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Freud et l’amour

Du père de la préhistoire individuelle

Julia Kristeva, Histoires d’Amour, 1983 Folio essais (pp. 36-47)

L'identification amoureuse, l’Einfühlung (assimilation des sentiments d'autrui), apparaît à la

lucidité caustique de Freud comme une folie : ferment des hystéries collectives des foules qui

abdiquent leur jugement propre, hypnose qui nous fait perdre la perception de la réalité puisque

nous la déléguons à l’Idéal du moi. L'objet dans l'hypnose dévore ou absorbe le moi, la voix de la

conscience s'estompe, « dans l'aveuglement amoureux on devient criminel sans remords » —

l'objet a pris la place de ce qui était l'idéal du moi.

L'identification fournissant le socle de cet état hypnotique qu'est la folie amoureuse repose

sur un étrange objet : propre à la phase orale de l'organisation de la libido où ce que j'incorpore

est ce que je deviens, où l’avoir sert pour l’être, cette identification archaïque n'est pas à vrai

dire objectale. Je m'identifie non pas avec un objet, mais à ce qui se propose à moi comme

modèle. Cette énigmatique appréhension d'un schème à imiter qui n'est pas encore un objet à

investir libidinalement pose la question de l'état amoureux comme état sans objet, et nous

renvoie à une archaïque réduplication (plutôt qu'imitation) « possible avant tout choix d'objet ».

C'est à la logique interne du discours, récursive, redondante, accessible dans le « dire-après »,

que pourra être rapportée cette énigmatique identification non objectale, qui installe au cœur

du psychisme l'amour, le signe et la répétition. Pour un objet à venir, plus tard ou jamais ?...

Qu'importe, si je suis déjà saisi par l’Einfühlung... Nous insisterons plus loin sur les conditions

d'avènement de cette uni-fication, de cette identification, à partir de l'auto-érotisme et dans la

triade pré-oedipienne...

Notons simplement ici que le devenir comme l'Un est imaginé par Freud comme une assimilation

orale : il relie en effet la possibilité identificatoire archaïque à la « phase orale de l'organisation

de la libido » et évoque pour finir Robertson Smith qui dans Kinship and Marriage (1885) décrit

les liens communautaires établis par la participation à un repas commun « reposant sur la

reconnaissance d'une commune substance ». Ferenczi et ses successeurs développeront les

notions d'introjection et d'incorporation.


Toutefois, on peut s'interroger sur le glissement notionnel qui s'opère de l'« incorporation »

d'un objet, voire son « introjection », à cette Identifizierung qui n'est pas de l'ordre de l'«

avoir », mais qui se situe d'emblée dans l'« être-comme ». Sur quel terrain, dans quelle matière,

l’avoir vire-t-il à l’être ? — C'est en cherchant la réponse à cette question que l'oralité

incorporante et introjectrice nous apparaît dans sa fonction de substrat essentiel à ce qui

constitue l'être de l'homme, à savoir le langage. Lorsque l'objet que j'incorpore est la parole de

l'autre — un non-objet précisément, un schème, un modèle—Je me lie à lui dans une première

fusion, communion, unification. Identification. Pour que je sois capable d'une telle opération, il

aura fallu un frein à ma libido : ma soif de dévorer a dû être différée et déplacée à un niveau

qu'on peut bien appeler « psychique », à condition d'ajouter que si refoulement il y a, il est très

primaire précisément, et qu'il laisse perdurer la joie de la mastication, de l'ingurgitation, de la

nutrition avec... des mots. De pouvoir recevoir les mots de l'autre, de les assimiler, répéter,

reproduire, je deviens comme lui : Un. Un sujet de renonciation. Par identification-osmose

psychique. Par amour.

Freud a décrit cet Un avec lequel j'accomplis l'identification (cette « forme la plus primitive

de l'attachement affectif à un objet ») comme un Père. En spécifiant sa notion, il est vrai peu

développée, d'« identification primaire », il précise que ce père est un « père de la préhistoire

individuelle ».

