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UNIVERSITE D’AIX-MARSEILLE

ED 355 – ESPACES, CULTURES, SOCIETES

Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence


CHERPA

Thèse présentée pour obtenir le grade universitaire de docteur en Histoire

Jacques BUDIN

COLONISATION, ACCULTURATION ET RESISTANCES :


LA REGION DE BÔNE (ANNABA, ALGERIE) DE 1832 A 1914

sous la direction du Professeur Emérite Jean-Charles JAUFFRET (CHERPA)

Autres membres du jury de la thèse soutenue le 01/12/2017

Julie D’ANDURAIN Professeure, Université de Lorraine Rapporteur


Daho DJERBAL Maître de conférences HDR, Université d’Alger Rapporteur
Jacques FREMEAUX Professeur Emérite, Université Paris-Sorbonne Examinateur
Benjamin STORA Professeur Emérite, INALCO Examinateur
Walter BRUYERE-OSTELLS Professeur, Sciences Po Aix Examinateur
André-Paul COMOR Maître de conférences honoraire, Sciences Po Aix Examinateur

TOME 1
2
A la mémoire d’Abdelmalek Sayad
qui, dans la presqu’île de Collo de l’été 1960,
m’a initié à l’Algérie rurale

A Ghania, mon épouse


et à Djamel et Olivier-Malek, mes fils

3
Remerciements

Au terme de la longue période de préparation de cette étude, je tiens à remercier


particulièrement :

Mon directeur de thèse, le Professeur Jean-Charles Jauffret, qui m’avait fait faire mes
premiers pas d’historien au sein du DEA d’Histoire militaire, Défense et Sécurité qu’il
dirigeait à Sciences Po-Aix. Il s’est montré d’une disponibilité exceptionnelle pour me guider
et me conseiller, avec bienveillance et rigueur, dans toutes les phases de mon travail de thèse.

Didier Guignard, dont j’ai bénéficié, à l’occasion de très nombreux échanges, de la


connaissance approfondie qu’il a de l’histoire de l’Algérie du XIXe siècle.

Christine Mussard et Djamel Ouarti, qui effectuaient en même temps que moi des
recherches sur la même région, avec lesquels les discussions furent très instructives.

André Brochier, qui m’a aidé à m’orienter dans le labyrinthe des archives algériennes
conservées à Aix, ainsi que tout le personnel des ANOM.

Ali Benyacoub, qui m’avait fait connaître la région d’Annaba il y a près de 50 ans, et
qui m’a relaté l’histoire de sa famille dont le rôle a été notable dans la région.

Pierre Guichard, camarade au lycée du Parc à Lyon à la fin des années 1950, historien
de l’Espagne musulmane Al-Andalous et bon connaisseur de l’Est algérien, qui m’a fortement
encouragé à entreprendre mes recherches et en a suivi le déroulement.

Enfin, je n’oublierai pas dans ces remerciements mon épouse, dont le soutien qu’elle
m’a apporté a souvent exigé d’elle de trop nombreux sacrifices.

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Sigles et abréviations

ANOM Archives nationales d’outre-mer (Aix-en-Provence)

BNF Bibliothèque nationale de France

BO-GGA Bulletin officiel des actes du gouvernement de l’Algérie (période 1834-


1858), puis Bulletin officiel de l’Algérie et des colonies (période 1858-
1860), et Bulletin officiel du gouvernement général de l’Algérie
(période 1861-1926)

CM Commune mixte

CPE Commune de plein exercice

GGA Gouvernement général de l’Algérie

SHD Service Historique de la Défense

TSEFA Tableau de la situation des établissements français dans l’Algérie


(publié de 1837 à 1866)

7
Glossaire et terminologie

Les termes d’arabe dialectal algérien du glossaire ci-après sont transcrits en français
sous la forme où on les trouve habituellement dans les documents de l’époque coloniale et
non selon les règles de translittération de l’arabe classique. Ils sont utilisés sous cette forme
dans le corps du texte de la thèse proprement dit. La transcription ayant parfois évolué dans le
temps ou pouvant être différente d’un auteur à l’autre, sont données entre parenthèses, en
début de définition, les variantes de transcription qui sont reprises dans leur forme originale
dans les citations où elles figurent.
De manière générale, le pluriel est formé par la seule adjonction d’un « s » à la
transcription du terme au singulier, sauf dans quelques cas où est alors utilisée la transcription
de la version arabe du pluriel du terme (on écrira par exemple le plus souvent tolba, pluriel de
taleb, et non talebs).

achour : impôt « arabe » (dû par les seuls cultivateurs algériens) représentant en
principe le dixième de la récolte. Il est en fait basé dans la province de
Constantine sur la charrue considérée comme instrument aratoire et non
comme mesure de superficie (voir ci-dessous djebda), sans qu’on se préoccupe
de la qualité de la récolte.
agha : mot désignant, à l’époque ottomane, le chef d’une circonscription importante
(aghalik), elle-même divisée en caïdats. Le terme continue à être utilisé dans
les débuts de l’occupation coloniale dans les provinces d’Alger et d’Oran, mais
n’est pas introduit dans la province de Constantine, où il n’était pas usité
auparavant. Le titre d’ « agha honoraire » est toutefois conféré, à titre
purement honorifique, à certains « chefs indigènes » de la province à partir des
années 1890.
aman : pardon.
ana : rente annuelle versée par l’acquéreur d’un bien immobilier au propriétaire. Le
contrat d’ana est un bail à rente perpétuelle.
arch : initialement « tribu ». Désigne ultérieurement, notamment lors de l’application
du sénatus-consulte foncier de 1863, les terres considérées par l’administration

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coloniale comme étant la propriété collective des tribus (par opposition aux
terres melk et aux terres domaniales ou terres du beylik).
askar : fantassin.
azel : terre domaniale affermée (par le beylik à l’époque ottomane, par le service des
domaines à l’époque coloniale) à une tribu ou à un particulier, à titre révocable.
bechara : littéralement « bonne nouvelle ». Arrangement selon lequel la victime du vol
d’un animal paie une rançon au bechar (porteur de la bonne nouvelle) qui lui
offre de lui faire retrouver l’animal volé.
ben : (pl. beni) fils de.
berranis : littéralement « gens du dehors ». Désigne des populations détribalisées,
artisans, petits commerçants, manœuvres, venant notamment de Kabylie, de
Biskra, Laghouat ou du M’Zab, et vivant dans les villes (Bône, Guelma).
beylik : à l’époque ottomane, ensemble de l’appareil administratif chargé du
gouvernement d’une « province » (beylik de Constantine). Le terme de « biens
du beylik » est utilisé à l’époque coloniale pour désigner les biens du domaine
de l’Etat.
bordj : maison fortifiée, maison de commandement d’un « chef indigène », résidence
d’un administrateur, poste de défense isolé fortifié.
cadi : (cadhi) magistrat musulman, à la fois juge du statut personnel et notaire.
caïd : (kaïd, qaïd) « chef indigène » à la tête d’un caïdat, structure administrative
généralement divisée en cheikhats. Les caïdats sont progressivement supprimés
après la création par le sénatus-consulte de 1863 des douars (ou douars-
communes), à la tête desquels sont placés des « adjoints indigènes »
(fréquemment également appelés cheikhs). En 1919, les adjoints indigènes
prennent le titre de caïds.
chaouch : originairement sergent dans l’armée turque. Sous l’administration des bureaux
arabes, chef des cavaliers du bureau. Dans l’administration civile, huissier,
planton, appariteur. Dans une zaouïa, adjoint au mokaddem.
chefâa : droit de préemption en faveur des autres copropriétaires d’un bien immeuble
melk en indivision en cas de vente d’une partie de l’immeuble par l’un des
copropriétaires.
cheikh : (scheik) de manière générale, personnage expérimenté, digne de respect.
« Chef indigène » sous les ordres d’un caïd, placé à la tête d’un cheikhat,
correspondant en général à une fraction de tribu (ferka). Après la création des

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douars par le sénatus-consulte de 1863, « chef indigène » du douar. Egalement,
chef spirituel d’une branche d’une confrérie religieuse.
deïra : cavalier employé par un « chef indigène » (par exemple un caïd) ou par une
administration (commune mixte). Synonyme de khiela.
derrer : maître d’école coranique
dia : prix du sang. Somme versée à la famille du défunt par l’individu ou la
collectivité (tribu) responsable du décès d’une personne (en général par
meurtre).
diffa : hospitalité, repas offert à un visiteur.
djebda : charrue. Désigne à la fois l’instrument aratoire et la superficie de terre labourée
à la saison des labours par une charrue « arabe » et un attelage composé de
deux animaux de trait. La conversion en hectares de la superficie d’une terre
exprimée en djebdas dépend des conditions locales des terres (facilité de
labour) et également du fait que la partie de la terre laissée en jachère est ou
non comprise dans la définition de la djebda. La superficie de la djebda peut
ainsi varier selon les lieux et la méthode de calcul entre 7 et 17 hectares (10
hectares en moyenne en ordre de grandeur dans la subdivision de Bône).
djemâa : initialement assemblée de notables, aux compétences définies et reconnues
dans les villages et tribus de Kabylie, mais présentant, semble-t-il, un caractère
très informel dans le reste de la province de Constantine. La création par le
sénatus-consulte de 1863 des douars-communes s’accompagne de la création
dans chaque douar d’une djemâa de douar, assemblée délibérative dont les
membres sont nommés par l’administration et qui est notamment chargée de la
gestion des biens communaux du douar.
djihad : combat sacré. On distingue le « grand djihad » contre soi-même et ses péchés,
de l’autre djihad contre les ennemis de l’islam et les mécréants.
Etymologiquement, ce mot signifie « effort », « combat » est une extension.
djouad : membre de la noblesse militaire.
douar : initialement groupement de tentes. Puis circonscription administrative créée
par le sénatus-consulte de 1863 (fréquemment dénommée douar-commune) qui
se substitue à la tribu ou fraction de tribu. Le terme de douar continue toutefois
d’être concurremment utilisé pour désigner un groupe de tentes ou
d’habitations fixes.
fellah : paysan, cultivateur algérien.

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ferka : fraction de tribu.
fondouk : caravansérail, auberge.
goum : cavalerie irrégulière des tribus (« troupe du peuple en armes et à cheval »)
dirigée par le caïd ou le cheikh. Ses membres sont des goumiers.
gourbi : habitation élémentaire sans étage, faite de branchages ou de torchis et pisé,
éclairée par la seule porte d’accès.
habous : biens immeubles de statut initial melk dont le propriétaire initial et ses
descendants (« dévolutaires intermédiaires » du habous) conservent la
jouissance, mais qui, par acte irrévocable et imprescriptible passé devant le
cadi, reviennent à l’extinction de la descendance à un « dévolutaire final » :
fondation pieuse – villes de La Mecque et Médine, mosquée, zaouïa – ou
œuvre d’utilité publique comme les fontaines (d’où le nom fréquemment donné
aux habous en fin de dévolution de « biens des mosquées et des fontaines »).
Les biens habous sont, en droit musulman, inaliénables et imprescriptibles.
L’acte consistant à conférer à un bien le caractère de bien habous est désigné
par acte d’haboussage.
hadj : personne musulmane ayant fait le pèlerinage à La Mecque.
hockor : impôt « arabe » propre à la province de Constantine. Est réputé représenter le
loyer des terres dites azel ou arch. Il est, comme l’achour, basé sur la charrue
considérée comme instrument aratoire.
kebir : (pl. kebar) notable local (à l’échelle d’un groupe de tentes ou d’une mechta).
Après la création des djemâas de douar par le sénatus-consulte de 1863 désigne
également, mais pas exclusivement, un membre de la djemâa.
khalifa : lieutenant d’un chef temporel ou spirituel.
khammès : métayer (en principe au 1/5e).
khiela: cavalier employé par un « chef indigène » (par exemple un caïd) ou par une
administration (commune mixte). Synonyme de deïra.
khodja: secrétaire.
khouan : membre d’une confrérie religieuse.
kouba : petit bâtiment couvert d’une coupole abritant le tombeau d’un saint.
kouloughli : enfant d’un père turc et d’une mère algérienne.
mahakma : tribunal présidé par un cadi.
marabout : personnage religieux réputé pour sa sainteté. Par extension, bâtiment abritant le
tombeau du saint (alors synonyme de kouba).

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mechta : hameau constitué de gourbis. A noter également que lors de l’application du
sénatus-consulte de 1863, sont dénommées mechtas des petites parcelles
entourées de clôtures où ont été créés des jardins ainsi que des parcelles sur
lesquelles sont implantés des gourbis et des silos pour le stockage des grains.
meddah : conteur et poète populaire, chanteur religieux.
medjlès : tribunal de droit musulman composé du muphti et des cadis.
mehalla : à l’époque ottomane, colonne expéditionnaire parcourant les tribus pour la
levée de l’impôt.
melk : bien immeuble (terre, construction) de propriété privée régie par le droit
musulman, fréquemment indivise. Les biens melk se transmettent par voie
d’héritage. Ils peuvent être aliénés par leur(s) propriétaire(s) (vente, bail à
l’ana) et être transformés en biens habous.
mokaddem : (moqaddem) responsable local d’une confrérie religieuse.
ouakaf : surveillant, chef de groupe, chef de mechta, collaborateur du cheikh ou de
l’adjoint indigène.
oukil : représentant d’une personnalité en général pour une tâche précise, chargé
d’affaires, fondé de pouvoir, administrateur de biens (par exemple de bien
habous), régisseur, avocat-défenseur près une mahakma ou un juge de paix
(oukil judiciaire).
ouléma : docteur de la loi musulmane.
razzia : incursion militaire punitive exécutée rapidement et par surprise sur un territoire
pour s’emparer de troupeaux, de réserves de céréales et d’objets domestiques.
La razzia s’accompagne presque toujours de combats à l’origine de blessés et
de morts.
roumi : chrétien, Européen.
sâa : unité de mesure des céréales utilisée dans la région de Annaba/Bône. Le saâ est
équivalent à un hectolitre.
sidi : maître, appellation respectueuse notamment pour un saint ou un noble.
smala : (zmala) campement militaire, notamment de spahis. Dans l’expression « smala
du caïd », ensemble des cavaliers et fantassins (et de leurs familles) au service
du caïd.
spahi : cavalier de troupes auxiliaires algériennes de cavalerie légère créées dès les
premières années de l’occupation française.

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taleb : (pl. tolba) étudiant en religion et enseignant d’école coranique, en général
attaché à une zaouïa.
touïza : initialement activité commune des membres d’une collectivité au profit d’un
individu, à charge de revanche. Puis, sous l’administration des bureaux arabes,
travail obligatoire (labour, moisson, …) effectué gratuitement et collectivement
en faveur d’un « chef indigène » ou d’un chef religieux par les membres d’une
tribu ou fraction de tribu.
zaouïa : établissement religieux dirigé par un marabout ou un cheikh, fréquemment
affilié à une confrérie religieuse, implanté en général en milieu rural : lieu de
culte, d’enseignement et d’études coraniques, lieu de pèlerinage et gîte d’étape.
zekkat : impôt « arabe » sur les chameaux, bœufs, moutons et chèvres.
ziara : visite à caractère religieux (auprès d’une kouba ou d’une zaouïa) accompagnée
d’une offrande (en nature ou en espèces). Par extension, quête religieuse.

Algériens, Arabes, Kabyles, Indigènes, Musulmans, Français, Européens


Les dénominations utilisées dans nos sources – principalement des documents produits
par l’administration coloniale – pour désigner jusqu’en 1914 les « colonisés » en Algérie sont
très variées : Algériens (utilisé surtout au début de l’occupation française), Arabes (le terme
pouvant, selon le cas, inclure ou ne pas inclure les « Kabyles »), Musulmans, Indigènes
(dénomination la plus fréquente sur l’ensemble de la période). Les termes utilisés pour
désigner les « colonisateurs » sont moins diversifiés : Européens, Français, distingués des
étrangers, mais aussi, à partir du début des années 1900, Algériens (pour désigner ceux qui
sont installés en Algérie).
Dans les citations l’utilisation du terme même employé par l’auteur s’impose
naturellement1. Dans le corps de la thèse proprement dit, nous avons choisi, comme la plupart
des historiens contemporains français, algériens ou étrangers, d’utiliser le terme générique
« Algériens » pour désigner les « colonisés » et « Européens » pour les « colonisateurs »2. En
dehors des citations, le terme « indigène » n’est utilisé que dans certaines expressions

1
Toutefois, afin d’éviter toute confusion, lorsque le terme « Algérien » dans une citation se réfère à un
« Européen », nous le faisons suivre, entre crochets, de cette précision.
2
L’adoption de cette terminologie est forcément quelque peu réductrice et comporte des contradictions formelles
et des zones floues. Où classer par exemple les membres de la communauté juive, avant et après l’adoption des
décrets Crémieux de 1870, ou encore les Algériens ayant acquis la « nationalité » (en fait la citoyenneté)
française en vertu des dispositions du sénatus-consulte de 1865 (m’tournis) ? Ce débat est toutefois largement de
nature académique dans le cas de notre étude. La communauté juive est relativement limitée et, chaque fois qu’il
est souhaitable, elle est présentée de manière distincte. Quant aux m’tournis, leur nombre dans la région est
extrêmement faible. On n’en comptera que 245 dans les années 30.

13
officielles ou usuelles, telles que « chefs indigènes », « colonisation indigène », « politique
indigène ».

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15
Le Nord-Est de l’Algérie en 1900
Tribus, centres de colonisation, réseau ferroviaire, mines

Source : Atlas des colonies françaises dressé par Paul Pelet par ordre du ministère des Colonies, Paris, Armand
Colin, 1902 (voies ferrées en rouge).
Légende : Les voies ferrées sont en rouge. Les gisements miniers sont repérés par des pastilles (F fer, Ph
phosphate, Z zinc, C cuivre). Les gisements de fer d’Ouenza et Bou-Khadra, non encore découverts, ne sont pas
mentionnés.

16
Introduction générale

En mars 1832, un petit détachement français d’une trentaine de fusiliers-marins


occupe sans coup férir la casbah d’Annaba (Bône pour les Français) 3, principal port du beylik
de Constantine, dans la Régence d’Alger. L’opération, qui a été précédée de deux tentatives
infructueuses de s’emparer de la ville en 1830 et 1831, est qualifiée à Paris par le maréchal
Soult, ministre de la Guerre, de « plus beau fait d’armes du siècle ». Arrivé le 15 mai à la tête
de renforts, le général Monck d’Uzer prend le commandement de la place et publie un ordre
du jour dans lequel il annonce, signant l’acte de naissance de la colonisation française dans la
région : « Notre mission est toute honorable : nous apportons aux Africains de Bône la
civilisation ; faisons-leur apprécier, en respectant leurs propriétés, leurs usages, leurs mœurs
et leur religion ; ne nous contentons pas de leur prouver que nous sommes les plus forts,
soyons encore toujours justes. Par ces moyens réunis, ils respecterons et aimeront le nom
français »4. Assez peu fidèle aux principes ainsi énoncés, la colonisation modifie
profondément la physionomie économique et sociale de la région de Bône. Elle est à l’origine
d’une « mise en valeur » économique dont la réussite, du point de vue colonial, est peu
contestable. Mais elle conduit aussi à bouleverser et désagréger la société rurale algérienne de
la région. C’est l’histoire des Algériens de cette société rurale prise dans l’engrenage de la
mise en place du système colonial, de 1832 à la veille de la Première Guerre mondiale, qui
constitue l’objet principal de l’étude que nous présentons.
Le choix de ce sujet de thèse résulte, comme c’est assez fréquemment le cas, de
l’histoire personnelle de son auteur. Mon intérêt pour l’Algérie remonte au début des années
1960, alors que je suis étudiant et que la guerre d’indépendance déchire le pays. A l’été 1960,
je fais partie de l’équipe animée par Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad qui mène une

3
Avant l’occupation française, la dénomination employée par l’administration ottomane et la population
algérienne est « Annaba ». Les Français utilisent celle de « Bône » au moins depuis le XVIIe siècle, lorsqu’est
conclu avec le pacha d’Alger un traité de commerce sur les « bastions et échelles de Bône ». « Bône » dérive de
« Bouna » qu’utilise au XIVe siècle Ibn Khaldoun ainsi que divers auteurs arabes. Pour certains, « Bouna »
provient de « Hibouna », ou Hippone, l’ancienne Hipporegius des Romains, sur le site duquel les Français
élèvent au XIXe siècle une basilique en l’honneur de Saint-Augustin qui en a été l’évêque au Ve siècle. Les
voyageurs du XVIIIe siècle rapportent également la dénomination « Bled el Aneb ». Pendant la période
coloniale, la dénomination officielle est Bône, mais Annaba continue à être utilisé dans tous les documents, y
compris officiels, écrits en arabe. La ville retrouve la dénomination officielle d’Annaba lors de l’indépendance.
Notre étude se rapportant à la période coloniale, nous utilisons en général la dénomination de « Bône », et
exceptionnellement « Annaba » pour la période antérieure à l’occupation française.
4
Cité dans Maitrot (capitaine), Bône militaire : 44 siècles de luttes, du 14e siècle avant Jésus-Christ au 20e siècle
après notre ère, Bône, Mariani, 1912, p. 271.

17
enquête sur les centres de regroupement dans la presqu’ile de Collo 5. Une fois terminées des
études d’ingénieur et une spécialisation en économie, j’effectue en 1964 mon service militaire
dans l’administration algérienne, au titre de la coopération. Puis je vis en Algérie pendant près
de vingt ans une vie professionnelle active et passionnante dans le secteur des mines, puis des
chemins de fer. J’y noue également des liens solides, amicaux et familiaux. Je continue à m’y
rendre régulièrement après que la poursuite de ma carrière professionnelle m’ait amené à
quitter le pays à la fin des années 1980 pour rejoindre un organisme international où je
m’occupe de restructuration des chemins de fer dans les pays en développement. L’Algérie
est ainsi un pays que j’ai profondément aimé, et que je continue à aimer. C’est dans ce
contexte que, depuis longtemps, je me propose de consacrer une partie du temps que me
laisserait la retraite à effectuer une recherche sur l’histoire de la colonisation, non par « devoir
de mémoire », mais pour tenter de comprendre comment le passé colonial a façonné le pays
que j’ai connu dans les premières années de son indépendance et comment il a pu
conditionner les liens que celui-ci a établis avec l’ancienne puissance coloniale. La région de
Bône/Annaba m’apparaît naturellement comme un domaine géographique privilégié de
recherche. Mes obligations professionnelles m’ont amené à y séjourner fréquemment et j’y ai
noué des alliances familiales.

La « région de Bône », une réalité dont l’unité et le destin sont façonnés par la colonisation
La « région de Bône » sur laquelle nous menons notre étude est la « marche
frontalière »6 du Nord-Est de l’Algérie, bordée à l’est par la frontière tunisienne et formée par
les zones de Bône, La Calle, Guelma et Souk-Ahras. Hétérogènes pour ce qui concerne les
caractéristiques de leur géographie physique et leur peuplement et dotés de structures
administratives disparates, ces territoires ne constituent pas une entité propre sous
l’administration ottomane du beylik de Constantine à la veille de l’occupation française. C’est
la colonisation qui leur donne une unité et un destin commun.
Unité politique et administrative d’abord à l’époque de l’administration militaire
initiale du territoire par la subdivision de Bône, dont le périmètre coïncide à partir de 1842
avec celui qui définit notre « région de Bône », sous réserve de quelques ajustements mineurs
de délimitation subis au fil du temps, notamment dans la zone de Guelma. Le passage

5
Cette enquête est notamment utilisée par Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad pour la préparation de
l’ouvrage Le Déracinement. La crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie. Paris, Les Editions de Minuit,
1964, 220 p.
6
Selon l’expression du géographe Marc Cote dans L’Algérie, espace et société, Paris, Masson/Armand Colin,
1996, p. 223.

18
progressif du territoire à l’administration civile à partir des années 1860 et la création des
deux arrondissements civils de Bône et de Guelma marquent la fin d’une administration de la
région sous une responsabilité politique unique siégeant à Bône. Le périmètre global des deux
arrondissements, auxquels s’ajoute un territoire resté sous administration militaire jusqu’en
1885, se superpose toutefois à celui de la subdivision militaire de Bône dans sa configuration
de 1842. La « région de Bône » au sens de notre étude est alors constituée des deux
arrondissements de Bône et de Guelma.
L’activité économique coloniale est l’autre facteur constitutif essentiel de la « région
de Bône ». Après avoir été la tête de pont militaire pour la conquête française de l’Est
algérien7, Bône joue le rôle d’une métropole régionale pour l’animation de l’économie
agricole de ses environs et de son arrière-pays (zones de Guelma et Souk-Ahras) et pour
l’exportation des produits agricoles et forestiers de la région. Port minier dès les années 1860
et la mise en exploitation des gisements de fer de la bordure de l’Edough, Bône joue
également un rôle essentiel dans l’activité minière, source prépondérante de la prospérité
coloniale de la région et de la zone de Tébessa. La création à Bône d’un port moderne et la
mise en place du réseau ferroviaire dit du « Bône-Guelma et prolongements » ont à cet égard
été des facteurs déterminants de la structuration de la région et de sa prospérité économique
coloniale. Et ce même si la création dès les années 1840 d’un port sur le site de Philippeville
et de la route, puis du chemin de fer, de Philippeville à Constantine ont rapidement fait perdre
à Bône l’espoir de continuer à être le port de Constantine qu’il était avant l’occupation
française.
La « région de Bône » est incontestablement pendant toute la période coloniale la
partie économiquement la plus dynamique du Constantinois, et aussi la plus ouverte sur
l’extérieur et la modernité. Se développe dans ce contexte, dès notre période d’étude, une
rivalité profonde entre Bône « la moderne » et Constantine « la conservatrice », rivalité qui
persiste pendant toute la période coloniale et qui constitue la trame de Nedjma, chef d’œuvre
de Kateb Yacine. En outre, la concentration de l’activité politique et administrative à
Constantine, souvent renforcée par le découpage des circonscriptions électorales, place la
Bône coloniale, cantonnée dans un rôle politique mineur, en position de subordination par
rapport au chef-lieu du département. Dès les années 1870, les milieux coloniaux bônois
réclament avec insistance la création d’un département « de la Seybouse » dont Bône serait le

7
Bône est également la tête de pont militaire de l’occupation de la Tunisie par les Français en 1881.

19
chef-lieu8. Ils n’obtiennent satisfaction qu’en … 1955. Notre « région de Bône » retrouve
alors l’unité administrative qui était la sienne lors de la période où elle était administrée
militairement par la subdivision de Bône9.

