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1
< 36641521730018

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Bayer. Staatsbibliothek
‫ان کی بار‪ .،‬؟‬
‫م کی بنا این کار‬
‫حقهک‪/‬اررو ئیا‬

‫‪LA KABYLIE‬‬

‫‪ET LE‬‬ ‫‪PEUPLE‬‬ ‫‪KABYLE‬‬


|
LA KABYLIE
ET LE PEUPLE KABYLE

Par le P. Joseph DUGAS

De la Compagnie de Jésus .

Dugas
Kabylie
LIBRAIRIE JACQUES LECOFFRE

LECOFFRE FILS ET Cie , SUCCESSEURS


PARIS LYON

Rue Bonaparte , 90. Rue Bellecour, 2.

1877

Wb1631588
55 BG
Bravarische
Siasi iathek
PRÉFACE

Il faut compter beaucoup sur la bonne


volonté de son public pour lui proposer en
ce moment pareil sujet. Nous sommes loin
du temps où de la tribune et des salons la
question algérienne débordait sur la presse.
La Kabylie surtout, qui pense à elle ? Ce
n'est plus la fière ennemie de 1857, l'insur
gée sauvage de 71 ; ce n'est pas une Herzé
govine ou un Montenegro dont le sort poli
tique tienne la diplomatie en émoi ; et si
vous interrogez l'écho de ses montagnes, il
ne vous répondra pas : tout au plus , si vous
VI

prêtez attentivement l'oreille , entendrez


vous là -haut sur le versant qui est en face
la flûte de roseau du petit berger kabyle, ou
bien dans le gouffre un torrent qui mugit
en colère ; mais la poudre, dont le langage
vibrant plaît tant aux nouvellistes et aux
Kabyles , a cessé de parler . C'est maintenant
un petit pays bien maté , qui paie réguliè
rement sa contribution de guerre, qui a le
grand mérite de se faire oublier, lui et ses
méfaits. A quoi bon réveiller des morts ?
Et pourtant, il me semble que parler à
des catholiques français de cette partie de
notre Afrique, la dernière conquise, la plus
originale, la moins battue jusqu'ici par les
publicistes et les touristes , leur parler sur
tout des dispositions intimes de ce peuple,
leur raconter le bien qu'on commence à lui
faire, leur indiquer les lueurs d'espérance
que ces bons essais font naître , ce n'est
point causer en l'air ni de choses d'outre
tombe . Puis , qui sait ? peut- être ces pages
VII

tomberont - elles sous les yeux ' de quelques


vieux amis de l'Algérie. Alors , si ce qu'on
dit est vrai , que ce cher pays a la vertu
magique d'inspirer la sympathie jusqu'à se
faire préférer quelquefois à la terre natale
elle-même, gagnés d'avance par le titre qui
est à lui seul un souvenir aimé , ces Africains
de ceur pourraient se laisser prendre à me
suivre. C'est assez d'espérer leur compagnie
pour oser tenter l'aventure. — Faut- il d'ail
leurs leur déclarer qu'ils ne trouveront dans
ce livre ni thèses de savant, ni discussions
politiques, ni récriminations inutiles ? Ils y
trouveront la simple déposition d'un témoin
qui essaie de raconter fidèlement ce qu'il
sait et ce qu'il a vu , et qui, plein de foi
dans le mandat de la France et la miséri
corde de Dieu, ne désespère pas du peuple
dont il parle .
1
CANEDERS
Beni - Larba Beni-L'hassen Beni - Seq
Route de Sétif Taourith L'Oued - Djemå
KABYLIE.
Vue prise de Fort-National , pi
d'après un croquis du
Beni - 21331
: Beni - A

T'aquednic de la Porte du Jurjura , côté du suc-ouest,


ucai, du 4 aoû : 1872. (Voir p. 2. )
.. ،

LA KABYLIE

ET LE PEUPLE KABYLE

I.

D'ALGER EN KABYLIE . PREMIER ASPECT DU PAYS .

Tout d'abord , entendons - nous sur le mot de


Kabylie. Il ne s'agit point ici de toutes ces tribus
de sang kabyle plus ou moins mêlé , qui vivent
éparses au milieu des Arabes, sur tous les pâtés
montagneux de nos trois provinces d'Afrique,
dans les oasis du Sahara et à travers le Maroc .
La Kabylie dont je voudrais parler est unique
ment ce réseau de montagnes qu'on nomme Ka
bylie du Jurjura, Grande-Kabylie, tout simplement
Kabylie ; vaste quadrilatère , qui commence à
moins de vingt lieues est d'Alger, sur la rive
droite de l'Isser , un peu avant Dellys, longe la
1
2

mer jusqu'à Bougie, descend au sud jusqu'au


dessus d'Aumale, des Portes de Fer et de Sétif,
et, sur une surface d'environ neuf cent mille hec
tares, contient près de quatre cent mille âmes de
population presque exclusivement kabyle.
C'est là, surtout sur le versant nord du Jur
jura (1 ) , qu'est le coeur et le foyer de la race.
Terre d'étrangetés, on pourrait presque dire de
merveilles : étranges le logis et son hôle, l'habi
tant encore plus étrange que le sol . C'est une
contrée à part et comme une île dans le territoire
algérien ; c'est, dans l'Afrique mahométisée , l'en
clave d'un pays, je ne dis pas chrétien, mais moins
mahometan et moins barbare .
Au surplus, il n'est pas besoin que nous y trou

(1) Le Jurjura (Djerdjera ou Djerdjer des Kabyles) est la grande


chaîne de montagnes qui traverse la Kabylie. Il court, pendant
une quinzaine de lieues, parallèlement à la mer, dont il est éloi
gné de dix lieues environ ; il se courbe alors vers le nord -est,dans
la direction de Bougie, et s'abaisse à mesure qu'il s'approche du
littoral . De la chaîne principale se détachent, perpendiculairement
à sa direction , de nombreux rameaux ou contre - forts , à crêtes
effilées et à flancs abrupts, formant ainsi un massif de montagnes
considérable . Ses plus hauts sommets, visibles d'Alger, sont des
masses rocheuses, généralement couvertes de neige du mois de
novembre au mois de mai ; ils n'ont pas moins de 1800 mètres d'al
titude ; le pic culminant (Lalla Khadidja) atteint même 2308 mė
tres.
3 .

vions des ruisseaux de lait et de miel . En ce temps


de nivellement et d'uniformité , n'est- ce pas déjà
un charme raisonnable de rencontrer , à quarante
huit heures de Marseille, quasi à la porte d'Alger,
tout un vieux peuple qui a son nom , son histoire,
et qui, malgré une vie d'orages et de secousses ,
est encore à peu près ce qu'il était il y a des siè
cles ? Rien que pour l'amour du pittoresque, il
vaudrait la peine de risquer la course.
La peine, au reste, n'est jamais de la partie
que pour la varier et l'égayer ; et si le voyage est
en certains endroits malaisé et un peu primitif ,
plus souvent cependant notre civilisation mo
derne, qui , dit - on , a des ailes tout comme la
science, vous a devancé dans ces parages .
On quitte Alger , non pas encore en chemin de
fer, mais commodément en diligence , et une belle
grande route, tracée et ferrée comme une route
de la métropole, vous conduit tout d'un trait, en
douze heures au plus, jusqu'au pied du massif du
Jurjura , å Tizi - Ouzou , le seuil même de la pure
Kabylie (25 lieues est d’Alger) . C'est peut-être un
peu prosaïque ; mais l’Algérie n'est-elle pas le
pays des contrastes, où civilisation et barbarie,
poésie et prose se rencontrent, se touchent, ont
l'air de se heurter, en réalité fusionnent à mer
- 4
veille ? Ainsi , maintes fois, presque au départ,
dans le faubourg même de Mustapha, une longue
file de chameaux entrave la circulation des voi
tures . Un peu plus loin , à quelques kilomètres
de la Maison-Carrée, la voie longera un ramassis
de gourbis arabes : huttes sales, misérables ,d'une
odeur , d'une couleur , d'une physionomie toutes
locales. Et qui sait si votre coche (car, pour gra
vir la montagne, on échange la grosse diligence
contre le vieux coche classique, tiré par trois forts
mulets), ne sera pas gêné dans sa marche par
quelque crue subite d'une rivière fâcheuse, qui
n'était peut - être , il y a quelques jours , qu'un lit
de sable ou un mince filet d'eau ? Or, pas la plus
méchante passerelle en bois ; force est de franchir
à gué ce torrent déchainé : la besogne n'est pas
toujours bien aisée, car le courant est rapide et
l'eau profonde . Vraiment, les manoeuvres aux
quelles il faut se livrer pour aborder l'autre rive,
ne sont ni de notre temps ni de nos mours .
Pourtant, même dans ces endroits difficiles, la
civilisation n'est qu'à deux pas. Il suffirait de
regarder le fil du télégraphe qui ne cesse de cou
rir le long de la route, pour s'apercevoir qu'on
est bien au xixe siècle et en pays honnête. Puis,
ne voilà-t-il pas un bataillon de chasseurs qui fait
- 5 -
son étape et croise la diligence ? Dans cette dé
marche alerte, dans ces mines joyeuses, dans ces
chants et ces rires qui semblent narguer le soleil
et la poussière, comment ne pas reconnaitre la
bonne humeur française ? Enfin , car il faut abré
ger, dans la plaine des Issers, qu'on traverse d'un
bout à l'autre, de jolies fermes proprettes, plu
sieurs villages récemment créés, relevés ou agran
dis, font un contraste piquant avec les gourbis
des indigènes ; c'est bien la France ! Hélas ! la
France, n'était-ce pas elle que dans cette même
plaine, au col des Beni-Aïcha, à Palestro, à l'Alma,
des bandes féroces cherchaient à étouffer dans le
feu et le sang, dans les lugubres journées des
19, 20, 21 et 22 avril 1871 ? et n'est- ce pas encore
elle que de nombreuses familles d'Alsace et de
Lorraine viennent retrouver là maintenant, en
compensation d'une patrie qu'elles n'ont plus
dans leurs foyers d'autrefois (1) ?
Tizi-Ouzou , que nous avons nommé tout à
l'heure, est la cité reine entre ces petits bourgs
(1) D'après les derniers rapports officiels, deux cent soixante
douze familles d'Alsaciens - Lorrains, installées comme colons du
gouvernement et du comité de colonisation, ont été réparties dans
la province d'Alger, our la plupart dans des villages situés le
long de la grand'route qui va d'Alger å Tizi - Ouzou (rapport de
M. Guynemer, membre de la commission des Alsaciens-Lorrains).
6

de fraiche date . Bordj turc sous la régence d'Al


ger, je crois même station militaire sous les Ro
mains, la ville néanmoins parait être d'hier. At
taquée, vaillamment défendue (1), maltraitée par
conséquent dans le soulèvement de 1871 , elle n'a
fait , depuis , que s'accroître et s'embellir. Elle
possède aujourd'hui tribunal de première ins
tance, sous-préfecture, plusieurs cafés, deux hô
tels, un bataillon de soldats qui y tient garnison ,
même une jolie petite église de paroisse.
Mais laissons là notre petite capitale . Il est
temps de passer sur un théâtre qui ait moins
subi le vernis de l'Europe . Encore quelques pas,
et nous serons en complète nouveauté d'aspects
et de meurs. De petits mamelons, des plateaux
peu boisés , de vastes plaines assez désertes ,
quoique cultivées et fertiles, parsemées seulement

(1) Retirés dans l'ancien bordj turc, qui domine à la fois la petite
ville française de Tizi - Ouzou et le village kabyle du même nom ,
distant seulement de quelques mètres, les défenseurs, dont le
nombre n'atteignait pas six cents, soutinrent avec calme et en
train, contre une attaque acharnée, un siège de vingt jours. Ils
furent débloqués, le 11 mai , par la colonne du général Lallemand ,
forte de cinq mille hommes. - La sous-préfecture, provisoirement
installée à Dellys, a dû être, malgré les réclamations de cette ville,
transférée à Tizi-Ouzou , qui a l'avant age d'être un point plus cen
tral .
-7

de loin en loin de gourbis, de caravansérails, de


fermes ou de villages de colons, voilà en somme
le panorama , de la Mitidja à Tizi-Ouzou. Sauf les
jours de marché, où bêtes et gens encombrent la
voie , on peut parcourir des lieues entières sans
rencontrer âme qui vive . On sent qu'on côtoie
encore le pays arabe, toujours un peu mort ou
flétri : tout au moins, les Kabyles qui habitent
ces plaines ne sont pas du pur sang kabyle,
ou, s'il y a des traces de vie, elles sont surtout
euvre d'une civilisation importée. Au delà de
Tizi-Ouzou , le changement est frappant.
A gauche, se déroule la vallée du Sebaou, le
grand fleuve ou plutôt le grand torrent de la Ka
bylie , vallée verte, riante, gracieusement ondulée.
A droite, s'élève la montagne, non pas la monta
gne taillée d'une pièce et se tenant d'un bloc,
mais une série d'escarpements et de pics plus
enchevêtrés que dans aucun coin de la Suisse :
tous flanqués de contre-forts et d'arcs-boutants
gigantesques, qui , se détachant parallèlement de
leur point de soudure en guise d'immenses re
tranchements naturels, viennent par des pentes
abruptes s'abattre brusquement dans la plaine ,
comme pour braver à leur aise tous les rêveurs
de conquêtes . Puis , entre les mailles de ce réseau
8

d'un nouveau genre, des gorges étroites, des ra


vins fourrés, des précipices à donner le vertige ,
des défilés qui , gardés par une poignée d'hommes ,
arrêteraient des armées . Tout cela joyeux , vivant ,
travaillé, ou au moins laissant à la nature pleine
liberté de produire tout ce qui lui plaît. Pas pré
cisément de forêts, mais à chaque pas de riches
jardins d'où émergent des bouquets d'arbres
tout à fait bibliques , oliviers et figuiers , des
figuiers si beaux , que peut-être les envoyés de
Moïse n'ont découvert rien de mieux dans la terre
de Chanaan (Num ., XIII) . Et puis, la vigne, non
pas la vigne de nos contrées , humble , rasant
terre, mais la vigne haute et fière, qui s'enlace
comme le lierre autour d'un vieux tronc, s'élance
d'un seul jet quelquefois jusqu'à dix mètres de
hauteur, et retombe pendante en gracieux fes
tons .
Ensuite, à peu près sur chaque piton , au bord
de chaque précipice, le plus souvent long et étroit
comme la crête qu'il couronne, se dresse un gros
village, construit en pierres, couvert de toitures
en tuiles rouges , entouré de chemins creux et de
haies vives, perché là comme un nid d'aigle . A
ce seul aspect, on devine déjà un peuple attaché
au sol qu'il habite et accoutumé à vivre sur le pied
9
de guerre, un pays d'attaque, de résistance et de
rudes gens. Presque partout , du monde et l'activité
du travail ; des bruits de pioche dans les jardins,
des allants el venants dans les chemins et les
sentiers ; sur les versants, de petits bergers qui
se hâtent de quitter leur troupeau de chèvres pour
vous regarder passer, et qui,pour peu que vous ne
leur fassiez pas visage trop farouche, deviendront
vite familiers, presque hardis ; à l'entrée des vil
lages, des groupes de jaseurs blottis contre la
muraille, bien tranquilles , bien immobiles, ave
nants cependant, et qui seraient tout prêts, sans
les suites désagréables de la tour de Babel , à lier
conversation avec vous. Partout aussi , si vous
passez là dans un beau jour de mai, le soleil et
sa pleine lumière achèvent d'égayer le spectacle.
Vous êtes loin des Alpes à l'aspect sévère, loin
des majestueuses Pyrénées ; vous êtes en Kaby
lie : je ne sais vraiment s'il se peut trouver un
coin de terre qui présente au même degré cette
combinaison charmante du sauvage , du gran
diose et du pittoresque aimable .

1.
- 10

II

QUELQUES SOUVENIRS DE LA CONQUÊTE DE 1857


ET DE L'INSURRECTION DE 1871 .
CHANSONS PATRIOTIQUES DES VILLAGES KABYLES .

La course est assez forte pour arriver à Fort


National : trois ou quatre heures de montée . Mais
c'est bagatelle avec une telle nature sous les
yeux : le moyen de trouver en sa compagnie les
chemins rudes et les heures longues ?
Depuis vingt ans, les journaux illustrés ou
autres ont si souvent décrit Fort-National (aupa
ravant Fort-Napoléon ), que tout le monde se sou
vient au moins d'avoir su autrefois ce que c'est et
quelle en est l'histoire.
Le Fort, disent les Kabyles dans leur langage
expressif, c'est « l'épine plantée dans notre vil . »
On était au mois de mai 1857. Le maréchal
11 -

Randon, à la tête des trois divisions placées sous


son commandement, venait d'enlever en quelques
heures, sous les feux croisés de l'ennemi , les
cimes réputées les plus inabordables de ces mon
tagnes. L'une des confédérations les plus turbu
lentes du Jurjura, jusque-là centre de toutes les
résistances et foyer de toutes les révoltes, la tribu
des Aït-Iraten (1) , avait fait sa soumission , loyale
ment, je veux bien le croire , mais non certaine
ment sans douleur ni sans quelque arrière-pensée
de revanche prochaine. Là même, sur ces crêtes,
vierges hier encore des pas de l'étranger, elle
voyait s'étaler nos tentes et flotter nos drapeaux.
C'était dur pour ces irréconciliables de vieille
trempe, habitués de si longue date à respirer,
avec leurs aigles et leurs chacals, le grand air de
la liberté !

( 1) Aït, chez les Kabyles, correspond au beni des Arabes : les en


fants de... A propos de ce nom Iraten , il est à remarquer qu'on le
rencontre sous la forme Iru dans plusieurs épitaphes numidiques
datant de l'époque romaine . Or, comme l'énumération des peu
plades libyennes laissée par Hérodote donne bon nombre des noms
qui se lisent dans ces inscriptions , on voit qu'ils étaient déjà en
usage parmi les Libyens dans des temps fort reculés (v. Journal
asiatique, octobre-novembre 1874, Etudes berbères par M. J. Halé
vy) : indice intéressant en fa eur de l'antiquité et de la persistance
de la race sur le sol même qu'elle occupe encore aujourd'hui.
12

« Prends le deuil , ô ma tête ? tout est fini; la


poudre ne parle plus. Infortunés Zouaoua (1 ),
l'honneur kabyle est mort ! O mes yeux , c'est du
sang qu'il faut à vos larmes. L'Alger des Zouaoua
est tombée ! Ce qui est arrivé ne s'est pas vu depuis
le commencement du monde ! De tous côtés, cha
cun se réfugiait ches les Aït-Iraten , la confédé
ration puissante. Allons, disait- on, habiter en
lieu sûr. Et l'ennemi est tombé sur nos têtes. Le
Français, avançant comme les flots d'un torrent,

(1) C'est le nom de la confédération la plus importante de la


Grande-Kabylie. Type de la race, intrépides au combat autant que
durs à la peine, les Zouaoua ont leurs nombreux villages échelon
nés sur les parties les plus élevées, partant, les plus ingrates du
Jurjura. D'ancienne date , leur nom était populaire à Alger . La
pauvreté de leur sol les obligeait à aller chercher fortune dans
les plaines et dans les villes ; surtout leur réputation de fantas
sins éprouvés faisait apprécier leurs services militaires , et la Ré
gence les payait cher pour les enrôler dans sa milice . De là, lors
qu'un arrêté du 1er octobre 1830 créa deux bataillons de soldats
indigènes avec cadres français, le nouveau corps reçut le nom de
zouaves (zouaoua) et fut habillé à la façon des Ottomans. On sait
si, depuis , ce nom , ce corps et cet uniforme ont fait belle figure
dans l'armée française et bon chemin dans le monde . Bien plus ,
c'est jusqu'à Rome, sous les drapeaux du Pape et toujours à l'hon
neur, que La Moricière les a conduits . Etrange destinée de ce nom
africain et de ce costume à la turque, qui ne semblaient faits d'a
bord que pour des soldats de Mahomet ! N'est-ce pas là un souve.
nir à noter dans l'histoire des Kabyles ?
- 13

s'est abattu sur nous comme la neige, lorsqu'elle


couvre et durcit la terre. Le canon mugit ; les
balles tombent serrées comme la pluie , les hom
mes, comme des branches d'arbre que l'on coupe .
Les saints ont disparu d'au milieu de nous .
O mes larmes, coulez comme les pluies du prin
temps, comme les pluies d'orage ! Tu es vaincue,
montagne de la victoire, dont les Aït - Iraten sont
les plus vaillants guerriers ! »
Ainsi s'exhalaient dans les chansons d'alors
les sentiments patriotiques des villages . Cette
Marseillaise en vaut bien une autre . Seulement,
n'était-il pas à craindre que cette mélancolie en
apparence résignée ne se transformât tout à
coup en une tentation de vengeance contre un
vainqueur dont on ne connaissait encore que les
baïonnettes, les balles et la mitraille ? Sans doute,
la défaite avait jeté beaucoup de cendre sur le
feu, mais sur des matières aussi inflammables que
le cerveau d'un Kabyle , quelle puissance n'a pas
une étincelle ! Il importait donc de ne laisser
prendre corps à aucune mauvaise velléité, de
couper à la racine toute fausse espérance. Il fal
lait pour cela que la France, qui , parvenue enfin
au bout de ses peines, avait certes le droit de se
dire : J'y suis , j'y reste, traduisit sa pensée dans
· 14

un langage qui parlât clairement aux yeux du


vaincu . De simples tentes , qui du jour au lende
main se plient et s'emportent, auraient laissé le
levain subsister et fermenter; seuls , des murs,
des bastions, une citadelle, s'implantant sur le
terrain même du dernier combat, pouvaient si
gnifier nettement qu'on voulait immobiliser sa
conquête . Aussitôt résolu , aussitôt fait . Le trou
pier quitte son mousquet pour la pioche et la
truelle, et déjà Fort-National commence à sortir
de terre, comme suscité par un coup de baguette.
La valeur de l'argument n'échappait point aux
Kabyles, et les chansons qui se répétaient alors
dans la montagne, toujours échos fidèles de
l'impression nationale , semblaient dire adieu à
tout espoir désormais inutile : « L'ennemi s'éta
blit à demeure ! Il båtit des forts et les remplit
de soldats . Le maréchal est le maître de la sa
gesse ; sa têtemúriť les projets. »
Fort - National n'est donc pas autre chose
qu'une petite place de guerre , ou , si le mot est
trop pompeux, une vaste caserne solidement as
sise sur l'une des positions maîtresses du pays
(Souk - el-Arba, le marché du quatrième jour des
Aït- Iraten ). Caserne, du reste , tout à fait perfec
tionnée ; enceinte de murailles, percée de deux
‫גריי‬
Ellen
L es d'arti

skalgr
15

portes monumentales, flanquée d'une quinzaine


de bastions et mesurant 2,400 mètres de dévelop
pement ; maisons blanches et presque élégantes,
rues qui ressemblent à des boulevards, prome
nades décorées d'arbres, télégraphe, hôpital,
parcs d'artillerie , fortin dominant le tout, rien n'y
manque de ce qui fait une ville , et une ville de
défense ; on n'a mêmepas oublié l'église , comme
en d'autres endroits de l'Algérie, qui trop long
temps n'onteu pour abriter l'autel que des taudis à
faire regretter Bethléem . Quatre bataillons peu
vent aisément tenir garnison dans la place , outre
cent cinquante ou deux cents civils qui forment
la population fixe. Le général commandant la
subdivision y réside souvent, et l'un des cercles
de la Kabylie porte le nom du Fort . C'est quasi le
Paris de l'endroit : on pourrait rappeler, à défaut
d'autres ressemblances, que, dans cette année
funeste de 1871 , Fort-National soutenait lui aussi
avec fermeté un siège de soixante-trois jours ,
qui vaudra plus tard une belle page à nos anna
les, si tristes alors en Algérie comme en France (1).

(1) Bloqué dès le 17 avril, Fort-National ne put être délivré .que


le 17 juin par les colonnes Lallemand et Cérez, qui combinerent
leur mouvement d'attaque avec une sortie audacieuse des assié
gés . Malgré l'insuffisance des moyens, l'inexpérience et la faiblesse
16

Vraiment, quand , après avoir traversé, quel


quefois non sans peine, le cours débordé de
l'Oued-Aïssi , on arrive à ces régions hantées par
les aigles et les gypaëtes (980 mètres au -dessus

numérique des défenseurs, la garnison qui , entre autres troupes,


comptait dans ses rangs deux compagnies de mobilisés de la
Côte-d'Or, avait fait vaillamment son devoir, non sans éprouver
plusieurs pertes sérieuses. Nuit et jour , les Kabyles, retranchés
sur les mamelons environnants, faisaient pleuvoir leurs balles
sur l'intérieur de la place ; ils étaient même parvenus à établir en
batterie deux vieilles pièces qu'ils avaient héritées des Turcs.
Entre tous les souvenirs du siège , la nuit du 21 au 22 mai a fait
époque . Excités par leurs marabouts les plus fanatiques, enton
nant un chant de guerre religieux avec de véritables cris de sau
vages et engageant le feu sur toute la ligne, des bandes innom
brables d'insurgés s'élancèrent à l'assaut et, munies d'échelles,
tentèrent d'escalader les remparts de vive force ; rien de fantas
tique comme ces hurlements qui s'élevaient de toutes parts et
couvraient presque le bruit de la fusillade , et ce cercle de flam
mes qui, déchirant l'obscurité de la nuit, s'avançait en enserrant
la ville. Les malheureux furent repoussés partout ; plusieurs
trouvèrent la mort sur les créneaux mêmes qu'ils essayaient de
franchir, et le pied des murailles fut jonché de cadavres .
Puis-je rappeler encore que, par une coïncidence curieuse, en
1871 comme en 1857, ce fut le 24 juin et à Icheriden, fort village
des Aït-Iraten , qu'eurent lieu l'effort suprême et la dernière défaite
de l'ennemi ? En 1857,la division Mac-Mahon, qui eut les honneurs
de la journée , ne put se rendre maîtresse de la position que par
un mouvement tournant ; ce fut par un mouvement exactement
identique et exécuté à la même place qu'en 1871 nous eûmes rai
son des rebelles.
17

du niveau de la mer ), ce n'est pas sans une agréa


ble surprise qu'on se retrouve là , comme dans
un coin égaré de la patrie, en face d'une petite
ville européenne, qu'on croirait avoir été trans
portée toute faite comme un jouet d'enfant . Ce
n'est pas sans un certain orgueil qu'on se voit
entouré d'uniformes de chasseurs ou de zouaves
et qu'on entend le matin , à son réveil , retentir
les sonneries les plus connues de nos clairons. Il
n'est pas jusqu'aux montagnes, qui ne semblent
regarder avec étonnement cette nation téméraire
qui a osé attenter à leur majestueuse et antique
inviolabilité .
Encore si la France, au jour où elle a emporté
ces hauteurs, avait eu des routes pour faire avan
cer ses 35,000 hommes et son artillerie ! Mais non .
Il n'y avait alors que des sentiers, je dirais mieux
des échelons, bons tout au plus pour les jarrets
des Kabyles ou des chèvres . Les pieds des Ro
mains, des Vandales, des Byzantins, des Turcs,
ne les avaient point foulés, ou n'avaient tenté
l'escalade que pour leur malheur, et c'est unique
ment par ces sentiers impossibles qu'en 1857 la
victoire dut se frayer passage. Moins d'un mois
après la soumission des tribus, une superbe
route, large de six mètres, longue de plus de six
18

lieues, qui ferait encore figure convenable à côté


de celle du Simplon , commençait à dessiner ses
lacets de la plaine au Fort, en dépit des rocs et
des précipices. Les Kabyles une fois vaincus et
pacifiés, l'armée s'était jetée résolûment sur un
nouveau genre d'ennemis, les rochers et la terre
qui garnissaient les flancs escarpés de la monta
gne ; elle les avait domptés presque aussi promp
tement que les hommes. Trajan avait beau con
duire à l'arrière-garde de ses légions un ingénieur
et un arpenteur, munis de règles, de compas et
de cordeaux : Trajan n'aurait fait ici ni plus ni
mieux que le maréchal Randon .
Par les temps où nous vivons, où les souvenirs,
les souvenirs de guerre surtout, vieillissent vite,
qui n'aimerait à se rappeler qu'il y a peu de temps
encore , nous renversions des obtacles contre les
quels les cohortes romaines s'étaient brisées,
nous enfoncions des portes restées jusque-là obs
tinément fermées devant tous les maîtres de l'A
frique, devant Abd-el- Kader lui-même (1 ) ?

(1) Tous les livres qui , à la suite du général Daumas , ont parlé
de la Kabylie , ont rapporté ce trait qui date, je crois, de 1839. Tout
fier de la guerre qu'il soutenait contre la France, Abd - el-Kader
songeait alors à étendre son pouvoir sur le Jurjura. Seulement,
connaissant l'humeur ombrageuse des gens du pays, il voulut y
19

Au surplus, nous n'avons point à redire plus


au long les divers épisodes de cette campagne.
Contentons-nous d'inscrire deux dates , peu re
marquées dans leur temps , en apparence fortui
tes, certainement providentielles et de bon augure.
Ce fut le 24 mai 1857 , jour où l'Eglise fête la sainte
Vierge sous le titre de Secours des Chrétiens , que
fut donné l'assaut victorieux de celte immense
citadelle formée par le massif des Aït-Iraten . Puis,
par une heureuse coïncidence , la pose de la pre
mière pierre du Fort eut lieu le dimanche 14 juin
de cette même année , vingt-septième anniver
saire de notre débarquement à Sidi-Ferruch ;
c'était en même temps la solennité de la Fête
Dieu. Le corps expéditionnaire célébra cette tri
ple fête au milieu des pompes improvisées de
l'Eglise. Le sacrifice divin fut offert solennelle .
ment devant le front des troupes, au bruit des
salves de l'artillerie ; l'autel de Jésus - Christ se
relevait avec éclat sur une terre qui depuis si
pénétrer sans bruit, å simple titre de pèlerin. Mais les Kabyles,
avec qui il est difficile de jouer de finesse, devinèrent bien vite
le fond de ses intentions ; sans plus de façons, ils le prévinrent
que si jamais il tentait de revenir chez eux avec des velléités de
domination , il serait reçu non plus avec le kousskouss blanc de
l'hospitalité, mais bien avec du kousskouss noir, c'est - à -dire avec
de la poudre . L'émir se le tint pour dit.
-
20

longtemps ne le connaissait plus. On se serait


cru reporté aux beaux jours du maréchal de
Bourmont, à cette matinée mémorable qui fut
l'aurore de nos victoires africaines , où les seize
prêtres qui accompagnaient la flotte célébrèrent
la sainte messe en avant des collines de Staouéli .
C'était, sciemment ou non , ouvrir cette nouvelle
conquête, complément de la première, sous des
auspices bénis; c'était l'alliance séculaire de Jé
sus-Christ, de Marie et de la France, qui se re
nouait une fois de plus pour la prise de posses
sion de ce sol inhospitalier. Le ceur chrétien
pouvait comprendre dès lors pourquoi la Provi
dence en avait refusé le plein domaine à d'autres :
elle le réservait à de meilleures mains. Aussi bien ,
j'ai ouï dire qu'une ancienne tradition kabyle
accréditait ce bruit, que si jamais, ce qu'à Maho
met ne plaise ! la Kabylie devait être domptée,
elle le serait par les chrétiens.
21
1

COUP D'EIL HISTORIQUE .

Quel était donc ce peuple dont Dieu daignait


ainsi nous confier la garde ? Quelle était son his
toire ? En quel état le trouvions-nous, au point
de vue religieux, politique, social ? Quelles étaient,
à côté de ses vices, ses qualités et ses aptitudes ?
Quelle facilité pouvait-il offrir ou quelle résis
tance opposer à l'ouvre que toute nation chré
tienne doit exercer sur des vaincus soumis à ses
armes, et, dans une certaine mesure , à ses lois ?
Serait - il plus accessible et plus malléable que
l’Arabe, plus voisin de nous par les coutumes et
par l'âme, plus disposé à n'avoir avec nous qu'un
cæur, qu'une civilisation, qu'une foi ?
On me permettra, pour répondre à ces ques
tions, de ne pas épargner les détails . J'aimerais
22

à faire faire au lecteur ample connaissance avec


cette race : louée à l'excés par les uns, dénigrée
par d'autres sans assez de ménagement, elle est,
en tout cas, digne à beaucoup d'égards d'attirer
l'attention .
On dit que la Kabylie est la Suisse de l'Algérie.
C'est le Liban de l'Afrique, a dit beaucoup mieux
Mgr l'archevêque d'Alger, dans son discours élo
quent sur l'armée et la mission de la France en
Afrique (1 ) : un Liban que l'Europe a délaissé et
d'où peu à peu le christianisme a disparu ; qui a ,
lui aussi , ses montagnes âpres et riches tout en
semble, un peuple laborieux , sobre, plein de
courage, qui a été lui encore l'opprimé ; un Liban
qui est non-seulement le protégé, mais le sujet
de la France , et qui, n'étant pas chrétien, mérite
peut-être d'autant plus qu'on en prenne souci.
Avant tout , pour connaître cette race un peu à
fond , il faut jeter un regard sur son passé . Je ne
remonterai pas jusqu'à Salluste et Jugurtha ; je
m'arrêterai simplement à l'ère chrétienne, d'au
tant que les pièces nécessaires pour une histoire
minutieuse et complète manquent tout à fait . Le
(1 ) Ce discours a été prononcé dans la cathédrale d'Alger, le 25
avril 1875, pour l'inauguration du service religieux dans l'armée
d'Afrique .
23

temps est un ravageur si impitoyable, surtout


quand les Vandales, les premiers et les vrais ti
tulaires du nom , passent avec lui sur un pays.
Puis, les Arabes venant là-dessus, et, dans leur
rage d'imposer partout la langue de leur Coran ,
jetant au vent tous les monuments écrits et jus
qu'à l'alphabetde la langue autochthone : lemoyen
de se retrouver dans ces ruines et ces broussail
les (1) ? Si du moins les Kabyles avaient sur leur
propre histoire quelques traditions sérieuses !
Mais, hommes positifs, peu soucieux du passé ,
ils n'ont que de vagues légendes ou les fables de
leurs villages . La seule littérature populaire de
ces montagnes c'est la chanson , et la chanson

(1) Le kabyle se parle , mais ne s'écrit pas : c'est ce que vous di


sent les gens du pays. Il n'est pas admissible qu'il en ait toujours
élé ainsi, que ces populations n'aient jamais eu un système
graphique propre à leur langue, qui est un des dialectes du vieux
berbère ; vraisemblablement, elles avaient le système qu’on re
trouve dans les inscriptions lybiques. Le fait est qu'aujourd'hui
elles ont perdu même le souvenir de son existence ; et quand un
Kabyle veut écrire , ce qui , du reste , lui arrive rarement, force lui
est de recourir aux caractères arabes . Cet anéantissement d'un
alphabet national est encore un des chefs-d'ouvre à inscrire à
l'actif de l'islam . Seuls entre les peuplades berbères , les Touareg
ont pu conserver l'écriture de leur dialecte, que des explorations
et des travaux récents nous ont fait exactement connaitre ; mais
quoique de même famille , ce dialecte est très-distinct du kabyle .
24 -

aime peu les souvenirs vieillis . D'ailleurs, aucun


renseignement dans les historiens des époques
byzantine et vandale , notamment dans Procope,
l'historiographe de Bélisaire : ils semblent igno
rer jusqu'à l'existence de ce bloc montagneux .
Même dans les annales romaines et arabes, assez
abondantes, quoique partiales, sur le reste de l'A
frique, le Jurjura demeure un point obscur : on
sent que ces fiers dominateurs sont loin de l'avoir
fouillé et d'avoir percé cette nuit .
Toutefois, ce qui se dégage clairement de ces
obscurités, c'est que le peuple du Jurjura est bien
antérieur à l'élément arabe en Algérie et sort d'un
rameau tout différent. A le prendre au fond , il
n'est même ni Carthaginois, ni Romain , ni Van
dale ; c'est un reste certainement authentique de
l'ancienne race indigène du nord de l'Afrique , la
race berbère . Le Kabyle, c'est le vieux Numide,
le descendant des guerriers de Massinissa.
Assurément, il ne s'agit pas de prétendre que
la race primitive subsiste encore sans aucun mé
lange de sang étranger. Les simples apparences
suffiraient à démentir ici toute thèse extrême. De
puis la taille élancée jusqu'aux formes trapues ,
depuis le visage ovale , le cou allongé , le nez
aquilin , l'oeil noir, le teint foncé de l'Arabe , jus
25

qu'à la tête carrée et rapprochée des épaules,


jusqu'à l'æil bleu , les cheveux roux ou blonds, le
teint blanc et clair du Germain ou du Vandale,
on retrouve chez les Kabyles tous les types et
toutes les nuances de physionomie. Tout indique
qu'il y a là, non unité de souche, mais des couches
successives, des débris épars de ces peuples
nombreux qui sont venus s'entre-choquer et se
mêler sur cette terre africaine ; un amalgame de
proscrits, de persécutés et de transfuges, peut
être aussi d'aventuriers et de déserteurs . Ce sol
tourmenté, ces hauts pitons, ces gorges impéné
trables, le naturel belliqueux des habitants, tout
invitait cette catégorie d'émigrés à chercher là
son asile .
Il n'en est pas moins vrai que cet amalgame
s'est absorbé dans un vieux fonds tenace, dont
les traits essentiels d'autrefois sont demeurés
intacts . L'opprimé de tous les âges et de toutes
les invasions non-seulement a refusé de subir la
langue, les lois, les coutumes de l'agresseur , mais
il s'est assimilé quiconque est venu lui demander
un abri. D'ailleurs, sans cesse traqué , refoulé,
bloqué, jamais jusqu'à nous complétement sou
mis, le peuple jurjurien a constamment bataillé
contre la masse conquérante . Durant de Jongs
2
26 -
siècles, isolé dans ses montagnes (le Mont bardé
de fer, comme les Romains l'appelaient, Mons
Ferratus ), protégé par ses rochers, il a pu dispu
ter avec succès à mille naufrages qui menaçaient
de l'engloutir, son autonomie, ses franchises, son
caractère .
Grâce à cette conservation manifeste, nous
pourrons ressaisir quelques fils dans la trame de
son histoire .
D'abord, puisque nous ne devons pas remonter
jusqu'à Jugurtha, c'étaient sans contredit les an
cêtres des Kabyles que ces guerriers numides qui,
sous la conduite de Tacfarinas, donnèrent aux lé
gions romaines tant de marches et contre-mar
ches à faire, tant de coups de main à parer, sept
années durant. (A. 17-24 ap . J.-C. ) Tacite, en
quelques traits de plume, décrit les diverses pé
ripéties de cette campagne . (Annales, 1. II, C. LII;
1. III , C. XX, XXI, LXXIII, LXXIV ; 1. IV, C. XXIII, XXIV,
xxv . ) Au tableau qu'il nous a laissé des instincts
d'indépendance et de la tactique de ces barbares,
il est aisé de reconnaitre nos hommes. C'est au
cri de liberté que l'agitateur africain rassemble
ses partisans et grossit ses forces : quibus liber
tas servitio potior. C'est en semant le bruit que la
puissance romaine est à bout de ressources et se
- 27

trouve déjà assez inquiétée chez elle qu'il enflam


me les courages : rem romanam aliis quoque ab
nationibus lacerari, atque paulatim Africa dece
dere, ac posse reliquos circumveniri... Sa manière
de combattre, ce n'est pas la grande lutte en rase
campagne et en plein soleil ; c'est la petite
guerre, j'allais dire à la façon des guérillas (1) ,
mieux vaut dire la guerre même qui , pendant
tant d'années, dans ce même coin de l'Afrique , a
tenu nos généraux en haleine sans parvenir à les
rebuter : guerre d'embuscades, de surprises,
d'escarmouches, renforcée à l'occasion par le pil
lage et l'incendie. Il ne s'agit pas d'attaquer de
front et de lancer de gros bataillons à découvert ;
il s'agit de suppléer à la vraie science militaire

(1) Il serait facile de faire des rapprochements, non-seulement


pour la manière de combattre, mais pour le caractère, les coutu
mes, la langue même, entre les Kabyles et les Basques, en tenant
compte, bien entendu, de la supériorité morale et sociale qu'aura
toujours un peuple resté, depuis de longs siècles, immobile et
ferme dans la foi catholique , sur une race demeurée ou devenue
plus ou moins barbare. Outre que les régions montagneuses se
prêtent toutes à un même genre de lutte, le vent qui passe sur les
montagnes ne laisse-t-il pas dans les pays qu'il visite un certain
souffle particulier d'indépendance, de résistance et d'énergie ? Que
de traits de ressemblance frappants on pourrait encore noter en
tre les tribus du Jurjura et les populations belliqueuses de
l'Herzégovine et du Montenegro !
28

par la ruse , de diviser et d'éparpiller ses bandes,


de harceler sans relâche les flancs et les derrières
des colonnes en marche, d'être prompt à battre
en retraite et à disparaitre, plus prompt encore à
revenir à la charge, d'attirer l'ennemi dans de
longues poursuites inutiles, de fatiguer son ar
deur et de déjouer ses calculs : Spargit bellum ;
ubi instaretur, cedens, ac rursum in terga remeans ;
et dum ea ratio barbaro fuit, irritum fessumque Ro
manum impune ludificabatur.
Trois fois au moins Rome croit la guerre finie
et son adversaire battu. C'est peu qu'elle rappelle
une de ses légions, comme désormais de trop en
Afrique : ses proconsuls et généraux , Camille,
Apronius, Blésus, obtiennent comme vainqueurs
de l'insurrection les ovations du triomphe officiel
et sont acclamés imperatores par leurs soldats ;
on va jusqu'à élever dans Rome en leur honneur
trois statues couronnées de lauriers. Mais le feu
n'est qu'assoupi ; trois fois il éclate à nouveau .
Ce brigand de Tacfarinas, comme l'appelle Tacite ,
latro Tacfarinas, reparaît toujours sur la scène,
l'épée en main et le cri de liberté nationale à la
bouche, toujours hardi et insaisissable . L'auda
cieux, lui , ancien déserteur des armées impéria
les, a le front de vouloir traiter d'égal à égal avec
29

Sa Majesté Tibère, et de lui signifier par ambas


sadeurs qu'elle ait à abandonner la place de
bonne, grâce ; sans quoi , la lutte s'éternisera.
C'est alors que Blésus reçoit de l'empereur la
mission de mettre la main sur le rebelle, mort ou
vif : ipsius autem ducis quoquo modo potiretur.
L'effort, si énergique qu'il fut , ne fut point encore
décisif. Toute autre stratégie échouant, il fallut ,
pour réduire ce mystérieux ennemi , prendre le
parti que nous devions prendre aussi plus tard ,
adopter sa propre méthode, d'éparpillement, de
surprises, de mouvements tournants.
Enfin Tacfarinas est cerné ! Lui mis hors de
combat, tout allait comme de soi s'apaiser. Ses
troupes n'étaient après tout qu'un ramassis
d'hommes sans cohésion solide. Privées de leur
tête, elles se débandent ; plus de conseils, plus
d'ordre, pas d'armes qui vaillent : comment tenir
contre les rangs disciplines des Romains ? Tous
de se laisser saisir, trainer, égorger, comme des
troupeaux à la boucherie. Ab Romanis confertus
pedes, dispositæ turmæ, cuncta prelio provisa : hos
tibus contra, omnium nesciis, non arma, non ordo,
non consilium ; sed pecorum modo trahi, occidi, capi.
Quant au chef, se voyant sur le point d'être pris,
il se jette dans la mêlée et échappe à la captivité
par la mort.
-

- 30
....

