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E n cette fin de siècle, les médias

ont unifié le monde. Les sociétés sont


donc mieux à même d’observer les effets
pervers des progrès techniques et
scientifiques, dont l’écologie se nourrit.
D’autant que les secousses de notre temps
créent une conjoncture qui rend plus
difficile la gestion sociale, au moins en
Occident. Les partisans du progrès (la
gauche) se trouvent même sur la
défensive alors qu’ils étaient à l’offensive
durant de longues décennies.

L’assertion selon laquelle nos sociétés


sont malades, au-delà du lieu commun,
comporte sa part de vérité. Elle peut
même être prise au pied du texte :
n’existe-t-il pas un lien entre l’état de
santé des populations et leur devenir
historique ? A côté du chômage, ces
problèmes occupent le devant de la scène.
Non seulement le prix de la santé ne cesse
de croître, mais simultanément il n’est
pas d’année où quelque drame ne se
produise — Tchernobyl, le sida, la « vache
folle », l’amiante, l’air pollué, le diesel,
etc. Or ces catastrophes sont perçues, à
tort ou à raison, comme des phénomènes
nouveaux, aussi bien liés à l’action des
hommes, au progrès technique, qu’aux
réactions de la nature contre lesquelles on
semble désarmé.

Face à ces calamités, les gouvernements


sont au front. Tout comme en 1918, en
France, on lisait sur les affiches : « Deux
fléaux, le Boche et la tuberculose »,
aujourd’hui le chômage a pris la relève à
côté du cancer et du sida. Les problèmes
de la justice sociale mais aussi de la santé
publique ont été au centre de la première
campagne électorale de M. William
Clinton, en 1992, et se placent au cœur
des grandes préoccupations populaires,
tant en Allemagne qu’en France, où
l’avenir de l’Etat-providence et de la
Sécurité sociale interfère avec les autres
aspects de la crise.

Dans les pays développés, on a


l’impression que le lieu et l’objet des
grands conflits sociaux traditionnels se
sont déplacés. Hier ils se situaient dans
leur relation avec l’exploitation de
l’homme par l’homme, et s’exprimaient
avant tout par des mouvements de
protestation collectifs. Dès la seconde
moitié du XXe siècle, subrepticement, la
maladie s’ajoute à la grève, comme forme
de refus social (1). La maladie se
manifeste tantôt comme une forme
individuelle de résistance passive à
l’injustice, aux cadences folles imposées
par la compétitivité ; tantôt, au contraire,
comme un effet de la désorganisation du
travail que la situation actuelle sécrète.
Parfois ces deux données se télescopent et
se complètent. Dans tous les cas, la
maladie est devenue un symptôme du
malaise social, et les salariés se
mobilisent désormais autant sur les
problèmes du remboursement des soins
que sur les salaires ou les horaires de
travail.

Dans les pays du Sud se trouvent


actuellement 85 % des victimes du sida et
des épidémies renaissantes. Les zones les
plus touchées se situent là où les guerres,
les déboisements, les grands travaux, les
migrations vers des agglomérations
urbaines géantes ont modifié les cycles
naturels et abouti à la raréfaction et à la
pollution de la nature et des eaux. Comme
la santé des nations, celle des individus
est devenue un enjeu autour duquel se
nouent conflits et contradictions.
Naguère, à l’époque des Lumières, seul
l’ordre médical entendait prendre en
charge la santé des individus. En pays
chrétien, après s’être appuyé sur le
pouvoir politique pour arracher la
souveraineté des soins à l’Eglise, l’ordre
médical a cautionné un certain ordre
moral et a vu son autorité s’accroître
démesurément avec ses victoires sur
l’infection. Il s’est alors associé à l’Etat
dans sa fonction hygiéniste. Après la
première guerre mondiale, ce sont les
pouvoirs de l’Etat et des partis politiques
qui se sont imposés, et, à l’heure des
idéologies triomphantes, ces derniers ont
décidé qui était sain de corps et qui était
sain d’esprit, le nazisme se définissant
lui-même comme « le parti de la biologie
appliquée ».