Période d’étude : de 1830 à la veille de la Première Guerre mondiale


Quelques semaines après la reddition d’Alger de juillet 1830, les Français tentent –
mais la tentative n’a pas de suite – d’occuper la ville d’Annaba/Bône pour y réinstaller
armateurs et commerçants, notamment marseillais. C’est cette date que nous retenons ainsi
pour le début de notre période d’études. Nous donnons toutefois un très bref éclairage sur la
période, antérieure, qui voit, jusqu’en 1827 et pendant trois siècles, la zone d’Annaba et de La
Calle abriter une implantation française, les « concessions d’Afrique », actives dans le
commerce international des céréales et des produits du cru et la pêche du corail.
Nous avons quelque peu hésité sur la date de fin de la période d’études pour
finalement adopter le début des années 1910, avec comme date-butoir la veille de la Première
Guerre mondiale. A cette date en effet, le « système colonial » est entièrement mis en place
dans la région de Bône, avec une configuration économique et administrative qui, sous
réserve d’évolutions relativement restreintes, se pérennise dans ses aspects principaux jusque
dans la dernière période de l’époque coloniale
Le déploiement de la colonisation agraire européenne, tout au moins dans sa
composante officielle, est achevé dans la région de Bône dès les premières des années 1900.
Le dernier centre de colonisation officielle, celui de Lamy, dans la commune mixte de La
Calle, est créé en 1904. Les transactions sur les terres entre Algériens et Européens se
poursuivent naturellement au-delà, à la faveur notamment de la poursuite des opérations de
constitution de la propriété privée, sans toutefois qu’elles conduisent à des transferts massifs
de terres en faveur des Européens. L’organisation de l’exploitation forestière, domaine
important de l’économie coloniale de la région où est situé le tiers des forêts de chênes-liège
de l’Algérie, a été fixée définitivement dans les années 1880. Les forêts qui avaient fait l’objet

8
Paul Bourde, contributeur au journal Le Temps qui accompagne la caravane parlementaire organisée en
septembre-octobre 1879 par le député de Bône Gaston Thomson note : Bône « est placée et outillée pour devenir
ce qu’elle est déjà dans une certaine mesure, un des grands centres algériens. Une seule chose contrarie son
existence et nuit à son développement, du moins à ce qu’elle croit : c’est sa subordination administrative à
Constantine. […] Etre chef-lieu de département est le grand vœu de Bône ». (Bourde Paul, A travers l’Algérie –
Souvenirs de l’excursion parlementaire (Septembre-Octobre 1879). Paris, G. Charpentier Editeur, 1880, p ; 12 et
p. 14).
9
Lors de sa création en 1955, le département de Bône comporte, outre les arrondissements de Bône, Guelma et
Souk-Ahras, constitutifs de notre « région de Bône », un arrondissement de Tébessa. Ce dernier est
ultérieurement balloté entre le département de Batna (auquel il est rattaché en 1958) et le département de Bône
(qu’il rejoint en 1959).

20
de concessions sous le Second Empire sont exploitées par des entreprises privées qui en sont
devenues propriétaires, tandis que le service forestier exploite directement les forêts
domaniales.
Les grandes infrastructures de transport, qui jouent un rôle essentiel dans l’économie
coloniale, ont été mises en place avant 1914. Les infrastructures de base du port moderne de
Bône ont été construites. Le réseau ferroviaire principal de la région de Bône 10 a atteint la
configuration qu’il conserve jusqu’à la fin de la période coloniale, même s’il fait l’objet après
1914 d’importantes opérations de modernisation11. La compagnie du Bône-Guelma est
« nationalisée »12 en 1914 pour lever les obstacles que sa gestion privée oppose au
développement des transports minéraliers, notamment du minerai de fer de l’Ouenza. Enfin
ont été entreprises l’amélioration et l’extension du réseau routier. Sa faiblesse a longtemps
constitué un obstacle majeur au développement de la colonisation.
Tous les grands gisements miniers de la région ont été découverts avant 1914. Le
gisement de plomb argentifère de Kef-Oum-Theboul, près de La Calle, a été exploité dès
1850 par la compagnie marseillaise Roux de Fraissinet et a été pendant trois décennies la plus
importante et la plus rentable financièrement des exploitations minières d’Algérie, mais son
exploitation a dû être abandonnée dans les années 1890 à la suite d’incendies et de
l’ennoiement du gisement. Après des débuts difficiles, l’exploitation, par la société du Mokta-
el-Haddid créée par les Talabot, des gisements de minerai de fer des bordures sud de
l’Edough (Aïn-Mokra, Bou-Hamra, Méboudja, Karézas), s’est développée dans les années
1860 grâce à la création d’un chemin de fer industriel – le premier chemin de fer construit en
Algérie – permettant d’acheminer à Bône le minerai, d’excellente qualité. Mais les gisements
sont pratiquement épuisés à la fin des années 1890. A partir de ces années, ont été mis en
exploitation dans la région de Tébessa les gisements de phosphate du Dyr et du Kouif, dont la
production est acheminée par voie ferrée sur Bône pour l’exportation. L’exploitation du Kouif
se poursuit jusque dans les années 1950. Le gisement de fer de l’Ouenza est découvert au
début des années 1900, mais sa mise en exploitation se heurte à d’importants obstacles
juridiques, administratifs et politiques et à la difficulté de définir le schéma d’évacuation du
minerai. Les modalités définitives d’exploitation et de transport sont arrêtées en 1914, mais
l’exploitation du plus grand gisement minier de l’Algérie coloniale ne démarre effectivement

10
Lignes Bône-Duvivier-Souk-Ahras-Tébessa, Duvivier-Guelma-Constantine, Souk-Ahras-Guelma-Tunis et
Bône-Saint-Charles.
11
Notamment la mise à voie normale des tronçons de ligne à voie métrique et l’électrification de la ligne Bône-
Tébessa. Les seules lignes nouvelles construites après 1914 sont les lignes d’embranchement des mines de fer
d’Ouenza et Bou-Khadra (vers 1920) et la ligne Tébessa-Djebel-Onk (en 1960).
12
La concession dont bénéficie la compagnie du Bône-Guelma est rachetée par l’Algérie.

21
qu’en 1921. Enfin, le gisement de phosphates du Djebel-Onk, au sud de Tébessa, n’est
découvert que vers 1910. Sa mise en exploitation n’est pas encore envisagée en 1914.
Plusieurs fois différée, elle n’est entreprise que dans les toutes dernières années de la période
coloniale, dans le cadre du Plan de Constantine.
Le schéma général d’organisation administrative de la région de Bône ne varie
également plus guère après 1914. Globalement, et sous réserve de seules modifications de
détail, les deux arrondissements de Bône et de Guelma, les communes mixtes et les
communes de plein exercice de l’époque conservent leur configuration jusqu’au milieu des
années 1950, lorsqu’est créé le département de Bône en 1955 et qu’est appliquée la réforme
communale décidée en 1956. En revanche, la gouvernance des douars évolue sensiblement en
1919 – au moins sur le plan des principes – avec l’instauration de l’élection des djemâas et la
fonctionnarisation des « adjoints indigènes », renommés « caïds ».
Enfin, précisons que la Première Guerre mondiale, sa préparation (notamment les
conditions dans lesquelles se déroule chez les Algériens la conscription décidée en 1912) ainsi
que les évolutions qu’elle entraîne sont laissées en dehors de notre champ d’étude.

Une étude centrée sur la « politique indigène » et le « face-à-face » avec la colonisation des
Algériens du monde rural de la région de Bône
Une fois réalisée la prise de possession du pays par l’intermédiaire de l’occupation
militaire, achevée dans la région de Bône vers le milieu des années 1840, le système colonial
se met progressivement en place. Deux Algéries, deux sociétés, fortement disjointes,
s’organisent alors, celle des Européens, qui forment la société coloniale proprement dite, et
celle des Algériens, modelée par la « politique indigène » mise en œuvre par l’administration
coloniale. Ces derniers, en particulier ceux du monde rural, se retrouvent plus souvent dans
une situation de « face-à-face » avec la colonisation – un « choc des civilisations » selon
l’expression de Pierre Bourdieu13 – à l’origine des phénomènes d’acculturation qu’ils
subissent. Le « côte-à-côte » des deux sociétés, tant vanté par les « nostalgériques » de
l’Algérie heureuse, n’est certes pas totalement inexistant, mais il reste très rare. Il se rencontre

13
Bourdieu Pierre, « Le choc des civilisations », in : Le sous-développement en Algérie, Alger, Secrétariat social,
1959, pp. 52-64. Republié dans Bourdieu Pierre, Esquisses algériennes, Textes édités et présentés par Tassadit
Yacine, Paris, Editions du Seuil, 2008, pp. 59-73.

22
alors essentiellement en milieu urbain – à Bône, mais aussi à Souk-Ahras et à Guelma pour ce
qui nous concerne – et, en tout état de cause reste, sauf exception, très superficiel14.
Pour l’essentiel, notre étude est centrée sur l’examen de la « politique indigène » et le
« face-à-face » avec la colonisation des Algériens du monde rural de la région. Elle laisse
ainsi de côté de nombreux aspects, fort intéressants par ailleurs, de l’histoire de la région. La
société européenne, l’origine des émigrants, les structures sociales de cette société, les
relations entre ses membres, leurs orientations et engagements politiques, sont, pour
l’essentiel, ignorés, sauf dans les rares cas où ces éléments exercent une influence sur les
Algériens des campagnes. L’étude s’intéresse naturellement à la colonisation agraire
européenne, qui est un des déterminants essentiels du face-à-face colonial en raison, parmi
d’autres aspects, des dépossessions foncières qu’elle entraine. Si la politique, souvent
hésitante, de l’administration coloniale en matière de développement initial de la colonisation
agraire est examinée de manière relativement approfondie eu égard aux conséquences qu’elle
peut avoir sur la société rurale, la colonisation agraire n’y est pas étudiée en détail15 pour tout
ce qui concerne la vie des colons, leur recrutement, leurs relations avec l’administration, qui
constituent des aspects totalement étrangers à la vie de la société algérienne. De même, nous
ignorons complètement dans notre étude tout ce qui concerne l’industrie minière16 et le
chemin de fer, alors que, comme nous l’avons mentionné, ces deux activités jouent un rôle
central dans la prospérité économique coloniale de la région (sans parler de l’intérêt personnel
tout particulier que nous y portons en raison de notre expérience professionnelle dans ces
domaines). Cette omission est justifiée par le fait que l’effet des mines et du chemin de fer sur
la société algérienne rurale se limite à l’époque à la fourniture d’emplois en nombre très
limité, d’ailleurs souvent occupés par des Algériens extérieurs à la région17.
En revanche, ce n’est pas par manque d’intérêt pour notre sujet central que nous
n’avons pas examiné certains aspects de l’évolution de la société algérienne citadine de Bône
ou des centres secondaires de Guelma et de Souk-Ahras. Nous suivons dans l’étude certains

14
L’extrême rareté des mariages « mixtes » en est l’indice, de même que celle des « naturalisations », c’est-à-
dire en fait de l’acquisition par les Algériens de la citoyenneté française, avec abandon du statut personnel (ces
Algériens sont désignés en arabe dialectal par le terme péjoratif de m’tournis, soit « retournés »).
15
Une exception est toutefois faite pour les colonies agricoles de 1848, première expérience de colonisation
agraire dans la région et première confrontation d’envergure entre la colonisation et la société rurale algérienne
dans la région (chapitre 10).
16
La seule allusion qui y est faite est relative à l’influence de la création d’une usine sidérurgique (haut-
fourneau) à l’Allelick sur l’exploitation forestière (chapitre 11).
17
Pendant notre période d’études, la main d’œuvre employée dans les mines est essentiellement européenne
(Italiens notamment). Un nombre très limité d’emplois très peu qualifiés sont occupés par des Algériens. Dans
les chemins de fer, notamment dans la compagnie du Bône-Guelma, une main d’œuvre plus nombreuse est
recrutée parmi les Algériens, mais très majoritairement en Kabylie (voir Fadhma Aïth Mansour Amrouche,
Histoire de ma vie, Paris, Editions Maspero, 1991, 219 p.)

23
grands propriétaires terriens algériens qui habitent en ville. En revanche, nous ignorons
pratiquement en totalité – à l’exception des animateurs dans les années 1890 du journal
bônois El Hack, précurseurs du mouvement Jeunes Algériens, que nous évoquons très
rapidement – la petite bourgeoise algérienne urbaine du monde de la justice, fonctionnaires,
enseignants employés ou commerçants, qui doit être en contact avec les Algériens des
campagnes et qui peuvent exercer sur eux une influence notable. Cette lacune vient non d’un
manque d’intérêt, mais de l’impossibilité dans laquelle nous nous sommes trouvés d’identifier
les sources adéquates et d’y accéder.

L’état de la question : études antérieures sur l’histoire de la région de Bône


Les ouvrages traitant spécifiquement de l’histoire de Bône et de sa région pendant
notre période d’études sont peu nombreux. En 1891, l’ancien interprète militaire René
Bouyac, né à Bône peu après les débuts de l’occupation militaire française, alors contrôleur
civil suppléant en Tunisie et membre de l’académie d’Hippone, publie à Bône une Histoire de
Bône18. Dans ce premier ouvrage d’ensemble sur l’histoire de la ville et de sa région, l’auteur
veut en dresser « l’arbre généalogique ». Il traite de la période allant de la fondation
d’Hippone par les Phéniciens jusqu’à l’insurrection de Souk-Ahras de 1871. Les deux tiers de
l’ouvrage sont consacrés à la période de l’occupation française à partir de 1830. La
description des opérations militaires de la conquête y occupent une place prépondérante, et ne
manquent d’ailleurs pas d’intérêt. Sans surprise compte tenu du parcours personnel de l’auteur
et de l’époque à laquelle l’ouvrage est écrit, l’action des responsables militaires français est
toujours glorifiée et « les Arabes » ne jouent le plus souvent que le rôle d’ennemis, au mieux
de figurants.
Vingt ans après l’ouvrage de Bouyac est publié, également à Bône, Bône militaire : 44
siècles de luttes, du 14ème siècle avant JC au XXe siècle après notre ère19 du capitaine Charles
Arthur Maîtrot. En garnison à Bône au 3e régiment de Tirailleurs algériens, saint-cyrien et
arabisant, Maîtrot s’intéresse à l’histoire locale et à l’archéologie (comme Bouyac, il est
membre de l’académie d’Hippone). Il reprend pour partie les informations de Bouyac et
utilise les mêmes sources, qu’il élargit toutefois, notamment à des sources arabes. Les
Algériens, encore considérés par Maîtrot avec les préjugés de l’époque – peut-être moins
excessifs toutefois que ceux de Bouyac – et jugés à l’aune de leurs sentiments à l’égard des

18
Bouyac René, Histoire de Bône. Bône, Imprimerie du Courrier de Bône, 1891, 356 p. L’ouvrage fait l’objet
d’une publication l’année suivante à Paris chez Lecène, Oudin et Cie.
19
Maîtrot Charles Arthur, Bône militaire : 44 siècles de luttes, du 14ème siècle avant JC au XXe siècle après notre
ère. Bône, Mariani, 1912, 518 p.

24
autorités coloniales, tiennent une place encore limitée, mais nettement plus importante que
chez Bouyac. Aucun autre ouvrage d’envergure sur l’histoire de Bône n’est publié pendant la
période coloniale20.
Au début des années 1980, la très officielle Société nationale d’édition et de diffusion
(SNED) algérienne publie en français Annaba, 25 siècles de vie quotidienne et de luttes de
H’sen Derdour. 355 pages (sur les 961 pages que comportent les deux tomes) sont consacrées
à la colonisation française dans la région, dont 216 à la période comprise entre 1830 et la
Première Guerre mondiale objet de notre étude. H’sen Derdour est né à Bône en 1911. Il y
travaille comme clerc de notaire, puis employé dans une compagnie maritime. Pendant
l’entre-deux guerres, il anime une société locale de musique classique algérienne et d’art
dramatique et écrit des pièces de théâtre. Après l’indépendance, il dirige le théâtre d’Annaba.
Historien amateur, il connait les ouvrages de Bouyac et de Maitrot, qu’il cite d’ailleurs
fréquemment et qui constituent, avec les témoignages de première ou de seconde main qu’il a
recueillis auprès des Algériens de la région, depuis les années 1930 semble-t-il, l’essentiel de
ses sources pour la période relative à la colonisation française. Dans la présentation de
l’ouvrage qu’il fait en 1982, le chroniqueur de l’officiel journal El Moudjahid se félicite que
l’ouvrage propose « une remise en cause de la conception européo-centriste de l’écriture de
l’histoire ». Pour lui, « la multiplicité et la richesse des sujets [traités par H’sen Derdour] sont
d’un intérêt singulier à un moment capital où un peuple s’interroge sur son passé et
considère, à juste titre d’ailleurs, que le lien dialectique qu’il y a lieu de favoriser entre le
passé et le présent dans une perspective nationale et révolutionnaire est une des conditions
objectives à réunir en vue de favoriser un développement harmonieux où l’homme sera le
véritable artisan de son destin ». C’est dire que Annaba, 25 siècles… n’est pas à proprement
parler un ouvrage d’histoire, mais plutôt une sorte de récit fortement romancé au service du
combat politique de la construction nationale de l’Algérie indépendante21. Ainsi que le note
David Prochaska, « reading Derdour is like reading the French historians of Bône turned

20
Signalons toutefois l’intéressant Bône, son histoire… ses histoires publié à compte d’auteur en 1959 à
Constantine par l’avocat bônois Louis Arnaud. D’une famille installée à Bône dès 1836, homme de culture,
membre de l’élite intellectuelle de la ville, Arnaud présente une série de tableaux traitant essentiellement de
l’histoire administrative et économique et de la vie quotidienne de la communauté européenne de Bône.
21
Dans une critique de l’ouvrage Le Miroir écrit en 1833 par Hamdan Khodja, Isabelle Grangaud écrit :
« L’ouvrage de Khodja entérine une pratique historique mise au service du combat politique en s’érigeant en
premier lieu comme une réponse à l’historiographie coloniale. L’auteur lui-même justifie sa contribution
historique pour dénoncer les contre-vérités développées selon lui par les premiers observateurs conquérants de
la Régence. Or à cette motivation fait écho la réalité d’une historiographie nationaliste qui tend de façon assez
systématique à s’abimer dans la perspective d’une histoire inversée de la production coloniale, au prix parfois
de la connaissance historique » (Grangaud Isabelle, La Ville imprenable. Une histoire sociale de Constantine au
XVIIIe siècle. Parsi, Editions de l’EHESS, 2002, p. 321). Cette même appréciation s’applique de notre point de
vue à Annaba, 25 siècles…

25
upside down »22. Au prix de nombreux anachronismes et, dans plusieurs cas, de véritables
contre-vérités historiques, H’sen Derdour survalorise la résistance armée des Algériens du
XIXe siècle à la domination française. Cette résistance, quasi-systématiquement victorieuse,
est interprétée souvent comme une « répétition générale » de la guerre de libération nationale
– les termes employés pour la décrire sont d’ailleurs les mêmes – et leurs acteurs sont les
archétypes des moudjahidine des années 1954-196223.
Le dernier ouvrage d’ensemble sur l’histoire de la Bône coloniale est celui de
l’universitaire David Prochaska24, de l’université de l’Illinois, publié en 1990 à partir de
recherches menées dans les années 1970. Les sources essentielles de l’ouvrage sont les
archives municipales de la Bône coloniale, non ouvertes au public mais auxquelles l’auteur a
eu accès. L’étude se concentre sur le rôle des Européens de Bône qui, en faisant au XIXe et au
début du XXe siècle de Bône une ville européenne, en ont bloqué l’évolution sociale et, en
tentant de maîtriser l’histoire, ont empêché tout rapprochement authentique avec les Algériens
au XXe siècle. Une analyse fine est conduite de la complexité de la politique locale,
caractérisée par le jeu du clientélisme et de la corruption et marquée par la forte personnalité
du maire Jérôme Bertagna, véritable « patron » de la ville et de la région.
Quelques travaux historiques universitaires récents traitent de questions relatives à la
région de Bône : une thèse sur la commune mixte de La Calle25 conduite par Christine
Mussard en 2012, une thèse sur les Italiens à Bône26 par Hugo Vermeren en 2015, et une thèse
(en langue arabe) sur la région de Souk-Ahras27 par Djamel Ouarti.
Enfin, aux ouvrages à caractère historique proprement dit, il convient d’ajouter la
thèse de géographie Annaba et sa région28 objet de travaux menés par François Tomas de
1965 à 1974. Elle comporte une partie très documentée sur la situation à l’époque pré-
coloniale et sur l’implantation de la colonisation dans la région. Elle démontre que la
22
« Lire Derdour, cela revient à lire les historiens français de Bône à l’envers », Prochaska David, op. cit. ci-
dessous, p. 255.
23
Nous aurions souhaité rencontrer H’sen Derdour, mais il était déjà décédé lorsque nous avons commencé nos
travaux.
24
Prochaska David, Making Algeria French. Colonialism in Bône 1870-1920. Cambridge , Cambridge
University Press et Paris, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 2002 (réédition, édition initiale 1990),
328 p.
25
Mussard Christine, Archéologie d’un territoire de colonisation en Algérie, La commune mixte de La Calle
1884-1957. Thèse d’histoire, Aix-Marseille Université, sous la direction de M. Francis Simonis, 2012, 457 p.
26
Vermeren Hugo, Les Italiens à Bône : migrations méditerranéennes et colonisation de peuplement en Algérie
(1865-1940), Thèse d’histoire, Université de Paris-Nanterre, sous la direction de Mme. Marie-Claude Chaléard,
2015.
27
Ouarti Djamel, L’évolution du régime administratif dans le département de Constantine durant la deuxième
moitié du XIXe siècle : la région de Souk-Ahras comme exemple (1843-1900). Thèse d’histoire, Université de
Constantine, sous la direction du Pr. Mostefa Haddad, s. d. (~2013).
28
Tomas François, Annaba et sa région. Organisation de l’espace dans l’extrême-est algérien. Thèse de doctorat
d’Etat de géographie. Saint-Etienne, Publication de l’université de Saint-Etienne, 1977, 720 p.

26
colonisation a fortement modelé l’organisation spatiale de l’extrême-est de l’Algérie et a
placé la région sous l’influence de Bône/Annaba alors que les conditions naturelles pas plus
que l’histoire précoloniale n’avaient prédisposé à la formation de cet espace géographique.

Sources et difficultés méthodologiques


Les documents conservés aux des Archives nationales d’outre-mer (ANOM) à Aix-en-
Provence (archives proprement dites et ouvrages) constituent l’essentiel de nos sources. Les
fonds d’archives détenus relatifs à notre sujet d’études y sont très importants. Nous y avons
dépouillé en tout plus d’une centaine de cartons d’archives, de taille et d’intérêt évidemment
très variables29. Nous avons également effectué quelques recherches accessoires, d’ampleur
limitée, au centre de Vincennes du Service historique de la Défense (SHD, ex SHAT), à la
Bibliothèque nationale de France (BNF, site François Mitterand), à la bibliothèque de
l’Arsenal à Paris, ainsi qu’au centre des archives de la wilaya de Constantine, où nous avons
mené une recherche, d’ailleurs assez largement infructueuse, sur la presse locale publiée
pendant notre période d’étude. En complément de la recherche de documents, nous avons eu
divers contacts avec des « gardiens de mémoire », en particulier à Alger avec notre ami Ali
Benyacoub, descendant d’une famille ayant joué un rôle significatif dans l’histoire de la
région.
Le service offert aux chercheurs aux ANOM est d’une qualité exceptionnelle. Les
travaux de recherche n’y sont toutefois pas exempts de difficultés. Celles-ci sont d’abord liées
au volume très important des cartons susceptibles a priori de présenter de l’intérêt, mais dont
le contenu tel qu’il est décrit dans les instruments de recherche (tout au moins les instruments
anciens) ne permet pas toujours de juger de la pertinence pour la recherche en cours. Une
deuxième difficulté vient du fait que les documents relatifs à un sujet donné, même émis par
le même organisme, sont souvent dispersés dans plusieurs cartons. Enfin et surtout la
disponibilité et la qualité des sources est très variable en fonction des émetteurs et des
périodes auxquelles elles ont été produites. C’est ainsi que, de manière générale, les
documents produits par l’administration des bureaux arabes des cercles et de la subdivision de
Bône sont abondants, de qualité, bien classés et, le plus souvent, ne comportent pas (ou pas
trop) de lacunes, ce qui permet d’avoir une vue d’ensemble d’une affaire donnée. En
revanche, les archives produites par les communes mixtes de notre région actuellement

29
Ce travail, facilité par notre résidence à Aix-en-Provence, s’est effectué, à temps partiel, sur plus de cinq
années pendant lesquelles, bien qu’officiellement à la retraite, nous continuions à avoir une activité
professionnelle de consultant.

27
susceptibles d’être consultées sont très limitées. Seules les archives des communes mixtes de
La Calle et de la Séfia ont été classées à ce jour. Celles des communes mixtes des Beni-Salah,
de l’Edough, de l’Oued-Cherf et de Souk-Ahras ne le sont pas encore, ni celles des sous-
préfectures de Bône et de Guelma auxquelles ces communes mixtes étaient rattachées. En
outre, dans les archives des communes de La Calle et de la Séfia (créées respectivement en
1884 et 1880) les documents antérieurs à 1914 sont peu fournis. Enfin, les archives des
communes de plein exercice ont été conservées en Algérie à l’indépendance, ce qui restreint a
priori pour le chercheur la possibilité, et au moins la facilité, de les consulter.
Sur le plan méthodologique, comme la plupart des chercheurs en histoire de l’Algérie
coloniale, nous nous heurtons à deux difficultés. La première tient au fait que, compte-tenu de
l’origine des documents que nous utilisons comme sources, « les Algériens sont vus – et c’est
normal compte tenu de la nature des documents – à travers le prisme des institutions et des
systèmes de pouvoir français et coloniaux », pour reprendre une expression de Gilbert
Meynier30. Cette critique nous est très souvent présentée par des amis algériens, pour qui « se
référer à ces sources, c’est, semble-t-il, se condamner à lire l’histoire à travers un miroir
déformant »31. Il nous appartient, pour tenter de surmonter cette difficulté, d’avoir une
appréciation critique des documents utilisés32 et de mettre en contexte historique les
évènements, ce qui n’est pas toujours facile. Et nos travaux, qui doivent d’abord s’attacher à
l’établissement des faits, ne peuvent pas se réduire aux commentaires sur nos sources. Mais il
est vrai que l’histoire que nous présentons reste, pour partie, une histoire « vue par les
Français », même si ce terme ne recouvre pas une catégorie homogène, tant est différente par
exemple la compréhension des mêmes faits qu’ont à de nombreuses occasions les
responsables militaires, les administrateurs civils et la communauté des « colons » européens.
Une autre difficulté méthodologique est liée au fait que le sujet traité est un des
épisodes de l’histoire commune de la France et de l’Algérie dont « les feux mal éteints » ont
profondément marqué la génération à laquelle nous appartenons et laisse encore aujourd’hui
des plaies non refermées dans les deux pays. L’historien peut alors être enclin, consciemment

30
Meynier Gilbert, « Jean-Charles Jauffret (dir.), La Guerre d'Algérie par les documents, t. 2, Les Portes de la
guerre 1946-1954 » (recension d’ouvrage), Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 87-88,
septembre 1999, pp. 323-329.
31
Oulebsir Nabila, Les usages du patrimoine. Monuments, musées et politique coloniale en Algérie (1830-1930).
Paris, Editions de la maison des sciences de l’homme, 2004, p. 4.
32
Pierre Vidal-Naquet écrit dans sa préface à L’Algérie révélée de Gilbert Meynier, « Ce ne sont pas seulement
les documents que nous devons interroger, mais leurs lacunes, leurs silences. Il n’est pas de document qui ne
soit en réalité problématique ». (Meynier Gilbert, L’Algérie révélée. La guerre de 1914-1918 et le premier quart
du XXe siècle. Nouvelle édition revue et corrigée. Préface de Pierre Vidal-Naquet. Saint-Denis, Editions
Bouchène, 2015, p. vii).

