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Expliciter n° 61 Septembre 2005

L’épochè phénoménologique comme


éthique de la prise de parole
Deux terrains pratiques : l’écriture poétique et l’intervention psychiatrique

Natalie Depraz
(Les Rencontres du Thil, 5-8 juin 2005, Journées de recherche soutenues par l’Université de Paris XII
EA 431 : « Ethique du rapport au langage », sous la resp. de Madame Monique Castillo)

Introduction Husserl de focalisation sur l’attitude


d’affranchissement du sujet à l’égard de
A. Problématique d’ensemble : l’épochè l’entrave du monde prédonné, que nous nous
comme ethos de l’expérience langagière efforçons quant à nous de réinnerver plus avant
L’épochè est le terme qui nomme de façon 5
en mobilisant la portée pratique de l’épochè,
générique l’attitude libératrice du sujet inhé- c’est-à-dire aussi en la situant explicitement
rente à la méthode phénoménologique, la ré- dans son double enracinement sceptique et
duction, inaugurée par Edmund Husserl. Elle 6
eudémoniste.
renvoie initialement, chez les Sceptiques puis
En ce sens, l’épochè est tout d’abord pour nous
chez les Stoïciens, à une attitude pratique par 7
laquelle on suspend son jugement chez les un ethos , dont nous souhaitons montrer ici
uns1, on donne son assentiment en connais- l’importance dans notre relation au langage,
2 écrit et oral, étant entendu que le langage, s’il
sance de cause chez les autres. Quoique Hus-
n’est pas le seul vecteur de notre relation au
serl ne se réfère expressément semble-t-il
monde, est une expérience à part entière cru-
qu’au contexte sceptique, dans le cadre d’un
ciale pour nous êtres humains. Notre souci est
double mouvement, habituel chez lui, de re-
3 de tâcher de cerner comment la phénoménolo-
prise et de démarcation , on a pu montrer la gie, dans sa méthode, peut contribuer à réassu-
pertinence d’un ancrage stoïcien de l’épochè
4
phénoménologique. Notre intérêt pour 5
Cf. N. Depraz, « Phenomenological reduction as
l’épochè s’inscrit dans ce contexte ouvert par praxis » : Journal of Consciousness Studies, Special
Issue : The View from Within, 1999, edited by F. J. Varela
1
Cf. Sextus Empiricus, Adversus Physicos, I, 132, et J. L. et J. Shear ; en version française dans : L’enseignement
March, « Dialectical Phenomenology : from suspension philosophique, 2001.
6
to suspicion », Man and World, 1984, 17, n°2, p. 121- Cf. N. Depraz, article « Epokhè », in : B. Cassin éd.,
124. Vocabulaire européen des philosophies, Paris, Seuil,
2
Cf. Cicéron, Académiques 2, 32, 104, etc., P. Couissin, 2004, pp. 366-367.
7
« L’origine et l’évolution de l’épochè », Revue des études Cf. N. Depraz, F. J. Varela & P. Vermersch, On
grecques, 42, 1929, p. 373-97. becoming aware. An experiential pragmatics,
3
Cf. Fr. Dastur, « Husserl et le scepticisme », Alter n°11 Boston/Amsterdam, Benjamins Press, 2003, et N.
« La réduction », Paris, 2003, pp. 13-23. Depraz, « Pratiquer la réduction : une éthique par delà
4
R. Migniosi, « Reawekening and Resistance : the stoic herméneutique et déconstruction » in : Déconstruction et
source of husserlian épochè », Analecta husserliana, herméneutique. Le cercle herméneutique, Paris, janv.
1981, p. 311-19. 2004, pp. 75-93.
2