Une identification « immédiate » et sans objet

Père étrange s'il en est, puisque pour Freud, en raison de la non-reconnaissance de la

différence sexuelle à cette période-là (disons : dans cette modalité-là), ce « père » équivaut aux

« deux parents ». L'identification avec ce « père de la préhistoire », ce Père Imaginaire, est

dite « immédiate », « directe », et Freud insiste encore, « antérieure à toute concentration sur

un objet quelconque » : « Dièse scheint zunächst nicht Erfolg oder Ausgang einer

Objektbesetzung zu sein, sie ist eine direkte und unmittelbare und frühzeitiger als jede

Objekt-gesetzung. » C'est seulement dans l'identification secondaire que « les convoitises

libidinales qui font partie de la première période sexuelle et se portent sur le père et sur la

mère semblent, dans les cas normaux, se résoudre en une identification secondaire et médiate
qui viendrait renforcer l'identification primaire et directe »

Toute la matrice symbolique abritant le vide est ici mise en place dans cette problématique

antérieure à l'œdipe. En effet, si l'identification primaire constituant l'Idéal du Moi ignore

l'investissement libidinal, nous sommes d'abord devant une dissociation du pulsionnel et du

psychique. Du même geste est posée l'existence, il faut bien le dire absolue, plutôt que d'une «

identification », d'un transfert (au sens de Verschiebung, déplacement, propre à

L'Interprétation des rêves, mais aussi et en même temps au sens de Übertragung, tel qu'il

apparaîtra dans la cure sur la personne de l'analyste) de ce psychique lesté de libido. Enfin, ce

transfert est qualifié d'immédiat (unmittelbare) et s'opère vers une instance complexe, mixte

et, pour tout dire, imaginaire (« le père de la préhistoire individuelle »).

Quand on sait qu'empiriquement c'est à la mère que s'adressent les premières affections, les

premières imitations comme les premières vocalises, est-il besoin de souligner qu'une telle

désignation du Père comme pôle de l'amour primaire, de l'identification primaire, n'est

soutenable qu'à condition d'envisager l'identification toujours déjà dans l'orbe symbolique, sous

l'emprise du langage ? Telle semble être, implicitement, la position freudienne qui doit son

tranchant autant à une sensibilité quant à la place dominante du langage dans la constitution de

l’ètre, qu'aux résurgences du monothéisme chez l'auteur. Mais est-ce si différent ?

En revanche, on connaît la position qu'il faut bien appeler indicible et plus proche du bon sens

immédiat, de Melanie Klein. L'audacieuse théoricienne de la pulsion de mort est aussi une

théoricienne de la gratitude en tant que « dérivé important de la capacité d'aimer », «

nécessaire à la reconnaissance de ce qu'il y a de "bon" chez les autres et chez soi-même ». D'où

vient cette capacité ? Innée, conduisant à l'expérience d'un « bon sein » qui comble la faim de

l'enfant et qui est susceptible de lui procurer le sentiment de cette plénitude qui serait le

prototype de toute expérience ultérieure de jouissance et de bonheur, la gratitude kleinienne

s'adresse cependant et en même temps à l'objet maternel dans sa globalité (« je ne dis pas que

le sein représente simplement pour l'enfant un objet physique »).

Toutefois, et parallèlement à cet innéisme, M. Klein soutient que la capacité d'aimer n'est pas

une activité de l'organisme (comme elle le serait, selon Klein, pour Freud), mais qu'elle est une «

activité primordiale du moi ». La gratitude découlerait de la nécessité de faire face aux forces
de la mort et consisterait en une « intégration progressive qui naît de l'instinct de vie ». Sans se

confondre avec le « bon objet », l'objet idéalisé le renforce : « L'idéalisation est un dérivé de

l'angoisse de persécution et constitue une défense contre elle », « le sein idéal est un

complément du sein dévorant ». Tout se passe comme si ceux qui n'ont pas su se constituer

naturellement un « bon sein », s'en tiraient en idéalisant ; or l'idéalisation s'effondre souvent

pour dévoiler sa cause qui est la persécution contre laquelle elle s'était constituée. Mais

comment arrive-t-on à idéaliser ? Par quel miracle dans cette vie kleinienne à deux sans tiers

autre qu'un pénis persécuteur ou fascinant ?

Le problème n'est pas de trouver une réponse à l'énigme : qui serait l'objet de l'identification

primaire, papa ou maman ? Une telle tentative ne pourrait que déboucher sur une impossible

quête de l'origine absolue de la capacité amoureuse en tant que capacité psychique et

symbolique. La question serait plutôt : quelle valeur pourrait avoir une interrogation qui porte en

fait sur les états limites entre le psychique et le somatique, entre l'idéalisation et l'érotisme, à

l'intérieur de la cure analytique elle-même. Insister sur le transfert, sur l'amour, qui fonde le

processus analytique, implique qu'on entende le discours qui s'y joue à partir de cette limite

d'avènement-et-de-perte du sujet qu'est l’Einfühlung.