Je n'ai guère fait que traduire le grand anna


liste latin . Ne croirait -on pas lire une page écrite
hier , quelque rapport antidaté d'un Bugeaud ou
d'un Mac-Mahon ? Il n'y a pas jusqu'aux hon
neurs décernés prématurément par Rome aux
prétendus vainqueurs de la révolte , qui n'aient
eu un peu leur pendant dans notre histoire afri
caine : tant de fois nous avons pensé en avoir fini
avec nos étranges adversaires , et le lendemain
c'était partie à recommencer !
Selon toute apparence , les alentours de la
Kabylie furent l'un des théâtres principaux de la
lutte . Nous voyons l'infatigable Numide tantôt
s'appuyer sur les places du littoral et tantôt s'es
quiver dans le désert ; finalement, c'est à Auzia
(Aumale), près de vastes fourrés, vastis circum
saltibus, que la tragédie se dénoue . Notre Jurjura
n'est pas loin . Il est vrai que le nom de la Mon
tagne de fer n'est pas prononcé une seule fois
dans le récit. Mais ce silence ne prouverait-il
pas tout simplement que les aigles romaines n'o
sèrent pas s'aventurer si haut, qu'elles se con
tentèrent modestement de la plaine et des vallées,
où les postes militaires pouvaient en cas de be
soin leur offrir un refuge ? Tacite parle même de
la cavalerie lancée par Apronius à la poursuite
- 31 -

des Numides : qu'auraient pu faire ces chevaux


dans les aspérités de la montagne ?
A partir de ce long duel entre Rome et Tacia
rinas, jusque vers la fin du ile siècle, inutile
d'interroger l'histoire sur nos populations jur
juriennes : elle s'obstine à se taire. Un moment,
sous Antonin le Pieux, vers 160, on peut entendre
un nouveau bruit d'armes et quelques cris de ré
volte parmi les Maures de la côte ; mais les mal
heureux n'aboutissent qu'à se faire repousser
jusqu'au pied de l'Atlas (1) , et bien vite tout ren
tre dans le silence .
Pour nous retrouver en pays connu, il faut at
tendre que l'an 297 amène sur la scène le nom
des Quinquegentiens (les cinq tribus unies) . Cette
fois, pas de méprise possible : ces Quinquegen
tiens étaient incontestablement les pères de nos
Kabyles. Outre que leur territoire était situé entre
Saldæ (Bougie) et Rusucurru (Dellys), l'emplace
ment exact de la Grande-Kabylie , l'énumération
de ces cinq tribus, laissée par Ammien Marcel
lin , nous donne des noms qui subsistent à peine
altérés dans les confédérations actuelles : com
ment, par exemple, ne pas reconnaître une pa

(1) Voir M. de Champagny, les Antonins.


32

renté entre les Isaflenses d'alors et les Flissas


d'aujourd'hui ? Puis toujours cette humeur turbu
lente que nous connaissons. En 297 , il ne fallut
rien moins qu'un coup de massue de Maximien
Hercule pour briser les résistances : et encore ?
Toujours est-il que l'impérial collègue de Dioclé
tien dut de sa personne débarquer en Afrique à
la tête d'une armée. On ne manque pas d'ailleurs
de nous parler des difficultés de l'entreprise , de
la sauvagerie des habitants, des hautes monta
gnes et des fortifications naturelles du pays (1 ) .
Heureusement, Maximien est Hercule : qui pour
rait tenir tête à un tel césar doublé d'un tel dieu ?
Aussi , à entendre son panegyriste, Claude Ma
mertin (car les rhéteurs, selon la remarque de
M. de Champagny ( 2), sont les seuls historiens de
cette époque), le nouvel Hercule aurait exterminé
ces barbares ; mais, en vérité, quelle confiance
avoir dans des lauriers décernés par de tels
hommes ? En tout cas, la victoire, si victoire il y
eut, ne fut point définitive.
En 373, sous Valentinien Ier, les Quinquegen
tiens, toujours mécontents, s'avisent, à la voix

(1) « Ferocissimos populos, inaccessis montium jugis et natu


rali munitione fidentes . »
(2) Les Césars du troisième siècle.
33

d'un de leurs grands chefs , le donatiste Firmus,


de troubler encore « la majesté de la paix ro
maine. » Le comte Théodose , maitre de la cava
lerie, libérateur de la Bretagne , et certainement à
cette heure le plus illustre général de l'empire ,
reçoit l'ordre de châtier ces rebelles : tant la « ter
reur du nom romain » semblait douter d'elle-même
devant la terreur de ces barbares ! Outre des lé
gions éprouvées de la Pannonie et de la Masie,
Théodose emmène à sa suite quelques contingents
de la Gaule. Il prend terre à Djidjelli (Mauritanie
Sitifienne ), et parvient , sans coup férir, jusqu'au
pied du Mont de Fer. Diplomate autant que guer
rier, Firmus feint d'abord de vouloir parlemen
ter, de présenter ses excuses et d'implorer son
pardon . De son côté, Théodose lui-même , crai
gnant d'avoir à livrer bataille sur ce terrain si
coupé, effrayé surtout par les retraites ardues de
l'ennemi et par les défilés perfides qui y condui
sent, n'aurait pas été fâché de retarder ou d'élu
der tout à fait l'ouverture des hostilités. Mais les
Quinquegentiens n'étaient pas gens à se laisser
prendre à de belles promesses. Bientôt les négo
ciations sont rompues et l'action s'engage .
On peut lire dans M. de Broglie (1 ) les épiso
(1) L'Église et l'empire romain au IVe siècle, 3e partie, Valentinien
2.
et Théodose, t. I.
34 -

des saillants de cette campagne. Elle s'ouvrit


vers l'un des points de la petite chaine de
l'Atlas qui avoisinent le plus la mer , dans
le territoire de la tribu des Isafliens où Fir
mus s'était retiré. Ce ne fut pas l'affaire d'un jour,
dit M. de Broglie ; il ne fallut pas moins de dix
huit mois et de trois expéditions pour rétablir le
bon ordre. On voit que l'un des soucis de Théo
dose, en face de cette contrée accidentée, c'était
le transport des convois, partant, le ravitaille
ment des troupes . Nous n'avons pas à suivre le
général romain dans la double pointe qu'il dut
pousser « d'abord vers l'ouest , dans les plaines
qui s'étendent entre les deux possessions françai
ses d'aujourd'hui, Milianah et Orléansville ; puis
vers le sud, à travers le massif abrupt qui do
mine la ville actuelle de Boghar. » Au reste, en
vrai Kabyle qu'il est, insaisissable, rusé, prompt
comme l'éclair , toujours en fuite et toujours re
paraissant sur les points favorables, si bien qu'il
semble se décupler lui-même, déjà notre Firmus
s'est dérobé à la poursuite et « a trouvé moyen
de regagner vers l'est les montagnes plus voisines
de la mer, où l'insurrection avait pris naissance,
et qui semblent destinées par la nature à fournir,
en tout temps, un asile aux résistances désespé
35

rées . Ce fut dans cette retraite , alors occupée par


la tribu des Isafliens, et de nos jours habitée par
les Kabyles, qui s'y sont défendus si longtemps
contre nos armes , que Théodose dut aller le re
lancer par une troisième campagne, au début de
375. » Comme au temps de Tacfarinas, comme
dix-huit siècles plus tard , c'est toujours aux cris
de liberté et de haine contre l'oppresseur que
le chef anime et entraine les siens ; c'est en pous
sant des clameurs sauvages à ébranler l'air et à
tenir l'agresseur en respect , c'est à la faveur de
la nuit, c'est par des retours soudains et hardis
que ces barbares exécutent leurs plus beaux
coups : bref, toujours nos Kabyles .
Cependant , « accablés enfin par la superiorité,
non du nombre, mais des armes, les Isafliens
plièrent , et Firmus, sur le point d'être livré, prit
le parti de s'étrangler lui-même dans sa tente . »
Quant au comte Théodose, il put triompher à
son aise à Sétif, où il entra en vainqueur. Mais,
quelque grand capitaine, quelque vaillant soldat
qu'il fût, il trouva que ce succès lui avait coûté
assez cher ; on n'a qu'à lire Ammien Marcellin
pour constater que la Montagne de Fer ne vit
point passer le triomphateur sur ses crêtes (1).
(1) « Repulsus ab altitudine montium et flexuosis angustiis,
36
Ce fut le dernier effort tenté par Rome contre
ces peuplades , le dernier au moins dont l'his
toire nous ait conservé le souvenir.
Sans compter que les armées de l'empire ne
sont plus les armées du vieux temps, les Vanda
lesnesont pas loin : est -il besoin d'ajouter qu'a .
vec eux c'est le silence et l'obscurité qui vont
s'étendre plus profonds que jamais sur ce coin
de l’Afrique, pour ne s'éloigner définitivement
que devant notre conquête française ?
En résumé, on le voit , Rome a pu enserrer
étroitement le Jurjura , essayer même de miner et
de mordre ses flancs ; mais le morceau était dur ,
dur comme fer , mons ferratus , et rien ne prouve
qu'elle ait entamé les hautes cimes , rempart
suprême de l'indépendance intransigeante . Tout
indique plutôt que c'est chez d'autres, non ici ,
qu'elle a pu justifier sa fière devise :
Parcere subjectis et debellare superbos.

Nul ne nie assurément qu'outre les échelles


maritimes de Bougie et de Dellys, elle ait établi

stetit (Theodosius) . Et quamlibet, facto in hoste m impetu pluri


busque peremptis, aperuerit viam, formidans tamen sublimia
collium ad insidiandum aptissima, ducens suos incolumes, re
vertit ad Audiense Castellum . » (Amm. Marcell .)
- 37
çà et là quelques postes fortifiés dans l'intérieur
de la Grande-Kabylie ; ces barbares étaient trop
voisins pour n'être pas gênants, et il fallait bien
placer à quelques pas d'eux des grand'gardes
pour donner l'éveil à la première alerte . Par
exemple, nous savons tous que la vallée du Se
baou et celle de l'Oued-Sahel non-seulement ont
été parcourues par les cohortes romaines, mais
ont vu s'élever au milieu de leurs moissons quel
ques -uns de ces postes militaires . L'histoire en
désigne quatre autour du Jurjura, avec leur
emplacement précis : limes Audiensis (Aumale),
limes Tubusubditanus ( Tikla ), limes Taugensis
(Taourga) , limes Bidensis (Djemâ-Sahridj ) . Mais le
nom même donné à ces stations avancées, limes ,
frontière, ne dit-il pas qu'au delà c'est terre
étrangère et insoumise ? Aussi , tandis que des
ruines assez nombreuses se rencontrent éparses
dans les parties basses du pays, sur la rive droite .
du Sébaou et sur le littoral, pas une trace sérieuse
d'occupation au cœur de la montagne, chez les
Zouaoua et les Aït-Iraten .
Du moins, si par ses armes le peuple roi n'a
pu renverser la muraille, n'a - t- il pas réussi à
l'ébrécher par le voisinage et le contact de sa ci
vilisation ? Pas même. Cette Rome, puissante et
38

habile , qui s'entendait si bien à façonner le monde


à son image, ne s'assimilait guère ce petit
monde récalcitrant, tout de ſer comme sa mon
tagne. Elle a bien pu contribuer à développer ou
à régulariser chez ces enfants de la Barbarie
cette vie municipale, dont elle avait positivement
la science et que nous avons retrouvée chez nos
Kabyles encore si enracinée et si aimée , quoi
que informe et assez sauvage. Elle a pu contri
buer également, en resserrant la zone de leurs
franchises,2 à leur donner des habitudes moins
nomades, à leur faire échanger leurs gourbis de
boue et de paille (mapalia) contre des maisons en
pierre . Elle a pu encore, par l'influence de ses
exemples et de quelques relations absolument
inévitables, mettre en honneur parmi eux la pro
priété individuelle et ses délimitations rigoureu
ses, augmenter dans cette race le goût de la cul
ture, du commerce, des voyages, de l'industrie.
Mais il y a loin de là à cette absorption que la
grande métropole pratiquait ailleurs avec tant
d'art, et qui en peu de jours arrivait à faire d'un
intraitable Ségusien un Romain suffisamment as
soupli. Après plus de quatre siècles de colonisa
tion romaine, Jugurtha, revenant sur la terre de
ses pères, aurait reconnu son vieux sang .
39

A la place des Romains les Vandales peuvent


venir. Pour le Jurjura, ce n'est qu'une inondation
qui passe, et qui , sur son passage, laisse un peu
d'écume et de remous, dans les tribus quelques
noms de villages qui rappellent sa trace, Tande
lest, Ouandelous, dansles physionomies quelques
uns de ces types du Nord dont nous avons dit
un mot ; mais , à tout prendre , pas de lit creusé ;
la montagne vit s'écouler ce torrent, comme elle
en avait vu disparaitre tant d'autres, et il n'y a
aucune raison de croire que Genséric et ses suc
cesseurs aient seulement songé à faire sérieuse
connaissance avec des peuplades si peu ave
nantes.
De l'expédition de Bélisaire et du pouvoir si
précaire et si restreint de Constantinople en
Afrique je n'ai rien à dire. Parmi les quelques
ruines du Bas-Empire trouvées çà et là dans les
plaines voisines de la Kabylie, pas un monument
qui atteste une conquête.
Hélas 1 après les soldats de Byzance, ce fut Ma
homet qui vint . Tout n'a-t-il pas été dit sur cet
immense naufrage où sombra l’Afrique chré
tienne ? Qu'on ne se figure pas cependant que nos
indomptables montagnes se soient laissé tran
quillement submerger. Loin de là , dominant le
· 40

déluge, elles devinrent comme une île et un port


de salut pour les vaillants qui purent y aborder,
et depuis des siècles le flot vainqueur avait cou
vert le nord de l'Afrique , quand les Zouaoua
étaient encore debout sur leurs rochers, la tête
haute et l'arme au poing . C'est au moins dans
cette attitude que nous les représente le grand
historien des Berbères , l'Arabe Ibn Khaldoun (1)
qui écrivait au xive siècle : « Retirés, dit-il , sur
leurs montagnes qui sont tellement élevées que
la vue en est éblouie, et tellement boisées qu'un
voyageur ne saurait y trouver son chemin , ils
bravent de là la puissance du gouvernement, et ,
quand le sultan de Bougie leur réclame l'impôt,
ils se révoltent, étant bien sûrs de n'avoir rien à
craindre dans leurs retraites . »
Vienne , avec le xvre siècle , la royauté de pil
lage et de sang inaugurée par les Barberousse :
véritable terreur, qui pendant trois longs siècles,
de 1516 à 1830, pesa non -seulement sur la côte
barbaresque, mais sur la mer et sur la chrétien
té ! Pendant ce temps , les sommets du Jurjura,
visibles d'Alger, continuent à se dresser toujours
insoumis, comme une menace constante contre

(1) Traduit par M. le baron de Slane.


- 41

cette domination de forbans. En plein gouverne


ment de la Régence , nous voyons surgir dans
l'histoire nationale ces petits rois indépendants
de la montagne, les rois de Koukou (1) , rois d'é
lection et de circonstance, sorte de condottieri et
de chefs de bande , « roitelets sans cour ni train , »
dont la seule présence néanmoins dans ce pays de
république , prouve qu'on est sur pied de guerre,
qu'on a eu besoin d'une tête pour organiser
une défense ou une attaque. Sans doute , on a à
batailler avec les tribus voisines, pour ne pas en
perdre l'habitude ; sans doute encore, il faut en
lever aux Espagnols la ville de Bougie , « la pe
tite Mecque » du moyen âge ; mais il faut aussi
se tenir en garde contre le pacha de la Porte et
sa milice , et quand il s'agira de marcher contre
Alger, sans l'ombre d'un scrupule, le Kabyle se
fera provisoirement l'allié de l'Espagnol et du
chrétien contre le Turc .
Les traditions du pays et l'Afrique de Mar
mol , historien espagnol de cette époque, sont
pleines de combats durant cette période. De même
au xvie siècle , au xvire, jusqu'à nous : chroniques

(1) Endroit célèbre dans les souvenirs kabyles, situé dans la


partie du Jurjura qui s'infléchit vers la côte, dans la direction du
nord-est .
42

locales, relations des voyageurs, mémoires des


religieux voués à la rédemption des captifs, tout
s'accorde à nous montrer les Kabyles continuant
à se rire, à l'abri de leurs montagnes, des terribles
maitres d'Alger .
Désespérant de passer leur niveau sur les hau
teurs, les Turcs prirent le parti très-sage de se
faire romains, avec la cruauté et l'exaction en
plus : je veux dire qu'ils se retranchérent pru
demment dans les vallées et y bâtirent de peti
tes villes fortifiées ou Bordj : Bordj -Menaïel ,
Bordj -Sebaou, Bordj-Tizi-Ouzou, Borj-Boghni
(Dra-el-Mizan), Bordj -Bouïra... Dans chacun de
ces forts ils installaient, sous l'autorité d'un caïd,
une garnison formée de leur milice ; tout autour
ils faisaient rayonner des colonies militaires, ou
Zmouls (1) , et se tenant en principe sur le pied
modeste de la défense, ils bornaient l'offensive à
tendre une main rapace, soit pour prélever le
plus de contributions possible, soit pour attirer
à eux par de gras priviléges cette race mal
apprise qui ne daignait pas leur ouvrir l'accès de
ses foyers. Ainsi établirent-ils dans les plaines
ou le long des pentes moins élevées, comme auxi
liaires de leur gouvernement, j'allais dire de leur
(1) Pluriel de zmala.
43

exploitation , leurs fameuses tribus makhzen,


exemptes d'impôts, vivant de razzias , non-seule
ment armées et équipées aux frais de la Régence ,
mais munies chacune d'un lot de terre .
L'amorce n'était-elle pas tentante pour de
pauvres gens qui allaient être ou pressurés ou
bloqués s'ils résistaient à l'appât ? pour partici
per à la bonne fortune des makhzen , ne valait-il
pas la peine de subir l'attache du pouvoir ?
N'importe, la part levée sur la Haute-Kabylie
pour grossir le contingent de ces tribus, fut tou
jours assez mince. Pareil au loup de la fable, le
Kabyle se défie si fort de tout ce qui ressemble
à un collier et imprime une marque de servage !
Les affamés, les voleurs, les assassins, tous ceux
qui avaient quelque bonne raison de dire adieu à
leurs villages, tel fut le ramassis qui fournit le
plus de recrues à ces tribus hétérogènes : hom
mes braves, du reste, et pleins d'audace, d'au
tant plus aptes à servir le système turc, qu'ils
pouvaient tout oser sans risquer de rien perdre.
Malgré cela, il ne paraît pas qu'ils aient fait de
merveilleux exploits en Kabylie. Dès qu'ils ten
taient de faire grimper trop haut leurs chevaux ,
une grêle de coups les assaillait et les faisait vite
repentir de leur essai d'ascension. Puis, quel était
- 44

dans ces parages l'un des objets importants de


ces tribus vassales ? assurer la liberté des com
munications entre Alger et Constantine. Or, un
voyageur du xvile siècle, Peyssonel, plaisante tout
à son aise ces pauvres Turcs, qui souvent , quand
ils veulent faire ce trajet, ne savent pas, s'ouvrir
la chaîne du Jurjura et sont obligés de faire un
long contour de cinq ou six journées.
Jusqu'à la dernière heure de la domination du
dey, les choses allèrent de la sorte entre Turcs et
Kabyles. Que n'avons -nous mieux profité de cet
antagonisme!
Nous avions beau être des chrétiens vain
queurs des musulmans, si, dès le 5 juillet 1830,
nous avions su faire comprendre aux Kabyles
que la bannière blanche de la France et du Christ .
ne remplacait sur la Kasbah d'Alger la bannière
verte de Stamboul et du prophète que pour les
arracher'aux griffes des oppresseurs, turcs ou
arabes ; si , dès ce jour, nous avions eu la pensée
patriotique et chrétienne de faire retentir aux
oreilles des opprimés notre cri de victoire avec je
ne sais quel accent qui en aurait fait un cri de
délivrance (1), certes, les chansons des villages
(1) Cette pensée a été éloquemment exprimée dan le discours

déjà cité de Mgr Lavigerie .


- 45

n'auraient pas exhalé une plainte sur la chute


d'Alger « la bien gardée. » Après tout, les pleurs,
si pleurs il y eut, ne furent ni amers « comme
des larmes de sang, » ni abondants « comme les
pluies du printemps. » Dès le lendemain du jour
où les Zouaoua , perchés sur la pointe de leurs
plus hautes crêtes , auraient pu à la rigueur aper
cevoir, dans le lointain transparent de l'horizon ,
les flammes qui s'échappaient des débris fumants
du fort de l'Empereur ( 1), les soi-disant maîtres de
la veille étaient si peu regrettés , que mal avisé
eût été le soldat turc qui ne se serait pas empressé
d'évacuer son bordj .
En vérité, on ne peut se défendre d'un senti
ment d'admiration , puis-je dire de sympathie,
pour ces populations, humbles et fières tout en
semble, qui, contentes de leurs âpres et étroites
montagnes, les ont opiniâtrement défendues
contre la longue série des conquérants de l'Afri
que ; qui , en dépit d'une situation violente et in
cessamment menacée , ont su maintenir presque
intactes leurs institutions propres et leur langue
nationale, alors que la plupart des autres con
( 1) Tout le monde connaît cet épisode de l'explosion du Fort
l'Empereur (Charles -Quint) , qui fut comme le signal de la capi
tulation d’Alger.
46
fédérations berbères disséminées sur toutes les
parties montagneuses de l'Algérie, perdaient
plus ou moins, dans un contact séculaire avec
les Arabes, jusqu'au souvenir de leur origine .
Assurément, si ces divers conquérants avaient
apporté, en échange de franchises trop barbares,
une civilisation sérieuse, virile, progressive, on
pourrait à bon droit appeler cette opiniâtreté des
Kabyles un amour sauvage de l'anarchie . Mais au
fond , quels bienfaits leur offrait -on ? Timeo Danaos
et dona ferentes. Romains, Arabes, Turcs, tous
avaient bien quelque titre à être traités de Grecs
parles Kabyles. Civilisation énervante et délices de
Baïa, vie de vagabondage et de pillage, servitude
peut-être dorée, mais servitude, tels étaient les
beaux présents que ces trois peuples réservaient
en fin de compte à leurs vaincus . Qui fera un
crime aux Kabyles d'avoir dédaigné ces dons ?
Pourquoi faut -il, hélas ! qu'ils aient perdu le
meilleur de leurs biens, la foi de leurs pères, et que
nous soyons réduits à les compter sur la liste des
peuples musulmans ? Toutefois sont-ils, comme
les Arabes, mahométans de vieille roche et de
plein cour ? N'ont- ils pas été chrétiens durant
des siècles ? Le christianisme, tout en succom
bant dans presque toute l'Afrique, ne s'est- il pas
- 47

comme survécu longtemps à lui-même dans ces


parages ? Ne reste-t-il pas parmi ces peuplades
des débris encore visibles de la croix , peut-être
des germes de vie ? Il y a là une série de ques
tions qui méritent d'être traitées .
- 48

IV

SUITE DU COUP D'EIL HISTORIQUE .


LA QUESTION RELIGIEUSE .
LES KABYLES ONT-ILS JAMAIS ÉTÉ CHRÉTIENS ?

C'est une tradition ancienne et constante que


si , en dehors de l'Islamisme et avant lui , il est un
conquérant qui ait réussi à entamer la Kabylie,
ce conquérant, c'est l'Evangile.
Il est vrai que l'ouvrage le plus important qui
ait été publié de nos jours sur ce pays (1) , con

(1) La Kabylie et les coutumes kabyles, par MM . Hanoteau , géné


ral de brigade , et Letourneur, conseiller à la Cour d'appel d'Alger .
Imprimerie nationale, 1872 ; 3 volumes grand in -8 °, - Cet ouvrage ,
49

teste cette tradition, et pour la battre en brèche ,


multiplie les conjectures .
Qui sait si les tribus du Jurjura, avant d'être
musulmanes, n'étaient pas juives ou païennes et
ont jamais passé par le christianisme ? Qui sait si
les images de la Croix qu'on rencontre çà et là
chez les Kabyles ne sont pas simplement des des
sins de fantaisie ? Surtout, ce prétendu souvenir
que quelques gens du pays auraient gardé de leur
origine chrétienne ne serait- il pas une invention
de fraîche date faite par ces rusés montagnards
pour flatter les nouveaux maitres, ou peut- être
même l'invention d'un zèle immodéré, qui épie
et grossit les moindres mots des Kabyles, pour
les exploiter au profit d'une évangélisation pré
maturée ? Mais , après tout, ce ne sont là que des
points d'interrogation , et on peut essayer d'y
répondre .
Si incomplets que soient les monuments, si

fruit d'un long séjour dans le pays, de relations quotidiennes


avec ces peuplades et des plus patientes recherches, est sans
contredit le livre classique sur la Kabylie, et il donne vraiment
ce qu'il promet . Seulement, sous prétexte d'écrire sans parti pris
et sans préjugé de race , les auteurs n'ont-ils pas oublié plus que
de raison qu'ils étaient Français et chrétiens ? Pour parler équita
blement d'un peuple musulman, il est tout à fait superflu de
calomnier sa propre religion.
3
50

épars que soient les souvenirs, ne vaut- il pas la


peine de recueillir et de faire parler ces débris ?
Le II ° siècle de notre ère n'était pas commencé ,
que déjà l'Evangile avait couvert d'évêchés, par
conséquent de fidèles, tout le nord de l'Afrique ,
la Mauritanie Césarienne et la Mauritanie de
Sétif aussi bien que la Numidie et les autres pro
vinces vassales de l'Empire. La région qui nous
occupe ne paraît pas sous ce rapport plus déshé
ritée qu'une autre. Cette Kabylic du Jurjura , qui
aujourd'hui, même en prenant ses limites extrê
mes, ne formerait guère en France qu'un seul
département, comptait de nombreux diocèses :
Saldo (Bougie) , Sitifis (Sétif) , Rusucurru ( Dellys ),
Rusazuz (Zeffoun), Tigisis (Taourga), Castellum
Tetraportense (col des Beni-Aïcha) , Tubus uptus
(Tikla), Castellum Medianum (Bordj-Medjana ),
Jomnium (Tigzirt) , Bida municipium (Djemâ
Sahridj) (1) .... C'était une invasion pacifique,

(1) Voir l'Africa christiana, de Morcelli ; Essai sur l'Algérie chré


tienne, romaine et française, par Mgr Dupuch , premier évêque d'Al
ger ; les Epoques militaires de la Grande-Kabylie, par M. Berbrugger,
conservateur de la bibliothèque et du musée d'Alger, etc. Les
études de géographie comparée relatives à l’Algérie, poussées
dans ces derniers temps avec une ardeur intelligente par bone
nombre d'antiquaires et plusieurs de nos officiers, ont déterminé
d'une manière aussi satisfaisante que possible l'emplacement
- 51

mais une invasion plus victorieuse et une con


quête mieux assise que ne l'était celle d'un Maxi
mien- Hercule ou de je ne sais quel proconsul de
Tibère .
De ces divers siéges épiscopaux, il faut en con
venir, aucun ne se trouvait au cœur de la monta

de ces diverses localités romaines demeuré jusque-là très- con


troversé .

En particulier, la question était restée longtemps douteuse


pour la ville appelée par les anciens Bida municipium, Bida Colo
nia , Limes Bidensis. Dans l'ordre civil , Bida, dépendant de la Mau
ritanie Césarienne, avait un Præpositus, chef de station, et la
Notice des Evêques donne un Episcopus Bidensis dans la même pro
vince . A cause de la ressemblance des noms, le Dr Shaw et d'au
tres savants après lui , avaient cru retrouver Bida dans la moderne
Blidah ; mais M. Berbrugger a tranché la question en faveur de
Djemá- Sahridj, en se guidant sur l'itinéraire d'Antonin et la carte
de Peutinger. Encore à présent, des gens du pays appellent
Djemâ- Sahridj, Djemå -Blida ou Bida. Ce point nous intéresse tout
spécialement, parce que la croix est revenue abriter en cet endroit,
non certes une résidence épiscopale, mais un humble poste de
missionnaires perdu au milieu des infidèles, comme une senti
nelle avancée de la civilisation chrétienne et française.
Castellum Medianum , également siége d'un évêché et cité dans le
récit qu'a laissé Ammien Marcellin sur la campagne de Théodose
contre Firmus, avait d'abord été identifié à Médéah ; mais il a
été ensuite placé avec beaucoup plus de vraisemblance à Bordj
Medjana , entre Sétif et les Portes -de -Fer . Ce lieu est devenu célèbre
dans ces dernières années pour avoir été la résidence du Bach
agha Mokrani, l'âme et le chef de la dernière insurrection kabylo ,
qui fut tué les armes à la main au plus fort de la lutte,
52

gne ; relevant des colonies romaines, ils étaient


ou échelonnés le long de la côte, ou situés dans
quelque vallée ouverte, telle que la vallée du
Sebaou . Jusqu'à présent, les fouilles pratiquées
dans l'intérieur du Jurjura n'ont amené la dé
couverte ni d'une ruine chrétienne, ni d'aucune
autre ruine importante . Mais qu'en conclure ? Il
est fort probable que, avant d'avoir servi de re
fuge aux émigrés qui fuyaient le cimeterre des
Arabes, ces hautes cimes, âpres , sauvages , sou
vent visitées par la neige, faites pour les san
gliers et les panthères plutôt que pour les hom
mes, étaient beaucoup moins habitées que de nos
jours ( 1). Ou si l'on veut y voir dès cette époque
cette population serrée qu'on y trouve mainte
nant, comme maintenant aussi ce ne pouvait être
qu'une population pauvre, beaucoup trop pauvre
pour donner à son culte ces magnificences qui
bravent le temps.

(1) Pour donner une idée de la densité de la population actuelle


de la Kabylie, le cercle de Fort-National , où la terre est plus in
grate , puisqu'il renferme dans sa zone les cimes rocheuses et
absolument inhabitables du Jurjura, a une population spécifique
supérieure à celle de presque tous les départements français ; six
d'entre eux seulement sont plus peuplés spécifiquement (MM.
Hanoteau et Letourneur) . Il faudrait aller chercher la Belgique
pour trouver ici des proportions comparables.
-
53

Quoi qu'il en soit, est-il croyable qu'ainsi cer


nées dans un étroit espace par les successeurs
des Apôtres, les tribus jurjuriennes se soient obs
tinées durant des siècles à fermer l'oreille aux
échos de la Bonne Nouvelle qui ne pouvaient
manquer de frapper leurs montagnes ? Il est clair,
en effet, que l'Eglise ne restait ni tranquille ni
muette, tant qu'elle voyait là, sous ses yeux , ces
peuplades asservies par le paganisme. Ce n'a
jamais été sa coutume de se reposer , sans viser
à poursuivre ses victoires. L'Eglise d'Afrique
en particulier s'entendait à parler haut et ferme.
La note que lui avait donnée Tertullien, son pre
mier organe, était certes assez retentissante ;
saint Cyprien , saint Optat, saint Augustin adou
cirent le ton , sans le baisser . Les déchirements
funestes causés par le donatisme , la venue des
Vandales et le regain de persécutions qu'elle
arrena, tout cela assurément était peu fait pour
aider la prédication apostolique. Cependant,
quand nous voyons des missionnaires aller, en
dépit des obstacles, porter la lumière de Jésus
Christ jusqu'aux limites de l'occupation romaine ,
plus loin peut- être, bien au delà par conséquent
de nos possessions actuelles , chez les Gétules
(oasis du sud -ouest), à Cydamus (Ghadamės ),
– 54
chez les Garamantes ( l'oasis du Fezzan au sud de
la Tripolitaine), et cela déjà au temps de Tertul
lien , puis au temps de saint Augustin , sous Jus
tinien , même sous Genséric (1) ; quand nous
voyons des peuples barbares, quelques-uns de
même race que nos Kabyles, de sang aussi bouil
lant, de tempérament aussi fier, enfin tout aussi
rebelles à une naturalisation chrétienne, courber
la tête et accepter le baptême; pouvons-nous sup
poser que, pendant ces quatre ou cinq siècles,
l'Evangile ait laissé, sans l'attaquer et sans le
dompter, un bloc de montagnes, situé non pas

(1) Tertull. , ad Scapulam ; Arnob. , adv . Gentes, I, 10. Sous Gen


séric, des confesseurs de la foi exilés parmi des Maures païens se
font apôtres et gagnent ces peuplades à Jésus-Christ (Victor de
Vite) .
Une chronique des Visigoths, de l’an 569, parle ainsi des Gara
mantes et de peuples maures convertis : Anno tertio Justini i npe
ratoris, Garamantes per legatos pacem, romanæ reipublicæ et fidei
christianæ sociari desiderantes , poscunt, qui statim utrumque impe
trant ... Maccuritarum (alias Mauritarum ) gens his temporibus
Christi fidem recipit.
Dans la ville de Ghadamés, il y a encore aujourd'hui une rue
appelée la rue du Non , c'est-à-dire de ceux qui refusèrent d'abord
d'accepter la religion de Mahomet (Les Touareg du Nord , par Henri
Duveyrier) .
Sous Justinien , on envoie aux Maures de la Tripolitaine des
missionnaires connaissant leur langage.
55

simplement à la porte, mais dans une enclave de


son domaine, d'autant que le drapeau de la Croix
ne portait pas dans ses plis, comme les aigles ro
maines dans leurs serres, la condamnation de
l'indépendance nationale ? « Les Montagnes ou
les Portes de fer , » c'est bon pour les conquérants
humains : l'Evangile ne connait pas cela , toutes
les nations sont faites poūr lui .
C'était, au reste, par mille fissures plus ou
moins latentes que le courant de la foi devait
s'infiltrer dans le Mons Ferratus ; car, enfin, la
cuirasse avait ses défauts . Recueillir, comme le
faisait si largement la Kabylie , les épaves de
tous les dominateurs de l'Afrique, n'était-ce pas
très-souvent, dès le 1e siècle ou le ivº , adopter
des hôtes déjà marqués du signe de la Croix ?
Les colonies romaines durent contribuer pour
leur grande part à peupler de chrétiens ce massif
qu'elles enserraient de tous côtés . Encore ac
tuellement, bon nombre de familles kabyles se
flattent de sortir d'une souche européenne ou
latine, non-seulement dans les tribus voisines
de la mer et des vallées, comme les Aït- Djennad
ou les Aït-Fraoucen , mais jusque chez les Aït
Iraten perchés autour de Fort-National. On si
gnale également dans les environs de Bougie
56

une fraction de tribu appelée Aït- Rouma, dont le


seul nom suffit à trahir l'origine (1) .
Il y a plus . Est-il bien sûr que la conversion de
nos Berbères n'ait pas devancé celle de la puis
sance romaine (2) ? Est-il bien sûr que la ques
tion religieuse, la grande question de tous les
temps, ne fût pour rien dans cette révolte des
Quinquegentiens qui en 297 et 298 contraignit
Maximien -Hercule à commettre son auguste ma
jesté avec ces vils barbares ? Un érudit de notre
nouvelle Afrique, M. Berbrugger, mort mainte
nant, n'est pas éloigné de croire (3) que cette
prise d'armes n'était autre chose que la réplique
indignée faite par la foi chrétienne, non moins
que par le bon sens et la fierté indépendante des
Africains, à la prétention qu'affichait le César
demi-dieu de se faire adorer . Il appuie sa con

(1) Sous le nom de Roum, les conquérants musulmans enten


daient les chrétiens d'origine étrangère , c'est-à-dire les colons de
race latine et les Byzantins.
(2) Fait en tout cas remarquable , les premières victimes qui
donnèrent leur sang en Afrique pour le nom de Jésus-Christ
étaient des indigènes : l'archimar:yr saint Namphanio ou Nam
phamo et ses compagnons ; le martyrologe romain fête leur mé
moire sous le nom de Martyrs de Madaure, le quatrième jour de
juillet.
(3) Voyez la Revue africaine, mai 1865 .
57

jecture sur la coïncidence de cette sédition avec


le martyre du centurion Marcel , mis à mort dans
cette même année 298, à Tingis (Tanger) , pour
avoir refusé l'encens à Maximien (1) . Il faut
avouer cependant que l'indice est bien vague.
Ce qui est plus certain, c'est qu'au ivº siècle
les populations du Mont de Fer avaient aban
donné le paganisme . On se rappelle ce Firmus,
enfant du pays, un moment son maitre, que nous
avons vu , de 373 à 375, personnifier dans ces
montagnes et dans toute la contrée l'insurrec
tion indigène contre la domination de Rome :
Firmus était chrétien ; triste chrétien, hélas !
puisqu'il avait entraîné ses partisans dans la
secte farouche des donatistes ( 2 ). Voulait-il par
lå attiser encore le feu de la lutte nationale en y
jetant le feu de la discorde religieuse ? C'est pro
bable. Le fait est que, mauvais chrétiens ou non ,
ni lui ni les siens n'étaient païens, et parmi les
siens nous savons qu'il faut compter les tribus
montagnardes par excellence, les Jubaleni, les
Zouaoua de nos jours. Des évêques lui tendent
la main et implorent sa grâce auprès de Théo

(1) Histoire du Maroc, par M. l'abbé Léon Godard , t . I, p. 259 .


( 2) Ammien Marcellin, XXIX, 5 ; – Aurel . Vict. , Epit. 45; — Zos.,
V, 16 ; S. Aug., Epit., LXXXVII (édit. Poujoulat).
3.
58

dose, et, à une époque, la faction de Firmus re


présente si notoirement la secte des donatistes,
que ces hérétiques sont désignés sous le nom de
firmianistes ou firmiens (Firmiani) (1).
Ces malheureuses peuplades rentrèrent-elles
bientôt dans le giron de l'Eglise ? L'histoire ne le
dit pas . On aurait presque le droit de l'espérer
en voyant les exemples donnés par la famille de
celui qui avait été le boute-feu de la révolte et
du schisme. Tandis que Gildon , l'un des nom
breux frères de Firmus, persévérait seul dans
l'idolâtrie, sa sœur prenait le voile ; sa femme et
sa fille laissaient la réputation d'une rare piété .
Mascézel lui-même, un autre frère du rebelle,
était ouvertement un chrétien orthodoxe et de
bon aloi . Rallié aux Romains et chargé par eux
d'aller apaiser ses compatriotes toujours ameu
tés, il demande qu'on aide son expédition par
des prières ; il amène de Toscane les premiers
moines qu'on ait vus en Afrique ; toute la nuit
qui précède la bataille, il la passe à prier, et
vainqueur d'une multitude innombrable avec une

(1) Amm. Marc ., loc. cit. - Une des confédérations , située sur
les parties les plus inabordables du Jurjura, porte le nom de Aït
Batroun (les fils de Pierre) . Serait-ce pour être restée fidèle, lors
de la defection firmianiste, à la foi de Rome et de saint Pierre ?
59

poignée d'hommes, il fait remonter à Dieu et à la


protection de saint Ambroise tout l'honneur du
succès (1) .
Au surplus, lorsque Firmus succombait, le
jour béni de Dieu et des hommes n'était plus
éloigné, où saint Augustin allait devenir le grand
athlète de l'Eglise africaine et pulvériser sous
ses coups le donatisme aux abois . Il est à croire
que pour les Jurjuriens égarés ce fut la fin du
schisme et de l'hérésie, rien n'indiquant que
Genséric ait mieux réussi à leur imposer son aria
nisme que sa tyrannie politique .
Ce n'est point à dire que ce fût un peuple de
saints. Que plus d'un vieux Kabyle soit toujours
resté païen , que plus d'un chrétien fût un peu
païen dans l'âme, je le crois . Outre que le christia
nisme devait avoir quelque peine à infuser la
plénitude de sa séve dans un tel sang, nous ne
connaissons que trop les crimes qui attirèrent
sur l’Afrique le châtiment suprême de l'invasion
étrangère, et quelle invasion ! Les Vandales et
les Arabes ! Mais que ce peuple fût encore, en
bloc, païen à l'extérieur, au vile siècle, non ! Sui
vant toutes les probabilités (c'est tout ce que

(1) Claudien. Zozime .