rer notre attention à l’expression langagière, en savoir une « épochè phénoménologique » en-
nous proposant une économie de la parole et de tendue comme attitude éthique libératrice. Pour
l’inscription fondée sur la justesse de notre ce faire, je mettrai à profit les trois gestes
aptitude à ne dire que ce que nous voyons ef- concrets qui définissent à mon sens l’épochè
fectivement, i.e. ce que nous expérimentons à comme une praxis de notre relation au monde :
8 1) la suspension, 2) la conversion, 3) la varia-
chaque moment.
10
B. Pourquoi ces deux terrains ? tion.
D’une part, l’écriture poétique comme I. Suspendre l’énonciation
l’intervention psychiatrique correspondent à Le geste premier inhérent à l’épochè phéno-
deux terrains pratiques qui se situent en cohé- ménologique consiste en un mouvement de
rence avec cette exigence méthodique inaugu- suspension qui est parfois également décrit par
rale et fondamentale de la phénoménologie, Husserl comme une abstention (sich abhalten)
qui place au premier plan le « voir » de ou une rupture, une interruption (Bruch, Un-
l’intuition en première personne comme uni- terbrechung). Quel que soit l’accent retenu, il
que critère de la vérité de l’expérience. Tout en y a dans l’action de suspendre une dimension
recevant une validité de la dimension inter- de retenue et de diffèrement (« to postpone »,
subjective (deuxième personne), énoncée par poser après, dit justement l’anglais) qui n’est
Husserl lui-même, dans les années 20, comme pas nécessairement tranchante, négative et
le fondement de l’objectivité, c’est l’évidence définitive comme pourraient le laisser penser
interne du sujet (son « immunité ») qui définit les notions d’abstention, de rupture ou d’arrêt.
au premier chef la validité de l’expérience. D’ailleurs, par exemple, en informatique, la
Pratiquant moi-même l’écriture poétique, ayant fonction « suspendre » est distincte de la fonc-
un accès immédiat au type d’intervention psy- tion « annuler ». « Suspendre », c’est littérale-
chiatrique dont je vais parler (pour avoir as- ment « remettre à plus tard », comme on sus-
sisté à certaines d’entre elles, en avoir parlé pend une audience pour assurer un temps né-
avec les membres de l’équipe), ces deux ter- cessaire de réflexion, ou bien les armes pour
rains remplissent à mes yeux de façon excel- assurer un temps momentané de paix (une
lente les critères phénoménologiques de « trêve »). Au fond, il s’agit davantage d’un
l’accès en première/deuxième personnes sour- ralentissement de notre activité mentale, dis-
ces d’une validation proprement phénoméno- cursive et motrice, voire d’un arrêt provisoire,
logique. que d’une privation radicale, d’un anéantisse-
D’autre part, mon propos consiste ici, en rela- ment de toute activité.
tion avec le travail déjà mené autour de Ainsi, de même qu’un « ralenti » au cinéma
9 qui permet de mieux apercevoir, lors d’une
l’éthique inhérente à l’écriture poétique , à
ouvrir celui-ci sur deux plans qui sont pour action au football, qui a donné le coup le pre-
moi restés inexplorés au regard de la question mier, à savoir à qui revient la « faute », de
du langage : premièrement, non pas seulement même la suspension crée en nous un espace
l’écriture mais la prise de parole orale, d’ouverture (les dits « points de suspension »
deuxièmement, non pas l’éthique individuelle ne laissent-ils pas la place à la pluralité des
du sujet solitaire aux prises avec l’acte possibilités interprétatives ?), qui nous permet
d’écrire, mais l’éthique relationnelle d’un lan- d’observer les différents moments ténus du
gage partagé. décours temporel correspondant à la dynami-
Je vais procéder en trois temps, où seront à que expérientielle propre au processus de
chaque fois mobilisées ces deux pratiques du l’énonciation. Ou, pour prendre une autre
langage (écrit/individuel ; oral/relationnel), et image visuelle, plus statique, c’est comme
où j’explorerai les modalités selon lesquelles l’effet d’une « loupe » qui donne à voir ce que
s’y trouve à chaque pas engagée une facette de sinon l’on ne voit pas ou plus.
ce que Husserl nomme lui-même dans Philo- Ce que Husserl thématise d’ailleurs lui-même
sophie première une « épochè éthique », à sous l’expression du « remplissement intuitif
», comme ce processus graduel inhérent à
l’intentionnalité, par lequel l’objet de notre
8
Pour un premier pas en ce sens, concernant seulement
l’écriture, cf. Ecrire en phénoménologue. « Une autre
10
époque de l’écriture », Fougère, Encre Marine, 1999, Cf. à ce propos, N. Depraz, « La phénoménologie, une
chapitre 1, « Y a-t-il une éthique de l’écriture ? ». pratique concrète », Magazine Littéraire, La
9
Cf. Ecrire en phénoménologue, op. cit. phénoménologie, novembre 2001.

