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TETELIOTHEQUE DUITSFAS DES ARTS
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Augustiniana majoris
Conventu Lugdunensis
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HISTOIRE

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L'HISTOIRE Lugdunens
DE LA DECADENCE
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DE L’EMPIRE GREC .
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ET ESTABLISSEMENT DE CELVY CHI
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EN
des Turcs par chalcondile Atlenien OS
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De la traduction deB.de Vigenere Bourbonois


et illuſtrée par luy de curieuſe recherche
บ! 5
VENISE VIENNE
trouue'es depuis ſon deces

Pauec la Continuation de la nelie Hiſtoire

depuis la ruine du Peloponeſe mlques a


lain. 1632 .
MALTE

Par THOMAS ARTVS


EN
GANT
S." ə'Embry .
An
o

Tomc I.

Avec Priulege du Roy


FORTIS ET VINDEX NEC VLTRA

VERSA VICE RE SVRG AM ETTTERYM


A PARIS ,
Che SEBASTIEN CRAMOISY ,
z
Imprimeurordinaire du Roy

et de la Reyne Regente : opelo


GABRIEL CRAMOISY rue's .
Jacques,auxCicognes
1650 .

CONSERVATOIRE
02 2006

A LA RE Y NE

DE POLOGNE

tele )

ADAME,

Comme tilluſtre Vigenere , qui a compoſé la premiere

'Partie de cette Hiſtoire des Turcs ,l'a dediée à votre Ayeul

Monſeigneur le Duc de Neuers , & que tout ce que l'on y

a adjouſté depuis eſtant baſty ſur ces fondemens doit ap

partenir aux heritiers de ce genereux Prince : l'ay crû que

cet effet de ſa ſucceſſion regardoit particulierement Voſtre

Majeſté , puis qu'elle a recueilly comme parpreciput tou

tes ſes qualitez lesplus eminentes, &ſes vertus les plus be

roïques
. Et d'ailleurs à quiſçauroit-on plus juſtement don

ner un Ouurage , ou ſe void ce qui nous reſte des marques

& des ornemens de l'Empire de Grece , qu'à la plus gran ,

de Reyne qui ſoitiamais iſſuë du ſang des Paleologues ; ou

quel azyle y a - il au monde plus affeuré & plus honorable


á iij
VILLE DE LYON
Biblioth. do Talais des Arts
E PISTRE .

pour mettre à couuert ce que l'Hiſtoire a fauué des de

poüilles & de la memoire de ces Monarques infortunez ,

que la ſacrée protection de voſtre Majeſté; à qui la ge

neroſité eſtauſſi naturelle que la grandeur, & dont la rare

bontė a toujours eu pour compagnes la ſplendeur es la maa

gnificence . L'Auguſte Maiſon deGonzague a detout temps

eſté le refuge des Illuſtres mal


-beureux , le ſupport de la

vraye Religion ,& l'amour des belles Lettres : Dans les

fiecles paſſez toutes les Hiſtoires nous en donnent autant

d'exemples qu'elle a produit de Princes ; & dans le noſtre

la vie de feu Monſeigneur voſtre Pere,& de Monſeigneur

voſtre Ayeul,en a eſté unepreuue continuelle & vne confir

mation authentique. On ne vid iamais Princes traiter plus

honorablement
les gens demerite , iamais de mains royales

diſtribuer plus liberalement les graces & les bien-faits ,

iamais Potentats Chreſtiens bruſer d'un zele plus ſainet ,

ny prodiguer auec plus d'ardeur leurs biens & leur ſang

pour la defenſe des. Autels , ny former de plus genereux

deſſeins pour l'auancement de la Foy. Ce ſeroit trop peu ,

MADAME,que de vouspommerl’heritiere de tant de

Heros , la fille de ces deux grands Princes, & de dire que

vous leur reſſemblez parfaitement par les traicts qui les

ont rendus le plus recommandables : Il fautencor adjoufter

que vous les auez tous furpaſſez , comme ils vous ont

precedee , & que vous eſtes auiourd'huy la plus grande

de leurs louanges, & le plus releué de leurs titres. Ainſi

nous n'avons pas perdu leſperance que le Ciel , apres

auoir chaſtié les infidelitez des peuples de la Grece par la

Tyrannie des Infidelles ,ne veüille quelque iour accorder


leur
EPÍSTRE.

teur deliurance d voſtre eminente Pieté , & que faiſant

iuftice à tant deVertus Chreſtiennes qui vous rendent di

gne d'eſtre exaucée , il ne vous redonnecét Empire que les

Barbares ont vſurpé ſur vos Anceſtres . Veritablement,

MADAME,quand cette baute extraction que vous

tirez de tantde Roys & d'Empereurs ; quand ces grandes

alliances qui par des neuds Sacrez ont attaché tous les

Sceptres de toutes les couronnes de l'Europe à voſtre Mai

fon , ne vous auroient pas fait naiſtre de qualité pour re

gner , cette beauté majeſtueuſe qui vous a afſujety les plus

grands Princes de la Chreſtienté,cét Eſprit ſi eminent , cette

Bonté fi charitable,cette admirable Sageſſe , enfin ces Per

fections ſans pareilles de cette Ametoute Royale,ne merite

roient pasmoins que les hommages de toutes les Nations og

| Empire de l'Vniuers. Ausſi auant que deux grands Roys,

vousconfiderant comme le ſeul bien qui manquoit à leur fe

licité euſſent partagé leur Couronne auecque vous l'éclat de

voſtre propremerite vous auoit deſia couronnée de gloire;

Etcét auantage toutparticulier qu'à VoftreMajeſté die

stre deux fois Reyne, n'eſt pas le plus grand & le plus confi

derable qu'elle ait ,puiſque c'eſt quelque choſe de plus grand

de meriter les Sceptres que de les porter. Et certes quand la

Pologne eut ce bon -beur d'attirer à elle l'objet de tant de

defirs , & qu'en vous voyantſortir du doux climat de voſtre

naiſſance ,nouscrûmesvoir le Soleil prendre ſa courſe vers

le Nort : La France qui vous perdoit de veuë vous ſuiuit

touſiours du coeur & de la penſée , & demeura encore plus

eftraitement attachéedVoſtre Majeſté, pardes chaiſnes

que la longueur du temps ,ny la diſtance des lieux ne ſçau


4 ii‫زن‬
.
EPIS TR E.

toient iamais rompre Oüy ,MADAME, commevous eſtiez

fon admiration & ſes delices , vous auez emmené auecque

vousſes plus cheres inclinations mais ce n'eſt pas de la Fran

ce ſeulement c'eſtde la Flandre & de la Hollande,de l'Alle

magne & de la Pomeranie ,c'eſt enfin de toutes les Prouinces

ou vous auez paſſé.Cettedouce force de ces puiſſanscharmes

à qui rien ne peut refifter, vous ont conquis tous les peuples

qui ont eu l'honneur de vous voir ; Et l'on peut dire de voſtre

voyage que ç'a eſté un triomphefolennel& une feſte de con

tinuelle refioüiſſance.Ces Prouinces ſi éloignées,ces Nations

fi ennemies entr'elles , fi contraires en bumeurs en couftu

mes , conſpirerent à l'enuy dans le deſſein de vous honorer

comme leur Souueraine; Elles ſe trouuerent toutes de meſme

accord pour rendre leurs ſoumiſions & leurs reſpects à

Voftre Majeſté. Et maintenant , quoy que differentes en

Sentimens egen langage , elles ne veulentauoir qu'un coeur &

qu'une voix quand il faut publier vos louanges, & meſler

leurs acclamations auec celles que fait aux pieds de votre

Thrône la belliqueuſe Nation des Polonnois. S'ilm'eſt permis

aujourd'huy de me renger au nombre de vos ſujets , fi mon

zele peut meriter quelque place parmy la foule de vos ado

rateurs , ie prendray la hardieſſe de m’auancer au premier

rang , & de vous ſupplier d'accepter cette petite offrande,

auec les veux ſolennels que l'ay faits d'estre toute ma vie,

M ADA ME,

De Votre Majefté,

Le tres - humble , tres-obeiſane

& tres -fidelle feruiteur,

M EZER A Y.
A TRE S -HA V T ,

TRE S - PVISSANT , TRES

IL L VSTRE , ET MAGNANIME PRINCE ,

MONSEIGNEUR LVDOVIC DE GONZAGVE , Dvc DE

Niuernois, & Donzioys , Prince de Mantoüe, Marquis

du Montferrat, Comte de Rethelois & d'Auxerre, & c.

Pair de France ;Cheualier de l'Ordre du Roy ; Capitaine

de cent hommes d'armes de ſes Ordonnances ; Gou

uerneur, & Lieutenant general pour Sa Majeſté delà

les Monts, & en Italie,

SALVT ET FELICIT E PERPETVELLE ,

ONSEIGNEVR ,
EM
SH

Bien que nous ſoyons tous creés à l'image& ſemblance de Dieu; pour
ueus par luy ,& ennoblis d'vne meſme ame raiſonnable , fans difference

aucune , ſinon celle que nous y imprimons de bon ou demauuais par la

vertu ou la deprauation de noſtre naturel


. Il y a neantmoins beaucoup d'or
dres & degrez parmy les hommes ; les vns eſtans nais pour commander, les

autres pour obeir , & feruir; les vns riches -heureux , les autres pauures

infortunez; les vns delongue durée en la continuation de leur race , les au

tres ſoudainement eſteints, & diſparoiſſans du iour au lendemain : Telle


ment que de ces differences & varierez toutes les Hiſtoires ſont pleines,

leſquelles nous auons deuant les yeuxcommevne belle glace de miroüer,

repreſentant au vif le train & le cours encier de la vie humaine. Bien eſt- il
vray que la vertu propre & particuliere d'vn chacun , doit couſiours eſtre

VILIE PE LYON
Biblioth . du lalais des Arts
EPISTRE .

pourle principal eſtabliſſement de la nobleſſe, telmoin la pluſpart des Mo

narchies & Principautez qui ont eſté dans le monde: Mais pource que les

commencemens en font auffi tenebreux que s'ils eſtoient plongez & en.
Foüys au profond gouphre d'vne incertitude obſcure , à guiſe de quelques
gros quartiers de pierre rudes & mal polis, qu'on jette en bloc dans les fon

demens d'vn edifice , pourpuis apres faire naiſtre & exhauſſer au deſſus les

embeliſſemens de la ſtructure ; Auſlil'antiquité de ſang, les triomphes , la

gloire & renommée de ſes majeurs , auec les facultez & moyens qu'ils de
Taiſſent, ſontvn fortgrand aduantage & ſecours pour bien -toft ſe faire con

noiſtre,bien -toft ſe mettre en euidence, & fe faciliter à bon prix vn chemin

à l'illuſtration de ſon nom : Dont les entrées & premiers ébauchemens en

font non ſeulement mal -aiſez & laborieux au poſlible, mais ſujets quant &

quant à infinies trauerſes, contrarietez , & obſtacles.De maniere qu'encore

que les ſages anciens ne nous ayent conſtitué que trois fortes de biens , ou

dons de grace, ceux de l'eſprit, du corps, & de la fortune; l'on y peut neant,

moins à bon droit adjouſter la quatrieſme,ſçauoir eſt la nobleſſe & ancien

neté de race.Car aumaniement des affaires publiques , à la conduite d'v


nearmée, enſemble à toutes autrescharges & adminiſtrationsd'vn Eſtat, le

peuple iettera plus volontiers touſiours l'oeil ſur quelque Prince ou grand
Seigneur de maiſon illuſtre , ſur quelque perſonnage d'authorité & de con

dition ;ſe lairra mieux mener & conduire par luy ſe


, rendra plus ſouple &
obeiſſant à ſes commandemens; que non pas à vn petit compagnon nou

ueau né , dont l'aduancement & reputation ne font que commencer à

poindre, & fe pouſſer en auant. La vercu doncques accompagnée d'vne


nobleſſe derace , & de l'opulence requiſe pour ne les laiſſer point oiſiues,

reſſemble à vne pierre precieuſe , richement enchaſſée en or taillé,cizelé,

eſmaillé, ou autrement embelly de quelque excellente manufacture & rare

ouurage. Auſſi Platon appelle or, non le vulgaire metallique, ains celuy
qui elt incorporé& vny des noſtre naiſſance auec nous ; la vertu & reputa

tion qui nous eſt deriuée de nos anceſtres , par vne longue ſuitte & conti
nuation de poſterité ſans reproche. C'eſt pourquoy , quand nous venons

à conſiderer en nous -
meſmes , que depuis le premier eſtabliſſement du

monde , il n'y a vn ſeuldetous les mortels , fuft-ce le moindre & le plus ab


jet crocheteur, dont la race n'ait eſté continuée de pere en fils iuſques à

l'heure preſente; Il ſemble certes que ce ſoit vne choſe bien miſerable

d'eſtre la fin de la ſienne, & de voir ancantir & perdre le ſiecle en noſtre

eſtoc, ſi nousne delaiſſons quelque lignée qui le puiſſe continuer endroit

foy , tant qu'il plaira à Dieu le maintenir ſelon les Loix par luy eſtablies en

la nature: Si bien que le contraire de cette diſgrace deura touſiours eſtre


reputé à vn tres-grand heur & felicité.

Or l'Empire de Conſtantinople , ou pluſtoft l'Empire Romain tranſ


porcé là , ( car les Grecs meſmes en voulurent touſiours retenir le noni)
auoit deſia atteint neuf cens & tant de reuolutions Solaires , ( cela peuc

tomber enuiron l'an mil deux cens deux , de noſtre falur ) quand les

François meuz de zele & ferueur de retirer l'heritage du peuple Chre


fien des mains des Infidelles , ſe recroiſerene derechef pour paſſer en

la Terre ſainte , ſous la conduite du Comte Thibaut de Champagne;

loquel
EPISTRE .

lequel eſtanc decedé ſur ces entrefaires, ils appellerent en ſon lieu Bo

niface Marquis du Montferrar, Prince de finguliere vertu , & le plus re


nommé Capitaine de tout ſon temps. Mais les Venitiens auec leſquels ils
s'aſſocierent, vindrenc àdeſbaucher leurs bonnes & louables intentions ;

leur propoſans à la trauerfe ie ne ſçay quelles autres entrepriſes de plus

grand profit ( à leur dire ) & de moindre trauaux & meſàiſes: Tellement que
s'eſtans deſtournez de leur droite & legitime routre , pour aller 'en faueur

de ceux - cy reprendre Zara , place forte en l'Eſclauonie, que n’agueres le


Roy Bela de Hongrie leur auoicoſtée de force , ils paſſerentoutre tour d'un

train à Conſtantinople; y eſtant appellez pour remettre le vieil Empereur


Iſaac en fon Thrône, qu'vn certain Alexis auoic vſurpé , apres luy auoir fait

creuer les yeux , & ainſi accommodé l'auoit jercé en vn cul de foſſe. Les
choſes à la fin en vindrent là , qu'ils s'en emparerent eux-meſnies , au licu

d'aller à la conqueſte du ſainct Sepulchre ,


& firent couronner Empereur

Baudouin Comte de Flandres , l'vn des chefs de leur armée : Delaillant le

Patriarchat aux Venitiens , & le Royaunie de Theſſalonique à Boniface ,

auquel auſſi bien luy appartenoit- il, pour aucunement l'appaiſer de l'in

iure à luy faite , de le priuer ainſi de ce qui luy eſtoic mieux deu qu'à nul au

tre. Voilatoute l'iſſuë qu'eut cette belle entrepriſe , bien éloignée neanc

moins de la deuotion qu'auoient premierement conceuë tantde valeureux

perſonnages, d'abandonner leurs aiſes & repos , leurs meſnages femmes &
enfans, auec deſigrands frais, trauaux , & dangers , pour aller en vn pays

ſiloingtain ,expoſer leurs perſonnes & leurs vies pour le ſeruice de Dieu , &
l'exalcation de la Foy contre les ennemis du nom Chreſtien . Dequoy outre

ce qui concernoit le ſalut de leurs ames, ils ſe fuſſent pû acquerir vne re

nommée immortelle , fi vn pecit eſguillon & vne nouuelle pointe d'auari


cieuſe ambition s'eſtant meſlée dans leur bon deſſein ne l'euft deſtourné,

& n'euſtrompu leur premier propos . De ſorte qu'ayans oublié les væux &
les ſermens par eux faits, le tour s'en alla en fumée, apresie ne ſçay quelles

vaines & friuoles eſperances , qui enfin ne leur furent gueres heureuſes. A

la veritéc'eſt vn vray & pur ſacrilege d'appliquer à autre vlage cequia eſté
vne fois conſacré à Dieu : Carcela n'eſt plusnoſtre , & iamais perſonne ne

s'en trouua bien . Et encore qu'il y cult apparence de quelque charité &
iuſtice ,d'eſtre touchez de la compaſſion d'vn pauure Prince Chreſtien ainſi

affligé, ainſi priué à tort de ſon propre heritage ; ſi bien que le deuoir &
effort où ils ſe mirent de le reſtablir, ne pouuoient eſtre eſtimez que ver

tueux & louables; neantmoins s'immiſcer puis apres dans les biens d'au- '

truy , faire de telles violences , extorſions & rapines en vne terre de meſme
Foy & creance, bien que de Religion aucunenient diſſemblable : ſe retenir

& approprier ce qu'ils ne pouuoient legitimement pretendre , & enfin

de tourner ailleurs ce qu'ils auoient ſi eſtroitemene dedié à Dieu : cela ne

peut trouuer ny d'excuſe enuers luy , ny de couleur & palliation enuers le


monde . Car la repriſe de Zara n'eſtoit pas de fi grande importance , ny fi

preſſée comme le recouurement de la Terre ſainte , & des lieux ſacrez,

ainſi malheureuſement polluz par les Infidelles. Les François doncques

s'eſtant emparez de Conltantinople , en demeurerene mailtres quarante

ou cinquante ans durant , ſous cinq Empereurs conſecutifs, iuſques à cano


EPISTRE.

queMichel Paleologue riche & puiſſant Seigneur de l'Alie , & l'un des plus

excellens perſonnages que la moderne Grece ait iamais porté,les en chaſſa


tout à fait , & s'eſtablir dans l'Empire d'Oriene luy & ſa poſterité ; où elle

a commandé depuis par plus de neufvingts ans, ſous neufou dix Empe
reurs tous d'vneluitte , & d'vnemeſme famille :Ce quin'eſt gueres adue

nu à nulle autre ,excepté à celle des Othomans qui regnent à preſent ſur

les Turcs : leſquels depuis ( nos pechez le permettant ainſi ) conquirent


Conſtantinople ſur le dernier Empereur Chreſtien , Conſtantin Paleolo

gue , l'an 1453. là où il fut cué combattant vaillammentà la breſche ,pour la


defenſe de la Foy , & pour la conſeruation de ſon heritage. De nianiere

que comme cette tranſlation d'Empire eur ſon commencement par vn

Conſtantin fils d'Helene, celuy qui pourle merite de ſes beaux faits s'ac
quit le furnom de Grand, il vint auſti à ſe terminer ſous vn autre Conſtan
tin pareillement fils d'Helene, apres auoir duré fans diſcontinuation vnze
cens vingt-vnan . Carce que les François y brouillerent ne ſe peutbonne

ment appeller conqueſte , ny changement d'Eſtat,mais pluſtoſt quelque

joüer& paſſe -temps de fortune , qui prit plaiſir de faire cette petite paren
theſe ,offrant ainſi inopinément vn ſi important & firiche morceau à ceux

qui ne s'attendoient rien moins qu'à cela , & n'y auoientpeut- eſtreiamais

penſé: Ce qu'elle ſembla auoir fait en faueur des Princes Paleologues, afin

deleur preparer & faire naiſtre de là l'occaſion d'une tres - ſignalée gloire,

d'auoir ſeuls entre tant de milliers de ſigrands & illuſtres hommes,eu le

cæur & la hardieſſe de former vne fi haute entrepriſe , que de reſtituer à

leur nation ce que leurs deuanciers auoient laiſſé perdre par leur noncha .
lance & par leur mauuais gouuernement.

De ces grandsMonarques, d'vne ſilongue fuitte & rangée d'Empereurs

tres-puiſſans ,vous eſtes deſcendus,MONSEIGNEVŘ ;Non qu’auec

flatterie & déguiſementil faille aller requerir cela par de longs deſtours,
& le ramener du dedans des nuages & brouillards eſpais d'un temps jadis,

plein de doute & d'incertitude :Car la deduction en eſt toute prompre &

toute deueloppée. ALERAN premier Marquis de Montferrat, iſſu de la


tres-noble & tres- celebre Maiſon de Saxe , ſource viue & plancureux Semi

naire de la pluſpart des plus grandes Maiſons dela Chreſtienté ,cur de fa

femme Alix qui eſtoic fille de l'Empereur Othon deuxieſme & de Theo

phanon Infante de Conftantinople, deux fils Boniface & Guillaume.

Cerruy-cy (ſon frere aiſné eſtant decedé fans hoirs ) eſpouſa Helene, fille
du Ducde Cloceſtre, frere du Roy Richard d'Angleterre : Duquelmariage

fut procreé Boniface deuxieſme, qui de ſa femmeMarie , fille du Roy Phi


lippes premier de ce nom , l'an mil ſoixante , eut Guillaume croiſieſme,

qui eſpouſa Marie fille de l'Empereur Lothaire ſecond :Dont vint René;

& de cercuy.cymarié à Iullie fille de Leopold Marquis d'Auſtriche & four

de l'Empereur Conrad , vindrent Guillaume ſurnommé Longue -eſpée à


cauſe de ſes vaillances & proüeſſes , René, Boniface , & Othon , qui fut

Cardinal du ſainct Siege.Guillaume Longue-eſpée eſpouſa Sibille ſæurde

Baudouin quatriemeRoy de Ieruſalem ,laquelle en mourant il laiſſa groſſe


de Baudouin cinquiéme, qui regna puis apres. Mais famere ſe remaria à

Guy de Lulignan Roy de Chypre , lequel s'eftant aſſez mal porté à la


tutele
EPIST R E.

túrele'de l'enfant, & dans l'adminiſtration des affaires de la Terre ſainte ;

incontinent apres le deceds de ce ieuneRoy , quineveſcut comme rien ,

la Couronne vinc ésmains de Conrad le troiſième de ſes frères , par le


1

moyen du mariage de luy auec Elizabeth ſeur de ladite. Sibille :duquet

2
fortit Yoland , qui eſpouſa Iean Comte de Brenne , qui en - eut vne fille

nommée Yſabelle ,laquelle futmariéeà l'Empereur Federic fecond . Maj's

les familles d'iceux Federic ,& Comte de Brenne eſtant depuis venuës à

s'eſteindre par faute d'hoirs ,le titre du Royaumede Ieruſalem retourna


finalement aux ſucceſſeurs du deſſuſdit Conrad Marquis de Montferrat.

Aumoyen dequoy les armoiries en furent deflors incorporées aux leurs,

auec vne bannieremy-partie d'incarnat & de blanc , qu'il fouloit porter å


la guerre contre les Sarrazins ; quieſt le faux eſcuſſon inſeré au milieu du

blazon duditMontferrat.Rénéfrere de Longue-eſpée, l'an niil cent quatre

vingt trois eut à femme Chera-marie fille de l'Empereur Emanuel de

Conſtantinople ,lequel luy donna pour ſon dor le Royaume de Theſſalo :

nique , qui fait yn autre quartier de cemeſmeblazón ,marqué par quatre


fuſils d'or, ou pluſtoft quatre B Grecs maiuſcules, autour d'vne croix d'or

en champ de gueulles. Mais eſtant decedé ſans enfans,le Royaume vint à


i

fon frere Boniface chef de l'armée des François; lors que s'eſtans croiſez

pour paſſer en la Paleſtine ainſi qu'il a eſté dit cy-deſſus, ils s'emparerene

de Conſtantinople. Certuy-cy laiſſa deux enfans,Guillaume & Dimitre:

Guillaumeſucceda au Marquiſat, & Dimitre à la Couronnede Theſſaloni:

que : lequel n'ayant point eu de lignée,ſon appennageretourna à ſon frere

aiſné , & de là de nouueau aux Grecs, parle moyen du mariage de Violante


fille dudit Guillaume auec l'Empereur Andronic Paleologue. Delà vinc

Theodore Porphyrogenere l'an mil trois censſix , quipar le teſtament de


lean ſon oncle maternel fut appelléaudit Marquiſat ; & par conſequentý

annexa les Armes de l'Empire Oriental,à ſçauoir yn Aigle d'or à deux teſtes

en champ de gueulles, celles-làmeſmes que ſouloit porter Conſtantin le


Grand . A Theodore Porphyrogenere ſucceda ſon fils lean , qui eurà fem
me Elizabeth fille deDom Iacques Infant d'Arragon , & Roy de Majorque

& Minorque ,mil trois cens cinquante-huict. A raiſon de ce mariage leurs


deſcendans adjouſterent à leurs Armoiries le quartier dudit Arragon .

Theodore deuxiéme de ce nom , & le troiſiéme en ordredes enfansmalles

d'iceluy lean ,apres lamort de ſes autres freres eſtant paruenu au Marqui
fat, eſpouſa leanne fille aiſnéede Robert Ducde Berry ,ſan mil trois cens

nonante-crois ,dont il eut le Prince lean - Iacques , & vne fille nommée So
phie , qui fut mariée à lean Paleologue Empereurde Conſtantinople : 80

de cette alliance cy -deuant dite ont eſté acquiſes les Armoiries du Duché
de Berry aux MarquisdeMontferrat.Il laiſſa quatre enfans, lean ;Guillau

me, Boniface, & Theodore.Boniface eut de Marie fille d'Eſtienne Deſpore

deRuſſie & Seruie ,Guillaume, & Ican. Guillaume eſpouſa finalement l'an
mil cinq cens vn ,MadameAnne fille de René Ducd'Alençon , de la Mai.

de Marguerite de Lorraine : dont il eut Marie , qui fuc


fon de France , &
de
femme de Monſeigneur Federic de Gonzague Duc de Mantoüe, pere

Voltre Alteſſe , l'an mil cinq cens vingt-ſept : & de cette Princeſſe à
é
E PIST R E.

faute d'hoirs malles le Marquiſar de Montferrat eſt paſſé à voſtre eſtoc.


TELLes doncques & figrandes ſont lesalliances de voſtre tres- illuſtre

Maiſon : Siriches, nobles, & puiſſans furent les Princes dont vous eſtes de

tous coſtez deſcendu , que le blazon de vosArmoiries ſe void dignement

eſtoffé de pluſieurs Sceptres & Couronnes;comparty & ſeméde principa


les pieces de terre de toute l'Europe , à guiſe d'une belleMappemonde.

Ony void d'un coſté la marque Imperiale de Conftantinople , ſiege ſouue


rain de la Monarchic Orientale ; d'autre , les tres-Chreſtiennes Fleurs de

Lys du ſangRoyalde la Maiſon de France: Là eft Ieruſalem ; Icy Arragon ,

Sicile & Majorque :Delà Theſſalonique , & le Peloponeſe ; & icy Saxe :

Puis Mantoüe & Gonzague ,à l'oppoſite de Cleues, Neuers , la Marche,


4 Artois , & Brabant :leMontferrat au delà des Alpes : & dece coſté icy Al

bret , & Rethel& Auxerre.Mais à quelpropostoutes choſes? Qu'eſt-il be

ſoin que i'en entretienne Voftre Alteſſe, qui le doit mieux ſçauoir que nul
autre ? Vousavez certes ,MONSEIGNEVR , eſté touſiours ſi curieux

de vous acquerir de la gloire, & de la reputation pardeſſuscelle de vos An.

ceſtres , qui auſſi bien ne vous peut fuir , qu'à grand peine y auez-vousdai

gné tourner l'oeil pour vous en informer plus auant;mais commevn vail
lant & magnanime Capitaine, abandonnant le tout à ceux quipeut-eſtre
3
s'en contenteront ,aucz cherché devous acquerir vous-meſme nouueaux

G
triomphes , nouuelles Couronnes , & vne fortune correſpondante à voſtre

vertu , afin de vous eſtablir quelque lots & honneur en propre parvne vertu

particuliere. Car encore que les beaux faits des majeurs paſſent& ſe com

muniquent à leur poſterité,neantmoins ce que chacun vient à y amon


celler & accroiſtre ,eſt bien plus pregnant, & de plusgrande efficace pour
s'illuſtrer touſiours dauantage . Au moyen dequoy à grand peine auiez

vous atteint l'aage de quatorze ans, qu'on vous a veu continuellement

chargé d'un corps de cuiraſſe , en tous les camps & armées qui fe dreſſerene
ſous le feu Roy Henry deuxiémedecenom : Vous vous trouuiez aux cor

uées des ſimples ſoldats iour & nuict à cheual,aux plus penibles & hazar
deuſes factions: & meſmc à la iournée de Saint Quentin vous ne vouluſtes

jamais demarcher vn ſeulpas en arriere,mais auec vn tres-grand danger de

voſtre perſonne , vne preſence de mille morts , vous demeuraſtes ferme,

combattant au propre endroit où l'enņemy vous aborda : & eſtant accablé

de la foule vous fuſtes pris , apres que voſtre courſier cut eſté tué ſous vous

à coups d'eſpée ,vous ayantla voſtreau poing toute teinte de ſang ,& le vi

fage adreſſé où beaucoup d'autres auoient deſia les eſpaulestournées. Du

depuis tant que vous demeuraſtes priſonnier , les Imperiaux n'oublierent

rien que ce ſoirde tous les artifices qu'ilspûrent inucnter,pour vous defta
cher du ſeruice du Roy , & vous attirerà leur party, auec offres & promeſſes

tres-aduantageuſes: à quoy vous ne vouluſtes iamais preſter l'oreille; bien

qu'il n'y euft encore aucun lien qui vous attachaftàcette Couronne, que la

la gloire des belles actions que vousauiez faites en France durant l'eſpace
de dix ans ; Et vous vous y eſtes touſiours comporté de ſorte , ſous quatre

Roysles vns apres les autres, que non ſans cauſe leursMajeſtez fe font ainſi
fermement aſſeurées de voſtre affection , & repoſées ſur voſtre ſimple

parole ,
EPISTRE.

parole, que vous avez en tout& partoutconferuée entiere, nette, & irrea

prochable ; N'ayant iamais dit bvneg pensé l'autre.Merueilleuſe integrité &


grace particuliere qui n'arriue à gueres d'autres ;meſmement durant les

troubles & eſmotions ciuiles ;où l'on ne ſçait bonnement de qui s'aſſeurer.
Auſſieſtes vous d'vne race & d'vn nom , quine manquerent iamais de foy

à perſonne, & dont à bon droic on peut dire le meſme que l'Eſcriture ſain
che attribue à l'un de ſes plus vaillans champions; Qu'oncques ledard de lona

thas ne fut veu la pointe en arriere'


s Vous eſtes d'uneMaiſon qui a touſiours

porté les meilleurs & les plus excellens Capitaines de tout le reſte de la
ierre : en ſorte que depuis trois cens ans ençà, il n'y a eu en Italie, guerre,

courſe , entrepriſe ,baraille,ny aſſaut,où le tres-magnanimeſang de Gon


zague n'ait fair voir , & n'ait fait ſentir à bon eſcient fon effort & la valeur:

Que fiiemevoulois arreſter à parler tant ſoit peu de chacun de leurs beaux

faits, il me faudroit baſtiricy le corps encier d'vne trop longue & laborieu

fe Hiſtoire ; lemecontenteray de trois exemples , l'vn de hardieſſe & gran

deur de courage; l'autre d'vne force incomparable ; & le troiſiéme de pru

dence , & ſage conduitte (car le quatriéme poinct, qui eſt le bon -heurcand

requis envn fouuerain chef deguerre, a touſiours eſté commun , & com

meégalement departy à tousceux de voſtre race ; qu'on peutappeller tres


heureuſe.) le puis vericablement dire du combat qu'eut jadis le Seigneur

Galeas deGonzague contre leMareſchal Bouciquaur, ce que teſmoigna

autrefois le Philofophe Antiochus en ſon traité des Dieux immortels , de


la bataille de Luculle contre le Roy Tygranes d'Armenie, Que iamais le

Soleil ne vid yn plus beau & plus excellent fait d'armes. Ce Bouciquaur,

eſtant de ſtature Gigantale, de force proportionnée à ſa taille, d'addreſſe ,

d'experience, & de reputation,le premier guerrier deſon temps,auoit deſia

par de longues reuolutions d'années,ſemé & eſpandu de tous coſtez vn


merueilleux eſpouuantement & terreur de ſon nom , & ſe trouuant enfin

Lieutenant general pour le Roy àGennes; où eſtant deuenu pour la gloire

de ſes beaux faits , plus fier & inſolent que ne porte la modeſtie d'vn
Cheualier , enuoya de gayeré de coeur deffier au combat d'homme à

homme tous les Braues de l'Italie d'un bout à l'autre : à quoy perſonne

ne ſe preſentant pour reſpondre , tant il eſtoit craint & redoute , le Sei

gneur Galeas de petite corpulence , mais d'vn tres- grand courage , ne


pouuant ſupporter de voir attacher vn rel blaſme & reproche à ſa Patrie,

accepta gayement le party; & en chemiſe auec l'eſpée & la dague combat

tic ce Bouciquaut en champ clos , le vainquit , & quiplus elt,luy donna

la vie ; dont l'autre de deſpit fit ferment de ne porter iamais armes. Le Sei
gneur Louys de Gonzague , ſurnommé Rodomont pour la deſmeſurée

force qui excedoir toute portée humaine,iuſques à rompre fort aiſément


auec lesmains vn fer de cheual en deux pieces , quelles grandes preuues
n'en a - il pas fait en
ſon temps ? & meſme en la preſence de l'Empereur
Charles cinquiéme.Comme il s'entretenoit vn iour familierement auec

luy , & luy parloicentr’autreschoſes d'vn ſien GeantMore qu'il auoit ame
né d'Afrique , & qu'il luy monſtroir du doigt là aupres , ſi exceſſivemenë

fort & robuſte , qu'homme ne pouuoitdurer deuant luy à la lutte , quoy


é ij
EPISTRE .

que le plus ſouventil n'y employaft qu'vn brås tout ſeul, il luy denianda

en ſe jouant s'il oſeroit s'attaquer à ſe More.Le Seigneur Rodomont ſans

luy reſpondre autre choſe, jette là cappe & eſpée &


, s'en va ſaiſir l'autre
au collet, puis l'embraſſant au tràuers du corps , quelque reſiſtance qu'il
fiſt l'eſtouffa de pleine arríuée , auſſi legerement que feroit vn grand

Lyon quelque maftin ou doğue d'Angleterre. Mais quant au Seigneur


Dom Ferrand Vice - Roy de Sicile , Gouverneur & Lieutenant general au

Duché de Milan , & autres terres de Lombardie, qui a eſté l'vn des plus

valeureux & ſages Capitaines de fon ſiecle ; & qui outre infinies autres

belles charges à quoy il fur employé tout le long de ſa vie , eut le com
mandement principal au voyage d'Alger , où il fit cette glorieuſe, & à

iamais memorable tetraite: il ne faut point aller chercher ailleurs de plus

grande marque & de plus beau teſmoignagne de fa ſuffiſance , que leiu .


gement du Prince qui en fut en ſes iours vn tres - ſouuerain maiſtre , ie

veux dire le meſme Empereur Charles cinquiéme. Lequel ſe voyant con

traint de jouer à quitte ou à double contre le grand Roy François , le

ſeul obſtacle de toutes ſes entrepriſes & deſſeins , & ayant à cette occaſion
dreſſé de longue- main des pratiques & menées , pour nous venir , outre

ſes forces ordinaires, jetter toute la Germanie ſur les bras; ne voulut pas

neantmoins en vne affaire ſi peſante choiſir d'autre conducteur de cette

groſſe & puiſſante armée ,ny autre coadjuteur de ſes deliberations & con

leils, que ce braue Prince voſtre oncle paternel, luy menant l'auant- garde,
les trouppes de l'Empereur prirent d'entrée la ville de Ligny , & celle de

Sainct Dizier: Puis fe vindrent preſenter deuant Chaalons , & de là paf


fans outre à trauers tout le Royaume iuſques au Laonnois , la paix fut fi.

nalement arreſtée entre ces deux grands Monarques , qui ne fuc iamais
P
plus par eux violée ny rompuë: Carla mort qui ſuruint là - deſſus demella C
leurs emulations & querelles.
IC
Tels eſguillons de bien faire ; telles femences de vertus vousont de
P
laiſſé vos predeceſſeurs , pour en cultiuer & faire valoir ce riche & glo
rieux heritage , auquel vous leur avez fi bien ſuccedé , que vous auez $
couſiours trauaillé à l'augmenter. Mais ,MONSEIGNEVR , voſtre
retenuë. & voſtre modeſtie me ferment la bouche , & me defendent d'en
{
parler dauantage ; fçachant bien que ie vous offenſerois de toucher rien
1
icy de la moindre de tant de belles parties, que l'on void éclater en voſtre
1
perfonne; De tant de ſainctes & pitoyables entrepriſes; de tant d'exem
ples decharité, de deuotion & d'aumoſne. Oferois-je parler de vos picu

les fondations & devos magnifiques baſtimens , d'vn Conuent de Mini

mes au faux-bourg de Rethel par vous fondé & baftyde pied en comble,
en lieu tres à propos pour vn quartier ſi voiſin des ſolitudes eſcartées de

l'Ardenne: D'un College de Ieſuites dans la ville de Neuers,pour l'inſtru .

ction de la ieuneſſe: D'vn feruice quotidian en la Chappelle de voſtre ho

ftel de Neuers-Gonzague en cette Ville de Paris ; aumoſne certes tres


bien employée à l'indigence de ces pauures Mendians qui ſont là aupres:

Du mariagede ſoixante ieunes filles par chacun an , deſtituées de toutes


autres facultez & moyens : D'infinies autres liberalitez & bien - fairs , donc
vous
E P ISTRE.

vous obligez toute la France de ce tant magnifique & ſuperbe edifice de


Nelle , l'vn des principaux ornemens & decorations de Paris: baſty au lieu

d'vne grande vieille cour deſerte ,deſtinée pour ſameilleure fortune à eſten

dre des linges & drappeaux : Là où parmy tout plein de belles choſes vous

auez propoſé de faire vne grande & curieuſe Bibliotheque, garnie detou
tes ſortes de bonsLiures , auec deux hommes de Lettres ſtipendiez d'une

bonne penſion , l'vn pour la langue Grecque , l'autre pour la Latine , qui

auront la charge d'y afſifter trois iours la ſemaine ; pour recueillir tous

ceux qui y viendront,& conferer auec euxdes poinctsdont ils ſe voudront

reſoudre . Seroit -il doncques raiſonnable de fruſtrer la poſterité de la con


noiſſance de l'Autheur d'un tel bien , duquel nous aurons joüy en nos

iours: Moy doncques pour n'encourir point certe ingratitude, ie me ſuis

ingeré de preſenter à VOSTRE ALTESSE ce petit trauail , qui eſt

vne traduction que i'ay faite d'vn moderne Grec , qui en faueur de les ci
toyens , autantignorans & groſſiers pour cette heure - là , que leurs anciens

predeceſſeurs furent parfaits & admirables ſur tous autres , s'eſt eſtudié de

ramaſſer tout plein de belles choſes : Par où vous verrez,MONSEI


GNEVR , force changemens inſignes & notables , bien differends les

vns des autres , aduenus commeen moins de rien , & reſſerrez icy en petic
volume,ny plusny moins qu'en quelque payſage repreſenté en vn tableau
ſont compriſes de longues eſtenduës de terres & demers.Er combien que

le principal but de la narration ſoir de parler des affairesde l'Empire Grec,

fous les Princes Paleologues dont vous eſtes deſcendu, toutesfois pource

que la pluſpart furent Empereurs , Roys, ou grands & puiſſans Potentats


en diuerſes parties du monde , & par vn long eſpace de temps,il eſt à tous

propos contraint de faire des digreſſions pour plus grande facilité & eſclair
ciſſement de fon Hiſtoire ; & d'y entrelaſſer incidemment beaucoup de

choſes qui nedoiuent pointeſtue deſagreables au Lecteur,dautant que la


plus grande partie n'ayant eſté touchée de perſonne auant luy , cela ve

noit par conſequentà eſtre du toutefteint & ignoré. Vous le receurez donc

s'il vous plaiſt ,MONSEIGNEVR , comme eſtant de voſtre droit , &


ſous l'ombre
deuolu à vous par ſucceſſion de vos predeceſſeurs: Afin que

& faueur d'vnſimagnanime & fi vertueux Prince,il puiſſe plus dignement

ſortir en lumiere , & trouuer grace deuant les yeux du public : Tour ainſi
que vos æuures ſi meritoires, vos intentions ſi ſainctes & fi charitables ,

fe voyent ſecondées de la benediction d'vne belle lignée , à qui céc ouura

ge pourra ſeruir quelque iour, & meſmeà ce petit Prince qu'il a pleu à

Dieu vous donner n'agueres, au lieu de l'autre qu'ilvous auoit rauy d'en

tre les mains auant le temps ; Et pour eſprouuer peut -eſtre voſtre con

ſtance , laquelle ſe monſtra telle en vne ſi juſte affliction , que ce fut vous
qui conſolaſtes les autres d'vne perte qui vous eſtoic ſi ſenſible. Puiſſe donc
ques ce tres-illuſtre & heureux enfant vous conſoler ſur vos vieux iours :

Puiſſe -il à l'exemple deſesMajeurs, qui retirerent magnanimement des


mains des eſtrangers l'heritage qu'on leur vſurpoit , repeter quelques
fois à meilleur tilcre encore ſur les ennemisdu nom Chreſtien , les Royau

mes & les Empires qui luy appartiennent : puis qu'il eſt ſi bien né , fi bien
é iij
E PISTRE.

voulu , & tant aymé du Ciel , qu'à fa faincte regeneration il nous a apporté

& fait voir la plus joyeuſe nouuelle ,le plus agreable & deſiréfpectacle que

le peuple François euſt {ceu demander à Dieu , ny fouhaitter en foy


meſme.

MONSEIGNEVR , Ie ſupplie le Createurde vous donner en tres .

parfaite ſanté & proſperité, tres- longue & tres -heureuſe vie .

-De Paris ce vingt-neufiéme jour d'Auril,


mil cing cens feptante -fept .

DE VOSTRE ALTESSE ,

otis

Tres -humble , & tres


obeiflant ſeruiteur,

BLAISE DE VIGENERI .
296

06
00

U20

S550
SOSOS
AV LECTEVR

ET Ouurage de longue haleine äge de grande deſpenſe , n'eſtpas

tout d'une plumeny tout d'un temps ; il a efté composé par diuers

Autheurs& à diuerſes repriſes


. La premierepiece eft l'Hiſtoire de
Laonic ChalcondyleGrec de nation & Athenien, lequel eſcriuant
de la decadence de l'Empire de Grece, de l'eſtabliffement de celuy

CRB des Turcs , a conduit fà narration iuſqu'en l'an 1462. Blaiſe de

Vigenere , dont c'eſt auoir fait l'eloge quede l'auoir nommé , la traduit en noftre lan

gue ; bien que ſon elocution ſoit un peu rude pour noſtre temps qui eft deuenu plus

delicat,neantmoins la reputation d'un ſi habile homme, n'a pas permis que l'on aif

retouché à fon langage, depeur que les critiques ou les enuieux n'allaſjeni dire qu'on
l'auroit difformé au lieu de l'ajuſter
. Il a adjouſté à ſa verſion quelques remarques
fort curieuſes ſur les affaires des Turcs , qu'il a voulu appeller Illuſtrations : mais
de peur d'interrompre le fil de l'Hiſtoire , bon a trouué bon de les mettre tout au

derriere.Vnautre Autheurnommé Thomas Artusfieur d’Embry, trauaillant ſur les

fondemens que Chalcondyle auoit jettez , a continué cette Hiſtoire pendant le cours

d'un fiecleeôdemy , juſqu'à l'an 1612. s'en eſtacquitté auec affez d'exactitude et
de bon- heur pour auoir acquis l'approbation publique. Le Sieur de Mezeray repre
nant la narration où Artus l'auoit finie, la pourſuiuie juſqu'à l'année 1649. & n'a

eſpargné ny ſes ſoinspour rechercher desveritez ſi éloignées,ny ſa peine pour rendre ſon

ouurage digne du nom d'Hiſtoire


. Outre les Illuſtrations de Vigenere qui viennent en
fuite, les Librairesyont voulu adjouſter l'Hiſtoire du Serrail
du sieur Baudier, les

Figures & Deſcriptions faites par Nicolaï ,contenans les diuerſes façonsd'habits des

diuerſes perſonnes de ce pays- là, colesTableaux Prophetiques quimarquent la ruine

de l'Empire desTurcs ; a fin qu'il ne manquajt rien au contentement des curieux,

que tout ce qu'on peut deſirer pourcettematiere ſe trouuaft en ce Liure. De plus comme

les temps les années eſtoient fort confuſes dans l'Hiſtoire de Chalcondyle, & quel

quefois meſme dans la continuation d'Artus , de telle ſorte que le Lecteurneſçauoit où


ilen eſtoit ,de meſme qu'un vaiſſeau qui ſe trouueroit en haute mer ſans carte ſans

bouffole : le Sieurde Mezeray a taſchéparla conference des Hiſtoires desnations voi


fines, & g des Annales des Turcs et autres pieces que Leunclauius a données au public,
de les debroüiller & diſtinguer, ainſi qu'on le verra aux marges de chaque page où il

les a marquées;Trauail que ceux du meſtier eſtimeront ſans doute bien plus grand @gu

plus utile qu'il ne pareſtra aux yeux duvulgaire.Il a auſſi accompagné les Portraits
des Grands Seigneurs Turcs chacun d'une Epigramme qui deſcrit autant que quatre

Versle peuuent faire, la vie ,les mæurser la mort de ces Sultans


. Il n'eſt pas beſoin
de s'eſtendre icy /urle deſſein lesloiianges en la grandeur de l'ouurage : ce feroit n'auoir

pas aſſez bonneopinion de ce qu'il vaut et de voſtre iugement, quede vouloir vous
preoccuper l'eſprit ſur ce ſujet,les Editions precedentes qui s'en font debitées auec applau

diſement feruiront de paſſe-port et de recommandation à celle-cy, quand meme elle ne


feroit pas beaucoup plus ample & plus correcte que les autres. Allonsdoncà la choſe,afin

de m’eſpargnerla peinede vous faire une longue Preface, à vous celle de la lira.
X50

PRIVILEGE DV RO P.

OvYS PAR LA GRACE DE DIEV ROY DE FRANCE E Ť


DE NAVARR E : A nos amez & feaux les Gens tenansnos Cours
de Parlement,Maiſtres des Requeſtes ordinaires de noſtre Hoſtel,
Baillifs, Seneſchaux, Preuoſts , leurs Lieutenans, & à cousnosau
cres luſticiers & Officiers qu'il appartiendra , Salut. Noſtre bien
amé SEBASTIEN CRAMOISY noſtre Imprimeur ordinaire,
& denoſtre tres -honoréeMere la ReyneRegente , ancien Eſcheuin & ancien Con
ſul de noſtre bonne Ville de Paris, Nousa fait remonſtrer que cy -deuant il auoie
imprimé l'Hiſtoire de la decadence de l'Empire Grec & eſtabliſſement de celuy des
Turcs , par Chalcondyle Athenien , traduite par Blaiſe Vigenere, laquelle il defi

roit fairer'imprimer , & qu'il l'auroit fait nouuellement reuoir , corriger & augmen
ter iuſques au temps preſent , par le Sieur FRANÇOIS DE MAZER AY : Enſem
ble y adjouſter l'Hiſtoire du Serraildes Grands Seigneurs Turcs, par le SicurMi
chel B AV DIE R. Et de crainte qu'il a que d'autres Libraires ou Imprimeurs ne
joutuſſent entreprendre l'impreſſion de ladice Hiſtoire ,tant ſurla vicille quenou
uelle Edition , ce qui iroit à la ruine au lieu de receuoir le fruit de ſon crauail , re
querant à cenos Lettres ſurce requiſes & neceſſaires . A ces cauſes requerant fauo
rablement traiter ledit expoſant, & qu'il ne ſoie fruſtré des fruits de ſon labeur,luy
auons permis & octroyé , permettons & o & royons par ces Preſentes d’imprimer ou
faire inprimer ledit Liure, l'expoſer en vente & diftribuer durant le temps & eſpace
de dix ans, à commencer du iour qu'il ſera parluy acheué d'imprimer :pendant lequel
temps nous faiſons tres-expreſſes inhibitios & defenſes à cous Imprimeurs ,Libraires
& autres perſonnes de quelle qualité & condition qu'elles ſoiét, d'imprimer ou faire

imprimer ,vendre & diſtribuer ledit Liure,ſous pretexte d'augmentation , change


mentde titre , volume, caractere , fauſſe marque ou autrement, ſansle conſentement
dudit Expoſant ,ou deceux qui auront charge de luy . Defendonsauſſi à tousMar
chands Libraires, Imprimeurs, tant François qu'eſtrangers , d'apporter ny vendre
en ce Royaumedes exemplaires dudit Liure imprimez hors d'iceluy ,ſansla permiſ
fion dudit Expoſant, fur peine de confiſcation des exemplaires & trois mille liures
d'amende , applicable vn tiers à Nous, vn tiers à l'Hoſtel- Dieu de Paris , & l'autre
tiers audic Expoſant, & de tous deſpens dommages & intereſts enuers luy: à la char
ge d'en mettre trois exemplaires dudit Liure , ſçauoir deux en noſtre Bibliotheque
Royale , & letroiſiéme en celle denoſtre tres-cher & fcalle Sieur Seguier Cheualier
Chancelier de France,auant quede l'expoſer en vente à peine de nullité des Preſen
tes. Sivousmandonsquede tout le contenu en ces Preſentesvous faſliez & ſouffriez
vſer & joüir pleinement & paiſiblement ledic Cramoiſy & ceux qui auront pouvoir
de luy , ſans ſouffrir qui leur ſoit fait ou donné aucun trouble ou empeſchement:
Mandons au premier noſtre Huiſſier ou Sergent ſur ce requis de faire pour l'exe
cution des Preſentes,tous actes de ſaiſies ,& Exploigts neceſſaires , ſans demander au
tre permiſſion , Nonobſtant oppoſitions ou appellations quelconques , clameur de
Haro , Chartre Normande, & autres Lettres à ce contraires . Voulons qu'en mettant
au commencement ou à la fin du Liure coppie des Preſentes ou Extraict d'icelles,
elles ſoient tenuës pour deuëment ſignifiées :Car cel eſt noſtre plaiſir . Donné à Paris
le treiziéme de Decembre, l'an de grace mil ſıxcens quarante -neuf. Er de noſtre Re
gne le ſeptiéme. Signé, Par le Roy en ſon Conſeil , C RAMOISY.

Ledit Sieur Cramoiſy a confenty et conſent que les Sieurs Matthieu Guillemot ,

Gabriel Cramoiſy , & Denys Bechet , joüiffent conjointement auec luy du fufdis
Priuilege .

ELOGE

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OTTHOMANOV OSMAN

PREMIER EMPERE VR

DES TV RC S.

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VILLE DE LYON

Biblioth,da lalais des Auto


A
ooooooDGOGOGIONS togloo GOGOGO locochocol morto

SON ELOGE O V SOMMAIRE

DE SA Y I E.

Oic Y l'un des plus fignalez chef - d'æuure dela fortune , ou pluftoft l'un des plus
admirables effects , de la prouidence eternelle du Tout-puiſann.Vn homme venu
de bas lieu fëlon la pluscommune opinion ( ieparle du premier EmpereurdesTurcs)
ou en tout cuenement, dont les anceſtres n'auoient commandé qu'à une petitepoi
gnée de gens,nourry& efleué dans un meſchant village de Sogutzen un temps où les
Turcs faiſoientiong à l’Empire des souldans d’Egypie. Par la dexteritéde fonen
tendement, & lahauteſſe de fox courage , perſuader aux Oguziens (nation Turque) de reprendre
leurs armes deſia touteroüillées, auec l`ayde de Michaly , Marco , & Auramy,trois de ſesconfidens
s'acquerir une telle reputation à l'endroit du Souldan Aladin , que l'ayant efleu fon Lieutenant
general, il ſe trouva ( par fa mort ) auoir en main vne telle puiſſance , que depouuoir ſe rendrele
compagnon , de ceux qui tenoient asparauant ſur luy lerang de Maiſtres, de partager auec eux
les Prouinces qu'ils auoient conquiſes en commun : s'aſſubiectir luy ſeul une partie de la Bithynie
e de la Cappadoce , deffaire en bataille rangée le Teggiur de la ville de Burſe., & (ſelon quel
ques - uns ) prendre ſa ville d'affaut où il eſtablit le fiege Royal de fon Empire. Serendre maiſtre
des renommées villes de Sinopeen Galatie , & Angaurien Phrygie,auec la tres-grande & forte ville
de Sebaſte ousüias en Cappadoce, celle d'Iaca auec grand nombre de tres bonnesplaces aux ensi
rors. Deffaireles enfans d'Homut , l'un des ſept Seigneursou Satrapes d'Aladin , Chaſſerles Grecs
dela Natolie, a dompter ceſte Prouince , avec une infinitéde placesſur la mer Maiour. N'eſtreina
fortuné enpas vne deſesentrepriſes ,qu'aux ſieges des villes de Nicée, & Philadelphie. Pouuoir par
mytantdeconqueſtes fairele premier paſſer 8000. Turcsen Europe, qui, firent un rauage nompa
reil. Introduire qu'il n'y euftaucun en la Corr qui ne fe dift fon eſclaue:Etpour ſe rendre plus redouta
ble, eſtablitdes ianiſſaires ou ſoldatsdeſa garde ( Turcs toutesfow à la difference de ceux d'Amurat
fon ſucceſſeur) auec un tel choix e milice ,qu'ils deuoienteſtreà l'aduenir , commeun fortinexpugna
ble, & l'anchre tres-aſſeurée defon Eſtat . Donnerea conſtituer des loix qui ſe fonttouſioursobſeruées
iuſques à ce iour , Je trouuant par ce moyen Fondateur & Legiſlateur enſemble . Et en l'eſpace de 28 .
ans qu'il regna : Laiſſer en fin à ſes ſucceſſeurs une tres belle & tres -ample principauté, redoutable à
toutes les nations voiſines , & ſibieneſtablie qu'elle deuoiteftre en moins de centannéesla terreur de

l'uniuers ?Toutesfois cesrencontres fontſi rares qu'elles n'ont point eu iuſques icy de ſemblables: Ny
luy aucun ſecond quile puiſe en cela eſgaller . Il fut d'un naturel tres -charitable ,cres- clement , tres
bedtiqueux, de tres -liberal , principalement enuers ſes ſoldats :d'un eſpritprompt ,insentif , & tres
iudicieux, el quitoutesfois ne faiſoitrien fans conſeil.Cefutauſſi ce qu'ilexchargeafpecialementà la
mort à ſon fils, auec ux commandementparticulier , den’entreprendreiamais contre les commande
mens de DIEV ; & un conſeil d'aymer les ſiens,pour eftreayméd'eux ,dereconnoiſtre liberalement,
voire honorerceux qu'il auroit reconneuluy eſtre obeiſans & affectionnez ,Ceux qui le tiennent venu
de bas lien le diſentfils deLich : Les autres quitirent ſon origine d'une famille illuſtre , luy donnent

Ortogules pour pere. Il commençaà regverl'ar denoftreSalut 1300.laiſant ſelon quelques-uns trois
enfans : ilmourut à Burſe ,à pareil iour qu'il auoit prisnaiſſance l'an 1328.aagé de 70. ans: Prince
autantregrettédes ſiensqu'aucun autre deſes ſucceſſeurs,& dontla bonté fut firecommandable , que
les Turs aujourd'huy à l'aduenement de leurs Empereurs à la Couronne , leur ſouhaittent encorela
bonté d'OTTHOMAN . Lequel nom fes ſucceſſeurs ont tenu deſiheureux preſage , qu'ils ſe font
tousfur-nommez de luy voulans ; quafipar ſa ſecretteinfluance fairercuiure en leurs ceurs les graces
& excellences de leur premier Empereur .

LE PREMIER
: L E

PREMIER LIVRE

DE L'HISTOIRE DES TVRCS

DE LAONIC CHALCONDYLE

" Ά Τ Η Ε Ν ΙΕ Ν.

SOMMAIRE, ET CHEFS PRINCIPAVX

du contenu en ce prefent Liure.

1. Prefacecontenant l'argument & ſujet de cefteæuure,quitraięte de la decadencede l'Empire


des Grecs , eſtabliſſementde celuy des Turcs.
..

II. Incidentdes anciennes Monarchies: Tranſlation de l'Empire Romain à Conftantinople ,anec


un brief diſcours du different dela Religion Grecque & Latine.
III. L'originepremieredes Turcs,& l'Etymologie dece nom ,puis fous quel Capitaine ils prirent
premierement les armes.

IV. De la race des Othomans qui ont iuſques icyregnéde pere en fils furles Turcs: & du partage
des Prouinces conquiſespar leurs ſept premiers Chefs ,dont Othoman fut l'un .
V. Les diſſentions des deux Androniques Paleologues, enſemble quelques affaires que les Grecs
enrentpremierement à demeſler contre les Turcs , & entr'eux -meſmes encores.
VI. Les faits & geſtes d'Orchan fils d'Othoman , ſecond Empereur des Turcs.
VIL Leregne de Soliman fils aiſné dorchan : l'origine des Triballes ou Bulgares,enſemble des
Albanois ; & lapufillanimité des Grecs,auecla priſe d' Andrinople .
VIII.Amurat premier de ce nom fucceda à ſon frere Soliman : l'origine des Valaques , des
Croates. Andronique Paleologue recouure fon Empire ſur Cantacuzene, qui le luy auoit
fouſtrait de mauvaiſe foy.
IX . Les premieresconqueſtes d'Amurat ſur les Triballes, Myſens, & Grecs: du cependant l'A
fie fe reuolte contre luy , dont il a la victoire par ſtratageme.
X. Le foufleuement de Sauz fils aiſné d'Amurat en l'Europe, dod'Andronic fils de l'Empereur
Caloian , contre leurspropresperes: auec le chaſtiment qu'ils en firent.
XI. Quelques semuëmens & practiques dreſsées par Emanuel fils de Caloian , ax defceu deſon
pere contre Amurat ,alſoupis par le Balla Charatin : & leslouangesde ce perſonnage.
XII. Recapitulation ſuccincte desaffairesdes Grecs , qui par leurmauuais gouuernement furent
cauſe de la ruine & euerſion de leur Empire.
XIII. Voyage d'Amurat contre EleazarDeſpote des Triballes, où il futmis àmort, & la mas
niere comment. .

AONIC Athenien a propofé d'eſcrire ce qu'il a veu & oüy durant I.


ſa vie : Partic pour ſatisfaire au deuoir auquel nous ſommes natu- Laonic eſt le
rellement obligez: Partie auſſi,pource qu'il a penſé que ce ſeroient colas renuera
choſes dignes d'eſtre ramentuës à la poſterité. Car celles qui ſe- fé.
ront icy touchées,ne ſe trouueront point(à mon auis)demoindre
eſtoffe ny demoindre grandeur qu'autres quelconques quiſoient
iamais aduenuës en aucun endroit dela terrc.Principalement ces Le ſujet de

dcux-cy, la decadence & ruinc de l’Empire desGrecs,auec les mal- cet quure.
heurs qui finalement ont regorgé deſſus , & les proſperitez des
Turcs, qui en ſipeu de temps ſontmontez à vn tel degré de richeſſe & de puiſſance, qu'ils
outrepaſſent & laiſſent de bien loin derriere eux tous lesautres qui onc eſté auparauant,
Aij
VILLE DE LYON

Biblioth. da lalaia das hat


4 Hiſtoire des Turcs ,

Or pour cette heure ils font de nos perſonnes & de nos biens , & en diſpoſent comme il
leur plaiſt : nous troublans non ſeulement l'aiſe & repos de la vic preſente, mais encore
tousnos plaiſirs & libertez accouſtumées , qu'ils rauiſſent & deſtournent à vne miſerable
ſeruitude : Ncantmoins ſi i’oſe dire ce quei'en penſe , vniourpourra venir que la chanſe
tournera , & leurs fortunes prendront vn train tout au rebours . Quoy que s'en ſoit, il m'a

ſemblé que l'hiſtoire quien ſeroit par moy tiſſue desvns & des autres,nedeura point eſtre
des -agreable à ouïr , meſmement que i'entrelaſſeray parmy quelquememoịre & fouue
nance des choſes ailleurs aduenuës çà & z là par le monde ; non point de mon temps ſeule
ment, ſi que ie me fois trouué par tour en perſonne pour les voir à l'æil , mais de beaucoup
d'autres encores, où toutesfois iene meſuis pas arreſté à ce que l'apparence pouuoit faire
ſembler veritable : Ne auſli peuau ſimple rapport de ceux qui auoient le bruit de les ſça
uoir mieux que nuls autres : Car afin de dreſſer plus fidelement le cours de noſtre narra
tion , nousne mettrons en auant ſinon ce qui nous ſemblera le plus digne de foy,& leplus
La recommć- approchant de la verité. Au reſte nous n'eſtimons pas que perſonne nous vueille blarmer
dation de la pour auoir cfcrit cette hiſtoire en langage Grec, puis qu'il a touſiourseſté parıny le mõde
que . en telle dignité & honneur, qu’encore pourle iourd'huy il eſt preſque commun à tous . Et
combien que la gloire de ce parler ſoit excelléte ſur toutes autres ,
ſi auroit-il bien plus de
togue & credit , lorsque quelque riche & puiſſant Empire viendroit és mains d'vn Prince
Grec, & de luy hereditairement à ſes ſucceſſeurs : Ou bien ſi la icuneſſe Grecque faiſant
ainſi qu'elle deuroit, reprenoit cæur,pour d'un commun accord & conſentement s'efuer
tuer de remettre ſus la douceur de l'ancienne liberté , & les franchiſes de leurs republi
ques ſi bien inſtituées: Car par ce moyen ils donneroient la loy , & commanderoient bra
uement aux autres peuples & nations, qui maintenant leur tiennent le pied ſur la gorge .
II. Par quels moyens au reſte nosanceſtres paruindrent iadis à vne ſi grande renommée:
L'origine & Quels furent ces beaux faits ſi illuſtres & memorables, qui leur apporterent tant de
the contes des triomphes : comme ils entreprirent meſme de venir en Europe, & Afrique, & trauer
ſerentde ſi longues eſtenduës de pays , iuſques au fleuue de Ganges, & à la mer Ocea
ne; Hercules entre les autres , & Bacchus auparauant qui fut fils de Semele : Puis les
Lacedemoniens, & les Atheniens , & les Rois de Macedoine , enſemble leurs fuccef
feurs, auecque l'ordre & fuitte des temps eſquels le tout eſt aduenu ; Aſſez d'autres l'ont
Leur loüan- couché en leurs Commentaires & Annales. Et à la verité nos predeceſſeurs ſe ſouſmi
gc.
rent d'une grande gayeté de cæur à beaucoup de peines & trauaux, pour s'eſtablir vne
fortune correſpondante à leur vertu , dont elle ne futiamais deſtituée. Auſſiont-ils duré
ie
L'Empire
Allirie ns. des plus longuement en leur grandeur & reputation que nuls autres : de ſorte que par plu .00
leurs generations ils ont ioüy de leur propre gloire. Apreseuxie trouue que les Alliriens
Des Medois . (peuple fortancien ) curent jadis vn renom de fortlongue durée, ayans obtenu la domi
ed
nation de l'Alie . Et puis lesMedoisleur ſuccederent, qui ſe ſaiſirent deceſte Monarchie
ſous la conduite de Barbarés , que l'Hiſtorien Iuſtin appelle Arbacte,lors qu'ils deſmirent

Des Perſes. le Roy Sardanapale de ſon ficge :Mais ils en furent eux -mcſmes depoſſedez par Cyrus
Roy des Perfes, qui les deffit & fubiugua. Delà par traict de temps ces Rois de Perſe li

s'aggrandirent merueilleuſement, & furent bien lihardis que d'entreprendre de paſſer


Des
nienMacedo.
s en Europe. Toutesfois peu de temps apres Alexandre Roy des Macedoniens mit fin à
leur Empire: & les ayant du tout rangez fous ſon obeiſſance , gagnépluſieurs batailles
contre les Indiens, & conquis la plus grand part de l'Aſie & de l'Europe,tranſınit & de
DesRomains laiſſa le tout à ſes ſucceſſeurs. Les Romains confequemment, dont la fortune a touſiours
eſté cnégal contrepoix à leur vercu ,eſtendirent leurs limites au long & au large,beaucoup
plus auant que nuls autres quiayent iamais commandé en la terre & en la mer : Pourtant
Tranſlation s'eſtablirent -ils yne Monarchie plus ample que toutes les precedentes . Mais à la fin ayans

Roniainàcó. delaiſſé leur cité és mains du ſouuerain Pontife des Latins , ils ſe retirerent auec leur Chef
Itantinople
van 335 . & Empereur és marches de la Thrace , où ils reſtaurerent l'ancienne ville dite Byzance ,
Le'defroit & maintenant Conſtantinople , en cet endroit où l'Europe s’approche le plus de l’Aſie .
ou Bolphore Delàcn auant ils eurent touſiours de grandes guerres,& des affaires bien lourdes & fort
dayThraces dangereuſes à demeſler contre les Perſes, deſquels ils ont le plus ſouuent eſté fort mal
596. pas de menez. Et d'autant que les Grecs eſtans ineſlez & confondus auec les Romains ſe trou
large. uoient en plus grand nombre qu'eux ,le langage , lesmæurs & façons de faire du paysont

eſté retenus,non pas le nom :carles Empereurs de Conſtantinople pour plus de majeſté &
grandeur le changerent, & voulurent eſtre appellez Empereursdes Romains, & non Rois
ou Seigneurs des Grecs.Nousauons auſſi apris ,comine l'Egliſe Romaine apres auoir lon
guement
Othoman , Liure premier . S

guementconteſté & debattu auec les Grecs ſur aucunspoin & sde la Religion , les a fina .
lement feparez d'elle. Mais lesEmpereurs de l'Occident ores eſtant eſleus de France, Schiſme des
ores de Germanie , n'ont gueres laiſſé perdre d'occaſions d'enuoyer leurs Ambaſſadeurs Latins & det .
Grecs,
deuers les Grecs , pour les attireraux Conciles expreſſement conuoquez , afin de les vnir
auec eux : A quoy ils n'ont iamais voulu preſter l'oreille , ne rien relaſcher nedemordre
de leurs traditions anciennes. Ce qui leur a eſté cauſe de beaucoup de maux: Car les Prin . Les François
ces & Seigneurs du Ponant s'eſtans liguez auec les Venitiens , leur vindrent finalement l'Empire de
courir ſus auec vnc tref -groſſe & puiſſante armée : & fe faifirent de Conſtantinople ;telle. Conſtantino
fut contraint auec les principaux officiers & plc l'an 1203,
ment que celuy qui pourlorsy commandoit ,
Miniſtres de l'Empire de ſe retirer en Aſie, où ils eſtablirent le ſiege capital de leur domi-
gues le recou
urerent l'an
nation en la ville de Nicée. Mais quelque temps apres ils recouurere nt ce qu'ils auoient 1254.
perdu ; & ayanstrouué moyen de ſecouler ſecrettemér dans Conſtantinople , én deboute- L'an 1348.
rent les autres.Depuis ils regnerent aſſez longuement en la Grece , iuſques à ce que l'Em- Plusample:
pereur Iean Palcologue voyant ſes affaires du tout deſeſperez , & comme dit le prouerbe au 6,liure
preſque reduits entre l'enclume& les marteaux , accompagné d'un grand
nombre d'Euef

ques , & des plus ſçauans hommes du pays, monta ſur mer & paſſa en Italie, ſous-eſpe- Au Concile
rance que ce venantranger aux ſtatuts de l'Egliſe Romaine ,il obtiendroit facilement l'ai- de Florence ,

de & ſecours des Princes de l'Occident,en la guerre que les Turcsluy appreſtoient.Eſtans outhis 18.,
doncqucs venus à conference auec Eugene quatrieſme de ce nom , pour le commence
ment les choſes furent aſprement debatuës d'vne part & d'autre à la fin les Grecs acquief
cerent ,& l'Empereur s'en retourna auec l'aide qu'il auoit requis. Mais le peuple demeura
ferme , ſans vouloir admettre ricn de ce qui auoit eſté accordé, perſeuerant touſiours en
ſes tradicions accouſtumées: & eſt depuisdemeuré en diuorce auecques l'EglifeRomaine.
Voila en ſomme ce qui m'a ſemblé eſtre neceſſaire de coucher cn la preſente Hiſtoire des
affaires des Grecs,& de leurs diffentions & diuorces d'auec les Romains.Dcquoy on peut
aſſez comprendre , que ny le tiltre de cet Empire ,ny le nom & qualité qu'ils prirent, n'e
ſtoient pas fort bien conuenables.Moy doncques qui ayattaine cestemps- là ,meſuis mis à La decadence
conſiderer comme les Grecs & leur principauté auoient premierementeſté ſous les Thra- de de l'Empire
Conſtanti .
ciens : & que puis apres ilsen furent deſpoüillez de la meillcure & plus grande partie, voi. naple, & l'aca
1
re reduits à vne bien petite eſtenduë de pays; ſçauoir eſt Conſtantinople, & les regions croillement
de celuy der
maritimes de là autour, iuſques à la ville d'Heraclée en tirant contre -bas: Erau deſſus, cc Turcs.
qui eſt lelong de la coſte du pontEuxin , iuſques à celle de Meſembrie. Plus tout le Pelo
poneſe, excepté trois ou quatre villes des Veniciens, & les Illes de Lemnos & d'Imbros,
auec les autres qui ſont en la mer Ægée. De quelle maniere toutes ces choſes aduindrent,
& que les affaires des Grecs peu à peu onteſté par les Turcs mis au bas , & ceux des Turcs
au contraire en vn inſtant ayent pris vn telaccroiſſement, iuſques à monter àla plus haute
cime de grandeur & felicitémondaine ,telle qu'on peut voir pour le iourd'huy; nous le
declarerons par le menu le plus diligemment qu'il nousfera poſſible, ſelon que nous l'a
uons entendu au plus pres de la verité.
I E ne ſçaurois bonnement aſſeurer quantà moy , de quel nom les Turcs furent an III .

L'origine dos
cicnnement appellez,de peur de me meſconter, & parler à la volée.Car quelques - vns ont Turcs.

voulu dire qu'ils ſont deſcendus des Scythes qu'on tient eſtre les Tartares, en quoy il ya
quelque apparence : parce que les meurs & façons de faire des vns & des autresne fonic

gueres differends; ne leur parler beaucoup eſloigné. Il ſe dir dauantage que les Scythes
habitans au long dela riuiere de Tanaïs,eftans par ſeptfois ſortis de leurs limites, auroient Sept enertes
couru , pillé, & ſaccagé toute la haute Aſie , du temps que les Parches eſtoient encore au & deſcentes

comble de leur grandeur, & qu'ils commandoient abſolumentaux Perſes,Medois ,& entrale,
Affiriens. Que de là :puis apres ils deſcendirent és pays bas , où ils ſe firent Seigneurs de
Phrigic , Lydie, & Cappadoce : & ineſme nous voyons encore vnegrande multitude de
ceſte generation cſpanduë çà & là par l'Alie , ayans les propres couſtumes & façons de vi
ure qu'ont les Nomades Scythes ,c'eſt à dire paſteurs ou gardiens debeſtail,vagabonsper- Plinc
Nomades
l. 4. ch.
petuels , qui n'ont ne feu nc lieu , nyaucune demeureferme & arreſtée.Il y a encore d'au 12.liu.6.chap.
tres coniectures pour prouuer que lesTurcs ſont de la vraye race des Scythes, en ce que 13.80 17.
les plus eſtranges & barbarcs d'entr'eux,qui habitent és Prouinces inferieures de l'Aſic ,
comme Lydie, Carie , Phrigie , & Cappadoce , nedifferent en rien que ce ſoit du parler, Plino liures
& des conditions des Scythes, qui viuent entre la Sarmatie, & ladite riuiere de Tanaïs. Il chap.
yen a d'autres qui eſtiment les Turcs eſtre deſcendus des Parthes, leſquels eſtanspour

luiuis par ces Nomades ou Scythes vagabons ( ainſi appellez pource quecontinuellemenc
A iij

1
6 Hiſtoire des Turcs ,

ils changent de paſcages) ſe retirerent à la parfin és baſſes regions de l'Aſie ; là ou tour


noyans de coſté & d'autre, ſansprendre pied nulle part, ains portant quant & eux leurs lo
Omar fuccef- ģes & maiſonnettes ſur des chariots, ſe departirent & habituerent par les villes & bourga
feur de Ma- des du pays : Dont eſt aduenu quc cette manicrc de gens ont depuis eſté appellez Turcs,
homet apres
Eubocara , comme qui diroit Paſteurs :les autres veulent qu'ils ſoient ſortis de Turca, qui eſt vne forc
l'an 676. prit belle & opulente cité de Perſe , & dc là s'eſtre iettez ſur ces pays bas de l'Aſie, qu'ils con
toutelansu. quirent entierement,& les rengerent à leur obeyſſance. A aucuns ſemble plus croyable
He, que de la Celefyrie , & Arabie ils ſoient plus - coſt venus en ces quartiers là ,aucc leur le
giſlateur Omar , que de la Scithie : Et par ce moyen s'eſtre emparez de l’Empire de l'Aſie ,
viuans à guiſe de Nomades .
A SÇAVOIR -mon maintenants'il faut adiouſter foyà toutesces opinions,ou s'il n'y en
a qu’vne ſeule qui ſoit veritable. De ma partie n'en diray point autrement mon aduis,
pour ce que ie n'en ſçaurois parler bien ſeuremet: Si me ſembleroit -il plus raiſonnable
de s'arreſter au dire de ceux , qui tiennent les Turcseſtre premierement deſcendus des
Scithes, veu que les Scithes qui viuentencore pour le jourd'huy en cette partie de l’Eu
rope quiregarde au Soleil leuant , conuiennent en tout & par tout auec les Turcs, & en ce
qui depend de leursfoires,marchez,eſtappes,commerces, & traffiques: Outre ce que leur
boire & manger,leur veſtir , & tout le reſte de leur viure ,eſt vn & commun aux vns & aux
II
La deriua. autres. Carles Scithes commanderent autrefois à toute l'Aſie ; & le meſme encore veut
tion de ce dire ce mot de Turc,qui ſignifie vn homme viuant ſauuagement, & qui paſſe ainſi lameil
mor Turc. leure partie de ſon aage, à l'exemple & imitation des Nomades , ou paſteurs. Cettegene
Les Turcs du ration des Turcs s'eſtant ainſi augmenté & accreuë , ie trouue qu'elle fut premierement
commence. departie par tributs & cantons , du nombre deſquels fut celuy desOguziens;gens qui n'e
ispade
ris par par : ſtoient point autrement querelleux de lcur naturel,mais auſſi qui ne lefuſſent pas laiſſé
tons.
aiſément gourmander. Deceux icy vint Dulzapes, hommeaymantl'equité & iuſtice, qui
furchef & Capitaine des ſiens ; tant aymé d'eux tous pour ſa preud'hommie & vaillance ,
que iamais perſonne ne le contredit de iugement qu'il euſt donné ( car c'eſtoit luy qui
leur faiſoit droićt ) ains le choiſiſſans touſiours pour iuge & arbitre deleurs differends,ac 201

quieſſoient volontairement à ce qui eſtoit par luy decidé. Eſtant donc tel, les Oguziens le DIS
demanderent à Aladin Seigneur du pays,pour eftre leur gouuerneur, & illeleur octroya.
Ceſte authorité eſtant paruenuë apres ſa mort à ſon filsOguzalpes,il en vía bien plus arro
pellco Zich, gamment : caril ſe porta en toutes ſes actions comme leur Prince & Seigncur ,en faiſant
c'est à dire ce que bon luy ſembloit: tellement que les ayant armez contre lesGrecs, il s'acquit en peu
Circalle .
deiours beaucoup de gloire & de reputation par toute l'Aſie.Orthogules ſon fils luy fuc inand
ceda, prompt à la main ,& vaillant de la perſonne quien ſon temps fit la guerre à pluſieurs Ittet

peuples & nations. Il equippa auſſi grand nombre de vaiſſeaux, auec leſquels il porta ver
1
tout plain de dommages aux iſles de la mer Ægee, qui ſont vis à vis de l'Aſie & Europe : &
courut quand & quand vne grande eſtenduë deplat pays en la Grecc , qu'il pilla & gaſta.
l'an 1298. Puis ayant amené ſa flotte à la bouche de la riuiere de Tænare , ioignant la ville d'Æneil
entra bien auant à mont, l'eau . Et fir encore aſſez d'autres telles courſes & entrepriſes en
pluſieurs endroicts de l'Europe. Finablement s'eſtant iecté dans le Peloponeſe , & en l'ifle
d'Eubce, en l’Attique pareillement; il laiſſa par tour de grandes marques & cnſeignes de aci
fes degaſts & ruine. Cela faiet, il s'en retourna à la maiſon, chargé de butin & d'eſclaues,
de ſorte qu'en peu de temps il deuint tres -riche & tres-puiſſant. On dit auſſi que ccpen
dant qu'ils s'arreſta en Aſie, il ſaccagea ſouuentesfois les peuples d'autour de luy, dont il
ramena de grandes proyes & deſpoüilles. Et ainſi touteschoſes luy fuccedans à ſouhait, il
amaſſa vnebien belle armée; ſoubs laſſeurance de laquelle il affaillit & dompta les Grecs
fes plus proches voiſins, & pilla les autres qui eſtoient plus eſloignez. Dequoy le reſte fe
trouuant efpouuanté , ſe ſouſmit volontairement à ſon obeïſſance, ſi bien qu'en peu de
temps il donna commencement à de tres- grandes facultez & richeſſes. Et comme de
iour à autre luy vinſſent pluſieurs Nomades de renfort, auec tels autres Bandoliers qu'il
receuoit à ſa folde, & s'en ſeruoit en ſes expeditions & entrepriſes à l'encontre de ſes voi
Autrement
Saladin Roy fins , cela luy fur vn beau ſurcrez pour aggrandir & dilater bien -coſt ſes limites ; auſſi qu'à
de Suric . cauſe de ſes proüeſſes,ilvint à vne tres eſtroicte amitié enuers Aladin . Il y en a qui ont ef
C'eſt la Ca crit que ce canton des Oguziens, ſous le bon -heur & conduitrc d'Orthogules, s'empara
samanic . ptemierementdeslieux forts & aduācageux d’auprés le mont du Taur, & delà puis apres
àforces d'armes conquirée tout le pays d'alentour, & furmăterent les Grecs quiycſtoient
habituez : Aumoyen dequoypeu à peu ils accreurent grandement leur puiſſance. Quant
à l'eſtat
Othoman , Liure premier . 7

à l'eſtat & condition toittcsfois dont ils furent ſur leurs premicrs progrez ,ſice peu que l'origine des
nous en auons deduict cy -deſſus eſt veritable ou non , icne le voudroisgueres bien affer- Empereurs
mer , encore que pluſicurs le racomprent de cette forte. Ie ne m'arreſteray doncques
point à en faire autre rediđe, mais viendray à parler des Othomans, quiſon deſcendus
de la lignée , d'iceux Oguziens , & comme ils ſont paruenus à vn ſi riche & puiſſant
Empire .
Tovrioignant la Myſie il ya vne petite bourgade que ceux du pays appellent Sogut, IIII .
par où paſſe vne riuiere de ſemblable nom . Celieu-là nommé autrement lebourg d'Itée, 1300. ou en
n'eſt diftant de la mer Maiour , finon que quinze ou ſeize lieuës tant ſeulement ; fertil viron .
au reſte & abondant en toutes choſes neceſſaires pour la vie de l'homme. Et pourtant
les Oguziens s'y eſtans vne fois embarcus, y firent leur ſeiour & demeure par vn long- Ochoman

temps, lors qu'Othoman fils d'Orthogules n'eſtoit pas encore arrivé à la grand'vogue de premier Eme
ſes proſperitez , & que la fortune ne luy auoit ſi bien monſtré la ſerenité de ſon gracieux Turcs.
peteur des
viſage , comme elle fit depuis. Neantmoins luy qui eſtoit d'vn naturel gentil & liberal ,
& auec ce d'vn courage haut efleué, Içeur incontinent ſibien gaigner les cæurs dece peu:
ple par lemoyen de ſes largeſſes & bien -faicts, que tous d'un commun accord le crecient
leur chef & ſouucrain Capitaine : car ils auoient delongue-main touſiours eu de grand
debats auec les Grecs habitansen la mcſme contrée. Ayant doncques Othoman ſoudai- Les Turcs
nement faict prendre les armesà tous ceux qui eſtoient propres deles porter, ilcourut ſus inier coup
à l'impourueu aux vns& aux autres , dont il deffic la plus grand part , & chaſſale demeu- d'éllay chal
rant hors du pays . De la les choſes luy venans à ſucceder de bien en mieux, ilen rapporta de l'Aſie.

pluſieurs triomphes & victoires, ſi bien que larenommée de fes beaux faicts s'eſpandant
de tous coſtez, vint auſſi à la connoiſſance d'Aladin , qui le fit pour cette cauſe fon Lieu- Les hiſtoires
tenant Gencral : & bien coſt apres iceluy Aladin eſtant decedé , ſuruindrent là deſſus de fainete feno
ment Saladin
grandes altercations entre les Seigneurs & Barons de ſon Royaume; à quoy fut appellé
qui fut Sei .
Othoman. Et apres pluſieurs choſes debattuës d'vne part & d'autre , finablement fut ar gneur d'Egy
reſté par forme de ligue & confederation , qu'il ſeroit tenu de les accompagner auec ſes pre & de sa
forces, quelque part qu'ils allaffent à la guerre , à la charge que ce qui prouiendroit de fie', & fort
pernicicui
leurs nouuelles conqueſtes , ſeroit également party entr'eux. Par ce moyen ils firent de là aux Cbrc .
en auant pluſieurs entrepriſes & voyage de compagnie , où les vertus & proueſſes de l'O. ftiens.
choman reluirent touſiours par deſſus celles des autres,tout ainſi qu'vn clair Soleil à tra
uers vn amas denuées ; ſi qu'en peu de temps il aſſembla de grands threſors, & donna pied Les premiers
à vn Empire qui ne ſe pouuoit plus meſpriſer.Ces capitaines qui eſtoient ſept en nombre, flutes for me
vindrent incontinér à partir les pays par eux ſubiuguez : iettás au ſort leslotsqui en auoiét fept en nom
eſté faits : ſurquoy tout le dedansde la Phrigie iuſques enCilice , & Philadelphie demeu - bre.
rerent au Caraman , Sarchan eur à la part les prouinces maritimes de l'Ionie, qui s'eſten
dent iuſques à la ville de Smirne : Calam & ſon fils Caras, la Lydie iuſques aux frontieres Le departe. "

de Myſie:Mais à Othoman & Tecies eſcheut laBithinie,enſembletous les pays qui regar- uinces par
dent versle mont Olimpe : & aux enfans d'Omur la Paphlagonie, auec les regions qui ſe eux conqui
ſes. Grego
vont rendre aux riuages de la mer Maiour. Ainſi ſe firent lespartagesqui furentiertezau casi.9.c.2.
ſort & aducnture : Car quant à Cermian , on dietqu'il ne fut pas de ce nombre ,mais que
du coinmencement s'eſtant ſaiſi de la ville d'Iconium capitale de tout le Royaume dcca
Cogni en vul
rie ,il en fur puis apres deboucté,& feretira au pays d'Ionie , où il acheua le reſte de ſesiours gairc.
en ſolitude & repos , comme perſonne priuée. Au demeurant ſi les perſonnages deſſus
nommez firent ces belles conqueſtes de tantde regions & prouinces , leur forces eſtans
iointes & vnies toutes enſemble,ou chacun d'eux à part ſoy, & de quelle ſorteils vindrent
à ſucceder les vns les autres , tant à l'argent comprant & autres meubles, qu'aux herita
ges & ſeigneuries, cela ne meſemble point fort neceſſaire d’eſtre curicuſement eſpluché
par le menu. C'eſt bien choſe toute notoire que les Seigneurs Othomans ont touſiours Les Seigneurs
eu en fort grand reſpect & recommandation le bourg de Sogut;où ils ſont allez ſouuentes- Othomans
prirent leur
fois , & ontfait plus de graces,de liberalirez,& de biensfaits aux habitans d'iceluy qu'à nuls premiere
autres de tous leurs ſujets. l’ay apris d'auantage , qu'Othoman fils d'Orthogules fut lc naiſſance au
premier de cette race natif de ce bourg , d'où s'eſtant acheminé ,il auroit pris beaucoup de village deso.
villes de l'Aſie ; & ſi emporta encorepar famine & longueurdu ſiege celle de Pruſc,la plus
riche & floriſſantede toute la Myſie, là où il eſtablit le ſiegede ſon Empire, & y deceda fi
nablement , apres auoir mené à fin pluſicurs belles belongnes dignes d'vne perpetuelle mier liege de
recommandation : laiſſant à ſesenfans vne principauté delia tres -puiſſante, tres - riche , & l'Emphe des
Turcs.
de tres-grande eſtenduë.Ce fut le premier d'eux tous, quifort ſagement ordonna & prou
АН)

1
8
Hiſtoire des Turcs,

ueur àtout ce qui pouuoit eſtre neceſſaire pour le maintenement & longue durée de ce
1310 .
grand Empire:& quipour rendre plusferme & ftable, dreſſa vnemilice de ſesplus exquis
& valeureux ſoldats, pour eſtre d'ordinaire autour de ſa perſonne;on lesappellemainte
nant les Ianiſfaires de la porte:ce qui le rendit bien plus craint & redouté par cout, quand
on voyoit ceſte force ainſi prompte & appareillée à toutes les occaſions qui euſſent peu
ſuruenir. Aumoyen dequoy les peuples à luy ſujets fechiſſoient bien plus volontiers aux
mandemens & ordonnances qui leur venoient de la part. A la verité ce Prince icy fur en
toutes choſestres-valeurcux & excellent ; & dontles beaux faicts & majeſté venerable,le
mirent en tel honneur & reputation , qu'ilfut eſtimépreſque diuin : Auſfi ſes ſucceſſeurs
Le premier prirent de luy ce tantnoble & renomméſurnom d'Othomans,qu'ils gardent encore pour
pallage des le iourd'huy. Or de ſon temps paſſerent premierement en Europe hui&t mille Turcs na
rope enuiron turels, par le deſtroit de’l'Hellefpont , leſquels ſurprirent la garniſon que lesGrecs te
l'an izio. noientau Cherſoneſe ; & de là cntrerent en la Thrace iuſqu'au Danube ,où ayanscouru ,

pillé , & gaſtéle pays de cous coſtez , s'en recournoient chargez des grandes richeſſes&
tous Teurs pris deſpoüilles ,meſmement de priſonniers ;leſquels ayans faits cſclaues, ſuiuant les loix &
ſonniers et deuoir de leur guerre , ils enuoyerent deuant en Aſie : En forte que les affaires des Grecs
claues. ,
Ce ſont les & des Triballiens, quemaintenant on appelle Bulgares ; commençoientdeſia à ſe porter
Tartases , mal:quand les Scythes qui en cette meſme ſaiſon eſtoient ſortis de la Sarmatie ,mais en
aſſez petit nombre , prirent d'auenture leur chemin vers le Danube , & l'ayans paſſé àna
ge ſe vindrent rencontrer auec les Turcs deffuſdi&ts,là où ily eut vne fort lourde & dan
gereuſe rencontre , dont les Scythes eurentle deſſus, & tuerent preſquetouslesautres.
Ce peuquieſchappa de la meflée reprit à bien grand haſte les erres du Cherſoneſe , & de
là eſtansrepaſſez en l’Afic, s'abſtindrentde là ensuant de l'Europe.
V. D'AVTRE part lesGrecs ſe trouuoient en fort mauuais termes, à cauſe des troubles

& diſſentions domeſtiques des deux Androniques l'ayeul & ſon petit fils, deſcendus tous
Par ces dif- deux du tres-noble & illuſtre fang des Paleologues, leſquels qucrelloient entr'cux l’Em
cordes l'Em- pire de Conſtantinople,& pour cette occaſion auoient tout remply de troubles ,ſeditions,
pire Grec
vint entre les & partialitez :les vns fauoriſans ceſtuy -cy , les autres tenans bon pour l'autre: ce quiles
mains des amena finalement à vne derniere perdition & ruine. Car le premier Andronique auoit

Tures, apres eu vn filsappelléMichel, quimourut auant que ſucceder à l'Empire :mais il laiſfa ceren
1121.an . fant de luy , le ieune Andronique : lcquel bruſlant d'une conuoitiſe & appetit def-or
Ce vicil An- donnéde regner , toutincontinent apres le dccés de ſon pere ſe bandaouuertement con

fis de Michel cre le vieillard ſonayeul,ne pouuantauoir patience qu'il acheuaſt ce peu de iours quiluy
premier Pa- reſtoientà viure , en la dignité qu'il pretendoitluy eſtre deſia acquiſe. Comme doncques
Teologue qui l'ambition l'eut rendu ſi effronté & peruerty , qu'il ne pouuoit admettre negouſter vn
recouura ,Co.
ftantinople ſeul conſeil ſalutaire ,il achcua bien -coſt deprecipiter & gaſter tout. Carpour ſe renfor
desmainsdes cer,il fit venir les Triballiens: & ayant tiré à ſes intentions preſque tous ceux qui tenoient
François l'an
1254 : les principales charges & dignitez de l'Empire , il fcit que perſonne de là en auant ne ſe
Prule capica- foucia pasbeaucoup d'empeſcheraux Turcs l'entrée de l'Europe:tellement quela ville de
le de Bithinie Pruſe vintlors ésmainsde l'Othoman , apres qu'il l'eut longuement tenuë aſſiegée,& re

Turcs enuiró duite à vne extremeneceſſité de toutes choſes. Il prit auſſi grand nombre d'autres places
l'an 1303.
en Aſie :dequoy ſe trouua fort augmentée la puiſſance des Turcs.Leſquelseſtans par apres
paſſez en Europe,firent de grandsmaux & dommages par toute la Thrace : d'autantmef
me que Cathites qui auoit par les Grecs eſté confiné au Cherſoneſe , fut celuy qui y
attira les Turcs, & firepouſſa brauement ceux qui cuiderent aller au ſecours : Puis entra
bien auant dans la Thrace ,dont il ramena vn gros buţin . Mais apresque le renfort des
Triballiens futarriué, & les gensde guerre auſſi qu’on auoit fait venir d'Italie , & queces
forces iointes enſemble eurent enclos par tousles endroits de la terre & de la mer la garni
Les Turcs ſon qui eſtoit au Cherſoneſc ,les Turcs ne ſe ſentans pas aſſez forts pour reſiſter , choiſi
challez du rent vne nuict obſcure & tempeſtueuſe ,à la faueurde laquelle ils euaderent en Aſie , au
Cherſonele deſceu de ceux qui les penſoient encore tenir aſſiegez. Les Grecs depuisne traitcerent

parles Grecs, pasfortbien Azarin , nc les autres Capitaines Turcs quis'eſtoient allez rendre à eux :ce
qu'ils ne firent , ſinon pour complaire aux Italiens qu'ils auoient appellez à leur aide, afin
d'eſtre encores accompagnez d'euxcontre Orchan Empereur des Turcs , quiauoit lors
Ville d'Alic,mené ſon armée deuant Philadalphie. Euxdoncques tous enſemble , auec Azatin & les
en la Prouin- autres Turcs fuitifs , ſemirent en chemin pour aller donner ſur la garniſon deGallipoli ,

Gregoras" li- laquelle eſtoit àla garde du Cherſoneſe, en deliberation d'aſſieger la ville tout parmel
usc.7.ch ,,. memoyen : dequoy les habitans ayant eu le vent par vn Grec quilcur deſcouurit l'entre

priſe,
Othoman , Liure premier.
9

priſe, s’eſcarterent d'heure deçà & delà par la Thrace. Les autres ayans paſſé la monta- 132 0 .
gne de Rhodopë tirerert droit vers Caſſandtie anciennement dite Pydné:& les Turcs Ce Rhodopt
qui fuiuổicht Azätin , s'en allerent trouuer le Prince des Tribålliens. Mais ceux qui au cſt en Macc .
doinc. "
parauants'en eſtoientfuis cn Alie , voulansdenouveau reſtaurer la guerre, retournerent
au Cherſoneſe , & tout auſſi-coft taſcherent de regagner l'Ane. En pluſieurs autres en
droits encore , ils furentcontraints de capituler auec les Grecs :puis apres s'eſtant apper- c'est ce qu'on
ceus qu'ils alloient demauuaiſé foy enuerseux , & ne cherchoient ſinon de les circonue- appelloit po
nir ; & leur jouer quelquemauuaistour,ils ſe fauuerent vneautre fois au Cherſoneſe ,où ridte.
its arreſterent les autres: & de là en auant leur porterent de grands dommages & nuiſan
ce . Ce temps-pendant les Italiens, & Arragonnois apres auoir bien tournoyé toute la
Macedoine & la Theſſalie , entrerentau territoire de la Bæoce , & s'eſtans emparez de la
contréc , prirent auſſi & ſaccagerent la ville de Thebes , dont on reiette l'occaſion ſurla
preſomption & temerité du Prince ,lequelmeſpriſantces eſtrangers, comme ſi c'euſſent
elté quelques friquenelles denulle valeur, s’alla inconſiderément attacher à eux hors de
faiſon & de propos , faiſant ſon comte de pleine arriuée leur paſſer ſur le yentre. Ce qui
n'aduint pas ainſiqu'il cuidoit ; car les autres ſe feruans de la commodité & aduantage du Stratageme.
Gregoras li.
lieu où ils s'eſtoient campez tout au contraire de ce qu'on euſt iamais eſperé , d'autant 7.chap ...
que c'eſtoit vnc campagneraſe , & queceux qui les venoientcombattre eſtoient de
gens
cheual , & cux tous à pied , creuſerent d'vne extreme diligence tout plain de trenchées &

canaux, paroùy ayans attiré grande abondance d'eau desſources & fontenilsprochains,
dcftremperent tellement le terroüer , que quand les Grecs cuiderent les y venir enfoncer
à toute bride,ils neſe donnerentde garde:fi bien qu'eux & leursmonturent demeurerent
engagez là dedans tout ainſi que ftatuës plantées debout, n'ayans le pouuoir de fe remuer
ny fe deffendre à l'encătre du grand nombre de traicts & dc jauelors qu'on leur lançoit de

toutes parts ,ny plus nymoins queſi leurs aduerſaires euſſent decoche de pied fermecon
tre vne butte : & ainſi les accablerent là preſque tous. Puis s'eſtans allez de ce pas preſen
ter deuant la ville de Thebes , la prirent & la pillerent ſans contredit ne reſiſtance ; cela Thebes Car
cagée par
fait , s'en retournerent enleur pays. Les Grecs d'autre coſté auec leur Empereur Andro- Italiens les
& As
nique , ne s'eſtans peu aſſez dextrement comporter ny enuers les Turcs, qui s'eſtoient ve- ragonnois.
nusrendrcà eux ,nyauec les Italiens & Eſpagnols qu'ils auoient appellez à leurs ſecours,
ſe trouuerent tout au reuers de leurs eſperances : ils eurent les vns & les autres pour en Choſe bien
nemis . Dauantage les deux competireursde l'Empire , taſchansd'attirer à l'enny chacun dan gereklife
à ſafaueur & deuotion , les plus grands & auctoriſez par lemoyen deslargeſſes & profu- le mette a
fions, qu'à pleines poignées ſans meſure ny diſcretion quelconque ils leurs eſpandoient biens.facies!par
à toutesheures , eurentbien -toit eſpuiſé les coffres de l'eſpargne , & les deniers de tout contrains,la
le reuenu, fans auoir fait , cependant, aucune leuée de ſoldats eſtrangers , nes’eſtre mis faucur de les
en deuoir d'aſſembler par autre voye quelque formed'armée, pourrepouſſer lesennemis ſujets.
horsde leurs frontieres & limites.Mais pourlaiſſer ce propos & retourner à celuy dont
nous eſtions partis , Othoman fils d'Orthogules apres auoir reduit à ſon obeïſſance tou
tes les Prouinces de l'Aſie habitéesdes Grecs , alla attaquer la ville de Nicéc , & celle de Nicée ville
Philadelphie ,leſquelles toutesfois il ne peuſt prendre : Parquoy il tourna fa colere à Bithinic.
l'encontre des Turcs, qui ſuiuoient les enfans d'Homut , à qui il en vouloit de longue
main . Mais ayant deſia rcgné fort longuement, & eftant paruenu à ſa derniere vicilleffe, Othoman
ildeceda bien -coſt apres en la ville dePruſe chef de ſon Empire , laiſſant troisenfans , & fe,tran 1318 .
vne tres-belle & ample Seigneurie, à laquelle il auoit donné vn commencement for
heureux .
JO Hiſtoire des Turcs ,

ORCHAN OV VRCHAM

GVSI , SECOND EMPERE VR

DES TVR CS.

