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Nos racines • druidisme

druides
Les
Qui étaient les druides ? tout être humain est d’être l’Être ; le divin est autant présent
dans l’homme que dans la nature dont il est un élément. Parmi
 Le mot druide est spécifique au monde celtique et contient la les textes qui nous sont parvenus de la doctrine des druides,
racine sanskrite véda (vision, vérité et connaissance). Partant, citons le Dialogue de deux sages (xii e siècle), les Mabinogion
le druide est celui qui a une vision vraie et dont la connaissance (xiv e siècle) et le Barddas des Bardes, un recueil de 81 triades
est drue (dense, vigoureuse). Aussi bien hommes que femmes, compilé au xvi e siècle. Ce que le Barddas nous a légué concer-
les druides forment LA classe sacerdotale dans l’organisation nant le nom de la divinité – imprononçable et symbolisé par

ENTRE HISTOIRE, OUBLI celtique tripartite du monde indo-européen dans lequel elle
s’inscrit. Trois classes – sacerdotale, guerrière et productive –
le Tribann (/|\), les trois rayons de Lumière – s’accorde parfaite-
ment avec l’enseignement de Delphes. Diogène Laërce (180-240)
structurent en effet cette société. Le pouvoir politique est nous a transmis des Triades qui faisaient partie de l’enseigne-

ET RENAISSANCE bicéphale dans les royaumes celtiques : druide et roi sont à


égalité, l’un dans l’exercice de l’autorité spirituelle, le second
ment des druides : « Honore les dieux, ne fais pas le mal et sois
courageux. », « Amour, Force et Connaissance. »
dans l’exercice du pouvoir temporel, et le druide parle toujours
avant le roi dont il est le conseiller. On peut ainsi comparer les
druides aux brahmanes de l’Inde ancienne. Intermédiaire entre Disparition de la civilisation celtique
les dieux et les hommes, il sacrifie aux dieux et déesses : sacri- et du druidisme
fices symboliques (dont le rituel de la cueillette du gui), liba-
tions (soma : hydromel et bière) préparées dans des chaudrons  La première étape fut la romanisation. Les Celtes résisteront
consacrés ; ou sacrifices sanglants d’animaux voire d’humains aux Romains mais perdront des batailles décisives : Vercingé-
(dont les rois qui avaient failli à leurs fonctions). Il conseille torix à Alésia en 52 av. J.-C., les Vénètes dans le golfe du Mor-
le roi et les guerriers. Enfin, il est spécialisé : mage, poète, pro- bihan en  50  av. J.-C., la reine Boudicca en Grande-Bretagne
phète, géomètre, devin, astronome, astrologue, diplomate, en 60 après J.-C., suite à la destruction du sanctuaire insulaire
enseignant, médiateur, méditant, médecin des trois niveaux des druides, l’île de Môna, et du massacre de ces derniers. L’em-
de médecine druidique : incantatoire, naturelle – plantes, pire romain craignait les druides avant tout pour leur influence
eaux, huttes de sudation – et chirurgicale. Les royaumes cel- politique. La mise en place d’une structure administrative cen-
tiques autonomes ne se sont jamais constitués en empire au tralisée à la romaine en Gaule a détruit la société traditionnelle
sens romain, et il y avait une grande mobilité des individus à celtique. Le druidisme n’a pu survivre dans sa forme historique.
l’intérieur de la société celtique. Pour autant, ces royaumes La deuxième étape fut l’interdiction. Cette période du i er siècle
sont organisés autour d’une cohésion culturelle sur de vastes est marquée par les édits des empereurs Claude et Tibère
territoires allant de l’Atlantique à l’Asie mineure. Et le ciment interdisant les druides et leur religion, et leur retirant le droit
Chaque fête a son caractère particulier, en relation avec la philosophie de la nature qui est celle du Gorsedd. Beltan, la fête du 1er mai est la grande fête du printemps. de cette société est le druidisme. Jules César l’a compris, ce qui d’enseigner ; ils apparaissaient comme principal obstacle à la
© bidru-gorsedd