Si l'on n'oublie pas que tout discours dans la cure n'obéit à la dynamique de l'identification,

avec et par-delà les résistances, les conséquences pour l'interprétation sont au moins au nombre

de deux. — D'un côté, l'analyste se situe sur une crête où la position « maternelle » de

gratification des besoins, de « holding » (Winnicott) d'une part, et d'autre part la position «

paternelle » de différenciation, distance et interdit donateur du sens comme de l'absurde —

s'entremêlent et se disjoignent infiniment, indéfiniment. Le tact analytique — refuge ultime de

la pertinence d'une interprétation — n'est peut-être rien d'autre que la capacité d'utiliser

l'identification et, avec elle, les ressources imaginaires de l'analyste, pour accompagner le

patient jusqu'aux limites et accidents de ses relations objectales. Ceci est d'autant plus

impératif lorsque le patient a du mal, ou échoue, à établir une relation objectale, précisément.

Objet métonymique et objet métaphorique

D'autre part, l’Einfühlungimprime au signifiant langagier échangé dans la cure une dimension
hétérogène, pulsionnelle. Elle le charge de préverbal, voire d'irreprésentable, qui demande à

être déchiffré en tenant compte des articulations les plus précises du discours (style,

grammaire, phonétique), mais aussi, en traversant le langage, vers cet indicible qu'indiquent les

fantasmes et les récits d'« insight » aussi bien que les « ratés » du discours (lapsus, illogismes,

etc.).

Une telle écoute analytique attentive à l’Einfühlung, à travers le dire du transfert, impose à

l'attention de l'analyste un autre statut de l'objet psychique, différent de l'objet métonymique

du désir dit par Lacan « objet petit "a" ».

Il s'agirait moins d'un objet partiel que d'un non-objet. Pôle d'identification constitutif de

l'identité, condition de cette unification qui assure l'avènement d'un sujet pour un objet, l'«

objet » de l’Einfühlungest un objet métaphorique. Transport de la motilité auto-érotique dans

l'image unifiante d'Une Instance qui me constitue déjà comme Un en face : degré zéro de la

subjectivité. Métaphore : entendez mouvement vers le discernable, voyage vers le visible.

Anaphore, geste, indication, seraient sans doute des appellations plus adéquates pour cette

unité écartelée en voie de constitution qu'on est en train d'évoquer. Aristote parle d'une

epiphora : terme générique du mouvement métaphorique avant toute objectivation d'un sens

figuré... L'objet amoureux est une métaphore du sujet : sa métaphore constituante, son « trait

unaire », qui, en le faisant choisir une partie adorée de l'aimé, le situe déjà dans le code

symbolique dont ce trait fait partie. Cependant, situer ce repérage unifiant du côté de

l'objectalité en voie de constitution et non pas dans l'absolu de la référence au Phallus en soi, a

l'avantage de dynamiser la relation transférentielle, d'impliquer au maximum l'intervention in-

terprétative de l'analyste, et d'attirer l'attention sur le contre-transfert en tant

qu'identification de l'analyste, cette fois, à son patient, avec tout le halo de formations

imaginaires propres à l'analyste que ceci entraîne. Sans ces conditions, l'analyse ne risque-t-elle

pas de se figer dans la tyrannie de l'idéalisation, précisément ? Phallique ou surmoïque ? A bons

lacaniens salut !

Objet métonymique du désir. Objet métaphorique de l'amour. Le premier commande le récit

fantasmatique. Le second dessine la cristallisation du fantasme et domine la poéticité du

discours amoureux...

Dans la cure, l'analyste interprète son désir et son amour, ce qui précisément le décale de la
position perverse du séducteur comme de celle d'un Werther vertueux. Mais il lui faut se

manifester parfois désirant, parfois amoureux. En assurant au patient un Autre amoureux,

l'analyste permet — provisoirement — au Moi en proie à la pulsion de s'abriter dans le fantasme

que l'analyste est non pas un Père mort, mais un Père vivant : père non désirant mais amoureux,

qui réconcilie le Moi idéal avec l'Idéal du Moi et construit l'espace psychique où peut avoir lieu,

éventuellement et ultérieurement, une analyse.

A partir de là, l'analyste aura à signifier en outre — parce qu'il est analyste et non pas bon

pasteur ou confesseur — qu'il est aussi sujet de désir, évanescent, défaillant, voire abject. Il

déclenchera alors dans l'espace psychique que son amour a permis d'être, la tragi-comédie des

pulsions de vie et des pulsions de mort, sachant dans sa nescience que si Eros s'oppose à

Thanatos, leur combat n'est pas à armes égales. Car Thanatos est pur, alors qu'Eros est depuis

toujours irrigué de Thanatos, « la plus pulsionnelle » étant la pulsion de mort (Freud)...