28
ou non, à « choisir son camp », c’est-à-dire à accorder une sympathie exclusive à l’une des
parties – les Algériens colonisés, les Français colonisateurs – en fonction de ses convictions
politiques ou idéologiques ou, plus encore, comme c’est le cas pour ce qui nous concerne, de
son parcours personnel et de la relation sociale voire affective avec l’Algérie qui en découle.
Nous avons à cet égard fait un effort de distanciation, sans toutefois nous refuser à considérer
les situations et évènements à la lumière de « valeurs » qui ne peuvent pas, de notre point de
vue, constituer des obstacles au travail historique.

Plan de la thèse
La thèse comporte 16 chapitres articulés en quatre parties. La première partie (Le
temps de l’occupation militaire française, de 1830 au milieu des années 1840), après une
description de la région d’Annaba à la veille de l’intervention française (chapitre 1) présente
un déroulé chronologique des opérations de la conquête militaire qui conduit à l’occupation
définitive de Bône en 1832, puis, progressivement, à la prise de possession et à la
« pacification » de l’ensemble du territoire de la région et à la « soumission » complète des
tribus achevée vers le milieu des années 1840 (chapitre 2). Dès les premières phases de
l’occupation militaire, diverses opérations de colonisation sont envisagées et des achats de
terres par des Français effectuées dans les environs de Bône, mais la colonisation est encore
au point mort au début des années 1840 (chapitre 3).
Les trois parties suivantes, à caractère thématique, examinent l’évolution de la société
rurale algérienne de la région dans son « face-à-face » avec le système colonial. La deuxième
partie (« Politique indigène » et administration des populations rurales, des bureaux arabes
aux communes mixtes) traite des premières expériences d’administration des tribus par
l’autorité militaire (chapitre 4), puis de la mise en place, à partir de 1844, d’un outil militaire
spécialisé d’administration, les bureaux arabes (chapitre 5). La politique de « colonisation
indigène » mise en œuvre par les bureaux arabes tente, sans y réussir, de transformer en
profondeur la société rurale algérienne (chapitre 6). Dans les années 1866-1869, la région de
Bône, comme le reste de l’Algérie, est frappée par une crise de subsistances exceptionnelle
(chapitre 7). A partir de 1860 et après plusieurs tergiversations, l’administration des
populations rurales algériennes est progressivement transférée de l’autorité militaire à
l’autorité civile, notamment des communes mixtes. L’ensemble de la région de Bône passe en
totalité sous administration civile en 1885, après l’instauration du protectorat français sur la
Tunisie (chapitre 8). En territoire militaire comme en territoire civil, les « chefs indigènes »
(caïds, cheikhs, adjoints indigènes) jouent un rôle essentiel dans l’administration des

29
Algériens des campagnes. Leur recrutement, leur rémunération, leurs relations avec
l’administration font l’objet d’un examen détaillé (chapitre 9).
La troisième partie (La société rurale algérienne dans l’engrenage colonial), après un
bref rappel des diverses formes prises par la colonisation agraire dans la région (chapitre 10),
traite des conséquences sur la société rurale algérienne du déploiement de la colonisation.
L’exploitation forestière coloniale s’accompagne d’une forte restriction des droits d’usage
forestiers dont jouissaient les Algériens, ce qui affecte l’activité d’élevage. La répression des
incendies de forêts, considérés souvent par l’administration comme des actes insurrectionnels,
frappe durement plusieurs tribus (chapitre 11). Les dépossessions foncières constituent pour la
société rurale la conséquence la plus lourde de la colonisation agraire européenne. Une
analyse détaillée des instruments juridiques et des mécanismes de ces dépossessions est
présentée au chapitre 12.
La lutte contre l’insécurité dont les Algériens des campagnes seraient à l’origine
constitue pendant toute notre période d’étude une préoccupation majeure des autorités
coloniales. A la crainte des insurrections armées s’ajoute, surtout après 1870, celle des vols et
brigandages dans les centres de colonisation. La proximité de la frontière tunisienne est une
source supplémentaire d’insécurité, et même de conflit potentiel avec la Régence de Tunis,
jusque dans les années 1880 et l’instauration du protectorat français. L’ensemble de ces
questions est examiné dans la quatrième partie (Obsession sécuritaire coloniale et
insurrections). L’enjeu de la frontière tunisienne est traité au chapitre 13. La région connait
deux insurrections, en 1852 (insurrection d’ampleur, mais laissée dans l’ombre par les
historiens) et en 1871 (insurrection dite des Hannencha, en prélude à la grande insurrection du
bachagha Mokrani). Leur histoire est présentée respectivement aux chapitres 14 et 15. Enfin
toutes les questions relatives à la sécurité publique dans les zones de colonisation, à la
surveillance politique des Algériens des campagnes, au contrôle des confréries religieuses et à
l’organisation de la défense des centres de colonisation sont examinées au chapitre 16.

30
1ère Partie

Le temps de l’occupation militaire française


(de 1830 au milieu des années 1840)

31
32
Chapitre 1

La région de Annaba (Bône)


à la veille de l’intervention française

A la veille de l’occupation française, aux alentours de 1830, la région de Annaba


n’existe pas en tant qu’entité propre. Au nord-est du beylik de Constantine aux frontières
incertaines avec la régence de Tunis, la région se présente comme une juxtaposition de
territoires hétérogènes, aux paysages contrastés et aux peuplements diversifiés, dotés de
structures administratives assez disparates, sans tradition unitaire stable dans les domaines
politique et administratif, « héritage d’une histoire qui non seulement n’est jamais parvenue à
unifier ce territoire mais qui de plus l’a tiraillé entre des pôles qui se situaient tantôt à l’ouest
tantôt à l’est »1. Notre connaissance de la situation de la région à cette époque est par ailleurs
très imparfaite en raison de la faiblesse et du manque de fiabilité des sources. Nous disposons
de quelques récits de voyageurs – Shaw2, Peysonnel et Desfontaines3 – ayant parcouru la
région au XVIIIe et au début du XIXe siècle, ainsi que de certains travaux historiques conduits
au début de la période coloniale notamment par Vayssettes4, Mercier5 et Féraud, travaux qui
ont pu se fonder sur des témoignages ou des documents d’époque, mais qui sont
principalement consacrés à l’histoire des beys ou des tribus. Faute d’avoir accès aux archives
du beylik de Constantine, nos sources essentielles sont ainsi les travaux, rapports et
correspondances des officiers français rédigés après l’occupation de Bône en 1832. Ces
officiers se trouvèrent au début confrontés à une société dont la réalité leur échappait
largement, d’où fréquemment des informations ou appréciations inexactes, voire
contradictoires d’un auteur à l’autre. Dans une étape ultérieure, les administrateurs militaires
des bureaux arabes acquirent une connaissance approfondie de la société algérienne, mais
celle-ci avait déjà souvent subi d’importantes modifications engendrées par la mise en place
du système colonial. Décrire la situation de la région vers 1830 ne peut ainsi procéder pour

1
Tomas François, Annaba et sa région, Organisation de l’espace dans l’extrême-est algérien. Saint-Etienne,
Publications de l'Université de Saint-Etienne, 1977, 720 p., p. 131.
2
Shaw, Voyage dans la régence d’Alger. (traduit de l’anglais par J. Mac Carthy), Paris, Marlin, 1830, 406 p.
3
Peyssonnel et Desfontainses, Voyages dans les régences de Tunis et d’Alger publiés par M. Dureau de La
Malle, Paris, Librairie de Gide, 1838. Tome 1er (Peyssonnel) 485 p ; tome 2e (Desfontaines) 365 p.
4
Vayssettes Eugène, Histoire de Constantine sous la domination turque de 1517 à 1837. Présentation de
Ouanassa Siari-Tengour, Paris, Bouchène, 2003, 254 p. (réédition).
5
Mercier Ernest, Histoire de Constantine. Constantine, Marle et Biron, 1903, 730 p.

33
une large part que d’une « reconstruction » à partir de documents souvent largement
postérieurs.

Un cadre géographique hétérogène et des paysages contrastés

Schématiquement, la région, d’une superficie totale de près d’un million d’hectares,


baignée au Nord par la mer Méditerranée du cap de Fer à l’ouest au cap Roux à l’est, est
constituée par un ensemble de hautes terres et de montagnes dominant une vaste plaine en
forme de croissant, à peine au-dessus du niveau de la mer et pour partie marécageuse, d’une
longueur d’environ 140 km et d’une trentaine de km de largeur dans sa partie la plus large. Au
sein de cet ensemble, peuvent être grossièrement définies à l’époque de l’intervention
française6 cinq zones ou « pays » relativement homogènes en ce qui concerne les modes de
vie des populations, sinon toujours les caractéristiques géographiques : la plaine de Bône,
l’Edough, le pays de La Calle, le pays de Guelma et le pays des Hannencha. C’est d’ailleurs
largement en référence à ces zones que sera arrêté le premier découpage administratif en
« cercles » mis en place par l’autorité militaire coloniale en 1836.

Behret Annaba (Plaine de Bône)


La plaine de Bône (Behret Annaba en arabe) est constituée par deux ensembles : la
« grande plaine » formée par la succession d’ouest en est de la cuvette du lac Fetzara, de la
plaine des Drides et des plaines de l’oued Seybouse, de l’oued Meboudja, des Beni-Urgine et
de l’oued Mafrag ; et, à la pointe Nord de la grande plaine, la « petite plaine », à proximité
immédiate de la ville de Bône/Annaba. La petite plaine, pour partie marécageuse
communique avec la plaine des Karezas, enserrée entre le massif de l’Edough et les petits
massifs du Bou-Hamra et du Beleleita. Le lac Fetzara, à 20 km au sud-ouest de Bône, couvre
en hiver, une surface de 14.000 hectares à une dizaine de mètres au-dessus du niveau de la
mer ; c’est lors de l’occupation française un foyer de fièvres paludéennes important (et cela le
restera longtemps après), comme d’ailleurs plusieurs marécages de la petite plaine. La plaine
est traversée par plusieurs rivières ; la principale, l’Oued Seybouse (dénommée Oued Cherf

6
L’analyse présentée ci-après, dont nous reconnaissons le caractère très schématique, voire simplificateur, utilise
principalement les éléments présentés dans Tomas François, op. cit., et, accessoirement, dans Niel O.,
Géographie de l’Algérie, Tome premier : Géographie physique, agricole, industrielle et commerciale, Bône,
Legendre/Cauvy, 1876, 542 p.

34
dans son parcours amont dans les monts de Guelma), dont les crues d’hiver peuvent être
terribles, se jette dans la mer à proximité immédiate de la ville de Bône, après avoir pénétré
dans la petite plaine et s’être grossi de son affluent l’oued Meboudja. L’oued Meboudja
irrigue la partie Est de la plaine et aboutit à la mer après un cours tortueux à une vingtaine de
kilomètres de Bône. La plaine de Bône bénéficie d’un climat méditerranéen humide, avec en
été des températures élevées et une pluviosité très faible, mais une très forte humidité qui
donne alors une atmosphère de serre. Les températures sont douces en hiver avec une
pluviosité abondante (entre 600 et 800 mm par an). Enfin, le printemps, très ensoleillé, y est
particulièrement agréable. La plaine de Bône est une zone agro-pastorale riche au moment de
l’intervention française. Le jardinage (melons, pastèques, concombres et tabac) est développé
à proximité de la ville de Bône (petite plaine et plaine des Karézas). La grande plaine
accueille à la fois des cultures céréalières et de l’élevage bovin grâce notamment aux prairies
humides des zones marécageuses.

Edough
Au nord-ouest de la région, l’Edough est un ensemble montagneux qui surplombe, au
nord, la mer Méditerranée, avec fréquemment des Cotes découpées aux rochers aux parois
abruptes, et, au sud et à l’est, la plaine de Bône, protégeant ainsi le golfe de Bône des
redoutables vents d’ouest en hiver. Présentant dans sa partie Est des sommets élevés (djebel
Edough proprement dit, culminant à 1008 mètres au Kef Seba) et des vallées profondes,
l’Edough est partagé en son centre par la vallée de l’Oued el Aneb, à l’ouest de laquelle les
reliefs sont moins abrupts. Dotée d’une pluviométrie favorable (plus de 800 mm sur la plus
grande partie de la zone) et d’un climat méditerranéen aux hivers doux, la zone de l’Edough
est garnie sur une partie importante de son territoire d’une belle forêt de chênes-liège, de
chênes zéens (près des sommets du djebel Edough) et parfois d’oliviers sauvages. A l’époque
de l’occupation française, l’Edough est une zone d’élevage bovin, le troupeau bénéficiant des
pâturages forestiers, et, dans sa partie occidentale, une zone d’arboriculture et d’apiculture.
Les cultures céréalières ne sont pratiquées dans la zone forestière que dans les clairières et
jouent ainsi un rôle plus limité.

35
Pays de La Calle
Le pays de La Calle7 offre au Nord-Est de notre région deux types de paysages
contrastés. Dans sa partie Nord, en prolongement de la plaine de Bône, s’étend une zone de
basses plaines où se succèdent la dépression marécageuse du M’khada, la zone de dunes
littorales des Beni-Amar, puis la plaine du Tarf et la zone des lacs Melah, Oubeïra et Tonga.
Au sud de cette zone côtière, s’élève une série de chaînes montagneuses appartenant aux
monts de la Medjerda. La plus puissante de ces chaînes est celle du djebel Beni-Salah,
culminant à la Meïda à près de 950 mètres. L’ensemble du pays de La Calle bénéficie d’hivers
frais et d’une pluviométrie très forte (entre 1.000 et 1.500 mm par an), qui en fait la zone la
plus arrosée d’Algérie. Les forêts de chênes-liège et de chênes zéens couvrent les zones
montagneuses. La zone montagneuse abrite également quelques petits bassins isolés (Bou-
Hadjar et Roum-el-Souk notamment), dotés d’un micro-climat et qui constituent de véritables
« oasis » montagnardes. Globalement, les cultures céréalières sont peu développées. La
culture du tabac occupe une place importante, ainsi que l’élevage bovin.

Pays de Guelma
Le pays de Guelma est organisé autour d’un vaste bassin centré sur le site où la
colonisation établira la ville de Guelma8 et que parcourt l’oued Seybouse avant d’aller
rejoindre la plaine de Bône par une vallée escarpée. Ce bassin est entouré de montagnes assez
douces, sauf au Sud où le djebel Mahouna, qui culmine à 1370 mètres, constitue un obstacle
difficilement franchissable. Doté d’un climat plus continental que la plaine de Bône, le pays
de Guelma a des étés chauds et secs, des hivers froids et pluvieux (pluviométrie annuelle entre
600 et 800 mm), mais aussi fréquemment, entre les mois de décembre et mars, des journées
froides et ensoleillées avec gelées, tandis que la neige garnit le djebel Mahouna. Grâce à ses
sols fertiles, le pays de Guelma est, au moment de l’occupation française, un ensemble
agricole prospère, avec des activités de jardinage et d’arboriculture (arbres fruitiers, oliviers),
de cultures céréalières et d’élevage de bovins et d’ovins, avec prépondérance de ces derniers.

7
Nous utilisons la dénomination de pays de La Calle par commodité. Au moment de l’occupation française, il
n’existe sur le site de La Calle que les ruines de l’établissement de la Compagnie d’Afrique que nous évoquons
plus loin, et La Calle ne constitue en rien le centre économique de la zone.
8
Au moment de l’occupation française, Guelma, site de la ville romaine de Calama, abrite un très important
marché, mais n’est pas une agglomération urbaine.

36
Pays des Hannencha
Le pays des Hannencha (du nom de la confédération de tribus qui l’occupe) ou pays de
Souk-Ahras9 offre deux types de paysages contrastés. La partie située au nord de la vallée de
la Medjerda a les mêmes caractéristiques que les montagnes du pays de La Calle, dont elle est
le prolongement, avec toutefois une pluviométrie plus faible. Au sud, on pénètre dans les
hautes plaines, avec de vastes espaces aplatis, avec un climat méditerranéen dégradé, des
hivers longs et très froids, balayés de vents violents, des étés orageux et très chauds où souffle
le sirocco. La pluviométrie diminue progressivement pour atteindre seulement 400 mm par an
au sud de la zone, qui présente alors un aspect déjà steppique. En dehors de quelques zones
limitées (Sefia) consacrées au jardinage, le pays des Hannencha est une zone d’élevage, avec,
au fur et à mesure que l’on descend vers le Sud, une forte prédominance des ovins sur les
bovins et l’apparition du dromadaire, mais aussi une zone de cultures céréalières, avec
toutefois des rendements le plus souvent aléatoires et faibles.

Annaba : ville militaire,


centre de commerce et port de Constantine

La ville d’Annaba est, à l’époque de l’intervention française, la seule agglomération


urbaine de la région objet de notre étude. Implantée au bord du rivage et entourée de
murailles, la ville est dominée par une citadelle (casbah) où est installée la garnison turque.
Cette citadelle, qui aurait été construite par Charles-Quint (ou, selon d’autres auteurs, par les
Génois) est implantée au sommet d’une colline, à une altitude d’une centaine de mètres, à
environ 400 mètres de la ville proprement dite. Armée de canons, elle commande la ville,
qu’elle couvre entièrement du côté Nord, et surveille la rade.
Outre ce rôle militaire de sentinelle maritime du beylik de Constantine, Annaba joue
un rôle économique majeur en étant (grâce à la qualité de son mouillage, protégé des vents du
Nord-Ouest par le djebel Edough) le principal port de Constantine et de sa région pour ses
échanges avec l’Europe et avec la Tunisie, et ce malgré l’absence d’installations portuaires à
proprement parler – il n’y a ni darse ni quai, les navires sont chargés et déchargés en rade

9
Comme à Guelma, il n’existe pas d’agglomération urbaine à Souk-Ahras au moment de l’occupation française.
Le site de la future ville coloniale est le siège d’un important marché et un bordj du cheikh des Hannencha y est
implanté.

37
foraine10 – et la mauvaise qualité des liaisons terrestres avec la capitale du beylik 11. Cette
fonction portuaire a amené des résidents étrangers à s’installer de longue date dans la ville:
français de la Compagnie d’Afrique, puis de la compagnie marseillaise Paret (jusqu’en
1827), britanniques qui ont repris les activités de la compagnie de 1807 à 1816, livournais,
notamment, d’après H’sen Derdour, Schiaffino12, qui se serait installé comme agent maritime
à Annaba dès les années 1790 et y aurait développé une activité de transporteur maritime et
terrestre13. Le bey El-Hadj Ahmed veille à la protection des étrangers : en 1827, après
l’épisode du coup d’éventail d’Alger, il écrit aux autorités de Bône14: « Quant aux chrétiens
français qui sont à Bône, gardez-vous bien que personne leur soit hostile, les maltraite ou
leur fasse perdre quelque chose de leur avoir. […] Vous agirez de même à l’égard des autres
chrétiens de diverses nationalités qui se trouvent à Bône ; ceux d’entre eux qui voudront y
demeurer y seront en sécurité complète, pourront se livrer au commerce et personne ne sera
jamais envers eux ni hostile ni désagréable ».

La ville et la casbah de Bône (Annaba) en 1832

Source : Plan des environs de Bône levé par MM. de Franconière et de Tourville, lieutenants au
corps royal d’Etat-major, 1852 (ANOM F80/538). (La casbah est à environ 400 mètres de la
« porte de la casbah » de la ville).

10
D’après Shaw, op. cit., p.338, un petit port « assez commode » existait autrefois au sud de la ville, mais se
trouvait presque comblé dès 1730.
11
Le port de Stora est à une distance de Constantine beaucoup plus faible de Constantine que ne l’est Annaba.
Mais les conditions nautiques y sont très défavorables, ce qui explique le rôle très limité de ce port pour les
échanges de Constantine. La situation changera à l’époque coloniale lors de la création du port artificiel de
Philippeville.
12
Derdour H’sen, Annaba, 25 siècles de vie quotidienne et de luttes. Alger, SNED, 1983. Tome II, p.213. La
fiabilité de cette information est toutefois douteuse. A l’époque coloniale, la famille Schiaffino sera à la tête
d’une très importante entreprise de navigation assurant la liaison entre ports algériens et ports européens de la
Méditerranée.
13
Schiaffino aurait notamment organisé les transports des matériaux provenant d’Italie destinés à la construction
du palais que le bey El Hadj Ahmed édifie à Constantine dans la décennie 1820.
14
« Une Lettre du bey de Constantine en 1827 », Revue africaine, 43e année, 1899, pp. 172-181.

38
La ville abrite une activité artisanale importante : d’après Mac Carthy15, qui publie en
1830 la traduction de l’ouvrage relatant le voyage du docteur Shaw dans la régence d’Alger
une centaine d’années auparavant, on y fabriquerait des étoffes de laine appelées
« constantines », des manteaux et burnous, des tapis, des selles. C’est également un marché où
les tribus de la plaine et de l’Edough vendent leurs productions horticoles et fruitières et
achètent des produits de l’artisanat local ou des produits d’importation (thé, café, sucre,
textiles). La ville est peut-être également restée un bourg agricole. Lors de la visite qu’il y
avait faite en 1725, le médecin marseillais Jean-André Peyssonnel avait noté que « les rues,
mal pensées et très étroites sont remplies d’un pied de boue dans l’hiver et de presque autant
dans l’été. Cette boue est causée par la fiente des bœufs et des vaches que les habitants
nourrissent et qu’ils font coucher dans leurs maisons »16. La banlieue renferme jardins et
vergers plantés d’oliviers, figuiers et jujubiers, mais contrairement au fahs d’Alger,
n’abriterait pas de maisons de plaisance17. Dans la plaine proche, de grandes propriétés sont
possédées soit par des citadins d’Annaba, soit surtout par de grandes familles constantinoises,
par exemple les descendants de l’ancien bey Salah-Bey.
La ville d’Annaba ne joue en revanche aucun rôle politique ou administratif pour les
tribus voisines. Le gouverneur (cheikh) de la ville que nomme le bey, le commandant de la
garnison (agha) ou le Conseil de la ville (diwan) n’ont autorité que sur la ville elle-même et sa
banlieue proche et n’interviennent en rien dans l’administration du pays environnant.
Les habitants de la ville d’Annaba (« nègres »18 et « barannis »19 mis à part)
appartiennent à des familles citadines, dotées de patronymes spécifiques, et ne se référent pas
au cadre tribal qui est la règle dans le monde rural. Nous ne disposons pas d’indication précise
et fiable sur le volume de la population d’Annaba vers 1830. Mac Carthy mentionne que la
population de la ville est évaluée à 8.000 individus20, ce chiffre semblant se référer aux années

15
Shaw, op. cit., p. 344.
16
Peysonnel et Desfontaines, op. cit., p. 278.
17
Rapport de la Pinsonnière, cité par Yacono Xavier, « La Régence d’Alger en 1830 d’après l’enquête des
commissions de 1833-1834 ». Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, n°2,1966, pp. 229-247, p.
246.
18
La population « nègre » exerce des activités pénibles (portefaix, gardiens de bestiaux,…) ou sert comme
domestiques dans des familles citadines ; parmi ces derniers, une partie est identifiée comme « esclaves » (16
hommes en 1840), mais « l’esclavage en Algérie ne ressemble en rien à l’esclavage dans nos autres colonies ;
c’est une sorte de domesticité. Les esclaves font partie de la famille musulmane et ils s’y incorporent par les
liens du sang ; aussi, leur condition est-elle en général très douce.» (TSEFA 1843-1844, p. 59.)
19
Les barranis (« étrangers ») sont les hommes appartenant à des corporations en charge d’une activité
particulière, souvent originaires d’une région donnée (Biskris par exemple). Les « nègres » appartiennent le plus
souvent à la catégorie des barranis.
20
Shaw, op. cit., p. 341.

39
immédiatement antérieures à 1830, date de publication de l’ouvrage. Cette estimation apparaît
nettement surévaluée lorsqu’on la compare aux données postérieures disponibles. Si la
population européenne est dénombrée dès 183321, année suivant immédiatement l’occupation
définitive de la ville par l’armée française, nous ne disposons d’estimation de la population
algérienne qu’à partir de 184022. Elle atteint alors 2.914 habitants, dont 2.341 « musulmans »,
406 « juifs » et 167 « nègres ». La population algérienne de la ville a sans aucun doute
sensiblement diminué entre 1830 et 1840. Si l’occupation française s’est faite sans combat
meurtrier en ville et n’a ainsi pas été à l’origine de décès, elle a en revanche entraîné
l’émigration vers la Tunisie de plusieurs familles. Par ailleurs, le Constantinois a connu
plusieurs épidémies de peste ou de choléra en 1832, 1835 et 183723 qui ont pu frapper la
population d’Annaba. Compte tenu de l’ensemble de ces éléments, la population totale de la
ville vers 1830 nous semble ainsi assez vraisemblablement se situer aux alentours de 4.000
habitants, dont environ 600 juifs algériens et de 100 à 200 étrangers européens.

Structures sociales : une mosaïque de tribus

La tribu, une réalité complexe


La tribu constitue la structure de référence de la société rurale de notre région d’étude
à la veille de l’occupation française. « Réalité complexe entre toutes » d’après Pierre
Bourdieu24, la tribu est à la fois un espace social, une entité politique, administrative et
souvent militaire et un organisme économique, en bref une « microsociété » 25. La tribu
« idéale » (ou théorique) s’articule schématiquement en quatre niveaux. La cellule de base est
la famille patrilinéaire (ayla), regroupant autour du patriarche ses fils, leurs conjoints et leurs
enfants, dans un même lieu d’habitation (en général dans notre région une tente ou un groupe
de tentes, plus rarement des gourbis). Au deuxième niveau, le douar26 rassemble plusieurs
tentes (en général au maximum de 25 à 30) dont les habitants ont le même ascendant. Un chef
21
TSEFA 1838, pp 298-299. Cette population est en 1833 de 784 habitants, dont 225 Français, 403 Maltais, 104
Italiens, 41 Espagnols et 11 Allemands.
22
TSEFA 1841, pp. 94-95 et 100-101.
23
Nouschi André, Enquête sur le niveau de vie des populations rurales constantinoises de la conquête jusqu’en
1919. 2e édition, Préface de Gilbert Meynier, Paris, Editions Bouchène, 2013, 700 p. ; p. 74.
24
Bourdieu Pierre, Sociologie de l’Algérie. Paris, Presses universitaires de France (Que sais-je ?), 1958 (1ère
édition), 128 p., p.80.
25
Cote Marc, L’Algérie ou l’espace retourné. Constantine, Media-Plus Algérie, 1993, 362 p., p. 75.
26
Cette acception du douar ne doit pas être confondue avec celle de « douar » (en réalité « douar-commune »)
créée par le sénatus-consulte de 1863 relatif à la constitution de la propriété et qui désigne une entité territoriale
administrative dont le périmètre est beaucoup plus large que celui du douar (voir Glossaire).