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visée se trouve à terme donné en personne ou plus cristalline de notre usage du langage.
en chair et en os, parce que nous en saisissons Ainsi, face au malaise vertigineux de ne pas
pleinement le sens, il convient de le transposer mettre de mots sur la page et à la nécessité
dans le cadre de la « mise en mots », en parlant corrélative de se rassurer en écrivant immé-
11 diatement, le geste de suspension, première
d’un « remplissement expressif ». Assuré-
ment, la suspension interne à ce processus de composante de l’épochè phénoménologique,
remplissement lui ôte immédiatement ce que le nous invite à cultiver une attente qui favorise
terme même de « remplissement » contient l’ouverture du sens, à savoir des possibilités
encore de mécanique et d’automatique. Ce d’intelligibilité et de formulation. La tempora-
dernier n’est ni immédiat, ni complet, ni li- lité suspensive, en effet, est on l’a dit de
néaire ; il prend du temps, reste souvent provi- l’ordre de la lenteur et de la patience, voire de
13
soire et inachevé, bref, imparfait, et il demande la résistance : elle développe en nous une
un effort, un travail. Il commande donc une capacité, un souci également, de laisser émer-
temporalité suspensive (du latin suspenciun : ger en nous, à notre insu, passivement,
délai, incertitude), c’est-à-dire de la retenue, l’énonciation telle qu’elle aura été décantée de
voire du retardement, et convoque une relation toutes les scories qui encombrent notre esprit
profonde à la patience, c’est-à-dire aussi à la dans le bouillonnement initial des idées et des
12 mots. Prendre la décision de ne rien écrire,
confiance en soi .
Se retenir d’écrire résister au flux immédiat des mots qui viennent
spontanément, et ce, durant un laps de temps
On parle davantage chez les poètes de (par exemple, une demi-heure, ce qui peut
« l’angoisse de la page blanche » (Mallarmé), nous paraître un temps infini) est libérateur : ce
qui signe l’impossibilité d’écrire, à savoir temps est un don que l’on se fait à soi-même,
l’échec et le silence, analogues par exemple à où notre esprit se vide à mesure de tout ce qui
l’acédie des moines du désert, que de la pani- nous assaille en termes de pensées toutes plus
que générée par le fait de décider de ne pas justes les unes que les autres : nous nous y
écrire les mots que l’on aurait spontanément désencombrons, et sommes ainsi à même de
envie d’écrire immédiatement. voir plus clairement la consistance effective
Assurément, notre spontanéité productive est essentielle d’un mot ou d’une idée. Certes, une
quand même structurellement filtrée voire inquiétude surgit alors, qui touche à la crainte
court-circuitée par la recherche du mot adéquat d’oublier un mot juste, une idée pertinente. Là
ou pertinent (à moins que l’on écrive absolu- encore, en faisant jouer cette qualité de suspen-
ment « au fil de la plume »), mais il est rare sion, on se prend à se dire que, s’il y a eu ou-
que nous poussions l’effort jusqu’à décider de bli, premièrement il n’est peut-être pas défini-
ne rien écrire. Nous éprouvons le plus souvent tif, deuxièmement, si le mot ne revient pas,
un sentiment de vertige paniquant à l’idée de c’est qu’il n’était pas si important que cela.
ne rien écrire, et nous nous précipitons en satu- Différer la prise de parole
rant l’espace de la page, quitte à rayer, réécrire, Il y a dans la notion de « rétention » quelque
raturer à nouveau, pour avoir au moins, dit-on chose qui pourrait conduire à l’inhibition,
« quelque chose à dire ». Or, quoique la réten- c’est-à-dire à l’absence, en fin de compte, de
tion soit dans l’ordre de l’écriture un geste mots pour dire, faute de mots considérés
contre-nature, elle a une pertinence voire une comme justes.
fécondité évidentes : elle permet d’aller à Avec l’expérience du « différement » de la
l’encontre de cette précipitation qu’on a dite, prise de parole, la contrainte est autre : on sait
qui est source de confusion potentielle, et ce, que, à terme, il faudra parler. Pourquoi ? Parce
en faveur d’une clarté aiguisée et de plus en que, par exemple, dans ce contexte de
l’intervention psychiatrique, on ne se parle pas
11
simplement à soi-même, comme dans le cas de
Cf. N. Depraz, F. Varela, P. Vermersch, On becoming
aware, op. cit., chapitre 2.
l’écriture poétique, avec les risques de com-
12
A propos de la patience comme temps de l’attente plaisance solipsiste et d’infatuation narcissique
ouverte et indéterminée, cf. N. Depraz, Le corps glorieux. que cela comporte, ou avec le souci de parfaire
Approche phénoménologique de la Philocalie en la langue au point de ne plus pouvoir ni oser
confrontation avec la thématique catholique, chapitre 2,
« La glorification du corps à l’instant de sa kénôse »,
13
point D : « Patience et instant pur », à paraître, et Evagre Cf. N. Depraz, « Ecrire, résister », in : Ecrire, résister,
le Pontique, Le moine. Fougère, Encre marine, 2001, pp. 169-171.