explique pourquoi il veillera aussi à éliminer physiquement les romanisation et à la latinisation. Ces édits ajoutent l’illégalité
par Mona Bras druides, hommes et femmes. à la clandestinité. Pour sauvegarder leur tradition, des druides
se réfugient dans des cours princières excentrées, ou dans les
Comment la civilisation des Celtes, qui a dominé l’Europe pendant plus de mille ans forêts, et y poursuivent la transmission de leurs enseignements.
Polythéistes ou monothéistes ? Après plusieurs générations, certains parmi les descendants de
(du ix e siècle av. J.-C. au i er siècle de notre ère), et sa classe sacerdotale, les druides, ces druides sont sages, sorciers, guérisseurs ou devins ; d’autres
ont-ils pu être transformés en zone blanche de notre histoire ?  Les Grecs nous ont légué la philosophie, les Romains la rhé- inventent le christianisme celtique qui vivra du v e au xii e siècle.
Évocation du druidisme d’hier et d’aujourd’hui torique, et les Celtes, la Tradition. Les Grecs de l’Antiquité Troisième étape : la christianisation. Vers la fin du vi e siècle, les
disaient des druides qu’ils étaient détenteurs et gardiens vigi- derniers rescapés des campagnes missionnaires ont renoncé

d
lants de la « Tradition Hyperboréenne » polaire et solaire sur à la lutte. En l’an  389, la militia christi, l’armée chrétienne,
laquelle s’appuyait le roi et s’organisait la société. détruit la cité de Bibracte, grand sanctuaire des druides de
ruide à la Gorsedd de Bretagne depuis 1985, celtiques sont rejetées alors que nous sommes les descendants  Druides et pythagoriciens partagent un socle de connais- Gaule qui offrait à des milliers d’étudiants des cours de phi-
je propose une vision panoramique et synthé- de ce peuple premier. Autre image, promue par le héros de sances philosophiques et spirituelles : la géométrie sacrée, le losophie, de grammaire, de droit, de médecine, de méditation,
tique de ce qu’ils ont été et ne sont plus, et de ce BD Astérix, celle du druide vêtu d’une robe blanche qui coupe calcul logarithmique, l’astronomie-astrologie, l’immortalité et d’astronomie, d’astrologie, de géométrie et de tradition hermé-
qu’ils sont aujourd’hui. Les Celtes sont avec leurs le gui de sa serpe d’or et concocte des potions magiques dans la transmigration de l’âme. Clément d’Alexandrie (150-215) ex- tique… Pendant cinq siècles, les conciles vont interdire les fêtes
druides le peuple qui a fait l’objet du plus de sté- son chaudron. C’est réduire à peu de chose une civilisation pose que : « Pythagore était un élève de Nazaratus l’Assyrien, traditionnelles, l’allumage des feux et flambeaux, la vénération
réotypes et de légendes. Difficile d’en sortir. « Nos inscrite dans le vaste monde indo-européen. Après nous avoir un auditeur des Druides et des Brahmanes. » Ce lettré grec des pierres, des arbres et des fontaines, et exiger de couper
ancêtres les Gaulois vivaient dans des huttes de présenté nos ancêtres comme des sauvages incultes, a contra- confirme des rencontres entre pythagoriciens, druides, brah- les arbres sacrés, d’enterrer les pierres vénérées ou de débiter
bois, vêtus de peaux de bêtes, ils ne craignaient qu’une seule rio, César n’hésite pas à affirmer : « On dit des druides qu’ils manes et bouddhistes, autour de traditions non dogmatiques. celles-ci pour construire des édifices chrétiens, de christianiser
chose : que le ciel leur tombe sur la tête. » Qui se souvient de apprennent par cœur un très grand nombre de vers : certains Les druides étaient essentiellement monistes. Le monisme est les fontaines païennes, etc.
cette première et lapidaire leçon d’histoire à l’école primaire ? restent vingt ans à leur école. Ce dont ils cherchent surtout à le système selon lequel le monde matériel et manifesté, les
Cette image enracinée dans l’imaginaire vient de la vision des persuader, c’est que les âmes ne périssent pas, mais passent êtres et les dieux sont constitués d’une unique essence dans
vainqueurs romains, colportée par La Guerre des Gaules, un après la mort d’un corps à un autre. Ceci leur semble particu- l’Un. La Monade n’est pas une divinité individuelle, mais Importance primordiale des arbres et des forêts
ouvrage de propagande de Jules César (100–44 av. J.-C.) des- lièrement propre à exciter le courage en supprimant la peur l’essentielle substance de l’Être en tant que Réalité cosmique.
tiné à décrire les Gaulois comme des barbares frustes et re- de la mort. Ils discutent aussi beaucoup des astres et de leurs Il ne faut donc pas confondre monisme et monothéisme !  Pline l’Ancien évoque la Gaule chevelue, couverte de forêts,
doutables, et les druides comme des prêtres s’adonnant aux mouvements, de la grandeur du monde et de la Terre, de la La doctrine fondamentale des druides est qu’il n’y a pas de et Tite-Live s’émeut de la guerre végétale concernant la mort
sacrifices humains… Aujourd’hui encore, les élites françaises nature des choses, de la puissance et du pouvoir des dieux Dieu extérieur au monde manifesté. Divin et univers tout du consul Postumius, au i er siècle av. J.-C. : « II y avait une
se réclament des cultures grecques et romaines, et nos racines immortels, et ils transmettent ces spéculations à la jeunesse. » entier sont un seul et même Être, la nature immuable de vaste forêt que les Gaulois appellent Litana, et où il allait