En France, au Royaume-Uni, aux


Etats-Unis, l’ordre médical a résisté à ce
dessaisissement. Ces dernières décennies,
le marché a étendu son emprise et investi
la gestion de la santé. Le profit et la
rentabilité sont devenus une des normes
du fonctionnement des hôpitaux et plus
encore d’autres services, comme l’affaire
du sang contaminé, en France, en a fourni
la preuve. Les patients sont devenus des «
consommateurs ».

Suivant l’exemple américain, l’ordre


juridique intervient aussi désormais dans
les affaires médicales, aux côtés des
patients, les poursuivant jusque dans leur
lit pour qu’ils obtiennent quelque
dédommagement de ceux qui seraient
responsables de leur état. De sorte que, à
son tour, la justice devient un agent de la
santé publique — ce qu’elle avait déjà été
à la fin du XIXe siècle, quand il fallait
traiter du cas des « anormaux »,
irresponsables ou dangereux. Mais le
recours au droit n’est-il pas également le
signe d’une méfiance des citoyens envers
tous les systèmes d’autorité, politique
compris ?

Un nouveau jeu de rôles s’institue qui met


aux prises juristes, médecins, caisses
d’assurances, groupes pharmaceutiques
et l’Etat, sans parler des médias qui
l’orchestrent. On est aussi loin de la
relation malade-médecin que des autres
modes de rapports sociaux tels qu’ils
existaient jusqu’aux années 50.

A l’heure où l’« intelligence des bactéries


» et les assauts de la nature (2) dessinent
les frontières de quelques-uns des progrès
de la science, on peut se demander si le
mode de fonctionnement des
démocraties, issu du XVIIIe siècle, et
dont les principes ne sont pas en cause,
n’est pas à reconsidérer tant est grand son
retard au regard du développement des
autres sphères de la vie économique,
scientifique, technologique. On demeure
cloué au sol d’étonnement quand on lit
que, en France par exemple, les « grands
constitutionnalistes » consultés par le
quotidien Le Monde en 1997 ne
trouvaient d’autres propositions pour
procéder à l’aggiornamento de la
démocratie que la réduction de la durée
du mandat présidentiel, ou la suppression
du poste de premier ministre, voire
l’interdiction effective du cumul des
mandats… Ont-ils la mémoire assez
courte pour ne pas se rappeler que Locke,
ou Rousseau, ou Mably avaient porté un
regard sur le monde avant d’émettre des
propositions constitutionnelles ?

Avec la faillite du communisme — sinon


de son idéal ou de celui du socialisme —,
l’héritage de l’Etat-providence est mis en
cause au nom du libéralisme triomphant.
Voulant ignorer les autres leçons de
l’Histoire, ses chantres ont oublié que ce
sont précisément les fastes du libéralisme
qui ont sécrété les crises et les révolutions
d’où a pu naître le totalitarisme. Il
pourrait d’ailleurs resurgir, animé par
quelque foi venue d’ailleurs, à moins qu’il
ne soit en train de sourdre sous nos
pieds...
Car les phénomènes de mondialisation et
d’interdépendance suscitent des effets
que le sort de la santé permet de suivre,
tel un fil rouge. Il existe un lien étroit
entre l’expansion de nombreuses
contagions et le développement industriel
de certaines thérapeutiques ou
prophylaxies ; Laurie Garrett en a établi
l’inventaire (3). La prévention de bien des
catastrophes est certes possible, mais
dépense-t-on autant pour les maladies
des pays pauvres que pour celles des pays
riches ? Alors qu’il est clair que celles-ci et
celles-là communiquent de plus en plus...

L’écart global entre les sociétés les plus


riches et les plus pauvres, ainsi qu’au sein
de chacune d’elles, s’est accru. Ces
contradictions s’exaspèrent parce que,
dans les pays pauvres, la capacité d’être
compétitif ne cesse de décroître pour un
grand nombre d’habitants et que, par
ailleurs, la part des grandes entreprises et
des groupes financiers dans l’économie ne
cesse de croître. Le nombre d’« êtres
humains inutiles » augmente, tandis que
se creuse le fossé entre les élites
informées et les non-qualifiés.