Dire que l'analyste manie l’amour en tant que discours qui permet une distance idéalisatrice

comme condition de l'existence même de l'espace psychique, n'est pas une assimilation de

l'attitude analytique à celle d'un objet d'amour primaire, prototype archaïque de l'amour génital

que nous suggère avec une générosité charmante l'œuvre de Balint. Poser, pour un temps,

l'accent de la réflexion sur l'amour en analyse, conduit, en fait, à scruter dans la cure non pas

une fusion narcissique avec le contenant maternel, mais l'émergence d'un objet métaphorique :

c'est-à-dire le clivage même qui instaure le psychisme et qui, appelons-le «refoulement

originaire», vire la pulsion au symbolique d'un autre. Rien d'autre que la dynamique métaphorique

(au sens de : déplacement hétérogène, brisant l'isotopie des besoins organiques) ne justifie que

cet autre soit un Grand Autre. L'analyste occupe donc provisoirement la place du Grand Autre

en tant qu'il est objet métaphorique de l'identification idéalisante. C'est de le savoir et de le

faire, qu'il crée l'espace du transfert. De le refouler, au contraire, l'analyste devient ce Führer

que Freud abhorrait déjà dans La Psychologie des masses. horreur qui indiquait combien la

pratique analytique n'était pas à l'abri de tels phénomènes... hystériques.

Identification de haine, identification d'amour

« Il est facile, pense Freud , d'exprimer dans une formule cette différence entre
l'identification avec le père et l'attachement au père en tant qu'objet sexuel (der

Unterschiedeiner solchen Vateridentifizierung von einer Vaterobjektwahl). dans le premier cas,

le père est ce qu'on voudrait être (das, was man sein möchte) ; dans le second, ce qu'il voudrait

avoir (das, was man haben möchte). Dans le premier cas, c'est le sujet du moi qui est intéressé ;

dans le second, son objet. C'est pourquoi l'identification est possible avant tout choix d'objet.

(Es ist also der Unterschied, ob die Bindung am Subjekt oder am Objekt des Ichs angreift. Die

erstere ist darum bereits vor jeder sexuellen Objektwahl möglich). »

On notera que la première identification que Freud signale dans cette étude est une

identification morbide avec la mère (par exemple, la petite fille prend la toux de sa mère par «

désir hostile de prendre la place de la mère — ein feindseli-ges Ersetzenwollen der Mutter —

auquel cas le symptôme exprime le penchant erotique pour le père »). Pensée dans le régime du

complexe d'Œdipe (Entweder ist die Identiflzierung dieselbe aus dem Ödipuskomplex), cette

identification rappelle cependant l'identification projective de Melanie Klein, soutenue par le

« désir hostile » et coupable de prendre la place d'une mère persécutrice parce qu'enviée.

Identification à l'objet par haine d'une partie de l'objet et par peur de persécution... Le

deuxième type d'identification est révélé par un symptôme qui mime celui de la personne aimée

(la fille, Dora, contracte la toux du père). Ici, l'« identification a pris la place du penchant

érotique, et celui-ci s'est transformé, par régression, en identification — die Identiflzierung

sei an Stelle der Objektwahl getreten, die Objektwahl sei zur Identiflzierung regrediert».

Sans hostilité dans ce cas, l'identification coïncide avec l'objet du désir par « une sorte

d'introduction de l'objet dans le moi (gleichsam durch Introjektion des Objekts ins Ich) ».

L'amour serait, contrairement à l'identification morbide mentionnée plus haut, cette unification

de l'idéal identificatoire et de l'objet de désir. En troisième lieu, les désirs libidinaux peuvent

être complètement absents de l'identification avec une autre personne à partir de certains

traits communs.

On est aussi amené à penser au moins deux identifications : celle, primitive, qui résulte de

l'attachement sentimental (Gefühlsbindung an ein Objekt) archaïque et ambivalent à l'objet

maternel, et qui se situe davantage sur la lancée de l'hostilité culpabilisante ; et l'autre qui

sous-tend l'introjection dans le moi d'un objet lui-même déjà libidinal (libidinöse

Objektbindung) fournissant la dynamique de la relation amoureuse pure. La première est plus


proche de la dépersonnalisation, de la phobie et de la psychose ; la deuxième, plus coextensive à

l'hainamoration hystérique, prenant à son compte l'idéal phallique qu'elle poursuit.

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