40
de douar, d’une famille renommée et dans l’aisance matérielle, défend les intérêts de la
communauté, arbitre les querelles internes et prend les décisions concernant la vie collective
du douar. Plusieurs douars, dont les familles se reconnaissent également un ancêtre commun,
réel ou mythique, et se considèrent ainsi comme « cousins » sans précision de degré,
constituent une fraction (ferka), qui portera souvent le nom de l’ancêtre. La fraction, avec à sa
tête un cheikh choisi en son sein, dotée d’une assemblée de notables (djemâa) où sont
représentés les douars, est une unité politique dont les intérêts sont perçus comme distincts de
ceux des autres fractions de la tribu et qui peuvent être défendus par les armes. La tribu
proprement dite (arch) est un groupement de fractions, se revendiquant souvent d’un même
ancêtre mythique ou d’une fondation à caractère légendaire. La tribu est dirigée par un caïd
ou un cheikh qui, sous la domination ottomane, est nommé par le bey. Enfin, dans quelques
cas, plusieurs tribus se regroupent en « grandes tribus » ou fédérations (enjouh), établies
souvent autour d’une grande famille, pour se défendre contre un péril ou un ennemi commun.
Mais, comme le souligne Pierre Bourdieu auquel cette description de la tribu idéale est pour
partie empruntée27, « la réalité est infiniment plus complexe que ce schéma simplifié ». En
particulier, la conception d’une tribu essentiellement fondée sur la consanguinité de ses
membres est fortement contestée. Carette et Warnier expliqueront28 que la tribu se forme
fréquemment par agrégation d’éléments étrangers souvent hétérogènes et se développe par
juxtaposition de fractions aux caractéristiques et origines très différentes. Plus récemment,
Daho Djerbal montrera que les Turcs « ont continuellement fait et défait les cadres politiques
et administratifs dans lesquelles vivaient les populations […]. Par là-même, ils ont fait et
défait les puissantes tribus selon qu’elles étaient leurs alliées ou leurs adversaires » 29. Au-
delà des débats théoriques des anthropologues, des sociologues et des politologues
s’interrogeant sur « Qu’est-ce qu’une tribu nord-africaine ? » 30, on conviendra avec Habib
Tengour que « l’existence des tribus était un fait certain puisqu’elles furent recensées,
répertoriées et délimitées dans leur territoire »31.

27
Bourdieu Pierre, Ibid., pp. 81-82.
28
TSEFA 1846, p. 393.
29
Djerbal Daho, Processus de colonisation et évolution de la propriété foncière dans les plaines intérieures de
l’Oranie. Thèse pour le doctorat de 3e cycle sous la direction de René Gallissot, Université Paris VII, 1979, 360
p., p. 42.
30
Berque Jacques, « Qu’est-ce qu’une tribu nord-africaine ? », in Hommage à Lucien Fèbvre – Eventail de
l’histoire vivante. Paris, Armand Colin, 1953, pp. 261-271.
31
Tengour Habib, « La Notion de tribu en Algérie ». CIRTA, Revue historique sociologique de l’Institut des
sciences sociales de l’université de Constantine, n°4, décembre 1980, pp. 2-6.

41
Les tribus de la région vers 1830, une situation mal documentée
Nous ne disposons pas de la documentation permettant de connaître avec précision la
situation d’ensemble des tribus de la région d’Annaba à la veille de l’occupation française.
Nous ne pouvons l’approcher qu’à partir des divers « recensements » qui en sont effectués par
les autorités coloniales après l’occupation32. La connaissance la plus complète des tribus
provient des travaux d’application du sénatus-consulte foncier de 1863, mais ces travaux sont
conduits à une époque où la colonisation a fortement modifié le cadre tribal qui prévalait vers
1830.
Un premier « recensement » des tribus33 est effectué en 1833 – date à laquelle
l’occupation militaire française ne dépasse pas les abords immédiats de la ville de Bône – à
partir des renseignements recueillis par le capitaine Saint-Hypolite et l’interprète militaire
Henri Remuzat, avec l’aide d’un juif algérois ayant fait un long séjour à Constantine, Narboni
ben Dahman. D’après la nomenclature des tribus élaborée lors de ces travaux, la région serait
structurée en quatre grandes tribus (enjouh) placées chacune sous l’autorité d’un caïd nommé
par le bey de Constantine et subdivisées en « plusieurs tribus réunies par des intérêts
particuliers ou à cause des dispositions physiques des localités »: Behret Annaba (33 tribus
mentionnées dans la nomenclature), Guerfa (14 tribus), Hannencha (66 tribus) et Mahatla
(une seule tribu). La transcription française de la dénomination arabe des tribus est souvent
fantaisiste, ce qui en rend l’identification hasardeuse. Les listes fournies comportent, soit au
sein de la même enjouh, soit d’une enjouh à l’autre, de nombreuses répétitions ou
incohérences, signe assez souvent de la complexité tribale plutôt que fruit d’une mauvaise
identification. Par ailleurs, il apparaît clairement que certaines des « tribus » identifiées,
notamment parmi les 66 tribus des Hannencha, désignent en fait de simples douars ou lieux-
dits, voire correspondent à des indications saugrenues. Schématiquement, on retrouve dans le
Behret Annaba plusieurs des tribus qui seront identifiées ultérieurement dans la plaine de
Bône et dans l’Edough, ainsi que certaines des tribus du pays de La Calle, souvent
manifestement mal identifiées. Dans le Guerfa, est mentionnée une partie des tribus qui seront
ultérieurement identifiées dans le pays de Guelma. Chez les Hannencha, dont la domination
s’étend alors partiellement au pays de Guelma, une partie seulement des tribus semble
correctement identifiée. Deux au moins des tribus mentionnées comme appartenant aux
Hannencha (Ouchteta, Ouergha) seront ultérieurement considérées comme tunisiennes, ce qui

32
Le contexte et les modalités de ces « recensements » sont développés au chapitre 4, auquel on se reportera
pour plus de détails.
33
ANOM FM F80/1671, « Constantine et ses tribus… », par Henri Remuzat, janvier 1834, et ANOM FM
F80/1672, Nomenclature « Tribus de la province de Constantine » préparée par le capitaine Saint-Hypolite, s.d.

42
confirme les incertitudes existant alors sur les limites entre le beylik de Constantine et la
régence de Tunis. L’identification des tribus est complétée par certaines indications, assez
disparates sinon fantaisistes, sur la population et les capacités militaires, notamment des
Hannencha.
Au début des années 1840 sont lancés divers travaux d’identification des tribus
administrées par les cercles créés dans la région en 1838. Ces travaux sont conduits dans les
cercles de Bône, de l’Edough, de La Calle et de Guelma par le capitaine d’Etat-major de
Tourville et chez les Hannencha par le capitaine Dieu. Ces officiers n’ont pu parcourir qu’une
partie des tribus, d’assez nombreuses étant encore « insoumises » (notamment la totalité des
tribus des Hannencha) ou « partiellement soumises ». Une carte sommaire34 donnant la
position géographique des tribus est élaborée et une « nomenclature et statistique générale des
tribus de la subdivision de Bône »35 présente notamment pour chacune des tribus, la
population approximative (déduite du nombre de tentes et de gourbis), la « race » (arabe ou
kabyle36) et le nombre de cavaliers et fantassins armés au sein de la tribu. A la même époque,
un recensement général des tribus de l’Algérie37 est effectué, dans le cadre des travaux de la
commission scientifique de l’Algérie que dirige Bory Saint-Vincent, par le chef de bataillon
du génie Carette, secrétaire de la commission, et le docteur Auguste Warnier. Le recensement
utilise, pour la région de Bône, le résultat des travaux de Tourville et Dieu, même si, dans le
détail, des différences importantes peuvent être notées. Une carte détaillée des tribus est
préparée38 et des notices statistiques donnent pour chaque tribu, la population (en indiquant à
part les cavaliers et les fantassins armés), le type d’habitat (nombre de tentes et de gourbis), la
superficie des terres de la tribu et des terres cultivées et la composition du cheptel de la tribu
(bœufs et vaches, moutons, chèvres, chevaux, mulets, chameaux). Les fractions (ferka) de
chaque tribu sont également mentionnées. L’identification des tribus est encore très imparfaite
si on la compare à celle qui sera retenue au titre des travaux ultérieurs (recensement de
1856/57 et travaux du sénatus-consulte de 1863). De nombreux groupes identifiés comme
« tribus » ne seront ultérieurement considérés que comme des fractions de tribus, voire ne
seront même plus individualisés comme groupes tribaux. Les dénominations de certaines
tribus ou fractions de tribu, relevées par des enquêteurs n’ayant assurément qu’une
34
Carte présentée au chapitre 4.
35
ANOM FM F80/538.
36
Les Chaouïa, berbères originaires de l’Aurès, étant curieusement considérés comme « arabes ».
37
Le recensement est publié dans les Tableaux de la situation des établissements français dans l’Algérie
(TSEFA) relatifs aux années 1844-1845 ainsi que dans Carette et Warnier, Description et division de l’Algérie.
Paris et Alger, Hachette, 1847, 45 p. et Carette, Recherche sur l’origine et les migrations des principales tribus
de l’Afrique septentrionale et particulièrement de l’Algérie. Paris, Imprimerie impériale, 1853, 489 p.
38
Extrait de la carte relatif à la région de Bône présenté au chapitre 4.

43
connaissance très limitée de la langue arabe, sont saugrenues. Enfin et surtout, les chiffres
concernant la population, l’habitat, les superficies de terres, quel que soit leur niveau de
précision apparente, et au-delà des cas où ils sont simplement fantaisistes, ne doivent être
considérés que comme de simples ordres de grandeur.
Un nouveau recensement des tribus39 est conduit dans la subdivision de Bône en
1856/57 et donne des données plus détaillées et apparemment plus fiables que les précédents
sur les diverses tribus. Mais, comme le souligne Tomas40, « c’est alors l’image d’une société
bousculée par les premières tentatives de colonisation dans la plaine de Bône et le bassin de
Guelma et encore traumatisée par la répression qui avait suivi la révolte de 1852 ».
A la lumière des informations, assez peu cohérentes, provenant des divers
recensements des tribus et en tenant compte des conséquences qu’ont pu avoir, d’une part, les
épidémies de peste et de choléra qui ont frappé le Constantinois en 1832, 1835, 183741 et
1848, et, d’autre part, les opérations militaires (relativement peu meurtrières lors des
premières années de l’occupation française, mais plus sanglantes en 1852), la population
totale de la région (y inclus la ville d’Annaba) à la veille de l’intervention française peut ainsi
être grossièrement évaluée, en ordre de grandeur, à 120.000 habitants.

Tribus et populations de la région de Bône – Premières estimations faites par les autorités coloniales
Cercles Total région
Bône Edough La Calle Guelma Hannencha de Bône
NOMBRE DE TRIBUS
de Tourville (1842) 21 14 30 52 16 133
Carette et Warnier (1843) 20 24 17 61 19 141
Recensement 1856/57 14 21 16 21 28 100

POPULATION
de Tourville (1842) 16.740 7.950 15.025 22.130 52.700 114.545
Carette et Warnier (1843) 12.246 11.983 14.390 42.771 19.982 101.372
Recensement 1856/57 16.988 12.399 15.187 22.046 31.328 97.948
Sources : Carette et Warnier : TSEFA 1844-1845. pp. 411-423 (Bône) ; pp. 423-427 (Edough) ; pp.427-445 (Guelma) ; pp. 400-410 (La Calle
et Hannencha). De Tourville : ANOM FM F80/538. Recensement 1856/57 : ANOM ALG GGA 10H13 (Bône) ; 10H14 (Guelma) ; 10H15
(La Calle) ; 10H16(Hannencha/Souk-Ahras).

Brassages et déplacements de populations


La structuration en tribus de la région telle qu’elle apparaît vers 1830 est le résultat de
brassages et de déplacements de populations qui ont pris place au long des siècles et se sont
poursuivis encore jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, voire jusque dans les années précédant
immédiatement l’intervention française. Lors de ces brassages, des groupes d’origine berbère
(berbères constantinois, kabyles du Nord et chaouïa des Aurès) ou arabe (de provenance,
39
ANOM ALG GGA 10H13 (cercle de Bône) , 10H14 (cercle de Guelma) , 10H15 (cercle de La Calle) , 10H16
(cercle de Souk-Ahras).
40
Op. cit. , p. 143.
41
Voir Nouschi, op. cit., p. 75.

44
réelle ou mythique, du Maroc, de Tunisie et du Sahara) se sont tantôt opposés militairement
pour la conquête des terres, un groupe refoulant l’autre sur des terres de moins bonne qualité,
tantôt alliés contre un ennemi commun et ont fusionné, ou encore se sont substitués l’un à
l’autre à la suite du dépérissement d’un groupe occasionné par une catastrophe sanitaire
(peste, choléra) ou climatique. Enfin, l’administration ottomane a aussi, dans certains cas,
déplacé des groupes, soit pour les installer sur des terres du Domaine (groupes que Carette et
Warnier intitulent « colonies administratives civiles»), soit à titre de sanction, ou les a
regroupés autoritairement pour des raisons diverses. Il résulte de tous ces brassages et
déplacements une véritable mosaïque de groupes, tribus ou fractions. A cette diversité
d’origine des tribus et fractions se superpose une diversité des langues utilisées : arabe
dialectal constantinois (avec des variantes locales), kabyle, chaoui, sans que la langue parlée
du groupe suffise à en identifier l’origine ethnique, plusieurs groupes berbères, plus
spécialement chez les kabyles, étant totalement ou partiellement arabophones. Ces brassages
et déplacements de populations conduisent à une structuration des tribus de la région vers
1830 particulièrement complexe, dont l’analyse42 et la description détaillée sortent du champ
de notre étude. Cette description est encore rendue plus difficile par le fait que nos sources
d’information se limitent en pratique aux rapports des officiers français de l’époque de
l’occupation. Ces officiers cherchent souvent à faire entrer l’organisation de la tribu dans des
cadres rigides, alors que la réalité de cette organisation de la tribu leur échappe très
largement43. Nous nous contenterons ainsi de présenter très schématiquement la situation des
groupes tribaux dans les divers « pays » de la région.
Dans le Behret Annaba (plaine de Bône), les tribus les plus peuplées sont les Beni-
Urgine, les Merdès, les Karézas et les Drides. Cette dernière, la plus importante
numériquement (environ 3.000 habitants), installée à l’est du lac Fetzara, est un
démembrement de la tribu des Drid-Ouabra implantée dans le Behret Touila (« la grande
plaine ») de la région de Biskra, entre Khangat Sidi Nadji et Sidi Okba. Elle a été installée par
l’administration ottomane en partie sur la terre de Medjez-Rassoul, propriété du domaine où
sont élevés les troupeaux du beylik, et est administrée par un proche du bey El-Hadj Ahmed,
Belkacem Benyacoub, « caïd Azib el Bacar44 » (soit en traduction littérale « caïd du pâturage

42
Voir notamment Babes Leila, Mythes d’origine et structures tribales dans le Constantinois sous domination
turque, Essai sur le fondement du pouvoir politique. Thèse pour le doctorat de 3ème cycle, Faculté de droit et de
science politique d’Aix-Marseille, sous la direction du Professeur Bruno Etienne, 1984, 387 p.
43
Boyer Pierre, « Réflexions sur la constitution des tribus algériennes du XVe au XIXe siècle ». Atti Della
Settimana Internazionale di Studi Mediaevali e Moderni (tiré à part), Cagliari, 27 avril-1er mai 1979.
44
Emerit Marcel, L’Algérie à l’époque d’Abdelkader. Présentation de René Gallissot, 2e édition, Paris, Editions
Bouchène, 2002, p. 229.

45
des bovins »), qui jouera, comme nous le verrons, un rôle important dans les débuts de
l’occupation française. Plusieurs autres tribus sont également installées sur des terres du
beylik, comme notamment les Mouelfa, originaires du Guerfa (dans le pays de Guelma),
déplacés par le bey Salah-Bey ; les Eulma el Krecha ; les Ouled Bouaziz ; les Ouled N’Foda,
originaires de l’Oued Zenati qu’ils ont quittés pour fuir les incursions des Haracta ; les
Aouaouda qui viennent d’émigrer en 1834 du Ras-el-Akba (entre Guelma et Constantine) par
peur des représailles du bey El-Hadj Ahmed. La tribu des Cheurfa installée sous le
gouvernement de Salah Bey à la pointe sud-est du lac Fetzara, démembrement d’une ancienne
tribu nomade, conserve des liens étroits avec sa tribu « mère » installée dans les environs de
Constantine et y envoie chaque année ses bestiaux en estivage. Tous les groupes tribaux de la
plaine de Bône sont considérées comme étant d’origine arabe, à l’exception d’une des
fractions, kabyle, des Dramena, émigrée à la fin du XVIIIe siècle de la région de Djidjelli
(actuel Jijel). En 1850, le lieutenant Hugonnet, chef du bureau arabe de La Calle, vante, en se
référant aux critères de l’époque, les qualités des tribus de la plaine de Bône : « richesse,
propreté, beau langage, manières élégantes […], religion bien connue et à peu près observée
bien que sans fanatisme […], scènes violentes rares »45.
La situation est plus complexe dans l’Edough, où se côtoient tribus d’origines
ethniques et géographiques plus diverses et de taille souvent plus réduite. Les tribus les plus
importantes sont les Senhadja, les plus anciennement établis dans la région, originaires du
Sahara (et classés comme « arabes » par de Tourville mais comme « berbères » par Carette et
Warnier), les Tréat, originaires de la tribu des Merdès dans la plaine d’Annaba et qui occupent
des terres achetées aux Senhadja, et les Djendel, qui seraient originaires du Maroc. Plusieurs
groupes tribaux de plus petite taille seraient également originaires du Sahara (Sidi Aïssa,
Khoualed, Arbaouen), ou de la Seguia-el-Hamra (groupes religieux des Beni Mhamed et des
Ouichaoua, ces derniers ayant été installés initialement en Petite Kabylie avant de rejoindre
l’Edough), ou encore de Petite Kabylie (région du cap de Seba Rous), notamment les Ouled
Attia et les Guerbès. Carette et Warnier notent toutefois pour ces derniers qu’ils passent pour
kabyles, mais sont en réalité des arabes46. D’autres groupes tribaux sont composites, comme
les Fedj-Moussa, petite tribu formée initialement par des Merdès « arabes » de la plaine
d’Annaba venus s’établir au XVIIe siècle, que rejoignent plus tard des « kabyles » de la région

45
ANOM ALG GGA 10 H15, Notice sur les Nehed, septembre 1850. Egalement cité en partie dans Tomas, op.
cit., p. 154.
46
TSEFA, op. cit., pp. 423-427.

46
de Skikda, puis d’autres étrangers, formant trois fractions d’une même tribu dont « tous les
individus qui la composent, en cas de guerre, sont frères »47.
Dans le pays de La Calle, deux grandes confédérations de tribus, principalement
d’origine arabe, se partagent le contrôle du pays48. A la pointe Nord-Est, des environs de La
Calle au cap Roux à la frontière tunisienne, la confédération des Nehed rassemble les groupes
Brabtia, Souarakh, Aouaoucha, Lakhdar, Ouled Arid et Sbeta. Située à une grande distance de
Constantine, ballotée au fil des années entre le beylik de Constantine et la régence de Tunis,
souvent en guerre avec ses voisins tunisiens les Kroumirs, cette confédération à peu près
indépendante aurait au début du XIXe siècle relevé du « kaïd el kakba », représentant du bey
de Tunis assurant l’administration des tribus frontalières49. Au sud-ouest des Nehed, la
confédération des Ouled Dieb, également désignée par les Français sous le nom de cheikhat
de la Mazoule, placée sous la direction du cheikh Ben Metir, fédère les groupes tribaux des
Seba, Beni-Amar, Cheffia, et, le long de la frontière tunisienne, des Chiebna, Ouled Nacer,
Ouled Ali et Ouled Youb. Jusqu’à la fin des années 1820, les Ouled Dieb auraient payé tribut
au cheikh des Hannencha. Les relations entre les Nehed et les Ouled Dieb, fortement armés,
semblent avoir été souvent difficiles, et le cheikh des Ouled Dieb prélevait parfois l’impôt sur
une partie des Nehed lorsque le bey de Tunis ne le réclamait pas50. Par contraste avec les
tribus de la plaine de Bône, Hugonnet note chez les Ouled Dieb « les manières […] plus
rudes, les scènes violentes plus fréquentes […] la religion peu suivie » et, chez les Nehed,
« manières très rudes, violence fréquente, préoccupation habituelle de vol et de meurtre […],
ignorance et inobservance des lois musulmanes, […], amour de l’indépendance et de
l’isolement ». Les tribus des Nehed (en particulier les Braptia) et des Ouled Dieb avaient
entretenu des relations avec la compagnie française de La Calle, que nous évoquons plus loin.
Enfin, au sud-ouest, la tribu des Beni-Salah occupe un massif montagneux très accidenté et
boisé lui procurant un refuge naturel difficilement pénétrable. La tribu en aurait profité « pour
opprimer et pour spolier les tribus voisines »51, ce qui aurait conduit les Hannencha à exercer
contre elles de terribles représailles.
De tous les pays de la région, le pays de Guelma est celui qui présente au moment de
l’occupation française la structure tribale la plus complexe et la plus diversifiée. S’y
juxtaposent des groupes tribaux mêlant assez fréquemment des populations d’origine variée

47
Ibid., p. 425.
48
S’y ajoute dans la partie sud-ouest la tribu des Beni-Salah, dont la situation vers 1830 n’est guère connue.
49
ANOM ALG GGA 10H14, « Histoire, géographie, statistique de chaque tribu du cercle de La Calle », s.d.
(~1857)
50
ANOM ALG GGA 10H14, op. cit.
51
ANOM ALG GGA 8H6. « Historique de la tribu des Beni-Salah », s.d.

47
(arabe, kabyle, aurésienne). Cette situation résulte des mouvements de population qui ont fait
de ce territoire « entre le XVIIe et la fin du XVIIIe siècle un véritable réservoir de terres
d’occupation pour les tribus montagnardes de Kabylie mais également des Aurès » 52. Au
XVIIe siècle, le pays de Guelma était placé pour partie sous la domination de la confédération
des Hannencha et pour partie sous celle des Guerfa, cette dernière étant dirigée par une
famille de djouad (guerriers nobles), les Ben Merad, émigrée des Aurès au siècle précédent.
Pendant tout le XVIIIe siècle, des groupes tribaux des régions de Djidjelli et des Babors
appartenant pour la plupart aux confédérations de tribus des Beni bou El Hassan et des Beni
Foughal, se trouvant sans doute à l’étroit dans leur pays et désirant profiter de terres libres (à
la suite par exemple d’épidémies de peste) ou à défricher, essaiment sur les terres placées sous
le contrôle des Hannencha au nord-ouest de la zone et des Guerfa au sud-est. Ils s’y
établissent en conservant souvent le nom de leur tribu d’origine (Beni Ourzeddine, Beni
Marmi, Beni Caïd, Beni Ahmed, Beni Mokhtar, Ouled Bou Aziz sur le territoire des
Hannencha ; Taya, Ouled Harrid, Selib sur le territoire des Guerfa). Des groupes tribaux
originaires des Aurès (Ouled Dhann, Beni Brahim, Beni Mezzeline, Ouled Hallouf) en font de
même et rejoignent le territoire des Guerfa. Dans plusieurs cas, groupes d’origine kabyle et
aurésienne s’unissent pour défricher et exploiter les terres : des groupes originaires des Aurès
viennent par exemple s’agréger aux Beni Ourzeddine kabyles et « la vie commune, les
rapports journaliers, les alliances, en créant la communauté des intérêts, créèrent la fusion
de ces différentes races »53. De même, et toujours à titre d’exemple, les Beni Brahim émigrés
de l’Aurès appellent à leur aide des kabyles du Ferdjiouah et de Djidjelli pour défricher les
terres de la rive droite de l’oued Hamdan, et au bout de quelque temps, les éléments d’origine
aurésienne vont se trouver en minorité dans la communauté54. L’installation initiale des
groupes tribaux semble s’être généralement effectuée de manière pacifique, mais fut parfois
suivie ultérieurement de violences lorsque les groupes immigrés, se sentant trop à l’étroit,
voulurent repousser de guerre vive les tribus qui les avaient accueillis. L’exemple des
Fedjoudj est à cet égard significatif : vers le milieu du XVIIIe siècle, un groupe kabyle
originaire des Beni Foughal de Djidjelli se serait établi entre la Seybouse et la crête du djebel
Fedjoudj sur des terres inoccupées de la tribu des Ouled Ali. Après avoir vécu en bonne
intelligence avec cette tribu pendant quelques années, ils auraient trouvé ensuite le pays trop
restreint, se seraient lancés dans une guerre d’envahissement contre les Ouled Ali et auraient

52
Babes Leïla, op. cit., p. 28.
53
ANOM ALG GGA 8H6. « Notice historique de la tribu des Beni Ourzeddine », s.d. (~1865).
54
ANOM ALG GGA 8H6. « Notice historique de la tribu des Beni Brahim », s.d. (~1865).

48
fini par s’emparer de tout le territoire de la tribu qui les avait initialement hébergés55. De
manière générale, ainsi que le souligne Leïla Babès, les émigrants kabyles « ont manifesté un
acharnement remarquable à s’approprier l’espace 56», quitte à faire appel parfois à la
violence physique. Aux côtés des tribus dont la population est composée principalement
d’immigrants de Kabylie et des Aurès, le pays de Guelma conserve divers groupes tribaux à
prédominance arabe. Cependant, la population est globalement en majorité d’origine berbère
(kabyle ou chaouïa) : Carette évalue la population du cercle de Guelma vers 1842 à 34.490
berbères pour seulement 6.340 arabes (dont près de la moitié dépendent de la tribu des N’baïls
du Nador) 57. Au moment de l’occupation française, l’administration des diverses tribus était
pour l’essentiel toujours assurée par des cheikhs placés sous l’autorité du caïd des Guerfa
(alors Ferhat ben Merad) et du cheikh des Hannencha. Certaines tribus semblent toutefois ne
pas avoir été soumises à cette autorité et avoir bénéficié d’une relation directe avec le bey de
Constantine, en particulier, la puissante tribu d’origine aurésienne des Ouled Dhann, qui était
peut-être dotée d’un cheikh indépendant, ou la tribu des Beni-Ourzeddine qui aurait conservé
l’organisation des tribus kabyles et serait administrée par un « ouakaf », Hadj Ahmed Salah,
dont les Français firent le commandant de toutes les tribus kabyles des environs de Guelma
lors de l’occupation du territoire58.
Le pays des Hannencha est dominé par la puissante confédération éponyme dont les
groupes fondateurs sont généralement considérés comme d’origine arabe (même si, pour
certains auteurs, il s’agirait plutôt de berbères arabisés59 ou d’un mélange de berbères et
d’arabes60), à l’exception notable des Mahatla, tribu chaouïa émigrée des Aurès à la fin du
XVIIIe siècle et installée par le bey Salah-Bey à la pointe sud-ouest du pays. La confédération
comporte également une ou plusieurs fractions juives d’origine berbère61. « Disposant d’un
appareil militaire spécialisé, destiné à assurer la sécurité, l’ordre et le prélèvement de

55
ANOM ALG GGA 8H6. « Notice historique de la tribu du Fedjoudj », s.d. (~1865).
56
Babes Leïla, op. cit., p. 40.
57
Carette, Recherche sur l’origine…, op. cit., p. 449. Si l’existence d’une majorité de population d’origine
berbère n’est guère douteuse, les chiffres avancés doivent cependant être considérés avec beaucoup de méfiance.
Dans les Tableaux de la situation des établissements français de l’Algérie 1844-1845 publiés en 1846 le même
Carette, en association avec Warnier, donne pour le cercle de Guelma (pp.427-445) une population totale de
42.771 habitants, dont 17.039 « kabyles », 12.229 « chaouïa » (soit au total 29.268 « berbères ») et 13.366
« arabes ».
58
ANOM ALG GGA 8H6. « Notice historique sur la tribu des Beni-Ourzeddine », s.d. (~1865).
59
Mercier, op. cit., p. 212.
60
Féraud Charles, Histoire des villes de la province de Constantine – La Calle. Alger, V. Aillaud, 1877, 639p.,
p.32.
61
Il s’agit des seuls groupes juifs de notre région d’étude vivant sous le régime tribal, les juifs de la ville
d’Annaba, comme les autres habitants de la ville, ne vivant pas sous ce régime.