Lors que tu vois ,Chreſtien ,l'effroyable progrez

Du Tyran circoncis, fçache que la Diſcorde


,

Touſiours de l'arc Turquois eft la premiere corde :

ORCHAN deffait ainſi fes Aiſnez , & les Grecs.

VILLE DE LYON
Biblioth . da Ialais des Arts
de l'Hiſtoire des Turcs.
11

cocolos doctoc ogledalo co GO ooooo


SON ELOGE O V SOMMAIRE

DE SA VIE ,

RCHAN O# Vrcham Gufiefgallant ſon pere en hauteſſe de courage , dexterité


de Conſeil , gra
& ndeur d'ambition , ſesfreress'eſtans emparez de toutl'eſtat, ib.
fi fortifiedebandouliers, &-ſe feruantde leursquerelles ,les desfaict l'un apres
l'autre ,fe rendant par ce moyen Seigneur abſolu de l'Empire Turqueſque. Il
deſconfit de vieux Capitaines de feu (on perequi s'eſtoient rewoltez contre luy,es
leur oftant leurs proninces , les donne àſes deux fils , foms le nom de Sanghiacats
Se fortifie d'alliance , eſpouſant la fille du Roy de Caramanie , faict la guerre à quelques Princes .
d'Aſie,& comme il eſtoit fin & aduisé, ils'accorde auec les uns
pour desfaire les autres plus àſon aiſe.
Prend lesvilles de Nicée,& Nicomedie,dá met en routepres Philocraiél'Empereur Palleologie , qui
eſtoit venu fecourir Nicée. Contracte alliance auec Catacuzene autre Empereur Grec , cipoule fa

fille . Attaque
le Caraman ſon beau pere u luy ayant ofté pluſieursplaces ,faict mourir jön iesne
fils,frere de ſa femme, aagéfewlement de dix ans. Conqueſte la Myſie, Licaonie
, Carie , & Phrygie,
estendant les limitesd'un coſté iuſques l' Hélepont, & de l'autre iuſques à la mer Maiour. Aſie
gédans la ville de Demotique
par les Bulgares ,& autres peuples Chreſtiens, il s'en retire heureuſe
ment , taillant apres en pieces les aßiegeans lesſurprenansà demyyures
. Met le fuegedeuant Thila
delphie , mais la courageuſe valeur des affaillansle contraignit de ſeretirer fans rien faire. Il força
ſelon quelques -uns les villes de Gallipoli, & Philippopoli ſur legrand tremblement de terre, qui
Juruint le iour de deuant la priſe de Gallipoli , il dit aux fiens . Demeurons en Europe puis que
Dieu nous en ouure le chemin . Sa demeure no'y fut toutesfoisque de trois ans : car il perditſelon

quelques -uns vne bataille contre les Tartares où il futoccis ,laiſſant deux enfans Soliman & Amu
rat.Les autres diſent deuant la ville de Pruſe , mais noſtre autheur n'eſtpasde cet aduis , il fut enfe
uelienun village preche de Gallipoli ayant
regne vingt -deuxans l'an mil trois cins quarante-neuf
,
feant à Rome Clement fixieſme,tenant l’Empire Occidental Charles quatrieme , & celuy de Con
ftantinople Iean Palleologue, & lean Catacuzene qui le querelloient enſemble. Prince fort courtois
el liberal, principalement à l'endroit des gensde guerre, enuers ceux qui excelloient en quelqueart,
& enuers lespauures, de forte qu'ileſtdit de luy qu'il ne refuſa iamais l'aumoſne à perſonne,auſsi fit
;
il conſtruire pluſieurs Timarets ou hoſpitaux . Religieux & deuot enſa loy , & fort repectueux à l'en
droit
des Miniſtres d'icelle , leur
faiſant baſtir des maiſonsoù ilvouloit qu'ils
fuffent nourris. Fonda
vn College à Burſe où il entretenoit la jeuneſſe à ſesdeſpens, & donnoit des gages aux regens , e
Docteurs
Mahometans. Son eſprit eſtoit fubtile inuentif , principalementen inſtrumens belliques.
Il s'eſtudia fort à fe monſtrer benin , liberal, & courtois enuers les Chreſtienspourles attirer à foy, ce
quiluyreußit auec tant d'heur (par la partialité desGrecs ) quclears diffentions ciuiles, lwy ont ac

quis plus de lauriers, que ſes propres forces.

UMTI Rchan le plusieune , du viuant encore du pere n'auoit rien oublié C'a eľé va
pour gaigner les volontez de ceux qui pouuoient le plus, fi bien qu'il i dhaicon dos
les eut touſiours du depuis entierement affectionnez & fideles en Othomans
tous ſes affaires. Car auſſi toſt qu'Othoman eut les yeux clos, ils ne queles Cadets
faillirent de l'en aduertir en toute diligence : Au moyen dequoy fouuent ein

fuyant le danger qui le menaſſoit de les freres , il ſe retira dans le parez del’em
mont Olympe qui eſt en la Mylie , où ayant departy à ceux qui ſe pire.
venoient d'heure à autre rendre à luy, les cheuaux qu'il trouua à
grandes troupes és harats ſur les chemins, de là ilcommença à faire des courſes & faillies
ſur les peuples de là autour , & en abandonna le pillage à ſesſoldats & partiſans. Il pric
auſſi & ſaccagea vnebonne ville , dont il ne receut pas peu de conmodité pour s'equipper ,
cependant que ſes deux freres eſtoient aux eſpées & aux couſteaux l'vn contre l'autre,
ayant chacun d'eux attiré de grandes forces à fon party . Mais auant que leurscamps fur Deux diſcor
dans ne fail
ſént preſts de ſe ioindre pour ſe donner la bataille : Orchan deſcendant à l'impourueu lene gueres
ſur l'vn , & puis ſur l'autre,auec les gens de guerre qu'il auoit ramaſſez ,les desfic tous deux, d'appeller von
& fe fitſeul Seigneur. Toutesfois ie ſçay bien que les Turcs ne le racomptent pas ainſi
, met hors de
car ils ont opinion que ces choſes pafferent foubs les Capitaines des Oguziens. L'Empire diſpute,
Liure premier.

Orchan fub- doncques luy eſtant demeuré paiſible, cour incontinentil y adiouſta la Lydie , & entama
ingue la Ly. la guerre aux Grecs demeurans en Aſie ,ſur leſquels il conquit pluſieurs places ; fe íeruant
en cela del'occaſion quiſe preſenta tour à propos pourbien faire ſes beſongnes:parce que
les Empereurs de Conſtantinople ,les Triballiens en la Thrace , & les Myliens, eſtoient
Les Turcs ſe chacun endroit ſoy en combuſtion & diuorces auecles fiens. En apres ilſe jetta ſur la Cap
uifions des padoce , où il prit quelques forts & petites villettes: & delàmena fon armée deuant la vil

Chreſtiens. le de Nicée, où ilmit le liege. Les nouuelles eſtans venuësà Conſtantinople , que ſielle
Nicée
gée les n'eſtoit promptement ſecouruë il y auoit danger qu'elle ne ſe perdiſt , & le peuple enfer
paraffic-
Turcs. mélà dedansne fuſt forcé de la neceſſité, & cõtrainat de venir ésmains des infideles; l’Em
.

pereur commença à leuer gens , & fe remettre au maniement d'affaires , faiſant quelque
demonſtration dene vouloir ainſi abandonner vne telle place, ainsqu'il feroittout fon ef
fort de la conſeruer;non tant pour animoſité qu'il euſt contre les Barbares , que de crainte
de laſcher vntelmorceau ;mais tout ſoudain ce deuoir & office de bon Princemis en ar
riere , il ſe rechauffa plus aſprement que iamais apres ſes hargnes & partialitez domeſti

Vnemauvaiſe ques. Et comme conuoiteux de nouveaux troubles, incita derechef les Grecs contre ſon
querelle est ayeul;ſe liguant à Michel Seigneur de la Myſie ,auec lequel il fit alliance par le moyen de
ordinairemét ſå ſæur qu'il luy donna en mariage , combien qu'il euſt deſia eſpôuſé celle du Prince des
qu'vne iuſte Triballiens.Dequoy ceſtui-cy eſtantindigné prit les armes contre luy , ayant en la com
& raiſonna- pagnie Alexandre couſin germain dudit Michel , lequelilvainquit : & pour ſe venger de
ble .
l'iniure à luy faite ,mit fa principauté és mains d'Alexandre. Or comme il ſoupçonnaſt
quelesGrecs auoient eſtéde la partie contre luy,il s’addreſſa auſſi à eux, & ayantpris quel
ques vnes de leurs places s'en retourna en ſon pays. Ils firenttoutesfais appoinctement
enſemble de là à quelques temps :mais bien toſt apres les nouuelles eſtans venuës comme
Orchan eſtoit entré dansla Bithinie, & qu'ayant pris au plat pays grand nombre d'eſcla
Greg. liu.9. ues,il auoit finablement aſſiegé la ville de Nicée,laquelle iltenoit de fort court , & la bat
chap. ii.
toit aſprement à toutlesmachines & engins : l'Empereur paſſa en diligence en Aſie auec
les forcesqu'il auoit, afin de ſecourir cette place & ne la laiſſer perdre par ſa faute. De
quoy Orchan ayant eu le vent,s’en vint incontinent au deuantdeluy auec ſon armée ren
Orchan ſur- gée en bataille , iuſques aupres de Philocriné , où lesGrecs s'eſtoient campez pour ſe ra
prend les
fraiſchir du long chemin qu'ils auoient faict, & deliberé comme ils ſe deuroient gouuer
au recours de nerà ſecourir la place,mais il neleur en donna pasle loiſir : car de plainè arriuée il les vint
Nycte , & les attaquer au combat,auquel l'Empereur ayant eſté bleſſé à la iambe , & grand nombre de
deffait.
ſes genstuez de cette premiere rencontre , il fut contraint de ſe fauuer auec le reſte de
dans l'enclos desmurailles,tant pour laiſſer eſcouler cette fichaude impetuoſité & furie ,
que pour faire panſer les naurez : encore toutesfois ne peuſt- il faire la retraite ſansmener
lesmainsà bon eſcient, & perdre derechef beaucoup debons hommes , par ce que les
Turcs les chaſſerent viuement , & les ayans rembarez iuſques dedans les portes ,les y afſie
gerent. Toutesfois eſtant la ville aſſiſe ſur le bort de la mer, dont à toutes heures il leur
pouuoit venir des rafraiſchiſſemens tels qu'ils vouloient, Orchan quin'auoit ne vaiſſeaux,
nemoyenspour les en forclorre , futbien toſt contrainct de s'en departir , & retourner au
La priſe de ſiege de Nycée : laquelle apres auoir ſouffert & enduré toutes extremitez poſſibles ,ſe
Nycéc.
rendit finablement par compoſition . Entellemaniere ceſte riche & puiſſante cité vint en
l'obeiſſance des Turcs; qui s'en allerent tour de ce pas affaillir Philadelphie ; maiselle fur
ſivaillamment deffenduë par les gens de guerre que les habitans auoient ſoudoyez,qu'ils
Orchan fait la n'y peurent rien faire. Parquoy Orchan s'en alla par deſpit deſcharger ſa cholere & indi
de la nation's gnation ſur aucuns Princes & Seigneurs de l'Aſie , contre leſquels il eſtoit deſia animé
crcance, & aigri : & s'eſtant malicieuſement accordé aux vns, ſubiuga bien à l'aiſe tout le reſte.
Quelque temps apres il eſpouſa la fille de Catacuzene Empereur des Grecs , laquelle
Ruſe d'orcha alliance amena la paix & reconciliation entre les Turcs & eux : & pourtant il ſemit apres
fouuentprati- ceux qui dominoient en Phrigie, & eſtoient aux armes les vns contre les autres. Orl’Em
quée par les
Romains. pereur Andronique auoit laiſſé vn fils aagé ſeulement de douze ans;auquel ilauoit ordon
Orchan er. né pour tuteur iceluy Catacuzene homme riche & de fort grande authorité ,afin de gou
pouſe vne
r
femme Chre uerner & l'Empire & l'enfant iuſques à ce qu'il ſeroit en aage pour commande , & pren
fienne de la dre luy -meſme en main l'adminiſtration des affaires ; ayant obligé & aftrainet Catacu
mailon des zene par ſerment ſolemnel, de ſe porter en l'vn & en l'autreſincerement & ſans aucune
Catacuzenes. fraude ne dol ; & que ſans faire nepourchaffer mal à l'enfant , il luy remettroit par apres
depoffede fon de bonne foy le tout entre les mains.Catacuzene doncques apres la mort de l'Empereur
Pupills. eſtantporté des plus grands , prit la tutelle de ce jeune Prince , & le maniement des
affaires;
Orchan , Liure premiér .
13
affaires; fanstoutesfois attenter encore choſe qui luy tournaſt à preiudice.Mais quel- 1342,
que temps apres l'ayantappetceudun naturel mol& languido, ilcommença à le detdai . & fuiuans.
gner , & entrer 'en de hautes eſperances de pouuoit retenir l'Empire pour ſoy par le
moyen des principaux , & du peuple qu'ilpenſoit bien ne luy deuoir pointeſtre contraire.
AinG ayant toutouuertement depoſledé ſon pupille, il vint à gagner puis apres le fup
le
port & amitié d'Orchan , par moyen de ſa fille qu'il luy donna en mariage ; & de fait
l'euttouſiours depuisentierement à la fateur & deuotion .

B
Hiſtoire des Turcs,
14

in
SOLIMAN I. D V NOM ,

TROISIESME EMPEREVR

DES TVR CS.


>

La mort , dans les combats n'ayant pas eu l'audace

De s'attaquer à moy tout couuert de Lauriers,

Apres que i'eus dompté les plus hardis Guerriers,

Meprit en trahiſon dans un plaiſir de Chaſſe.

VILLE DE LYON
Biblioth , da lalais des Arts
Soliman I. Liure premier. 15

13498
DE COCO
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SON ELOGE OV SOMMAIRE

DE SA VIE .
ES

OLIMAN Prince'tres -belliqueux nourry dés ſaplus tendre enfance anmilieu


des armées de fon pere, & plus abreuuéde ſang que delaict : Ayant deffait Vn
gleſes & Crates, Princes des Bulgares': Prend par ſurpriſe ( ſelon noſtre Alle
theur ) la ville doreſtiade ou Andrinople , & celle de Philippoli par compofition .

Conquefte vne partie de la Thrace,auec les villes de Pergame, Edrenuté, Ze


menique, & pluſieurs autres , tant deçà que delà l'Hellefpont , acquerant une

telle reputation , qu'illuy venoit tous les jours nouueaux ſoldats de tous les endroits de l'Aſie,
attirez en partie auſsi de la friandiſe & douceur du pillage. Contracte focieté auec l'Empereur
Grec, pour faire la guerre aux Triballiens , ou Bulgares. Mais comme chargé de butins de
defpošilles , il ſe haftoit de repaſſer en Aſie , une maladie le preuenant, luy fitfaire un autre paf
de la vie à la mort . Il ne regna quedeux ans, & fut inhuméau goulet du Cherfonefe aupres
de ſon fils ( dit noftre Autheur, fiparavanture il ne veut point dire fon pere.) Ceux qui ne luy
donnent point de rang entre les Empereurs Turcs, diſent qu'il mourut du viuant d'Orcanes,
s'eſtant rompu le colen tombantdeſon cheual,commeil couroit vn'liéure. Les autres diſent fai
fant voller Jon oyſeau ſur une oye : Caril pronoit un fingulier plaiſir à la chaſe,y employant vo.
lontiers le temps quiluy reſtoit ,apresauoirmisordre à ſes plus importantesaffaires.

R CHAN regna en tout vingt-deux ans, & laiſſa deux fils , Soli- VIH .
man , & Amurat. Soliman comme l'aiſné ayant pris poſſeſſion de Soliman , s.
l'Empire , meut tour incontinent la guerre aux Grecs habitans en Empere
Turcs.
us des
l'Alie , dont vne courſe qu'il fit ſur eux il enlcua grand nombre
de priſonniers :Et de là paffa en Europe à l'inſtigation des Turcs, Le troiseme
qui auparauant y eſtoient venus fous la conduite de Cachites; car paſſage des
ils luy en apprirent le chemin ; adiouſtans que c'eſtoit le plusbcau, le Turcs en
meilleur, & le plus fertile pays qui fut au demeurant du monde , & quant & quant fore l'Europe .
aiſé à conquerir . Parquoy eſtant paſſé auec partie de ſes gens au Cherſoneſe , il le pilla
1352.
d'un bout à autre : prit cncores quelques villes , & chaſteaux ;mettant en route les garni
.

ſons quieſtoient là , & à Madyte.Cela fait , il ſe ietta ſur la Thrace , & donna iuſques à la
riuiere de Tenare; ramenant en Aſie force butin & eſclaues qui furent pris en ce voya
ge . Les autres qui eſtoient cependant demeurez en leursmaiſons , en eurent telgourt,
que tout ſoudain ils pafferent en Europe deuers Soliman:en ſorte que de tousles endroits
del’Afie , iour pariour luy venoient gens frais & nouueaux,attirez de la douceur & frian .
diſe du pillage : les laboureurs meſmes abandonnoient leurs poffefſions , domiciles , &
heritages pour ſe venir habituer au Cherſoneſe :mais quelque temps apres l'Empereur
des Grecs enuoya deucrs Soliman pour accorder auec luy, pource qu'il voyoit d'heure à
autre proſperer ſes affaires de bien en mieux. Etainſi ces deux Princes ayans ioint leurs
forces enſemble, s'en allcrent à commun frais faire la guerre aux Triballiens : combien
qu'aucuns veulentdire que du viuant encore d'Orchan , ſon fils Soliman eſtoit paſſé en
Europe contre eux, à la requeſte de l'Empereur; dautant qu'ils eſtoient deſia paruenus &
montez à vne puiſſance trop redoutablc pour leurs voiſins ; & ce de la fortc & maniere
que nous allons dire preſentement.
Estienne lcur Prince eſtant quelquefois ſorty de cet endroit de païs qui s'cſtend Lorigine des
le long du golphe Adriatique , entra au territoire d'Epidamne , bruflant & gaſtant Triballiés ou
tout , & fi prit la ville : Puis mena ſon armée en Macedoine , où il eſtablit ſon ſiege Royal
en la ville des Scopiens. On eſtimeque ces gens-cy eſtoient deſcendus des Illyriens , qui
dominerent vne bonne partie del'Europe; leſquels ayans abandonné les regions Occi
dentales , s'en vindrent en ladite ville des Scopiens, dont le parler n'eſtoit pasbeaucoup
different du leur:& de là eſtendirent ſiauant leurs limites tout le long decesmers- là , qu'ils
B ij.
2
16 Hiſtoire des Turcs,

! 352. paruindrentiuſques aux Venitiens. Les autres qui s'eſtoient de bandez d'auec eux , de
& tuiuans. meurerenteſcartez de coſté & d'autrepar l'Europe ; toutesfois ils retiennent encorejuſ,
qu'auiourd'huy preſque le meſme langage , les nieſmesmæurs & façons de faire : telle
ment que l'opinion de ceux n'eſt gueres vray -femblable , qui penſent ces Illiriens eſtre
peu me puis-ie accorder auec les autres, qui veulent faire accroire
Les Illiricns les Albanois: Nyauſſi
ne font pas que les Albanois ſoient de la race des Illiriens :trop bien que les Albanois eſtans partis
les Albanois. d'Epidamne pour s'acheminer vers les riuages de la mer quiregardent à l'Orient, ſub
Les Alba- iuguerent l'Oetolie & Acarnanie, auec la plus grandepart de la Macedoinc , & yayent
nois habi , fait leur demeure : i'ay aſſez conneu tout cela , tant par beaucoup de conie &tures qui
cedoine , me le font croire ainli , que par le rapport de pluſieurs que i'ay ouys là deffus. Mais
foit qu'ils partirent de la Pouille pour venir à Epidamne , ainſi que quelques-vns pen
ſent ,& que de là finalement ils arriuerent en la region que depuis ils conquirent; ou
bien qu'eſtans voiſins des Illiriens qui habitoient en Epidamne ils ſe ſoient peu à peu
approchez de cet endroit du pays qui s'eſtend vers le Soleil leuant , & emparez d'ice
luy, ie ne voy point de raiſons aſſez peremptoires pour me le faire croire . Parquoy
nous viendrons à eſclaircir & demeller comme ces deux races de gens, les Triballiens
Les deſcen- & les Albanois, eſtans fortis des marches & contrées qui couchent à la mer Ionie, ou
tes des Bulga : goulphe Adriatique , ont paſſé par les regions de l'Europe expoſées au leuant , & s'y
banois. lone habituez ; puis de là s'acheminans vers l'Occident , ayent adiouſté à leur Einpi
re pluſieurs terres & prouinces iuſques à attaindre le Danube, & la Theſſalie , voire
bien pres du pont Euxin : toutes leſquelles choſes aduindrent ainſi qu'il s'enfuit. Le

* En vulgas. Prince & condu & cur de ce peuple s'eſtant pourucu de fors bons & vaillans Capitai
te le souriwie- nes, treſ-expers au faiat de la guerre , partit de la ville des Scopiensauec vnegroſſe &
Te deHongrie. puiſſante armée,& rengea incontinent à ſon obeïſſance tout le pays d'autour de Ca
Itorie: puis ſans s'arreſter entra en Macedoine, qu'il conquit aufli , excepté la ville de
Therme ou Theſſalonique : & li paſſa encore outre iuſques à la riuiere de * Saue. Fi
nalement aprcs pluſieurs beaux & memorables exploiếts d'armes parluy heureuſement
menez à fin cn l'Iſtrie , s'en fit paiſible poſſeſſeur ; laiſſant en toutes les prouinces de
l'Europe par luy conquiſes, des perſonnages ſeurs & fidelles , pour les gouuerner en
Courſe des ſon nom . Car non content de tout cela il donna ſur les Grecs en intention de deffai
Bulgares iuf- re & mettre bas leur Empire. Ayant doncques enuoyé' vne grande force de gens de
decouranti cheual dans le territoire de Conſtantinople , ils y firent vne merueilleuſe deſolation &
nople. ruine , puis s'en retournerent à tout leur butin : Ét les pauures Grecs demeurans en vne
extreme crainte , pour ſe voir ainſi eſcorner deuant les yeux vn ſi beau & fi puiſſant
eſtar , le toutpar la faute & nonchalance de leurs Princes,ne ſçauoient quel party pren
Les maux dre. Car le vieil Androñique s'eſtoit du tout aſſeruy à vne vie voluptueuſe & perduë,
quanvenient ſans plus ſe ſoucier d'autre choſe que de prendre ſes plaiſirs : Et ſon peuple à l'exem
mire d'vn plc & imitation de luy , perdant le cæur , ne ſe donnoit pas grand peine de recourir
Prince,
aux armes; ny ne cherchoient autre moyen de fe deffendre , ſinon auec la force & ver
tu de leurs murailles, où ils ſe tenoient enfermez , ſans oſer ſeulementmettre le nez
dehors ; remectans là deſſus toute l'eſperance de leur ſalut. Cependant le Bulgare
le
dreſſant ſon chenin par pays d'Ætolie prit la ville Ioanninc anciennement dice
Caſſiopé : & finalement departit ſes Gouuerneurs & Lieutenans generaux en celle
Le departe forte. Cette partie de Macedoine qui confine à la tiuiere d'Axie , il la commit à
Zarque , perſonnage quiauoit le plus grand credit & authorité aupres de luy : Et
uinces con- le reſte de la prouince qui s'eſtend depuis la ville de Pherres iuſques à la deſſuſdicte
quiſes par le riuiere , au Pogdan , le meilleur homme de guerre qu'il euſt. Le pays depuis Pher
Efticnine, res iuſques au Danube , eurent les deux freres Chrates & Vngleſes ; dont l'on eſtoit

ſon eſchanſon , & l'autre ſon eſcuyer d'eſcurie. Les terres adiacentes au Danube ef
cheurent à Bulque Eleazar, fils de Pranque : la ville de Trica , enſemble celle de Ca
ſtorie , à Nicolas Zupan : l'Acolie à Prialupas : la Lochride , & la contrée de Prilé
dicte Bæa , & Pladicas , homme fort renommé
. Et ainſi les prouinces & pays de l’Eu
rope furent diſtribuez , & donnez en garde aux deſſuſdicts par le Prince Eſtienne : apres
Tres-fage& lamortduquel chacun d'eux en fon endroi& ,ſe retint & appropria les gouuernemens

& pour une qu'il leur auoit commis durant la vie : Ec ſe donnerent bien garde de ſe guerroyer
domination les vns les autres , ains s'eſtans liguez tous enſemblc , employerent leurs forces
Donuelle ,
d'en commun accord contre les Grecs. le trouue au reſte ; que Michel , Seigneur
de la Myfis , qui domina le pays d'alentour le Danube , & eſtablit ſon ſiege Royal
en
Soliman I. Liure premier . 17

en la ville de Ternobum , preceda le deſſuſdit Eſtiennc. D'auantage que les Bulgaros 1958.
que nous appellons auſſi les Myſiens , firentmeſme là en droict leur demeure , & les
Seruiens , Sorabres , & Triballiens, combien qu'ils fuſſent ſeparez & diſtincts , obtin
drent tous neantmoins ce nom là , & le garderent depuis . Si eſt -ce que les vns & les
autres eſtans ainſi differends comme ils ſont , ne ſe deuroienc pas reduire à vn feu peu
ple . Comment ils ont eſté ſucceſſiuement depoſſedez par les Barbares , & ſoient à la
parfin deucnus à neant, cela ſe dira par apres. Mais Soliman duquel nous auonsdeſia Entrepriſe du
Turc Soliman
commencé à parler , apres auoir reduict å ſon obeiſſance toutes les places du Cherſo - ſur la Thrace,
nefe ,hors-mis la villc deGallipoli , s'achemina auec ſon armée contre la Thrace , en in
tention de la conquerir à la poincte de l'eſpée :au moyen dequoy ayant faict accord auce
les Grecs, il ſe delibera de donner auant tour æuure ſur Chrates & Vngleſes ; ceux de
tous les Triballiens qui eſtoient les plus moleſtes à ceux Grecs; commehardis & entre
prenans qu'ils eſtoient :lefquels n'eurent pluſtoſt les nouuelles de ſon arriuée en Euro

pe,où il eſtoit deſia entré dansleur pays, le pillant & ſaccageantà toute outrance , qu'ils
femeurent auffi de leur coſté auec toutes leurs forces pour luyallerau deuant. Et comme
LesTurcs det.
ils fuſſent venus enſemble à vne treſ-cruelle & ſanglance iournée; les Bulgares en rappor- faicts par ies
terent la victoire,ayansmis àmort vn grand nombrede leurs ennemis ſurla place du beau Bulgares.
premier choc & rencontre . Mais quant ils virent que les affaires & proſperitez des Turcs
prenoicnt de iouren iour nouueaux accroiſſemens; & quc de tous les endroi&ts de l'Aſie
arriuoient inceſſamment à la file gens de guerre fraix & nouueaux à Soliman , ſi bien qu'il
oſoit deſia s’atcaquer aux principales places de l'Europe : alorsmeus & excitez de tant de
conſiderations ſipregnantes , ſe retirerentl'yn & l'autre plusauant au dedans de la Thra
ce , pour aſſembler plus à loiſir leur arméc. Quant à Vngleſes ilpartit dePherres,où eſtoit
fa demeure ordinaire , pour s'en aller contre les Turcs: & Chrates ayantmisſusen toute
diligence vn grand nombredebons ſoldats ,prit ſon chemin par le milieu de la Thrace,
& s'en vint rendre deucrsſon frere ,afin que leurs forces eſtans ioinctes enſemble
, d'vn
commun accord ils puſſent plus aduantageuſement faire la guerre. Ce temps-pendant,
Soliinan eſtoit deuant vne petite ville , ſituée ſur le bord de la riuicre de Tenarc , à quatre
lieuës deGallipoli: & s'eſtant campé à l'enuiron ſoubs des tentes & pauillons, où les Scy
tes, & les Turcs , voire tous ceux qui ſuiuent la vie paſtorale , ont accouſtumé de paſſer
en grand plaiſir & contentementle cours de leur aage , la tenoit treſ-eſtroitement aſſie
gée , quand il eutnouuelles dela venue des ennemis . Parquoy ayant choiſipármytous ſes
gens iuſques au nombre dehuict cens hommes ſans plus, il chemina toute la nui&t , & au
poinct du iour arriua presle campdes ennemis, qu'il trouua tous en deſordre, ſans aucua
nes gardes ne ſentinelles : ains logez à l’eſcart, & au large, le long de la mcſmeriuiere,
l'cau de laquelle eſt fort plaiſante & delicieuſe àboire ſaine & profitable quant & quant.
Et pource qu'il faiſoit grand chaud , (car c'eſtoit au plus fort de l’Eſté ) & penfoient eſtre

en lieu de ſeureté & hors de toute ſurpriſe ,ilsne ſe donnoient pas auſli grand'peine d'a
uoir leurs armes aupres d’eux , ny leurs cheuaux appareillez , comme le deuoir de la
gucrre requiert. Ce qui donna commodité à Soliman de les prendre au deſpourueu ,ain- Deffaite des
liendormis & delbauchez qu'ils eſtoient , pour la trop bonne chere qu'ils auoient faicte Bulgares.
en ceſte contrée. Donnant doncques dedans auec ceshuict censhommes, il en fit vn fort
grand meurtre , & porta par terre tous ceux qui ſe rencontrerent les premiers: les autres
s'enfuirent vers la riuiere , tous eſperdus & incertains quel party ils deuoient prendre
pour ſe ſauuer ; de ſorte qu'en cerre irreſolution ilsfinirent là leurs jours. Vnglcles entre
les autres ſe trouua à dire , & Chratesauſſiy fut tué :mais quant à la maniere de la mort,
on ne la ſçay pas au vray : car aucuns & meſmes de ſes plus proches parens eurent opinion Mort d'vn .
qu'il ſurueſcut encore quelque temps depuis. Soliman enllé d'vne li belle & noble victoi- Chrates.
re , prit tout incontinent apres parçompoſition la ville qu'il tenoit aſſiegée: & de là s'en
alla contre celle d'Oreſtiade , autrement dite Andrinople ; ſe campant en cet endroit
qu'on appelle Peridmetum , d'où ilcommença à la battre, & affaillir fort viuement. Mais
commetousſes efforts ncluy profitaffent de rien ,& que le ſiege fuſt taillé d'aller en gran- La ville d'An
de longueur, il aduint là deſſus qu'ily auoit vn ieunehomme qui de fois à autre par vne qui fondée.
fente & creuaſſe de la muraille ſortoit ſecrectement pour aller cueillir du bled emmy les
champs , puis tout chargé de grain qu'il eſtoit, s'en tetournoit à la ville par le meſme en

droit. Cela ayant àla fin efté deſcouuert & apperceu par vn ſoldat Turc ,lequel remarqua
fort bien le lieu par où le Grec ſortoit & r’entroit , ſe mit vne fois à le ſuiure pour eſſayer
s'ily pourroit paſſerauſli :& apres qu'il ſe fut bien inſtruit & acertené du tout,en vint
B üj
18 Hiſtoire des Turcs,

1360. faire le rapport à Soliman , quifit mettre ſur le champ ſes gens en bataille le long du foſfé .

ou enuiron . Er delà ayant fait donner vn fatx aſſaut à ceux de dedanspourles amuſer, enuoya cepen
La ville d'An- dant quelquenombre desmeilleurs & plus auantureux hommes qu'il euſt en tout fon ar
drinoplo prile mée , ſous la guide de cet autre , leſquels entrerent ſans aucune reſiſtance par le deffaut de
par les Turcs la muraille dans la ville ;par cemoyen elle fut priſe fans grande effuſion de ſang d'vne part

ge façon . ne d'autre : cela fait , il mcna tout freſchement ſon armée deuant Philippopoli, qui ſe
rendit par compoſition . L'on dit que ce Prince icy fut touſiours fort ſoigneux d'auoir
pres de ſoy forcebons & excellens Capitaines. Vn mcſmement entre les autres,dont le
nom s'eſt perdu auec le temps , qui n'eutoncques ſon pareil parmy les Turcs à bien dref
fer & conduire vne entrepriſe , & faire des courſes exceſſiues & lointaines , qui eſt le ſeul
moyen pourprendre beaucoup d'ames : car plusles ennemis ſone eſloignez ,moins on le

doute d'eux : & lors qu'on ne penſe plus à rien & que le pauure peuple eſt à la campaigne
occupé à ſa beſongne ,ilne ſe donne garde qu'il ſe voitcruellement enueloppé de cesbri
gans inhumains; lier garotter hommes femmes , & enfansà la veuë les vns des autres, &
emmener en vnemiſerable feruitude pour eſtre expoſés à toutes ſortes d'opprobres, ou
trages, villenies, & iniures , la moindre pire quemillemorts. Ceſte capture d'ames a eſté
le richelle des de tout temps, & eſt encore le principal fondementdes grandes richeſſes & facultcz des
Turcs conkifte Turcs, ſoit qu'ils lesvendent à beaux deniers comptans, ou les eſchangent à des choſes
en eſclaues, dontils ontbeſoin , ou bien qu'ils les retiennentpour labourer la terre , pour lesſeruir &
anciens Ro. faire lcur beſongne, tout ainâ quc ſouloientiadis les Grecs,les Romains, & autres peu
mains,
ples plusanciens qu'eux.

Amurat I. Liure premier.
19

2706 octo G co 200 Gloo.065


ELOGE OV SOMMAIRE DE LA VIE
D'AM VRAT I. DV NOM .

Voor de la force anec lamaladie,de la courtoiſie & de la cruauté ,de l'agilitéen


ja vieilleſſe ,donner de la terreure de l'amour,efire inſatiable à reſpandre le fang
humain , de toutesfois ne faire mourir aucun de ſes ſujets que tres- iuſtement;Se font
d'accordantes contrarietez , qui ne ſe rencontrent qu'en ce perſonnage , & qui le

rendront admirableà la pofterité . Le bon-heur qui commença à le favoriſer des fon


aduenement à l'Empirelyeftant inſtaléſans competiteur) luy departit touſiours abondamment ſes
fameurs,iuſques à la fin deſa vie.Sous fon afile ilennoye Zenderbuen fon Cadileſcher anec 12000 ,
Turcs,au ſecoursde l'EmpereurGrec.Luz-mefmepaſſe apres hardimentle deſtroitdeGallipoli,fur
deux nauires de chargesGenevoiſes,l'an 1363.accõpagné de 6000.Turcs,quipayerētpour le pasſage
unducat pour tefte . Ildeffit Marco Cracouicchio Prince des Bulgares, & le Deſpote de Seruie en
la bataille deCaſſowie , où le Deſpote fut pris priſonnier ,da lequel il fit cruellement mourir. Pritla
ville de Pherres capitale de Macedoine,conqueſta la Myfie ſur Dragas , & lemont de Rhodope fur
le Pogdan ,deux vaillans & puiſſans Princes , é preſque toute la Romanie ſur l'Empereur Grec.
Son abſence ayantcauséla reuolte de ſes Lieutenans qu'il auoit en Aſie , la victoire qu'il obtint
fureux ( par la preſence inopinée ) remit en un infant les choſes en leur ordre.Son fils Saäsayant
fait le ſemblable en Europe , la fortune du filscede à celle du pere , & la Majeſté Royale ramene
Sans combattre les ſoldats en leur deuoir , & prenant ſon fils auec la villede Vimothique, il lwy fit
creuer les yeux ( auenglant ceſtwy-cy tout à fait comme ilauoitfaitperdre la veuë à ſes Lieutenans
le iour de la bataille ) dietter danslamer tous les Grecs qui l'auoient aßifté ,entreprit la guerre
contre Sufman Deſpotede Seruie,pour la beauté dela Princepeſa fille qu'il vouloitauoir à femme,
comme ileut ayant le deſſus de luy. Carathin le plus grand Capitaine de ſon tempsluy acquit les
villes decherale ,Seres,Marolia ,& la celebre Theſſalonique contraignant le Prince Emanuelfils
de l'Empereur Caloian de luy aller demanderpardon . Finalemenseftant toufours demeuré victo ,
rieux en trente -ſix batailles qu'ils'eſtoit trouué.La trentefeptieſmequ'ildonna contre les Bulga
res & Seruiens,en la plaine de Cofobe futplus renommée que toutes les autres, tant pour la vittoja
refignalée qu'il emporta , que pour la vie qu'ilylaifa. Cecy aduint en l'an 1372.feant à Rome
Gregoire x I.en la France Charles V.cn AllemagneCharles IV.Gà Conftantinople Calloian on
Ican Paleologue lequel fitpaix auec luy,& luy enuoya un de fos enfans pour faire reſidence d'ordi
naire à fa Porte.Il futle premier des Othomans quiſe nomma Contichiary, c'eſt à dire Empereur,
Prince duquelon peutmalaisémentiuger quifut plus grand en luy ou la vertu,ou la fortune,qui
ne ſe laſſa iamais dele favoriſer.Infatigableà la chaſſe (pour laquelle il entretenoit 4000.chiens
avec chacun un colier ) & à la guerre ,laquelle il n'entreprit iamais (comme diſent les Autheurs )
degayeté & gentilleſſe de ceur ou par conuoitiſe ,mais commepar une rage & auidité inſatiable
qu'ilauoit de reſpandre lefang itu bien qu'il futmaladif ,ileſtoit routesfois außi frais ,apre,
prompt & vigilant ſur les derniers jours, comme en la plus grande & vigoureuſe jeuneſſe, peu de
Princes ſe pouuansparangonner à luy pour ce regard . Il auoit la face plaiſante , cu agreable, l'æib
ſansrien de farouche & barbareſque, la parole douce , do attrayante, vehemente , da pleine d'affe .
Etion quand il falloitexhorter le foldatà bien combattre ,monſtrant touſiours le premier le ches
min à bien faire . Monſtroit vne chere affable , douce du gracieuſe , ew cependant extremement
cruel, á qui n'exft pas remisla moindre faute. Sagrandeexperience l'avoit rendu ſi exact en ce
qu'ilentreprenoit,que iamais ilne luymanqua aucunechoſe neceſſaire par fa negligence.Tenoit fa
parole , pourueu que ce ne fuftau preiudice de ſa grandeur, pour la conferuation de laquelle il auoit
bien fouuent beaucoup de dißimulation,d'ambition,de trahiſon , & d'infidelité.Mais il eſtoitdoux
& traitable entre lespeuples qui portoientpaiſiblement le joug defon Empire. Außi ſemonftra - il
touſiours fortmoderé enuerslesenfans denoblemaiſon , quieſtoient nourrisen la Cour: & tresa
prompt à careſſerun chacun d l'appellerpar ſon proprenon . Quelques-vns ont dit qu'ayant per
mis à ſes capitaines defairedes courſes ſur les Chreſtiens ,ilſe referuoit la cinquieſme partie du
butin , & fingulierement lesplus beaux eſclaues ,deſquels il inftitua les Ianiſſaires, & qu'il or
donna l'audience qui ſe donne encore auiourd'huyà la porte du grand Seigneur. Noſtre Autheur
rapporte un dialoguedeluyavec le vaillant Carathin , où faſagele & prudence ſepeutfacilement
remarquer ; & à la veritéil ſe fuſtrendu admirable en toutes choſes,ſans fa craauté,quifeulter .
nit la ſplendear de ſes actions, car elle fut telle qu’on tient qu'il y entplus de fang reſpandu fous

luy ſeul, que du tempsde ſes predeceſſeurs tous enſemble,


B iiij
20 Hiſtoire des Turcs,

A MVR AT I. D V NOM ,

QUATRIESME EMPEREVR

DES TVR C S.

Av delà du Deſtroit ie fis paffer ma gloire,

le fis toute de fang la Grece ſe noyer :

Aux plaines de Cofobe on me vid foudroyer;

Heureux fi i'cuffe på furuiure à ma victoire.

VILLE DE LYON
Hblioth . da Talais des Arts
Amurat I. Liure premier. 21

1360

OLIMAN doncques à tout fes grands butins & deſpoüilles fe haſtant Mess les annan
de repaſſer en Aſie , fut preuenu d'une maladie , dont ilmourur bien - les Turcs difens

coſt apres . Il voulut eſtre, inhumé au gouller du Cherſontre , auprés de 1958. Jis mois
ſon fils, * qui auparauant y auoit finy ſes iours ; & ordonnþar tefta- auant for pere
Orchan.
ment vne tres-magnifique fepulture pour leurs corps., accompagnée VIII .
bon reuenu l'entretene- *
de fon Temple ou Moſquée ; auec vn pour Non , c'eftoit
ment des Preſtres & Taliſmans , qui y deuoient à perpetuité faire ſon pere .
certain ſeruice coutes les nuicts pour l'ame des deffun &ts.Or comme ileuit rendu l'ef- La mort de

prit , Amurar fon frere en ayant eu ſoudain les nouuelles,pricà la hafte les laniſfaires,
& autres gens de guerre de la Porte ,& en toute diligence paſſa en Europe, où il prit Son'fuccef
poſſeſſion des armées qui y eſtoicnt.Puis s'en alla auant tout æuure eſtablir la Cour , & ſeur.
Con Palais Royal en la ville d'Andrinople: & de là courut toutes les regionsmaritimes
de la Macedoine , dont on pea de iours il enleua vne infinité de priſonniers , & de ri
cheſſes, qui firentbeaucoup de biens à ſes ſoldats, auparauant fort altcrez . Et fidonna
encore aux aduențuriers Turcs qui le ſuiuoient pour chercher leur fortune , leur part 80
portion du butin qui auoit eſté pris ſur les Grecs & les Myfiens ,tant en eſclaues que
meubles, chevaux & beſtail. On dit que Soliman , quelque temps auant ſa mort, ayant
eſté aduerty que lesMykens & Triballiens auoient aſſemblé vne grande puiſſance pour
luy venir courir ſus, otkrit aux Grecs deleur rendre tout ce qu'ilauoit pris ſur eux dans * Si ce font
le pays de Thrace,moyennant la ſomme de fix milles dragmes, & qu'en ce faifaħt il quite raggmes d'or
teroit du cout l'Europe , pour ſe retirer en Aſie : lequel party ils euſſent fort volontiers qu'il entend ,

accepté , d'autant qu'ils voyoienttout plein de bonnes Villes , que les Turcs tenoient de droient à 6000.
duocats.
ce coſte - là fort eſtroitement aſſiegées , eftre en danger de ſe perdre :Mais ainſi qu'ils
eſtoient ſur le point de bloquer ſuruinç là-deſſus vn tremblement de terre , qui ren
136 2 .
uerſa la plus grande partic des murailles , & y, fit de celles breſcheś , & ouuercures , que
les Turcs y entrerent auſſi à leur aiſe comme ſi quelque groſſe mine remplie de poudre
àcanon ,yeur tout à coup joué ſon jeu . Ce qui leur donna pluſicurs places , priſes &
gagnées ſur les Grecs meſmes ,ſans coup frapper : Tellement que depuis ils ne voulu
rent plus venir à la compoſition qu'ils leur auoient offerte : & deflors commencerent à
ancrer bien auant en la Seigneuric & domination de l'Europe. Car tour de ce pas ils Quelques-uns*
les prennent icy
s'en allerent contre les Triballiens, & Myfiens , qui font (à ce que ie trouue) l'vn des pour les Valentin
plus grands peuples & des plus anciens de toute la terre. Ils aborderent jadis és mar- ques.
ches où ils fontencore de preſent leur demeure : s'eſtans deſbandez d'auec les Illiriens,
ou ( comme eſt l'opinion de quelques-uns , car les Autheurs varient en cet endroit )
eſtans partis de la contrée, quieſt au delà du Danube,à l'vn des coings de l'Europe , &
de la Croație : pareillement des Pruſiens qui habitent les riuages de l'Ocean Septen
trional : & encore de la Sarmatie , qu'on appelle la Ruſſie. Toutes leſquelles regions à
cauſe de lçurs intolerables froidures, & tres - aſpre rigueur de l'air , ils abandonnerent
pour trauerſer le Danube , & ſe venir habituer en la region eſpanduë le longdescoſtes
de la mer Ionic , d'où ils conquirent par apres tout le payslimitrophe , iuſques aux ter
res des Venitiens. Que ſi quelqu'vn aymemieux ſuiure l'opinion contraire , à ſçauoir nion de l'ori
qu'ils partirent desregions maritimes de Ionic; & ayans paſſé le Danube , ſé vindrent gine des Ya
arreſter en cet endroit de pays , dont nous venons de dire qu'ils ſortirent premiere . laques.
:

ment , ie ne conteſteray point à l'encontre : Mais ie ne voy pas auſſi conime i'y peuſ
ſe ſeurement adherer.Quoy que ce ſoit, cela ſçay - ie bien , qu'encore que ces peuples:

cy ſoient diſtinguez de nom , fi ne voit-on pas qu'ils different en rien ny des mours,
vi

ny de langage . Au reſte ils s'eſcarterent çà & là par l'Europe ; tellement qu'aucuns


s'en allerent habiter en la Laconie , au dedans du Peloponeſe, és enuirons de la mona
tagne de Taugete , & du cap de Tenare , communément appellé Merapan ; là -meſme
où auoit autrcsfois fait ſa demeure certain autre peuple , depuis la Prouince de Dace A ſçauoir de
iuſques au mont de Pinde, qui ſe reiette en dedans la Theſſalie : eſtans les vns & les l'Eclauon
autres appellez du ſeul nom de Valaques. Toutesfois ie n'oferois bonnement affermer Cromer liure
s'ils paffcrent en l'Epire : car les Triballiens,Myſiens,Illiriens, Polonois , Croates ,& Sara l'Hiſtoire de
mates,vſent d'vn mefme langage entr'cux. Et fi de là ilm'eſt permis de tirer quelque Pologac ,
coniecture , ie croirois qu'eux tous ne ſoient qu'vne meſme race de gens , ſans aucune
difference des vns aux autres.Mais commeils ſe foient ainli par traict de temps laiſſez
aller à des façons de viure ſi differentes , & ayent cherché de s'habituer en tant de
-22 Hiſtoire des Turcs,

1362. contrées & regions, ie ne l'ay point entendu li au net que i'en peuſſe rien inſerer de
& cuiuans certain en la preſente Hiſtoire ,ſinon qu'on ſçait aſſez qu'ils viucnt en l'vn & l'autre ri
uage du Danube , commandans à de fort longues eſtenduës de terre. Au moyen de
quoy il mewnble plus raiſonnable de croire , qu'apres auoir eſté agitez de pluſieurs
fortunes lesivnes ſur les autres, tout ainſi que de quelques tempeftes & orages en

pleine mer , ayans paſſé le Danube,ils ſe vindrent finalement arreſter ſur le bord de la
Mer Ionie , quenon pas d'auoir laiſſé un fi bcau , li agreable & plantureux pays , pour
's'aller de gayeté de cæur confiner en vn climat ſi rude , mal-plaiſant , & peu habita
ble. Soit doncques ou que par contrainte , ou que de leur
propre mouuement pen
ſans eftre à requoy ils ayent attirez de ſc ſeparer des autres pour faire leur cas à

part , cela eſt pluſtoft le faiet de quelqu'un qui veut fonder & affeoir ſes diſcours ſur
des conie& ures telles quelles , que non pas d'vn Hiſtorien bien ſeur de ce qu'il veut
eſcrire. Ce ne feroit point au reſte parler proprement d'appeller la haute Myfie , cer
endroit de pays qui eſt au deſſus du Danube , ains celuy qui eſt au delà : tout ainſi

que la baſſe Myſie n'eſt pas celle qui eſt au deſſous de ce feuue : Et tient-on que lcs
habitans d'icelle ſont les vrays Bulgares , qui s'eſtendent depuis les contrées prochai
nęs du Danube , iuſques vers l'Italie , parlans fort bien la langue Grecque , leſquels
eſtans autresfois partie de la villede Bydene, donnerent iuſques au pont Euxin , & efta
blirent le ſiege capital de leur domination en celle de Tringbum . Alexandre
* L'Anthew que
Charles * Duc de Seruie & des Triballiens leur auoit donné pour Seigneur , les gouuer
s'ubufe icy de
prendre Charles na iuſques à famort , laiſſant vn fils nommé Suſman , qui luy fucceda : celuy-là meſme,
pour un nom auquel Amurat fils d'Orchan fit depuis forte guerre. Carayantmené fon armée con

Langueseruien tre les Triballiens, il les deffit en champ de bataille : prit la ville de Pherres, riche &
ne il fignifie opulente àmerueilles :rengea à ſon obeiſſance , la region contiguë à la montagne de

le murat def. Rhodopé : & fit encore tout plein d'autres beaux exploicts'en ce voyage. Puis laiſſa la
fait les Bul- dite ville de Pherres en la garde de Sain , homme de grandiſſime reputation , & paffa

y
gares , & puis outre conțre iceluy Suſman alors Deſpote de la Seruie , lequel il deffit , mais il eut
peu de gens tuez ſur la place :pource que dés les premiers coups il prit la fuitte , luy
& toute ſon armée qui ſe fauua le long du Danube. Delà il enuoya fes Ambaſſa
Amurat cns deurs dcuers Amurat demander la paix , laquelle luy fur facilement octroyée :Pource
* treprend de qu'Amurat qui auoit oüy parler de l'excellente beauté de la Princeſſe ſa fille , auoit en

Savur vine for partie entrepris'cctte guerre à l'encontre de luy, pour chercher lesmoyens de l'auoir à
te guerre, femme ,moyennant quelque appoinctement : lequel il fe doutoit bien que cettuy-cy
pour la beau- ſeroit contraint de mendier ,la premiere fois qu'il ſe trouueroitmal-mené de luy : Sul
Celle Chico man auoiteu cette belle creature d'une Dame nommée Braide , qu'il eſpouſa par amou
ſtienne,
rettes : Et quantà l'autre de ſes filles, il l'auoir delia donnée en mariage à l’Empereur do
Conſtantinople , Andronic fils de Iean , apres qu'il cut chaſſé Catacuzene ſon tuceur.
Car Catacuzene ( commenous auons deſia dit ) ayant eu auec la perſonne de ce jeune
Prince tout le maniement de l'Empire , s'eſtoit emparé ouuertementde l'authorité fou
ueraine: & auoit enuoyé Emanuel le plus ieune de ſes enfans au Peloponeſe ,prendre
poſſeſſion de la Duché de Mizithre, anciennement dite Spartc , qu'il luy auoit deſti
née pour ſon partage : & à l'aiſné toutle demeurant de la Couronne. Mais Ícan fils d'An
dronic eſtant paruenu en aage , ſceurſi bien pra &tiquer les principaux d'entre les Grecs,
& faire ſes complaintes & doleancesdu tort qu'on luy tenoit , que cependant l’Empe
reur eſtoit à paſler ſon temps en la Macedoine, abandonné & perdu apres toutes ſortes
de voluptez & delices ,les Barons qui auoient à deſdain & contre- cæur vn tel Prince &
pourtant ne cherchoientfinon quelque occaſion colorée de pretexte pour s'en deffaire,
ayans amené lean en la Maccdoine , il fut là de gré & confentement detout le peuple
proclaméEmpereur ; & Catacuzenecontraint de prendre l'habit de Religion , & chan
ger ſon nom à celuy de Mathieu . Son filsaiſné , qui deuoit regner apres luy , s'en alla à
Rhodes demander ſecours au Grand -Maiſtre ;mais apres auoir eſlayé pluſieurs moyens,

& tous en vain , voyant qu'il n'y auoit aucune eſperance de pouuoir rienfaire , il ſe retira
au Peloponeſe deuers ſon ieune frere Emanuel, Duc de Sparte , quiluy donnamoyen de
s'entretenir . Ce fut alors que lean deſia confirmé en l’Empire , fit alliance auec Amurat,
qui eſtoit paſſé en Europe; & donna en mariage à ſon fils Andronic , la fille du Duc de
Myſie , dont il en eut deux enfans.
or Andronic eſtoit l'aiſné, Dimitre , & Emanuel venoientapres, & puis Theodore,
lequel ſuiuoit Amurat en perſonne,en tous ſes voyages & entrepriſes:les autres s'eſtoient
rendus
Amurat I. 23
Liure premier .

rendusſes tributaires,& fi nelaiffoientpas pour cela dell'accompagnerà la guerre ,quand 1363.


ille leur faiſoit ſçauoir. Au moyen dequoy toutes ces choſesainſiordonnées pour lc rc- & luiuans.
gard des Grecs, Amuratmena ſon armée contre Dragas, fils de Zarque ; & conquitin
continenttout le pays quieſt ésenuironsde lariuiere d’Axie,* où il impoſa tribut canten * Envulguing
deniers, que gens de guerre qu'on luy deuoit fournir en les expeditions. Dragas meſme Vardari.
par l'appointement qui fut fait entr'eux fut obligé de le feruir en perſonne auec bon
nombre degens de cheual.Le ſemblable fit -ilencore du Bogdan , lequelil fitauſſi venir
à la raiſon , & voulut qu'ill'accompagnaftauec ſesforces. Ainſis'alloit Amurat agrandiſ
fant de cous coſtez ſur les Seigneurs des Triballiens , & des Myſiens, & ſur les Grecsmef
mes; les traictantneantmoins tous d'vnefort grande honnefteté , douceur ,modeſtie , &
liberalité , à l'exemple de l'ancien Cirus, fils de Cambiſes, dont il taſchoit d'imiter les
actions en toutes choſes.Mais apres auoir aſſez longuement demeuré en Europe ,il eut Amurat va en
Alic dompter
nouuelles comme les Lieutenansgeneraux és Prouinces de l'Aſie , auoient conſpiré en ſesLicutcoans
femble contre luy , & ſollicitoient lespeuples de ſe reuolter . Tellement qu'ils en auoient rebelics.
deſia débauché la plus grand part ; & li tenoient de groſſes forces en campagne , toutos
preſtes à troubler & mettre en combuſtion les affaires de ce coſté -là , ſi promptement qu'il
n'yeuſt remedié . Car ils auoient deſia pris tout plein de places , & en tenoient d'autres
aſſicgées de fort court . Parquoy ſoudain qu'il futaduerty au vray de toutescesmenées , il
s'appreſta pour paſſer en Aſie ; diſcourant en ſoy-meſme,lesmoyens qu'il y auroit demec
tre bien -toft fin à cetre guerre, laquelle ne luy pouuoit eſtre ſinon tres -pernicieuſe &
dommageable , ſi elle alloic en longueur . Caril n'y a point demeilleur expedicnt en tou .
tes les eſmotions & ſouſleuemens des ſujets contre leur Prince, que d’abbreger , &
donner ordre de les eſteindre de bonneheure , ſansleur laiſſer tant ſoit peu de loiſir de
prendre pied pour ſemultiplier & accroiſtre :Autrement cela vatoſt en infiny ,ny plusny
moins qu'un feu bien allumé à trauers vn grostas de fagots , ou autremenu bois. Ayant
doncques eu nouuelles comme ſes ennemis s'eſtoient campez en laMyſie ,iltira droit
celle part auec fon armée . Et d'autant que c'eſtoit és plus chauds iours de l'Eſté ; lors que
les vents qu'on appelle Etelies qui ſoument des parties du Ponant ont accouſtumé de Ter Stratageme
gner forts & impctueux celle -part , luy qui en cītoit pratiqué & inftruit , comme ruſé au ſemblable à
fait de la guerre , autant quenul autre Prince de ſon temps , ſceur fort bien prendre l'ad- celuy d'Anni
bal à la batail
uantage , & gagner le deſſus du vent pour mettre la poudre aux yeux de ſes ennemis , & le de Cannes ,
leur troubler la veuë & leiugement alors qu'il les viendroit charger . Mais ainſi que les
deux arméesn'attendoient ſinon que le ſigne du combat ,ilarreſta tout court ſesgens à
vn jet d'arc des autres , & du haut d'vne petite motte de terre , qui de fortune fe rencon
tra là tout à propos, leur eſcria à haute voix en cette forte . Ha ! tres - fideles compagnons,
Sa harangue
voiremestres-chers & bien -aymezenfans, ne yous remettez -vous point maintenant en pour animes
memoire , les perils & dangers, auſquels vous-vous eſtes ſi ſouuent rencontrez en tantfes gens au
combat cona
& tant d'endroits de l'Europe, contre les plus belliqueuſes nations que le Soleil voye tre
les rebels
point ? Quels trauaux auez vous iuſques icy endurez pourelleuer la dignité des Ocho- les.
mans, au poinct de la gloire & honneuroù lcur nom eſt ; & par meſmemoyen vous ac
querir vne louange & renommée immortelle , auec vn commandement ſur vn ſigrand
nombre de peuples & nations qui vousobeöffent? Qu'atrendez -vous doncques, que de
plaine abordéo vous n'allez paſſer ſur le ventre à ces traiſtres & deſloyaux , qui ſont bien
fi effrontez que d'oſer comparoir tous fouillez encore de leurmeſchanceté abominable ,
deuant des gensdebien , deuant la fidelité devosentiers & inuincibles courages, veu que
voſtre Empereur qui eſt icy preſent, ſera le premier à vous y faire breſche & ouuercure ?
Et quant & quant donnantdeseſperonsà foncheual, s'en allá àbrideabbatuë d'vne gran

de furie & impetuoſité, ietterà trauers la plus grād'foule des ennemis;leſquels s'eſtoicnt
de leur coſte aduancez auſſi tant que les cheuaux pouuoient traire , pour commencer la
charge les premiers.Mais le vent qui leurdonnoit au viſage , & la pouſſiere donc tout à
vn inſtantľair fut couuert ainſi quc d'vne nuée ,leurofterent leiugement & connoiſſan

ce de ce qu'ils deuoientfaire,& pourtantne demeurerent gueresà eſtre enfoncez & rom


Deffaite des
pus, auec grandmeurtres toutesfois & occiſion d'une part & d'autre . Car encores qu’A- Turcs rebcia
l
murat demeuraſt victorieux , ſi eſt -ce quebeaucoup de ſesgensy perdirentla vie,s'entre se

tuans eux-meſmes les vns les autres, tant à cauſe de la grande confuſion que l'obſcurité
apportoit, que pourle peu de difference quieſtoit entreles deux partics. Aumoyen de
quoy luy voyant ce deſordre; fit ſonner la retraite ; & fi pardonna encore depuis à ceux
qui s'eſtoient fauuez de lamellée , leſquels luy enuoyerent incontinent requerirmercy .
24 Hiſtoire des Turcs,

138 0 . CETTE viếtoire & pacification ainſiprompte , luy vindrent fort à propos ; car les affai
ouenuiron , resne furentpas pluſtoſt compoſez de ce coſté - là , qu'ileutnouuelles d'vn bien plus grand
X. & plus dangereux trouble , qui s'eſtoit leué n'agueres en l'Europe de la part de l'aiſné

meſme de tousſes enfans, Sauz ,lequel il auoit laiſſé au gouuernementdes Prouinces par
luy conquiſes , pour donnerordre auxaffaires qui ſuruiendroient en ſon abſence.Ceccuy
су enflammé & boüillant d'vn deſir illicite de regner auant temps , oublia tout deuoir
Andronic fils de fils, & fe laiſſa accoſter de quelques Grecs quimanioient Andronic , fils aiſné auſſi
seur Grec;& de l'Empereur de Conſtantinople ,auquel il auoitdeſon coſté , laiſſé ſemblable charge &
Sauz fils d'A . fuperintendance deſes affaires,lors qu'il paſſa en Aſie auec Amurat, contre lesſeditieux
muratconfpi
rent contre & rebclles. Les Grecs doncques trouuerentlemoyen de faire voir & aboucher enſemble
leurs peres. ces deux jeunes Princes : là où ſe trouuans frappez d'un meſme coing, conſpirerent de

desheriter ceux , qui apres Dieuleur auoientdonné l’eſtre & la vie , & s'emparer bien &
beau de leurs Empires,fans attendre plus longuement ce que la nature en diſpoſeroit .
Et firent à cette fin ligue offenſiue & deffenfiue entr'eux ; ſe promettans par ferment re
ciproque de s’entredonner aide & ſecours , fans iamais varier , & fans iamais s'aban
donner enuers qui que ce fuſt ; ains ſeroient amis d'amis ennemis d'ennemis , fans
nul excepter ; & ainſi taſcheroient à faire leurs beſongnes å l'ombre & faueur l'vn de
l'autre. Cela fait & arreſté entr'eux, ils commencerent à dreſſer leurs appreſts , pour
forclorre les deux Empereurs de l'entrée de l'Europe à leur retour ; dequoy Amurat
ayant eſté aduerty,ſoupçonna foudain qu'ily euſt de la fourbe & mauuaiſe foy desGrecs

mellée parmy. Parquoy tout faſché & courroucé ficappeller l’Empereur, auquel il vſa
Propos ſuper d'vn tellangage. Lesnouuelles que i'ay euës ( fire Empereur ) ie ne doute point que vous
be d'Amurat ne le ſçachicz auſſi bien que moy -meſme : car ie ſuis aduercy de bon lieu , que voſtre
à l'Empereur. filseſt celuy ſeul quia débauché le mich , & luya mis en teſte de ſe rebeller contre moy,
pourmerendre le plus deſolé & miſerable Prince qui ſoit pour le iourd’huy viuant. Com
medoncques ſe pourroit - il faire que vous autres n'ayez eſté de la partie ; & qu'elle ſe
ſoit jouée ſansvoſtre ſceu & conſentement: Ny que ic me puiſſe perſuader, que celuy
qui ſans aucune contradi&tion deuoit regner apres mamort , ſe ſoit voulu laiſſe aller à
vne ſideteſtable meſchanceté , qu'il n'ait eſté ſuborné & induit à cela par les menées de
voſtre fils , lequel luy a promis de l'aſſiſter à cette mal-heureuſe entrepriſe ; non pour
bien qu'il luy vueille,mais pour luy faire à luy-meſme mettre la main à la demolition
de cebeau & puiſſant Empire , & renuerſer en vn inſtant de fonds en comble , tout ce
que la vertu denos anceſtres , & l'effort de ces victorieux bras, ont deſia exaucé à vne
tellemajeſté & grandeur.Mais voicy que c'eſt, ie ne vous tiendray’pas non plus exempt
de cette pratique & menée , ſi vous n'en monſtrez quelque reſſentiment à l'endroit
de voſtre fils, & ne l'en chaſtiez commeilmerite , ſelon que moy-meſme le vous veux
prefcrire ; autrement ſoyez ſeur que ie vous en meſcroiray , & reietteray toute la fau
'te ſur vous. L'Empereur ſans ſe troubler de ce propos luy reſpondit en cette ſorte.

l'Empereur Dereietter cela ſur moy ( Seigneur) vous ne le pouuez faire aucc raiſon :car ſi l'auois icy
courte & fa- mon fils en mon pouuoir , lequel vous penſez auoir eſté autheur de cette tragedie , vous
ge.
connoiſtriez de quel pied ie veux touſioursmarcheren voſtre endroit, enſemble la de
uotion que ie porte à la proſperité & accroiſſement de cette ample & inuincible Cou
ronne voſtre. Que ſi vous deſirez voir quelque punition & chaſtiment demon fils,
ne n’eſtimez pas auſſi pufillanime & defpourueu d'entendement , que pour pitié

aucune qui fceuſt ramollir l’ire & indignation du pere enuers ſon enfant , ie vou
luſſe rien relaſcher de la ſeuerité & rigueur qu'a merité l'impieté de celuy qui a plus

conſpiré contremoy , quecontre vous. Ayantmis fin à leur propos, ils arreſterent fi
nalement de chaſtier chacun le fien de ſemblable peine , veu quele crime eſtoit égal;

à ſçauoir de leur faire creuer les yeux : Et là-deſſus Amurat auec la plus groſſe ar
mée qu'il peut promptement aſſembler , repaſſa en Europe marchant à grandes iour
nées droit au lieu où il auoit entendu que Sauz & le fils de l'Empereur auoient aſſis
L'alliette du leur camp ; non gueres loin de Conſtantinople , en vn endroit appellé Apicridium ,
deux enfans le long & vn torrent & de quelques baricades qui le fianquoient. Or auoient-ils aſſem
rebelles forte blé grand nombre de braues hommes, des meilleurs qui fuſſent en toute la Grece &
au poſible.
autres parties de l'Europe , en deliberation d'y attendre Amurat : lequel ayant bien

reconnu l'aſſiette , & les aduenuës de ce logis , où il ne les pouuoit forcer de venir
au combat s'ils ne vouloient, à cauſe du corrent & du vallon , il ſe campa de l'autre
part ; & y eut d'arriuée quelques eſcarmouches , & legeres rencontres, pour s'entre
raſter
Amurat I. Liure premier. 25

talter les vns les autres :eſquelles; à ce que l'on dit , les Grecs eurent du meilleur, & 1374 .
menerent battant les gens d'Amurat iuſques dedans le gros houre de leur gendara
merie . Mais apres qu'il ſe fut apperceu que ce licu ne luy eſtoit aucunement à pro ,
pos , il deſlogea la nuict , & s'en alla ſecrettement paſſer l'eau aſſez loin au deſſus :
puis s'en reuint tout le long , iuſques aupres de leurs eſcoutes & corps de garde:
Langage ruſt
li bien qu'on le pouuoit oùyr , & connoiſtre à la parole , lors qu'il ſe mit à appela d'Amurat
ler nom par nom , ceux qui autresfois auoicnt eu charge ſous luy ; leur remettant pour detbau
deuant les yeux les beaux faicts d'armes qu'il leur auoit veu mener à fin en ſa pre cher les gens
de ſon fils,
ſence , dont il les excelloit iuſques au Ciel. Puis ſoudain adioufta à ce preambulę
& exorde : Et pourquoy doncques , tref-excellens & magnanimes. Mufulmans , vous
deſmembrez-vous ainſi de celuy , fous l'heureuſe conduitte duquel rien ne vous fut
iamais impoſſible ; iamais ennemy tant hardy , & affcuré ait- il eſté n'endura la pre
miere poincte de vos vi& orieuſes lances , non pas à grand peine la veuë de nos en
ſeignes & panonceaux , pour vous aller inconſiderément renger ſous vn nouice qui
ne ſçauroit encore ne connoiſtre , ne mettre en cuure voſtre valeur & vertu : qui
‫ ار‬de ſon
a joué vn ſi laſche tour à fon propre pere & Seigneur , que de ſe fubſtraire ,
obeiſſance , & seſleuer contre luy fans aucune occaſion : Mais i'en impute la faute

.
à ceux qui portans enuie à noſtre gloire l'ont ſuborné & circonuenu ; luy déguiſans
lesmatieres , & l'enflans de ie ne ſçay quelles folles & vaincs eſperances , afin de
nous voir à leur grand conten tem ent entreheu rter , & briſer les yns les autres , & fe
mocquer puis apres à bon eſcient de noſtre fotte ignorance & beſtiſe. Auſlí ne le

veux-ie pas traicter à la rigueur , ainsme contenteray de quelque legere punition &
chaſtiment ; & encore à la diſcretion de toute cette armée , pour luy apprendre vne au
trefois à n'eſtre plus ſi leger & temeraire . Ce quime met en plus grand eſmoy , eſt
la pitié & compaſſion que i'ay de vous autres , que ie tiens au rang de mes propres
enfans, Car ſi pre ſen tem ent vous ne reconnoillez voſtre faute ; ains au contraire vous
voulez opiniaſtrer à ſouſtenir plus auant cette iniuſte & mauuaiſc querelle à l'encona
tre de voſtre ſouuerain Seigneur , fçachez pour vray que vous n’eſchapperez pas la fu ,
feur de noſtre glaiục , fivne fois il s'irrite à coute outrance, maisy lairrez tous mal-heu ,
reuſement les vies ; auec vne bellc reputation (penſez ) pour les fiecles aduenir , quand
que vous vousſerez obſtinez de combattre iuſquesà lamort , pour foutenir l'im
pieté d'vn fils deſobeïffant, & rebelle contre ſon propre pere. Ne recullez donc point
d'auantage à faire ce que le deuoir vous commande , c'eſt de paſſer de noſtre coſté , ſans
auoir doute de rien . Car ſi ainſi vous le faites : ie vous iure celuy , par la grace & bon 2
téduquel je ſuis paruenu à vne telle dignité & puiſſance , & le vous promets loyaument,
de iamais ne me reſſentir ,ne venger du moindre de tous tant que vous eſtes. La plus
grand part eſcouterent de bonne oreille ce langage , ayans honte en eux -melmes du
tort qu'ils ſe faiſoient , d'aller ainſi ſans occaſion contre le ſerment de fidelité qu'ils
auoient à leur Prince : Et fi redoutoient quant & quant la vertu , & 'le bon -heur qu'ils
ſçauoient eſtre en luy.Les autres craignans que quelques belles paroles.qu'il leur don
naſt, il ne fe vouluſt puis apres venger d'eux , demeuroient en doute & ſuſpens ; à la fin Les gens de
toutesfois ils ſe reconnurent: & meus du reſpect de celuy qui louloit eſtre de li grande Sauz laban ;
authoritéenuers eux , apres auoir communiqué les vns aux autres de ce qu'ils deuoient
faire ,la nuia enſuiuant abandonnerent leur camp preſque tous , s'cſcartans deçà & delà ,
où ilspenſoienteſtreleplutoſt à ſauueté ,pour euader la fureur tant du pere que du fils .
Grande partie routesfois s’alla rendre à Amurat, s'excuſant dc n'auoir point fait cette
faute de leur bon gré , mais par la contrainte de Sauz , qui les auoir forcez de pren ,
dre les armes , & de le fuiure. Et luy voyant comme tous l'auoient abandonné, ceux ,
là meſmement dont il ſe fioit le plus , ſe retira en diligence à Didymothicum , où les
Grecs l'accompagnerent : leſquels nc le voulurent point laiſſer. Mais Amurat les Didymothi
cum alliegéc
pourſuiuit chaudement , & les aſſiegea là- dedans fi à deſtroit , que par faute de vi par Amutat,
ures ils furent bien -coſt contraints de ſe rendre. Ayant pris cette ville , deſia coute preſte à & prile.
expirer de la famine qui y eſtoit, eut par meſmemoyen Sauzentre lesmains, auquel il fic
ſoudain creuer les yeux. Et au regard des Grecs , les ayant fait accoupler les vns aux fait creuet les
autres, ils furent tous precipitez duhaut desmurailles dans la riuiere qui bat au pied ,ce- yeux àlon fils:
pendant qu'aucc yn ciltout eſioạyde ce criminelſpectacle , il contemploit du dedansde mande cruau;
ſon pauillon tendu ſur le bord de l'eau , les beaux fauts que faiſoient ces pauures miſe
fables ,deux à deux , trois à trois ſelon qu'ils ſe rencontroient. Surcesentrefaites, comme
С
Hiſtoire des Turcs,
20

il eſtoit ainfi ententif à ce paſſe -temps , dont à grand peine ſe pouuoit -il ſouler , de
1375:
fortune yn lieure ayant eſté leué par quelques chiens , vint mourir aſſez pres de luy ;

qui fut , ce luy ſembloit , vn redoublement du plaiſir & recreation qu'il auoit d'ail
leurs :mais quelques-vns le prirent pour vn treſ-mauuais & ſiniſtre preſage dont l'ef

fe&t de la ſignification ne tarda gueres depuis . Neantmoinsluy qui ne prenoit pas gar
Cruauté re- de à cela , ou bien n'y adiouſtoit point de foy , apres que tousles Grecs eurent eſte de
doublée
peſchez ,il commanda aux peres de ceux quis'eſtoient rebellez contre luy , & en defaut
d'eux , aux autres parens les plus proches de les maſſacrer en fa preſence , de leur pro
Le pitoyable
de premain : à quoy ils obtempererent tous , horſmis deux tant ſeulement leſquels abomi
deux peres nans l'horreur de ce parricide, aymerentmieux mourir eux -meſmes, que de ſe foüiller
cnuers leurs
enfans. les mains dans leur propre fang;auſſi furent-ils ſur le champ mis àmort auec leurs en
fans : car le fcrupule qu'ils firent de les executer comme les autres auoient fait,donna
L'Empereur occaſion à Amurat de ſoupçonner qu'ils euſſent eſté conſentans de la rebellion . Cela

fait auli cre fait il manda à l'Empereur , s'il ne vouloit pas fuiuant leur compromis , punir auſſi
sont les yeux à fon fils en la meſme ſorte qu'il auoit fai & le ſien , à quoy il n'ofa contredire . Et luy
ayant faią verſer du vinaigre toutbouillant dans les yeux l'aueugla en cette ſorte. Voi
la le ſuccés qu'eut l'entrepriſe (à la verité execrable ) de cesdeux ieunes Princes , & le
tout par mauuais conſeil .
XI. Qveleve temps apres Emanucl, yn autre des enfans de l'Empereur qui auoit le
gouuernement de Theſſalonique , ayant ſous-main attiré quelques hommes de fa fa
Emanuel l'vn &tion , fut ſoupçonné d'auoir dreſſé vne entrepriſe ſur la ville de Pherres , & de vou
de les fils caſ loir broüiller les cartes contre Amurat. Lequel à cette occaſion , depefcha inconti
dre Pherres, nent auec vne grande puiſſance , Charatin homme de grande execution , & cres- verſé
ſur Amurat, au faict de la
guerre , au
autta nt que nul autre qui fuſt pour lors , luy ordonnant de s'aller
ant

ſaiſir de Theſſalonique , & luy amener pieds & poings licz Emanuel. Mais ceſtuy- cy
craignant cette endoſſe dont il auoit deſia eu le vent , ſçachant bien que la place n'eſtoit
pas en eſtat pour ſouſtenir longuement vn tel effort , car elle eſtoit mal fortifiée , &
ions de guerre , ſe preparoit pour ſe fauuer
pirement pourueuë encore de gens & munit
à la deſrobée deuers l'Empereur ſon perc : quand il luy enuoya dire qu'il euſt à ſe retirer
autre part: n'oſant pas le rcceuoir , depeur d'irriter Amurat, & encourir ſon indignation .
Pourtant Emanuel ſe reſolut de s’aller rendre à luy-meſme & demander pardon de ce
qu'il auoit attenté. Amurat ayant eu les nouuelles de ſa venuë en fut ioyeux à merucil
les; & de vray ,il priſoit beaucoup ſa vertu , & la gentilleſſe de ſon naturel. Eſtant donc

ques alléau deuant de luy pour le receuoir ; car les Seigneurs Turcs rendoient encore ce
deuoir au ſang Imperial de la Grece , le tenſa de plaine arriuée , d'vn viſageriant toutes
Quile renſe fois , & quine promettoit rien defiel ny d'amertume , en luy diſant tant ſeulement : Et
de fort bon- bien Prince vous auez voulu faire des voſtres, & voúsioüer àmoyauſſibien que les au
ne grace .
tres ,ſi eſt-ce qu'en fin on n'y trouuera gueres à gaigner ; parquoy le meilleur ſera toll
jours , de vous entretenir en ma bonne grace , dont tout bien & ſupport vous peut

aduenir . Or ce qui ſouloit eſtre voſtre , eſtmaintenant à nous , vous ne le pourricz


pas repeter ſans exciter de grands troubles , & remuer des choſes qui par aduenture
recomberoient ſur vous-meſmes. Au moyen dequoy ; il faut laiſſer là 1c pafle , & de
Brefue & faz ma part ie ſuis content d'oublier tout , eſperant que vous ſerez plus ſage à l'aduenir .
ge reſponſe A quoy Emanuel fit reſponſe : A la verité, Sire , que ie n'aye eſté chatouillé de quelque
d ' Emanuel,
legere & volontaire ieuneſſe,ie ne le puisny veux nier; & fuis venu icy tout expres pour
en demander pardon Amurat l'embraſſa là deſſus , & apres luy auoir faict tout plein
de beaux preſens , le renuoya à ſon pere , auec de fort honneſtes & gratieuſes lec
tres , qu'il ne laiſſaſt pas de le bien traicter pour choſe qui fuſt paſſée , d'autant que tout
cela eſtoit oublié. Cependant Charatin prit d'emblée la ville de Theſſalonique , & ſe
ſaiſit des ſeditieux qu'il mit tous à la cheſne,dont il s'aquit encore plus de faueur au
pres d'Amurat qu'il n'auoit eu auparauant. Auſſi eſtoit -ce vn excellent perſonnage,
lequel fir de fort belles & dignes choſes en ſon temps , & donna touſiours de tres-bons &
ſages conſeils à ſon maiſtre : ſi bien quepar ſon aduis & induſtrieil vint à bout de pluſieurs
Deuis loua
bles d'vn Prin- grandes & chatoüilleuſes affaires , tant en l'Alie qu'en Europe. Il y a tout plein de beaux
cc aucc vn dits & ſentences de luy,touchant les deuis que ſouuenţ il auoit auecAmurat,leſquelsme
kien miniſtre , ritentbien den'eſtre pointmis en oubly , principalement ceux qui concernent
l'art & dif
& pleins de
grande inftru - cipline militaire. Car on dit qu'vne fois l'ayant interrogé en telle ſorte : Dymoy , Sei
tion ,
gneur, ( ſi Dieu te gard ) de quelle ſorte penſes tu qu'on doiue faire la guerre ,pour plus
aiſément
Amurat I. Liure premier. 27

aiſément paruenir auec cette force que tu t'és deſia eſtablie, au comble de la grandeuroù 1376.
cu aſpires? Siie ſuis bien ſoigneux( reſpondit Amurat ) d'embraſſer à point les occaſions
qui ſe preſenteront, & n'en preualoir chaudcment láns en laiſſer en vain eſcouler vne
ſeule parmanegligence & pareſſe. D'auantage ſiie memonſtre liberal & magnifique en
uers mes ſoldats, & taſche deplus en pluspar mes largeſſes & biens-faits , àme les ren
.
dre deuots , prompts, fideles, & obligez. Charatin redoubla :mais comment pourras
cu faire pour ne laiſſer point perdre d'occaſions propres & conuenables į gagner

ainſi le cæur des gensde guerre : & eſtablir à propos vn reglement pour la milice ?
Quand ie nemeramoliray point (reſpond Amurat) apres les oiſiuetez & delices, peſeray
meurement toutes choſes à la balance de raiſon ; & tiendray la bride roide à mes ſoldats ,

qu'ils ne facenthorsde l'hoſtilité tort ny iniure à perſonne: & n’employentà leurs har
gnes & querelles particulieres,le ſang qui doit cftre reſerué contre le iuſte ennemy. Là Mots dignes
dellus Characin ſe prit à ſous-rire , en diſant : A la verité , Seigneur , tes propos font de lettred'os.
accompagnez d'vne grande prudence , ie le voy bien :Ncantmoins comment eſt -ce que
tu pourras peſer en ton eſprit les choſes plus louables, & plus approchantes de la rai
fon ,li toy -meſme ne mets des premiers la main à la paſte : & n’examines ſans t'en rap
porter à d'autres ce qui ſe doit, ou ne doit faire ? car cette pratique s'acquiert plus par
experience , que par diſcours : parce que bien ſouuent les choſes fuccedent tout d'vne
autre forte
que paraduenture on n'auroit penſé. Mais ce qui eſt le plus requis en vn
chef & ſouuerain Capitaine , eſt la celerité ; par laquelle les plus beaux & excellens
faits -d'armes ont eſté heureuſement mis à fin , de ſorte que i’eſtime qu'en ces deuxcho
ſes icy ſeulement, conſiſte tout l'art de la guerre ,à ſçauoir en yn ſoin & vigilance aſſi
duë, & la preſence à touts'il eſt poſſible ; voireiuſques aux moindres & plus legeres en
trepriſes :Car en cet endroit il n'y a rien de petit , ſoit de perte , ſoit de gaing, & qui
n'importe beaucoup plus que bien ſouuent on ne cuideroit . Tels eſtoient les deuis de
ces deux excellens guerriers , lors que quelquefois ils ſe trouuoient de loiſir : tellement
que non ſans cauſe les armes d'Amurat eſtoient par tout cfpouuentables, & merueil
leuſement redoutables : Etiamais ſes exercices ne branſoient vers aucun lieu , que ſou
dain la frayeur ne s'eſprit dansles cæurs des plus aſſeurées & belliqueuſesnations. Pour Aduertiffe
nota ,
raiſon dequoy , & de la merueilleuſe diligence dont ilaccompagnoic tous ſes deſſeins ment
& entrepriſes , chacun auoit l'cil au guet, & ſe tenoit ſur ſesgardes : ramparans non
ſeulement les places des frontieres ,mais encore celles du cæur du pays , qui pouuoient
tant ſoit peu preiudicier. Amurat s'eſtant doncques ſeruy de la dexterite de ſuffiſance Louange de
de ce perſonnage, en la pluſpart de les conqueſtes,où il monſtra touſiours vn grand leo
deuoir & fidelite: ce n'eſt pas de merueilles s'il l'honora & aduança grandement : car il
fut en partie cauſe de luy eſtablir ce bel Empire en Europe, où il ſubiugua tantde peu
ples, rendit de li grands Princes ſes tributaires : &contraignit les Grecs de le ſuiure
en coutes ſes expeditionis & voyages : là où Emanuel luy fue touſiours le plus agreable. Les conque .
Il rengea entre les autres Dragas fils de Zarchas ſieur de Myſie ,enſemble le Pogdan ſtes d'Amurat
en l'Europe,
qui commandoit à tout lemont deRhodopé, qu'on appelle vulgaireinent la montagne
d'argent , & pluſieurs autres Princes de l'Europe , Triballiens, Croates , & Albanois :
auec leſquels ( depuis qu'ils furent vne fois vnis à ſa domination ) & ceux de l'Aſie,
il ne fic de là en auant plus de difficulté de s'aller attacher à tous ceux dont il luy prit
enuie .
Mais en quelle ſorte lesGrecs, d'une telle authorité & puiſſance tomberent ſi toft XII.
, en vne tres-miſerable feruitude, nous l'auons defia touché cy-deuant : & neantmoins
il ne nous ſemble pointhors deproposde recapituler le tout icy en vn ſommaire. Iean Narré fuc:
eſtant rentré en fon Empire , contraignit Catacuzene ſon predeceſſeur en iceluy , de cine deceaf
prendre l'habit de Religion & ſe faire Moyne. Voyant puis apres les affaires des Turcs, Grecs durant
de iour à autre prendre nouueaux accroiſſemens de proſperité & grandeur , il paſſa mürat.
le tegne d'A ,
en Italie : où tout premierement ilalla aborder les Venitiens pour auoir ſecours , mais
à la fin il connut que ce n'eſtoit que vent & fumée de leurs promeſſes. Parquoy apres
auoir pris à intereſt vne bonne ſomme de deniers, dont il auoit deſia defpandu la plus
grand part apres cette vaine pourſuitte ,il ſe delibera depaſſer outre deuers le Roy * * Charles VI.
de France : & n'oublia de viſiter ſur le chemin les Potentats d'Italie, poureſſayer s'il pour- mais cecy ada
roit faire quelque choſe enuers eux. Eſtant arriué en France , il trouua le Roy enfort wint Gowe Bedias
mauuais eſtat de la perſonne, & ſon Royaume en pire train encorc ; y eſtant tout ſans d'Amurat.

deſſus -deſſous,à cauſe des guerres & feditionsinteſtines donc il eſtoit embrazé de toutes
Cij
28 Hiſtoire des Turcs,

Cesthoſes arri- parts:tellement qu'il s'en retourna en Italie ſans rien faire,là où ilfit encores auſſi peu.
ens.di Et fi fut d'auantage arreſté à Veniſe , commeilpenſoit faire voile pour retourner en ſon

‫مدم‬
nerent
wers temp
pays, à faute de payer les deniers qu'il auoit pris ſur le change : car les Venitiensne luy
voulurent permettre de deſloger qu'il n'euſt premierement ſatisfait à tous ſes crean
Miſere de ciers. Ainſi le pauure Prince reduit à vne extreme angoiſſe & perplexité d'eſprit , def
l'Empereur. peſcha à Conſtantinople deucrs ſon fils Andronic , auquel il auoit laiſſé en garde ſon
Ingratitude Empire, pour luy faire en diligence quelques deniers, tant des biens de l'Egliſe, que des
& mauuaiſtić autresmoyens & facultez de les ſujets, & des impoſitions & reuenus publiques; & les
d'Andronic
ſon fils enuers luy faire incontinent tenir , afin de ſe racheter de ſes debtes,ſans le laiſſer plus longue
iuy. ment crouppir en cette indignité & miſere. Mais Andronic à qui il fafchoit de def

mordre le inaniment des affaires, & auec ce ne portoit gueres d'amouroy de reſpect à
ſon pere , ne s'en donnapas grand peine. Pour toute reſolution il luymanda que le peu

ple ne vouloit en ſorte quelconque,ouir parler demettre la main aux reliquaires ,& biens
Buté & pieté Eccleſiaſtiques, & que d'ailleurs iln'y auoit ordre de recouurer ſi toſt vne telle finance.
con autre fils. Parquoy s'ilne vouloirà touſiourstremperlà , qu'iladuiſaſt quelque inoyen de recouurer
luy -meſme de l'argent , & fc dcpeſtrer du bourbier où il s'eſtoit allé mettre ſans pro

pos. Là deſlus Emanuel( le puiſné) ayant entendu la neceſſité de ſon pere ,amaffa de
Partialité en - coſté & d'autre tous les deniers qu'il peuſt recouurer ; & s'en alla par mer en toute di
tre les enfans ligence deuers luy auec l'argentmeſme qu'ilauoit autresfoisrecueilly en la ville de Thel
de Caloian . falonique , lors qu'il en eſtoit gouuerneur ; luy preſentant le tour & ſa perſonne en
cor' pour demeurer en ſon lieu , ſi ce qu'il auoit apporté ne ſuffiſoit. Ce deuoir &
office de bon fils , &
vne honneſteté ſi pitoyable cauſercnt autant d'amour à l'Empe
reur enuers Emanuel , que iuſtement il conçeut de couroux & indignation pour l'in
gratitude d'Andronic , & fue cela le commencement de la haine morcelle que les
deux freres s’entreporterent toufiours depuis : tant pour raiſon de leur diſſimilitude
de mæurs , & de la ialouſie quiſourdit entr'eux pour l'occafion deſſufdicte , que des dif .

ferents qu'ils eurent en infinies fortes & manieres ſur leurs partages. Cependant l’Em
pereur s'aydant de l'argent apporté par ſon fils Emanuel , ſatisfait à tout , & s'en re.
tourna à Conftantinople ; d'où tout incontinent il depeſcha vn Ambaſſadeur à Amu
rat , auec l'un de ſes enfans qu'il luy enuoyoit , pour dc là en auant faire reſidence à
bogel alam urc fa porte , & le ſuiure & accompagner és armées qu'il dreſſeroit. Amurat le remercia
I'vn de fes en- de la bonne volonté ,il'admoncftant de perſeuerer en la foy qu'il luy auoit promi
fans aupresre- fe : ce qu'il fit touſiours depuis ſans plus rien entreprendre qui le peuſt offencer. Il
lider pour
de luy. enuoya auſſi au Pcloponeſe apres que les enfans de Catacuzene furent decedez,
ſon fils. Theodore , lcquel ſe tint auec Emanuel gouuerneur de Theſſalonique . Er
cependant eſtant venu à parlementer auec celuy qui commandoit pour Amurat en
Macedoine & Theſſalie , conſpirerent enſemble de ſe reuolter. L'autre des enfans
de l'Empereur fur rappellé à Conſtantinople , pour luy mettre la couronne entre les
Cette Hifoire mains ; & quant à luy il s'en alla au Peloponeſe, pour y eſtablir les affaires , & forti
eft fort em
brouillée en cet fier les lieux & endroits qui luy ſemblerent à propos pour brider le pays. Toutes leſquel
endroit. les choſes aduindrent auparauant qu'Andronique & Sauz ſe fuſſent efleucz à l'encontre

de leurs peres.
XIII . INCONTINENT apres Amurat deſcouurit qu’Emanuel conuoiteux denouuelletez ,

eſtoit apres à faire des brigues & menées contre luy ; pour raiſon dequoy Charatin le
deſpoüilla de la ville, & de ſon gouuernement. Et comme l'Empereur luy eut enuoyé
deffendre de ſe retirer ſur ſes terres , il s'enfuit à Leſbos, là où ſon arriuée mit en grand .
doubte le gouuerneur de l'Ille , qui luy commanda ſoudain d'en vuider : & là deſſus

s'eſtant preſenté vne Gallere quitiroit vers la Troade, il paſſa en terre fermede l'Aſie ;
Expedition & de là ſur des cheuaux de poſte, iuſques à Pruſe . Amurat ne demeura gueres depuis
d'Amurat có à ſe mettre en campagne, pour faire la guerre aux Triballiens & à leur Prince Eleazar,
res. qui auoit ſollicité les Hongres de prendre les armes auecques luy contre les Turcs,
Eleazar ayant entendu comme Amurat le venoit trouuer auec vne grande & puiſſan

te armée , ietta pareillement la ſienne en campagne pour le preuenir & combattre,


pluſtoſt que de voir deuant ſes yeux la ruine & deſolation de ſon pays. Or auoir

il deux filles preſtes àmarier: l'une deſquelles il donna au Suſman Seigneur des Odry- .
ſiens ou Moldaucs : & l'autre à Bulque fils de Brancas , qui eſtoit fils de Plandicas,
lequel tenoit Caſtorie , & cette portion de la Macedoine qu'on appelle Ochride , au
parauantdesappartenances de Nicolasfils de Zuppan :tellement qu'il ſe ſentoitmerueil
leuſement
Amurat I. Liure ſecond .
29

leuſement renforcée de ces deux alliances. Et fi auoit apres la mort d'Vnglefes & de 1377 .
Chrates conquis Piſtrinum & Niſtra (ainſi nomme-t'on cette contrée * ) & eſtendu ſes lie D'autres le
mites iuſques à la riuiere de Saue. Orcomme Amurat ſe fuſt approché bien pres de luy,tiennenten 73.
d'autres en no
ilſçeut par ſes auant-coureurs qu'il eſtoit logé en vne pleine raſe appellée Coſobe, où il
Palla crouuer droit , ayant auec luy deux de ſes enfans Iagup , & Bajazet: & fut là com-* Vulgairement
battu fort aſprement d'unepart & d'autre ,tant qu'à la fin la victoire demeura à Amu- Ambleueld,
Tat : mais elle luy fut bien cher-venduë , car il y laiſſa la vie . Sa morttoutesfois ſe r'a- Bataille entre
..

compte en diuerſes fortes : Les Turcs dient ainſi que le combat eſtoit en la plus grande Les Bulgares.
ardeur, Eleazar s'en voulut fuyr , & qu'Amurat l'ayant apperçeu ſe mit apres à toute bri
de,maisainſiqu'il le pourſuiuoit, vn ſimple ſoldat Triballien * hommede pied , qui ſe Mort d'Amd
rencontra deuant , luy fiſt teſte, & luy donna ſi grand coup de pique à trauers le corps Diverſes opi
qu'illeporta par terre tout roidemort. Les Grecs en parlent autrement ,& dient, que nions là -des
ſus.
ce ne fut pas en chaſſant les ennemis qu'il mourut, ains auant quela meſlée commen Miloſch Khan
çaſt , ainſi qu'il eſtoit encores apres à ordonner ſes batailles., yn certain Milo hommebilours.
de grand cæur & entrepriſe , comme il le fit bien paroiſtre , s'offrit à Eleazar d'aller tuer Merucilleuſe
Amurat. Et là deſſus ainſi monté & armé qu'il eſtoit, la lance au poing, s'en alla iuf- dva limple
ques aux premiersrangs de l'armée Turqueſque, qui eſtoit toute preſte à commencer la ſoldat,
charge , feignant qu'il auoit quelque choſe d'importance à dire, Parquoy on le mena
incontinent à Amurat, quieſtoit aumilieu de ſes Ianiſfaires : là où luy ayant eſté fait lar
ge , il deſcocha de telle roideur , qu’auant qu'on ſe fuſt apperçeu de ce qu'il vouloit faire,
ille perça de part en part,mais ilfutſurle champmisen pieces. Voila ce que les Grecs en
racomptent. Quoy que ce ſoit , ccla cſt tout certain qu'il finit ſesiours en cette plaine de
Cofobe, où ſes entraillesfurententerrées , & ſon corpsmené à Pruſe ,la ſepulture Roya
le de tous les Princes Othomans, fors de Solyman quifut inhumé au Cherſoneſe aupres
deſon fils , fuiuant cequ'il auoit ordonné auant ſa mort. Amuratregna vingt- trois ans,& Eloge d'Amu
mourutainſi pauurement, apres auoir durantſa vic efchappé tant de perils , & dangers , rat.
fait de ſi belles choſes, mcné à fin de ſigrandes & difficiles guerres , tanten Alie qu'en Eu
rope , iuſques au nombre de trente fept,& plus :Entoutesleſquelles ildemeura touſiours
vićtorieux , ſansqu'on le viſt jamais tourner le dos;ne quitterla place à ſes ennemis. De
forte quemalaiſement on pourroit dire , qui fut la plus grandeen luy, ou la vertu , qu la

fortune ;mais faut par neceſſité qu'elles y ayent eſté comparties également. Car de bien
ordonner ſes affaires, ſçauoir prendre à propos ſon aduantage,combattre tres-aſprement
luy-meſmetouſiours des premiers, ne ſe perdrenyeſtonner és plus douteuſes & mortel
les rencontres, ſonttouteschoſes que la vertu ſe peut approprier de droit :Mais ne luy
eſtreoncques yne ſeule foismeſaduenu en ſi grande longueur de temps, en tant d'entre
priſes & conqueſtes,meſmement és premiers accroiſſemens & progrez de cette Monar
chie , quin'eſtoit pas encorenybeaucoup eſtenduë ,ny gueres bien confirmée , cela ne ſe
peut attribuer qu'à la fortune ſeule,quine ſe ſaoula iamais de lefauoriſer,& luy bienfaire:
ne l'ayantaucunement voulu laiſſer ny abandonner à la mercy de ſes euenemens, le plus
fouuent incertains & doutcux. Car la déconuenuë de ſa mort ſe doit referer à la diuine
vengeance , à qui ilfaut que toute fortune cedeà la parfin : & eſtoitbien raiſonnable que

celuy finift ſes iours decette ſorte ,lequeloncques ne peut eſtre aſſouuy de ſang humain ;
:)

oncques n'alla de guayeté & gentilleſſe de cæur à la guerre,mais comme pouſſé de rage,
de fureur, & forceneric , tout ainſi qu'vn lyon dépité , quelque ſaoul & remply peuſt-il
eſtre,fcroit à trauers vneharde debeſtes rencloſes dansle pourpris de quelque parc :Que

ſi d'auenture il luy eſtoit force de laiſſer repoſer ſes ſoldats , ilne bougeoit inceſſamment
de la chaſſe ,& ne ſe donnoit point de repos. En quoy il ſurpaſſa de bien loing tous ſes pre
deceſſeurs : car quant à la diligence & celerité dont il auoit accouſtumé d'vſer en toutes
choſes , la vieilleſſe neluy en fit rien relaſcher, ains ſe monſtra touſiours auſſi frais , auſſi
aſpre , prompt & vigilant ſur les derniers iours ,commeen la plus verte & vigoureuſé ieu
neſſe : Si bien que peu de Princes , ne des anciens, ne desmodernes, ſe pourroient en cet
de faire toutes choſes meure
endroit parangonner à luy, Et ſi pour cela il ne laiſſoit pas
ment , ſans obmettre vn ſeul point de ce qui pouuoit cftre neceſſaire pour l'execution
aſſeurée de ſes entrepriſes & deſſeins. Deſſousluy ſeulily eut plus de ſang reſpandu que
du tempsde tous ſes predeceſſeurs enſemble . Mais au reſte il ſe monſtroit aſſez doux &
traitable enuers les peuples qui paiſiblement portoient le ioug de ſon Empire : & fut
touſiours fortmoderé enuers lesenfans de noble & illuſtre maiſon , qui eſtoient nourris
en la cour : tres-prompt au reſte à careſſer vn chacun , & l'appeller par ſon nom propre.
Ciij
30 Hiſtoire des Turcs,

1377. Toutes lesfois qu'il eſtoit queſtion de combattre , il ſçauoitbien amadouer ſes ſoldats par
harangues & langages conuenables ; & leur accroiſtre le cæur à la veuë de l'ennemy , où
bien ſouuent les plus aſſeurez balancent & vacilent:mais luy-meſine auſſi leurmonſtroit
le chemin de ce qu'ils auoient à faire,& eſtoit ordinairement le premier à donner dedans :
ce qu'ilme ſemble auoir cu plus de force pour encourager ſes gens, quenon pas ſon elo
quence, laquelle par tout ailleurs eſtoit fort refroidie & preſquemuette ,car il parloit peu
de fon naturel. Et encorc qued'ordinaire ilmonſtraſt vnechere douce , gracieuſe, & de
bonnaire ; ſi eſtoit-il neantmoins rigoureux & feuere, à punir les moindres fautes qu'on
luy euſt faites , dont il ne remettoitiamais rien . Il monſtra bien pour le commencement
de faire grande eſtime de garder ſa parole & fa foy , plus que nul autre de la maiſon des
Othomans ; de façon quepluſieurs quimeſmc auoient conſpiré contre luy , ne faiſoient
point de difficulté de ſe fierlà-deſſus: Mais depuis qu'il ſe trouua augmenté de puiſſance
& d'authorité, ilen vſa tout autrement ; dont beaucoup ſe trouuerent pris au trebuchet ;
car ilne pardonna gueres à ceux qui ſe voulurenc obſtiner à luyfaire reſiſtance , & ſe ban
der contre luy . Quiconqueauſſi ſe voulut entremettre de luy braſſer quelque mauuais
party,ne s'en alla pas de ſesmainsbaguesſauues:ſuiuant l'ordinaire des Princes & grands
Seigneurs, quieſt de changer volontiers de naturel auec l'heureux ſuccez deleurs affai
res : principalement quand ils ſe voyenthors de crainte & de doute de leurs ennemis : &

dc doux & benins qu'ilseſtoient auparauant,ſemonſtrerà tous rudes,farouches,& eſpou


uentables. Amurat neantmoins parmy cette grande feuerité , dont il eſtoit ſi craint &
redouté des ſiens,ne laiſſa de trouuer enuers eux autant d'amour , de faueur , & de bien

Autremont veillance , quenulautre chef de guerre qui ait oncques eſté. Parquoy il ne fautpas que
Temberlan . perſonne ſe perſuade , que s'il ſe fuſtrencontré du temps de Temir , qu'on appelle com
munément le grand Tamburlan , certuy -cy euft euauſlibon marché de luy , commeil eut
de ſon fils Bajazer depuis : car il euſt menéla guerre d'une autre fortc : & li bien il n'euſt
renuerſé & mis au bas vne telle puiſſance , commeſe trouuoit lors celle de ſe Tartare, il
euſtbien mieux toutesfoisſceu prendre ſon party,pour ceder à ſes premieres furies & tem
peſtes :ſe fortifier en lieux propres & aduantageux :luy couper les viures: l’eſcorner &
affoiblir peu à peu par embuſches , eſcarmouches, & legers combats: ſans ainſi temerai
rement, & àla volée hazarder la perſonne ,ſesarmées ,& fon Empire , à l'incertain cuc
nement d'vnebataillemalconuenable.