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rien formuler (on rejoint alors ici l’angoisse de ménologique, la conversion (Umkehrung),
la page blanche). Lorsque le psychiatre inter- correspond littéralement à un retournement
vient, l’autre me requiert, à savoir celui qui (également du latin « vertere » : tourner), voire
demande de l’aide. Si l’on est en situation à un renversement du fonctionnement cognitif.
d’adresse, le silence n’est pas tenable très On y pratique une redirection de l’attention,
longtemps : il faut parler, même si je dois re- spontanément tournée vers l’objet externe, en
noncer à une parole mythiquement parfaite, et direction de mon vécu attentionnel interne.
m’engager dans la précarité, dans le risque de Plutôt que de me focaliser sur le contenu à
me tromper. cerner et à identifier (au logos), je m’intéresse
Cependant, il faut quand même parler « juste ». à la façon dont ce contenu émerge pour moi
C’est toute la difficulté de ce « différement » 15
(au tropos) , à ses qualités sensibles propres,
de la prise de parole. Or, en situation de crise, à sa teneur affective, à sa texture kinesthési-
on risque souvent, y compris le psychiatre, de que. Bref, ma relation à la langue s’en trouve
faire usage de mots qui dit-on « dépasse notre considérablement transformée, puisqu’il va dès
pensée ». Entre soi, c’est déjà ce qui très sou- lors s’agir de porter l’attention, dans les termes
vent, lorsque surgit un conflit, nous conduit à de la linguistique issue de Saussure, sur le
dire : « désolé, ce n’est pas ce que je voulais « signifiant » plus que sur le « signifié ».
dire ». Parler juste, voilà que s’avère encore Modifier l’attention au mot
plus difficile dans ce contexte d’urgence et de Dans le contexte du processus d’écriture, on
crise où l’on se sent de fait débordé par sera particulièrement vigilant à la façon dont
l’explosion du cadre familial. En ce sens, émerge le mot juste, ce que W. James nomme
l’expérience de la crise favorise l’aveu de non- à juste titre un sentiment de justesse (rightness,
compétence du psychiatre, y compris dans sa fitness), c’est-à-dire à la qualité de mon expé-
capacité à dire. Au moment de partir sur les rience, de mon vécu dans la découverte du
lieux de la crise, il ne sait pas ce qu’il va faire, mouvement d’avénement du mot à la cons-
c’est-à-dire ce qu’il va dire. Confronté à cience. A cet égard, l’expérience, très connue
l’inattendu et, de ce fait, à l’improvisation, il en psychologie, que décrit l’auteur des Princi-
doit inventer une prise de parole à chaque fois
nouvelle, précaire et provisoire, soumise à 15
A propos de cette distinction entre logos et tropos, cf. «
contestations. Toute nouveauté, pour parler en général, porte sur le