49
l’impôt »62 – la smala armée du cheikh – les Hannencha étendent leur pouvoir ou leur
influence au-delà de leur territoire proprement dit, notamment sur plusieurs tribus du pays de
Guelma (N’Baïls, Beni Yahi, Ouled Si Affif, Beni Guecha, parfois dénommées après
l’occupation française « Hannencha de Guelma »), sur les Ouled Sidi Yahia ben Thaleb de la
région de Tébessa, sur les tribus tunisiennes des Ouchteta et Ouargha et sur partie du pays de
La Calle. Lors de son voyage dans la région en 1725, Peysonnel mentionnait déjà la puissance
du chef des Hannencha qui « a toujours repoussé le joug des Ottomans ou des Turcs, de sorte
qu’il est souvent en guerre ou avec le bey de Tunis, ou avec celui de Constantine»63. Nous
verrons d’ailleurs que, à l’époque de l’intervention française, les relations entre les
Hannencha et le pouvoir beylical sont particulièrement difficiles.

Les tribus en armes : cavaliers, fantassins et groupes maghzen


Dans tous les groupes tribaux, la plupart des hommes, autres que les adolescents et les
vieillards, sont armés. Cavaliers ou fantassins, ils constituent le goum de la fraction ou de la
tribu placé sous la direction du cheikh ou du caïd et sont susceptibles d’être mobilisés à titre
temporaire, en cas de nécessité (conflit avec une tribu voisine, poursuite de voleurs de
bestiaux, trouble à l’ordre public dans la tribu, etc.).
D’autre part, certaines tribus particulières entretiennent un corps permanent de
cavaliers armés dénommé maghzen, souvent constitué en fraction distincte placée sous le
commandement direct du caïd de la tribu et alors dénommée smala du caïd. Les membres du
maghzen sont des soldats à plein temps. Dotés de terres qu’ils ne cultivent pas eux-mêmes, ils
ont à leur service fermiers ou khammès et bénéficient de privilèges fiscaux. Le maghzen
constitue un corps de sécurité à la disposition de l’autorité beylicale ou des grands feudataires,
plus ou moins vassaux ou alliés du bey, tel le cheikh des Hannencha. Nous ne connaissons
qu’imparfaitement les groupes maghzen de notre région d’étude. Marcel Emerit64 avance
même que le système des tribus maghzen est tombé peu à peu en désuétude dans le beylik de
Constantine et a été presque complètement aboli avant 1830 par le bey El Hadj Ahmed, à
l’exception de la tribu des Zmoul, extérieure à notre région. Il reconnait toutefois l’existence
de contingents armés dans les grands fiefs sur le pourtour de la province qui peuvent être mis
à la disposition du bey en temps de guerre. C’est à cette dernière catégorie qu’appartiennent

62
Babes Leïla, op. cit., p. 266.
63
Peyssonnel, op. cit., p. 293.
64
Emerit Marcel, « Les tribus privilégiées en Algérie dans la moitié du XIX e siècle ». Annales, n° 1, janvier-
février 1966, pp. 44-58.
Emerit Marcel, L’Algérie à l’époque d’Abd-el-Kader. Présentation de René Gallissot, Paris, Editionss Bouchène,
2002, 261 p. (réédition),

50
les groupes identifiés par Rinn65 : le maghzen des Guerfa (dans le pays de Guelma), composé
de 200 cavaliers placés sous l’autorité du caïd Ben Merad, proche allié du bey El Hadj
Ahmed; le maghzen des Hannencha, déjà mentionné plus haut, dont Remuzat indiquait en
1834 qu’il disposait de 800 cavaliers « tellement redoutés que les Arabes prétendent qu’un
Hannachi vaut 50 cavaliers ordinaires 66» ; et le maghzen des Ouled Dieb, du pays de La
Calle, dirigé par le caïd Ben Metir et disposant de 200 cavaliers. A ces groupes, il convient
vraisemblablement d’ajouter, dans la plaine d’Annaba, le goum des Drides, tribu installée
comme déjà dit sur des terres du beylik, avec à sa tête le caïd Belkacem Benyacoub, ainsi que
le goum des Karézas, tribu installée à proximité immédiate de la ville d’Annaba.
Dans son « recensement » des tribus de 184367, le capitaine de Tourville évaluait à
environ 19.000 le nombre des hommes en armes dans les tribus de la région (sur une
population totale de 120.000 habitants environ), dont 5.000 cavaliers et 14.000 fantassins,
chiffres qui doivent évidemment être pris avec beaucoup de précaution, particulièrement pour
les tribus des Hannencha (près de 8.000 hommes en armes), alors largement insoumises à
l’autorité française et donc mal connues par elle.

Groupes maraboutiques et zaouïas


Sont désignés comme maraboutiques certains groupes tribaux dont le fondateur, réel
ou mythique, est réputé d’ascendance chérifienne (c’est-à-dire appartenant à la famille du
prophète Mohamed) ou tout au moins est un personnage de grande piété, et dont les membres
sont considérés comme « hommes de religion » (marabtin, pluriel de marabout). Plusieurs de
ces groupes se disent originaires de la Seguia-el-Hamra (sud du Maroc), comme les Cheurfa
de la plaine d’Annaba, les Ouichaoua et les Beni-M’hamed de l’Edough ou les Ouled Si Afif,
du pays de Guelma. Les groupes maraboutiques bénéficient du versement par les membres
des fractions et tribus voisines de l’impôt coranique de la zekkat. Le territoire du groupe
maraboutique abrite fréquemment le tombeau du saint fondateur du groupe, où sont
régulièrement organisés des pèlerinages (ziara), ainsi qu’une zaouïa. La zaouïa, assez souvent
rattachée à une confrérie religieuse, est à la fois un établissement religieux, un hospice
accueillant des pauvres, un établissement d’enseignement où les tolba (pluriel de taleb), à la
fois étudiants en religion et enseignants, apprennent aux enfants la lecture et l’écriture et les
rudiments du Coran, et, parfois, un gîte d’étape où le voyageur de passage est hébergé et

65
Rinn, « Le Royaume d’Alger sous le dernier dey ». Revue africaine, n° 229-230, 2e et 3e trimestres 1898, pp.
129-139 ; n° 231, 4e trimestre 1898, pp. 289-309.
66
ANOM F80/1671.
67
ANOM F80/538.

51
nourri. La connaissance des groupes maraboutiques existant dans la région vers 1830 est très
partielle. D’après les éléments fournis par le capitaine de Tourville et par Carette et Warnier
les groupes maraboutiques semblent nombreux dans le pays de Guelma où, outre une tribu
maraboutique proprement dite (Ouled Si Afif, déjà signalée), seraient implantées sept zaouïas
abritant pour certaines de 15 à 40 tolba (chez les Beni-Oudjena, Ouled Hamza, Beni Yahi,
N’Baïls, Merga. Quelques groupes maraboutiques sont également identifiés dans l’Edough
(Ouichaoua, Beni M’hamed, déjà mentionnés) et chez les Hannencha (Ouled Zied, Ouled Si
Abbès, Ouled Si Moussa). En revanche, aucun groupe maraboutique n’est identifié dans le
pays de La Calle, ce qui pourrait confirmer les observations de Hugonnet, ancien chef du
bureau arabe de La Calle, sur des montagnards « nullement religieux, quoique se disant
musulmans, peu portés au fanatisme de la religion, dont, du reste, ils ne connaissent point les
pratiques »68.

L’économie agro-pastorale :
techniques culturales, modes de vie, régime foncier

Une activité agro-pastorale diversifiée


L’activité agro-pastorale de type extensif domine l’économie de la région vers 1830,
avec toutefois des situations assez disparates selon les divers « pays » que nous avons
identifiés (Behret Annaba, Edough, pays de La Calle, pays de Guelma, pays des Hannencha),
ces disparités découlant des caractéristiques des sols, des conditions climatiques, des régimes
fonciers et des traditions des populations. Ainsi, la céréaliculture (blé et orge principalement),
fortement développée dans la plaine d’Annaba, le pays de Guelma et le pays des Hannencha
joue un rôle relativement modeste dans l’Edough et le pays de La Calle. Dans l’ensemble de
la région, bovins, ovins et caprins font l’objet d’élevage. L’élevage bovin prédomine dans la
plaine d’Annaba, dans l’Edough et dans le pays de La Calle, tandis que dans le pays de
Guelma et le pays des Hannencha l’élevage du mouton prévaut au fur et à mesure que l’on
descend vers le sud. Enfin, l’arboriculture (arbres fruitiers, oliviers) est prospère dans le pays
de Guelma, tandis que, aux alentours d’Annaba, se développe une importante activité de
jardinage (melons, pastèques, légumes) et que le tabac est cultivé dans la petite plaine
d’Annaba et dans la plaine des Karézas ainsi que dans les plaines du pays de La Calle.

68
Hugonnet Ferdinand, Souvenirs d’un chef de bureau arabe. Paris, Michel Lévy, 1858, p.14.

52
Le tableau ci-dessous, préparé à partir des estimations de Carette et Warnier sur le
cheptel et la superficie des terres des tribus vers 1846, permet – malgré les très importantes
réserves qui peuvent être faites sur la fiabilité des chiffres présentés, plus particulièrement
ceux relatifs aux superficies des terres69 – de donner une image approximative de la situation
à la veille de l’intervention française. Le faible taux de mise en culture des terres reflète d’une
part la pratique de la jachère dans une céréaliculture de type extensif, et, d’autre part,
l’importance des pâturages (et des forêts) dans l’ensemble des terres.

L’activité agro-pastorale dans la région de Bône d’après Carette et Warnier (~1843)

Cercles Total région


Bône Edough La Calle Guelma Hannencha de Bône
CHEPTEL
Bovins 30.392 23.130 49.960 45.145 21.360 169.987
Ovins 54.390 32.600 43.340 78.610 40.800 249.740
Caprins 5.771 8.100 5.230 18.975 2.630 40.706
Chevaux et juments 3.085 1.586 4.605 5.909 2.695 17.880
Mulets 1.711 2.205 1.751 4.547 1.595 11.809
Chameaux 0 0 0 0 1.070 1.070
SUPERFICIE DES TERRES (hectares)
Territoire des tribus 10.125 46.750 230.075 158.076 234.800 679.826
Terres cultivées 1.975 7.586 14.892 26.843 13.200 64.496
Taux de mise en culture 20% 16% 6% 17% 6% 9%
Sources : TSEFA 1844-1845. pp. 411-423 (Bône) ; pp. 423-427 (Edough) ; pp.427-445 (Guelma) ; pp. 400-410 (La Calle et Hannencha)
(données retraitées).

L’économie des zones forestières


Les massifs forestiers, qui occupent une place prépondérante dans l’Edough et dans le
pays de La Calle, plus restreinte dans le pays de Guelma et le pays des Hannencha, jouent un
rôle majeur dans la vie des populations des zones proches70. La forêt est d’abord une zone de
pacage des bestiaux qui se nourrissent des herbes et feuilles des sous-bois et y trouvent refuge
pendant les fortes chaleurs. La régénération des sous-bois est effectuée par la pratique
périodique des incendies semi-contrôlés (ksir) qui ne détruisent pas la forêt des chênes-
liège non démasclés71 dotés d’une carapace protectrice. La forêt fournit le bois pour la
fabrication des araires et petits instruments aratoires, les perches nécessaires à la confection
des tentes et des gourbis et le diss ou le liège pour la couverture des gourbis, ainsi que le bois
pour la cuisson des aliments et le chauffage. Des ruches à miel sont fabriquées à partir des
canons de liège extraits des chênes-liège. Les habitants des zones forestières fabriquent du

69
Les chiffres relatifs au cheptel sont eux aussi douteux, mais toutefois du même ordre de grandeur que ceux du
recensement effectué en 1856/57 considéré comme assez fiable.
70
Une partie des éléments de ce paragraphe est inspirée de Nouschi André, « Note sur la vie traditionnelle des
populations forestières algériennes ». Annales de géographie, n° 370, 1959, pp. 525-535.
71
Accessoirement, les incendies éloignent les bêtes sauvages, panthères et lions notamment, encore nombreuses
dans les montagnes de la région vers 1830.

53
charbon de bois pour leurs besoins propres ou pour le vendre sur le marché d’Annaba, où ils
commercialisent également les écorces à tan prélevées sur les chênes zéens et utilisées dans la
tannerie. Enfin, les glands doux (bellout) récoltés sur les chênes apportent un complément
d’alimentation, particulièrement apprécié en période de mauvaise récolte céréalière.

Des techniques culturales et d’élevage rudimentaires, mais respectueuses du patrimoine


naturel
Les techniques culturales et d’élevage sont rudimentaires : les labours s’effectuent
avec une araire en bois ne permettant que des sillons peu profonds. Les blés et orges
moissonnés à la faucille (et non à la faux, inconnue) sont coupés très court et battus sous les
pieds des bœufs ou des mulets72. Les animaux d’élevage n’ont souvent pas d’étables et les
foins ne font pas l’objet de récolte pour l’alimentation hivernale des bestiaux. Ainsi, les
animaux laissés dans les champs peuvent souffrir du froid en hiver et n’ont alors pour
nourriture complémentaire que la paille brisée provenant du battage des céréales. La tonte des
moutons s’effectue à la faucille, ce qui obère la qualité de la laine.
La céréaliculture est soumise aux aléas de la pluviométrie (mauvaise répartition
saisonnière des pluies, grêle, assez rarement sécheresse) et, plus accessoirement, aux
invasions de sauterelles. Les rendements agricoles peuvent ainsi varier fortement d’une année
à l’autre. Les très mauvaises années engendrent des « crises de subsistance »73 marquées par
des famines favorables au développement des épidémies et se traduisant par une forte
mortalité.
De manière générale, une opinion très négative fut véhiculée pendant la période
coloniale sur l’activité agro-pastorale en Algérie à la veille de l’occupation française,
considérée comme archaïque et inefficace. Cette opinion, qui contribuait à justifier la
colonisation agraire, n’était pas toujours partagée par les officiers français des débuts de
l’occupation. Le capitaine Devoluet, examinant en 1844 à la demande du général Randon,
alors commandant la subdivision de Bône, les « procédés pratiques de la culture arabe »,
reconnait les mérites des modes d’assolement et de fumure et justifie économiquement la
pratique des incendies volontaires des zones boisées74. Les chercheurs contemporains ont

72
Une description détaillée des techniques culturales est donnée dans le rapport sur les tribus du cercle de Bône
établi par le capitaine d’artillerie Devoluet le 12 juillet 1844 (ANOM ALG GGA 8H6). Les éléments qui y sont
présentés recoupent assez largement ceux, provenant d’autres sources, présentés dans Nouschi, Enquête …, op.
cit., pp. 100-101.
73
Michel Marc, Une Economie de subsistances, le Maroc précolonial. Le Caire, Institut français d’archéologie
orientale, 1997, 750 p. ; pp. 68-76.
74
ANOM ALG GGA 8H6. Rapport sur les tribus du cercle de Bône, 22 juillet 1844.

54
désormais une vision plutôt globalement positive des pratiques culturales de l’époque. Pour
André Nouschi, « il est remarquable de noter combien le lien entre la terre et l’homme est
étroit ; cette intimité profonde permet d’ailleurs une exploitation équilibrée, mesurée »75. Le
géographe Marc Cote mentionne « un équilibre entre systèmes d’utilisation du sol et
écosystèmes, qui permettait de préserver le patrimoine naturel »76, opinion que partage Diana
K. Davis, qui défend notamment l’incendie semi-contrôlé comme technique de gestion des
terres « afin d’améliorer la production des deux piliers traditionnels de l’économie agricole ;
les céréales et le bétail » et qui estime que « malheureusement, la plupart des Français ne
comprirent pas mieux l’écologie des forêts des zones arides et semi-arides que celle des terres
arides »77. L’agronome Slimane Bedrani, se référant à l’agriculture algérienne d’aujourd’hui,
justifie implicitement les pratiques de l’époque pré-coloniale lorsqu’il indique que « face aux
aléas climatiques, la plupart de nos agriculteurs minimisent leurs risques en travaillant le sol
de façon minimale […]. Ils obtiennent ainsi en moyenne de faibles rendements. Mais ils
perdent relativement peu en mauvaise année »78.
L’artisanat en milieu rural est très peu développé. Quelques moulins à blé de petite
capacité sont établis sur les cours d’eau, notamment sur l’oued Berda dans le pays de Guelma.
L’essentiel de l’activité artisanale revêt un caractère familial et est le domaine des femmes :
tissage et confection de vêtements de laine (burnous, kachabia), de couvertures, de toitures de
tente, de tellis (sacs pour le transport à dos de mulets) et de tapis dans certaines tribus,
poteries domestiques. Les produits de cet artisanat sont principalement destinés à la
consommation familiale, même si certains produits sont vendus sur les marchés locaux ou sur
le marché d’Annaba. Il n’existe enfin dans la région vers 1830 aucune activité de type
industriel à proprement parler ni d’exploitation minière79, à l’exception d’exploitations
artisanales de sel gemme.

Modes de vie et habitat : tentes et gourbis, douars et mechtas


L’ensemble des populations de la région d’étude sont des « quasi-sédentaires »80
(selon l’expression d’Augustin Bernard81) habitant sous la tente ou dans des gourbis, la tente

75
Nouschi, Enquête…,op. cit. ; p. 108.
76
Cote Marc, L’Algérie ou l’espace retourné. Constantine, Media Plus Algérie, p. 17.
77
Davis Diana K., Les Mythes environnementaux de la colonisation française au Maghreb (édition initiale Ohio
University Press, 2007 ; traduit de l’anglais par Grégory Quenet). Seyssel, Champ Vallon, 2012, p. 46 et p. 50.
78
El Watan, 23 septembre 2012.
79
Contrairement à certaines zones de Grande Kabylie où sont exploitées de petites mines de fer, auxquelles sont
associées des forges.
80
Les nomades, qui se déplacent sur de longues distances, ne se rencontrent que plus au sud, avec notamment les
Nemencha et les Ouled Sidi Abid de la région de Tébessa.

55
étant le mode d’habitat dominant. Les habitations sont le plus souvent groupées en petites
unités d’une vingtaine de feux: le douar pour les tentes, la mechta pour les gourbis. Les
déplacements liés à l’activité agro-pastorale propres aux habitants vivant sous la tente
s’effectuent dans un périmètre de cultures et de pâturages de faible étendue et, en principe,
bien délimité. A titre d’exemple, dans le pays de La Calle, Hugonnet note que « au printemps
[…] la tente quitte son emplacement d’hiver, qui a dû devenir sale et boueux […] ; au
moment de la moisson et de la chaleur, elle abandonne le campement de printemps qui
commence à son tour à être encombré d’ordures et où elle laisse du reste un précieux engrais
pour aller se fixer près de l’eau et des champs à moissonner. Quelquefois à l’automne, il y a
encore un autre déménagement, et enfin l’hiver, le douar va s’abriter des vents froids derrière
quelque mamelon »82. La tente, constituée par des flidj, bandes tissées de laine et poils de
chèvre (ou de chameau) cousues ensemble, est confortable, bien aérée en été. Elle procure une
bonne protection contre la pluie et est chauffée en hiver par un feu ouvert. Le gourbi, construit
avec une armature de perches et branchages garnis de torchis, avec un toit de diss, d’alfa ou
d’écorces de liège, démuni de fenêtre et de cheminée, coûte moins cher que la tente, mais est
moins confortable et moins sain83.

L’habitat des populations rurales dans la région de Bône


Cercles Total région
Bône Edough La Calle Guelma Hannencha de Bône
Carette et Warnier (~1846)
Tentes 1.740 1.500 2.208 3.184 2.490 11.122
Gourbis 72 430 0 1.476 0 1.978
Total 1.812 1.930 2.208 4.660 2.490 13.100
Place de la tente (%) 96 78 100 68 100 85
Population 12.246 11.983 14.390 42.771 19.982 101.372
Recensement de 1856/57
Tentes 2.369 1.260 2.054 3.921 5.900 15.504
Gourbis 398 994 212 1.496 214 3.314
Total 2.767 2.254 2.266 5.417 6.114 18.818
Place de la tente (%) 86 56 91 72 96 82
Population 16.988 12.399 15.187 22.046 31.328 97.948
Sources : Carette et Warnier : TSEFA 1844-1845. pp. 411-423 (Bône) ; pp. 423-427 (Edough) ; pp.427-445 (Guelma) ; pp. 400-410 (La Calle
et Hannencha). Recensement 1856/57 : ANOM ALG GGA 10H13 (Bône) ; 10H14 (Guelma) ; 10H15 (La Calle) ; 10H16 (Hannencha/Souk-
Ahras).

D’après Carette et Warnier, le gourbi se rencontre principalement dans l’Edough et


dans le pays de Guelma, particulièrement chez les tribus d’origine kabyle – plusieurs de ces
tribus, par exemple les Beni Addi, Selib, Sikfeli, Ouled Harrid, Beni Ahmed habitant en

81
Bernard Augustin et Lacroix, L’Evolution du nomadisme en Algérie. Alger, Adolphe Jourdan/Paris,
Challamel, 1906, 314 p. ; p. 77.
82
Hugonnet Ferdinand, Souvenirs…, op. cit., pp. 128-129.
83
ANOM 32K54. Rapport sur le service de santé du bureau arabe de Guelma, 1851. Voir également Nouschi
André, Enquête…, op. cit., pp. 88-92, où sont décrits de manière détaillée les avantages et inconvénients
respectifs de la tente et du gourbi.

56
totalité des gourbis. Le gourbi serait inconnu dans le pays de La Calle et chez les Hannencha.
Les résultats relatifs à l’habitat du recensement de 1856/57 sont globalement cohérents avec
ceux de Carette et Warnier. Ils donnent toutefois une place sensiblement plus forte au gourbi
dans l’ensemble de la région, sauf dans le pays de Guelma, et reflètent peut-être ainsi une
meilleure appréciation de la réalité sur le terrain.

Régime foncier
Le régime foncier constitue vraisemblablement, parmi l’ensemble des caractéristiques
de la société algérienne à la veille de l’occupation française, l’élément dont la connaissance
reste aujourd’hui la plus imparfaite. Daho Djerbal nous indique que « quand il s’est agi de
définir le statut juridique de la terre en Algérie à la veille de l’intervention coloniale nous
avons été frappés de l’ignorance profonde où l’on était à ce moment-là de tout ce qui touchait
de près ou de loin à la société algérienne. Il ne nous semble pas être beaucoup plus avancés
après un siècle et demi d’écrits juridiques ou historiques »84. André Nouschi voit dans le
régime foncier une « matière délicate […] obscurcie par la masse des contresens qu’elle a
engendrés. Ces derniers sont nés le plus souvent d’une assimilation entre un droit local
parfaitement adapté au pays et aux hommes et le droit civil français »85 . Déjà, Pouyanne,
auteur en 1895 d’une thèse remarquée sur la propriété foncière en Algérie, notait qu’aux
premiers jours de la conquête française « la constitution de la propriété nous était aussi
étrangère que tout le reste. Nos administrateurs arrivaient en Algérie avec des idées
juridiques puisées dans le Digeste et dans le Code civil, et qui s’adaptaient mal à l’état de
choses existant »86.
Nous évoquerons plus en détail dans la suite de notre étude les caractéristiques des
diverses catégories de propriété immobilière identifiées ou inventées par les juristes
coloniaux, notamment lorsque nous traiterons de la dépossession foncière de la société rurale
algérienne au profit de la colonisation agraire87. De manière schématique, ces juristes
distinguent quatre catégories de biens immobiliers, aux attributs pour partie problématiques
mais que nous ne discuterons pas ici : les biens du beylik (terres ou immeubles), dont
l’ « Etat » est le propriétaire; les biens melk (terres ou immeubles de propriété privative,
imaginée comme relativement semblable à la propriété privée du droit romain, mais souvent
détenues en indivision par les membres d’une même famille) ; les biens habous (biens

84
Djerbal Daho, op. cit., p. 346.
85
Nouschi André, Enquête…, op. cit., p. 113.
86
Pouyanne, La Propriété foncière en Algérie. Thèse de doctorat, Paris, Librairie de jurisprudence Edouard
Duchemin, 1895, p. 4.
87
Chapitre 12.

57
antérieurement melk dont le propriétaire initial et ses descendants conservent la jouissance,
mais qui, par acte irrévocable et imprescriptible, reviennent à l’extinction de la descendance à
une fondation pieuse – ville de La Mecque et Médine, mosquée, zaouïa – ou à une œuvre
d’utilité publique urbaine comme les fontaines) 88; les terres arch (terme signifiant « tribu » en
arabe), considérées selon les circonstances tantôt comme terres dont la propriété éminente
appartient à l’Etat et dont la tribu a seulement la jouissance, tantôt comme terres de propriété
collective de la tribu. A ces quatre catégories s’ajoutent des terres comme les forêts ou les
marécages, sans propriétaire à proprement parler (« res nullius »89 selon le terme employé par
André Nouschi pour les forêts), sur lesquels existent toutefois fréquemment des droits
coutumiers d’usage, en général collectifs (droit de pacage, droit de récolter le bois de
chauffage ou de construction des tentes et gourbis dans les forêts), et qui seront considérées
comme propriété de l’Etat par les juristes coloniaux. Les travaux d’application du sénatus-
consulte sur la propriété de 1863, que nous présenterons ultérieurement90, identifieront pour
chaque tribu les terres selon ces diverses catégories. Mais la répartition ainsi effectuée peut ne
pas toujours refléter la situation prévalant à la veille de l’occupation française. Les documents
traitant des questions de propriété élaborés par les officiers français dans les premières années
de l’occupation, rares et imprécis, témoignent des difficultés rencontrées par ces officiers pour
comprendre un système fort éloigné de celui qui leur était familier en France. Toutefois, la
distinction de principe est faite assez rapidement91 entre terres du beylik, territoire des tribus
et propriétés particulières, sans que soient utilisés les termes « arch » et « melk » ni que soient
définis les attributs juridiques précis de ces types de propriété.
Les terres du beylik constitueraient, d’après la notice historique de la subdivision de
Bône préparée en 184592 et d’après les travaux de Carette et Warnier de la même époque, une
partie notable des terres dans la plaine d’Annaba, le pays de Guelma et le pays de La Calle et,
peut-être à un degré moindre dans l’Edough. Carette et Warnier identifient spécifiquement 93
des groupes tribaux installés sur des terres du beylik dans la plaine d’Annaba (Ouled Mamer,
Mouelfa, Oulhassa, Eulma et Eulma Khrecha, Talha, Ouled Bouaziz) et dans le pays de La

88
Le habous est dit « habous privé » lorsque les descendants de l’initiateur du habous continuent à avoir la
jouissance du bien. Il est dit « habous public » lorsque la jouissance est transférée à la fondation pieuse ou à
l’œuvre d’utilité publique.
89
NOUSCHI André, « Notes sur la vie traditionnelle… », op. cit. ; p. 527.
90
Chapitre 12.
91
Notamment en 1844 par la commission Devoluet dont il est fait mention plus bas.
92
ANOM ALG GGA 10H13.
93
Mais de manière non exhaustive, notamment dans le pays de Guelma. On notera aussi que les populations
habitant sur certaines des terres du beylik peuvent être des éléments épars originaires de diverses tribus, que
l’administration ottomane rassemble parfois dans une tribu artificiellement constituée.