FIN DV PREMIER LIVRE.


Bajazet I. Liure ſecond . 31

ooooooooo
.

ELOGE OV SOMMAIRE DE LA VIE

DE BAIA ZE, T I. DV NOM .

E foudree pouuente vniuerfellement,rauage indifferemment, palle en un


moment, & periten un inſtant.Toutes ces qualitez conuiennent excelleme
ment bien a Bajazet,ſurnommé des fiens Gilderum ,ou Gulderum , c'eſt à
dire foudre du Ciel,ou onde furieuſe : Carfa promptitude le faiſoit paroiſtre
comme va eſclair .Lerenon de ſes victoires donna terreur à l'vniuers,fa
cruauté mità feu & à fang toutes les Prouinces par où il palla, tant Chree
ſtiennes que Mahometiſtes : Eten fin perdit en une ſeule bataille , fon Em

pire fagloire , finisſant honteuſement ſa vie en unemiſerable captiuité. Il commença fon Em


pire par le fratricide de ſon frere Soliman ,& par lemaſſacre des enfansdu Ducde Seruie ,qu'il
fit hacher vifsen menuëspieces : Et enuoya pour ſe fortifier une colonie de Turcs en Macedoine,
bu une autreà scopie en la haute Myfie ou Seruie , puispaſſant incontinent apres en Europe : Il fit

laguerre aux Triballes, et gagna une bataille fur Marc leur Prince, en laquelle il tailla ſes gens
en pieces , & luyfit perdre la vie,s'emparantparcemoyen dela meilleure partie deſon pays. Delà
il vintrauager toute la Theſſalie , Phocide, & Attique. LesGrecs aymansmieux luy payer tri.
but que de s'accorder entr'eux ,luy linrent philadelphie ,e le font ingede leurquerelle. Retourne
en Aſie , & prend la ville d'Eritze capitale d' Armenie , & celles d'Hyſipolis, Iconium ,Caſura,
Migdie, & AfaraſurleCaraman : Guerroyant tous les Princes Turcs, Aſiatiques , & les con
traignant d'allermendierdu ſecoursà Samarcant,à Tamerlan .Chaſſedionie Sarchan, & Mena
defie , vfurpantleurs Seigneuries. Puis reuenant incontinent apres en Europe : Il y fit general
deſon armée vnGrecnomméTheodore fils de Iean Lafcaris ,qui luy acquiſt la ville de Domacie,
so la cité de Delphes . Etcontinuant le cours de ſes victoires : Il s'achemina en Hongrie qu'il
Jaccagea toute avec la Boßine,& Croatie,apres auoir deffait les François,Bourguignons,Allemans
Hongres ,en cettememorable bataille de Nicopoli cité de Rafcie, l'an 1393. en laquelle il pris
lean Comte de Neuerspriſonnier, qu'il deliura luy cinquiefme en payant rançon, faiſant cruelle

ment mourirtoutle reſte des François.Metle fiege deuantla RoyalecitédeBude,qu'ileft contraint


de leuer . En penſantaller de là dėſcharger la colere furles V alagues,& principalement en la Mol
dawie : Ileſt contraint de ſe retirer.De forte que toute la violence deſa rage vint fondre ſur la
ville de conſtantinople ( laquelle il tenoit aßiegée il y auoit defia baict ans )ruinant ſesfaux
bourgs , & laferrant de la pres, que ſans l'arrivée de Tamerlan & le degaftqu'il faiſoit en Aſie
par toutes les terres de la domination , elle n'eſtoit pas pour ſe defendre plus long -temps.Mais Ta
merlan ayant deſia gagné une bataille contre les ſiens pris la ville de Sebaſłe ,où ſon fils Emir
Soliman fut mis àmort : Il futcontraint d'aſſembler toutes ſes forces ex fe retirer pour deffendre

lefien. La Providence Eternelle permettantque celuy qui ſediſoit lefoudre du ciel ,rencontraſt
en teſte celuyqui ſelon quelques-uns,ſe diſoit le flean de Diev . Et à la verité ilfutbien ſon
fleau. Car luy ayant liuré une des plusſignalées & ſanglantes batailles , quiaitiamais eſtédonnée
aumonde, en la plaine d'Angory , ou Ancyre en Amaſie , proche du mont Stella . Lieu tres-memo
rable ſur les confins de Bithinie -de Galatie: ( ou Pompée deconfit Mithridates ) en l'an 1397.
Laquelle dura vn ionr ,& y fut tué140'00. Turcs , entre leſquelsfut Muſtapha l'un de ſes fils .
Les autres prispriſonniers auec luy. Quant à ſa priſon c'eſtoit vne cage de fer ,où il eſtoit lié de
chaiſnes d'or , & feruoit de marche-pied à Tamerlan quand il voxloit monter à cheual , & ra
mallant comme un chien ce qu'illuy iettoit. Finiſſantainſi miſerablementla vie, apres auoir re
gré 26. ans, ſelon les uns , les autres 28. & les autres 30.Un homme en demeurant plein de
fougue ,depreſomption , & de cruauté,fans foy ,&- fans autre bonneinclination, n'ayant autre
defir quedes'aggrandir , & de repandre le fang . Ilfut heureux au commencement de ſon regne,
mais la fin en fut tres-miſerable. Ilauoit eſpousé la fille du Deſpote de Seruie qui fut priſe auec
luy ( car il lamenoit touſiours comme la plus chere detoutes ſes femmes ) depar laquelle par de

riſion ,ſelon qualques -uns , Themir ſe faifoit feruirà fatable .

с іші
32 Hiſtoire des Turcs ,

BAIAZET GVLDER VM

CINQVIESME EMPEREVR

DES TVR C S.

il

Il await pris Tel qu'un foudre * eflancé jallois tout renuerfant;


le nom de Gui
derum , c'eft Et jeſtois ſur le poinct de deſtruire Byzance :
dire faudre.
Quand du grand Tamerlan le deſtin plus puiſſant

D'une
cage de fer borna ma violence.

1
Bajazet I. Liure ſecond. 33

UOL DEDO DE
DO
e

Pro

aa
wucou quc guevasque Cou
SOR Unses Rot Rolet

LE

SECOND LIVRE

DE L'HISTOIRE DES TVRCS,

DE LAONIC CHALCONDYLE

A THENIE N.

SOMMAIRE , ET CHEFS PRINCIP AVX

du contenu en cepreſent Liure.

1. Bajazet ſoudain apres la mort d'Amurat's'eſtant emparé de l'Empire, faitmettre à mort


jon frere aiſné; & tont de ce pas acheue de de faire les Bulgarės.
JI . Harangue de l'aueugle Andronic Paleologue à Baiazet, duquelayant obtenu ſecours il rea
couure l'Empire, & met ſes pere dofrerepriſonniers: maiseftans euadez, Emanuel y eft
remis par le meſme Baiazet ,moyennant30000.ducats de tribut.
III . La priſe de Philadelphie ; la guerre contre Alexandre Roy d' Armenie ; da quelques autres
exploits d'armes de Baiazet'en l'Afie.
IV. Conqueſte de la Theſſalie, & principautédeDelphes : de la dominavion de quelques Seia
gneurs Italiense Eſpagnols en la Grece.
V. Deſcription de la Germanie, “ Hongrie; & des meurs & façonsde fairede ces deux peus
ples.
VL La rencontre de l'Empereur Sigiſmond, anec les Venitiens s'en allant faire couronner à
Rome , en laquelle il fut repouſsé :ligue des Princes Chreſtiens , contre Baiazet ſous la
conduite d'iceluy Sigiſmond, de la bataille qui s'en enfuiuit, où les Chreſtiens furent
deffaits.
VII . Entrepriſe de Baiazet ſur la Valaquie, auec la deſcription du pays; & ta honteuſe retraite
des Turcs par la vertu da proüeſſe du Prince Myrxas.
VIII . Complot des Seigneurs Grecs contre Baiazet ; ce qui l'irrite à aller envahir Conftantino
ple,où il tint le fiegepar l'eſpace de dix ans : auec le voyage de l'Empereur Emanuel en
Italie, den France pour demander fecours.
IX . Deſcription du Royaume de France, & desmerites des Roy's François envers la Chre
Atienté ,pour leſquels ils ſe font acquis le droict de l'Empire Occidentali auec quelques
guerres contre les Anglois.
X. Des Iles de la grand' Bretagne, de façons deviure des peuples qui yhábitent: eo de la

cauſe du flux ou reflux de lOcean.


XI . Defcentes de courſes des Turcs au Peloponeſe : la priſe de la ville d' Argos : quels ſontles
Accangy ou auant-coureurs de l'armée Turqueſque : de quelques habituations des
Tartares & des Turcs en diuens endroits de l'Europe.
XII . Baiazet s'eſtant emparé de la ville de Melitiné des appartenances de Tamburlan ,cela
l'incite à prendre les armes contre ledit Baiazet, joint les doleances des Seigneurs Turcs
desheritez par luy.
XIII . De diuorce des Turcs, em eſtrange façon d'iceluy : diuers diſcours de Tamburlan avec fra
femme ſur la rupture de la guerre contre Bajazet ; & la finale reſolution d'icelle.
34 Hiſtoire des Turcs ,

1377 .
MURAT fils d'Orchan mis àmort par ce ſoldat Tribalien , les Baſſas
I.
& autres Officiers & perſonnes principales de la Porte ( ainſi appellcnc
ils la Cour du Turc) proclamerent Empereur tout ſur le champ ſon
Bajazec puiſ.
né fuccede à fils Bajazer , combien qu'il fuft le plus ieune : lequel ne s'endormit pas,
l'Empire , &
mais enuoya ſoudain à fauſſes enſeignes querir ſon frere aiſné Iagup
fait eſtrangler
fon ailné. ( que les noſtresi nomment Soliman) comme ſi le pere viuant encore,
l'euſt mandé : & ſoudain qu'il fut arriué deuers luy , le fit empoigner , & mettre à mort
en la preſence , à la mode toutesfois dont les Seigneurs Turcs ont accouſtumé de ſe def
1
faire de leurs freres, qui eſt de les eſtrangler auec quelque licol , ou la corde d'vn arc ;
fans autrement reſpandre par le glaiue le ſangImperial . Bajazet s'eſtant doncques aingi
aſſeuré de l'Eſtat, par le parricide deceluy auquel il appartenoit de droict , il s'en alla touc
dece pas charger les Triballiens , que de plaine árriuće ilmit en route ; & les chaſſa luy
Les Tribal- meſme fort longuement, là où ilyeneutgrand nombre de tuez :carles Turcs eſtans beau
Liens deffaits.
coup meilleurs combattansqu'eux, & leurs montures auſſi plus exquiſes, les enfonce
rent fort aiſément, & ne leur laiſſerent pas grand moyen de ſe fauuer à la fuite. Voila
comment les choſes paſſerent à cette fois, au moins ſi nous voulons adiouſter foyà ce que
les Grecs en racontent;car les Turcsen parlent bien d'vne autre ſorte , difans que cette
deffaite ne doit pas eſtre attribuée à Bajazer, mais à ſon pere Amurat, ſous la conduite
duquel la bataille fut donnéc ; dontil eut le deſſus , & mit luy-meſmeàmort de ſa propre
main Eleazar le Prince des Triballiens : qui eſt ce que les Turcs en tiennent entr'eux. De
moy , ie nepuis bonnement comprendre , comment il fut poſſible en ſi bref temps de
mettre ſon frereà mort ; & puis de retourner au combat : Le inoyen auſſi qu'eut vn ſimple
ſoldat ennemy d'approcher ainſi armé de pied en cap, la lance en l'arreſt,vn ſigrand Sei
gneur, & d'afleurance l'aſſener fi à propos fans que perſonne deſtournalt le coup ; tout
s1
cela m'eſt vn peu chatouilleux & ſuſpeat : ie laiſſe.neantmoins à chacun la liberté d'en
croire ce que bon luy ſemblera: Et reuiens à mon propos que Bajazet apres eftre ainſi
paruenu à l’Empire , & auoir gagné d'entrée vne finoble vi&toire, encore qu'elle luy cou
ſtaſt bien cher , pource que grand nombre de ſes gensy laiſſerent leurs vies ; & de la pro
main euſt mis àmortle Chef des ennemis ſur la place , ne ſe laiſſa pas aller pourtant 2,20
pre
à vne oyſiueté nonchalante: car pourſuiuant chaudement ſa fortune ,ilcourut d'vne di
Bajazer tout ligence incroyable tout le païs, de ceux qu'il auoit deffaits; dont il ramena vn grand nom
del
ordonner ſes affaires ; Et tout premierement re
bre de priſonniers. Cela fait, il ſe miſtà
Empire Fralien ceut les Grecs àſon amitié & alliance; fitpaix auec les Princes de Macedoine :& cnuoja
paix aucc les grand nombre de Turcs naturels tant de l'Aſie que de l'Europe , auec leurs meſnages ha
Grecs.
biter en la ville des Scopiens:non à autre fin ſinon pour touſiours anchrer ſur les Illiriens,
tout incontinentapres il leur courut ſus, & prit quelques
Coloni des & les mettre en combuſtion :car
e
Turcs en la vnes de leurs places , leſquelles il ſaccagea entierement : puis enuoya encore vne autre
ville des Sco- armée contre les Albanois en la coſte de la mer Ionie , prochaine de la ville de Duras,
piens. bare
dont fut enleué vn tres-grand butin .
II . A v regard des Grecs, ils le ſuiuoienç deſia preſque tous à la guerre quelque part qu'il
allaſt;horſmis Emanuel fils de l'Empereur lean : & Andronic, auquel les yeux auoienteſté
creuez auec du vinaigre bouillant , & eſtoit gardé dansle Palais de Conſtantinople : mais
qu'il ſe vid aucunementamende de la veuë , il trouua moyen à l'aide
quelque temps apres
de quelques -vns d'euader, & s'enfuir en la ville de Galathie, autrement dite Pera ,qui
eſt tout vis à vis , d'où il ſe retira puis apres deuers Bajazet , à luy demander du ſecours
In

pour rentrer en ſon heritage. Eſtant doncques venu en ſa preſence, on dit qu'il parla en
Harangue de cette forte. Demoy ( Seigneur ) qui ſuis encouru en vne ſi griefue deſconuenuë, d'autant
l'aucugle Ana que i'ay touſiours eu mon eſperanccen Dieu , lequel void ,
connoiſt toutes chofes, & me
dronic à Ba- ſuisentierement remis à ſa bonté & miſericorde, aufli ne m'a - il point delaiſle : carie me
jazet.
: trouue maintenant (graces à luy ) affez mieux que mon infortune ne permettoit: Et m'a
ſa bonté & clemence fait telle grace ,que m'ayans les hommes du tout voulu priuer de la
veuë , il m'en a toutesfois laiſſe quelque peu , pour me pouuoir, à tout le moinsconduirc:
Les Grecs me promettant d'auantage la reſtitution de mon Empire: Auſli eſt- il bien raiſonnable
mendićt leur que ie fois reintegré en ce que de droict m'appartient. Or trouueras - tu cy-apres le tout à
Faydee ta deuotion & ſeruice , li par lemoyen de ton ayde ie viens à le recouurer ; ce qui ſe fera
Beurdu Turc.bien à l'aiſe, fitume donnes ſeulement iuſques à quatre mille cheuaux, qui m'accompa
gnent l'eſpace de deux mois, & non plus : car touslesriches & puiſſans perſonnages, voire
les
Bajazet I. Liure ſecond . 35

les plus nobles & anciennes maiſons de Conſtantinople tiennent noſtre patty:tellement 13806
que de cette heure i'en aurois yn grand nombre à ma ſuitte ,licen’eſtoit qu'ils ſont beau- & ſuiuans;
coup plus à propos dans la ville , à briguer ſous-main & folliciter nos affaires : mais ils ne
faudront de venir à noſtre mandement, toutes les fois qu'il en ſerabeſoin . En reconnoiſ
ſance du ſecours qu'il te plaira me donner , voicy que ie te promets des-maintenanţă l'ada
uenir , & pour touſiours ,te payer tributpar chacunan : Ec en outre de receuoir á Con
ſtantinople rel gouuerneur qu'il te plaira y enuoyer de ta part . A quoy Bajazet fit telle ref
ponſe. A la verité(Prince)ce nous a eſté plaiſir d'entédre que tu n'ayes point du tout perdu Reſponſe de
Bajazet.
la veuë , & nous en eſt de tant plus agreable le langage que tu viens de tenir preſente
ment : rendans graces au Creareur desmortels, & des imınortels ,de ce qu'il luy a pleume
faire ce bien . Au reſte ne te foucie, tu es arriué deuers ceux que tucrouueras amis& fe
courables iuſques au bout ; & qui t'affifteront ſoigneuſement en toutes ces affaires: mais
je veux vn peu chaſtier ton pere, & luy apprendre vne autre fois à ſe donner de garde de
m'irriter , ne rien remuer à l'encontre de moy . Prends doncques à la bonne heure ceux
que tu demandes, & te mees tour de ce pas en chemin , afin d'executer promptement ce
quite viendra le plus à propos pour rentrer en ton bien . Cela dit , il luy fit tout ſur l'heu
re deliurer lesquatre mille cheuaux qu'il auoit demandez : auec leſquels Andronic mar
cha droit à Conſtantinople. Mais tout auſſi -coſt que lean & ſon fils Emanucl eurenc
nouuelles commeil venoit contr'eux auec vnetelle puiſſance, ils s'allerent enfermer de
dans le bouleuard qu'on appelle la tour dorée , en deliberation d'y attendre le ſiege; &
s'eſtant venu cependant Andronic planter deuant la ville , ils ſe rendirent incontinent à Andronic
luy . Il les fit tous deux mettre en vne geolle de bois , faite cout expres fort eſtroitte & met ſon pere
contrainte dedans la meſme fortereſſe, li qu'à grandpeine s'y pouuoient-ils tourner. Et erfrom fieicent
ainſi ayant empriſonné ſon propre pere & ſon frere ,il recouura l’Empire , auqueldurant cruelle.
lean fi's
qu'ille gouuernoir encore,ildeſigna ſon fils Iean pour ſucceſſeur: & garda trois ans en d'Andronic
tiers les autres ,qu'il ne les voulut point faire mourir , combien que Bajazet l'en preſlaſt de ſon viuans
fort. Mais à la quatrieſme année, ils trouuerent moyen de pratiquer celuy qui auoit la deſigné par
luy Empereur.
charge de leur porter à manger , leqirel les accommoda d'vn ferrement dont ils ouurirent Caloian &

la priſon , & ſe retirerent à garend deuers Bajazet , luy offrans vn grostributpar chacun Emanuel el.
chappént de
an , auec telnombre de gens deguerre qu'il leur voudroit impoſer. Là deſſus, luy comme la prilon.
fin & ruſe qu'il eſtoit, enuoya quelques - vns à Conſtantinople pour ſonder ſecrettement Airfi eft-ilas
les volontez du peuple , lcquel on aymeroit le mieux ou luy ou Emanuel ;taſchant par là penferis
tesse , mais ir
que
de deſcouurir quel party il auvit là dedans. Ils choiſirenttoutesfois Emanuel,eſtans deſia au lien de Bar
aufli bin tous ennuiez du gouuernement d'Andronic. Telle fut la contention & debat iazet, il faut
mettre Andrea
qui ſuruint entre ces deux , dontEmanuel qui offroit à Bajazer trente mille ducats de tri nic.
but par chacun an , & d'auantage de le fuiure par tout auec vne armée entretenuë à ſes L'Empirede
Conſtantino .
propres couts & deſpens, fut par luy preferé, à la charge qu'il ſeroit tenu d'apporter luy plc tenu du
meſme à la porte le tribut qu'il auoit promis, & touſiours ſur le commencement de la pri- Turc & Ema.
nuel par luy
me - vere fourniroit lc nombre de gens qui luy ſeroit ordonné armez & equipez en guerre.
.
Au regard d'Andronic & de ſon fils, ils demeurerent à fa ſuitte, deffrayez & entretenus nane yn trie
bur,
aux deſpens d'iceluy; & par ce moyen Emanuel ſe trouua du tout paiſible. Andronic &
BAIAZET doncques ſe voyant auoir en fa diſpoſition & puiſſance les deux autres con fils de
Empereurs des Grecs, qui l'eſguillonnoient à l'entrepriſe de Philadelphie , alla ( par ma- meurent à la
niere de dire ) lancer toute la furie & impetuoſité de ſes armes contre cette pauure cité; fuite de Baja.
car deſlors que ces Princes eſtoient en pique les vns contre les autres , telleque vous auez
ouy cy -deſſus, il auoit faict grande inſtance qu'elle luy fuſt miſe entre les mains , & eux le
lay auoient accordé chacun en ſon endroia. Mais comme Emanuel y euft depuis enuoyé
vn Heraut pour commander aux habitans de ſe rendre au Turc , & receuoir le gouuer
neur , & le iuge qu'il y voudroit enuoyer , pour luy obeyr de là en auant , ils firent forc
bien reſponſe , qu'ils n'eſtoient pasdeliberez de s'abandonner & commettre ainſila che la priſe de
ment és mains d'vn Barbare infidelle . Dequoy Bajazet ſe ſentant picqué, y mena ſon ar- par
Phila delphie
les Turcs .
mée auec les deux Princes deſſuſdi&ts, qui s'y porcerent aſſez mieux que paraduenture le
deuoir de Chreſtiens ne permettoit : car ce furent les premiers quimonterent ſur la mu Scenderen
raille , & firent le chemin aux autres pour y entrer. Ainlifuţ priſe cetteinfortunéc Phila- Turc fignifie
Alexandre,
delphie, ville Grecque au pays de Lydie, de toute ancienneté excellemment bien poli † Attringuca ,
cée, & regie ſous inſtitution de meurs, loix , & couſtumes tres-louables. De là Bajazet belle citè en
tre Trebiſon .
s'en alla faire la guerre à Scender Roy d'Armenie , & mit le ſiege deuant † Ertzica capitale de & la Nato .
de tout le Royaume; & vne autre petite ville encore appellée Lamachie. On dit que ce lie.
36 Hiſcaire des Turcs ,

1.382 . Şcender icy eſtoitle plus fort homme de toute l'Aſie , & le plus adroit aux armes : qui en
& huiuans: vigueur & diſpoſition de membres , en hardieſſe, & experience au fait de la guere , ne
çeda à aucun autre de fon temps : tellement qu'ayant eſté par pluſieurs fois affaily des

1 Alliricns , il fit tout plein de belles choſesſur eux : & quelque pecite troupe de gens qu'il
euſt auecques foy , il mir neantmoins touſiours en route ſes ennemis. Mais finalementſa
femme propre pour quelque mauuais meſnage qui ſuruint entr'eux , luy dreſſa des em
buſches, & le mit à mort auec vn lien fils, recenant en ſes mains le gouvernement du
Royaume. Contre ce grand & valeureux Capitaine Baiazet mena ſon armée, & prit de
force la ville d'Ertzica , enſemble ce ſien fils deſſuſdit, qu'il emmena priſonnier. Cela

a Anciennemet fait, paſla outrc à la conqueſte des Tzápnides qui tiennent toute la region de la Colcide
selumns ville iuſques à la ville a d'Amaſtre. Puis s'en alla contre Carailuc & Leucamna Seigneur de
de la P.sphlago- 6 Samachie, qui le vintbrauement rencontrer : mais il fur deffait, & perdit la bataille , où
n Ville de los ilyeue vne dure rencontre . Baiazetcſtant puis apres allé mettre le liege deuant la ville

M.die
contrée ende la deſſuſdite,il y demeura quelques iours ſans pouuoir rien faire : parquoy ildeflogea & s'en

===
retourna chez ſoy : où ilnc feiourna gueres qu'il ne reuint faire la guerre aux autres Sei

6.8
11ya de beaux gneurs de l'Aſie , à ſçauoir à Ætin , Sarchan , Mendeſias, Tecos & Metines , auſquels il

tỷ
:
3
=
?
5
45-4H678
Javins.
oſta toutes les terres & pays qu'ils poſſedoient, & fe mit dedans:tellement qu'ils furent
contraints , fe voyans ainſichaffezhors de leur droict & legitimeheritage , de recourir à
l'Empereur Temir: mais comme ils arriuerent tous deuers luy , horſmis le Caraman
Baiazet de
poilede les furnommé Aloſuri,& Turghet Seigneur de la Phrigic , cela ſe dira cy- apres : car ces deux will
Princes Turcs Princes ſe rengerent du party de Baiazet . Tous les autres qui auoient parluy eſté depof
de l'Afie.
Cité de Perſe fedez de leurs biens ſe retirerent à Semarchant, où eſtoit la cour & demeure Royale de d
en la Prouin Temir . C'eſt bien choſe ſeure, que Sarchan qui jouiſſoit des païs bas de l’lonie le long de
op
thai,de Zaga- lamer, & Mendeſias, tous deux neueux de Calamis ;enſemble Tecos Seigneur de Mas
dian , eitoient des deſcendans deces ſept Capitaines de l'Othoman , leſquels apres auoir
reduit leurs forces en vn , conquirent de compagnie l’Empire de l'Alie , ayans aupara
uant cſté à la ſuitte d’Aladin. Mais ie n'ay point encore bien pû ſçauoir à la verité , la
moyen par lequel Ætin & Merin vindrent à eftre ſi grands Seigneurs.Caron dit qu'Ætin .
la Ville d'Alfie ţenoit luy tout ſeul ce quieft de pais depuis la ville de * Colophon iuſques à la Prouince
de Carie . Quant à moy iełçay pour certain, que tous ceux qui viuent ſousl'obeiſſance
des Turgaturiens, du Caraman ,de Metin , & d'Ætin , ſont: Turcs naturels, & pour tels
Victoires &
tenus & eſtimez d'un chacun . Mais pour retourner à Baiazet, apres qu'il eut ſubiugué à
conqueſtes
de Baiazet en force d'armes tout cet endroit de la Cappadoce qui obeiſſoit àCaraiſuph ,& la contrée
J'Alie ,
encore que cenoient les enfans d'Homur; & fe fuſt d'abondan emparé de la meilleure 8
plus grande partie de la Phrigie , il mena fon armée contre la deſſuſdite ville d'Ertzica , &
contre Scender,qui pour lors dominoit vne fort grande eſtenduë de païs en cesquartiers
là juſques à la riuiere d'Euphrate : à quoy il auoit encore annexé vn bon eſchantillon de
la Coſchide. Baiazct fit encore tout plein d'autres belles choſes, cependant qu'il s'arreſta
en Aſie ; laiſſantde tous coſtez dc fort amples & magnifiques marques de fes victoires &
conqueſtes.
IV . Mais apres qu'il fut paſſé en Europe, ayant laſché comme d'vne laiſſe pluſieurs ar

mées tout à vn coup ſurMacedoine ,& le territoire des Albanois qui habitent au long
de la mer Ionie, il fit par tous ces quartiers-là de tres- grandes deſolations & ruines. Et fi
Degaſts &
pric de force quelques -vnes de leurs places : Puis paſſa outre contre les Illiriens ;le païs
Turcs en Eu- deſquels il courut & gafta d'un bout à autre , & enleua tous les biens & richeſſes qui y
rope.
eſtoient : cela fait , dreſſa ſon equippage pour aller au Peloponeſe:toutesfois il faiſoit
courir le bruit que c'eſtoit pour donner ſur la Phocide , & fc ſaiſir de la Theſſalie, afin d'a
uoir ce païs-là à propos pour ſes autres entrepriſes & conqueſtes. Car l'Eueſque des Pho
centiens melmes eltoit celuy qui l'y attiroit , luy mettant en auant la beauté du païs , le
* Qu'il agmois plus commode de tous autres pour le deduit de la chaſſe * & de la vollerie ; où il y auoit
extremement.
force grandes & ſpacieuſes prairies ,couuertes ordinairement d'vne infinité de gibier : &
dauantage des pleines & campagnes raſes, toutes à propos pour jouir à ſon aiſe de ſa ca
ualerie : cequi faiſoit aucunement ſoupçonner que ce fuſt le but où il viſoit ; neantmoins
fon deſſein à la verité eſtoit ſur la Theſſalie, pour aller prendre au deſpourueu les Princes
Cerneens qui pour lors y dominoient :& la vefue de Dom Louys Daualos Prince de Del
Courſe deBa- phes, nommée Trudelude. Parquoy il fit ſemblant de s’aller iecter dans le Peloponeſe:
iazet en la mais y ayant laiſſé pourſon Lieutenant general le Seigneur Theodore fils de Iean, lequel
.
s'acquitta fort bien dececce charge , il tourna court vers la Theſſalie , & d'arriuée prit'la
ville
Bajazet I. Liure ſecond . 37

ville de Domace , quel'on de Cerneens auoit abandonnée. Il ſe faiſir encor de celle des
ou1388 . .
enuiron
Pharfaliens qui eſtoit auſſi desappartenances d'iceux Cerneens . Puis eſtant paſſé outres,
il rengea à ſon obeyſlance Zetunis ſituée dans le deſtroit des. Thermopiles, & Patras qui
eſt en la plaine au pied de la montagne des Locriens : auec tout plein de petites villes de
là autour qui luy furent renduës parcompoſition . Ceſte Trudeſude auoityne form belle
fille preſte à marier laquelle eſtoit deſia fiancée : mais voyant Bajazęt venir contre elle à
mainarmée , prit les plusexquiſes & precieuſes beſongnes qu'elle eut, & menant ſa fille
La Princeſſe
quant & elle , s'en alla au deuant de luy : lequel reccur fortvolontiers le preſent, & leur de Delphes
permit à toutes deux de viure en leur religion & maniere accouſtuméc: ncantmoins il donne la fille
mit vn Gouuerneur au pays qu'elles tenoient. On dit que cette Trudelude auoit eſté aBajazetpour
auoir paix .
autresfois ſi tranſportée de la folle amour d'vn Preſtre nommé Strates , qu'oubliant toute
j
honce & deuoir elle luy auroit mis és mains l'entiere adminiſtration & gouuernement de
fa principauté.,& à fon occaſion fait mourir pluſieurs des citoyens de Delphes. Dequoy
D
l'Eueſque du lieu l'auoit fort ſcandaliſée enuers Bajazet, adjouſtant encore à cela l'in
dignité que c'eſtoit de laiſſer fi longuement un tel pays és mains d'une femme qui
2
traitcoit ainſi inhumainement ſes ſujects, & leur faiſoit endurer tant d'opprobres &
C
iniures , cependant qu'à la veuë de tout le monde elle cenoit le berlan , & exerçoit
ſes paillardiſes & meſchancetez auec ſon beau ruffian de Preſtre ; ce qui fut cauſe,
1 où pour lc moins vn pretexte & couleur que Bajazer luy alla courir ſus. On dir en
:
core tout plein de choſes de ce Preſtre, & qu'elle n'eſtoit pas ſeule de qui il abuſoit,
le
mais y en auoit beaucoup d'autres qu'il auoit ainſi ſubornées , le tour par moyen
des charmes & enchantemens dont il s’aydoit pour les faire condeſcendre à ſa vo
lonté. Or eſtoit le mary de cette Dame mort de maladie nagucres auparauant , per

ſonnage de fort ancienne race , comme yſſu de la maiſon & famille des Roys * d Ar- * cf
quog les four
prina
ragon : leſquels iadis eſtans paſſez des parties d'Italie au Peloponeſe , s'eſtoient faits ces Paleologues
Seigneurs du territoire de l'Attique , & de la Bæoce , enſemble de tout le reſte du portentenleurs
pays que maintenant on appellela Morée : & auoicnt par uneſme moyen conquis la armoires mon
Phocide , & la ville de Patras hors le deſtroit de Thermopyles . Toutesfois par fuc- ragon ,car ilsfor
cellion de temps , luy & le reſte de ſa race vindrent à perdre ce qu'ils auoient gagné ; rent depuis al
i linnce asec
tellement qu'aucuns d'eux s'en retournerent en Italie ,& les autres achcuerent le re- ceux-cy,ES re
ſte de leurs iours en la Grece . De ces gens-là eſtoit deſcendu ce Dom Louys Daualos couurerent de
Prince de Delphes , dont , ainſi que dir eſt ,la femme & la fille furent enleuées par Pelotac de
Bajazet , quiſe vint finalement ruer ſur le Peloponeſe : toutesfois il ne fut pas pluſtoft Lacedemone
arriué en la Theſſalie , que le Duc de Sparte apresauoir pourueu aux places de ce coſte- deffend à Baa
là , eſtant ſecrettement party vnenuit sy en alla en toute diligence ,afin de le preuenir & du Pelopone
re.
luy faire teſte, s'il ſe mettoit en effort d'y entrer. Cecy donna à penſer à Bajazet, voyant Ligue des
la difficulté qu'il auoit d'en approcher ſon armée : auec ce que là -deſſus luy vindrent Chrétiens
nouuelles , comme les Hongres fous la conduite de l'Empereur Sigiſmond , auec vn cótre le Ture.
Ily a iry quel
grand renfort de François & Allemans,s'eſtoientmis en campagne pour le venir trou que contrarieté
uer , deſia preſts à paſſer le Danube : & fi auoient encore accueilly les forces des Vala- entre ies Hifto

ques( gens aſſez conncus & renommez) pour leur ſeruir de guides en ce voyage ,& les componentele
conduire par le pays de l'ennemy . Ce Sigiſmond icy quiaſſembla vne ſibelle armée con- temps.
tre Bajazet, eſtoit vn fort grand terrien d
, es parties du Ponant; qui faiſoit fa demeure la
pluſpart du temps à Vienne en Auſtriche , dontil eſtoit Seigneur, enſemble de beaucoup
d'autres terres delà autour : de ſorte qu'ileſtoit parucnu au RoyaumedeHongrie , & à l’Em
pirc d'Allemagne encore. Mais puis que nous ſommesicy tombez ſur le proposdesFran
çois & des Allemans , il me ſemble qu'il n'y aura point de mal de toucher quelque choſe
en paſſant de la ſituation de ces deux belles grandes Prouinces , & desmæurs & façons de
faire des peuples qui y habitent.
La Germanie prend ſon commencement és monts des Alpes , d'où ſort la riuiere du V.

Rhin , lequel ſc va rendre en la mer Oceane deuers Soleil couchant . Toutce qui eſt de deDeſcription
la Germa .
pays depuis Argentine ou Straſbourg iuſques à Maience , & encore plus bas quaſi nie.
juſques aupres de Colongne , en remontant puis apres de là vers Aŭſtriche , s'ap
pelle la haute Germanie , mais le reſte qui paſſe au deſſous de ladite ville de Co
logne , tant à main gauche du Rhin , en tirant vers les Gaules , iuſques aux Illes de
la grand' Bretagne , qu'à la main droite au deça de ce fleuue vers “ la Pyridaſtie font “ Phriſe.
les pays bas de ladite Germanie ou Allemagne . Sa longueur , à la prendre depuis Vien

ne iuſques aux bouches du Rhin , eſt de vingt bonnes iournées : Et ſi la largeur en eſt
D
ire s
38 Hiſto des Turc ,

1388. plus grande , combien qu'on la vueille meſurer par la plus courte & abbregée tra
uerfe , depuis la Gaule Celtique , iuſques preſque en Dannemarch. Au reſte cette
nation eſt pour cette heure la mieux policec , & qui ſe gouuerne lc mieux quc nul
autre peuple de cous ceux qui regardent, ſoit au Septentrion ou au Ponant; de partie
au reſte en pluſieurs belles & groſſes villes , qui viuent chacune ſelon ſes loix & couſtumes
à
part . Il y a auſſi pluſieurs Princes , Potentats , & grands Seigneurs meſlez parmy:
& des Euelques & autres Prelats de lieu à autre , qui reſpondent tous au ſouucrain
Paſteur de l'Egliſe Romaine , lequel ils reconnoiſſent pour Superieur , & luy obeyſ
fent en la ſpiritualité. Mais les principales , & plus fameuſes de toutes celles qui
ſont venuës à noſtre connoiſſance , tant de la haute que de la baſſe Germanie , font

Le I'Ny en cée Nuremberg riche & fort marchande , Straſbourg , Bamberg , Colongne ; & bien deux
rexte redrelé
endroit où il est cens autres , comme l'on dit , qui ne ſont gueres moindres. Somine que c'eſt vne
Je confius quión tres- grande & puiſſante nation , & qui en nombre de gens , & eſtenduë de pays peut
ne ſçauroit en- eſtre cenuë la ſeconde aprcs les Tartares , ou Nomades de la Scithie : tellcment
rendre ce qu'il pour
veut dire : le que s'ils eſtoient bien vnis & d'accord tous enſemble ſous l'obeyſſance d'vn Prince ſeul,
tout anecbonne ic croy quant àmoy qu'ils ſeroient inuincibles , ou à tout le moinsles plus forts & redou
consecture
tez de tous les mortels. Car entant , que touche l'habitude & diſpoſition de leurs
perſonnes , ils ſont gaillards , ſains , & robuſtes , ce qui ſe peut : comme ceux qui
paſſent leur aage au Septentrion ſous vn climat où rien ne deffaut de ce qui eſt n'c
ceſſaire à la vie de l'homme ; ſans iamais eſtre gueres infectez ny empuantis de la

peſte , prouenante d'vn air corrompu , ainſi que ſont les peuples de l'Orient : par
my leſquels cette pernicieuſe contagion fait ordinairement de terribles & mer
ueilleux eſchecs & breſches. Et s'il y a encore fort peu d'autresmaladies qui du
rant l’Eſté , & ſur l’Autonne ſont ailleurs fort frequentes & moleſtes : ne de trem
bleiens de terre non plus : au moins qui ſoient dignes d'eſtre remarquez : trop

bien y pleur-il en abondance tout le long de l'Eſté autant ou plus qu'en autre endroit
que ie ſçache. Il y a auſſi force fruits de toutes ſortes , horſmis d'oliues , de figues,
& de raiſins , auec , ſi ce n'eſt le long du Rhin . Au regard de leur viure , de leurs

habillemens , & autres façons de faire , ils ne different pas beaucoup en tout cela des
Occidentaux. Mais ie n'ay point ouy dire , qu'en tout le demeurant de la terre il y ait

il veus enten- gens plus feruens & deuotieux ,ne plus fermes & arreſtez en la religion Romaine , que
dre les pays- ſont ceux principalement quiapprochent le plus de l'Occident. Le duel & combat
d'homme å homme leur eſt fort frcquent : toutesfois ce n'eſt pas à cheual, ains à pied
que leurs querelles ſe demeſent : & ne trouuera- l'on pas ayſément ailleurs, comme ic
croy , gens qui ſoient plus induſtrieux & ſubtils à inucnter toutes ſortes demachines &
engins pour la guerre. Auſſi ſe ſçauent-il bien glorifier d’eſtre les plus excellens ou
uricrs de tousautres, en quelque meſtier que ce ſoit: car on tiene que ce ſont eux qui
ontmonltré premierement l’yſagede l'artillerie ,arquebeuſes, piſtollets & autres baſtons
à feu : & que de là , ceſte peſte & ruinedu genre humain , a couru & s'eſt eſpanchée par
tout le reſte dumonde : ſi bien que pour le iourd’huy il n'y a gueres de gens qui ne s'en
Deſcription aident. Mais pour venir à la Pannonie , ou Hongrie ,ainſi qu'on l'appellemaintenant,elle
de Hongric. commence à la ville de Vienne,& de là tirantdroit contre l'Orient le long de la riuiere du
Danube , paſſe iuſques aux Tranſſiluains& Triballiens : & deuers le Septentrion , elle va
atteindre les Bohemes , qu'on appelle autrement les Cephiens ou Tzechiens. Elle aauſſi
ſes Princes & Seigneurs particuliers,qui ont leurpays feparez les vns des autres,& neant
moins reconnoiſſenttous le Roy pour ſouuerain , & luy rendent obeyſſance ſous de cer
tainesconditions; combien qu'ils n'ayent gueres accouſtuméde l’eſlirede leurnation ,car
ils appellent ordinairement quelqu'vn du ſangRoyal de Boheme, ou bien de la Gerina
nie , ou des Polonois , & autres peuples circonuoiſins, pour les gouuerner. Quant à leurs
armes,mæurs & faços de faire,ils ſemblentconueniraſſezauec les Italiens, s'ils n'eſtoient
ſidiffolus & exceſſifsen leur viure , auſſibien que les Allemans & François . Ils ſuiuentla
Religion Romaine ; & ſont au reſte gensfort vaillans & exercitez à la guerre ; tellement
que ce ſeroit choſe trop mal-aiſée à raconter,quede leurs faits & proüelles.Que ſi d'auen
ture le Royaume vient à vacquer quelquesfois,celuydesPrinces & Barõs quile premier fe
peutſaiſir du PalaisRoyal,a du peuple la ſouueraine authorité & ſuperintendāce des affai
res,mais ilne prend pas pour cela le tiltre deRoy.Leurlangage eſt particulier,n'ayant rien
decommun auecceluy des Allemans ne Polaques,ne de pas vne desnationsOccidentales
auſſi peu : & pourtant quelques -vns veulent dire que ce furent anciennement les Grecs
propres
Bajazet I. Liure ſecond. 39

propresquihabitoient au pied du mont Æmus,& qu'en ayans eſté dechaſſez par les Scie 1390.
thes,ils ſe feroient retirez en la contrée qu'ilstiennentde preſent ; les autres ont opinion & uiuans,
que c'cſtoient Valaques: demoy ie n'en ſçaurois que dire à la verité. Mais puis qu'eux
meſmes ſe ſont donnez le noin de Pannoniens, & que les Latins les appellent ainſi,ilme
femble qu'ilneme ſierroit gueres bien de leur en vouloir mettre un autre. Le ſiege capi- L'Empereur
caleft àBude , treſbelle & magnifique ville ſituéc ſurlebord du Danube;d'où ils enuoye- Roy de
rent premierementdeuers Sigiſmond deſia eſeu Empereur, lequelpour lorsſejournoit à Hongrie.
Vienne , luy offrir le Royaume.
Il n'en fut pas pluſtoſt entré en poſſeſſion , qu'il depefcha deuers le Pape , qui luy VI.

eſtoit delia auparauant fort affectionné, & allié auſſiaucunement , pour faire ratifier ſon 1can 22.
ele & tion Imperialle , laquelle dignité les ſouuerainsPontifes de l'Egliſe Romaine fou
loient auparauant conferer aux Roys de France , en conſideration de leurs merites & Les Roộs de
meſmcment pour auoir defait & exterminé les France pre
bien- faits enuers le faint Siege : &
Sarrazins , qui eſtoient paſſez de l'Afrique en Elpagnc , & deliuré le pays entiere- reurs d'Alle
mene de leur feruitude & oppreſlion , enſemble de leurs courſes , inualions , & fura magne,
priſes . Mais puis apres le droit d'eſlire les Empereurs paſla de Rome aux Allemans
& neantmoins Sigiſmond apres en'auoir eu l'aſſeurance du Pape , & que fa Saincteré
l'euft mandé là dellus , pour aller reccuoir la couronne de fa main , il ſe mit en che
min pour l'aller trouuer , prenant ſon addreſſe par les terres des Venitiens : leſquels
Les Venitiens
n'en eurent pas pluſtoſt les nouuelles, qu'ils luy enuoyerent dire aſſez rudement, qu'il empeſchent
eaſt à en ſortir : Dequoy il ne tint compte ,ne voyant rien cncore ( celuy fembloit ) qui le palfage par
luy deuſt empeſcher le paſſage. Mais les autres ayans en toute diligence aſſembléleur leurs terres à
armée ,vindrent au deuant de luy, en deliberation de luy faire faire de force, ce que de s'allant faire

ſon bon gré iln'auoit voulu faire : Et luy de ſon coſté voyant leur contenance & reſolu- Rome,
couronner à
tion , rengca ſes gens en bataille , & leur vint preſenter le combat , où il perdie grand
nombre d'hommes , & fut luy -meſme contraint de prendre la fuitte honteuſement,
en grand danger encore d'eſtre pris . Voyant doncques qu'il n'y auoit plus d'ordré
de paſſer par là, il rebrouſſa chemin vers les hautes Allemagnes , & delà s'en vintren
dre à Milán . Pourſuiuant puis apres ſes erres , il arriua finalement à Rome , où il
fur couronné Empereur par le Pape ; auec lequel il eut le moyen de negocier tour
à loiſir beaucoup de choſes , touchant le ſecours de gens & d'argent qu'il demandoit
t ë ement : à
pour la guerre du Turc , car il l'auoi deſia conceu en ſon entend quoy le
Pape preſta fort volontiers l'oreille , & depeſcha là -deſſus au Roy de France , & au
Duc de Bourgogne ; qui octroyent liberalement huict mil hommes de guerre , ſous Charles6.
la charge & conduite du frere dudit Duc. L'Empereur de ſon coſté fit les appreſts ,
receuant à ſa folde tous les Allemans qui ſe voulurent enrooler ; Puis auſl -toft qu'il lean Comce
de Neuers,
eut ſon cas cn ordre, ayant pris les forces de Hongrie , & les Valaques pour ſeruir de
guides & auant-coureurs , tira droit au Danube , pour de là aller rencontrer Bajazet.
Et cependant deſpeſcha des Ambaſſadeurs dcuers les Princes & Potentas de l'Itálie &
Eſpagne ; pour folliciter auſſi leur ſecours d'homines & de deniets , à cette ſainte 85
louablc entrepriſc. Le tout ſuiuant l'aduis & exhortement du faint Pere s lequel de
ca part
ne manqua en rien de tout ce qu'il auoit promis . Mais le Turc quiſceutincon
tinent, comme Sigiſmond s'en venoir à tout vne groſſe puiſſance pour le combattre , aſ
ſembla ſoudainles forces de l'Alie & de l'Europe, & d'vne diligence nompareillc , le vint

deuancer iuſqucsau Danube , plantantſon campàdeux licuës & demie du bord de l'eau .
Surquoy les François (qui à la verité ſont bien vne tres-hardie & belliqueuſe nation , ce furent les
mais bien ſouuent auſſi vn peu plus bouillans & haſtifs , que pár aduenture il ne ſeroit Hongres qui
beſoin ) fans autrement.vouloir teinporiſer; coururent ſoudain aux armes: ne voulans per dient toute
pas que les autres euſſent part à leur victoire : & allerent attaquer fort viuement les en
nemis ,comme i de cette preiniere pointe ilseuſſent deufoudtöyer tout,& paſſer de plai
ne arriuée ſur le ventre à l’armée Turquefque. S'eſtantla commencé vn fort ſanglant &
tres- cruel combat,eux-meſmes ne peurentſupporter le faix de leurs aduerſaires,mais
ployerene aſſez toſt, &ſe vindrent renuerſer ſur les autres qui les ſouſtenoient , où füc
encore brauement combattu par vne bonne piece : Tant qu'à la parfirt la foulle des
Turcs quidetous coſtez les vindrentenfoncer, fur ſi groſſe & imperueuſe , que cela les
cmporca du tout, & acheua de les deffaire . Il y cur à cette ſeconde recharge , vn fort
grand meurtre & tuerie des Chreſtiens , tant ſur le lieu du combat, que puis apres à la

chaſſc.Er dauantage ceux qui s'eſtansſauuez de viſteſſe; fe voulurent aduenturer de paſſer


Dij
fo Hiſtoire des Turcs ,

139 $._ la riuiere à nage ,demeurerent la pluſpart engloutis dans le courant & profondeur des
ondes . Tellement que pluſieurs y finirent miſerablement leurs iours, tant Hongres que
François : entre leſquels fut pris le frere du Ducde Bourgogne , qui auoit la principale
Sigiſmond ſe charge & authorité en l'armée. Et ne s'en fallut meſmes gueres quel'Empereur qui ſe
fauue ea vne trouua lors en tres -grand danger de fa perſonne, ne demeuraſt priſonnier és mains des
petite nacelle. Turcs: toutesfois ayant trouué vne barque à propos , il ſe fauua deſſus , & tira droit à
Conſtantinople deuers l'Empereur , où apres auoir famillerement communiqué enſem
blémentde beaucoup de choſes auecques luy , & obtenu ce qu'il vouloit , s'en retourna
1
fain & ſauue en ſon pays. Bajazei ſe voyant vne fi belle & heureuſe viđoire entre les

* Ce futla veil mains , en laquelle il auoit proſterné & mis bas toute la fleur & eſlite de la puiſſance,
les.Michel l'an non ſeulement de Hongrie , mais des meilleurs endroits de la Chreſtienté , ſe mit
1395..
tout à ſon aiſe à piller & ſaccager le pays d'alentour : & li paſſa encore plus auant
juſques vers Bude, ville capitale de tout le Royaume ;ſe faiſifiant d'un nombre infiny
de pauures ames , pour emmener en captiuité & feruage. Mais il ſe trouua ſurpris 8

tourmenté de la goutte , dont il fut contraint de retourner arriere , & r'emmener ſon
arınée ; combien que pour ne luy auoir cette indiſpoſition duré comme rien , ie ne
me puiſſe aſſez cſmerueiller , pourquoy il s’arreſta ainſi court : ne deuiner auili pell ce
qui l'empeſcha lors de prendre Bude , & ſe faire entierement maiſtre & Scigneur
de tout le pays , veu l'occaſion & les moyens qui s'en preſentoient. Quoy que ce
foie , il ſemble que cette maladic ſuruint bien à propos pour le r'emmener au logis , 62
auec les grandes forces qu'il auoit , toutes enorgueillies encore d'vne ſi braue & fue
perbe viđoire: neantmoins, il renuoya depuis vne autre armée en Hongrie ,pour ga
iter le pays.
1:11
VII . BIEN colt apres ilalla luy -meſine en perſonne courir ſus à Myrxas Duc de Valaquie,
Deſcription par deſpit de ce qu'il auoit commencé le premier à l'affaillir en la compagnie des Hon
dela Valachic. gres , auec leſquels il s'eſtoit ioint & aſſocié en cette derniere guerre. Les Valaques
ſous qui auſſi là ſont compris ceux de Moldauie , ſont à la verité de vaillans hommes
au fait de la guerre ; mais fort grofliers au rette ; & peu ciuils ; faiſans
ordinairement
leurs demeures en certains petits hameaux , & lieux champeſtres parcy & parlà à l'ef
cart, où le rencontrent les meilleurs & plus beaux paccages pour leur beftail. Au re
gard de la fituation du pays, il prend ſon commencement au mont Orbale , & aux Peu
ciniens, ou Tranſliluains, & de là s’eltend iuſques au pont Euxin: eſtant'arrouſé du Da
nube à la main droitte , du coſté qui regarde vers la marine: à la gauche il y a la region
qu'on appelle Bogdanje : çar la montagne de Praſobe ( ainſil'appellent ceux du pays) qui
eftcellc - là meſme qu'on nommoit anciennement Hæmus : s'allonge d'un bout à autre ,
& la couppe par le milieu en ces deux moitiez . Là aupres habite vne race de Tartares
Loliange de fort peuplée & opulente , ſujets toutesfois à Cazimir Roy.de Pologne , lequel les Scites
Cazimir Roy Nonadesont auſſi acçouſtume de ſuiure & accompagner en toutes ſes guerres & entre

de Pologne, priſes, car c'eſt vn Prince de fort grande valeur, & qui s'eft touſiours merueilleuſement
bien porţé en toutesles rencontres qu'il a euës , en quoyila acquis vn.grand bruit & re
putation. A la partie de Septentrion puis apres ſe trouvent les Polonois , & deuers Soleil
Les Rußiens lquant les * Sarmatcs. Quant au langage des Yalaques , il fembleroit de prime-face quece
deuers Ch.ouie. fult preſque vnc meline choſe auec celuy des Italiens, maisil eſt ſi corrompu , & ſe trouue
finalement tant de difference de l'vn à l'autre , que mal -aiſément fe pourroient-ils en
trentendre. Comme cela ſe ſoit peu faire,qu'eux vſans preſque du ineſie parler, de mef
‫ زونه‬me mæurs & forme de viure que les Italiens, ſoient allez prendre pied en cesiarches -là,
ie ne l'ay point encore entendu , & fin'ay trouué perſonne qui in’en ſçeuſt rendre aſſez

bon compte .. Toutesfois le bruit commun eſt que ce furent gens ramaſſez de diuers en
droits qui y aborderent premierement , ſans cependant auoir fait choſe digne de me
Les Valaques moire , ne qui merite deſtre inſeréc en la preſente Hiſtoire. Au refte, on voit encore
rement de pourleiourd'huy qu'ils ne different pas beaucoup d'auec les Italiens, tant en leurs façons
gės ramaſſez, de faire , qu'en leursvítancilles , armeures, equipage & veſtemens, qui ſont preſque vns
chi Teurlangai à tous lesdeux peuples . Cetre nation doncques eſt diuiſée en deux principautez, à fça
ge . uoir la Bogdanie , ou Moldauie ; & la contrée qu'on appelle Iſtrie: qui ne gardent pas
toutesfois vnemeſmeforme de gouvernement: trop bien conuiennent-ils en cela , que
ce n'eſt point la couſtumedes ynsnedes autres d'obeyr touſiours à demeſmes Princes &

Autrement Seigneurs, car ils en changent ſelon qu'illeur vientà propos , appellans
,tantoſt I'vn , tan- .
Marc. tolt l'autre ,à l'adminiſtration & conduite de leursaffaires. Et de vray ce Myrxas * icy
dont
Bajazet I. I iure fecond. 41

dont cſt queſtion , fut par eux promeu & aduancé à la Seigneurie , au lieu d'vn Danus 1388.
& luiuans .
ou Daas, qu'ils auoient mis à mort: il eſt bien vray auſſi que Myrxas eſtoit du ſang de
leurs anciens & naturels Seigncurs &, ba- Cur ces choje
eur d'une femme qu'il entretenoit pluſieurs
ſtards, dont les deſcendans ont touſiours depuis regné de main en main en la Valaquie, parauant cequi
juſques à l'heure preſente. Ce fur celuy-là que Bajazer alla attaquer ,
pour ſe venger de precede.
la ligue qu'il auoit faite à l'encontre de luy auec l'Empereur Sigiſmond . Au moyen
dequoy ayant paſſé le Danube , il entra iuſques au fond de ſon pays ; pillant tour , &
prenant vn grandiſſimenombre d'eſclaues : Ce que Myrxas ne pouuant plus longuement
lupporter de voir deuant ſes yeux , aſſembla en diligence ſon armée , & ſans autre
mene s'arreſter à conſulter de la façon dont ſe pouuoit plus ſeurement faire la guerre,
ne fi on deuoit hazarder le combat ou non , apres auoir ſeulement deſtourné les femmes
& enfans és plus forts & ſecrets lieux du mont de Praſobe, ſe mit à ſuiure le camp des
Turcs par de grandes & profondes foreſts ; qui ſont ſi drues en tous ces cartiers- là , qu'el
les les rendent comme inacceſſibles, & preſque inexpugnables . Myrxas doncques s'e La Valaquie
COU
ſtant mis à la queuë de Bajazer , lc tenoit inceſſamment en alarme : & ne ſe paſſoit coute
uerte de bois.
gueres iour qu'il ne donnaſt vne cítrette à ceux quiſe deſbandoient de la grande troup
pe ; ou ne dreſſaſt quelque bonne embuſcade aux fourrageurs, qui eſtoient contraints
d'aller au loin chercher à viure & à piller : Tant qu'à la parfin apres pluſieurs eſcarniou
ches & legeresrencontres , ſuiuant touſiours les ennemis à la trace, il eut bien la har Myrxassico
dieſſe de venir tour ouuertement aux mains auec eux : Mais il prit ſon aduantage, & les ftant faili d'vn
alla attendre à vn deſtroit fort mauuais & dangereux , où leur ayant viuement couru deſtroit, met
fus , il en cua vn fort grand nombre : leur
& cuſt bien encores fait pis ; ſi Brenezes ne Turcs.
ſe fuft aduiſé d'un expedient : de faire faire alte & ſe camper -là pour le reſte du iour:
ce qui garentit & fauua le demeurant de l'armée , du danger où ils s'eſtoient eux-mef Brenezes en
mes alle precipiter. Deflors ce Brenezes commença d'auoir beaucoup de credit aupres credit aupres
de Bajazet ; qui l'eſleua finalement à vne tres-grande authorité. S'eſtant doncques fui- de Bajazet,
uant ſon aduis arreſté -là , il deflogea le lendemain de bonne heure , pour aller repaſſer le poir dony
Danube , d'où il reprit puis apres le chemin de ſon pays . Voila l'iſluë qu'eur le yoyage de vn conſeil.a
la Valaquie,lequel ne fut pas ſiheureux que promettoit la monſtre & equipage d'une propos ,
telle puiſſance .
CELA ne l'empeſcha pas neantmoins d’efleuer ſes eſperances à desplushautes entre- VIII.
priſes, & meſmement d'aller aſſaillir Conſtantinople, pour la cauſe que vous orrez pre L'occaſion
fentement. Les Empereurs des Grecs , ainſi que nous auons deſia'dit cy -deuant, ne bou qui meut B2
geoient de ſa Cour , & l'accompagnoient à la guerre toutes les fois que l'armée forroir jazet d'allie
dehors . Or comme Bajazer ſe trouua vne fois de ſeiour en la ville de Pherres en Mace- ger Conítan
tinople.
doine , l'Empereur de Conſtantinople, le Duc de Sparte , Conſtantin fils de Zarque , & 1388 .
Eſtienne fils d'Eleazar, luy vindrent faire la reuerence :là où ſe trouua auſſi Mamonas , & luuans.
qui cſtoit party expreſſément du Peloponeſe ,pour venir faire ſes doleances à l'encontre
du frere de l'Empereur , lequel luy auoit ofte deforce la ville de Duras , & fait quant &
quant tout plein d'outrages & iniures. Cela aigrit Bajazer enuers l'Empereur : ioint
que lean fils d’Andronic pouſſoir de ſon coſté à la roue , eſtant lors à ſa fuitte , nourry &
entretenu à ſes deſpens. Er dit-on que Bajazet fut yn iour ſur le point de donner vn
coup de poignard à l'autre , comme il parloit à luy ,mais il ſe recint: Et quelque temps Ligue des
apres Haly fils de Characin le mit à mort , combien qu'ils fuſſent grands amis , & que Princes Grecs
contre Baja
Haly euſt receu de luy pluſieurs prefens & bien - faits. Ainſi s'eſtans tousces Princes & zet,
Seigneurs rencontrez à la Cour de Bajazer , conſulterent parcnſemble de leurs affaires
particulieres , & fereſolurent de n'y reuenir plus . Car Conſtantin qui eſtoit bien le meil
leur homme de guerre d'eux tous , & de la plus haute entrepriſe , ayant fuccedé à ſon
frere Dragas ,au payspar luy conquis ſur les Albanois & Illiriens , durant le temps qu'il
leur fit la guerre , auoit eſté contraint par Bajazer de le venir courtiſer, & la pluſpart de
l'année faire reſidence aupres de luy ; ce qu'il portoit fort impatiemment . Parquoy il ſe

mit à faire ie ne ſçay quelle brigue auec l'Empereur Emanuel , pour luy donner la fille
en mariage, moyennant qu'il vouluſt approuuer la deliberation qu'ils auoient faite , de
ſe retirer de cette ſeruitude , & ſe mettre de la partie auec eux . Car Emanuel auoit au . Le vieilEm .
Calo .
parauant fiancé la fille de l'Empereur de Trebilonde , qui eſtoit demeurée vefue d'vn
Seigneur Turc nommé Zetin : belle Dame entre les plus belles , & de meilleure grace fils Emanuel
la femme
encore : Delaquelle ( comme il l’euſt amenée à Conſtantinople) le pere de luy ayant iet qu'il auoit
té l'oeil ſur la beauté, accompagnée de toutes les perfections qui peuuent eſtre deſirées fancte.
Düj
42 Hiſtoire des Turcs,

1388. en vne Damede telle maiſon ,en deuint incontinent ſi amoureux,qu'il nefit point de
& fuuans. conſcience de l'ofter à ſon fils , & la prendre pour ſoy -meſme , combien qu'il fut hors
Il eftfortmal- d'aage de fe remarier , & tellement perſecucé des gouttes, qu’à grand'peine ſe pouuoit
aisé de def
broüiller ces an-il remuer. Mais nonobſtant tout cela , il ſe trouua ſi affolé de ſa nouuelle épouſe , qu'il
nées.
faiſoit des choſes ridiculcs ,voire du tout indignes du lieu qu'il tenoit,& de fa diſpoſition .
Ce que permite Car laiſſant là en nonchalanſe les affaires de l'Empire , penſez qu'il le faiſoit bon voir auec
toutes ſortes vne bande de violons à ſa queuë , & autres ioüeurs d'inſtrumens quile ſuiuoient conti
d'aages . nuellementaux dances, mommeries , & feſtins, où le pauure bon -homme qui ne ſe pou

Emanuel le uoit pas remuer , paſfoit les iours & les nuits toutes entieres. Apres doncques qu’E
Matic à la fil-manuel & Conftantin fe furent entre -donnez la parole ſur lemariage & les conuenan
le de l'Alba ces
nois Conſtan deſſus-dites , les Princes qui n'aſpiroient qu'à executer promptement le complot
cin . fait entr'eux de ſe reuolter , s'eſcoulerent ſansmor dire chacun en ſon pays. Emanuel
meſme s'eſtant d'efrobé fit ſi bonne diligence , qu'au quatrieſme iour apres qu'il fut
party de Pherres , il arriua à Conſtantinople : Theodore ſon frere gagna le Pelopo
nefc', & lesautres s’eſcarterent de coſté & d'autre . Mais l’Eſté enſuiuant, comme Ema
nuel n'euſtpoint comparu à la Porte ainſi que de couſtume, & qu'on euſtſouflé aux oreil
les de Bajazer qu'il ne ſe falloitplus attendre de l'y reuoir: il depeſcha deuers luy Haly
fils de Caratin : l'homme de ce monde à qui il ſe fioit autant , pour l'aller ſommer dere
tourner deuers luy fans y faire faute , & en ſon refus de luy denoncer la guerre. Haly
eſtant arriué à Conſtantinople , tint bien en apert le langage que ſon maiſtre luy auoit
commandé ,mais en priué il conſeilla à Emanuel de n'en faire rien . Il fit toutesfois vne
fort gracieuſe & honneſte reſponce là -deſlus : Que ja à Dieu ne pleuſt , qu'en choſe de ce
Defloyauté monde il vouluſt iamaismeſcontenter Bajazet, & puis que teleſtoit ſon plaiſir , ilne fau
deCaratin en droit de l'aller trouuer au pluſtoſt. L'effet puis -apres ne reſpondant point à ſes paroles,

1 2
thers fon mai- Bajazet s'irrita voyant qu'il ne faiſoit que l'abuſer , & mena pour cette occaſion ſon armée
deuant Conſtantinople , où il ruina tous les faux -bourgs, auec les beaux lieux & mai
Conſtantino . fons de plaiſance, les fermes & caſlines qui eſtoient à l'encour; & fit encore tout plein
ple alliegée d'autres degats & ruines en la contrée. Cela fait , pource que le ſiege ne luy ſuccedoit
par les duras:pasà ſa volonté ;il s'en retourna au logis. Toutesfois l'année enſuiuant, & confequem
ment par l'eſpace de dix autrescontinuelles que cette guerre dura , il ne faillit iamais d'y
t'enuoyer ſon armée, eſperant de l'auoir àlalongue,& d'effamer ceux dededans : Ce qui
lesmit ſi à deſtroit , que pluſieursmoururent de neceſſité & melaiſe , & grand nombre
s’allerent rendre aux Turcs. Surces entrefaites la ville de* Selybrée vint ésmainsde Ba
* C'effvevil- jazer ,dont il donna lc gouuernement à Iean fils d'Andtonic. Cettuy-cy s'en eſtant fuy
le de la Thrace de Conſtantinople pour euiter la fureur de l'Empereur ſon oncle ,auoit depuis eſté con
four. Lt Propon- traint de retournerdeuers luy ; & là - deſſus il le depefchaen Italie,pour quelques liens af

faires. Apres qu'il ſe fut acquité dece qu'il auoit en charge , il luy enuoya nouuelle de
peſche,pour paſſer outre iuſques à Gennes , ſolliciter du ſecours contre le Turc : & ce
pendant il auoit enuoyé ſecrettement vn courrier à la Seigneurie ,pour l'arreſter, & le
Malice d'E-mettre en lieu ſeur. Maisayantlonguement ainſi eſte detenu priſonnier, il trouua moyen
manuel en
uers ſon ne d'eſchapper & ſortir d'Italie ; d'où il s'en vint droit rendre à Bajazet, quilors eſtoit deuant
caule Conſtantinople., duquel il fut receu fort amiablement , & le mena quant & luy au ſicge
qu'il s'alla
dre au Turc, ren- de Selybrée : laquelle luy ayant eſté renduë par compoſition , il luy laiſſa en gouuerne
ment. Eſtantde là retourné au ſiege de Conſtantinople,pource qu'il voyoit bien qu'iln'y
auoit ordre nymoyen del'emporter de force, il ſe refolur de la prendre à la longue par fa
mine; & l'eurt fait ſans les nouuelles quiluy vindrent dcla deſcente de Temir , qui inar
choit contre luy, à tout vn peuple innumerable. Toutes leſquelles choſes aduindrcnt vn
peu auparauant que Bajazet fult deffait , & pris par Temir, comme vous orrez cy-apres;
dontbeaucoup de pieces de ce beau & puiſſant Empire qu'il s'eſtoit deſia eſtably en l'Aſie ,
fe vindrent à cclipſer. Si n'abandonna- il point pourtant ſi toſt le ficge ,tellement que
Iean ſe der. l'Empereur ſe voyant ainſi preſſé , voire reduit aư dernier deſeſpoir de ſes affaires , fans
robbede Ba- qu'il y euſt plus aucunmoyen de remedier au danger eminent , laiſſa le tout en la garde
jaze, 8e sien dudit Iean fils d'Andronic ,quin'eſtoitpasalorsgueresbien enuers Bajazer, d'autant qu'il
ſon oncle . le ſoupçonnoit d'empeſcher ſous- main que la ville ne luy fuſt renduë , & l'autre craja
gnant qu'il ne luy fiſt à la fin quelque mauuais party ,ſe deſrobba ſecrettement , & s'en
vinctrouuer Emanuel, quieutſa venuë infiniement agreable. Luy laiſſant doncques la
Voyage de charge & ſuperintendance de toutesſes affaires, fit voile en Italie, pour demander luy
Emanuel de- melme ſecours contre le Turc. Eſtant arriué en la Morée , il lailla là la femme en la

garde
Bajazet I. Liure ſecond . 43 1392.
ou enuiron .
garde & recommendation de ſon frere , & paſſä outre à la pourſuitre de ſon voyage de- uers les Prin
uers les Princes & Potentats d'Italie : où tout premierement il remonſtra ſes affaires aux ces Chreſtičs ,
Venitiens :puis s'en alla à Gennes, & de là deuers le Duc de Milan , quile receut fort pour deman
amiablement, & luy donna gens, argent, cheuaux , & adreſſe pour le conduire au Roy contre le
de France : en la preſence duquel il expoſa l'occaſion de ſa venuë,quieſtoit pour le reque- Char Turc;
les Vi.
rir de ne vouloir point aba ndonner , & laiſ ſer ain ſi per dre la vill e de Con ſta ntinople ,che f
& fouuerain ſiege de tout l'Empire d'Orient ;alliée & confederée de tout temps & an- Conſtantino
cienneté à la Couronne de France. Mais lemal -heur ayant voulu qu'il trouua le Roy ma- ple alliée de
lade , & aliené de ſon ſens, en telle ſorte que les Princes & Barons eſtoient contraints de touttemps à

s'en prendre garde ; cela fut cauſc que l'Empereur attendant la gueriſon , demeura -là fort de France.
longuement à nerien faire.
IX .
I e diray cependant cecy des François , que c'eſt vnenation tres-noble & fort ancienne;
riche , opulente,& de grand pouuoir . Er d'autant que detoutes ces choſes ils ſurmontent Deſcription
de la France ,
& paſſent de bien loin tousles autres peuples de l'Occident auſſi ont-ils bien opinion que
c'eſt à eux , à qui de droit , l’authorité fouueraine , & l'adminiſtration de l'Empire Ro
* Remarque
main doit appartenir.* Au regard + de la ſituation du pays;la partie qui regarde à l'Orient,
ſe va ioindre & rencontrer auec la Lombardie : au midy elle a les Eſpagnes , ou pluſtoſt bien cecy, ciej
les monts Pyrenées quiluy font eſpaule ; & feruent derempart : du coſte de Septentrion cage de la Frana
la Germanie fait ſes tenans & aboutiſſans :mais deuers Soleil couchant ,iln'y a autres ce.
† Il parle par
bornes ne limites , que les flors de l'Ocean , & les Illes de la grand ' Bretagne . Tellement caur Egmon
qu'en ſa longueur , qu'on prend depuis les Alpes , qui ſont hors de l'Italie ,iuſques à la ftre bien qui il
mer Germanique , elle contient dix -huit bonnes iournées de chemin , & de l'Eſpagne &feftranger.
iuſques en Allemagnedix -neuf. Au reſte la tres -grand' ville & cité de Paris , autrement
ditte Lutece , quieſt le ſiege capital de tout le Royaume,ſoit en beauté d'aſſiette ,mul
titude de peuple , ciuilité , & courtoiſie des habitans , richeſſes , en commoditez, & abon
dance de toutes les choſes qu'on ſçauroit ſouhaitter , laiſſe bien loin derriere elle , toutes
les autres habitations dont iuſques icyön ait eu connoiſlance. Il y a encore force autres
belles villes & citez , toutes ſous l'obeïſſance de ce grand & puiſſant Monarque,quiont
chacune leurs couſtumes à part . Et ſi les Princes & Seigneurs qui luy ſont ſujets , ſont“
fort riches & grands terriens, leſquelsne bougent la pluſpart du temps de fa Cour ;ce
qui la rend la plus belle & magnifique de toutes autres . Du nombre de ceux- là , eſt le
Duc de Bourgogne quicommande å vn fort grands pays ;& a ſous la domination plu
ſieurs villes pleines de tres -grandes richeſſes ,meſmement celles de Flandres , & autres
pays bas , commc Gand , Anuers , Bruges , ſituées ſur le bord de la marine vis à vis de

l'Ile d'Angleterre , en laquelle comme à l'vn des plus fameux apports & eſtappes de
toutes cesmarches-là , abordent tous les iours infinis vaiſſeaux chargez de toutes ſortes le Duc de
de marchandiſes , tant de nos regions de par deça , que de toutes les coſtes d'Eſpagne, lors Seigneur
Portugal , France , Angleterre , Danemarc ,' & encore plus auant en tirant au Septen- des pays bas
trion . On racompte tout plain de fort belles guerres , que de freſche memoires cesDucs ſujet & valla!
du RoY:
de Bourgongne ont fait contre les Roysde France , & les Anglois . Mais ily a puisapres
le Duc de Bretagne , & d'autresencore toutjoignantles terres & pays du Roy , comme
eſtauſſi lc Duché de Sauoye eſpandu & ſemé parmy les montagnes :neantmoins le pays

ne laiſſe pas d'eſtre bon & fertil; & ſi eſt grand auec cela , car il arriue aux Geneuois , &
à la Duché deMilan . Qui eſt-ce que nous auonspeu retirer en la preſente Hiſtoire de Bretagne.
cette belle maſſe , & puiſſance Monarchie des François . Quant à Gennes, qui eſt com- Samoyens
me vn portail & entrée de tous ces quartiers-là , du coſté de l'Italic ; Son territoire s'c
ſtend iuſques à la frontiere de Prouence, dont eſt pour le iourd'huy Seigneur le Roy
René, yſlu de tres -noble & tres- illuſtre ſang desRoys deſſuſdits . Nice en eſt la capitale Nice,
ville , & y en a encore tout plein d'autres , entre leſquclles eſt fort renommée celle d'A
uignon , pourl'excellence du pont quiy eſt ,I'vn desplusbeaux , des plus grands & admi- Auignons
rables qui ſoit en tout le reſte dumonde :auſſi eſt -ce la clef ; qui ouure & ferme le che
min pourpaſſer en Catalogne, & Arragon . Mais à tant eſt -ce aſſez parlé des particula
ritez , & deſcriptions de la France , car on ſçait aſſez que cette nation eſt fort ancienne
ſur toutes autres, & qu'elle s'eſt d'auantage aquis vne tres -grande & magnifique gloire,
pour auoir tant de fois vaincu & rembarré les Barbares, quieſtoientſortis de l'Afrique,
durantmeſme que l’Empire Romain eſtoit commeannexé & hereditaire à ceſte Couron
ne. Celuy de tous quifit les plus belles choſes fut Charlemagne ,lequel accompagné du Charlemagne
Comte Roland (de la force & vaillance duquel on racompte desmerueilles incroyables ) & fes Paisio
D iiij
44 Hiſtoire des Turcs,

1392. de Renaud de Montauban , d'Oliuier , & autres Palatins & Pairs de France , gagna
& fuiuans. heureuſement pluſieurs grandesbatailles contre les Sarrazins, tant en France qu'en Elpa
gne; les ayans touſiours deffaits & contraints de fuyr deuant luy, dont iuſques auiour
d’huy par toutes les contrées de l'Occidentne fe chante prefque autre choſe , que les
Les Mores de louanges de leurs proüeſſes & beaux faits- d'armes.D'autant que les Mores de l'Afrique
| Afrique fub- ayans paſſéle deſtroit de Gilbatar, où ſont les jadis cantfameules & renommées colonnes
toutes les Eſpagnes, & les conquirent en peu d'heure :
tes les Elpa d'Hercules , s'eſpancherent par
gnes. delà s'eſtansemparez du Royaumede Nauarre , & de celuy de Portugal, enſemble de
tout le reſte du pays iuſques en Arragon , entrerent finalement en la Gaule , où Charle
Charlema- magne auec les Princes delſuſdits leur alla au deuant, & les chaſſa non ſeulement de

gne deliure ſes confins & limites , mais encore de tout ce qu'ils auoient occupé en Eſpagne:telle
l'opprellion mentqu'ils furentcontraints de ſe retirer ou plutoſt s'enfuyrà Grenade, ville bien rem

des Sarrafins. parée & affiſe en tres-forte ſicuation ; ſur vn couſtau qui ſe rabaiſſe doucement iuſques
a la greuc de la grand mer,où il ya vn bon port, duquel fortansde foisà autre , ils enua
hirent derechef l'Eſpagne , & s'y habituerent. Mais Charlemagne leur vint vne autre
fois courir ſus, & deliura les Seigneurs du pays qu'ils tenoient aſſiegez ,auſquels ilsce
Il rend aux ſtitua tource qu'ils auoient perdu ,tanten Caſtille , que Nauarre , & Arragon : combien
Princes Efpa : qu'il l'euſt conquis de bonne guerre à la poinctc de l'eſpée.Lesnaturels & proprietaires
par luy come ayans fait entr'eux vne diſcuſſion & departement, rentrerent chacun en l'heritage qui
quis ſur les leurappartenoit le tout par lamagnificencedecemagnanimeEmpereur & des ſiens:Lef
Infidelles,
quels ayans mis à fin de ſi grandes choſes , ce n'eſt pas demerueilles , ſi leur vertu &
Lamort du effort ſont encore en la bouche de tout le monde. Au regard du Comte Rotand , on
comte Ro- dit qu'ayant eſté fort bleſſé en vne embuſche qu'on luy auoit dreſſée ; il mourut de
deſtreſſe de ſoif ,par faute de trouuer promptement de l'eau : & que Renaud demeura à
mais que finalement il en reinit la charge ésmains
pourſuiure le reſte de cette guerre ;
desRoys d'Eſpagne, qui touſiours depuis ont eu beaucoup d'affaires contre les Africains,
dont le langage eſt le meſme que celuy des Arabes , & tiennent la Religion deMaho
met auſſi bien qu'eux . Au reſte ils s'habillent partie à la Barbareſque , partie à l'Eſpagno
Remarque le. Les François doncques , * pour tant de belles choſes dont ils ſont fiheureuſement "
encore cery
venus àbout,n'ont ſans iuſte occaſion voulu touſiours auoir la precedence ſur toutesles “
pour la gloire
de la Nation peuples & nations du Ponant.Leur maniere de viure eſt vn peu plus delicate que celles
Francoiſe . des Italiens , mais au demeurant il n'y a pas beaucoup dedifference.Et combien que cc

1
ne ſoit point du tout vne meſme choſe des deux langages, ſi neſont- ils pas toutesfois fi
eſloignez qu'ils ne ſe puiſſent quelque peu entendre les vns les autres. A la verité ilfut
vn temps , qu'on trouuoit les François par trop infolens & ſuperbes , voulans touſiours
auoir le deſſus quelque part qu'ils ſe trouuaſſent ;mais ils remirent beaucoup de ces fa
çons de faire ainſi hautaines ,deſlors que la fortune commença de leurmaldire contre
les Anglois , qui leur ofterent la pluſpart desProuinces qu'ils tenoient , & les vnirent à
leurs Couronnes. Puis les ayans ainfi deſpoüillez , inenerent leur arméc deuant Paris,
où ils mirent le ſiege ; & dit -on que le differend & querelle deces deux peuples eutvn
leurs querelles tel commencement. * Ilya vne petite ville , ſituée à l'vn des coings dela Gaule Belgique,
viennent de ſur le bord de la mer Oceane, appellée Calais , qui n'eſt point autrement des plus re
plus haut.
nommées & fameuſes,mais elle eſt forte d'aſſiette au poſlīble ; auſſi eſt -ce le paſſage le
plus à propos de toute la mer , pour trauerſer de France en Angleterre : & y a quant &
quant vn fort beau port , qui peur tenir grand nombre dc vaiſſeaux , la plus belle com
modité que les Anglois euſſent ſccu choiſir , pour mettre le pied dans la France. Au

moyen dequoy le Roy d'Angleterre ayant de longuemain fait ſon complot auec lesha
bitans , prit la ville d'emblée , & s'en mit en poſſeſſion : LesFrançois puis apres ayans en

uoyé deuers luy pourla rauoir , il ne fit autre reſponce ſinon qu'il y aduiſeroitplus àloiſir .
Cependant il la fit fortifier , & y enuoya vne bonncgarniſon ; ſibien que le Roy de Fran
ce eſtant allé mettre le ſiege deuant , y demeura long-temps ſans rien faire , & fur finale .
ment contraint de ſe retirer : ce quidonna cæur aux Anglois depaſſerlamer derechef,
pour courir & endommager le pays. Mais cette deſcente fue en vn autre endroit bien
loin , du coſté de laGuyenne , où ils eurent vne grande rencontre auec les François, qu'ils
Deffaite du deffirent lors, & en occirent grand nombre ;ce qui aduint en cette forte. Les Anglois
Roy Ican au- apres auoir pillé vne grāde eſtenduë de pays, s'en retournojent auec le butin qu'ils auoient
pres de Poi-fait , pour lemettre en licu de ſeureté. Dequoy lesautres ayans eſtéincontinent aduer
wiers,
cis , les ſuiuirent en queuë ;toutesfois ils ne les peurent r'atteindre qu'ils n'euſſent deſia
gagné
Bajazet . Liure ſecond . 45

gagne vne motte korce d'aſſiette,là où voyans qu'ils ne leur pouuoient faire autre choſe ; 139 2.
& Tuiuansa
le mirent à les enclorre & aſieger là dedans ; en ſorte que les Anglois qui n'auoient
moyen de reliſter ,nydetenir à la longue vindrent à parlementer, offrans de rendre tout
cequ'ils auoient pris , & mettre encore les armes bas,pouruću qu'on les laiflaſt aller leurs
vics fauues ; ce que les François ne voulurent accepter , ains firent reſponce qu'ils vou

loient tout preſentement auoir la raiſon des torts & iniures qu'ils leur auoient faites.

-
Aumoyen dequoy les Anglois ſe voyans au deſeſpoir , vindrent au combat , où ils ſc por:
terent ſibien , qu'encor qu'ils ne fuſſent qu'vne poignée de gens contre tant demilliers
d'hommes,finirent-ils ncantmoins leurs ennemis en route, & les chafferent longue
ment;apres auoir fait vn grand meurtre ſur la place ; car ce n'eſt pas choſe gueres vlicée
entreles François de tourner le dos: & pourtant quelques-vn's veulent dire , qu'ils n'ef- Lesanciens
François n'a .
fayerent point de ſe fauuer à la fuitte ;mais qu'ayans combattu iuſques à l'extremité , ils uoient point
furent tous taillez cn pieces . Auſli eſt-ce dequoy ils ont accouſtumé de ſe priſer le plus, accouſtume
de fayta
& doncils cherchent de reluire en gloire & reputation ſur toutes autresnations , de tenir
ferme au lieu de deſmarcher vn ſeulpas en arriere , ſoit pour prendre leur aduantage , ou

en quelque autremaniere que ce ſoit ; d'autant qu'ils conſtituent la victoire à la pointe


.

deleurs lances, & au trenchant de leurs eſpées, fans chercher ruſe ne fineſſe que celle - là .
Ce grand fait d'armes hauſſa bien le cæuraux Anglois , qui de là en auant auec moins de
reſpex ſemirent a aflieger les villes & places forces, & peu à peu gagnans touſiours payss. Sont dere
vindrene à donner yne autre bataille preș Creue -cæur , où n'ayans peu le premier jour chefdeffaits à
emporter la victoire , le lendemain ils reçournerent au combat, & deffirent derechef les Creue-cơeur.
François , quiy demeurerent preſque tous ;partic encore ſerrez en bataille , partie apres
auoir eſté rompus & misen deſordre . Ce qui donna aux Anglois vne fort grande eften
duë de pays toute gagnée ; & s'en allerent de ce pas mettre le ſiege deuant Paris , ville

capitale de tout le Royaume. Lequel ſe trouua lors bien eſbranlé, & prefquc en danger
d'vne derniere ruine , ſi miraculeuſemen il n'euſt eſté ſecourt , ainſi que quelquesfois
t
iladuient en ſemblables exçremitez . Car lors qu'il y auoit le moins d'eſperance ,fe prc- teanne la pus
ſenta vne ieune fille de fort beau maintien , quiſe diſoit inſpirée de Dieu , pour venir de- delid inſpires
liurer les François desmains de leurs ennemis , à quoy ils adiouſterent foy ; & la ſuiuoiente deDieRo
ſus le u rem
yau it
comme leur chef & ſouverain capitaine . Se voyant doncques ainſi obeye, elle leur dit
mo deFrance,
yne fois qu'elle auoiteu reuelation , que les Anglois eſtoient pres de là,, & venoient pour
les combatre, commeil adụint : & ycut la deffus bataille donnés, dont les Anglois n'eu
rent pas lemeilleur, & ſe rațirerentles deux armées chacuncen leur logis iuſques au lene
demain ,que les François encouragez de la vertu & effort de cette creature ,vindrenclas Anglois cous
premiers à charger , & cournerent les ennemis en fujtge ,leſquels ils chafferent fort lon- la conduite.

guement:cependentelle ſe trouua à dire, qu'on ne ſçcult iamais qu'elle deuint. Dela en


auant les François reprireột cæur,fe voyansauoir recoguré leur reputation :& ſe maintin
dtent ſi bien en toutes les'aụtres rencontres qu'ils eurent depuisauecles Anglois que non Les François
ſeulementils deffendirent ce quileureſtoit demeuré,mais reprirent encore toutes les vil . recouurerent
les & places fortes qu'ils auoientperduës durantla guerre :combien que pluſieurs autres uoithe perdu.
groſſes Armées d'Angleterrepafl
affent la mer , dontils emporterent touſiours la victoire ,
& les rembarrerent fouuentesfois iuſques à Calais ; tant que finalemențil les ietgerent du
s
couthors du Royaume. : 13 Cv2.7101 17 .
OR la grand Bretagne ; & les autres trois Ines ,ſont toutes vis à vis de la coſta de Flan X
dres , s'eſtendansbien auant en la mer , dont elles occuppentync grand eſpace. L'yne eft Deſcription
cxpoſée à la hautemer ,où les vagues dy fløt & des marées vont,$ viennent tour à leur de la grande
aile fans aucun contredit neempeſchement:lesautres ſont pariny certainscourans & ren , mais il doia
contres d'eau ſerrées, qui viennent là s'entreheurecr d'vne merueilleuſe impetuoſité & prendre les ama
roideur : & neantmoins ce ſeroit parler plusproprement, fi, de toutes enſemble,on n'en pour iEfcoffe
faiſoit qu'vne ſeule . Car certesà lc bien prendre , ce n'eſt qu'vne Ie, vſant de meſmes es quelques
loix & couſtumes, & preſque d'un meſıne langages & gouuernée par,yn meſme Magi- came roots

ſtrat, quidonne ordre à toût. Par cemoyen elle ne comprendsgit enraitlan circuit , li- jadwancent en
la mer eftans
non cinq mille fades toutau plus. Mais elle eſt grandement peuplée , & les gens y, font preſque toutes
fort robuſtes: ýayant beaycoup de bonnes villes , & yne infinité de bourgades & villages, enuronnéesdie
donc Londreseſt la capitale . Il y a bien pluſieurs Seigneuries & Principaurez neantmoins celle.

coutés ſous l'obeïſſance du Roy , ny plusnemoins que nous auons dit cy-deđant de la
France. Etne feroit pas bien ailé à Prince tel qu'il ſoit de s'emparer de ce Royaume, où
le peuple meſmement n'eſt pointtenu d'obeyr à ſon ſouverain , outre ce que lesſtatuts &
re
oi rc
s
ſt s
Tu
46 Hi de ,

1392 couſtumes du pays le portent. Mais ils ont ſouffert autresfois beaucoup de calamitez ,
& luiuans . tant à cauſe desdifferends qu'ilsont eus auec les Princes eſtrangers leurs voiſins , & bien
fouuent contre leur propre Roy , que pour leurs ſeditions & partialitez domeſtiques. De
Les Roys vin il n'y en croiſt point du tout, & li le terroir nc produit pas beaucoup de fruittages.
ne font rien Quant au froment ,orge ,miel, & laines , il y en a en abondance , autant ou plus qu'en
fans allem . nul autre endroit que l'on fçache : Tellement que là ſe fait unegrande quantité de fins
bler lesEſtats.
draps ,cariſez , & limeſtres de toutesſortes. Le langage, dont ils vſent eſt preſque parci
culier à eux , ne ſe rapportant ny à celuy des François,ny des Allemans,ny des autres
peuples de là aucour. Toutesfois leur viure ordinaire , leurs moeurs & façonsde faire ne
different pas beaucoup de ceux de la France ; ſi ce n'eſt en ce qu'ils ne ſe donnent pas
gueres de peines de leurs femmes & enfans. Car cette couſtume eſt coinmune à route
l'Ille , que li quelqu'vn deleurs amis ,ou autre de leur connoiſſance les va voir , le mai ſtre
de la maiſon de plaine arriuée luymet ſa femme entrelesmains , & les laiſſe là ſeul à feul
deuiſer & paſſer le temps toutainſi quebon leur ſemble , cependant qu'il s'en va prome
ner , puis au retour luy fait la meilleure chere dont il ſe peut aduiſer. Tout demeſme

quand ils vont par pays d'vn lieu à autre, ils s'entrepreſtentleurs femmes , & s'en accom
modent entr'eux. Laquellecouſtume eſtencoreen vſage par toutes les villesmaritimes ,
áu pays des Vandales, iuſquesſur les confins & frontieres d'Allemagne : Et ſi ne tiennent
point à honte nevergongnc reprochable , de voirainſi deuantleurs yeux faire l'amourà
Londres . bon eſcient à leurs femmes, & leurs filles. Au regard de la ville capitale , clle ſurpaſſede
beaucoup toutes les autresdu Royaume, ſoiten nombre d'habitans , ſoit en richeſſes &
puiſſance : Ecn'y en a gueres en toutes ces marches-là , quiluy puiſſc eſtre accomparéc.
Dauantagé ce ſont gensqui ont le bruit d’eſtre plus belliqueux que nuls de leurs voiſins,
ne peu d'autres peuples du Ponant. Quant à leurs armes, ils vſenc deboucliers àla façon
d'Italie , & ont des eſpées & poignards ſemblable à ceux des Grecs,auec quelques dards
& jauelots vn peu longuets, qu'ils plantenten terre , & s'appuyent contre, commepour
vne contenance qui leur ſemble braue & debonne grace,eftans debout.Mais pour recour
La riviere de
la Tamiſe , ner aux particularitez du pays; pár le inilieu de Londres, paſſe la riuiere de la Tamiſe af
ſez grande & impetueuſe ,laquelle ſe va rendrecn lamer de France, * quelques douze ou
* Ilmet iso . quinze lieuës au deſſous, là où ellc s'eſpand & inonde , de forte que les gros nauires de
ftades. charge peuuent monter à pleines voilesiuſques toutaupres desmurailles:car le for dela

mer repouſe le coursde la riuiere contremont, où elle eſt arreſtée par l'objet & rencon
tre de la ville qui la renuoye derechef contre-bas , ce qui eſt cauſe de ce regorgement:
Toutesfois aprés que la mer s'eſt retirée, & que l'eau du Acuue eſt reduite en ſon li& &
canal ordinaire, les vaiſſeaux demeurent à ſec , attendans l'autre marée pour Aotter de
nouueau .On dit queces inondations & croiſſance, ne pallent point quinze coudées au
plus;mais auſſi arriuent-elles iuſques à onze pour le moins. Et ainsi le pot des mers du
Ponant va & vient touſiours deux fois en vingt-quatre heures, dont oneftimeque la Lu
necn foit la cauſe : Pource que touteslesfois qu'elle ſe rencontre au milicudu Ciel en no
Itre habitation , & ſemblablement au point droict oppoſé à icelle au deſſous de la terre , .