60
nous donne ici l'histoire) , lorsque l'islamisme
survint avec la prétention d'occuper ces monta
gnes, il trouva la croix , non Astarté, pour lui
barrer le passage .
Les auteurs arabes attestent le fait sans trop
de façons . Le plus accrédité d'entre eux, si tou
tefois il en est un seul qui mérite plein crédit,
Ibn Khaldoun, dit formellement que si la religion
des Berbères, comme celle de toutes les gran
des nations de l'Orient et de l’Occident, fut d'a
bord le paganisme , cependant, sous l'influence
des Romains , ils acceptèrent la religion chré
tienne (1) . Puis , venant à décrire le caractère
moral de cette race , il trace ce tableau : « Citons,
dit- il, les vertus qui étaient devenues pour les
Berbères une seconde nature : leur empresse
ment à s'acquérir des qualités louables, la no
blesse d'âme qui les porta au premier rang par
mi les nations , les actions par lesquelles ils
méritèrent les louanges de l'univers : bravoure et
promptitude à défendre leurs hôtes et leurs clients;

(1) Histoire des Berbères, traduction de l'arabe par M. le baron de


Slane (Alger, 1852, t. I, p. 206, 207 et suivantes) . Kocéïla, ce chef
berbère qui dirigea les premières résistances nationales contre
l'invasion arabe, était chrétien, et, si sa foi faiblit un moment,
elle reparut ensuite dans la lutte.
61

fidélité aux promesses, aux engagements et aux


traités ; patience dans l'adversité, fermeté dans
les grandes afflictions, douceur de caractère, in
dulgence pour les défauts d'autrui , éloignement
pour la vengeance, bonté pour les malheureux,
respect pour les vieillards et les hommes pieux ,
empressement à soulager les infortunes, hospi
talité, charité, magnanimité , haine de l'oppres
sion ... , dévouement à la cause de Dieu et de sa
religion ; voilà pour les Berbères une foule de
titres à une haute illustration , titres hérités de leurs
pères , et dont l'exposition , mise par écrit, aurait
pu servir d'exemple aux nations à venir (1) . »
Certes, la peinture est flatteuse, et de plus l'ar
tiste est impartial , car il était Arabe. De ces
louanges , d'ailleurs, il faut en prendre une part
pour nos Kabyles, qui sont de la race. Or, n'y a
t -il pas dans cette énumération des vertus d'une
marque absolument chrétienne, telles que la
charité et l'éloignement pour la vengeance ?
Est- il nécessaire maintenant de demander si
les tribus du Jurjura ne professaient pas le ju
daïsme avant de passer à Mahomet ? Que quelques
tribus de l'Aurès l'aient professé ; que la Kahena,

1) T. I, p . 199 et 200 .
62

cette héroïne berbère qui , à la fin du vue siècle,


opposa au torrent envahisseur une résistance
désespérée , ait été juive, au dire d'Ibn Khal
doun (1 ) , cela importe peu : il s'agit uniquement
pour nous du Jurjura (2) . Bien moins encore
serons-nous déconcerté si l'on nous objecte les
noms que portent encore les villages de plusieurs
confédérations : Aït Moussa (les fils de Moïse) ,
Aïd -Daoud (les fils de David) , Aït- Jounès (les fils de
Jonas) , etc ... Tous ces noms se retrouvent dans
des tribus purement arabes et musulmanes. Qui
ne sait que Mahomet a pris à l'Ancien Testament

( 1) T. I, p. 208, 213 et 214 , 340 et 341 ; t. III, p . 193 et 194. Du reste,


M. l'abbé Godard, dans son Histoire du Maroc, conjecture que la
Kahena devait plutôt être chrétienne ; le fait de voir son autorité
reconnue et respectée non-seulement par les Berbères, mais par
les Romains et les Grecs , en serait un indice .
(2) Nous ne disons pas que plusieurs familles de Juifs ne se
soient pas introduites dans le Jurjura. Où cette race ne s'est-elle
pas glissée ? et nous savons que les portes de la Kabylie s'ou
vraient volontiers devant les expatriés et les fugitif :. Ce que nous
prétendons, c'est qu'en masse ou en majorité, les tribus kabyles
ne sont pas d'origine juive. Dans une étude sur l'His :oire des Juifs
dans l’Afrique soptentrionale , publiée en 1867 dans le Recueil des no
tices et mémoires de la Société archéologique de la province de Cons
tantine, M. Ab. Cahen , grand rabbin , mentionne quelques tribus
ou fractions de tribus, appartenant à ces contrées, qui auraient
i passé du judaïsme à la religion de Mahomet ; mais, parmi elles ,
il ne cite nullement les tribus du Jurjura .
-
63

bien autre chose que des noms de prophètes ? Pas


d'autres traces de coutumes ou de religion juive
en Kabylie que ces vestiges communs du mo
saïsme dont le Coran , fatras indigeste, est assez
largement bigarré.
Ce qu'on ne peut contester, c'est que le sang
rabbinique, s'il coule dans les veines de nos
Kabyles, y a totalement changé de nature. Ce
montagnard des Zouaoua, aux allures indociles,
au cerveau tenace, cultivateur et campagnard
enragé, ne disant adieu à son pauvre village et à
son ingrat jardinet qu'avec l'espoir de les retrou
ver bientôt ; par -dessus tout, depuis tantôt deux
mille ans que nous le connaissons, si ami du
grand air, de la liberté sauvage, des armes, de la
chasse aux hommes ou , faute de mieux , aux car
nassiers qui l'entourent ; quelle ressemblance a
t- il, si ce n'est peut- être l'apreté au gain et la
malpropreté, avec ce Juif de l'Algérie, souple,
rampant, le plus accommodant des hommes,
tout ce qu'il y a de moins martial au monde ? N'al
lez pas, en tout cas, demander à un Kabyle si par
hasard il serait fils de Juif ; vous risqueriez de
vous attirer une mauvaise affaire. Lorsqu'en
1847 le maréchal Bugeaud remporta entre Bougie
et Sétif la dernière victoire qui devait illustrer
- 64 -

son commandement , les chansons du pays pleu


raient ainsi la honte de la défaite : « Nos hommes,
jadis des lions, portent le båt ; serions-nous donc
devenus des tribus de juifs ? » Voilà la pensée
populaire prise sur le vif .
Aussi , qu'on nous permette cette dernière ré
flexion : il n'est pas d'efforts, nous allons le voir,
que l'islamisme n'ait tentés pour s'imposer au
Jurjura . Or, se serait-il donné tant de peine s'il
ne s'était agi que de tribus juives à gagner ? Pour
lui, le juif n'est pas une proie qui vaille. Jamais
un Juif, eût- il prononcé la formule dans toute
la sincérité de son âme, ne sera du bois qui fait
le bon musulman , et eût-il répété jusqu'au der
nier soupir qu'il n'y a de Dieu que Dieu et que Maho
met est son prophète, sa place au paradis serait
fort loin d'être assurée . Mais pour un chrétien ,
c'est autre chose . Les bagnes d'Alger et les crocs
de fer de ses remparts , que les contemporains de
la conquête ont encore pu voir de leurs yeux , le
témoignaient assez haut . Ce qui va suivre dira si
c'est en juifs ou en chrétiens que les apôtres du
croissant ont traité les Kabyles.
-
- 65

COMMENT LES KABYLES ONT APOSTASIE

Dans le même chapitre où il a esquissé la


physionomie morale des Berbères, Ibn Khal
doun déclare laconiquement qu'étant tombée en
suite en décadence, cette race a vu ses qualités
disparaitre ( 1 ). Pourquoi ? Comment ? Ce n'est
pas un musulman qui peut le dire ni le compren
dre . Nous, en revanche, si nous l'ignorions, nous
saurions le deviner, et puisse l'Europe, encore un
peu chrétienne, n'apprendre jamais ce que per
dent les nations en achevant de perdre Jésus
Christ !
La suppression radicale de l'Evangile ne se fit

(1) T. I , p. 199.
66

pas toutefois pour la Kabylie en un clin d'oeil. Il


fallut l'épuisement causé par plusieurs siècles
d'isolement et d'abandon , les coups répétés du
sabre et enfin la séduction , pour arracher entiè
rement du caur de ce peuple cette vieille foi qui
avait fait sa force et son honneur . De l'aveu d’Ibn
Khaldoun , peu suspect assurément, ce n'est qu'a
près avoir soutenu maints combats et être reve
nus douze fois à leur ancienne religion , que
les Berbères ont adopté définitivement l'islamis
me (1) . Dans ces lutteş pro aris et focis, plus d'une
goutte de sang dut couler pour la foi en même
temps que pour la liberté.
Il est certain que si l'islam réussissait à tout
niveler dans la plaine, il ne parvenait pas aussi
bien à escalader les montagnes et à passer sur
elles son grattoir si triomphant ailleurs . N'ou
blions- nous pas un peu trop ce fait historique ,
lueur consolante dans les sombres annales de
l'Eglise africaine ? Encore que l'irruption musul
mane ait été pour l'Afrique comme un nouveau
déluge, ce déluge néanmoins n'eut la permission
ni de submerger tout d'un coup les plus hautes
cimes, ni de briser l'arche jusqu'à engloutir ses

(1 ) T. I. p . 198, 215,
67
dernières épaves. Grâces à Dieu , quelque chose
de l'arche surnageait encore, lorsque le 14 juin
1830 fit luire l'arc-en-ciel sur ces plages désolées .
Toujours, même au plus fort de la tempête , la
colombe a trouvé où se reposer : je veux dire,
pour être moins biblique, que le pauvre chrétien
captif sur cette terre ennemie a toujours eu au
service de son âme, même aux plus mauvais
jours, un prêtré et un autel . L'autel était caché,
je veux bien , au fond de quelque obscur et humide
repaire, et le prêtre vivait exposé à des avanies
de tout genre. Mais des avanies pouvaient-elles
décourager des prêtres de Jésus-Christ voués à
une cuvre si semblable à celle du Calvaire, la
rédemption des captifs ? Lemaréchal de Bourmont,
entré dans Alger, put y saluer encore les der
niers successeurs de ces humbles et intrépides
religieux qui, depuis lant de siècles, veillaient là ,
avec un dévoûment sans mesure et dans la plus
inébranlable espérance, à la garde de l'Eglise
d'Afrique restée vivante dans son tombeau ( 1 ).
(1) On peut voir encore aujourd'hui , dans le petit collége de Saint
François Xavier, dirigé par la Compagnie de Jésus, les modestes
appartements qui , avant 1839, servaient à la fois d'abri et de cha
pelle au Père trinitaire attaché au consulat d'Espagne. Ce digne
religieux a survécu plusieurs années à la conquête. Hélas ! la ré
surrection qu'il attendait a - t - elle pleinement répondu à ses voeux ?
68

Pour revenir aux premiers siècles de l'hégire


et à nos montagnes , ce n'est point encore au
tombeau, mais bien au soleil que nous devons y
chercher la croix .' M. Ch . Féraud , actuellement
interprète principal de l'armée d'Afrique et in
fatigable travailleur, montre très-bien , dans une
monographie pleine d'érudition et d'intérêt con
sacrée à la ville de Bougie, que les armées du
prophète , tout en débordant jusque sur l'Espa
gne , dès l'année 710, laissèrent intact derrière
elles tout le système de montagnes qui domine
Bougie et forme le Jurjura. Quoi d'étonnant
qu'elles se soient brisées contre cet obstacle ? Il
avait déjà intimidé plus d'un triomphateur, entre
autres le fameux comte Théodose, qui était dou
blement à craindre puisqu'il était à la fois Espa
gnol par le sang et vieux Romain par la trempe
d'âme. Toujours est-il que ce qui était pour Rome
la montagne cuirassée, mons ferratus, devint pour
les Arabes la terre ennemie, El-Adaoua. Terre
ennemie à double titre : d'abord , à cause de ses
ravins, de ses pics et de ses rochers, mais aussi
et surtout parce qu'elle était pour lors l'asile de
ceux qui, n'acceptant pas bénévolement l'alter
native : Crois ou meurs, avaient pris le troisième
parti de s'esquiver et de sauver du même coup
69

leur vie, leur indépendance et leur foi . Ce fut en


effet sur ces montagnes (nous en avons déjà dit
un mot) que, d'après des traditions locales, se
réfugièrent les débris des malheureuses popula
tions chrétiennes de Constantine, de Sétif et des
plaines environnantes qui purent échapper à l'a
postasie ou au massacre . On savait qu'on trou
verait sur ces hauteurs la croix , des frères , au
besoin des cours et des bras armés pour la ré
sistance .

Il faut attendre environ quatre cents ans, le vº


siècle de l'hégire , le xre de l'ère chrétienne , pour
constater positivement dans l'histoire un com
mencement de prise de possession du sol kabyle
par l'islamisme. Encore ne s'agit-il que de l'in
stallation du sultan En-Nacer dans la ville de
Bougie, l'antique Salde des Romains . Tenir cette
ville , c'était bien tenir une des portes de la Ka
bylie . Cependant on ne voit pas que la porte ait
été forcée et le christianisme contraint de trahir
ou de reculer à l'approche de la dynastie nou
velle . C'était un prince musulman bien peu de
son époque et de son pays que cet émir En -Na
cer ! Sa mémoire, demeurée populaire, nous le
représente non - seulement ami des sciences et
des arts, politique éclairé, dévoué à la prospérité
70
de son peuple, mais favorable aux chrétiens çà
et là soumis à son gouvernement .
Voici un fait qui n'est point une légende arabe
ou berbère greffée à plaisir sur l'histoire. Des
documents européens attestent que des relations
amicales existaient entre le Pape Grégoire VII
et le sultan de Bougie (1).
Le prêtre Servandus, choisi pour l'évêché
d'Hippone , allait à Rome recevoir la consécra
tion épiscopale. En-Nacer, à qui l'élu était, pa
raît-il , persona grata, lui remet pour le Pape,
avec une lettre pleine de déférence, les plus ri
ches présents ; le moindre de ces présents n'était
assurément pas la liberté que par amour pour
le Pontife et pour saint Pierre » il s'engageait à
donner à tous les chrétiens captifs dans ses
Etats. Grégoire VII, dont l'histoire nous a con
servé la réponse, s'empresse de remercier le
monarque avec une effusion presque paternelle .
Il le félicite de s'être montré si généreux et si
charitable, il l'assure de son dévouement et de
son amitié , et c'est en lui souhaitant « d'être
reçu, après une longue vie , dans le sein de la
béatitude du très-saint patriarche Abraham »
( 1) Rohrbacher. Du reste, toute histoire de l'Eglise atteste le
fait.
- 71

qu'il termine sa lettre (1 ). La main qui écrivait


1
ces lignes avait peu l'habitude de distribuer de
vaines flatteries aux puissants. Si donc Grégoire
VII traitait ce prince musulman avec tant d'af
fection , il avait de bonnes raisons pour le faire .
Sans compter que les actes de l'émir méritaient
évidemment reconnaissance , le Pasteur suprême
des âmes avait à coeur de conserver à ses pau
vres ouailles d'Afrique les ménagements du pou
voir civil ; et qui peut dire si l'origine chrétienne
et berbère d'En-Nacer et de sa nation ne laissait
pas au Pontife le secret espoir, de ramener un
jour à la vraie foi et cette dynastie et ce peuple ?
N'est-il pas intéressant de trouver le nom d'un
si grand Pape mêlé à l'histoire de cet humble et
obscur pays ? N'est- il pas particulièrement pi
quant de voir ce même Pontife, un intraitable et
un exagéré, à en croire nos faux autoritaires et
nos demi- catholiques, sympathiser avec un roi
mahométan à propos de la nomination d'un
évêque (2) ?
(1) « Scit Deus quia pure ad honorem Dei te diligimus , et salu
tem et honorem tuum in præsenti et in futura vita desideramus;
atque ut ipse Deus in sinum Beatitudinis Sanctissimi Patriarchæ
Abrahæ, post longa hujus vitæ spatia, te perducat corde et ore ro-
gamus. »
(2) D'après une notice arabe, rédigée sur d'anciennes chroniques
- 72

Nous ne pouvions laisser passer ce détail sans


le noter . Il prouve clairement qu'à la fin du xie
siècle les sultans de Bougie, « les rois de la Mau
ritanie Sitifienne » (suivant le titre que conti
nuait à leur donner la chancellerie romaine, tou
jours pieusement conservatrice) , avaient encore à
l'ombre de leur pouvoir quelques chrétiens indi
gènes. Des documents dignes de foi témoignent
même qu'en 1114 il y avait à El -Kalaa , ville dé
pendante du gouvernement de Bougie, un noyau
de catholiques berbères, un évêque et une église
dédiée à Notre - Dame ( 1 ). Certes , si le christia
nisme était ainsi parvenu à garder quelques po
sitions sous des sceptres musulmans et dans des
régions infiniment plus exposées que la vraie
Kabylie aux menaces du sabre arabe, que di
rons - nous de sa situation au sein des retraites

locales, les relations bienveillantes entre Rome et Bougie ne se


seraient pas arrêtées là . Le fils et successeur d’En - Nacer, El
Mansour, ayant demandé au souverain du pays de Roum (le pape )
des architectes et des ouvriers pour continuer les embellissements
de sa capitale, celui-ci lui envoya onze cents artisans, qui cons
truisirent dans la ville plusieurs édifices remarquables, entre au
tres , une tour à miroirs et à feux correspondants (M. Féraud) .
(1) M. de Mas-Latrie , Traités de paix et de commerce concernant les
relations des chréliens avec les Arabes de l'Afrique septentrionale au
moyen - âge.
73

abritées et indépendantes du Jurjura , où nous


l'avons vu , en face des premières irruptions sar
rasines, se concentrer et se barricader , bien loin
de déposer les armes ? Sans nous livrer à d'inu
tiles hypothèses, disons seulement qu'au xirº ou
xive siècle les Arabes donnaient encore aux tri
bus berbères des environs de Bougie le nom ,
tout à la fois suspect et glorieux , de survivants,
Bedjaïa (1 ) .
A partir de cette époque, plus une trace, plus
une ombre d'une chrétienté indigène vivante et
agissante ( 2 ). Cette lamentable disparition d'une
cuvre que les docteurs et les martyrs avaient
faite si grande ne s'explique que trop facilement.
Longtemps avant cette heure fatale, l'hérésie et
le schisme avaient jeté dans ce corps jadis vi
goureux de nombreux germes de décomposition .
Nous sommes déjà loin d'ailleurs des beaux jours

(1) Ibn Khaldoun , t. II, p . 51. De là même , l'étymologie du nom


de Bougie. (V. M. Féraud, loc. cit.)
( 2) Les princes africains conservèrent longtemps sous les dra
peaux de leurs armées des milices publiquement chrétiennes ,
jouissant au milieu des troupes niusulmanes du libre exercice de
leur culte . Rien ne prouve, toutefois, qu'il y ait eu parmi ces con
tingents chrétiens de ces fantassins zouaoua qui ont été le pre
mier noyau de nos zouaves et forment maintenant, pour une bonne
part, nos terribles turcos .
4
74

d'En -Nacer. Dans le drame sanglant que le crois


sant devait jouer sur cette terre pour la châtier,
les relâches ne pouvaient être que courtes. Les
Almohades, devenus maitres de Bougie, n'ont
jamais passé pour une puissance tolérante . Bref,
l'agonie avait duré d'assez longs siècles. Plus de
communications avec le dehors, surtout plus de
relations avec Rome, plus d'évêques (1), plus de
prêtres ; c'est - à -dire plus de doctrine, ni de sa
crements, ni d'eucharistie, ni d'autel: c'était,
non pas la mort, - j'ai dit que l'Eglise africaine
était restée vivante au tombeau, - mais une
crise suprême. La place, démantelée et comme
vide, allait demeurer à la merci du premier oc
cupant.
Le Prophète, longtemps tenu à la porte, mais PA

toujours aux aguets, commençait à avoir beau


jeu. Là où, par suite d'une hâte maladroite , la
terreur de ses armes avait échoué, l'appåt de sa
morale et de sa religion pouvait maintenant ob
tenir seul et sans aide un triomphe facile , ne
rencontrant plus que des âmes délaissées, privées

(1) Nous trouvons, sous Jules II, un évêque nommé au siège de


Constantine, mais autorisé à résider en Italie, à cause du danger
qu'aurait offert le séjour de sa ville épiscopale . Décidément, l'Afri
que était alors in partibus infidelium .
- 75 -
Ois du pain de vie, par conséquent affamées et ca
cier pables de se jeter sur la plus vile pâture . Le mo
Les ment était on ne peut plus opportun pour substi
Loni tuer tout doucement le Coran à l'Evangile dans
Brei tous les recoins où la besogne n'était pas encore
3 de achevée. Quel attrait ne devait pas exercer sur
ces populations sauvages, ardenles, passion
s de nées, avides de nouveautés (1 ) , d'indépendance,
de butin et de batailles, et désormais sans con
tre-poids, une religion qui prêchait la guerre,
autorisait la rapine et consacrait la volupté!
Selon toute vraisemblance, la conversion des
ame Kabyles à l'islamisme, tentée d'abord par la vio
01 lence et commencée dans le sang, s'acheva sans
fracas. Au lieu de faire enfoncer les dernières
mais portes par des convertisseurs armés, on fit glis
eau ser au coeur de la place, où déjà l'on s'était mé
la nagé plus d'une intelligence, de nombreux
émissaires de la caste sainte et lettrée des Mara
bouts (2) . Ces malheureux prédicants de l'enfer
devaient se donner la main pour circonvenir et

(1) « Ingenio mobili et novarum rerum avido, » disait Tacite en


parlant des Numides.
(2 ) L'étymologie du mot marabout donne comme signification
attaché, lié . Ce serait donc l'équivalent, pour le sens et la racine ,
de notre mot religieux .
76

endoctriner tout ce qui restait dans ces parages


de faibles et de simples ; et qui donc, parmi ces
pauvres gens abandonnés, pouvait ne pas être et
très-simple et très - faible ? Hélas ! cette tactique
de perversion , employée à propos, a fait maintes
fois ses preuves. C'est ainsi qu'après de longues
et admirables résistances, plusieurs contrées ca
tholiques du Nord, enserrées par les protestants,
privées de secours spirituels, obsédées par les
prédicants de la Réformie, ont fini, de guerre
lasse, par se laisser absorber dans le culte du
vainqueur.
Pour la Kabylie, c'est l'opinion générale parmi
les indigènes, et même les marabouts le font
sonner très-haut, que ceux -ci sont en majorité une
importation du dehors et de race arabe, la race bé
nie et choisie du Coran . Si vous demandez à un
Kabyle: « Qui habite ce village ? » souvent il vous
répondra : « Ce ne sont pas des Kabyles, ce sont
des marabouts . » Il est vrai que, sans cesser de
former une caste à part avec ses priviléges à
elle, les marabouts, aussi bien les marabouts
d'origine étrangère que les autres, ont entière
ment adopté les façons extérieures de la masse
autochthone ; la plupart du temps aussi déguenil
lés, aussi illettrés, aussi coulants sur la pratique
77
religieuse, que le dernier des Kabyles : c'est une
vieille coutume du Jurjura de s'assimiler ses
hôtes. Mais, en attendant, le triste tour était
joué ; et si , par suite d'un contact mutuel pro
longé, d'alliances réciproques inévitables , les
marabouts arabes étaient devenus plus ou moins
kabyles , les Kabyles , hélas ! étaient devenus en
revanche plus ou moins musulmans . Faut-il
croire à cette tradition , en tout cas nous l'en
registrons volontiers , - que les Aït- Iraten , tou
jours intransigeants , auraient été les derniers à
passer à l'ennemi ?
-
78

VI

VESTIGES DU CHRISTIANISME

Ici, avant tout, pas d'équivoque . Quelques au


teurs qui ont parlé de la Kabylie lorsque cette
région n'avait pas révélé tous ses mystères, ont
écrit sur ce chapitre quelques beaux rêves que
l'événement n'a pas tout à fait justifiés. Je vou
drais donc ne rien poétiser et rester strictement
véridique.
Il n'est que trop vrai , un Français, j'entends
par là un chrétien , à qui il arrive de traverser
la Kabylie, s'aperçoit vite qu'il a beau être sur
une terre jadis baptisée et où les armes de la
mère-patrie sont maintenant maîtresses, il est
cependant fort loin de son pays de France. Nulle
part l'église du village, nulle part le souffle qui
apporte à l'oreille et au coeur le son de la cloche ,
- 79

nulle part le crucifix du chemin. Où sont nos


cimetières, dont la plus humble croix est toute
rayonnante de promesses ? où est la femme de
nos campagnes, honorée dans sa dure vie d'in
digence et de travail ? où est le petit påtre des
Pyrénées ou des Alpes qui, en réponse à vos
questions sur le bon Dieu et sur Notre - Seigneur
Jésus-Christ, sait au moins balbutier le nom du
Père, du Fils et du Saint-Esprit, et tracer sur sa
poitrine le signe de la croix ? Non, si charmants
soient- ils, les parfums que soulève la brise de
ces montagnes ne sont point ces parfums de foi ,
de pureté évangélique, que malgré touton respire
encore dans l'air natal.
Sans doute, cette nature parle magnifiquement
de son auteur ; sans doute, ces Kabyles qui vous
croisent ont des façons avenantes, ces petits ber
gers qui vous regardent, des figures éveillées,
ouvertes, souvent aimables ; ces femmes qu'on
rencontre dans le sentier, remontant de la fon
taine, le visage découvert, en devisant ensemble,
sont moins tenues en servitude que la femme
arabe; sans doute encore, tout ce peuple qui
travaille, qui gagne si durement sa pauvre vie et
qui s'en contente, est actif, sobre, énergique,
rude à lui-même; n'importe, tout cela sent en
80

core beaucoup trop son Mahomet, son pays dé


baptisé el vide de Jésus-Christ. Comment voulez
vous que la vieille empreinte chrétienne ne soit
pas considérablement effacée dans des mours,
des coutumes et des âmes qui , depuis cinq ou
six siècles au moins, n'ont plus le baptême et re
connaissent Mahomet pour seigneur ? Nous ne
nous faisons aucune illusion : Dieu ne réserve
point aux futurs apôtres des Kabyles la surprise
qu'il a daigné accorder aux nouveaux mission
naires du Japon, le bonheur de retrouver dans
des âmes, délaissées cependant depuis deux siè
cles, des lueurs encore vives de l'ancienne foi , et
de voir ces âmes accueillir dans la joie de l'Es
prit-Saint le retour longtemps désiré de la pleine
lumière .
Néanmoins , cette réserve faite, j'ai hâte de dire
qu'en dépit de la couche épaisse jetée sur les
hommes et les choses par le chamelier de Médine ,
il subsiste en Kabylie plus d'un vestige chrétien :
témoin oublié, titre à demi enfoui, que la Provi
dence semble avoir laissé là pour certifier au
besoin ce que l'histoire ne dit qu'en tâtonnant et
à regret .
Ce qui surprend, c'est qu'un esprit sérieux ,
chercheur, un érudit dans la question kabyle, tel
81

que M. Hanoteau, fasse si aisément bon marché


de ces souvenirs. A l'entendre, tout se bornerait
en cegenre à quelques tatouages en forme de croix
observés par les voyageurs sur le front de quel
ques femmes indigènes ; et bien mieux , si ces
tatouages prouvaient quelque chose, ce serait
tout simplement qu'il existe en Kabylie comme
ailleurs des artistes pour dessiner des ornements
de cette forme et des femmes pour les trouver
gracieux.
Le général Daumas, un investigateur, lui aussi ,
et un homme au courant des choses du pays,
ne parle pas tout à fait de même : « Si l'on appro
fondit spécialement les mystères de la société
kabyle, dit-il dans son livre Mæurs et coutumes de
l'Algérie (4e édition, p. 255), plus on creuse dans
ce vieux tronc, plus sous l'écorce musulmane on
trouve de séve chrétienne . On reconnait alors que
le peuple kabyle, en partie autochthone, en par
tie germain d'origine, ne s'est pas complètement
transfiguré (mieux vaudrait défiguré) dans la reli
gion nouvelle, et ce n'est pas uniquement dans
les tatouages de sa figure qu'il étale devant nous
le symbole de la croix . »
Avant le général Daumás, en 1832, La Mori
cière enyoyait cette note à sa famille : « Toute
4.
82

cette population (il s'agit des tribus kabyles des


environs de Bougie qu'on était à la veille d'atta
quer) se distingue par son activité, son intelli
gence, son amour du travail et de la liberté : on
y reconnait, à n'en pas douter, les traces d'une
civilisation supérieure à celle des Arabes ; et à
voir les croix dont les Kabyles sont tatoués de
il
père en fils, il est évident qu'ils descendent des
anciens chrétiens, et qu'ils sont les restes des ha
bitants de l'Algérie sauvés par leurs montagnes
du flot envahisseur ( 1)... » A la vérité, lorsque La
Moricière traçait ces lignes , il ne connaissait les
Kabyles que pour avoir interrogé ceux d'entre
eux qu'il rencontrait, avec « cette insistance ques
tionneuse qui était dans ses habitudes ( 2 ). » Mais
il n'allait pas tarder à les voir de très-près . On
sait si à la prise de Bougie (1833) , où il conquit .
la croix d'honneur et le grade de commandant, il
regarda en face ses ennemis, et depuis lors,
ayant souvent à frayer avec eux, il ne modifia en
rien sa première opinion .
En définitive, comment n'être pas frappé de ce
fait et de sa valeur historique ? Dans tous les

(1) E. Keller. Le général La Moricière, sa vie, etc...


(2) Eloge funèbre du général La Moricière, par Mgr l'évêque de Poi
tiers .
83

pays où la race arabe a absorbé l'ancien peuple


ou s'est implantée à sa place, pas un vestige de la
croix, pas un reste chrétien ! ce sont des ennemis
impitoyablement proscrits ; et avant que nous fus
sions là, c'était jouer sa tête que de faire le
moindre étalage de la croix devant un musulman
de la vraie roche . « Dessin de fantaisie, » aurait
dit M. Hanoteau : à votre aise ! le vieux musul
man ne l'entendait pas ainsi . Il y a dans Alger
une mosquée bâtie en forme de croix : l'architecte,
un captif européen , inspiré par sa foi, peut- être
par ses espérances, avait tenu à lui donner cette
forme ; son audace lui coûta cher, ce fut son sang
qui cimenta les pierres de l'édifice. Au contraire,
dans les diverses fractions berbères qui ont réussi
à se maintenirà peu près intactes ,qu'elles se soient
concentrées dans les montagnes du littoral, com
me les Kabyles, ou qu'elles soient allées, comme
les Touareg, cacher leur liberté menacée dans
les déserts du Sahara et jusqu'aux frontières du
Soudan, quelques restes, quelques ombres de la
croix et du temperament chrétien apparaissent çà
et là , et l'ouvre du croissant n'est faite qu'à demi.
Dans l'un des groupes importants de l'inté
rieur, chez les Beni Mzab , tenus du reste pour
hérétiques par les quatre sectes orthodoxes de
84 -

l'islam (1), on retrouve jusqu'à des souvenirs de


la discipline primitive de l'Eglise, une sorte de
pénitencepublique imposée à certains coupables,
et parfois une véritable excommunication , qui
peut en quelques cas poursuivre le criminel au
delà du tombeau . Puis, ce qui n'est pas moins
remarquable, tandis que chez les rnahométans
de pur sang on nait marabout, on ne le devient
pas (si bien que le fils d'un marabout ne perd
nullement le titre paternel pour être un vaurien
et un impie) , au Mzab, c'est par le choix que se
recrute la caste sacrée (2) .
Chez les Touareg, les traces du christianisme
sont plus visibles encore ( 3 ). Musulmans seule

(1) Ces quatre sectes, ou plutôt ces quatre rites, suivant la com
paraison imagée des Mogrebins, boivent tous au même ruisseau ,
mais dans des coupes différentes. On ne trouve guère en Afrique
que les deux rites maléki et hanéfi, le premier, qui règne exclusi
vement au Maroc ; le second, qui est celui des Turcs . La plupart
des Arabes et tous nos Kabyles suivent le rite maléki , c'est-à-dire ,
pour être entendus des profanes, qu'ils ont adopté les doctrines de
l'iman Malek pour l'interprétation du Coran.
(2) Voyez dans les Missions catholiques, numéro du 3 décembre
1875, un intéressant feuilleton intitulé : Les peuples kabyles de l'Atlas.
et les tribus nomades du Sahara, par un missionnaire d'Afrique.
(3) Je ne fais guère ici que copier textuellement M. Henri Du
veyrier, le Touareg du Nord . Ces renseignements, donnés par le
jeune voyageur, ont d'autant plus de valeur qu'on ne saurait accu
85

ment de nom , sans iman, sans mufti , sans mos


quée, partant, suns pratique religieuse , ils ont,
par contre, l'image de la croix dans leur alpha
bet (1) , sur leurs armes, sur leurs boucliers,
dans leurs ornements et leurs vêtements . Le
seul tatouage qu'ils portent sur le front, sur le
dos de la main , est une croix ; le pommeau de
leurs selles, les poignées de leurs sabres et de
leurs poignards sont en croix . Les selles des cha
meaux sont garnies de clochettes, quoique partout
Mahomet ait rejeté la cloche comme une sorte de
cachet du christianisme . Leur Dieu est Amanai
(l'Adonaï de la Bible) ; le diable , Iblis, règne dans

ser l'écrivain d'être dominé dans son livre par les préoccupations
religieuses.
(1) Ce détail est toujours de M. Duveyrier. Nous n'ignorons pas,
du reste , la ressemblance, faut-il dire la presque identité, des si
gnes graphiques du touareg avec les caractères des plus anciennes
inscriptions lybiques découvertes en ces dernières années, surtout
dans la province de Constantine , et nous savons que parmi les let
tres de ces inscriptions figure aussi la croix. Cette croix de l'al
phabet des Touareg ne serait donc pas un indice de christianis
me . Ce serait, par contre, une preuve de plus à l'appui de cette
observation faite depuis longtemps, que dans les monuments de
tous les peuples et de tous les âges on trouve des marques et
comme des pressentiments du mystère de la croix ; d'autant plus
(coïncidence remarquable) que la lettre représentée par cette croix
est précisément le t, tau, le signe mystérieux d'Ezéchiel .
86

leur enfer, « le dernier feu, » et leur ciel est


habité par des anges (Andjelous) : nous sommes
loin des houris mahométanes . C'est surtout dans
les moeurs que la marque de la civilisation chré
tienne est demeurée saillante . La monogamie,
respectée sans exception , a maintenu autour du
foyer domestique des restes de moralité et d'hon
neur absolument inconnus dans la famille arabe
polygame. Contrairement à toutes les habitudes
africaines ou orientales, la femme targuie ( 1) est
généralement instruite et dispose librement de
sa main ; mariée , elle est l'égale de l'homme et
garde l'admistration de sa fortune personnelle ;
mère, elle préside à l'éducation de ses enfants,
et c'est son sang, non celui du père, qui détermine .
quel rang ils auront à prendre dans la tribu .
Pour nos pauvres Berbères du Jurjura , de la
même famille et primitivement héritiers des
mêmes trésors, la liste des vestiges chrétiens est
plus simplifiée . Sans doute, ils ne seraient pas
plus appauvris que leurs frères des oasis, si , au
lieu de se contenter des retraites de l'Atlas, ils
étaient allés, eux aussi , enfouir leur reste d'héri
tage au fond du Sahara . Mais moins séquestrés ,

(1) Singulier de Touareg .


87

obligés depuis des siècles à vivre en contact


presque quotidien avec l'élément arabe, quelles
éclaboussures n'en ont- ils pas reçues ? Il est
arrivé pour la religion ce qui est arrivé pour le
langage. Tandis que les Touareg ont conservé
des caractères propres à leur langue et leur dia
lecte à peu près pur de tout mélange étranger,
le Kabyle a perdu jusqu'au souvenir d'une écri
ture nationale, et le langage qu'il parle est mêlé de
beaucoup d'arabe : ainsi, pour la religion , était-il
possible que le Coran n'empiétât pas largement
sur un terrain si rapproché du sien ? et comme,
pour le Coran , empiéter c'est ravager, nous pou
vons nous estimer heureux que la dévastation ne
soit pas plus radicale et en faire honneur à la
ténacité kabyle .
Voici, au reste, si courte qu'elle soit, la liste
des traces chrétiennes que le premier venu peut
constater en Kabylie. Nous la donnons sèchement
et sans plus de commentaire. Après ce que nous
avons dit, quiconque a des yeux pour voir et un
esprit non prévenu pour réfléchir, décidera lui
même si ce sont là des témoins authentiques du
passé ou des contrefaçons de ruines :
1° Les tatouages en forme de croix . Sans être
d'un usage général, on les rencontre fréquem
88

ment, surtout dans les tribus plus voisines de


Bougie. Ces croix sont quelquefois à quatre
branches égales, mais souvent aussi ce sont de
véritables croix latines, moins susceptibles par
conséquent d'être regardées comme de simples
dessins d'ornementation .
2° Des maisons, dans plusieurs villages (no
tamment dans un village situé tout près de Fort
National) , portent gravées au-dessous ou tout
autour de leur unique entrée de petites croix
très-distinctes, taillées dans la pierre même ou
encadrées dans une sorte de rosace ; et ce qui
est plus remarquable, parfois la maison ainsi dé
corée n'est rien moins que la mosquée du lieu .
Quelle surprise charmante de trouver à une telle
place le chiffre du véritable Maitre!
3º Au moins dans deux tribus, l'une assez éloi
gnée du Jurjura, dépendant du groupe kabyle de
Cherchell , l'autre voisine de Zeffoun, la croix se
retrouve jusque sur les tombes : non pas, il est
vrai , dressée en signe d'honneur, comme dans
nos cimetières, mais simplement couchée à terre
et agencée assez primitivement avec ces pierres
brutes dont les musulmans ont coutume d'en
tourer les fosses de leurs morts .
4° Quelques noms du pays sont marqués assez
89

visiblement d'une empreinte chrétienne. C'est


ainsi que chaque village kabyle a son kanoun
(canon, loi) , c'est-à- dire tout à la fois un tarif
d'amendes applicables à certains délits et un
corps de droit local destiné à compléter ou à mo
difier la coutume commune : le mot, grec par
l'étymologie , romain par l'usage, n'est-il pas em
prunté à la langue de l'Eglise ?
Chez les Aït-Fraoucen , à une petite distance
de Djemå-Sahridj, un village , planté sur un piton
élevé, porte le nom arabe de El-Mesloub, le Cru
cifié, le Crucifix. Que ce piton ait jadis été sur
monté d'un Crucifix vénéré, ou quela fidélité des
habitants à leur antique foi ait mérité ce nom
au village, nous n'avons pas å trancher le litige ;
ce qui n'est pas douteux, c'est la signification du
nom (1)
De même, à quelques lieues de Bougie, il existe

(1) Amsloub, qui n'est que le même mot kabylisé, signifie, dans
le langage kabyle, un homme fou, maniaque , hypocondriaque , à
humeur solitaire et sauvage. Cette épithète n'aurait - elle pas été
donnée, dans le principe, aux individus qui étaient restés fidèles
à l'ancienne religion, disons le mot, à la folie de la croix , et qui ,
par suite , obligés de rompre plus ou moins avec leurs conci
toyens apostats , demeuraient à l'écart et étaient tenus en suspi
cion ? De là l'origine du nom. Bien entendu , nous émettons cette
conjecture sous toute réserve .
90

un village appelé Bordj -Nçâra, le fort des Chré


tiens (Nazaréens). On y voit des ruines que les
gens du pays attribuent aux Romains, et une
fraction de chrétiens y aurait persévéré long
temps dans la religion que Rome avait éta
blie .

5° Ce qui est moins matériel , bon nombre de


Kabyles ont encore gardé un vague et lointain
souvenir de leur origine chrétienne . Sans doute,
D
pour la masse, ces tatouages et autres vestiges ok
du christianisme n'ont plus le don de réveiller la
moindre réminiscence d'un passé meilleur. Tous .

les Kabyles cependant n'en sont pas là. « Que


signifie cette croix que vous portez sur le front ? »
demandait à un Kabyle un zélé religieux de la
ter
Compagnie de Jésus. — « C'est le signe de l'an
be
cienne voie, de celle que suivaient nos pères.
Et pourquoi la portez -vous ainsi gravée sur le
LC
front ? C'est qu'elle est le signe du bonheur. >>
9
Une autre fois, dans le village des Aït-Frah ,
1,
confédération des Aït - Iraten , un vieillard res
pecté du pays disait à ce même religieux , en
m
plein village, et sans soulever un mot de récla
mation parmi les notables qui l'écoutaient : « Moi
je suis vieux , je mourrai musulman ; mais mes
fils que voilà et leurs compagnons pourront bien
91 -

prendre ta route (1) . » C'était encore un de ces


montagnards qui disait un jour, sous cette forme
sentencieuse familière au langage africain comme
à celui de l'Orient : « Le Sebaou change souvent
son cours dans les crues de l'hiver, mais il finit
par revenir à son ancien lit : ainsi nous, nous
pourrons revenir à l'ancienne voie . » Et n'était
ce pas cette même pensée qu'exprimait un chel
kabyle, peu après la conquête de l'Algérie, dans
ces paroles rapportées par le général Bedeau :
« Nos ancêtres ont connu les chrétiens ; plu
sieurs étaient fils des chrétiens, et nous sommes
plus rapprochés des Français que des. Ara
bes ( 2 ) ? »
Maintenant, qu'on dise que tout cela est dans
la bouche des Kabyles pure flatterie ; qu'avant
notre arrivée ils ne soupçonnaient même pas que
leurs ancêtres eussent pu être chrétiens, et que ,
si quelques -uns le répètent aujourd'hui, c'est
uniquement pour l'avoir entendu dire à des mis
sionnaires impatients, et dans l'espoir de s'attirer
nos sympathies. Serait-ce, par hasard , pour
nous flatter qu'un marabout kabyle, peu gêné et

(1) Cette double anecdote a déjà été racontée, il y a plusieurs


années, dans une lettre publique de Mgr Lavigerie.
(2) Histoire de la conquête de l'Algérie, par A. Nettement, p. 7.
92

légèrement fanatique, aurait dit récemment à un


Français, en lui montrant des ruines romaines
du pays : « Ce sont nos ancêtres qui ont fait ces
monuments : ils étaient alors chrétiens; n'ayant
pas encore reçu de Dieu le don de l'islamisme ,
les malheureux s'adonnaient aux choses de la
terre, que nous, musulmans, Dieu merci , nous
savons dédaigner. » La vérité vraie est que, déjà
au xvr siècle , les Kabyles disaient aux Espa
gnols et à qui voulait les entendre ce qu'ils nous
ont redit des milliers de fois depuis la conquête .
Pour ne citer qu'un témoignage , mais il serait
aisé d'en apporter plus de vingt et de toute épo
que, l'historien Marmol , dans les notes qu'il a
laissées sur son esclavage parmi les musulmans ,
raconte que de son temps les habitants des mon
tagnes voisines de Bougie non-seulement por
taient l'image de la croix peinte sur leur visage .
mais qu'ils se disaient chrétiens d'origine et grands
ennemis des Arabes .
Ce n'est pas une tradition en l'air qui se per
pétue ainsi de siècle en siècle dans la mémoire
d'un peuple : d'autant que le peuple dont nous
parlons a sinon une pierre pour cervelle , comme
le disent les Arabes, du moins, de l'aveu de
tous, un coeur médiocrement sensible au culte
des souvenirs .
93

J'allais essayer d'indiquer encore quelques


signes de la touche chrétienne qu'un cil attentif
peut remarquer en Kabylie. On pourrait le faire,
en soulevant un peu plus l'écorce musulmane
dont parle le général Daumas, et en creusant
résolûment dans le vieux tronc . Mais, réflexion
faite, je m'arrête. Nous aurons bientôt à nous
initier à l'état social de ces tribus et aux dispo
sitions qu'elles semblent témoigner.
Le lecteur pourra juger alors de lui- même et
en pleine connaissance de cause s'il est permis
d'espérer qu'à l'exemple du feu de Néhémie, le
feu sacré de l'ancienne foi , étouffé en ce moment
sous la boue , revivra un jour en faveur de ce
peuple sous l'action pénétrante de la charité
chrétienne .
Il est seulement un- point, point capital dans
l'appréciation du niveau moral d'une société,
qu'il importe de signaler dès à présent comme
une trace du passage de notre religion dans le
Jurjura: c'est la rareté de la polygamie ; les ma
rabouts, plus riches, sont presque seuls à se
permettre ce luxe . On dira et on a dit qu'il ne
faut faire honneur de cette coutume ni au chris
tianisme ni aux Kabyles ; que, si ce monde est
en général monogame , c'est uniquement qu'il est
94

pauvre et avare . L'avarice et la pauvreté ne sont


pas ordinairement d'aussi sages conseillères. Il
est dans le coeur de l'homme des instincts bru
taux contre lesquels les passions les plus fortes
sont désarmées . Pour continuer après des siècles
à retenir ces peuplades, encore plus ardentes et
sensuelles que pauvres et avares, sur la pente
de liberté où les entraînait le Coran, il fallait un
frein posé par l'Evangile .
95
1
SODIO

s1

ries

VII

RELIGION ACTUELLE SUPERSTITIONS

Me suis -je trop arrêté à cette question des ori


gines chrétiennes des Kabyles ? Si quelqu'un le
pense, il me le pardonnera . C'est bien le moins
qu'un fils tienne à conserver intacts les souvenirs
de sa mère. C'est bien le moins, lorsqu'on aime
son pays, que de chercher à mettre au jour le titre
le plus sacré de la France catholique à l'occupa
tion de cette terre infidèle .
Après tout, nous l'avons dit, nous ne voulons
rien exagérer. Les Kabyles ont jadis été chré
tiens : le sont -ils aujourd'hui ? A mon cour dé
fendant, mais il l'a bien fallu, j'ai déclaré assez
: nettement que non . Au moins en religion, ils sont
mahometans, ils le sont infiniment trop, sans
pourtant l'être beaucoup. Le général Daumas, si
96

versé dans la connaissance de la société indigène


de l’Algérie, a dit du Kabyle que, ayant subi le
Coran et ne l'ayant point embrassé, il ne s'en est
revêtu que comme d'un burnous . Le mot est aussi
juste qu'expressif . Encore le pauvre burnous est
il fort endommagé ; pour peu qu'on l'aide, il sera
vite en lambeaux .
L'honnête touriste qui, arrivant en Kabylie , s'at
tendrait à y trouver le musulman classique, tel 4

qu'on l'a cent fois décrit, ritualiste minutieux et


intraitable, invinciblement fidèle à sa mosquée,
à ses prières cinq fois par jour, à ses ablutions
réglementaires, à la lecture de son Coran, à son
pèlerinage de la Mecque , enfin à vingt autres
pratiques, cet honnêté touriste serait grandement
trompé . Le Kabyle (nous commençons à le con
naitre) , de race foncièrement positive, a beaucoup
allégé , pour la commodité de sa vie, le fardeau
trop pesant des momeries musulmanes . Ce n'est
pas que ces momeries soient bien crucifiantes,
n'exigeant aucun sacrifice intime et suppleant
aisément à la purification du caur par l'ablution
du pied . Toujours est-il qu'elles prennent du
temps, imposent des gènes, bref, sont plus ou
moins des servitudes ; or , là-haut, on aime tant
à garder ses coudées franches !
- 97

L'usage de la circoncision , l'observation, vaille


que vaille, du jeûne du Ramadan, l'abstinence
du vin et de certaines viandes, la célébration de
trois ou quatre fêtes dans l'année, quelques re
pas ayant un caractère sacré, à l'occasion des
naissances ou des funérailles, voilà en somme à
quoi se réduit le bagage religieux d'un Kabyle .
Pour une religion qui consiste toute dans des
pratiques, ce n'est pas énorme. Encore, si l'on
n'en retranchait jamais rien !... Mais tel qui a trop
soif pendant le Ramadan mettra un morceau de
glace dans sa bouche et vous dira effrontément
que ce n'est ni boire ni manger. Tel autre qui
vient de tuer un beau sanglier fera taire ses scru
pules et mangera la viande interdite : Dieu est
grand et pardonne les faiblesses de l'homme ! J'ai
tort pourtant de m'occuper de ces fanfarons : ils
sont l'exception , et s'il est un péché capital peu
connu en Kabylie, c'est la gourmandise.
Pour les prières , les prostrations, les ablu
tions, on les fera si le cæur vous en dit, mais on
s'en dispense plus facilement encore . « Que ne
vous battez -vous donc , au lieu d'être sans cesse à
marmotter des prières ? » disaient cavalièrement
les chansons de la montagne à des tribus de la
plaine qui avaient rendu les armes sans avoir
5

Traischa
Siau
98

fait par.er la poudre. Ce qui est plus significatif,


sur les sept jours de la semaine, pas un qui soit
spécialement réservé à la prière, au moins en fait
et pour la masse. Rien absolument qui rappelle
cet air de paix et de bonne fête qu'on respire dans
les beaux et joyeux dimanches de nos campa
gnes, et le vendredi , jour sacré des musulmans,
le jour où le Grand - Turc se rend pompeusement
å Sainte-Sophie, est pour le Kabyle jour de mar
ché, d'industrie et de labeur, comme le plus vul
gaire des jours (1) .
De vrai , et voici encore qui montre bien l'état
du culte en Kabylie, le moyen pour le Kabyle
d'aller pompeusement à sa mosquée ? Sa mos
quée est bien ce qu'il y a de plus primitif au

(1) Quelques écrivains , qui ont parlé des coutumes de la Kaby


lie, ont dit qu'au lieu de célébrer le vendredi, comme les musul
mans, les Kabyles se reposent le dimanche, et ils ont apporté ce
fait comme un témoignage précieux de leurs traditions chrétien
nes. Cette assertion, je crois, provient d'un malentendu. Aucune
tribu, que je sache, ne respecte le dimanche comme le jour offi -
ciel du repos, et en vertu d'une idée religieuse . Seulement, si
vous demandez à trois Kabyles quel jour ils se reposent, l'un
pourra vous dire : le vendredi ; l'autre, jamais, et le troisième , le
dimanche. Mais allez au fond de la question avec ce dernier, et
vous verrez bientôt que son habitude lui est entièrement per
sonnelle et qu'il l'a tout simplement rapportée d'Alger ou de la
plaine.
99

monde . On avait beau chanter en 1857 , alors que


le canon des infidèles profanait tout sans merci :
« La mosquée des Taourirt, des Aït-Yenni, tom
bée sous les coups des Français, l'emportait sur
toutes en beauté ! » ce n'était pas dire beaucoup .
La mosquée kabyle est tout simplement l'une des
humbles maisons du village , privée même, dans
plusieurs tribus, de son indispensable minaret,
quelquefois un peu moins étroite, un peu moins
étouffée que les autres masures, mais tout auss
sale (et Dieu sait ce que je dis en disant cela ! ) ,
tout aussi délabrée, plus souvent hantée , quand
elle n'est pas déserte ou abandonnée aux chau
ves-souris, par les oisifs, les voyageurs sans abri ,
les amis de la sieste et de l'ombre , que par les
marabouts et les fervents .
Le pèlerinage de la Mecque est fort négligé.
Bienheureux sans doute qui a pu visiter le saint
tombeau , et en rapporter du même coup, avec le
titre de hadj honoré de tous les bons musulmans ,
ce certificat de bonne vie qui d'avance vous met
un pied dans le paradis du Prophète ! Mais le
voyage est long et le montagnard pauvre . Géné
ralement le Kabyle préfère voyager pour son
commerce ou pour aller louer dans la plaine , au
temps de la moisson , ses bras et son travail :
100

c'est une excursion plus clairement profitable.