58
Calle (Ouled Arid, Sbeta, Ouled Nacer, Ouled Amor ben Ali, Ouled Dieb d’Aïn Khiar). Les
terres du beylik sont constituées en propriétés intitulées azel dont le nom commence souvent
par « Bled ». Les azels sont exploités selon des modalités assez diverses94. Certains azels sont
constitués en apanage et affectés aux titulaires de certaines charges ou fonctions. C’est
vraisemblablement le cas d’une partie des terres de Medjez-Rassoul affectées, comme déjà
indiqué, au caïd-el-azib Bacara Belkassem Benyacoub. Certains sont exploités directement
par le beylik au moyen de khammès à qui le beylik fournit semences et bêtes et instruments de
labour et qui reçoivent un cinquième de la récolte. D’autres sont loués à des fermiers qui
prennent les risques de l’exploitation et en confient eux-mêmes l’exploitation à des khammès
ou à des laboureurs. D’autres enfin, dénommés azib sont affectés au pâturage des troupeaux
du beylik. C’est notamment le cas des terres sur lesquelles sont installés les Drides. La
population d’un azel donné peut être constituée par un groupe tribal spécifique, comme ceux
mentionnés plus haut, qui restent alors sous la responsabilité d’un cheikh. Elle peut également
être composée de familles « détribalisées », issues de tribus variées et, dans ce cas, elle relève
de la seule autorité de l’administrateur de l’azel (ouakaf) nommé par le beylik ou par le
fermier, qui joue alors le rôle dévolu au cheikh de fraction de tribu, y compris en ce qui
concerne la levée des impôts et la perception des amendes95.
La propriété melk était parfois matérialisée par un titre écrit (acte de vente passé
devant le cadi par exemple), mais le plus souvent elle relevait de la simple notoriété. Ce type
de propriété semblait la règle générale pour les immeubles de la ville d’Annaba ainsi que pour
les jardins et propriétés rurales de la banlieue proche96 . Sont également identifiés par diverses
sources aux alentours de 1845 comme de statut melk des terres de la plaine d’Annaba et de
l’Edough. Ces terres sont exploitées par des fermiers ou des khammès appartenant à divers
groupes tribaux qui y sont installés (Karézas, Beni Urgine, Talha, Aouaouda, El Maouna et
Ouled N’Fodda dans la plaine d’Annaba97, Ouïchaoua, Djendel, Hamenda, Beni M’hamed,
Harasla dans l’Edough98) ou, comme sur certaines terres du beylik, par des fermiers et
khammès « détribalisés ». Les travaux ultérieurs de reconnaissance des propriétés (notamment
ceux conduits en application du sénatus-consulte de 1863) ne confirmeront qu’assez rarement
la qualification melk de la plupart de ces biens. Dans le pays de Guelma, quelques

94
Nouschi André, Enquête…; op. cit. ; pp. 115-116 ; et TSEFA 1844-1845, p. 396.
95
Carette et Warnier, « Province de Constantine – Organisation et situation à l’époque de l’occupation », octobre
1837. In : TSEFA 1840, pp. 307-318.
96
ANOM ALG GGA 10H13, Notice historique de la subdivision de Bône, 1845.
97
ANOM ALG GGA 10H13, Notice historique de la subdivision de Bône, 1845 et Carette et Warnier, TSEFA
1840, pp. 411-423.
98
Carette et Warnier, TSEFA 1840, pp. 411-423.

59
propriétaires sont par ailleurs signalés99 comme, près d’Hammam Meskoutine et dans partie
des Sellaoua, un certain Otman, dont les « papiers sont en règle » ou, dans d’autres lieux que
nous n’arrivons pas à identifier, un taleb du nom d’Ammerouch ou un nommé Hamoud ben Si
Oueli de Constantine, qui « n’a pas encore montré ses papiers » . Ces indications montrent la
fragilité des informations fournies. Enfin, aucun bien melk n’est mentionné par Carette et
Warnier ou leurs contemporains dans les pays de La Calle et des Hannencha. En ce qui
concerne les biens habous, ils ne sont signalés que dans la ville d’Annaba et dans ses environs
proches, sans autre précision, mais nous verrons ultérieurement100 que certaines des terres de
la plaine qui seront vendues aux Européens dans les années suivant immédiatement
l’occupation française étaient en fait très vraisemblablement des biens habous.
Les « terres de tribu » ou terres arch correspondent aux terres de cultures et de
parcours n’appartenant ni à la catégorie des terres du beylik, ni à celle des terres melk. Les
juristes coloniaux inventèrent le terme « arch » – inconnu dans cette acception en Algérie
jusqu’en 1850, et que nous utilisons nous-même ici par simple commodité – pour désigner
cette catégorie de terres, à laquelle ils conférèrent des attributs uniformes qui constituent en
partie une « tradition inventée », selon le terme de Didier Guignard101. Les terres arch se
rencontraient dans l’ensemble de la région et constituaient globalement la majorité des
surfaces disponibles. Au-delà des controverses sur la nature de la propriété arch (propriété
collective de la tribu ou propriété éminente de l’Etat avec simple droit de jouissance conféré à
la tribu), le mode d’exploitation des terres fit l’objet de nombreuses idées reçues,
incompréhensions et controverses, qui se poursuivirent longtemps après les premières années
de l’occupation française. Une des idées couramment admises était que l’exploitation en était
assurée collectivement ou encore que les terres de culture faisaient l’objet d’une distribution
annuelle entre les membres de la tribu (ou de la fraction de tribu), par le caïd ou le cheikh102.
En 1844, le général Randon, alors commandant de la subdivision de Bône, confie le soin à
une commission présidée par le capitaine Devoluet103 de délimiter le territoire des diverses

99
ANOM ALG GGA 10H13. Notice historique de la subdivision de Bône. 1845.
100
Chapitre 12.
101
Guignard Didier, « Les Inventeurs de la tradition melk et arch en Algérie », in : Guéno Vanessa et Guignard
Didier (dir.), Les acteurs des transformations foncières autour de la Méditerranée au XIXe siècle. Aix-en-
Provence, Khartala/MMSH, 2013, pp. 49-93.
102
La distribution annuelle des terres de cultures est en revanche pratiquée dans les tribus nomades (que ne sont
pas les tribus de notre région d’étude), comme les Nemencha de la région de Tébessa, qui ne cultivent pas les
mêmes terres d’année en année. (Babes Leïla, op. cit., p. 290).
103
La commission comporte également le sous-lieutenant Pelletier, chargé des affaires arabes à la subdivision, le
lieutenant de spahis Ibrahim ben Noua, et les cadis des cercles de l’Edough et de La Calle (Hadj el Bey) et du
cercle de Bône (Mustafa Samar). Nous traiterons plus en détail des travaux de cette commission dans d’autres
chapitres de l’étude.

60
tribus et d’examiner le mode d’exploitation des terres. Les rapports de la commission
indiquent que la culture des terres s’effectue de manière privative par chaque famille, que
« les mêmes tentes labourent toujours les mêmes champs. Il n’est dérogé à cette coutume que
par arbitraire des chefs et jamais sans d’énergiques protestations de la partie lésée »104 et
que « à l’époque du labour, le rôle du cheikh se bornait à caser un étranger admis dans la
tribu ou un jeune arabe devenant assez fort pour manier la charrue. Cependant, les
nombreuses plaintes recueillies sous la tente des moins fortunés […] nous ont donné la
certitude que plusieurs cheikhs faisaient trafic du partage des terres, c’est-à-dire qu’à
l’époque du labour beaucoup sont obligés de donner 10, 15 et 20 francs pour conserver leur
djebda105 ou en avoir une meilleure ». Les travaux ultérieurs, y compris ceux conduits au titre
du sénatus-consulte de 1863 sur la propriété, confirmeront que l’exploitation des terres arch
consacrées à la culture dans la région était de type privé et familial106, chaque famille
jouissant – sous réserve des éventuels abus commis par les cheikhs ou caïds – du droit
d’usage sur des parcelles bien délimitées sur le terrain et dotées d’un nom (mais ne faisant
l’objet d’aucun titre écrit de quelque nature que ce soit), ce droit étant transmissible aux
descendants mâles. C’est le même caractère privé et familial qui présidait à l’exploitation des
vergers ou jardins (légumes, tabac) rencontrés dans les divers pays de la région. Le bétail,
possédé également à titre privatif par les familles, jouissait d’un droit de pâture sur les terres
du groupe tribal non mises en culture (qui seront désignées sous le terme de « terres de
parcours » par le sénatus-consulte de 1863 sur la propriété et qui peuvent être plus ou moins
assimilées aux « communaux » français), dans les forêts et zones de broussailles et,
vraisemblablement également, sur les terrains de culture une fois la moisson effectuée, selon
des dispositions semblables à la « vaine pâture » de l’Ancien Régime en France107. On notera
enfin qu’au sein des terres de tribu, les chefs (cheikhs et caïds) bénéficiaient fréquemment de
terres d’apanage, affectées au titulaire de la fonction, et dont l’exploitation s’effectuait soit par
des khammès, soit par corvées (touiza) imposées aux groupes tribaux.

104
ANOM ALG GGA 8H6. Rapport du sous-lieutenant Pelletier, 1844.
105
La djebda (charrue en traduction littérale) est la superficie de terre qui peut être labourée pendant la saison
des labours par un attelage de deux bœufs. La superficie correspondante en hectares varie assez fortement selon
les circonstances (voir glossaire).
106
Nous comprenons mal à cet égard André Nouschi lorsqu’il évoque pour les terres arch « la mise en culture
commune de ces terres essentiellement vouées aux céréales et à la dépaissance des troupeaux » et « une
association pour l’exploitation de la terre, à laquelle chacun participe par son travail ; mais si l’exploitation est
de type communautaire, le partage des fruits de la terre et des propriétés ne l’est pas » (Enquête…, op. cit. ; p.
121 et p. 120).
107
La commission Devoluet signale également l’existence de prairies de douar interdites aux troupeaux d’où est
tirée la nourriture destinée aux chevaux, juments et mulets.

61
Couches sociales en milieu rural
La société agro-pastorale de la région est assez fortement inégalitaire. La commission
Devoluet y identifie en 1844 trois couches sociales 108: les khammès (auxquels nous associons
les bergers), les cultivateurs de la classe moyenne et les cultivateurs riches. Le khammès est
un prolétaire qui ne possède rien et se met à disposition d’un « maître » : fermier d’azel, gros
propriétaire de terres melk (notamment le citadin d’Annaba ou de Constantine propriétaire
dans la banlieue d’Annaba), cultivateur riche de tribu disposant d’importantes terres arch. Le
maître prête au khammès en début d’année agricole (septembre/octobre) une paire de bœufs,
une charrue, la semence et un peu d’argent pour ses besoins courants. Le khammès se charge
de l’ensemble des travaux de culture (semailles, récolte) sur une superficie d’une djebda et
dispose en fin de cycle du cinquième de la récolte, après déduction des semences. Lorsque le
khammès, célibataire, habite avec son maître, il est nourri et sert de domestique dans la tente.
Devoluet juge, avec peut-être un peu d’optimisme, que le revenu du khammès, qui peut avoir
en propre une petite basse-cour et quelques moutons, lui procure « un bien-être supérieur à
celui de beaucoup de paysans en France », tandis qu’André Nouschi estime pour sa part que
« sa situation financière n’est pas si précaire qu’on a voulu le dire »109. La condition du
berger est voisine de celle du khammès.
Le cultivateur de la classe moyenne dispose d’une parcelle de terre (arch ou,
éventuellement, melk) ainsi que des moyens de culture (une paire de bœufs, une charrue). Il
laboure la parcelle de ses propres mains, ou avec ses enfants, un homme labourant environ
une djebda. La moisson s’effectue en général avec l’aide de moissonneurs. Si le cultivateur ne
dispose pas de l’ensemble des moyens de culture, il peut s’associer avec un autre cultivateur
(dénommé cherik) et travailler de concert à moitié. La culture d’une djebda par tente (environ
6 personnes), ajoutée à l’élevage de bœufs et moutons, permet d’assurer à la famille du
cultivateur une vie décente, sinon relativement aisée110.

108
ANOM ALG GGA 8H6.
109
NOUSCHI André, Enquête…, p. 166.
110
Devoluet présente des calculs montrant que, aux prix de 1844, la culture d’une djebda de céréales, outre le
fait qu’elle assure la nourriture de base de la famille en céréales, donne un produit net annuel après impôt de 608
francs pour le cultivateur (famille de six personnes). Dans le cas où la culture de la djebda est effectuée par un
khammès, le khammès a une recette nette, après prélèvement de sa nourriture en céréales, de 50 à 80 francs,
tandis que le « maître » du khammès perçoit un revenu de 434 francs. Ces données sont évidemment à considérer
avec prudence, car fortement conditionnées par le rendement des cultures. Elles sont toutefois assez cohérentes
avec le revenu individuel moyen des ruraux constantinois à la veille de l’occupation française (aux alentours de
100 francs par individu) tel que déterminé par André Nouschi (Enquête…, p. 164). Ces chiffres n’ont
naturellement pas de signification dans l’absolu, mais ils permettent d’illustrer le caractère inégalitaire des
revenus dans la société rurale.

62
Les cultivateurs riches disposent de plusieurs djebdas de terre, qu’elle soit melk, arch
ou terre d’azel dont ils sont alors fermiers. Ils ne touchent pas la charrue ni la faucille, leurs
terres sont cultivées par des khammès et leurs troupeaux sont surveillés par des bergers. Ils se
livrent parfois au négoce du bétail. Leurs revenus peuvent ainsi être très confortables. Les
caïds et cheikhs des groupes tribaux appartiennent presque toujours à la couche des
cultivateurs riches. Le revenu de leur activité agro-pastorale se grossit alors de la part qui leur
revient sur les impôts, amendes et contributions coutumières diverses perçus sur les
cultivateurs de la fraction ou de la tribu. Parmi eux, les grands féodaux, comme le cheikh des
Hannencha ou le caïd du Guerfa, mènent un train de vie fastueux par lequel ils affirment leur
influence politique.

Système de transport et échanges commerciaux


Nous disposons de peu d’informations sur les échanges commerciaux de la région
avant l’occupation française, sauf pour ce qui concerne l’activité d’exportation et
d’importation de la Compagnie d’Afrique puis de la compagnie marseillaise Paret, établies à
Bône et La Calle, dont nous parlerons plus loin, mais dont l’activité avait cessé en 1827.
L’indigence du système de transport constituait un facteur limitatif essentiel des échanges
commerciaux. Il n’existait dans la région ni route carrossable, sauf à proximité immédiate
d’Annaba, ni pont sur les rivières (à l’exception du pont « romain » sur la Boudjima à la sortie
d’Annaba). Les routes construites par les Romains dans l’Afrique proconsulaire 111 avaient
disparu et le réseau de communication se limitait à des chemins muletiers nés de l’usage, dont
aucune structure spécialisée du beylik n’assurait l’amélioration ou l’entretien courant. Les
véhicules à roues ne pouvaient ainsi pas être utilisés et les transports de marchandises
s’effectuaient en caravanes, à dos de mulets, ou à dos de chameaux pour les transports à
longue distance en provenance ou à destination du Sahara et de la Tunisie. Il s’ensuivait
naturellement des durées de transport longues – le trajet Bône-Constantine prenait par
exemple sept jours de marche112 – et un coût élevé des transports.
La production de céréales de la région excédait globalement la consommation (sauf les
années de mauvaise récolte où il était fait appel aux réserves constituées dans les silos
implantés dans les tribus113). Les excédents étaient commercialisée soit sur les marchés locaux
organisés périodiquement dans les tribus, soit sur les grands marchés d’Annaba et de

111
Voir la carte du réseau des routes de la région à l’époque du Bas-Empire dans Tomas, op. cit. ; p. 134.
112
De Castellane (Maréchal), Journal. Tome 3e : 1831-1847. 3e édition, Paris, Plon, 1897, p. 145.
113
Nouschi André, Enquête…, op. cit. ; p. 149.

63
Constantine, où venaient notamment s’approvisionner les tribus sahariennes. Des cargaisons
de céréales étaient expédiées par voie maritime depuis Annaba et La Calle vers d’autres
régions d’Algérie et vers les ports méditerranéens d’Europe et la Tunisie 114. L’organisation de
ce commerce des céréales ne nous est pas bien connu. Il semble qu’une partie du commerce
était contrôlé par le bey El-Hadj Ahmed115, qui recevait une partie de l’impôt en nature et
disposait ainsi de stocks importants de céréales. La Compagnie d’Afrique avait été active dans
l’organisation de ces exportations, ainsi que les négociants livournais et la maison Bacri-
Boujenah implantés à Annaba116.
Sur les marchés de tribus et à Annaba et Constantine s’échangeaient également les
bestiaux (bœufs, moutons), volailles et les produits du cru (tabac, beurre, miel, cire, laine,
peaux, charbon de bois) et quelques produits artisanaux (burnous, tapis) apportés par les tribus
et destinés à la consommation citadine et éventuellement pour certains à l’exportation. Les
gens des tribus achetaient sur les marchés et auprès des commerçants installés en ville à
Annaba et Constantine les dattes en provenance de Biskra et Touggourt et des produits
importés comme le café, le thé et le sucre ainsi que des tissus et produits d’Orient, en
provenance principalement de Tunisie. On signalera aussi le rôle joué par les colporteurs,
généralement d’origine kabyle, dans l’approvisionnement des campagnes en produits divers.

L’exercice du pouvoir beylical

Avant l’occupation française, notre région d’étude fait partie du beylik de


Constantine, province orientale de la régence ottomane d’Alger. Le beylik est dirigé depuis
août 1826 par El-Hadj Ahmed, koulougli (de père turc et de mère algérienne), petit-fils du bey
Ahmed ben Ali El Colli117 et apparenté aux grandes familles du Constantinois, notamment les
Ben Gana du Zab (région de Biskra) et les Mokrani de la Medjana. Comme le rappelle Marcel
Emerit, l’historiographie coloniale a souvent présenté El-Hadj Ahmed, qui s’opposera à

114
La compagnie d’Afrique aurait expédié annuellement 6 à 800.000 mesures de blé et de 12 à 16.000 quintaux
de laine par an à partir d’Annaba, et 60 à 80.000 mesures de grains à partir de La Calle, mais ce commerce serait
tombé ultérieurement (Aperçu historique, statistique et topographique sur l’Etat d’Alger à l’usage de l’armée
expéditionnaire d’Afrique, Paris, Ch. Piquet, 1830, pp. 176-177).
115
André Nouschi estime qu’il avait un véritable monopole pour le commerce international. Ibid., p. 150.
116
Derdour H’sen, op. cit. ; p. 165-168.
117
Ahmed ben Ali, dit « El Colli » est bey de Constantine de 1756 à 1771.

64
l’occupation française jusqu’en 1848, comme « un tyran cupide et sanguinaire »118.
L’interprète militaire Rémuzat estimait pourtant en 1834 que El-Hadj Ahmed « a beaucoup
d’intelligence et s’entend parfaitement à gouverner les Arabes. Sa fine politique et son astuce
lui ont tout soumis et le font craindre de ses amis comme de ses ennemis »119. Vayssettes note
qu’ « il administra la province avec une fermeté et une droiture dont on trouverait peu
d’exemple chez ses prédécesseurs. Sévère, mais équitable dans ses jugements, il sut mettre un
terme à l’oppression et à la tyrannie »120, et Marcel Emerit le qualifie de «diplomate rusé et
soldat énergique »121. Nommé par le dey d’Alger, auquel il paie tribut, le bey dispose d’une
très large autonomie de décision dans l’administration de la province, ce qui fait du beylik de
Constantine une sorte de protectorat122. Après la chute d’Alger en 1830, El-Hadj Ahmed
prend le titre de pacha, bat monnaie, correspond directement avec la Sublime Porte et gère le
beylik en souverain indépendant jusqu’à la prise de Constantine par les Français en 1837.
L’administration du beylik est essentiellement axée sur le maintien de l’ordre –
maintien de la population des villes et des tribus en état de soumission à l’autorité politique du
bey, maintien de la tranquillité et de l’ordre public dans les villes et dans les tribus et de la
sécurité sur les voies de communication – et sur le recouvrement des impôts, d’ailleurs
corollaire et marqueur essentiel de la soumission politique. En revanche, l’administration
beylicale ne semble pas être impliquée dans la fourniture des services publics d’éducation et
de santé, laissée aux initiatives des zaouïa et des fondations adossées aux habous publics. Elle
se désintéresse également, comme nous l’avons déjà indiqué, de la construction et de
l’entretien des voies de communication, ce qui explique le faible développement et l’état
désastreux des routes et le manque d’infrastructures et d’équipement du port d’Annaba.

Les forces armées du beylik


L’exercice de l’autorité beylicale s’appuie sur une force publique, dont, selon Urbain
et Warnier, « la principale, pour ne pas dire la seule destination […] fut toujours d’assurer la
rentrée des impôts et de châtier les tribus rebelles »123, tout au moins jusqu’en 1832, date à

118
Emerit Marcel, Présentation des mémoires d’Ahmed, dernier bey de Constantine, Revue africaine, 1er
trimestre 1949, p. 70.
119
ANOM F80/1671, cité par Emerit Marcel, L’Algérie à l’époque d’Abd-el-Kader. Paris, Editions Larose, 1951.
Réédition Paris, Editions Bouchène, 2002, Présentation de René Gallissot, 261 p., p. 226.
120
Vayssettes Eugène, Histoire de Constantine sous la domination turque de 1517 à 1837. Présentation de
Ouarda Siari-Tengour, Paris, Editions Bouchène, 2002 (réédition), 254 p., p. 229.
121
Emerit, op. cit., p. 67.
122
Katan Bensamoun Yvette, Le Maghreb, de l’empire ottoman à la fin de la colonisation française. Paris,
Belin, 2007, 400 p., p. 31.
123
Urbain et Warnier, « Province de Constantine – Organisation et situation à l’époque de l’occupation »
(octobre 1837) in TSEFA 1840, p. 340.

65
partir de laquelle les forces armées du beylik furent engagées dans la lutte contre l’occupant
français. Trois catégories de forces armées composent cette force publique: les troupes
régulières de la milice « turque », mises à disposition par le dey d’Alger , des corps de troupes
auxiliaires constituant le maghzen du beylik, et des troupes supplétives (goums) mobilisées
par les tribus. La milice, composée de janissaires turcs ou de koulouglis (hommes de père
turc et de mère algérienne), fournit dans les principales villes du beylik (Constantine, Annaba,
Biskra, Bougie, Djidjelli, Mila) le personnel de garnisons permanentes (nouba), aux effectifs
modestes, chargées de la garde statique de l’agglomération, et, pour les villes côtières, de la
surveillance de leurs accès maritimes. Annaba dispose ainsi d’une nouba, logée dans la
citadelle, composé de cinq escouades (sofra) pour un effectif total de 71 hommes en 1829124.
La milice fournit également une partie des effectifs des colonnes expéditionnaires
(mahalla)125 placées sous le commandement du bey et mises en route à partir d’Alger deux
fois par an, au printemps et à l’automne, pour la collecte des impôts dans l’ensemble du
beylik.
Le maghzen du beylik vient en appui à la milice lors des colonnes expéditionnaires,
puis, après la chute d’Alger, constitue l’essentiel des forces du beylik qui luttera contre
l’occupant français. Il comporte des corps de fantassins soldés et des corps de cavalerie. Les
fantassins sont recrutés par priorité dans les tribus kabyles du beylik, d’où leur nom de
zouaoua. Les corps de cavalerie sont mis à disposition par certaines tribus particulières, qui en
échange du service armé qu’elles fournissent, bénéficient de privilèges fiscaux ou de la mise à
disposition de terres propriété du beylik (terres azel): la tribu des Zmoul, établie dans la plaine
de Melila (entre Constantine et Batna), constitue le noyau du maghzen avec un corps de 500
cavaliers placé sous la direction du caïd-es-smala126 . Les corps (deïra) fournis par d’autres
tribus sont placés sous le commandement de l’agha-ed-deïra, résidant à Constantine et,
comme le caïd-es-smala, collaborateur direct du bey. Plusieurs tribus de notre zone d’étude
disposent, comme nous l’avons vu plus haut, de corps de cavalerie susceptibles d’être mis à la
disposition du bey : les Guerfa, dans le pays de Guelma, avec une force de 200 cavaliers, les
Ouled Dieb, du pays de La Calle, avec une force équivalente, et les Drides et les Karézas, de

124
Vayssettes, op. cit., p.36. L’estimation est reprise de De Voulx, Tachrifat, Recueil de notes historiques sur
l’administration de l’ancienne régence d’Alger. Alger, Imprimerie du gouvernement, 1852, 1852, 99 p., p. 34.
Les effectifs de l’ensemble des noubas du beylik de Constantine seraient alors, d’après les archives présentées
par De Voulx, de 333 miliciens.
125
Ces colonnes comportent également une partie des troupes auxiliaires propres au beylik, voire des goums des
tribus.
126
Vayssettes, op. cit., p. 37. La statistique générale des tribus préparée en 1843 sous la direction du général
Baraguay d’Hilliers, commandant de la province de Constantine, fait état pour la tribu des Zmoul de 800
cavaliers et 500 fantassins sur une population totale de 6.000 personnes (ANOM FM F80/538).

66
la plaine de Annaba . Quant au puissant maghzen des Hannencha, qui aurait rassemblé
jusqu’à 800 cavaliers, la possibilité pour le bey d’y faire appel était conditionné par l’état des
relations, souvent tumultueuses, entre le beylik et la confédération des Hannencha. Enfin, les
goums formés par les cavaliers et fantassins des tribus « ordinaires », dont le rôle principal est
d’assurer, sous le commandement du caïd, la tranquillité intérieure des tribus et le maintien de
l’ordre, peuvent être réquisitionnés par le bey en cas de nécessité, notamment pour des
expéditions à caractère local. Rémuzat mentionne en 1834 que « dans les expéditions, Ahmed
Bey traîne à sa suite, bon gré, mal gré, des tribus entières d’Arabes et les force à
combattre »127. L’estimation des effectifs globaux des troupes susceptibles d’être mobilisées
par El-Hadj Ahmed varient dans une fourchette assez large selon les sources : de 2.000 à
5.500 pour les contingents zouaoua et de 1.500 à 6.000 pour les corps de cavalerie au moment
de l’intervention française. En 1836, l’armée que forme le bey El-Hadj Ahmed pour affronter
le corps expéditionnaire français qui s’approche de Constantine, composée de contingents de
toute la province, compte, d’après ses mémoires128, 1.500 fantassins et 5.000 cavaliers. La
logistique (approvisionnements et transports) constituait vraisemblablement un point faible de
l’organisation des forces armées du beylik. Seule, semble-t-il, la milice était approvisionnée
en vivres et munitions. Les autres troupes se nourrissaient auprès des tribus qui fournissaient
viande, bois, orge et paille, les pillages étant fréquents129. Les transports des bagages de
l’infanterie étaient pour partie assurés par le troupeau des mulets du beylik placé sous la
responsabilité du bach-khaznadji (chef intendant) dépendant du caïd-ed-dar, intendant
général du beylik, mais ces moyens avaient vraisemblablement à être complétés par des
réquisitions opérés auprès des tribus.