La cauſe du doncques fe font deux mouuemens tous contraires en la mer.Máis fi nous voulon's ra
Aux, & rcflux mener de plus loin lesraiſons de ces allées & récours, & lesenfoncer plus-auant , il nous
de la mer 0- faudra diſcourir en cette forte : Que céraſtreicy a eſté inſtituéde Dicúpour'auoir le gou
ccane.
uernement & regence des eaux . Ce qui nous fait croire , que la proprieté & diſpoſition
29 :
qu'elle a receu ducommencement ,du grand Monarque, n'eſt en rien eſloignée du na
turel de l'eau. Au moyen dequoy àmeſure que par lon mouuement elle le hauſſe de
La Lune de uersnous , elle tire auſſi & charie quant & ſoy les eaux qui ſont icy bas',tant qu'elle ſoit
nature d'eau . paruenuë au plus haut pointde lamontée. Puis quand elle vient à s'aualler & redeſcen
dre , les eaux par mefmemoyen ſe retirent & eſcoulent, l'accompagnant touſiours en ce

rabbaiſſement ,iuſques à ce qu'elle ait attaint le plus bas endroit de ſon ccrne,& non plus:
car dés l'heure qu'elle commence à remonter , les mèrsauſſi en leurendroit retournent à
leur flot & inondation accoufumée: Que ſi quelques vents ſe viennent extraordinaire
mentà rencontrer parmy cela, lesmarées quant & quant s'en augmentent & renforcent.
Mais de quelque cauſe que puiſſe proceder cemouuement des eaux , c'eſt choſe toute
certaine qu'il eſt double ,à l'imitación de celuy du Ciel, quien partie eſt naturelsvom
lontaire ,en partie violent & forcé. Au moyen dequoy ſi cemouvement ſe vient à ren
contrer auec vnaccord & conuenance de l'année, & en la ſaiſon encore qui luy eſt la plus
oportune , pluſieurs diverſes ſortes de mouueinens s'en enſüiuent. Er certes ce fera toll
jours
Bajazet I. Liure ſecond . 47

jours vnefort douce,plaiſante & gentille ſpeculation , de vn paſſe-temps tres -agreable à 1392
voir & ouyr, fi noſtre ame ſe vient à recueillir & reſtraindre à vne certainemeſure & deuë & Taivans.
proporcion de ce grand vniuers, commeſi elle ſentoit en ſoy , & y apperceuſt lesmouue
mens d'iceluy , & en vouluſt faire vn accord , lc ineflant & alliant les vnsauec les autres.
Devray quellemuſique ſe pourroit -elle repreſenter, quiplusluy amenaſt de plaiſir & de
delectation ? D'autant quedece double & reciproque mouuement , elle en reçoit vn du La cauſe de la

tout ſemblable , dont elle vient auſſi àmouuoir noſtre corps en deux façons & maniercs, generation 5
l'vne quitend à croiſtrc , & l'autre à diminuer. Car cependant quenoſtre ameſuit & s'ac- Corruption.
commode au mouuementde l'vniuers,ilfaut par neceſſité que celuy quieſt naturelcauſe
generation & accroiſſement:& le violene & contraint, corruption & deſtruction de tous
les corps procrées de la nature. Cela ſuffiſe pour cette heure, tant pour le regard de la
mer Oceane , que de ce qui deſpend du double mouuement des choſes qui ont vie, en
quelque ſorte & maniere finalement qu'elles viennentà ſe mouuoir. Mais il n'eſt pasne- La mer Media
ceffaire que l'humeur de noſtre Merreſtreinte entre deux terres, garde & enſuiue le mel- terranée n'a
memouuement de l'autre , qui eſt libre & ſpacieuſe : d'autant , que cela ne ſe conduit icy Peduz com .

finon par la nature des vents , & l'aſſiette & diſpoſition des lieux , qui ſe rencontrent pro- me l'Oceane.
pres à telles agitations. Cc que nous auons bien iuſques icy voulu diſcourir & deduire,
comme choſes quiſingulierement appartiennent à la connoiſſance du mouuement, tant
de la mer Oceane que des autres.
XI.
Povr doncques retourner au propos quenous auions abandonné, l'Empereur Ema
nuelcſtant arriué en Fráce,trouua le Roy grandemét deſuoyé dc ſon ſens. Ce qui futcaus
ſe qu'il ne peut rien faire enuers pasvn des Princes & Scigneurs du conſeil , de toutes les L'Empereur
choſes pourleſquelles il auoitentrepris vn ſi lointain & penible voyage :car ils ſe remet- n'obtient rien
toient touſiours à la gueriſon de leurmaiſtre , & luy conſeilloient de l'attendre, comme il en France à
fit. Mais voyant que cettemaladie alloit en longueur, & que de luy il ne pouuoit plus diſpoſition du
temporiſer,ilprit le chemin d'Allemagne, & delà trauerſantla Hongrie , s'en retourna Roy.
en fon
pays, au meline temps que Bajazer cſtoit encore deuant Conſtantinople, lequel
auoit enuoyé cependant vne armée de cinquante mille hommes au Peloponeſe ,ſous la
charge & conduite de Iagup Beglierbei de la Grece , cependant que luy faiſoittout ſon
effort de prendre cette cité , & conſequemment s'emparer de tout l'Empire qui en defe
pendoit. Or lagup & Brenezes , lequel commençoit deſia d'entrer en credit pour ſes

merites & beaux faits, car il auoitmis à fin tout plain de belles choſes, entrerentdans le Deſcente das
Turcs dans te
Peloponeſc : Et quant à Brenezes ,apres auoir eſſayé en toutes ſortes la conqueſte de cer Peloponeſe.
te Prouince, il ſe mit finalement à courir & piller le plat pays , enſemble les lieux pro
chains de Coron , & deModon : Iagup d'autre cotémena ſon armée deuant la ville d’Ar- Priſe de la vila
gos,qu'il prit de force, Car le Duc de Sparthe Theodore , voyant les Grecshors de toute le d'Argos.
eſperance de pouuoir plus deffendre ,ne Conſtantinople ne le Peloponeſe,& leursaffaires La ville de
cftrc reduits à vn extremeperil & danger , auoit laiſſe cette place voiſine de celle de Nau- Sparte alic .
plium aux Veniciens , pour bien peu de choſe. Et dauantage eſtant venu à vn abouche, née au grand
ment auec les commandeurs deRhodes, illeur auoit vendu la ville de Sparthe,moyen- Rhodes,mais

nant vne groſſe ſommede deniers :dequoy toutauſſi-coſt que les habitans eurent le vent ileſt contraint
de la quitter,
& qu'ils ſe virent ſi laſchement abandonnez , & trahis par leur propre Seigneur, lequel

pour lorseſtoit abſent à Rhodes, ils s'aſſemblerent en la grand place de la ville à la per
ſuaſion & cxhortement de l'Euefque qui auoit deſcouuert toute la menée ; & fà ápres
pluſieurs choſes debatuës d'une part & d'autre , arreſterent finalement par commun ac
cord , de ne point receuoir ceux de Rhodes , eſtans tous preſts d'endurer pluſtoſt cout ce
quipourroit aduenir, qued'obeyriamais à vne tellemaniere de gens. Et afin que le tout Les Grecsap
paſtaſt plus ſolemnellement , & auec plus grande authorité , efleurent ſur le champ le pellent toutes
de
meſme Eueſque pour leur chef:tellement qu'ayans entendu commecesNazareens ( ainfi MoinesNaza
fortes
ſe ve
appellent-on ceux quifont væu & profeffion ) s'eſtoient deſia mis en chemin pour le recns , mais
nir emparer deleur ville,enuoyerentau deuant leur denoncer qu'ils euſſent à vuider hors les Turcs ap
de leurs limites , ſinon qu'ils les tiendroicntau lieu d'ennemis : lesautres voyans leursdeſ pollét ainſiles
ſeins & pratiques rompuës ſe mirée au retour d'aller trouuer Thcodore,lequelapresauoir Chez les luifs
entendu que les choſes eſtoient paſſées toutautrement qu'il n'auoit proje& é en ſon ef- celtoit autre
prit, depeſcha deuers eux pour ſonder leur volontez , s'ilsle voudroient accepter & rece- ſon , S. Ican
uoir de nouycau : à quoy s'eſtans conſentis, il retourna à la ville, & leur promit ſous ſa Baptiſte &
foy & ſermentdeiamais neles plusabandonner . En ce meſmetemps les Venitiens ayans ucur furent
remparé le chaſteau d'Argos,mirentdedans vne bonne groſſe garniſon. Maislagupame- Nazarcens,
re
toi rc
s
48 Hiſ des Tu ,

1:39 2. nafon armée deuantla ville, & fit quelques efforts à la muraille , fans toutesfois pouuoir
& luiuans. iien aduancer pour cela , iuſques à ce qu'vn iour ayant fait donner vn fort rude aſlaut en
deux endroits tout à vn coup , ceux qui combattoient au coſté gauche , entrerent ſou
& eſpouuentement quilesmiten deſarroy : Car vn fantofme(comme
Vnc terreur dain en vne frayeur
Danique fait l'on dit ) s'apparur à eux en forme d'vn des habitans , qui leur vint dire comme la breſche
perdre Argos , auoit eſté forcée à la main droite , où ils accoururent ſoudain ,pour ſecourir leurs com
pagnons : & cependant les ennemis ne voyans plusde reſiſtance au deuant d'eux entre
rent dedans . Ainſi fut priſe à celle -fois, & miſerablement ſaccagée, la cant renommée,
& iadis floriſſante cité d'Argos dont( à ce que l'on dit) les Turcs enleuerent bien trente
Merueilleuſe mille ames , qu'ils enuoyerent habiter en Aſie. Toutesfois ie n’ay pou encore rien trouuer

priſe deschre- qui me fccuſ faire foy de cela : ny entendre auſſi peu quel fur cet endroit de pays en Aſie,
fuiens.
que Bajazet leur aſſigna pour leur habitation & demeure. Iagup doncqucs ayant mis
cette entrepriſe à fin , r’ammena ſon armée ; & Brenezes de ſon coſté en peu de temps
monta en fort grand bruit & rcputation , deſlors qu'il fut entré en armes dans le Pelo
poncle , & en la Macedoine qui eſt le long de la marine , où il auoit fort vaillamment
combattu lesAlbanois : ncantmointil n'euſt plus de charge en la Cour de Bajazet : trop
bien les Turcs le ſuiuoient volontairement à la guerre quelque part qu'il allaſt, pource
que touteschoſes leur venoient à ſouhait ſous ſa conduite , & reuenoient ordinairement

Accangi,che. chargez de grandes richeſſes. Car parmy les Turcs il y a vne maniere de gens à cheual
Turcs, qui võt equippez à la legere qu'on appelle les Accangi , leſquels n'ont du Prince ne ſolde ne
à la guerre charge , ou degré quelconque; mais ſont ainſi qu'auanturiers , qui cherchent leur for
fans auoir
olde. tune à la ſuitte du camp , accompagnans celuy qui les voudra mener à quelque proye
& pillage . Chacun d'eux a touſiours deux cheuaux ; l'vn ſurquoy il monte , & l'au
tre de relaiz , qu'il meine en main , pour charger ſon butin deſſus , & pour ſe raffraiſ
chir auſſi de monture s'il en eſt beſoin. Car aulli -toſt qu'il ſont arriuez en terre d'enne
21
mis, & que leur Capitaine leur a lafché la bride , ils s'eſpandent tous à la deſbandée de
2
cofté & d'autre,ſans s'arreſter nullc -part; pillans,rauiſſans, & enleuans hommes,femmes,
beſtail, & toutes autres choſes quiſe rencontrenten leur voye.Tellement que i'en ay con
ncu de ceux qui auec Amurat fils d'Orchan , & depuis ſous Bajazet eſtoient paſſez en Eu
rope , leſquels s'eſtansmisà faire ce meſtier auoient en peu de temps amaſſe de fort gran
des richeſſes , & s'eſtoienthabituez deçà & delà ,depuis la ville des Scopiens , iuſques aux
Triballes , & en la contrée de Myſie , voire dans la Macedoine propre : & y en a encore
Les Tartares pluſicurs ainſi que chacun ſçait , qui ont paſſé leurs iours ſur les confins de la Theſſalie .
deſcendus en
, Or on dit que du temps de Bajazet vn grand nombre de Tartares deſcendirent en la Va-.
s'offrent à laquie, d'où ils depeſcherent leurs Ambaſſadeurs deuers luy , pour auoir quelque argent,
feruii Bajazct . auec vne contrée , où ils ſe peuſſent retirer : en faueur dequoy ils paſſeroient le Danube,
toutes les fois qu'il luy plairoit, & feroient la guerre en ſon nom aux peuples de l'Europe,
Bajazet fut bien aiſe de ces offres , & leur promit tout plein de belles choſes, s'ils faiſoient.
ce qu'ils diſoient, meſmement de leur aſſigner des terres , où ils pourroient viure à leur ai
ſc , ſous leurs chefs & conducteurs , à part les vns des autres: & ainſi s'eſtans reſpandus de
coſté & d'autre , ils vindrent à ſe faire trelbons hommes de cheual, & fort propres pour

la guerre guerroyable. Mais quelque temps apres , Bajazet craignant que ces Capitaines
des Tartaresne luy ioüaſſent en fin quelque mauuais tour , & ne vouluſſent troubler ſon
Cruelle del- Eſtat , les ayant fait venir tous en vn lieu , commandade les mettre à mort . Encores pour
Joyauté de Ba-le iourd'huy peut-on voir un grand nombre de ces Tartares habituez de coſté & d'autre
jazct.
parmy l’Europe,que de l'ordonnance d'Amurat eſtoient allez reſider en cet endroit dela

Macedoine , qui eſt proche des bains de Myrmeca , & de la riuiere d'Axius , maintenant
diete Vardari , où il enuoya quant & quant pluſieurs Turcs naturels,pour cultiucr le pays.
Le territoire auſſi de Zagora commença lors d’eſtre habité par ſon commandement, en
Lescolonies ſemble la contrée de Philippoli: mais le Cherſoneſe de l’Helleſpont auoit deſia eſté peu
des Turcs en
l'Europe. plé par ſon frere Soliman . Au regard de la Theſſalie, & du pays des Scopiens , & des Tri
balles, qui s'eſtend depuis ladite ville de Philippoli,iuſques à la montagne de Hæmus , &
au bourg de Sophic , ce fut Bajazet qui y enuoya des habitans: auſſi ces lieux - là luy furent
depuis comme vne ouuercure & entrée, pour de là courir & fourrager à ſon aiſe les terres
des Illiriens & Triballes, eftans tres -propres & commodes, pour faire la guerre à ces deux
peuples . Ilyen eut encore tout plein d'autres qui ſe retirerent depuis en ces quartiers - là ,
ayans entendu que c'eſtoic yn lieu tour à propos pour y ſerrer les eſclaues, & autre butin
qu'ils feroient ſur les ennemis .
MAIS
Bajazet I. Liure fecond. 49

Mais pour reucnir à Bajazer, apres qu'il fut repaſſé en Alic,ilalla mettre le licge de 1394 ,
uant la ville d'Ertzica , ainſi que nous auons delia dir cy -deuant , laquelle il prit de force, on enuiron.
& la ſouſmit à ſon obeïſſance. Puis paſſa outre contre celle de Melitiné, ſituée ſur la XII .

riuiere d'Euphrate , là où auec ſes machines & cngins de batterie , il fir d'arriuée vne fort Melitin
La priſée de

grande ruine.Ceux de dedans neantmoins fe defendire nt aſſez bien pour quelque temps ;
mais l'effort ſe continuant & augmentantdeplusen plus , ils furent finalement contraints
de venir à compoſition . Ce fut alors que les Princes & Seigncurs Turcs de l'Aſie , fe reti
rerent à garend deuers Themir , pour implorer ſon ayde & ſecours à l'encontre de Baja
zet , & eltre reſtituez en leurs biens, luy remettant deuant les yeux , afin de luy faire toû
jours prendre l'affaire plus à cæur , la conformité de Religion ,& la proximité du ſang de' sa guerre
qui eſtoit entr'eux, au moyen dequoy ils l'auoient eſleu pour pere , protecteur , & def- de Tambur
fenſeur du pays . Adiouſtans à cela, qu'il deuoit reconnoiſtre que le lieu deſouueraineté lan contre
Bajazet ,
qu'il tenoit en l'Aſie , requeroit de ne laiſſer point outrager ceux qui ne faiſoient torr ny
iniure à perſonne, & que de cela ils n'en vouloient autre Iuge que luy , à l'arbitre duquel
ils ſe ſouſmettoient pour receuoir telle punition & chaſtiment qu'il luy plairoit ordon
ner , s'ils ſe trouuoient auoir iamais en rien contreuenù aux capitulations & alliances
d'entr'eux & Bajazet. Themir à la verité n'eſtoit point encore autrement irrité contre
luy , dautant qu'il l'auoit touſiours bien veu ſe porter contre les ennemis & aduerſaires de Bajazet grád
leur loy . Car il n'y a preſque pour le iourd'huy en tout le monde que deux ſortes de Re- ennemy du
ligions qui ayent lieu; la Chreſtienne& la Mahometane: des autres on n'en fait cas , fien.
pour le moins elles ne ſont point admiſes aux Royaumes , Principautez , & Seigneuries,
ou bien n'y ont aucun credit ny eſtime. Au moyen dequoy il reputoit, que tous lesſecta
teurs de Mahomet eſtoient fort tenus & redeuables à Bajazet, pour le ſoin qu'il prenoit
de deffendre à force d'armes le party de leur Prophete: & relle futl'opinion queducom

mencement il en eur. Mais apres auoir connu par les plaintes & dolcances de ceux qui Ambition de
de iour en jour ſe retiroient deuers luy , que s'eſtoit vn mauuais homme , ſans foy, loyau- Bajazet , qui
fut pour cette
té , ne conſcience aucune ; ambitieux au demeurant,& qui ne ſe contentoit pasd'eſtre fi occaſion ſura '
grand , fi riche & ſi puiſſant en l'Aſie, ains halletoit apres la conqueſte dela Syrie , & de nominé Csul
l'Egypte, & defia faiſoit ſes appreſts pour aller courir ſus au Souldan du Caire ,lemon- derum , c'est à
dire foudre,
ſtrant en tout & par tour d'un naturel violent & impetueux , ſemblable à yn foudre ou ou tourbil
tourbillon de vents, dont auſſi il portoit le nom ; alors il depeſcha deuersluy, pour voir lon..
s'il ne voudroit point faire quelque raiſon aux Princes deſſuſdits , & s'il y auroit moyen Couſtume
d'appointer leurs differends & querelles. Il luy enuoya quant & quant vne robbe, luiuant des grands
la couſtume de ceux qui ticnnent le plus grand lieu en Alie. Les Ambaſſadeurs eſtans Seigneurs de
l'Alie , den
arriuez en la preſence dc Bajazet auec le preſent, luy parlerent en cette forte . uoyer en pre
Themir, le grand Roy t'enuoye par nous ce veſtement ( Sire) en ligne de la bien -veillance fent vne rob .
qu'il te porte e
, que de tous autres Monarques,c'eſt luy quieſt leplus grand ; te ſçachant infini- bene comoinni
ment bon gré , du ſoin que tu prends à guerroyer d'un li grand zele; a mettre bas les ennemis dres.
de noſtre ſainct Prophete ; en quoy tu exauces toufours d'autant les affaires de ſa Religion o
creance, & eſtablis l'heur , & profperité de ceux qui ſuiuent la doctrine d'iceluy. Aißicſt - ce là Amballade
où il faut que tu aſpires, pourſuiuantde plusen plusnos mal -veillans & aduerſaires, non pas, de Tambur
d'employer toutton effort à oppreffer de torts &iniures nos plous chers amis , alliez á confede- lan à Bajazet,
pour les aliener par ce moyen de nous , & les reduire au dernier deſeſpoir : Pluſtoſt te fau
rez ,
droit- il efuertuer de les gagner par douceur, & te les rendre bien affectionnez & redeuables,
par toutes ſortes de courtoiſies & bien - faits. Car ſi tu te monſtres rude, criminel, & outrageux
enuers les tiens ; quelle victoire, nequel honneur d reputation pretends-tu acquerir contre tes
ennemis : Voicy donsques en peu de paroles, ce que te mande & ordonne le grand Roy ; Rends
toutpreſentementaux Princese Seigneurs de l'Aſie , les biens que tu leur as iniuſtement oſtez ,
puis que de leur coſté ils ont efté aux paches & conuenances accordées entre vous , fans auoir
attenté aucune choſeau preiudice d'icelles, ne de ton Eftat. Si ainſi tu le faits , tu feras choſe qui
luy feratres-agreable, & dont tous les habitans de l'Aſie te rendront graces immortelles. Que
ſi tu pretendsqu'ils t'ayent en rien offensé, ny contreuenu au traicté de l'alliance surée, voicy ce
qu'ils diſent :Nous nousſoufmettons de cela au iugement de noſtre Roy ,prefts à endurer toute
telle peine & chaſtiment qu'il luyplaira ordonner. Bajazer oüyt aſſez patiemment tout le re
ftc , horſmis l'article de la robbc que Themir luy enuoyoit , dont il entra bien fort en co

in lere, tellement qu'il leur reſpondit tour ſur le champ ;Allez , retournez vous en à voſtre Reſponſe de
Bajazet en
je ne me puis aſſez eſmerueiller de ces remercimens qu'il m'enuoye colere,

faire, de lapeine que ie prends tous les iours contre nos communs ennemis , pour le fouftenement
E
}
50 Hiſtoire des Turcs ,

1394. & deffenſe de la Foy:mais ce qui me rend encore plusesbahy,eft que cependant qu'ilme faitoffrir
gens,argent,et autres choſes neceſſaires pour l'entretenementdecette ſainteentrepriſe ,on ne vont
point toutesfois quepourcela il ſe declare comme il denroit de nous y vouloiraßiſter & ſecourir :
au contraire il ne ceſſe de me machiner touſiours quelque choſe , ec me dreſſer ſous-main des que
relles ; s'efforçant encores m'arracher des poings ( s'il pouuoit ) lepaysque i'uy conquis de bonne
1
guerre für mes ennemis mortels , qui auoient conſpiré contre ma propre vie . Comment doncques
penſe -il m'entretenir maintenant de ces beaux grandsmercis ;Or quant à l'habillement qu'il
m'enuoye , voas luy direz de ma part, que deformais il ne ſemette plus ces folies en la tefte, de
vouloir faire tels preſents
à celuy qui eſt d'autre eſtoffe & calibre qu'il n'eft, & qui le precede
de tous poinits en robleſſe , & ancienneté de race ; en richeſſes , & puiſſance. Ces paroles
ayans eſté rapportées àThemir en la ville de Semarcant , il s'en altera extremement,
Ikemit fore meſme pour le regard de la robbe plus que de tout le reſte . Parquoy il dépeſcha ſur le
irrité de la
relponſe . champ vn Heraut, pour aller faire commandement à Bajazer de rendre aux Princes def
heritez le pays qu'illcurdetenoit , fans autre remiſe ne delay, car il le voufoit ainſi ; & que
s'il en faiſoit difficulté, qu'il luy denonçaſt la guerre . De fait Themir auoit luy-meſme
voulu voir leur affaire , en ſorte qu’apresl'auoir bien cxaminé, il prononça fon iugement
là - deſſus , contenant en ſubſtance , Que les Princes Turcs auoient eſté iniuſtement de
poſſedez: parquoy tant que l'ame luy batteroit au corps , il n'endureroit de les voir aller
vagabonds çà & lå par lemonde, à mendier leur vie.Mais Bajazet renuoya bien loin , &
l'Ambaſſadeur & l'ambaſſade , auec vne telle reſponſe. Siton Maiſtre qui menace deſiloin
nie n0118 vient voir comme ilditauec cette groſſepuiſſance, dont il cuide eftónner tout le monde,
it prie à Dieu que finalement il puiſſe reprendre la femme que par trois fois il aura repudiée.
XIII . CELA eſt l'vn des plus grands blaſines & reproches qui ſoit entre les Mahome
tans ,deretourner par troisfois auec yne ineſme femme , s'iln'y a quelque bien apparen
te & legitimeoccalion . Car la loy veut que toutes les fois qu'ils delaiſſent leurs femmes,
Couftume ils declarent quant & quant dene la vouloir plusreprendre commene leur eſtant permis
touchant le ne loiſible,depuis qu'vne fois le mary vient à dire, qu'il y a eu diuorce entre luy & la fem
diuorce .
me iuſques à trois rattes , & pourtant qu'il n'en veut plus . C'eſt vne façon bien bizarre , &
ridicule , practiquée neantmoins parmy eux , & dontils ne peuuent eſtre diſpenſez , quand
te bien bizar la production de cette troiſieſme ratte vient en public, que prealablement celle que le
re & fantaſti- mary voudra reprendre n'ait paſſé par les inains d'un autre, & commisadultere auec luy .
que.
Ainſi le Heraut ayant quy ces beaux propos, s'en retourna àtout , fans exploiter autre
choſc. On raconte en cét endroit, que la femme de Themir eſtant fort conſciencieuſe,
auoit de tout ſon pouuoireſſayé de deſtourner ſon mary de faire la guerre à Bajazet, pour
ce qu'il luyſembloit digne de grande louange , d'auoir ainſi touſiours affectionnément
combattu pour la foy de Mahomet : & à cette cauſe eſtoit continuellement aux oreilles
de ſon mary , à luy perſuader de vouloir laiſſer en paix & repos un tel perſonnage, ſans
luy donner d'ennuy & faſcherie qui lc diuertiſt de ſes louablesentrepriſes; car il n'auoit
pas merité d'eſtre mal-mené par ceux qui eſtoientde ſa creance . Toutesfois apres que le
Heraut fur de retour , & qu'il eut rapporté à fon Maiſtreles vilains & deshonneſtes pro

Tamburian pos de Bajazet, il voulut que ſa femme les oüyſt elle -meline. L'ayant doncques fait venir
cherche OC en la preſence , il luy demanda s'il luyſembloit raiſonnable d'endurer plus longuement ce
caſion de deſbordé Turc , brauer ainſi à belles iniures & outrages , ſans ſe mettre en deuoir de l'en
faire guerreà chaſtier . Et certes cela eſtoit bien tout arreſté en l'eſprit de Themir , qu’encore que cette
Bajazet .
Dame euſt perſiſté en ſa premiere opinion , de ne laiſſer pas pourtant d'aller affaillir l'au
Reſpect & a- tre , mais il vouloit donnerà connoiſtre qu'il portoit quelque reſpect à ſa femme , & que
mour qu'il rien ne le mouuoit à cette guerre , ſinon l'honneſte pretexte & occaſion qu'il auoit de
feinin pour fa venger l'iniure à elle faite. Pour cela neanmoins elle ne laiſſa
pas de luy faire encore yne
telle reſponſe . A la verité, sire , ne moy ne tous ceux qui orront les vilainesparoles de cét hom
me - là , ne pourront iuger ſinon que c'eſt un folinſensé, du tout hors de ſon entendement, de maa
niere qu'il neſçaitplus ce qu'il fait, ne ce qu'il dit , & que ce ne fuſt tres-bien fait à toy de t'en
vanger,pour luy apprendre une autre fois à qui il ſe joue: mais nonobſtant tout cela fi prendray
ie la hardieſſe de te dire , que ie ne ſeroispointd'opinion que tu entrepriſſes la guerre pourja peu de
choſe, contre celuy qui a ſi bien merité de noſtre Prophete, & qui pour le feruice, gloire , & hön
nenr d'iceluy , neceſſe de guerroyer tres- valeureuſement les Grecse artres peuples habitans,en
-ľ Europe : ſi cen'eſtoit cela , ie croyrois bien qu'il n'y auroit pas grand mal de ſereſſentir de. l'ous
trage á iniure qu'il nous fait, car il ne ſeroit pas raiſonnable de le laiſſer paſſer fans quelque
shaſtiment. Mais voicy ce que tu peux faire ce me ſemble.: Denonce lay la guerre,& ne, la lug
faits
Bajazet I. Liure ſecond. 51

faitspaspourtant , au moins à toute orltrance , éprendsſeulement la ville de Sebafte, que tuluy. 1394
ruineras de fondsen comble ; car en ce faiſanttu anras allez vengé la furpriſe de Melitiné, dla
querelle des Princes qui ſonticyà ta fuitte. Toutes ces choſes eſtanspaſſées en la ſorte que

dit eſt, Themir s’appreſta pour aller troquer Bajazer: Neantmoins quelques- virs racon
tent , qu'ayant palle outre Melitiné, il vint deuant Sebalte, & apres qu'il l'euſt priſe , illuy
enuoya des Ambaſſadeurs pour le ſemondre derechef de reſtablir les Princes en leurs
heritages; & pour luy demander auſſi des beurres , & des pauillons: A fçauoir la charge ses deman
des a Bajazet.
de deux mille chamcaux de beurre, & pareil nombre de pauillons garnis de leurs chap
pes , tels qu’ontaccouſtumede porter les Paltres çà & là par l'Aſie. Item que par tous les
'S Temples & Moſquées des pays de Bajazer, Themir fut proclamé publiquement Roy &
Seigneur ſouuerain : que l'vn des enfans de Bajazet vint reſiderà la Cour ; & finalement

que la monnoye de Themir ſeule ,& non autre,cuftcours par toutesles terres de l'obeyſ
of ſance de Bajazet . Ces demandes & conditions que luy fiſtpropoſer Themir , apres la priſe
U2 de Sebaſte, dontl'autre entra en ſi grand courroux & deſpit, qu'il luy enuoya dire ce que
nousauons deduit cy -deſſus. Au moyen dequoy Themir ayant dreſſé fon equipage , ſe
milt en campagne pour l'aller combatere, faiſant ſon compte de fubiuguer tout ce que ses dešteins,
l'autre auoit en l'Alie ,& de là paſſer en Europe . Et fi n'auoit pas intention de retourner
arriere , qu'il ne fuſt paruenu iuſques aux extremitez d'icelle , vers les riuages de l’Occan
prochains des colomnes d'Hercules ; où il auoit oùy dire qu'eſtoit le deſtroit de mer qui
ſepare l'Europe de l’Afrique: laquelle il pretendoit de conquerir auſſi, & de la finalement
s'en retourner à la maiſon . C'eſtoient les hautes & excellentes beſongnes que Themir
traſſoit en ſon eſprit , mais elles rcqueroient vne meilleure forcune, & de plus grande effi
cace , que celle queDieu luy auoit preordonné. Bajazer d'autre coſté embraſlant toutes

grandes choſes en ſon eſperance, ſe perſuadoitde venir facilementà bout de cettuy - cy;
qui ſe monſtroit fi animé contre luy , & ramenoit là - deſſus en memoire & conſideration
les exemples du vieil temps : Que los Princes conquerans de l'Aſie n'auoient pû ſubiu
guer l'Europe: là où ceux de l'Europe auoient autresfois chaſſé & mis hors de fon Eſtat,
I'vn des plus grands Roys de toute l'Aſie. De ces choſes & autres diſcouroit Bajazer à par
ſoy, leſquelles luy hauſfoient bien ſes deſſeins & conceptions , comme ſi de plein ſaut il
eult deu renuerſer & mettre basla Monarchie de Themir. Mais maintenant que la ſuitte
de ce propos m'a tiré & conduit iuſques icy , quandie penſe à la premiere & féconde del
cente que fit ce Barbare , & aux maux , dommages , & ruines qui s'en enſuiuirent, il me
femble queles affaires des Turcs euſſent pû prendre vn fort grand accroiſſement, ſi def
lors qu'ils dreſſoient leursentrepriſes & conqueſtes vers les marches du Ponant, ils n'eur
ſent pointeſté ainſi diuertis par ce puiſſant ennemy: Car encore que la Monarchie des
Othomans ſc fuſt venuë embraſſerdetoutes parts en noiſes, feditions, & partialitez ,& L'infortune
1 eux-meſmes euſſent pris les armes les vns contre les autres, les choſestoutesfois ne fuſſent de Bajazet re

( peut -eſtre) arriuées à vne ſi piteuſe fin , comme elles firent à Bajazer, & quand ſes enfans uancement
puis apres vindrent à fc battre & entre - tuer miſerablement les vns les autres , & combler de l'Empire
Turquelque.
leur propre pays de deſolations & calamitez . Ce qui amena des maux infinis à toute la

I nacion Turquelque : & le pere en ſon vivantayant eſte elleué par la permiſſion Diuine , à
re yn tres-haut degré de grandeur & dignité mondaine, il luy aduint d'eſprouuer & ſentir 'Ilyen a qui
3 les pointures denosmiferes, pour aucunement refrener ſon infolence,& le rendre plus Thermed forces
doux , plus moderé, & traittable : ſi ſon mal-hcur ne l’euſt pourſuiuy à toutcoutrance,& mir Churlu
U ſe fult contenté de quelque mediocre reprimende & chaſtiment. Or pour moyenner qui fignific
le cette fi grande & inſigne mutation , le Royaume de Semarcantauec l’Empire de l'Aſie, lequel fut de
ſe vindrent de gayete decaur ietter entre les bras de Themir, fans que pour cela il luy race Imperia
ſon cimeterre . Toutes leſquelles choſes comme & quand
fuſt preſquebeſoin de deſgainer ilchefor
bir elles aduindrent , vous l'entendrez de moy cy- apres : Car on dit que cet homme icy, boiteux, qui
monta de fort bas & petits commencemens,à vne tres - grande gloire, authorité ; & puiſ veniu de lieu
ſance. inconnu ,
of

FIN DV SECOND LIVRE.

Ei
52 Hiſtoire des Turcs,

TAMERLANES OV THEMIR

EMPEREVR DES TARTARES.

i
n

* Ilfe vantoit
TAMERLAN , efleué * par le pouuoir Supreme
que Dieu lwy
soit donné la
puiſſance qu'il Pour punir l'iniuſtice do dompter les Tyrans,
auoit pour eftre
le fleau des
Tyrans, Sil euft efté plus iufte & moins cruel luy-meſme,

Euſt paßé les beaux faits de tous les Conquerans.

coa gecoclegla 13 coolantage

SON ELOGE O V SOMMAIRE DE SA VIE .

E n'eſt pasſans raiſon que i'ay mis ce Prince Tartare parmy les Empereurs Turcs:Car
outre qu'il a commandéun temps à leur Empire en toute ſouueraineté , il eſt l'unique
quiait faitployer le col à cette race ſuperbe des Othomans.D'ailleurs,ayanttrouné en
quelques Hiſtoriens allez dignes de foy ( comme eft entr’autres l'Arabe Alhacen ,qui
le ſuivit en toutes ſes conqueſtes) fa vietout autrement deſcrite que celle que nous repreſente icy
noſtre
VILLE DE LYON
Biblioth . du lalais des Arts
Tamerlan , Liure troiſieſme. 53

noftre Autheur, ie me fuis perſuadé que cettediuerſité donneroitdu contentementaux plus cu


vieux.Commencant donc par ſon origine, il eſtoitde fon eſtoc Prince de Sachetay, & la ville capi
sale de ſon Royaumeeſtoit Semarcant. A l'aage de quinzeans ſon pere luybailla ſon Eſtat à gou

werner,&* fa premiereguerre fut contre leMoſcouite qu'ildeffit en une grande bataille, ex luýtua
vingt-cing millehommes depied , & quinzeà ſeize mille cheuaux , le rendant ſon tributaire . A
fonvetourle grand Cham des Tartares ſon oncle luy fit eſpouſer ſa fille ,& le declara ſon fuccef
Seur.Calix grand Seigneur entre cesnations, eo qui aſpiroit à l’Empire , s'en voyant fruſtré prit
Les armes,& fit foußeuer toutle Catay en l'abſence de Themir :mais il luy fitbien-toft reſſentir par
ſapreſence ,que le bon droit, le bon-heur, & la valeureffoient de ſon coſté . Car apres une grande
deffaire l'ayant pris priſonnier ,il luy fit trencher la tefte, & à quelques feditieux . Apres cela il
declara la guerre au Roy de la Chine , & ayant gagné les longuesmurailles qui ſeparent les Chi.
nois da Tartares, força les villes de Paquinfou , Paquinahu, Teauchenoy, & Panniha , & donna
srois grandes batailles contre ce Roy, en la derniere deſquelles illeprit priſonnier.Etcommel'au
tre luy parloit ſuperbement, Themir au contraire luy reſpondoit humainement & ſans vanterie ,
attribuant à Die vle gain de cette victoire : de forte qu'il luy rendit ſa liberté & fon Royaume

qu'il auoitpreſque toutconquis,luyimpoſantſeulement quelque tribut.De là ramenant au logis


Jon armée victorieuſe ,il futprié de l'Empereur Grec deluy donner quelque ſecours contre Baja.
zet.Ce qu'ayantaccordé par la priere d'Axalla Geneuois , le plus vaillanté renommé Capitaine
de fon armée ,par les armes duquel il executoit ſes plus ſignalées entrepriſes. Il prit la villede
Caphaen fa protection , & ruina celle de Sebaſte : Deffitles Capitaines de Bajazet , & luy-meſme
apres, le faiſantpriſonnier en cette memorable bataille de la plaine d'Angory. On dit que s'eſton
nantde Porgueilde ce Prince en fa miſere , ilditque fa fuperbe meritoitd'eſtrechaſtiée par cruau
té, & qu'ilfalloit qu'ilferuiſt d'exemple aux cruels dela terre,luy faifantfinir ſes jours,comme
il a eſté raconté au sommaire de ſa vie. Mais il deliura fans rançon le Deſpote de Seruie , quiauoit
eftépris en cette bataille , & traitte humainementlesenfans de Bajazet : le monftrant en toutes
choſes fi fauorable aux Chreſtiens , » que la ville de Conftantinople de l'Empire Grec , luy eſtant
ofert par Ambaſſadeurs exprés que l'Empereur luy enuoya . Ille refuſa ,diſant, qu'il n'alloit point
par le mondepour conquerir des terres,mais pauracquerirde la gloire de la reputation . L'Em .
pire des Othomans conquis , il ſe vengea du souldan d'Egypte quiauoitdonné fécours à Bajazet
contre luy ; S'aſſujettit Damas, Damiette , Alexandrie , & le Caire ,auec toutes les places plus
notables de fon Eſtat, obtenant deux notables victoires ſur luy , & le contraignant de s'enfrir
en des lieux inacceſſibles. Enſuite l'Arabie heureuſe ſe rendit à luy, & la meilleure partie de l'A
frique. S'en retournantau logis ,ildompta la Perſe , tout le Glauture & le Tarpeſtan , prenant la

ſuperbe ville de Tauris , Taliſmahar leur Prince s'en eſtant fuy. Puis laiſſant Axalla pour ſon
Lieutenant general ,en tous les paysdeles conqueſtes, il ſe fit ſuiure par les Gentils -hommes Per
fans,qui vouloient faire les Roysèn leur pays , & ſe retira à Semarcant, qu'il embellit desdefa

poüilles de la meilleure partie del Vniuers , l'affranchiſſant de tout tribut pour attirer lespeuples
àyvenir demeurer. Så ſtature eſtoit moyenne , les epaules un peu eſtroittes , la jambe belle , les
peux pleinsdemajeſté ,deſorte qu'à peine en pouuoit- on ſupporter le regard :mais par modeſtie,
ils'abſtenoit de regarder celuy quiparloità luy. Le reſte du viſage eſtoit affable , & bien propor
tionné. Iln'auoit gueres de poil au menton , & außipes demouſtache, portoit les cheueux longs
a crefpus deſquels ilfaiſoit grand conte, ( à cauſe qu'il ſe diſoit eſtre de la race de Samſon ) joint
qu'ils eſtoient fort beaux & d'une couleur brune, en tirant fur le violet. Il fut nommé Themir
Curlu par les Parthes , c'eſt à dire fer heureux. Les Tartares lenommerent Tamerlanes , qui eft
àdirc en leur langue grace celeſte . Il diſoit queſon Ange tutelaire s'appelloit Meaniel ,& que
ſon Demon de profeſion le conduiſoit aux affaires , s'eſtimanteſtre appellé de D 1e v ,pour punir
ſeulement l'orgueil des Tyrans; Deſorte que s'il s'exerçoitquelquesfois à une autre choſe qu'à la
guerre , ce n'eſtoit , diſoit-il, que par emprunt. Il eſtoit fort continent, n'aymant que la femme
filledu feugrand Cham fon oncle. Tenoit ſes feruiteurs en vnion & concorde les uns auec les au
tres , & n'auoit point dejalouſie dela bien-veillance qu'on portoit à ſes fils. Il eſtoit fort amateur
des Lettres , & excellent en Aſtrologie ,& Theologie Mahometane ; finalement ſiiuſte en toutes
Sesactions ordinaires , qu'il en eſloit tenu des ſiens, comme un Prince que la vertu Dinine ac
compagnoit. Il eut trois grands Capitaines fous luy , Axalla , odmar, & le Prince de Tanais. Il
portoit le Soleilpour fa deniſe : ce qui fut unmauuais angure pour les Othomans, qui prennent la
Lune pour la leur :Car ainſi commela Lune en fa conionction auec le Soleil nous paroiſt fans 14
miere ,auſil’Empire Turcconioint à celuy de Tamerlan demeura ſansclarté ,cette grande fpleno
deur offuſquant la moindre : Ilmourut lan milquatrecenstrois.
E iij
54 Hiſtoire des Turcs,

OC

Coro
o

LE

TROISIESME LIVRE

DE L'HISTOIRE DES TVRC :S ,

DE LAONIC CHALCONDYLE

A THENIE N.

SOMMAIRE , ET CHEFS PRINCIP AVX

du contenu en ce preſent Liure.

I. L'origine de Tamburlan , qui d'un très-bas et petit lieumonta à vn ſi grand Empire , á


de ſes premiers exercices & occupations aux brigandages , dont vint tout for aduan
cement.
II. L'ordre & diſcipline eſtablie par Tamburlan és sißities,autrement Hordes, ou congre

gations de Tartares, erranisçà e là en forme d'un camp perpetuel.


III. De fes deax principaux Capitaines Chaidar,, & Myrxas, dont il fit mettre à mort cettuy
cy pour luyauoir parlé troplibrement,
IV . Deſcription dela mer Cappie , & paysadiacens : & quelques exploits d'armes de Tambur.
lan contre les peuples de l'Orient: & de là contre les Arabes.
V. Du faux Prophete Mahomet ; de ſa loy , & ſes traditions ; ſes failts & geftes, & de ſes

ſucceſſeurs: & des pelerinages qui ſe font d'infinis endroits à la Mecque , où eſt fa ſe
pulture.
VI. Tamburlan ſubiugueles Chataides :ſon entrepriſe contre les Scythes ou Tartarès Orien
taux , auec la deſcription d'iceux , & de leurs Hordes.

VII. De la Sarmatie & Rufcie ,mæurs façons de faire des Mofcouites , Liuoniens, Litua
niens, & autres nations du Septentrion : & des trois fortes de Religionseftituées pour
faire teſte aux infidelles.

VIII. Des Scythes derechef, & deleursmanieres de viure , contre leſquels Tamburlan s'eſtant
acheminé par deux fois, il nepût rien gagner ſur eux .
IX . La priſe de Damas & d'Alep, auec le reſte de la Surie : & la deſcription du Souldan du
Caire, & de l'Empire des Mammeløs.
X. Tamburlan faitpaix auec le Roy de Chatay , prend & ruine de fonds en comble la ville de

Sébaſte , desappartenances de Bajazet: & lespreparatifs de ces deux grands Monarques


pour ſe donner la bataille .

XI. Les ſignes & prodiges qui precederentledeſaſtre de Bajazet ,diuers diſcours & confulta
tion de luy auec ſes Capitaines , s'il deuoit hazarder le combat.
XII. L'auarice é outrecuidance de Bajazet font cauſe de luy faire tout perdre : & la grande
bataille qui ſe donna à la parfin au pays de Myfie,où il fut entierement de fait, dapris

priſonnier , luy & ſes enfans.


XIII. Aigres reproches & deriſions de Tamburlan enuers Bajazet: les ignominieux & mauuais
La
traictemens qu'il løyfit :leshauts deſſeins& conceptions d'icelwy Tamburlan : pour
fuitte de ſa victoire , & la mort de Bajazet.
XIV . Deſcription de l'Inde Orientale : voluptez & debordemens deTamburlan , s'eſtant don
né au repos : & le partage de fon Empire à ſes enfans.

LE
Tamerlan , Liure troiſieſme. SS

i 394 .
E premier exploie de guerre que fit Themir en cevoyage , fut ſur I.
B

Sebafte ville de Cappadoce , riche & oppulente. Car ayant eu infi- Sebaſte ,celt
nicsplaintes de Bajazer, qu'il ſe portoit inſolemment enuers les au : à dite Augu
ſte .
tres Princes & Seigneurs de l'Aſie ,nonobſtant qu'ils fuſſent deſcen
dus de la race des Turcs , & qu'apres encore lesauoir deſpoüillez de Recapitula
tous leurs biens, il ne les vouloit laiſſer en aucune paix ne repos; da- tion des mo
tifs de cette
uantage, que ceux qu'il auoit enuoyez deuers luy s'en eſtoient retour
guerre .
Nez ſans rien faire , & n'oyoit par tourreſonner autre chofe que ſesmenaces & brauades;
ſe reſolut, ſansplus remettre les choſes en longueur , d'aller attaquer Sebaſte. Auſſibien
deliroit-il aſſeoir les fondemens deſon Empire ſur le bruit & reputation de cette entre
priſe ;dont le principal motif eſtoit de dompter Bajazet , afin d'intimider les autres à
l'exemple de certuy -cy , & les ranger plus aiſémentſous le joug de fon obeyſſance. Et fi
auoit dcliberé de ne prendre ceſſe ne repos , que premier il n'euſt conquis toute l'Aſie
d'un bour à autre , comme il aduint, ſelon ce que nous auons pû entendre. Ce Themir
icy fut fils d'on nommé Sangal, hommedebaffecondition : & toutauſſi-toſt qu'il eut at
teint l'aage de porter le trauail , les habitansdulieu où il'faiſoit ſa reſidence , d'un com
mun accord le choiſirent pour garder aux champs leursharas : ce quiluy fut vn accez & Tamerlan
t
moyen de s'accointer incontinen de tous les bons comp agno ns de la contr ée , Paſtr es & comme nce à

autres ſemblables bandolliers , qui ne valoient pas mieux que luy:& n'eut pas beaucoup l'an 1370.
de peine de leur mettre en teſte,de laiſſer la pauure & miſerable viequilsmenoient,pour ou 1375*
taſcher d'aller faire quelque bonne main , & viure ailleurs en gensde bien & d'honneur:
tellement que luy & ceux de ſa ligue ſe trouuerent en peu de ioursforcecheuaux ,& gran
de quantité de beſtail detoutes ſortes. Car en luy n'y auoit foy ,meſure, raiſon ,ne feu
reté aucune; ains toute fraude , defloyauté , diſſimulation , & rapine. Et dit -on qu'une
fois eſtant à eſcheller vne bergerie ,le maiſtre de la maiſon l'apperçeut qu'il eſtoit deſia
monté au haut-dc la muraille ;car en ce pays-là , on a de couſtumede faire les parcs; & les .
cloftures desmaiſons fort exhauſſées ,aumoyen dequoy ilſe ietta en bas , & ferompit vne
cuiſſe, dont ildemeura boiteux toute ſa vie . Toutesfoisaucuns veulent dire, que cet ac
cident luy aduint d'vne bleſſure qu'ilreceur à la cheuille du pied , * en vne affaire où il * C'eff dequoy
ſe porta fort vaillamment. Quoy que ce ſoit , ces Paltres icy, apres auoir du commence- il porisle nom ,
ment eu quelques legeres rencontres auec leurs voiſins, comme pour yn coup d'eſſay, emifica el seu
s'acheminerent depuis ſous fa conduitte en terre ennemie , pilians & ſaccageans tout ce
qui ſe rencontroit deuant eux. Et par ſon aduis choiſirent vn lieu pour ſe retirer à ſauue
té,auec le butin qu'ils faiſoientdeiour enjour ; d'où puisapres ils commencerent à courir
& briganderde tous coſtez d'vne cruauté nompareille ,ſans pardonner à perſonne. De Toute cette His
månierequ'en peu de iours ayant aſſemblé vn grand denier de ces deſtrouſlemens & vo- ftoire eft føre
leries, il s'affocia auccdeux autres Maſſagetes denation , nommcz Chaidar & Myrxas, à obfcure.
l'ayde deſquelsilprit ſi à proposles ennemis quieſtoient venus faire ynecourſe en la con
trée , qu'il ſes mit en route , & tailla en pieces toute leur caualerie : Dequoy les nouuelles
eſtans venuës à la prochaine ville , on luy enuoya foudain vnebonne trouppe defoldars ,
& force argentpour leur departir à la diſcretion , afin de les auoir plus prompts & affe
& ionnez à tout ce quileur commanderoit . Se voyantdonc vn tel renfort, il entra dans le
pays ennemy, où ilprit grand nombre d'ames & debeſtail, dont il fit preſentàceux de la
ville : Et delà en auant le Roy des Maſſagetes connoiſſant ſa proüeſſe & valeur , le com
d'auoir en fort grand'eſtime , car ille fit chef & Capitaine general de toutes ſes
mença
forces ; auec leſquelles Themir s’eſtant ierté en campagne , fit telle diligence, qu'il für
prit les ennemis au deſpourueu , & lesmit de plaine abordée à vau -de routte ,les chaſſans
à pointe d’eſperon iuſques dedans Babylone , autrement dite Bagadet , où il les aſſiegea.
Puismanda ſon Roy pour cucillir le fruict de cette victoire , & y mettre la derniere
main ; mais ſur ces entrefaites il-mourur : & par cemoyen la Reyne auec le gouuerne- Tamerlan
efpoufc la
ment du Royauine vindrent ésmains de Themir; lequel dellors ſe portant abſolument Reyne des
pour Roy , continuaſon ſiege deuant Bagadet , & Semarcant encore : là où vn iour ceux Maſſagetes,
de dedans fe voyans reduits au dernier deſeſpoir, ſortirent d'vne tres-grande hardieſle dusemipare
Royaume:
iuſques dedans les trenchées,mais ilsen furent repouſſez , & ne pouuant plusdurer, ſe
rendirent par compoſition à luy. S'eſtant ainſi emparé de Semarcant , il voulut pratci- Priſe de Sø
quer quelques-vns de Babylone , pourla luymettre entre lesmains, & conduifoit certe marcant.

menée Chaidar :mais Myrxas qui eſtoit d'vn natureldoux & benin, aymant l’equité ,taſ
E iiij
re
toi rc
s
Hiſ des Tu ,
so

Depuis chois de le retirer de cette entrepriſe ; luy remonſtrant que de ſe laiſſer ainſitranſporter à
1375. l'impetuoſité d'vneambition & conuoitiſe démeſurée , luy qui eſtoitvenu de fipetitcom
juſqu'à mencement , cela ne luy ameneroit à la fin rien de bon en ſesaffaires , qui auoient beſoin
1390 .
de meſure & de patience pour les eſtablir peu à peu : auſli bien la Seigneurie de Babylone
ne luy cſtoit aucunement à propos.
II . Ce fur celuy quimonſtra à Themir tout le train de Siſlities,* ſurquoy ilfonda fa diſci
siki.des,fort pline militaire. Car il commença d'ordonner & departir fes genspar dizaines,par eſqua
ce que les Tar . dres , & enſeignes, en telle maniere que chaque dizenier,lequel auoit la charge denours
Hordes,cft a rir ceux de la chambre, eſtoit tenu à toutes heures que l'occaſion s'en preſentoit de les
dsre affemble- rendre promptemét à leur eſquadre,pour de là eſtremenez au Capitaine:& par ce moyen
portes de pet n'arriuoit perfonne és Siſlities , qui n'euft ſon lieu propre & determiné ,auquelil ſe de
.uoit reduire .Pour le reſte de l'armée , luy -meſme pouruoyoit de viureș, afin qu'il ſccuſt
Ladiſcipline lenombre de ſes gens, & ceux qui alloient & venoient en ſon camp, & ſur toutes choſes
militaire des
Tartares ex tenoit ſoigneuſement la main que ſesgensne demeuraſſent oiſifs ; car lesColonels em
cellemment ployoientinceſſamment les Capitainesde leur Regiment à quelque occupation & excr
belle.
cice, chacun en ſon endroit; & les Capitaines, les Centeniers,& autres chefs de bande; &
ceux-cy les ſoldats qui eſtoient ſous leur charge: tellement qu'eſtranger aucun , ny ef
pion ne pouuoitaborder ,& encoremoinsfaire leiour parmyſon armée; Ioint qu'il y auoit
vnperſonnage commis & ordonné tout exprés, pour traicter lesſurucnans.Cebon ordre
& diſcipline firenten peu de temps que cette fi groſſe & peſantemaſſe de peuple , ſe trou
ua la plus aiſée de tousles autres à fe mouuoir & manier en toutes les fortes que le Chef
euft fceu aduiſer; voire au moindre ſignal ,tousſe monſtroient prompts & appareillez à
l'execution de ce quileureſtoitcommandé. Entr’autres choſes , tous lesſoirs apres auoir
eu du Generallemot du guet chacun ſe retiroit en ſa tcnte & chambrée , & lors ceux qui
eſtoient de garde ,faiſoient vne ronde tout autour du camp, pour voir ſi d'auenture il y
auroit quelqu'vn : car ſoudain il eſtoit empoigné, & ſans remiſſion mis à mort.Aumoyen
dequoy ceux qui euſſent voulu entreprendre dele venir eſpionner , dautant qu'ils n'a
uoient point de lieu pour leur retraitte , eſtoient contrains de demeurer dehors ; & là
comme gens tous ncufs & incertains de ce qu'ils deuoient ne faire ne dire,ne falloient de
tomber ésmains de ceux du guer. Telle eſtoit l'ordonnance & milice de ces Siſlities, & la
formede s'y gouuerner , lors qu'on eſtoit en campagne ,
III. A v regard de Chaidar ,il ſe monſtra touſiours fort fidele & obeyſſantenuers Themir ,
& iamais ne l'abandonna en pasvn de ſes voyages & entrepriſes,ains luy fit par tout bon
ne & loyale compagnie, & beaucoup de feruices és occaſions qui ſe preſenterent ; Voire
l'eſguillonna ſouuent à de fort grandes & dangereuſes guerres , pourne le laiſſer engour
dir par trop de repos , & d'oiſiueté.Mais Myrxas , auparauant que Themir fuſt paruenu à
la Couronne de Semarcant, & qu'il couroit encore le pays commevn ſimple aduanturter,

occupé à ſes voleries & brigandages accouſtumez, ne ſe pûr tenir vne fois, que fes fami
liers & domeſtiques dcuiſoient auec luy de ſesbonnes fortunes,iuſquesà dire qu'on ne
tarderoit gueres qu'on ne le viſt Roy de Semarcant, dc lafcher ces paroles vn peu trop,
Parole trop inconſiderément à la vollée : LeRoyaume de Semarcant eſt trop ferme, & bien appuyé

libre de Myr . pour tomber és mains d'un ſi perit compagnon , & brigand encore : Que ſi d'auenture
Ton fuperieur cela arriue, ie ſuiscontent que lorson ne ine permetre plusde viure ,maisme ſoit lateſte
luy couſte la trenchée tout ſur l'heure , commeà vn menteur que i'auray eſté. Ildiſoit cela non point
vie .
en jeu ,mais au meilleur eſcient qu'il euft , auſſi l'effet s'en enſuiuit depuis, qui ne fut
gueres heureux pour luy. Car quelque temps apres que Themir eur conquis Semarcant,
Chaidar voyant que nonobſtant ces paroles ſi piquantes & ignominieuſes de Myrxas, on
luy faiſoit neantmoins plus de faueurs , de biens & d'auancemens qu'à luy ,tout indigné
de cela ,il va dire à part ſoy : Et certes l'heure eſt venuë qu'il faut que tu ſois trouué veri.
table , car il y a encore aſſez de gens de bien records de ce que tu dis une fois. Et ayant raf
fraiſchy la memoire de cela à Themir, il fut cauſe de le fairemourir,alleguant que ce luy
euſteſté faire tort , de le frauderdes conuenances que luy-meſmede gayeté de cæur, ſans

y eſtre ſemond de perſonne, auoitmiſes en auane. Toutesfois Themir en cherchoit quel


que couleur & cxcuſe,afin qu'on ne l'eſtimaſtauoir temerairement violé l'ancienne ami
tié.& compagnie qu'ils auoient euë par enſemble , lors qu'il n'eſtoit encore qu'vn vaga
bond ,maisne pouuant plus auoir de patience , il le vint vn iour cauteleuſement aborder
d'un tel langage. I'eſtime aſſez , ô Mjrxas , que ce n'eſt point choſe nouuelle à toy , ne à
Chaidar ,ne à 1049 le reſte de ce peuple , par quels moyens de artifices nous ſommes parne
Tamerlan , Liure troiſieſme: 59

Rus dc: tte grandeur & puiſſance. Enquoy nous auons touſiours eu deux choſes entre les Depuis
autres en ſinguliere recommendation , cependant quenous auons eſté empeſchez à nous 13253

eſtablir cettebelle & ampleMonarchie :le ſoin & diligence en premier lieu de nos affai- iuſqu'à
res; puis vne foy inujolable de garder tres-eſtroittement toutce quiauroit eſté promis; _1390 .
auſſil'ien à nosaduerſaires propres, commc ànos plus fideles alliez & confederez .Etnon
ſeulement parnosactions & comportemens,mais encore par nos propos & deuis ordinai. principauxDeux points

res,auonsnous touſiours aſſez fait paroiſtre, de ne vouloir chercher autre choſe , ſinon derequis en VA
viure en toute paix & douceur auec nos familiers amis, ſansleureſtre ne mal gracieux,nc conquerant.
les moleſter,ny taſcher de leur contredire à tous propos, ny changer ſouuent commefan
taſtiques & bizarres d'opinion en leurendroit ; n'y ayant rien de plus recommendable en
tout le cours de la vie humaine (principalement des grands ) que la ſeule benignité, & cle
mence , qui eſt plus forte que toutes les armes de cemonde. Aufli nous ſommes- nous
touſiours remis deuantlesyeux , que c'eſt celle qui emprainct le plus auant en nous l'ima
ge& reſſemblance de Dieu :là où ſi quelqu'vn veut eſtre fireueſche & farouche , dene ſe
pouuoir comporter auec perſonne,ny accouſtumer à parler demeſure,conument ſeroit -il .
poſſible que lesactionsne fuſſent à la fin infauſtes & mal-heureuſes, nc qu'illuy peuſtrien
fucceder debon en toutesſes entrepriſes ? Orilte ſouuient bien ( comine ie croy ) qu'vne
fois en me tendant la main tu vins à dire , quc fid'auenturei'eſtois iamais Roy de Semar
cant,qucſtois contentde perdre la teſte : Puis doncques que tu as proferé ces paroles en ſi Reſponce de
Myrvas plei
bonne compagnie : & deuanttantde tefmoins , ileſtmaintenant heure qu'elles ſoient ac ne d'artifice ,
complies , & par cemoyen les conuenances ſeront d'vne part & d'autre acquittées.Myr- mais ne lega
xas , apres que le Roy eutmis fin à ſon dire, repliqua en cette ſorre: A la verité ( Sire) de rentit pas
pourtant.
quellemaniere tu es paruenu à cét Empirc ,tule ſçais aſſez , & tous nous autres auec qui
ſommesicy preſens. Dema partie n’ay point craintdem'expoſer à pluſieurs perils & dan
gers, pour t'aider àfaire le chemin à cette felicité & grandeur : Voicy encore lesmarques
& les enſeignesdes coups que i'y ay receus. Que fi d'auenture il m'eſt eſchappé de dire
quelquechoſe à la volée , n'eſt-il pas raiſonnable que cela me ſoit pardonné , & pareille

ment à tous les autres quit'auront bien & fidellement ſeruy ? Certes cela n'eſtoit pas de

U grande importance , & mcſmement à l'endroit d'une perſonne priuée , qu'on y deuſt
auoir pris garde de fi prez : Maismaintenant que la grandeur de ton nom s'eſt ainſicſpan
duë au long & au large, & par tantde victoires & conqueſtes , & fera encore dauantage ſi
Dicu plaiſt, ſirien de telm'aduenoit par cy -apres , il ſeroit auſſiraiſonnable de m'en cha
ſtier , ne fuſt-ce que pour contenir lesautres au reſpcct & honneur qu'on te doit. Pour ce
coup , oublie le paſſé ( ic te ſupplie ) à l'exemple de ce grand & fouuerain Monarque,
quibeniſtsnos fortunes, & nous enuoye des biens à planté, toutes les fois que nous vſons
demiſericorde enuers ceux qui nous courroucent & offencent. Toutes ſes belles remon

ſtrancesneanmoins neradoucirent pasle cæur de Themir , lequel n'y fitautre reſponce, testone para
donnables.
ſinon qu'on deuoit pardonner à ceux qui ſansy penſer , & non à leur eſcient & de propos
deliberé , venoient à commettre quelquc offence .Car comment pourrois -je à la longue
(diſoit - il )maintenir la fortune àmoy propice & fauorable ,fide ma part ic nem'eſuertuë , Crocodile
& nemedeffaits de celuy quia monſtré vn ſimalin vouloirenuersmoy ? Et là deſſus com- quand il veut
deuorer quel
manda de lemettre à mort :mais il le fit enterrer fort honnorablement, & le plcura par
qu'un
vn long-temps.
Depvis il alla faire la guerre aux peuples qui habitent au long de la mer Hircani IIII.

que : tous leſquels ilrengea ſous ſon obeïſſance. Cette mer eſt auſſi appellée Caſpienne , Maintenane
la mer de Bar
ayantau Midyles Saquens & Caduſiens , & quelques neuf-vingts dix lieuësdeuers le So CH , E non pas
leil leuant , & le Septentrion lesMaſſagetes , gens hardis & belliqueux . Sa longueur au Zabacca ,qus
:

reite eſt de vingt mille ſtades, qui peuuent faire quelques ſix cens lieuës. Les Maſſagetes no Meronyme
entrerent autresfois en la Perſe,où ilsconquirent & occuperent pluſieurs villes: & dit -on eft appelée Ba
quece Themir eſtoit deſcendu d'eux ,& qu'ils l'accompagnerent à l'entrepriſe du Royau- cuc die Chaftease
mede Semarquant ,lequel.finalement il obtint, apres auoir renuerſé & mis au bas la Mo comme dit Lean
narchie que les Aſiriens auoient n’agueres redreſſée . Et combien qu'en cette mer Cal- Marie
lella Angiola
pienne viennent à ſe deſcharger grand nombre de fleuues dont elle eſt le receptacle , ce Marco Polo
luyneanmoins quieſt le plus fameux de tous eſt le Cyrus, lequel à trauers vne fort lon - lny donne
gue eſtenduë de païscontinue ſon cours ; iuſques à cequ'il ſe vienne perdre , & configner 2800.00.pasde
les eaux dans cette mer:maisi'ay entendu qu'il y a vn * canal, par lequel il ſe va finale- * sina le dis
ment rendre en l'Ocean Indique. Toutes les coſtes ſont peuplézs de pluſieurs fortes de Mela.
gens,tres-belliqueux & aguerris :& s'y peſche grande quantité de bon poiſſon , auec force
58 Hiſtoire des Turcs ,

Depuis huiſtres, où ſe trouuoient quelques perles . Au delà puis apres ſe rencontre la grand'mer
1375 des Indes; & de l'vne à l'autre vont & viennent parce canal les gros nauires de charges, qui
iulq'à
traffiquent continuellement en toutes deux:eſtant celle d'Hircanic fort expoſée au Soleil
1390 .
leuant, principalement du cofté de l’Aſie . Là ſe vient rendre le grand Aenue Araxes, &
Entrepriſe de Choaſpesauni, qui ſe coule droit contre l'Orient auec pluſieurs autres groſſes eaux & ri
Tanıburian uieres de nom . Ortous les peuples qui confinent à cette mer , ſouloient eſtre ſujects aux
conteles Ca- Caduſiens, & leur payoient vn tribut annuel en la ville capitale : Parquoy Themir ſe refo
lut de leur aller faire la guerre , tout auſſi toſt qu'il ſeroit venu à bout des Hircaniens, dont
il auoit déja inis le Roy à mort. Les Caduſiens de leur coſté faiſoient diligence d'amaſſer
gens de toutes parts, fé monftrans reſolus de le vouloir brauementreceuoir: Quand The
mir ayant entendu les appreſts qu'ils faiſoient, & que deſia il'ss'eſtoient mis en armes, en
uoya Chaidar deuantpoureſſayer d'emporter la ville d'aſſaut , & luy auec le reſte de ſes
Deffaite des forces s’en vint ſecrectementloger tout au plus pres qu'il peut, attendant ce que feroit
Caduſiens. ſon aduant-garde. Les Caduſiensvindrentincontinent au ſecours des leurs, à la deſban
dée toutesfois, & fans aucune ordonnance : Au moyen dequoy Themir ſortantde ſon cm
buſche en bataille rengée , leur vint couperchemin , & les chargea au deſpourueuli rude
ment, que de pleine arriuée il les mit en defroute , & les mena battant iuſques aux por
tes de la ville , laquelleilprit à la parfin , apres l'auoir par quelques iours tenue aſſiegée de
Deſcription fort court . Toutes leſquelles choſes ainſi heureuſement miſes à fin , il entreprit le voyage

de l'Arabie. d'Arabie .Ces Arabesicy comme chacun ſçait , ſont vn fort grand peuple , riche, & ancien
qui ne cede à autre que ce ſoit de toutes les commoditez requiſes pour l’vſage de la vic hu
inaine ; iouyſſans d'vne bonne partie de l'Aſie , & de tout le cours de la mer Rouge , de
puis vn bout iuſques à l'autre.Et outre ce que l'eſtenduë de leur pays eſt fort large & ſpa
cieuſe, encores eſt -ce l’yne des plus belles & plaiſantes demeures, quiſe puiſſe trouuer au
tre part : Gens droicturiers & equitables, tres -lages, retenus , & obeyſſans en ce qui de
Il entendile pend du fait de la religion. S'il eſt qu’eſtion d'eſlire vn Roy, ils ſe garderont (s'ils peuuent)
l'heureuſe. de tomber és mains de quelque fol&
inſenſé tyran, mais auront touſiours l'ail à celuy qui
ſera en la meilleure eſtime d'aymer la iuſtice & raiſon . Le ſiege Royal eſt en Adem , ville
fortgrande , & pleines d’infinies richeſſes, ſituées ſur le bord dela mer, preſque à l'entrée
& emboucheure du canal . Ces gens au reſte confinent d'un coſté à l’Egypte : & de l'autre
arriuentiuſques aux Perſes & Aſiriens: * cardepuis la Colchide , & la contrée du Pha
" * T : vt cecy eff ros , qui s'eſtend le long de lamarine vers la Celeſyrie iuſques à la ville de Laodicée , on
un peu jispel.compre quinze bonnes iournéesde chemin , pourlemeilleurlaquais qui puiſſe eſtre:delà
puis apres on ſçait aſſez comme en cet endroit de la baſſe Aſie , vient preique à ſe reduire
en forme d'iſle. Audemeurant l'Arabie eſt fortcouuerte & plantée d'arbres , & meſme
ment de palmiers : car les deux riuieres dont elle eſt encloſe l'arrouſent d'une part & d'au
tre, fiqu'elle produit des fruits en abondancegros à merueilles, ce qui a eſté en partie cau
ſe aux anciens de l'appeller hcurcuſe. Ainſi Themir vint aſſaillir les Arabes , ſous ombre
Expedition
de Tambur: (come il diſoit) qu'ilsauoient donné ſecours aux Caduſiensà l'encontre de luy, lors qu'il
lan en Arabie . leur alla faire la guerre , & porté beaucoup de nuiſance , & empeſchement à ſes affaires.
Par deux fois il combatrit auec eux , & n'en peut iamais auoir la victoire : parquoy ils s'en
tr’enuoyerent des Ambaſſadeurs qui traitterent la paix, moyennant vn nombre de ſoldats,
Les Arabes, & quelquc tribut qu'ils luy deuoientdonner paran. Mais auant que cet appointement fuit
Tamburlan. fait, certains deputez des Arabes eſtoient venusen ſon camp , requerir qu'on n'euſt à en
treprendre aucune choſe en la contrée du Prophete , veu qu'ils eſtoient tous deſcendus de
la race d'iceluy leur commun legiſlateur ; & qu'à cette occaſion ils deuoient eſtre en lieu
de peres & protecteurs à tous ceux de ſa creance . On dit que cette maniere de gens n'e

ſtoient pas prophanes, & mondains commeles autres mais fortreformez, & remplis d'un
grand zele , raincteté, & deuotion : dont ils eſtoient par tout tcnus en vne merueilleu
ſe reuerence , pour eftre deſcendu de leur ſang,vn ſigrand perſonnage que Mahomet, le
quel auec leur ayde& ſecours auroit bien oſé entreprendre la conqueſte de toute l'Aſie,
V. car les Arabes eſtoient lors en fort grand'cſtime, à cauſe de leurs proüeſſes & vaillances,
L'origine de Ce Mahometicy fut fils d'vn nommé Hali , de l'Arabie heureuſe: lequel pour le com
Mahomet fils mencement ne fit rien de force , mais par belles paroles perſuaſions tira à fa deuotion
de Abdaba ; & les Arabes en premier licu , & puis apres ceux de Surie. Finalement il gagna vn autre

enuiron l'an Hali,gouuerneur du païs,auec lequel s'eſtant ligué , il rengea bien à l'aiſe tout le reſte du
60:Car Ha- peuple à receuoir ſa do &trine. A la verité ſaloy n'enſeigne autre choſe , qu'vn certain re
dre.
pos , ou plutoſt oyliuecé , colorée de ie ne ſçay quels rauiffcmens de fureur diuine, &
continuelles
Tamerlan , Liure troiſieſme. 59

continuelles contemplations . Car entre autres choſes, on eſt ſujet de faire les prieres Depuis
1375
cinq fois le iour, quelque empeſchement qui puiſſe ſurucnit pour lequel on ne ſeroit pas
iulqu'à
excuſé. Et le Vendredy tous en general s’allemblent aux temples & moſquées pour va
1390 .
quer à l'oraiſon ,où il n'eſt loiſible de tenir aucuneimage ne repreſentation quelle qu'elle Les Michome
ſoit: fuſt - ce de platte peinture , afin que ſans aucune diuerſion on puiſſe tout droit elle tans conteni
uer ſa penſée à Dieu . Ils ontdes Preſtres ou Taliſmans , l'vn deſquels à certaines heures toursannéesde
du iour monte au ſommet d'vne tour dediée à cela : Et là à grands cris il ſemond & ex : puis 621.dum
horte le peuple à faire les prieres, qui ſe font lors à haute voix de l'aſſemblée , au moins met fit lors fra
lors qu'elles ſont ſolemnelles: eſtans en premiere enties
cela fi religieux , que pour rien ils n'entrepren -prij e.
droient aucune choſe qui les leur peuſt interrompre . Quant au reſte de leur vie & fa
çons de faire , c’eſt choſe aſſez conncuë , qu'ils ne ſont intimidez ne retenus d'aucunes Les Turcs fort
S deuots en leur
peines , qu'il ne leur ſoit permis de faire ce que bon leur ſemble, & ce qui leur vient le Religion ne
it
plus à gré: auſſi n'ont ils rien en ſi ſinguliere recommendation , que leurs plaiſirs & volu- reçoiuét rien
le
ptcz , & d'obeyr du tout à leurs affc& tions & concupiſcences. Car chacun eſpouſe plu- cu mariage de
lo
lieurs femmes, & tient encore ( ſi bon luy ſemble )autant d'eſclaues pour concubines, au contraire,
comme il en peut nourrir: Neantmoins pour le regard de leurs femmes legitimes, ils ont ils les achetét,
de couſtumede les prendre vierges : ſurquoy ne leur eſt donnéaucun empeſchementiuf
ques au nombre de cinq, & fi pour cela les enfans qu'ils ont de leurs eſclaues ne ſont pas le vin deffen
tenus pour baſtards : ouy bien ceux qu'ils auroient de quelque courtiſane , ou putain du par l'Alco
ran comme
L
publique, leſquels n'entrent point en ſucceſſion nc partage . Ceux qui ſe veulent ma- autheur d'a
rier , achetentles filles vierges à beaux deniers comprans , de leurs pcres ou autres parens voit fait per
cher les An
les plus proches : & pour vne grande magnificence le iour de leurs eſpouſailles,ont accou ges .
ſtume de faire porter deuant eux forces torches & flambeaux :Que ſi le mary n'eſt bien
ſatisfait & content de ſa femme, & qu'elle ne luyreuienne point à ſon gouſt , il luy declaa
re comme par trois rattes , il faut qu'il ſe ſepare d'elle. Et quand vne femine eſt ainfirea
pudiée de ſon mary , perſonne ne l'oferoit eſpouſer puis apres, fi ce n'eſt à fa tres-grande
honte & ignominie,encore ne luy ſeroit il pas loiſible que premierement quelqu'vn n'euſt
adulteré auec elle . Le vin leur eſt totalement deffendu , & n'eſt loiſible à perſonne d'en- Leur ieuſhe
trer en oraiſon , que prealablement il ne ſe ſoit bien laué & nettoyé. Ils ont auſſi cela en ou Ramadan ,
à la fin duquel
recommendation de mettre à part les decimes de leurs biens , leſquelles par chacunan ils est leur Pat
reſeruent à Dieu: Et gardent fort eſtroittement vne forme de Carcſine , queleur legiſla- rain,que cu Bahia
teur a inſtituée , qui dure trente iours & d'auantage : pendant lequel temps , tant que le
iour dure , il ne leur eſt pas permis de boire nemanger rien que ſe ſoit ; mais quand la nuit
eſt venuë , & les eſtoilles apparoiſſent au ciel , alors ils s'aſſemblent pour faire vn bon re- :
La Circoncia
pas , & fe recompenſent trefbien de la diettte qu'ils ont *faite. Perſonne n'oſeroit, prin- fion en vlage
cipalement durant ce Careſme, boire du vin , non pas ſeulement en taſker. La Circonci- chez cux nais
non pas de .
fion leur eſt en vlage: & -aduoüent Icſus-Chriſt eſtre Apoftre & enuoyé de Dieu , qui par uant la fix ou
l'Ange Gabriel l'engendra en la ViergeMarie ,ſansqu'elle euſtoncques compagnie char- ſeptieime an
nelle d'homme: & que c'eſt un tres - laint Prophete, furpaſſant de beaucoup en dignité née.
& excellence la condition de toute humaine creature : lequel au dernier iour quand ſe
Ce tien
viendra au iugement yniuerſel , ſera le ſouuerain iuge & arbitre. La chair de pourceau mena de les

leur eſt deffenduë: les autres permiſes, pourueu qu'elles ayent eſté faignées. Ne met- fus-Chriſt &
tent aucune doute que Dieu par ſa prouidence ne regiſſe & gouuernele monde , allegans Marie de la . Vierge
qu'en cela il ſe ſert du miniſtere d'intelligence ( comme ils dient ) enflambées : mais que
Mahomet a cſtécnuoyé de luy, pour accomplir tout ce que les anciens legiſlateurs , aufli La chait de
enuoyez de Dieu , auroient laiſſé à parfaire. Eſtimene la Circonciſion eſtre le vray & pour
chandeliers

: principal nettoyement ſur tous autres : au moyen dequoy és ineſines iours de la Circon- Leur fepultu
ciſion , ils ont de couſtume de faire leurs mariages. Quant aux fepultures, elles ſont les coulisous
ordinairement le long des grands chemins, & ne leur eſt permis dc ſe faire enterrer autre les
part : mais ils ſont fort ſoigneux de faire lauer & nettoyer lescorps , voire de raſer tout le
les
poil auant que les enſeuelir. Finalement il y a vn article en ceſte loy , qui ordonne par Iter
Leur honnem
é enue rs
fie corp
expres de croire & obeyr au legiſlateur : ſi quelqu'vn y contredit , faut qu'irremiſſible les s
28,
DID ment il paſſe par le trenchant du glaiuc . Les Armeniens ſont ſeuls entre tousautres peu- morts.

ich ples , dont les Turcs n'enleuent point d'eſclaues, encore qu'ils ſoient de differente reli- Pourquoy ne
gion , pource qu'vn Armenien prophetiſa iadis que la gloire & renommée de Mahomet fontpointef
Imre claues les Ar
viendroit à s’eſpandre par tout le monde. Et c'eſt pourquoy depuis ils ont porté vn tel menien s,
du
reſpect à ce perſonnage ,de ne permettre que perſonne de la nation ſoit inis en ſeruitude. Cóqueſtes de
Mahomet doncques ayant ordonné & eſtably fa loy , vint à ſe faire Seigneur d'une bonne Mahomet,
V
í
60 Hiſtoire des Turcs ,

Depuis partie de la terre ,tant en Aſie qu'en Afrique : & d'vnegrande eſtenduë de pays en Euro
1375.
pe , iuſques aux Scithes & Tartares , & à ceux que maintenant on appelle Turcs en l'Ibc
iuſqu'à le
ſon credit & authorité deuindrentincontinent fort grands , d'autant peu
1390 . rie : car que

ple qui volontiers auoit gouſté fa doctrine , ſe rengea facilement à luy obeyr en tout ce
qu'il voulurd'eux, & mirent fort liberalement leur auoir & cheuance entre les mains,
pour en diſpoſer à la diſcretion : ce qui luy donna moyen d'aſſembler & mettre ſus de
grandes forces , leſquelles il mena en Egypte :& fit encore quelques conqueſtes dans le
demeurant de l'Arabie ; où en paſſant par les ſablons & deſerts , il adiouſta à ſon Empire
les peuples quiy font leur reſidencc. Finalement apres auoir regné quelques ans , ildes

teda en vn licu appellé la Mecque , où les gens de guerre & les habitans du pays , luy firent
6
de fort magnifiques & honorables funerailles , & en porterent le dueil bien longuement,
Depuis les Arabes ont continue tous les ans , de faire vn certain anniuerfáirc à ſon hon
neur & ſouuenance , le tenans pour vn ties-grand & faint Prophete , expreſſément en
uoyé de Dieu pour leur annoncer laloy qu'ils dcuoient fuiure: Enquoy il n'auroit point
vſe de force ne violence, comme tyran , mais ſe ſeroit touſiours porté en homme aymant
l'equité & iuſtice ſur sousautres. Mahomet decedé , Homur le plus apparent deſes dif
ciples & fectateurs eurde ſon gendre le gouuernement & adminiſtration des affaires.Par
Les
4cs de Ho- quoy ayant aſſembléfon armée, il entra en Surie,où ilconquit preſque tout le pays,partie
farar
de force , partic par menées & intelligences , & en faiſant par cy & par là, quelques trai
&tez de paix à ſon aduantage :Par le moyen deſquels les Cilicicns, Phrigiens , Médois , &
Le ſepu.chre Ionicns ſe ſoubſmirent à luy : aucc quelquesprouincesde la haute Aſie,là où il tira faci
de Mahomet. lement ces nations Barbares , qui eſtoient ſans aucune religion , à ſon opinion & crean
ce : & enuoya de ſes diſciples és autres contrées , pour les preſcher & induire à la receuoir.
Il édifia auſſi vne fort riche & ſomptucuſe fepulture à Mahomet : & efleut en celieu meſ
me ſa principale retraitte & demeurance , où il fonda vnc ſolemnité qui ſe deuoir cele
brer tous les ans à grand’pompe & ceremonie , perſuadant à pluſieurs de le reuerer ; auec
Les pelerina. de grands merites & pardons à ceuxqui iroient viſiter ſon ſépulchre. Tellement qu'en
ges de laMec- core pour le iourd'huy ce n'eſt pas peu de choſe des pelerins , qui de diuers endroits de
1 y a 60. jour. l'Alic , de l'Afrique , & de l'Europe ; entreprennent ce voyage , qu'ils tiennent à vno
reesou du Cai- deuotion merueilleuſe, & dont ils croyent demeurer grandement ſanctifiez. Les vns y
re ou de borult , vont eux meſmes en perſonne ,les autres baillent de l'argent, & yenuoyent . Mais le che
Alecque,la pluif- min cſt fort fafcheux, mal-ayſé ,& penible : car il faut paſſer par des larges & profonds
para toma de deferts ſablonneux, ce qui ne ſe pourroit faire ſans le grandnombre de chameaux qui
quels on ſe jerr portent leurs hardes & victuailles, & principalement de l'eau pource que celle qu'on
due quadran & trouue par la voye n'eſt pas fuffiſante. Ayans fait leur appreſts, ils montent ſur les dro
éguille tout ain
fi qu'en mer. madaires, ſe guidans par les eſtoiles , auec lequadran de nauiguer,parle moyen duquel
fouet cecy of apres auoir pris leur adreſſe ſur le point du Nord , ils voyent quelle routte ils doiuentte
faires interneta nir : & lors qu'ils font arriuez és endroits où l'on a accouſtumé de trouuer l'eau , ils en
impie, cz empliſſent leursouldres & barils : puis paſlent outre , touſiours dans ces ſablons, tant que
mune perte tour
dans finalement au bout de quarante iournées ils arriucnt où eſt le corps de Mahomet . I'ay
dire que ſa ſepulture cſt baſtie de pierres
quée à Medina Oly fort exquiſes & precieuſes , & qu'elle eſt
Talnabi.
ou ſuſpendue en l'air au milieu du temple , ſans tenirà rien que ce ſoit : toutesfois ie croirois
Alfurcan, c’ent que ce fuſſent fables. De ce lieu , on compte quelques cinq lieuës , iuſqu'à la Mecque,
à dire colle- là où puis apres on explique aux pelerins la loy & les preceptes de l'Alcoran : leſquels
Etion de pre
ceptes . entre autres choſes admettent l'immortalité de l'ame , & la prouidence de Dicu , dont
toutes choſes ſont regies & adminiſtrées , & non à la volée , auec yne nonchalance de la
diuinité . Toutes leſquelles choſes nous auons bien voulu toucher en paſſant.
VI. Or comme Themir euſt fait force courſes & rauages dans le pays d'Arabic , & pris
quelques villes il s'en retourna à Semarquant , car il auoit eu nouuelles que les Scithes
des enuirons de la riuiere de Tanais eſtoient entrez dans les terres de ſon obeyſlance , & y
auoient fait infinis maux & dommages. Ce qu'il prit fort à cæur , & fe ietta tout incon
tinent en campagne , pour les aller trouuer,mais ils ne l'attendirent pas , car ayans fair

* Ce ſontles
Tartares du le leur main , ils s'eſtoient deſia retirez . Parquoy il tourna tout court vers les * Chataides,en
Manr. intention de les dompter à celle fois, qu'il auoit bien aſſemblé huit cens mille hommes
de guerre. On eſtimequec'ont eſté autresfois ceux des Maſſagetes, qui ayans paſſé la ri
uiere d’Araxes s'emparerent d'vne grande eſtenduë de pays , tout le long d'icelle ,& s'y
Tamburlan habituerent . Themir doncques les allatrouuer en l'equipage que deſſus,li bien qu'eſtans
les deffait. finalement venus à la bataille , il en obrint la victoire , & delà fans s'arreſter tira droit
à leur
61
Tamerlan , Liure troiſieſme
. .

à leur Horde;quieſt le fort detoute leur puiſſance , laquelle il emporta pár compoſition. Depuis
Cela luy fuc un beau moyen d'accroiſtre ſon artée d'vn grand nombre de bons & vail 1375
iufqua
lans hommes , qu'il receut à ſa folde : & apres auoir pris des oltages & impoſé le tribut
1390 .
qu'ils luy deuoientpayer chacun an , il s'en retourna chez ſoy plein de gloire , de triom
phes & de deſpoüilles. Chatay eſt vne ville de l'Hyrcanie deuers Soleil leuant, grandeLa ciie de
& fort peuplée ; furpaſſant en richeſſes, en nombre d'habitans, & abondance de tous Chatai fondée
biens , toutes les autres villes & citez de l'Aſie , ſi d'auanture on ne vouloit excepter Se- par les Mas.. 5
marcant , & le Caire en Egypte : les Maſſagetes anciennement la fonderent, & y eſtabli- Tagetes.
rent de fort belles loix & couſtumes. Parquoy Themir qui aſpiroit de longuemain à s'en
faire Seigneur , commença à pratiquer par argent pluſieurs Perſcs, qu'il ſçauoit eſtre fort
inftruits des affaires des Scithes, comme de ceux auec qui ils traffiquoient ordinaire- peupl LeseScitbes
tres
ment , n'eſtant plus ſidelicatsqu'ils ſouloient eſtre.Et là -deſſusprenant pied , delibera de ancien , ne fu .
tourner toute ſa puiſſance contre leur Horde:Caril auoit appris, que ce peuple eſtoit le rentonques
plusancien de tous autres : & que pas vn desconquerans du temps paſſe , quelque effore parcours de
ne les auoit peu oncques dompter ; combien que par leurs courſes & parauant Ta
qu'il en cuſt fait ,
inuaſions ils euſſent fouuentesfois fait de grands maux en l'Europe & Aſie , dont ils merlan ,
e auoient amaſſé infinies richeſſes : ce qui l'enHamboitencore dauantage à cette entrepriſe.
Et mcſmement que Darius fils d'Hiſtaſpes, apres auoir eſté eſleu Roy leur ayant voulu Darius
courre lus, y auoit tres - inal fait ſes beſongnes: Parquoy il reſolut en cous poinêts de ſoy
cette gloire & reputation fi honnorable . Et pour plus aiſément y paruenir", aduiſa eſtre
expcdient de ſe hafter le plus qu'il pourroit ,ſanstemporiſer dauantage, ny remettre l'af
faire en plus grande longueur , finon en tant qu'il en ſeroit beſoin pour faire à loiſir ſes
appreſts, ſans en rien éuenter . A cette cauſe il enuoya de Semarcant grand nombre de Orche Pçada
gens en la ville de Cheri, comme pour y faire vn nouueau peuple, & colonie : de forte ville deCheri,
qu'en peu deiours , fuiuantſon ordonnance & commandement ſe trouua là vne infinité
de ſoldats, artiſans, & toutes autres manieres de gens :commeauſſi firent pluſieurs Prin
ces & grands Seigneurs :& luy -meſme y alla faire la reſidence. Chacun iour encorey ar
riuoient à la file les principaux de ſes ſujects, & les gens- d'armes de l'Aſie : Si qu’on ne
ſçauroit penſer combien cette cité tout à coup ſe trouua augmentée & accrcuë depeuple :
auſſi tant qu'il veſcut elle fut touſiours preſque bien regie & policée d'ordonnances , &
ſtatuts fort louables.Mais en quel endroit proprement de l'Aſie elle eſtoit ſituée , ie ne
$
l’ay peu aſſez bien ſçauoir: caril n'y a pas grande apparence à l'opinion de ceux qui ont La ville de
1
voulu dire que c'eſtoirce qu'anciennement on appelloit Niniue, & maintenant Bagadec de chet icapitale
tout l'Ema
1
m
au pays d'Allirie : ne auſſi peu qu'elle fuſt en la Surie ,ny en la Prouince des Medois.Co pire de Ta
ment que ce ſoit, apres l'auoir peuplée à ſon ſouhait, & eſtably en icelle pour l'aduenir micrlan.
:1
le fiege fouuerain de ſon Empire ; il ſejetta en campagne pour aller faire la guerre aux Sci
thes deſſuſdits , & à leur Hordeprincipale : ayant aſſemblé vne armée merueilleuſe & Voyage de
cſpouuentable, là où eſtoient les Chataides entre les autres: & tira droict à la tiuiere Tamerlan ,
&B

10
de Tanais. Mais ſoudain que les ennemis eurent appris ſa venuë , ils ſe diligenterent chareita prin:
d'aller ſaiſir les pas & deſtroits des montagnes , par où il falloit qu'il paſſaft : & auec le cipale Hor
gros hourt & maſſe de l'armée , s'acheminerent à l'encontre. Ils fouloient eſtre iadis de- tarcs
dedes, Car.
partis par cantons , & tenoienttout le pays qui s'eſtend depuis la riuicre du Danube, iuf
,
ques aux habitans du mont de Caucaſe : maintenant vne partie d'entr'eux eſt paſſée en
Alie, où s'eſtans du commencement accommodezés parties Orientales, ils ſe ſont depuis
rcſpandus par le reſte de la Prouince . On les appelle Tzachatai , & fonţ leur reſidence au
6
deſſus de la Perſide, iuſques aux Xantes & Cadeens : & eſt l'opinion d'aucuns que The
mirmeſmeen eſtoit deſcendu . Car certes ce ſont gens , quien proëſſes & vaillances ont 1
touſiours emporté le pris deuant tous les autres peuples de l'Alie : tellement qu'il y en a
tid
qui veulent dire que ce furent ceux par le moyen deſquels il paruint à vn bel Empire:
, di
ayant ſubiugué tous les peuples & nations qui y ſont compriſes , hors-mis les Indiens
COR
tant ſeulement . Quant aux autres Sciches , ils ne different en rien de ceux - cy : car ils
r
sti
ont vn fouucrain auquel ils obeyſſent, qui tient ordinairement fa cour & fon ficge Royal
en la Horde : & ont de couſtume de le prendre & eflire touſiours de la plus noble & an
12.730
cienne race . Ilyen a encore d'autresépandus çà & là par l'Europe , * iuſques au Boſpho
laria * Ce fantdeus
re ou deſtroit de merquicſten la Thrace , dont le nombre n'eſt pas perit. Ceux -cy ont de recepciones
x5 ſemblablement yn chef ſur eux , deſcendu du ſang Royal de cous coſtez nommé
, Atci- da Cherjoneſe
1.2016
gerei: ſous lequel s'eftans acheminez en cesquartiers- lå, ils donnerent iuſques aux riua - Tanrique,
ges du Danube, qu'vne bonne troupe trauerfa pour aller piller la Thrace , où ils fireng
F
62 Hiſtoire des Turcs,

Depuis pluſieurscourſes auec de grands dommages & ruines. Puis laiſſans la Sarmatie ,reprirent
1375
leur chemin versla Tane: la pluſparttoutesfois s'arrciterent és enuironsdu Danube , &
iniqa
1390 . y firent leur demeurance. Aucuns l'ayans paſſé , acheuerent le reſte de leurs iours fous

La riuiere de Bajazet: car chaqueHordedes Tartares a decouſtumed'auoirſon habitation ſeparée des


Tanais. autres: & ceux quiſe fermerent au delà du Danube , ſont touſiours depuis deineurez
ſoubs l'obeyſlance de Cazimir III. grand Duc de Lithuanie , & y ſont encore pour le iour
d'huy , leferuans fidellement en toutesles guerres qu'il a contre ſes voiſins : car ce font
gens fort braues & belliqueux , pour tels reputez partout. Au regard de ceux quis'enre
tournerent au deſtroia de Precop , & à l'Iſle du Taureau , qui fepare les mareſts de la
Meotide d'auec le Pont-Euxin , ilsſont vaſſaux du deſſuſdit Atcigeri : & ſont ceux- là qui
deffirent lesGots & les Geneuois habitans en Capha, & contraignirent les vns & les au
très de leur payer tribut : comme auſſi ils firent vne partie de la Sarmatie . Mais les autres
mo

Ce font les Sarmates * , quipoſſedent tout ce grand traie de pays depuis le Pont- Euxin iuſques à l'O
Moſcouites en
Lit nie. cean Septentrional, ſont tributaires du grand Cam (Empereur ſouuerain des Tartares,
lequel tient ſacouren la premiere & pluspuiſſante de toutesleurs Hordes )deſlors qu'ils
entrerent en leurs contrées , dont ils emmenerent vn butin ineſtimable , tant en creatu

res qu'en cheuaux & beſtail ; & y retournerentencore aſſez long-temps apres qu'ils eu
rent impoſéle tribut.
VII.
Cette Sarmatie prend ſon commencement aux Scithes, qu'on appelle Nomades
ou Paſteurs, & arriuc iuſques aux Valaques , & Lithuanies. Le peuple vſe la plus grand
Langage&
mal irs des part de la langue Eſclauone: & quant à leurs mæurs & façons de faire , voire en ce qui .
Mofcouites, deſpend de la religion , ils ſont Chreſtiens: plus adherans toutefois aux traditions des
Grecs , qu'à l'Egliſe Romaine & au Pape , auec lequelilsne ſont pas bien d'accord :car ils
En la ville de ontmeſme vn Eucſque Grec , auquel ils obeïffent. Leurs meſnages & vſtancilesne ſont
Moſco qui eft gueres differerds de ceux des Tartares. Les Sarmates qui ont leurs demeures depuis la
la Metropoli- ville de Leopoli en tirant vers le Pont-Euxin , ne reconnoiſſentpreſque tous point de
Roy , ne Seigneur ſouuerain ;ains ont des chefs quiles gouuernent.Mais les villes deMof
couie , & celles de Chiouie ,des Tafariens , & Chorobiens, ont chacune leurs Princes &
Seigneurs, & payent toustribut à la noire Sarmaticou Ruſſie : ainſi eſt-elle appellée , car
l'autre qui eſt ſous le Septentrion , eſt la blanche Sarmatic. En tirantà la mer Oceane , ſe
* Ellea payé trouue la cité d'Vcrat, autrementdicte la grande Nouogarde , * gouuernée par certain

descars de tribut nombre des principaux & plus apparens citoyens, laquelle ſurmonte en richeſſes, & en
94x grands pouuoirtoutes celles de l'vnc & l'autre Sarmatie : Er s'eſtend cepays appellé Euphrate ou
thuanic . Inflaſte, iuſques à l'Ocean , là où aborde iournellement grand nombre de vaiſſeaux de
te ne frayce Dannemarc,& des baſſes Allemagnes,chargez de toutesſortes demarchádiſes de la Fran
qu'il entend
parlà . ce & de l'Angleterre , dont on trafique'en ces quartiers-là. Depuis le Tanais iuſques à l'O
cean Britannique,on compte quelquestrente cinqiournées de chemin ,le prenant encor'
tout au plus long trauers,ſelon les longitudes du Ciel:mais par les latitudes , l'eſtenduë
en eſt bien autre , car elle prend depuis la Sarmatie au deffus d'iceluy Tanais , iuſques
en cette partie d'Aſlirie , que les Scithes poſſedent. Et à la verité ie croy bien , que la
region habitée au delà de ce feuue doit eſtre merueilleuſement large & profonde .
Quant aux Permiens , ils ſont fituez au deſſus des Sarmates deuers le Septentrion , defe
quels ils ſont voiſins, vſans d'vn meſmelangage: & dit -on que ce ſont peuples fort an
ciens, du tout addonnez à la chaſſe , enquoy ils employent la meilleure & plus grando
partie du temps. La Sarmatie qui s'allonge deuers la mer , finalement ſe va joindre au
Les Cheua
liersde Prule pays de Pruſe ,à preſent gouu
erné par des Cheualiers religieux , qui portent de longs

autrefois d'vn manteaux tous blancs marquez d'vne double croix noire.On tientqu'ils ſont Allemans à
tres- grand leurparler & façons de faire: & font Seigneurs de pluſieurs belles villes tres -bien poli
Preis princi- cées, ayant yn ordre à part , auſſi bien que ceux d'Eſpagne, & de Rhodes: car on ſçait af
pales fortesde fez cominé ces trois fortes de religieux entre tous autres , ſe font continuellement mon
Cheualiers re- ſtrezaſpres & valeureux combatans pour la Foy Chreſtienne Auſſi ont -ils comme tres
Chreſtienté. pieux championsd'icelle , eſté inſtituez contre les efforts des Barbares meſcreans-infidel

* Ily en a 4. les :à ſçauoir l'ordre d'Eſpagne, pour repouſſer lesMores Mahometans de l'Afrique ,
Leon mean , qui à toutes leures auoient accouſtumé d'y paſſer : celuy de Pruſe,contre les Samogi
tara ,& Calà- thiens& Tartares, quiont leursdemeures là aupres : & lescommandeurs quifont reſiden
traue.
Samogithičs . cc en l'Iſle deRhodes,pour faire teſte à ceux de l’Egypte , & de la Paleſtine , en faueur du
fainct Sepulchre de noſtre Sauueur : & aux Turcsde l'Alie ſeinblablement. Aux Pruſiens
rouchent & confinentles Samogithiens deſſuſdits, gensrobuſtes & endurcis au trauail,
ayans
Tamerlan , Liure troiſieſme. 63

ayansyn langage & façon de viure tout à part ,horſmis qu'en certaines choſes, ils mon Depuis
137 5 .
trentde conuenir aucunementaucc les anciens Grecs: car entre lesautres poincts & ar
iulqu'a
tides de leur creance , ils ont pour leurs Dieux Appollon & Diane , & lesadorent:mais 1390 .
quant à leursmeubles & habillemens, ils fuiuent la mode de Pruſc . Les Bohemiens leurs
voiſins viennentapres, quivſent en partíc des ſuperſtitions d'iceux Samogithiens, & en Boheme.
partie ciennent la doctrine des Allemans habituez auec eux, Quant à leur forme de vi
ure , c'eſtpreſquevnemeſmechoſe auec lesHongres: La ville capitale eft appellée Pra- Prague ville
gue , riche & bien peuplée , où il n'y a paslong -temps qu'ils adoroient encore le Soleil, & Boheine,
capitale de
le feu. Etcertes ie n'ay point connoiſſance , qu'au dedansny au dehors de l'Europe , il
yait gens diuiſez en tant de ſectescommeceux -cy : combien que noſtre naturel foit bien
aire à ſe laiſſer eſbloüir , & enuelopper des tenebres de bcaucoup de mauuaiſes & erro- cauſe destuits
.néesopinions, finous ne ſommes retenusde la Foy , & del'obeillance que nousdevons & des Maho
à l'Egliſe : car l’Euangile de Icſus-Chriſt , la Loy deMoyſe , & les traditions & prcceptes metans
citoientqui
cole
deMahomer, y ſont pelle-meſle pratiquées , & en vlage. l’ay bien oüy dire , qu'au delà rez en Bohe .

de lamer Caſpienne , & des Maſſagetes ,habitent certains Indiens qui adorent Appollon me.
& autres Dieux , comme Iuppiter & Iunon , ainſi que nous dirons plus amplement cy
apres:mais à tant ſuffiſe dece propos . Les Polonnois ſont voiſins des Sarmates , le lan- Pologne.
gage deſquels leur eſt tout commun :de meurs & façons de faire , ils conuiennent plus
auec les Italiens, & autres peuples Occidentaux. Aux Polonnois ioignent les Lithua- Lithuanie.
niens, qui arriuent iuſques à la mer Euxine , & aux Sarmates. La Podolie , dont la ville Podolie .
capitale eft Lcopoly , s'eſtend depuis les Valaques qui habitent au long du Danube, iuf
ques aux Lithuaniens & Sarmates . Et certes ce peuple icy merite quelque louange , de
cela meſmement , que jamais ils n'ont voulu changer de langage , mais onttouſiours
ent ils fuſſent diui
gardé le leur , & le retiennent encore , combien qu'anciennem
s
fez en deux parts , dont l'vne auoit des Prince & Sei gne urs auſ que ls ils obeyſſoient;
& l'autre des chefs & Capitaines pour les gouuerner . Les Lithuaniens entant que tou

che leur parler, ncconuiennent de rien auec les Sarmates, Hongres , ny Allemans , ny
auec les Valaques non plus : carils ont vn langage à part , & eſtla ville capitale du pays, leViln e,capita
de Lithua .
e
appelléc Vilne , grande , riche & bien habité . Auſſi peut -on connoi ſtr e aiſ éme nt que nie .
ce peuple eſt le pluspuiſſant de tous ces quartiers -là , & ſi ne cede en rien de proüelle &
vaillance à autre que ce ſoit : Car ils combattent tous les iours auec les Pruſſiens, Alle- ,
mans, Liuoniens , Moſcouites , Tartares , & autres telles races de gens dont ils font
entourez , pour la deffence de leurs frontieres a limites. En leurs ineurs & façons de
leurs habillemens & maniere de combattre , ils ſuiuent preſque leurs voiſins,
faire , en
tenansde chacun quelque choſe. Et pour autant qu'vne bonne partie de leur pays tou
cheà la Podolie, il ne ſe peut faire que bien ſouuent ils ne viennent à s'entre-battre. Or
celangagedes Sarmates dont nous auons tant parle , eſt celuy là meſmedont vſent les Lalangue El
Illiriens ou Eſclauons , qui habitent en la coſte de lamer Adriatique , iuſques aſſez pres celte meine

de Veniſe .Maisde pouuoir direleſquels ſontlesplus anciens,ou qui ont ſupplanté les ment en fors
autres de leurs contrées & demeures :fice furent les Eſclauons, quipafferentles premiers grand vlage,
en la Pologne & Sármatie , & s'y habituerent: ou bien ſi les Sarmates s'eſtans acheminez Septentrion
vers le Danube , conquirent le paysde la Myfie , & celuy des Triballiens, & l'Eſclauonic & Leuant: &
ſemblablement, qui s'eſtend comme deſſus eſt dit , iuſques aux Venitiens,ie n'ay veu la Grece.

encore vn ſeulde tous les anciens qui en diſe mot ,ny moy -meſmen'en ſçaurois parler
d'afleurance .