Le Coran, est- ce la peine d'en parler ? Il est
bien pour le Kabyle, comme pour tout musulman ,
le livre saint, le Licre par excellence, mais il est
encore plus le livre scellé. Pour le connaitre, il
faudrait l'avoir lu ; et le moyen de le lire ? Pas de
traduction berbère du Coran ; bien plus, nous
l'avons dit , pas d'écriture berbère. Force serait
donc de savoir entendre et lire l'arabe. Or, com
bien de Kabyles en sont là ? Ceux d'entre eux qui
s'expatrient et fréquentent la plaine comme col
porteurs ou comme moissonneurs savent bien de
l'arabe ce qu'il leur en faut pour se faire com
prendre ; mais le déchiffrer, c'est autre chose. La
Kabylie, pays cependant très- démocratique et
très- égalitaire depuis des siècles, est on ne peut
plus en retard sur le brillant chemin de la science .
La science, s'il est permis de donner un tel nom
à quelques bribes d'instruction éminemment pri
maire, est le lot réservé du marabout : les écoles
des villages ne sont guère faites que pour ses
enfants, et à eux seuls le privilége de devenir
tolba, c'est- à -dire étudiants, capables de réciter
imperturbablement toutes les Sourates du Coran ,
sans en comprendre un traitre mot . Mais le menu
peuple a bien d'autres terres à piocher.
101

Il fut un temps, peu après la conquête de 1857,


où l'autorité française d'alors prétendait intro
duire plus largement dans ces montagnes l'en
seignement du Coran : sans doute pour hâter la
régénération et l'assimilation de ce peuple (?) .
C'était le temps (et pouvons-nous dire qu'il ait
complétementdisparu ?) où l'on faisait sonner bien
haut en Algérie les mots de « royaume arabe, »
où, pour singer la manière du premier Bona
parte en Egypte, l'Etat payait les frais du pèleri
nage à la Mecque, où la voix même du souverain
recommandait « de développer l'instruction pu
blique musulmane et d'entourer de quelque so
lennité officielle la célébration des fêtes de l'is
lam . » Dieu merci ! au moins pour la Kabylie,
Napoléon III en fut pour ses frais de belles paro
les, et aujourd'hui comme avant, pourvu que le
Kabyle gagne sa vie et sache qu'il n'y a de Dieu
que Dieu et que Mahomet est son prophète , peu
lui importe le reste.
On le voit, le mahométisme à l'usage des Ka
byles a été passé par un creuset, d'où il est sorti
considérablement atténué. Est- ce à dire que ce
soit un peuple sans croyance et sans Dieu , rieur
comme un sceptique , matérialiste comme un
athée, positiviste à force d'être positif ? Tout cela
102

est bon pour certains Algériens importés d'Eu


rope, haineux contre Dieu, contre ses prêtres,
contre tout ce qui porte un cachet religieux !
Quant aux Kabyles, s'il en est qui connaissent
les effronteries de cet athéisme exotique, c'est
pour en avoir rapporté quelques échantillons des
rues et des boutiques d'Alger, des fermes de la
Mitidja ou des casernes françaises. Dans la mon 5

tagne, on respire une atmosphère moins empes


tée . Encore une fois, on fait plus d'une brèche à
la pratique ; mais au moins on a des âmes ou
vertes aux pensées de la foi, d'un monde supé
rieur, d'une vie immortelle, des âmes souples et T

soumises à toute autorité qui s'affirme comme


venant de Dieu , pleinement accessibles au res
pect et à l'admiration pour tout ce qui a l'appa
rence religieuse. Sur quelques articles, comme
la divinité du Coran , la mission de Mahomet, la
prédestination absolue, ces pauvres gens, qui
n'en savent pas long, musulmans parce qu'ils
sont nés musulmans, ne sont malheureusement
que des croyants trop asservis et trop tenaces,
tout ce qu'il y a de moins libres penseurs .
Je n'entrevois qu'un point sur lequel les incré
dules de France pourraient commodément s'en
tendre avec nos montagnards : c'est la morale .
103
Encore la morale musulmane n'aurait-elle pas
quelquefois des dehors un peu sévères pour la
morale indépendante ?
Pour dire toute notre pensée, l'atténuation que
les Kabyles ont fait subir à leur mahométisme
pour la facilité de la pratique, a plutôt épuré que
volatilisé l'esprit naturellement religieux de ces
peuplades. Gardant assez de foi et de naïveté dans
la foi pour ne pas se raidir contre le surnaturel,
elles se sont cependant débarrassées de ces mille
détails du cérémonial musulman qui sont autant
d'obstacles à la vérité et entretiennent pour une
bonne part le fanatisme de l'Arabe ; si un jour la
lumière pouvait pénétrer jusqu'à ces âmes, elle
y trouverait certainement la place moins encom
brée .
Au surplus, ne semble - t-il pas que Dieu tra
vaille, lentement, mais avec une miséricordieuse
obstination, à faire tomber une à une les barrières
qui tiennent encore ces populations séparées de
nous ? Comme s'il voulait signifier aux vainqueurs
que, un peu plus tôt un peu plus tard , ils devront,
sans violence, mais aussi sans faiblesse, seconder
l'oeuvre de la conversion du vaincu , et qu'enfin
une heure sonnera où ce sera une lâcheté crimi
nelle de continuer à parler timidement et tout bas
— 104
là où a retenti tant de fois le tonnerre de nos
victoires. De même que la famine qui, en 1868,
a décimé les Arabes est devenue aujourd'hui pour
ces malheureux, grâce à l'intelligente et intrépide
charité de Mgr l'archevêque d'Alger , la source
d'incalculables bienfaits, ainsi l'insurrection ka
byle de 1871 , funeste à tant d'égards, n'a - t - elle
pas été un coup de foudre salutaire destiné par la
Providence à détruire des murailles dont jusque
là rien n'avait eu raison ? Spectacle fortifiant que
celui de ces jeux de la miséricorde divine, qui
emploie pour ses fins les instruments en appa
rence les plus rebelles, les calamités et les fléaux !
Je m'explique.
Avant ces derniers événements, la Kabylie recé
lait dans ses montagnes et dans ses gorges de
mauvais génies qui étaient pour la France et pour
l'esprit chrétien des adversaires redoutables : je
veux parler des marabouts influents, en renom de
piété, d'austérité et de savoir, des zaouia et des
khouan (1) . Ce n'étaient pas des ennemis nouveaux
.

(1) La zaouïa, toute réserve faite, cela va sans dire, est un cen
tre religieux qui n'est pas sans analogie avec les anciens monas
tères. C'est une agglomération d'habitations groupées ordinaire
ment autour de quelque koubba ou tombeau vénéré, occupées par
des marabouts, et le plus souvent renfermant tout à la fois école
105
ni particuliers à ce coin de l'Algérie. On pourrait
affirmer que , du jour où nous avons mis le pied
en Afrique, c'est de ce triple foyer que sont sorties
toutes les étincelles qui ont fait partir contre nous
les fusils des Arabes. Même chez le Kabyle, plus
fou d'indépendance que de religion, la fibre natio
nale a toujours été moins sensible que chez l'Arabe
aux excitations du fanatisme. Pourtant, là aussi ,
on croyait à ses marabouts et à ses saints : on se
fiait aux appels des premiers , on comptait sur
l'appui des seconds. Déjà la campagne de 1857
avait commencé à porter un rude coup à leur pres
tige. Les plus crédules avaient pu se convaincre
dės lors que promesses de marabouts, si assurées
qu'elles soient, sont loin d'être toujours infailli
bles, et que les tombeaux des saints du pays
étaient parfois des grand'gardes peu vigilants
ou suspects. Quels traits ironiques ne lancèrent
pas à cette époque les chansons des tribus contre
les saints, sans plus épargner les vivants que les
morts ! C'étaient des traitres ! Du moins ils s'étaient
cachés ou laissé surprendre . Toutefois, peu à peu,

d'enseignement secondaire et auberge gratuite pour les pèlerins,


les passants et les mendiants. Les khouan (frères) sont les mem
bres des confréries religieuses musulmanes, c'est-à-dire trop
souvent des agents de sociétés secrètes politiques.
5.
106

l'apaisement s'était fait, on avait oublié les torts


de ces protecteurs jusque - là fidèles, un moment
inattentifs, et l'on s'était repris à croire à ses pro
phétes et à se confier à la tutelle de ses génies.
Bref, au commencement de 1871 , ces trois foyers
de révolte, khouan , zaouïa, marabouts, étaient in
candescents ; le premier coup de vent pouvait faire
échapper la flamme et mettre le feu au pays.
Les agitateurs purent alors , avec trop d'appa
rence de raison , répéter à tous les échos de la
montagne ce que Tacfarinas, au rapport de Tacite,
criait à ses affidés, dix - huit cents ans plus tôt :
« qu'au sein même de la métropole la chose publi
que s'en allait en lambeaux, déchirée par l'étran
ger ; que la puissance conquérante n'avait plus
qu'à dire adieu à l'Afrique, et qu'il était aisé d'en
finir avec le reste de soldats qu'elle y tenait en
core ... »

L'appel fut entendu et l'on se rua sur nous.


Mais l'attaque fit long feu . Dieu attendait là, pour
les confondre, ces beaux prophètes de délivrance
et de victoire. Il est à croire que cette lutte, si
fatale aux insurgés , aura été l'effort suprême
d'une force ayonisante. Le lion populaire du Jur
jura a conservé un fond de bon sens que le lion
civilisé a perdu sous les caresses hypocrites du
107

monde moderne. Aux gardiens et aux guides qui


l'ont trompé, il réserve autre chose que la faveur
de ses suffrages. Au dire de tous ceux qui con
naissent l'état actuel de la Kabylie, l'influence
des marabouts y est tout à fait en baisse . On con
tinuera. bien à leur baiser la main , à faire pré
céder leur nom et celui de leurs fils du titre de
Sidi (Monseigneur). Au fond, le peuple les esti
mera peu , les aimera moins encore et n'oubliera
pas que, si maintenant le vainqueur le pressure
d'impôts et a confisqué ses chers compagnons du
bon vieux temps, ses fusils et sa poudre, c'est la
suite du guet-apens où l'ont entrainé ses mara
bouts .
Comme nos rares prêtres français qui travail
lent obscurément et sans bruit , perdus au milieu
des tribus kabyles, sont autrement aimés, esti
més, écoutés ! Nous aurons, le moment venu , å
en fournir plus d'une preuve significative. Eux,
du moins, ne trompent pas, promettent peu, don
nent beaucoup , et ne réclament rien.
A nous de ne pas infirmer la leçon donnée par
les événements, de ne pas étayer des murs qui
croulent comme d'eux-mêmes . Laissons les ma
rabouts et tous les centres d'instruction musul
mane, sources empoisonnées où se retremperont
108

toujours le fanatisme et la haine de l'infidèle, aller


à la décadence et à l'oubli, et ne croyons plus
tout perdu parce que d'humbles et admirables
prêtres veulent être maitres d'école en Kabylie.
On peut compter sur leur patriotisme et leur sa
gesse. S'ils désirent de toute leur âme d'apôtres
pouvoir donner un jour aux enfants qu'ils ins
truisent mieux que des notions de français, de
calcul et d’arpentage , leur donner des notions de
la foi et du catéchisme, l'Evangile et le baptême,
qu'on se rassure, ils savent mieux que personne
que l'heure n'est point encore venue et qu'à Dieu
seul il appartient de la fixer. En attendant, la
semence qu'ils jettent autour d'eux ne sera jamais
que l'influence bienfaisante de la France et le
meilleur de sa civilisation .
Il resterait, pour compléter ce chapitre de la
religion des Kabyles, à y joindre un appendice
sur leurs superstitions . Mais l'appendice risque
rait d'être plus long que le chapitre, si on laissait
aller sa plume . Je n'en dirai que peu de choses.
De fait, le Kabyle est crédule à outrance... au
tant qu'il est ignorant, ce n'est pas peu dire .
Est- ce bien sa faute ? Et comme l'a dit un des
meilleurs écrivains de ce siècle en parlant des
superstitions romaines, « il faut à l'esprit humain
109

une porte vers l'infini; si la bonne lui est fermée ,


il ouvrira la mauvaise (1 ) . » La mauvaise, le
Kabyle l'a ouverte à deux battants . On le croi
rait à peine, mais cette tête positive et pratique
du montagnard jurjurien est peuplée de fantômes,
et sa vie, déjà suffisamment austère, obsédée de
terreurs. Au moins par ce côté, il ressemble pres
que à ces bonnes gens du temps de Mare -Aurèle
qui n'osaient mettre le pied dehors, de peur de
rencontrer dans leurs champs quelque divinité
vaquant à sa promenade. Pour lui aussi , l'air est
rempli de démons et de génies, Djenoun, Chitouan.
Si au moins ces génies se confinaient dans un
domaine connu, se contentaient, par exemple, de
se mêler des actes principaux de la vie, comme
des mariages et des naissances ! Mais non , ils se
fourrent un peu partout, ils sont les protecteurs du
bétail , les gardiens d'office des mosquées et des
cimetières, et qui peut savoir comment? ils com
muniquent même quelque chose de leur vertu à
certains arbres et à certains animaux qui sont
alors réputés sacrés et marabouts ( 2 ).

(1) Comte de Champagny, les Antonins, t. III ; Marc - Aurèle .


( 2) Le singe, qui abonde dans le Jurjura, est du nombre des
animaux sacrés . C'est un trait de moeurs que raconte fort plai
samment M. Hanoteau. Le préjugé populaire voit, paraît-il, dans
110

Quelle puissance ont ces démons ? De quelle


humeur sont- ils ? Personne ne le sait bien ; mais,
raison de plus pour les respecter et se mettre en
bons termes avec eux. De là, ces pèlerinages que
font les femmes auprès de tel vieux caroubier ;
de là , l'habitude qu'elles ont d'attacher aux bran
ches des lambeaux d'étoffe enlevés à leurs vête
ments. Surtout, malheur à qui oserait maltraiter
cet arbre saint ou décharger son fusil contre un
de ces aigles, vrai roi du Jurjura, tandis qu'il
plane au-dessus des hauts pitons en décrivant

ces quadrumanes des hommes dont les ancêtres, ayant encouru


la colère de Dieu, ont été privés du langage. Aussi, jamais un
montagnard n'oserait attenter à la vie d'un singe . Comment faire
pourtant pour empêcher les déprédations et les méfaits de toute
sorte que ces hardis voleurs, abusant du respect qu'ils inspirent ,
commettent dans les jardins ? Les Kabyles recourent aux moyens
de terreur les plus bizarres . Lorsqu'ils ont capturé un des mal
faiteurs , ils lui attachent un grelot au cou et le lâchent. Le pri
sonnier, rendu à la liberté, se met à la recherche de ses anciens
compagnons ; mais ceux-ci, effrayés du bruit insolite produit par
leur camarade, refusent de le reconnaître et se sauvent devant
lui ; il s'attache à leurs pas , et la troupe, toujours épouvantée par
le grelot persécuteur, s'enfonce dans la montagne, où elle reste
longtemps à se remettre de ses émotions. Ou bien, si l'on n'a pas
de grelot sous la main, on emprisonne le thorax du captif dans
un gilet rouge artistement cousu, et cette livrée produit sur les
singes le même effet que l'uniforme de gendarme sur les marau
deurs bimanes .
- 111

lentement ses majestueuses spirales ! Quelque


mystérieuse maladie ne manquerait pas de venir
bientôt châtier l'audacieux. Vengeance occulte
de l'esprit !
Vous entendez bien que, dans une telle atmos
phère de merveilleux et de terreur, les magiciens
et les devins, les sorciers et les sorcières, les
amulettes et les conjurations de toute sorte ne
peuvent qu'abonder et faire fortune . Les amu
lettes, semblables à celles de tous les musulmans,
c'est- à - dire de petits sachels de cuir où l'on ren
ferme des versets du Coran ou certains signes
cabalistiques, font un revenu assez productif aux
marabouts qui ont le monopole de les confection
ner et de les débiter . On se les suspend au cou ,
et, comme elles ont la vertu de prévenir le mal
heur et que mille malheurs sont possibles , les
dévots , disons plus simplement les Kabyles, en
font grande consommation .
Mais, laissons cela . Ce sont des vieilleries de
tous les temps et de tous les lieux . Sans remon
ter à la Rome de Marc-Aurèle, il n'y a pas jus
qu'à des rationalistes allemands ou français du
xixe siècle qui n'aient peur du vendredi ou du
nombre treize, et qui ne sait que le paysan de la
banlieue de Paris, un peu oublieux de la foi de
112

son baptême, a tout comme un autre des recet


tes magiques pour conjurer la grêle et guérir les
écorchures ? Ainsi nous passons outre. Il y a des
traits plus neufs et plus caractéristiques à con
naitre dans la physionomie originale du Ka
byle .
- 113

VIII

CONSTITUTION POLITIQUE DE LA KABYLIE


AVANT LA CONQUÊTE FRANÇAISE .
GOUVERNEMENT DÉMOCRATIQUE .
FORME SPÉCIALE DE CETTE DÉMOCRATIE .

LE VILLAGE KABYLE ( 1) .

Bien qu'elle ne soit point appelée à servir de


type aux constitutions modernes, l'ancienne or
ganisation politique du petit monde kabyle peut
offrir une étude curieuse . On y voit , appliquée
durant de longs siècles, à une race encore debout,
(1) Voir spécialement, sur tout ce qui concerne l'état politique
et social de ce peuple, La Kabylie et les coutumes kabyles, par MM.
Hanoteau et Letourneur , et les Mémoires du maréchal Randon.
Nous devons en outre plusieurs renseignements précieux aux
Pères missionnaires qui dirigent les quelques écoles françaises
établies en Kabylie .
114 -

une formule de ce gouvernement direct du peuple


par le peuple dont la recherche, depuis 1789, a fait
rêver plus d'un cerveau. Que la crudité de la for
mule ait été adoucie par les réformes françaises,
il n'y a de quoi offusquer personne . Pour être avec
son temps partisan de la démocratie, on ne cesse
pas d'être raisonnable ; et lorsqu'un conquérant
civilisé trouve sur la terre conquise une société
par trop franche de lisières, n'est - il pas légitime
qu'il lui donne quelques magistrats , et même
quelques gendarmes ? C'est ce qu'a fait ici la
France : nous verrons bientôt dans quelle me
sure. Pour le moment, nous nous transportons à
vingt ans en arrière, à la veille du 24 mai 1857,
qui allait livrer à nos armes tout le massif du
Jurjura . Qu'on nous permette toutefois de nous
exprimer le plus souvent comme si l'ancien ré
gime fonctionnait encore. Outre que le récit en
sera simplifié, ce passé, hier encore intact, n'est
pas tellement mort , tellement enfoui dans les
souvenirs écroulés , qu'il n'en reste plus trace :
c'est un vivant mutilé ou meurtri, mais un vivant.
Que sont donc en politique ces derniers enfants
de la mère-patrie ? En religion, nous l'avons vu,
ils sont mahometans de la dernière heure, moins
enlacés que les Arabes dans les filets de leur pro
-
- 115
phète, et, par suite, moins imperméables à notre
influence . Sur le terrain politique, l'abîme qui
sépare les nouveaux maitres des nouveaux sujets
est encore moins profond. Tandis que chez les
vraies nations musulmanes le Coran enserre tout
de son étreinte funeste, puisqu'il est la règle uni
verselle et unique, la charte et le code, la loi re
ligieuse et morale, chez les Kabyles, et en général
dans toute la race berbère, il s'est heurté à un
mur de franchises devant lequel il lui a fallu, si
non abdiquer totalement, au moins céder une
bonne moitié de ses droits. Tout prophète qu'il
est, Mahomet n'a voix dans les conseils que si la
coutume est muette. Lorsque la coutume parle ,
pas de Coran qui tienne contre elle. Le droit dj
vin après la souveraineté populaire, le citoyen
avant le croyant .
De là ce fait, que dans la tribu kabyle, au lieu
d'être tout dépaysés comme dans la tribu arabe,
nous nous trouvons à certains égards en pays de
connaissance . Pour ne prendre que le côté le plus
apparent de la question , la tribu arabe, avec sa
population de pasteurs nomades, avec sa forme
autoritaire , aristocratique , patriarcale, avec ses
castes tranchées, ses kaïds et agha fastueux
qu'ont yus à Alger tous les promeneurs de la place
116

du Gouvernement, n'est-elle pas une région plus


ou moins nébuleuse, une reminiscence des ten -

tes d'Abraham ou d'Ismaël ? La tribu kabyle,


au contraire, a beau se régir par des coutumes
très -originales et très -antiques , c'est un pays
nous dirions volontiers plus moderne . Non - seu 2

lement la vie sédentaire, mais l'administration


municipale, la fédération, l'égalité, voilà autant
de choses familières aux Kabyles . De temps im
mémorial, le flot démocratique coule à pleins
bords le longs des flancs de cette portion de
l'Atlas .
Si de loin en loin , dans l'histoire de ces peu
plades et sur un point de leur territoire, apparait
quelque vestige de monarchie, c'est par excep
tion. Elles traversaient alors une crise ; l'étranger
menaçait la montagne ; l'intérêt de la défense na
tionale réclamait une tête unique. De règle, le
régime du Jurjura c'est le régime républicain ,
dans toute sa simplicité agreste, sans noblesse
titrée (1), sans armée fixe ; bien plus, morcelé à

(1) Les marabouts forment bien une caste religieuse et nobi


liaire ayant ses préjugés et quelques priviléges ; mais nous avons
dit comment ils ont eu soin de se fondre peu à peu avec la masse
ligène, précisément pour se faire accepter et ne pas heurter de
front les habitudes égalitaires de la race berbère. S'ils se rendent
-
117

l'infini et comme émietté, sans pouvoir suprême,


sans autre lien qu'un lien fédératif assez lâche ;
bref, un régime communal à déconcerter nos dé
centralisateurs les plus hardis.
C'est à tel point, qu'il n'aurait pas fallu nom
mer tout d'abord la tribu , comme si elle était ici
la première unité politique . Le premier noyau de
cette singulière nationalité , ce n'est ni la confé
dération, ni la tribu : c'est le village (1).
Le village kabyle forme à lui seul une républi
que au petit pied , ne relevant de personne dans
l'état normal, ayant ses chefs, ses kanoun, ses
fueros, si l'on peut ainsi dire, enfin sa vie propre
et sa souveraineté distincte. Rien qu'à voir sa
physionomie extérieure et les sites qu'il préfère,
on devine qu'il est décidé à se suffire le plus
possible. Perché la plupart du temps sur un pi
ton , sur la crête étroite du contre- fort, ou éche
lonné contre la croupe rapide de la montagne,

coupables d'un délit , ils peuvent être punis comme un simple


Kabyle .
(1) Les plus gros villages ont une population de quinze cents à
deux mille âmes. Or, d'après la statistique donnée par M. Hano
teau , la subdivision de Dellys, qui embrasse le cœur même de la
Kabylie du Jurjura, renferme plus de deux cent soixante mille
habitants sur une surface de 365,934 hectares . Qu'on calcule d'après
*ces chiffres le nombre des villages disséminés sur ces montagnes ,
118

souvent bordé d'une ceinture de cactus, sans autre


voie de communication que des sentiers difficiles;
avec ses maisons en pierre, presque sans ouver
tures, tellement serrées et entassées , qu'elles
semblent n'en faire qu'une ; n'a - t - il pas l'appa
rence d'une petite forteresse , armée contre l'é
tranger qui peut venir, armée aussi contre le
voisin qui est là , tout près, plus immédiatement
dangereux (1) ?
On conçoit cependant que sur une mer ora
geuse comme ce pays, où le vent de la discorde
souffle fréquemment, la barque ne puisse pas tou
jours flotter seule à tous les hasards. De là , la
tribu , réunion de plusieurs villages plus ou moins
solidaires entre eux ; de là, la fédération , kbila (2) ,
association également solidaire, quoique beau
coup moins étroite, de plusieurs tribus : le tout
réglé d'ordinaire par une loi topographique. A
peu près invariablement, la chaine de montagnes
représente la confédération , le contre-fort c'est
(1) Cette situation des villages kabyles ne serait - elle pas un
indice en faveur de la tradition qui veut que les premiers habi
tants aient été une population de réfugiés chrétiens menacés par
le cimeterre arabe ?
(2) C'est à ce nom arabe qu’on attribue généralement l'étymolo
gie du mot kbaïl, dont nous avons fait kabyle. Le peuple kabyle est
donc éminemment un peuple ligueur et fédéré.
119

la tribu, et le village est bâti sur un point mili


taire du système ; tout cela basé, par conséquent,
sur une raison d'attaque ou de défense. Ce sont
des peuplades liguées plutôt qu'unies (1 ) .
Lorsqu'ils n'ont aucun intérêt général à discu
ter, les villages se passent très-bien pour leur
administration du concours de la tribu . Chacun
d'eux a son pouvoir dirigeant, dirigeant sur toute
la ligne. Rien de plus démocratique : ce n'est ni le
cheik arabe, ni le maire de France, ni un conseil
municipal à la manière des nôtres, ni aucune
assemblée élective; c'est la réunion de tous les
citoyens de la localité en état de porter les armes

(1) V. Mémoires du maréchal Randon.


Les deux plus fortes confédérations du Jurjura, celle des Iga
ouaouen ou Zouaoua et celle des Aït - Iraten , contiennent l'une
environ trente-quatre mille habitants , l'autre dix-neuf mille , bien
qu'elles occupent les parties les moins cultivables de la monta
gne . Les tribus les plus peuplées atteignent le chiffre de six à sept
mille âmes. Les dénominations des confédérations , des tribus et
des villages sont empruntées tantôt à un fait tout matériel , tel
que la topographie locale, les gens de la montagne et les gens de la
rivière, le petit mamelon et l : grand monticule, les Occidentaux d'en
haut et les Occidentaux d'en bas ; tantôt à un nom d'homme , les en
fants de Sidi Saïd ou les enfants du fils de Joseph ; tantôt à quelque
souvenir historique , le monticule des pèlerins, le mamelon du lion, le
pétillement de la poudre ; quelquefois aussi au genre d'industrie ou
au caractère des naturels , les forgerons, les coupeurs de route, les
simples d'esprit.
120

et de subir le jeûne du Ramadan : car, ici, deve


nir homme fait, soldat et citoyen , c'est tout un (1) .
Pour tout dire, en un mot, le mot propre du pays,
le pouvoir dirigeant du village, c'est sa Djema ( 2).
A la Djema (nous parlons toujours du temps
antérieur à la conquête ), le pouvoir politique,

(1) Pas de registres ni d'actes de l'état civil pour constater sû


rement la majorité. En général , elle est déclarée entre quinze et
vingt ans. Les jeunes Kabyles sont ordinairement tout fiers de
pouvoir dire qu'ils font leur Ramadan et surtout fort avides d'être
mis en possession d'un fusil . Si cependant il y a doute ou contes
tation , les Kabyles procèdent à l'épreuve du fil qu'ils disent infailli
lible . L'iman ou marabout du village mesure le cou du jeune
homme avec un fil plié en double ; le fil est ensuite déplié, et ses
deux extrémités sont placées entre les dents du patient ; si la
boucle ainsi formée passe par-dessus la tête et arrive derrière la
nuque, l'enfant est déclaré majeur, et le marabout récite sur lui
la prière.
( 2) Ce mot djemá correspond assez exactement à l'ecclesia de3
Grecs et des Latins . C'est tout à la fois l'assemblée et le lieu de
l'assemblée, par conséquent, soit la mosquée, soit le local affecté
pendant la chaleur ou les pluies aux séances de l'assemblée poli
tique. Ce dernier local est une sorte de hangar communal situé
ordinairement à l'entrée du village , quelquefois sur un point isolé
et dominant ; il se compose d'une seule salle, ouverte à ses deux
extrémités et laissant passage , dans le milieu , à la voie publique ;
ce n'est ni élégant ni même propre , mais c'est un lieu très - fré
quenté , car c'est avant tout l'asile des oisifs et des parleurs. Par
extension , les Kabyles appliquent ce mot de djemå au jour de la
réunion, le vendredi , le jour de la prière pour les musulmans ;
Souk -el-Djema, le marché du vendredi
121

administratif, le pouvoir de voter l'impôt, de


modifier les Kanoun , de déclarer la guerre, de
conclure la paix . Plus encore , à elle le pouvoir
judiciaire. Pas de magistrats proprement dits, ni
tout le fonctionnement de nos tribunaux ; pas
d'avocats ( 1), pas d'avoués, pas d'huissiers ; c'est
la justice réduite aux plus simples rouages. Si
les parties n'arrivent pas à une transaction ou
ne sont pas d'accord sur le choix des juges-arbi
tres (les uléma ou savants, qui sont toujours des
marabouts), la Djema elle-même est constituée
juge de plein droit et sans appel . Assemblée om
nipotente, s'il en fut.
Chaque village possède bien , à côté de l'assem
blée et pris dans son sein , son magistrat élu ,
l'amin, le maire, pour parler un langage intelli
gible . Mais cet amin a beau présider d'office les
séances de la Djema ( 2), il n'est que son manda
taire, son agent, sans autorité propre ; c'est le

(1) Les parties plaident elles - mêmes leur cause. Les Kabyles
ayant généralement l'élocution très -facile, l'affaire les embarrasse
peu. Du reste, la Djemû est là pour rappeler les plaidants à la
question ou à l'ordre .

( 2) Les séances s'ouvrent par la récitation du Fatha, la première


sourate du Coran . Cette récitation a lieu chez les musulmans au
commencement et à la conclusion de toute affaire importante .
6
122

pouvoir exécutif, mais dépendant et responsable :


plus brièvement, c'est l'officier préposé à la po
lice municipale et judiciaire. Il est assisté dans
ses fonctions par des sous -délégués, ce que nous
appellerions ses adjoints, ce qu'ils appellent les
temman (tamen au singulier ), les représentants
des Kharouba, ou fractions de villages composées
des familles de même souche et groupées en petit
corps politique . Quelquefois, en cas de guerre, on
pourra nommer encore un amin de la confédéra
tion ou de la tribu (amin-el-oumena, amin des
amins). Mais d'habitude on regarde comme un
luxe ce supplément de fonctionnaires, et l'on s'en
soucie peu , la Kabylie étant par excellence le
pays du gouvernement simplifié. C'est bien assez
de l'amin et des temman , simodestes et gratuites
que soient leurs fonctions; et la Djema ne suffit
elle pas à tout ?
Quoique nous commencions à être accoutumés
en France aux assemblées souveraines, ne som
mes - nous pas un peu déroutés en voyant toutes
ces miniatures d'assemblées armées d'une puis
sance si définitive ? Que chaque Djema ait toute
latitude pour décider s'il faut établir telle fontaine
ou telle mosquée ; pour s'occuper de contenir un
torrent qui déborde ou d'ouvrir un nouveau che
123

min ; qu'elle fixe les prestations en nature, mé


me la quotité et la répartition de l'impôt, l'emploi
de son budget ... très-bien ! Mais que , sur les
plus hautes questions de paix et de guerre, chan
gements ou abrogations de coutumes, chacune
ait légalement pour son compte le dernier mot,
n'est - ce pas exorbitant ? Cette absence de toute
autorité centrale, de toute cour suprême ayant
droit d'évoquer à sa barre les abus trop criants
des mille petites cours parsemées dans le pays,
est- ce autre chose qu'une anarchie assez pauvre
ment déguisée ? Cette participation directe de
tout citoyen aux affaires publiques, l'éligibilité
de tous, de droit sinon de fait , au poste d'amin,
n'est-ce pas la lutte, le chaos en permanence et
à perpétuité ?
Quelles libertés, tant soit peu semblables à ce
que nous nommons ainsi , pouvaient trouver place
dans une démocratie pareille ? On nous permet
tra de poser cette question et d'y répondre. Ce
sera un moyen d'apprécier tout ensemble et cet
åpre régime, et le tempérament politique du
corps social qui a su pendant tant de siècles le
supporter , et quelques affinités entre cette race
et la nôtre ,
124

IX

LES LIBERTÉS DE CETTE DÉMOCRATIE .