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faire passer son armée de 25 000 hommes. À droite et à gauche  Les Celtes reconnaissaient à chaque massif forestier une La Gorsedd, Fraternité des Druides Bardes et Ovates de Bretagne,
du chemin, les Gaulois avaient coupé les arbres, de telle sorte personnalité agissante, et ces bois, forêts et bosquets sacrés, a fêté en juillet 2019, à Brasparts (Finistère), ses 120 ans d’existence lors de
que tout en restant debout, ils pussent tomber à la plus légère étaient de véritables sanctuaires sylvestres. Ainsi, les forêts- la Gorsedd Digor (cérémonie publique). Per-Vari Kerloc’h, grand druide de la
Gorsedd de Bretagne, officie, accompagné de la grande bardesse des druides
impulsion… Les Gaulois s’étaient répandus sur le bord de la frontières marquaient les limites entre royaumes celtiques. de Cornouailles britanniques et de l’archidruide du Pays de Galles.
forêt, le plus loin possible de la route. Dès que l’armée romaine Deux ou trois peuples celtes entretenaient une vaste et pro-

© bidru-gorsedd
fut engagée dans cet étroit passage, ils poussèrent les plus éloi- fonde bande forestière sur leurs marches partagées. La traver-
gnés de ces arbres qu’ils avaient coupés par le pied. Les pre- sée armée de ces forêts était taboue car dieux et déesses les
© franck charton

miers tombant sur les plus proches, si peu stables eux-mêmes, habitaient, et elles abritaient des clairières, lieux communs
et si faciles à renverser, tout fut écrasé par la chute confuse, d’enseignement et de culte. La représentation du monde par
armes, hommes, chevaux. Il y eut à peine dix soldats qui les Celtes passait par l’Arbre du Monde, l’Axis Mundi reliant le
s’échappèrent plus éloignés de ces arbres qu’ils avaient coupés Ciel, la Terre et les mondes intermédiaires. L’arbre symbolisant
l’Arbre du Monde était le centre d’un espace sacré incluant
source, fontaine, dieux et déesses, animaux et pierres.