PARQvoy ie reuiens aux Scythes appellez lesNomades ou Paſteurs , leſquels ( ſi VIII.


d'auenture on veurentrer en quelque comparaiſon ) on pourroit dire qu'ils ſurpaſſent de
beaucoup , ſoit en nombre d'hommes, ſoit en force & ħardieſſe, endurciſſement & to- Les Tartares
lerance au faiet de la guerre & des armes , tous les autres peuples de la terre : s'ils n'e- & leur grand
pouvoir.
ſtoient ainſiefcartez par l'Europe & Aſie , où ils rodent inceſſamment de coſté & d'au

tre, ſeiournans tantoſt icy , tantoſt là , loin de leurs limites, comme gens qui n'ont le
cæur à autre choſe qu'à courir , brigander , & enuahir le pays d'autruy , & s'arreſter au
premier lieu quileur viendra en fantaiſie. Que s'ils pouuoiente/tre d'accord entr'eux, &
le vouluſſent contenter d'un ſeul chef , & d'une ſeule region :ienepenſe pas qu'ily euſt
en tout le monde Prince aucun ſi grand ny ſi puiſſant , quis'ofaſt attaquer à eux: Mais.
ils ſont trop defcouſus , & eſpanchez en diuers endroits ,meſmement parmyla Thrace
iuſques au deſtroit ; & pourtant ſi elloignez de leurs contrées, que cela les affoiblit d'au Circaſſes &
tant. Ceux qui habitent le pays qu'on rencontre en tirane au deſtroit, font beaucoup Mengrcicos.
Fij
1 64 Hiſtoire des Turcs ,

Depuis d'ennuy & de faſcherie aux Circaſſes, Mengreliens, & Sarmates ; ſur leſquels ils font or

1390 . dinairement pluſieurs courſes & burins , emmenansde là grand nombre dames à Precop
iulqu'à
& en Capha ; & de là aux mareſts de la Meotide ,où ils les vendent à bon prix aux mar
1402 .
chands Venitiens & Gencuois : & ainſi vit & palleletemps cette maniere d'hommes be
ftiaux. Mais les autres qui n'abandonnent point la hörde, en lieu de maiſons ſe ſeruent
Les chariots
feruent desde chariots , qu'ils traiſnene çà & là auec des cheuaux, dont ils mangent la chair , & boi
maitons aux uent le laict des jumens : n’ayans aucun vlage de froment , ſeigle , orge , ny autre grain ,
Tartares.
ſi ce n'eſt de quelque peu de millet, dont ils font des tourteaux auec des figues. Leurs
veſtemens ſontcertaines chiquenies ou robbes de toiles: mais en perles & pierreries, ils

ſont les plus pompeux & abondans de tous autres . Leurs feſches, glaiues , & tout le
reſte de leurs armeures & equipage, ſentent entierementle Barbare ; bien ſont leurs tar
gues & pauois fort approchans de ceux des Valaques . Et au regard de ce qu'ils portent
Merveilleux en la telte, leurs chappeaux ne ſont pas de feultre ,meſmementà ceux qui ſont voiſins
nombre de des. Sarinates , ny leurs habillemens tiſſus de fil de laine , ains fecouurent de peaux de
peuple .
mouton . Au reſte la horde principale d'iceux Tartares, & de leur Prince fouuerain ,
comprend touſiours plus de quinze iournées de pays: tellement qu'il leur eſt loiſible de
destales har: joüyr à leur aiſe de telle contrée qui leur vient le plus à gré . Il y en a aucuns , mais en aſſez
tarcs .
petit nombre, qui ont ſemblablement yn chef & fupcricur ſur eux, & ticnnent leur hor
de à part, ſe débandans ſur les aiſles ,poureſtre plus au large , & grouuer de plus belles &
abondantes commoditez de paccages à leurs troupeaux: Les autres fc rangent àt : lle for
mc de gouuernement qui leur ſemble la meilleure. Er n'y a que le fouuerain ſeulement
auec les Princes qui ſoient clos & fermez , auſquels on fait un parquet en rond remparé
.
de peaux aigus; & au dedans eſt la Cour & Palais Imperial. En apres ils departentleur
horde par quartiers , en chacun deſquels il y a des chefs, gouuerneurs & officiers, qui à

toutes heures que le Souuerain veut & ordonne quelque choſe , ne faillent ſoudain d'ac
Les Tarta res courir dcuers luy , pour entendre la volonté . ' Tellement que lors quc Themir mena
vont au de contre cux les forces de l'Aſie , & qu'ils eurent eſte aduertis de fa venuë , l'Empereur
uant de Ta- ayant incontinent aſſemblé la horde , & icelle reduite en forme de camp , fit trouſſer les
le combaleres bagages fur leschariots , & fans attendre autre renfort, marcha droit à l'encontrc; en
uoyant en diligence quelques troupes deuant pour ſe faiſir des pas & deſtroits des mon
tagnes , & empeſcher le paſſage à Themir: lequel de ſon coſté tiroit touſiours auant en
pays vers la riuicrc de Tanais , ayant à la main droite les hautes montagnes de Caucaſe.
Mais il n'eut pas pluſtoſt mis le pied en la Scythic , qu’on luy vint dire comme les en
nemis s'eſtoient arreſtez là aupres, & l'attendoient de pied quoy pour luy donner la ba
taille. Au moyen dequoy il rengea auſſi ſesgens en ordonnance , & fe vint rencontrer auec
eux à l'emboucheure du deſtroit,là où ily eut vne tres- forte & aſpre meſlée, dont Themir
n'eut pas ſi aiſémentlemcilleur comme il cuidoit , car pour ce jour -là fut preſque combatu

également des deux coſtez. Ayans doncques fait ſonner la retraitte de part & d'autre ,
le lendemain ils ſe retournerentattaquer de nouuean : & là ſe porterent ſi vaillamment les
Scythes qu'ils firent reculer Themir , luy retranchans par là toute l'eſperance qu'il pouuoit
auoir d'entrer plus auant dedans leurs confins & limites.Alors voyant la perte qu'il auoit
faite de ſes gens , ſans qu'il luy fuſt poſſible de forcer l'entrée de ce paſläge, il retira ſon
armée & s'en retourna à la maiſon . L'année enſuiuant il amaſſa encore de plus grandes
forces ; & faiſant ſemblant de vouloir aller deſcendre en Egypte, tourna tout court à tra

uers pays , & s'en vint derechef reſpandretoute la furie & orage de cette guerre ſur les Scy
thes , leſquels il preuint à cette fois , par les grandes traitres qu'il fit; ſi bien qu'il entra lors
Il les pre
uient. au deſpourueu dans leur pays : careſtans venus aux mains auec ceux qui gardoient les de
ſtroits, il les força , & contraignit de luy quitter le paſſage. Ce n'eſt pointautrement choſe
honteuſe ny reprochable parmy ces gens-là, de tourner le dos ; au contraire ils ne ſçauent
point de plus grand'rufc & aduantage en combattant , que de fuyr par interualles , fans
que pour cela ils puiſſent encourir aucun inconuenient ny danger : pource qu'ils ſe ral
lient ſoudain ,& s'en retournent ſur l'ennemy qui les chaſſe en deſordre,penſant auoir tout
gagné : telle eſt leur couſtume & façon de faire.MaisThemir quinccherchoit que de ioin
dre leurgroſſe trouppe où eſtoitl’Empereuren perſonnc, paſſa outre bien auant en pays,
& cſtant delia aſſez pres d'eux ,commençoit à ordonner les batailles pour les aller charger
de pleine arriuée : Quant les Scythes , pour luy reboucher cette premiere impetuoſité &
Ils font fem- ardeur dont il pouuoit beaucoup,deflogerentpromptement , & marchans toute la nuict,
deuant luy. eurent bien fait fix ou ſept grandes lieuës, auant qu'il fuſt iour ; & lay de ſon coſté les
ayant
1

1
Tamerlan , Liure troiſieſme. 6 ‫ر‬

ayant ſuiuis à la piſte en la meſme ou plus grande diligence, les viñe r'atteindre ſur le ſoir . Depuis
Mais eux qui eſtoient repoſez, ſe forlongerent derechef , à la faueur de la nuict comme 1390
auparauant; en ſorte que larınée de Themir ſe commença àlaffer & ennuyer de cette pa julqu'à

trowille ; ce qui fut cauſe que le iour enſuiuant il enuoya detfier les Scithes , leſquels ne 1402
voulurent plus fuyr le combat , ains apresauoir rengé leursgens en bataille par trouppes &
h eſquadrons ſeparez , marcherent d'une grandeaudace contre Themir , & luy de ſon coſté
no &r F

neles refufa pas . Il auoit donné la conduite de la pointe droicte ou auant -garde à Chai
1or-3E

Maſlagetes, & de l'arriere-garde à ſon fils Sacruch ; leur ayant à l'vn & à l'au :
dar , auec les
tre departy les Perſes, Alliriens, & Chatagiens tout autant qu'il s'en trouua en ſon ar- Bataille entre
mée :Deluy ,ilſe tint au milieu en la bataille. Apres doncques que toutes les deux ar- luy & eus .
mées eurent eſté ainſi eſtablies à la veuë l'une de l'autre, & que les trompettes & cletons
eurent donné le ſignal du combat , la charge alors ſe commença de toutes parts fort fu :
. rieuſe & mortelle", où les Scithes d'abordée n'eưrent pas du meilleur ; neanmoins repre
nans courage , s'en vindrent d'vne grande impetuoſité ( comme pour ioüer à quitte ou
double ) iecter la teſte baiſſée à trauers le bataillon de Themir , en eſperance de l'enfon
cer , ce qu'ils ne peurent ; aumoyen dequoy eux-mcſmesprirentla fuite,laillans vn grand
nombre deleurs gensmorts ſur la place; mais il y eut auſſi beaucoup de Perſes cuez . Delà Deffaite des
Taitares .
en auant ,voyans bien que ce ne ſeroit pas leur profit de venir aux mains auec de fi rudes &

aſſeurcz combattans ,aduiſerent de les enclorre ( s'ils pouuoient ) dedans leur pays , &
leur coupper les viures, pour les laiſſer conſumer & deffaire à part eux : dequoy Themir
s'apperceut auſſi-toft, & retira fonarmée fortſagement, pour euiterau danger cn quoyil
Tamerlan'le
fefuit trouué , s'il eut tardérant ſoit peu d'auantage: Si bien qu'ilarriua le premierà la ri contente de
uiere de Tanais , où les ennemis auoient deliberé de le venir attendre au paſſage. De là la victoire,&

eſtant paruenu en l'Iberie d'Aſie, il prit ſon chemin par la Colchide , apres auoir paſſé la ce letise de
riuiere dePhaſis qui deſcend de la montagne de Caucaſe ; & ſe va rendre en la mer Ma- lucios.
iour . Finalement il gagna l'Armenie , & redoublant ſes journées arriua ſain & fauue à
Cheri . Mais ſon armée qui eſtoit auparauantſi bien en poinct, ſe ſentit long -temps de ce
S
voyage , & s'en trouua fort haraſſée.

Trois ans apres , les Scithes ſe voulans venger de la brauade qu'il leur auoit faite, IX.
ſe mirent en armes tout à coup , & entrerent à leur tour en cér endroit de pays qui eſt au

. deſſus des Aſſyriens ; tellementque Themir ſe voyant pris au deſpourueu , fur contraint

12 d'enuoyer ſes Ambaſſadeurs pour traicter de la paix ;offrant de faire ligue auec leur Roy, Fait Ligue
auec
Odieus , & generalement auec toutes les Hordes & Cantons des Scithes. Ainſi fur iuré
l'appoinctement entr'eux , par lequelilsdeuoient demeurer à l'aduenir bons amis , alliez des Tartares,
& confederez lcs yns auec les autres , enuers tous & contre cous.Cela fait,luy qui ne pou
1
uoit demeurer en repos,fe voyant n'auoir plus rien à demeller auec les Scithics,tourna tous
tes ſes deliberations & conſeils à l'entrepriſe de Surie ; & de plaine arriuée ſans autrement
marchander , s'en alla mettre le fiege deuant Damas: laquelle , apres avoir fait ſes appro- Subiugue la
ches & trenchées, & aſſis ſes machines & engins en batterics, il ne demeura gueres à pren- Suric.
dre d'aſſaut': là où cette belle & grande cité quiſouloit eſtrela nompareillc detoutes au
tres ,futtellement ſaccagée, qu'on dit qu'il en emmena bien huiệt mille Chameaux char

í gez dc meubles tres-exquis & precieux ,


de vaiſſelle d'or & d'argent, de pierreries ,& femi
blables richeſſes d'une valeur incftimable :ſans autres infinies deſpoüilles qui cſcheurent Rickeſtes
merueilleures.
aux grands de l'armée , & aux ſoldats pour leur part leſquels s'en retournerent chargez de enleuées du
auoit-il auparauant depefché fes Ambaſſadeurs au Souldan du lac de Damas.
butin à la maiſon. Or
Caire , auec yn tel meſſage. Themir le grand Roy te mande ( ộ souldan ) que tout prefen : Ambaſſade
tement tu ayes à te departir de la Surie , & la luy quitter de tous poinets : Situ le faió, tú hautaine de
wi
Lieu : acquerreras ſa bonne grace ; & il conuertira la fureur de ſes armes eſpouuentables , en paix , au Soudar
amitié , e concorde auecques toy : Sinon , il ne te promet rien moins qu'une derniere cu du Caire ,
finale ruire. L'autre netint compte de ce propos , comme trop plein de fierté & arrogan
TOLT que Thcmir s'en vint aſſaillir Damas , qu'il
ce, & ne s'en fit que rire: Ce quifut occaſion
prit auec tous lesbiens& richeſſes quiyeſtoient. Mais il n'y fit pas long ſejour , pour l'oca Deſcription
jor
caſion que nous dirons , apres auoir diſcouru quelque choſe de l’Empire des Mammeluz, de l'Empire
Ce Souſdan icy eſt vn fort grand Seigneur , & quijoüiſt d'vne bien longue eſtenduë de luz ou Circaf.
pays . Car à commencer des Arabes, iuſques en Ægypte , Surie , & la plus grand part de la riefes . en la su
&
Paleſtine , tout eſtà luy : & eftoit parucnu à ce hauteſtaren cette forte. Tous les eſclaues Mammeluz,

qui prennent lechemin de vertu , & dont on peut conceuoir quelque bonne cſperance toute la force
ont accouſtumé d'eſtre enroollézau nombre des gens de guerre qu'il entrecicntà la folde, Calisco
F iij
66 Hiſtoire des Turcs ,

Depuis là où quand l'occaſion le preſente , on les choiſiſt pour mettre à la garde du corps: & font
1390 .
d'ordinaire ces gardes icy qu'on appelle Mammeluz( Circaſſes de nacion ).enuiron deux
iutqa
mille : Deſquels ſont pris & tirez , puis apres les officiers de la maiſon ; & delà de degré en
1402 .
degré,rencontrans touſiours quelquemeilleure fortunc, montentiuſques aux plus gran
des dignitez du Royaume . Careftans en gros credit , & authorité enuers le Prince, illes
Melicamari
Tes. comme le plus fouuent ſur ceux qu'on nomme les Melicamarides ( ce ſont les Gouuer
neurs des bonnes villes) & de làne tardentgueresà eſtre auancez aux charges les plus ho
norables de la contrée , où le Seigneur fait la pluſpart du temps fa reſidence , qui eſt au
Caire en Egypte preſque touſiours; car cette ville du Caire anciennement dite Mem
phis , paſſe de beaucoup engrandeur & multitude de peuple toutes les autres de la terre ,
* Cela reusen . conme celle qui comprent en ſon circuit feprcens * Itades: Etſin'en aypointconnu de

droità plens deplus paiſible ny mieux policée . Il y abien cinq cens mille maiſons ; & le Nilpaſſe au mi
hinge beuës.
lieu , dont l'eau ſur toutes autres eſt fort ſaine & plaiſante à boire. Cc fleurie icy fourd
& deſcend du mont Argyre, & delà vient arrouſer, comme à ſouhait, le pays d'Égypte:
Car ilya par tour des tranchées & canaux , par leſquels on l'attire & conduit où l'on veut:
De ſorte qu'il n'y a endroit où le terroüer ne s'en ſente , & ne puiſſe eſtre abreuué tout à
" Heretiques l'aiſe . Là ſe trouue grand nombre de “ Monothelites, & Iacobites,faiſanstous profeſſion
du temps de
1 Empereur de la Foy & creancedeIeſus- Chriſt Fils de Dieu : mais auec beaucoup de diuerſitez d'o
Heraclius,ne pinions, toutescontraires les vnes aux autres , qui ſe trouuent parmy eux : car ils veulent
metrás qu'r donner l'interpretacion des Eſcritures auſſi bien aux Romains , comme aux Grecs . Il ya
Jeſus -Chrift, auſſi force Armeniens qui ſontde leur ſecte, & pluſieurs autres de celle des Manichées.

* 1l prend or- Mais pour retourner au Souldan , il tient tout le pays qui s'eſtend depuis la * Lybie , iuf
dinairement
Lybie pour ques à la ville d'Alep en Surie : & fiya dauantage tant en l'Aſie qu'Europe , & Afrique,
Afrique. beaucoup de nations qui le reuerent,coinme ſouuerain Preſtre & Paſteur de la loy de Ma
homer :Car d'ordinaire beaucoup de gens s'arreſtent tout expreſſément au Caire, pour
Les Chre . eftre inſtruits és points & articles de la doctrine. Auſſice Souldan ſouloit eſtre ancien
ſtiens allant nement tenu en licu de Pontife , comme le plus verſé à l'intelligence , & explication de
aus Sopuli leurs eſcritures . Il tire tous les ans vn grand profit du S. Sepulchrc de noſtre Sauucur;qui
payer le tri- eſt és pays de ſon obcyſlance en la Paleſtine, gardé continuellement par certains perſon
but aux Mam
meluz. nages à ce deputez . Quant à l'Egypte , elle s'eſtend depuis Alexandrie , & la ville de Sur
iulques au pays " d'Ituréc ;quciques octante ſtades; s'en allant le Nil rendre en la mer,
Maintenant droit au vent de Biſe , pres ladite ville d'Alexandrie . De là commence la Paleſtine, qui
les Tuics lc. ſe vient puis apres rencontrer auec le pays de Surie : mais le ſainet Sepulchre eſt en leru
leuent,
falem , qui a eſté route ruinée , auec les regions prochaines de la marine. La Celiſyrie
d'autre coſté, s'ellargit dcuers l'Arabiciuſques à lamerrouge en allant contre Soleil le
uant . Paſſée cette mer , on entre dans le grand deſert, & les fablonsqu'il conuient tra
uerſer à ceux qui vont au fepulchrc de Mallomer. Voila l'eſtenduë du pays qui cſt fous
l'obeyſſance de ce Prince , à quoy il faut encore adjouſter la Phænicie . Mais il a d'abon

La puiſſance dant vne fort grande puiſſance & domination par la mer , car l'Ile de Samosluy fournilt
du Souldan de nauires & de galeres: Tellement qu'ayant vne fois equipé grand nombre de vaiſſeaux,
pat mer.
il les enuoya à Rhodes , & en Chypre. Au regard de Rhodes, apres auoir quelques iours
tenu le liege deuant la ville ſans y pouuoir rien faire , ils furent contrains de s'en retour
ner auec le butin qu'ils auoient fait parmy l’Iſle.Mais ils conquirent Chypre , & emme
nerentic Roypriſonnier; & depuis eſt touſiours demeuré tributairc au Souldan . A la ve
tité i’eſtime qu'il auoit eſté autresfois à ſes predeceſſeurs, iuſques à ce que les François
allans à la conqueſte de la Terre ſainec , auec les forces & armées par mer que chacun
* Maintenant ſçait, s'en emparerent; tout ainſi que firent les Venitiens de la ville * d'Amathunte, à
Limi . cauſé des richeſſes qui y eſtoient , & de la commodité du port pour traffiqueren Egypte;

Non pas , ce qui fut cauſe qu'ils la garderent bien long-temps . Les Roys de France * ont auſſi re
maisles Frar- gné en Chypre par pluſieurs ans les vns apres les autres: mais maintenant les Arabes en
foss .
tiennent vne partie, & ineſme la ville deFamagoſte: auec leſquels, & les Afriquains d'vn
autre coſté , le Souldan Seigneur du Caire & de l’Egypte eſt foụuenten debat & mauuais
meſnage ſur le differend de leurs frontieres & limites, tant qu'aucunes fois ils en vien

slep ancient nent aux mains . Nous auons die cy - deſſus comme il eſtoit auſli Seigneur d'Alep * lyn
nement Epso des meilleurs , & plus renommez apports de toute la grande Aſie : car il fournit tout le
phanic.
pays, & l'Arabie encore , d'infinies denrées & commoditez qui arriuent-là de tous les
Tamerlan la endroits du Leuant: Et produit quant & quant le territoire d'alentour , de fort bons
prend & excellens cheuaux : comme fait l’Egypte , & cér endroit de pays qui ſe va rencontrer
auec
1

Tamerlan , Liure troiſieſme


. 69
Depuid
auec la Lybie : où il ſe trouve auſlī grand nombre de braues cheuaux ; & dedromadaires 1390
au moyen dequoy Themir n'oublia de ſe faiſir de cette ville , lors qu'il alla à la conqueſte iuſqu'à
de Damas . 14026
) X.
Or auoit- il deſiarengé à ſon obeyſſance vne grande part de la Surie , quand il fut con
$ traint de retourner arriere , pour les nouuelles qui luy vindrent que le Roy de Chatay; L'armée du
l'yn des neufPrinces quicommandoient en l'Inde , ayant paſſé la riuicre d'Araxes: eſtoit Roy de Cha
entré à main armée dans ſes pays , où il y auoit faitde tres-grands dommages & ruines , & 1400000.
u emmené vn nombre infiny de priſonniers , puis s'eſtoit retiré auec ſon butin. On ditqu'il bommes,
auoit lors en la compagnic bien quatorze cens mille hommes : ce qui futcauſe que The
mir lailla là le reſte de les conqueſte s en Surie , & femic à pourſuiur e l'autre , apres auoit

bicn fortifié les paſſages & aduenuës qui ſont ſur les frontieres du Chatay . Toutesfois il ne
. le pût rattaindro ny en Perſe, ny au Royaume des Candioriens ; & pourtant dépeſcha
id des Ambaſſadeurs deuers luy pour traiteer d'appointement ,pource qu'il meditoit delia
.:‫܀‬g ;6

en ſon eſprit la guerre contre Bajazet: en ſorte que la paix fut arreſtée entre ces deux
grands Princes, ſouscondition que Themir de là en auant pour raiſon du pays des Maſſa
payeroit tribut par chacun an au Roy de Chatay . Et
à getcs où il s'eſtoit ietté de force,
comme par lemoyen de ce traité , la guerre fut demeurée alſoupie, aduint qu'il entre
prit la protection des Scigncurs particuliers dela baſſe Aſie; leſquels au nombre prefquc
de cent ; auoient eſté contraints par Bajazet d'aller aſſieger pour & en ſon nom la ville
i
de Methelin . Themir ayant doncques aſſemblé vne tres-groſſe armée , il s'en vint en
1
Cappadoce aſſaillir la ville de Sebaſte , où ſouloit eſtre autrefois le liege & demeure des
Empereurs Turcs, comme l'on peut voir encore. Car eſtans autrefois ſorcis de là , ils sco !
ſtoient faits Seigneurs d'vne grande eſtenduë de pays en Aſie , iuſques aux riuages de
l'Hellefponte . Et depuis ſe ſentans dcſia forts; eſtoient venus auec vne plus groſſe puiſſan
ce enuahir le pays qui eſt vis à vis de Conſtantinople. Mais pour reuenir à noſtre pro Tamerlan
prend Seba .
trenchées & fe fiege ca.
pos ; Themir eſtant arriué deuant Sebaſte , l'enuironna de tous coſtez de
rempárs, cependant que Bajazet eſtoit occupé
à l'entrepriſe de la ville de Lebadie au pital de Ba
pays de la Bæoce ; enſemble de tout le reſte du Peloponeſe & delaTheſſalie aufli.Tou- jazer en Aſie ,
tesfois il auoit laiſſé en Sebaſte ſon fils Orthobules , auec partie de ſes forces ; & ayant
ainſi ordonné ſes affaires , eſtoit paſſé en Grece , où il ne fit pas long ſejour , parce qu'il
fut contraint de retourner arriere pour les nouuelles qu'il eut de l'arriuée de Thémir :
mais ainſi qu'il ſe haſtoit pour regagner l'Aſie , il ſceur par leschemins comme l'autre auoit
deſia pris Sebaſte , & s'en eſtoit retourné en la ville de Chery . Car apres auoir continue
par pluſieurs iours vne tres-furieuſe batterie , comme il viſt queceux de dedans rempaa
roient plus la nuict, que de iour ; on ne les pouuoit offenſer, & fe deffendoientau reſte fort
vaillamment, il eut recours aux mines , où il faiſoit trauailler ſans aucune intermiſſionny
relaſche, huiá mille pionniers departis en pluſieurs trouppes , afin qu'en vn meſme temps
il pûſt donner diuers affauts; dont les autres s'eſtans apperceus ; ſe mirent de leur part à
contreminer & aller au deuant. Mais ils furent preucnus & repouſſez par le grand nom
bre d'ouuriers que Themir tenoit continuellement en beſongne : tellement qu'en peudd
jours la ville ſe trouua minée de tous endroits . Et dautant que les rempars & plantes
formes où ceux de dedans ſe preparoient deſouſtenir l'aſſaut , n'eſtoient que de bois , eni
core fort exhauſſez, il fut bien aiſé d'y attacher le feu ,tout au meſmeinſtantqu'vn grand
pan de muraille deſia fort elbranlé vintà ſe renuerſer , laiſſant vne telle breſche & ouuer
ture ; que de plainc abordée les ſoldats de Themir la forcerent & entrerent dedans: Là
$
en premier lieufurent taillez en picces tousles hommes, ſuiuant ce qu'il auoit ordonné, La laccage:
1
& puis apres ayant fait aſſembler les femmes & enfans en vne grand place , il laſcha fá
caualerie apres, qui en firent vn carnage pitoyable à eux -meſmes, car ils les maſſacrerent Cruauté
23 tous iuſques au dernier. Voila la fin de cette mal-heureuſe cité deSebafte , dont vnc ſeule merueilkeu
fe.
ame viuante n'eſchappa la fureur du glaiue, encore qu'elle fuſt fi peuplée , que le nom
1
bre deshabitans paſſoit fix vingts mille : il ſe trouua dauantage vne grande multitude de
2 Ladres là aupres , qu'il fit tous mettre à mort : Car tout autant qu'il s'en rencontroit des Entrenniemy
IS
uant luy , ils ſe pouuoient bicn aſſeurer de faire le ſaut , allcguant n'eſtre raiſonnable de Ladres.
laiſſer plus longuement regner vne telle peſte, qui ne ſeruoient que d'infecter lesautres,
1
& viuoient auec cela en tant d'angoiſſe, & de martyre. Bref qu'on eſtime la deſolation de Sa cruauté
celieu , auoir ſurpaſſé toutes les miſeres & calamitez qui ſoient oncques aduenuës autre enuers Ora
part . Orthobulesmeſme le fils de Bajazer, eſtant venu vif és mains de Themir , apres que aine de Bar
par quelques iours il l'eut promené çà & là à la ſuitte, il commanda à la fin de le meccre jazer,

7 F iii
68 Hiſtoire des Turcs ,

140 2. àmort . Bajazet ayant entendu tous cesmal-heurs& deſaſtres les vns ſur les autres ;la de
ſtruction & ruine de la ville ,lenorthe effuſion du ſang de ſes ſujets , & le meurtre inhu
Bajazet en main de ſon tres -cher & bien -aymé enfant, on neſçauroit certes penſer la douleur & de
grande ami
ction d'eſprit ſtreſſe quile faiſit : Car ainſi qu'il paſſoit en Alie, & eut rencontré vn paſteur gardant le
pour la mort beſtail , qui joüoit d'vn flagcollet ; iettant un profond ſouſpir il luy dit telles paroles, qui
de ſon fils,
demonſtroient aſſez ſa douleur & amertumc: Bergermon amy, le refrain de tes chanſons
ſoit tel d'oreſnauant , ie teprie : Mal-heureux Bajazet , plus ne verras ta Sebafte , ne ton fils
· Orthobules. Et à la verité c'eſtoit vn gentil Prince , & d'vne tres-belle eſperance plus que
nul autre de ſon aage : au moyen dequoy ſon pere ne l'auoit pas laiſſé ſans occaſion ſon

Lieutenant general en Aſie , auec toute puiſſance & authorité en ſon abſence. Themir
bien -coſt apres dépeſcha ſcs Ambaſſadeurs à Bajazer pour luy faire les ſommations que

vous auez oüyes, à quoy l'autre deſia tout tranſporté de fureur & de courroux, fir cette
aigre & outrageuſe reſponſe ,ce qui fut cauſe finalement de la ruine ,la plus tragique &
L'armée de Ta calamiteuſe quiaduint oncquesà vn cel Prince. Car Themir ayant entendu ſon fangage,
merlan contre perdit toute patience , & fans plus diffcrer ſe mit apres l'execution de ce quede longue
Bajazet eftoit main il auoit deſia projetté en ſon eſprit ,auec les plus groſſes forces qu'il pût aſſembler,

hommes : tome tant de la Scythie que des Tzachataides , qu'il auoit preſts à toutes heures. Apres donc
tesfois Schilt- ques qu'il eut fait vne reueuë de ſes gens, il ſe trouua bien iuſquesà huict censmille com
perger , gwife
trouua en cette battans : Et lors il ſe mit en campagne, prenant ſon chemin par le pays de Phrygie , & la
bataille dit Lydie: Bajazet de ſon coſté pour n'eſtre pris au deſpoyrucu , & auoir dequoys'oppoſer à
qu'il en ent
vn ſipuiſſant & rcdoutable ennemydreffa ſon camp, où iln'oublia pas les Triballiens en
e contre les autres,leſquels auoient la garde de ſon corps, eſtans en nombre pres de dix mille;
chameaux , & auſſi eſtoit-ce fa principale eſperance , comme en ceux qui ne voulans laiſſer perdre la
Bajazet
40000o . reputation que de filongue-main ils auoient acquiſe , s'eſtoient pas tout fort bien portez.
hommes.
Il ne laiſſa toutesfois ( quand ilfut qucſtion de partir ) de leur rafraiſchir la memoire de
leurs proüeſſes accouſtumées , auec vn tel langage . Vous ſçauez , tres- vaillans foldats ,
Harangue de comme jadis Alexandre fils de Philippes, n'ayant à maniere de parler, qu'une poignée de Mace
Bajazeč aux doniens, entreprit bien de paſſer en Aſie , pour venger fur Darius les outrages que les Grecs
Bulgarcs .
auoient autresfois recenës de ſes predeceſſeurs , & ſi il les deffit en diuerſes rencontres & batail
les , fubiugua tout le pays iuſques au fleude de Hyphafis, & dernieres extremitez du Levant.
Parquoy me confiant en voſtre vertu , & ſur la force de vos victorieux bras , fouftenus d'une
fe belle & puiſſante armée , ie nie fais doute quenous ne venions bien à bout de ce Barbare cruel
& inhumain ; & ne renuerfions de plaine abordée toutes ſes vfurpations e tyrannies. Puis
paſſerons outre iuſques aux tant renommez Indiens , dont ie vous rameneray ( Dieu aydant )
feins & fauues , tous chargez de gloire ,de deſpoüilles, et de triomphes, pour vſer le reſte de
vos iours en tout plaiſir & repos en vos heureux meſnages ,auec vos femmes bien -aymées, de
plus chers petitsenfans.Apres qu'il eutraſſemblé toutesles forces de l'Europe, il ſe trouua
n'auoir en tout que fix vingtmille hommes de guerre, & non plus : Toutesfois ilne lailla
demarcher droit à l'ennemy; lequel il euſt bien voulu deuancer , & le preuenir , afin d'al
ler ictter la guerre dans le pays d'iceluy : és enuirons de la riuiere d'Euphrate , & le coin
battre là , s'il euſt pû. Et pource que Themir conduifoit ſon armée par la Phrygie , il prit
le chemin de Cappadoce auxplus grandes iournées qu'il luy fut poſſible , pour arriuer le
premier à la riuiere deſſus dite .
XI. Mais quand il fur en Armenie, il eut nouuelles que l'autre eſtoic deſia entré dans
fon pays, tellement qu'il fut contraint derompre fon deſſein , & tourner tout court vers

la Phrygie , par où il auoit entendu que Themir luy venoit au dcuant: & pource qu'il
faiſoit vne diligence inſupportable , ſes gensharraſſez du long chemin , & de leurs traittes
démeſurées, vindrent à ſemutiner,de ce qu'ainſià tous'propos fans occaſion il vouloit
abuſer deleur facilité & obeyſſance , le tout par vne certaine folie & preſomption trop

Mutinerie vaine. Aduine dauantage qu'ilsſe trouuerent en fortgrande neceſſité de viures ,principa
des Turcs lement de froment & d'orge , és enuirons de la cité de Pruſe ; car les gens decheual com
contre luy.
mençoient defia à ſouffrir beaucoup, & chacun murmuroit , ſe monftrans tous fort de
gouſtez de cette guerre , & indignez de ce qu'en vn tel beſoin , il auoitfait de tres-rigou
reuſes deffenſes , que perſonne n'euſtàmettre lamain aux bleds, ny d'en coupper ſur pei
nede la vie .On dit qu'ainſi qu'il paſſoit par Cappadoce , furuint vn ſi impetueux tourbil
Siniſtres pre lon & orage , que tentes & pauillons tout alla parterre : delà puis apres eſtans rauis tous
lages pour enţiers en l'air, venoient à retomber enmille pieces & lambeaux ; ce qui fut pris pour yn
luy.
fort mauuais preſage.Et en yncautre fois encore qu'il rebrouſſoic chemin vers la Phrygic ,
le camp
69
Tamerlan , Liure troiſieſme.

lechamp citant deſia affis , ſon pavillon vint de foy -meſine à ſe renuerfer tout àcoup t4ozi
fans defus deffous ; tellementqu'ilaccabla trois Pages de la chambre, qui de fortune's'y
trouuerent :on ne ſçait fi ce fut le deffaur du terroüer & des cheuilles, qui ne peuuent
porter le faix des cordages qui le tenoient debouit , ou bien s'il y euſt quelque autre
occaſion furquoy on pult rejetter céraccident;mais certains Grecs & Triballiens qui
eſtoient lors en lon armée , diſoient bien , que cela luy deuoit eſtre vn aduertiſement
de ne deuoir aller en la Phrygie . Et auparauant qu'il paftaſt lamer , Hály fils deCha- de
Sage conſeil
Charatin .
ratin perſonnage de fort grande authorité , & tenu pour l'un des plus ſages & experi
mentez qui fuften ſon temps , auoit touſiours fort taſché dele delmouvoir de s'attaquer
à Themir; eſtant beaucoup plus feur , comme il diſoit , d'eſſayer à pacifier ce differend
par quelque voye amiable , en quoy ils'offroit d'eſtre luy -mcline le Miniſtre & Ambaffaa
deur; eſperant qu'il le radouciroit, & que les choſes ne pafferoient point plts åuant:
Bajazet fit refponce qu'ilne fuſt iainais paruenu à vn ſi haur degré & honneur , & n'euſt je Bajazet le res
rte par lod
fouſmis à ſon obeyſlance tant de Princes ſi riches & puiſlàns, s'il ſe fuft arreſté à ces trop
arrogance:
fages & meures conſiderations:mais que la hardieſle accompagnée d'une foudaine &
abregée promptitude ,luy auoit mis à fin de fi belles & magnifiques choſes.Cár(diſoit- il)
lapluſpart de tous les conquerans, quiſans autrement s'arreſter à cetie flacque & molle,
que tu appelles prudence ,ſe ſont icttez entre les bras de la fortune , & de gayeté de
cæur ont hardiment entrepris , ſont auſſi venus à bout dc plufieurs beaux & excellens
faits-d'armes ,là où cependant les autres qui ont voulu trop ſagement aller en beſon
gne , & fe montrer en toutes occaſions ſi aduiſez & retenus , fontdemcurez tout court,
ou bien ont fait quelque fin mal-heureuſe. Telle eſtoit l'humeur de cet homme ; les
quel eſtant encore en Armenic auoir deliberé de n'en faire poínt à deux fois ,mais de
commettre & aduenturer le tout au hazard d'vne bataille generale. Parquoy ayant fait
aliembler tous les Capitaines , chefs de bandes , & autres perſonnes ayans charge en

l'armée, ne leur parla d'autre choſe , ſinon de l'ordre & façon qu'on deuroit tenir pour
combattre. Mais cominc en cela ils ſe trouuaſſent de differente opinion , balançans tan
toft d'un cofté ,tantoſt d'un autre , finalement Abrahin fils de Haly opina en cette forte :
Certes , Seigneur, tu t'appreſtes au combat contre des gens qui font tenus les plus endurtis Tres -belles së
experimentez aux armes de tous autres , par ceux qui ont eſprouué que c'eſt de leur verw : & fages remon
moy-meſme meſuis founentesfois trouué en plufienrs compagnies où l'on en deuiſoit ;mais l'ay Furc Abia .
toujours oily lower eſtrangement leurs vaillances , & proüeſſes . Outre plus , ſelon tous les ad- hin.
de .
uertiffèmens que nous auons , leurs forces ſurpaſſent les noſtres de beaucoup : au moyen
quoy , s'ilm'eft permis demeſler auſsimon opinion parmy celles que ie viens preſentement d'ouir,
se ne ſerois pas d'autre aduis , ſinon que fous la confiance de tant de gens de bien qui font icy
affemblez , nous allions tout de ce pas la teſte baiſée , donner au trauers des ennemis , fi ie ne
confiderois puis apres là -deſſus, quel profit & aduantage i’eſt que nous pouuons eſperer denous
efire expoſez à ce danger ,encore que la victoire nons en demeure ; là où ſi nous entrons dans

leur pays ,& que là nous venions à joüer des conſteaux , infinies commoditez nous en atten
dent , comme ceux qui auront combattu pour conquerir l'Empire de Themir , non pour
deffendre le noſtre : dequoy nous ſerions entierement fruſtrez , ſi nous venions icy chez nous
eduenturer le tout , à l'euenement incertain & donteux d'une bataille. Et fi ( ce que Dieu ne
veille ) il nous en ſuccedoit mal, voyez un peu Sire ( ie vous ſupplie ) en quel peril vous vous
metrez deperdre tout à vn coup , va fi beau , ſi riche e plantureux Eſtat que le voſtre. Il
eft doncques bien aisé à connoiſtre , que ce n'eſt pas jen pareil de vous deux , e que la forme
gucrroyer qui eft conuenable à l'un , ne feroit pas à propos pour l'autre : Car ſi Themir en
tend bien fon fait ilſe gardera, comme iecroy, de hazarder tontes fes forces à une fois, ains
les faiſant combattre ſeparément, par trouppes ,grandes , & petites , nous tiendra en con
tiruel eſchec & alarme. Pofans le cas ,que nous ayons ébranlé, voire misen routte l'vre'de fes
batailles, qu'aurons-nous gagné pour cela ? Car tout incontinent ilnons en remettra une autre
en tefte , toute fraiſche da reposée ,é puis une autre encore s'il eſt beſoin ,tant que finalement
ilnous ait recreus et mattez , & que nous ſoyons contrains de ployer ſous le faix , & donner
du nez en terre ; pource que d'heure à autre ils ſe renouuelleront , & d'hommes et d'effort.
De vrayon ſçaitaſſez commeces gens icy ; ne font gueres aiſez à eftonner, & mettre en defor
dre , quand il eſt queſtion de mener lesmains. Encore meſme en fuyant, font- ils plus dange
reux & à craindre , que nous ne ſommes en combattant de pied ferme : car pour eſcartez
qu'ils puiſſent eſtre ...ils ſe viennent conuent à rallier , de retournent bien ajþrement à la

1
Hiſtoire des Turcs,
70

1402. meſlée que deuant


. Parquoy je ſuis d'aduis qu'on ne doit en façon quelconque s'aller mettre
-- au deuant d'une telle puiſſance, mais les fuiure & coſtoyer ſeulement, de logis en logis, le long
des montagnes & autres lieux mal-asfez ; eſpiant touſiours l'occaſion à propos de leur porter.
quelque dommage, s'il eſt poßible ;pour le moins les engarder de fourrager,& s'eſpandre ainſi
à leur aiſe & au large, quand à toutes heures ils nous auront jár les bras, leur chauffans les

eſperons depres , quelque part qu'ils aillent


. Par ce moyen nous leur coupperons les viures,
a les reduirons à toutes ſortes de neceſitez & meſaiſes : Puis quand nous les aurons ainſi
trauaillez , recorduits inſques dans leurs confins el limites , alors pourrons-nous ſeurement
venir à la bataille , contre ceux qui n'auront plus le cæur à autre choſe que de gagner le logis,
chacun à la deffence de la femme & de ſes enfans. Telles furent les remonſtrances d'A
brahin ; lequel apres qu'il eut mis fin à ſon propos , il n'y eut vn ſeul de coute l'aſſiſtan

ce qui n'approuuaſt & loüaſt grandement ce qu'il auoit dit. Mais Bajazet repliqua en
Reſponce de cette ſorte . Le nombre des ennems vousfait doncques peur ( à ce que ie voy ) & c'eſt ce qui
Bajazet
,plei- m’aſſeure le plus : Car vous auez touſiours affez connu parexperience,que la grande multitude
ries ,& colo de peuple ; n'ameine que confuſion & defordre , quand il ſe trouve quelqu'un qui leur reſiſte.
rée d'exem- N'auez - vous point autresfois oùy dire, quelles trouppes de gens de guerre Xerxes filsde Darius
ples.
Roy des Perfes, mena auecques lwy lors qu'il paſſa en Europe : & neantmoins il fut contraint de

le retirer fort mal-mené , & preſque du tout deſconfit, & deualisé ; en danger luy-meſme dy
demeurer pour les gages , fi Mardonie n'euſt preuenu à cét inconuenient'; luy faiſant voir au
doigtớ à l’æil ſa derniere ruine , ſi bien -toft il ne regagnoit le logis. Dauantage,nous n'igno
ronspas comme Alexandrelegrand , ayant par pluſieursfois rompu Darius, luy oſta à la par
fin fon Empire, & le mit à mort. Pluſieurs ſçauent anßi, comme aſſez fouuent une petite poi
znée de Turcs a mis à fin de tres- belles & excellentes.chofes , s'eſtans par tout portez fort vail .
lamment ; & nous encore, par tant & tant de fois que nous auons combattu en Europe, n'auons
nous pas mis en routte les Francois & les Hongrés , les deux plus braues de redoutables na
tions que le Soleil voye point ? Ne nous meſpriſes doncques plus ainſi, ie te prie , & ne nous
fais paroiſtre pires que nors ne ſommes,ny demoindre valeur au fait de la guerre que ces ca
nailles de Tartares, & Tzachataides, qui ne font bons que pour fuyr fans
, jamais venir aux
mains à coups de lance da d'eſpée , comme braues Cheualiers doinent faire ; mais ſe tenans au
large, le plus• qu'ils peuuent, auec leurs arcs & lesfleſches , taſchent de fe tirer loin des coups,

fans reſpandre goxtte de leur ſang , remporter les victoires deuës e referuées aux gens
de bien .
XII.

LE
AYANT Inis fin à ſon dire , l'vn de ſes Saniaques prit la parole en cette forec. Puis
doncques ( Sire ) que tu veux reſolument que nous marchions droit à l'ennemy , à tout le
moins mets la main à la bourſe , & ouurant tes threſors, fais quelque largeſſe à ton armée,
qui en a pour cette heure ſi grand beſoin. Car en quelque forte & maniere , que le fort de
cette guerre vienne à tomber, quand tu auras ainſi departy ton or & ton argent entre les
Soldats , il n'eſt poſſible que le profit ne t'en demeure : Pource que ſi nous auons la victoire,
voila incontinent une abondance de tous biens en richeſſes qui ſe preſentent de nous ten
dent la main : Si au contraire l'ennemy auoit le deſſus , ce te fera moins de regret d'avoir
Auarice de ainſi diſposé de ton bien . Il ne perſuada pas pourtant cela à Bajazer , car il n'en fit rien
Bajazed din du tout, dont l'autre ne ſe pût tenir de dire, qu'ilſembloit que la monnoye de leur Prin
de les Capi- ce fuſt marquée au coing de Themir, & que c'eſtoit la cauſe qu'il ne l'oſoit departir
taines la -del- à ſes gens-d'armes , comme ſi deſia il penſáſt d'eſtre tenu d'en rendre compte à l'autre.
Voila comment les choſes paſſerent en ce conſeil. Mais voyans qu'ils n'aduançoient
Angorie an- rien , & nefaiſoient que perdre temps , ils deſlogerent,& s'en vindrent à Angorie, ville
- ciennement
dite Ancyre . de la Phrygie: Ce temps-pendant Themir gagnoit touſiours pays vers la Myſie , en in
tention d'aller aſſaillir la ville de Pruſe , capitale de tout l'Empire de Bajazer, & où il
tenoit ordinairementſa cour : lequel auſſi de ſon coſté ſe diligentoit d'approcher de l'en
nemy , tant que finalement il ſe vint camper à vne lieuë pres: & lors on dit que Thcmir
s'eſmerueilla fort de ſon courage & hardieſſe, d'eſtre venu d'Armenie à ſi grande haſte
pour luy cuider faire teſte. Parquoy eſtant monté à cheual, s'approcha le plus pres qu'il
Tamerlan va peuſt de ſon camp ; & apres auoir bien reconnu tout à ſon aiſe les aduenuës & allietce
luy-meſme d'iceluy , enſemble les ſentinelles & corps de garde , s'eſclattant de rire profera telles
le camp de paroles . A la verité cet homme icy n'eſt pas ſans caufe ſurnommé foudre ou tourbillon , non
Bajazer , & fe point tant pour la vertu , que pour la temerité & audace dont il eſt plein : toutesfois i'eſpe
mocque de
fa temerité . re qu'il en penſera eftre quitte à bon marché, s'il peut eſchapper bagues faunes d'entre
mes

5
Tamerlan , Liure troiſieſme. 71

? 1401 ;
mes mains . Quant à moy je ne penſe pas qu'il ſoit bien inpiré , le paure mal- heureux :
} tant il ſe 70mlire hors de tout entendement & raiſon. Cela dit ,il s'en retourna prompte

ment au logis : Et le lendemain de bon matin , enuoya vncgroſſe trouppe degens eſleus
ſous la conduite de ſon fils le Prince Sacruch , pour aller atcaqucr l'eſcarmouche , & at- Sacruch file
tirer Bajazer au combat : lequel tout auſli-toſt ordonna ſes batailles ſur vn coſtau là au- de Tamerland
pres. A la pointe gauche eſtoit le Beglicrbey de l'Aſie, & à la droite celuy de l'Europe ; mene con
auant - garde
De luy, iftenoit le milieu , accompagnédes Ianiſaires , & du reſte de la maiſon . Sacruch
aucc les Tzachataides , & les principaux Perſiens , marchoit cependant à l'encontre en L'ordonnan I
tres-bonne ordonnance , mon en intention de l'enclorre , combien qu'ileuſt des gens aſſez ce de Baja
pour ce faire , mais luy laiſſant par le derriere lieu & commodité d'eſchapper,s'il euft vous zeto
lu ; de peur que ſe trouuans les Turcs enueloppez de tous coſtez , le delcſpoir ne les euſt
1 contrains de s'efforcer & prendre courage : tellement qu’eftans contrains de combatere
i pour fauuer leurs vies , ils n'euſſent finalement emporté la viđoire. Et ainſi commen
! çal’eſcarmouche contre ceux de l'Europe , qui dura vne bonne partie du iour; les tenant
Sacruch de ſi pres qu'ils n'auoicnt preſque le loiſir de prendre haleine . Toutesfois les
Triballiens ayant deuant les yeux vn fouuenir deleurs accouſtumées proüelles & beaux
faicts, ſe maintindrent fort vaillamment , & donnans à towe bride dans les Tzachatai
des , rompirent leurs lances ; puis mirent la main à l'cfpée ,& firent yn tres -louable de
uoir . Bajazet qui voyoit le tour à l'æil , & comme l'ardeur & cfchauffement du combat
auoir deſia tranſporté au loin ceux de l'Europe, craignant que cependant on ne le vint
IT : enclorre par le derriere , & ne fuſten danger de la perſonne, enuoya dire à leur chef, qu'il
ne failliſt ſoudain de r’allier ſes gens , & les ramener au propre lieu qu'il luy auoit pre
2 , preuoyant aſſez Celar liüre so
miercment eſté alligné: dont pour le premier coup il ne tint compte "
ce qui en pouuoit aduenir. Mais comme Bajazet s'en fuit mis en colere : iuſques à venir Vn conſeil
à des menaces , il obeyt & retira ſes gens : Ce qui donna cæur aux Tzachataides , encore qu il
V de lespourſuitre plus chaudement , ſi bien qu'apres en auoir tué vn grand nombre , ils font bien de
contraignirent le reſte à la fin de quitter la place , & s'en aller à.yau -deroutte. Cela ' ef- torubiours på
pouucnta ceux de l'Aſie , & fut cauſe qu'ils ne tindrent ferme, ains gagnerent au pied propos.
auſſi bien que les autres, combien que perſonne ne les chargeaſt encore. Bajazet meſme Baiazet fe,
voyant à quel party ſesaffaires eſtoient reduites, monta habilement ſur vne jument Ara- tc met à la fuita
.
bcfque , & fe mit à fuyr à toute bride . OrThemir auoit defia fait crier par tout ſon oſt,
qu'on n'euſt à faire eſclaues aucuns des ennemis , mais apres les auoir deſualiſez qu'on les Humanité de
laiſlaſtaller ou bon leur ſembleroit; à quoy apres la deſconfiture , il tint ſoigneuſement la Tamerlan
$
main , n'eſtimant paseſtre raiſonnable de mettre en feruitude ceux qui eſtoient d'un inef- Guers les
me fang , & d'vne meline creance . Tout au rebours , Bajazet , premier que de venir au Tures ,
',
le combat , auoit fait faire un ban tres - expres, que pas vn de lesgens n'euſt à garder des pri

$ ſonniers, ains que tous ceux qu'ils prendroient fuſſent ſur le champ nuis au fil de l'eſpée. Tamerlan
pourftuit
Apres doncques que Sacruch eur de cette premiere pointe emporté les ennemis, le chaudement
By
reite des forces de Themir , qui s'eſtoient iuſques lors tenuës coyes dedans le camp , ſc la victoire .
vindrent en diligenceioindre à ceux qui auoient dcſia combatru ,afin de pourſuiure chau
dement la victoire, & aller deuancer ceux qui s'eſtoient fauuez , pour les garder de ſe r’al
lier : car ce leur eult eſté nouuel affaire , pire paraduenture, & plus dangereux que le pre

mier ; tellement qu'ils leschaſſerent ſans relaſche aucune , iufques en la prouince d'Ionie,
tu
& aux riuages de l'Helleſponte ; où ils firent vne merueilleuſe deſolation & ruine , & fac
re.
ent cagerent infinis bourgs & villages , outre pluſieurs villes qui furent auſſi pillées & deſtrui
tes. Cependant Bajazet fuyoit touſiours tant qu'il pouuoit, taſchant de ſe fauuer de vi
lle
ſteſſe , & les Tzachataides le pourſuiuoient de pres , deſirans ſur tout de l'auoir vif en
ie
ins leurs mains . Car ils n'ignoroient pas que c'eſtoit le comble des deſirs de leur Empereur i
mais il s'eſtoit defia fort eſloigne d'eux , & auoit fait vn grand chemin , eſtant monté à
l’auantage ; quand de fortune il ſe trouua ſur le bord d'une eau , où fa jument preſſée de
III
la ſoif s'arreſta pour boire , & ne luy fut poſſible de l'en deſtourner,
ny la faire paſſer ou
le
mené des gouttes aux pieds & aux mains: de ſorte que ſa monture
tre ; eſtant fort mal -
ayant beu tout à ſon aiſc, ſe vint ſoudainement à refroidir & laſcher; ce qui donna moyen
à ceux qui alloient apres de le ratteindre ; & ainſi fut pris & mené à Themir . En cette
groſſe deffaite demeura auſſi priſonnier Moyfe , & preſque tous les Capitaines de Baja
zet, quien furent neantmoins quittes pour leurs deſpouilles, fans auoiraurremal.Mais Moyſe filsde

parce que ceMoyſe eſtoit d'vne fort belle apparence, & pafſoit tous les autres de force& auili en cette
diſpoſition de corps, ce fut le ſecond que Themir retint , le menant deçà & dela'à la ſuit- deffaite ,
72 Hiſtoire des Turcs ,

1402. te , où il eſtoit defrayé & cntretenu fort honorablement.D'autre coſté la femme de Baja
La principale zet vintés mains des ennemis, qui donnerentiuſques à la cité de Pruſe ; & la pillerent , ra
femme deba- uiſſans cout ce qui eſtoit dans le Serrail;& cette Dame meſincentre les autres qui eſtoit
captiuea Tac fille" d'Elcazar Prince des Bulgares , laquelle ils mcnerent à leur Seigneur: Muſulman,
merlan, auec loſué, Mechmet , & les autres enfans de Bajazet , coururent tous la meline fortune : Eć
tous les en
fans d'iceluy . au reſte ceux qui eſtoient tant en Aſie qu'en Europe , fe fauuerent au micux qu'ils pû
rent .
XIII . Mais Bajazet ayanteſté conduit en la preſence dc Themir, on dit quecettuy-cy luy.

parla en cette ſorte. Ha panure mal -heureux , le plusmiſerable qui ſoit entre tous les hu
mains , à quelproposas - tu voulu ainſi precipiter ta deſtinée, & luy fairece tort, que de te vouloir
attaquer de ton propre mouuement à noftre grandeur ex puiſſance ? N'as-tu pas bien oùy dire,
Ce moriy et * qu'il n'y a que lesenfansdes infortunez , quiſe bandent contre nous , e ſe veulent oppoſer à
d.ans Philoftra- noſtre inuincible effort? A quoy Bajazet fit reſponce, que jamais il ne fatparvenu à un ſi haut
se ano tableau degré de felicitémondaine,
ſiluy-meſme ne luy euft donné les occaſions de faire la guerre,com
prie d'Homere,bien que d'ailleurs ilenfteſté aſſez prouoqué par les aduerfaires ennemis du Prophete. Mais
( repliqua Themir )ſi tu n'euffes effé enflé d'outre-cuidance, iamais ne fuſſestombé en cette mi
ſere & calamité où tu es : car la diuine vengeance a de couftume le plusfouuentde rabaiſſer ainſi
les preſomptueux & arrogans, & les reduire au plus bas eſtage de la fortune. Il luy enuoya puis
Merueilleux apres des chiens & des oyſeaux, auec tel autre cquipage de chaſſe comme à celuy qui
train dechies mieux reſſembloit quelque Veneur ,qu'vn chef de guerre conduiſant vne armée,contre
& oiſeauxà la fon ennemy; car on dit qu'il entretenoit d'ordinaire bien ſept mille Fauconniers, & pref
rc de Bajazet. que autant de chiens ; à quoy il reſpondit en cette ſorte.De vray à Themir, qui pour tout
potage n'eſt qu'un Tartare & un bandolier,ne reconnoiſſant autre meſtier que d'aller brigander de
coftéde d'autre, il ne fierroit gueresbien d'auoir des chiens & des oy ſeaux ; ſi bien fait à moy ,qui
fuis né d'Amurat fils d'Orchan , tous deux ſi grands ,puiſſans & inuincibles Princes. Dequoy
Contumelic Pautre ſe ſentant piqué , commanda que tout ſur l'heure on l'allaſt promener parmy lc
de Tamerlan camp ſur quelque vicil muler de coffres, pour ſeruir de riſée & de mocquerie à toute l'ar
enuers luy . méc ; là où apres auoir receu mille brocards & iniures ,on le ramena derechef deuant The
mir, qui luy demanda ſicette promenade n'eſtoit pas encore des exercices & paſſe -temps
de ſa tant noble & ancienne race ,auſſi bien que la chaffe & la volerie ;& là -deſſus l’enuoya
en priſon.Cela fait,fit trouſſer bagage pour s'acheminer vers le pays d'Ionie , & autres con
trées où il paſſa l'Hyuer. Puis ſur le commencement du Printemps , fit ſes appreſts pour

Preparatifs trauerſer en Europe , enintention & eſperance ( comme nous auonsdeſia dit cy -deuant)
de Tamerlan de la conquerir toutciuſqu'aux colomnes d'Hercules: faire puis apres le meſme de l’A
pour paſſer frique : & de là s'en retourner à la maiſon , quand il auroit annexé à ſon Empire toute cet
in Europe .
te grande eſtenduë de la terre habitablc : Parquoy il dépeſcha des Ambaſſadeurs à Con
ftantinople deuers l'Empereur , pour demander des vaiſſeaux à paſſer les gens . Mais il fit
encore vn tel outrage à Bajazet : carla fille d'Eleazar, la plus chere tenuë , & la mieux ay
mée de toutes ſes femmes , & laquelle il menoir touſiours quant & luy quelque part qu'il
allaſt , ayant eſté amenée priſonniere à Themir , il luy commanda tout à l'heure en la
preſence de ſon mary de le feruir de couppe , & aller au buffet querir ſon vin : dequoy ce
pauure Prince tout oucré de courroux & indignation , ne ſe pût tenir de luy dire que cela
ne luy appartenoit pas , ny n'en eſtoit digne : car cſtant venu de ſibas lieu , tant du pere
que de celuy dela mere , & de fi pauures & inconnus parens, il ne luy ficoit point bien
de vouloir ainſi fouler aux pieds, & accabler de tant d'indignitez , ceux qui de toutes
parts eſtoient iſſus de ſang Royal, & qui par droit de nature deuoient tenir licu.en
uers luy , de Princes & Seigneurs ſouucrains. Dequoy Themir ſe prit bien fort à rire , ſe
mocquant de luy comme d'vn homme tranſporté de ſon eſprit qui ne ſçauoit ce qu'il di
Toit. Sur ces entrefaites quelques Capitaines de Bajazet s'eftans accointez des mineurs
de Themir , trouuerentmoyen de les gagner ſous promeſſe d'une groſſe ſomme de de
• niers,
qu'ils leur deuoient donner pourcreuſer vne cauequi s’allaſt rendre en cétendroit
où leur Maiſtre eſtoit gardé , & l'enleuer ſecrettement. Mais comme ' ils eurentcommen
Belle inuen cé cette beſongne, la conduiſans droit au Pauillon de Bajazet , & finalement fuſſent ve
rion pour
nus à faire iour, ils furent apperceus & faiſis: car n'ayans pas donné ſi auant qu'ils pen
Sauuer ſi Baja- ſoient, ils firent ouuerture trop toſt, & de inal-heur encore fortirent au propre endroit
cuſt reüfli. où ſe faiſoit le corps de garde, de ceux qui auoient la charge de luy. Parquoy yayans eſté
ſurpris , ils furent tout ſur le champ taillez en pieces par le commandement de Themir.
De là eſtant venu deuant la ville de Smirne , il la prit par le moyen de ſes roües , & da
uantage
Tamerlan , Liure troiſieſme
. 73

uantage fit voller ſans deſſus deſſous le fort qui eſtáſlis au bord de la mer , où l'Empereur
t4 ô że
de Conſtantinople tenoit vne garniſon & ne s'abſtintpas non plus des autres places; s'a & luiuans:
I dreſſant à toutes celles qui luy ſembloient eſtre de quelque importance , pour l'eſtablir
Smirne prile
ſement de ſes victoires & conqueſtes. Ces rouës icy eſtoient certaines machines & en par Tamers
lan .
gins , faits de pluſieurscerclesenueloppez & fe retournans les vns dans les autres , & au
dedans y auoit des eſchelles pourmonter ſur le rempart : tellement que quand on les rou
loit vers le foſſé , elles receuoient bien iuſquesau nombre de deux cens hommes, chacun
IV
logé à part, car ils y entroient à la file les vns apres les autres : Et ainſi eſtoientmenez ,
couuert, ſe conduiſanseux -meſmes iuſques au pied de la muraille , où ils plantoient les
eſchelles ſans pouuoireſtre offenſez d'enhaut. Ainſi Themir prenoir les places :car d'ail
3 leurs lereſte de l'armée trauailloit cependant à de longues & profondes trenchées tout

à l'enuiron ,& hauſfoient des plattcs-formes qui commandoientaurempart, dontfortai


ſement puis apres ils ſe venoient à faire maiſtres. Il auoit encore outre cela force maçons La lappędönt
& charpentiers parmy ſes gaſtadours; lefquels àmeſure que les vns ſappoient la muraille nous plons
encore.
par le pied , les autres l'eſtançonnoient de groſſespieces de bois, & y mettoient puis apres
le feu : fi bien qu'apres qu'elles eſtoient conſumées, de grandspands de muraille tous en
meſmes en bas , laiſſanş vne
tiers , ſans qu'on y fiſt autre effort, ſe venoient à aualler eux -
3 breſche & ouuerture par où les ſoldats entroient à la foule. C'eſtoient les inuentions 80
artifices , dont Themir ſe fcruoit à prendre les villes . Mais ſurle commencement du prin
2 temps , arriuerent deuers luy des Herauds d'armes du grand Empereur des Indiens, pour
luy denoncer la guerre , & luy faire entendre que leur Seigneur eſtoit deſià entré dans les
pays, auec vnepuiſſance innumerable, ayant par deſpic de luy faitle pis qu'il auoic pû en
la cité de Cheri ; & ouuert le threſor pourſe payerpar les mains du tribut , qui eſtoit eſ
cheucette année ; puis s'en eſtoit retourné . Et adiouſtoient encore à cela , tout plein de
menalles, & paroles fort hautaines; qu'il ne vouloit plus de ſon alliance & amitié, mais
laluiy quittoit-là. Toutes leſquelles choſes inirent Themir en grand trouble & eſinoy,
craignant que ſi ces meſlagers s'en retournoienc deuers leur maiſtre, il ne raſſemblaſt de
recheffon armée ,pour venir courir ſus, & enuahir ſes pays cependant qu'il ſeroit ainſi
6 elloigné, & detenu à guerroyer les Prouinceseſtrangeres :Remettoit quant & quant en
2 memoire, la condition & inſtabilité des choſes de ce monde , qui iamais ne demeurent
fermes ne arreſtées en vn eſtar. Mais ce qui le picqua plus que tout le reſte , furent les ar
rogantes braueries de ces Indicns , qui auoient parlé li haut, & auantageuſenient. Par
quoy ſans plus differer, il retourna en toute diligence à Chery , charriant auecques luy
Bajazet & lon fils , enuers leſquels il vſa de bien peu de reſpeát, & fur cette retraicte ſi
haſtiue , qu'elle ſembla propreinent vne fuitte: en ſorte que Bajazet qui ſe trouuoit deſia
fort mal,vint à mourir parleschemins . Telle fut la fin de ce grand & redouté Monar Mort de Bs
que, qui ne s'eſtoit auparauant iamais trouué enlieu où il n'euſt laiſſé de tres -beaux & am jazet .
ples témoignages de fa vertu. Il regna vingt -cinq ans , ayant mené à fin beaucoup de
grandes choſes, tant en Aſie qu'en Europe. Mais au reſte ilcſtoit d'vn ſi fier, & outrccui
dé naturel, & ſi preſomptueux de ſa ſuffiſance, qu'il ne ſe falloit pas aduancer deluy don
ner conſeil, car auſſi bien ne l'euſt -il point receu ; ne s'arreſtant iamais qu'à ſa feulcopi
nion & fantaiſie & principalement quand il eſtoit queſton de prendre les armes . Qucl
quesautres veulent dire qu'ildecedaau pays d'Ionic, lors que Themir y alla pour hyuer
ner ſon armée.
22
Mais pour retourner à noſtre propos , l'Empereurdes Indiens dont nous venons de XIV .
185
1 parler , eſtoit du nombre des neuf chefs des Tzachataides, celuy-la meſme qui enuoya Le pouuoir
cette groſſe nuée de gens de guerre contre Themir , par la contrée des Maffagetes : Ét du grand
lequelayantpaſſé la riuiere d'Ataxc, courut & ſubiugua vne grande partie de ſespays;les Cham.
213 Prouinces de Syené , de l'Inde & de Xipriſe , luy font ſujettes: & s'eſtend encore bien borelli

le plus auant ſa domination outre l’ille de la Taprobane iuſques à l'Ocean Indique , dans le='Polo Venitien.
quel ſe vont deſcharger le Ganges , Indus, Anythines,Hydafpes, Hydraotes, Hypha- Les princi:
fis, & autres Acuues, les plus grands de tous ces quartiers - là . Or l'Inde eft vndtegion qui entrent
Re tres-plantureuſe, & fertile en toutesſortes de biens , & de commoditez qu'à pleines poin dansl'Occcan
11 gnées ( comme l'ondit ) elle ſeme & reſpand par tout de quelquc endroict qu'on ſe puiffe Deſcriptions
del'Inde .
tourner. Mais la ſouueraine authorité de toute cette ſi grande & profonde eſtenduë de rientale
03 .
terres & de mers , cſt par deuers ce Prince icy : lequel s'eſtant autresfois acheminé de la
le
Hi contrée qui cſt au deſſus de la tiuiere de Ganges, & des regions maritimes de l'Inde , en
ſemble de l'Inc de la Taprobane , vint àmain armée au Royaume de Chatay, ſitué entre .
G
7
Hiſtoire des Turcs ,
74

1402. iceluy Ganges; & legrand feuue Indus , & l'ayant conquis à la poincte de l'eſpée, eſta
& Tuiuans. blir en la ville Capitale * le throſne & fiege Imperial de toutes les Prouinces à luyſujet
gunjay, tes. De maniere que l'Inde délors a eſté touſiours regic ſous le commandement & obeil
qu : fignafie cure fance d'vn Prince ſeul. Cercuy-cy , ne tout le peuple de Chatai auſſi , ne reconnoiſſent
*s.ow frente point d'autres Dieux qu'ils veulentadorer , finon Apollon , Diane , & Iunon . Ils n'vſent
lienës de cire
pas toutesfois d'vnmeſmelangage , mais de pluſieurs qui ſont bien differens les vns des
eit ,ey
12000. ponts . autres ; auſſi ſont-ils diuiſez en beaucoup de nations fort peuplées, tant és villes qu'au
plat pays: & facrifient communément des cheuaux à Apollon en lieu de victimes , i lu
non des bæufs , & à Diane des garçonsen l'aage de quatorze & quinze ans, leſquelles of
frandes ils reiterent pluſieurs fois par chacun an . Au demeurant la bonté du terroüer y eſt
telle , au rapport de ceux qui l'ont veu , que le fromentypaſſe quinze coudées de hauteur,
& l'orge & lemillet tout de meſme. Il ya ſemblablement des cannes & roſeaux de fi ex
celſiue grandeur, qu'on a fait des naſſelles pour paſſer les riuieres , voire des barques tou
tes entieres , qui tiennent bien quarante minesde bled , ſelon la meſure des Grecs; cha

cune mine de ſix boiſſeaux. Mais pource que nous n'auonsgueres de connoiſſancede ces
regions- là , auſſi la pluſpartde ce qu'on en raconte eſt tenu pour vne fable, & ne fait en
uers nous aucune foy: pour autant que l'Inde eneſtant ainſi éloignée , il ſeroit bien mal
aiſé de ſçauoir par lemenu toutes lesmaurs,façons de viure , & autresparticularitez'de
tant de peuples qui y habitent . Oneſtime qu'anciennement, & lors meſmes qu'ilseſtoiét s
en leur plus grande vogue & rcpucation , ils obeyſſoientaucunement à la Monarchie des
Alliriens, & desPerſes, Seigneurs abſolus de toute l'Alie. De vray Semiramis, & encore
Cyrus , depuis , qu'il fut fils de Cambiſes, ayans paſſé la riuiere d'Ạraxe, y firent quel
quesfois la guerre fort & ferme :mais cette braue & magnanime Reyne s’eſtant achemi
née contreľEmpereur des Indiens, auec vne puiſſance & equippage eſpouuentable,apres
Mort deSe. auoir paſſé l'eau , perdit preſque toure ſon armée ; & elle -meſme y demcura pour les ga
miramis en ges : Cyrus d'autre coſté , eſtant vcnu au combatauec les Maſſageres, fur défait & mis à
contre les In- mort , par leur Reyne Thomiris. Toutes leſquelles choſes ne ſont point hors de propos ,
diens. pour mieux entendre comme Themir ayant ouy que l'Empereur des Indiens eſtoit venu
ſur ſes marches , il ſe retira en diligence à ſa ville de Cheri ; & que Bajazer outré de mala
die , d'ennuy , & de crauail payale deuoirde nature par les chemins : toutesfois le Prince
Moyſe ſon fils fur deliuré , & s'en retourna en ſon pays.Thcmir doncqueseſtant de retour
à Cheri,donna ordre auant tout æuure aux affaires du Royaume , le plus diligemment
qu'il luy fuepoſſible: cela fait, il s'en alla contre les Indiens, mais ils ſe reconcilierent in
continent:au moyen dequoy luy ſe trouuant de repos s'abandonna delà en auant du tout à
Les enfansde l'oiſiueté. Il auoit trois enfans entre les autres , dont il faiſoit eſtat; Sacruch, Abdulatriph,
Tamerlan .
& Paiamgur. Sacruch comme l'aiſné de tous ſucceda à l'Empirc ; & cependant le pere
acheua le reſte de ſes iours en plaiſirs & voluptez ; car ce futle plus deſbordé homme , &
le plus luxurieux de tous les viuans,meſmement lors qu'il fut vn peu ſur l'aage, & qu'il ne
pouuoit plus manger ſon pain tout ſec fans quelque ſauce d'appetit, le plus beau de ſes
paſſe -temps eſtoit de faire venir en quelque ſale ou gallerie les plus roides & diſpoſta de
ſes Pages, Laquais , Pallefreniers, Mulletiers ; & autres telles fortes de gens altcrcz, &
en haleine, leſquels toute honte & vergongne effacées de la Majeſté Royale, il laſchoit
de ſa propre main apres un troupeau de garces qui attendoient à l'autre bout , ny plus ny
moins qu’on feroit quelques laiſſes & ecriques de levriers ſur vne harde de beſtes trauer
fantes yn accours: taſchant par vn telſpectacle de ſe prouoquer & cfmouuoir la chair def
ja toute languiſſante & flettrie . Quefi d'auenturcil eſtoit contraine de laiſſer , ou plutoſt
entremettre pour quelque temps ces ordes & ſales voluptez, pour entendre aux affaires
de la guerre, iln'oublioittoutefois d'y retourner plus aſpre & rechauffé que deuant, tout
auſſi-coſt que l'affaire eſtoit paſſé ,fans ſe chaſtier derien iuſques à s'efforcer outre , &par
deſſus ſa porcée,donc bien ſouuétil encouroit en de tres-griefs accidens,tátil eſtoit addon
Sacruch fils né à toutes ſortes de villenies & lubricitez.Apres ſa mort, Sacruch Prince benin & debon
merian , lay naire ayant fait paix auec ſes voiſins, regna en fortgrande tranquillité & douceur, mais il
Succede à ne veſcut pas longuement, & vint l'eſtat és mains de Paiamgur qui s'en empara de force,

Cumples ciui- combien qu'il fult le plus jeune;ce qui fut cauſe d'allumer de grandes guerres entre luy &
les entre les ſes freres.Car Vly s'eſtant ſaifi du pays des Caduſiens, & de l'Hircaniele banda contre Ab
ſucceſſeurs de dulatriph ,& luy fit beaucoup d'ennuis.Mais Paiamgurſuruint là-deſſus,quiluy oſta tout, &
file mit encore en priſon.Paiamgur eſtant decedé, la couronne écheut à Trochics,auec le
quel contracta'alliance Præampur, l'vn des neufPrinces,dontnous auons parlé cy- deſſus:
Puis
Tamerlan , Liure troiſieſme
. 78..

Puistout ſoudain Præampur tournant la robbe; le deſpoüilla de fon Royaume - Car ceſtúy: i4ôz :
cy ayant fort tourmence, voire mis au bas preſque du tout ceux de Semarcant ; auec vn
grand renfort d'Indiens qu'il auoit
fait venir , allå au deuant de Trochies ; qui le venoit
pareillement rencontrer auec les Perſes, & Alliriens auſquels il commandoit, là où il y
eut bataille donnée,dont Præampur eut le deſſus, & par meſme moyen obtint la Seigneu
rie. Quelque temps apress'eſtant ligué auec vn autre de ces neuf Princes , & ayant cſta-
blyfa
Cour en la ville de Tabreze en la Prouince d'Affirie , il ſe mit à pourſuiure le Duc
de Leucarie , & aſſiegea Samachie * principale retraicte & demeure de Garailuč. Orcet- * ville de la
te ville de Trabeze eſt fort grande , comme l'on dit , & pleine de merueilleuſes richeſſes: Medie , qui

de ſorte qu’apres Semarcant , on la tient pour l'unedes opuientes de toute l'Aſie. Car le beſoin 8.com
territoire d'alentour nourrit force vers , qui font la foye,plus fine beaucoup que celle 10000: che

qui vient de Samachie. Il produit auſſi vne autre eſpece de vers qu'on appelle Crinizin, relation de los
dont ce fait ce beau cramoily , quieſt firiche & plaiſant à la veuë . Etya par toute cette faphaBarbaro
contrée grand nombre de Perſes appellez Arzamiens, dautantquetous ceux qui parlem
Arzamien ſont Perſes , & vſent d'un meſmelangage .Ceux - cy fonc leur rclidence en Ta
breze, Cagrin , & Nigeric,toutesbonnes villes en la Prouince de Medie . Mais Samachie ,

qui eſt du coſté del’Armenie eſt encore la meilleure , & la mieux peuplée. Pour retour
ner à Trochies, ſa fille futmariée à Caraiſuph qui en eut le Prince Tzaniſas, lequel fut TzaniſasSei
Scigneur de Babylone , & conquit toute l’Aſirie & la Medie; auec la ville de Tabreze bylone , quż
qu'il adjouſta à ſon Empire. C'eſt celuy qui fit ſi forte guerre au fils de Præampur ; qui fut vn grand
prit d'aſfaut la ville d'Artzinghan , rengea à ſon obeïſſance tout cet endroit de l'Armenie conqucrant.

qui eſt au deçà de la riuiere d'Euphrate : & de là s'en alla mettre le ſiege deuant Babylone:
où ayanteu nouuelles que le fils de Trochies eſtoit party de Semarcant pour le venir trou
uer , il alla au deuant & ledeffit : Puis ayant pris la ville , mena ſon armée deuant celle de

Tabreze , où ils ſe battirent encore vne autrefois .Car vous deuez ſçauoir que Cazan ſur
nommé le long, petit filsde Scender Seigneur d'Artzinghan ,de la race de Carailuc : auoit

obtenu le Royaume d’Armenic à l’ayde des enfans d'iceluy Carailuc q , ui le ſeconderent


en cette entrepriſe. Ceux -cy ayans depuis eſté fort eſtroittement aſſiegez par Tzaniſas
fils de Caraiſuph, dans la ville deSamachie , & leurs affaires bien ébranlées, enuoyerent
deucrs Præampur le requerir de ſe vouloir en diligence ietter en la Medie , afin dediuer
tirleur ennemy ; à quoy il conſentit facilement , & fit tout ainſi qu'ils le voulurent : dont

tout auſſi-toſt que Tzaniſas en eut les nouuelles, il leua lc ſiege , & s'en alla droitpour
rencontrer Præampur, partie reduiſant à ſon obeiſſance le pays par où il paſſoit ; partie
le gaſtant & deſtruiſant. MaisMendeſias ,Ætin , Zarchan , & Allontes , fuiuant lacon- Les Princes
ceſſion à eux deſia faite par Themir , s'en allerent ierter dans les terres que Bajazet heritez par
leur auoit oſtées, & rentrerent chacun en ſon heritage. Chalán cependant le voyant en Bajazet fen
grand pouuoir & authorité ,conquit l'Armenie & les Tzapnides :Puis fit paix auec l’Em - trent
biens ,en leurs
pereur de Trebizonde, par le moyen de quelques mariages & alliances qui ſe tratterent
entr'eux.

FIN DV TROISIESME I V Ř E.

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QVATRIESME LIVRE

DE L'HISTOIRE DES TVRCS,

DE LAONIC CHALCONDYLE

A THE NIE N.

SOMMAIRE, ET CHEFS PRINCIPAV X.

du contenu en ce preſent Liure.

I. 1ofuéfilsaiſnéde Bajazet ayant repris la ville de Pruſe , recouurel'Empire defon pere, tant

en Afie qu'en Europe : mais fon ſus; & l'ayant


frere Muſulman aſiſté des Grecs lwy court
prispriſonnier ,le fait mettre à mort.
II .
Moyſe un autre de ſesfreres prendles armes contreMuſulman ; groſſe armée
auec une
de V alaques, & Triballiens
, lwy liure la bataille : dontainſiqu'il avoit deſia le deſſusiteſt
trahy par les Triballiens, & contraint de s'enfuyr- en Valaquie .
III . Muſulman s'eſtant laiſéaller à l'oiſiueté & yurongnerie, donne occaſion à Moyſe de repren
dre courage, & luy preſenterderechefla bataille ; où Muſulman abandonné des fienseft
pris en ſecuidant fauner, par les Turcs propres, & amené à Moyſe qui lefait mourir
ceux qui le luy auoient liuréquant & quant.
IV . Moyſe ſe venge des Triballiens,eaſiege Conſtantinople : Cependant Orchan filsde Ma
ſulman s'eſtant declaré contre luy, eft trahypar un fien Page. Mechmet l'autre de ſes free
res s'eftant auſſi declaré ,perd une bataille conire Moyſe : Il ſe refait derechef, & la vi
čtoire obtenue le faiteſtrangler.
V. Mechmet demeureen paix & repos à l'endroit des Grecs : l'Empereur Emanuel
fait clorre
liftme de muraille : le Prince Ifmaël de Sinope fe rond tributaire du Turc .
VI . La deſcription de Veniſe ; ſespremiers commencemens & progrez :& les affaires que les

Venitiens ont eu çà & là , auant que venir à la grandeur où ilsfont.


VII , Deſcription de l'Eſtatde Milan ; l'hiſtoire des Marianges premiers Ducs , & l'occaſion du
ſerpent qu'ils portenten leurs armoiries,

VIII. Guerres des Venitiens contre les Ducs de Milan , & la formedu gouvernement de Veniſe.
IX. Guerre de Mechmet contre les Venitiens , où il y eut une groſſebataille naualeaupresde
Gallipoli, que les Turcs perdirent
X. Muſtapha le plusicune des enfans de Bajazet , fe penſant
ſoufleuer contre Mechmet, fe re
tire premierementen la Valaquie, puis deuers les Grecs à Theſſalonique, aù il eſt aru
refté, & enuoyépriſonnieren l'Iſle de Lemnos.
XI . Partage faitpar l'Empereur Emanuelentre ſesenfans : de René Acciaoly Florentin , qui
fut un fort grand & puiſſant Seigneur en la Grece ; & de quelques autres dominations
des*Italiensen ces quartiers - là.
XII . Entrepriſes des Albanois en Theffalice Macedoine : le laſche & meſchant tour par cux
commis enuers le Prince de l'Acarnanie :&- le meurtre de Prialupas par lespropres mains
de la femme,s'eſtant enamourée d'un Eſpagnol.
XIII . Les geſtes de Charles Tochiano , & de fon filsnaturel Antoine , quiretira de force la ville
d'Athenes d'entre lesmains des Venitiens ; Prince tres - fage & heureux.
XIV . Voyage de l'Empereur Emanuel au Peloponejle, pour y eſtablir les affaires de fon neuen
Theodore Duc deSparthe, & faire clorre le deſtroit de l Iſtme : auec un eloge de Brene
zes, & Thuratam , les deux plus renommez Capitaines de Mechmet.
IO SVE
Iofué , Liure quatrieſme. 77

IOSVE , SIXIE SME

EMPEREVR DES TVRCS.

L
U
N
S
T
O
N
E
h
a
r
d

‫مالی‬

En vain ie me ſauuay de la fureur Tartare,

Pour du Sceptre Othoman recueillir les debris :

Muſuliniat.
Si plus que Tamerlan mon frere * fut barbare,
1
Et me fit égorger außi-toft qu'il meut pris.

VILLE DE LYON
1
Biblioth. da lalais des Arts

G üj
oire s
28 Hiſt des Turc ,

olacoa Geme ce

SON ELOGE OV SOMMAIRE

DE SA VI E.

Depuis Left bien plusaiséde conquerir, que de reſtablir, d'accroiſtre fon bon-heur,que de
1403 . ſe retirer de la miſère, & d'un petit Royteletſe faire un grand Monarque , que de
juſqu'en deſcendre d'un haut degrépour y remonter. Ce faux pas ſans deſmarche, qui ſe fait
1408 .
de la Royauté, à la feruitude,trouue rarement un aydeaſſez puiſſant pour ſe rele
à peu prés . CEEA
uer . C'eſt donc beaucoup de gloire à Iofué l'aiſré des enfans de Bajazer, parmy le
la valeur,
debris, & la ruinevniuerſelle de l'eſtat de ſon pere ,d'auoir releuécét Empire abbat » par
e bonne conduitte , & nepuis affez m'effonner de quelques - uns qui le veulent mettre comme un
interregne, et quelque regence interuenuë en attendantlelegitime heritier. Carluy eſtant l'aiſ
né , & le premier de tous les Otthomans qui a reconquis du temps mefmes de Tamerlan une partie
de ce qu'il leurauoit vfurpé, merite bien de tenir rang d'Empereur. Veumefmes qu'ilpritla vil
le de Burſe capitale autresfois de leurEmpire, & preſque tout ce que les anceſtres poſledoient en
Aſie. Delà paſſant en Europe ilfit en ſorte par crainte ou paramour qu'il remit fousfadomination
les peuples qui en auoient ſecoüe le joug.Mais s'en eſtant retourné en Aſie, fon frere Muſulman
fortifié par le ſecoursdes Grecs, & à l'ayde des Seigneurs de Sinope lefut trouuer en Cappadoce,
on luypreſentant la bataille ilobtintune victoire ſi entiere que loſuépenſant ſe fauuer à la fuitte
il futpris & amené à Muſulman qui le fiteſtrangler ayant à peine regné quatre ans auec un conti
nuel travail & ſans aucun plaiſirny repos. Quelques -uns ontdit qu'il n'eſtoit pas fi grand homme
de guerre que Muſulman , & que cela fit retirer deuers ſon frere la meilleure partie de ſes Capi
taines & ſoldats. Mais ie croy veu les choſes par luy executées qu'il avoit aſſez de valeur, mais
.
peu de bon - heur : On dit qu'il a eu une bonté de nature aſſez recommandable ſi la bonne fortune
euft fecondéfesdefirs.

L'Hitoire Tur
que eft fort ob Pres le retour de Themiren ſabelle grande cité de Chery, Iofué l'aiſ
fcure& diuer né des enfans de Bajazet, ayant gagnéceux qui ſouloient auoir le plus de
fementracontée credit & d'authorité autour de ſon feu pere ; & raſſemblé le plus grand
en cet endroit.
nombre de laniſſaires qu'il luy fut poſſible, trouua moyen de s'emparer
de la Seigneurie . Car Bajazet auoit laiſſépluſieurs enfans; cercuy-cy pre
Toſué regnale
premier des mierement, puis Muſulman , Moyfe, Mechmet, leieune Ioſué & Muſta
his de Baia . pha.Parquoy tout incontinent que loſué fut arriué en Aſie depuis le deſpartement de
zet,les autres Themir , par le moyen des principaux Turcs, & dcs Ianiſſaires qui eſtoient réchappez du
que Calpin , naufrage, il s'en alla droict attaquer la ville de Pruſe , ſiege ſouuerain de l’Empire des
Prufe repriſe Turcs en Aſie, laquelle il prit de force ;de là en auant il eut peu de peine à recouurer le re
Bardes Turcs , ſte , là où il eſtablit par cour des Gouuerneurs & officiers en ſon nom. Puis paſſa en Euro
qu'ils avoient pe, là où en peu de tempsil retira à ſon obeyſſance les peuples qui s'eſtoient deſia fouſle
teau en Euro
uez ; & y ayant laiſſé un Lieutenant general pour commander, il repaſſa tour incontinent
pc.
en Aſie. Mais cependant ſon frere Muſulman s'eſtoit retiré à Conſtantinople, dont il
auoit obtenu vn grand ſecours : & dauantage pource qu'on l'eſtimoit autre homme de
guerre que loſué, & beaucoup plus vaillant & experimenté aux armes , les meilleurs fol
dats de Bajazet, Ianiſſaires & autres, ſe venoient de iour en iour rendre à luy , tellement
qu’apres s'eſtre mis en poſſeſſion de la plus grande partie des terres & Prouinces de l'Eu
rope, il oza bien paſſer en Aſie , pour aller preſenter le combat à Ioſué , qui pour lors fe
journent en Cappadoce; lequel il deffit de pleine arriuée à l'ayde des Seigneurs de Sy
nope , & de leurs alliez , quiluy faiſoient eſpaule : & ſivoulutle mal-heur encore, que ce
Tofué mis à pauure infortuné de Ioſuéſc penſamt ſauuer à la fuitte , furpris & amené à Muſulman ,qui
mort par ſon le fit tout ſur le champ mettre àmort,n'ayant pas à grand peine acheué le quatrieſme an
frere Muſul- de ſon Empire : durant lequel, il eut ſi peu de plaiſir & de repos , qu'il ſemble que par ie
man ,
ne fçay quelle malignité & enuie des deſtinées, la fin de celuy de Bajazet 8c le commence
ment voire le coral de cétautre ayentioüé vnemeſmetragedie.

ELOGE
Muſulman , Liure quatrieſme
. 79

2009
ocacto อ ดือ ดือ ดือ GOcom coste GoGoda 200 qədəcə ดี

ELOGE OV SOMMAIRE DE MYSVLMAN , OV

CALAPIN , SEPTIESME EMPEREVR DES TVRCS .

VSV IMAN , Celebin , Calapin, Ceriſcelebey, ou Chielebey, ( car on luy Depuis


donne tous ces noms ) apres le maſſacre de fon frere , s'aſſeure des Prouinces 1408.
iuſqu'on
qu'il tenoit en l'Aſie ; fon frere Moyſe s'eſtabliſſant cependant en la Grece, 1413
és ayant mis fon fiege
à Andrinopoly, Muſulman à la premiere rencontre le ou enuiron ,
deſconfit, & lemiten
fuitte, recouurant en cefaiſant la ville d'Andrinopoly,
fie la guerre en Hongrie, o liure la bataille à l'Empereur Sigiſmond , A4
pays de Seruie , pres de Colombeſa, treize ans apres ( ſelon aucuns) celle de
Nicopolis , en l'an 1409. Saccagea les paysde Bulgarie, & de Seruie : Rend aux Grecs les vil
les de Theſſalonique , ou Salonichy , de Zetunis, aucc les pays bas de l' Afie le long de la
marine , les favoriſant en toutes choſes, s'alliant meſmes auec l'Empereur , & prenant pour
femme la niepce d'iceluy fillede Iean Theodore. Quelques-uns diſent qu'il fut pris par les Grecs
auec les autres freres ,au deſtroit de Gallipoly , comme ils ſe vouloient ſauuer a Andrinopoly ,
menez à l'Empereur de Conſtantinople , qui pouuoit par ce moyen exterminer la race dés otho
mans : Mais la Prouidence Diuine en ordonnant autrement , il nourrit le ſerpent en fon feir
qui apres luy gaſta ſa famille. Il fut extremement débordé en ſon viure , & addonné à toutes

fortes de plaiſirs ,de delices, & defordonnées voluptez, comme il ſe vid au deſſus de ſes affaires,
terniſſant ainſi la plendeurde ſes belles actions precedentes,& au lieu d'un redoutable drea
nommé Capitaine,deuenant un Prince nonchalant, mol & effeminé, encore que naturellement
il fuft robufte & diſpos de ſaperſonne , & autant adroit aux armes, voire auſſi bon combattant
que nulautre deſon temps.Tandis que ſon frereMoyfe ramaſſant ſes forces diſpersées par ſa def
faite, & le voyant en main vne fórt belle e puiſſante armée, vini preſenter la batailleà Mua
Julman , lequel futcontraint de s'enfuyr, voyant Caian Aga des Ianiſſaires , & Brenezes gene
ral de la gendarmerie ſe ranger du coſté de ſon ennemy.Comme il ſe fauuoit à Conftantinople,
il fat rencontréd'vne trouppe deTurcs
, quil'ayantprisl'amenerent à Moyſe, lequel pourrecom .
penſe de leur trahiſon les fit bruſer tous vifsauec leurs femmes & leurs enfans, ne laiſſant pas
toutesfois de faire eſtrangler fon frere Muſulman . Il regna felon quelques-uns ſept ans, hors
deles débauches ileſtoit fortgracieux , affable & debonnaire Prince. Et qui apres fa derniere
deſroute auoit intention de quitter aux Grecs toutes les Prouinces de l'Europe, afin de n'auoir
plus à deffendre que celles de l'Aſie.

G ‫زنان‬
1
86 Hiſtoire des Turcs ,

MVSVLMAN OV CALAPIN ,

SEPTIESME EMPEREVR

DES TVR CS.

Tyrans , qui par le fang regnez iniuſtement,

Ayant tout immolé vous devenez victimes;


* Il assost tué
fon aiſné pour
Vos crimes à la fin par de femblables crimes *
regner , es for
cadet le tsans de
Reçoiuent chaſtiment
.
meme.