D’où une prise de parole souvent différée. mode (tropos) de la chose innovée, mais non sur le logos
Pourquoi ? Tout d’abord parce qu’il écoute au de sa nature [...] [l'on se trompe] en attribuant à la
personne en tant que personne l'opération caractérisant la
départ plus qu’il ne parle ; ensuite parce nature, et non le "comment" et le "quel mode" de son
qu’après avoir écouté, il se sent parfois telle- accomplissement selon lequel est connue la différence de
ment démuni qu’il peut décider, de fait, de ceux qui agissent et des choses qui sont agies. [...] dans le
sortir de la pièce pour se concerter sur « quoi tropos, on reconnaît la diversité des personnes selon
l'action (praxis), [...] dans le logos le caractère invariant
dire » et « comment le dire » avec l’infirmier de l'opération naturelle. » C'est Maxime le Confesseur qui
qui l’accompagne dans l’intervention : il re- parle (in: Ambigua Ioannem, 42, PG 91, 1341ID et
nonce à parler la langue de la compétence, sort Opuscula Theologica et Polemica, 10, PG 91, 136D-
de son rôle de psychiatre barricadé dans ses 137B, cité par J.-Cl. Larchet, La divinisation de l'homme
catégories nosologiques, inopérantes devant selon Maxime le Confesseur, Paris, Cerf, 1996, p. 144-
145. Voir plus avant tout le point IV du chapitre II,
l’urgence d’un passage à l’acte ; enfin, parce intitulé « Logos » et « Tropos ».) Tropos désigne le mode
que la situation peut l’amener à « rester sans d'être ou d'existence, le « comment est » (to opos estin),
voix », à vivre une épochè radicale du lan- par distinction d'avec l'être, l'essence, le «ce qu'Il est » (to
14 ti estin). Plus avant, le tropos, c'est l'hypostase, alors que
gage , en présence d’une expérience inatten- le logos, c'est la nature (l'ousia), ce qui signifie, comme
due, et être amené à réagir par une parole in- l'énonce remarquablement J.-Cl. Larchet : « L'une des
verse à celle qu’il avait l’intention de pronon- connotations principales que Maxime confère à ces
cer. termes, c'est que le logos est fixe, invariant, immuable,
inaltérable, correspondant en quelque sorte à la loi de la
II. Convertir la relation à la langue nature, tandis que le tropos est sujet à diversification,
Le deuxième geste inhérent à l’épochè phéno- variation, modification ou innovation, correspondant à la
façon dont une essence existe, dont un principe est
appliqué, dont la nature opère ou, s'agissant de l'homme,
14
Cf. l’exemple de la gifle donné par F. Mauriac dont la personne use de ses puissances naturelles ou
(situation n°2) dans N. Depraz et F. Mauriac, « ‘Secondes exerce leur énergie. » (J.-Cl. Larchet, op. cit., p. 144.)J.-
personnes’. Une anthropologie de la relation », Evolution C. Larchet, La déification chez Maxime le Confesseur, et
psychiatrique, à paraître. Maxime le Confesseur lui-même.

