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LNA#64 / à lire

Shlomo Sand, Comment la terre d’Israël fut inventée *

Par Jean-Marc LÉVY-LEBLOND


Professeur émérite, Université de Nice

En 2008, l’historien israélien Shlomo Sand, en publiant son livre Comment le peuple juif fut inventé, avait provoqué
un intense débat. Il montrait comment la notion de « peuple juif », telle qu’utilisée par le sionisme comme fondement
de son idéologie, résultait d’une construction relativement récente, liée à l’apparition des États-nations européens au
XIXème siècle, et sans base historique (ni a fortiori ethnique) réelle.
Shlomo Sand récidive en jetant un nouveau pavé à la fois dans la Mare Nostrum, la Mer Morte et le lac de Tibériade,
puisqu’il s’attaque au mythe de la « Terre d’Israël », le second pilier de l’entreprise sioniste.

L ’ouvrage commence par proposer une analyse générale


de la notion de patrie, montrant comment la territorialité
nationale des États actuels résulte de processus de fabrications
ainsi que sur l’exode qui aurait suivi sa chute et dispersé
le « peuple juif ». Le premier livre de Shlomo Sand avait
clairement établi le caractère largement imaginaire de cette
politiques modernes. La « patrie » dans l’Antiquité se limite diaspora initiale et montré que l’extension de la religion
au petit territoire d’appartenance familiale et culturelle : il judaïque résultait d’un phénomène de prosélytisme antici-
n’existe pas de patrie commune à tous les Hellènes, ni aux pant celui qu’allait connaître le christianisme à bien plus
citoyens de l’Empire romain. Et les monarchies classiques grande échelle. Les juifs n’ont tout simplement jamais eu de
ne connaîtront pas plus cette notion : on se bat « pour le terre des ancêtres. Au demeurant, on ne trouve dans aucun
Roi, pour la foi », et il faudra la Révolution française pour des textes de la loi juive un mot traduisible par « patrie ».
que l’on parte en guerre en chantant « Allons enfants de la « Les sages de la Mishna et du Talmud, écrit Shlomo Sand,
patrie ! ». n’ont jamais été des ‘patriotes’. Ceux qui résidaient à Babylone
[qui fut pendant des siècles le haut-lieu de la culture juive],
Quant à l’idée de « Terre promise » au « peuple élu », que tout comme les millions d’autres juifs et de convertis dans
Shlomo Sand étudie dans son second chapitre, c’est peu dire tout le bassin méditerranéen, n’ont pas éprouvé le besoin
qu’elle n’a rien à voir avec l’idée d’une patrie nationale, qui d’émigrer au pays de la Bible, pourtant proche de leur lieu
serait le lieu naturel d’origine et de résidence des juifs, et ce de résidence. »
pour de multiples raisons. Tout d’abord, ni l’un ni l’autre
des fondateurs du monothéisme hébraïque n’est né en ce Le judaïsme rabbinique du Moyen Âge ne développera pas
lieu. Et si l’Éternel promet le pays de Canaan aux Hébreux, non plus l’idée nostalgique d’une « mère-patrie » perdue.
il leur faut le conquérir par la force brutale sur les populations C’est la ville de Jérusalem, bien plus que la terre d’Israël, qui
locales – la Bible n’est guère avare en descriptions de massacres. mobilisera un imaginaire à la fois nostalgique et eschatolo-
Moïse le dit clairement à son peuple qu’il conduit hors gique mais essentiellement symbolique, le « retour à Jéru-
d’Égypte : « Lorsque l’Éternel, ton Dieu, aura exterminé les salem » étant directement lié à l’avènement du Messie. La
nations dont [Il] te donne le pays, lorsque tu les auras chassées majorité des maîtres spirituels considéraient même comme
et que tu habiteras dans leurs villes et dans leurs maisons… » 1. impie, voire interdit, de vouloir hâter ce retour en émigrant
Qui plus est, ce don est plutôt un bail emphytéotique, trop tôt vers la Palestine : la Terre sainte devait le rester et il
l’Éternel restant le véritable propriétaire comme il en avertit fallait donc éviter de la profaner en y menant une existence
les Hébreux : « Les terres ne se vendront point à perpétuité ; séculière banale. De fait, si des pèlerins juifs s’y rendent
car le pays est à moi, car vous êtes chez moi comme étran- régulièrement, rarissimes seront ceux qui s’installeront :
gers et comme habitants » 2. Passons rapidement sur le fan- à la fin du XVIIIème siècle, moins de 5000 juifs résident en
tasme d’un prestigieux royaume d’Israël dont les travaux Palestine, la plupart à Jérusalem dont la population totale
historiques modernes ont montré le caractère fort exagéré, dépasse les 250 000 ; à la même époque, on compte environ
2,5 millions de croyants juifs en Europe (de l’Est essentiel-
lement). Et les pèlerins chrétiens seront bien plus nombreux
* Paris, éd. Flammarion, 2012, 368 pages, 22,50 €.
à faire le voyage. C’est d’ailleurs dans un contexte essen-
Cette recension, ici un peu concentrée, a été préalablement publiée par la revue tiellement chrétien que va naître une première forme de