Les libertés I le mot est bien vite dit . On dis


tingue, il est vrai, des libertés de beaucoup d'es
pèces très -différentes. Mais à tout prendre, en
fait de libertés, peut-il se rencontrer autre chose
qu'une licence de sauvages sur un coin de terre
où non - seulement gouvernants et gouvernés ne
font qu'un, où il se compte autant d'Etats que de
villages, mais, ce qui aggrave le danger, où il y a
beaucoup d'hommes sur peu d'espace , où les têtes
sont chaudes, les consciences facilement puni
ques et les muscles solides ? N'est-il pas à crain
dre que la masse, et quelle masse ! représentant
le droit, le droit ne soit représenté que par la
125

force du genre le plus brutal , celle des coups de


poings, de pierres et de fusils ? Les libertés, telles
qu'on les entend dans notre langue civilisée, ne
sont- elles pas des plantes trop délicates pour
prendre racine sur un tel sol ?
Ne forçons rien . Il faut être juste pour qui le
mérite. Sans doute, les journées de désordre où
l'appel aux fusils est la dernière des raisons ,
reviennent à courtes échéances dans ces monta
gnes. Sans doute, on ne peut s'attendre à trou
ver dans des tribus à demi barbares le mécanisme
savant des libertés d'Europe : ici , les institu
tions sont rudimentaires, marchent tout d'une
pièce et se passent aisément de lisières officiel
les. Je le sais encore, beaucoup de libertés consi
gnées sur le catalogue moderne sont absolument
ignorées des Kabyles : peut-il seulement être
question d'une liberté de la presse dans une
contrée où la langue ne s'écrit pas, d'une liberté
d'enseignement dans un monde où le simple ban
quet de l'instruction primaire n'a attiré jusqu'ici
qu'un nombre ridicule de convives ?
Il est néanmoins d'autres libertés prônées par
nos politiciens, que les Kabyles possèdent de fort
vieille date, sous d'autres noms, c'est vrai , mais
peut - être d'autant plus que, les tenant moins de
126

la générosité du pouvoir que de son absence, ils


savent cependant leurimposer çà et là quelques
limites. Oui , dans la sphère politique il y a quel
ques tendances sur lesquelles nous pouvons nous
entendre avec nos Berbères .
Il est clair d'abord qu'une certaine liberté
municipale doit exister sous le régime kabyle.
Quand on a son administration propre, ses magis
trats électifs, son assemblée populaire, sa caisse
publique, ses défenseurs, son droit de guerre,
on est, convenez-en , une cité libre, même sou
veraine . Maintenant , que cette souveraineté și
fractionnée n'ait pas tué toute liberté ; que,
multipliés comme ils sont sur un petit espace
et souvent occupés à se quereller, ces villa
ges ne se soient pas dévorés les uns les autres ;
surtout, que le sabre d'un dictateur n'ait pas
confisqué les droits particuliers , ce pourrait être
un phénomène chez plus d'un peuple . Ici, heu
sement, la commune a l'esprit conservateur (1) .
Si elle se bat contre le voisin, c'est moins pour
s'agrandir ou pour arrêter une tentative d'em
piétement que pour venger un point d'honneur ;

(1) Nous avons rappelé l'accueil plus que glacial fait par les
Kabyles à Abd-el-Kader, lorsqu'ils crurent deviner dans l'émir
quelque secrète envie de se faire leur sultan.
127

comme dans le duel , dès que l'honneur est satis


fait, les fusils se taisent et tout rentre dans le sta
tu quo .
En temps de paix , sans être fermé comme le
douar arabe à toute réforme, le village kabyle ne
rêve pas de briser pour briser ; il tient à hon
neur de faire encore comme ont fait les ancêtres ;
il est pour ses notables, pour ses kanoun , si sé
vères qu'ils soient, même, s'il le peut, pour son
Mahomet (1). Ainsi il a pu garder son autonomie;
ainsi le patriotisme de clocher a sauvé le clocher
et l'indépendance a pu vivre.
Avec cette liberté administrative ( il s'agit tou
jours du vieux temps ), le village kabyle a néces
sairement ses franchises pour le choix de ses
magistrats. Pour la Djema, pas question d'éligi
bles ni d'électeurs, puisque touthomme fait en est

(1) A défaut d'une noblesse proprement dite, formant caste sé


parée, telle qu'on la trouve chez les Arabes, les Kabyles recon
naissent au moins, comme toute société qui n'a pas perdu le sens
et l'instinct de sa conservation , une sorte d'aristocratie ouverte
et sans titre défini, résultant de l'estime publique, de l'âge, des
services rendus, souvent de l'ancienneté de la famille, et suppo
sant une certaine aisance de fortune. C'est ce que nous appelons
les notables. Ces notables ont une influence prépondérante dans
l'administration du village, et c'est vers eux naturellement que
les yeux se tournent quand survient une crise.
128

membre de droit (1) . Mais l'amin est l'élu de la


petite cité, et, au moins en théorie, tout citoyen
peut devenir cet élu . Dans l'étroite enceinte de
ces villages où s'agitent tant d'intérêts divers et
de rivalités factices, je ne dis pas que tout se passe
le plus correctement du monde. En général , cha
que parti a son candidat, et des parleurs pour
appuyer la candidature. Cependant, que le mal
n'a - t -il partout les mêmes antidotes ! L'urne téné
breuse du suffrage universel , d'où les votes sor
fent tous revêtus d'une égale valeur, étant restée
jusqu'à nous absolument inconnue des Kabyles
et choquant même leur droiture native (2) , les

(1) Il faut cependant reconnaître que certaines professions , telles


que celles de boucher et de danseur, ne sont pas admises à l'hon
neur de figurer dans la Djema.
(2) Lorsque, peu d'années après la conquête, nous eûmes l'idée
d'imposer aux Kabyles des élections générales annuelles pour le
renouvellement régulier de leurs amins, il circula dans la monta
gne une chanson médiocrement respectueuse pour notre innova
tion : « Les gens bien avisés ont émigré. — Nous , nous marchons
dans les ténèbres. L'ordre de bonne année est arrivé (le vote
annuel à la majorité des voix). — Tous les ans, changez l'autorité !
- Le capitaine du bureau nous a jeté des os à nous partager. -
C'en est fait des anciens qui gardaient nos fractions de village !
Celui qui était intelligent peut s'en aller. - Le chêne et le frêne
sont devenus égaux ; ils disent que les intestins et la bonne viande
sont des parties égales... » On voit du moins que ces démocrates et
ces égalitaires ne sont nullement des démagogues.
-
129

scrutins, si informes qu'ils puissent être, ont quel


que chance d'être à peu près sincères. Finale
ment, ce sont les notables et les marabouts qui
arrêtent le choix du candidat (1) . Ce candidat est
d'habitude un personnage influent, pris dans une
famille considérée, capable de mener ses hom
mes au feu, assez riche pour pouvoir dépenser
de son temps et de ses deniers, tout au moins,
assez à l'aise pour être à l'abri du soupçon de
cupidité. L'accord se fait, à l'amiable autant que
possible, après force pourparlers et concessions
mutuelles ; et l'individu est présenté à la Djemâ,
qui sans plus de façons délivre l'investiture (2).
Au demeurant, même pour les meilleurs pa
triotes, la charge d'amin est médiocrement ten
tante ; car, outre qu'elle est gratuite et légale
ment révocable, en maintes occasions, elle se fait
rembourser argent comptant le peu de gloriole ou
de popularité qu'elle donne. Le panem et circenses ,

(1) Très-heureusement pour la tranquillité publique, la plupar


des affaires importantes se terminent, en Kabylie, par des trans
actions et des arbitrages d'équité.
( 2) Avant nous, l'amin était généralement nommé pour un temps
illimité. Dans plusieurs tribus, avant d'entrer en fonction, il prête
le serment « de rester impartial, et de ne trahir ni le droit ni la
vérité. »
6.
130

le panem surtout, est de tous les climats et de tous


les temps ; et la plebe kabyle, toute sobre qu'elle
est, n'est pas tellement peu romaine qu'elle n'ac
corde ses préférences au pouvoir qui a la main
plus large et les doigts plus ouverts. Sur ce cha
pitre, l'opinion , souveraine là plus que partout,
et là comme partout souveraine méfiante et capri
cieuse, tient des comptes rigoureux : le moyen de
rester en place si elle vous désavoue ? D'autant .

qu'elle sait faire comprendre à son élu , avec toute


sorte de formules révérencieuses , qu'il a besoin :

de repos après avoir tant travaillé pour le bien


public .
Avec cette liberté de la cité, comment n'aurait
on pas celle de la parole ? Nos montagnards ont
la passion de parler ; on se méprendrait tout à
fait sur leur humeur, si on se les figurait gens
graves et silencieux comme les Arabes. Sous ce
rapport, le Kabyle serait en Algérie ce qu'est le
Grec en Orient : l'homme alerte, remuant, avide
d'histoires et de nouvelles. Une bonne partie du
temps qu'il n'emploie pas à la culture de son jar
din ou aux intérêts de son négoce, il le passe à
causer : on voit des groupes de jaseurs demeurer
des journées entières sur la place principale ou à
l'entrée du village .
131 -
Outre la place publique, les deux tribunes de
l'orateur kabyle, disons mieux, ses deux gran
des salles de conversation sont la Djema et le
marché .
Le marché joue un grand rôle dans la vie du
Kabyle, j'entends sa vie publique et sa vie de
parleur. Là ne se débitent pas seulement les
denrées, la chair des boeufs et des moutons, les
fruits de la terre, les produits de l'industrie
locale. Il existe pour ces naturels d'autres objets
de première nécessité : les bruits politiques, la
chronique de la tribu, de la confédération ou de
toute la montagne, les proclamations des grands
marabouts, les appels aux armes, les formations
de complots, les plans de vengeance... Tout cela
se débite ou s'ourdit dans les marchés. Aussi,
c'est un rendez-vous que les hommes ont à ceur
de ne pas manquer. Or, chaque tribu a son mar
ché hebdomadaire ( 1 ). Il n'est de la sorte aucun
jour de la semaine où des marchés ne se tiennent
simultanément sur divers points du Jurjura. Au

(1) Chaque marché est désigné par le jour de la semaine où il se


tient : Souk -el- Arba , marché du quatrième jour; et comme plusieurs
marchés se tiennent le même jour, on ajoute, pour les distinguer,
la dénomination de la tribu propriétaire du terrain : le mercredi des
Aït -Ouacif.
132

tant de sources de publicité pour les rumeurs


courantes ; pas d'agora, pas de forum , pas de
bourse où l'on ait le verbe plus libre et les cou
dées plus franches. A semer ainsi le vent, on
gagne bien quelquefois de récolter la tempête. Du
moins, n'est-ce pas la liberté ?
Pour la Djema, nous savons déjà en partie ce
qu'elle est. Dans ces Champs de Mai de la Kaby
lie (1) , assemblées délibérantes au premier chef,
où tous les intérêts à discuter sont communs, où
les moindres questions sont questions d'Etat , où,
détail à noter, l'unanimité des avis est requise
pour la conclusion des affaires importantes,
il va de soi que les langues ne restent point
inactives. La liberté y est cependant plus réglée
qu'au marché. Ce monde grossier et égalitaire a
pourtant assez de bon sens pour ne pas souffrir
que le jeune homme de vingt ans ou le fellah
sans autorité jouisse dans les conseils de la même
latitude de parole que le vieillard mûri par l'ex

(1) Si nous appelons ainsi les assemblées de la Djemå, c'est qu'en


réalité, comme nous l'avons assez dit, la décision des affaires re
vient au cercle restreint des notables ; l'assemblée générale n'a
guère qu'à donner son approbation, et une opposition partant
soudain des derniers rangs aurait peu de chance d'être écoutée .
Ainsi , on a une assemblée , non un club.
133

périence ou que le descendant d'une famille res


pectée. Un tarif d'amendes est là pour prévenir
les écarts et les inconvenances qui pourraient se
produire dans la discussion . N'importe, il reste
encore assez de discoureurs, et pour peu que la
patience de l'auditoire se mette à la mesure de
leur loquacité, on dit que les séances deviennent
interminables .
Ce n'est pas tout. « Nul peuple , dit M. Hano
teau, ne porte à un plus haut degré le respect de
la propriété. » L'expropriation pour cause d'u
tilité publique existe bien dans les coutumes ;
mais, loin d'être discrétionnaire , elle se montre
réservée et presque délicate . Ainsi , dans plusieurs
tribus, le propriétaire exproprié attache - t -il å
son bien un prix d'affection supérieur à sa valeur
réelle, la Djema, si ces exigences ne sont pas
excessives, paiera la somme demandée. La con
fiscation elle -même, peine assez usitée dans le
code kabyle, n'est-elle pas, à sa façon, un hom
mage rendu au droit du propriétaire ? Là où ce
droit est méconnu, on n'attend pas quelque crime
du maître pour lui prendre sa chose.
Plus encore que la liberté de la propriété, celle
de l'individu est inscrite dans le code pénal du
Jurjura . Pour les crimes et délits, des amendes
134

tant qu'on voudra, même le plus qu'on pourra :


c'est un revenu net pour le village et dont tout
le monde profite, administrés et administrateurs
ne faisant qu’un dans ce pays (1) ; mais pas de pri
son, pas de chaine, encore moins la bastonnade .
La Djema, qui peut faire lapider un homme ou lui
confisquer tout son avoir , ne peut le détenir pen
dant une heure ni lui faire infliger le moindre
coup. « Chez ces montagnards , la liberté est plus
précieuse que la vie ( 2) ! »
Il est vrai , cette liberté, si sacrée dans le droit,
l'est beaucoup moins dans la pratique . Comment
une région toute hachée en petits territoires in
dépendants et très- souvent hostiles , dépourvue
jusqu'à notre arrivée de toute force publique et
de tout système de police, serait-elle une oasis
sûre et tranquille ? Toutefois, les usages ont ima
giné une institution qui a par son importance un
véritable caractère politique : l'anaïa. Il est plus 4

(1) Il faut avouer que les Kabyles abusent de cette pénalité.


L'intérêt direct qu'ont tous les habitants, par conséquent les ju
ges, à voir se remplir la caisse municipale , n'est pas une grande
garantie pour l'impartialité de la justice.
(2) Les Kabyles n'admettaient guère, avant la conquête française,
que l'esclavage des noirs , et encore un esclavage très-adouci. Un
Kabyle, même de tribu ennemie, ne pouvait jamais être mis léga
lement en esclavage.
135 .

facile de la décrire que de la définir . C'est un


engagement d'honneur d'un protecteur envers
son protégé; une sorte de palladium légal , qui
peut être délivré, toujours gratuitement, à une ou
plusieurs personnes, par un particulier, un
marabout, un village, une tribu, et qui affecte
suivant les occasions plusieurs formes diffé
rentes .
Ce sera tantôt un nom respecté du pays
dont le voyageur aura droit de se couvrir et qui
luiservira de sauf -conduit et de passeport ; tantôt
un objet matériel, un mulet, un fusil, un bâton,
.dont le propriétaire est connu , qui sera remis à
l'étranger comme symbole d'amitié et de con
fiance, et qui aura pour effet de rendre sa personne
inviolable ; ce sera surtout la présence même de
l'hote qui daignera vous accompagner dans votre
course ; ce sera encore comme un droit d'asile
accordé en tel endroit, dans des limites plus ou
moins étendues, à tel individu qui est sous le
coup d'une poursuite et menacé d'une vengeance.
Ce nom, cet objet, ce signe, cette tessère d'hos
pitalité, voilà l'anaža . Grâce à elle, on peut se
reconnaître et s'entraider ; sans elle, point de
sécurité dans les chemins, point de commerce
possible, point de liberté individuelle.
136 .

Aussi l'anaia est sacrée . Est- elle violée, « bri


sée, » suivant leur expression, réparation doit
être faite ; autrement, c'est la vengeance qui s'al
lume, quelquefois la guerre qui éclate. Qu'on ne
donne pas son anaža à la légère, rien de mieux ;
mais est- elle donnée, qu'on y fasse honneur, et
elle oblige non-seulement l'individu même qui l'a
délivrée, mais sa famille, son village, sa tribu.
Tout cela est d'une société peu initiée aux bienfaits
de la civilisation ; ce n'est pas cependant d'une
société qui ne fait nul cas de ses membres.
Enfin, les Kabyles ne connaissent que trop la
pleine liberté des associations et des partis. Il
ne s'agit pas, bien entendu, de partis strictement
politiques. Sur les bases du gouvernement pas de
désaccord ; tout le monde sans exception tient à
ses institutions républicaines plusieurs fois sécu
laires, et parmi tant de mécontents qu'on a vus
se lever dans ce pays en face de l'étranger, jamais
aucun n'a tenté de renverser le vieux système
pour lui en substituer un nouveau. En revanche,
mille petits riens, une question de point d'hon
neur assez futile, une contestation absurde à pro
pos d'un sentier, d'une fontaine, d'un regard
indiscret, une injure qui ailleurs ne serait que
ridicule, sont dans le Jurjura autant d'étincelles
137

d'où sortent naturellement des incendies. De là ,


un qui-vive perpétuel ; de là, les partis ou Çof
qui, à peu d'exceptions prés, divisent en deux
camps chaque village, chaque tribu , chaque con
fédération, deux camps prêts à tout moment à en
venir aux mains.
Bien loin de les proscrire , la coutume les con
sacre (1). Impossible de rester neutre ; ce serait
s'exposer à être pris, le cas échéant, entre deux
feux ; il faut de toute nécessité choisir son camp .
Qu'un sac de figues ou quelques maigres douros
suffisent à déterminer le choix , c'est une ques
tion qui ne nous regarde point. Une fois qu'on a
choisi son Çof, on lui est dévoué comme le vrai
franc-maçon au mot d'ordre de sa loge, aveuglé
ment, au mépris de toute loi divine ou humaine.
Il faut cela pour être payé de retour et être pro
tégé soi-même dans les heures critiques . Aucune
force n'a pu briser ces Çof. Ils subsistent encore
aujourd'hui , comme si la France n'était pas là .
Dans tous les détails de la vie publique et même

(1) Les dénominations de ces çof n'entraînent l'idée d'aucun dra


peau politique ou social ; c'est le çof de l'ouest ou le çof de l'est, le
çof du milieu ou le cof des extrémités. Les chefs , ou , comme disent
les Kabyles , les têtes de cof, sont de vraies puissances dans le pays .
S'ils se mêlent de faire la guerre à l'amin, celui-ci n'a pas beau jeu .
2
138

privée des Kabyles on peut retrouver quelque


vestige de leur influence. Ce serait la dernière
liberté que l'indigène consentirait à sacrifier,
tant elle est infusée, pour ainsi dire, dans le sang
de ses veines .
Telles étaient donc les antiques libertés de
nos Berbères. Quelques-unes par intermittences
étaient à peu près raisonnables, et ce n'est point
exalter outre mesure cette informe démocratie
que d'oser y entrevoir certaines affinités avec nos
tendances et nos maximes publiques. Le lecteur,
du reste, n'a eu qu'à ouvrir les yeux pour con
stater que le tableau est plein d'ombres très
noires. Les libertés les moins effrénées qu'on
avait, à quel prix les avait-on et n'étaient -elles
pas durement contre-balancées ? Que devenait,
par exemple, la liberté municipale, quand toutes
ces petites cités libres étaient en rixe ? et la
liberté de la propriété, et la liberté individuelle,
.

au milieu des coups de fusils ?


N'importe, c'est encore merveille qu'avec ces
crises perpétuelles ou perpétuellement possibles,
avec ces semblants de ressorts , la machine ait
pu marcher sans se briser mille fois elle-même,
et que l'oeil puisse distinguer çà et là quelques
lueurs dans cette sombre anarchie . A qui en at
139

tribuer le mérite, sinon au bon sens de la race ?


Ce n'est pas partout qu'on saurait user avec une
sobriété relative du breuvage enivrant de la
liberté, quand aucune main régulatrice n'en me
sure la dose. N'est-ce pas une preuve qu'il y a
dans cette partie de l'Algérie autre chose que des
résistances à détruire , qu'il y a quelques bons
éléments à exploiter et quelques points d'appui
pour notre pouvoir ?
140

ÉTAT SOCIAL .
VENGEANCE PRIVÉE ET SITUATION DE LA FEMME .
ASSISTANCE MUTUELLE .

COMMENT LES KABYLES ENTENDENT L'ÉGALITÉ


ET LA FRATERNITÉ.
LA FAMILLE ET LA PROPRIÉTÉ .

L'état social est au niveau de l'état politique ;


l'appeler barbare serait le diffamer gratuitement.
C'est l'état d'une civilisation très - imparfaite,
très -mêlée, souillée de quelques infamies sauva
ges qu'elle autorise , en somme cependant plus
rapprochée, ou si l'on veut, moins séparée de la
nôtre que celle des Arabes, moins marquée au
front du stigmate de Mahomet.
141

Commençons par son mauvais côté. Je choisis


entre plusieurs deux traits plus saillants.
Jusqu'à notre conquête, l'esprit d'étroite soli
darité, qui est le fond de la société kabyle, avait
maintenu dans ses moeurs, avec un respect qu'on
pourrait appeler religieux, la loi féroce de la
vengeance privée . La dette de sang était recon
nue, protégée par la coutume jusqu'à remplacer
en maintes circonstances le châtiment légal ,
peut-être la plus sacrée de toutes les dettes. En
principe, dans nombre de tribus, s'il s'agit d'un
homicide volontaire, pas de parạon, pas de pres
cription , pas d'accommodement pécuniaire . L'or
ne rachète pas le sang ; le sang seul est un paie
ment qui vaille . Tête pour tête ; le blessé ne com
pense pas la mort : c'est le talion dans son im
placable rigueur. Dans leur langage cruellement
expressif, le meurtre qui donne origine à la dette
est un prêt : seul un cadavre peut éteindre la
créance .
Aussi , que le meurtrier se dérobe , en quittant
le pays, aux poursuites de la famille offensée ; le
droit de représailles ne s'arrête pas pour si peu.
Il faut dans tous les cas une victime . A défaut
du coupable , on prendra l'un des siens : qu'im
porte une tête ou une autre, pourvu qu'on en ait
142

une qui représente la valeur de celle qu'on a


perdue ? Cette victime expiatoire une fois dési
gnée devient la proie commune. Tout parent du
mort est institué vengeur : honneur au plus adroit
ou au plus audacieux qui réussira le premier à
régler l'arriéré ! Les Monténégrins, si réputés
pour tenir strictement leurs comptes de ven E

geance, sont dépassés, et les scènes de vendetta


des maquis de la Corse paraissent presque béni
gnes auprès des drames sanglants qui se jouaient
jadis dans les coupe - gorge du Jurjura .
De même, pour toutes les questions qui tou
chent aux mours, une sévérité intraitable. Au
risque d'attirer des représailles sur lui et sur les
siens, le mari déshonoré doit, de par la coutume,
se venger du séducteur, même par le sang, et
pour le moins renvoyer ignominieusement sa
compagne infidèle : loin de le condamner, la
Djemå l'approuvera, l'encouragera, au besoin
l'obligera d'être ferme et soucieux de son hon
neur et de celui de son village. Ainsi encore ,
quiconque, homme ou femme, porte atteinte par
des désordres notoires à la considération du vil
lage ou de la famille, peut, suivant le degré de la
faute et la variété des kanoun, être puni de l'a
mende, de la confiscation , de la démolition de
143

sa maison , du bannissement, même de la mort .


Enfin nulle pitié pour l'enfant naturel ou adul
térin : il n'a pas droit à la vie ; l'infanticide et
l'avortement sont alors un service rendu à la
communauté et un devoir ; la mère qui a donné
le jour à cette innocente victime peut en rigueur
être lapidée sans autre forme de procès.
Voilà certes une justice sommaire et passable
ment barbare !
La législation qui régit le mariage et la situa
tion sociale de la femme, n'est guère moins inhu
maine. Les écrivains qui ont prétendu que la
position de la femme kabyle est à peu près celle
qu'occupe la femme dans nos campagnes, ont
voulu faire sans doute de la poésie. Oh ! non ,
nous sommes fort loin de là . Qui donc ignore ce
que Mahomet a fait de la famille partout où il a
introduit sa religion ? Marché, chose vendue ,
acheteur et propriétaire, ces mots, si odieux qu'ils
soient, pourraient presque traduire pour nos
pauvres infidèles ce qui se nomme ailleurs : ma
riage , épouse et mari ; un Kabyle qui vient de se
marier vous dira sans ombre de honte qu'il vient
d'acheter une femme. Qui ne voit les conséquen
ces d'un pareil état de choses ? Dès qu'on a trouvé
l'objet qui convient, on l'achète à la famille for
144

tunée qui possède ce capital . Rarement un con


sentement exigé : c'est avant tout une affaire de
prix , partant, de cupidité et d'avarice . L'affaire
est - elle conclue , c'est le jus utendi et abutendi qui
revient au mari propriétaire ; la malheureuse
femme n'a d'autre ressource contre l'oppression
maritale que l'insurrection et la fuite, le droit de
demander le divorce étant exclusivement d'un
seul côté . Aussi aucune solidité dans le lien con
jugal . Aussitôt que l'objet acheté cesse de conve
nir, on le rend à qui de droit, le pacte est rompu
et l'on va frapper à une autre porte ; c'est -à -dire ,
la répudiation à tout propos et sans cause, le
caprice réglant ce qui est la source même et le
centre de la famille . Pour couronner le tout, les
femmes n'héritent que dans de très- rares cir
constances .
Tel est dans ses traits saillants le revers de la
médaille : il n'est pas beau. Une vengeance pri
vée impitoyable dominant la justice publique, le
mariage transformé en un contrat de vente tuu
jours essentiellement résoluble, c'est presque
digne de Sparte ou de l'Océanie ; et si tous les
rapports sociaux et domestiques étaient marqués
à ce coin-là chez les Kabyles, nous aurions em
ployé un étrange euphémisme en parlant de la
145

demi-civilisation de ces peuplades . Dieu merci ,


qu'on se rassure.
D'abord , par un singulier contraste, le même
principe de solidarité qui a enfanté la vendetta, a
conservé dans cette société certaines habitudes
délicates qui étonnent dans un tel milieu.
Je ne voudrais pas assurément, pour le plaisir
de vanter cette fraction de la colonie, déprécier la
civilisation de la métropole . Je sais trop combien
la charité s'épanouit volontiers sur notre sol en
core un peu chrétien. N'est -il pas vrai cependant
qu'un certain souffle de paganisme s'est mis à
refroidir notre atmosphère, et que nos lois, nos
coutumes, nos relations sociales s'en ressentent ?
Cette bienfaisance régulière , systématique, qui
tend à s'acclimater chez nous, qu'est- elle autre
chose qu'un masque commode pour l'égoïsme ?
Par exemple, cette interdiction absolue de la
mendicité, que nos départements se font gloire
d'afficher sur les poteaux des routes , peut bien dé
barrasser notre vue, nos nerfs et notre bourse de
quelques vagabonds suspects , de quelques faux
invalides et de quelques parasites importuns ; en
revanche, est- elle bien évangélique, bien faite
pour ouvrir les cours aux besoins vrais d'au
trui ? Sous le prétexte de ne pas encourager le
7
146

fléau des misères feintes et des industries inter


lopes, ne risquons -nous pas de laisser souvent
sans secours sur le chemin de Jéricho un hom
me réellement infirme et besogneux ?
Eh bien ! justice soit rendue aux Kabyles. S'il
se trouve parmi eux quelque malheureux dans
la gêne, ce n'est pas faute d'avoir multiplié les
précautions en sa faveur . Bon nombre d'obliga
tions d'assistance mutuelle, qui sont en elles
mêmes de simples devoirs de piété, et dont notre
code pénal ne s'occupe dans aucun de ses arti
cles, revêtent chez eux le caractère de prescrip
tions légales. C'est ainsi que certains Kanoun
rappellent par leur teneur la double ordonnance
de l'Exode (XXIII, 4,5) : « Si tu rencontres er
rant dans la campagne le beuf ou l'âne de ton en
nemi , ramène-le à son maître . Si tu vois l'âne
de ton ennemi couché sous le fardeau, tu ne pas
seras pas outre, mais tu aideras à relever l'ani
mal et sa charge. » C'est ainsi encore que le pré
tre et le lévite de la parabole du bon Samaritain
auraient été dans le Jurjura infailliblement con
damnés à l'amende . Je ne dis pas que cette
amende prouve que , dans l'esprit du législateur ,
on doive faire grand fond sur la commisération
spontanée du montagnard : elle prouve au moins
147

que l'opinion publique (puisqu'ici le législateur


c'est l'opinion enregistrée dans la coutume) a des
idées très-arrêtées sur la solidarité réciproque
des hommes.
C'est que ces obligations d'assistance garanties
par une sanction pécuniaire ne se bornent point
à quelques bagatelles : parmi les menus détails
auxquels elles descendent, elles imposent jus
qu'à des actes de désintéressement héroïque.
Rencontre - t - on sur sa route un inconnu atlaqué,
au risque de se faire battre et tuer avec lui, on
ne doit pas l'abandonner . — Une victime pour
suivie par l'assassin se réfugie-t-elle dans votre
maison , « la porte doit s'ouvrir et l'hôte forcé se
transformer en défenseur ; » tout cela sous peine
d'amende .
Est- ce assez dire que l'hospitalité est dans les
meurs locales ? Le voyageur sait d'avance qu'il
trouvera partout une maison pour le recevoir. En
plusieurs endroits, l'amin lui-même est chargé de
tenir table ouverte en vue des allants et venants ,
des poëtes et chanteurs ambulants . Il va sans dire
que cette table est sans luxe et le coucher peu
magnifique. Du moins, il y aura toujours, pour
calmer la faim du passant et suivant sa dignité,
quelques figues, un peu d'huile, une part de cous
148

couss et de viande ; et pour dormir faut-il autre


chose que le coin d'une natte, tout simplement
la terre nue sous un abri ? L'individu qui accor
derait de mauvaise grâce l'aumône de son toit et
de son morceau de pain serait un homme décon
sidéré .
M. Hanoteau raconte ce fait certainement édi
fiant que dans la famine de 1868, tandis que les
Arabes mouraient par milliers dans les plaines,
les montagnes du Jurjura, qui ont peine à se
suffire, ont nourri , dans l'espace de sept ou huit
mois, des foules d'affamés venus de tous les
points de l’Algérie, même du Maroc, dont le nom
bre, à certains moments, n'était pas au-dessous
de douze mille . Pas un de ces malheureux pris à
temps n'est mort de faim sur le sol kabyle : tout
cela accompli envers tous ceux qui se présen
taient sans distinction d'origine (on sait cepen
dant la haine réciproque du Kabyle et de l'Arabe ),
surtout sans bruit, sans ostentation , comme un
devoir naturel, sans nulle plainte, sans recours à
l'autorité française et sans occasionner le plus
léger désordre .
Mais ce n'est pas seulement envers le voyageur
qu'on paie sa dette de charité. Le village est com
* me une famille agrandie. Pour faire construire
149

sa maison , labourer son champ, cueillir ses oli


ves, le simple particulier a droit à l'assistance
le plus souvent gratuite de ses voisins. Ce n'est
pas pourtant le communisme de nos jours, fusion
obligée des biens. On se prête, on ne se donne
pas ; ou si c'est un don, ce don est un échange :
c'est à charge de revanche et de réciprocité. Quel
maladroit songerait à se plaindre d'une corvée
qui est corvée aujourd'hui , mais qui demain sera
son bénéfice ?
Nous ne pouvons nous dispenser de mention
ner à ce propos une institution moins domestique
que sociale, qui ne manque pas d'originalité, ce
qu'ils appellent le « partage de viande. » Oh !
sans doute, ce n'est pas la vieille agape chré
tienne, avec sa haute pensée d'égalité et de cha
rité fraternelle ; mais peut-être est-ce encore
moins le repas suspect de l'hétairie grecque et
de la confrérie romaine, encore moins certains
banquets beaucoup plus modernes. Le Kabyle
ne dédaigne pas dans les grandes circonstances
un petit régal de viande ; seulement quel moyen
de se procurer ce régal pour une population ré
duite en masse et journellement, par l'exiguité de
ses ressources , à faire de dures économies sur sa
nourriture ? Ici encore l'esprit d'association est
150

comme une baguette merveilleuse qui réalise ce


qui serait impossible au montagnard isolé. La
communauté paie le repas dont toute la commu
nauté profitera ; la fortune de tous devient la
fortune de celui qui n'a rien . Chacun donne selon
son pouvoir, le pauvre peu , le riche davantage,
si l'on peut parler ici de riches (1) . Les recettes
du village , le produit des amendes complètent la
somme nécessaire . On achète un nombre de
boufs et de moutons en rapport avec le nombre
des habitants ; les chairs sont dépecées ; le par
tage se fait par têtes ou par groupes de familles ,
minutieusement surveillé par les yeux sévères de
l’amin, et chacun prend sa part proportionnelle :
le petit enfant, la femme , le père absent, le pau
vre, tous y ont droit . Si cette coutume ouvre la
porte à certains abus qu'on devine sans peine,
· n'a- t -elle pas cependant ses bons côtés ? N'au
rait- elle que l'avantage de soulager à certains
jours la faim de l'indigent, c'est un mérite réel
dans ce pays rude et ingrat.
Au surplus, il faut le dire, et M. Hanoteau le

(1) Les plus grosses fortunes du Jurjura s'élèvent , dit -on , à 30 ou


40,000 fr. de capital , dont le revenu doit nourrir souvent jusqu'à
trente personnes, la famille embrassant pour la vie matérielle et
commune même les oncles, neveux et cousins.
151

montre très-bien , la société kabyle ne présente


point ces contrastes que nous rencontrons, nous,
à chaque pas, de la classe riche et de la classe
pauvre : l'une avec ses vêtements propres et ses
mains soignées, l'autre avec ses mains noires et
calleuses et souvent ses haillons, toutes deux se
défiant l'une de l'autre et évitant de se froler.
Dans le Jurjura , tout le monde est à peu près
également malpropre et vêtu des mêmes gue
nilles, et dans un groupe d'hommes, il est ordi
nairement fort difficile de distinguer quels sont
les citoyens à l'aise et les mieux élevés . Est-ce
uniquement un mal ? Toujours est-il qu'on ne
craint pas de se parler, de se coudoyer, de mettre
la main au même plat . C'est l'égalité , non dans
des maximes en l'air, mais à terre et dans les
faits de tous les jours. Partant, lorsque le men
diant viendra se glisser quelque part, on ne s'é
cartera pas de lui avec répugnance ; bien moins
le repoussera-t- on ou se saisira-t-on de sa per
sonne pour le loger dans quelque dépôt fait à son
usage : en d'autres termes, la mendicité n'est pas
un délit .
Quand même quelques désoeuvrés, comme dans
la Rome antique, comme dans la Rome pater
nelle des Papes, et enfin comme partout, profi
152

teraient de cette tolerance pour se faire men


diants de profession , le mal ne serait pas énorme.
Ce danger, au reste, est ici peu à craindre . C'est
bon pour les pays civilisés, où le superflu regorge,
de contenir plus de mendiants que de malheu
reux . Dans une société où la gêne est le lot com
mun , le métier de quêteur sera toujours un gagne
pain médiocrement attrayant, et tel qui ailleurs
pourrait sans sottise adopter cet état, aura soin
par ici d'en choisir un plus lucratif.
Les vrais indigents, ce résidu social à qui le
travail personnel ne suffit pas et qui ne peut
vivre sans le secours d'autrui, existent en Kaby
lie autant et plus que partout. Ceux-là surtout,
la Djema ne les abandonne pas ; on pourrait
presque dire qu'elle leur fait la part belle. Sans
parler de l'assistance privée qui vraiment n'a pas
la main trop avare, une assistance officielle veille
à leur entretien . Outre les distributions gratuites,
fruit des recettes publiques et des amendes, où
les pauvres ne sont pas oubliés, il existe en leur
faveur une sorte de dime prélevée sur les récoltes
et une réserve de la propriété commune frappée
de séquestre ; il est des jardins où ils ont droit
d'entrer avec permission de consommer les fruits
sur place sans rien devoir à personne . Après
153

tout, ne sont-ils pas les membres souffrants de


la famille ?
C'est jusque dans la mort et les funérailles que
se révèlent ces sentiments de parenté qui unis
sent entre eux les gens d'un même village . Aussi
tôt qu'un décès se produit, tout le village en est
informé d'office; dès lors, nul ne peut s'absen
ter sans raison légitime ; le deuil est public . A
peine avertis, les marabouts se réunissent auprès
du corps pour réciter les versets du Coran , l'amin
et les principaux de l'endroit au cimetière afin de
présider aux arrangements convenables. C'est à
qui donnera son coup de pioche pour creuser la
tombe, car cet acte de charité est méritoire pour
l'autre vie . Tout cela se fait simplement, mais
avec un respect religieux . Le plus souvent, on
revêt l'intérieur de la fosse de pierres plates et
l'on y jette des feuilles de laurier par honneur pour
la dépouille qui doit y reposer. Pendant ce temps,
les Kabyles rangent près de là des parts de viande
et de couscouss qui doivent être distribuées après
les obsèques à tous les habitants, parents ou
non, riches ou pauvres, pour servir à un repas
funéraire . L'heure de l'enterrement venue, les
marabouts marchent en tête du convoi , des hom
mes de bonne volonté se relèvent pour porter le
7.
154

mort qui est enveloppé dans un simple suaire, et


tous les hommes du village forment cortége . Arri
vés au cimetière, les porteurs déposent sur le sol
leur fardeau funèbre, et ce n'est qu'après de lon
gues prières et des prostrations sans fin, que le
corps est mis dans la fosse, au milieu du plus
respectueux silence . Avouez qu'il y a là une soli
darité fraternelle, je ne dis pas plus religieuse,
mais plus humaine, que celle des frères et amis
d'outre- mer, qui ne savent donner à leurs morts
que ce l'on pourrait donner à un animal regretté ,
de vaines paroles, sans un mot de religion et
d'espérance .
Et maintenant , est - il possible que cet esprit
de clocher, qui se manifeste de tant de manières,
subsiste sans avoir à sa base un certain esprit de
famille ? Je ne veux pas me mettre en contradic
tion avec moi-même . J'ai indiqué , il n'y a qu'un
instant, les brutalités de la législation qui régit
le mariage et la triste situation faite à la femme.
Mais n'ai-je pas dit aussi , parlant des vestiges
laissés sur cette terre par le christianisme, que
généralement la famille kabyle n'est pas poly
game comme la famille arabe et orientale ? Ajou
tez que si la polygamie n'est que rare en Kaby
lie et non légalement défendue, le concubinat,
155

cette union équivoque et intermédiaire , reconnue


par la loi musulmane comme par le droit romain,
est absolument interdite par la coutume jurju
rienne . Or, ce fait seul n'est-il pas un pâle rayon
de jour au milieu de ces ténèbres, une petite
pierre d'attente au milieu de ces ruines ?
On l'a écrit cent fois : appelant en témoignage et
la raison et l'histoire , la polygamie , soit la poly
gamie strictement dite, soit le mariage unique
tolérant à côté de lui le concubinat, ce n'est pas
seulement la femme méprisée et le lien conjugal
détruit, c'est la paternité forcément tyrannique
ou méconnue, c'est la maternité mutilée, c'est
l'enfant avili et comme scinde, c'est la fraternité
équivoque, la race incertaine ; c'est le foyer sans sa
flamme aimée et attachante ; que dis -je ? le foyer !
c'est le harem : c'est par suite la patrie dépouillée
de ce qu'elle a de plus sacré après ses autels...
Au contraire, avec la monogamie , vous pou
vez avoir mille horreurs domestiques et sociales ,
surtout quand la licence du divorce l'accompa
gne ; vous les avez eues éclatantes et dans la so
ciété romaine et dans la société hellénique : du
moins, vous avez la femme par certains côtés un
peu plus libre , le père un peu moins réduit par
la force des choses au rôle de despote , la mère un
156

peu plus mère, l'enfant moins coupé en deux , le


sang moins croisé, la fraternité plus possible ;
vous avez le lien de la famille moins affaibli,
par conséquent, celui de la cité plus fort : en deux
mots, vous pouvez avoir plus ou moins un foyer
et une race .

En fait, pour le petit peuple qui nous occupe,


la femme a beau être traitée par le droit coutu
mier sur le pied que nous avons dit, elle est un peu
moins esclave que la femme turque ou arabe.
Avoir seulement la liberté de sortir le visage
découvert, droit que n'a pas la Mauresque dans
les rues d'Alger et qu'a la femme kabyle dans les
sentiers de sa montagne, posséder un peu plus la
haute main dans les fonctions matérielles du
ménage, vis-à-vis de la famille et vis - à - vis des
hôtes, de loin ces détails paraissent des baga
telles : croyez qu'en pays musulman, jaloux et
chatouilleux à l'excès comme tous les pays dépra
vés, ils ont leur importance .
Je sais bien que dans les Kanoun mille précau
tions sont prises, mille amendes fixées, qui prou
vent que les Kabyles comptent médiocrement sur
la vertu de leurs femmes , de leurs filles et de leurs
concitoyens ; au fond, cette sévérité pour les ques
tions de mours dont nous avons dit un mot, a
157

bien quelque raison . Nimporte, là où la femme


est juridiquement plus libre, n'est- elle pas par
cela même plus digne, et la société qui accorde
sous ce rapport une ombre d'émancipation , n'a
t-elle pas un niveau de moralité un peu plus
élevé que la société qui n'en accorde pas du tout
et qui place une sentinelle armée d'un sabre à la
porte de ses harems ?
Aussi bien, cette femme kabyle, si maltraitée
comme épouse et comme fille , a quelques droits
comme mère, et certaines dispositions de la cou
tume relatives aux devoirs de l'enfant envers ses
père et mère, à l'exercice de la puissance pater
nelle, aux conditions de l'adoption et de la tutelle,
ne seraient indignes ni de la loi romaine, ni de
la loi mosaïque, ni même de l'Evangile. On com
prend en les lisant que, malgré les vices qui les
déshonorent, ces foyers berbères puissent néan
moins contenir un père, des fils, des frères, au
sens vrai de ces mots, enfanter des citoyens et
donner naissance à des cités.
Il serait injuste après tout de laisser le lecteur
sous une trop mauvaise impression , et nous nous
reprocherions de poser ici la plume sans avoir
révélé un des côtés les meilleurs de cet état so
cial . Ce que l'on peut appeler la base matérielle
158

de la famille , la propriété , si déplorablement


constituée dans la majeure partie de nos posses
sions africaines, grâce au régime communiste de
la tribu arabe , est organisée dans les tribus ka
byles à peu près comme dans un pays d'Europe.
A coup sûr, chez les mahométans du Jurjura
les casuistes de l'Islam seraient mal venus à pré
tendre qu'aux termes de la loi musulmane le sou
verain politique est seul vrai propriétaire, que
tous les détenteurs du sol ne sont jamais que des
usufruitiers. Peu importe que le village inter
vienne dans les successions, soit comme héritier
du dernier rang, soit pour prélever sur l'héritage
un droit mortuaire équivalent à un droit de mu
tation : en dépit des véritables croyants, les Ka
byles ont retenu le vieil abus du domaine privé
reposant sur une assiette solide et se transmettant
de père en fils. Là , point de vie errante ; par
suite, point de vastes terres nues et dépeuplées,
point d'incertitude de propriété , enfin aucun de
ces rocs qui en territoire arabe ont défié jusqu'ici
la plupart de nos assauts, au grand désespoir de
nos administrateurs et au grand détriment de la
colonie comme de l'assimilation des indigènes .
Ils ont, à la vérité , leurs res sacræ , des biens
de mainmorte appartenant ou destinés à des
159

mosquées, à des écoles , aux pauvres : c'est « le


lot de de Dieu , » et il n'est pas traité en suspect
comme en d'autres pays . Ils ont aussi quelques
communaux . Toutefois, avares de leur sol res
serré, ces démocrates sont des propriétaires mé
ticuleux . Pas de champs sans limites, pas de
vergers sans haies ou sans clôtures de pierres
sèches, et plusieurs familles possèdent de vieux
titres de propriété qu'elles tiennent soigneuse
ment enfermés dans des coffres ou roulés dans des
tubes de roseau . Plus encore : doués jusqu'à une
subtilité presque risible du génie de la réglemen
tation , de la division et de la subdivision , ils ont
inventé des servitudes de passage pour les chè
vres à l'exclusion des bæufs, pour la jument à
l'exclusion du poulain , pour le mulet non chargé
à l'exclusion du mulet portant une charge . Il faut
dire que pour vivre ils n'ont pas trop du sol
qu'ils occupent , et l'on ne saurait trouver mau
vais qu'ils défendent ainsi pied à pied leurs
étroites langues de culture .
Ce n'est pas, au reste , que ces cultivateurs si
pointilleux aient la triste habitude de se disputer
et de s'arracher les lambeaux de l'héritage, pour
s'y épuiser ensuite dans un sot isolement . Sans
tomber aucunement dans le communisme beau
. 160

coup trop radical des tribus arabes, ils pratiquent


volontiers ce qu'ils nomment « la communauté
de famille . » Cette communauté est encore mou
lée sur cet esprit d'association qui, comme nous
l'avons vu, informe toute la vie sociale des Ka
byles . On pourrait la comparer à ces sociétés
taisibles de notre vieille France, qui , en mainte
nant les familles agricoles dans une certaine
indivision des terres, étaient pour elles en défini
tive une garantie de paix et de stabilité .
On pourrait également montrer comment les
lois de succession et les règles du testament ten
dent aussi chez nos montagnards à sauvegarder
le patrimoine et à empêcher le faisceau de la fa
mille de se briser . Il n'est pas jusqu'à ce droit
de préemption consacré par nos anciennes cou
tumes provinciales, et conservé en partie par
l'article 841 du Code Napoléon, - droit par le
quel, en matière de vente immobilière, les cohé
ritiers, les parents, les gens du pays priment
l'acquéreur étranger , qui ne se trouve en
pleine vigueur dans la coutume du Jurjura.
Nous ne voulons point envisager les avantages
de cette situation foncière au point de vue éco
nomique et agricole ; mais cette antipathie native
pour la propriété vague et indéfinie des Arabes
161

nomades , ce culte de la propriété personnelle


ou domestique, n'est- ce pas un incontestable élé
ment de progrès pour la famille et la société ber
bère ? n'est-ce pas l'un des anneaux auxquels,
espérons- le, nous pourrons un jour rattacher
notre civilisation chrétienne ? Quand une race
tient au coin de terre que depuis des générations
elle foule de ses pas, à l'ingrat sillon qu'elle
trempe de ses sueurs , imprègne de sa vie, à qui
elle demande chaque jour son pain et qui le lui
donne , au cimetière où reposent les os de ses
aïeux et où elle veut avoir aussi son tombeau
et le tombeau de ses enfants, on a prise sur une
telle race et l'on ne peut de gaieté de cour dés
espérer de son avenir.
162

Galim
ums de

XI PEUS
Bla Kalye
mirose,que
LE KABYLE DANS SA VIE DOMESTIQUE ET MATÉRIELLE . unburnou
COSTUME , HABITATIONS , NOURRITURE . muus est

SA SOBRIÉTÉ DE SPARTIATE .
SES MEURS AGRICOLES . fises méd

reel pare
Halloa qui
tous le dén
Si l'on tient à conserver une image poétique
des petites forteresses qui constituent les villa
ges du Jurjura, il faut les regarder comme la
plupart des villes de l'Orient , d'un peu loin et slen pier
en bloc. Autant ces villages semblent alors pit a peu près
toresques et fiers, sur les innombrables pitons able, ent
qu'ils couronnent, autant, vus de près, ils sont peet les 1
chétifs et misérables. A part l'eau des fontaines
publiques que la police des Kanoun entoure de
précautions vigilantes , tout y est d'une parfaite 1. izpěre.
en ne s'agi
malpropreté. Le bon air et la verdure restent le hinés sur le
plus souvent consignés loin des habitations. Dans la neige et l
163

l'intérieur des ruelles, ce sont des miasmes, des


immondices ; suivant les jours, une vraie boue de
marais ou des nuages d'une poussière épaisse.
Des essaims d'enfants prennent leurs ébats
dans cette poussière . Leur costume, comme celui
de tous les Kabyles, est aussi simple que sale .
Il se compose , quand il est complet, d'une che
mise, d'un burnous et d'une calotte ; seulement
le burnous est quelquefois si bien drapé que
plus d'un César romain n'a pas, dans ses bas
reliefs ou ses médailles, une tournure plus impé
riale que tel paysan du Jurjura.
Le haillon qui le couvre avec grâce est porté,
Et sous le dénûment perce la majesté ( 1 ) .