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ples of Psychology : « tip-of-the-tongue » consister à faire baisser la pression « politi-


(« avoir un mot sur le bout de la langue ») que » en situant sa prise de parole autrement.
donne toute son ampleur au processus C’est justement cet « autrement », lieu de son
d’émergence, non du mot, mais de la cons- ethos propre, qui définit ici la conversion du
cience en chemin vers la nomination. Aussi, rapport au langage. Le psychiatre use classi-
l’apparition du mot, en fin de compte, n’est quement de catégories nosologiques discrimi-
que la résultante d’un mouvement ténu, délicat nantes qui le confortent dans sa compétence et
et fragile de relation à soi, où la conscience instaure par rapport au patient et à sa famille
s’affine mais peut également sombrer puis se une dissymétrie relationnelle (un rapport de
trouver remobilisée, où la recherche pré-cons- pouvoir), reproduisant ainsi à un niveau plus
ciente du sens est en réalité une prise de réglé le rapport linguistique de forces qui est à
connaissance tacite, graduelle et non-linéaire, l’origine de la crise : d’où l’impossibilité à
fait d’allers et retours, de l’entourage sensible faire bouger la structure si on la reproduit sur
et affectif, interpersonnel et qualitatif du mot un autre plan. Or, la tâche du thérapeute fami-
recherché. lial consiste à décaler son mode d’adresse.
A cet égard, la lecture de poèmes permet de Ce décalage concerne la prise en considération
partager à un niveau sensible, pré-verbal et du contexte, à la fois (1) familial (la pluralité
affectif, la justesse globale et ponctuelle de des personnes) et (2) expressif (la multiplicité
l’expression. Quoique le mouvement des aspects de la relation communicationnelle)
d’émergence du mot soit nécessairement soli- : faire attention à la résonance affective des
taire et intrapsychique, il reste un échange termes, à l’attitude, à la gestuelle qui les com-
possible, de type interindividuel, des différen- mande. Notamment, il s’agit pour le thérapeute
tes recherches de production verbale menée de prendre appui sur ce qu’il ressent lui-même
16 (sur la façon dont la situation critique résonne
chacune individuellement.
Décaler son mode d’adresse en lui par rapport à sa propre histoire person-
Dans le cadre de l’intervention psychiatrique, nelle et familiale) pour le remettre au service
la conversion de la relation à la langue procède de sa façon de parler, de s’adresser aux per-
17
d’un changement de registre dans le mode sonnes en crise ; plutôt que de se cliver en
d’adresse qui se trouve en analogie avec la agissant sous couvert d’une neutralité dite ob-
modification du rapport au mot dans l’écriture jective, le thérapeute libère le flux de ses af-
poétique. En effet, il s’agit dans les deux cas fects et les fait entrer dans l’espace de la pa-
de défocaliser l’attention sur le résultat à obte- role. Sur un mode systémique issu de G. Bate-
nir (l’énoncé, le mot), pour recentrer cette der- son, il se considère lui-même comme impliqué
nière sur le mouvement interne par lequel il est dans cette situation, sans position possible de
atteint. Ce mouvement interne a partie liée surplomb : il est attentif aux diverses modalités
avec le contexte d’apparition du mot, contexte d’expression, linguistiques et périlinguistiques
dans les deux cas sensible, affectif et interper- (le ton, le timbre, le rythme, les intonations),
sonnel. Un tel contexte est ce qui donne au mot tout ce qui peut l’affecter par delà le contenu
son volume, son relief signifiant dans énoncé, et travaille à observer en lui comme
l’écriture : il reste individuel, lié à la sensibilité ces modalités périlinguistiques l’affectent.
du poète ; dans l’intervention psychiatrique, le III. Faire varier l’expression
contexte est d’emblée interpersonnel : le dis- Le troisième geste concret inhérent à l’épochè
cours individuel du psychiatre s’y trouve radi- phénoménologique éthique nous confronte à
calement décentré au profit de la multiplicité un exercice de « variation ». Autant suspension
des résonances relationnelles en jeu. et conversion sont des gestes internes expé-
Alors que la crise conjugale ou familiale naît rientiels dont on peut vérifier l’intérêt à propos
de la montée en puissance d’une parole placée
sous le signe du rapport de forces linguistique 17
Cf. à propos de l’usage de ce terme de « résonance »,
(« c’est forcément moi qui ai raison ; lorsque je Mony Elkaïm, Si tu m’aime, ne m’aime pas, Paris, Seuil,
réagis à la parole d’autrui, c’est bien pour lui 1989. Pour quelques tentatives de présentation
faire entendre ce qu’il n’a pas compris »), phénoménologique, cf. N. Depraz, « Ethique relationnelle
l’intervention du thérapeute familial va et pratique de la résonance interpersonnelle », in :
Colloque E. Castelli, « Le don et la dette », janv. 2004,
sous presse ; N. Depraz et F. Mauriac, « La résonance
16
Cf. P. Vermersch, L’entretien d’explicitation, Paris, comme épochè éthiqe », Alter n°13, Ethique et
1994. phénoménologie, Paris, octobre 2005.

