminaires), audibles (elles sont chantées,

145. Catherine Vincent, « L’intercession dans les pratiques religieuses du XIIIe- XV e siècles » dans Jean-Marie
Moeglin (dir.), dans L’Intercession du Moyen Âge à l’époque moderne. Autour d’une pratique sociale. Genève,
Droz, 2004, p. 171-193, ici p. 184.
146. J. Chiffoleau, op. cit., p. 334 et 336.
147. AD Eure-et-Loir, H-dépôt I B 429.
148. C. Vincent, « L’intercession... op. cit., p. 183.
149. Catherine Vincent, Fiat lux. Lumière et luminaires dans la vie religieuse en Occident du XIIIe siècle au
début du XVIe siècle, Paris, Cerf, 2004, p. 292.
150. André Vauchez, « La piété populaire au Moyen Âge. État des travaux et position des problèmes », dans
La Piété populaire au Moyen Âge...., p. 27-42, ici p. 31.
151. Marie-Thérèse Lorcin, « D’abord il dit et ordonna... ». Testaments et société en Lyonnais et Forez à la
fin du Moyen Âge, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2007, p. 132.
152. C. Vincent, Fiat lux, op. cit., p. 482.

n° 3, 2016
Le salut par les œuvres 37

les cloches sonnent parfois), palpables (elles sont justifiées par des rentes assises sur des
maisons, des domaines) laissent une trace tangible du défunt. [...] Les vivants sont ainsi
appelés, malgré eux, à se remémorer son souvenir153 . » Les trois parties du budget de
l’au-delà, distinguées par Jacques Chiffoleau et permettant au testateur d’essayer d’accéder
au Paradis, sont ici réunies154 . Le bienfaiteur a en effet organisé le déroulement de ses
obsèques ainsi que les prières qui devront jalonner l’année de deuil ; il a défini les messes
et oraisons qui devront célébrer sa mémoire et celle de ses parents. Pour finir, il a fait
preuve de charité, vertu théologale, en multipliant les dons et legs aux établissements
ecclésiastiques.
L’exercice de la charité des laïcs envers les hôpitaux à l’époque médiévale est un
sujet qui a été largement traité par les historiens. Les travaux de Daniel Le Blévec155 , de
Jacqueline Caille156 , de Nicole Gonthier157 , de Julie Gesret158 , pour ne citer qu’eux, ont
permis de dresser un tableau précis des différentes manifestations de la charité envers les
institutions charitables et notamment la contribution des élites urbaines laïques à la prise
en charge des plus démunis. Actuellement, plusieurs thèses traitant des établissements
hospitaliers sont en cours : l’hôtel-Dieu d’Angers étudié par Frédéric Chaumot159 et
l’hôpital Comtesse de Lille par Irène Strobbe160 par exemple. Ces travaux vont ainsi
apporter un nouvel éclairage. Cette présente étude s’inscrit dans cette lignée et la richesse du
fonds archivistique de l’Aumône Notre-Dame de Chartres permet d’apporter de nouvelles
données statistiques en quantité et de corroborer et/ou d’infirmer certaines théories.
On observe donc que les élites urbaines laïques ont œuvré pour leur salut en multipliant
les bienfaits au bénéfice de l’Aumône Notre-Dame. Les actions réalisées sont diverses,
notamment en fonction du groupe social auquel appartient le bienfaiteur. L’ensemble de la
famille royale privilégie les dons en numéraire et le roi fait usage de son pouvoir régalien
en accordant des exemptions d’impôts161 . Les nobles et les bourgeois suivent leur exemple
en octroyant des aumônes pécuniaires. Ils participent sensiblement à l’accroissement du
patrimoine de l’hôtel-Dieu en donnant des biens meubles et immeubles mais aussi des
rentes grevées sur des biens. Ainsi, qu’ils soient rois de France, nobles ou bourgeois,
© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)


tous ont contribué à la prise en charge des malades ou à l’augmentation du temporel
de l’établissement, confirmant ainsi le rôle d’intercesseur des représentants du Christ.
Cependant, la seconde moitié du XVe siècle marque un tournant dans la conception de
l’accès au salut et la perpétuation du souvenir du défunt dans la mémoire collective. Les
dernières volontés de Richard Flatrus reflètent cette évolution des mentalités. Il multiplie

153. B. Bove, « Espace, piété et parenté... », op. cit., ici p. 269.


154. J. Chiffoleau, La comptabilité de l’au-delà, op. cit., p. 232.
155. Daniel Le Blévec, La Part du pauvre. L’assistance dans les pays du Bas-Rhône du XIIe siècle au milieu
du XVe siècle, Rome, École Française de Rome, 2000, 2 tomes.
156. Jacqueline Caille, Hôpitaux et charité publique à Narbonne au Moyen Âge de la fin du XIe à la fin du
XVe siècle, Paris, Privat, 1977.
157. Nicole Gonthier, Lyon et ses pauvres au Moyen Âge : 1350-1500, Lyon, Éditions l’Hermès, 1978.
158. Julie Gesret, Un hôpital au Moyen Âge : l’hôtel-Dieu Saint-Nicolas de Troyes du XIIIe au XVe siècle
« soustenir les povres », thèse de l’École des chartes soutenue en 2003.
159. Frédéric Chaumot, Hôtels-Dieu, aumôneries et léproseries : Anjou, Maine et Touraine (vers 1130-vers
1530), thèse en préparation sous la direction de Jean-Michel Matz à l’université d’Angers.
160. Irène Strobbe, Pouvoir et assistance à Lille à la fin du Moyen Âge, thèse en préparation sous la direction
d’Elisabeth Crouzet-Pavan à l’université Paris IV.
161. Comme il en a été fait mention précédemment, bien que cela soit un peu abusif, la famille royale a été
intégrée à cette étude car, en tant que souverain légitime de Chartres, le roi y exerce l’autorité politique et a servi
d’exemple aux autres catégories sociales.

n° 3, 2016
38 Séverine Niveau

les intercesseurs, les dons à différents établissements religieux chartrains, planifie et codifie
dans les moindres détails sa cérémonie funèbre. Par de nombreuses messes et la fondation
de deux anniversaires perpétuels, il prépare sa comparution face à Dieu. Cette conception
eschatologique du salut l’incite à mettre en scène les commémorations qui lui seront
dédiées. Cependant, à la fin du XVe siècle, les testateurs ont de plus en plus recours à
d’autres intercesseurs. Bien que l’Aumône reste attractive et destinataire de la charité
des laïcs, ils multiplient les bienfaits envers les ordres mendiants. Cela va-t-il signifier la
baisse des donations envers l’Aumône Notre-Dame ? L’établissement de la confrérie de
Toussaint, à partir de 1491, témoigne, en tout cas, d’une tentative d’adaptation de la part
de l’institution pour rester destinataire de la charité des laïcs.

U NIVERSITÉ PARIS -O UEST NANTERRE -L A D ÉFENSE CHISCO (EA 1587)


© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

© Armand Colin | Téléchargé le 05/07/2021 sur www.cairn.info (IP: 176.175.53.99)

n° 3, 2016

Vous aimerez peut-être aussi