Les maisons, basses et étroites, bâties tant bien


que mal en pierres et en mortier de terre , tien
nent à peu près le milieu , sous le rapport du
confortable , entre les huttes de limon du fellah
d'Egypte et les habitations des Maronites et des
Druses du Liban ( 2) . Plusieurs sont réunies par

(1) M. Ampère.
(2) Encore ne s'agit -il que des villages les mieux bâtis, ceux
qui sont situés sur les crêtes et qui , ayant se défendre contre
le vent, la neige et les voisins, se sont établis plus solidement.
164

deux ou trois et précédées d'une petite cour in


térieure. Pour entrer là, il faut avoir soin de
se baisser. La porte sert tout à la fois d'entrée,
de fenêtre et de cheminée . Elle donne accès
à un logis qui a grandement l'air d'une éta
ble. On en réserve les deux tiers pour la fa
mille, en moyenne cinq ou six personnes ; le
reste, placé en contre-bas, est aménagé pour les
animaux qui font partie de la communauté do
mestique : le mulet, le mouton et la chèvre. Tout
ce monde vit et respire ensemble dans un es
pace que mesureraient cinquante mètres cubes.
Point de carreaux , point de plancher, point de
tables, point de chaises ; à quoi bon tout cela ?
Quelques jarres de terre, quelques ustensiles de
cuisine, quelques instruments de jardinage, un
coffre pour renfermer les provisions , deux ou
trois nattes roulées qu'on étendra le soir en guise
de lits, voilà tout le mobilier . Au milieu du ré

Dans les parties basses, où se trouvent plutôt les villages pacifi


ques habités par des familles de marabouts, on rencontre sou
vent pour toute habitation des gourbis faits uniquement de bran
ches et de mortier, comme ceux des tribus arabes qu'on voit
dans la plaine du Chélif. On peut lire , dans les récits de voyage
si intéressants de M. X. Marmier, que le Montenegro et la Rou
manie , vers lesquels sont tournés maintenant les regards , n'ont
pas des villages beaucoup plus pompeux que ceux du Jurjura.
AUKER

Beni-Yenni mangeant le couscouss. (Voir p. 165.)


165
duit, une cavité circulaire de quelques centimè
tres de profondeur est creusée dans le sol : c'est
le foyer, dont la fumée vous étouffe. La première
impression n'est pas favorable.
Peu à peu cependant les sens et le cour lui
même se réconcilient avec cet intérieur. On com
mence à se demander si une existence ainsi sim
plifiée ne serait pas à quelques égards, pour les
indigènes, un apprentissage favorable à la viri
lité des habitudes et une sauvegarde contre mille
séductions mauvaises, d'autant que le monta
gnard est satisfait malgré tant de privations. Il
a pour subsister son couscouss, du lait caillé ou
aigri , quelque chose qui ressemble à du pain ,
parfois de la viande , toujours de l'huile et des
figues : lui faut-il rien de plus ? ... Il lui faut du
grand air, - mais il en trouve à deux pas de sa
masure ; il lui faut de la liberté , mais nous
savons maintenant s'il a goûté de ce fruit . Alors
que lui manque - t-il et pourquoi se plaindre ?
Aussi il rit, il cause, il chante, il est gai .
Sans chercher à expliquer cette énigme et
à découvrir les espérances qu'elle cache, il est
certain que si le Kabyle a conservé dans le fond
de sa nature une qualité devenue rare dans nos
générations frivoles et amollies, c'est bien l'éner
166

gie modeste et persévérante. S'il ne s'agissait que


d'avoir le courage du coup de feu, qui s'enivre
de la poudre, s'enflamme comme elle , qui fait
surtout des merveilles quand il a autour de lui
des camarades pour l'applaudir, d'autres peu
ples ont ce courage-là, et les Kabyles certes n'en
manquent pas : les turcos l'ont assez prouvé, et
notre armée d'Afrique en a fait maintes fois l'ex
périence à ses dépens. Mais le courage obscur
et ingrat de tous les jours, qui, sans autres armes
que deux bras et une pioche, sans autre théâtre
qu’un verger, doit soutenir une lutte opiniâtre
contre des obstacles sans cesse renaissants, pour
conquérir non la gloire et la fortune, mais le
strict nécessaire qui écartera la faim , il est peu
commun , surtout dans le sang musulman . Or
cette énergie , nous dirons volontiers cette au
dace , le Kabyle la possède à un haut degré.
C'est principalement dans la culture de ses
terres qu'il la met à bonne épreuve . Qu'on ima
gine, en effet, si la culture est aisée et la terre un
payeur commode dans cette contrée resserrée et
tourmentée . La nature lui a prodigué les pics,
les rocs, les ravins, les broussailles; mais en re
vanche elle s'est montrée fort avare en terrains
de plain-pied, en suc végétal , en rivières dignes
-
167

de ce nom , c'est- à-dire qui ne soient pas un lit de


sable pendant la moitié de l'année et un torrent
l'autre moitié . Pour arracher à ce débiteur diffi
cile les sous et le pain qu'on attend de lui , force
est de le harceler sans relâche et de mille ma
nières. Il faut les voir, ces robustes et hardis
montagnards, à l'oeil vif, aux bras nerveux , aux
jarrets de fer, mis aux prises avec leur ennemi
et le réduisant à se faire leur serviteur et leur
nourricier.
Les uns, comme suspendus au-dessus de l'a
bime, risquent tout au moins l'intégrité de leurs
membres sur d'étroites plates-formes ou des ver
sants très-rapides , pour pouvoir cultiver ce qu'ils
ont là d'oliviers ou de figuiers. D'autres, tâchant
de suppléer par leur industrie à ce que le ciel
leur a refusé, transportent à grand peine des
mottes de terre qu'ils jettent sur l'anfractuosité
du rocher taillée au flanc de la montagne et cher
chent à faire venir dans ce potager improvisé
quelques maigres légumes : heureux si quelque
pluie torrentielle ne vient pas enlever en moins
d'une heure tout le fruit d'un long et pénible tra
vail ! Les chutes d'eau sont d'ailleurs soigneuse
ment utilisées, et de nombreux moulins sont
établis sur les ravins coupés par des rivières .
168

La neige est encore un ennemi avec lequel il


faut compter, plus de six mois de l'année, sur les
hautes cimes et dans les cols qui déchirent les
crêtes de la grande chaine du Jurjura (1) . Du
moins, on lui dispute le terrain pied à pied . Plu
sieurs villages semblent la défier et sont établis
au coeur de son domaine, à plus de 1,100 mètres.
On ne capitule devant elle que lorsque son triste
manteau a décidément recouvert toute verdure ;
mais, dès qu'elle commence à se fondre sous les
premiers souffles du printemps, une herbe courte
et drue se hâte de prendre sa place, et avec
l'herbe viennent les troupeaux. Il est peu d'arêtes
assez escarpées pour faire reculer l'agilité auda
cieuse des chèvres kabyles et du petit berger de
huit ans qui les conduit ; et qui sait si tout au
fond de cette crevasse béante de la masse rocheuse
il n'y aura pas quelque chose à brouter ? Cepen
dant les prairies sont rares dans les régions éle
vées et sur les plateaux. A leur défaut, on s'a
dresse aux arbres pour nourrir le bétail. Les
feuilles des frênes, ramassées durant l'été, forment

(1) On compte sept ou huit cols principaux, par où les bêtes de


somme peuvent passer d'un versant à l'autre sans trop de difli –
cultés, pendant la belle saison . Le plus élevé est à 17 ètres au

dessus du niveau de la mer (MM. Hanoteau et Letourneux ).


169

à peu près l'unique fourrage que les Kabyles de la


montagne donnent à leurs bestiaux dans la mau
vaise saison .
Dans les parties basses , le travail est naturelle
ment plus facile. Au moins le Kabyle sait-il faire
ce que ne fait pas l'Arabe nomade dans les vastes
plaines où il campe, mettre la main à la charrue,
creuser un sillon avant de lui confier ses épar
gnes, aérer et rajeunir le sol, extirper ces insup
portables buissons qui sont un des fléaux de la
terre algérienne , enfin se procurer de l'engrais
autrement qu'en déboisant les montagnes pour
obtenir des cendres .
Dieu aidant, ces rudes travailleurs ne sont pas
trop mal payés de leur peine, et, somme toute , la
ruche a riante figure. Quel contraste entre le pays
arabe et le pays kabyle, tout à l'actif de ce der
nier | Un simple coup d'oeil jeté sur l'un et sur
l'autre démontre beaucoup mieux que des raison
nements et des phrases la supériorité de la vieille
race berbère sur la race musulmane qui l'a pillée
et dévorée. C'est exactement le contraste qui
frappe le pèlerin des Lieux Saints , lorsqu'il passe
des plaines jadis fertiles, maintenant dévastées et
stérilisées de la Palestine, aux montagnes ver
doyantes et cultivées du Liban. Chez l’Arabe, que
8
170

ce soit en Palestine ou en Algérie, c'est Dieu qui


a été un donateur libéral et mêmemagnifique, et
l'homme un obligé infidèle, maladroit, dissipa
teur, par -dessus tout inactif et indolent, au point
de laisser le trésor divin confisqué et enfoui dans
les profondeurs du sol, sans profit pour personne
sinon pour la paresse. Ce qui s'appelait soit la
Terre promise, soit le grenier du monde romain, a
pris entre les mains de ce mauvais détenteur la
physionomie d'un désert, souvent sans autre ver
dure que celle des bruyères et des cactus . Au
contraire, chez les Berbères et chez les Libanais,
la Providence a eu beau mesurer ses bienfaits
d'une main parcimonieuse, la donataire a su tirer
tout le parti possible du peu qui lui était alloué.
Sans être couverts de forêts impénétrables,
comme le racontent avec une mystérieuse em
phase les vieux auteurs arabes, les contre - forts
du Jurjura sont frais et verdoyants, riches surtout
en plantations d'arbres fruitiers (1). « C'est le pays
des vergers, dit M. Hanoteau . La culture a envahi
presque tout le terrain : à part quelques maquis

(1) On trouve en Kabylie la plupart des arbres fruitiers de l'Eu


rope méridionale. Toutefois, ceux que le Kabyle cultive de pré
férence sont l'olivier, le figuier, le chêne å glands doux et la
vigne (M. Hanoteau ).
171

dans le creux des ravins, quelques cimes dénu


dées, quelques restes de forêts de chênes-liéges,
l'homme a tout conquis ; et sur les flancs raides
des contre - forts s'étagent les oliviers, les figuiers,
les chènes verts, les frênes, dont un bon nombre
mesurent plusieurs mètres de circonférence et
portent entrelacées autour de leur tronc et de
leurs rameaux de superbes vignes grimpantes...
A mesure que le regard s'élève, l'olivier disparaît
(il atteint très-rarement 900 mètres d'altitude ) ;
mais le frène, le figuier, le chêne å glands doux
escaladent la pente presque jusqu'au sommet...
Partout où s'épanche une source, où filtre un suin
tement, s'étale un petit verger. Là est le cachet,
là est la richesse de cette région ... » Aux chênes
succèdent les cèdres : on en voit quelques bou
quets, à la limite des plus hauts villages, s'allon
geant contre les immenses masses calcaires du
Jurjura. On voit aussi , mêlés aux arbres fruitiers,
des arbousiers au rouge éclatant et des bruyères
blanches, hautes parfois de deux mètres, qui font
le plus gracieux effet au milieu de la verdure
foncée de ces chènes, de ces frênes d'Afrique et
des tons plus påles des oliviers ou des figuiers.
Dans les plaines, ou plutôt dans les vallées for
mées par les bassins du Sebaou et de ses affluents ,
172

les céréales dominent et des champs de riche ap


parence se déploient à chaque printemps .
On comprend après cela que l'agriculture soit
pour les Kabyles, presque autant que pour les
vieux Romains de Virgile ou d'Ovide, l'alma Pa
rens, la Diva potens frugum, qu'on honore, qu'on
fête, qu’on tâche par mille moyens de se rendre
propice . Ne parlons plus des pratiques supersti
tieuses , qui là aussi abondent. Mais, ce qui est
plus raisonnable, le jour où commencent les la INDUSTRIE
bours est un jour de fête publique ; et malheur,
deux fois malheur à qui oserait voler ou briser
une charrue , endommager une récolte, ou, ce qui
est pis, dévaster ou mutiler un arbre à fruits ! le
Cependa
droit pénal de la Djemà et la vengeance privée etachées à
exigeraient sévèrement leurs comptes. Après tout,
Cérés est une divinité plus respectable et plus sid,past
moralisatrice que le Dieu Mammon . 2 crampo
Matrimon
iste com

gues effor
'samura .
zzpeutà
Force est
dans les 1
Wales que
173

XII

INDUSTRIE . COMMERCE ET COLPORTAGE .

Cependant , bien qu'éminemment rurales et


attachées à leur sol, les populations kabyles ne
sont pas tellement routinières et inertes qu'elles
se cramponnent à leurs charrues et au petit lot
patrimonial , sauf à passer toute leur vie dans la
triste compagnie d'une misère complète. Quel
ques efforts de générosité qu'elle fasse, la terre du
Jurjura, qui est loin d'être une terre d'Amérique,
ne peut à elle seule nourrir ses nombreux enfants .
Force est pour beaucoup d'indigènes , surtout
dans les tribus plus voisines des crêtes rocheuses ,
d'aller quérir à d'autres portes le pain quotidien .
174
Aussi bien le font-ils sans répugnance. Il semble
que les anciennes coutumes politiques, dont nous
avons donné l'esquisse, aient rompu leur tempé
rament à une certaine initiative individuelle . Ha
bitués à se régenter et à se défendre tout seuls,
comment ne sauraient-ils pas pourvoir eux-mê
.

mes aux nécessités indispensables de la vie ?


L'industrie leur vient largement en aide, une
industrie toute manuelle, il est vrai, et encore à
l'enfance de l'art, mais adroite et variée pour un
peuple si primitif ou si vieilli .
Les femmes ont la spécialité des poteries et
des tissus. Presque pas de maison qui n'ait son
métier pour la fabrication des burnous et autres
vêtements à l'usage de la famille. Les poteries
sont ordinairement façonnées avec un véritable
goût. Les plus élégantes, ornées de dessins et de
peintures en rouge, en noir et en jaune, rappel
lent, par le gracieux classique des formes, les
urnes romaines, étrusques ou puniques du meil
leur type .
Les hommes vaquent à la mouture , fabriquent
la cire, travaillent les cuirs, le bois, le fer, l'a
cier, l'argent ; ils font des poignards, des sabres,
des canons de pistolet et de fusil ; souvent ils les
revêtent d'ornements en cuivre et en argent, car
175

si le Kabyle met quelque part un peu de luxe,


c'est à son arme, le vengeur de son honneur et le
défenseur de sa liberté . C'est moins l'habileté qui
leur manque que l'outillage.
La bijouterie kabyle a une certaine réputation
même à Alger. Les Aït - Yenni ont presque le mo
nopole de sa confection . Ils font des sortes de
diadèmes, des agrafes, des colliers, des bracelets,
la plupart de ces objets incrustés de corail et d'é
maux . Comme matière première, ils utilisent
toutes les pièces d'argent qui leur tombent sous
la main . Cette bijouterie est surtout achalandée
par les femmes du pays, qui ne se font aucun
scrupule d'allier sur leur personne malpropreté
et coquetterie.
Jadis, dès le xivº siècle, puisque Ibn Khaldoun
en parle, la fabrication de la poudre et celle de
la fausse monnaie étaient aussi des industries,
qui s'exerçaient au grand soleil dans plusieurs
tribus, aux dépens soit des soldats de la Régence,
soit des commerçants et industriels de la plaine.
C'était alors le beau temps où toutes les profes
sions étaient libres ! Depuis 1857 , l'âge d'or est
passé.
Toutefois, la plus importante des industries
locales a toujours été la fabrication de l'huile.
176
Toutes les tribus riches en oliviers ont des mou
lins à huile assez semblables, quoique plus rudi
mentaires , à ceux dont on se sert en Provence.
D'ordinaire, c'est un mulet, attelé à une sorte
de manége, qui fait mouvoir l'appareil tritura
teur ; mais si le mulet manque, l'homme se fait
machine à sa place, et machine tout aussi active
et résistante que l'animal . Pauvres gens, le mé
tier est dur , le local où l'on fonctionne noir, em
pesté, le pressoir bien répugnant avec son dé
tritus d'olives et cette huile qui ruisselle de toutes
parts. N'importe, n'est-ce pas un heureux signe
de voir ainsi le travail des mains en honneur et
la dette commune imposée par Dieu si courageu
sement acquittée ?
Plus encore que l'industrie pratiquée sur place ,
l'expatriation momentanée pour le labour ou le
commerce est un gagne-pain qui ne répugne nul
lement aux naturels du Jurjura . Aussi les a-t-on
appelés non sans raison les Savoyards et les Au
vergnats de l’Algérie. Chaque année, quand ar
rive la moisson, on voit descendre d'un pied
léger vers la plaine et la banlieue des villes,
toujours par bandes , des nuées de Kabyles (quinze
ou vingt mille, dit- on ), avec une faucille pour
tout bagage , sans autre appendice à leur accou
177

trement réglementaire qu'un vaste chapeau de


paille. Durs à la fatigue, faisant bonne besogne
et peu de bruit, se contentant d'un salaire relati
vement modique, aussi honnêtes gens, aussi peu
menteurs qu'on peut l'être avec des consciences
mahométanes, ils sont fort recherchés des colons
européens et même des Maures. On les emploie,
non -seulement pour la moisson, mais pour la
bourer les terres, cultiver les jardins, garder les
troupeaux. Ils sont eux-mêmes très-convaincus
de ce qu'ils valent, et tel de ces moissonneurs, à
qui un colon voulait imposer des conditions mé
ticuleuses, comme si sa probité était suspecte,
répondait avec indignation : « Me prends-tu donc
pour un Arabe ? » Ces émigrants du labour et de
la moisson sortent en grande majorité des tribus
voisines du Sebaou et des vallées où l'on est plus
fait aux travaux agricoles de tout genre. La mon
tagne fournit plutôt la matière commerçante, si
l'on peut ainsi dire, à peu près comme les Pyré
nées et les Alpes fournissent les contrebandiers.
C'est de vieille date que le Kabyle a l'instinct
mercantile. Même sous les Turcs, alors qu'il
n'avait que des ennemis à ses portes et l'anarchie
chez lui , il risquait tout , vie et fortune , pour
aller vendre ou échanger au dehors les produits
8.
- 178

de son industrie . Il partait seulement armé de


toute pièce, comme s'il allait exécuter une sortie
belliqueuse . En levant le blocus, en mettant un
peu de sécurité dans les chemins, en ouvrant par
suite mille débouchés nouveaux, la domination
française n'a pu que développer cet instinct com
mercial . De fait, pour être bientôt maitre dans
l'art des spéculations, que manque-t-il à ce peu
ple, laborieux, patient, fin , positif, économe, in
formé dans toute sa vie sociale et politique par
l'esprit de solidarité, sinon des capitaux plus
considérables et des procédés d'association moins
imparfaits ?
En attendant, le colportage, qui exige moins
d'avances et moins de sous dans les poches, est
la grande ressource des tribus dont le sol est
plus pauvre. Au rapport de M. Hanoteau, dans
le cercle de Fort-National seulement, sur une po
pulationde soixante-dix à quatre-vingtmille âmes,
on délivre chaque année de huit à dix mille pas
seports à des commerçants, dont les trois quarts
au moins sont des colporteurs.
Il faut être de fer pour affronter et soutenir
cette vie. Vivant de je ne sais quoi, s'arrêtant je
ne sais quand, dormant je ne sais où, ils vont à
pied, en toute saison , par tous les temps, sou
179

vent très - loin , jusqu'à Constantine et Oran , jus


qu'en Tunisie et dans le Maroc, portant sur leur
dos tout leur petit avoir et leur sac de marchan
dises, quelquefois de 50 à 60 kilogrammes. Mal
gré cela, ils ne sont point séduits par l'aspect des
villes qu'ils parcourent, par le luxe des bazars
qu'ils y voient, par les bouffées de bien-être
qu'ils ont pu y respirer en passant. Pourvu qu'ils
retournent la bourse un peu moins vide, ils re
gagnent de bon coeur leurs humbles montagnes
et leurs pauvres pénates, prêts à reprendre gaie
ment leur marche et leur sac, quand les rentes
seront épuisées . Peut-être reviennent-ils les pieds
en sang et le dos écorché par la charge, et les
tribus aux mours plus sédentaires qui les ont vus
passer ont pu leur lancer quelques quolibets et les
traiter de betes de somme : qu'importe ? tel qui est
parti de son village avec une pacotille de 25 francs
y revient après un an avec un bénéfice net de
1,000 francs. Avec cette fortune il pourra vivre
quelques bons jours près des siens , en compa
gnie du grand air, des grands horizons, de la
belle nature, de la chasse aux sangliers , de tant
5
de choses aimées qu'il ne trouve que sur sa mon
tagne !
Puis, quand il rentre, son village ou au moins
180

les gens de son çof lui font bonne fête. Ayant


beaucoup voyagé, il a beaucoup vu et beaucoup
à raconter. Le soir, à la lueur vacillante d'un
mauvais foyer, tous font cercle autour de lui. Dieu
sait si l'on devise alors et si l'on rit à cour joie !
La source des récits et des commentaires est iné .
puisable : ce sont les bruits qui courent dans la
plaine, les nouvelles des tribus voisines, cent
aventures personnelles plus ou moins scabreuses .
Surtout l'on médit à plaisir de l'Arabe, avec qui
pour ses péchés on vient de frayer de longs mois :
car depuis des siècles l'antipathie est restée vi
vace entre les deux peuples (1) . On exhume alors
sur le compte de ces malheureux Arabes toutes
les vieilles historiettes passées à l'état de lé
gendes, celle -ci par exemple : Un jeune Arabe,
dans la bataille, s'apprête à faire le coup de feu.
Tandis qu'il se tient sagement blotti derrière un

(1) Léon l'Africain écrivait, en parlant des Arabes et des Ber


bères : « Ils ont toujours la pique l'un contre l'autre , se donnant
bataille et faisant continuellement la guerre entre eux. » Aujour
d'hui encore les Kabyles ont des dictons de toute sorte à l'adresse
des Arabes. Je cite les plus innocents : « L'Arabe ressemble au
chat : caressez -le, il fera gros dos ; frappez-le , il se fera petit.
Il en est de l'Arabe comme de la queue du lévrier : maintenez
cette queue dix ans dans un ca on de fusil ; vous croirez l'avoir
rendue raide ; retirez-la, elle se dressera comme avant... )
181

rocher, un projectile siffle à son oreille et vient


se loger sous son burnous, en pleine poitrine ! Le
jeune combattant pâlit, chancelle , veut porter la
main à sa blessure... il va s'évanouir, on le sou
tient. Un vieux guerrier mieux avisé entr'ouvre le
burnous pour regarder la plaie et extraire la
balle : point de sang ! Le projectile meurtrier
était un gros hanneton qui s'envole bruyam
ment ( 1) ...

(1) Les Kabyles du Djurjura, articles publiés par le prince Ni


colas Bibesco dans la Revue des Deux Mondes, 1865-66.
182
1

.
HI

21

XIII

CE QU'A FAIT LA FRANCE POUR LA RÉGÉNÉRATION ISL

DES KABYLES .

LE MARÉCHAL RANDON .
RÉFORMES ADMINISTRATIVES ET JUDICIAIRES .
AMÉLIORATIONS MATÉRIELLES.

Nous connaissons maintenant à fond , les ayant


étudiées dans tous leurs traits principaux, ces
peuplades que le rapide et gigantesque assaut du
24 mai 1857 soumettait à nos armes. Il est temps
de quitter ce rôle de simple observateur et de
nous demander ce que la France a fait et ce qu'il
lui reste à faire pour ce pays, dont la Providence
manifestement ne nous à ouvert les portes que
pour lui communiquer le plus possible de notre
vie morale et de nos lumières .
183

Nous rappelions au début de ce livre les aus


pices heureux sous lesquels s'était consommée
l'expédition de Kabylie et le caractère chrétien
qui avait présidé à l'établissement de Fort-Na
tional . Nous n'avons pas à revenir sur ces faits .
Ajoutons seulement que le commandant en chef,
le maréchal Randon, était un homme trop sagace
pour ne pas comprendre le parti à tirer des nou
veaux sujets, « dignes de nous par leur énergie
et leur courage ( 1), » que sa måle résolution ve
nait de donner à sa patrie. C'était lui , en effet, qui
avait eu tout le mérite de l'initiative , dans la pre
mière organisation de l'entreprise, dans le plan
de campagne, le choix de l'époque et des instru
ments ; sans compter le mérite accessoire , mais
très-réel , d'avoir forcé en cela, par son intelli
gente fermeté, les hésitations prolongées de la
métropole .
Nul donc ne semblait appelé mieux que lui (2)
( 1) Lettre du maréchal Vaillant, alors ministre de la guerre, au
maréchal Randon, 10 décembre 1856 .
( 2) A la cérémonie de la pose de la première pierre du Fort, 14
juin 1857, le maréchal, tout protestant qu'il était encore, prononça
devant les troupes réunies ces belles et chrétiennes paroles :
Q ... Nous avons beaucoup fait ; il nous reste beaucoup à faire ;
mais nous sommes capables de tout entreprendre et de tout me
ner à bonne fin . Le fort dont nous jetons aujourd'hui les fonda
184

à devenir l'ouvrier d'une pacification civilisa


trice, après avoir été le brillant artisan de la vic
toire. Du premier coup il montra comment il
entendait largement sa mission . Tandis que par
la création grandiose du Fort et de la route qui y
conduit , il faisait voir à tous les yeux qu'il pré
tendait rester là et y rester maître, par la façon
chevaleresque dont il traitait les vaincus, il leur
disait très-haut qu'il ne désirait les dominer
qu'en gagnant leur confiance et en se conciliant
leurs sympathies .
Le maréchal a raconté lui-même dans ses Mé
moires la première entrevue qu'il eut dans sa
tente, dès le surlendemain de la bataille , au pied
de Souk - el-Arba, avec les cinquante ou soixante
notables des Aït- Iraten, délégués auprès de lui
pour implorer l'aman. Rien n'est intéressant, on
pourrait presque dire dramatique , comme le récit
de cette scène et du dialogue qui l'anima . Ces

tions ne peut être fondé sous de plus heureux auspices... , et il


appartenait au vénérable ecclésiastique (M. l'abbé Suchet) que
nous sommes accoutumés depuis vingt ans à rencontrer dans nos
rangs chaque fois qu'il s'agit de prodiguer les secours de la reli
gion à nos soldats sur les champs de bataille , il lui appartenait ,
dis-je, d'appeler sur cet édifice la bénédiction du ciel . Avec l'aide
de Dieu , nous achèverons l'oeuvre de la conquête et de la pacifi
cation ... »
185 -

vieux et fiers patriotes, nobles vaincus de la


veille, qui n'avaient jamais vu sur leurs cimes
un étranger ni un maître leur dictant ses lois,
que pouvaient-ils attendre de l'armée victorieuse ?
N'allait - elle pas cueillir les fruits naturels de son
triomphe, en dévastant leurs récoltes, en rasant
leurs oliviers, leurs figuiers et leurs maisons , en
prenant leurs terres, leurs femmes, leurs enfants,
en coupant peut- être les têtes de quelques ota
ges, du moins en confisquant toutes leurs fran
chises séculaires ? C'étaient bien là les belles
représailles que leur réservaient les Turcs, s'ils
avaient réussi , pour le châtiment de ce pays , à
s'installer sur ces montagnes .
Il faut avouer cependant que, sur le dernier
point, la suppression ou le bouleversement de
toutes les immunités locales, notre conduite
passée justifiait en partie les appréhensions des
Kabyles. Nous ne voudrions incriminer per
sonne : quoi d'étonnant qu'avançant dans la nuit
de l'inconnu ou sur un terrain coavert de brous
sailles, on tâtonne et l'on s'expose à quelques
fausses démarches ? Ce qui est certain, c'est que,
dans les expéditions tentées précédemment en
Kabylie, qui toutes, plus ou moins, avaient
amené des soumissions partielles, nos généraux
186

administrateurs, pleins d'ailleurs de savoir - faire


et de bon vouloir, mais ignorant encore trop les
choses du pays, confondant trop aisément les
hommes et les races, s'étaient hâtés d'assujettir
tous leurs vaincus aux mêmes lois . Comme si
Arabes et Kabyles étaient un seul et même peu
ple, parce qu'ils vivaient sous le même ciel et
côte à côte ; comme s'ils ne formaient pas réelle
ment deux peuples, séparés l'un de l'autre par
tout ce qui creuse des abîmes entre deux familles
humaines, par l'origine, longtemps par les
croyances et par des flots de sang, maintenant
encore par la langue, les institutions et les
mours ; comme si les rouages aristocratiques et
féodaux de la constitution sociale des Arabes ne
devaient pas être souverainement antipathiques
à de vieux démocrates ! Leur imposer comme in
termédiaire de notre pouvoir tout le cortege de
l'agha, du kaïd , du cheïk, du cadi, c'était jeter
de l'huile sur le feu et exciter ce feu contre
nous .

Mieux instruit de la situation, le maréchal


Randon ne commit pas cette imprudence . Aussi
quel ne fut pas l'étonnement des parlementaires
kabyles, quel éclair de joie passa sur leur visage
resté jusqu'alors impassible, lorsqu'après les
187

avoir assurés qu'on ne s'emparerait pas de leurs


personnes, de leurs terres, de leurs arbres et de
leurs maisons, on en vint à leur dire qu'on res
pecterait même les coutumes de leurs villages,
leurs amin , leurs Djema, qu'on se contenterait de
placer le tout sous le contrôle de la France,
« pourvu toutefois que leurs chefs sussent les
maintenir en paix, » et qu'on ne leur donnerait
pas d'Arabes pour les commander ! Il fallut tra
duire par deux fois ces dernières promesses ,
tant elles causaient de surprise ! Comment sup
poser qu'il y eût au monde des vainqueurs si
scrupuleux dans l'usage de leur conquête ? Au
surplus, cette générosité était un acte de bonne
politique plus encore qu'un don de joyeux ave
nement. Pourquoi détruire dès le début et ne pas
tenter de mettre à profit pour l'œuvre de l'assi
milation d'incontestables analogies avec notre
régime communal ?
Il est clair pourtant, après ce que nous avons
dit de l'ancienne organisation politique et sociale
du Jurjura, qu'il était urgent d'imposer quelques
lisières à cette liberté sans frein, quelques élé
ments d'une justice réglée à ces franchises judi
ciaires par trop sauvages , un peu de police aux
villages et aux sentiers de ces montagnes, sinon
188
pour le bonheur, au moins pour la sécurité des
citoyens .
Du moment d'abord que notre drapeau s'im
plantait sur ces crêtes, il établissait par ce seul
fait, au-dessus de ce morcellement sans limites,
l'unité gouvernementale dont il était le symbole ;
et l'autonomie du village comme corps politique
disparaissait devant lui comme le crépuscule
disparaît devant le plein jour. C'en était donc
fait des pouvoirs politiques de la Djema. Ses at
tributions administratives, restées intactes en
principe, étaient seulement soumises au contrôle
de notre administration . L'amin devenait comme
un bon maire de village , l'agent direct de notre
autorité auprès de la commune . On laissait tou
tefois à la Djema la consolation de le choisir elle
même dans son sein parmi les citoyens contri
buables, mais à la condition que le choix serait
ratifié par nous.
Ce qui était plus nouveau, plus aventureux ,
nous établissions en permanence , à la tête de
chaque tribu, une sorte de président de la pe
tite république, un amin - el- oumena, chef des
amin (1 ) , sans compétence bien déterminée , du
(1) Nous avons dit qu'à l'époque de leur indépendance , les tri
bus kabyles n'admettaient généralement qu'en temps de guerre
189

moins portant l'attache authentique et officielle


de la France, nommé en définitive par le gou
verneur général lui-même, vivant sur notre bud
get, transmettant nos ordres, chargé de nous
édifier sur les faits et méfaits de ses subordon
nés, ne gouvernant pas, soit, mais régnant, ré
gnant trop , au dire des Kabyles, bref, person
nage fort aristocratique pour le fonctionnaire
d'une démocratie, trop semblable à quelque
pacha turc ou à un grand chef arabe : tout ce
monde relevant immédiatement de la subdivi
sion militaire de Dellys, partagée elle-même en
quatre cercles : Fort -National, Tizi-Ouzou, Dra
el-Mizan , Dellys.
De plus , était-il possible qu’un drapeau civi
lisé et chrétien abritât sous ses plis toutes les
licences judiciaires et sociales que nous avons
signalées plus haut, tout au plus dignes de vivre
à l'ombre du croissant ? Etait- il possible, par
exemple, de maintenir l'exercice de la justice
pénale sous la garde barbare de la dette de sang
et du talion, la liberté des communications et des
individus sous l'égide informe de l'anaïa ? Aussi ,
tandis qu'on laissait à la Djema la connaissance
les fonctions de l'amin -ėl-oumena ; hors ce cas, elles s'en pas
saient volontiers .
190

des affaires purement civiles et des contraven


tions que nous appellerions de simple police, on
lui retirait toute juridiction correctionnelle ou
criminelle, pour la confier, comme en tout terri
toire militaire, à des conseils de guerre fran w

çais jugeant d'après les dispositions de notre


Code .
Pour les çof, nous l'avons dit, ni la patience
qui arrange tant de choses, ni le temps qui en
détruit tant d'autres, n'a pu les briser. Aujour
d'hui encore, ils font surgir à tout instant devant
notre barque une série d'écueils entre lesquels il
n'est point facile de naviguer ; toute notre adresse
se borne dans cette navigation à ne heurter vio
lemment ni Charybde, ni Scylla, aussi redouta
bles l'un que l'autre. Au moins avons - nous l'ail
sur les agissements de ces inévitables partis.
Pour leur faire contre-poids et garantir l'ordre
public, nous n'avons, il est vrai , dans les villages
sans nombre du Jurjura , en dehors des chefs
lieux des quatre cercles, ni fonctionnaires fran
çais, ni détachements de soldats, ni colons euro
péens. Toutefois à chacun de ces chefs-lieux est
attachée une sorte de goum ou escouade de gen
darmes indigènes chargés de surveiller le pays ;
1
puis , au moins de par son office, l'amin -el -oumena

TO
191

est là pour nous dénoncer soit le meurtrier qui


guette sa proie, soit le marabout qui rêve d'agiter
contre nous dans le forum des marchés le dra
peau vert de l'islamisme ; en somme, autant que
la chose est possible, dans une contrée si coupée
par la nature, hier encore si morcelée politique
ment et toujours si rigoureuse dans la tenue des
comptes de vendetta, la police a pu se faire et la
justice s'exercer.
Enfin la conquête avait pour résultat maté
riellement tangible, de soumettre toutes les tri
bus à un impôt régulier de capitation , propor
tionné dans chaque village à l'avoir des citoyens
composant la Djema.
Ainsi marchérent les choses jusqu'en 1871 ,
sans modifications intérieures de quelque impor
tance, sans crises, sans coups de fusil .
Vainement celui-là même qui avait eu l'hon
neur de faire plier sous nos baïonnettes l'in
domptable Montagne de Fer avait pu disparaitre
de la scène d'Afrique (1858 ). Vainement, à la suite
de cette disparition , un essai médiocrement heu
reux de révolution organique s'était produit à la
tête même du pouvoir qui gouvernait la colo
nie (1) , essai qui avait pour but, disait- on, de
(1) Nous faisons ici allusion au brusque changement qui, au prin
192

mettre enfin un terme au « régime du sabre , » le


seul régime qui fût encore connu et par consé
quent respecté des Kabyles . Comme pour tendre
à plaisir la situation , l'empereur avait pu encore,
en 1863 , dans une lettre fameuse, adressée au
duc de Malakoff, prodiguer des flatteries au
moins impolitiques tant å l'Arabe, que le Kahyle
déteste, qu'au musulman , l'ennemi-né du chré
tien et du Français (1) . Vainement, un an plus
tard , comme un démenti solennel infligé à la
parole impériale, une insurrection tout à fait de
nature à solliciter l'humeur belliqueuse des Jur
juriens éclatait dans une grande partie de nos
possessions. Tout cela avait fait nécessairement

temps de 1858, supprimait le poste de gouverneur général, créait


à Paris un ministère nouveau , distinct de celui de la guerre et de
celui de la marine, et réunissant dans ses attributions l'Algérie
et les colonies, confiait ce ministère au prince Napoléon et insti
tuait à Alger, à la place du gouverneur, un commandant supé
rieur des forces de terre et de mer relevant du prince . Le maré
chal Randon ne pouvait accepter cette révolution et un tel
amoindrissement de sa charge : il donna sa démission. Peu de
mois après le coup de théâtre , le prince quittait son ministère ,
qui ne devait pas tarder lui-même à disparaître .
(1) C'est la lettre où l'empereur se déclarait l'empereur des
Arabes aussi bien que celui des Français et proclamait que l'Al
gérie est un royaume arabe. On se rappelle quelle tempête elle
souleva.
193

du bruit, et il était impossible que les échos de


ces bruits, apportés et grossis en chemin par les
tribus voyageuses , n'eussent pas retenti en Ka
bylie. La Kabylie cependant, gardée par peu de
troupes, n'avait pas remué. On eût dit qu'elle se
sentait à l'aise sous son nouveau pouvoir et que
le joug d'une domination forte, mais juste, lui
pesait moins que sa vieille liberté.
Gardant d'ailleurs une ombre de sa Djema, le
Kabyle avait encore un moyen de satisfaire son
amour de parler et de discuter ; ou , s'il perdait
à gauche, il gagnait à droite ; il gagnait quelques
remèdes et quelques soins pour ses malades, une .
belle et grande route pour ses communications
avec la plaine , des sentiers plus sûrs etmeilleurs,
des acheteurs pour ses raisins, des modèles pour
ses procédés de culture, des appareils plus perfec
tionnés pour la fabrication de son huile, des dé
bouchés plus abondants pour les produits de son
industrie. Il n'y avait pas jusqu'à une école des
arts et métiers que le gouvernement français n'é
tablit pour les jeunes indigènes, au cour même de
la Kabylie , à Fort -National. C'était bien la paix,
>

succédant sans secousse, chose difficile et rare,


å une soumission violente.
- En vérité, ce serait un déni de justice que de
9
194
marchander ici les éloges. Avoir assuré, en si
peu de temps et avec si peu de moyens, le lende
main d'une conquêtequ'on avait été si souvent à la
veille de tenter et qui avait toujours fait reculer
les plus fiers courages, de Théodose jusqu'à
Bugeaud ; tenir comme dans sa main, sans les op
primer et sans qu'elles frémissent sous l'étreinte,
des populations foncièrement indépendantes et
batailleuses; avoir obtenu dans ce labyrinthe de
montagnes et de ravins une liberté et une sécurité
de circulation presque aussi grande que dans une
rue de Paris, était-ce donc peu de chose ?
Le souvenir récent de l'insurrection de 1871,
dont le Jurjura fut l'un des principaux foyers, ne
saurait nous faire rétracter ni ce que nous avons
dit çà et là des qualités natives des Kabyles, ni
la part légitime d'éloges que nous accordons en
ce moment à l'ancienne administration algérienne
trop systématiquement décriée. Qui ne le sait ?
l'étincelle qui a provoqué ce douloureux incendie
n'est pas plus partie du palais du Gouvernement
qu'elle ne s'est allumée d'elle-même dans le cer
veau des montagnards. C'est répéter une vérité
désormais banale que d'appeler ce mouvement
insurrectionnel un contre - coup. Pour déterminer
cette levée de boucliers, il n'a fallu rien moins
195

qu'un concours de revers, de maladresses et de


hontes, qui, espérons -le, ne se représentera ja
mais : nos désastres de France, le départ forcé de
presque toutes nos troupes d’Algérie, la natura
lisation gracieuse et en masse de la population
juive si méprisée des Arabes et des Kabyles, la
désorganisation de nos pouvoirs publics, des insi
nuations perfides semées à profusion par la presse
radicale contre l'armée et ses chefs les plus irré
prochables; en plein Alger, sous les yeux scanda
lisés des indigènes, le spectacle de nos autorités
supérieures méconnues, vilipendées, arrêtées,
embarquées et supplantées par je ne sais qui;
pour couronner le tout, l'odieuse Commune de
Paris. Quand l'esprit de révolte et de vertige
entraînait tant de têtes françaises à des actes à
peine dignes de tribus sahariennes, c'eût bien
été un iniracle que la contagion ne gagnåt pas nos
Africains, et que les marabouts et les Khouan ,
jaloux deslauriers que les excitateurs de nos gran
des villes étaient en train de conquérir, ne se
missent pas eux aussi à exploiter nos malheurs
et la crédulité ignorante de leurs foules.
Au reste, cette période de ténèbres, qu'on vou
drait pouvoir oublier, ne fut, grâce à Dieu,
qu'un temps d'arrêt assez court. Dès le lende
196

main du jour où les rebelles étaient domptés,


leurs quatre-vingt mille fusils confisqués, une
partie de leurs terres mise en séquestre, leurs
oliviers et leurs figuiers frappés d'une dure con
tribution de guerre, l'administration de l'Algérie,
remise à des mains sages et intègres (1) , repre
nait dans le petit pays qui nous occupe son ouvre
interrompue. Elle y apportait même un accrois
sement d'activité, de résolution et de bon vouloir,
et avait soin de se débarrasser de plus d'un règle
ment, d'une précaution, d'un préjugé, solide
ment maintenus jusqu'alors et de tout temps
plus qu'inutiles.
Sans nous engager dans un exposé fastidieux
et une appréciation prématurée des dernières
modifications introduites, disons seulement que
toutes se ressentent plus ou moins de cette pen
sée : tenir plus immédiatement sous notre main
le massif kabyle, y étendre notre action judiciaire,
faire pénétrer dans cette population à des doses
plus fortes nos idées de probité, de moralité, de
justice, de progrès social .
Il ne nous sied nullement de nous ingérer à ce
propos dans la vieille querelle entre l'élément

(1) M. le vice -amiral comte de Gueydon .


197
civil et l'élément militaire. En soi, qu'importe
que le ressort de Bougie et de Tizi-Ouzou se
nomme désormais non un cercle , mais un arron
dissement, que l'administrateur de Dellys ou de
Dra-el-Mizan soit un monsieur en habit noir,
s'appelle sous-préfet ou commissaire civil, tandis
que celui de Fort-National continuera à être un
commandant en uniforme (1) ? Ce qui importe,
c'est que ni l'épée du commandant ni la plume
du commissaire n'empêche la diffusion du bien .
Hélas ! l'envie de rester tout seul maitre chez
soi,l'esprit de routine toujours si enclin à traiter
d'inopportuns tous les innovateurs et à les écar
ter, vingt autres tentations de ce genre poussent
tout pouvoir humain à se parquer dans son
domaine comme dans une citadelle, sous prétexte
de défendre les droits de l'Etat; et quel est le
bureau, bureau de préfecture aussi bien que
bureau arabe, doué d'une vertu assez surhu
maine pour vaincre constamment ces tenta
tions ?
A notre humble avis, s'il est un avantage
qu'aient retiré les Kabyles du cedant arma toge

( 1) Décret du 12 octobre 1873 sur l'organisation de la Kabylie du


département d'Alger .