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de l’expérience langagière mais qui ne la d’un invariant unique, formel et identitaire. On


concerne pas au premier chef, autant la varia- opère ce faisant un déplacement par rapport à
tion est chez Husserl directement en prise sur la variation eidétique husserlienne : le labora-
l’articulation possible du langage et de toire des variantes, des variations devient le
l’expérience. De quoi s’agit-il ? En faisant seul lieu d’expérience scripturaire, l’inscription
défilant dans notre esprit les différents traits étant dès lors placé sous le signe du contingent,
caractéristiques d’un objet (chose, vécu, qua- du provisoire et de l’éphémère.
lité sensible, mot), nous nous efforçons de B. Adresse multidirectionnelle et antinomique
conserver ceux qui nous paraissent inhérents à De même qu’il ne s’agit pas de produire par
son identité, et de mettre de côté ceux qui sem- l’écriture une forme parfaite et définitive, de
blent contingents. Il s’agit au fond d’un exer- même ne cherche-t-on pas en intervention
cice de discrimination ou de discernement qui d’urgence psychiatrique à « guérir » le soi-
vise à dégager l’identité invariante de l’objet, disant « malade ». Dans un cas comme dans
Husserl dira son « eidos », parlant à ce propos l’autre, toute idée de norme (de normalité) est
de « variation eidétique ». En réalité, ce pro- bannie au profit d’une éthique de la situation,
cessus discriminant développe et aiguise en ce que les praticiens du groupe ERIC18
nous notre capacité à « voir » précisément ce revendiquent par exemple comme une éthique
dont nous parlons, ce qui signifie que, néces- 19
pratique ou une éthique contextuelle,
sairement, une telle variation est déjà l’œuvre 20
relationnelle .
dans la suspension et la conversion, ou bien, au
Dès lors, le langage utilisé, les mots prononcés,
minimum, requièrent l’un et l’autre pour pou-
le mode d’adresse ne sauraient être isolés du
voir s’exercer pleinement. Ces trois gestes sont
cadre où ils opèrent : en lien avec le système
donc opérants ensemble, sinon simultanément,
dans lequel il se trouve inscrit et impliqué, sa
du moins sur un mode circulaire plus que suc-
façon de parler épouse celle de ses interlocu-
cessif ou chronologique.
teurs, non qu’elle soit identique, mais du moins
A. Versions, variantes
abandonne-t-il la langue de la compétence
L’écriture est un lieu d’expérimentation de
nosologique (enfermante) pour être en phase
l’échec, du « ratage » comme apprentissage de 21
la justesse expressive : aussi, on le sait, les avec eux sur un mode ouvert ; c’est aussi
ratures et les brouillons, les versions multiples, abandonner l’idéal illusoire et abstrait d’une
inachevées et jamais définitives font-ils partie interlocution avec une seule personne à la fois,
intégrante du processus d’écriture. Contre le où l’on pourrait contrôler l’échange et
logocentrisme de l’écrit, Derrida met en avant s’assurer d’une emprise thérapeutique sur le
la voix et sa mobilité, sa « différance » ; contre patient. C’est pourquoi, sa technique d’adresse
le Dit et sa fixation en logos conceptuel et est d’emblée multidirectionnelle, non pas uni-
identitaire, Levinas souligne la force du Dire et voque, mais procédant par rebondissements de
ses corrolaires en acte : désécrire, réécrire. proche en proche : il parle à tous en même
Nous sommes ici au cœur d’une pratique du temps tout en s’adressant à chaque fois à cha-
langage qui ne met pas au centre une norme cun en particulier, créant ainsi des ententes
quelle qu’elle soit (le bien écrire, le bien dire, indirectes en même temps que l’entente directe
la recherche du mot parfait), mais dont et faisant circuler auprès de chacun cette en-
l’éthique est d’abord une attention à ses dé- tente plurielle. Son propos varie, se module de
fauts, ses failles, ses difficultés internes : la façon à faire entendre à l’autre ce qu’il ne peut
confrontation avec la diversité des versions, la 18
changeabilité des variantes nous permet de Cf. le travail d’intervention d’urgence psychiatique à
domicile du groupe E.R.I.C. (Hôpital Charcot, Plaisir, 78)
prendre conscience de l’inanité d’un idéal lan- dirigé par F. Mauriac, sur lequel nous prenons appui ici
gagier, qu’il soit substantiel ou régulateur, et pour notre présentation de l’intervention psychiatique.
19
de la nécessité de travailler avec la finitude du Cf. à propos de l’éthique en question : M. Robin, F.
« ne pas bien dire, ne pas savoir comment Mauriac, F. Pochard, I. Regel, A. Waddington, S.
dire », c’est-à-dire avec une telle mobilité, Kannas, « Ethique pratique et situation de crise en
psychiatrie », L’Evolution Psychiatrique, 63 : 227-43,
celle que révèlent les termes mêmes de « ver- 1998.
sion » (tourner) et de « variante » (bouger). 20
Boszormenyi-Nagy et Krasner, Between Give and
Aussi est-on amené, affecté par l’expérience Take, Brunner Mazel, 1986 ; P. Michard et G. Shams-
d’écrire, à insister davantage sur les variations Ajili, l’Approche contextuelle, Paris, Morisset, 1996.
21
Cf. A. Cicourel, Le raisonnement médical, Paris, Seuil,
que sur le dégagement ultime (mythique ?) 2002.