TOT
81
Muſulman , Liure quatrieſme
. Depuis
1408 .
Ovt auſſi-toſt que Muſulman , par l'homicidc de ſon frere ſe fut mis en iuſqu'en
poſſeſion de l'Eſtat, Moyſe que Themir auoit relafché s'en vint par mer de . 1413.
uers les enfans de Homur, enneinis mortels de Muſulman , car ils s'eſtoient og enuirob.
II ,
bandez en faueur de Ioſué, à l'encontre de luy, & de la paſſa outrc à Sinope
HE & Caſtamon ; puis finalement par le Pont- Euxin s'en vint en Valaquie , où Joſué le trois
e
il pratiqua l’ayde & ſecours de Myrxas,avec de grands offres de reuenus . & liénie des en
terres, qu'illuy deuoit donner, pourueu qu'illuy aydaſt à challer ſon frere , & s'introdui- fans de Baja.
reen ſa placc. Myrxas receur Moyſe fort amiablement, & luy dreſſa ſoudain yn deffray & en Valaquic,
entretencment honorable , pour luy & pour ſa ſuitte ,attendant qu'il euſt donné ordre à
fes affaires.Carincontinentſe vindrentrendre à luy de toutes parts grand nombre de gens Muſulman
malcontens & deſpitez à l'encontre de Muſulman ,pour le rebuffe & mauuais craictement rude & mal
qu'il faiſoit à yn chacun, lequel eſtoit pour lors eſloigné & detenu en Aſie . Ainſi Moyſe gracieux aux
du ſecours & appuy de Myrxas, & quelque renfort que luy
en peu de iours, par le moyen
amena vn autre Seigneur Valaquenommé Daas, eut bien -coſt amaflevne fort groſſe ar
Moyſe fc fais
mée , auec laquelle il ſe fit proclamer Seigneur en Europe , & s'en alla faire couronner à couconner à
Andrinople; ſe deliberant de paſſer puis apres en Alie ,pour y achcuer le demeurant de la Andrinople,
guerre contre ſon frere. Il ne s'endormoit pastoutesfois de ſon coſté,ains faiſoit toute di

ligence extreme;pour le preuenir & paſſer luy-meſmeen Europe : car l'vn & l'autre , pre
noit au plus grandaduantage qui luy euſt pû arriuer, voire au principal poinct qui donnoit
la victoire toute gagnée , de deuancer ſon compagnon, & luy liurer la bataille en ſon pays,
ſans attendre qu'il luy vint le premier courir ſus. Parquoy Muſulman paſſa la mer , & s'en ..
vint à Conſtantinople , fe confiant ſur l'amitié & accointance de celuy qui alors tenoit
l'Empire :Mais pour s'en pouuoir touſiours aſſeurer dauantage , à ſon arriuée il eſpouſą la
niece d'iceluy , fille de Iean Theodore, en ayant cui vne autre du meſme ſang. Toutincon
tinent queMoyſe ſceut ſa venuë , & les menées &c preparatifs qu'il faiſoit à l'encătre de luy;
il ſe haita de venir à Conſtantinople , & laurre de ſon coſté ſortit en campagne auec les for
ces qu'il auoit amenées d'Aſie ! tellment qu'ily curiournée entr'eux dure & ſanglante , &
où beaucoup de gens laiſſerent les vies d'une part & d'autre . Car Moyſe eſtoit accompa- Bataille entre
gné de Valaques & Triballiens, ſous la conduite du Vaiuode Eſtienne, fils d’Eleazar, auec Muſulman &
Moyſe ,
les Turcs de l'Europe , quiseſtoient rengez à ſon party : Toutesfois l'Empereur auoit vn
peu auparauant enuoyé à cachettes deuers ce Prince ,pourluy remonſtrer que c'eſtoit à

luy vne bien grande ſimplicité de ſe formaliſer ainſi, & ſe mettre luy, & ſes affaires au dan
ger d'vne derniere ruine , à l'appetit d'vn tyran cruel & inſupportable, lequel finalement il
trouueroitingrat:Parquoy il vaudroit beaucoup mieux,cependant que les choſes eſtoient
en leur entier ,qu'il ſe rengealt deuers celuy quiauoit le meilleur droit , & eſtoit le plus
fort ; car il ſçauoit fort bien reconnoiſtre à l'aduenir le plaiſir & faueur qu'il receuroie de
luy à ce beſoin ,comme courtois , gratieux & benin Prince, qu'il eſtoit. Ces propos , ioint
quelques autresconſiderations qu'Eſtienne ſe ramena deuant les yeux ,curent tant d'effi- Trahiſon des
cacc', qu'à l'inſtant meſme que la charge ſe deuoit commencer , il ſe retira luy& les fiens, uers Moyfe.
& tourna viſage autre part droit auchemin de Conſtantinople :Cenonobftanc Moyſe,qui
auoit donné fort vaillamment à traucrs les ennemis , ne lailla de les mettre en route de

pleine arriuće , & les chaſſer par vn long eſpace. Car Muſulman de propos deliberé, fic
ſemblant d'auoir perdu le cæur auſſi bien que les autres , & ſe retira au grand tror deuers Rule de Mua
la ville ,auec yn hourt de cinqcenscheuaux en bonne ordonnance bien ferrez: & quelques ſulman.
autres qui le ſuiuoient à la débandée ſur les aiſles, iuſques tout auprès des murailles de la
ville ; là où il s'alla malicieuſement deſrober de la veuë descnnemis , qui pourſuiuoient ce
pendant la viđoire , penſans auoir deſia tout gagné ,afin derсtourner tout court par vne
autreaddreſſe ſur le camp, qu'il s'attendoit bien de trouuer deſpourueu de deffence. Cela Muſulman
luy ſucccda tout ainſiqu'il l'auoit imaginé, & entra dedans d'abordée, mettant au fil de depréd becamp
l'eſpée tous ceux quis'y trouuerent leſquels on auoit laiſſé à la garde du bagage , & quel
ques autres encore qui de laſcheté de cæur des le commencement de la meſées'y eſtoient
reçirez à garent , comme dedansvn fort ,pour attendre en plus grande ſeureté quel en ſe
roit l'euencment. Moyſe apres auoir à toute bride rembarrévne bonne partie des fuyards,
commençoit deſia à faire ſonner la retraitte, pour s'aller rafraiſchir en ſon logis, quandon
luy vint annoncer comme ſon frere l'auoit pris & ſaccagé, & s'en venoit au deuant de luy,Moyſe perd
aucc vne groſſe trouppe degens tous fraiz & repoſez. Dequoy il s'eſtonna de prime- face; le coeur, & le
la
I & abandonnant çà & lå fon armée eſpanduë en deſordre parmy la campagne , ne penſa ic.
82 Hiſtoire des Turcs,

Depuis ſinon à ſe fauuer luy-meſme de viſteſſe ,deuant ceuxque n'agueresilpourſujuoit ſi chaude


1408. ment. Ses gensà ſon exemple ſe mirent à faire le ſemblable ,taſchant vn chacun d'eux à
juſqu'en s'eſcouler de coſté & d'autre , où ils penſoient arriuer le pluſtoſ à ſauueté.Mais la pluſ
1413._ part s’allerene rendre à Muſulman , & luy preſterent obeïſſance & ferment de fidelité.
III. Voit a comment les choſes paſſerent à celle fois ,ayant( ſelon ce que i'ay pû entendre )
Muſulman fait preuue excellente de ſa perſonne ,ſur tousceux d’vne pare & d'autre , qui
ſe trouuerent en cette iournée. Cela fait il s'en alla à Andrinoplezlà où il ordonna les affai
Vaillance de
Muſulman . res deſon Empire,tellement quellement. MaisMoyſe ſeretira en Valaquie deuers Dias,
qui s'eſtoit touſiours monſtré fort fidelle & affe & ionné enuers luy : & fé tint és enuirons

Muſulman ſe du mont Hæmus,& changeant parfois de demeure. CependantMuſulman quiſe vid (ce
laſche trop luy ſemibloit) hors de tous foupçons & empeſchemens, ſe lafcha ſoudain à desoyſiuetcz ,
coftàdes diſ yurongheries, & autres tels-débauchemens; ſibien que les belles choſes auparauant par
lay font pour luy heureuſementexploictées, vindrent à ſe ternir & offuſquer par cette débordée & dif

dre l'Empire ſoluë forme de viure dont les perſonnages d'authorité & de cæur qui eſtoient aupres de
& la vie .
luy ſe trouuerent grandementſcandaliſez, de le voir ainſi touc à coup changé ; & debrauc
& renomméCapitaine qu'il eſtoit , deuenirmol, effeminé, & finonchalant qu'il n'auoit
foin de rien, non pas ſeulementde vouloir permettre qu'on luy parlaſt d'aucun affaire , ny
dechoſe quelconque,que de plaiſirs, de delices ,& deſordonnées voluptez. Quelques-vns
toutesfois des plus gens de bien , s'ingererent de luy remonſtrer, quecela eſtoit cauſe que
lesmeilleursde ſes ſoldats ſe detroboieħt tousles iours à grandestrouppes,pour s'en aller
ouuertement rendre à fon frere.EtlesGrecsmeſınes,auſquels désle cominencement de
Salonichy & fon Empire il auoit rendu la ville de Theſſalonique,enſemble celle de Zetunis , & tousles
zu les Grecs autrespays-bas de l'Aſie ,le long de la marine; & d'abondant leurdonnoit eſperance d'em
par lesTurcs. porter tout ce qu'ils voudroient de luy, ne ceſſoient de l'admoneſter par de continuelles
Ambaſſades, quc ces façonsde viure n'eſtoient pas encore bien conuenables ; & qu'il ne
falloit pas ſi toſt s’anonchaloir ainſi ,ny laiſſer là ſes affaires d'importance mépriſées,com
me fidchailfuſt en toute ſeuretédans le port preſtà ietterlancre & ployer les voiles &
cordagesdeſon nauire ;parce queſon frere ne dormoitpas cependant, ains luy appreſtoit
quelquegroſſe courmenteSorage.Mais c'eſtoit à des oreilles trop lourdes à quiilschan
toient tourcela,car il paſſoitlesiournées entieres, & bien ſouuent la plus grand'part de la
Vie deror
donnée de nuit,àboire d'autantauec ſesmignons & courtiſans: Puistout ainli accablé & enſeuely de
Muſulman, vin & de viandes, s'alloit precipiter en vngoulphire de ſommeil, conforme aux excez de
bouche,qu'il auoit faits ,iufques à ce quereſolution de ſorryurongnerie fuſt en partic para
cheuée. Alors tout peſant & cſtourdy encoredes fumées & cruditez de la beuuette prece

dente , recomençoit vne nouuelle recharge àtousenuis & toutes reſtes: Tellement qu'on
Hiſtoire plai- dit, qu'eſtant vne fois en campagne à banqueter & ſe reſioüyr ſous vne freſcade,ainſi qu'il
fante,
auoit la couppe au poing, vn cerfeſchappé des toiles (car on auoit fait vne enceinte là au
pres pour luy donner du paſſe -temps) s'en vint tantque jambes le pouuoicnt porter , tout
au trauers desloges & ramées de ſes gens,dont ſoudain ſe leuavn grand bruit & huée de

ceux qui ſe mirentà courir apres.Ildemanda que c'eſtoit ,& on luy dit :alors il repliqua,
tant bien con que s'il eſtoit venuexpreſſémentpour boire à luy, qu'il luyalloit de ce pas faire raiſon , sé
yurongne. là -deſſus entonna vn grand trait de maluoiſie, qui luy fit oublier & le cerf & la chaſſe. Au
reſte quand il eſtoit hors de ces débauchemens, c'eſtoit vn fort gracieux,affable ,& debon
naire Prince; robuſte & diſposdela perſonne,& autant adroit aux armes , voire auſſibon
combattant que nul autre de ſon tenips: Là où Moyſe au contraire ſe monſtroitdeſpit ,
ſoudain ,& boüillant d'une colere exrreme, qui le tranſportoit fouuenthors de ſoy, à faire
tout ce qu'elle luy commandoit . Il ne laiſſa pasneantmoinspour ſes impatiences & imper
fections, d'amaſſer en peu de iours vne fortbelle & puiſſante armée, auec laquelle s'eſtant
mis aux champs, il s'en vintderechef preſenterla bataille à ſon frere,auſſigayemenrcom
Traiſtres li- meſi çeuſt eltévn ſecond Momont.Cazan ,Aga ou Capitainedes Ianiffaires, & Brenezes
urent Mului.
man à Moy general de la gendarmerie de l'Europe, s'en allerent de plein ſaut rendre à luy. Ce quie
ſe.
Muſulman ayant entendu , nes’amula pas à ordonner ný haranguer lefeſte de ſes gens,
mais à pointe d’eſperon gagna laroute de Conſtantinople, en intention de quitter aux
Actes gerie Grecstoutes les Prouinces de l'Europe , afin de n'auoir plus à deffendre que cellesde l'A

reux de Moy- fie: & ainſiqu'il cſtoit apresce diſcoursgagnant touſiourspays,fameſ-aduenturelemena


fe , & recom : dans vne troupede Turcs qui s'eſtoient aſſemblez en armes, deſquels il fut reconnu &
gne de la del-menépriſonnier à Moyſe, eſperant en auoir quelquebon preſent ,maisilles fit en lieu de
auec leurs femmes & leurs enfans , pour la trahiſon par eux commife
traiſtres. des celabruſler tous vifs ,
loyauté
enuers leurpropre & naturel Seigneur. ELOGE
83
Moyſe , Liure quatrieſme
.

SOOS DUS
GOGOGO Glate coco otococioglocke GoGochodocio de at bolaga cococto eto acontecootere

ELOGE OV SOMMAIRE DE LA VIE

DE MOYSE , HVICTIESME EMPEREVR DES TVRCS

ET orgueilleux Bajazet,qui s'eſtoit vanté de faire manger l'amoyne à ſon 141 3;


ou enuirodi
cheual ſur l'Autelde Sainīt Pierre de Rome; qui en effet auoit eſpouuanté

l'Orient & l'occident par la terreur de ſes armes; Qui auoit mis à feu et
à fang une grande partie de l'Europe. & de l'Aſie , & qui ſe diſoit le foudre
du Ciel! perd en vn inſtant ce grand & floriſant Empire : Et luy quiauoir
contrainttant de peuples à faire joug à la puisſance,courbe le col à tous mo
mens ſous les pieds de ſon ennemy, finiſant ſa vie en un tres -miſerable
eſclauage. Laiſſant pluſieursenfans, quiau lieu de ſe reünir pour reparer leur perte; taſcherent
tantqu'ils pürent d'eſteindreentierement leur nom ,par leurs diffentions. Et toutesfois du mi
lieu d'icelles ſe reftabliſent , & retournent derechef en lear premiere grandeur, áce à l'ayde
de ceux quideuoient employer tousleurs efforts pour les aneantir ; le parle des Grecs , qui ayans
refusé cettegraced faueur celeſte, ſentirent bien-toftapres aux deſpensde leur totale exterminaa
tion ,combien la confederation avec les Philiſtins eſt prejudiciable au peuple de Diev.Voicy donc
un troiſieſmefilsde Bajazet, qui vient à ſon tourà l'Empire,apres lemaſſacre de fon frere,en
wiron l'an 1412. (ſelon quelques -uns ) & qui redonne quelque calme à l'Aſie fortagitée de la
tourmente paſſée.Gafte & rawage le pays des Bulgares , & prend la ville de Spenderouie .Metle
Siege deuant Theſſalonique, & finalementdeuant Conftantinople,mais il fut contrain de ſe reci
tirer parla valeurd'Emanuel fils baſtard de l'Empereur. Il prend ſon neueu Orchan fils de Mu
fulman quiaſſembloit des forces contre luy, & ce par la trahiſon de Palapan , Page duditOrchan,
& le fait mourit . Range le Pogdan à ſon obeyſſance. Son frere Mahomet , ou ſelon quelquesa
VAS,Jon neueu ,ayant ramaßé quelques forces luy preſente la bataille ; mais Moyſe ayant obtenu
la victoire , le contraint des'enfuyr. Il reuint toutesfois quelque temps apres appuyé du ſecours
des Grecs & Bulgares,fe rendant en peu de iours Seigneur de la petite Aſie. Etayantmeſmesi

gagné les principaux dela porte qui eſtoient indignez contre leur Émpereur ,pour ſon inſuppor
table diyrannique façon de dominer. Il preſente derechef la batailleà Moyſe lequel la perdit,
non faute de courage ou de conduite, mais pour eftre abandonné des fiens. S'eftant donc mis à
la fuitte , il futpris dans unmareſts & amenéà Mahomet, ayant unemain couppée qu'il avoit
perduë en combattant contre Cazan Aga autresfoisde ſes Ianiſſaires , chu qui s'eſtoit reuolté con .
tre luy, & ainſi tout fanglant & demy-mort on l'achena de faire mourir , l'an 1414. ou 1415.
ſelon quelques-uns. Le lieu de la deffaite s'appelle Samoconu , & dit-on qu'il fut arreſté pri
Sonnier par un fien couſturier ,ayant regné enuiron trois ans. Il eſtoit fort imperieux , deſpit ,
Soudain , & boüillant, d'une colere extreme, & avec un tel excez qu'il n'auoit nul pouvoir de
Je commander,
84 Hiſtoire des Turcs,

MO Y.S E , HVICTIESME

EMPER EVR DES TVRCS.

L'AVEVGLE raouuement d'une bruſque manie

Qui vouloit m'acquerir le tiltre de hardy,

Sur le poinct du combat par un coup eſtourdy

Ne fit perdre l'honneur , la Couronne , la vie.

TEILE
Moyſe , Liure quatrieſme
. 8 ;
14141
ou er uiron :
Elle fut lamaniere dontMoyſe le troiſieſme desenfans de Bajazet pàr- IIII.
uint à l'Empire à ſon retour. Il paſſa puis apres en Alie , pour raſſeoir les af
faires quieſtoient encore fort agitez & eſmeus dela tourmente paffée , &
pour amaſſer auſſi denouuelles forces,pource qu'il ſe deliberoit d'attaquer

Conſtantinople. Toutesfois eſtant arriué à Theſſalonique ,ilmenadelà ſon


armée contre les Triballiens, là où d'entrée il courut & gadta tout le pays.
Cela fait , s'en alla planter deuant la ville de Spenderouie , & afficgea fort eſtroittement Moyſe taſcho
là dedans Eſtienne ſurnomméBulco , frere de la femme de feu Eleazar , apres la mort du- des Bulgaresi

quelils'eſtoit emparé de l'Eſtat,& porté pour Pince abſolument,ayant fait beaucoup


deſeruices à Bajazet, en toutes les occaſions quiſe preſenterent durant ſon regre.Moyle
en auoit bien afſcz oüy parler,maisle ſouuenir du laſche & mefchant tour qu'il luy auoit
n'agueres fait , en la premiere rencontre de fon frerc Muſulman , lors que l'abandonnant
& trahiſſant il ſe retira à Conftantinople, luy eſtoit encore deuant les yeux. Ce qui fut la Moyfe allie
ſeule occaſion pour laquelle il luy alla ainſi courir ſus , & defoler ſon pays. Quelque ge Conftán
temps apres , il recourna à ſon entrepriſe projettéede longue- inain contre la cité de Con- tinople.
ftantinople ,laquelle il enfermadetous coſtez, & par la terrc & par lamer:mais les Grecs
ayanspromptement chargé vn bon nombre desmeilleurs hommes qu'ils euſſent, ſur les
vaiſſeaux quiſe trouuercnt à propos dans le port ,luy allerent preſenter le combat fous
la conduite d'Emanuel, baſtard de l'Empereur Iean , dontils eniporterent la victoire,par

le moyen de la proücſſe & experience au faitde la guerre , dontil auoit acquis vne gloire d'Emanuel
& reputation furtous les autresGreas de ſon temps.Maisauſſicela fur cauſe que le frére is baſtard
de l'Empereur conçeuc yne fi mortelle hayne & enuie à l'encontre de luy , qu'il le tint de l'Empe
reur,
depuis auec toute la lignée bien dix-ſept ans priſonnier. Moyſe doncques fe voyantn'a
uoir pas eu du meilleur par la mer, ſe mità piller & fourrager tout le plat pays, où il por
ta vn fort grand dommage ,enſemble és enuirons de Theſſalonique , qu'il tenoit cepen
dant de fort court : & fine laiſſoit pas auſſi de faire la guerre aux Triballiens ; car il eſtoit
Prudence de
en toute paix & repos du coſté de l'Alie , ayant faig appointement auec les Seigneurs Moyſc.
Turcs , qui y dominoient par endroits ,leſquels il ne voulut pas irriter ( ainſi qu'auoit fair
feu ſon pere ) ſous lequel ils n'auoient iamais eu vne ſeule heure de repos :Etpourtant il
eutlors commodité d'entendre tout à ſon aiſe aux affaires d'Europe ,où ils'arreſta pref 1
que tant qu'il veſcut. Car les Grecs apresla mortdeMuſulman auoient appellé ſon fils
Orchan , pour l'oppoſer 82mettre en jeu à l'encontre des proſperitez & efforts de Moy : de Müfulman
ſe: & enuoyerent deuers le Pogdan , & les Turcs quitenoient encore Theſſalonique aſ- porté pat les
fiegée , pratiquerent leur ayde & ſecours ,pour reſtablir ceieune Prince en la Seigneu . Grecs.contre
rie, qui de droit luy eſtoit acquiſe parle deccds de feu ſon pere. Or Orchan auoit vn Page
entre les autres , d'aſſez bon lieu en l’Aſic , mais audemeurant peu fidele ,lequel s'appel
Vn ſien Page
loit Palapan : Cetruy -cy fut ſuborné deMoyfe , & firent ſibien leur complot enſemble, erabit
que le deſloyal luy promit de faire tomber ſon Maiſtre en ſes filets : tellement qu'ainii
qu'Orchan fut venu premierement à Theſſalonique , & de là eut paſſé par la Macedoine
à la ville de Berrhée , ramaſſant de coſté & d'autre les Turcs habituezen ces quartiers -là ,
puis ſe fuſt aduancé iuſques en Theſſalie ,mettant deſia la puce en l'oreille à ſon oncle
Moyſe , il le fit fi ſoigneuſement ſuiure & eſpier , ſuiuant les aduertiſſemens que d'heure
à autre luy donnoit Palapan de tout ce qu'il faifoit , des chemins qu'il dcuoit tenir , 8c des
addreſſes de ſes ſecrettes retraittes, qu'vne fois qu'il penſoit eftre hors de toute crainte
& foupçon en certain endroit de la montagne imminente à la Theffalie , il ne ſe donna
garde qu'il eut Moyſe ſur les bras :lequel le prit en vie , & tailla en pieces tous ceux qui
eſtoient auecques luy :Puis s'alla ietter dece pas ſur le pays du Pogdan , que de pleinear

riuée il rengea à ſon obeiſſance . Et ainſi alloit Moyfe continuant ſes victoires & con Les Grecs lc
queſtes en Europe, tant contre les Grecs , que contre les autres peuples , en ſorte que laffent de le
les Grecs las & mattez d'vne fi longue & ennuyeuſe guerre ,furent contraints de fe tenir bandet coria
coys , fans de là en auant plus oſer leuer les cornes ,contre la fortune de celuy, qui iour par tre Moyfe.
ioúr s’alloit aggrandiſſant tout autour d'eux . Encore toutesfois ne fe pûrent- ilsgarder
de recueillir loſué , le plus icune des enfans de Bajazet :mais cectuy -cýn'euſt pas beau rolul le plus
moyen
coup de mo yen de s'empeſcher des affaires du monde , car s'eſtant fait baptizer à fon arri- icune des en
uée en la Grece, ilne veſcut gueres depuis . Par ainſi ne reſtoit plus que Mechmet qui zet de faire
deuſt jouer le jeu :lequel n'cut pas pluitoſt atteint l'aage compecant å remuer affaires ; Chreſtieb .
qu'on le vid à vn inſtantſorgir de la Caramanieauec vne groſſe armée, practiquant cà &
H
86 Hiſtoire des Turcs,

I 414 là les Turcs cſpandus en l’Aſic ; pourles attirer à ſon party , & eſtre ſecouru d'eux au re
ou enuiron . couurement de l'Empire :Deſorte qu’allans & venans plulieurs Ambaſſades d'vne part
& d'autre , & les Grecs s'eſtans iettez à la trauerſe , qui promettoientmons & vaux en la
faueur ,il ſe fit en peu de iours Seigneur de l'Aſie . Car les plus gens de bien eſtoient in
dignez à l'encontre de Moyfe , pour fa tyrannique & inſupportable façon de dominer ; &
à cette cauſe s'en allerent tousau deuant deMechmet, auſli -toft qu'il comparut en cam
pagne : dont un peu de iours il ſe trouua non ſeulement paiſible de l’Afic ,mais encore
affez fort & puiſſant pour aſpirer à ce qui reſtoit à conquerir du coſté de l'Europe. Ce
Premiere ieune Prince icydu temps que Muſulman eſtoit encore debout , futmis parMoyfe & lo
nourriture fué , qui auoient eu la charge de l'eſleuer , en lamaiſon d'vn faiſeur de cordes de Luth &

de Mechme de Viollesen la cité de Prule ,pour apprendrelemeſtier,afin que ſes freres ireuſſentpoint
feuz deLuth's connoiſſance de ſon eſtre, & qu'ils ne le fiſſentmourir : Mais apres qu'il fut paruenu en
l'aage propre à entreprendre , il ſe retira deuersle Caraman Alury, par lemoyen duquel,
& de quelques autres Seigneurs de l'Alie , il ſe fit Seigneur, ainſi que nous auons dit,
Delà citant paſſéà Conſtantinople , il parla auec l'Empereur, & jurerent vnc forteltroite
amitié & alliance entr'eux : Puis femit en chemin pour paſſer versle Deſpote de Seruic ,
Cofederation
de Mechmet & de Thrace ,afin de faire de meſme & ſe preualoir des forces & armées de ce Prince à
l'Empe-
auecde l'encontre de ſon frere Moyſe: lequel aux premieres nouuelles qui luy vindrent de l'ar
reur Con
Itantinople. riuée de Mechmet , afſembla en diligence le plusde gens qu'il pût : & finalement ſe vin
drcnt trouuer, pluftoft toutesfois par casd'aucnture quede propos deliberé,aupres d'vne
petite ville de fort peu denom.Chacun de ſon coſté rengea fesgés en bataille,ſelon que le
temps & le lieu le leur permirent , puis ſe vindrent attaquer degrande furie les vns con
Bataille entre tre lesautres :Mais testrouppesde l'Aſienepurent longuement ſouſtenir le faix & effort
Moyſe & deceux de l'Europe , ainsbranlerent incontinent, & femirent en fuitte . Mechmetmel
Mechmet,où
cettuy - cy fut meſe deſroba de lameſlée , & à courſe decheual ſe lauua deuers Conſtantinople , là où
rompu . ce faiſcur de cordes quil'auoit nourry , auoit amenévn ſien autre frere nomméHaly , fils
auſſi de Bajazet : Parquoy eux deux de compagnie s'accorderent de courir vne melme
fortune : & paſſerenten Afic pour ſe mettre ſus , & retourner derechef à eſprouuer le
hazard da combat. Les Grecs d'autre colté ne leur faillirent point au beſoin , leſquels
Mechmet,& tranſporterent leurs gens en Europe ,ſur lesmeſmes vaiſſeauxdont ils auoient deſia fer
Eacne eofem :méà Moyſe le pas & deftroit de l'Helleſponte, & empeſché qu'il ne paſlalt en Aſie ,à la
biecótre leur pourſuitte deſa victoire. AinſiMechmet s'eſtant refait dela perte en peu de iours , & mis
autre, frere ſon armée en fauueté ,tira droit au pays des Triballiens, pour ſolliciter leurs ſecours :
Moyſe.
ayant deſia aſſez connu par experience , que c'eſtoit ce qui luy importoit le plus à venir au
deſſus de ſes affaires :pource que les peuples de l'Europe ſont bien autres guerriers &
meilleurs combattans , que lesmolles & effeminées nations de l'Aſie .MaisMoyfe qui ſe
diligentoit cependant de le preuenir & rencontrer auant qu'il euſt fait ce qu'il pourpen
ſoit , l'alla dcuancer en la contrée appellée Panium ,au delà dumontHæmus,là où Mech
met n'eut pas le cæur de l'attendre , ny de venir aux mains: car il s'enfuit à ſauueté vers
Mechmet
s'enfuit de les Princes des Triballiens, d'où il dépeſcha de coſté & d'autre , & meſmo deuers Cha
rechef.
ſan ; Brenezes, Amurat,& ſemblables perſonnagesde nom & authorité enuersles Turcs,
pour les ſolliciter & femondre à embraſſer ſon affaire à l'encontre de Moyſc. Eux pour le
commencement firent contenance de ne vouloir entendre à vne telle infidelité ,mais à
la parfin ils ſelaiſſerent perſuader, & s'accorderentde ſe reuolter en faueur deMechmet.
Les princi- Et là-deſſus Brenezes accompagné de ſes enfans, & de bon nombre des plus apparens
paux Turcs, qui le ſuiuirent , entre leſquels eſtoit Chaſſan , auec les meilleurs Ianiſſaires de la Porte ,
ſe rengent
cofté de s’allerent rendre à Mechmer:lequel ſe voyant vn li grand renfort, & auoir deſia vne
Mechmet . puiſſance telle qu'il ne deuoit plus faire de difficulté de tenter la fortune , ſe met aux
champs, ayant quant & luy le Prince des Triballiens , en intention d'aller droit trouuer
ſon frere, & luy liurer la bataille quelque part qu'ille rencontraſt.MaisMoyſe pour rom
Cautelle de pre , & reboucher la chaude impetuoſité de ce jeune hommequiluy donnoitaſſez à pen
Moyſe. ſer, prit tous les gens de guerre du pays, auec les Ianiſſaires & autres ſoudoyez de la Por
te , qui luy eſtoicnt reſtez ( car la plus grande parc s'eſtoient allez rendre à ſon enncniy )
& s'en vint aſſeoir ſon camp ſur les confins de la Myſie ,en vn lieu fort & aduantageux ,
où il pouuoit tout à fon aiſe auoir des viures, & tout ce qui luy faiſoit beſoin : faiſant fon
L'ordonnan. compte de temporiſer, & tirer cette guerre en la plus grande longueur qu'il pourroit .
ce de la ba-Mechmet d'autre coſté quiauoie vn deffein tout au rebours, & ne tendoit qu'à abreger ,
taille de
Mechmet. & combatere de pleine arriuée , s'en vint en toute diligence loger ſi pres , qu'il n'y auoit
plus
Moyſe , Liure quatrieſme. 87

plus d'ordre d'éuiter de venir auxmains;Et fans autrement marchander par aduantage 1494.
delogis ,ne taſter lesennemis pareſcarmouches & legers combats, rengea coute ſon ar- ou enuiron .
mée en bataille ; donnant la conduite de la pointe gaucheau Prince des Triballiens, & de
ladroite à Brenezes, qui auoit là cinq dc ſes enfans auec luy , tous gens de valeur, & fort
eſtimez à la guerre : à ſçauoir Agath , Ebraim , Haly , Beic , & Ioſuć. Moyſe femblable
ment voyant la contenance & reſolution de ſon frere,tira ſes gens dehors: allant de coſté
& d'autre ſur les rangs, afin de pouruoir à ce qui eſtoit neceſſaire , & d'admoneſter yn Exhortation
chacun de bien faire fon deuóir : Car ceiour- là ( ce leur diſoit-il ) deuoit eſtre la fin de de Moyſe à
toutes leurs peines & trauaux & de lå en auant n'auroient finon à faire bonne chere , & ſes gensa
joüyr en paix & repos, des grands biens & recompenſes qu'il pretendoit faire à ceux qui
Te feroient bien portez en celle iournée :auec autres ſemblables propos, remplis de pro
meſſes & eſperancesfort magnifiques . Là-deſſus Chaſan , qui fouloit eſtre Capitaine des
laniſfaires, mais auoit quitté cette charge pour s'aller rendre àMechmer, s'en vint au
grand galop ,iuſques aſſez pres de ceux qui eſtoient aux premiers rangs : tous preſts à
commencer la charge, leur criant à haute voix : Haenfans, pourquoy reculez vous ainſi de Langage de
Chalan aux
vous rendre à voſtre Roy legitime, & naturel Seigneur,la vraye tige du fang des Othomans , & gens deMoy .
le plus doux , leplusgentil , liberale debonnaire Prince qui ſoit ſur la face de la terre, voire qui le , pour les
en vertu furpaſſe tous les autres qui nous ont iamais commandé ? Mais ie voy bien que c'eft , vous

voulez touſiour's demeurer en voſtre miſere accouftumée , ſous la cruelle feruitude dece Tyran ,en
pire condition queles plus mal-heureux eſclaues que vousayez en voftre feruice ; vous expofans
degayeté de ceuraux outrages et indignitez de celuy, qui ne ſçauroit rien gouſter de iuſte ng
equitable en fon courage . Moyſe pouuoit bien oüyr tourà ſon aiſe lelangage qu'il tenoit ,
tellement que l'un de ceux qui eſtoientlà aupres , ne ſepût tenir de luy dire : Ne vois- tu
pas , Seigneur, l'impudence effrontée de ce traiffre :qui ne ſe contente pas de t'auoir ainſi mal
beureuſement abandonné,apres tant debiens, tant d'honneurs , & auancemens qu'ila receus
deta liberale main , & à cette heure a bien le cæur de venir icy tout ouuertement ſuborner les

gensde bien quite ſont demeurez ?Moyſe eſmeu despropos ,tant du Chalan que de cettuy- Moyfe tranf
cy ;craignant auecce , que s'il attendoit dauantage, quelque mutinement ne ſe leuaſt fere , oublie le

parmy fes gens,ne ſe pût plus contenir,ains donnant deseſperonsà ſon cheual, s'en allaluy- licu qu'il te
meſmcà toute bride charger Chaſan ;flequel le voyant venir ainſi reſolu ,ne l'attendit pas ne toplice

de pied coy, ainstourna bride pour ſe retirer àſa trouppe.Ceque toutesfois ilne pûr faire d'vn fimple
li à temps, que Moyſe ne leioigniſt ; lequel ſe hauſſant ſur les eſtriez , luy donna vn fi foldar., donc
grand coup de cimeterre qu'il l'enuoya à bas. Et comme il vouloit redoubler pour l'ache- prend.
uer du tour, l'Eſcuyer de Chaſan qui l'auoit ſuiuy vint à la trauerfe , qui luy aualle le
poing tournet : dontMoyſe cſperdu tourna court, pourretournerà ſes gens. Mais quand Mal-heursde
ils le virent ainſi bleſſé , au lieu d'en auoir pitié qui les incitaſt à venger ſa deſconuenuë, Moyſe les
entrerent en vnmépris de luy , & le planterent làpour s'en aller rendre à Mechmer . Alors vns ſur les
autres ,
ce pauure infortuné Prince , ſe voyant enuironné de tant demal-heurs tout à coup , ne
ſceur faire autre choſeſinon de prendre la fuitre, en intention de ſe fauuer en Valaquie ,
s'il pouuoit :majsMechmet ne voulant pas laiſſer perdre vne telle occaſion de mettre fin
à cette guerre , & aux dangers & perils dont ſa vie eſtoit menacéc ,ſe mit luy-meſme à le
Miſere fort
pourſuiureſi chaudement, que le pauuremiſerable futr'atteint en vn marets , où il s'eſtoit
pitoyable
ietté par contrainte n'en pouuant plus, tant à cauſe du ſang qu'il perdoit , & du trauail pour vn grád
Prince.
cxppeme qu'ilauoit enduré tout le long du iour, que du regret & angoiſſe , qu'il auoit de
fe voir reduit à vn ſi piteux eſtar. Et ainſi fut amené àMechmet plus mortque vif :là où
à ce peu de vie
ſans le laiſſer languir dauantage , on mit fin à l'aide d'vn laqs courant, Mort de
qui luy reſtoit encore , & à ſes infortunes & ennuys tout enſembie . Moyſc ,

Hij
n
88 Hiſtoire des Turcs,

MAHOMET I. DV NOM ,

NEV FIESME EMPEREVR

DES TYR CS.

-
-- 1 1
3

VAILLANT, iuſte es prudent, par ma force guerriere

l
'ay de l'Empire Turc reftably la grandeur :

Par Tamer Le Croiſſant offuſqué par une autre * lumiere


lam , qui portori
le Soleil pour
Reprend par ma vertu ſa premiere plendeur.
Henije.

VILLE DE LYON
Biblioth . da Falais des rts

SON
Mahomet I. Liure quatrieſme. 89

Achaledode pooooo Gostao 910010

SON ELOGE O V SOMMAIRE

DE SA VIE

'ORAGE ne peut longuement durer en un lieu , da ſonuent une violense Depuis


ebulition eſteſteintepar une petite faignée . L'Empire Tarc qui auoit eſté à 415.
deux doigts preſt déſa ruine, toutfremblant encore d'une filourdefecouſe, iulqu'en
1422.
apres tantde pertes ,de captiuitez , de faccagemens, de maſſacres,defratricia
des, & de diſentions civiles,commença deſe raffermir enfin , de reprendre
ſon ancien luftre fous l'heureuſe conduite de Mahomet premier du nom . Le
quel ſe voyant paiſible poffeſſeur del'Empire Othoman par la mortdeſon frere ,
mera fon armée victorieuſe contre leCaraman quiluyfaifoit la guerre en laNatolie ,& auoit aſie
gé Burſe :mais il futcontraint deleuer le frege & d'accorder auec Mahomet , quiluy prit lesmeil
leures places de ſon pays. Reconqueſta le Pont, la Cappadoce & autres Prouinces perdues du temps
deſes frères.Deffait ( par la valeur deſon fils Amurat ) BurzaglaMuſtapha quiauoit eſté Cadileſ
cher du temps de Moyſe, qui s'eſtant reuolté taſchout de ſe faire Empereur :Vn Móyne heretique
en la loy Mahometane ,nommé Torlaces Huggiemal,ou Torlacheual, ayant außi pris les armes
contre luy l'an 1403. Son armée fut taillée en pieces par lemeſme Amurat & luy pris priſonnier ,
& pendu . 11 fit prendre außı Schelfcem Bedredin quieſtoit lepremier en authorité du temps de
Moyfe.Dompte la Seruie , Valaquie , & grande partie dela Sclauonie & Macedoine.Fait la guero
Te au Prince de Synope. Et pour ofter à l'aduenirtoutſujetde diſcorde : Il chaſſe tous les Roytelets
de la petite Aſie, y eſtabliſſant un Beglierbey. Impoſe tribut aux Valaques, tranſporte, ſelon

quelques- uns, fon ſiege Imperial à Andrinople , donna au Prince des Triballiens une grande
eftenduë de pays ioignant le ſien . Rauagen les terres des Venitiens proches de la mer Ionie . Mais
en recompenſe ils gagnerent furluy vne bataille au deſtroit de Gallipoly , & luyprirent la villede
Lampfaque.Son frere Muſtapha ,ou for oncle, ſelon quelques- uns, s'eſtant retiré vers le Prince
de Synope,qui taſchoitdedébaucher lesprincipaux Seigneurs Turcs,futenfin arreſté par les Grecs
à Theſſalonique, & tonfiours gardéfidelement par l'EmpereurGrec . En reconnoiſſance dequoy les
Grecs firent ce qu'ils voulurent du temps de ce Prince :Car ildemeura touſiours fermedo arreſté
en leur alliance. Et meſmes pour éuiter toute occaſion de querelles, il ne vouloit point que bes
Ianiſſaires ( gens tumultueux & tempeſtatifs .communiqdaffentauec les Grecs , gens de meſme
humeur. Les vns diſent qu'ilregnadouze ans :les autres dix -huict : d'autres quatorze, les autres
vnze. Quelques-uns diſent auſſiqu'iln'y a que vingt & vn an depuis la priſe de Bajazzt iuſques
à Amurat. L'année dela mort eft axßi incertaine. Car les uns difent qu'elle aduint l'an 1409.
autres 1418. d'autres 1419. d'autres 1416. & d'autres 1429. tant il y a d'incertitude en toute
cette Chronologie. Son origine n'eſt pas moins douteuſe . Car les uns veulent qu'il ſoit fils de Ba
jazet , & qu'il ait eſté nourry, Conſtantinople , chez un faiſeur de cordes de Lath : les autres ,
qu'il fut fils de muſulman Calapin . Samort fut celée quarante & uniour, & iuſques à l'arriuée
de ſon fils Amurat ,par vne inuention naiuement repreſentée par noſtre Autheur. C'eſtoit un
bon & equitable Prince, doux & courtoisenuers chacun , d'un eſprit merueilleuſement posé ,en
plus fidele de conſtant en les promeſſes qu'aucun de ſa race. Ilentcing fils , Amurat, Muſtapha ,
?

Achmet , Iofeph , & Mahomet :ces troismoururent ieunes,

EcHMET сſtane venu au deſſusde ſes affaires parla mort de ſon frere,
V.
quifut payé en la maeſıne monnoye qu'il auoit preſté aux autres (carie
neſçaurois cõmentappeller ce que firét Chaſſan , & ceux deſa ſequelle luſques icy
enuersleurmaiſtre ,auquel ils auoientdeſia donné leur foy , &zpreſté le scoregrandes
ferment d'obeiſſance & de fidelité ) nemit pas en oubly l'aide & ſecours aduldits

qu'il auoit eu des Grecs , & autres peuples de l'Europe , dont eſtoit n'eſt comme
pour rien
procedé le principal gain de ſa cauſe , donna en pur don au Prince des
compte pas
Triballiens vne grande eſtenduë de pays , ioignant le fien , & dépeſcha vne autre armée les autres
Hiſtoriens,
pour courir & gaſter la Valaquie , par deſpit du ſupport qu'en auoit tiré Moyſe à l'encon pource que
tre de luy:maisle Seigneur du lieu enuoya au deuant pour lc rappaiſer , offrant de luy ce ne farent
eſtre à l'aduenir tributaire.Mechmet au reſte , demeura touſiours depuis ferme & arreſté que troubles
en l'amitié & alliancedes Grecs : tellement que l'Empereurde Conſtantinople,Emanuel,
H üj
ire
Hiſto des Turcs,
୨୦
Depuis
eur tout loiſir d'entendre à ſesaffaires ; & là -deſſus s'en alla au Peloponeſe, où il fermade
iuſquen muraille le goullet & entrée de l’Iſtme, qui d'vnemer iuſqu'à l'autre peut contenir quel
1422 . ques ſix mille pas de trauerfe ,& -laiſſe toutesles terres & contrées du Peloponeſeencloſes
Le deſtroie demer en forme d'une belle grande Iſle , ilne s'en faut que cette aduenue quila conioint
de l'Iſtme à la terre ferme de Grece : Là auoient de couſtume les anciensGrecs ,de celebrer les
fermé de
jeux & ſpectacles tant renommez , qu'on appelloit à raiſon du lieu les Iſtmies.La ville de
'muraille par
les Grecs. 'Corinthe eſt ſituée vers lemilieu : & deflors que Xerxes fils de Darius amena vnepuiſſan
ceſi démeſurée contre les Atheniens & le reſte de la Grece , les habitans du Peloponeſe
Les jeux de fermercnt ce deſtroit de muraille : pour luy empeſcher l'accez & entrée de leur pays :
l'Empereur Iuſtinian la renouuella long-temps apres. Commedoncques Emanuel fe fuft
entierement aſſeuré de la paix deMechmet , il s'en vint au Peloponeſe , & impoſa à tous
les habitansd'iceluy certaine contribution d'ouuriers ,& d'eſtoffes requiſes pour cette for
tification : de ſorte que tous ces peuples y ayanstrauaillé comme à l'enuy les vns des au
tres, clle fut paracheuée en peu de iours. Cela fait , il ſe faiſit de la perſonne de tousles
Emanuel
pour saffcu- grands perſonnages du pays , qui s'eſtoient deſia fort longuement inaintenus & portez

fcr du Pelo- pour Seigneurs,chacun en ſa contrée, fansautrement vouloir reconnoiſtreles Empereurs


poneſe, cm- des Grecs à ſouuerains, ne leur obeir & deferer , finon entant qu'illeur plaiſoit ,ou que le

Juy tous les profit particulier , & la commodité de leurs affairesles inuitoient à cela ; & les emmena
Seigneurs tous quant & luy ſousbonne & ſeure garde à Conſtantinople,laiſſantſon frere ſur le licu
particuliers
qui y eſtoiét. pour gouuerner le païs ,& recueillir le tribar qu'ilauoit ordonné eſtreleué pour l'entrete
nement de la garniſon ,& les reparatios deſa nouuelle fortereſſe.Pendant ce temps Mech
met,quiſe voyoit detous poinctsconfirméen ſon Empire ,entreprit d'aller faire la guerre
à Iſinaël Prince deSynope ,lequel s'eſtoit touſiours monſtré fort affectionné & fidele
le Prince de enuers Moyſe , tant qu'il auoit veſcu. Mais luy ,preuoyant aſſezle danger de l'orage qui
Synope ſc eſtoittout preſt à luy comber ſur les bras,alla au deuant,& enuoya ſes Ambaſſadeurspour
fait tributai- radoucirMechmet, & faire ſon appointement enuers luy : car il offroitde luy delaiſſer par
met, formede tribut tout le reuenu des mines decuivre, qui ſont ſeules en toute l'Aſielau
moins que ie ſçache) qui en produiſent.Aumoyen dequoy la guerre quiſe preparoit , fuc
conuertie en vne bonnepaix :auſſi que tout incontinentapres, les Venitiens , & les Turcs
Guerre pre vindrent aux armes les vns contre les autres: pour raiſon dece queMechmet voulut en
miere des treprendre ie ne ſçay quoy ſur les terres prochaines de la mer Ionic : Et de vray , il y auoit
Turcs contre enuoyé ſon armée ,laquelle y fit de grands excez , & dommages. Les Venitiens,ſoudain
& le motif qu'ils en furent aduertis, luyenuoyerent des Ambaſſadeurs :maisn'en ayans pû auoirau
d'icelle .
cune raiſon , ils ſe preparerent auſſi à la guerre deleur coſté .
VI. Or il eſt bien raiſonnable dedire icy quelque choſe , de cette tantbelle & Aoriſſante
Deſcription Republique , qui a deſia par de ſilongues reuolutions de ſiecles, maintenu ſon authori.
de l'Etat de té & Empire. Onſçait aſſez que les Venitiens ſont vn peuple fort ancien , qui en vaillan
Veniſe ,
ce & grandeur de courage ont laiſſé bien loin derriere eux tousles autres habitans de la
mer lonie. Car leur demeure fut jadis au long du goulphe Adriatique , qui s'eſtend de .
puis lá Dalmatie & Eſclauonie , iuſques en la coſtede l'Italie : & lesnommoit-on aupara .
uantHenetes , quidepuis furent appellez Venitiens : Ceux -cy meuzen partie decertains
opinion , en partie auſſi contraints & forcez de la neceſſité d'abandonner leurs contrées,
quiauoienteſté toutes ſaccagées & deſtruites par les cruautez du Roy Attila , ſe retire
rent pour viurc en plus grande feureté & repos à l'aduenir , le plus loin du danger qu'ils
pûrent,en vne petite Ilemareſcageuſe , diſtante de terre ferme vne lieuë tant ſeulements
où d'entrée vn petit nombre d'iceux Venitiens s'habituerent en des loges & cabanes ;
Premiere ha- mais puis apres s'en vindrent d'autres ioindre à eux , qui pareillement auoient eſté fort
bitation de
Veniſe , trauaillez de la guerre: Defaçon que cette nouuelle demeure, s'augmentoit à veuë d'æil ,

par le moyen desmeſnages quide iour à autre s'y venoient renger , tantdu Frioul , quedo
pluſieurs autres endroits d'alentour. Et croiſſoitnon ſeulement en nombre de maiſons &
depeuple ,mais en bonnesloix, ſtatyts ,meurs ,diſcipline , & police , & en ſplendeur d'ha
bitans, qui eſtoient tous de qualité & eſtoffe ; Pour autant que beaucoup de grands per

ſonnages ,tant de l'Italie que dela Grece , iſſus de noble & illuftre fang,auſquels la for
LesVeniciens tune s'eſtoit monftrée peufauorable , & qui auoient ſouffert degrandes pertes & fecouſ .
à fautedeter: ſes, les vnsà la deſcente des Barbares , les autres par les factions& parcialitez de leurs ci

contraints de toyens,ſetrouuoient horsde leursanciensmanoirs ,poſſeſſions,& heritages ; tous ceux -cy


s'addonner recouroient là , commeà vne aſile ou franchiſe de feureté & repos.Mais dautant qu'ils
ay naging age n'auoient pas le territoire à commandement pour ſe pouuoir exercer au labourage , ny à
nourrir
Mahomet I. Liure quatrieſme. 91

nourrir du beſtail , & autres telles occupations de l'agriculture , comme eſtansreferrez Depuis
& contraines en de petites mottes & tuyaux à fleur d'eau , quià toute peine s'eſleuoient 1415.
hors la face & ſuperficie d'icelle ; & que l'aſſierte du lieu ſe trouuoit merueilleuſement à iuſqu'en
14226
propospoury dreſſer quelque notable eſtappe & apport demer , ils s'adonnoientdu couc
ála marchandiſe , & à la nauigation , qui leur pouuoit fournir en abondance toutes les
choſes neceſſaires pour leurmaintenement : ſi bien qu'en peu de temps ils ſe trouuerent

vnemerueilleuſe richeſſe & puiſſance entre lesmains, & leur cité embellie d'infinis edi
ficcs ,d'Egliſes , Palais , & maiſons cres-magnifiques . Ils ſe pourueurent ſi bien quant & Les premiers
quantd'armes & munitions ,de galleres, & vaiſſeaux ronds de toutesſortes,tant pour le progrezia de
trafic que pour la guerre, qu'ils eurent bien la hardieſſe de s'aller attaquer aux plus fa- la Seigneurie
de Veniſe pro
meuſes nations qui fuſſent lots en toute la marine; dont ils ſe firentbien roſt tellement cedez de la
craindre & reſpecter, qu'on neparloit plusſinon d'eux, & n'oſoit perſonne les irriter , non mer.
pas les plus puiſſans & redoutez quiſouloienteſtre , ſigrand fut le credit qu'ils s'acquirent
preſque en vn inſtant. Car ils ſe firent Seigneurs d'vne fort grande eſtenduë d'vn treibon
& fertile païs le long de la coſte qu'on laiſſe à main gauche en nauigeant du goulphe
Adriatique vers le Leuant; & de pluſieurs grandes villes qu'ils y ſoubſmirentà leur obeïſ
ſance , iuſques à la mer Ægée ;auec tous les hayręs & ports quiy ſont. Ils ſefaiſirent auſſi
des illes de Corfou ,de Candie , de Negrepont, enſemble de la plus grande partie du Pe- en l'Eclauo
loponeſe :donerentmeſme iuſqu'en Syrie :& d'autre coſté s'emparerent de la ville deCy- nie.
rené: traffansde grands exploicts & entrepriſes de toutes parts, & venans gaycment à cou- Maintenant
l'Archipel.
teshcuresauxmains, ſans en faire difficulté , auec les Barbares quelque part qu'ils les ren
contraſſent:rellement qu'ils ſe rendirent commemaiſtres & Seigneurs de toute la mer qui En l'Afrique
eſt au dedans des colonnes d'Hercules. Ils s'attaquerentdauantage ( & fort brauement aupres de'sir .
encore ) contre pluſieursnations, des plus puiſſantes de l'Europe.Maispour le regard de rhes.
cequ'ils mclpriſerontainſi de ſe faiſir de la ville de Rauenne , quieſtoit li riche & opulen- LamerMedia
te,& leur voiſinedefiprés,alors que le Seigneur fut decedé,& que toutes choſes y eſtoient terranée.
en combuſtion , cela ne leur doit pas eſtre reproché à nonchalance ou laſcheté , pource

qu'ils n'eſtoient point couſtumiers de courir ſus à ceux quieſtoient demeſmes meurs , & Ce fur lors
demeſme langage , & façons de faire auec eux ,ainsaux eſtrangers ſeulement. Ors'eſtans que les Fran .
aſſociez auec les François ,ils prirent les armes contre lesGrecs , & les vainquirent en vnc serie de son
grande bataille parmer:puis entrerent de force dans Conſtantinople ; ſe firentmaiſtres & ftantinople
Seigneurs de pluſieurs terres & pays durant ce voyage, &z finalement conduirent leur cité l'an 1204 .
àvne ſouueraine gloire & reputation ,moyennantles grandes forces qu'ils pouuoient cn
tretenir & mettre ſus,tant par la terre que par lamer , à cauſe des richeſſes qu'ils auoient
amaſſées, & des eſtranges prouiſions de toutes les choſes requiſes pour la guerre; dontils
s'eſtoient pourucuz de longuemain .Quant aux differends qu'ils eurent auec les Albanois , Les Venitiens
& autres Seigneurs de l'Empire, ils durerent longuement,tantoſt perte ,tantoſt gain ,mais domptent les
en fin de compte ils en eurent lemeilleur, & eſcornerent les autres de touces lesmeilleu- Albanois ,&
respieces qu'ils euſſent. Ilsrecueillirent le fouuerain Pontife Alexandre ,qu'vn Empereur meilleures
Allemar audit affligé indignement, & ierté hors de ſon ſiege , & l'y reintegrerent, ayans places .
deffaict & pris ſon ennemyen vn grosconfi &t par la mer .Mais ils eurent de longues & fal
cheuſes guerres contre les Gerícudis , quitenoient en ſubjection preſque toutes les coſtes Les guerres
d'Italie , & fiauoient conquis pluſieurs contrées & places fortes en ces quartiers de deçà ; niciens & les
& vindrent à tout plein debeaux & memorables exploiets d'armes auec eux , dont le plus Geneuois,
fouucnt ilseurent le deſſus ,iuſques à vne fois , que peu s'en fallut que les Geneuois ne les
miſſent du tout au bas , n'entraſſent de force dans leur ville ,,eſtans venus bien prés à tout
vngros conuoy de vaiſſeaux ,leſquels prirent Chioſe , l'vne des principales clefs & adue
nues de Veniſé . Car elle eſt ſituée ( comme chacun ſçait ) danslesmarers & regorgemens
du goulphe Adriatique ,& a au deuant vne grandeleuće , qui la couure de la furie & vio- le Lio , perta
lence des ondes de la hautemer , gardant parmeſmemoyen que le flot ne la comble & fa- dire en Veni
rien le riuage.
blonne : demaniere qu’entre cette longue chauſſée ou riuage ( qu'ils appellent ) & la terre
ferme de l'Italie demeure enclos & àcouuert en aſſez bon abry detous vents , l'un des plus
beaux & ſpacieux havres qui ſoit en tout le demeurant du monde. Car il s'eſtend iuſques
à la bouche du grand bras du Pau , à plus de quinze lieuës de là ; embraſſant dans fon pour
pris (outrecette Cicé admirable ,& grand nombre de petites illes toutes couuertes & rem- Malamoch ,
plies de ſuperbes edifices,ou cultiuées en iardinages )infiniscanaux & deſtours au delà de
ladite ville de Chioſe. Ce fleuucicy du Pauautrement nommé Eridanus ,eſt le plus grand Le Pau.
pour durer
de toute l'Italie , lequel charriant beaucoup d'eaux , eſt capable & fuffifant pour en
Hüij

1
92 Hiſtoire des Turcs ,

Depuis de groſſes barques, & desnauires auſſi par vnebonneeſpace de ſon cours ; & s'en va fina
1415. lement rendre dans la mer par deux groſſes bouches & entrécs , auec vnemerueilleuſe
iulqu'en commodité de toutesles contrées qu'il coſtoye & aborde. Les Geneuois doncques s'e
14 22. ftans ſaiſis de Chioſe , cnuoyerent à Veniſe pour ſonder ce que voudroient dire les habi
LesGencuois tans :leſquelspour raiſon du danger qui lesmenafloit de la prés, firent réponſe d'eſtre
reduiſent les cous reſolus de s'accommoder aux conditions colles que les Gencuois leur voudroient
i extremité. impoſer : & meſmement de receuoir la forme du gouuernement qu'ilsleur preſcriroient:
mais lesautres abuſansde ce langage ainſi humble & rabaiſſé , & de là fe hauſſans à des
eſperances plus violentes que paraduenture ilsn'auoient encore oſe conceuoir , deman
derent d'une trop deſregléc arrogance , qu'on leur laiſſaſt piller la ville toutà leur aiſe &
diſcretion , trois iours entiers, ſans qu'ils euſſenthonte d'vne ſioutrageuſe & def-honne
ſte braueric . Dont le Conſeil & tout le peuple furent ſi indigneż , que fans plus attendre
ilsmonterentſur les premiers vaiſſeaux ; & tour de ce pas allans charger les Geneuois
d'une grande furie & impetuoſité , les contraignirent de ſc ſauuer à force d'auirons de

Merucilleux dans Chioſe, là où ils allerent enfoncer vne grande carraquc à l'emboucheure du port, &
changement fermerent de tous voſtez par la mer les autres aduchuës & faillies pour les enclore là-de
dans, commedansyne enceinte detoilles , & les y fairemourir de faim . Les Geneuois là
: deſſuss'efforcerent bien de percer & ouurir yn canal, pour eſchapper , & ſe ietter dans le
Pau ; mais voyans que c'eſtoit en vain , & qu'ils ne pouuoient venir à bout de leur entre

priſe , ils ſe rendirent à la parfin honteulement , à la mercy de ceux que n’agueres ils
auoient conduits à l'extremité, & auſquels ils auoiențvoulu impoſer des conditions ſi

Nous ſom dures & iniques.Demaniere qu'on ne les peut, ny doit plaindre du traittement qu'ils re
mes le plus ceurent, parce qu'ils s'en rendirent plus que dignes, afin de les faire vne autrefois ſouue

fouuent cauſe nir de l'humanité & modeſtie qu'on doit touſiours auoir deuant les yeux, quelque pic
gueil desmal- que ,aigreur, & alteration qui puiſſe eſtre , à cauſe de l'incertitude & fallace des choſes

Heurs qui no' de ce monde; pour le moins à l'endroit d'un peuple de meſme langue , & meſmes reli
furuiennent. gion . Cette victoire eſleua le cæur aux Venitiens,defaire à leurtour voir & ſentir de prés
la force de leurs armes , à ceux quinagueres les auoient ſimal-mencz : ſurquoy ils eurent
quelquesrencontres & meſlées ,mais le tout à leur aduantage, Et comme leur pouuoir
s'accreuſt de iour en iour partant de ſi heureux ſuccez , & s'acquiſſent de toutesparts vne
merueilleuſe reputation & grandeur; euſſentfermé quant & quant le cours de la riuiere
LesVenitiens deGennes à tous les autres : cette cité là ſe trouua lors en ynmerueilleux eſmoy, ſouffrant
s'emparét de
la riuiere de de grandes incommoditez de toutes choſes, parce que leur fait conſiſte antierement en
Gonnes. la mer ,dontils ſe trouuoient forclos.Mais les Venitiens s'en retournerent finalement,
LesCarrares car ilsauoientfort grand dcfir de ſe venger du Carrare , Duc de Padouë, qui s'eſtoit for
gneurs de Pa. maliſé pour leurs ennemis à l'encórre d'eux,& s'en vindrentmettre le ſiege à l'entour de la
doué, depof- ville . Cela fut vne entrée pour les faire aſpireràdeplus grandes choſes, & mcſmement d'c
fedez par les
Venitiens. ſtendre leurs limites en terre ferme,ayās eſté deſia allechez par la friandiſe qu'ils en auoiét
gouſtée à la priſe de Treuis , & de quelques autres endroits du Friol, que la diuiſion &
Comme Cre partialité du peupleenuers leurs ſuperieurs ,leur auoitmis entre lesmains. Ils s'opiniåſtre
me,Bergame, rent toutesfois plus ardemment à la conqueſte de Padouë , pour eſtre ſi prochaine d'eux :
Lignago,& ' & de pied en pied puis apres à d'autres places contiguës , afin de ſe former & eſtablir de ce
ale takes places. coſtélà quelque eſtar aſſez fort, pour le maintenir & defendre de ſoy-meſme contre les
die.. ils rengerent ſous leur obeïſ
entrepriſes de leurs voiſins. Tellementqu'en peu de temps
Les Scalige. fance , non ſeulement ladite ville de Padouë,mais celle de Verone encore , dont ils mi
de Veronne, rent dehorsles Scaligeres , qui en eſtoient Seigneurs . Ils prirent auſſi Vincenze, & Breſſe ,
deux tres-belles & fortes places, & quien richeſſes & commoditez de viure, ne ſont pas
des dernieres de l'Italie . Conſequemmentils eurent guerre auec le Duc de Milan , de la
maiſon & famille des Marianges , leur proche voiſin ,laquelle dura pluſieurs années.
VII. L A ville deMilan eſt lyne des plus belles, des plus grandes, & opulentes de l'Italie :

deDeſcription
Milan . fort peuplée,& ancienne commel'on dit, n'ayantoncques ſouffert aucune deſconuenuë,
depuis qu'elle futpremierement edifiée , ains a touſiours excellé ſur toutes autres au fait
de la guerre , & en preparatifs & equippages d'armées trcs- puiſſantes. Au demeurant el
le eſt aſſez auant en pays , quelques trente licues loing de Gennes ; tout ioignant cet en
droit de la Gaule qu'on appelle Piedmont. Mais il n'y a tant ſeulement qu'vn petit canal
d'eau quiy paſſe, ſans yapporter beaucoup de commodité , lequelſe va rendre au Theſin ,
Le Thelin .
Plaiſance . & le Theſin dansle Pau , au deſſous de Pauie , front à front preſquede Plaiſance , qui eſt
vne fort grand ville ; Que deuint puis apres le Pau , nous l'auons deſia dit cy -deſſus.
Mais
Mahomet I. Liure quatrieſme. 93
Depuis
Mais pour retourner à cesMarianges, grands & illuſtres perſonnages en leurtemps ; on 14156
dit , que leur introduction & aduancement à la Duchéde Milan , & du reſte de la Lom iuſqu'es
bardie : vintd'vne telle occaſion . Ily auoit vn ſerpentde grandeur enorme, lequel de fois 1422 .
àautre deſcendoit de lamontagneprochaine de là ſur les payſans, laboureurs, ou autres L'hiſtoire des
Marianges
les premiers venus qu'il r'encontroiten ſonchemin , dont il faifoit vn tres-pitéux carna
ge, toutesfois iln'eftoit point de nouuelles qu'il fiſt aucun mal ne deſplaifit aux femmes de Milan , &
feulement: il en vouloit aux hommes. Au moyen dequoy pluſieurs aſſemblées fe firene pourquoy it
pourluy courrefus, & taſcherà en dehurerlepays,maistoutes en vain :Au contraire ,de leurs atmoi
iour à autre ſerenouuelloientles dommages & cruautezde cette befte iuſques à tant que rieš vn ſerpét
deuorant vne
I'vn dela race de cesMarianges , Princofortvalcureux , & d'vn treskgchtil:cdeur : eltant creature .
defortune arriuéences quartiers- là , ouytce qu'onen diſoit : & pouuoit luyameſme bien ce fut vn
Otho de la ra
voir à l'ail l'effroy & elpouuentement qu'enauoit le peuple. S'eſtant doncqucs faitfort ce des Com
bien armer de toutes pieces luy & ſon Eſcuyer, ils s'en allerent eux deux ſans autre com- ies d'Angler,
pagnie en queſte du ſerpent , lequelils nemirentguere àcrouuer. Les ayans'deſcoutterts, qui deffic en
il le vint ſoudain ietter ſur eux , & de plain -laut engloutit l'Eſcuyer iuſqu'àila ceinture: cailleVB e

car pourcauſe desarmeures.qu'ilnepotuoit ſi facilement froiſer le miſetable demeu bare qui por
ra accroché en fagorge ,fans qu'ille peutny aualler du tout ; ny ledelmofdie" & Feiecterzepie pe viper
Cequi donna loilir au Prince, cependant que le ferpenteſtoit en déteſtrif , deluy đonner cu , cnuiron
l'an 1996,
tout à ſon aiſe tant de coups ſurla teſte , auec vne ḥache d'armes dont il s'eſtoit pourueu,
qu'en fin il luy fauſſa leteſt , & le ietta'mort eſtendu emmy le champ , ayant encore la
proyeà demy engorgée . Voila en quelle forte le pays fut deliuré de cette pertes ,'& dės
dommages & cruaurez qu'il en recenoit chacun'iour: dont-ên?réconnoiffance & vintet
bien -fait , ils eſleurencce Mariange pour leur Duc, & luy mirent lauthorité fouücraine
de toutes leurs guerres & affaires entre lesmains, comme à celuy qui s'eſtoit monftré si
preux & hardy , de la ſeule bonnevolonté & gentillefle . Toutesfois comine habile home
mequ'ileſtoit ,craignant quelquemutation de volontezen cepeuple allez liegér & fantaa
ſtique , & pour aufli en auoir plus d'obeïſſance , il choiſit vn nombre de bons & alictis
rez ſoldats, pour demeureraupres de luyà la garde de la perſonnes quelque part qn'il fę
trouuaſt. TV19!! ,

Le Duchépuis apres parſucceſſion de temps,vintà Philippe, le quatrième en ordre VIII.


deles deſcendans, celuy contre quiles Vcnitienseurentla guerre dontnous parlons, à la Philippe Mai
conduitte de laquelle ilsappellerent toutplein d'excellens Capitaines de fort bonnemai= Galcas Vicon
ſon , les vnsapres les autres: Ettout premierement Carminiola , qu'ils firent depuis exe- te,eſtant venu
cuter à mort , & fubrogerent en ſon licu Franciſque ſurnommé Sforce , auquel ils porte - d'Anglet lais
rent touſioursfort grand reſpect & honneur. Auſſi n'eſtoit-ce pas peu de cas que de la fa àſesſucceſ

reputation qu'il auoit dcfia acquiſe à la conqueſte depluſieurs places de Lombardie : tel leurs le nom
lement qu'il dilata bien auant les bornes & limites de leur domination en terre- fermede enuiron lån
ce colté -là. Maiscommentl'Italie ſe diuifa là-deſſus en factions & partialitéz ; les vns ſui- 1400
Franciſque
uans le party des Veniciens, les autres ccluy des Milannois , ie te raconteray cy-apres: sforce braue
Parquoy ie reụiens à mon propos des Venitiens, qui cependant'eſprouuerent lyne & Capitaine, par
les verrus viče
l'autre fortune , tantoſt la mauuaiſc , tantoſt la bonne. Ayans doncques cherché lesmeil à eftre Duc de
leurs & plus experimentez Capitaines qui fuſſent lors , ils lcur mirent entre les mains Milan,
la conduitte & ſuperintendance de leurs armées : Et tout premierement à ce Carmi

niola , que nous auonsdit auoir par euxeſté mis à mort , pource que ſoubs-main il fauo
riſoit à leur aduerſaire , & taſchoir de les trahir ſelon ce qu'ils auoient deſcouuert &
verifié : Puis apres à Franciſque Sforce, qu'ils appellerent au lieu de l'autre . Au denieu
ranci’eſtime qu'il eſt aſſez noroire à tout le monde , comme les Venitiens ayans exploi
té en pluſieurs endroicts de la cerre & de la mer , infinis beaux & excellens faits d'ara
mes , ſont demeurez , il y a deſia plus de mille ans , en leur entier , & en l'heureux luca
cez de leurs entrepriſes & affaires , dont ils ſe ſont acquis vne gloire immortelle par ders
fus tous les autres peuples de l'Italie : Mais d'auoir ainſi touſiours maintenu leut
Eſtąr net & deliuré de toutes factions ,partialitez , ſeditions inteſtines , ç'a eſté la bon
ne forme de leur gouuernement quileur a cauſé ce bien - là , laquelle va ainſi que ie vais di
tc . Le peuple anciennement y auoit la fouueraine authorité & puiſſance , & ordonnoit tégouuerne
:

de toutes choſes auec lesMagiſtrats à ſon bon plaiſir & fantaiſie : Puis apres comme la ment& police
commune ſe trouuaſt chacun en ſon particulier detenu & empeſché à ſa bcſöngne , & cie de Veniſe,

qu'ils n'auoient plusle loiſir des'aſſembler au conſeil à toutes heures ,ſelon que les affaires
ſe preſencoient, ils furent contraints de remettre cela aux principaux & plus apparents,
Hiſtoire des Turcs ,
94
Depuis
1415. quieſtoient aduancez aux charges, ou par fort, ou par les voix & fuffrages , & leur en
iuſqu'en laiſſer faire. Et ainſi d'vn gouuernement populaire , cette Choſe publique paſſa en Ariſto .
1422._ cratie , c'eſt à dire à celuy des plus grands & mieux famez Citoyens. Depuis lequel temps ,
L'Eftat Ve- elle s'eſt touſiours depuis fore heureuſement maintenuë , & à acquis vn merueilleux pou
miſ e du de
co m
mencement uoir. Ils ont entr'autres choſes ce qu'ilsappellent leur grand Conſeil, auquel ils s'allem
Democrati- blent toutes les ſepmaines ; & là en ballorant , on eſliſt les Magiſtrats des villes eſtans
qui paffe.com. Cous lcur obeiſſance, 8c de la cité encore: Toutesfois leurs loix ne permettentà perſonne
commemeil- d'y entrer , qu'il n'ait atteint l'aage de vingt -quatre ans , & ne foit Venitien naturel,
leureque les Gentil-homme, exempe de toutes les reproches qui le pourroient exclure de ce priuile
gouuernemit
du peuple . ge & honneur. Il s'y trouue ordinairement iuſques à deux mille perſonnes , & plus,
Maintenant qui créent les Officiers de tous les lieux & endroits où il eſchet d'en pouruoir. Quant
ftes, & font au Duc , ils choiſiſſent celuy qui eſt tenu de tous pour le plus homme de bien , &
d'ordinaire en mieux fainé , lequel a des voix en toutes les deliberations & conſeils, & eft fort reſpe &té
ce conſeil
bien 3000 . d'un chacun. Il fait fa demeure au Palais de la Seigneurie qu'on appelle faina Marc ,

Le Ducou où il eſtnourry & entretenu aux defpensdu public; & y a touſours fix Conſeillers * qui
Doge de Ve- luy aſliftent , ſans leſquels ils ne ſçauroir rien faire; car ils connoiſſent & ordonnent de
* On lesappelle toutes lesaffairesd'importance auecques luy : Er durece Magiſtrat là ſix mois ſeulement:
trois au bout deſquels autres ſuccedent en ļeur place.Apres ce grand Conſeil dont nous ve
les Sages ,
qui font a la nons de parler, ily en a vn autre qu'on appelle des Pregay , c'eſt à dire des femonds ou in
main droite,és uitez , en nombre de trois cens , leſquels ſont choiſis & elleus audit grand Conſeil, de
trois de la mer,
à la gauche çeux qu’ontiçnt pour les plus ſages & aduiſez. Cc Conſeil icy connoiſt de la guerre, de la
LeConſeil des paix , & des Ambaſſades : & ce qui s'y reſout,demeure ferme & arreſté. Pour les cau
Pregay.
fes criminelles,ils commercent dix perſonnages qui les iugent en dernier reffort: car il
leur eſt loiſible de mettre la main ſur la perſonne du Prince meſme ſi l'occaſion s'en pre
ſente, & le condamner à la mort : & ne leur oferoit perſonne contredire ne donner em
peſchement là -deſſus: car les anciennes inſtitucions de leur Choſe publique le veulent
ainſi. Et ſontcxpreſſémentcréez ces Deccm - virs, pour punir les mal-faicteurs & delin
quans quiont förfait, ſoit enuers le public , ſoit à l'endroit de quelque particulier ,dont
apres auoir bien veu & examiné le procez ils font faire la punition . Il y a encores d'autres
luges , tant naturels de la ville , qu'eſtrangers, qui vuident les cauſesordinaires & ciuiles.
des Quaranté Toutesfoisil y avne chambre qu'ils appellent desQuarante deuant leſquels il eſt permis
où rellortiſ. d'appeller, à ceux qui ſe ſentiroient greuez du iugement: & là ſont reneus les procez,
lations des pour ſçauoir s'il a eſté bien ou mal appellé .Que fi d'auenture ils ſe trouuent partis , & nefe
dir
peuuent accorder pour leregard du iugement, le tout eſt rienuoyé aux Pregay, là oùapres
auoir bienmeurement debattu le droit des parties, ſans y porter au @une faueur ny affe
Les officiers & ion particuliere , l'affaire eſt finalement terminé en dernier reſſort. Il y a encore aſſez
pour la nuict:d'autres Magiſtrats, & offices deſtinez pour la ſeureté de la ville , leſquels ſe prennent
gardeque de nui & il ne ſe face quelque tumulte ou deſordre : d'autres ſont commis à re
cueillir lesdeniers des reucnus, impoſitions,& ſubſides, leſquels ils diſpenſent & em
ployentſuiuant ce qui leur eſt ordonné par le Duc, & le conſeil; auquel ils ne laiſſent pas
de tenir vn bien grand lieu , entant que touchent lesdeſpeſchent, tant pour le regard des
1
finances dont ils ontla tocale charge , que pour la police & les affaires d'eſtat: neanmoins
ils ont des contreroolleurspour auoir l'ail, & obſeruer commeils verſeront en leurs ma
Les reeeueurs niement. Et ſont ces Eſtatsicy à vie , parquoy on a de couſtume de les mettre ordinaire
& treſoriers ment és mains des plus vieils & honorables perſonnages ; pour ce qu'on eſtime que ce fe
generaux ſont
à vie , roit choſe trop mal -ayſée, de rendre compte d'an enan de ſi groſſes receptes , & deſpen
ſes, enſemble desdeniers qui toutes choſes deſdui&tes peuuent finalement demeurer de
reſte és coffres del'Eſpargne.De ces treſoriers icy , on adecouſtume d'eflire le Duc,tou
tes les fois queceluy qui eſt en cette ſouueraine dignité vient à deceder . Et ainſi de degré
en degré viennent aux charges les plus honorables, tant qu'apres s'eſtre bien & deuëmene
portez en cous leurs exercices & manimens, ilsmontent ſuiuant le deuoir qu'ils y auront

dela liculation fait , iuſquesau plus haut ſommet , & dernier aduancement qu'ils peuuent eſperer . Or
de Veniſe .
cette citéicy ſurpaſſe toutes les autres del'Italie , en deux choſes; l'vne en beauté & ma
gnificence d'edifices, & l'autre en ſon eſtrange & admirable ſituation : car elle eſt de tous
coftez encloſe de mer ; & ſemble que ce ſoie quelque deluge , lequel
ayant ſubmergé le
pays d'alentour, l'a arrachée & deſiointe de terre- forme, pour la laiſſer ainſi plantée au
beau milieu des ondes.Mais auec tout cela elle eſt pleine d'infinies richeſſes , pout eſtre fi
propre & idoine au trafic & negociation de toutes les choſes qu'on pourroit fouhaitter; ce
qui
Mahomet I. Liure quatrieſme os
.

qui donne moyen aux habitans de faire leur profit par deſſus tous autres mortels . Il y a
Depuis
des ports & hayres ſans nombre tout au tour, & dedans les canaux & carrefours encore ,
141S
qui tiennent lieu de ruës & de places telles qu'on voit és autres villes . Mais de toutes les
iulqu'en
choſes qui y font, iln'y a rien de plus beau ne magnifique quel'Arcenal, qui eſt à l'vn des 14 2 2 .
coings ,là où ſontcontinuellement entretenus pluſieurs milliers de perſonnes de toutes
fortes de meſtiers, trauaillans aux galleres & vaiſſeaux qui ſontlà touſiours en fort grand

nombre , les vns preſts àfaire voile, lesautresà ietter en l'cau ,les autres qui ne ſont qu'en- venire le plus
corc elbauchez , ou parfaits à demy. C'eſt auſſivne trop ſuperbe choſe , que des halles & beau de tous
magazins remplis d'armes & munitions de guerre , en quantité preſque incroyable : car le monde,
ce lieu fermé tout autour de tres-fortes & hautes murailles, contient prez d'un quart de
lieuë de circuit; & toutes les années on eflit deux citoyens, qui ont la charge & ſuperin- Le texte por
te cinq ſtades,
tendance de tout ce qui en dépend . Au regard des cheuaux & autres montures, on ne qui font 625.
ſçait là que c'eſt , & n'y en a aucun yſage , car tout le monde y va à pied le long des quaiz , pas.
qui ſont decoſté & d'autre des canaux , auec des ponts à chaquebout de ruë ; ou bien ſur
I de petites barquesfortlegeres, proprement agencées, & couuertes de cerge noire , qu'ils
1 appellent Gondoles , qu'un ſeul homme conduit, eſtant au derriere tout ſuſpendu en
l'air ſur vn pied , où il vogue d'vn auiron en auant d'une viteſſe & dexterité nomparcille. Comme en
1 Les maiſons ſont faites en terraſſe , couuertes de thuilcscreuſes: & n'y a aucunesmurail- tout lereſte
de l'Italic.
les ne cloſture autre que de lamer , qui la bat de tous coſtez , & va & vient à trauersem
pliſſant les canaux d'eauë ſallée , où elle ſe hauſſe & augmente deux fois en vingt - quatre
heures, à cauſe du flux & reflux qui eſt plus fort là , qu'en nulaurre endroit de la mer Me- A Veniſe le
flor de la mer
diterranée . Quant aux Magiſtrats, dignitez, charges & offices des places qu'ils tiennent paroiſt plus
tant en la terre fermede l'Italie , que de la Dalmatic, Eſclauonic , & Epire ; & és coſtes , & qu'en nul au
illes de la mer, on les eſlit en ce grand Conſeil dont nous auons parlé cy -deſſus, toutes les tre endroit de

foisqu'ils viennent à vacquer . Leur temps expiré, ceux qui les ont adminiſtrez en vien- serrante.
nent rendre compte à la Seigneurie : s'ils s'y ſont bien portez , ils montent de main en

main à d'autres plus grandes & honorables charges : mais auſſi s'ils y ont commis quelques
eſtre em
abus , on les chaſtie ;les vns eſtans declarez incapables de iamais paruenir , ny Lechefd'ara
ployez à aucune dignité publique ; les autres encore plus griefuement , ſi le cas y eſchet, méede terte
Le Chef & Capitaine Generalde leurs forces par cerre n'elt iamais pris du corps de la Sei- des Venitiens
gneurie, de peur que venantà gagner la faueur des gens de guerre qui ont à luy obeyr & eſtranger,
$
1 eſtre ſous ſa charge , il n'attentaft quelquechoſe ; & ne fe vouluſt emparer de la tyrannie
& puiſſance abſolue. Mais le plus ſouuent aux armées de mer, , ils commettent quelqu'vn
d'entr'eux , & mclinement quand ils n'ont moyen de recouurer des eſtrangers aſſez ſeurs,
$
& aguerris à leur gré . Tous les ans d'ordinaire ilsmettent dix galeres dehors, & aucunes
fois plus , qui vont rengeant les coſtes de la merIonie iuſques en l'Archipel , & plus haut
encore vers l'Hellefponte , & la Propontide:afin de nettoyer lamer des Pirates , quiauec
I
leurs fuſtes ont decouſtumc de l'infeſter, & feierter ſur ceux qui vont & vicnnent , tant * Ils ont rie

marchands qu'autres paſſagers : & par ce moyen aſſeurer leurs gens qui trafiquent en coufumé d'y
1
* Egypte , & en Suric , à Baruch, Tripoli & autres endroits pour le fait de l'eſpicerie, dro- cnuopertousles
DE

guerie, ſoyes, draps d'or & d'argent , & toutes autres ſortes de denrées precieuſes , qui fer golleajfes,
3a
3s

viennent à la mer par la voye d'Alcp , & de Damas . Au moyen dequoy ces galeres ne re- les plus beaux
BÖËE

tournent point, qu'iln'en arriue d'autres pour leur leuer le ſiege. Il yades vaiſſeaux ronds was better une
i

auſſi que la Scigneurie louë aux particuliers qui vont en Alexandrie d'Egypte , voire iuſ- nulle pars.
ques auxmareſtsMeotides, au deſſusdu Pont- Euxin ; & d'un autre endroit , tout le long
de la coſte de Barbarie vers le deſtroit de Gilbatard , & horsed'iceluy encore par la mer
Oceane, és Eſpagnes ,Portugal,France , Angleterre, Flandres , Holende , Frize, Danne- Les Veniticns
de march , Noruege, & autres regions Septentrionales ; où les ieunes Gentils-hommes Ve- grands voya

nitiens vontordinairement en perſonne, tant pour gagner quelque choſe , que pour voir mer.
gre le monde , & apprendre à viure , par le moyen de la prattique & connoiſſance qu'ils ont
des mæurs & façons de faire des nations eſtrangeres : ce que puis apres ne leur ſert pas de
peu au maniement des affaires publiques . Or ils conſumerent de grandes ſommes de de

niers en la guerre qu'ils eurent contre le Duc de Milan , de façon que tout leur eſpargne
y fut eſpuiſée, & lereuenu encore ſi bien eſcorné, qu'ils furent contraints de ietter vn
grád emprunt ſur lesparticuliers, quaſi de la dixieſme partie de tout leur reuenu dont tou
iesfois on leur faiſoitrente quipaſſoit à leurs heritiers, & ayans cauſe: y en a encore qui
par diſette & necellité, la tranſportent & alienent à d'autres , à vil pris . Car combien que
tej
cette cité ſoit riche & opulente infiniment ,& qu'il y ait de bonnes bourſes'autant qu'en
96 Hilcoire des Turcs,

Depuis nulle autre que ce ſoit , il ya auſli ( commepar tout ailleurs ) de inauuais meſnagers , & .de
I 415 . ceux quine ſont pas heureuſementappellez de la fortuneaux biens & facultez de ce mon
iulqu'en de. Tellement qu'il s'y trouue de la pauureté par endroits , & filc public n'a point ac
1422 .
couſtumé d'ayder nc fubuenir iamais vn Gentil-homme Venitien , quelque neceſſiteux
& indigentqu'il puiſſe eſtre ,de peur que cela ne fut cauſe de les rendre nonchalans &

Merucilleuſe oyſifs, & lesempeſcher des'eſuertuer d'euxmeſmes. L'ordre (au reſte) & police qui y
ſeuerité à ve
niſe pour en furent eſtablis d'és le commencement ,ſont ſi bons, quepar vne telle longueur de temps
b nnir l'oili- qu'il y a que ce Potencat dure , il ne s'eſt trouué encore perſonne , qui ſe ſoitmis en deuoir
ueté.
d'y ſuſciter eſmotion , ou d'y vouloir innouer quelque choſe , fors ſeulement vn ieune
Gentil-hommenommé Baymondo Tiepoly, de fortbonne maiſon & grandement riche,
Il n'y cut ia- lequelparlemoyen de ſesdons,largeffes, & bien-faits, auoit tellement alleché la com
fe que cettui .mune, qu'il eſtoitſurle poinct de ſe faire Seigneur , quand ainſi comme il s'en cuidoit al
cy teulement, ler au Palais pour s'en emparer, accompagnéd'une grande foule de peuple,qui le ſuiuoit
quiafpirale à auce cris & ioycuſes acclamations, vne femmeluy ietta du haut d'vne terraſle vne thuile
ſur la teſte , quiluy froiſſa la ceruelle , & finit là ſes iours, auec ſon ambition & courte ty
rannie. Perſonne ne s'eſt trouué depuis qui ait voulu , ou pourle moins oſé entreprendre
de remuer l'Eſtar , car la Seigneurie donne bon ordre que tels inconueniens n'aduien
nent plus.
IX . MECHMET, fils de Bajazer, ayant denoncé la guerre aux Veniciens, ils armerent fou
Mechmet le dain bon nombre deGalleres , auec force vaiſſeaux ronds, car ily en a touſiours de preſts
à

premier de
tousles Turcs voguer & faire voile , & ne reſte que de ietter les matteloes , & gens de guerre def
qui fit la guer- fus : tous leſquels cinglerent droict vers la route de l'Hellefponte , ſous la conduitte
te aux Včni- de Pierre Lauredant general de la flotte, quien la guerre contre les Geneuois auoit fait
Pierre La re- maintcs belles choſes, & acquis vn grand honneur. Cercuy -cy eſtant arriué au deſtroict
dan chef de quifepare l'Aſie de l'Europe , s'en vintmouiller l'ancre vis à vis de la ville deGallipoli,ne
~
mierdes Ve voulant pas rompre ouuertement, ne venir aux armes le premier, s'il luy euft eſté pofli
nitiens.
ble ;pource qu'il ſembloit quela paix reſpiroit encore, & que les alliances n'eſtoient pas
du tout ſi violées & cnfrainctes , qu'il n'y euſt quelque eſperance d'appointement : aulli
auoit -il eu charge expreſſe de la Seigneurie de temporiſer , & ſe tenir plucoſt ſur la
deffenfiue , que d’eſtre le premier à affăillir ; ce qu'ils faiſoientauec vne bien grande con
ſideration , & fort prudent aduis , afin
que les places qu'ils tenoient au beau milieu des
paysdeMechmet ,le long de la coſte de la mer Ionie, & au dedans de lamer Ægée , ne
vinſſent à ſouffrir quelque dommage de la part des Turcs,dontelles eſtoientenueloppées
de toutes parts. Parquoy le Senat entre les autres poincts & articles de les inſtructions,
luy auoit fort recommandé cettuy-cy , de ſe bien garder de rompre le premier, à celle fini
qu'cſtant prouoqué des ennemis , ils euſſent plus iuſte couleur de ſe deffendre. Comme
doncques il fuſt venu ſurgir au deſtroia de l'Helleſponte, à la veuë deGallipoli , tout ioi
Majeune ho- gnantleriuage de l'Aſie ,le gouuerneur de la place, de la maiſon & famille des Fuſcary,
cari fort alti- ſe prit ſoudain à eſcrier, que lamajeſté du grand Seigneur ne permettoit pas de compor
gé en fon in- ter plus longuement que ces gens-là les vinſſent brauer de ſi prés.Ory auoit-il plus d'a
nocence . nimoſité en cela que de raiſon , pource qu'vn ſien fils auoit eſté tiré en iugement à Veniſe

par le conſeildes dix , au grand danger de ſa teſte , pour quelques menées & pratiques
qu'on ſoupçonnoit auoir par luy eſte braſſées contre l'Eſtat. Toutesfois encor qu’on luy
euſt donnéla queſtion fort & ferme, fi nc peût-on rien tirer de luy , au moyen dequoy il
eſchappa , & s'en retourna ſain & ſauue à ſes parens. Il fut encore pris vneautrefois de
puis , & arreſté en Candie ,pourauoir tué vn hommequiluy reprochoir ce que deſſus , &
derechef accuſé de trahiſon : tellement qu'ilfutmené à Veniſe , & ſemblablementtrouué
innocent, & renuoyé en Candie abſous à pur & à plain ; là où quelque temps apres il finit
L'arméede ſes iours. Et ainſi le gouuerneur de Gallipoli , apresauoir chargé à la haſte grand nombre
que contre degensde guerre ſur les vaiſſeaux qui eſtoient au port , à fçauoir vingt-cinq Galeres, &
lés Venitiens. enuiron quatre -vingts que naufs , que brigantins, il ſe ietta hors la bouche d'iceluy , auec
vne grande parade , & oftentation , & vn bruit merueilleux de trompettes & clerons,
penſant d'abordée eſpouuenter les Venitiens, & qu'ils ne l'oferoient attendre : Mais eux
hauſſant incontinent les voiles , paſſerent vn peu plus outre deuersle Periconeſe;non
Maintenant toutesfois que la peur commandant de faire cela ,maisſeulement pourmettre touſiours le
le bras S.
bon de leur coſté , & monſtrer d'auoir fuy à leur poſſible l'ouuerture de cette guerre :pour
Gcorge.
prendre quant& quant le deſſus du vent , & l'aduantage du courant qui de la largeur &
ſpacieuſeté de la Propontide ſe venant rcferrer en cette encouleure ou canal , deuient là
fort
Mahomet I. Liure quatrieſme. 97 Depuis
1415

fort roide & impetueux. Or y auoit -il vne galere Pelopofienne quifuiuoit derricre af- iufq : en
ſez loin ; & parauenture qu'on l'auoit ainſi laiſſéetoutà propos :contre cette -cy ſe déban- 1424 .
da de la flotte & armée Turqueſque , vne de leurs galeres desmieux equippées , pour l’al- Le goulletde
ler inueftir & choquer ,neantmoins on faiſoit ſigne de la generale des Venitiens à l'autre , l'Hellefponte.

qu'elle euſtà ſuiure fa routte ſans autrements'arreſterà combattre ;ce que le Capitaine deſtroit de
prit tout en autre ſens , interpretant que s'eſtoitlemot qu'on luy donnoit pour coinmen- Gallipoly,or
cer la charge. Aumoyen dequoy faiſant addreſſer l’eſperon dela galere contre celle qui fori tempe
venoit à luy de droit fil, il la prit lià propos',tantpar la faueurdu vent & de la vague dont ſtueux.
il auoit le deſſus, que de l'effort de fa cheurme qui eſtoit beaucoup meilleure que l'autre, que miſe à
que ſansautre contradi&tion il la renuerſa & inità fonds.LesTurcs voyans le conflict auoir fonds par vne
ainlieſté commencé de la part des ennemisne ſe contindrent plus,mais ſemirent à voguer Bataille na
de toute leur force ; & les autres auſſi tournerent les prouës de leurs vaiſſeaux au deuant wale entre les
d'eux,tellement quetout ſoudain ils ſe trouuerentmeſlez & attachez à vn tres-furieux & Venitiens &

morcel combat;qui couurit en vn inſtantla mer de corpsmorts,& du bris des vaiſſeaux qui detroit de
s'encrefroịfſoient auec vn bruit horrible & eſpouuentable . A la parfin toutesfois les Veni- Gallipoly, sa
ciensdemeurerent les maiſtres;& ayansmis pluſieurs vaiſſeaux à fonds, en prirentiuſques Feniciens.
à treize,mais vuides d'hommes la plus grand part , pource que les Turcs s'eſtans ietrezen
lamer gagncrent fort aiſément à nage le prochain bord ; & les autresſe fauuerentà la fuit
te le mieux qu'ils pûrent.Cette viđoire leurmit tour incontinent entre lesmains la ville Lampſaque
de Lampſaque , qui eſtoit pres de là ,laquelle ſe rendit ſans coup frapper. Cela fair , & ſe rend àeux .
apres y auoir laiſſé vne bonne garniſon , ils s'en retournerent en leur pays où Lauredan
n'eutpas pluſtoſt mis pied en terre , que pour recompenſe de la vertu , & des ſeruices qu'il Leur grande
auoit faits en ce voyage , on l'appella cn iugement ,pource que contreuenant à ce qui luy ſeueritě,
auoit eſté ordonné, il auroit le premier fait acte d'hoſtiliţé , & rompu la paix que la Sei
gneurie auoit auec Mechmet. Toutesfois le tour bien examinéil fut abſous à pur & à
plain ; comme celuy quin'auoit point commencé lameſlée: Auſſi que bien -coſt apres eſtans men ? auec se
allez & venus pluſieurs meſſages d'une part & d'autre,lesalliances furent renouuellées, & Turc.
l'appointement renoüé. Les choſes paſſerent ainſi à celle fois entre les Venitiens& Mech
met, lequel au demeurant ſemonſtroit merueilleuſement affectionné enuers lesGrecs,
s'efforçant touſiours de plus en plus de les gratificr , & rendre concens de tout ce qu'ils
vouloientde luy ; & procedoir cette amitié, à ce que l'on dit , d'une telle occaſion .
MUSTAPHA qui eſtoit auſfi des enfans de Bajazér : reprenant les erres de ſon frere X.