Des survivances altérées


au druidisme contemporain

 Les adeptes du druidisme contemporain seraient plusieurs


millions dans le monde, faisant de cette démarche un phéno-
mène social, culturel, philosophique et spirituel planétaire.
Certains descendants des colonisateurs après les guerres de
conquêtes du Canada, des États-Unis et de l’Australie, se et ceux qui sont les témoins primordiaux d’un âge révolu où
posant la question de leur identité et de leur place dans le l’homme ne se concevait pas en dehors ni au-dessus de la Créa-
monde, ont adopté le druidisme comme racine spirituelle à tion. Certains druides occupent des responsabilités politiques
partir de laquelle redéfinir une identité inclusive. En tant que ou économiques. Il leur appartient de perfuser les valeurs spi-
druide, je considère que la planète Terre et tout le vivant sont rituelles dont ils sont les dépositaires dans les secteurs où ils
sacrés, car tout recèle sa part de monade : tout est dans le Tout. exercent le pouvoir qui leur a été confié. Ainsi, l’apport de la
Nous sommes liés, reliés, interdépendants, et nous devons pas- tradition du druidisme au monde actuel peut se faire dans ses
ser de la nuisance à la luisance du lien de Lumière qui unit toute dimensions politique, économique et entrepreneuriale, qui in-
chose dans l’Unité. Chez les druides contemporains, il appar- cluent les dimensions écologique, culturelle et médicale.
tient à chacun de se nourrir des connaissances disponibles,  Je laisse le mot de la fin au medicine-man sioux Archie Lam
et de partager celles-ci pour accéder à la Connaissance. Vêtus de Deere, qui déclarait en 1993 en Bretagne : « Les Américains
leurs saies (robes), les druides se retrouvent dans la nature pour sont si saturés qu’ils ne savent plus d’où ils viennent. Je suis ici
y célébrer Eau, Feu, Air, Terre et Éther, et y honorer les dieux et les car il faut recommencer là où tout a commencé. La Bretagne est Le combat des arbrisseaux
déesses lors des rites adossés aux quatre grandes fêtes celtiques : une terre sacrée où l’on respecte et honore encore la nature. Je
Samain le 1 er novembre, Imbolc le 1 er février, Beltan le 1 er mai et vois ici les fontaines, les feux, les arbres, les musiques et danses
Lugnasad le 1 er août. Les druides contemporains adaptent en les traditionnelles, la simplicité ; il y a beaucoup de similitudes avec Nous devons au barde Taliesin, vii e siècle av. J.-C., un poème
initiatique riche de centaines de vers sur les transmigrations
incarnant les fonctions des druides historiques. Il s’agit d’abord chez moi. Il y a ici un renouveau des pratiques anciennes
et réincarnations, voyages de l’âme immortelle dans la création.
d’honorer les dieux en honorant la Monade présente en toute qui pourraient changer la planète entière et sauve la Terre… »
Voici un extrait du Combat des arbrisseaux :

.
chose, à commencer par la planète Terre et toute chose qu’elle
porte et renouvelle en permanence ; ce que nous appelons la
À LIRE

célébrer
« J’ai connu de multiples formes avant de devenir libre,
nature. Ensuite, pratiquer selon ses compétences un art des an-
Dans un monde parfait reflet du monde de la matière.
ciens druides : poésie, éloquence ; médecine incantatoire, par • L’imagerie des anciens Celtes, Vanceslas Kruta, Je vois maintenant ce que j’ai vu avant et ce que je verrai plus
les eaux ou les plantes ; divination, astrologie, détermination Éd. Yoran Embanner, déc. 2020
tard.
des moments opportuns ou contraires ; conseils, préconisations,

Eau,
avertissements…, répondre aux demandes sociétales qui se • Les druides : des philosophes chez les Barbares, J’ai été la plus scintillante des étoiles dans le ciel,
Jean-Louis Brunaux, Points, 2015 J’ai été mot parmi les lettres, et phrase des épopées.
concentrent sur l’organisation de cérémonies, de conseils de
J’ai été le chant de l’origine.
Feu,
vie quotidienne, de pratiques de santé holistiques.
J’ai été goutte d’eau dans l’océan et goutte d’eau dans l’orage.
Pour en savoir plus J’ai été lumière d’une lampe et corde d’une lyre.
Air,

Être druide aujourd’hui J’ai été faucon et aigle qui jouent dans les nuages.
Rassemblement druidique, site mégalithique de Pierre-Longue, • Site de la Gorsedd des druides, bardes et ovates de Bretagne : J’ai été pont suspendu sur six fois dix estuaires, j’ai été chemin.
Terre

avec Kleze Dir, grand druide du collège Druvisia, Tara,


gorsedd.bzh J’ai été brume de la cervoise.
gardienne du feu du collège Druvisia, et Myrdhin, harpiste celtique.  Je mets en garde contre les dérives sectaires auxquelles le
Quintin, Côtes d’Armor.
druidisme n’échappe pas. À chacun d’être vigilant. Celtes et • Magazine Keltia - le monde des Celtes : J’ai été épi de blé et grain de sable.
par le pied. Les premiers tombant sur les plus proches, si peu druides ont été victimes il y a des siècles des mêmes massacres keltia-magazine.com J’ai été épée d’un guerrier et bouclier d’une guerrière aux
et

stables eux-mêmes, et si faciles à renverser, tout fut écrasé par et destructions que subissent aujourd’hui les peuples premiers. cheveux blancs.
Ét h e r ,