1
198

prononcé par la République en Algérie (1), c'est


d'avoir vu tomber quelques barrières et la porte
s'ouvrir plus grande à un élément trop négligé
de notre civilisation , je veux dire notre législation
et notre justice.
Non -seulement dans les territoires devenus
civils, mais dans la zone restée militaire, notre
justice française, toujours chrétienne d'instinct
et de souvenir, sinon de cour, a pris en Kabylie
une plus large place et du même coup un incon
testable ascendant sur les indigènes. Outre deux
tribunaux de première instance, quelques justi
ces de paix à compétence étendue ont été récem
ment instituées dans la région du Jurjura ( 2 ); et

( 1) On sait que l'administrateur suprême de l'Algérie porte


maintenant le titre de gouverneur général civil, fût-il un militaire
comme M. le général Chanzy. Cette modification opérée au som
met du pouvoir a dû naturellement se faire ressentir à divers
degrés dans tout le corps de l'administration . Nous sommes d'ail
leurs très-convaincu qu'un maréchal Bugeaud peut s'entendre
aussi bien à gouverner l'Algérie qu'un préfet débarqué d'hier ou
un avocat pris dans le barreau d'Alger.
(2 ) Décret du 23 avril 1874 instituant deux tribunaux de pre
mière instance à Bougie et å Tizi-Ouzou et vingt-quatre justices
de paix dans la Kabylie et le Tell. -- Décret du 29 août 1874 réglant
l'organisation judiciaire en Kabylie. Arrêté du gouverneur gé
néral du 29 décembre 1874 sur la suppression et la réorganisation
des Djemas en Kabylie.
C
199

volontiers les tribus mêmes qui relèvent de Fort


National, c'est - à -dire celles qui par la nature de
leur sol sont tenues le plus en dehors de notre
contact direct, qui passent à bon droit pour les
moins souples, les plus turbulentes, les plus
jalouses de leurs coutumes, déserteraient leurs
Djema de justice pour aller soumettre leurs diffé
rends à nos prétoires. Le montagnard sait que la
du moins il trouverait pour juges non des mar
chands qui pèsent les douros ou les présents du
plus offrant, mais des magistrats dignes de leur
nom, qui mettent dans la balance les faits, les
preuves et les témoignages sérieux . Il est à pré
voir que si l'on favorisait ce mouvement, ces
Djema kabyles perdraient leurs justiciables et
deviendraient peu à peu des tribunaux in parti
bus.
C'est assez dire que de nouveau l'ère d'une
occupation solide et d'une assimilation pacifique
a succédé à celle de la lutte et de la rébellion . Et
cependant l'œuvre est- elle achevée ? Qu'on nous
permette à ce sujet un court examen de cons
cience : il peut intéresser ceux qui ont à coeur
l'avenir de ce petit pays.
200

XIV

!
QUELQUES LACUNES DANS NOS RÉFORMES.

: Est-il besoin de le dire ? rien n'est plus loin de


notre intention que de dénigrer maintenant ce
que nous venons de louer avec un véritable plai
sir, les tentatives faites et les progrès accomplis
pour l'amélioration morale et matérielle des
Kabyles.
Ainsi nous approuvons pleinement que, pour la
sécurité des relations, la facilité du gouverne
ment et du commerce, l'accès de nos usages, on
crée des routes dans ce pays de montagnes, sorte
de Suisse primitive, qui jusqu'à nous avait tout au
plus pour voirie des escaliers et des sentiers de
201

chèvres. Je crois même que sous ce rapport on


aurait pu faire davantageet plus vite ; et ne serait
il pas grand temps d'établir des ponts, et des
ponts bien faits, sur certains torrents très
prompts à grossir, qui tout l'hiver barrent la voie
ou font l'effroi du passant engagé dans leurs
eaux ? La besogne serait aisée et la main -d'oeuvre
peu coûteuse dans un pays où les corvées pour
travaux d'utilité publique, les prestations en
nature , comme nous disons, ont été de tout temps
dans les meurs et ne choquent nullement les
instincts modestes et égalitaires du Berbère. Je
trouve aussi très - louable qu'on apprenne aux
Kabyles à ouvrir des fenêtres et à percer des che
minées dans leurs masures, sauf à voir notre inno
vation médiocrement estimée par leur routine.
Nul inconvénient non plus à leur procurer des
pressoirs moins grossiers pour l'extraction de
l’huile, des plants nouveaux, des graines qu'ils ne
connaissent pas. Je ne verrais même aucun mal
à ce qu'en dépit de Mahomet on les initiât å l'ha
bitude de faire du vin , pourvu qu'on ne leur mon
trât pas en même temps la manière de s'eni
vrer .

Loin de nous encore de prétendre faire pièce


aux deux ou trois écoles laïques que le gouverne
9.
202

ment a tenté d'établir au coeur de la Kabylie, à la


condition toutefois qu'on y enseigne la langue
française le plus possible, et qu'on n'y enseigne
pas du tout l'arabe, que les enfants kabyles ne
savent pas et n'ont nul besoin de savoir.
Enfin rien de mieux que la pensée généreuse,
qui, dès le lendemain de la création de Fort- Na
tional, installait sur ce sommet un hôpital destiné
au pauvre indigène aussi bien qu'au soldat de
notre garnison ; rien de plus digne d'éloge que
l'obscur dévouement du médecin civil ou militaire
qui consacre son temps et sa peine à donner des
consultations et des remèdes gratuits aux éclop
pés et aux infirmes.
Et cependant, je le répète, l'ouvre est- elle
achevée ?
Croit-on même avoir tout fait « parce qu'on a
soustrait en partie ces peuplades au pouvoir du
sabre, pour les initier peu à peu aux bienfaits du
régime civil et à la juridiction de droit commun ? »
(C'est une des phrases consacrées dans la ma
tière. ) Ceux qui ont le plus vieilli dans les affai
res algériennes, ceux qu'on pourrait le moins
appeler fanatiques ou songe-creux , tels que M. le
général Chanzy, reconnaissent sans difficulté
que, chez les Kabyles comme chez les Arabes, il
203
reste bien des buissons à détruire et des progrès
à faire (1)
Je comprends très- bien que dans les premières
années de la conquête, alorsqu'on n'était pas suf
fisamment sûr de son lendemain et de son monde,
on n'ait touché qu'à la surface des choses ; c'est
pourquoi je n'ai pas hésité à louer comme fort
sage la réserve apportée par l'administration
d'alors à ses essais de réforme. Il s'agissait avant
tout de se faire accepter et aimer. Mais mainte
nant que nous connaissons mieux nos hommes
et que nous en sommes mieux connus, mainte
nant que la révolte et la répression qui l'a suivie
nous ont donné le droit et le devoir de parler
plus ferme, et plus de latitude pour tailler dans
les parties vermoulues du vieux tronc ; mainte
nant qu'appréciant la modération de notre vic
toire , nos vaincus vont presque d'eux -mêmes
au -devant de nos améliorations, ne serions - nous
pas coupables si nous continuions à ne travailler
que pour polir l'écorce, sans chercher à régéné
rer la séve et la racine de l'arbre ?
Au fait, avons- nous tenté tout ce qui était rai
(1) V. l'Exposé de la situation générale de l'Algérie présenté par le
gouverneur à l'ouverture de la session du Conseil supérieur du
gouvernement (17 novembre 1875 ).
204

sonnable et possible pour faire disparaître peu à


peu des coutumes kabyles les points hautement
réprouvés par la conscience publique et leur subs
- tituer graduellement nos lois morales ? Il est
notoire que la France, qui donne sans compter
son or et son sang, compte souvent trop avec la
chair et le sang de ses vaincus, je veux dire
avec leurs moeurs, par conséquent, leurs vices.
Défaut, sans doute , que d'autres peuples pour
· raient nous envier, et qui nous met dans l'impos
sibilité d'avoir une Irlande ou une Pologne sous
- notre domination ! Il ne faut pas cependant trahir
par excès de délicatesse l'oeuvre de la civilisa
tion et les vues de la Providence .
3. Or, pour le pays dont nous parlons, qu'avons
nous fait, depuis vingt ans que nous en sommes
· maitres, afin d'effacer la grande tache qui est au
: front de cette société , pour humaniser la législa
: tion qui régit le mariage, la position de la femme
dans la cité et au foyer ? Il faut bien qu'on le
sache: la femme est encore aujourd'hui absolu
ment comme autrefois , un capital et une denrée,
un objet de vente et de marché, sans liberté pour
les choix les plus sacrés, à peu près sans droit
dans les héritages . Etre conservateur jusqu'à
prétendre maintenir indéfiniment cette situation,
205

est- ce digne d'un conquérant chrétien , de notre


vieille histoire, même de 89 et de notre drapeau
moderne ?
Je sais combien il est délicat de toucher au sta
- tut personnel d'une nation : c'est comme la moelle
desesos.Je sais aussi que cela ne se change pas en
bloc, du jour au lendemain , par un coup de force
cou de théâtre ou par un trait de plume, encore que
M. Crémieux l'ait fait pour ses coreligionnaires
d'Algérie. Pour mûrir des âmes encore âpres et
vertes ( car ce sont là les âmes qui sont en ques
tion ), pour tourner des volontés faute de pouvoir
les briser, j'avoue qu'il faut beaucoup de temps,
beaucoup de patience ; je diraimême, si l'on veut,
beaucoup de douceur et toute la persuasion insi
nuante de l'exemple et d'un contact salutaire ;
j'ajouterais volontiers que, pour changer des habi
tudes si intimes, il ne faut rien moins que le chris
tianisme, son exemple et son contact. Mais pré
cisément qu'avons -nous fait , je ne veux pas dire
encore pour laisser entrevoir les bienfaits du
christianisme aux Kabyles , mais simplement, ce
qui eût été le premier pas à faire , pour les aider
à se dépouiller de plus en plus de la défroque de
Mahomet et à prendre insensiblement notre em
preinte ?
206
Ainsi avons -nous employé ce premier moyen
d'assimilation , bien élémentaire, bien simple,
mais dont il est impossible de méconnaitre la
vertu, la langue (1) ?
On sait que les Kabyles, n'ayant pas de sys
tème graphique propre à leur idiome berbère,
recourent pour écrire aux caractères árabes, les
seuls qui aient été jusqu'ici à leur portée. Or, du
moment que nous étions les maitres, qui nous
empêchait de substituer peu à peu pour cet usage
le français à l'arabe, qui est la langue du Coran,
par conséquent de l'ennemi ? Pourquoi, par
exemple, ne pas imprimer en bon et clair fran
çais tous les parchemins officiels, passeports,
brevets, tarifs d'amendes, notes de police, tout
cet appareil de papiers timbrés dont nos bureaux
sont partout si prodigues envers leurs adminis
trés ? La substitution dont je parle rencontrerait
d'autant moins d'obstacles que, nous l'avons dit,

(1) On sait avec quel succès les Romains appliquaient à leurs


vaincus cet élément de civilisation. Saint Augustin l'a dit : c'était
le lien de fraternité qu'ils adjoignaient à l'action de leurs armes .
La persistance du nom et de la langue de Rome dans les princi
pautés danubiennes, la Valachie et la Moldavie (la Roumanie ),
après tant de siècles, tant de luttes , tant de servitudes diverses,
en est un témoignage frappant.
207

la plupart des Kabyles sont incapables de déchif


frer un mot des signes arabes dont nous avons
soin d'enluminer les papiers publics que nous
leur délivrons (1). A voir même la facilité avec
laquelle les enfants kabyles s'accoutument à en
tendre et à parler le français, on peut croire que
l'innovation serait acceptée de bon gré.
Bien loin de faire ainsi , il fut un temps où le
gouvernement favorisait l'instruction des Zaouia ,
c'est- à -dire payait de ses encouragements et de
ses deniers ceux qui enseignaient le livre et la
langue où l'on apprend à nous maudire et à sou
haiter la guerre sainte contre l'envahisseur chré
tien ( 2). Avertis par la tempête et l'incendie,

(1) Dans le groupe compact des Kabyles du Jurjura, où les po


pulations sont restées davantage sans mélange d'éléments étran
gers, l'idiome berbère est non-seulement dominant, mais même
presque exclusivement parlé. Quelques- uns qui voyagent pour le
commerce, apprennent bien à parler l'arabe : leurs tolba étudient
dans cette langue la science du droit et des traditions islami.
ques ; mais la masse du peuple , toutes les femmes sans excep
tion , les hommes qui vivent sédentaires, ne parlent et ne com
prennent que le kabyle. Dans l'expédition de 1857, la tribu des
Ait - Iraten avait fourni une soixantaine d'otages, pris parmi les
plus influents de tous les villages. Sur ce nombre, deux seule
ment pouvaient s'exprimer en arabe d'une manière à peu près
intelligible... (M. Hanoteau, Grammaire kabyle, préface , p. 17.)
( 2 ) C'était le temps où l'empire rêvait de transformer l'Algérie
208

nous ne sommes plus tout à fait si fous dans nos


générosités. Cependant somines-nous bien con
vaincus qu'opposer langue à langue, le français à
l'arabe, c'est déjà par un point détacher le Kabyle
de la civilisation de son prophète pour l'attacher
à la nôtre ?
Pourquoi également (et c'est là un grief dont
les indigènes sont les premiers à charger notre
administration), pourquoi multiplier sans néces
sité les intermédiaires entre nous et nos subor
donnés ?
C'est journellement que les Kabyles se plai
gnent de trouver dans l'antichambre de nos
bureaux une véritable ceinture d'interprètes,
employés subalternes, gardes de police, agents
semi- officiels des divers cof, tous des compatrio
tes, mais compatriotes suspects, complices des
uns, délateurs des autres, qui semblent postés là,
disent- ils, pour empêcher les réclamations de
passer ou tout au moins d'arriver intactes jus
qu'à l'oreille du chef français. C'est journelle
ment que l'une ou l'autre tribu reproche tout
haut à l'amin -el-oumena que nous avons mis à sa

en un royaume arabe. A coup sûr, il prenait le bon chemin pour


arriver à son but .
209

tête, ou de déconsidérer par sa faiblesse, ou de


rendre odieux par sa violence le pouvoir qu'il
tient de nous. Ou un épouvantail, ou un bouc- émis
saire, ou les deux à la fois, voilà ce qu'il est
presque infailliblement .
N'y aurait-il pas en tout cela certains rouages
plus nuisibles qu’utiles qu'on pourrait supprimer
sans dommage, et ne serait-il pas à propos de
mettre à exécution le conseil , peut- être alors pré
maturé, que le maréchal Bosquet donnait à Ran
don dès le lendemain de la conquête de la Kaby
lie : « Puisque vous avez adopté, écrivait-il, le
commandement direct, sans intermédiaire de
grands chefs indigènes, je serais heureux d'ap
prendre que ce régime est poussé dans ses
limites extrêmes ; il peut s'accommoder très
bien avec le caractère fier et chatouilleux du
Kabyle (1) ? .. »
(1) Lettre du 17 août 1857. En voici les principaux passages :
« Après la grande affaire de la conquête, ce sera aussi une grande
affaire d'organiser solidement et d'administrer sagement la Ka
bylie. Mais j'augure bien du caractère décidé des Kabyles. Une
main loyale et ferme doit leur convenir. Ils sont plus braves et
moins changeants que les Arabes. Pauvres et travailleurs, ils se
plieront mieux à nos méthodes. Loyauté et fermeté dans l'admi
nistration, et beaucoup de travail offert à leur activité, voilà, je.
pense, ce qui convient pour qu'ils restent en paix... » (Mémoires
du maréchal Randon .)
210

Ajoutons que, parqué et enfermé dans une


atmosphère malsaine, depuis le jour où il a plié
la tête sous les fourches caudines du croissant,
ce pauvre peuple a un besoin impérieux de res
pirer un air meilleur. A nous donc non - seulement
d'ouvrir toutes les portes qui donnent accès à
l'influence encore un peu chrétienne de l'Europe,
mais de ne placer à ces portes aucune sentinelle
qui arrête cette influence au passage ou ne la
laisse entrer que mutilée ou compromise. Pour
guérir tant de plaies, aucun instrument ne peut
valoir notre main .
On demandera à ce propos comment il se fait
que les Kabyles, cependant plus voisins de nous
par bien des côtés, se montrent à peu près aussi
dédaigneux que les Arabes de notre naturalisa
tion et des droits pléniers du citoyen français .
Aurions-nous donc assujetti cette naturalisation
à des conditions trop élevées, ou l'aurions-nous
mise au contraire à trop bas prix ?
Je craindrais de soulever une querelle injuste.
Il suffit de regarder le Canada, de feuilleter
quelques pages de notre histoire, pour reconnai
tre que nous ne nous vantons pas vainement de
notre vertu d'assimilation ; il suffit de se rappeler
ce qu'étaient autrefois nos diverses provinces
211 -

françaises, pour voir avec quel succès nous avons


su imprimer sur leur front le sceau de l'unité
nationale. Encore faut- il que le front ne soit pas
d'airain. Or, c'est un fait acquis par l'expérience ,
tels semblent être tous les fronts marqués du
stigmate musulman . Pour faire de la société
kabyle une cire molle capable de recevoir toutes
nos empreintes, il lui faut autre chose que nos
offres civiles et politiques les plus séduisantes, il
faut que la croix vienne la toucher à nouveau . Au
risque de répéter ce qui a été si souvent dit des
Arabes, nous dirons des Kabyles qu'ils ne seront
pleinement Français que le jour où ils seront
catholiques.
Aussi bien, il nous tarde d'arriver à la grande
lacune de notre cuvre.
Pendant quinze ans, de 1857 à 1872, qu'avons
nous fait, je ne dis pas pour évangéliser et con
vertir de force les peuplades de ces montagnes:
l'Eglise traite avec plus de respect le sang de son
Dieu et la liberté des âmes ; mais qu'avons -nous
fait pour amener par les simples avances de la cha
rité chrétienne le jour béni où la goutte d'eau du
baptême, en coulant sur ces âmes, suscitera
autant de Français qu'elle engendrera de chré
tiens ? Avons -nous oublié, comme nous l'avons
212
fait trop longtemps dans le reste de notre Afri
que, que Dieu et sa croix ont leur place, près des
armes et du drapeau , dans tout plan de conquête,
dans l'organisation de toute société ? Nous avons
donné à ce pays ce que nous avons pu de notre
gouvernement, de notre justice et de nos lois :
qu'avons-nous fait pour lui communiquer quelque
chose de nos vertus et de notre âme ? Nous lui
avons fait connaitre nos soldats et nos magis
trats, nos forces vives les plus saillantes : avons
nous songé à lui faire connaître nos prêtres ?
Ne les aurions -nous pas plutôt regardés comme
une superfétation, peut- être comme un obstacle ?
En face de ces tribus jadis chrétiennes, et qui
n'ont que l'ombre de la religion mahometane,
avons-nous encore osé prétexter que nous devions
respecter le sanctuaire de leur conscience et le
culte de leurs pères ? Et maintenant que faisons
nous ? et du peu que nous faisons, que nous est-il
permis d'espérer ? Ce sont les dernières ques
tions qu'il nous reste à examiner : elles ne sont ni
les moins délicates, ni les moins intéressantes
pour un lecteur chrétien .
213

XV

LE PRÊTRE EN KABYLIE . SES PREMIERS ESSAIS .

Il est inutile de rappeler au lecteur le système


d'étouffement pratiqué dès l'origine en Algérie å
l'égard de l'Eglise et de ses rapports avec les indi
gènes. C'était, il est vrai, la royauté chrétienne
qui avait planté son étendard aux portes de cette
terre promise ; mais comme Moïse, ainsi qu'on
l'a très - bien dit (1), elle avait succombé sur le
seuil , et l'héritier de sa mission n'avait rien
moins que l'esprit chevaleresque des croisades
dont un souffle, au départ de Toulon , avait enflé
nos voiles et soulevé nos drapeaux. L'esprit vol

( 1) Louis Veuillot, les Français en Algérie.


214
tairien de 1830 se hâta d'inoculer son venin dans
toute l'administration de la colonie. Des hommes
tels que le maréchal Vallée, Bugeaud , la Mori
cière, Pélissier, et la plupart de nos gouver
neurs et officiers généraux, pouvaient prendre å
la lumière de l'expérience des vues plus libérales
et plus saines ; d'autres avaient le dernier mot.
Une hostilité plus ou moins sourde, mais prépon
dérante, subsista contre la religion dans toute la
bureaucratie de Paris et d'Alger. Les traits mes
quins, les vains prétextes, les bassesses abon
dent dans cette triste guerre faite, en somme,
au profit au Coran et de l'ennemi contre l'Evan
gile et la France. Nous n'avons point, Dieu merci,
à en retracer l'histoire.
La Kabylie conquise, on pouvait raisonnable
ment espérer qu'au moins pour cette fraction de
l'Algérie une politique aussi déplorable, si l'on
peut appeler cela une politique, daignerait se
départir de la rigueur de ses calculs. Ce que nous
avons dit de ce peuple ne montre - t - il pas une
race accessible par quelques points à la civilisa
tion chrétienne ? Sans prendre aucunement pour
devise le compelle intrare, ne serait-ce pas le cas
de tenter, je ne dis pas une prédication publique
et directe, mais « un commencement de conver
215

sation apostolique dans la langue du pays ( 1), »


et dans cette autre langue qui se comprend par
tout, celle de la charité ?
L'honneur fait à la croix lors de la création de
Fort-Napoléon, en rappelant les jours de Bour
mont et de Sidi-Ferruch , sembla un moment jus
tifier ces espérances. Hélas ! aux espérances trop
faciles les mécomptes ne devaient pas manquer.
Sur les instances de Mgr Pavy, le Gouverne
ment s'était enfin décidé, en 1861, à reconnaitre
officiellement une paroisse pour le petit noyau
d'Européens que la présence du soldat avait
attirés et implantés au Fort. A la vérité, on s'y
prenait un peu tard ; quatre ans après la con
quête! Qu'on ne se récrie pas cependant; d'autres
centres de population française avaient subi de
plus longs délais. Puis, l'administration , qui l'ou
blia quelquefois ailleurs, avait songé à pourvoir la
nouvelle paroisse d'une église presque élégante

( 1) Ce sont les expressions employées par le P. de Ravignan


dans une note supplémentaire dont il accompagnait un mémoire
adressé en 1850 par Mgr Pavy au ministère de la guerre. L'évêque
d'Alger demandait, au nom de la civilisation, de la France et de
l'Eglise, la liberté de faire pénétrer quelque connaissance de la
religion chrétienne parmi les Arabes de nos possessions africai
nes ; le P. de Ravignan, chargé de présenter la mémoire, propo
sait pour cette ouvre la coopération de la Compagnie de Jésus.
216

et d'un curé pour la desservir. Au bout de deux


ans, le poste, occupé jusque-là par un ecclésias
tique séculier, ancien zouave d'Afrique et homme
d'avant- garde, était remis aux Jésuites. Ils y sont
encore aujourd'hui .
Le premier Père envoyé là , véritable cour d'a
pôtre, vint avec la pensée qu'il devait être le
débiteur de tous, et que le troupeau confié à sa
sollicitude ne comprenait pas uniquement la gar
nison et les cent cinquante ou deux cents civils
groupés autour du clocher. C'eût été peu pour
son zèle de transformer en parfaits chrétiens la
portion baptisée de son peuple . N'aurait - il donc
pas un regard pour ces pauvres brebis sans pâ
turages et sans pasteur, dont regorgeaient les
villages innombrables parsemés sur tous les
pitons d'alentour ? D'ailleurs, s'il réussissait à
ouvrir avec les tribus quelques relations de cha
rité, ne servirait - il pas les intérêts de la terre
non moins que ceux du ciel ? Ainsi du moins
pensa -t- il ; ainsi lui avait dit d'agir l'évêque qui
l'avait envoyé . Le général préposé à la subdivi
sion de Dellys et le commandant du cercle, con
sultés au préalable, n'avaient nullement opposé
leur veto . Eamus et nos ! l'apôtre pouvait-il dire
autre chose ?
217

Dieu parut bénir les débuts de l'entreprise .


Après quelques jours bien courts de peur et de
méfiance, la première glace était rompue . Déjà
les Kabyles avaient compris que le toit de la cure
abritait pour eux un ami tel que ni Mahomet ni la
France n'en avaient encore mis sur leur route ;
car on aura beau être généreux, l'épée et le pan
talon rouge inspireront toujours au vaincu plus
de respect que d'amitié . Assurément de faux in
firmes, des parasites, des mendiants suspects,
mais aussi tout ce qui avait vraiment faim, tout
ce qui souffrait réellement venait frapper à cette
porte où l'on savait que la misère , la malpro
preté, les plaies mêmes du vice n'étaient point
repoussées. Il fallut une chambre spéciale affec
tée à cette étrange collection de visiteurs ; si elle
n'était pas la plus propre, la chambre des Kabyles
( c'était son nom) était certainement la plus spa
cieuse de l'humble presbytère .
A demi kabyles par le langage, le Père et le
bon Frère qui lui servait de sacristain, vivaient
aussi à la manière du pays, c'est- à - dire de fort
peu ; il faisaient des économies et avaient tou
jours de quoi donner, pain , vêtements, remèdes,
sans compler les bons conseils . Nul doute que
plus d'un de ces intraitables montagnards qui
10
218

jusque- là maudissait les Français et « les chiens


de chrétiens, » ne se soit pris å bénir le nom du
vainqueur.
Il va de soi que les enfants kabyles, de leur
nature espiègles et fort éveillés, ne se faisaient
pas faute de rôder autour de la maison et souvent
de forcer l'entrée . Un sou, un morceau de sucre,
que leur imprrtunité finissait quelquefois par
arracher au Frère, c'était plus qu'il ne fallait
pour les prendre . De ces petits vagabonds le Père
fit des écoliers. La classe compta jusqu'à vingt
et trente élèves. C'était un orphelinat en même
temps qu'une école.
Encouragés par ces essais, le Père et le cher
frère, son fidèle compagnon, s'étaient mis à visi
ter les tribus, afin de secourir sur place les ma
lades et les pauvres. Bien vite, ils furent connus
dans tout le pays, depuis les Aït Yenni adossés
au Jurjura jusqu'aux Aït Djennad agglomérés au
delà du Sebaou . La soutane ne rencontra dans
ses courses aucune avanie qui vaille la peine
d'en parler. En maint endroit elle trouva au con
traire bon et cordial accueil . Chose remarquable
pour un peuple si jaloux de l'inviolabilité de son
chez lui , deux ou trois villages offrirent au Père
droit de cité; on désignait même le terrain qui
219

du jour au lendemain pourrait le recevoir. Quel


civil ou quel uniforme a jamais obtenu en Kabylie
pareil témoignage de confiance ? Un village alla
même jusqu'à proposer l'une de ses deux mos
quées, afin que le missionnaire y réunit les en
fants et leur apprit « le droit chemin. »
Grâce à la charité et aux entretiens du Père,
quelques grains de la bonne semence étaient
tombés çà et là. Plus d'un petit "kabyle savait
par coeur et en bon français les dix paroles : ainsi
nommaient-ils les commandements de Dieu. Il y
a plus. Quelques velléités de conversion se pro
duisirent chez deux ou trois jeunes gens plus ins
truits, fils de marabouts et marabouts eux-mêmes ,
et l'un d'eux , avant même de songer au baptême,
avait demandé å se confesser . On lui avait dit
d'attendre, car ce n'était là que des velléités, et
des velléités ne suffisent point pour une conver
sion.
Ouvrier de la première heure en Algérie, le
Père connaissait à fond ses hommes et savait
mieux que personne les résistances particulières
que présente la race musulmane soit à l'entrée,
soit à la conservation de la grâce. Puis, ces de
mandes fussent-elles parfaitement sérieuses , s'il
s'avisait de céder trop vite à une seule d'entre
220

elles et de répandre sur un seul front l'eau du


baptême, son cas ne serait-il pas signalé en haut
lieu par quelque agent zélé comme un attentat à
la liberté de conscience et à la bonne politique ?
Le passé, à cet égard , ne lui garantissait rien de
bon . Il pouvait se rappeler que lui-même, vingt
ans auparavant, avait été menacé du conseil de
guerre et de coups de fusil pour avoir voulu se
mettre en relation avec Abd-el-Kader .
A dire vrai cependant, les autorités supérieures
se montraient plus disposées à appuyer qu'àcon
trecarrer son action . En 1864, sur l'autorisation
formelle du gouverneur, qui était alors le maré
chal Pélissier, l'inauguration de la croix sur le
clocher de la petite église avait été annoncée aux
échos du Jurjura par une salve de vingt et un
coups de canon. A certains mécontents qui pré
tendaient que tant de fracas allait offusquer les
susceptibilités de la foi kabyle, le maréchal avait
répondu comme il savait répondre , et en réalité
les Kabyles n'avaient fait qu'applaudir à la pompe
de la fête. Le 24 mai de l'année suivante, huitième
anniversaire de la défaite suprême des Aït Iraten,
l'empereur lui-même, accompagné du maréchal
de Mac -Mahon, alors gouverneur, visitait ces
montagnes et n'avait que des paroles d'encoura
221
gement et de bienveillance pour le curé du Fort.
Ainsi allèrent les choses pendant quelque temps
sans bruit, sans soulever dans les marchés au
cune réclamation contre la France et les chré
tiens. Avouez que le digne curé n'avait guère les
allures d'un perturbateur du repos public.
Tout le monde cependant ne pensait pas de la
sorte. Tandis que l'immense majorité des Kabyles
ne voyait que d'un bon vil les avances de ce nou
veau marabout si peu semblable aux leurs, qui
ne demandait rien et donnait toujours, d'autres
yeux plus soupçonneux se tenaient aux aguets
pour contrôler toutes ses démarches. On eût dit
que cette humble soutane leur portait ombrage
et allait leur dérober quelque chose . Il fallait seu
lement trouver une raison un peu plausible pour
barrer ce qu'ils appelaient une propagande in
tempestive et funeste .
Quel fut l'incident qui servit de prétexte ? Nous
ne savons . Toujours est-il qu'on avertit ce jésuite
trop remuant d'être plus réservé . Plus de courses
dans les villages ( sous couleur de charité ; » à
plus forte raison, défense de songer à fixer sa
tente au coeur du pays infidèle. Déjà on avait eu
soin de former l'esprit public, en prévenant les
indigènes qui avaient fait les offres de terrain, que
222

l'administration était absolument étrangère à tout


projet d'établissement des missionnaires dans les 1

tribus. Tout cela pour respecter la liberté des


consciences et arrêter une agitation fantastique!
En même temps, ceux des Kabyles qui avaient
été jusque-là les familiers de la cure furent sur
veillés de près. On avait besoin d'un certain cou
rage pour continuer à fréquenter cette maison
suspecte. Plusieurs ne se laissèrent pas rebuter.
N'importe , la barrière était mise pour un temps
entre le Kabyle et le prêtre, comme elle existait
depuis trente-cinq ans entre le prêtre et l'Arabe.
Nous n'osons pas répondre que tel ou tel Fran
çais n'ait pas outragé son baptême et sa nation
jusqu'à répéter devant les petits orphelins du
presbytère, contre leur père adoptif, quelques
unes de ces calomnies qui se colportent contre
le clergé, jusqu'à jeter l'alarme dans les familles,
comme si l'on prétendait leur ravir leurs enfants.
Il demeura du moins bien établi que ceux qui
nourrissaient l'espérance de voir les Kabyles se
convertir un jour, n'étaient que des exaltés à con
tenir ou des naïfs à éclairer.
Je laisse à juger si ces tracasseries étaient de
nature à inculquer l'estime pour la France, son
pouvoir et sa religion dans l'esprit de nos nou
223

veaux sujets, toujours pleins de respect à l'égard


de tout ce qui porte un caractère sacré . Quel était
donc ce pays où le marabout était traité comme
un citoyen dangereux ? Quelle était donc cette
Squi1 foi dont on redoutait tant les empiétements ?
Toutefois, hâtons-nous de le dire, rien n'est
plus loin de notre pensée que de rendre respon
sable de ces contradictions l'autorité militaire,
alors prédominante, et d'insinuer par là que le 21

régime civil nous eût préservés de toutes ces dif


‫ܐ ܠܐ ܕ‬i ficultés. Le religieux qui a eu le plus à gémir de
cette interdiction du bien , se rappelle encore avec
tee
we're joie les nombreuses marques de dévouement qu'il
era De a reçues des principaux chefs de l'armée et qui
orphelist lui font oublier les épines du chemin . Comment
hésiterions -nous à déclarer avec lui que nous
til, que E?
ribent curt
n'oublierons jamais les devoirs de la reconnais
lista
i sance et de l'estime, c'est-à-dire, en somme, de la
ears enaris vérité et de la justice ? Le grand coupable en tout
cela n'était point « le sabre, » mais bien cet es
que celic
s habrise
prit de 1830 inoculé dès le principe dans l'admi
nistration algérienne .
Ce dont on fut témoin à Fort -National ne fut
es étaient qu'une conséquence particulière du système gé
néral appliqué à l'Eglise en Algérie, ou, si l'on
France,
de nos ni
aime mieux, l'exacte répétition , sur un théâtre
224

plus important, des scènes que nous voyons si


souvent se jouer dans le conseil municipal de la
dernière commune de France .
Devant ces taquineries, qu'y avait - il à faire ? '
Le respectable curé et ceux qui lui succédèrent
prirent le seul parti sage et possible . Ils se turent,
ils virent dans ces épreuves une semence de bé
nédictions pour l'avenir ; ils firent, sans se plain
dre, le peu de bien qu'ils pouvaient encore faire
à leurs petits orphelins ; ils prièrent pour leurs
Kabyles et attendirent des jours meilleurs. Dieu
ne meurt pas , et le grain pour germer doit être
déposé et comme étouffé dans la terre.
225

XVI

ÉTABLISSEMENT
DE QUELQUES STATIONS DE MISSIONNAIRES
AU MILIEU DES TRIBUS KABYLES .

M9' L'ARCHEVÊQUE D'ALGER ET M. LE VICE-AMIRAL


DE GUEYDON .

Ces jours tant soit peu meilleurs furent cepen


dant longs à venir . Mgr Lavigerie avait pu re
prendre avec une activité et des espérances nou
velles les pensées généreuses de ses deux véné
rables prédécesseurs relativement aux indigènes;
quelques djema kabyles avaient pu demander au
prélat lui-même l'établissement dans leurs villa
ges de maisons de charité ; les vieilles entraves
tenaient bon . Il fallait que Dieu vint d'une façon
spéciale au secours de son @uvre. Ainsi que
10 .
226

nous avions occasion de le rappeler, il employa


pour cela les calamités, un des moyens de sa
Providence dans les cas extrêmes . Ce que la fa
mine de 1868 fut pour les Arabes du Tell, le for
midable soulèvement de 1871 le fut en partie pour
les montagnes kabyles. Ce double fléau ouvrit
des horizons que la foi seule avait l'audace de
rêver, malgré les raisonnements des sages et les
oppositions des puissants.
Tous les catholiques ont pu lire les lettres que
Mgr l'archevêque d'Alger a écrites sur ses cu
vres, ses Arabes chrétiens, sur sa nouvelle fa
mille religieuse. Autant de pages qui , il y a moins
de dix ans, auraient paru des descriptions chi
mériques, et qui sont aujourd'hui de touchants
récits d'histoire. Que de hautes influences l'aient
voulu ou non, il est vrai désormais que huit cents
orphelins, nés sous le joug de Mahomet, sont par
tis pour le ciel enfants de l'Eglise, prémices de
leur peuple auprès du trône de l'Agneau ; que
d'autres enfants arabes ont demandé et reçu li
brement le baptême ; que de ces néophytes, de
venus hommes et pères de famille, sort déjà une
génération qui naît chrétienne dans des villages
abrités par la croix ; qu'une société de plus de
cent missionnaires, née à la fin de 1868, est là ,
-
227

prêle à faire avancer dans le Sahara et le Soudan


une croisade pacifique; et ce n'est pas devant le
sang, naguère répandu, des trois premiers prêtres
envoyés d'Alger vers Tombouctou , que s'arrêtera
l'ardeur des apôtres.
Préservé de la fièvre et de la faim par les ha
bitudes laborieuses et prévoyantes de ses mon
tagnards, le Jurjura n'aurait-il donc pas sa part
de ces bienfaits ? L'insurrection indigène qui N

éclata au printemps de 1871 se chargea d'enfon


cer les portes restées closes jusque-là. Peut-être
était -ce par une délicate permission de la Provi
dence qu'aucun prêtre n'avait encore pu obtenir
de s'installer au milieu d'une tribu kabyle. Il
aurait été probablement plus que tout autre Fran
çais respecté par la fureur populaire; mais il
n'aurait pas manqué de gens à Alger et à Paris
pour accuser l'homme noir d'avoir mis le feu
aux poudres par son zèle indiscret.
Quoi qu'il en soit, nous devons rendre justice
à qui le mérite. Ce qui avait été vainement at
tendu sous l'empire se réalisa sous M. Thiers.
Au mois de mars 1871 , le vice-amiral comte de
Gueydon était nommé gouverneur général de
l'Algérie. A une situation nouvelle il fallait un
homme nouveau. Ni militaire, ni civil , ne tenant
228 -

à aucun des deux partis qui depuis si longtemps


se disputaient la prédominance dans la colonie,
franc de toute attache avec les vieilles routines,
imprégné bon gré mal gré des traditions plus
larges et plus chrétiennes de la marine française,
M. de Gueydon semblait bien être cet homme,
Est- ce à dire que sa position fût facile ? Jamais,
sans aucun doute, dans sa carrière de marin ,
il ne lui était échu un vaisseau plus désemparé
que ne l'était cette malheureuse colonie quand
elle fut remise à son commandement . Depuis le
4 septembre, les pilotes n'avaient pas manqué ;
mais quels pilotes ! et avant d'aller combattre
les tribus kabyles et arabes qui , pour la première
fois, guidées les unes par leurs marabouts et
leurs khouan, les autres par leurs grands chefs,
se donnaient la main contre nous, on avait å ré
primer dans Alger même et autour du gouver
nail des tribus d'une autre espèce (1) . Nous n'en
tendons point examiner si cette seconde besogne
fut accomplie avec assez de vigueur . La première,
Dieu aidant, fut exécutée avec autant de prompti
tude que d'énergie. Dès l'été, la tempête exté
rieure excitée par le démon de la révolte était
(1) La Moricière caractérisait ainsi , en 1846 , certains groupes
d'électeurs parisiens .
229

apaisée, et le navire, arraché à l'abîme, pouvait


commencer à réparer ses avaries .
On peut discuter à ce propos sur les actes po 2

litiques et civils de M. l'amiral de Gueydon . Le


fait est que les critiques acerbes ne lui ont point
été ménagées . Sans entrer dans ce débat, nous
ne saurions pourtant méconnaitre qu'au moins
pour la Kabylie il fut l'initiateur d'une liberté
obstinément refusée jusqu'alors à la charité de
l'Evangile . Obligé de mater les rebelles par des
coups dont ils se souvinssent, de les désarmer,
de mettre leurs douars sous séquestre, de les
frapper d'un lourd impôt de guerre (1) , il sentit
très-bien que ce n'était point le moment d'en
chainer l'unique main capable de panser ces
plaies nécessaires. Ce fut lui qui dit publique
(1) Le désarmement des tribus rebelles amena la remise de plus
de quatre-vingt mille fusils. En même temps, la seule grande
Kabylie était frappée d'une contribution de guerre de dix mil
lions, et, en trois mois, ces industrieux Kabyles étaient parvenus
à verser les dix millions dans les caisses du trésor. Quant au
séquestre , ils pouvaient s'en racheter moyennant paiement en
terres ou en argent du cinquième de la valeur de leurs biens . (V.
le rapport fait au nom de la Commission d'enquête sur les actes
du gouvernement de la Défense nationale , par M. de la Sicotière ,
membre de l'Assemblée nationale . Algérie .) La mesure était
sévère ; mais n'était - elle pas juste après les atrocités de la ré
volte ?
230

ment à l'archevêque d'Alger ces paroles aussi


politiques que généreuses: « J'ai passé ma vie à
protéger les missions catholiques sur toutes les
.

mers du globe . Je ne puis admettre qu'elles


soient persécutées sur une terre française. Il faut
beaucoup de réserve, beaucoup de tact, agir par 12

des bienfaits et non par des discours; mais le temps


d'associer peu à peu le peuple vaincu par nous
à la civilisation chrétienne parait enfin venu. »
Cette charité, que l'on se décidait à appeler
11

au secours, avait ses pionniers prêts à partir.


C'étaient les nouveaux missionnaires d’Alger
créés tout exprés pour cette dure vocation de
« conquérants chrétiens de l'Afrique ( 1); » c'é
taient aussi les Pères de la Compagnie de Jésus,
appelés à travailler dans la colonie par Mgr Du le
puch , dès les premières années de la conquête.
Vainement proposés par Mgr Pavy pour ouvrir
quelques relations avec les indigènes, installés
par lui depuis dix ans à la cure de Fort-National,
voués dès lors à un vrai supplice de Tantale, ces
derniers voyaient luire la première aube d'un
jour que leur patience avait assez chèrement
acheté (2) .

( 1) Univers du 3 février 1876. Article de M. Louis Veuillot.


(2) Tout récemment, deux de leurs religieux, attachés à la cure
231

Le commandant alors préposé au territoire de


Fort-National, homme de dévouement, d'intelli
gence et d'initiative, rompant résolument avec
les anciennes traditions, seconda de tout son
pouvoir les intentions du gouverneur , à la grande
reconnaissance des missionnaires et à la grande
édification des Kabyles. Dans le courant de l'an
née 1873, cinq stations étaient fondées au cœur
même du pays, trois par la nouvelle congréga
tion des missionnaires d'Afrique, deux par les
jésuites. Le lecteur ne s'étonnera point si l'on se
contente de lui faire connaître ici ces deux der
nières. Ce n'est point que nous prétendions les
proposer comme types ; mais ce sont des biens
de famille dont nous pouvons parler avec plus
de compétence. Toutes, d'ailleurs, font cause
commune, ont un même esprit et un même ceur,
poursuivent le même but par des moyens iden
tiques. Exposer les ouvres d'une seule d'entre
elles, c'est presque raconter les mérites de
toutes .

de Fort-National, venaient encore de payer au péril de leur vie


l'honneur et la consolation d'affronter les nouvelles peines réser
vées à la mission kabyle. Enfermés dans la place pendant le siège
de deux mois (16 avril-16 juin) que lui firent subir les insurgés ,
ils eurent journellement à essuyer le feu des assaillants, et,
comme les troupes de défense, ils firent bravement leur devoir .
mm
ALIOM
DjemaLa
mission
des
vue
dup;-.).
Sahridj
Voir
jardin
côté
238.
233

XVII

LES STATIONS DE DJEMA - SAHRIDJ ET D'AIT-EL-ARBA .