Un système d’administration indirecte


La ville d’Annaba est soumise à l’autorité directe du pouvoir beylical qu’y exerce le
gouverneur représentant le bey en s’appuyant sur la garnison turque. En revanche, en pays
rural, le pouvoir beylical s’exerce localement de manière essentiellement indirecte, par
l’intermédiaire des chefs tribaux, qui constituent ainsi des relais de la puissance centrale
turque130. L’administration beylicale proprement dite ne s’implique dans l’administration des
groupes tribaux que pour ce qui concerne la détermination et la collecte de l’impôt, domaine

127
Cité par EMERIT, op. cit., p. 227.
128
« Mémoires d’Ahmed Bey », Revue africaine, 1er et 2e trimestres 1949, pp. 65-125, p. 92. Cette armée n’est à
cette époque vraisemblablement composée que de troupes auxiliaires, la milice turque à disposition d’El-Hadj
Ahmed étant alors réduite au seul contingent de la nouba de Constantine.
129
Urbain et Warnier, op. cit., p. 339.
130
Katan Bensamoun Yvette, op. cit., p. 29.

67
où elle prend d’ailleurs soin d’associer autant que possible les autorités locales. Ce système
conduit Farid Khiari à opposer ainsi le « pays légal » des villes, « où la légalité turque est
exercée directement et non déléguée » et le « pays réel » des zones rurales, « représenté par la
majorité des hommes […] qui échappent, partiellement ou totalement à l’exercice de l’ordre
turc »131. L’impact et les modalités d’exercice du pouvoir beylical sur les tribus varient par
ailleurs très fortement d’une tribu à l’autre. Sur certains groupes tribaux, le beylik exerce un
pouvoir direct fort. Il s’agit d’une part des groupes tribaux comportant en leur sein des
groupes armés (deïra) constituant, comme dit plus haut, le maghzen du beylik, et d’autres
part, des tribus sujettes (raya). Ces groupes tribaux sont constitués pour l’essentiel par les
tribus du caïdat du Guerfa dans le pays de Guelma et par celles du Behret Annaba. Les autres
groupes tribaux sont des groupes vassaux ou alliés du bey, voire des groupes pratiquement
indépendants, pour lesquels la tutelle beylicale peut ne revêtir qu’un caractère essentiellement
formel, de « grandes seigneuries » selon le terme employé par Marcel Emerit132 . « Chacun
de ces groupes […] avait son modus vivendi particulier, résultant de compromis, de traités
verbaux ou de privilèges reconnus et que des deux côtés, on avait intérêt à respecter »133. La
quasi-totalité des groupes tribaux de l’Edough, du pays de La Calle et du pays des Hannencha
aurait, d’après Rinn134, appartenu à cet ensemble, le degré d’autonomie des divers groupes par
rapport au pouvoir beylical s’étageant sur un ample continuum et pouvant varier de manière
importante selon les périodes. Parmi ces groupes, le groupe le plus indépendant est constitué
par la confédération des Hannencha, dont les démêlés avec les beys successifs sont fréquents
et donnent lieu à des affrontements souvent sanglants135. En 1830, les Hannencha sont en
situation de dissidence, après un soulèvement à l’issue duquel ils ont chassé leur cheikh,
Mansour ben Resgui, nommé par le bey. Ils ont notamment refusé de fournir un contingent au
bey qui s’est rendu à Alger et y a apporté son concours aux forces du dey tentant de s’opposer
au débarquement français de Sidi Ferruch136.

131
Khiari Farid, Vivre et mourir en Alger : l’Algérie ottomane aux XVIe-XVIIe siècles, un destin confisqué. Paris,
L’Harmattan, 2002, 300 p., p. 209.
132
Emerit Marcel, L’Algérie…, op. cit., p. 209.
133
Rinn, « Le Royaume d’Alger sous le dernier bey » (Chapitre 1er). Revue africaine, 2e et 3e trimestres 1897, n°
225-226, pp. 121-141, p. 125.
134
Rinn, « Le Royaume… » (Beylik Qsantina). Revue africaine, 2e et 3e trimestres 1898, n° 229-230, pp. 129-
139 ; 4e trimestre 1898, n° 231, pp. 289-309 ; et 2e et 3e trimestres 1899, n° 233-234, pp. 105-123..
135
Le dernier affrontement avec El-Hadj Ahmed a lieu en février 1827. (Mercier Ernest, Histoire de
Constantine. Constantine, Marle et Biron, 1903, 730 p., p. 376).
136
Mercier Ernest, op. cit., p. 384 et « Mémoires d’Ahmed Bey », op. cit., pp. 72-74.

68
L’impôt, corollaire et marqueur de la soumission au pouvoir beylical
Le système fiscal en vigueur à la veille de l’occupation française nous est connu dans
ses grandes lignes137, mais beaucoup d’incertitudes demeurent sur les conditions précises de
son application, qui semblent avoir été très variables d’une tribu à l’autre. Le système
comporte d’une part des impôts « réguliers », perçus pour le compte du beylik et que celui-ci
utilise en partie pour payer le tribut du dennouche au dey d’Alger, et, d’autre part, des
contributions, redevances et prestations diverses perçues ou fournies notamment au profit des
caïds et cheikhs des tribus ou des agents de l’administration beylicale. Les impôts principaux
perçus par le beylik ont pour assiette la superficie des terres mises en culture : le hockor,
payable en argent (l’équivalent de 25 francs par djebda), et l’achour, payable en nature (un
saa138 de blé et un saa d’orge par djebda) 139
. A ces deux impôts principaux s’ajoute une
contribution en paille destinée aux écuries du beylik. Le hockor sera interprété par les
Français comme étant un loyer de la terre, considérée comme étant la propriété de Dieu,
représenté par le bey . Les propriétaires de terres melk en auraient été dispensés140. Les
superficies des terres mises en culture sont exprimées en djebda (charrues), la djebda étant,
comme déjà mentionné plus haut, l’espace de terre que peut labourer un attelage de deux
bœufs pendant la saison des labours. L’assiette du hockor et de l’achour est préparée par un
fonctionnaire beylical, le caïd-el-achour, qui parcourt les tribus et évalue, contradictoirement
avec le caïd de la tribu et les chefs de douars, l’importance des labours de chacun des douars .
Après consolidation de ces évaluations au niveau de la tribu, l’assiette de l’impôt est arrêtée
définitivement par le bey, « mais celui-ci, peu confiant dans la probité des caïd-el-achour et
dans la bonne foi des Arabes, enflait les évaluations pour les tribus les plus
considérables »141. La perception de l’impôt s’effectue par le caïd accompagné du goum de la
tribu, ou par les colonnes expéditionnaires (mahalla) conduites par le bey. La perception de
l’impôt donne alors souvent lieu à contestations, en raison notamment des modifications
d’assiette d’imposition auxquelles le bey a procédé. Outre le fait que certaines tribus –
notamment les tribus maghzen – en étaient partiellement ou totalement dispensées, les impôts

137
Nous n’examinons ici que le système fiscal applicable aux campagnes de notre région d’étude. D’autres
impôts sont applicables dans les villes (notamment à Annaba pour ce qui nous concerne), dans les tribus
nomades, en Kabylie ou dans les oasis. Les éléments présentés sont repris pour l’essentiel de la notice d’Urbain
et Warnier, op. cit., pp. 340-344.
138
Le saa est l’unité utilisée couramment pour la mesure (en volume) des céréales. Un saa de blé pèse environ
106 kg, un saa d’orge 80 kg.
139
L’achour a été créé par le bey El-Hadj Ahmed vers 1830. Il a alors remplacé le djabri impôt forfaitaire sur les
terres (qu’elles soient cultivées ou non). Le djabri aurait cependant été conservé pour certaines propriétés du
beylik (azel).
140
Nouschi André, Enquête…, p. 130.
141
Urbain et Warnier, op. cit., p. 340.

69
du hockor et de l’achour n’avaient pas été mis en place dans l’ensemble du beylik,
notamment dans les tribus nomades, où il était inadapté, et dans certaines tribus entretenant
des relations difficiles avec l’autorité beylicale, en particulier dans notre région d’étude les
Hannencha142 et les Mahatla. Ces tribus étaient soumises à un impôt forfaitaire par tente, le
gharama, payable en argent ou en nature (bestiaux).
La perception de l’impôt, qu’il s’agisse du hockor et de l’achour ou du gharama
pouvait, au-delà des contestations sur l’assiette de l’impôt, s’avérer difficile, certaines tribus,
en conflit avec le beylik, refusant simplement de payer. Farid Khiari insiste sur le fait que
lever les impôts est « une pratique périlleuse pour le pouvoir » et qu’ « il n’est question sur le
parcours fiscal de la mahalla […] que de tractations, d’alliances et de négociations »143. En
cas de refus persistant de payer l’impôt, les tribus récalcitrantes étaient soumises à la razzia.
Dans une correspondance qu’il adresse le 24 septembre 1828 au dey Hussein144, le bey El-
Hadj Ahmed explique qu’il n’entreprend de razzia contre les tribus « qu’après leur avoir écrit
plusieurs fois de s’acquitter de ce qu’elles devaient, de se hâter et de s’abstenir de tout
désordre […], qu’après que leur désobéissance et leur révolte fut devenue évidente ». Il décrit
ainsi la razzia menée le 8 septembre contre les Chiebna, dans le pays de La Calle, « qui se
refusaient à payer les impôts dus par eux depuis longtemps » : « Nous les avons surpris le
jeudi 8 du présent mois, nous les avons combattus et Dieu nous a donné la victoire sur eux.
Nous leur avons coupé 52 têtes que nous avons envoyées à Constantine. Nous leur avons pris
3.000 bœufs et 3.200 moutons, plus 77 bêtes de somme tant chevaux que mulets. Nous sommes
revenus sains et saufs avec nos troupes et notre goum. Nous avons eu deux daïra blessés,
mais nous sommes certains de les sauver. Louange à Dieu ! ».
Les difficultés rencontrées dans la perception de l’impôt amènent à s’interroger sur la
question cruciale de l’impact de la fiscalité sur le revenu de la population : la population était-
elle pressurée par l’impôt, comme l’historiographie coloniale l’a fréquemment affirmé?
Urbain et Warnier estiment que le taux d’imposition est très raisonnable lorsque la récolte est
bonne (hockor et achour égalent alors environ 3% de la valeur de la récolte). En revanche, en
cas de mauvaises conditions météorologiques ou d’invasion de sauterelles à l’origine de
faibles récoltes145, l’impôt – dont le montant est indépendant du volume des récoltes – devient

142
Contrairement à ce qu’indique André Nouschi (Enquête…, p. 130), l’imposition des Hannencha au gharama
n’est pas dû au fait que cette tribu soit « nomade », puisqu’elle ne l’était pas.
143
Khiari Farid, op. cit., p. 210.
144
Citée par Emerit, op. cit., p. 219.
145
On sème en moyenne 10 saas de blé et 10 saas d’orge par djebda. En cas de bonne récolte, la production est
d’environ 100 saas de blé et 100 saas d’orge. Cette production peut tomber à 25 ou 30 saas de blé et d’orge,
voire moins, en cas de mauvaise récolte.

70
alors plus lourd. En fait, comme le mentionne Xavier Yacono146, plus que les impôts
« réguliers » (hockor, achour, gharama), ce sont les contributions, redevances et prestations
diverses qui alourdissent fortement la charge fiscale pesant sur les populations rurales. Ces
obligations qui, d’après Charles-André Julien amenaient le fellah à payer « le double ou le
triple de ce qu’il devait théoriquement »147 variaient selon les circonstances et les coutumes
locales et en donner une liste exhaustive – et plus encore en évaluer le coût – est impossible.
Corvées dues au cheikh et au caïd, repas (diffa) et cadeaux offerts au caïd en argent et en
nature, menues amendes de police, rétribution versée aux cavaliers apportant les lettres,
commission versée au caïd-el-achour et frais de perception sur la livraison des grains au titre
de l’achour, nourriture du caïd-el-achour, de son escorte et des collecteurs, taxes payées sur
les marchés, prestations en nature au profit des troupes ayant traversé le territoire de la tribu
(quand elles ne se livraient pas au pillage), etc., pouvaient constituer une charge difficilement
supportable, particulièrement pour les plus pauvres. André Nouschi estime toutefois, avec
peut-être un excès de bienveillance à l’égard du système administratif du beylik, que ces
versements ne constituaient qu’ « une charge assez limitée dans l’ensemble de la note fiscale,
ils ne sauraient donc provoquer tout ce concert de critiques que l’on a l’habitude de lancer
contre l’administration turque »148. En fin de compte, l’impact de la fiscalité sur le niveau de
vie des populations reste une question controversée parmi les historiens contemporains. Là où
Charles-André Julien évoque « la fiscalité écrasante pour le contribuable »149, André Nouschi
estime que, pour les paysans du Constantinois « la fiscalité beylicale est donc beaucoup moins
lourde qu’on ne l’a cru parfois » et que « si le système peut mériter certains reproches, du
moins les inconvénients nous semblent largement compensés par les avantages »150 ; Marcel
Emerit mettra quelque peu en doute cette appréciation dans la recension – globalement
favorable – qu’il fait de l’ouvrage de Nouschi et estimera que la question mériterait d’être
étudiée de plus près151.

146
Yacono Xavier, Histoire de l’Algérie de la fin de la Régence turque à l’insurrection de 1954. Versailles,
Editions de l’Atlanthrope, 1993, p. 53.
147
Julien Charles-André, op. cit., Histoire de l’Algérie contemporaine. La conquête et les débuts de la
colonisation (1827-1871). Paris, Presses universitaires de France, 1964, p. 14.
148
Nouschi André, Enquête…, p. 140. Les chiffres fournis à l’appui de l’affirmation ne nous semblent au
demeurant pas refléter certaines des charges que nous mentionnons.
149
Julien Charles-André, op. cit., p. 14.
150
Nouschi André, Enquête…, p. 142.
151
« Les impôts étaient-ils lourds ? J’avoue que la question mériterait d’être étudiée de plus près. Nous sommes
désorientés par les statistiques fantaisistes qui donnent sur le produit de l’achour les évaluations les plus
discordantes. Quand nous pourrons bien évaluer les charges fiscales […] alors seulement on pourra conclure
que […] la population n’était pas misérable.» (Emerit Marcel, Annales. Economies, sociétés, civilisations,
Année 1962, volume 17, numéro 6, p. 1215).

71
Une implantation française dans la région :
les Concessions d’Afrique

Jusqu’en 1827, et pendant trois siècles – même si ce fut de manière quelque peu
hachée – la zone de La Calle et Annaba ont abrité une implantation française, habituellement
désignée sous le terme de Concessions d’Afrique, active dans le commerce international des
céréales et des produits du cru et dans la pêche du corail. L’histoire de ces concessions,
soumises aux vicissitudes des relations entre la Régence d’Alger et la France dont elles
constituèrent souvent un enjeu important, sort du sujet de notre étude et nous nous contentons
d’en présenter quelques repères152. Dès le XVIe siècle, deux négociants marseillais (Thomas
Linche et Carlin Didier) obtiennent le droit de pêcher le corail entre le cap Roux et l’oued
Kebir. Ils fondent sur la côte, à l’Est du site de Marsa el Kharaz (futur La Calle) un
établissement dénommé Bastion de France, à partir duquel ils exportent également vers la
France céréales et divers produits du cru (laine, cuirs, cires). Confrontée à diverses difficultés,
notamment à l’action des corsaires algériens en Méditerranée, l’affaire périclite. En 1628, le
capitaine Sanson Napollon, appuyé par la Chambre de commerce de Marseille, conclut avec
le pacha d’Alger un traité qui donne à la France, contre redevances, le monopole de la
desserte maritime et du commerce international dans les « bastions et échelles de Bône » et
garantit la sécurité des navires contre l’action des corsaires algériens sur la route de Marseille.
Napollon aménage les installations du Bastion, de La Calle et de Bône. Une importante
colonie française (jusqu’à 700 à 800 hommes) y réside et « on y fait ordinairement un trafic
avantageux et riche qui est de quantité de corail, de blé, de cire, de cuirs et de chevaux
barbes que les Maures et les Arabes voisins y viennent vendre à très bas prix et que l’on
transporte après en Provence ». Mais des conflits entre Alger et la France, liés initialement à
la question de la course en Méditerranée, conduisent en 1638 à un arrêt de l’activité, qui ne
reprend ultérieurement que mollement.
La constitution en 1713 de la Compagnie d’Afrique et la conclusion avec le bey de
Constantine, agissant au nom du Divan d’Alger, d’un nouveau traité renforçant le monopole

152
Notre source principale est Féraud Charles, Histoire des villes de la province de Constantine – La Calle et
documents pour servir à l’histoire des anciennes concessions françaises d’Afrique. Alger, Aillaud, 1877, 639 p.
Féraud, interprète principal de l’armée auprès du gouvernement général, a eu accès à de nombreuses archives
administratives et diplomatiques. Un résumé de l’histoire des concessions, quelque peu idyllique de notre point
de vue, est par ailleurs présenté dans les Tableaux de la situation des établissements français dans l’Algérie en
1837 (TSEFA 1837), pp. 96-99. Nous n’avons pas consulté les archives du consulat français de Bône disponibles
aux Archives nationales d’outre-mer, qui comportent vraisemblablement des éléments intéressants, mais dont la
période (1817-1827) ne correspond qu’à la dernière époque d’activité des concessions.

72
de commerce dont bénéficie la compagnie marque un redémarrage de l’activité qui se
développe fortement en suivant le modèle économique du comptoir commercial colonial. La
Compagnie connaîtra son apogée dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Le Bastion de
France est abandonné en raison de son insalubrité et les installations de La Calle sont
agrandies. Le port est aménagé – même s’il reste très étroit, peu profond et d’entrée difficile –
et des installations militaires de défense armées de canons, des magasins, des moulins à vent,
des logements, un lazaret, une église, un hôpital sont construits. La Calle, avec une population
qui aurait atteint à certaines périodes jusqu’à 2.000 hommes (les femmes étant en pratique
exclues), est le centre principal d’activité de la Compagnie, qui dispose aussi de comptoirs à
Annaba, à Collo et à Tabarka (dans la régence de Tunis). La pêche du corail de Bizerte à
Bougie constitue initialement l’activité la plus importante de la Compagnie. Elle s’effectue
par une quarantaine de bateaux dont les équipages – de dix à douze marins – sont initialement
formés principalement de Corses et de Provençaux, qui seront toutefois ultérieurement
concurrencés par les Napolitains. La Compagnie jouit d’un monopole d’achat du corail,
qu’elle revend sur la place de Marseille. A la suite de l’épuisement progressif des ressources
en corail dû à une exploitation trop intensive, le commerce du blé – et, de manière plus
accessoire, de la laine – exporté vers Marseille depuis La Calle et Annaba devient l’activité la
plus rentable pour la Compagnie, mais le monopole de principe dont elle jouit en la matière
semble être dans la pratique peu respecté et la Compagnie fait face sur la place d’Annaba à
une concurrence active de négociants juifs ou italiens. La compagnie possède plusieurs
navires (de 50 à 120 tonneaux) assurant la liaison avec Marseille pour le trafic d’exportation
des céréales et des produits du cru et l’importation des produits manufacturés qu’elle vend
dans ses comptoirs. En 1750, la Compagnie dispose à La Calle de 205 employés, en majorité
des Corses et Provençaux, dont une garnison de 50 soldats dirigée par un capitaine d’armes,
de nombreux artisans et « 40 Maures à salaire »153.
A la suite de l’expédition de Bonaparte en Egypte en 1799, la compagnie est contrainte
d’abandonner La Calle, dont les installations auraient alors, semble-t-il, été pillées voire
détruites. La régence d’Alger cède en 1807 le site de La Calle aux Britanniques, qui sont
contraints de l’abandonner après le bombardement d’Alger par lord Exmouth en 1816. En
1822, la compagnie marseillaise Paret s’installe à Bône et reprend les activités commerciales
d’import-export de l’ancienne compagnie d’Afrique, tandis que la pêche du corail est
organisée sous la direction du ministère français des affaires étrangères. Mais l’activité ne

153
Une liste détaillée du personnel est donnée dans Féraud Charles, op. cit., p.p. 336-337.

73
retrouve pas la vigueur qu’elle connaissait à l’époque de la Compagnie d’Afrique. Le conflit
entre la régence d’Alger et la France en juin 1827154 conduit à un nouvel abandon de La Calle
par les Français et à la destruction des installations de La Calle.
Les tribus des confédérations des Ouled Dieb (dont le chef porte le titre de cheikh de
la Mazoule) et des Nehed, installées à proximité de La Calle, entretiennent naturellement des
relations avec la Compagnie d’Afrique, puis avec la compagnie Paret. Ces relations sont
assurées par un fonctionnaire spécialisé de la Compagnie, le drogman. D’emblée, la
Compagnie a compris que son intérêt était d’établir de bonnes relations avec le cheikh de la
Mazoule : « La bienveillance de ce chef puissant était, en quelque sorte, pour le comptoir de
La Calle, une question de vie ou de mort. Il n’eut tenu qu’à lui d’anéantir entièrement le
commerce des grains que faisait la Compagnie si cette dernière eut été assez imprudente pour
l’indisposer contre elle »155. Afin d’inciter le cheikh à se montrer accommodant dans les
transactions commerciales, la Compagnie lui verse – en supplément des redevances versées au
dey d’Alger et au bey de Constantine prévues aux traités – une contribution sur les
embarquements de blé ainsi qu’un droit de sortie sur les chevaux exportés vers Marseille. Le
cheikh en tire des revenus très importants (Féraud cite le chiffre, considérable, de 60 à 70.000
francs par an156), pour partie récupérés par le bey de Constantine sous forme d’impôts et de
cadeaux. La bienveillance du cheikh de la Mazoule est un élément tellement critique pour
l’activité de la Compagnie que celle-ci obtient en 1750 du gouvernement de la Régence que le
cheikh nommé par le bey de Constantine n’entre en fonction qu’après avoir été agréé par le
directeur de la Compagnie, qui lui remet le burnous d’investiture157, mais cette obligation
cessera assez rapidement d’être observée.
La Compagnie exerce une grande influence dans le pays de La Calle et développe des
relations avec les membres des tribus. Elle leur achète céréales, chevaux et produits du cru et,
vraisemblablement, leur vend divers produits, peut-être du café et des textiles, importés de
France. La Compagnie emploie directement des Algériens (les « 40 Maures à salaire » cités
ci-dessus en 1750), dont certains servent d’interprètes (« truchemans ») pour les relations
avec les tribus. Des associations sont conclues entre agents de la Compagnie et des Algériens

154
La situation de La Calle aurait notamment été évoquée le 30 avril 1827 lors de l’entrevue dite du coup
d’éventail entre le dey Hussein et le consul Duval. Le dey aurait indiqué au consul, avant de le congédier :
« Sachez que je n’entends nullement qu’il y ait des canons au fort de La Calle. Si les Français veulent y rester et
faire le commerce et la pêche du corail, comme négociants, à la bonne heure ; autrement, qu’ils s’en aillent. Je
ne veux pas absolument qu’il y ait un seul canon des infidèles sur le territoire d’Alger » (Féraud Charles, op. cit.,
p. 604.)
155
Féraud Charles, op. cit., p. 485.
156
Ibid., p. 485.
157
Ibid., p. 486.

74
pour l’élevage de grands troupeaux de bovins qu’ils possèdent conjointement. Les médecins
de la Compagnie en poste à La Calle délivrent des soins aux Algériens malades. D’après
Féraud, le patois provençal qui est la langue commune des employés de la Compagnie
deviendrait même familier dans les tribus, alors « persuadées qu’elles apprenaient le
français »158. En fait, les relations avec les tribus ne revêtent pas toujours le caractère
idyllique que laissent supposer les éléments présentés ci-dessus et une forte opposition se
manifeste à de nombreuses occasions à la présence des Français. Le botaniste Desfontaines,
qui voyage dans la région en 1775, signale les relations difficiles avec les Nehed : « Il n’est
pas rare qu’ils égorgent des Français lorsque ceux-ci sont obligés de s’écarter dans la
campagne pour les affaires de la compagnie ; souvent ils s’avancent jusqu’aux portes de La
Calle et tirent des coups de fusil dans l’enceinte »159. L’abbé Poiret, qui séjourne à La Calle à
la même époque considère également les Nehed comme « la nation dont nous avons le plus à
souffrir […]. Ils ne se contentent pas de nous tendre des pièges secrets, ils nous attaquent
encore à force ouverte. Il y a quelque temps qu’ils ont enlevé près de 200 bœufs du troupeau
[…]. Peu auparavant, ils avaient mis le feu à nos barricades pendant la nuit ; ils s’y tiennent
souvent cachés et tirent sur le premier chrétien qu’ils aperçoivent »160. Comme preuve de
l’hostilité des tribus qu’il croit devoir attribuer à des facteurs religieux, Poiret rapporte
également que lors de la peste qui ravage la région en 1785, alors que La Calle a fermé ses
portes et s’est barricadée pour éviter toute communication avec les Algériens victimes de
l’épidémie, les « Maures du dehors […] irrités et jaloux de voir les Chrétiens échapper à une
maladie qui humilie le Musulman parce qu’ils la regardent comme une punition du ciel, font
tout ce qu’ils peuvent pour introduire la contagion parmi nous. Ils viennent enterrer à nos
barrières les cadavres pestiférés et jettent par-dessus les murs des lambeaux trempés dans des
bubons pestilentiels »161.

158
Ibid., p. 486.
159
Peyssonnel Jean-André et Desfontaines René, Voyages dans les régences de Tunis et d’Alger publiés par M.
Dureau de la Malle. Paris, Librairie de Gide, 1838. Tome 2e (Desfontaines) 365 p., p. 226.
160
Féraud Charles, op. cit., p. 396.
161
Ibid., p. 396.

75
76
Chapitre 2

La conquête militaire française


de l’occupation de Bône au « pachalik » de Randon
(1830-1845)

La conquête française de la région de Bône débute en 1830, quelques semaines après


la reddition d’Alger, avec la première tentative d’occupation de la ville de Bône, à laquelle les
Algériens opposent d’emblée une vigoureuse résistance. La lutte contre l’occupation se
poursuivra sous des formes variées lorsque les Français entreprendront, d’ailleurs sans
toujours un fil directeur clair, la conquête des divers pays de la région. Dominées
militairement, les populations de la région ne seront pleinement soumises à l’autorité
française que vers le milieu des années 1840 (voire même quelques années plus tard pour ce
qui concerne le pays des Hannencha), époque à laquelle le général Randon assure le
commandement de la subdivision de Bône, que le maréchal Bugeaud qualifiera de
« pachalik » de Randon. Une quinzaine d’années se sont alors écoulées depuis la première
expédition française sur Bône.

Un « choc des civilisations »


La guerre de conquête oppose des acteurs appartenant à des sociétés fort différentes
pour ce qui concerne leurs structures et habitudes sociales, leurs références historiques et
culturelles, leurs valeurs et leur religion, faisant du conflit d’une certaine manière un « choc
des civilisations »1. Le facteur religieux constitue un déterminant majeur de la résistance des
Algériens, pour qui le Français est vu d’abord comme le « chrétien », donc, dans l’esprit de
l’époque en Algérie, l’ennemi de l’Islam. Mais ce facteur est également important pour les
Français. Les motivations religieuses sont présentes dans l’expédition d’Alger2 . Elles
resurgissent dans l’esprit des officiers de la conquête, même si certains sont des « esprits
forts » passablement irréligieux : au retour d’une tournée dans la partie ouest du cercle de
Bône en 1838 au cours de laquelle plusieurs tribus ont fait leur soumission, le commandant de

1
Bourdieu Pierre, « Le choc des civilisations », in : Le sous-développement en Algérie. Alger, Secrétariat social,
1959, pp. 52-64.
2
Frémeaux Jacques, La France et l’Algérie en guerre 1830-1870 1954-1962. Paris, Institut de stratégie
comparée/Economica, 2002, p. 60.