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––– J’ai été feuille dans le buisson et branche dans l’arbre,


la chute confuse, armes, hommes, chevaux. Il y eut à peine dix Les descendants que nous sommes des peuples premiers cel-
soldats qui s’échappèrent ». tiques éprouvent un réel sentiment de fraternité envers celles Pour écrire à l’auteure : mona.brasbzh@gmail.com J’ai été oiseau sur la branche et chant du roitelet… »
un

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art
d
vibrations

voyages
au cœur du
tambour rituel
par Lorenza Garcia

Au commencement était le son, puis le son


devint rythme, et le rythme offrit la vibration
du Tout. Le tambour, utilisé par toutes les
nations autochtones, est l’un des plus puis-
sants instruments de percussion et a joué
un rôle majeur dans l’histoire de l’humanité.
Certains tambours ont évoluédans le temps,
d’autres ont gardé leur aspect d’origine.

© sandrine antonini
Collectif musical Thoz Womenz, Gardiennes de Tambour

l
e monde connaît plusieurs centaines de noms de tam- en relation avec l’étoile Capella (chevrette en latin), l’Amalthée Les gardiennes de tambour
bours et il en existe à peu près autant de types que de des Grecs, celle qui allaita Zeus, le dieu des dieux. Capella est
variantes. Incontournable dans la musique celtique la sixième étoile en intensité et l’étoile de première magnitude  Durant de nombreuses années, la femme amérindienne
contemporaine, le tambour appelé bodhrán vient du la plus proche du pôle Nord céleste. Le bodhrán, « tambour n’était pas autorisée à jouer du tambour. Pourtant, il est dit
tambourin irlandais puis fut adopté en Bretagne. On indigène des Celtes » antérieur au christianisme, permet de que le plus ancien tambour est associé aux femmes. Elles
le retrouve dans les groupes de musiciens qui animent reproduire le chant de la baleine. D’autres tambours similaires seraient les premières à avoir compris que le rythme du tam-
les fest-noz, classés au patrimoine culturel immatériel de existent en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. En Afrique bour correspond à celui du cœur humain. Peu à peu, ces
l’humanité par l’Unesco. Avant l’arrivée des percussions dans subsaharienne, le « tambour d’aisselle » de forme cintrée en sa- femmes se sont émancipées et réapproprié ce lien à la Terre
les groupes de musique bretonne, le rythme sonore était donné blier, constitué de deux peaux tendues au moyen d’un laçage de en suivant le rythme de leurs cœurs. Jouer du tambour guérit
par le pas des danseurs qui frappaient le sol, dans un langage cordes, transmet le message en le parlant : le musicien reproduit la planète et ses habitants. Dès lors que la Terre et le tambour
codé semblable au morse. Les danseurs traditionnels bretons les notes les plus proches du registre de la parole. Le « tambour sont un même cœur, le tambour nous rappelle au souvenir que
communient avec la Terre et le Ciel, et, selon l’expérience de la d’eau » est utilisé en Afrique de l’Ouest, en Nouvelle-Guinée, la Terre est notre mère. Il porte en lui sa propre médecine : c’est
druide Mona Bras 1, le ou la druide doit être pareil à un bodhrán : en Amérique latine et en Amérique du Nord. Le médium de un cercle qui appartient au cycle de la vie. Le bois, la peau de
être la caisse de résonance de la pulsation cosmique du rythme l’eau conduit un son assourdi et rappelle les battements du l’animal et la personne qui ont permis la réalisation du tam-
de la Vie. Ce tambour d’un diamètre de 40 à 60 cm est générale- cœur. Les Amérindiens d’Amérique du Nord expliquent que bour ont chacun en eux une médecine. Le diamètre de ces
ment fabriqué en peau de chèvre, ce qui renvoie au symbolisme chaque tambour (drum), qu’ils considèrent comme vivant, a tambours est d’environ 80 à 100 cm, composé d’un cadre de
universel de cet animal. En effet, la peau de chèvre nous mettrait une histoire, un corps et un cœur. Utilisé pour les cérémonies, 30 à 40 cm et deux peaux tendues à l’aide de lanières de cuir
le gardien du tambour (drumkeeper) est la seule personne qui entrelacées en zigzag. Le tambour est frappé par les gardiennes
1. Voir article en page 76 pourra le toucher. de tambour, qui chantent assises autour de lui, chacune tenant