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entendre venant de son conjoint ; d’où une Saint Eble 2005, entretiens dans le jardin,
approche corrélativement antinomique de la
prise de parole : il dit à chacun une chose (qui
le conforte dans ce qu’il pense) et son contraire
(qui le met mal à l’aise, mais conforte l’autre
en opposition avec lui). Cette adresse à la fois
multidirectionnelle et antinomique permet de
rouvrir l’espace de la parole qui s’est trouvé
bloqué par le conflit frontal et la surenchère du
rapport de forces linguistique.
Conclusion : l’opérativité de la réduction mise
en pratique dans l’élément du langage.
La mise en pratique de l’épochè dans l’élément
du langage aux fins d’y découvrir les contours
d’une éthique de soi et des autres en situation
se trouve ainsi tressée en trois gestes :
1) la suspension en révèle le rythme temporel :
ralentir le rythme de l’énonciation pour se
mettre en contact avec sa propre expérience,
expérience souvent notée par les thérapeutes,
expérience quotidienne que l’on peut faire soi-
même : l’énonciation se ralentit d’elle-même
quand nous sommes vraiment en train de voir
et de vivre ce dont nous parlons (on dit cou-
ramment que « nous cherchons nos mots »),
plus justement, nous sommes en train de nous
relier à notre expérience. P. Vermersch, à ce
22
propos, parle d’une prise de parole incarnée.
Elle s’accélère lorsque nous énonçons du prêt à
penser, ou usons de rationalisations, de
contructions déjà élaborées.
2) la conversion dessine son relief affectif : on
y touche du doigt les modalités sensorielles qui
forment le contexte (péri-verbal, infra-verbal,
para-verbal) de notre expérience d’énonciation,
ses diverses modalités de résonance affective
avec mon histoire propre, lesquelles ont un
effet immédiat d’implication sensible du psy-
chiatre dans le vécu du patient.
3) la variation donne son volume interperson-
nel à l’espace, est facteur d’ouvertue et de
verticalisation des relations.
Bref, si en phénoménologie, « écrire, c’est
23
décrire » assurément, la description, par sa
neutralité, reste extérieure à l’engagement pro-
pre à la prise de parole personnelle et interper-
sonnelle, qui véhicule tout autant sinon plus
24
attestation, témoignage, récit et promesses.

22
Cf. P. Vermersch, L’entretien d’explicitation, op. cit.
23
N. Depraz, « Quand écrire, c’est décrire. Le statut du
langage phénoménologique (Husserl, Derrida, Marion »,
Recherches husserliennes, vol. 14, 2000, pp. 75-93.
24
P. Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil,
1990 ; Temps, histoire, récit, Paris, Seuil, 2002.

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