L'EUVRE DES ÉCOLES FRANÇAISES .
LES ENFANTS KABYLES

La tribu des Aït-Fraoucen , où fut établie, sur


la demande des indigènes, la première station
fondée par la Compagnie de Jésus, n'est pas la •
moins intéressante de la Kabylie.
Je ne sais quelle légende, s'appuyant sur la
similitude des noms , voudrait que ses habitants
fussent issus des Français et quelque peu nos
frères par le sang (1) . Ce qui est certain du 1

(1) C'est ainsi que la correspondance algérienne du Moniteur de


l'armée racontait, au lendemain de la uête, que le drapeau
des Fraoucen élait blanc et orné de fleurs de lys, comme si ces
234

moins, c'est que cette tribu présente éminemment


ce mélange de débris hétérogènes recueillis å
diverses époques et de divers lieux, qui semble
caractériser plus ou moins l'origine de toutes les
confédérations berbères. D'un accès relativement
facile, ayant ses quinze ou vingt villages dissé
minés sur les dernières pentes du Jurjura, à la
limite de la vallée du Sebaou, elle a participé
aux différentes fortunes qui ont agité les abords
du Mons Ferratus. Tandis que par ses parties
basses elle recevait du flot des envahisseurs et
du contact avec l'étranger d'abondantes épaves,
ces nombreux types tout à fait européens et fran
çais et ces moeurs plus sociables qui lui donnent
encore un cachet tout spécial, elle savait aussi,
à l'occasion , en tendant la main aux tribus de la
montagne, se montrer revêche et agressive.
. Constamment inquiétés sous les Turcs, mais
jamais soumis, semble - t - il, d'une façon durable ,
les Aït-Fraoucen ont été pour nous avant la con

tribus avaient des armoiries et un drapeau particulier. On ima


ginait en même temps de faire descendre d'un Montmorency, qui
aurait embrassé l'islamisme, la vieille famille indigène des
Mokhrani de la Medjana et de lui attribuer l'écusson de l'illustre
maison française . Tout cela pouvait prêter à des légendes ; mais
les preuves ?
Klesakx
7 ses parts

actes de
eens efra
lui donner
Savait aussi
tribus de la

et agressió
Turcs, mais
a
und
zrant la cos

ti " ljer.Onin
ortmorenci,sa
de indigène des
7sson de l'illast
eslégendes,mai
tant

a
RE
பார்
gin
S alv
io 238apjr.)(.-.
Voi
Djrid
Sah emde
de
lan
Façsio
mis ade
235

quête définitive, suivant le sort de nos armes,


tantôt des adversaires et tantôt des alliés .
C'est à la porte de leur territoire que, dans la
campagne de 1857, la division Mac-Mahon , qui
formait l'aile gauche du corps expéditionnaire ,
avait établi son campement avant de commencer
la brillante escalade du 24 mai ; la brigade Bour
baki, qui eut l'honneur d'ouvrir le feu sur ce
point, dut lutter, dans les villages qu'elle em
porta d'assaut, contre de nombreux contingents
des Fraoucen . Ils se hâtèrent toutefois d'accepter
nos conditions, dès que les Iraten furent vaincus .
Entraînés comme les autres dans la révolte de
1871 , ils furent encore des premiers à se sou
mettre .
Le village important et, si l'on peut ainsi dire,
le chef-lieu commercial et politique de la tribu ,
est Djema-Sahridj . Comprenant, dans les cinq
groupes distincts qui la composent, de deux à
trois mille habitants, cette bourgade est une des
plus peuplées de la Kabylie.
Fait rare dans ces montagnes , elle a presque
une histoire. Plusieurs débris romains s'y voient
encore, malheureusement trop à fleur de terre,
ou encastrés dans des masures, ou cachés dans
des vergers et des broussailles. Nous avons déjà
236

dit, parlant du vieux temps de nos Kabyles, que


les dernières recherches des archéologues algé
riens ont fixé là l'emplacement de Bida Munici
pium , le poste , croit-on, le plus avancé qu'aient
eu les Romains au pied du versant nord du
mont de Fer, et qui devint plus tard le siége
d'un évêché catholique.
La situation est charmante. Bâti au pied des
premiers contre-forts du Jurjura, perdu, pour
ainsi dire, dans la feuillée, c'est le Damas de
Kabylie, si parva licet componere magnis, pays
d'eaux vives (1) , par conséquent, de jardins et de
fraicheur. Que n'est- il aussi bien traité des hom
mes qu'il est favorisé de Dieu ! Grâce à l'incurie
des nombreuses familles de marabouts qui l'ha
bitent, les fontaines dégénèrent en cloaques, les
massifs d'arbres en fourrés, et le long des ruelles
fangeuses on ne voit pour maison que de mé
chants gourbis . Rien de l'aspect belliqueux et
plus fier des villages des Zouaoua. On sent là une
population plus marchande que guerrière. Tous
les vendredis, sur la place principale, se tient un
marché important dont parlaient déjà au xvr siė

(1) C'est ce qu'indique le sens étymologique du nom : Djema


Sahridj, la réunion des bassins.
.
.2
PAN
GRLIER
238.
Voirp).
Sahr
Dje
l'éc
Kabyledes(-.
idj
ma
ole
de
nts
enfa les
et
237

cle les voyageurs espagnols , et qui attire par sa


position intermédiaire les gens de la montagne
comme les tribus de la plaine et du littoral .
C'est au seuil de ce village qu'au mois de mai
1873 un Père et un Frère vinrent planter leur
tente . Quand je dis tente, je me sers d'un mot
trop poétique . En fait, ils n'eurent pour abri,
pendant quelque temps, qu'un mauvais taudis
kabyle, c'est-à-dire le réduit le plus prosaïque du
monde . Le jour de l’Ascension , Notre-Seigneur
descendait là pour la première fois depuis de
longs siècles . Sans attendre une installation un
peu moins primitive , on ouvrit immédiatement
deux classes. Bientôt les élèves atteignaient la
centaine, tous externes . Il fallut au plus vite se
donner un peu d'air et d'espace . Aujourd'hui , ce
qui fait la réputation de Djema-Sahridj , ce ne
sont ni ses ruines romaines, ni ses sources, ni
ses jardins, ni sa mahmera (1 ) musulmane, c'est
son école française.

(1) La mahmera est l'école arabe d'enseignement secondaire.


Dans un chapitre sur l'ins'ruction publique en Kabylie , l'ouvrage
de M. Hanoteau (t. II, p. 106-132) donne des détails curieux sur
l'enseignement , l'organisation, l'administration de la discipline
intérieure de ces écoles. En somme, les tolba (étudiants), qui sont
tous des fils de marabouts, y apprennent à lire et à écrire l'arabe,
238

Construite sur la place du marché qu'ombra


gent de gros bouquets de frênes, en face d'une
mosquée au - dessus de laquelle, chose unique
dans le Jurjura , deux beaux palmiers balancent
gracieusement leur panache, blanche et pro
prette, quoique petite et fort modeste, la maison
de l'école est, à coup sûr, le monument ou, si l'on
veut, la meilleure fleur de l'endroit. Dans les pre
miers temps, les indigènes venaient de plusieurs
lieues à la ronde visiter cette petite merveille :
que dis-je les indigènes ! tel touriste européen ,
tel officier, tel magistrat, venu du Fort ou d'Al
ger pour voir l'école de Djema-Sahridj , est re
parti fort satisfait de sa visite (1) . Le moyen, en
à se mettre dans le cerveau des mots qu'ils ne comprennent pas,
à réciter par cœur et sans intelligence des sourates du Coran, à
devenir un peu mendiants, assez batailleurs, quelquefois voleurs,
trop souvent fanatiques. Voilà cependant les écoles qu'une cer
taine politique prétendait encourager et favoriser, tandis qu'elle
empêchait la création des écoles « congréganistes. » Aujourd'hui,
Dieu aidant, elles sont en pleine décadence, et pour peu qu'on les
laisse à elles mêmes, elles mourront de leur belle mort, faute de
ressources et faute d'élèves . Pour la mahmera de Djema-Sahridj,
elle est à peu près une ruine déserte : ses élèves, fils de mara
bouts, fréquentent sans scrupule l'école française des Pères,
joints aux Kabyles du menu peuple , qu'on n'avait jamais songé
jusque-là à doter des moindres notions de lecture ou d'écriture .
(1) On peut lire dans la Revue politique et littéraire (n° du 26 février
1876) un article de M. Masqueray, membre de l'Université, sur la
‫‪3‬‬ ‫ܰܝ ‪:‬‬
AUT
IND
NA
Aut
o
OE
1
Viilage
Benni-
Yenni.
Voir
242.)
desp(.
239
effet, de n'être pas agréablement surpris, quand ,
après avoir cheminé péniblement trois ou quatre
heures en plein pays étranger et infidèle, sans
avoir aperçu ni une croix , ni un clocher, ni un
visage d'ami , sans avoir entendu un mot de fran
çais, vous vous trouvez tout à coup, au détour
d'un sentier, en face d'un petit édifice surmonté
d'un clocher et d'une croix, brillant de cette pro
preté qui est le premier signe de la civilisation ,
el que là vous êtes accueilli comme une vieille
connaissance, non-seulement par les mission
naires, mais par une bande joyeuse d'enfants ka
byles qui accourt pour vous saluer dans la lan
gue et l'accent presque pur de la patrie ?
La seconde station fondée par les Pères de la
Compagnie de Jésus est dans une région d'un ca
ractère tout différent, chez les Aït-Yenni , tribu

Kabylie et le pays berbère. Les témoignages les plus significatifs


y sont rendus aux écoles religieuses fondées dans ce pays, spé
cialement à l'établissement de Djema-Sahridj. L'auteur reconnaît
sans détour que l'unique école laïque établie par l'Etat au coeur
de la Kabylie, a Tamazirt, village des Aît Iraten, voisin de Fort
National, est loin d'atteindre le même degré de prospérité.
Parmi les visiteurs de Djema-Sahridj qui ont exprimé publique
ment la satisfaction que leur a procurée cette visite, nous pou
vons encore citer M. le préfet d'Alger, venu là avec son chef
cabinet et deux membres du conseil général.
240

montagnarde, industrieuse, guerrière par excel


lence .
La confédération des Zouaoua, dont ils font
partie, a passé de tout temps et justement pour la
plus indomptable du pays kabyle. Son territoire,
asile et rempart suprême de l'indépendance, oc
cupe le pied même des énormes masses rocheu
ses qui constituent la crête du Jurjura et dont le
majeslueux amphithéâtre borne le côté méridio
nal de l'horizon . On est là en plein pays d'abi
mes, de torrents et de neige. De son extrémité
supérieure se détache, perpendiculairement à la
direction de la grande chaine, en décrivant une
Jégère courbe , une série de huit ou dix contre
forts, de dix , vingt kilomètres de longueur, tail
lés à pic comme des murailles colossales et arc
boutés pour la plupart de droite et de gauche par
de gigantesques arêtes que M. Hanoteau com
pare avec raison aux côtes d'un immense corps
vertébré .
Rien n'est curieux comme d'étudier, de l'un
des pics élevés qui le dominent, le relief ou plu
tôt le chaos de ce terrain . Si quelqu'un de nos
lecteurs s'aventure jamais en Kabylie et se sent
assez de jarret et de ceur pour monter à 1,500 ou
2,000 mètres au-dessus du niveau de la mer, sa
tieuse, guerriere pre

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EU
241

peine ne sera pas perdue . Outre qu'il aura sous


les yeux un vaste et splendide panorama , qui s'é
tend au nord jusqu'à la mer et à l'ouest jusqu'au
Sahel d'Alger, il aura le plaisir de comprendre
sur place et par un simple coup d'oeil toute l'his
toire de ce petit peuple, la possibilité de ses lut
tes , de ses résistances, de son indépendance sé
culaires .
La tribu des Beni-Yenni, en particulier, restée
indomptée jusqu'à nous, n'a pas livré sans de
rudes combats le dernier lambeau de sa liberté.
En 1857, alors que les farouches Iraten qui lui
font face avaient depuis un mois imploré et subi
l'aman, que la grande route destinée à enchainer
la montagne à la plaine déroulait déjà ses lacets ,
que les premières assises de Fort-Napoléon com
mençaient à sortir de terre et à la menacer, elle
et ses voisins , confiants dans leurs ravins et
leurs rochers, continuaient la lutte contre les di
visions Renault et Yusuf. On n'a qu'à lire dans
les colonnes du Moniteur les dépêches officielles
adressées alors du quartier général : on verra
que la France trouvait là des adversaires dignes
d'elle. Ce ne fut qu'un mois et demi après la pre
mière victoire , que notre drapeau put flotter sur
la crête la plus élevée du Jurjura .
11
242

Tout est bien changé maintenant . Les mission


naires qui se sont implantés dans cette tribu des Aït
Yenni, sur les sollicitations réitérées de ses habi
tants, n'y ont guère d'autre ennemi que l'âpreté
des sentiers et la raideur des pentes. Le village
des Aït- el -Arba'où ils ont leur demeure, n'a pas,
il est vrai , dans les souvenirs populaires, le re
nom le plus pur et le plus engageant . La fabrica
tion de la poudre et de la fausse monnaie formait,
sous la Régence, ses principales industries. Re
cherchés et redoutés par là même, ses habitants
ont à double titre cette rudesse et cette hauteur
que le voisinage des montagnes met d'ordinaire
dans le sang. Aussi l'ouvre des Pères y est - elle
plus difficile que chez les Fraoucen. N'importe ,
elle se fait, et il est visible que Dieu la protége.
Là, comme à Fort-National, comme à Djema
Sahridj , comme dans toutes les stations des Pè
res de Notre - Dame d'Afrique, la maison du ma
rabout chrétien est la maison de la charité . Tous
la connaissent, particulièrement les malheureux
et les infirmes ; à certains jours la porte en est
littéralement encombrée .
Mais c'est surtout en s'occupant des enfants
que le missionnaire travaille à l'oeuvre de la
France en Kabylie. Pour relever ce peuple, il
3

Janin
Yblessés
Beni Fr.
Le
pansant
enni
oir
)2p.(V-des
42.
243

s'est réduit aux humbles fonctions de maître d'é


cole . Lå, plus qu'ailleurs peut-être , la tâche a ses
peines, mais elle a aussi ses consolations, peut
on dire ses joies ? J'ai assez parlé des Kabyles
pour qu'on devine que le maître n'a pas seule
ment de petits sauvages à dégrossir ou de mau
vais petits drôles à corriger : il a vraiment des
intelligences à ouvrir, des cours à former, de
petites créatures de Dieu à faire croitre .
Oh ! il est clair que ces pauvres enfants n'ap
partiennent point à l'aristocratie des âmes . Ele
vés sans baptême, sans sacrements, presque sans
Dieu et sans prière, livrés à eux-mêmes et aux
ébats de la rue dès qu'ils ont l'âge de marcher,
accoutumés à voir le vice dès qu'ils ont l'âge de
voir, comment voulez- vous qu'il ne se soulève
pas dans ces jeunes coeurs de terribles émeutes,
et que le diable lui-même et ses tristes conseils
n'y soient pas à leur aise ? Tous les bons germes
pourtant ne sont point flétris .
Il faut voir parmi cette centaine de petites phy
sionomies, de six à dix - huit ans, sous la chechia
rouge ou le capuchon blanc qui les couvre, com
bien sont ouvertes, gaies, avenantes. Il faut voir
comme pour la plupart ces enfants aiment l'école,
avec quel empressement ils accourent chaque
11 *
244

matin à la maison et quelques -uns viennent de


fort loin, malgré la pluie, la neige et les mauvais
chemins), comme ils écoutent ce qu'on leur dit,
comme ils apprennent ce qu'on veut leur appren
dre. On leur enseigne le français, la lecture, l'é
criture, le calcul , quelques éléments de géo
graphie et d'histoire ; les plus avancés reçoivent
des notions d'arpentage et de dessin linéaire, et
doivent traduire couramment le kabyle en fran
çais et le français en kabyle (1) . C'est un plaisir
d'entendre la recitation d'une fable de La Fon
taine sortir d'une de ces bouches de petits Afri
cains, après quelques mois de leçon. Puis, quand
l'heure de la récréation est venue, tout ce petit

(1) On leur apprend aussi la culture des plantes d'Europe, la


greffe et quelques autres détails de jardinage qu'ils pourront en
suite communiquer à leurs tribus. L'école de Djema Sabridj est
divisée en quatre classes d'inégale force, où deux Pères et deux
Frères s'exercent å la patience . Il y a cinq heures de classe par
jour. Les congés ont lieu le dimanche et le vendredi, jour du
marché. Bien que la cloche soit interdite par Mahomet, c'est
elle qui fait mouvoir tout ce petit monde. — Détail curieux, l'ins
tinct et la passion de l'égalité sont tellement innés dans cette
race, que le moyens d'émulation usités dans toutes nos écoles
sont en Kabylie d'une application difficile . Il faut beaucoup de
précautions pour que les places de compositions ou les distribu
tions de prix n'aboutissent pas à exciter la jalousie ou le décou
ragement .
.
7

02

00
GERLIER

Le Fr. Roy et cinq Kabyles de Ben-Aknoun .


245

peuple joue, babille, se presse familièrement


autour de la soutane du maitre. Ce n'est même
pas toujours une besogne facile que de faire éva
cuer la cour et le jardin , lorsqu'arrive avec la nuit
le moment de regagner le gite de la famille.
Nous devons cependant tout dire, au risque
d'étonner quelques lecteurs moins au fait des
choses de l'Algérie, messieurs les prôneurs d'ins
truction laïque auraient en Kabylie le plaisir as
sez nouveau de voir des jésuites et une congré
gation similaire réaliser dans les écoles qu'ils
dirigent, je ne dis pas la totalité, mais une partie
importante du fameux programme d'enseigne
ment qu'on médite d'imposer aux générations
chrétiennes de la France (1) .
Point de crucifix dans les salles de classe,
point de prière ni de signes de croix au commen

(1) Est-il besoin de dire que, dans ce pays si ami de sa liberté


et si peu soucieux de la science, il ne saurait être question d'ins
truction obligatoire ? En revanche, l'instruction donnée par les
religieux est absolument gratuite. Exiger des parents la moindre
rétribution équivaudrait à fermer l'école. Même les livres, les
cahiers , toutes les fournitures de bureau sont données gratuite
ment aux élèves. Disons, pour être juste, que les autorités de
Fort-National ont eu à cour, depuis deux ans, d'offrir spontané
ment aux Pères des vêtements kabyles et des livres pour les dis
tributions de prix.
246 -

cement et à la fin des leçons, point de médailles


ni de scapulaires au cou des enfants, aucun caté
chisme entre leurs mains ; pas d'autre prédica
tion soit publique, soit même individuelle, que
celle du dévouement et de la charité. Tout au plus
se permettra -t -on d'exposer les principes de la
loi naturelle contenus dans le Décalogue, les
dogmes communs aux chrétiens et aux musul
mans, quelques faits de l'Ancien et du Nouveau
Testament admis par le Coran lui-même. Pour la
chapelle, simple charnbre très -pauvre de la mo
deste demeure, l'entrée en est interdite aux élèves;
seuls les maîtres y vont presque furtivement adorer
Notre- Seigneur et puiser les forces nécessaires à
cette vie de privations et de contrainte ; on ne de
mande aux enfants que le respect pourl'habitation
du bon Dieu, respect d'ailleurs qu'ils compren
nent à merveille et observent comme d'instinct.
C'est au pied de la lettre, plus qu'en Chine et
au Gabon , la mission étrangère et in partibus infi
delium. Pas la moindre chrétienté naissante, rien
des attraits austères et fortifiants de l'apostolat
direct . Ainsi les choses sont -elles réglées par
l'autorité diocésaine elle-même avec le pouvoir
civil ; nous pouvons garantir qu'elles sont ponc
tuellement exécutées.
247

Au gré des champions du laïcisme est-ce assez


de réserve ? A moins d'obliger ces religieux à
enseigner le Coran à leurs élèves , à leur pré
cher la haine de la soutane et de la croix, par
conséquent, la haine des chrétiens et des Fran
çais, à faire de ces pauvres enfants ce que Ma
homet n'en fait pas , des libres penseurs et de
petits athées, on ne saurait mettre les condescen
dances de leur bonne volonté à plus forte épreuve.
Vraiment, si nous ne connaissions tout ce que
peut inspirer en ce genre un esprit méticuleux ou
hostile, nous pourrions nous étonner de trouver
encore des hommes à qui ces précautions ne
suffisent pas . Ils ont vu de leurs yeux ces écoles,
ils déclarent qu'ils ont été frappés des résultats
obtenus pour l'enseignement de ces enfants, ils
conviennent que « les scrupules de religion sont
parfaitement respectés ; » ils avouent qu'il est *9

fort difficile à l'administration de se procurer des


instituteurs laïques capables, offrant des garan
ties sérieuses, se résignant à vivre perdus dans
ce pays, parlant à la fois comme les religieux le
français et le kabyle, que les crédits nécessaires
à l'instruction officielle sont bien élevés, etc ....
Nimporte, toujours obsédés par le fantôme de la
pression cléricale et par la crainte que l'Eglise
-
248

n'abuse de sa bonne æuvre pour baptiser tous


les petits Kabyles qu'elle tient sous sa main , ils
persistent à croire qu'il serait mieux de rempla
cer par des institutions laïques « ces écoles con
gréganistes, ' » qui ne demandent cependant aux
trésors de l'Etat que sa bienveillance et la liberté.
Caveant consules (1) !
De grâce , qu'on renonce à ces alarmes ima
ginaires. Oui, l'aveu ne nous en coûte pas , les mis
sionnaires souffrent de voir le Dieu du vain
queur presque réduit à l'état d'ilote dans leur
propre maison ; ils souffrent, ayant en mains de
quoi civiliser ce peuple, de ne pouvoir ouvrir
leurs mains ni répandre dans cette Kabylie pour
laquelle ils se dévouent, tous les biens de l'E
vangile ; oui, ils aspirent à pouvoir compléter
un jour leurs dons et leur ceuvre ! Mais de là

(1) V. le Compte rendu des séances du Conseil général d'Alger,


séance du 29 octobre 1875. Nous nous hâtons d'ajouter que les
craintes exprimées à ce sujet par l'une des commissions n'ont
jamais été partagées par M. le préfet, pas plus que par la division
d'Alger, par le gouverneur général et par le Conseil supérieur du
gouvernement (séance du 17 novembre 1875 ). Plus récemment
(séance du conseil général du 24 octobre 1876) , les écoles congré
ganistes de la Kabylie, attaquées de nouveau, ont trouvé des dé
fenseurs tout à fait inattendus dans des hommes peu suspects de
partialité en faveur des religieux et spécialement des jésuites.
249 -

que conclure ? Eux -mêmes sont les premiers à


déclarer que , selon les apparences humaines,
ce jour béni peut être encore éloigné , et ils
n'exerceront aucune violence pour hâter son
approche ; sachant très - bien avec quelle déli
catesse l'Eglise respecte la liberté des âmes aussi
bien que la sainteté de son baptême, ils ont leur
ligne de conduite toute tracée.
Il est vrai, si l'on se faisait chrétien comme on
se fait musulman ou franc -maçon, en pronon
çant du bout des lèvres une simple formule, si
le baptême n'était qu'une vaine cérémonie, on
pourrait sans scrupule le hasarder et verser la
goutte d'eau à l'aventure . Mais le baptême est
un sacrement qui engage devant Dieu et devant
les hommes pour l'éternité. Celui qui l'a reçu
devient un membre du corps de Jésus - Christ, le
temple de l'Esprit-Saint, le fils de la sainte Eglise,
en même temps qu'il contracte des obligations
d'autant plus rudes et sérieuses que ses préroga
tives sont plus relevées. Avant de l'investir de ces
priviléges, de lui imposer ces devoirs et ces pé
rils, il faut s'assurer que cette robe d'honneur
ne sera pas traînée dans la boue, que ces de
voirs pourront être remplis et ces dangers af
frontés. L'Eglise est trop mère pour se donner des
11 .
250

enfants coûte que coûte et en aveugle, sauf à les


livrer ensuite à la merci de Satan . Mieux vaut
encore, pense -t- elle, rester hors du bercail que
devenir un renégat et un traitre. Avec quelle
prudence , alors qu'il s'agissait de recruter ses
premiers néophytes, elles les enrôlait sous ses
drapeaux ! Que l'épreuve du catéchuménat était
parfois longue ! Combien de stations il fallait faire
au double seuil de l'assemblée et de la doctrine
avant de le franchir ! Or, avec des âmes musul
manes, si faibles et si inconstantes, quand elles
ne sont pas rebelles, les mêmes lenteurs sont né
cessaires.
Tant que le milieu social où vivent ces popu
lations ne sera pas un peu purifié, tant que le
péril de la désertion ne sera pas conjuré dans
la mesure du possible pour les indigènes qui
accepteraient notre bannière, on n'exposera pas
à la profanation les richesses du baptême et de
l'Evangile, et nos consuls, dont on invoque la vi
gilance, peuvent être pleinement rassurés ( 1).

(1) M. Hanoteau , parlant de la religion des Kabyles (t. I, p. 310 ),


prétend que « quelques personnes, prenant leurs désirs pour des
réalités, n'ont pas hésité à publier que la conversion de la Kaby
lie était prochaine et que des missionnaires catholiques n'avaient
qu'à se présenter pour voir les populations accourir en foule, a
- 251

XVIII

RÉSULTATS OBTENUS . VEUX ET ESPÉRANCES.

Et maintenant, nous demandera-t-on , quel bien


réel fait dans le Jurjura ce missionnaire qui ne
baptise personne , et le résultat clair de son ac
tion se borne-t-il à soigner quelques malades et
à enseigner le français à quelques poignées d'en
fants ? Tandis qu'à Alger certains esprits redou
tent les excès du zèle clérical, qui sait si en

leur voix, sous la bannière de la croix, » J'ignore ce qui a pu


donner fondement à cette assertion de M. Hanoteau . Dans tous
les cas, les désirs de conversion qui se sont manifestés à une
certaine époque chez quelques indigènes, n'eussent-ils pas été
comprimés par l'opposition dont nous avons assez parlé, les
missionnaires n'auraient jamais admis ces candidats sous la
bannière chrétienne sans les avoir sagement et convenablement
éprouvés.
252

France on n'accuse pas le prêtre d'une timidité


excessive ? Plus encore que le premier, ce second
grief vaut la peine d'une réponse.
Il est évident d'abord que les missionnaires font
l'oeuvre de la France . En faisant connaitre sa
langue et son coeur , en cherchant le rapproche
ment non plus sur le terrain du Coran , ce qui est
un travail dérisoire, mais sur le terrain de la cha
rité chrétienne et des bienfaits de l'Evangile, ils
préparent pacifiquement l'unique assimilation
possible. Comme le disait le maréchal Bugeaud
avec son grand bon sens, autant d'enfants indi
gènes élevés par les Pères, autant de coups de
fusil de moins contre notre brave armée d'Afrique
et contre nos colons .
Mais , de plus, comment douter que ces Pères
ne fassent du même coup l'œuvre de Dieu , lente
ment, mais sûrement ?
Il ne faudrait pas oublier qu'en Afrique il en
est un peu des âmes comme du sol . Ce ne sont
point des terres neuves et vierges, qu'il s'agit
seulement d'aérer et d'ensemencer pour les ren
dre productives ; ce sont des terres dévastées,
gâtées, devenues malsaines , qui ont leurs pro
duits à elles, mais quels produits ! des buissons
inextricables, qu'il faut de toute nécessité extirper
253

avant de pouvoir creuser le moindre sillon : qu'on


s'avise de jeter tout d'abord la semence, elle aura
infailliblement le sort que promet l'Evangile au
grain qui tomba dans les épines.
En Kabylie, il est vrai (nous ne voulons point
nous contredire ), les âmes comme les terres sont
moins encombrées de broussailles que chez les
Arabes. Pourtant que d'ignorance, que de misè
res morales, que de préjugés, vieux de plusieurs
siècles, sourds et aveugles comme tout ce qui
vient de Mahomet, obstruent encore les avenues
de ces pauvres cours ! Commencer par leur pré
cher la foi et le règne de Jésus -Christ, ce serait
crier dans le désert, au lieu que la langue de la
charité sait se faire entendre en tout pays, et avec
un accent qui la rend plus insinuante et plus per
suasive que toute autre . C'est cette langue qu'il
faut parler la première . L'homme peut se cuiras
ser contre l'évidence et la raison : il ne résiste
pas indéfiniment au bien qu'on lui fait. Beati
mites, quoniam ipsi possidebunt terram, ou, comme
disait saint Jérôme : Ut quibus sermo non suaserat
opera persuaderent.
Après tout, on peut s'en rapporter au Maitre.
Or, voici comme il recommandait à ses disciples
de procéder : In quamcumque civitatem intrave
254
tot uz
ritis, et susceperint vos ..... curate infirmos qui in
son in
illa sunt et dicite illis : Appropinquavit in vos re
raien
gnum Dei . Lui-même agissait maintes fois de la
sorte . On commence par les actes, par soigner les le pre
infirmes et instruire les ignorants ; on cache la pour
C'e
vérité derrière les bienfaits ; et quand la charité
conti
a dégagé la route, quand elle a le droit de parler
un peu plus haut, alors on dit le mot de la doc tonn
trine, toujours discrètement et sans rien brus saire

quer . TAM
less
Il serait aisé de montrer que, surtout lors
qu'elle avait affaire à des âmes plus récalci tive

trantes, l'Eglise, toujours patiente et maternelle, hau


a suivi cet ordre du programme divin . Mais, sans tans
chercher loin , est-ce que sous nos yeux, dans les
vale
quartiers plus délaissés de nos grandes cités d’Eu
rope, la religion n'est pas obligée, pour aborder son

les âmes, de voiler non-seulement son nom et ses ler


dogmes, mais le vêtement de ses prêtres ? Dans ра
ces réduits de la misère matérielle et morale, où sai
la soutane serait immanquablement rebutée, le ра
jeune homme des conférences de Saint-Vincent rie
de-Paul ou des cercles catholiques d'ouvriers pé
nètre en précurseur, s'asseoit au chevet du pauvre
malade, glisse dans sa main un remède, un bon ta

de pain ou de viande, une pièce de monnaie ; bien . de


255

tôt une bonne parole sera dite, la haine lèvera


son interdit, la paix sera faite, et là où ils n'au
raient rencontré auparavant que des barricades,
le prêtre, la vérité, les sacrements, le bon Dieu
pourront entrer.
C'est avec des populations baptisées qu'on est
contraint d'user de ces ménagements ; et l'on s'é
tonnera qu'avec des musulmans ils soient néces
saires ! Si nos missionnaires de l'Océanie ou de
l'Amérique procèdent sans tant de détours avec
les sauvages, c'est que ces peuplades plus primi
tives et plus simples se laissent emporter de
haute lutte et comme au vol . Mais les mahome
tans , en Afrique comme ailleurs , sont autrement
difficiles à manier et à soumettre que des sau
vages du Paraguay. « De tous les cultes du men
songe, disait M. de Belcastel (1), l'islamisme est
le plus redoutable, le plus haineux , le mieux armé
par l'esprit du mal contre la vérité ; » et qui ne
sait que depuis douze cents ans qu'il s'est établi ,
partout et toujours, dans les Indes comme en Algé
rie, au temps de saint François-Xavier comme

(1) Discours prononcé le 22 avril 1876, devant l'assemblée géné .

rale des comités catholiques, sur Rome et Jérusalem , au nom


de la Commission de la Terre Sainte et des chrétiens d'Orient.
256

de nos jours, il a opposé à l'apostolat catholique


les barrières les plus fortes ?
Est- ce toutefois une raison de désespérer du
peuple kabyle ? L'heure de sa conversion est le
secret de Dieu ; mais nous ne sommes pas de
ceux qui n'ont point d'espérance, et nous sa
vons que des pierres du chemin la grâce di
vine peut faire des enfants d'Abraham . En fait,
les broussailles commencent à disparaitre, les
préjugés à tomber, et déjà plus d'un vieil ad
versaire a rendu les armes.
J'ai parlé des écoles . Par là surtout Dieu ac
complit son travail dans les cours. Les progrès
que font les petits écoliers dans le français
et l'écriture sont le moindre des résultats. Ce
qui vaut mieux, ces pauvres enfants apprennent
à être plus sages. On les forme à ne pas voler,
à moins mentir, à ne pas se venger, à respecter
un peu leurs parents, à savoir s'humilier et de
mander pardon quand ils ont commis une faute :
toutes choses auxquelles leur première éduca
tion ne les a guère initiés . Il y a beaucoup à
faire pour que de leçons si nouvelles il reste quel
que chose dans ces cerveaux de Kabyles ; toute
fois quelque chose reste. Si nous n'avions déjà
abusé de la patience du lecteur, nous mettrions
257
sous ses yeux quelques lettres adressées à leurs
maitres par ces petits Africains : personne ne les
a dictées ni revues ; elles sont aussi françaises
par les sentiments que par l'orthographe et la
correction de la phrase.
Loin de crier å l'accaparement, les familles
elles-mêmes se montrent reconnaissantes . On
en est aux cadeaux . Plusieurs ont à cour d'ap
porter aux Pères, en signe de gratitude, des figues
de leurs jardins, des sangliers de leur chasse,
des galettes de leur façon. Ainsi , par les enfants,
les parents s'apprivoisent et le bien se glisse au
foyer, par le foyer au village, par le village dans
la tribu. Plus de vingt fils de marabouts fréquen
tent la seule école de Djema- Sahridj, au vu et au
su de toute la Kabylie .
Le soin des malades est aussi une clef qui
ouvre bien des portes. Tel enfant kabyle, cloué
par le mal sur la natte grossière de son gourbi ,
réclamait la visite du marabout chrétien et re
fusait de voir l'iman de son village ( 1 ), qui ne

(1) L'iman est le marabout préposé dans chaque village au soin


de la mosquée et au service du culte. Dans ce pays où la pratique
religieuse est chose si peu connue , la charge n'est pas accablante.
Aussi l'iman joint-il souvent à sa fonction principale celles d'ins
tituteur primaire et de secrétaire de la Djema et de l'amin.
258

lui aurait apporté que les consolations de ses


amulettes .
En somme, le missionnaire a pris pied dans
ces montagnes, et sa bienfaisante influence y est
incontestable . Nous ne citerons que ce trait. Ré
cemment, chez les Aït-Yenni , une rixe éclate ,
presque au seuil de l'habitation des Pères, en
tre les deux gros villages de la tribu , distant l'un
de l'autre d'une portée de fusil : rixe ridicule par
son origine, bientôt vive et sérieuse, comme il
arrive souvent dans ce pays batailleur. Mais
le Kabyle n'a plus d'armes : pour toute artillerie
les combattants avaient les pierres de la route.
Les pierres du moins volaient serrées, et déjà
chaque parti avait ses blessés et sa créance de
sang . Vainement les marabouts et les anciens
de l'endroit veulent intervenir ; ils sont eux
mêmes visés et atteints . Attirés par le vacarme ,
les deux religieux présents dans la maison ac
courent sur le théâtre de la lutte et s'interpo
sent entre les deux armées. Non-seulement ils
sont respectés par les projectiles, mais après
quelques minutes le combat cesse et la paix est
conclue .
Grâce à Dieu, nous ne sommes plus au temps
où cette influence eût éveillé d'incompréhensibles
259

jalousies. Le capitaine du bureau arabe, le com


mandant du cercle, les généraux préposés à la
division et à la subdivision , le préfet d'Alger, le
gouverneur , toutes les autorités dont relève à des
dégrés divers le territoire de Fort-National, se
montrent disposées à aider les efforts des mission
naires . Autant qu'un simple observateur peut ju
ger les choses d'un peu loin , ne serait-ce pas le
moment ou jamais d'étendre et de fortifier l'au
vre ?

Qu'on nous permette donc d'exprimer à ce pro


pos, avant de finir, deux ou trois veux pratiques,
dictés uniquement par un vif intérêt pour ce pe
tit pays .
Notre premier veu, c'est que les postes déjà
fondés ne tardent pas trop à essaimer sur de
nouveaux points. Le Jurjura a ceci de particulier
qu'on ne peut guère le soumettre par morceaux et
en détail , à cause de l'étroite solidarité qui lie l'in
dividu à la famille, la famille au village, le village
àla tribu : il faut l'attaquer en bloc. Tant que notre
drapeau n'avait pas flotté sur la dernière pointe
des rochers kabyles, nous ne pouvions nous
flatter d'une domination solide, même sur les
parties basses du pays. De même , pour que la
charité exerce une action décisive, il nous pa
260

rait de toute importance qu'elle songe à étendre


peu à peu ses filets sur toutes les tribus princi
pales.
Ce que nous souhaiterions en second lieu, ce
serait que, tout en visant à poursuivre les con
quêtes, on ne négligeât pas les positions déjà
prises. Pourquoi le dissimuler ? Il est rare chez
les musulmans que les fruits répondent aux
fleurs . Que de natures précoces, qui semblent
riches d'espérances, baissent et s'étiolent à me
sure qu'elles grandissent ! Que ce ne soit pas là
l'histoire des enfants élevés par les écoles fran
çaises ! Il faudrait à tout prix empêcher le vieux
sang de la race de reprendre le dessus dans ces
jeunes cours.
Pour cela, il ne s'agit nullement de les arra
cher de force à leurs familles : ce serait chose
inique et inintelligente de braver cet esprit de
famille que nous nous sommes plu à constater
dans ce peuple. Sans rien faire de pareil, sans
violenter les affections ni les consciences, il s'a
girait seulement d'accorder quelques faveurs
aux écoliers les plus sages, les plus avancés, les
plus persévérants, de leur assurer, par exemple ,
à la fin de leur modeste instruction , dans le bu
reau ou le génie militaire, quelques positions
ma
261
honnêtes, où ils respireraient un air meilleur
que celui de leurs gourbis. Ainsi les bonnes am
bitions seraient excitées, les vieilles ornières plus
facilement abandonnées, le niveau moral s'élè
verait, et le bienfait serait non-seulement pour
les favorisés, mais pour tous (1).
Enfin , si nous pouvons nous hasarder å for
muler un dernier veu plus délicat que les deux
autres, n'y aurait-il rien à faire pour les mères
et les soeurs de ces enfants, si déshéritées et si
délaissées ? Je sais qu'avec l'ostracisme qui pèse
plus ou moins sur les femmes dans toute so
ciété musulmane, il est impossible au prêtre de
les atteindre. Là où la corruption est la loi com
mune, la pudeur est forcément chatouilleuse , la
calomnie active, partant, la prudence indispen
sable .
Cependant la charité ne pourrait - elle pas se
dédoubler en quelque sorte, organiser, outre les
stations de missionnaires, des stations de reli
gieuses, où l'on ferait l'école aux petites filles qui
croupisssent toutes dans la plus complète igno
(1) Nous savons, du reste, que les officiers de Fort-National
sont tout disposés à accepter quelques-uns de ces jeunes gens
comme interprètes, secrétaires, géomètres, dessinateurs... C'est
une première voie ouverte,
262
rance, où l'on distribuerait des remèdes à leurs
mères, qui le plus sonvent languissent dans l'in
digence et l'abandon ? Peu à peu les Sœurs ins
talleraient de véritables hôpitaux pour les fem
mes (1) .
Sans doute, même avec cette séparation des
ministères et des ceuvres, les précautions multi
pliées et minutieuses resteraient encore néces
saires . Pour des gens formés à l'école de Ma
homet, la virginité chrétienne est chose si
incompréhensible et si méconnue, si facilement
des éclats de la calomnie pourraient sauter jus
qu'à elle et la souiller ! N'importe, une fois les
précautions prises, nous osons souhaiter que la
Kabylie commence à jouir de ce bienfait qui se
rait nouveau pour elle. Quel bien ne feraient pas

(1) Non -seulement l'idée n'est pas irréalisable , mais elle a déjà
été réalisée sur un autre point de l'Algérie . Nos lecteurs peuvent
savoir que Mgr Lavigerie a établi, dans les villages d'Arabes
chrétiens fondés par lui dans la plaine du Chélif, des Seurs de
la Congrégation des Missions d'Afrique qui ont le soin des fem
mes indigènes. L'année dernière, aidé par le concours du général
Wolf, commandant la division d'Alger, l'infatigable archevêque
inaugurait dans le village de Saint-Cyprien des Attafs un riche
et confortable hôpital destiné à tous les Arabes de cette région .
La plupart des journaux religieux ont raconté la fête qui a eu
lieu pour l'inauguration de l'hospice Sainte - Elisabeth .
263 -

ces pieuses filles de France non-seulement à une


portion, mais à la totalité du peuple ! Si l'isla
misme a dégradé ses sectateurs, il n'a pu tuer en
eux tout instinct du beau . Il est impossible qu'un
tel service rendu par de telles mains et de tels
cours ne frappe pas les plus rudes d'une admi
ration salutaire .
En attendant et quoi qu'il arrive, nous voulons
le répéter encore, le bien se fait, les broussailles
s'arrachent, des barrières tombent, des pentes
s'aplanissent . Et la croix est plantée , et le sang
divin coule sur cette terre si longtemps aride et
vide de Jésus- Christ. Pour des chrétiens et des
Français, ne sont-ee pas là des espérances, des
gages et déjà des victoires ? Que le lecteur, après
avoir parcouru ces pages et s'être intéressé à cet
humble pays, dernier reste des vieilles races
africaines, ne lui refuse pas le secours de ses
prières. C'est la ligue de la prière et de la cha
rité qui abrégera les délais de la miséricorde
divine, triomphera de la mort de ce peuple et
ôtera la pierre de son sépulcre.

Bryoriachia
Sum thek
TABLE DES MATIÈRES .

Pages.
PRÉFACE .. V

I. D'Alger en Kabylie. — Pr er aspect du pays . 1


II . Quelques souvenirs de la conquête de 1857 et
de l'insurrection de 1871 . Chansons pa
triotiques des villages kabyles . . 10
III . Coup d'oeil historique . 21
IV . Suite du coup d'oeil historique . La question
religieuse. · Les Kabyles ont-ils jamais été
chrétiens ? . 48
V. Comment les Kabyles ont apostasié . 65
VI . Vestiges du christianisme . 78
VII. Religion actuelle. Superstitions . 95
VIII . Constitution politique de la Kabylie avant la
conquête française. Gouvernement démo
cratique. - Forme spéciale de cette démocra
tie . Le village kabyle . 113
IX . Les libertés de cette démocratie . 124
X. - Etat social . Vengeance privée et situation de
la femme. - Assistance mutuelle. - - Comment
les Kabyles entendent l'égalité et la fraternité.
- La famille et la propriété . 140
12
266
-- XI . Le Kabyle dans sa vie domestique et maté
rielle . Costume, habitations, nourriture.
Sa sobriété de Spartiate . Ses moeurs agri
coles . 162
XII . Industrie . Commerce et colportage. 173
XIII . .
Ce qu'a fait la France pour la régénération des
Kabyles. Le maréchal Randon . - Réformes
administratives et judiciaires . Améliorations
matérielles ... 182
XIV. Quelques lacunes dans nos réformes. 200
XV. Le prêtre en Kabylie . Ses premiers essais . . 213
XVI . · Etablissement de quelques stations de mission
naires au milieu des tribus kabyles . Mgr
l'archevêque d'Alger et M. le vice- amiral de
Gueydon . . 225
XVII . Les stations de Djema-Sahridj et d'Aït-el-Arba.
L'OEuvre des écoles françaises. Les en
fants kabyles. . 232
XVIII . Résultats obtenus . Voeux et espérances . 250

FIN DE LA TABLE

Lyon . Imprimerie rue de Çondé, 30. J.-E. Albert .


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Les Portes
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ECHELLE : 1 Millimètre pour 800mètres . AUMALE + SITIFIS
40 Kilomètres
20 40 AUZIA Bordj-Medjana
+ Cast.Medianense
LEGENDE
A. pour Aït fils de, Synonyme de l'arabe Beni. Bordi-bou -Areridj
+ désigne des anciens Evêchés .
361 360
20
Alger, Lith. A. Jourdan E. Corny,Grav ?
LYON

IMPRIMERIE , RUE DE CONDE , 30 .


J.-E. ALBERT
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