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vibrations

Le tambour chamanique Chant de bienveillance Une origine incertaine


 On appelle tambour chamanique un tambour dont la fonc-  Le tambour symbolise un microcosme composé de trois Bien que l’origine historique du tambour ne
tion est d’être utilisé pour une guérison lors d’un voyage cha- sphère : le Ciel, la Terre et le Bas-Monde. Il permet au chamane soit pas toujours définie, les tambours et leurs
manique. Ce modèle de tambour est commun à de nombreux de traverser des espaces invisibles et d’établir une communica- rythmes ont été au centre des activités sociales
espaces ethniques distincts à travers le monde. On en trouve tion avec les mondes inférieur et supérieur. Les esprits entrent et culturelles de toutes les civilisations de la
en Sibérie, chez les Mongols, en Laponie, en Inde, en Amérique en communication avec le battement du tambour qui relie le planète depuis l’âge de la pierre. Considéré
du Nord et en Amérique du Sud. Ces tambours font partie cosmos et les esprits de la nature. Le chamane fredonne un comme le plus ancien instrument musical de
de la famille des membranophones : les vibrations de la peau chant de bienveillance appelé algysh. Le monde supérieur est percussion de l’homme, des témoignages
tendue créent un son lorsqu’on la percute. Considéré comme lié aux esprits célestes ; le monde inférieur à ceux des personnes confirment que les tambours n’ont pas toujours
sacré par ceux qui l’ont créé et pratiqué, il devient l’instrument disparues, du monde souterrain, des animaux. Le monde du été utilisés pour créer de la musique ou du
autochtone le plus ancien dont les lois de la pratique reposent milieu, habité par les esprits terrestres, est le monde d’ici. Selon divertissement. Indissociable de la danse et du
sur des règles strictes. Inspirés de l’univers sonore naturel, les la demande initiale du patient, le chamane porte ses acces- chant, le tambour rappelle que le rythme était
hommes et les femmes l’ont utilisé pour communiquer avec soires venant enrichir la symbolique de l’acte chamanique. Les à l’origine donné par le battement des mains ou
les mondes visibles et invisibles. Les pratiques actuelles au accessoires qu’il emploie, tout comme les conduites rituelles des pieds frappant le sol. Langage d’imitation
tambour chamanique posent question sur les chemins qui y qu’il adopte, traduisent ses actes dans le monde autre et les et de mémorisation rythmique, les mouve-
amènent. La chamane Liudmila Oyun 2, descendante des éle- rencontres qu’il y fait. Ils sont autant de supports qui lui per- ments des pieds et des mains agitaient des
veurs de rennes de la région de Todzha, République de Touva, mettent de transmettre ses messages dans les deux mondes, pièces métalliques, de bois et de matériau dur
en Sibérie, a révélé très jeune des signes indiquant qu’elle était tout en affirmant son pouvoir et sa place dans la communauté.
© daygina oyun

(« idiophones »). De ces percussions corpo-


l’héritière de ses deux arrière-grands-mères chamanes. Les Gardiens de tambour, chamanes, « personnes-médecine », relles vinrent des percussions instrumentales
anciens ont gardé un souvenir de l’une de ses ancêtres du clan confirment que la pratique du tambour est un apprentissage faites essentiellement de tronc d’arbre creusé
Kyrgys et parlent d’elle avec respect, sous le nom de Soktaar- certifié dont la source reflète la mémoire ancestrale de ceux qui permettant de démultiplier le son rythmé. Au
Liudmila Oyun et Lorenza Garcia Kadai, qui signifie en langue touva, « femme qui bat le tam- en sont les garants. Il existe donc une invitation à répondre à fil du temps, des peaux animales furent lacées
bour ». Le tambour rituel (düngür) est un attribut chamanique l’appel de la fonction du tambour rituel qui n’est pas multiple sur des fûts ou des cadres. Les matières étaient
répandu dans l’ensemble des peuples turcs de Sibérie. C’est par accident mais par destination, par usages, en accord avec choisies en fonction des ressources naturelles
un maillet à bout rembourré. Pour elles, le cycle de la vie est en son acquisition qui marque l’accès de la personne identifiée tout ce qui l’accompagne selon les pays. De là, le tambour vint au monde