Moyſe , s'eſtoit retiré deuers le Prince de Synopeennemy morteldeMechmet , auec le- Muſtapha
quel il auoit fait ligue tres-eſtroite , tellement qu'ils s'eſtoient entre-promis & juré de dernier des
jamais ne s'abandonner l'vn l'autre , quelque affaire & danger qui ſe preſentaſt.
Il auoit Bajazet ,fes
menées con
pareillement enuoyé ſes Ambaſſadeurs au Prince de Valaquie , où il s'achemina en per tre ſon frere
Tonne bien -coſt apres: & fut fort amiablemenț receu de luy ,auec de grandes offres & quileddelcou .
promeſſes de luy aſſiſter en tout & par tout. Celaluy hauſſa le cæut d'aſpirer au recouure- ure auoir eſté
ſuppoſé.
-ment de l'Empire ,mais ilperdit beaucoup de temps à roder de coſté & d'autre auec trois
cens cheuaux qu'il auoit en cour deuers les principaux ſieurs Turcs : pour caſcher de les
attirer à fon party ,& leur faire abandonner celuy de fon frere. Et voyant à la fin que
perſonne pour cela ne ſemouuoit ,nyque les choſes n'eſtoient pas pour luy ſucceder fe
lon ſes conceptions & eſperanccs , il ſe trouua en vnefort grande deſtreſſe & perplexité :
carMechmec qui eſtoit vn bon & equitable Prince , doux & courtois enuers vn chacun ,
& d'yn eſprit merueilleuſement repoſé, auoit ſi bien gagné les volontez de tous les peu
ples , qu'iln'eſtoit pas bien aiſé de le deſarçonner.loint auſſi qu'il mettoiten auant cettuy
cý n'cftre pas le vray Muſtapha, fils de Bajazer, ains auoir eſté ſuppoſé au lieu de l'autre,
qui eſtoitmort petit garçon :Ce quemeſme teſmoignoit celuy quiauoit eu la charge de
le nourrir & efleuer, perſonnage d'authorité , & digne de foy : Erde vray il ne rapportoit
de rien que ce ſoit , ny à Bajazet , ny à pas vn de ſes enfans ; de façon que Muſtapha
voyant qu'il n'auançoit rien , aduiſa de fe rctirer deuers les Grecs , par lemoyen deſquels
ileſperoit fairemieux ſes bcſongnes, dautant qu'ils eſtoient comme au centre de l'Em
pire des Tures ,& parainſi pourroitaſſaillir ſon frere de quelque coſté qu'il luy viendroit
le plus à propos. En cette determination , accompagnée neantmoins de beaucoup d'in
certitudes & ſoucis, il partit de Valaquie , & prenant ſon chemin à trauersla Thrace, vint
à Theſſalonique , où iln'eut pas pluſtoſt mis le pied , que leGouuerneur de la ville s'en
ſaiſt , & ſoudain en aduertit l'Empereur pour ſçauoir ce qu'il en voudroit eſtre fait : aufli
queMechmetayant eule vent de la venuë de Muſtapha enta Grece auoit en toute dili
1

I
1
98 Hiſtoire des Turcs,

Depuis ģence aſſemblé vn camp volant , & s'en eſtoit venu ( le cherchant de tous coſtez ) dcuant

1415. Theſſalonique , où on luy auoit dit qu'il s'eſtoit retiré : Parquoy il demandoit à toute
iuſqu'en force qu'il luy fuſt mis entre lesmains , comme vn affronteur ſuppoſé, vraye peſte & note
1422.
d'infamie pour la maiſon des Othomans. L'Empereur fic reſponce ; qu'on ſe donnaſt bien
garde de le laſcher en quelque ſorte que ccfuſt; & quant & quant dépeſcha à Mechmet
fait ſon pro- pour renouueller les anciennes alliances auec luy ,ſous condition dene remettre iamais
fit de la priſe Mustapha en liberté. Surquoy la ligue& amitié fut jurée , fort expreſſe entre les deux
deMuſtapha. Princes : & l'infortuné enuoyé priſonnier au chaſteau † d'Epidaure, auec Zunait Duc de
Autremens Smyrne , quieſtoic venu pour l'ayder contreMechmet; là où ils demeurerencallez lon
Monembafe. guement, & puis furent tranſportez és Illes d'Imbros & Lemnos, * dont ils ne ſortirent

* Lembro es iuſques apres la mort deMechmet. Ainſi les Grecs luy ayansſi bien compenſé tous les
Stalimene,
plaiſirs qu'ils en auoient receus:par le ſeul detenement de celuy quiluy pouuoit renuer
ſer fans deſſus deſſous tout le repos & aſſeurance entiere de ſon Eſtat, obtindrent ſans
Mechmet grande difficulté ce qu'ils voulurent de luy , tant qu'il veſcut : & cependant curent vn
fort affe&ið- Beau moyen de faire leurs beſongnes ſousla faueur & ſupport d'vn ſi puiſſant amy, allié
né enuers les
Grecs: & confederé. Auſfi diſpoſerent-ils commebon leurſembla de couc lė Peloponere, & y
eſtablirent telle formede gouuernement qu'ils voulurent.
XI. Or l'Empereur Emanuel auoit pluſieurs enfans, & en premier lieu Iean le plus aagéde

Les enfans tous, Andronic,& Theodore;puis Conſtantin , Dimitrc,& Thomas.A lean non ſeulement
d'Emanuel.
comme à l'aiſné ,mais le meilleur encore, le plus ſage , & dcbonnaire de tous les autres ,il
Ican filsaiſine laiſſa l'Empire , & le mariaauec la fille du Marquisde Montferrat , quiau demeurantn'e
de l'Empe- ftoit pas des plus belles,mais en fagefle,honneſteré ,modeſtie & ſemblables vertus di
reur, eſpouſe
gnes du lieu dont elle eſtoit iſſuë , ne cedoit à aucune autrc dc ſon temps. Neantmoins
Marquis de pour tout cela , ſon mary qui viſoitplus au corps qu'à l'eſprit,fuiuant l'ordinaire desieunes
Montferrat. gens (meſmementoù l'accouſtumance , qui eſt le plus fort lien qu'on puiſſe trouuer pour
arreſter & retenir l'amour inconſtant & volageſans cela n'eſt point encore aſſez bien eſta
blie & ancrée entre les deux parties ) ne laiſla pas de l'auoir à contre-ceur & deſdain : de

forte qu'ilne la pouuoit gouſter , & ne hancoit auec elle en ſorte quelconque. Et elle qui
eſtoit d'vn grand cæur ,nc pût longuement comporter qu'on en fiſt ſi peu de cas :Par
quoy fans attendre dauantage, ny prendrela patience de le gagner auec letemps, quipar
aduánture y euſtpû faire quelque choſe , le planta là , & monta ſurmer ,pours'en retour
ner à ſes parens, luy puis apres ſe remaria à la fille du Duc de Ruſſie . Ce furent les primi
Empereur & ces dc l'Empire de ce ieune Prince , auquel ſon perc Emanuel s'en eſtoit démis de ton vis
Patriarche
tout enſom . uant , & li l'auoit pourucu quant & quant du Patriarchat , qui eſt la fouueraine dignité de
ble . toute l'Egliſe Grecque. Andronic ( le ſecond de ſes enfans ) eut le gouuernement de
Theſſalonique ,mais quelque tempsapres il cheut enmeſellerie:& pource qu'il voyoitles
Theſſaloni- affaires de cette cité cítre en ſi mauuaistrain , qu'il n'y auoit plus d'ordre ny eſperance de
que venduë lesredreſſer ,il la venditaux Venitienspour vne bien petite ſomine d'argent,cftimant que
pogues aux cette alienation retourneroit au bien & vtilité de luy & des habicans. Cela fait , il ſe retira
Venitiens. au Peloponeſc deuers ſon frere, où il eſleut fa'demeure en la ville de Mantinée au pays de

Laconic . Mais ilne veſcutpaslonguementapres;car le mal ſe rengregca , qui auec le cha


grin & ennuy dont ileſtoit affligé pour ſe voir en vn ſipiteux eſtat, l'emporta hors de cette
vie à vne plus heureuſe ;ne laiſſant pour tous enfans qu'vn ſeulfilsnommé Theodore, le

Theodore quel auantmourir , il auoitenuoyé àſon frere TheodorePorphirogenite , pourluy ſucce


fils d'Andro- derà la Seigneurie du Peloponeſe, comme il fit à la fin :& fur touſiours fortgracieuſe
nic fuccede ment traitéde luy,non tant pour luy eſtre neueu , que pource qu'il eſtoit fils quant &
au Peloponc, quantdeceluy de tous ſes freres qu'ilaymoit lemieux . Ce Theodore apres le deceds de
ſon oncle eftant paruenu à vne ſibelle & ample Seigneurie,cſpouſa la fille d'vn Malateſte
Eſpouſe ia fil- Italien , Duc de la Marche , l'vne des plus belles & accomplies Princeſſes qui fut en tous
lateſte , qui ces quartiers-là : Et neantmoinsil s'en ennuya tout incontinent; dont ils firent vn ſi mau
repudia de- uaismeſnage , & curent tant de riottes , de querelles, & diffentions par enſemble , que
puis.
finalementil ſe reſolut de quitter toutlà , & aller prendre l'habit des Cheualiers de ſainct
Eſpouſe en Iean de Jeruſalem , qui faiſoient lors leur reſidence en l'Ille deRhodes. Sieſtant donc- .
ſecodes nop- ques arreſté dų tout ce propos, il enuoya querir ſon frere pour luy reſigner la princi
René Ducpautépauté entre les mains. Mais tout ſoudain il changea d'aduis , car les Seigneurs & Ba
d'Athenes, rons qui eſtoient ſans ceſſe à ſes oreilles pour luy remonſtrer l'erreur qu'il vouloit fai
de la maiſon
re , l'en deſtournerent à la parfin , & firent tant qu'il ſe remaria à la fille de RenéDuc
de Florence d'Athenes, laquelle ſurpaffa en cxcellence de beauté toutes les autres Dames de ſon
temps .
Mahomet I, Liure quatrieſme. 99

temps ;mais
1 il n'en eut pointd'enfans ,& reuintle toutapres qu'il futmort , à les baſtards, Depuis
ainſique nousdirons cy-apres. Ce René icy qui fut Seigneur de Corinthe, & d'Athenes, 1415.
& commanda auſſi à la Bæoce , voire iuſques ſur les confins & limites de la Theſſalie, iuſqu'en
eſtoit Florentin , de lamaiſon des Acciaoli; & paruint à cette grande authorité lors que 1 4 22.

les François , & les Venitiens enſemble leRoy de Naples,lesGeneuois, Lombards , & au
tres puiſſans peuples du Ponant, par l'exhortement & inſtigation du Pape , paſſerent de
compagnie à la conqueſte du Peloponeſe , & du reſte de la Grece. Les Geneuois de la fa
mille des Zacharies, s'emparerent bien & beau de la contrée d'Achaye ,& de la plus grand '
part decelle del'Elide : Prirent auſſi la ville de Pylos,auec vnebonne portion du pays de

Meſſene , & fiancrerent encore dans la Laconie ;tellemét que rien ne demeura aux Grecs
ſinon lecæur & le dedans du Peloponeſe ; car les eſtrangers ſe firentmaiſtres de toute la
coſte ,& desregions maritimes , dont ,René eut pourla part celles de l'Attique , & de la
Bæoce, comme i'aydit cy -deſſus, & fiprir depuis quelques places ſur les Phocenſes . Les
Gencuois auoient long -temps auparauant conquis l'Ille d'Euboée, autrement dite Ne Les Veniciens
grepont,leſquels ayans quelquefois permis aux Venitiens d'y deſcendre pour ſe raffreſ s'emparent de
chir ,ceux-cy s'eſcarterentde coſté & d'autre comme pour aller à l'eſbat : Surquoy ils en - l'Ile de Ne
trerent en querelle auec lesGeneuois ; dont ils eurent le deſſus , & les en chafferent. Et srepont, où
pource quele pays leurſembla propre & commode pourbeaucoup de leurs intentions, ils lesauoientre
le garderent depuis; donnant toutesfois quelque recompenſe aux Geneuois,afin d'amor- ceus l'an 1301,
tirles querelles quieuſſentpeu ſourdre de cette illegitimeoccupation. Long-tempsapres
les Venitiens & Geneuois , ce René icy ,les François & Arragonnois , enſemble tous les

autres quipaſſerent la mer auec eux à l'entrepriſe de la Grece, aborderent en cette Ille ,
où René prit l'alliance d'un certain Prothyme dont il cſpouſa la fille , par lemoyen duquel
mariage il ne tarda gueres depuis à s'emparer de la Seigneurie : & de là ſe iettantſur la ter
referme, prit Corinthe ; tellement qu'il s'imaginoit deſia en ſon eſprit la conqueſte de
tout le Péloponcſe , quand Theodore frere de l'Empereur, voulant à toutes aduentures
nt
preuenir & obuier à ce quien euſt peu arriucr ; l’alla trouuer pour traiter d'appointeme ,
& luydemander ſa fille ( cette belleieune Dameque nous auons dit cy-deſſus) laquelle le
pere luyaccorda tres- volontiers , & luy aſſigna pour ſon dot la ville & le territoire de Co
rinthe , dont ils deuoient jouyr apres ſa mort . Quant à l'autre de ſes filles , il la maria à
Charles Prince d'Arcanie , & d'Ætolie . Or les premiers Ducs de ce pays- là reconnoiſſoiét des
, Dela famille
Tochicns,
pour ſouuerain le Roy de Naples ,auquelpareillement ſe donnerentles Illesde Cephale
nie, de Zacynthe , & les Echinades ;toutes leſquelles à cauſc des grandes & longues guer
res , qu'ils auoient euës contre leurs voiſins , ou preſque tout eſtoit demeuré perdu , & ſe
trouuoient lorsſansPrince ny chef aucun ;mais il mit par tour des Gouuerneurs en fon Charles TO .
nom .Quelque temps auparauanty en eſtoient bien arriuez d'autres , & meſmement ce chiano con
Charles icy, ayant quant & luy vn Iacquesde la Roze ,Dominique Gillio , Geofroy Mil- quiert l'Epire
ly ,tousbraues & vaillans ſoldats, & fort experimentez aux arınes ;mais comme ils ſe nie.
journoienten Cephalenie ,illuy pritenuie d'aller donner ſur l'Epire , & par lemoyen de
quelques ſieurs Epirotcs, qui ſe vindrent rendre à luy , il conquit le pays quileur apparte
toit. Peu à peu puisapres l'Acarnanie vint en ſesmains.
Sur cesentrefaites , les Albanois eſtansſortisde Duras en bon nombre , s'en allerent
XII.
prendre d'arriuée toute la Theſſalie ,auec vne grande partie desregionsmaritimes deMa
cedoine , & les villes d'Argyropolychné , & Čaſtorie , qu'ils adjoulterent à leurdomaine .
Mais ils partirent entr'eux les places de la Theſſalie , courans& fourrageans ſans intermiſ
fion aucune, tout le pays d'alentour , comme gens vagabonds, quin'auoient le pied ferme
nulle part. De là ils vindrent en Acarnanie , ſouscouleurdemettre leur beſtail aux pacca
ges , dont la contrée eſt fort riche & abondante ; & ſur ces entrefaites prirent conſeil en
tr'eux de ioüer yn tour de leurmeſtier auxGrecs, en quelque ſorte & maniere que l'af
faire deuſt ſucceder. Ils auoient ýn Capitaine entre les autres, nominé Spadafore,homme
hazardeux & prompt à la main , en qui eſtoit leur principale fiance , auſſi leur auoit -il fait
toutplein debonsſeruices :Certuy -cyfur choiſiparmy tous , pour executer l'entrepriſe:
tellement qu'ayans eſpié par pluſieurs iours le Prince Iſaac ( ainſi eſtoit appellé de lieur
de la contrée ( ils le prirent vn iourà leuraduantage , ainſi qu'il eſtoit allé à la chaſſe ſans
ſe douter de rien , & lemaſſacrerent en vn lieu à l’eſcart dans les bois.De là s'eſtansmis en

campagne, ſe faifirentde toutle peuple qu'ils y trouuerent, & le mirent à la cheſne ; le Grande trahi
faiſans Seigneurs du pays entierement, & meſme de la ville d'Arché , capitale de toute nois,
l'Ambracie ,laquelle ils prirentde force.Ilsne s'abſtindrent pas non plusde courir lester
I ij
Hiſtoire des Turcs,
Depuis
res que tenoient en ces quarticrs - là les Princesdu Ponant, où ils firent de grandes defo
1415
iuſqu'en lations & ruines ; car ils n'arreſtoienten placc , eftanscontinuellement le cul ſur la ſelle à
1422 . piller decoſté & d'autre.Cela fut cauſe que lesNeapolitainsqui eſtoient en l'Ile de Cor
fou ( car les Rois de Naples la tenoient pour lors) ſemirenten armes pour aller au recou
l.euscourſes urement de l'Acarnane, & de la ville d'Arché;deuant laquelle ilsallerent planter le ſiege.
& briganda- Mais comme ils eſtoient apres à faire leurs approches , & dreſſer leurs machines & engins
ges.
pour battre lamuraille , le Capitaine Spadafore ayant fait vne briefue remonſtrance à ſes
Corfou priſe Albanois , pour leur donner courage de ne ſe laiſſer point enuclopper là -dedans, tout ain
par Rogier fique beſtesmuësdans quelque pan de rets, & apresy auoir languy en grande deſtreſſe
niso . receuoir quelque vilainc & honteuſe mort ,ſortit ſur les Italiens qui eſtoient eſcartez,les
vns à faire destrenchées , lesautres à ſe loger , & la plus grand partie allez au fourrage &
prochas des viđuailles donnant ſi vertementſur ce deſordre , que d'arriuée il lesmit tous
en routre ,là où ily en eut grand nombre de tuez, & beaucoup de priſonniers: lesautresſe
Spadafore ſauuerent à la fuitte le mieux qu'ils peurent. En ce cõlit ſe trouua Prialupas le Tribalien ,
deffait les
Neapolitains Prince d'Etolie , & allié deSpadafore fieur d'Arthé , qui y fit vn merucilleux deuoir , en
qua l'auoient forte que pour cette fois ils demeurerentmaiſtres del'Acarianie . Mais Charles quelque
ville de mobil temps apres, eſtant forty des Illes auec bon nombre de ſes confederez , & autres , quien
Prialupas Bul. haine de la tyrannie des Albanois, laquelle ils auoient à tres- grands contre-cæur,eſtoient
gare, Seigneur entrez en cette ligue ,recouurerent le pays: & fi conquirent encore la contrée d'Ecolie
del'Acarna
nie . ſur Dom Ignique d'Aualos Arragonnois , enſemble la ville des Dromeniens, qu'il auoit
Charles To- arrachée des poings aux enfansde Prialupas par vne telle voye. Lors que ce Tribale icy
chiano recou
ure l'Acarna alla au ſecours de Spadafore , quand les Italiens vindrent mettre le ſiege deuant la ville
nie . d'Arthé,où ilsfurentſibien battus , il y eut beaucoup de gens d'eſtoffc priſonniers , & en
tr'autres ce Dom Ignique d'Aualos, Gentil-homme de la Maiſon du Roy de Naples,
Dom Ignique ieune, beau , & honneſte au poſſible, & quiſentoit bien ſabonne maiſon.Mais pour tout
d'Aualos pri- cela , Prialupas qui l'auoit cu à la part auec d'autres captifs , ne laiſſa pas de le traiter indi
gnement, ſans en faire non plus de compte , que de quelque vil& maloſtru eſclaue ,con
bien qu'il en attendiſt d'heure à autre vne bonne groſſe rançon , à quoy il s'efloit mis . Sa
femmen'en fit pas ainſi , car elle n'eut pas plutoſt ietcé l'æil deſlus, qu'elle en deuint deſef
perémentamoureuſe , fuſtqu'elle euſt pitié & compaſſion de le voir traiter ainſimal, ou
de la femme bien meuë de faieuneſſe & grandebeauté , oubien pour la legeretéde ſon naturel lubri
de Prialupas. que , deſbordé & lafcif autant que nulle autre de ſon temps , car elle n'attendoit pas
qu'on la requiſt & priaſt d'amours, ains ayant aveuglé quelque ieune homme de bonne
taille , ſoudain elle le tiroit par la cappepour luy dire deuxmots en l'oreille. Auſſi adjou
ſta -elle l’execution à ſon delir ,commevieilſoldar qu'elle eſtoit pratciquée & experimen
tée de longue -main en tels affaires & occurrences: & luy en pleurent tellement les pre

Elle le malla mieres erres , qu’a fin de les pouuoir continuer & entretenir plusà ſon aiſe , elle complotta
cre pour ef auec ſon nouueau adultcre, l'homicide de ſon mary legitime. Lenegoce n’alla point au
pou'cr Dom trement en longueur ,parce que la premiere nuic que Prialupas alla coucher auec elle , il
Taronger til n'euſt pas fi -toſt la teſte ſur le chcuet , qu'ils luy coupperent la gorge : & fi firent encore
creuer les creuer les yeuxà vn ſien fils , qu'elle auoit eu de luy ; lequel s'eſtoit deſrobé , en intention
yeux à ſon
propre fils. d'aller demander ſecoursàMoyſe Empereur des Turcs, pour venger le meurtre de ſon
pere,& recouurer ſon eſtat :mais d'Auālos qui n'eſtoit agreable à perſonne qu'à ſa femme,
& elle deteſtable à tout le monde,negouſterent pas longuement le fruit de leurmeſchan
ceté, car Charles furuint incontinentapreslà-dellus , quilesierta tous deux hors de cour
& deprocez , ainſi que nous auons ditcy-deuant. Quant à la ville & au territoiredes loan
nins, on n'y alla point,pource que de leur bon gré ils te vindrent offrir & rendre à Charles:
lequel depuis qu'il en eut pris poſſeſſion , ſe maintint fort valeureuſement en toutes les
guerres qu'ileut depuis . Et ainſi le pays d'Acarnanie , apres auoir eſté en lamain d'vn Tri
balle , & de là ſous yn Arragonnois, vint finalement ſous la puiſſance de ce Seigneur.
XIII.
TENANT doncques les deux bouts de la courroye,iladjouſta à ſa principauté la contrée
prochaineà la riuiere d'Achelous, que pour lorson appelloit Etus ; & le territoire d'Argy
Charles To- ropolichné, iuſques à la ville deNaupaĉtę ,vis à vis de l'Achaye .Ilmania au reſte tres- lage
chiano eſpou-ment ſesaffaires en paix ,& cn guerre , dont il s'acquit vnc fort grand gloire & reputation
conde fille de parmytous ſes voiſins: Car en iuſtice & cquité , cn valeur & proëffe , il ne ceda ànul d'eux,
René Duc ſi bien que ſon fait profperantdebien en mieux , il eſpouſa Euboide fille de René Duc
d'Athenes.
d'Athenes,& de Corinthe:mais pource qu'il n'eut point d'enfans d'elle, il laiſſa par telta
ment à vn lien baſtard nomméAntoine,le pays de la Bæoce auec la ville de Thebes ; &
celle
10L .
Mahomet I. Liute quatrieſme.

cellede Coririthe vintà Theodore frere de l'Empereut, l'autre gendre de René. Ayant Depuis
puisapres retiré Athenes des mains des Arragonnois qui s'en eſtoient emparez il la laiſſa 1415:
aux Venitiens,tellement qu'Antoine n’herita que de la Bwoce , car le reſte du pays des juſqu'en
1422..
Photenſes , auec la Lebadic auoient deſia eſté empiecez par Bajazet:Mais luy nie pouuant
comporter de fe voir eclipſer vnc ſibelle piece ; leurmeucla guerre , & s'en alla auec ldri
Antoine ron
armée planterdeuantla ville d'Athenes,faiſanttoutediligence de l'enclorre & ſérrer de sisbaltardlay
pres ,afin de la reduire àquelqueneceflité ,& facilitet par ce moyen les pratiques & mie- fucceda ili
nées,qu'il auoit deſia fait ſemer parmy les habitans. Les Venitiens d'autre coſté , à qui
ilfalchoitde la definordre ,craignansque ſielle n'eſtoit prompremierit ſecouruë par quel
que voye que ce peuſteſtre, il n'en aduintquelques inconueniens , firent ſoudain le plus
grand amas de gens qu'ils peurenten l'Inc de Negrepont,auec l'equipage & fuitte necef
faire pour leur entrepriſe en intention de s’aller ictter dansla Bæoce,afin de diuertir An
coinc,& luy faire leucr leſiege d'Athenes pour venir au ſecours de ſon plus affeuré herita
ſe.Dequoy tout auſſi-toſt qu'il eut les nouuelles , il partit ſecrettentent de fon camp
auec fix cens hommes ſans plus; toutesfois choiſis & efleus parmy tous les autres, & s'en
vint embuſcher en vn deſtroit par où les ennemis deuoient paſler ; faiſant deux troupes,
l'vne qu'ilmit à l'entrée , & l'autre à l'iſſue de cegoullet. Cependant les Venitiens tiroient
touſiours pays droit à la ville de Thebes , diſtante de l'Ile deNegrepont dix lieuës ſeule
ment ;& s'eſtoientdeſia enfournezen cc paffage fáns l'auoir fait autremeni deſcouurir ,

pource qu'ilneſe doutoient de rien ,quand tout à vn inſtant ils ſe trouuerent enueloppez
& par deuant & par derriere ,& chargez au deſpourueu ſi rudement, qu'ilsn'eurent iamais
leloiſir ,ny de ſe r'allier pourcombattre, nydes’apperceuoir du petit nombre de ccux qui auec litceis
leur courroient ſus. Car ils eſtoientbien ſix mille , quiſe pouuoient ayſement demeſler de hommes de
cette ſurpriſe, fi de prime-faceils ne ſefuſſentſi cſtonnez , & perdus; ce qui fur cauſe de nitie
fait 6000.Ve
ns,
leur enticre defaitre , & que ſansfaire autre deuoir ne reſiſtence , ils ſe mirenthonteuſe
ment à vaude-route la plus grand part eſtanstaillez en pieces ſur la place , & le reſte pris
priſonniers,meſmement leurs Magiſtrats & officiers, qui y demeurerenc preſque tous.
Antoine tout cflcué& glorieuxpour vnc telie vi& oire , heureuſement obtenuë en temps
lià propos, s'en retourna cour de ce pas au ſiege d'Athenes ;& ne fuſtneanmoins pour tout
cela veriu à chef de ſon entrepriſe , au moins ſi-toſt; n'euſteſté la trahiſon de quelques-vns
deshabitans qui trouuerentmoyen de luyliurer la vilic entre lesmains : & peu de iours
apresluy futencore rendu le Chaſteau au moyen dequoy il ſe trouua lors Seigneur paiſi- 2 ville & le
Chaftcau d'A
ble de l’Attique , & dela Bæoce. Et comme deſia auparauant , du viuant encorc de ſon chen
es te reaa
pere, il fuft allé quelquesfois à la Porte de Bajazet , & depuis à celles de Moyſe , de Mu- den aluy.
ſulman , & deMechmet,il pric deflors connoiſſance aux Ianiſfaires , & perſonnages de
credit & authorité enuersles deſſuſdits Empereurs Turcs, leſquels il ſccut fort bien ga
gner ,tant par ſon honneſteré & doucer , que par ſes largeſſes & preſons. Ce qui luy faci
lita grandement la paix & reposen quoy ilregna le reſte de ſes iours ; s'eſtantmonſtré
en toutes les occaſions qui ſe preſenterent , homime de cæur & de gentil eſprit , & ne Que
lques eyes
gotiation : Car apres cette priſe d'Athenes iln'oublia pas d'aller à la Porte du Turc pour ranniques có
portemens de
ý renouueller les anciennes accointances , & s'obliger les volontez de ceux quiy pou luy , vertueur
uoient le plus. Toutesfois ilne ſe monſtra pas bien iuſte & équitable en toutes choſes, & bon Prince
carilrauit la femme d'vn Gencil-home de Thebes , qu'il épouſa par force : Et neſc conten- au reſte.
tant pasde celle violence, s’amouracha encor depuis d'vne autre Damoiſelle de lameſme
ville , fille d'vn des principaux Preſtres (car il n'eſt pasdeffendu aux gens d'Egliſe de la Les Preſtres
Religion Grecque de ſe marier) le iour propre de ſesnopces , en la prenant pour lamener de la religios
Grecque ic
danſer,tellcment qu'il l'eſpouſa bien -toſtapres : Etneanmoins pour tout cela , il ne laiſſa maricat,
pas de regner longuement & heureuſement ; ſigrande force & vigueur eut le bon ordre
qu'ilmaintint touſiours , que meſme il amortit les deſſuſdictcs tyrannies , & aſſez d'au
tresmaluerſations, quiautrement euſſent peu eftre du tout inſupportables å ſesſujects . Il
maria yne lienne fille adoptiue au fils de GaleotPrince de l'Egine , vaillant icunehomme , Geicot Trince
& fort adroit aux armes , parquoy ille reſpecta beaucoup , d'autant qu'il ſe ſeruit de la va- d'Egine el
leur & proëſſe comme d'vn rempart , pour ſe maintenir ſeurement en la vie repoſée & Poule la fille
tranquille ,qu'il embraſſa dés lors qu'il euſtarreſté la paix de tous points auec les Venitiēsz d'Antoiac.
De force qu'en tout heur & felicité il paruintiuſques à la derniere vieilleſſe ; & amaſſa de
Antoine rea
grāds treſors;embellic quánt & quãt,& decora la ville d'Athenes de pluſieurs magnifiques faure les rui
& excelles edifices,au lieu des antiques quiauoient preſque eſtétous ruinez par lesiniures nes d'Achas
& iniquicez du temps ,& leslongues guerres quiy auoient (àmaniere de parler ) ioüé leurs nes,
I iij
102 Hiſtoire des Turcs,
Depais
1415. tragedies,toutainſi que ſurvn public eſchauffant. L'autre de ſes filles queſemblablement
iufqu'cn il auoit adoptée, futpouricuë à vn Gentil-hommedeNegrepone, riche & de fortbonne
1422. inaiſon .

XIIII. Or m’eſtant ainſi longuement deſtourné apres ces choſesparticulieres & incidentales,
il eſt deformais temps que ie retourne à Theodore petit fils de l'Empereur, lequel fut Duc
de Sparte , & Seigneur de tout le reſte du Peloponeſe apres la mort de ſon oncle Theo
dore :lequel l'ayant eſleué & nourry en toutesbonnesmæurs & conditions louables, le
laiſſa ſon ſeulheritier apresſamort. L'Empereur Emanuels'y achemina ſoudain,tantpour
ſe trouuer aux funerailles de ſon frere ( où il fit luy -meſmela harangue ſelon la couſtume,
monſtrant vn grand reſſentimentde douleur ſur le tombeau , & y verſa maintes larmes)
que pour aſſeurer & eſtablir à ſon neucul'Eſtat qui luy auoit eſté laiſſé . Et pour cet effec
affembla la plus grande partie de tousles peuples du Peloponeſe ſur le deſtroit de l'Iſtme,
pour le fermer demuraille : laquelle ne fut pas plutoſten deffence , qu'il ſe faiſit des Sci
gneurs & Barons du pays quipouuoient remuer quelque choſe , & les emmena auecques
luy à Conſtantinople ſous bonne & ſeuregarde, laiſſant des gensen garniſon en cette nou
uelle fortereſſe. Voila comment les choſes de la Grece paſſerent alors ; laquelle tant que
Mechmet veſcut demeura touſioursen fort grand repos & tranquillité , tant pour le rc
gard de l'Empire , que pour le faiç des particuliers. Car Mechmet s'eſtudioit de tout ſon
pouuoir à lcur fairegouſter de plus en plus , combien eſtoit doux & fauoureux le fruiet de

la paix dont il leslaiſſoit iouyr; & auoitſoigneuſement l'ạil à diuertir & empeſcher que
les Ianiſſaires, gens tempeſtatifs & tumultueux ,ne communicaſſent auec les Grecs, de
peur qu'ilsneleur miſſent quelques opinions en la teſte, qui les euſt peu broüiller, & faire
rompre auec luy. Aureſte , outre les preſens qu'ilfaiſoit ordinairement aux gens d'autho
sité , il accordoitfacilement tout ce qu'on vouloit de luy : toutes leſquelles choſes il fai
ſoit ,afin de pouruoir à l'aduenirau fait de ſon fils Amurat, qui eſtoit l'aiſné , & auquelil
auoit deſtiné l'Empire de l'Europe apres ſamort ; comme àMuſtapha ſon autre fils , celuy
Mechmer de
son viuant de l'Aſie. Ayant doncques ainſidiſpoſe deleur partagepar teſtament, il leur ordonna que
partage fon ſur tout ils ſé retinſſent en l'amitié & alliance de l'Empereur de Conſtantinople , & que
impiccales touteslesfois que l'occaſion s'en preſenteroit ,ilsn'oubliaffent chacun endroit ſoy ,deluy
preſter ayde& ſecours contre qui quecc fuſt . Ilenuoya auſſi vne groſſe armée en Valla
quie ſousla conduitede Chotzas domeſtique de Therozes, pour piller le plat pays ; la
quelle parmeſmemoyen fit quelques rauages en la Tranſiluanie , & en l’Eſclauonie en
Les faits de core. Au regard de Brenezes, qui fut ſemblablement à la guerre fort long -temps en ces
Brenezes.
marches- là , & dansle Peloponeſe , il s'en racompte tout plein de beaux & memorables
exploicts. Les faits auſſi & geſtes des Turcs , qui guerroyerent en la compagnie des gens

d'armes de l'Europe ſont fortloüez: carils leur ſeruirent debeaucoup en toutesleursen


trepriſes, à cauſe de la viſteſſe & tolerance d'eux & de leursmontures, toutes les fois qu'il
eſt queſtion de quelque longue & laborieuſe traitte : Tellement qu'vn iour ſous la con
duitte de Brenezes, ils firent yne courſe fort ſignalée ſur les terres des Venitiens, dont ils
enleuerent grande quantité d'armes & de burin , quilesenrichic beaucoup. Ce Brenezes
a laiſſé demerueilleux baſtimens de coſté & d'autre parmy l’Europe , qui font aſſezde foy
de ſesfacultez opulentes. Depuisayant abandonnéMoyſe pour le renger du coſté de ſon
frere, il departitles charges qu'ilauoir à ſes enfans, Ioſué , Barac , & Haly , qui par leurs
proëffes & vaillancesmonterent bien -coſt à vn fort grand credit. Et luy apres leur auoir
fait vne tres-belle & fage remonftrance de bien & loyaument ſeruir leurmaiſtre , ſeretira
pour le rcite de ſes ioursen la ville de Iaditza , ſituée prez la riuiere d'Axius, dont le Turc
luy auoit fait preſent. Là ſe voyent encore pour le iourd'huy pluſieurs gros villages habi

Thuracan tez , quiluy fouloient appartenir . Apres Brenezes, Turacan , que les Turcs appellent Var
Beglierbeyde dary , fut tenu pour le meilleur & plus renommé Capitaine qu'euſt point Mechmet du
l'Europe,
rant toutle temps de ſon Empire:Auſſi fut-il Colonnelde la Caualeric de l'Europe ;auec
laquelle ilmena fort heureuſement à fin pluſieurs belles & notables entrepriſes, & fir de
fortgrandsgainsà la guerreen toutes les contrées d'autourdeluy. Il eut auſſi le gouuer
nement de Šeruie , & de là faiſantdefois à autre pluſieurs courſes & faillies dans la Hon
grie , il s'acquit vne gloire & reputation immortelle ,par tous les endroits de l'Europe.

FIN DV QVATRIESME LIVRE.

LE
Amurat II. Liure cinquieſme.
103

bogados
୯୭୧୭୯୭୦୧୭ e ୭ OCO
ORODOS SRR

LE :

CINQV LIVRE
IESME

DE L'HISTOI TVRCS,
RE DES

DE LAONIC CHALCOND
YLE

A THENIE N.

SOMMAIRE , ET CHEFS PRINCIPAVX

du contenu en ce preſent Liure.

1. Amuratſecond du nom , fils aiſnédeMechmet , ayantfuccedé à l'Empire de fon pere, les


Grecs luy mettentMuftapha filsdeBajazet en tefte , & le fauoriſent à l'encontre deluy,
dont ils ſe viennent à perdre ; doux & leurs affaires.

II. „Muſtapha aſiſté des Crecs, s'empare des Prouinces de l'Europe ,& dela ville d'Andrinople
fiegecapital des Turcs en icelle : De là eftantpaßéen Aſie, vient à la bataille contre Amu
rat, là où il eſt abandonné des fiens , & -finalement pris en Thrace , & mis à mort ,apres
auoir regné trois ans.
III. Lamaniere d'efleuer denourrir les Ianiſſaires, tous enfansdes Chreſtiens, & laprincipale

force du Turc : la magnificenceà campersauec l'ordre delamaiſon ,& du reſtede ſes forces .
IV . Lefiege de Conftantinople : inuention de l'artillerie, & la defcription :Les Grecsatritrent
encore un autre Muſtapha fils de Mechmet, & l'oppoſent à Amurat, auquel il eſt trahy
& liuré par fon Gouuerneur.
V. La priſe de Theſſalonique : l'expedition del'Etolie, & Acarnanie : le fiege de Caßiopé,qui

jë rend par compoſition :& des querelles & diffenfions des fucceſſeurs du Duc Charles
Seigneurde l'Attique , & de la Bæoce.
VI. Reconciliation des Grecs anec Amurat , moyennant qu'ils demoliroient la clofture de

l'iſtme : courſe du Saniaque Thuracan dans le Peloponeſe, où il deffait les Albanois, do


dreſſe un trophée de leursteſtes: voyagede l'Empereur lean audit Peloponeſe; enſemble
quelques affaires demeſlez de ce coffe - là par les Grecs contre les Italiens.
VII. Amarat fait appointement auec le Deſpote de Seruie ,dont ileſpouſe la fille ; puis s'en va
contre le Caraman :la deſcription de ſon pays, dudesautres Seigneurs Turcs de la Naton
lie : le Prince de Synope ſe fait tributaire d'Amurat.
VIII . La guerre contre les Triballiens,ſur leſquels Amurat prend la ville de Spenderouie :le fiege
e affautde Belgrade, dont les Turcsſont vaillamment repouſſez :la Boſine deuient tri
butaire : & de quelques autres exploits d'armes quipaſſerent lors és marches de l'Illyrie.
IX . L'entrepriſe de Tranſilvanie fousla conduite du Baffa Mezet,où il eſttué & les Turcsmis

en route.Autre voyage auditpayspar l'Eunuque Sabattin,lequely eſtpareillement deffait


avec fon arméepar lean Huniade; & del'origine, progrez , & anancement dece grand
perſonnage ; enſemble lesemotions des Hongres, Bohemes, & Valaques qui furuin ,
drent de ſon temps.
X. Voyage de l'armée de mer Turquefque au Pont- Euxin , e le naufrage qu'elle ſouffre au

retour : La deſcription de la Ville d Eftat de Gennes : auec quelques guerres d'iceux


Geneuois contre les Napolitains & Venitiens.
XI. Deſcription du Royaumede Naples : & lapiseuſe fin du Roy Vladiſlaus,apăt aßiegé Florence,
XII. Conqueſte du Royaume de Naples par Alphonſe Roy d'Arragon : le frere duquel ayant
espousé la Regne de Navarre , & eu un fils d'elle, eſt contraint defe departir du Royaume,
quand l'hoir d'iceluy cutatteint l'aagede douze ans.
XIII . Deſcription du Royaume d'Arragon , des coſtes do ifles y adiacentes : De la maiſon
d Alvarez , & de celuy quilamit le premier en reputation : Guerres du Roy de Caſtille
contre le deffuſdit Alphonſe , & celay deGrenade: Avec un fort plaiſant trait deco More :
& de la pretention des Roys de France au Royaumede Navarra

1 ii‫زن‬
Hiſtoire des Turcs,
104

AMVRAT SECOND DV NOM ,

DIXIESME EM PERE VR

DES IVR CS.

PAR tout fous mes Drapeaux la vidoire l'effroy,

Alloient accompagnant ma puiſſance fatale;

Le Grec, le Caraman , le Hongre, le Triballo,

Ontmordus la poußiere , ou ployé deuant moy.

SON ELOGE OV SOMMAIRE DE SA VIE .

A crainte d'un mal futur , en a jestéplufieurs en detres grands dangers ( difoit un


ancien ) deforte que penfans fuir le deſtin , ils ſe ſontiettez au milieu d'icelay : l'ex
perience nous apprenant, que les ſentimens de ceux , fur leſquels lesiugemen's diuirs
veulent exercer leur puiſſance deuiennent mouſſes du hebetez . Les pauures Grecs
penfans bien faire leur affaires, s'ils femoient de la diſſention entre les Princes Turcs, font une
mauuaifeelection prenans le party de Muftapha, contre Amurat : Car cettuy-cyeftant demeuré
victorieux ,

VILLE DE LYON
Biblioth . da lalais das Arte
Amurat II. Liure cinquieſme. IOS

victorieux , cette funeſte alliance lear couſta les biens, l'honneur, la vie , & leur pays . Dautant Depuis
qui Amurat o ſon fils Mahomet ( qui faccedaàla haine du pere)ne cefferent iuſques à ce qu'ils $422.
iufqu'eri
exfentenſeuelyla Grece & le nom Grec dans ſes propres rnines: Muſtapha donc dernierfils de
Bajazet, fauorisédes armes Grecquess'empare d'unepartie des Prouinces que les Othomans te 14250
roient en Europe, e pafje en Aſie, pour guerroyer fon neuen . Mais luy-meſmeprit l'epouuente
fous un faxx bruit que fit courir Amurat, & s'enfuyanten Europe,eft pris eftranglé , Amurat
faiſant tailler en pieces tous les Azapes du campdeMuſtapha , encore qu'ils ſe fuſſent rendusà fa
mercy .Delàil ſe mit à la pourſuitte d'un autre Muſtapha fon frere , & fils de Mahomet,encore
ſupporté des Grecs ,qu'il pris , & fitmourir dans la ville de Nicée. Etcefutlorsque n'ayant plus
rien à craindre il ſe banda du tout contre les Grecs, leur oftant la ville de Theſſalonique, ſi
belle, riche & floriſſante citéqu'ilruina de fonds en comble , rendanttous ſes habitans ejélaues,
a les tranſportant par toute l'Europe & Aſie. Metle ſiege deuant la ville de Ioannine or caſ
fropé en l'Acarnanie, rauage la haute Myfie ou Rafcie, & prendla ville de Senderouie; auec le fils
du Deſpote, auquel il fit creuer les yeux ,encore qu'il fuſt frere de ſa femme. Et penſant faire de
meſme en Hongrie , mit le fiege deuant Belgrade, qu'il futcontraintdeleverpar la valeur du rę
doutable Huniade ,qui apprit aux Turcs que leur multitude eft inutile contre un ennemi qui a
de la valeur dela conduite . Car ilfit teſte à cinqpuiſſantes armées Turqueſques ;quil'attaque
rentà diverſes fois , & leur donnacinq grandes batailles,deſquelles ildemeura tonfiours le vaint
queur. Prenant le Balſa Carambey priſonnier , & mefmes on tient qu'il eſtoit pour prendre les
villes d'Andrinopoly en Philippopoly ,files fiens l'euffentvoulu fuiure.De forte qu'il contraignit
Amurat de demander la paix aux Hongres , laquelle luy eftant accordée , il s'en alla conquefter le
pays de Sarmian & celuy de Sarcan puiffans Princes en la petite Aſie , & la ville de Cony ou 1663
nium ſur le Caraman ,qu'il luy rendit depuis eſpouſant ſa fille . Les Hongres ayans cependant
rompu lapaix , Amurat fe haſtant de retourner en Europe fut ſi heureux que les galerés Chre :
ſtiennes eſtant au deffroitdel'Hellefponte pour luy empeſcher le paſſage furentcontraintes de ſe
retirer pour l'intemperie de l'air , &-luycependantpaſſa ſansaucun danger, & vinten cette me
morable plaine qui donna lenom à l'une des plus celebres bataillesquifuft aduenuë long- temps
auparauant, & où Amurat futen vn extreme danger , & mefmes tout diſposé de s'enfuir ,fans
un des fiens quilarreta . Les lauriers toutesfois luyen demeurerentparlamortdu Roy Ladiſlaus,
á de preſque toute la Nobleſſe deHongrie, l'an de noſtre falut 1444. l'unzieſme iaur de'No
xembre: il retourneau Peloponeſe , où il faitruiner lemur de l'Iſtme que les Grecs auoientbafty
du tempsdeleurfaueur fous Mahomet. Ilprit bien - toft apres la ville , l'an 1445. au fon descyma
bales ,cornets detrompettes, ſelon la couſtume des Turcs; l'Empereur de Conſtantinople s'amu.
fant cependant à faire desnopces, tandis qu'Amurat conqueſtoit le Peloponeſe . Après leſquelles
choſes" ſi heureuſement executées, il ſe deſmit bien - toftapres de fon Empire : les uns diſent que
ce futpour une illuſion qu'ileut,lesautres pour accomplir un væu qu'il auoit fart lors de la ba
taille de Varne, ſe retirant amec des Religieux Turcs nommez Dcuirs Chlers. Mais cette dewos
tion ne luydura gueres : carles Hongres ſous la conduite de Huniade ayans repris les armes ,

ſçachant qu'ileffoit defiré des fiens ,il reprit derechef en main le maniement des affaires (par la
jubtile inaention de Haly Balla ) &- preſenta la bataille à Huniade en la plaine de Coſobe quidura
deux jours , d au troiſieſmela victoireluydemeura par la fuite de Huniade. Ilrendit tributaire
le Roy de la Boßine , & apres auoir fait un rauage en l'Albaniemitle fiege deuant Sphetzigrade,
& quelques autres places.Mais il rencontra la valeur , la force & la prudence tout enſemble de ce
grand á redoutable Scanderberg Caſtriot,lepée & le bouclier de la Chreſtienté , autresfois fon
efclaue, quile fit retirer honteuſement chez luy. Ilyretourna toutesfois pour la deuxieſme fois
mais ily fit anſımal ſes affaires que la premiere: car ayantmis le ſiege deuant Croye ,il fut con
traint de le leuer, où ſelon quelques -unsilymonrutde deſplaiſir ,cſelon les autres d'apoplexie.
Ilregna trente -un an , & mourut l'an 1450. ou ſelon quelques- uns 1454.Ce fut luy qui ordon
naque les Ianiſſaires ſeroient d'oreſnauant pris des Azamozlans , ou enfans de tribut. Il fut
afféz bon Prince ,debonnaire,droicturier , & grand amateur de Iuſtice ,n'entreprenant aucune
guerre qu'en ſe deffendant,mais ilne le falloit gueres chatoüiller . Soigneux d'aſembler des for
cescaller la teſte baiſée où les affaires l'appelloient, fans crainte de trauail nydemeſaiſé, de
chaudny de froid , non pasmeſmes des montagnes les plusafpres & autres difficultez dechemins
mal aiſézé faſcheux ,en toutes leſquelles choſes il fut ordinairement fauorisé du bon -heur.

on dit qu'en mourant il commande à l'aiſné de trois enfans qu'il auoit, & luy fit promettre
(comme un autre Amilcar à ſon filsHannibal) qu'il ſeroit perpetuel & irreconciliable ennemy
des Chreſtiens, ce qu'il executa fort exactement, & ce fut peut-eſtre en cette ſeule choſe qu'il
garda ſa parole.
106 Hiſtoire des Turcs,

Depuis
142 2 . 'EMPIR E des Turcs ayant eſté ainſi ébranlé de la deſconuenuë de
iuſqu'en
Bajazet,& des guerres & eſmotions ciuiles ſurucnuës entre ſes enfans,
1425 ſe vint de nouueau à refaire ſous la vertu & le bon -heur deMeclimet,
en l'eſpace de douze ans qu'il regna:lequel n'eut pas pluſtoit les yeux
Amurat II. clos , qu'Amurat ſon filsaiſné ſans aucun contredit , prit en main le
Empereur B
gouuernement & authorité ſouueraine. Ileſtoit lors en la cité dePru
des Turcs ,
l'an 1422. le quand ſon pere alla de vie à treſpas ;là où ainſiqu'il commençoit de
donner ordre à ſes affaires ,les Grecs ayans eſté aduertis du deceds de Mechmet , & com
me Amurat s'eſtoit deſia emparé de la Couronne, appellerent Muſtapha , que l'on pre

tendoit eſtre fils de Bajazer, lequelfaiſoitlors ſa reſidence en l’Ine de Lemnos, aſſez lege
rementgardé par d'autresGrecs : & pour autant que ceux qui auoient eſté deleguez pour
l'aller querir furent empeſchez des vents & de la mer , qui ſe trouuerent du tout con
trairespour paſſer de Lemnos en l'Helleſponte , & que nommément ilfalloit que la con
firmation del'Empire ſe fiſt en Europe , ils ſe mirent auec leurs galeres à fermer auſſi le
Les Grecs ſe
reuoltent paſſage à Amurat de la Propontide de l'Hellefponte:& les autres cependant voguerent
contre Amu- à loiſir versla ville deGallipoly , ſituée ſur le bord d'vne langue de terre preſque reduite
rat . en forme d'Ine , où il y auoit planté abondance de tousbiens , afin des'entreuoir & abou
cher auec Muſtapha. L'ayant proclaméSeigneur en Europe ,ils le requirent de leur ren
la ſituation
de Gallipoly . dre ladite ville de Gallipoly , ce que facilement ils obtindrent ,mais en ce faiſant ils vin
drent à ſe perdre , & eux & leurs affaires, par vne trop grandehaſtiueté & mauuaiſc con
duite : & peu s'en fallut que leur ville meſme ne ſe trouualt au dernier peril d’eſtre priſe
La decaden- & ſaccagée par Amurat: parce que les Capitaines & Gouuerneurs qui auoient eſté laiſſez

ce de l'Empi- de Meclımet en Europe vn peu auparauant ſon deceds,pour obeir & ſe donnerà celuy
te de con- quiluy ſuccederoit , allerent faire inſtance à l'Empereur de Conſtantinople, de ne per
ftantinople.
mettre aux Grecs de s'entrebroüiller ainſi les vns les autres: ny que luy-meſme pour le
deſir & eſperance qu'ilpourroit auoir de quelques nouuelletez , n'attentaſt rien au pre
iudice de ce quiauoit eſtéconuenu & accordé auec le feu Seigneur Bajazet l'vn des plus
grands de la Porte , & qui auoit eſté deſia nomméà l'un des Saniaquats & gouuernemens
de l'Europe , eut la charge d'aller porter la parole au nom de tous :lequel fit tout ſon de
uoir de ſolliciter l’Empereur d'entrer en nouuelle alliance , par laquelle les Turcs ſeroient
tenus de le ſecourir enuers tous & contre tous, toutes les fois que l'occaſion le requerroit .
Etpourtant plus lemouuoir à cela , offroitdedonner en oſtage douze enfansdesmeilleu
res & plus grandes maiſons d'entr'eux , auec la ſommede deux censmille eſcus : & vne
grandecîtenduë de pays és enuirons de Gallipoly, tout tel quelesGrecs le voudroient
choiſir. Ces choſes icy offroit -il à l'Empereurpourluy faire abandonner Muſtapha , & fe
retenir en neutralité , ſansdonner faueur ny aux vnsnyaux eutres: ains pluſtoſt les laiſſer
demeſler leurs querelles à la pointe de l'eſpéc, & permettre que celuy regnaſt, auquel l'e

Pa . uenement de la guerre decerneroit la Seigneurie.L'Empereur (appellé Iean ) eſtoit enco


legereté
de11Lean
leologue. re fiieune, & auec cela trauerſé de tant de friuoles & mal ſaines conceptions, qu'il ne
pût gouſter, ny faire ſon profit du party qui ſe preſentoit , pour l'aſſeurance & reposde
Ion Empire. Car voulant faire du fin , il penſa que ſes affaires ne s'en porteroient quo
mieux, ficesdeuxfreres continuoient à ſe faire la guerre, & que le ſuccez n'en ſeroit ſinon
d'autant plusheureux & fauorable , quand les diſſentions & parcialitez ſe viendroient à
nourrir parmy eux.Car il ſe promettoitvn grandaccroiſſement de proſperité,pour ſe voir
ainſi recherché del'vn & de l'autre , & que tous deux euſſentcrainte de luy, & affaire de
fon ayde & ſupport quant & quant. Ilfaiſoit encorvn autre diſcours en ſon eſprit , que
d'auenture ils venoient àmy-partirleur Empire ,& que chacun ſe tint à la portion qui luy
ſeroit eſcheuë ,ilen viendroit facilement à bout,là où demeurant tout entier à l'vn des
deux, il n'y pourroit paseſtre pareil: Aumoyen dequoy il iugeoir cette diuiſion tres-veile
& à propos pourle bien de ſes affaires: Puis tout foudain venoit à ſe retracter, & reſoluoit
L'opinion de de ſe tenir du tout au party deMuſtapha . Mais ſon pere le vieil Empereur , qui ne s'eſtoit
l'Empereur
Emanuel pasencore du tout démis du manimentdes affaires, eſtoit bien d'autre aduis :qu'on ne de
bienmeilleu-uoit en aucune ſorte violer ny enfraindre la foy des traitez & alliances,& que celuy quife
the course is die roit aucontraire,ne profpereroit iamais:car rien nele pourroit fauuer qu'ilnetombaſt à la
Sentence
parfin en quelquemal-heur, auec ſesrules & malices:Et pourtant ſi l'on eſtoit en doute à
tres- belle. laquelle des deux parties on deuroit pluſtoſt incliner,ilfalloit en premierlieu ſe propoſer ,
& mettre en diſpute cesdeux choſesicy :àſçauoir la grandeur de l'Empire Turqueſque ,
auec
Amurat II. Liure cinquieſme. 107

auec la force de valeur des Ianiſfaires d'vn coſté , & ce quenous venons de dire mainte- Depuis

--
nant, de l'autre. Les premiersrendenc l'efle&tion douteuſe ; celles-cy n'apporterit gueres 142€
moinsd'incertitude & ambiguité , quand on viendra à conſiderer par où , & commenton iulqu'en
cuideroit venir à bout de conquerir & renger à ſon obeyſſance vne telle Monarchie : 1425
y
ayantdanger que cependant on n'amenaſt les affairesde la Greceávne dernierc perdition Diſcord das
& ruine. Voila en quelle forteles opinions desGrecs balançoient, tancoſtd'un coſté,tan - Combien es

toft d'yn autre.Mais la voix deceux l'emporra,qui vouloient à toute force qu'on ſuiúiſt le pernicieuſe la

jeune Empereur,lequelauoic deſia touteauthorité & puiſſance,& par cemoyen ſe retin - conduiredes
drentau party deMuſtapha , lequel ils declarerent Seigneur: ſous condition qué-la ville mal czperi
de Gallipoli qu'ils auoient perduë leur ſeroit reſtituée . Cela arreſté , ils emplirent leurs mentes mas
vaiſſeaux de gensdeguerre, & s'embarqua l'Empereur lean pour faire voile à Gallipoli: Empereur des
Tures , & de
où pour autant quç Muſtapha n'eſtoit encore arriué de l'Ile de Lemnos, il voulue eſtayet l'unzicline,
quelque choſe quiredondaftau bien & 'aduantage desaffaires de l'Europe : & à cette óc
auſſi touſiours aurant de temps ; fe delibera de l'aſſieger. Zunaites
cafion , pour gagner
Prince de Sinyrne , l'vn des plus grands fauoris dc Muſtapha s'y trouua auec pluſieurs

Turcs qui s'y eſtoient deſia aſſemblez :auſquels , cependant qu'on battoit le Chaſteau on
fic dire , qu'on l'attendoit d'heure à autre auſſi vint-il bien -coſt apres, & ſoudain tout le
Cherſoneſe * le reccut, & falua à Seigneur,auec vnemerueilleuſe deuotion & allegreſſe: * ciel la pension
Là deſſusl’Empereur luy fit inſtance dela reſtitution de Gallipoli , à quoyMuſtapha eſtoit entre le braces.
bien content de fatisfaire ,mais les Turcs monſtroient d'auoir à trop grand contrecæur, George , Egle
de ſe démettre d'une telle place entre les mains des Grecs : n'eſtimans pas que cela luy somphede Cam
deuſteſtre gueres honncſte , & meſme à ſon aduenement à la couronne qui ne luy eſtoit Les Turcs tét
pasencore trop bien aſſeurée : tellement que c'eſtoit choſe fort douteuſe & incertaine culent à la
reddicion de
diuger , quelply pourroient prendre ſes affaires : Trop bien pourroit-il promettre aux Gallipoli.
Grecs dela leurtendre , lors que de tous poincts il ſeroitconfirmé& eſtably en ſon Em
pire , & que s'il y auoit encore rien outre cela qui leur fult à propos , & dont ils le vous
ſuſſentrequerir ,ils n'en ſcroient point eſconduitsnerefuſez .
Par ces belles paroles ayantMuſtapha aucunement appaiſé les Grecs il s'acheminá 11.
plus auant enl’Europe , qui il fut partout receu à Seigneur , comme fils du tant renommé Legerett dës
Grocs.
Bajazet : Toutesfois le Saniaque dont nousauonsparlécy-deſſus, ayant eſté aduerty com ,
mel'autre ſe haftoit de gagner Andrinople que Mechmet à l'heure deſon deceds luy auoit
donné en garde ; aſſembla en diligence les forces qui reſpondoient ſousſon gouuerne
ment, & luy vint faire ceſte an deuant de la ville , comme s'il euſt cu volonté de le com
battre pour l'empeſcher d'entrer dedans, & s'emparer par cemoyen du ſiege capital de
tout l'Empire .Ce nonobſtantMuſtapha approchoit couſiours en bien bon equipage & Les Turcs do
ordonnance , & les Turcspaſſerentincontinent de ſon coſté pour luy faire la ſubmiſſion l'Europe fe
accouſtumée : Ceque fir aufſi le Saniaque Bajazet qui ſe proſterna à ſes pieds & luy con- ſtapha,auecla
ſigna entre les mains tout ce qu'il auoit en charge. Muſtapha en reconnoiſſance de ce des ville d'Andrit
nople .
uoir le fitmettre àmort ſur le champ ; & delà fans aucun contredit , entra danis Andri
nople , où il's'aſſitau ſiege Royal.Cela fait retourna arriere pour aller à la conqueſte de. Cruauté de
l'Aſie ,menant quant & ſoyles armées de l'Europe, & les gens de pied Turcs qu'on appelle Muſtapha
Azapes , auec cous leſquelsilpaſſa le deſtroit. Ilauoit auſli en fa compagnie le Prince de
Smyrne dontnous auons parlécy-deuant: & comme il ſe fuſt mis en chemin pour aller .
rencontrer Amurat , il dépeſcha à l'Empereur de Conſtantinople , pour le prier de ne
remuer rien à l'encontrede luy pendantqu'il ſeroit eſloigné, & detenu à cerce guerre : car

tout aufg -toft qu'il en auroit cula fin , il ne faudroit de luy rendre Gallipoli: Åmurat en
uoya auſſi de ſon coſté offrir de faire'enticrement ce qu'il voudroit , pourueu qu'il vouluſt
eſtre des fiens., & fauoriſer ſon party. Mais les Grecs retarderent quelques jours, & tin
drent en ſuſpens la reſponce des vns & des autres sà la fin ils renuoyerent ceux d'Amurat

comme ils eſtoient venus, ſe declarans pour Muſtapha fous certaines conditions qu'ils
luy mirenten auant. Les Ambaſſadeurs d'Amurat s'en eſtans retournez ſans rien faire ,
ſemerent neanmoins à leur arriuée vn bruit parmy le campde leur maiſtre : qu'ils auoient

gagné les Grecs , & que pour certain ils ſeroicnt du toutpour eux . Or eſtoit -il campe

pour lors aupres du lac de Lapodie ,& auoit couru & gaftétoute la contrée de Michali
cie , qui eſt en cet endroit où le lac apres pluſieurs de tours s'en va finalement rendre Aſtuce des
dans la mer,par vne bouche fort ſerrée,& eſtroitte. Car il y alà vn pont, & Muſtapha s'e - d'Amurat,

ſtoit venuloger vn peuau deſſus, tout aupres le deſgorgement de ce lac qui fait le canal
delſuſdit : au moyen dequoy Amurat prit l'occaſion en main de faire fon profit de ces
108 Hiſtoire des Turcs,

Depuis fauſſes nouuelles : & enuoya à cette fin ſes coureurs crier à haute voix d'vne grandealle
1.4222 greſle iuſques dedans les eſcoutes & corps de garde des ennemis : Traiſtres canailles re

142 Si belles , qui auez delaiſsé voſtre vray & legitime Seigneur , pour vous donner à un champy
auorté , qui n'a aucun droit à cét Empire, les Grecs ne vous ont pas voulu preſter l'oreille ,
gens d'Amu- ains s'en viennent vous coupper le paſſage , e vous enclorre en Aſie , afin que vous-mon
at à ceux de riez tous honteufement pour la deferte de voſtre meſchanceté. Cela mit vne telle frayeur
qui les trou- parmylesgens de Muſtapha, qui adjouſterentincontinentfoyà ces paroles, dautant que
ble & met en İcurs Ambaſſadeurs n'eſtoient point encore arriuez , que de crainte que les Grecs ne ſe
confuſion
ſaiſiſſentdu deſtroit de l'Hellefponte, & neleur oftaſſent le moyen de repaſſer en Euro
pe, ils commencerent à s'eſmouuoir de toutesparts, & à tenir de fort eſtranges propos
entr'eux. Zunaitesmeſme la nuiet enſuiuant fe defroba , & planta là Muſtapha pourſe
Zunaites
retirer en ſon pays : ce que firent pareillement tous les autres. principaux perſonnages,
abandonne
Muſtapha. & les Capitaines de l'armée, ne ſe fians pas beaucoup en la bonne fortune de leur Chef:
lequelſe voyant ainſi abandonnéde ſes gens, qui s'eſcouloient d'heure à autre ſans qu'il
y euſt plusmoyen de les retenir : & craignant de demeurer tout ſeul à la parfin ,prit la
FuitredeMu- fuitte auſſi bien qu'eux , droit à la mer , où les Grecs qui s'eſtoient rengez de fon coſté
ftapha & des chargerent ſes gens ſur leurs nauires, & cinglerent par l'Hellefponte à l'autrebord . Pen
dant ce temps l'Empereur dc Conſtantinople eſtoit apres à prendre ſes plaiſirs au Peri
conneſe,auec yne ieune Damoiſelle fille d'un homme d'Egliſe,dont il eſtoic ſideſeſperé
de lunes de mentamoureux ,horsde tout propos &zfaiſon , pourlesaffaires qui ſe preſentoient,pour
l'Empereur ce qu'il ſe deuoit pluftgſt employer à repouſſer Amurat du paſſage de l'Europe :lequel
10.11 .
tout incontinent que le iourcommença à poindre tiradroit au campdes ennemis , qu'il
trouua du tout vuide & deſnué de gens,horſmis des pauures Azapes qui n'auoient pû
ſuiure les autres.Eux doncques luy ioignantlesmains de l'autre part, ( car la riuiere cou
loit entre-deux ) requeroient piteuſement qu'on les priſt à mercy , & quiluy pleuſt n’exer
Gallipoly of cer point fa vengeance ſur ceux que les gens de cheual auoient aina laſchement aban
Joer het dieprost donnez & trahis .Maisayant là-deſſus en diligence fait dreſſer vn pontde baſteaux,ilpal
se du cojté de ſa à cux , & les fit tousmettre au filde l'eſpée iuſques au dernier. Puis s'en alla apres Nu
C'Europe mine Itapha , le pourſuiuantà la crace de ville en ville , & de lieu en licu , où il ſçauoit qu'il s'e
ment Seftos wie ftoit addreſſé en ſa retraitę : toutesfois il auoit gagné les deuans, & eſtoit dela à Galli
à vis d'Abidos. poly , quand Amurat debonne fortune rencontra tur le bord de la mer vngros nauire Ge

Amurat paſſe neuois quieſtoità l'ancre, & fit tant auec le Pilote qu'il s'accorda dele porter outre, auec
toute ſon ar les Ianifaires , & autres ſoldats de la Portc , enſemble tout le reſte de ſon armée,moyen
mée del'Alie nant vnebonneſommed'argent, quiluy fut nombrée & payée ſur le champ: Et ainſi palſa "
for Europa en Europe ſein & ſauue auec toutes ſes forces.Muſtapha ſe voyant d'heure en heure croi
nauire Gene- ftre le peril( car ſon ennemyle tenoit deſia aſſiegé de tous coſtez ) apres auoir cherché en
hois au de; ſon entendementtousles partis qu'il pouuoitprendre pour ſemettre à fauuccé,ſe reſolut
froir de Gal. finalement de ſe retireren la montagne que les habitans du pays appellent Toganon ; là

où Amurat l'alla incontinent enuelopper auec ſes gens qu'il departit & ordonna cout à
Muſtapha , l'entour ,ncplusne moins que quand pour le deduit de la chaſſe on fait vne enceinte de
enon hailier, toiles,au dedans deſquelles on deſcouple le vaulerey apres quelque grand fanglier qui
& amené à s'y eſt laiſſé enfermer : Tout demeſme fuc à la parfin trouuélemiſerable Muſtapha caché
Amurat qui dansvn hallier , & amené en vie à Amurat , quile fit ſur la place eſtrangler en la preſence .

gler ſur le Et ainſi finit pauurementſesiours, celuy qui par l'eſpace de trois ans auoit occupél'Em
champ. pire des Turcsen l'Europe.

III . A v moyen dequoy Ainurat apres auoir reduit à fon obeïſſance l’yne & l'autre terre
ferme, futproclaméde tous Empereur paiſible des Muſulmans : & netarda depuis gues
res à faire l'entrepriſc de Conſtantinople , & la guerre contre lesGrecs: enuoyane Mi
Amurat al
fiege Con chalogly deuant,qui eſtoit Beglierbey:de l'Europc.Cerruy-cy auec lesgensde guerre qu'il
ftantinople. aſſemblaen ſon gouuernement, s'en alla faire vn raze és enuirons dela ville ; puis ſe cam
pa deuant : & Amurat y arriua incontinentapres auec les Ianiſſaires de fa garde, & tous
L'ordre & les autres quiont accouftuméde fuiure quand il ſe fait vne armée Imperiale. Ilmenoit
inſtitution
la Porte oude auſſi les gens de guerre de l'Alie: tellement que le logis de ſon armée comprenoittout cet
Cour du eſpace quieft d'vn bras de mer iuſques à l'autre. Or la Porte du Turc , qui eft fa maiſon
Turc. & ſuitte ordinaire , eſt eſtablie en cette forte. Il y a touſiours ſix mille hommes de pied , &
qu'il enuoye en garniſon à
Les animai aucunefois bien dix mille ,dont il a accouſtume de tirer ceux
ses comment la garde de ſesfortereſſes & 'en remer d'autres en leur place : Tousleſquels viennent des
Neuez.
jeunes enfans qui ſont pris &zeoleucz de coſté & d'autte pour le feruice du Grand Seis
gneur,
Amurat II . Liure cinquieſme. 109
Depuis
gieur ,duquel ilsſont les eſclaucs:Cáron les depărt aux Turcs habitans en l'Alie ,pour 1425
leur apprendre la langue , & les accouſtumer au trauail, & à leurs façons de faire; ce qui iuſqu'en
ſefait communément en deux ou trois ans. Puis quand ils font vn peu renforcez & en 1430.
durcis, & ont autant appris du parler qu'ils le peuuentcnten
dre , & eux auſſi eſtre enten
dus,alors on fait vne reueuë , où l'on en choiſit deux ou trois mille des plus adroicts, in tryitsaca !

qu'on enuoyc à Gallipoli poureftre inſtruiets au train & exercice delamarine, en paſſant.polí, où auái
ceux qui veulenttrauerſer le deſtroict del'Europe en l'Aſie .Ils onttous les ans ynáccou- Conſtantino
ftrement neuf ,auecie ne ſçay quelle manierc de voulge , preſque de la façon d'vne bro- ple eſtoit l'ac.
che decuiſine . Dc là à quelque temps ils ſont appellez à la Porte du Seigneur où l'on leur und des
donneprouiſion en denicrspourleur viure & entretenemen ; aux vns plus , & aux autres
t
moins.Ceux quiſont enroolez ſous la charge des dizeniers , & des caps deſcadre de cin
quante hommes ,dcpartis parce moyen par bandes & enſeignes ,tirent la folde, & fone
tenusde faire reſidence deux mois continuels au pauillon de leur dizaine : leſquels pauila
lons ſont touſiours dreſſez les vns joignans les autres tout aupres de celuy du Prince : cak
il n'eſt pas loiſible à qui que ce ſoit , li ce n'eſt à ſes enfans, de camper parmy ces gens-cy.
Là aumilieu fort ſuperbement eſt logée ſa perſonne , auec ſes richeſſes & threſors , ſous
vne grande tente à laRoğale ,teincte en incarnat auec certaine occre ou terre rougę, & Le logis du
au reſte toute chamarrée de paſſemens & profileures d'or. Aucunesfoi il y en a deux , Turc quand il
s va à la gueries

..
aucunesfois iuſques à trois , fans autres douze ou quinze qui ſont d'ordinaire armées &
tenduës dansle quartier meſme des Ianiſſaircs; horsduquelles autres gens de guerre de
la Porte dreſſent les leurs :Les Amurachoreens, & ceux du retraict de Gobellet , qu'on

appelle Saraptar; les port'enſeignes ou Emiralem :les Preuoſts de l'Hoſtel, Bixorides ; & Sesofficiers
domeſtiques:
lescourriers du Seigneur : Et comme toutes cesmanieres de gens ſoient en grand nom
bre, il s'augmente bien encore à cauſe des valets & eſclaues qu'ils trainent quant & eux,
Selictars,
pourleurferuice. Apres ceux quenous venons de nommer, luiuent en l'ordre dela Porte
du Turc enuiron trois cens Sclictars ; tousgensde cheual, qui de ſimples Ianiſlaires font
Caripy,
paruenus à ce degré : Erconfequemment les Caripy , c'eſt à dire eſtrangers , ainſiappellez
pource qu'on les prend de l'Aſie , de l’Egypte, & de l'Afrique. Ce ſont gens fore vaillanis Alophatz;;
& hazardeux , qui ont ſoulde l'vn auec meilleur , l'autre auec moindre appoinctement,
& apres eux la compagnie Spachy
Puis les Alophatzy ou Mercenaires en nombre de huićt cens :
de deux cens Spachy ,tousenfans des plus grandsde la Cour, & de ceux qui ſe ſont portez
en gensdebien ,leſquelsapres auoirſeruy quelque temps à la chambre , on a de couſtu
medemettre là , & en ſubſtituer d'autres en leur place. Voila à peu prez l'ordre & eſtar de
lamaiſon du Turc, Ilya deuxchefs au demeurant en toute cette Monarchie , qui com
Deux Be
mandent & ſont ſuperieurs aux autres: l'on en Europe, qu'on appelle le Baſſa ou Beglier
glierbei ou
bey de la Romanie : & lautrecn Aſie , qui eſt celuy de la Natolie . Car toutes les compa- Colonnels de

gnies de gens-d'armes ,tousles Capitaines & membres d'icelles leur obeïffent , & les ac- la cauallerie
compagnent par tour: comme fontauſſi les Saniaques , ou Gouuerneurs qu'on appelle Saniaque
Gonfallonniers , leſquels eſtans aduancez à cette dignité par le Prince , ont priuilege de Gouuerncus
de pays.
faire porter autant de bannieresou cornettes deuant eux , commeily a de villes ſous leur
departement.Ces gouuerneurs icy ſont fuiuis deMagiſtrats & officiers deſdites villes,en
ſemble de leurs gens, quelque part que la guerre cire , cariln'y a perſonne quine ſçache
fous quiil ſe doit renger. Puis quand tout eſtaſſemblé en vn camp, l'ordre qu'on y garde
communément , eſt de reduire & departir les gens de cheual parRcgimens , & les Azapes IIII.
Des l'an 1430 .
ſous vn Colonnel.
les Turcs eurent
COMME doncques Amurat fut arriué deuant Conſtantinople , & euſt mis le ſiege tufage de l'ara
à l'entour , il fit incontinent arrenger ſes pieces en batterie;s'efforçantpar touslesmoyens sillerie,ce qui
fut preſque au
à luy poſſibles de faire quelque breſche & ouuerture à la muraille. Toutesfois ſans au meme tem
ps,
cun effet , combien que les balles fuſſent d'un poids & calibre demeſuré, pource que que Thomas
lamaçonnerie eſtoitforte & eſpoiſle ,fouſtenuë auec cela d'vn gros rempart au derriere, Comme de sota
tellement que rien ne s'en peurdeſmentir .Mais puis qu'il vient à propos de dire yn mot s'en ayda pre
del'artillerie en paſſant , ie ne penſerois pas quant à moy que ce fuſt vne inuention an- mierement de
Want la ville du
cienne comme parauenture quelques-vns ont cuidé. D'où puis apres elle ait pris fon Mans.
origine , quellesmanieresde gens s'en ſoient aydez, ie n'en puis gueres bien parler au L'inuention de
l'artillerie en
vray . Il y en a quipenſent que les Allemans en ont conneu l'vſage auant tous autres , &
uiron 1378. par
que c'eſt à eux à quion doitattribuer cet artifice & inuention ; car delà les premiers fon- vn afoine Al
deurs & cannonniers, eſtans partis , ſe font peu à peu eſtendus & communiquez à lemand nommé
tout le reſte de la terre. Quoy quece ſoit , la furie & impetuoſité en eſt merueilleuſe : ce Schwartz
K
110 Hiſtoire des Turcs ,
Depuis
1425. quiſe connoiſten ce qu'il n'y a choſc deſigrande reſiſtence, où elle ne face yn merucil
iulqu'en leux eſchec: & eſt la poudre quicauſe cette violence & effort, laquelle eſt compoſée de
1430. __ ſalpeſtre , deſoulphre ; & de charbon , eſquels trois conſiſte toute la force & fa puiſſance.
Orle monde tient les canons , coulevrine , & autres telles pieces , & les harquebuſes,
pour la meilleure arme qui ſoit : ie croirois neanmoins , que le dommage & exccution
n'en ſoient point ſi grandes comme parauenture on cuideroit, ains qu'ils font plus de
peur que demål: combien que là où le coup aſſene , il ſoit mortel & dangereux ſur tout
autre : & me ſemble quececy tienne ie ne ſçay quoy de diuin , imitant les eſclairs , foul
dres , & tonnerres . Au reſte ie ſuis en cette opinion , que les premieres pieces ayent eſté
de fer ,que puis apres on trouua la façon de lesierter de cuivre , allié auec de l'eſtain par
t
certaines proportions ; qui eſt lameilleure, & plus ſeure eſtoffe qu'on euft ſceu excogiter,
voire la plus propre pour chaſſer le bouller au loing . De vous defcrire icy la forme
dont elles ſone, cela me ſembleroit fuperflu & inutile , veu que tout le monde a celade

uant les yeux :


mais de tant plus elles ſont longues , tant plus loing auſſi enuoyent-elles la
balle. Et de fait nous auons oüy parler d'une coulevrine qui a porté de vollée deux
* Il ya au texte de
groſſes lieuës : * & s'en trouua tour le contour eſtonné& clmeu , nyplus ne moins que
70..fades.
quelque tremblement de terre . C'eſt la force du feu qui cauſe vntel bruit ; & certe por
tée ainſiviolente de la pierre ; car ſi le feu enclos eſt preſſé , tout à coup il fait des effects
merueilleux , qui¡ ſurpaſſent la capacité de noſtre entendement : Les foudres meſines
ſe viennent à former & produire quand l'air eſt conuerry en nature de feu , & de là fe
faict vn ſon ainſi horrible & eſpouuentable , auecques l'extreme force du coup : ſoit
qu'on ne vucille point admettre de vuide en la nature ; ſoit que l'efficace du feu , le

quel contrainet & preſſé violentement venant


, à rencontrer vne matiere à luy propre &
idoine , puiſſe cauſer l'vn & l'autre effect tout enſemble; au moyen dequoy tout cet ef
fort doit eſtre referé au feu , comme à celuy qui en eſt la cauſe ; auſſi que la poudre y eſt
le
adjouſtée , qui a deſia acquis la proprieté d'exciter le feu , par moyen de ſon
action quis'y meſle & y entreuient. Toutes leſquelles choſes joinctes enſemblé, font que

affan en vain la pierre ou le boullet loic ainſi pouſſe loing. Mais pour rerourner à noſtre propos:
Conſtantino- Amurat apres auoir fait ſes approches iuſques ſur le bord du fofle , battoir fort furicure
ple.
ment la muraille, auec ſon artillerie & autres machines & engins, faiſant tout ce qui ſe
pouuoit pour la prendre de force : & les Grecs ſe deffendoient fort vaillamment , ren
uerſant du haut en bas des murailles les Ianiſfaires qui s'efforçoient d'y monter ; donc

les vns , qui d’yn grand courage & hardieſſe arriuoient iufques au haut du ram
part à combattre main à main , y laiſſoient les teſtes, & les corps eſtoient roullez im
petueuſement ſur les autres qui les ſecondoient. Tellement qu'Amurat ne ſçauoit
plus que faire , tant il eſtoit en grande perplexité d'eſprit; voyant que tous ſes efforts,
ne la hardieſſe de ſes gens ne luy profitoient de rien : & neanmoins il s'y opiniaſtroit toû
jours de plus fort en plus fort ; ſoubs eſperance d'emporter cette place à la longue .
Comme doncques il eſtoit prez à temporiſer,en reſolution de n'abandonner point fi-toft .
le fiege, les Ambaſſadeurs des Grecs le vindrent trouuer , pour eſſayer de faire quel
que accord auecques luy , & rcnouueller les anciennes alliances , dont il les refuſa

tout à plat , neanmoins peu de iours apres il deſlogea de là -deuant. Les Grecs qui
auoient enuoyé deuers luy requerir la paix , ſe voyans éconduits de ce qu'ils defiroient
* ceft celuy tant , s'addreſſerent à vn autre Muſtapha * qui eſtoit fils de Mechmet, lequel eſtoit pour
dontil a epté lors aucc le Caraman deffrayé & entretenu à ſes deſpens fort honorablement. Il n'auoit
parlé à la fin encore que treize ans quand ils l'enuoyerent querir ,maisſoudain qu'il fut arriué à Con
de l'autre liure,
auquelMech- ftantinople, il ſe mit à faire de grandes brigues & menées pour cſmouuoir & faire ſoubs
'
mer asoit defti- leuer les Turcs ; touchant à la main de tous ceux qui ſe preſentoient, & leur promettant
nél'Empire de
Isfie. le double de tout ce qu'ils auoient oncques eu ſous Amurat . Ce qui fut cauſe que
quelques -vns ſe rengerent à ſon party ; en petit nombre toutesfois, iuſques à ce qu'e
Le Grec a ftant pallé en Aſie auec le ſecours que l'Empereur luy donna , il prit d'arriuée vn lieu
lepo's. nommé la Chappelle ; & de là tirant plusauant en pays , les Turcs par tout où il paſſoit
s'alloient ioindre à luy , comme au fils de leur feu Seigneur . Sur ces entrefaites, He
Trabiron du lias le Saraptar , c'eſt à dire Eſchançon , auquel Meclimet auoit laiſſé la charge de ce
Gouuerneur icune Prince , l'alla trahir & vendre å Amurat ; & apres auoir bien aſſeuré ſon complot
de Muſtapha. & marché , il luy reuela le lieu de fa retraitre ; car Muſtapha eſtant venu deuant la ville
de Nicée , on ſuy ouurit ſoudain les portes , & il s'arreſta là pour gagner & attirer
à ſoy les principaux d'entre les Turcs , auſſi que l'Hyuer l'empeſchoit de paſſer outre .
Dequoy
Amurat II . Liure cinquieſme
. UI
Depuis
Dequoy Amurat ayant eſté aduerty par Helias, il prit auec ſoy fix mille hommes , cous 14.25
les meilleurs qui fuſſent à ſa fuitte ,& s'en vint en diligence paſſer le deſtroict de l'Helleſ juſqu'a

ponte , puis tira en Bichinie; de ſorte qu'auant que fa venuë peult eſtre deſcouuerte , il _1430 .
entra au deſpourucu dans la ville de Nicée , & ſe ſaiſit de ſon frere. Car le pauure enfanc Extreme di

s'eſtantclueillé en ſurfaut,à cauſe du bruit qu'on faiſoit , s'alla d'effroyietter entre les bras de entrepriſe
de fongouuerneur , où il eſperoit eſtre à garent, & que l'autre pouruoiroit à la ſeureté de d'Amurat.

ſa perſonne. Helias luy dit qu'il ne ſe doutaſtderien ;& cependant Amurat entra au Pa- Empereur
lais , où il le luy liura entre lesmains, & fucſur la place eſtranglé auec le licol, à la manie- paimble des
re accouſtumée. On dit que Thezerin , iſſu du noblc & illuſtre fang des Roys d'Erczin- Turcs apres

ennemis, accourut pour le deffendre , & que d'une des deuxMu


gan , quand il oüyt le tumulte des
tres-grande hardieſſe & franchiſe de courage s'eſtant iecté au beau milieu de la fou- ftaphaz , ſon
le , tua d'arriuée Michalin l'vn des Saniaques de l'Europe , ſon ancien hofte & amy, frere.
qui ſe preſenta au deuant , & pluſieurs autres encore : mais à la parfin il fut taillé Tous ceux de
ce no de Mu .
en picces . ſtapha du sāg
Voil a l'eſtar en quoy ſe trouuerent lors les affaires des Grecs, pour auoir voulu ef- des Othomas
ont finy mal .
pouſer par deux fois yn party contraire à Amurat, & fe bander contre luy. Etpourtant
heureuſemét,
qu'ils citoient hors de toute eſperance qu'il les vouluſt iamais laiſſer paiſibles de la ville V.
de Theſſalonique,ils la vendirent aux Venitiens à beaux deniers comprans : ce qui fut La prorcction
cauſe qu'Amurat alla mettre le liege deuant, & la battit fort & ferme auec ſon artilleric, des deux Mu.
taſchant par toutes voyes & manieres de la prendre , ſans que cela luy fuccedaſt en de malause
rien ; non plus que le complot qu'auoient fait les habitans de creuſer ſecrectement des Grecs.
Theſſaloni
mines en pluſieurs endroi&s , par où ,au deſſous de la muraille & du foſſé , on s'alloit ren que vendue

dre dansſon camp; pource qu'ils furent deſcouuerts par les Venitiens, & pris preſque tous: auxVenitiens
les autres s'auallerent en bas du rampart , & ſe ſauuerent deuers les Turcs. A la fin tou- par les Grecs,

tesfois la ville fut priſe d'aſſaut du coſté du Chaſteau , par où on l'auoit approchéc & fe par amu,
commencée à battre. I'ay entendu quecefurent les laniſſaires, leſquels faiſant yn grand rat:
effort monterent les premiers ſur la muraille , & firent le chemin aux autres : tellement
qu'elle fut toute ſaccagée, que perſonne n'eſchappa qu'il ne fuſt mort ou pris . Mais ie
croy quant à moy qu'elle fut priſe par trahiſon , car c'eſtoit vne bonne & forte place, &
au reſte riche , grande & puiſſante, ne cedantde rien que ce ſoit à pas vne des autres de
l'Empire des Grecs, de fait on ne voyoitgueresautrechoſe par tous les marchez de l'Alie
& Europe, que les pauures habitans faits eſclaucs , qu'on vendoit de coſté & d'autre.

Quant à lagarniſon qui y eſtoit des Venitiens, ſoudain qu'ils s'apperceurent de la priſe Les Venitiens
eſtoient
ils gagnerent le Port, & s'embarquerent à la haſte ſur les premiers vaiſſeaux qu'ils tron- qui
uerent , puis leuans les ancres firent voile . Ainſi vine cette riche & floriſſante cité és uent par mera
mainsdu Turc Amurat ; lequel apres l'auoir pillée & departie aux habitans de là autour
pour la repeupler , s'en retourna à la maiſon .Cependant il depefcha Charats Beglierbey
de l'Europe auec vne groſſe'armée , contre la ville Ioannine en Etolie , anciennement
dite Caſſiopé, où d'arriuée il fit vn grand rauage dans le pays , qu'il courut & gaſta d'un
:
bour à autre :cela fait , s'en alla mettre le ſiege deuant cette place , car le Prince Char.
Jes Seigneur d'icelle , eſtoit vn peu auparauant decedé, n'ayant point eu d'enfans de la
femme, fillede René, laiſſa trois de les baſtards deſiatous grands , Memnon, Turnus,
& Hercules, le pays d'Acarnanie au dedans la riuiere d'Achelous, & au fils de ſon frere
Leonard , tout le reſte de ſon heritage , horſmis la ville d'Arthé capitale de l’Ambra
cie , & lc territoire de l'Etolie, auec la ville qui y eſt , laquelle il donna à vn autre ſien

nepueu nommé Charles comme luy. Quant aux baſtards ils ne durerent pas longue
ment qu'ils ne fuſſent menez à la Porte du Turc ,dequoy ils ne s'en firent gueres prier;
là où Memnon le plus aduiſé & fuffiſant de tous les autres , requir d'eſtre reintegré au
pays qui luy appartenoit , ce qui fut vne couleur & precexte à Amurat d'y enuoyer ſon
armée: laquelle mit le liege deuant la ſuſditte ville Ioannine, & y demeura quelques
jours fans en pouuoir venir à bout ; iuſques à ce que finalement ceux de dedans , &
le Prince meſme qui s'y eſtoit auſſi enfermé, vindrent à parlementerauec le Baſſa , au
quel il demanda le reſte de l'Acarnanic , & de l'Epire , & que tout luy fuſt bien affeu 1
ré par un traitté inuiolable , car ſous cette condition il rendoit la ville, Les Turcs ayans la ville loan.

C accepté l'appointement, eurent la place ; & le Prince le pays qu'il demandoit ,moyen- nine.
nant certain tribut qu'il deuoit payer par chacun an , & le repreſenterà la Porte coutes
les fois qu'il en ſeroit requis. Mais s'eſtans là -deffus venus ietter à la trauerſe les en
fans du Duc Charles , Hercules , & Memnon , ils s'emparerent d'vne grande parţie
K ij
112 Hiſtoire des Turcs,
Depuis
1425. de la contrée; ayansamaſſébon nombre de gensdeguerre de là auprez , qui de iour à au
iuſqu'en tre ſe venoient joindre à leur croupe: Tellement qu'ils firent beaucoup d'ennuy & de
1430:_dommage à leur couſin , carils remplirent ſon pays en peu de iours de guerre & de ruines:

La diuifio des & luyà l'encontre aſſembla quelques forces , partie qu'il obtint de la Porte du Turc ,par
Chreſtiensa tie qu'il fitvenir d'Italie .Mais voyant que ſes affaires ne prenoient point bon train , il fic
toufiours ac- appointementauec lesautrespar lequel il leur quitta toute la region , pour en iouyr par
crea l'empire cux à l'aduenir ſansaucun contredit ny empeſchement : & eux auſſine luy querelleroient
plus rien .
En telle inaniere le pays d'Etolie vint és mains d'Amurat.Les Grecs puis'apres l'al
VI.
lerent requerir de paix , quileur fur octroyée ſous condition qu'ils abbatroient la cloftu
Paix honteuſe
des Grecsa - re & muraille de l'Ilme , & deſormais s'abſtiendroiencderien entreprendre ne innouer,
ucc Amurat. commeilsauoient iuſques alors eſté couſtumiers de faire . Et là deſſus il depeſcha Thura
can pour aller faire cette demolition , & courir parmeſme moyen les terres que les Vc
nitienstenoient encore dansle Peloponeſe,là où il pilla & ſaccagea toutes les places qu'il
prit ſur eux. Mais à ſon retour , les Albanois qui y eſtoient habituez s'eſſemblerent dans le
cæur du pays,en certain lieu qu'on appelle Dabia , & ayans elleu vn chef pour leur com
mander , ſe'mirent en poinct pour ſe departir d'auec les Grecs , & aller la ceſte baiſſée
donner ſur l'armée de Thuracan ; lequel les voyant ainſi animez & reſolus venir droict à
luy , & qu'il ne pouuoit plus euiter le combat, rangea ſoudain ſes gens en bataille ,com
mefirent auſſi les Albanois ; & ſe vindrent rencontrer d'vne grande impetuoſité & furie .
Toutesfois ceux -cy ne peurent longuement ſupporter l'effort des Turcs qu'ils ne tour
naſſent le dos, & le miſſent en fuitte , là où Thuracan en fit vne fort grande bouche
Les Albanois rie, & prit bien huict cens priſonniers qu'il fit maſſacrer ſur le champ , & de leurs reſtes
defaits par les arrengées lesvnesſur les autres,dreſſer vn trophée en forme d'vne petite pyramidc, pour
:

remembrance de la victoire : cela fait il feretira. Il fit encorc tout plein d'autresbelles
choſes, dont il s’aquit vn grand credit & faueur auprez de ſon maiſtre ; lequel l'enuoya
puis apres en la Prouince de Brenezes , & pareillement en la Valaquie, où il deffic vne
grandearmée , qui eſtoit deſia toute preſte à faire quelque bon exploit : Tellement qu'il
Horrible tro- s'en retourna tout plein de victoires & de reputation ; & chargé d'infinies deſpoüilles des
d'hommes. ennemis ,tanten eſclaues qu'autre eſpece de butin . OrcommelesGrecs vinflent & allaf

fent fort ſouuent à la Porte, & meſmement Notaras , Caroluca , & autres grandsperſon
Vaillances de nages, la paix fut arreſtée : & incontinent apres l'Empereur monta ſur mer, pour aller
Thuracan , au Peloponeſe , là où il fic venir ſon frere Theodore Due de Sparte deuers luy ; car
pour raiſon du peu d'amitié qu'il portoit à ſa femme ( Italienne de nation ) il auoit

deliberé de la laiſſer , & prendre l'habit das Cheualiers de Rhodes : Mais quand il
fut venu au Peloponeſe , ayant amené quant & foy ſon autre frere Conſtantin , au
quel il ſe deliberoit de faire tomber l'Empire , il changea de propos , demaniere qu'il
ne fut plus queſtion de ſe demettre : auſſi que les fieurs du Conſeil faiſoient tout leur
pollible de l'en diuertir , & en fin trouuerent le moyen de le reconcilier auecques la
femme, qu'il n'auoit peu encore gouſter pour raiſon de ſa diformité & l'aideur : Tou
tesfois de là en auant ils veſcurent aſſez doucement enſemble . Sur ces entrefaitres
il s'en alla faire la guerre à Charles Prince de l'Epire , & mit le ſiege deuant la vil
Clarence an
ciennement le de Clarence , capitalc de toute la contrée d'Elide : mais ne l'ayant ſceu prendre ,
dite Cyllent. il fit le mariage de ſon frere † Conſtantin auec la fille de Leonard , laquelle eſtoit
quifueledere couſinegermaine de Charles ; ſous condition qu'elle auroit cette place pour ſon dot:
vier Empereur & de la menaſon armée dcuant la ville de Patras en Achaïe , qu'il aſſiegea fort eſtroit
de Conflancino- tement de toutes parts :Puis s'embarqua pour faire voile à Conſtantinople ; laiſſant la
ple.
charge du ſiege à Conſtantin , qui y demeura bien longuement ſans y pouuoir rien fai
re : & peut-eſtre qu'il s'y fuſt morfondu du tout , n'euft eſté quelques pratiques & menées
Laville de Par dont il s'ayda enuers leshabitans quiluy liurerent la ville entre les mains : car l’Eueſque
les habitans à eſtoit allé en Italie pour demander ſecours au Pape, où il ſejourna pluſieurs iours auant
Conſtantin
que pouuoir eſtre depeſché. Et faut entendre que les Seigneurs Italiens qui dominoient
Palcologue.
au Peleponeſe , eſtans deſcendus de la race des Malateſtes, apres qu'ils ſe furent mis en
poſſeſſion de ladite ville de Patras, laiſſerent vn Gouuerneur ſur le lieu , & cn ordonne
1 rent vn autre à la ſuite du Pape pournegotier leurs affaires. Aumoyen dequoy luy com
me pretendant droi& de ſouueraineté y eſtablit vn Eueſché, dont ilpourueut l'vn de
ces Malateſtes , celuy - là meſme qui eſtoit allé pourchaſſer le ſecours. Conſtantin donc
ques ayant eu la ville ſe mit à 'aflieger le Chaſteau , où il demeura vn an entier ; &
finalement
Amurat II. Liure cinquieſme. 113
Depuis
finalement vint àbout de ſon entrepriſe. Mais d'autre coſté les galeres du Pape prirentla 1430 .
villede Clarence : car ſoudain que les nouuelles furent venuës de la deſcente des Grecs iuſqu'en

aupays d'Achaye , & qu'ils auoientdeſ a pris la principale place, il armadix galerespour 1440 .
cílayerde la raúoir : toutesfois ellesne donnerent pas iuſques -là , ains s'en allerent furgir Qui prend la
deuantClarence dontle Duc eſtoit abſent pour lors , & îî n'y auoit ame dedans pour la Chaſteau ,
deffendre , li bien qu'ils y entrerent d'emblée , & la pillerent : Puis l'ayant venduë au frere demeurtva
de l'Empereur pour le pris & fomme de cinq mille eſcus, reprirent la route de leur pays. an deuant,
Thomas P3
Pluſieurs autresmal-heurs & infortunes encore ſuruindrent à cette pauure cité ; car Oli lcologue ef

uier durant quele Prince d'Achaye latenoir encore , eſtant party d'Italie y arriua à l'im- poule la fille
pourueu , & la ſaccagea : Puis prit à femme la fille d'iceluy ; & finalement tranſporta la de Centerian
dite ville au Prince de l'Epire pour vne ſomme d'argent, ayant deſia vne autrefois eſté ra- Peloponeſe.
cheptée des Galeres du Pape : ccla fait il s'en retourna d'où il eſtoit venu . Au reſte les Le Pelopone
Grecs eurent de longues guerres auec Centerion Italien , lequel commandoit à l’Achaye, les Paleolo
& puis firent paix & alliance enſemble , par le moyen du mariage dela fille de cettuy-cy, gues de la
que Thomas le plusieunc frere de l'Empereureſpouſa : & parle traitté fut accordé qu'el- main des Ita
le auroit en dot le paysde Meſſene, & celuy d'Ithamé ,hors mis la contrée d'Arcadic qui
eſtau long delamer. Ainſi prit fincerte guerre , car Thomas apres la mort de Centerion
entra en poſſeſſion du pays , & mit la femme d'iceluy en priſon , où elle acheua le reſte de
fes iours. Ce futlafaçon dont le Peloponeſe vint delamain des Italiens en celle des Grecs ;
les affairesdeſquels paſſerent de la conqueſte de ce pays toutainſique nous venons de di
repreſencement.
VII.
AMVR AT ayant fait denoncer la guerre aux Tribaliens , & enuoyé ſon armée au dom
mage & ruine du pays, le Deſpote depeſcha ſoudain deuers luy pour le requerir de paix , poure la filia
moyennantlaquelleil eſtoit preſt de deuenirſon tributaire, à telle ſommede deniers qu'il du Deſpote de .
luy voudroit impofer ; & obeyr encore en tout & par tout à ſes commandemens. Amurat Bulgarie.

luy demanda ſa fille en mariage par le Baffa Sarazi,mais Chaly l'amena depuis , qui auoit Othoniás one
fort grand credit & authorité aupresdc luy. Cela fait, il s'en alla contre le Caraman Ali- touſiours cu
de grandes
deri Šeigneur de la Prouince de Carie,par deſpit de ce qu'il auoitnourry & elleué ſon ieu-. guerres & ini

ncfrere , & iceluy enuoyé aux Grecs. Eſtant doncques entré auec vne grande puiſſance les Princes de
dans ſon paysil y fit beaucoup de maux & de ruines tout à ſon aiſe , ſans y trouuer reſi la Caramanie ,
ſtence : Carle Caraman ne ſe ſentant pas aſſez fort pourluy faire ceſte , s'eſtoit retiré aux c'et la Cilice,
montagnes & lieux inacceſibles . Cette contrée a deux belles villes entre les autres , l’yne Pamphilie &

appellệc Larande ,& l'autre eſt celle d'Iconium ou de Cogny , * qui eſt bien plus riche & * c'effvne ville
plusgrande ; de longuemain reglée debonnes loix , ſtatuts, & ordonnancesnotables ,auſſi de Licionie.
Strabon livre
cſtoit -ce l'ancienne demeure & retraite des Roys. Etpource que lesmontagnes d'alen 12
tour ſontfortes & mal-ayſees au poſſible , les Turcs ne s'amuſerent pas à les coinbattre, Ptolomée liure
ainsdeſtournerent cout le faix de la guerre ſur le plat pays, qu'ils alloient conquerans picd s. chap.6.
à pied . Au regard de Larande, elle eſt ſituéc au bas des montagnes qui ſont en ces quar
tiers-là , fans eſtre autrement remparéene munie pour endurer vn ſiege : neanmoins les

habitans attendirent de picd coy l'armée d'Amurat, & ne s'en voulurent point fuyr,
eſtimans que puis qu'ils eſtoient les vns& les autres Turcs naturels , d'vne meſme loy 8
façon de viure , ils n'en receuroient aucun mal ne deſplaiſir. Le Caraman dont eſt'icy t Pline liures.

queſtion , eſt voiſin de la contréede Turgut,& des + Pilides, autrementappéllez Barſaciá chup. 27. liure
des, qui ſont certains paſtours , ou plutoſtbandolliers vſans de la langue Turqueſque , & c. chap. 8.Isurg
du tour addonnezaux volleries & brigandages dont ils viuent; & vont faire tous lesiours 7. chap.34.
degrands butins en la Prouince de Syrie , & éspaysde là autour. Ils ne s'abſtiennent pas
non plusde celuy du Caraman , auec lequel ilsontguerrcperpetuelle ; & choiſiſſent à cet
te fin des Capitaines , ſous la charge & conduitte deſquels ils s'acheminent à leurs larre
cins & deſtrouſſemens ordinaires : leſquels Capitaines referuent touſiours quelque por ,
tion des deſpoüilles , pour la part de ceux qui ſontdemeurez au logis à garder les femmes
& enfans. Mais Turgutcominande à la Phrygie ; & s'eſtend ſon pays iuſques en Cappa
doce , & Armenie : Toucesfois fa race n'eſt pasfort ancienne, & n'ya gueres qu'elle prit
fon commencement fous Amithaon . Car de là s'eſtane ietté dans la Phrigie , luy & fes
fucceſſeurs en ontcouſioursjoüy depuis iuſques à preſent, qu'ils ont pris les armes con
treles deſcendans de l'autre, & le Caraman . Ils ont pareillement eu la guerre autrefois
contre les Leucarnes, enfansde Carailuc . Ainſi Amarat courant & gaſtant le pays , prit
la fille du Prince qu'ilmit en ſon ſerrail, mais il laiſſa la Seigneurie au fils: & encemcſme
voyage il desherita entierement le Cermian , Edin , & Sarchan , tous riches & puiſſans
K iij
114 Hiſtoire des Turcs,
Depuis
1430 : Seigneurs en ces quartiers-là; leſquels il chaffa des pays qu'ils tenoient , & pilla leurs Pa
iuſqu'en lais & demeures. Quant à Edin , ilmourut ſanshoirs , Sarchan , & Mendeſias s'enfuirent

1440. és prochains lieux ,où ils ſeſauuerent des mains d'Amurat;tellement qu'ils ne receurent
point d'outrage de luy.Car Mendeſias ſe retira à Rhodes, où il demeura quelque temps;
particuliers de & depuis ayant eſté appellé à ſeureté, il s'en alla deucrs luypour raſcher d'auoir quelque
la Turchic vnc moyen de viure ; & eſt encore pourle jourd'huy à la Porte du Turc , où ileſt entretenuse
autre fois de
poffedez par deffrayé à ſes deſpens.Mais le Caraman qui nedeſiroit qu'à recouurer ſa ville d'Iconium ,
Ansurat II. & le pays qu'il auoitper du , enuoya deuers Amurat luy offrir ſa fille en mariage , & ſon
fils pour rclider à la ſuitte ; parquoy la paix fut iurée entr'eux , fuiuant laquelle Amurat
Appointemệt remmena ſon armée en Europe , où tout incontinent il ſemiten point pour aller faire la
auec Amurat. guerre à Iſmaël Prince de Sinope , & de Caftamone. Ie ne ſçay pas qui en fut le motif ;
mais l'autre le preuint , & enuoya ſes Ambaſſadeurs deuers luy demander la paix ; En
Reconciliatio quoy faiſant, il fourniroitpar forme de tribut par chacun an , auſli gros de cuivres & ro

du Prince de fettescomme il eſtoit , & dauantage enuoyeroit ſon fils reſider à la Porce, quicſt vne for
Amurat,moy med'oſtage ; ce quiappaiſa Amurat . D'un autre coſté il remit le filsde Turgut, qui s'eſtoit
ennāt certain
Tribut de cui venu rendrcà lúy, dans ſes pays, auec la meſme authorité & puiſſance de commander
vre , qu'il ſouloit auoir.