trimestrielle interculturelle Diasporiques/Cultures en mouvement (www.diaspo-
riques.org), à laquelle on peut s’abonner en ligne sur le site indiqué.
sionisme. La démonstration de Shlomo Sand ici est parti-
culièrement frappante et convaincante. Pour commencer, la
1
 Deutéronome, 19, 1. Réforme protestante va populariser le récit biblique et donc
2
 Lévitique, 25, 23. sa géographie. Puis le premier protonationalisme européen,
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émergeant dans une Angleterre qui a rompu avec la papauté, Reste à souligner deux aspects qui, au-delà de la force de ses
ne pouvant trouver un modèle imaginaire dans la Rome analyses, font du livre de Shlomo Sand un ouvrage majeur.
antique polythéiste et devenue le chef-lieu du catholicisme, D’une part, l’auteur fonde son étude sur une documentation
s’en forgera un à partir des fiers Hébreux de jadis. Un certain historiographique massive, en particulier sur de nombreux
philosémitisme se développera, conduisant Cromwell a travaux actuels d’historiens israéliens. D’autre part, au-delà
favoriser le retour des juifs en Angleterre, non sans motifs de son argumentation théorique, ce livre résonne d’un vécu
financiers d’ailleurs. À son tour, le puritanisme des pères fon- intense, l’auteur n’hésitant pas, dans le prologue et surtout
dateurs des États-Unis s’inspirera très largement de la geste dans l’épilogue, à témoigner de ses découvertes et engagements
biblique. C’est un véritable sionisme qui se développera en personnels, passages qu’on s’en voudrait de déflorer ici.
Angleterre au XIXème siècle, en fonction, au-delà des raisons
religieuses, des intérêts commerciaux dans les échanges avec La conclusion à laquelle conduit inexorablement l’entreprise
l’Orient, de la rivalité militaire avec les Français, puis de de déconstruction de Shlomo Sand est que l’État d’Israël,
la montée du colonialisme européen au Proche-Orient. De pas plus qu’aucun autre, n’a de légitimité transhistorique.
nombreux hommes politiques britanniques travailleront à Il résulte d’une idéologie récente, le sionisme, elle-même
envisager et préparer une installation massive des juifs en intimement liée à l’évolution historique européenne puis
Palestine, bien avant la naissance du mouvement sioniste des nord-américaine, avec la construction de ses États-nations,
juifs européens, qui ne se matérialisera pas avant la fin du ses entreprises coloniales et sa domination économico-
XIXème siècle. Ce mouvement sera alors conforté par les poli- militaire. La politique ultra-nationale d’Israël depuis sa
tiques d’immigration très restrictives, mises en place par naissance consacre, dans les faits, sa séparation d’avec la
les puissances européennes et les États-Unis au début du judéité diasporique. Le « retour à la Terre promise » n’est
XXème siècle. On ne saurait évidemment négliger le contexte qu’un alibi idéologique qui ne vaut pas plus que les pré-
historique de la fameuse déclaration Balfour de 1917 appor- tendues racines gauloises de la France. La grande majorité
tant l’appui officiel du Royaume-Uni à la création d’un des femmes et hommes qui assument la part juive de leur
« foyer national pour le peuple juif », dont la perspective identité ne vivent pas et ne vivront jamais en Israël. Il leur
essentielle était d’encourager une nouvelle forme de colo- appartient de se débarrasser de tout sentiment de solida-
nisation du Proche-Orient sous patronage britannique. rité obligé avec ce pays – dans son intérêt même. La survie
d’Israël à long terme dépend de l’abandon (par lui-même
L’avant-dernier chapitre du livre de Shlomo Sand explore d’abord) de toute prétention à un statut d’exceptionnalité
la violente opposition au projet sioniste exprimée avec dans le concert des nations, aussi dissonant soit-il.
constance, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, par les
dirigeants religieux du judaïsme traditionnel comme par les
voix juives des Lumières et, plus tard, par une large fraction des
révolutionnaires juifs, le Bund au premier chef. L’histoire
du développement progressif de la présence juive en Pales-
tine entre les deux guerres mondiales, puis le rôle que joua
l’extermination des juifs européens par les nazis comme
élément déterminant de la création de l’État d’Israël, est
bien connue. Mais on ignore trop le caractère délibéré que
prit le développement d’une idéologie territoriale dans le
jeune État, où la Bible fut transformée, y compris par les
fondateurs laïques de la nation, en un manuel d’histoire jus-
tifiant l’entreprise sioniste, au mépris de toute la recherche
historiographique moderne. On appréciera, de ce point
de vue, l’analyse sans concession que fait Shlomo Sand de
l’incapacité de la gauche israélienne à reconnaître, jusqu’à
aujourd’hui, la nature de la colonisation sioniste.

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