.
danger et leur rôle est de le régénérer. Le centre du tambour, comme chamane au statut social de chamane. Le tambour est permettant à chaque culture de conférer une
sa sphère, sont un lieu sacré, puissant et reconnu comme le un attribut indispensable pour le chamane. Son cadre rond est fonction et une forme à ces instruments. Consi-
Centre du monde, la matrice du cosmos, le lieu et point pivot en bois d’épicéa de Sibérie, la peau tendue de l’animal est celle dérablement respecté par toutes les générations,
de l’univers en révolution, le vortex énergie féminin-masculin de la chèvre, du cerf ou du yanghir, (ibex de Sibérie, espèce de il est l’outil de communication pouvant diffuser
sacré où la création commence, se déploie, et retourne à l’uni- bouquetin). Selon la tradition, la mise au monde d’un tambour l’histoire des peuples sans support d’écriture.
vers. Tout cela répond à l’appel du rythme cyclique de la nature chamanique consiste à insuffler la vie à l’instrument. Ce rituel Les cultures de tradition orale attribuent la
et crée, comme une spirale, une succession d’ondes concen- de naissance permet d’unir conjointement les forces de l’exis- pour aller plus loin provenance du tambour à des origines mystiques
triques à l’infini. tence de l’animal qui a donné sa peau à celles d’autres animaux. et surnaturelles. L’étymologie du mot tambour
est controversée ; tambor et tabor viendraient
du persan tabîr. Les premiers fragments de
2. Voir article en page 50
tambour retrouvés dans les tombeaux en
Égypte et en Mésopotamie dateraient d’environ
2 500 av. J.-C. C’est un peu plus tard, dans la
civilisation assyrienne, qu’apparaît le tambour
conique. Les rapprochements ethnographiques
Formes et matières démontrés entre les instruments respectifs
des peuples Nord-Africains et ceux d’Océanie
énoncent que les tambours préhistoriques se
Le tambour est structuré d’un cadre ou caisse de résonance.
développèrent à partir de « prototypes » en bois.
Sa forme peut être ronde, ovale, octogonale, carrée ou rectan- Collectif musical Thoz Womenz,
Des tambours biconiques en argiles (vase à fond
gulaire, avec une cavité ouverte ou close par une matière dure Gardiennes de Tambour
ou souple. Les éléments utilisés sont le bois, la terre cuite, le ouvert et à membrane unique collée sur l’autre
Le Chant qui Guérit la Terre,
métal ou le bronze. Sur l’un des orifices ou sur les deux est orifice), appelés tambour chalcolithique, ont été
documentaire réalisé par Lorenza Garcia.
tendue une peau, frappée à l’aide des doigts, de baguettes ou découverts en Europe Centrale, Pologne et nord
zeste.coop/fr/le-chant-qui-guerit-la-terre
d’une mailloche. L’amplification de la frappe permet de créer de la Tchéquie datant de l’époque néolithique,
différentes sonorités puissantes. Selon les milieux naturels, l’âge du cuivre, vers  3 000 av. J.-C. Le tambour
les essences d’arbres sont l’érable, le cèdre, le hêtre, le pin. sur cadre est quant à lui représenté sur un vase
Ateliers d’ethnomusicologie :
La peau de l’animal peut provenir d’une chèvre, d’une vache, sumérien du iiie millénaire. Les anciens textes
d’un cheval, d’un orignal, d’un bison, d’un cerf, d’un mouton •Le tambour du pow-wow nord-américain, battement sumériens décrivent des rituels impliquant
ou d’un renne du cœur d’un peuple et rythme de sa spiritualité
l’utilisation et la fabrication de tambours sacrés.
journals.openedition.org/ethnomusicologie/901?
Bodhráns - collection Mona Bras Ils nous donnent le nom du tout premier « drum-
•Approches autochtones du chamanisme sibérien mer » de l’Histoire : Lipushiau, la prêtresse la
au début du xxi e siècle. plus respectée de l’État-cité d’Ur.
journals.openedition.org/ethnomusicologie/85

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