VIII. On ne ſçauroit dire la gloire & lareputation , dont toutes ces choſes ainſi magnifique
ment parluy executées, ennoblirent ſon Empire de l'Aſie :Car il eut auſſi vne grofleguer
reauec les Leucarnes , quidura longuement ; & bien -toſt apres il fit l'entrepriſe contrele
Voyage d'A- Prince des Triballiens ,& Georges ſon allié , ſous ombre & pretexte ( ainli que l'on dic )
murat contre
lés Bulgares d'Eſtienne le plusieune des enfans d'Elcazar , qu'il auoit amenéquant & luy lors qu'il vine
l'an 1340
deuant Spenderouie, * où eſtoit la Cour & reſidence ordinaire de ces Princes. Mais Elea
* ville capitale
de Bulgarie fur zaray ant eu le ventde ſa venuë ,laifla là ſon autre filsGregoire pourdeffendre la place ſi
k Danube. d'auentureil s'y vouloitattaquer, & s'en alla querir du ſecours en Hongrie , où il tenoit
vne grande eſtenduë de pays,auec pluſieurs villes riches & opulentes , qu'il auoit euës en
eſchange de l'Empereur Sigiſmondpour celle de Belgrade. Or cette place de Spendero
uic plaiſoit infinimentà Amurat, pourla commodité du port quiluy eſtoit fort à propos:
Aumoyen dequoy apres auoir fait vne raſe en tout le pays d'alentour , il ſe vint planter là
deuant, & fic approcher ſes pieces en batterie, dontil auoit deſia quelque train & equip
page , lequeltoutefois n'eſtoitpointtel qu'il euſtpeu faire breſche raiſonnable , ne qu'il y
cult grande cſperance d'emporter cette place, forte d'aſſictte & bien remparée,ſi le icune
Prince quieſtoit enfermé là -dedans ne ſe fuſt perdu & eſtonné de plaine arriuće , pour la

Renduë àA. furie & impetuoſité de ces tonnerres àluy ſinouucaux , qu'à grand'peine en auoit -il ouy
murat, parler. Ayantpeur doncques d'eſtre par là abiſméluy & les liens , il vint tout incontinent
à parlementer auec Amurat, & fut la compoſition telle , qu'illuy rendroit la place , & de i
Inhumanité meureroit en ſon camp, attendant vne plus ample reſolution dece qu'il auroit à faire ; car
d'Amurat en- auſſi bien ſon autre frere nomméEſtienne y eſtoit deſia . Quelque temps apres, Amurac
uersles enfans
du Prince des fut aduerty de ſe donnergarded'eux,pource qu'Eleazar leurpere eſtoit apres à faire quel
Bulgares. quemenée à l'encontre de luy , où ſes enfans luy aſſiſtoient ſecrettement, ce qui futcauſe

qu'il leur fit à tous deux creuer les yeux : & ainſi cn peu dciours ayant acquis Spenderouie
auec le reſte du pays des Triballiens, laiſſa par tout debonnes & fortes garniſons,puis ſans
remettre ľaffaire en plus grande longueur, paſſa outre tour de ce pas contre la ville de
* Sa Situation. Belgrade * en Hongrie. Cette place icy eſt enuironnée de deux riuieres qui la flanquents
le Danubed'un coſté , & celle de Saue de l'autre , qui ſe va rendre dans le Danube yn peu
au deſſous :Parquoy Amurat eſtant arriué là- deuant , eſpandit ſes gensà l'entour,& len
Le ſiege de fermade routes parts : Puis auec ſon artillerie ietta vn grand pan demuraille par terre ,
Belgradededas mais ce ne futpas ſans que ceux dededansne leur fiffent beaucoup d'ennuis & dedomma
ſe defendent ges cependant, à coups d'harquebuzes , d'arbaleſtes , & autres tels baſtons & machines
fortewertueu- de guerre dont ilseſtoient fort bien munis ; de forte qu'ils en tuerent vn grand nombre: &
n'y auoit en tout le camp lieu ny endroiết, pour ſemettre ſeurement à couuere , que ſou
dain on ne ſe trouuaſtaccablé d'vnenuée de fleſches, & de traicts, qui y pleuuoient incel
ſammentde tous coſtez . Tant de dangers neanmoins , & d'images de morts ainſi preſen
tez ,ne peurent intimider Haly.fils de Brenezes , ny le deſmouuoir de pourſuiure ſonen .
trepriſe encommencée ,de tirer vne grande trenchée iúſquesſur le bord du foſſé , où ilal
Vaillance de la brauementdreſſer fon pauillon , & arborer les enſeignes de ſon regiment tout le long
Haly. de ladouue & contr'cſcarpe : & apresauoir à coups de feſches deſlogé ceux qui du haut

du rempart & desplattes- formes luy faiſoient le plus d'ennuy , & reconnu luy-mefmc la
breſche,
Amurat II. Liure cinquieſme. 115

brekhe ,en perſonne ,donna vn aſſaut ſifuricux, que de la premiere pointe les Ianiſſai- 1440 .
rešrenuerferent tout ce quiſe trouua au deuant. Etcſtoient deſiamaiſtres d'vne bonne ou enuiron.
partie de la ville penſans auoir tout gagné, quand ceux de dedans s'eſtans ralliez , &
ayant repris nouuelles forces , & nouueau courage, leur vindrent au deuant conme ils Les Turcs

eſtoicnt eſcartez & eſpandus, & en tuerent pluſieurs,reinbarrans le reſte en grandecon- dedans para
fuſion & deſordre iuſques à la breſchepar où ils eſtoient entrez , là où plufieurs laiſſerent affaut , long
encore les vies , en la foule deceux quiſe parforçoient, les vns d'entrer, les autres de for- repouliez pas
tir. Amurat connuft bien par l'illuë de cette tentatiue , ce que finalement il deuoit at
tendre de ſon entrepriſe : au moyen dequoy fans s'y opiniaſtrer dauantage , il fit ſoudain Amurat leue
trouſſertentes & pauillons, & s'en retourna à la maiſon .Mais illaiſſa de groſſesgarniſons leafiegede den
tant de cheual que de pied ſur les frontieresdes Scopicns, & des Illyriens, ſous la charge
d'vn de ſes principaux Capitaines , lequel auoit cſpouſé fa fæur : afin de courir & endom
mager touſiours les peuples de là autour , & les marter à la longue: Ineſmement ceux de

la Bofline ,paysfort rude & montueux , qui s'eſtend iuſques en l’Eſclauonie ,le long du
goulphe Adriatique.La ville capitale eſt laitza , flanquée de la riuiere de Vukrine, qui fc
varendre dans celle de Saue, & de là touces deux decompagnie dans le Danube. Lç Sei
Le pays deta
gneur de la contrée la voyant perdre & ruiner deuant ſes yeux par Iſaac , auoit aſſemblé Bolline voili
quelques gens pour y reſiſter :maisapres auoir à partſoy bien examiné quelles eſtoient les ne de l'Eſcia
forces des ennemis : & meſuré les fiennes à l'encontre : de crainte dehazarder ſon Eſtat uonic faittri.
tout à vn coup contre vne telle puiſſance,enuoyaſes Ambaſſadeurs pour requerir la paix,
à condition que delà en auant il ſeroit tributaire du Turc ,& luy payeroit vingt-cinqmille
ducats chacun an , à quoy il fut receu . A cette region confine, le pays d'Eſtienne fils de
Sandal, qui eſt auni vn peuple de l'Illyrie, lequel s'eſtend iuſques à lamer Ionie :toutes
fois ils ſouloient eſtre anciennement ſeparez des autres Illyriens , encore qu'ils neſoient
aucunement differends en maurs ny façonsde faire ,finon qu'ils n'vſent pas de meſmes

loix . Cuduerges ſont appellez ceux quihabitent ce pays de Sandal; entrelequel& celuy Cuducrges,
de l’Epire ,ily a quelques places des Venitiens,dans le territoire meſmed'Iuain Caſtriot.
Puis fuit apres celuy de Comincne ; la plus grand'part au longdelamarine , ſinon que par
le dedans il s'allonge ,mais c'eſt par bien petit eſpace ,iuſques allez pres de la ville d'Ar
gyropoliné;là où le Lieutenant general d'Amurat auoit ſon artnée , faiſant de grands
Les autres
maux & dommagespar toutes lesterres d'Iuain , * & des Comnenes; tant qu'à la fin ce diſent lean
pauure Seigneurentierement ruiné, & n'en pouuant plus, fur contraint de recourir à la Caftrior,
mercy ,& mendierenuers luy quelque choſe pour ſon viure:maisapres ſamort, le fils d'i
celuy futreintegré en l'Eſtat & Seigneurie de ſon perc. Arianit tout demeſme, quiauoit Arianit fils de
Comnene
pareillement eſte deſpouillé de la ſienne, s'en alla pourſuiure quelque recompenſe àla
Porte : puis ſoudain s’eſtant rauiſé ,trouuamoyen de faire entendre ſous main à ceux du du s'eſtant ren
à Amurat
pays , dontilauoiteſté mis dehors à force d'arines , que bien -toft il les iroit voir auec vn ſe rebelle

grand ſecours : A quoy ils firentreſponſe, qu'il ſeroit letres -bien venu , & qu'en ce faiſant contre luy.
ils eſtoient tous preſts de fe reuolter contre Amurat, & ſe deffaire de ſá ſeruitude. S'eſtant
doncques ſecrettement defrobé,& enfuy deuers eux,il futfort bien receu de tous lesprin
cipaux, auec leſquels il tailla en pieces les Turcs qui y eſtoienten garniſon , & delà com
mença à courir & piller le pays d'alentour , où tl fit vn merueilleux rauage. Careſtans les
lieux & endroits de leur demeure pleinsde inontagnes, & mal ayſez au poſſible , apres

qu'ils auoient fait leurmain ,ils ſe retiroient là enſeureté, chargez desde pouilles,& bu
tins qu'ilsfaiſoientde iour eniour.Etleschoſes commençoient deſia à leur ſuceder tres
heureuſement , quand Amurat ayant eſté aduerty du tout ,dépeſcha ſoudain le Saniaque Farmee Tute
de guerre qui feiournoient és enuirons de la riuiere d'Axie , & lader que contre
Haly, auec les gens
ſuſdite villed’Argyropoliné ,tant de chcual que de pied , pour allerremedier à ces defor_ les Eſclauons.
dres , & tirer à fon obeiſſance le pays des Albanois ,fans en pártir qu'il ne luy amenalt
pieds & poings liez cet Arianit fils de Comnene , & n'euſt mis à la chaiſne tous ceux qui
luy aſſiſtoient.Haly ayant pris les forces qui luy auoient eſté ordonnées, entra d'vne gran
de furie dansle pays ennemy,nonobſtant qu'il y eut un bon nombre de gens de pied en ar
mes; & le courut & fourragea d'vn bour à autre,mettant le feu partouc, ſans pardonner à
perſonne, nyà choſe quelconque. Mais cependant auſſi Arianit eut quelque loiſir d'al
ſembler ſon armée ,auec laquelle il s'en alla ſaiſir les couppeaux & deſtroits des monta
gnes ,par où les Turcs ſe deuoient retirer chargez de proyc , & de butin ,d'eſclaues ,& au- Son armée
tres tels empeſchemens:de ſorte que les premiers quià leur retour ſe voulurent eſlayer de deffaite au
forcer lepas ,furent brauementrepouſſez par les Albanois : dequoy lesautres qui auoient retour.
K iiij
16 Hiſtoire des Turcs,

1442. eſté laiſſez par Haly à la gardedu pays, s'effroyerent & mirent en deſordre , taſchant cha
cun en ſon endroit de ſe fauuer haſtiuement, où ils penſoient pluſtoſt éuiter le dan
ger qui ſe preſentoit. La pluſpart toutesfois furent pris & mis à mort , & le reſte qui
cſchapperent contrains d'aller prendre vn grand deſtour pour gagner la plaine , d'où
* Ancienne finalementils ſe ſauuerentdeuers Corfou ;* mais ce fut en fort petit nombre,car preſque
ment dite tousy demeurerentpour les gages. Cette entrepriſe apporta vne bien grande reputation
Corcyril .
Homnere ia & faueur aux affaires d'Arianit, & furfort priſé d'auoir ſi facilementmisen routte l’armée
namme de Haly ,lequel s'eſtoit ierté d'vne telle furie & impetuoſitéſur la contrée regardant au
Phaania .
long de la mer Ionie, comme nous auons deſia dit cy -deuant. Car le reſte de Albanois
qui habitentdeuersla ville d'Argos, ayant entendu comme ce ieune Seigneur auoit com
mencé à remuer meſnage contre Amurat , & fi heureuſement encore , eurent volonté de
faire demeſme, & ſe rebellcrauſſi de leur part contre les Turcs. Parquoy ils appellerent
Les Albanois Depas, pour eſtre leur chef & conducteur:ce qu'ils firent d'autant plus volontiers,pource
à l'exemple que Bajazetle filsdu premier Amurat ,auoit chaſſéle pere de cettuy-cy horsde ſon pays,
rebellét con auſſi bien que Myrxas , & le Prince des Caniniens, auec beaucoup d'autres , & s'en eſtoic
tre Amurat, emparé. Ainſice Depas, lequel ayant tout perdu s'en alloit rodant de coſté & d'autre
pas pour leur par l'Italie , & la pluſpart du temps ſe reciroir en l'Ille de Corfou appartenante aux Veni
chef
tiens ,fut appellé par les Albanois d'autour de la ville d'Argyropoliné, laquelle tenoit le
party d'Amurat.Ayantdoncques aſſemblé ſesforces , il s'en allamettre le liege deuant,&
Argyropoli. I'aſſaillir viuement auec toutes ſortes d'engins & machinesde guerre : car il y auoit là de
par ies Aiba. dansvnegarniſon de laniſfaires, & grand nombre de Turcs naturels quis'y eſtoient reti
nois,
rez : tous leſquels ſe deffendoient d'un grand courage : Et cependant les autres Albanois,
qui tenoient la campagne tout à leur ayſe , durant que cette place eſtoit ainſi bridée,& te
nuë de court par ceux de leur ligue ( pource qu'Amurateſtoit lorsbien empeſché en Aſie
apresla guerre du Caraman Seigneur de la Cilice , & Carie ] eurentbeau moyen & com
inodité d'endommager les pays de ſon obeiſſance, leſquels ils coururent & pillerent com
mebon leur ſembla, ſans contredit ny reſiſtance aucune; iuſquesà ce que Thuracan Gou
Thuracansa- uerneurde Seruie & de Theſſalie , ayant entendu la reuolce des Albanois,& quedeſia ils
niaque de la
Seruie va au auoientmis le ſiege deuant vne telle & li importante place , aſſembla promptement la
ſecours d'Ar- plus grande armée qu'il pût: & auec les Turcsmelines qui eſtoienthabituez en Theſſa
l'an 1442 . ,
propolint lie , fie telle diligence àtrauers les glaces & lesneiges [ car c'eſtoit en plein cæur d'hyuer ]
que le ſecond iouril arriua àla veuë d'Argyropoliné, où il furprit les autres,quine ſedouă
Deffaite des toient de rien moinsque de ſa venuë : Tellement que de plaine arriuće il en tailla en pie
Albanois par ces plus demille ; & prit le CapitaineDepas priſonnier. Par cemoyen fut ſecouruë & de
Thuracan de- liurée la ville d'Argyropoliné, & les Albanois contrainsde nouueau à receuoir le joug de
want Argyro- la feruitude accouſtumée. Les autres quieſtoient à piller à la campagne de coſté & d'au
poliné.
tre ,commenous auons dit , & meſmes les plus grands de leur armée , quand Thuracan
arriua ainſi à l'impourueu , n’eſchapperent pas pour cela , car en fuyant ilstomberent és
mainsdes autres Capitaines d'Amurat, qui les firent tousmourir cruellement en diuer
fes fortes.

IX . Lvy puisapres eſtant de retourde ſon voyage d'Aſie , dépeſcha de la Porte Mezer, le
Entrepriſe quel il auoit n’agueres fait Beglierbey & Gouuerneur general de l'Europe , auec tel nom
la Frandiuat brede gensde cheval & depied qu'il voulut prendre , pour aller àla conqueſte de la Pan
nic. nodace ou Tranſſiluanie. Cercuy- cy ayant pris les Azapesde l'Europe , enſemble toute la
caualerie quiy eſtoit ,marcha droit au Danube , & l'ayant paſſé, entra en cet endroit du
pays deſſuſdit qu'on appelle Ardelion ,lequel s'eſtend'depuis le montde Profobc, iuſques
aux frontieres deHongrie , eſtantde toutes parts enuironné de grandes & profondesfo
reſts ; & y a pluſieurs villes, la principale deſquelles eſt celle de Toſibinium . Le langage
dont vſe ce peuple-là, en partie tient du Valaque, & en partie de l'Hongreſque , dont ils
enſuiuent lesmæurs & façons de faire, auſſi ſont-ils ſujets au Roy de Hongrie , qui leur
enuoyede la Cour tel chef & gouuerneur que bon luy ſemble :neantmoins les villes ne
laiſſent pas dejouyr de leurs anciennes libertez & franchiſes, & vſer chacun en droit ſoy

Autrement de leursloix & couſtumes particulieres:mais elles reſpondent toutes à celles de * Tofi
Cappellemain. binium , commeà la metropolitaine. Au reſte ils ſont tenus d'aller à la guerre quand le
tenant Her Roy le commande, & luy payentencore le tribut outre cela,toutes les fois qu'il leur veut
menffar,
impoſer. Ce fut ſur cecte place queMezet s'en alla deſcharger tout le faiz de faguerre ,
& Pauoit defia fort eſtroitement encloſe tout à l'entour preit à faire la batterie aucc ſes
machines & engins, quand la fortune voulut ,ainſi qu'il alloit reconnoiſſant l'endroit le
plus
Amurat II, Liure cinquieſmė. 117

plus à propos pour aſſeoir ſes places , qu'il fut atteint d'vn coup de mouſquct , dont il 144 2.

tombamort ſur la place. Toute l'armée ſctrouua en fort grand eſinoypour la perte d'yr & luuans .
telperſonnage , car il n'y en auoit plus d'autre pour commander : parquoy ils ric firenë Le Baſſa Me:
pas long feiourlà deuant, & ſe retirerenten diligence vers le Danube. Mais ils ne le pů- zee tutu dva
rentpaſſer fi à temps, que ceux du pays qui s'eſtoientmis en armes, ne leureuſſentcoup - coup de
péchemin ,où ils en tuerent vn grand nombre ; le reſte eſtant mis à vaude-routte ,ſefau-mouſquet en
uerent le mieux qu'ils pûrent. Voila l'iſſuë qu'euſt le voyage de Mezei en Tranſluati la ville d'Her

nie ,auquel il finit ſesiours, & fi perdit encore la plus grande partie des forces qu'il y autoit menftratise
conduite , fans y auoir rien exploitté . Amurat fut déplaiſant au poſſible de cette perte, deffaitte.
qu'ilreputoit fort grande ;mais il remitincontinent ſus vne ſeconde entrepriſe contre la
Tranſliluanie , & enuoya de cous coſtez aduertir les gens de guerre : de ſe tenir preſts à Autre entre
marcher ſur le commencement du renouueau , ſe deliberant d'y aller en perſonne ;tou - Far fus la

tesfois ilchangea d'auis ,ſuiuant l'opinion de l’Eunuque Sabatin , homme fort excellent Tranfiluanie:
en l'art de la guerre, auquel il remit cecce charge,& luy commandant de ne partir de là , Sabatia Eu .
qu'iln'euſt du toutreduit le paysà fonobeiſſance. Sabatin auec les forces qu'il luy auoit nuque chef
ordonnées, & bien quatre mille laniſſaires dela Porte , qu'il pric de renforr , s'achemina de l'armée
droit au Danube ; & l'ayant paſſé , entra en Tranſfiluanie quelques iournées auant en Turque en
Tranſliluanie ,
pays ,là où langus Choniates, que cesgens- là appellent Iean Huniade ,le plusexcellent
Capitaine de ſon temps (auſſi pourſa vertu & longue experience,le Conſeildu Royaume 'can Huniade
luyauoit commis entre lesmains le gouuernement decette Prouince )ſe mit à lecoſtoyerperhias
par lesmontagnes & lieux couuerts , auec les gens de guerre qu'il auoit ramaſſez , tant dü Hongrie.
paysmeſme, que de celuy deHongrie ;& Sabatin eſtimant queſon cas iroit bien,s'il y pou
uoit faire quelque degaſt , auoit ſous cette intention enuoyé toute ſa caualerie auec la
meilleure partic de les gens de pied çà & là au pillage , comme ſi par cemoyen il s'euſt
deu enrichir luy & fon arméc tout à vn coup; tellement qu'il eſtoit demeuré fort mal àć
compagné. Ce que Huniade ayant entendu par ſes eſpies, prit en main l'occaſion qui ſe
preſentoit pour allerdonner deſſus: & eſtantinopinémentdeſcendu de la montagne auec
Houffars font
ſes Houſſars,s'en alla d'vne fort gráde impetuoſité jetter ſurle camp des ennemis,preſque le monde vie
couc defnué de gensde deffenſe ; là où Sabarin qui n'auoit pas lors le moyen de ſortir en Hongroiſ e.
campagne , ſe deffendit aſſez bien pour quelque temps :toutesfois Huoiade le preſſa ſi

viuement , qu'il fut à la parfin contraint de quitter tout, & prendre la fuitte à touče bride
vers le Danube. Les Chreſtiensne s'amuſerentpointà le pourſuiure,mais apres auoir fac Le camp des
cagé ſon camp, s'en allerent embuſcher en certain endroit , par où ceux qui s'eſtoient dé- Turcs pris de
bandez pour aller fourrager le plat pays dcuoient faire leur retraite , chargez d'eſclaues, forte par les
& autres deſpoüilles & butins : Ce quileur ſucceda ſibien ,que les autres ſansſe douter de leur caualerie
rien vindrenten deſordre tomber dans les filets , où ilsdemeurerent preſque cous: Ern'y encore dei
en eut pas . beaucoup qui allalent porter les nouuelles de cette ſeconde déroutte , à en vnc cina
leurs compagnonsqui s'eſtoient fauuez de la premiere. Ces deux deffaites , autant belles buſche de
& memorables qu'on euſt point encore obtenuës en cesmarches-là apporterent vne fort Huniade.
grande reputation àHuniade enuers les vns & les autres: Au moyen dequoy il eſt bien
raiſonnable de dire quelque choſe en paſſant de cetantrenommé& excellent perſonna
ge , qui fit de fibelles choſes en ſon temps , & mefme à l'encontre des ennemis du nom
Chreſtien . Ileſtoit en premier lieu Tranſſiluain de nation , de lieu non du coucignoble
& inconnu ; & vint du commencement au ſeruice du Prince des Triballiens, à la ſuitte

duquelil demeura bien longuement, & monſtra en toutes les occaſions où il fur employé,
vn fortgrand deuoir de proüeſſe & diligence. On dit qu'vnefois que ſon Maiſtre eſtoit
allé à la chaſſe , ſes chiens leuerent vn fort grand loup , lequel il commanda à Huniadedo
pourſuiure à toute bride , quand bien ildeuroit gaſterſon chcual, car il ſe forlongeoit
deſia.Ilſcmit apres,& le preſta de telle ſorte qu'il fut contraint de ſe ietter dans vne groſſe La viedella
aiadc.
riuiere,laquelle ilpaſſa à nage , & Huniadepareillement, ſansque la roideur & profondi
té de l'eau l'en peuſt deſtourner , ſi bien que finalement il rapprocha le loup , & euc
moyen de letuer. Puis le deſpoüilla luy-meſme ſur la place, & repaſſant la riuiere vne
aucrcfois ,apporta la peau au Prince ,luy diſant : l'ay fait (Seigneur ) ce qu'il t'a plcu me
commander ,en voila les enſeignes. L'autre fùtficontent d'auoir veu yn tel deuoir en ce
jeune homme , qu'il dit tout haut, certes ilne ſe peut faire que cettuy-cy ne ſoit vniour
quelquegrand choſe : & delà en auantl'honora plus qu'ilnelouloit , & luy fit tout plein
debiens. Maisapres qu'il eurencore demeuré là quelque cſpace de temps il s'en retourna
en Hongrie . Il y en a qui veulent dire , qu'il auoit eſté auparauant au ſeruice de Haly fils
118 Hiſtoire des Turcs,

1442. dc Brenezes ,dontnous auons parlé cy-deſſus, & auoit eu la charge de ſon eſcurie : tou
& Cuiuans. tesfois iene voy rien quimepuiſſe faire croire cela eſtre veritable , car ſiainſi eſtoit , il cuſt
appris la langue Turqueſque. Quoy que ce ſoit , luy eſtant arriué en Hongrie auec qucl
ques autres quile ſuiuoient , il s'alla droitpreſenterà la Cour pour eftre enroole au nom
bre de ceux qui eſtoient appointez à la folde du Roy , dont il ne fut pas refuſć. Auſli
tout incontinent apres, en la guerre qui eſtoit fort & fermeallumée entre les Hongres ,
& les Allemans , il fit tout plein de beaux exploits d'armes , ſe trouuant à toutes les fa
& ions qui ſe préſenterent, où il fit merueilles de la perſonne. Tellement que beaucoup
de bons ſoldats ſe venoient iournellement rendre ſousſa Cornette : Et commença def
Ef fait Gou- lors à ſe faire fort craindre & renommer de toutes parts ; ſibien que le gouuernement de

Tranfiluanie. Tranſſiluanie luy fut decernéparle ConſeilRoyal deHongrie , là où durant qu'il y reſi
doit ,il deffit & mità mort l'Eunuque Sabatin , auec toute fon armée, s'acquerant delà vne
victoire belle & memorable entre toutes autres , quiremit les affaires de Hongrie en leur
-

premiere ſplendeur & dignité. Car depuis que les Turcs ſous la conduite de Bajazet
eurent rompu l'Empereur Sigiſmond ,ils ne ceſſerent de courir & piller les Prouinces
dependantes dececce Couronne,dontils enleuerent ſigrand nombre d'eſclaues, que pref
que ils en remplirent & l'Aſie & l'Europe .Mais tout auſſi -toſt que Huniade fut arriué en
Tranſſiluanie , ilcontraignit à viue foce Sabatin , enſemble tous les Turcs quiyauoient
deſia pris vn bon pied , de retourner arriere à bien grande haſte , & abandonner le pays du
touc. Depuis les Hongres ayans repris courage , les deffirent en pluſieurs groſſesrencon
tres , cſquelles par leur proueſſe , & lesbons ſens & conduite de leur Capitaine, ilscurent
touſiours dumeilleur :car fouuentesfois ils paſſerent le Danube à bien petite trouppe , &
neantmoins ne laiſſerent de chaſſer deuant eux grand nombre des Turcs , quine pou
uoient pas ſeulement ſupporter leurs premieres charges, & plus legeres eſcarmouches.

Chef descar . De toutes leſquelles choſes Huniade demeurant en tellc eſtimed'excellentCapitaine,


gric contre & de cres-valeureux ſoldat,que du commun conſentement detous les Eſtatsdc Hongrie ,
les Turcs,les il eut la charge & ſuperintendancede la guerre contre les Turcs, & contre les Allemans;
Allemans , &
Ics Bohemics. où l'on nc fçauroit preſque raconter les belles choſes qui furent par luy faites. Carles
Hongres n'auoient pas à faire à de laſches & foibles ennemis que les peuples de laGer
manie , dont les forces ſontaſſez connuës & eſtimées par tous les endroits de l'Europe :
Erncantmoins ils firent encore la guerre contre ceux de Boheme,laquelle dura aſſezlon
guement, & y receurent les vns & les autres de grandes ſecouſſes. Mais à la parfin les
Hongres s'eſtansaſſociez auec les Polaques, le Roy deſquels ils appellerent à leur Cou
Vladiſlads
Roy de Polo ronne,commencerent deflorsà auoir quelque aduantage ſur leurs ennemis:en ſorte qu'ils
gneappellé leur porterent bcaucoup de dommage, & pillerent ſouuent le plat pays,mettans le feu à
au Royaume vn grand nombre de villes & bourgades. Ilscombattirent quant & quant en bataille ren
deHongrie géc par pluſieurs fois, dont tantoſt ils auoient dumeilleur,tantoſtdu pire: pụisprenoient
vn peu d'haleine pourremettre ſus nouuelles forces, & lorsretournoient derechef aux
armes plus ardemment qu'auparauant. Car ces gens- là ont accouſtumé d'vſer en toutes
fort bellies choſes de furie & impetuoſité , ſansſe pouuoir faouler de guerres ny decombats , eſquels
queux , & ils ſont fort crimincis & rigoureux;preſſansleursennemis à coups de lance & d'eſpéc , &
leges fia consà d'harquebuſes encore quelquefois; & ſi vſent les gens de cheualmeſmes , d'arbaleſtes
d'acier, auec beaucoup d'autres telles ſortes d'armesoffenſiues fort eſtranges , dont ils ſe
ſçauent bien ayder contre ceux quileur voudroient faire teſte. Mais ſi on leur quitte la
place , & qu'onfuye deuant cux, alors ils ne s'opiniaſtrent pas beaucoup à chaſſer , nyà
reſpandre le ſang : & donnent finalement fort volontiers la vie ſi on la leur demande , &
qu’on aduoüe d'eſtre vaincu ; renuoyans ceux qui ſe ſouſmettent à leurmercy quittes &

exempts de toute rançon ,à la charge de là en auant deneporter plus les armescontrc eux .
C'eſt la forme qu'ils ont accouſtumede garder és batailles & rencontres , où peu de leurs
ennemis laiſſentla vie, lice n'eſt en l'ardeur du combat, & pendant que la vidoire ſediſ
pute encore, donc ils ſont conuoiteux ſur tous autres. Les Hongres puis apres ſousla
conduite dudit Huniade paſſerent en Valaquie , là où ils mirent vn Seigneur à leur de
Incident de uotion , appellé Danus ou Daas , & ordonnerent au peuple de luy obeïr . Aumoyen de
La Valaquie. quoyce Daas ayant depoſſedé Dracules,qui fut contraint de ſeretirerà la Porte du Turc,
s'empara & mit en poffeffion du pays, où il fit cruellementmettre àmort tous les parens
& amis de ſon predeceſſeur, qui luy pûrent venir entre les mains. On penſe que ces
Princesicy qui regnerent en Valaquie , eſtoient baſtards de Myrxas ; dont les vns, ſous
l'opinion qu'on auoit qu'ils fuſſentſesenfanslegitimes ,furent admis à la Seigneurie par
certains

1
Amurat II. Liure cinquieſme. ing

certainsGentils-hommes des plus nobles & plus riches de toutle pays; eſtimans que ce
feroit le bien & le ſoulagement du peuple , ſi ceux du ſang de Myrxas venoient à com
mander abſolument. Ie me ſuisautrefois enquis del'vn & dc l'autre ,& ay ſceu au viay de
quellerace ils eſtoient,mais ie n'ay pas intention de le publier : Au moyen dequoy pour
retourner à Daas ,ayant ainſi eſté auancé par les Hongres à la principauté de Valaquie ,
dont ildemeura paiſible de là en auant , il ſe monſtra couſiours fort fidele & affectionné

enuers eux . Et comme il ſe trouua grandement moleſté desCapitaines d'Amurat , qui


eſtoient en garniſon le long du Danubc , & par interuales ſe ietcoient à l'impourueu dans
ſespays, où ils faiſoient de grandes ruines & dommages ,il enuoya ſes Ambaſſadeurs à la tributairement
Porccpour demander la paix , qu'ilobtint à la parfin ,moyennarit vn tribut detrois mil d'Amurat,
liers de feſches , & quatre mille pauois , qu'il deuoit fournir par chacun an : Tellemene
qu'il eutlors tout moyen & commodité d'ordonner & eſtablir lesaffairesà ſon aiſe . Il en
uoya pareillement yn Ambaſadeur au Prince de la Noire Pogdanie , auec lequel il fic
ligue & en tira depuis un bien grand ſecours , en l'affaire qu'il curcontre Dracules. Telle appartenans
doncques fut la reformation que prirent les affaires de Valaquie , ſous ce nouucau Sei- ces de polo
gne.
gneur .
Mais pour retourner à Amurat, il enuoya quclquetemps apres ſon armée de mer en X.
lacoste de la Colchide, & de l’Empire de Trebiſonde pour y faire vne raze , & taſcher de 1442 .
ſurprendre la ville : car il y auoit bien à gagner, tant en richeſſes de toutes ſorces ; qu'en ou enuiron .
eſclaues : ce que toutesfois
ne luy reüflit pas, & ne pût eſtre exécuté. Parquoy cette for
te paſſa outre à la volte de Gothie , où elle fitbeaucoup demaux , & y chargea vn grand
Entrepriſe
nombre d'ames priſonnieres:mais au retour elle fur affaillie d'vne groſſe tourmente &ë d'Amourat für

orage du vent Aparêtias, que vulgairement on appelle la Bize , qui ſe leuaf oudain ſi inutil
Trebiſonde
e.
roide & impetueux, que la plus grande partie des vaiſſeaux allerent donner à trauers'en
la coſte de l'Aſie ,pres la ville d'Heracléeſurle Pont-Euxin , où ils ſe perdirent preſque Naufrage de
tous. Au demeurant Amurat demeura touſiours en paix & amitié auec les Geneuois , l'armée Tui

quieſtoient lors fortembroüillez de troubles & partialitez , dorit pcu s'en fallut qu'ils ne que.
ſeperdifſent & eux & leursaffaires ;à cauſe que les ſeditieux appellerent Philippes Duc de
Milan , & luymirent leur ville entre les mains, obciſſans en tout & par tout à ſes inten- Partialitez
cions & commandemens. Ce qui aduint en partie , pour la hayne implacable qu'ils por- uois , done

toientaux Venitiens; par deſpit deſquels ils s’allerent ietter entre les bras de ce Prince, ils furent
lequel ils ſçauoient eſtre le plusmortelennemyque les autres euſſent; & de fait il y auoit preſque rui- .
deſia long-temps qu'ils s'eſtoient fort & ferme attaquez enſemble . Or pour dire auſſi

quelque choſe de la ville de Gennes, qui eſt l'vne desplus belles, & des plus fameuſes de
Deſcription
toute l'Italic , elle eſten premier lieu ſituée à l'un des coingsd'icelle; ſur le bord de la mer, de las
cn tirant vers les Gaules. Du coſté d'Orient , elle va atteindre la Toſcane ; & du Ponant, gneurie da
au ſortir de ſon territoire, celuyde la Prouence ſe rencontre de front , quieſt de l'obeif Gennesi
ſance de France :tellement qu'élle eft dite Gennes, quafi Ianua , qui vaut autant à dire
commc porte, pource que c'eſt l'vne desclefs & entrées de l'Italie. Au regard de la for
me deleur choſe publique, elle nc panchepas du tout nyà la Democratie, quieſt legou
uernement du peuple ,ny à l'Ariſtocratie , où les plus nobles & apparents Citoyens ont la
fouueraine authorité & puiſſance ;mais participe de toutes les deux enſemble , cn cela
meſniementquiconcerne l'eflection du Duc. Caril y a deux familles entre les autres , qui

detout temps & ancienneté ont accouſtuméde commander,en ſorte toutesfois qu'il ſem
ble que le peuple leur ait voulu departir aux vns& aux autres ſesfaueurs & fuffrages,com
me à la balance :lvnc eſt celle des Dories , & l'autre des Spinolcs. A ces deux maiſons
Les Dories &
cy ſont également affectionnées les volontez de la commune : Auſli aduicnt-il le plus Spinoles
deux anciera
fouuent que l'une desparts cncline aux Dorics , & l'autre aux Spinoles. Et encore que
nes familles
ils ayenttout le credit & authorité par deuers eux , ſi n'oſeroient- ils tou- de Gennes,
par cemoyen
tesfois entreprendre d’eſlire vn Ducde leur ſang ; car auſſi bien le peuple nele permet
troitpas :mais il y a deux autres familles du mefine corps de la ville , dont l'vne s'eſt toû
Les Adornes
jours monſtrée plus affe&tionnécenuersla Nobleſſc ,& l'autrcenuerslecommun peuple, & Fregoles
deux autres
à ſçauoir les Adornes , & les Fregoſes ; deſquelles on prend le Duc toutes les fois quele nobles fa ,
fiege vientà vacquer,ſelon quele party de ceux quifauoriſent aux vns & aux autres vient milles.
à ſe trouuer le plus fort : car les Adornes ſont du tout liguez auec les Spinoles , & les Fre
goſes auec les Dories. Quand doncquesle Duc cſtcréc , il luy eſt loiſible d'adminiſter Ligues des
la choſe publique , ſelon ce qu'il luy ſemblceſtre le plus à propos pour le bien & repos d'i = maiſons de
celle; appellé toutesfois au Conſcilauccques luy certain nombre des plus nobles & appa Gerincsi
120 . Hiſtoire des Turcs,

Cette guerre rens Citoyens, & ſans ſe departir de la formalité des loix & anciens ſtatuts & ordonnan
commença
vers l'an ces. Au regard de leur domaine , leurs ſubſides, gabelles , & autres impoſitions du pu

1400 . blic, il en diſpoſe comme bon luy ſemble :mais de la paix ou de la guerre , le peuple en
delibere en pleine aſſemblée , où l'affaire ſe determine. Que ſi la guerrc cft arreſtée contre
L'authorité quelqu'vn ,ils en laiſſent puis apres la charge au Duc , qui prend ſur luy la conduitte des
du Duc de affaires àmeſure que les occaſions ſe preſentent,& pouruoit que l'Eſtatne tombeen quel
de par les que deſconuenuë pernicieuſe . Au reſte les cauſes & procez des Citoyens reſidens en la
loix du pays ville , ſontdecidez par des luges deputez , qu'on a decouſtume d'eſlire de la famille qui
e parlecon eſt alors en la plusgrandevogue & credit : & neanmoins s'ils iugent contre les Loix,ileſt
ſeil qui luy
affifte . loiſible à la partie intereſſée d'en appellerpardeuant le peuple. Or comme ces deuxmai
fons des Spinoles & des Dories ſe fuſſent animées l'vne contre l'autre, & aigries de haynes
La Iuſtice de & rancunes particulieres conceuës de longue-main ,auſſi elles precipiterent leurcité en de
Gennes.
tres-griefues calamitez :car ellesintroduirent des Princes eſtrangers, & firent aſſez d'au
Lės Geneuois tresmauuais offices. Ceux qui auoientplus de cæur aux Italiens , appellerent le Duc de
my-partis ap- Milan à leurs ſecours; & les autres qui tenoient le party des François, eurent recours à
pellentesens leurs forces : Aumoyen dequoy il aduint que ccpeuplecheur en de tres- grandes faſche
France , les ries & miſeres, cependant que l'vne & l'autre des factionss'eſtudioient à l'enuy d'admet
Qutres le Duc
de Milan tre dedansleursmurailles & dans leurs propres foyers,les plus mortels ennemis qu'ils
cuſſent, & dont ils ſe deuoient deffier le plus. L'une des cauſes principales de leurs mal
heurs ,fut pour auoir abandonné la formede leur ancien gouuernement:inais ennuyez à
la parfin de tant d'afflictions & ruines dont ils ſe voyoient accablez , ils vindrent finalc
Sentence
trcs-belle, mentà ſereconnoiſtre , & reconcilier enſemble , chaſſanshors des charges & offices ceux
qu'ils connurent les plus ſuſpects & dangereux , ou lesmoins idoines & capables. Da
uantage,comme ils eurent par pluſieurs foisappelléle Roy de France,& à iceluy configné
& remisſentiere domination de leur Eſtar , ils trouuerent lemoyen puisapres de s'en dcf
faire , ayans tous d'vn accord conſpiré contre les François ,la dure feruitude deſquels ilne
leureſtoit plus poſſible de ſupporter.Carle peuple conuoiteux de recouurer ſon ancien
neliberté, aſpiroit à de nouueaux remuemens,de ſorte qu'apres s'eſtre deffait des Princes
eſtrangers, ils ſe remirentdenouueau à creer du corpsde leur choſe publique , des Magi
Guerresdes ſtracs pour les gouverner ſelon leurs ſtatuts accouſtumez. Or eſtoient- ils de tout temps
Gencuois
grands ennemis des Napolitains, & par de fort longues reuolutions d'années auoient
Napolitains. continué la guerre contre eux, non ſeulement en generalde peuple à peuple,mais encore
les particuliersne ſe rencontroient nulle part, qu'ils nemiſſent la main aux armes les vns
cantre les autres: tant enracinée fut la hayne de ces deux nations, que iamais ils ne ſe
pûrent appointer. Ils auoient quant & quant touſiours quelque choſe à demeller auec
Ies Venitiens, pour raiſon des Illes de Scio & deMethelin en lamer Egée , & du Duc de
Milan ,auquel iceux Geneuois s'eſtoient donnez: Eraumilieu meſmede leurs plus grands
troubles, commirentle gouuernement de l'Eſtat à d'autres , pour auoirmeilleur loiſir de
vacquer à la guerre contre les deux peuples deſſuſdits. Parquoy ils equipperentvne groſſe
armée de mer, auec laquelle ils allerent courir tout le goulphe Adriatique , faiſans de
grandsmaux & dommages aux placesdes Venitiens, quiſont celle part ;& ne s'abſtindrent
pas encore de celles de l'Archipel. Ce qu'ils ne firentpour autre raiſon , ſinon pour ven
ger lesinimitiez & querelles que le Duc Philippe deMilan auoit contre iceux Venitiens:
Carils mirent le feu aux fauxbourgsde Corfou , quifurent tous reduits en cendre , & fe
fuſt bieneſtenduë la flambe plus auant, ſi ce qu'ils auoient projecté euſt ſuccedé. Quel
Bataille na . que temps apres ils vindrent à la bataille parmer auec Alphonſe Roy de Naples & d'Ar
uale des Ge- ragon ,tout contre la ville de Gaiette, où il tenoit grand nombre de vaiſſeaux equippezen
tre Alphonſe guerre. Dequoy les Geneuois ayanseſté aduertis,ietterent promptement ſur de gros na
Roy de Na- uires de charge , qui eſtoient en leur port pour enleuer de lamarchandiſe , les meilleurs
ples, où ilde- hommes qu'ilseuſſent, & firent voile droit à Gaictte, où ily cut vn grand combat tout au
ſonnier, 1435. deſſous des inurailles de la ville;ſibien quele Roy Alphonſe qui eſtoit cependant aux cre

neaux , en pouuoit auoir le paſſe-temps tout à ſon aiſe.Mais ne pouuant plus comporter
que lesſiens, quien nombre d'hommes 8cde vaiſſeaux , ſurpaſſoient de beaucoup les au
monta luy-meſme ſur vne galere pour leur aller
tres,tardaſſenttant à les mettre en route,
donner courage ; ſibien que la meſlée ſerenouuella plus forte qu'elle n'auoit encore elté ,
Victoire des iuſquesà ce que finalement il fut inueſty & pris priſonnier : & dit-on que ce fut le Secre
Gencupiscó- taire de Dorie , chef pourlors de l'armée desGeneuois, qui fit cette priſe. Apres donc
Limins, ques qu'ils eurent acheué d'eſcarter & mettre à fonds le reſte des vaiſſeaux qui tenoient
encore
Amurat II. Liure cinquieſme. 121

encorebon , ilsreprirent la route de leur pays,emmenansleRoy quant & eux , tousbra- 1415:
nes & enorgueillis d'vn ſibeau & excellent fait d'armes. Maisauant que d'entrer dans le
port,Dorie deſcendicen terre,pour en porter lespremieresnouuelles au Duc deMilan ;& Dorie pre
luy preſenter le Roy , eſperant d'en tirer vne bonne recompenſe. Il lereceutauec le plai- femte albeRoy
fir & contentement d'eſprit qu'on peut iuger, neantmoinsce fut fort honorablement, & Duc deMaio
ncle garda gueres qu'il ne le renuoyaſt ſain & ſauue : Dequoy les Geneuois furent li indi- lail.
Humanité de
gñez qu'ils le mirent hors de leur ville , & de là s'en allerent aſſieger la fortereſſe , qui Princc à peine
leur futrendue par compoſition ; tellement qu'ils remirent ſus le gouuernementancien, ce.
comme nous auons dit , & promeurentà la dignité deDuc & Prince fouuerain en icelle , les carnete
l'vn de leurs Citoyens,ſuiuantleur formeaccouſtumée. Alphonſe ayant eſté ainſi remis en Duc de Mi:
liberté,& renuoyé quitte en ſon Royaume,par le Duc de Milan , ſemonſtra depuis toû , lan.
jours fort fidele & affectionné enuers luy ;ſansiamais le refuſer de choſe dont il le requiſt,
tant qu'il veſcut.
CÊ Prince icy eſtant Roy d'Arragon , de Valence & de Barcelonne, tres-belle & riche XÍ.
ville en la coſte de Catalogne, enſemble des Iſles de Sardaigne , & de Corſe , aborda Incident
premierement en Sicile , & de là en Italie , & à Naples, dont il occupa finalement le d'Alphonſe
Royaume,lcquel de tout temps & ancienneté auoit eſté compris entre les nations d'Ita- gon, qui oc
lie ;mais par traict de temps ilvintſous l'obeïſſance des Roys de France'; quilemercoient cupa Naples
ésmains de tel Prince de leur ſang que bon leur ſembloit .Le pays commence au Cap
d'Ottrante , és extremitez de la Poüille, anciennement dite la Meſapie , de l'un de ſes Deſcription

premiers Roys Melapius, & de ce coſté-là s'eſtend le long de la mer Adriatique , co- du Royaume
ftoyant à main droite le Duché de Berry, * qui eſt vne contrée du toutRoyale ; & bien lene payco
digne de ce nom là .Au delà deGepanum où ſont les Brutiens ,autrement la terre de La* quisl veut en
tendre par lai
bour ,ilarriue iuſques à la ville de Gaiette , & à la ſainete Cité de Rome, quiconfine à ce
Royaumedeucrs Soleil couchant :mais au leuant il va atteindre Rhege , front à frontde face aliefiones
la Sicile ,là où ſe rencontre la Calabre , qu'on ſouloit appeller la grande Grece. Ce ſont ce mer Beposs
les bornes, & limitesdu Royaumede Naples, où parmy la domination des François , il y qui ſignifie
quelquefois
eut vn Ladiſlaus qui y regna quelque temps:tres-richc & puiſſantPrince, lequel s'arma Lushorité gran
contre le reſte de l'Italie,& nommément les Florcntins,qu'il alla aſſieger en leur cité;& la we.
preſſa deſi prés , quc le peuple ſe voyantreduità l'extremité par la longueur & ſujection
du ſiege , fut contraintde parlementer , & venir à compoſition de ſatisfaire & obeïr à tout
ce qu'il voudroit , pour auoir paix . Ce ieune Prince addoucy de leurs prieres & humble
langage,ne demanda autre choſeſinon la fille d'vn Bourgeois quieſtoit eſtimée la plusbel
lecreature de la ville , & detoute l'Italie encore,car Florencea d'ordinaire les plus belles
& gratieuſes Dames quiſe trouuent point autre part : ce qui venoit bien à propos pour vn
Roy de complexion amoureuſe , & tantdébordé apres cette ſorte de contentement, que
plus luy cſtoit la jouiſſancede quelque defirée beauté , que la conqueſte de tous les Em
pires de la terre, combien qu'ilne laiſſaſt pas pourcela d'eſtre vaillant de la perſonne , &
fort addonné aux armes. Au moyen dequoy les Florentins voyans l'humeur de l'homme,
quileur faiſoit ſibon marché du danger,où il les auoit reduits, ordonnerent incontinene
au pere d'amener ſa fille , la plus proprement attifféc qu'il fut poſſible . Ce pereicy eſtoit Action riel
vn Medecin (à ce que l'on dit ) leplus excellent & fameux de ſon temps, lequel eut à cel chante & vin
regret & contre-ceur qu'on peuteſtimer , de ſe voir yn tel blaſme & del-honneur à toute dicarite d'un
Italien , 14143
ſa maiſon , ſibien qu'apres auoir tenté tous lesmoyens de s'en cxempter, & voyant à la fin
que c'eſtoit vn faire le faut ,il ſe reſolut à vne choſe bien eſtrange , & qui ne partoit pas
Il prend icy ci
d'vn bas & petit courage. Car auec du jus de ciguë , & autres mortelles drogues, ilem que pour bera
peſa vn couure-chef richement ouuré de fild'or & de ſoye cramoiſie , lequel il donna à bes morielles:
ſa fille ,pour s'en accommoder quand le Roy ſeroit auec elle , ce qu'elle fit : Car il n'euſt
pas pluſtoſt deſtourné fa veuë ſur cette beauté, que la renommée (diſoit -il ) auoit eſté par
trop chiche deluy louer , quc tout bouillant & enflamméd'amour fansremettre la choſe
à de plus amples ceremonies,ilvoulut venir aux priſes .Mais iln'euſt pas eſté pluſtoſt rou
chédu couure-chef ,ainſi eſchauffé qu'il eſtoit encorç, que tout ſoudain le poiſon luymon
ta au cæur , d'une ſi grandepromptitude & a &tion , qu’apres auoir ieccé quelques petites
gouttes d'vne lueurfroide, comme pour vn dernier effortde nature , il rendit l'ame en
tre les bras meſmedela Damoiſelle , laquelle auſſi expira bicn-coſt apres. Cét aceident
aduenu ſi inopinément, ſonarmée ſe trouua en grand trouble & confuſion , & ſe retira à
la haſte : Ainli futla cité de Florence deliuréc. Il y a toutesfois des Italiens qui ont eſcrit,

que ce ne fut pas le pere qui braſſacc broüet,mais le Conſeil propre dela ville ,apresauoit
L
122 Hiſtoire des Turcs,

fort mignardementfait accouſtrer cette fille, afin qu'elle paruſtencore plus belle à l'en
nemy, & que par ce moyen ce qu'ils auoient projecté & baſty ſur la concupiſcence d'ice
luy fuſt executépluspromptement. Quoy que ce ſoit ,la choſe aduint en la forte & ma
niere que nous auons dit. Mais atant eſt -ce aſſez parlé d'une choſe , qui autrement n'eſt
gueres de ſoy belle ny bonne .
Tout cecy Apres le deceds de Vladiſlais, ſa femme fut fortmoleſtée des Italiens pour raiſon
eft depuis du Royaumç; & les Seigneurs du pays luy firent quant & quantbçaucoup d'algarades: Au
1414
moyen dequoy elle ſe remaria à René Comte de Prouence , couſin germain du Roy des
EG fusu .
François ,& luymiſtla Couronne entre lesmains.Cetce Princeſſe eſtoit fille du Duc d'Ot
XII .
Les troubles trante , & dela Poulhe, de lamaiſon des Vrſins, riche & puiſſantSeigneur en Česmarches
aduenus au là :en la compagnie de laquelleRené gouuerna le Royaume par l'eſpace de douze ans : &
Royaume de cependant Alphonſe venu du ſang des Ducs deMedine qui eſtoit Roy d'Arragon , de
le deceds du Sardaigne , & de Valence,arma grand noinbrede vaiſſeaux, qu'il emplit demacelors Sici
Roy Vladiſ- liens, & auec cér equippage vogua droit en Sicile , qu'ilconquit & rangea ſous fon obeiſ
laus.
ſance . Puis s'eſtantacheminéà Naples , aſſiegea fort eſtroittementla ville de toutes parts ,
faiſant approcher grand nombre de pièces ,tant pour battre la muraille , que pour rom
pre les deffences, là où vn ſien frere fut tué d'un coup de canon .Mais incontinentapres la
place luy fur renduë : & fi prie encore le fort de terre ferme par famine , & celuy dela mer
Naples par leparcompoſition , pource que les ſoldats quieſtoient dedans n'eurent pas le cæur de fe
Roy Alphon- deffendre , ainsſc rendirent affezlaſchement. Ilymnit vne bonnegarniſon, tellementqu'il
te d'Arragon, ne reſtoit plus que le chaſteau aſſisà l'emboucheure du port, & en l'un des coins de la mu
raille , qui ſe va eſtendre en forme d'aiſle iuſques ſur le bord de la mer. LaReyne s'eſtoit
n
retirée à ſauueté làdedans , attendant le ſecours que ſo mary eſtoit allé querir en Pro
uence , commeil diſoit ; car auant que les ennemis arriuaſſent , il eſtoitmonté ſecrette

ment ſur vne galiotte ;mais elle ſe trouuant preſſée , & preſque reduite à l'extremité , en
Naples
cou re- uoya appeller Sforce Prince de la Marche , l'vn des plus excellens Capitaines de ſon
urée par
Sforce . temps, lequel contraignit Alphonſe de ſe retirer, & recouura la ville . Le ſiege futmis
depuis deuant le chaſteau , quieſt aſſis au haut de lamontagne , & ne pouuant eſtre pris de
force, fut finalement rendu par famine . Quelque temps apres commeiceluy Sforce fe
Repriſe par trouuabien enbeſongné en ſes guerres & affaires propres , Alphonſe ſe ietta ſur la Cala
le koy Al- bre ,laquelle il conquittout entierement. Cela fait , & ayantmis ſus vne groſſe armée ,
phonſe .
s'en alla derechefdeuantNaples,& la pritencore :tellement que la Reynefut contrainte
d'abandonner le chaſteau , & s'enfuyrà garentdeuers ſon fils , le Prince d'Ottrante & de
la Poulhe: Car apres la mort de Vladiſlaus , elle s'eſtoit remariée au Seigneur de cette
contrée- là , dont elle auoit eu vn enfant. Alphonſe apress'eſtre emparé de Naples, & des
enuirons,s'en alla faire la guerre au Prince deſfuſdit , fils de cette ReyneMarie : Et auoic
deſia pris quelques places fur luy, quand par lemoyen des Ambaſſadeurs quialloient &
venoient d'vne part & d'autre , la paix fut arreſtée entr'eux , & parmeſıne moyen lema
riage de Ferdinand fils natureld'Alphonſe , auec la couſine germaine du Duc de la Poul
he, fille du Marquis de Venouſe ; ſous des promeſſes ſolemnelles de demeurer bons
amis , alliez , & confederez à l'aduenir . Puis s'en allerent tous de compagnie à Naples ;là
où le Duc prit opinion qu'on luy vouloir faire quelque mauuais tour , & en entra en vne
freneſie , & deluoyement d'eſprit : Aumoyen dequoy les Royaumes de Sicile & de Na
ples, demeurerent lors paiſibles à Alphonſe . Il eut puisapres de fort grandes & longues
guerres, tantoſt contre les Venitiens, tantoſtcontre les Florentins, puis fit la paix finale
Lefrere d'Al-mentauec eux.Le Roy René qui eſtoitallé querir du ſecours, ainſi que nous auons dit cy
phonſe ap- deſſus, arriua deuant Naples auec vn grand nombre de vaiſſeaux Geneuois ; ncantmoins
piche e ora il ne gagna rien pour cela , & futcontraint de retourner arriere ; voyant que ſon entrepriſe
uarre , par le s'en alloit en fumée. Or Alphonſe auoit quand il partit d'Arragon ,laiſſé le gouuerne
moyen du
mariage de mentdu Royaume à ſon frere , auquelles Nauarrois s'eſtoient donnez après le deccds de
l'heritiere,
leur Roy , dont il auoit eſpouſé la fille :car la plus grande partie despeuples du Ponant,
Malarinecende encore qu'ils payent de grosdeuoirs & ſubſides , li eſt-ce qu'ils n'endurcroient pas qu'on
l'aage de 12 . leur donnaît desGouuerneurs outre leur gré ,ny auſſi peu de gens de guerre pour leste
ans a l'admi. nir en bride & ſujcētion :ains créent eux-melmes leurs Magiſtrats, & fegardent de leurs
fon Royau- propres forces ,fans y appeller des eſtrangers : Et ſine ſeroit pas loiſible à leursRoys , de
me:& le pereles contraindre d'adminiſtrer leurs choſes publiques , contre les anciens ſtatuts & ordon
pomestien nances. Ainſi les Nauarrois ayans appellél’Infanc d'Arragonau mariage de leurReyne, &
licentie adminiſtration du Royaume, il ne tarda gueres à en auoir vn fils ; lequel n'eut pas pluſtoſt
atteinç

/
Amurat II . Liure cinquieſme. 123

atteint l'aage de douze ans , qu'ils le prirent pour leur Roy , & donnerent congé à l'autre ; Depuis
luy diſant que depuis qu'il auoit vn fils deſia grandelet, ilfalloit qu'il ſe demiſt du manie- 1414 ,
ment du Royaume en ſes mains , & qu'il n'y auoit plus que voir :cela toutesfois aduint & luuans.
quelque temps apres .
Or pour retourner à Alphonſe,quand il fut arriué en Italie , il laiſſa tous ſes pays patri- XIII .
inoniaux à ſon frere, leſquels prennent leur commencementau territoire de Valence, ri- Deſcripti
che & opulente cité , & ſiege capital de ce Royaume-là. Elle eſt ſituée à l'oppoſite de Sar- du Royaume
daigne , s'elloignant du deſtroitde Gilbatar quelques ſeptcens ſtades. Arragon vient apres Valence,

. qui s'eſtend iuſques à Barcelonne, & Catalogne , laquelle va atteindre le pays de Langue
doc & de Prouence, qui ſont des appartenances des François .Mais pour parler pluspar
Les liinites
ticulierement de ces confins& limites ; le Royaume d'Arragon a du coté d'Orient la Pro- d'Arragon.
uence : Deuers Soleil couchant lesEſpagnes: au Septentrion Nauarre : au Midy la mer
Mediterranée ,
frontà front de la Barbaric. La ville de Barcelonne au reſte , ſous la per- Barcelonne,
miſſion & conſentement du Roy , cít gouuernée par les principaux & plus apparens Ci

toyens , preſque en forme d'vne Ariſtocratie, & eſt à l'oppoſite de l'Ine de Corſe , ancien- * Pline met
nement appellée Cyrnus, qui contient de circuit deuxmille ſtades . * Maiorque , & Mi- 32.Come posso
norque ,ne ſont pas gueres loin de là,ſous l'obéiſſance du melime Prince , & reçoiuent vn ft.des, en
Viceroy de ſamain : comme auſſi fait Sardaigne , Ille fort grande , & qui enuironne bien Sardaigne
4576. fades.
cinq mille ſtades de fort beau & riche pays : où il y a deux villes principales, Oreſtilic , & oreftangy,
Sagere : l'vne ſituée à l'Orient ,& l'autre au Midy : & vne peſcherie tres - abondante tour & Calloris.
* Il dit cery .
le long de la coſte , dont les habitans tirent vn merueilleux profit: De là on nauige au pour les Illes
nouueau Monde. L'Iberie ou Eſpagne du coſté de la Gaule , où elle prend ſon commen - Canariennes
car les Indes
cement, confine aux Celtibericns Arragonnois , ioignancleſquels eſt le pays de Gaſcon n'eſtoient pas
gne, de l’obeïſſance des François : puis ſe trouue la Biſcaye. L'Eſpagne doncques, quieſt encore deleon
la plus grande Prouince detoutes celles de l'Occidentapres la Gaule, s'eſtend deuers So- uertes de teps
leil couchant iuſques à la mer Occane : au Leuant elle a le Royaume de Nauarre , & la theur,qui effoir
Gaule : & au Midy elle atteint la mer Mediterranée , vis à vis de la Barbarie . Lelong dela
.
coſte eſt le Royaume de Grenade ,qui arriue iuſques à l'Ocean , puis ſuit celuy de Portu- Les limites &
gal, & le pays de Galice , auquel eſt le fepulchre de l’Apoftre fainèt lacques , où l'on va de confins d'Et
pluſieurs endroits de la terre enfort grande deuotion . Mais pour retourner au Roy Almosexo
phonſe, auant que de paſſer en Italie , il eut quelques guerres, & differends auec celuy cet endroit tour
brouillé 65
d'Eſpagne, & fut finalement pris en yngros conflict par l'un des Capitaines d'iceluy nom
faux pour le
mé Aluarez , auec ſon frerc le Roy de Nauarre , dont nous auons parlécy -deſſus. Ćer Al pluſpars.
uarez icy eſtoit naturel du Royaume d'Arragon , venu de fort baslieu ; & neantinoins Parquoy il y a
par etc bejoinde le
fa vertu ilparuint à eſtre ľvn des premiers hommes de toute l'Eſpagne: tellement que le
reformer ani,
Royl’auoit fait ſon Lieutenant general, outre pluſieurs autres grandshonneurs & auan- qui font les
cemens ; car il ne ſe trouuoit en affaire fi dangereux qu'il n'en ſorriſt à ſon honneur. De vrays confins.
La maiſon
quoy les Seigneurs du Royaume ayans conceu vne hayne & enuie mortelle à l'encontre d'Aluarez ve
nuë de petit
de luy, pource qu'ils ne pouuoient plus comporter devoir vn eſtranger ainſi auancé par
lieu en Arra :
deſſus eux , ſuſciterent ſous main le Roy Alphonſe de venir faire la guerre en Eſpagne; gon.
où il entra , ayant ſon frere quand & luy , auec vne groſſe & puiſſante armée. Mais Aluarez
ſe preſenta cour incontinentaudeu , luy enuoyant dire par vn Heraut qu'il euſt à laiſſer,
ant
en paix le pays où il n'auoit que voir . Alphonſe reſpondit qu'il n'eſtoit pas venu là pour Routte di
obeir à ſon cómandement ,nyauſſi peu pourmener paiſtre les aſnes de ſon pere : mais pour gon, pris par
luy paſſer ſurle ventre , s'il eſtoit ſi outrecuidé de l'oſer attendre . Toutesfois la meſée s'en Aluarez Lieu
eſtantenſuiuie forte & roide de tous les deux coſtez , Aluarez en obrint finalement la vi- tenant du
Roy de Ca.
& oire , & mit les Arragonnois en fuite , où il yen eut vn grand nombre de cuez : & fi prit ftille.
encore les deux freres priſonniers, leſquels il preſenta au Roy.ſon Maiſtre . Il ne leur fift
autre mal ne deſplaiſir, ſeulement les fit promettre & jurer de iamais ne prendre les armes
contre luy ; & par ce moyen furent deliurez . Mais il fut encore pris vne autre fois, depuis L. Roy Al.
phonle pris
qu'il fuſt paſſé en Italie , en la rencontre qu'il eut parmerauec les Geneuois ( comme nous par deux fois.
auons delia dit) & mené au Duc de Milan, qui pareillement le laiffa aller. Quelque temps
apres il repaſſa en Arragon ,pour voir ſa femme qu'il y auoit laiſſée lors qu'il en partit pour
aller en Italie, car il y auoit fait vn fort long ſeiður , partie apres les guerres & affaires où
il auoit eſté occupé , partie apres l'amour , & autres plaiſirs auſquels il eſtoit addonne &
enclin . De quelle ſorte les choſes luy ſuccederent finalement , nous le dirons cy-apres .
Cependant le Roy de Caſtille s'en alla faire la guerre à celuy de Grenade , qui eſtoit Afri
cain & Mahometan. Car les peuples de l'Arabie habituez en Afrique, ayans long-temps

L ij
124 Hiſto des Turcs,
ire

Vets 1420. auparauant paſſé le deſtroit deMarroc , en cet endroit , où lamer quiſeparela terre ferme
de l'Europe d'auec celle de la Libie , n’a de largeur que deux censcinquante ſtades tant
Les peuples ſeulement, s'emparerent d'unegrande partie des Eſpagnes , & apres auoir eſtendu leurs
de Luntune conqueſtes & limites de coſté & d'autre, voire couru & pilléleRoyaumede Valence,eu
cordeZenete ,
rent bien finalement lahardieſſc d'entrer ésGaules;Mais les François s'eſtans joints auec
vogez l's
frique de lesRoys d'Eſpagne leur allerent au deuant, & les contraignirent de ſe retirer dans vnc
Tean Leon, place forte au poſſible , laquelle neantmoins ils prirent depuis , & les rembarterent bien

cela fur l'an loin de là .Pour leiourd’huyencore ilsvont faite ſouuent des courſes iuſques aupres des
712 , murailles, & ymenent quelquesfois leur armée.Ainſi le Roy d'Eſpagne Dom Ican , celuy
là meſme duquel nous parlions n’agueres, aſſembla ſes forces à l'inſtance & perſuaſion
du deſſuſdit Aluarez , qui l'animoit de plus en plusà entreprendre cette guerre , & l'en
uoya deuantpour eruelopper la ville de Grenade , où il tintpar pluſieursiours lesMores
aſliegez ſi à deſtroit ,des vi&tuailles & toutes autres commoditez , qui eſtoient deſia pref
quereduits à l'extremité ſans fçauoir plus quel party prendre , quand ils s'aduiſerent d've

ne telle inuention . Ils chargerent douzemulets de fort belles figues, en l'vne defquellos
(les ayans couppées par le milieu , & puis rciointes) ils cacherent vne piece d'or, & les
Plailure
enuoyerent au pauillon d’Aluarez. Il en oțurit quelques-vncs, & futbien elbahy quand il
zure.
vid ce qui eſtoitenclos: Parquoyil s'enquitde ceux qui conduiſoient le preſent, que cela
vouloit dire. Ils firent reſponfe', que leurRoy auoit aſſemblé toutl'or quieſtoit dans la
ville : & qu'on ſe pouuoit bien aſſeurer, fuft qu'on la priſt , ou qu'on ne la priſt pas , qu'il
n'y en trouueroit vn ſeulgrain d'avantage : Aumoyen dequoy s'il venoit àla ſaccager,il
perdroit'beaucoup d'autre or , que de iour en iour on y apporteroit de l'Afrique , tant
pour luy que pour eux :mais s'il la laiſſoit en ſon entier ,il pourroit à l'aduenir encore fai
reſouuent de telles recoltes. Aluarez ayantoüyce langage , porta le preſent à ſon Roy,
& apresluy auoir ouuert de ces figues ainſi farcies de double ducats, luy dit ; A la verité,
Sire, tout bien conſideré ,ie ne penſe pas qu'on doiue coupper l'arbre qui porte de tí
beaux fruicts , car cy-apres parauenture ne s'en pourroit pas recouurer vn tel. Et encore
que pour cecoup nous ſoyons pleins & affouuis , nous ſerions ncantmoins à l'aduenir pri
ucz d'vne telle felicité.Ne void -on pasles vignerons qui taillent les vignes, & les jardi
Similitude niers qui eſcourtent les arbres, retrancher ſeulement ce qui eſt d'inutile & de fupci flu ,
fort bien ap- afin que le bois qui fait beſoin , & le fruict , en ſoienttant mieux nourris ? Que îi d'auen
propriée , ture on les deſracine,iln'en faut plusrien eſperer. Le Royces choſes oüyes, qui luy ſem

blerent eſtreaccompagnées d'une grande raiſon , commanda à Aluarez de retirer ſonar


mée , & laiſſer en paix ceux de Grenade.CeRoy icy dont eſt queſtion , prità femme l'In
fante de Portugal,dont il eut vn fils nomméHenry fort vertueux Prince & tres-excel
lent au fait de la guerre ; lequel eſpouſa en premieres nopces la fille du Roy deNauarre;
mais pource qu'elle eſtoit inhabile à porter enfans , il la repudia , & ſe remaria à la couſi

ne germaine du Roy de Portugal,la plus belle Dame qui fut pour lors en toutes cesmar
ches-là. Ce qu'il fit pour contenter les Princes & Seigneurs de ſon Royaume, qui l'en
renduë en
preſſoient , afin qu'il leur pûſt laiſſer quelque hoir de ſon corps : & l'autre fut
vneRcligion , auec celle prouiſion querequeroit l'entretenement de ſon Eſtat. On dit
* De Lw . que ſon pere eſtoit iſſu dela Maiſon * de France , ce qui pourroit bieneſtre :& croy quang
à moy quece fut lors que les François vindrent au ſecours des Eſpagnols, contre lesMo
xembourg
res &Sarrazins, qui dominoient vne bonnepartie du pays, & retirerent desmains de ces
meſcreans le Royaumede Nauarre , dont ils joüyrent fort longuement depuis. Pourtant
on eſtime que cette Couronne leur appartient, & qu'il n'y a autre que ceux de ce ſang
tres-Chreſtien , qui s'y doiuentimmiſcer. Car l’Empereur Charlemagnc , & auties Roys
de Beaume de France le conquirent àla pointe de l'eſpée ſur les Sarrazins, & pourtant en ont laiſſé le
appartientde droit à leursſucceſſeurs: tellement que le frerc d'Alphonſe n'y fut pas admis , ſinon ſous
droit aux
Roys deFran cette condition , que tout auſſi-toſt qu'ilauroit eu vn fils de la Princeffe fa femme du pa
ce. renté des Roys de France , il remettroit le Royaume entre lesmains d'iceluy , & s'en de
partiroit totalement. Dauantage , que là où il aduiendroit qu'elle mourroie fans enfans,
l'Eſtat recourneroit aux Roys Tres-Chreſtiens. Voila pourquoy les Nauarrois (cominé
nous auons dit cy-deſſus) planterent là l'Infant d'Arragon , pour ſe renger ſous l'obeil
fance de ſon fils, qui du coſtématerneleſtoit deſcendu d'iceux Roys de France. Toutes
leſquelles choſes i'ay bien voulu toucher icy en paſſant, car elles faciliteront grande
ment l'intelligence de l'Hiſtoire qui ſuiura cy-apres :Au moyen dequoy ie reuiens au
propos que i'auois delaiſſé.
LE
Amurat II. Liure ſixieſme. 125

och hanato

VAA
Duc

L E

SIXIESME LIVRE

DE L'HISTOIRE DES TVRCS,

DE LAONIC CHALCONDYLE

A THENIE N.

SOMMAIRE, ET CHEFS PRINCIPAVX

din contenu en ce preſent Liure.

1. Autre voyage d'Amuratcontre le Caraman : Courſe des Turcsdans le Peloponeſe : liguedu


Deſpoté de Seruie auec lean Huniade contre Amurat: & la guerre des Geneuois contre
l'Empereur de Conftantinople, & les Tartares du deſtroit de Trecop , quiles deffirent,
II. L'Empereur Iean Paleologuo s'achemine en Itálie deuersle Pape Eugene IV.pont accor:
der l'Egliſe Grecque avec la Latine : la deſcription de Ferrare ;anec vne tres -pitenfe &
tragique hiſtoire de la Ducheſſe, & du baſtard,du Duc.
III. Entreueui & abouchement de l'Empereur avecle Pape: Deſcription du pays de Toſcane, do
dela Republique des. Florentins :Conference & accord des deux Religions : & de l'ordre
des Cardinaux ; at rang deſquels Beffarion deTrebifonde , & Ifidore Eneſque de Ruſie
furent receus.
IV . Retour de l'Empereur ſean à Conftantinople , là où s'aſſemble un Colloque des Grecs ſur le
fait de la Religion , lequel ſe depart ſansrien faire :Guerres des Venitiens contre le Dug
de Milan : Partialitez des Guelphes, & des Gibellins : Conſpiration de quelques ci
de Padoiie , pour rendre la ville aux Venitiens : & la mort de Carminiola leur
Capitaine , foupçonné de trahiſon ,
V. ' Autres
sguerres du Duc de Milan Francifque Sforce , auec les Venitiens ; du Pape Eugene
contre les Florentins, & quelques autres Potentats d'Italie ; & de la maniere qu'on
tient à la creation du Pape,

VI. L'hiſtoire de l'Abbé Ioachim Calabrois :troubles & diuifions des Princes Paleologues :
Ligue de l'Empereur de Conſtantinople auec le Pape Eugene, & le Roy Vladiſais de
Hongrie , pour faire la guerre à Amurat.

VII. Conſultations d'Amurat auec ſes principaux Capitaines , touchant le fait decette guerres
enſemble quelques harangues fur cepropos,'excellemment belles , & bien remarquables.
VIII.Les Chreſtiens n'ayanspå forcer ledeſtroitdes montagnesoccupé par les Turcs , ſont con
traints de s'en retourner arriere: les Turcs lescuidanspourſuiure tombent és embuſches
de Iean Huniade, dwfont deffaits; Au moyen dequoy les Chreſtiensachementfeurement
leur retraitte.
IX . GeorgeDeſpote de Seryje fait fan appointement auec Amurat,elinegocie encore la paix
entre iceluy Amurat, & les Hongres : Quelques troubles de remuemens aduenus au pe
loponeſe ſur ces entrefaites.
X. L'hiſtoirc de Nerio Accioly Florentin , et les moyens par leſquels ils paruindrent à la
Seigneurie d'Athenes, luy & fon frere: Menées de l'Empereur de conftantinople,auec
le Pape , & les Princes Chreſtiens ,pour courre fusà Amurat: & la frayeurque les Turcs
eurentde cette entrepriſe .
XI. Le Cardinal Iulian Ceſarin Legat du Pape, fait tant enuers le Roy Vladiſlais,qu'il rompi
la paix n'agueres traictéeauec Amurat; lequel retourna tout court de l'Aſie , & repaffa

en Europe ,nonobſtant l'arméedemer des Chreſtiens.


Laj
1

126 Hiſtoire des Turcs,

Ovs auez oüy cy -deſſus l'occaſion qui meut Amurat d'aller contre le
I.
Caraman , lequel il penſoit bien auoirmené à la raiſon, & qu'il n'auroit

plus rien á faire de ce coſté-là ; Parquoy il ſe haſta de regagner l'Europe,


Le Caraman
ennemy per pour le deſir qu'il auoit d'aller faire la guerre aux Valaques, afin de re
petuel des mettre le fils de Dracula en ſon Eltat. Mais il n'eut pas pluſtoſt paſſé la
Othomans,
mer , que. l'autre ne pouuant demeurer en repos , comme celuy qui ne
cherchoit que nouueaux troubles & changemens, fe mit à remuer meſnage de tous co
Amurasleyfir ſtez ; ayans attiré à ſon party le Seigneur de Candelore, & quelques autres Princes de
Smer jes l'Alie, ſous les eſperances qu'il leur propoſoit : meſmement que les Hongres ne fau
nars asdiuer- droient de les ſecourir d'une groſſe trouppe degens; & ſollicitoit encore le reſte de ſe ſoul
Jes fow , depuis leuer . Amurat ayant efté aducrey de ce quiſe bralloit contre luy , futcontraint de chan
1436.
ger d'aduis, & ſe retirer de ſon entrepriſe ja acheminée, pour aller faire la guerre au Cara
man : mais il dépeſcha premierement Thuracan gouuerneur de la Theſſalie, auec les for
ces de ſon regiment , pour ſe faiſir-du deſtroit de l'Iſtme, qui eſt à l'entrée du Peloponcſe,
' & de là courir & gaſter le dedans du pays , eſtant encore en l'obeïſſance des Grecs: celá
Voyage d'A- . fait , il s'en retournalt auf logis. Thuracan prenant auecques luy les gens de guerre de
murat
con la Theſſalic , & dela Perebic qui eſt prochaine du marez , s'achemina droit à cette em
tre luy.
boucheure de terre qu'il gagna de pleine venuë , pource que les ennemis l'auoient deſia
Courſes des quittée: Er de là s’eſpandant tout à ſon aiſe dans le large du pays , fit partout vn merueil
Turcs dansle feux degaſt & ruine; car il courut iuſques aux portes de Sparthe, & pilla la contrée de La
Peloponeſe,
conic . Toutes leſquelles choſes par luy executéesſuiuant lecomandement qu'il en auoit,
il s'en retourna arriere. Amuratcependanteſtant paſſé en Aſic, entra dans lepays du Ca
raman ; ſaccageant tout où il paſſoit,& le ſubiugua vne autre fois. En ce meſine téps Geor

ge Prince des Triballiensalla trouuer le Vajuode Iean Huniade ,& le Roy de Hongric : &
Ligue des
fceut ſi bien preſcher les Princes & Barons du Royaume , qu'il leur mit enteſte deprendre
• Bulgares
auceles Hon- les armes auec luy contre lesTurcs:car illeur propoſoit de belles choſes,& faiſoit de gran
gres contre des offres ,meſmement d'une groſſe ſomme de deniers qu'il deuoit fournir pour la ſub
les Turcs.
uention de cette guerre , dont il leur fit ſur le champ deliurcr vne grand partie, comme
pour arres & feureté de ſes promeſſes : interpoſantà tout l'ayde, moyen, & faueurdu Vai
Guerre des uode , qui ſe monſtroit fortaffectionné enuers les Grecs . Oreſtoit pour lors Ican l'Empe
tre l'Empe . " reur de Conſtantinople en pique& mauuais meſnage auec les Geneuois , pour raiſon de

reur de con- ie neſçay quelles denrées d'un marchand de France; tellement que les Geneuois faiſoient
ſtantinople. diligence d'equipper leur armée demer, chargcans ſur de gros nauires de guerre qu'ils
auoient , & ſur treize galeres , le nombre de huiet mille ſoldats bien armez & elleus ; auec
leſquels ils cinglerent droità Conſtantinople , eſperans que de pleine arriuéeils la pren
droient. Ils auoient lors aulli ie ne ſçay quoyà demeſler contre les Tartares, qui font
leurs demeuranceș és enuirons du deſtroit de mer appellé le Boſphore Cimmerien,leſ
dire quels eſtans en pique & querelleauec les habitans de Capha, ſaccagerent leur ville , & en
nement
Thcodoſiez leuerent tout ce qui y eſtoit debon & de beau. Ceux de Capha en enuoyerent faire leurs
Colonie des
Geneuois , doleances à Atcigerey chef & Empereur des Tartares, pour auoir raiſon du tort que ſes
pillte par'les gens leur faiſoient,& eſtre reintegrez en leurs biens & poſſeſſions : mais voyans qu'il ne ſe
Tartares, l'an faiſoit que mocquer d'eux , & tirer l'affaire en longueur ſans leur en donner autre reſolu
1434
tion ; ils eurent recours aux Gencuois , qui prirent la matiere fort à cæur , de voir leurs ſu

jets ainſi mal -menez : Dontilsſe trouuerent auoir affaire tout à coup en deux endroits ;
& pourtant ſe preparoient pourauoir la raiſon des vns & des autres . Eſtans dócques venus
moüiller l'ancre deuant Conſtantinople , ils firent de plaine abordée a &te d'hoſtilité , &
denoncerent la guerre :Puis tirans outre parle Pont-Euxin , s'en allerent finalement pren
dre terre en Capha, ou ſans faire autre ſeiour ils deſcendirent en terre dans cette demie
Ille qu'on appelle le Cherſoneſe Tautique ; & tout d'un train tirerent outre pour aller
combattre les Tartares. Ceux -cy en ayans eules nouuelles , & qu'on les venoitainſi trou
uer à la chaude , auec vne audace pleine de mépris & de contemnement, coururent ſou
dain aux armes , & ſehaſterent d'aller au deuant là où ils auoient entendu que les Gene
uois le iour precedents'eſtoient campez , lelong d'vnc riuiere àl’eſcart les vns des autres ,
Deſordre des
Geneuois & en deſordre , ſans poſer aucunes gardes ny ſentinelles, meſmement en pays ennemy &
cauſe de leur ſuſpect : car ils eſtoient ſioutrecuidez , qu'ils ne penſoient pas que les ennemis euſſent ia
deffaite.
mais eu le cæur de les attendre ny venir de pied ferme au combat aueceux ; mais au re
bours les coureursqu'ils auoient enuoyez dcuartpour recănoiſtre ce qui eſtoit en ce pays,
les
1 Amurat II . Liure fixieſme.
127
les ayans de loing apperceus , s'en recournerent fuyans à toute bride , & le ietrerent à tra
c Vers 1438
uers le bataillon que leursgens de pied conimençoient de dreſſer, fort laſchement tou
tesfois, & en filesminces & trop deliées pour faire plus grande monſtre : ſi bien que les

Tartares qui les chaſſoient à poinête d'eſperons, yeſtans preſque auſſi-toſt arriuez qu'eux,
les enfoncerent fort ayſément, & mirent le tout en deſordre & en fuitte :preſque ſans coup Leur routie
frapper. Ceux qui eſtoient demeurez vn peu plus en çà , comme par forme d'arriere -gar- parles Tartas
de & de ſecours, ne s'amuſerentpas à faire teſte ,mais gagnerent au pied de bonne heure ; tes.
neantmoins il ne ſe fauua ſinon ceux qui fe peurentietter dans la ville . Ainſi ſc deli
ise
from urerent les Geneuois en peu de temps , de la guerrcpar eux entrepriſe contre les Tartares, Ancienncinét

lo mais non pas beaucoup à leur aduantage & honneur : Parquoy ils fierent arriere versCon. Galachic.
ſtancinople , & s'en vindrent ſurgir à Pera , qui eſt vne ville en l'Europe vis à vis de l'autre, Les Geneuois
has
pecic bras de mer entre-deux; là où s'eſtans aſſemblez au conſeil pour unfortepecting
il n'y a qu'un bien
aduiſer deleurs affaires,ils chargerent ce qu'ils auoient de gens deguerre ſur les vaiſſeaux, tout frerches
for
auec les pieces & engins de batterie , & s'en allerent par le dedans du port droict au pied ment elté de
de la muraille, donner vn aſfaut. Mais ceuxde dedans ſe deffendirent brauement , & re- fent de döner
poufferent fort bien les autres, qui s'efforçoient demonterà mont : en ſorte qu'eux voyans l'aſſautàcon
is ſtantinople.
leur entrepriſe allermal,& que tout l'effort qu'ils faiſoient eſtoit en vain , ſonnerent lare
traitte, & aprespluſieurs riottes & altercations qui ſuruindrent entre euxmeſmes,repri
rent finalement la route d'Italie. Toutesfois la ville de Pera au nom des Geneuois main
tint encore aſſezlong -temps depuis la guerre contre ceux de Canſtantinople , en laquelle
les vns & les autres s'aiderent de canons& d'autres pieces d'artillerie, iuſques à ce que lean
Leontares les eſtant venu aſſieger dcprez , & enclorre tout à l'encour , leur olta la com
modité de plus fortir, & recouurer des viures . Il prit auſſi tout plein de Geneuois es ren
contres & combats qu'ils eurent enſemble par la mer , où il ſe porta touſiours fort vaillam
ment ; leſquels auec ceux quidemeurerent prifonniers és faillies & clcarmouches aupres

des remparts, arriuoient bien au nombre de trois cens , qu'il mena pieds & poings liez à
l'Empereur Ican , qui pour lors cſtoit logé au Palais de Xile.* Mais de là en auant il com
mencerent de s'entr'enuoyer les vns aux autresdes deputez, pour accorder du traffic , & du * Autremésde
la maiſon de
vignoble pareillement qui eſtoit autour de la ville de Pera . En fin les Geneuoisreccurent born.
telles conditions qu'on leur voulut preſenter,& entr’autres, qu'ils rembourſeroient la ſom Accord des
Gencuois 2
me de mille eſcus, tant pour le dommage qu'auoierit fait durant le liege des coups de ca ucc l'Empe
non au boullcuard Royal, que pour la reparation des boutiques & ouuriers communs en - reur de con
tre les deux villes, qui auoient eſté ruinez &
; pour jouyr auſſi du benefice de ſceau & du ſtantinople.
cachet de l'Empereur. Cefur en ſomme l'iſſue qu'eut la guerre des Gencuois contre ceux
de Conſtantinople.
INCONTINENT apres l'Empereur depeſcha ſes Ambaſſadeurs à Rome deucrs le II .
Pape Eugene quatrieſme, pour demander yn Concile où ſe peuſſent accorder en quelque Amballade de .
bonne ſorte les differends & controuerſcş des deux Egliſes, la Grecque & Lacine ; taf- ican Paleolo
chant par là dedeſcouurir , liceux du Ponantauoient fort àcæur cette vnion si accord. gue au t'ape
LesAmbaſſadeurs s'en allerent droią à Balle , où eſtoit aſſemblé le Concile , à cauſe du Eugene.
1437
chiſme ſuțuenu pour raiſon dudit Eugene ; lequel fut deſmis , & Felix elleu en ſon licu,
,au
homme d'une tres-ſaincte vic , & pour cel conneu de tout le monde. Neantmoins ayans parauát Ame

ces deux Pontifes equippé quelques galeres , enuoyerent chacun de la part deuers l'Em - dée Duc de
pereur pour le faire venir ;pretendans l'vn & l'autre eſtre celuy ſoubs l'authorité duquel Sauoyel de
deuoit eſtreaſſemblé le Concile ,& là eſtre vuidé lc differend des Grecs auec les Latins. rement du
Comme doncques leursgensfuſſent arriuez deuers l'Empereur , il depefcha fort gracieu . Papat ,
Voyage de
fe me nt les De pu te z du Con cil e r
, leu ďiſ ant qu'il auo ic é
deſia negoci auec ceux de Rome l'Empereur
& de Veniſe, enſemble de touclcreſte de l'Italie , leſquels l'inuitoient d'une fort grande Ican roleolo
affcation à s'acheminer par delà. Au moyen dequoy menant quant & luy les Prelats de sus escriplic.
Conſtantinople , & les plus do &tes & excellens perſonnages de la Grece ,il fit voile en Ita- de Ferrarc.
lie , là où il vint premierement deſcendre à Veniſe : puis delà paſſa outre à Ferrare , où il
Ben del en
hiſtoires fes
fragi?
auoit entendu que le Pape Eugene s'eſtoit retiré. Cecce ville eſt diſtante de l'autre de ques .
quelques dix -huict ou vingt lieuës ,ayantvn Duc de la tres -noble & illuftre maifon d'E
te : & eft fortriche & bien peuplée , affiſe ſur l'un des bras du Pau . Celuy qui y comman
doit lors , eſtoit vn gracieux &çdebonnaire Prince , & de fort bon ſens & conduitte , mais
vn tel meſchefluy aduint. Il auoit eſpouſé la fille du Marquis de Montferrat ,l'vne des plus
bellesieunes Dames de ſon temps , & des plus vertueuſes & honneſtes, auparauant qu'elle
le furt delbauchéc : car ſon mary auoit vn baſtard , duquel elle deuint deſeſperément
L iiij
e
128 Hiſtoir des Turcs,

1438. amoureuſe . Etdautant qu'il auoit liberté d'aller & venir en fa chambre à toutes heures
qu'il vouloit, & y demeurer tousles ſoirs iuſques bien auant en la nuict ,outre l'ordinaire
& couſtumedes grandes Maiſons d'Italie , elle luy vint à faire certaines priuautez & at
traicts , dont il s'apperceut auſſi -toſt;ſe picqua luy -meſme ſi bien que ſans autrementre
mettre l'affaire en longueur, ils commencerentà jouer leurs jeux . En quoy ſe paſſa quel
que temps qu'ilsne furent point deſcouuerts :mais à la fin l'vne des femmes de chambre
s'en eſtant aperccuë,neſe peût tenir d'en parler à vn qu'elle zymoic, lequel eſtoit fauory

du Duc, & en auoit receutout plein de biens & aduancemens. Ayant doncquesentendu
ce beau myſtere par lerapport de la Damoiſellc , & luy-meſme conneu la verité du tout,
pource qu'il ſe mit à leseſpier , & y prendre garde de prés, il vint trouuer ſon maiſtre , &
luy parla en cette ſorte . Plutoſt mepuiſſe la terre engloutir ( Monſeigneur) que de voir
.

plus longuement regner vn ſilaſchę & deteſtable forfait en cettemaiſon , c'eſt choſe toute
ſeure , quela Ducheſſeſe fouruoye , & abandonnemalheureuſement à voſtre propre fils
naturel, & moy-meſmeles ay veu enſemble : Parquoy donnez y ordre , & vous deliurez
promptementde oette meſchante creaturc , fansgarder dauantage vneſihonteuſe & abo
minable compagnie ; confinant l'autre en quelquclieu dont il n'en ſoit iarnais parlé . Le
Duc ſe trouua de primeface bien eſtonné de ce propos; toutesfois il luy demanda com
mentil le ſçauoit, & adiouſta qu'il s'en vouloit eſclaircir luy-meſme, & le voir de ſes pro
pres yeux auant que d'en croire rien . Par ainſi , apres auoir accommodé ſecrettement
vne petite creuaſſe au plancher , quirefpondoit iuſtement ſur le liet de ſa femme, il ſemit
ſi bien & ſoigneuſement à les eſpier , qu'à la parfin il les trouua ſur le faict ; & deſcendant
haſtiuement les ſurprit , eſtansencore enſemble ſansſe douter de rien . Alors s'addreſſant
à elle, illuy die telles paroles : O mal-heureuſe , la plus meſchante & maudite de toutes
celles quioncques furent ? Quellefurie , quelmauuais & damné eſprit t'a conduit à vne
telle rage & forcenerie , de te meſler ainſiabominablement auec celuy que j'auois engen
dré ? Quelle excuſe & couuerturepourras-tu trouuer , d'auoir ſi deteſtablement violé les
ſainctes Loix denoſtremariage ? A quoy elle fit reſponſe : Que ie n'aye commis cette fau
te, que ie ne vous aye fauſſé la foy , ie ne le veux point autrement nier , ie nepourroisauſſi
quand ie voudrois ;mais confeffe & aduouë le peché, dontmoy ſeule & non autre ſuisle
motif & la cauſe ,ne ſçachant commentný en quelle forte ilm'eſt peu entrer en la fantai
fie . Carmoy -meſmeay eſté celle , qui parmesallechemensay induit & attiré commepar
force & malgré luy, le pauureioanehomme quine penſoitrien moins qu'à cela 7 & pour
tant il eſt bien raiſonnable quemoy ſeule en porte la peine , & ſeule en lois chaſtiée & pu
nie. Auſſiie ne vous demandepoint d'autre gracc , ſinon qu'à tout le moins il vous plaiſe
n'exercer pointvoſtre vengeance ſur celuy qui n'en peutmais . Le Duc alors ſe tournane
vers ſon fils luy dit ; & toy auſſi qui te vois ſurpris en vn li deteſtable forfait , qu'eſt -ce que
tu veux direlà -deſſus ? Le pauuret tour eſperdu , voyant que le nier ne pouuoit auoir licu ,
n'auoit plus d'autre recours qu'à demander pardon , & requerir qu'on luy vlaſt de miſeri
corde : Tellement qu'ilne reſtoit plus quela tierce perſonne de la Tragedie : s'eſtoit vn
bouffon ou plaiſant, lequelſçauoit bien toute la manigance , ayant luy-meſme attiſé le
feu decette folle & defordonnée affection en la reſte du jeune Seigneur, & dreſſé toutes
les parties pour les faire bloquer enſemble. Le Duc l'ayant fait appeller , luy demanda
quelle choſe l'auoitmeu de commettre vnetelle deſloyauté enuers luy . Le tort & iniure
( reſpondit -il) que tu auois fait à ton propre fils , deluydeſtourner & rauir celle qu'il ay
moit plusque ſoy-meſme, pour en faire ta volonté , & pourtant c'eſt ton demerite &
rien autre choſe , qui t'a amené cemal-heur. De vray le fils du Duc eſtant deuenu amou .
reux doncieune Damoiſelle de la ville ,belle en perfection ,dont toutesfois iln'auoit enco .
rerien eu, le pere qui en auoit aſſez ouy parler , ſe mit à la trauerfe , & de force en eut les
premiereserres ; ſurquoy ce plaiſant caſchoic de rejetter tout ce qui eſtoit aduenu ; mais
nonobſtant cela le Duc apres les auoir bien ouys & examinez les vnsapres les autres , leur
Elle s'appel
leit Richardc . fir à tous trois trencher les teſtes : à ſon baſtard premierement , puis à la Ducheſſe, & fina
lement à leur courier & ambaſſadeur.Cefut la calamité dont n'agueres auoit eſté affligó
ce pauure Prince , ainſi quenousauons ditcy-deuant;lequelnetarda gueres depuis à fere
marier auee la fille duMarquis de Saluces;:& laiſſant-là tous affaires & ſoucis , eſſayoit à ſo
reſiouyr & donner du bon -temps ,pour amortir Soublier le ſouvenir de la deſconuenuë .
III.
L'EMPERE V R desGrecs eſtant arriué à Ferrare ,deuers le Pape Eugene qui s'y eſtoic
Entreueue de retiré , & faiſoit là fa reſidence , dautant qu'auſſibien eſtoit- il Venitien , fur de luy requis
auec le Pape,fort inſtamment, de le vouloir ayder au differend où il eſtoit auec les Allemans,& s'entré.
uirent
1
Amurat II. Liure cinquieſme. 129

virent là-deſſus pluſieurs fois, pour aduiſer desmoyens dont les affaires de l'vn & de l'au+ 1438.
tre pourroient eſtre le mieux & le plus promptement accommodez . De là puis-apres s'en
allerent tous deux à Florence, ville capitale de toute la Thoſcane , & l'une des plus bel
les; & des plus riches qui ſoit en tout le reſte de l'Italie. Or ce pays de Thoſcane qui eſt deDeſcription
la Tholca
l'ancienne Hetrurie ( aucuns l'ont auſſi voulu appeller la Tyrrhenie ) cominence à la ville ne.
de Perouſe; & laiſſant àmain droicte Boulongne la Graſſe, quicſt vne fort opulente cité
Perouſe cít
au pied du mont Apennin , va atteindre leterritoire de Lucques : laquelle ; & Perouſe pa
reillement, ſont deux villes libres,regies & gouuernées ſous l'authorité du peuple. Mais louslebell
pour reuenir à parler de Florence , quieſt la plus riche apres Veniſe; il y a touſiour'svn grãd Cance des pa
nombre de Citoyensquis'eſcartent çà & là par le monde pour trafiquer; les autres s'ocupes.

cupentà l'agriculture , lesautres à la guerre: & font tous en generalfort adroides gens à LesFlorétins
toutce qu'ils veulent entreprendre; & d'vn eſprit ſi prompt, ſi vif & diligent, qu'il n'ya gens d'eſprit,
gueres de choſes dontilsne viennét facilement à bout. Au regard de leurRepublique,elle
le gouuerne en cette ſorte . Il y a toutpremierement yn Conſeil de cinq cens des princi
paux Bourgeois , quiconnoiſiént & deliberent de ce qui eſt d'importance, comme de la
guerre ,dela paix , & autres ſemblables affaires d'Eſtat : Et ontpuis apres deux perſonna- La formie da
ges lettrez; eſtrangerstoutesfois ,auſquels ils portentfortgrand refpe&t & honneur; l'vn gouuernemēt
pour iugerlescauſescriminelles, & l'autre les procez & differends du ciiúl. Le peuple lors qu'elle
manie toutes les autreschargesdela Republique :mais ils appellent ainſi ces eſtrangers; eftoit libre:
de peur que ſi l'attributiue deiuriſdiction demeuroit ésmainsde leurs Citoyenspropres ,
eſtans pouſſez de quelque faueur, ou inimitié particuliere ; ils ne fiffent quelque sort &
iniuſtice à l'vne ou à l'autre des parties. Ils ontau reſte vn chef & Capitainegeneral, qu'ils
appellent le Gonfallonnier, lequel ſe change de trois mois en troismois ,deuant lequel ſe Sinode de
rapportent les comptes & raiſonsde touslesreuenus , ſubſides & impoits de la ville : Et Florence,

ceux quiarriuentdeuers luy, ſoit qu'ils apportent ou la guerre , ou la paix ; font toue in
continentmenez au Conſeil des cinq censoù l'affaire ayant eſté debattu & arreſté, le de
crec en eſtpuis apresmis ésmains de leurs Capitaines, auſquels en appartient l'execution .
Lesautres menusMagiſtrats & offices quiconcernent le faict de la commune , on les ellit
du corps d'icelle,auec lesmaiſtres & iurez desineſtiers:& eft loiſible à vn chacun quiveut,
deſe faire leur Citoyen ,moyennant certaine ſommequ'il fautdonner. Toutes les autres
Republiques & communautcz de Thoſcane ſont preſque moulées ſur la forme & exem
plaire de cettc -cy ;meſmement cellesde Perouſe , Lucques, Arezzo, & Sienne. LesGrecs
doncqueseſtansarriuezà Florence auec le Pape, traicterontenſemblément par pluſieurs
iours des affairesde la Religion ,pour voir s'il y auroitmoyen demettre quelquebonne fin
àleurs differends, ſibien qu'à la parfin aprespluſieursdiſputes ils demeurerent d'accord: &
s'eſtans arreſtez à cette reſolution , ordonnerent qucrien ne ſeroit plus changé ne innoué
à l'aduenir éspoin & s & articles de la foy ,ratifiansle tout ſolemnellement auec l'inuoca
tion du nom de Dieu ,apres l'auoir redigé par eſcrit , afin qu'il demeuraſt ferme & ftable à

touſiours.Le Pape puis-apresreceutau College des Cardinaux(quieſt la premiere & plus


)

haute dignité de l'Egliſe Romaine ) deux des plus nobles & excellens perſonnagesde tous
les Grecs qui eſtoient la venus ,auec leſquels il contracta vne fort eſtroite amitié . On les La deriuation
appelle Cardinaux , commechefs & principaux Prelats en l'Egliſe; & ſont en fort grand du motCar
dinal.
reſpect & honneur enuersleſainet Pere, lequelen tient ordinairement aupres de luy iuf
quesà trente ;ſeferuant deleur aduis & conſcilés choſes d'importance ; & leur donne de
fortbeaux & amples reuenus, pourl'entretenement de leur eſtat & dignité: Non tou
tesfois qu'ils ſoient en ccla traictez tous également , car les vns en ont plus , les au
tresmoins, ſelon ce que les occaſionsſe rencontrent, & qu'il plaiſt à ſa Saincteté. Ainſi
au rang de ces grands perſonnages, furent introduicts & aduancez les deux Grecs deſluſ
dics ,à fçauoir Beſlarion ,ratif de Trebiſonde , lequel eſtoit Eueſque deNycéc , & Ifido
re Euelquede la Sarmatie ou Raflie, qui ſeruirent debeaucoup en cette vnion & accord : Bellation sé
DuCardinal Beffarion i’en diray franchement ce que i'en ay apris : C'eſtoit vn hom Iſidore faits
Cardinaux au
me d’yn ſi bon ſens naturel, que ie ne penſe pas qu'en cela il égalait ſeulement les plus fa- Synode de
meux & renommez d'entre les Grecs, mais les laiſſoit encore bien loin derriere luy : Il Fiorence.
auoit dauantage vniugement admirable en toutes choſes , & ſur tout de ſi bonnes let- du Cardinal
tresGrecques & Latincs , que facilementil a emporté la gloire & honneur ſur tous les au- Belfarion.
tres de ſon temps. Auſſi fut-il toujours en grand credit & reputation aupres du Pape
Nicolas , ſucceſſeur d'Eugene , en ſorte qu'il luy bailla le Gouuernement de Boulongne,
o il ſe porta diuinement bien,parmylesfa& ions & parcialicez dont les feditieux auoieng
Hiſtoire des Turcs ,
130

1438. deſia tout renuerſé fans deſſus deſſous : Etneantmoinsilgarentit & conferua cette belle
cité , qui ne cedeen rien que ce ſoit à pas yne d'Italie, ſoit en richeſſes,beaucé de ville , &
bonté de terroüer , outre l'eſtude & exercicedesbonnes lettres ,dont elle eſt renominée
L' Autheur ſur toutesautres.Au regard d'Iſidore ( perſonnage fort prudent , & grand zelateur de la
s'embroüille foy) on ſçait aſſezcommeàla parfin ilfut prisdes Turcs au ſac deConſtantinopleen com
forten ces
battant vaillamment pourla deffence de la ville , & dela Religion Chreſtienne. Et pour
narrations,
autant que lenom & authorité d'iceluy eſtoit foregrand parmy les Grecs, pour cette cau
o confond
les ſe le Pape Eugene l'aduança au Cardinalat; eſtimant bien qu'il ne luy feroit pas de peu
temps can
les choſes . d'efficace , pourfaire venir lesGrecs àvn Catholique conſentement & accord .
IV . Av demcurant quand ce vint à parler du ſecours que l'Empereur demandoit pour la
deffence de Conſtantinople ,le Pape firreſponce en termes generaux, que de là en auant,
luy , ſon Eſtat, & tout le reſte de la Grece,luy ſeroient en tres -eſtroitte recommandation ,
& de tout ſon pouuoir necefferoit de chercherlesmoyens , pour eſmouuoir les Hongres
& Allemans , à prendre les armes contre les Turcs, ſelon que lesGrecsmeſmesverroient
Grandelege- eſtre le plus expedient , & à propos pour eux.Làdeſſusl'Empereur s'en retourna à Con
Grocs. Stantinople ,où ilne fut pas plutoſt arriué , que lesGrecslaiſſans là tout à plat ce quiauoic
eſté iuré & promis en Italie , recoururentà leurs premieresopinions, ſans ſe plus ſoucier
d'adherer aux Latins. Aumoyen dequoy le Papey enuoya ſoudain quelques hommes de
ſçauoir , pour entrer de nouueau en conference auec eux qui contrarioient aux choſes ar
reſtées au dernier Synode ; du nombre deſquels eſtoit Marc Euefque d'Epheſe, & vn
Scolarius,