Cet écartèlement social sécrète une


morbidité accrue. Car le niveau de
revenus, à l’intérieur d’une société
développée, prédétermine l’état de santé.
La baisse de la mortalité et l’allongement
de la vie touchent avant tout les classes
aisées. Ce sont les sociétés où l’écart entre
les revenus est le plus faible qui ont
désormais l’espérance de vie la plus
longue. Une comparaison frappante peut
être faite entre le Royaume-Uni et le
Japon qui, en 1970, étaient à des niveaux
similaires. Au Japon, où la distribution
des revenus s’est plus resserrée que dans
les autres pays développés, l’espérance de
vie s’est accrue de six ans et dix mois.
Dans le Royaume-Uni thatchérien et
libéral, où l’écart social s’est le plus accru,
l’espérance de vie a cru d’à peine trois ans
et dix mois.

Un second exemple est celui de la Russie,


où l’appauvrissement brutal d’une partie
de la population a suscité une « épidémie
» de crises cardiaques. Le pays connaît
une brusque progression — de 25 % on
passe à 65 % — des personnes souffrant
de maladies cérébro-vasculaires. En
outre, la chute de l’espérance de vie a
frappé la tranche d’âge de quarante à
cinquante ans, et est bien plus forte chez
les hommes, signe d’une déstabilisation
d’une partie de la population (4).
Ce qui accentue le malaise et suscite le
désarroi est bien ce renversement de
souveraineté, qui est un des effets pervers
de la mondialisation. Le mouvement
d’extension de la sphère publique s’est
inversé. Le marché ne cesse de voir son
pouvoir s’étendre, tandis que la
compétence des Etats est rognée.

En Occident, la société a de tout temps


souhaité un Etat protecteur : contre ses
ennemis extérieurs, contre ses
oppresseurs, pour sa sécurité. Elle n’a
jamais voulu que l’Etat fût tyrannique, et
quand elle lui a confié la gestion de
l’économie, il s’agissait de protéger la
société contre ceux qui l’exploitaient.

A chaque grande élection, en France


comme aux Etats-Unis, ou ailleurs, on se
demande s’il faut changer de politique ;
mais lesdits changements modifient peu
le flux général... C’est que les instruments
politiques traditionnels ont révélé leur
faiblesse au point que les citoyens ont le
sentiment d’avoir perdu leurs recours,
après avoir perdu leurs repères. Des
forces nouvelles se sont constituées
depuis que s’est mis en place le modèle
démocratique et républicain hérité du
XVIIIe siècle. C’est l’ordre économique et
gestionnaire qui prend peu à peu le
dessus, impose sa loi et ses critères,
définit des arbitrages que gère l’ordre
juridique. Cela réduit la capacité de la
démocratie politique à faire triompher ses
volontés. A côté des progrès de la science,
des changements dans les médias, les
communications et la technologie, de la
montée souveraine du droit, que peuvent
les dissertations sur la loi électorale ou le
partage des pouvoirs quand la puissance
se trouve ailleurs ?

Le rapport de la nation et de l’Etat aux


forces et aux institutions internationales
mérite d’être revisité. Les organisations
internationales pourraient être à la fois
mieux tenues par les Etats — sans
domination d’une seule puissance —, et
plus puissantes. Le budget de l’ONU
demeure dérisoire, et ne cesse de
diminuer relativement, si on le compare à
la montée de la population mondiale, à la
multiplication des conflits, à la
dégradation de la santé des habitants du
Sud.

Est-il illusoire d’imaginer que les sept


pays les plus riches (le G7) tentent de
contrôler les flux financiers, de taxer les
échanges internationaux d’armes au nom
de la sécurité, et d’affecter ces fonds aux
secteurs de la population que menace la
mondialisation ? A l’intérieur de chaque
pays, est-il impensable de contrôler ces
nouveaux maîtres du monde qui
n’existaient pas lorsque s’est développé le
projet démocratique ? N’y aurait-il pas un
équilibre à établir entre les citoyens,
d’une part, et, d’autre part, ces nouvelles
forces qui nous dominent et nous rendent
littéralement malades ?

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