77
Mirbeck écrit au maréchal Valée, gouverneur général : « Enfin, voilà un problème résolu : les
musulmans sont tributaires des chrétiens ; les musulmans reconnaissent la souveraineté de la
France »3. De manière particulièrement significative, à l’époque où s’achève la conquête de la
région, en octobre 1842, une cérémonie officielle singulièrement fastueuse est organisée à
Bône – en présence du général Baraguay d’Hilliers, commandant la division de Constantine,
du général Randon, commandant la subdivision de Bône, de l’archevêque d’Alger et de six
évêques venus spécialement de France – pour célébrer la translation de Pavie à Bône des
reliques de Saint Augustin, ancien évêque d’Hippone (et néanmoins berbère originaire de
Thagaste/Souk-Ahras). Pour l’occasion, une statue du saint a même été coulée avec le bronze
des anciens canons turcs de la casbah4.
Sauf pour ce qui concerne les opérations françaises de 1836 et 1837 contre la ville de
Constantine, la guerre de conquête est, dans la région comme dans le reste de l’Algérie, une
« petite guerre »5, toujours recommencée, sans front défini, où des opérations militaires de
nature et d’ampleur très variées succèdent par intermittence à des périodes de calme apparent.
Les affrontements entre combattants algériens et troupes françaises y sont rudes et parfois
sanglants, et les populations algériennes « civiles » de la région sont souvent victimes de
brutalités et de violences. Globalement toutefois, les hostilités semblent avoir été moins
meurtrières dans la région de Bône que dans l’Algérois ou en Oranie et les pertes humaines
engendrées par la guerre – pour lesquelles nous ne disposons au demeurant d’aucune
évaluation – y ont vraisemblablement été proportionnellement plus limitées. Trois faits
contribuent à expliquer ces différences entre la région de Bône et l’Algérois ou l’Oranie. La
chute de Constantine en 1837 détruit le principal centre de résistance du beylik de l’Est et
disloque l’armée beylicale. La résistance dans la région de Bône n’est plus alors le fait que
des tribus, aux moyens de lutte individuellement limités et le plus souvent impuissantes à
combiner leurs forces, alors que, à cette date et pendant encore près d’une dizaine d’années,
l’émir Abdelkader est capable de mobiliser face à Bugeaud des capacités de combat
importantes dans l’Algérois et en Oranie. D’autre part, les responsables militaires français

3
Yver Georges, Correspondance du maréchal Valée, gouverneur général des possessions françaises dans le
nord de l’Afrique. Tome I (octobre 1837-mai 1838), Paris, Editions Larose, 1949, p. 433. Le commandant de
Mirbeck ajoute, en référence au rôle joué par les troupes supplétives algériennes que nous évoquons plus loin :
« Une chose non moins remarquable, c’est que ce sont les indigènes qui servent d’instruments aux Français
pour atteindre ce but ».
4
Maîtrot, Bône militaire, op. cit., p. 380.
5
La terminologie anglo-saxonne utilisée pour caractériser la « petite guerre » est celle de « conflit asymétrique
de basse intensité ». Voir notamment à ce sujet Frémeaux Jacques, La France et l’Algérie en guerre…, op. cit. et
Carleton Steve (chef de bataillon), « Cas concret d’une petite guerre : les razzias et enfumades de la conquête de
l’Algérie », 5 p., www.ecoledeguerre.defense.gouv [consulté le 19.08.2016].

78
opérant dans la région de Bône – à l’exception notable, jusqu’en 1836, de Yusuf, sur lequel
nous reviendrons – mettent en général en œuvre une politique qu’il est possible de qualifier de
relativement modérée, en cherchant souvent à « se concilier les tribus plutôt que les piller »6.
Enfin, on peut admettre – conséquence éventuelle de la relative modération des responsables
militaires français – que les tribus de la région étaient globalement, selon les termes du
maréchal Valée7, « moins belliqueuses » que celles de l’Algérois ou de l’Oranie8.
La guerre de conquête mêle opérations militaires, négociations et actions politiques, et
mesures d’organisation administrative. Elle se déroule schématiquement en quatre
séquences se chevauchant partiellement: une première séquence correspond à l’occupation par
le corps expéditionnaire français de la ville de Bône et de ses abords immédiats (1830-1832).
Cette séquence est suivie d’une période d’incertitudes et d’atermoiements d’environ quatre
ans, jusqu’à la veille de la première expédition française sur Constantine en 1836. Une
troisième séquence correspond aux années 1836-1838, années-charnières au cours desquelles
les Français s’emparent de Constantine et mettent en place une organisation du territoire, avec
notamment la création de la subdivision militaire de Bône. Enfin, la quatrième séquence, qui
débute dès les lendemains de la chute de Constantine, correspond à l’élargissement du
périmètre géographique de la conquête et à sa consolidation. Elle s’étend jusqu’au milieu des
années 1840, et même quelques années au-delà pour ce qui concerne le pays des Hannencha,
qui occupe une place particulière au sein de cette séquence.
Il n’entre pas dans notre propos de donner une description détaillée des multiples
péripéties des opérations militaires de la conquête, description d’ailleurs fastidieuse et
fréquemment confuse d’une « histoire batailles » qui, pour l’essentiel, recopierait ou
paraphraserait celle présentée dans les ouvrages de référence que nous citons ci-après. Nous
nous contenterons d’analyser le contexte général de chacune des séquences et d’en présenter
les faits déterminants. Les opérations de la conquête française occupent une place importante
dans trois ouvrages spécifiquement consacrés à l’histoire de la région de Bône/Annaba,
ouvrages qui constituent des références utiles pour ce qui concerne la description factuelle des

6
Rahem Karim, Le Sillage de la tribu, op. cit., p. 47.
7
Lettre du 9 novembre 1837 du gouverneur général Valée au ministre de la Guerre, in Yver Georges,
Correspondance du maréchal Valée. Tome I (octobre 1837-mai 1838), Paris, Editions Larose, 1949, p. 68.
8
En revanche, nous ne retenons pas l’argument, fréquemment mis en avant par l’historiographie coloniale, selon
lequel les combats dans la région de Bône furent moins violents en raison du fait que « les indigènes de cette
province ont été depuis longtemps en contact avec l’Europe par la fréquentation des anciens comptoirs établis
sur ce point. » (Lettre du 4 août 1839 de Dussert, directeur des affaires civiles à Oran au général de Castellane,
in Algérie 1830-1962, Paris, 1999, p. 98). Les tribus ayant été effectivement en contact avec les Français des
« comptoirs d’Afrique » ne regroupaient qu’une faible proportion des populations de la région et les relations
entre elles et le personnel des comptoirs étaient loin d’être idylliques, comme nous l’avons indiqué au chapitre 1.

79
évènements militaires marquants de la conquête. L’Histoire de Bône9 de l’ancien interprète
militaire Bouyac publiée en 1892 et le Bône militaire10 du capitaine Maîtrot publié en 1912
développent la vision d’auteurs de leur temps, personnellement engagés dans l’aventure
coloniale à laquelle ils participent et qu’ils soutiennent11. La place des Algériens dans leur
récit de la conquête se limite essentiellement à celui d’ennemis à combattre et à soumettre, et
les appréciations critiques sur la conduite de la conquête sont exceptionnelles et feutrées. Par
opposition, Annaba, 25 siècles de vie quotidienne et de luttes – dont le tome II12 est en grande
partie consacré à l’histoire de la région durant la période coloniale – que publie H’sen
Derdour en 1983 nous fait passer de l’autre côté du miroir de l’histoire coloniale. L’auteur,
descendant d’une vieille famille d’Annaba, homme de culture connu dans les milieux des arts
lyriques et dramatiques est un historien amateur. H’sen Derdour reprend chez Bouyac et chez
Maîtrot beaucoup d’informations brutes, mais les complète ou les réinterprète à partir de
récits, plus ou moins légendaires, conservés par certaines des grandes familles d’Annaba,
voire à partir de souvenirs et mythes provenant de la mémoire collective de la population
algérienne. En réinterprétant ainsi les évènements du point de vue des Algériens – quitte à
céder parfois à l’anachronisme en faisant notamment des combattants algériens de l’époque
de la conquête les archétypes des moudjahidine de la guerre de libération nationale – H’sen
Derdour reflète « le point de vue des idéologies dominantes autochtones qui ont eu à se
succéder [en Algérie]»13. Son ouvrage ne constitue cependant pas l’histoire « officielle »
algérienne de la région de Bône. Lors de sa parution, il fut reproché à l’auteur de ne pas être
« en liaison étroite avec une conception révolutionnaire de l’écriture de l’Histoire »14.

9
Bouyac René, Histoire de Bône. Paris, Lecène, Oudin & Cie, 1892, 354 p.
10
Maîtrot, Bône militaire : 44 siècles de luttes, du XIVe siècle avant JC au XXe siècle après notre ère. Bône,
Mariani, 1912, 518 p.
11
Prochaska juge ainsi les ouvrages de Bouyac et de Maîtrot: « In short, Maîtrot is much superior to Bouyac as
a historian, but fails to escape prevailing colonialist prejudices » (Prochaska David, Making Algeria French,
Colonialism in Bône 1870-1920, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, pp. 250-253). Prochaska
présente également (pp. 254-257) une critique de l’ouvrage de H’sen Derdour que nous évoquons plus bas.
12
Derdour H’sen, Annaba, 25 siècles de vie quotidienne et de luttes, Tome II, Alger, SNED, 1983, 590 p.
13
Présentation de l’ouvrage en quatrième de couverture par Abdelkader Méziani.
14
Ibid.

80
Forces armées et combattants

Les combattants algériens : armée beylicale et goums des tribus


La résistance militaire à l’occupation française de la région est conduite par deux types
de forces armées algériennes: l’armée beylicale d’une part, les goums des tribus d’autre part.
Jusqu’à la prise de Constantine par les Français en 1837, le bey El Hadj Ahmed dispose du
maghzen du beylik15, armée aux caractéristiques proches d’une armée régulière, dont le
commandement en opérations est assuré soit par le bey lui-même, soit fréquemment par le
bach-hamba Ben Aïssa. Le maghzen comporte des corps de fantassins soldés (zouaoua)
recrutés dans les tribus kabyles du beylik et des corps de cavalerie mis à disposition par
certaines tribus particulières (tribus « maghzen »). Y sont fréquemment associés à titre de
troupes auxiliaires – ce sera le cas dans la quasi-totalité des engagements de l’armée beylicale
dans la région de Bône – des combattants de goums des tribus « ordinaires ». Le bey El Hadj
Ahmed chiffre à 1.500 fantassins et 5.000 cavaliers la composition de son armée lors de la
première tentative d’occupation de Constantine par les Français en 1836, effectifs auxquels
s’ajoutent les 1.000 hommes de la garnison restée à Constantine16.
Avant 1830, une autre composante de l’armée beylicale était constituée par le
contingent de la milice turque (un peu plus de 300 soldats) mis à la disposition du bey par
Alger et renouvelé chaque année. Ce contingent ne joua plus de rôle réel dans l’armée du
beylik de l’Est après la chute d’Alger, chute qui interrompit le processus de renouvellement
du contingent. Une partie du contingent installé à Constantine qui s’était opposée à El Hadj
Ahmed avait d’ailleurs été éliminée dès 183017, tandis que la garnison turque de Bône était
passée au service des Français en 1832 lors de l’occupation de la casbah par d’Armandy et
Yusuf. Le corps expéditionnaire français n’eut ainsi jamais à s’opposer, dans la région de
Bône, à des forces turques.
Après la prise de Constantine par les Français en 1837, l’armée beylicale se
désagrégea et El Hadj Ahmed ne conserva à ses côtés qu’une faible partie de ses troupes18. Il

15
Voir chapitre 1.
16
« Mémoires d’Ahmed Bey », Revue africaine, 1er et 2e trimestres 1949, p. 92. El Hadj Ahmed précise qu’il a
alors convoqué les contingents de toute la province et que « pas un ne manqua au rendez-vous ».
17
Pendant qu’El Hadj Ahmed était à Alger où il participa aux combats contre l’armée française à Staoueli, la
garnison turque de Constantine décida de le déposer et de nommer un nouveau bey. A son retour à Constantine,
El Hadj Ahmed fit condamner à mort et exécuter les plus coupables et « un bon nombre de janissaires expièrent
cruellement la tyrannie qu’ils exerçaient depuis si longtemps sur le pays » (« Mémoires d’Ahmed Bey », op. cit.,
pp. 75-76.)
18
D’après ses mémoires (op. cit., p. 120), il disposait encore de 700 cavaliers et fantassins en 1844.

81
continua la lutte contre l’occupation française avec l’appui de diverses tribus du beylik
jusqu’en 1848, mais il ne mena alors plus aucun combat dans la région de Bône.
Le corps expéditionnaire français eut aussi à se confronter aux goums des tribus dès
les premières tentatives d’occupation de Bône et jusqu’à la fin de la conquête. Dans la quasi-
totalité des groupes tribaux, les hommes autres que les adolescents et les vieillards sont armés,
et, cavaliers ou fantassins, constituent le goum de la tribu, placé sous le commandement du
cheikh ou du caïd19. En 1845, les autorités françaises évaluent à près de 25.000 le nombre des
hommes en armes des tribus de la subdivision de Bône20.

Hommes en armes des tribus de la subdivision de Bône en 1845


Fantassins Cavaliers Total
Cercle de Bône 4.409 1.417 5.826
Cercle de l’Edough 2.248 214 2.462
Cercle de La Calle 2.408 956 3.364
Cercle de Guelma 5.714 1.356 7.070
Tribu des Hannencha 4.511 1.684 6.195
Total subdivision de Bône 19.290 5.627 24.917
Source : ANOM F80/1675. Général Randon, Note sur la subdivision de Bône, 1 er mai 1846.

Les combattants algériens, qu’ils appartiennent à l’armée beylicale ou aux goums des
tribus, fortement motivés par la lutte qu’ils mènent contre les Français pour la défense de
l’Islam, la sauvegarde de leur indépendance et la protection de leur territoire, font preuve d’un
esprit combatif remarquable. Leur courage au combat sera d’emblée reconnu par les militaires
du corps expéditionnaire français. L’officier Pellissier de Reynaud rapporte dans les Annales
algériennes qu’à l’issue de la première expédition sur Bône en 1830, au cours de laquelle les
goums des tribus de la plaine d’Annaba ont harcelé les troupes du général Damrémont, il a
« entendu dire à bien des officiers que, sans aucun doute, nos succès eussent été beaucoup
moins prompts dans les plaines de Staouéli, et surtout beaucoup plus meurtriers, si nous y
avions trouvé des ennemis aussi acharnés qu’à Bône »21.
En revanche, les unités combattantes – maghzen du beylik et goums des tribus –
souffrent, par comparaison avec le corps expéditionnaire français, de tactiques de combat
19
Voir chapitre 1 ci-dessus.
20
La conquête française du territoire de la subdivision de Bône est achevée en 1845. Toutefois, les chiffres des
hommes en armes à cette date donnent une bonne image des forces des goums à l’époque de la guerre.
21
Pellissier de Reynaud, Annales algériennes (tome 1er), Paris, Librairie militaire Dumaine, 1854, p. 106.
Pellissier de Reynaud a vécu en Algérie de 1830 à 1842 et y a servi comme officier d’état-major, puis comme
directeur des affaires arabes et membre de la commission pour l’exploration scientifique de l’Algérie créée en
1839.

82
rudimentaires, d’une discipline au combat beaucoup moins forte et d’un armement de moindre
qualité (fusils « arabes » ou mokhala de faible portée et dépourvus de baïonnettes si utiles
dans les combats au corps à corps, poudre de mauvaise qualité)22. L’armée beylicale est en
outre handicapée par la quasi-absence d’artillerie de campagne et par une logistique largement
défaillante, obligeant dans la pratique la troupe à vivre essentiellement sur les ressources
locales.

L’armée d’Afrique dans la région de Bône


Le corps expéditionnaire français en Algérie, communément désigné dès l’origine par
le terme d’ « armée d’Afrique », est constitué de troupes quasi-professionnelles recrutées en
France (où le service militaire est fixé en 1832 à sept ans) et à l’étranger (Légion étrangère
créée en 1831). S’y ajouteront dès le début de l’occupation des troupes auxiliaires recrutées en
Algérie, que nous évoquerons plus loin.

Les troupes françaises à Bône en 1833


Hommes Chevaux
Officiers Troupes d’officiers de troupes
Etat-major général 6 - 14 -
Infanterie 110 2.984 16 10
Cavalerie 17 238 15 27
Artillerie 8 159 6 25
Génie 6 303 3 22
Equipages militaires 2 89 2 30
Officiers, employés et ouvriers 38 108 - -
d’administration
Corps auxiliaire turc 1 181 6 100
Otages - 28 - 28
Gendarmerie 1 18 2 _
TOTAL 189 4.108 64 242
Source : ANOM F80/1670. Note du 28 janvier 1833 du bureau des opérations militaires du ministère de la
Guerre.

Les effectifs stationnés dans la région évolueront au cours des diverses séquences de la
guerre de conquête, mais resteront toujours à un niveau élevé. Lors de la première tentative
d’occupation de Bône, le général Damrémont débarque à la tête d’environ 2.500 hommes.

22
Pour une analyse plus complète des forces et faiblesses des combattants algériens, se reporter à Frémeaux
Jacques, La France et l’Algérie en guerre 1830-1870, 1954-1962. Paris, Economica et Institut de stratégie
comparée, 2002, pp. 97-101.

83
Début 1833, quelques mois après l’occupation définitive de la ville, l’effectif des troupes, en
totalité stationnées à Bône, atteint 4.108 hommes de troupe et 189 officiers 23. Pour plus de
70%, il s’agit de troupes d’infanterie. La cavalerie est presqu’inexistante, la seule unité
montée importante étant alors le corps auxiliaire turc, formé à partir de l’ancienne nouba de la
casbah de Bône.
En 1836 et 1837, la préparation des opérations sur Constantine amène une
augmentation temporaire des effectifs24. L’extension géographique du périmètre d’occupation
qui suit cette opération et la chute de Constantine justifie le maintien d’effectifs élevés,
désormais stationnés dans divers établissements militaires (Bône, Guelma, La Calle, Dréan,
Nechmeya, Medjez Amar25): 7.366 hommes de troupe et 254 officiers, y compris le corps
auxiliaire turc (238 hommes) et 127 spahis auxiliaires algériens26 en 1839. En 1844, époque à
laquelle la conquête de la région est pratiquement achevée, les effectifs militaires peuvent être
fortement réduits et il est alors convenu de ne plus maintenir que 3.220 hommes répartis entre
Bône (2.153), Guelma (790) et La Calle (277), les troupes auxiliaires algériennes jouant
d’ailleurs un rôle accru, avec 760 spahis27.
Charles-André Julien a brossé un tableau suggestif de l’armée d’Afrique28, de ses
soldats en haillons soumis à de dures épreuves, des déficiences de l’intendance et de
l’organisation sanitaire, de l’esprit des officiers soucieux d’actions d’éclat et d’avancement
rapide. Les troupes stationnées dans la région de Bône n’échappent pas à cette condition.
Assurant un commandement très éphémère à Bône, du 2 janvier au 7 février 1838, le général
de Castellane – officier de tradition29 et vétéran des campagnes napoléoniennes – note30 que
« les différents corps, les armes spéciales particulièrement, ressemblent ici à une troupe
d’arlequins. […] Le laisser-aller existant en France est encore plus grand ici. […] Les
règlements sont foulés aux pieds. […] La tenue des troupes est déplorable ; il faut le voir

23
A cette même époque, les effectifs totaux de l’armée d’Afrique s’élèvent à 23.545 hommes de troupe, 1.306
officiers et le nombre de chevaux à 1.890.
24
Les effectifs du corps expéditionnaire de la première expédition de Constantine en 1836 atteignent 8.766
hommes, dont 7.410 Français et 1.356 supplétifs (« Turcs » et Algériens).
25
A la suite d’une visite d’inspection dans la région du maréchal Bugeaud, gouverneur général, seuls sont
maintenus après 1841 les établissements militaires de Bône, Guelma et La Calle. Les autres établissements, créés
en préparation des expéditions sur Constantine, sont fermés. Bugeaud s’oppose à la multiplication de postes
permanents qui immobilisent des effectifs et « sont une source d’embarras, de faiblesse et de danger »
(circulaire du 14 octobre 1845, BO-GGA 1846, p. 83).
26
TSEFA 1839, pp 18-19.
27
TSEFA 1843-1844, p. 32-33. Les statistiques n’individualisent plus le corps auxiliaire turc.
28
Julien Charles-André, Histoire…, op. cit., Chapitre VI : L’armée d’Afrique, pp. 270-341.
29
Charles-André Julien note (Ibid., p. 277) que le général « n’aimait pas les innovations ». Avant cette brève
étape en Algérie, le général de Castellane commande la division militaire des Pyrénées orientales où est assurée
la formation de certaines unités à diriger vers l’Algérie. Il y retournera à l’issue de son séjour à Bône.
30
Journal du maréchal de Castellane 1804-1862. Tome troisième 1831-1847, Paris, Plon, 1897, pp. 140-157.

84
pour le croire ». Il est très critique à l’égard des officiers en charge de l’encadrement
supérieur des troupes. Le général Trézel, son prédécesseur à Bône, « n’est pas du tout
militaire. Homme de cabinet, il n’a rien de ce qu’il faut pour enlever le soldat ; il ignore les
détails du métier. On ne sait pas pourquoi on l’a employé à des expéditions ». L’incapacité de
nombreux chefs de bataillon est pour Castellane une des plaies de l’armée. A Bône, le colonel
Brice « est un détestable commandant de place » qu’il met pour 48 heures aux arrêts. Le
lieutenant-colonel Dorliac, qui commande le camp de Medjez-Ammar et a fait bivouaquer les
troupes en dehors de l’enceinte du camp est « une espèce de fou ». A Guelma, le commandant
de la Raiterie n’est pas capable de faire les commandements pour former en bataille le carré à
son bataillon. Même le colonel Duvivier, « malgré toutes ses prétentions à être un homme
supérieur en tout […] est dans l’impossibilité de faire exécuter le moindre mouvement » au
bataillon de Guelma.
La situation sanitaire globale des troupes françaises de la région est particulièrement
mauvaise dans les premières années de la conquête: de 1832 à 1839, 7.216 militaires français
meurent dans les hôpitaux de Bône et dans les ambulances de Guelma, Dréan et Medjez-
Amar. Les années les plus meurtrières sont 1833 (1.526 décès) et 1837 (2.318 décès, à la suite
d’une épidémie de choléra)31. Pour les autorités militaires françaises, il s’agit là du « résultat
inévitable des fatigues des expéditions, des travaux extraordinaires auxquels les troupes sont
assujetties et de l’obligation où l’on est en Afrique, à défaut de casernement, de placer une
partie des troupes dans des bâtiments mal appropriés ou sous la tente »32. Malgré la prise de
possession de force par l’armée de nombreux bâtiments immédiatement après l’occupation de
la ville de Bône33 et la construction d’établissements militaires à laquelle d’importants crédits
sont affectés, les conditions de logement des troupes sont globalement mauvaises. En 1839,
environ 40% des militaires de la région seulement sont logés dans des casernes en dur, le reste
l’est dans des baraques en bois souvent insalubres ou sous la tente.
Malgré les difficultés internes auxquelles il est confronté, le corps expéditionnaire
français, formé de troupes vigoureuses, bien entraînées, disciplinées au combat sinon au
bivouac, endurantes et habituées à une vie rustique, dispose d’un potentiel de combat
important . S’éloignant des pratiques de la guerre classique européenne, et s’inspirant des

31
Les conditions sanitaires sont particulièrement mauvaises à Bône, en raison de l’insalubrité du site,
marécageux et foyer de paludisme, et de la saleté de la ville. Le général de Castellane rapporte (op. cit., p. 142)
que, en quinze mois en 1836-1837, le 3e régiment de chasseurs à cheval d’Afrique a, sur un effectif de 1.100,
perdu 409 hommes dont 12 seulement par le feu.
32
TSEFA 1838, p. 51 et TSFEA 1839, p.45.
33
Sur les 674 maisons existant à Bône début 1833, l’autorité militaire occupe en 1836 288 maisons, dont 266
sont affectées au casernement des troupes. (Baude, L’Algérie. Paris, Arthus Bertrand, 1841, tome I, p. 270).

85
tactiques mises en œuvre dans la guerre napoléonienne en Espagne, mais aussi de
l’expérience turque en Algérie, le commandement adaptera ses techniques de combat aux
conditions particulières d’une guerre de conquête coloniale, ce qui en fera un adversaire
redoutable pour les combattants algériens.

Les « Turcs de Bône »


Lors de l’occupation de la casbah de Bône par les capitaines d’Armandy et Yusuf en
1832, la garnison turque stationnée dans la forteresse passe au service des Français et est alors
constituée en corps auxiliaire de cavalerie placé sous le commandement de Yusuf 34. Composé
lors de sa création de 105 hommes, le corps incorpore rapidement de nouveaux éléments
(notamment recrutés à Alger, d’après Bouyac) et voit ses effectifs atteindre 181 début 1833,
276 en 1834 et 390 en 1836. Le général d’Uzer, qui commande à Bône à partir du 15 mai
1832, « est très content des Turcs, ils lui sont fort utiles, ils forment d’ordinaire son avant-
garde, l’éclairent parfaitement [lors des reconnaissances qu’il effectue dans les alentours de
Bône], sont craints des Arabes et en trop petit nombre pour lui donner de l’inquiétude. […]
Avec cette petite troupe de cavalerie, lorsqu’il pourra l’appuyer de fortes colonnes
d’infanterie, il fera trembler les tribus voisines »35. C’est ce même corps auxiliaire qui,
comme nous le verrons plus loin, sera utilisé par Yusuf jusqu’en 1836, notamment pour
mener des razzias dans la plaine de Bône. Après les expéditions de Constantine, une partie des
hommes du corps des Turcs de Bône est incorporé dans les unités de spahis, le reste dans le
demi-bataillon des « tirailleurs de Bône » constitué en 184036. L’administration française
continua à faire preuve de sollicitude à l’égard des anciens « Turcs de Bône ». Le maréchal
Randon intervint à plusieurs reprises, lorsqu’il était soit ministre de la Guerre, soit gouverneur
général de l’Algérie, pour que soient accordés des subsides et pensions en leur faveur.

Les troupes supplétives algériennes de l’armée française : le « maghzen des Français »


Le maintien de l’ordre dans les tribus à l’époque ottomane reposait sur l’emploi de
troupes auxiliaires algériennes (maghzen, deïras et goums) qui opéraient en soutien aux

34
Le gouvernement français avait initialement ordonné le transfert des Turcs de Bône en Asie mineure (comme
il l’avait fait pour les Turcs d’Alger), mais était revenu sur cette décision après que d’Armandy eût fait part de
l’intérêt de conserver « des gens qui nous ont rendu de bons et de loyaux services, surtout si l’on a toujours le
projet d’aller à Constantine » (Bouyac, Histoire de Bône, op. cit., p. 210).
35
ANOM F80/1670B. Note du ministère de la Guerre, s.d. [~1832] et TSEFA 1838, p. 138.
36
Arrêté GGA (Valée) du 10 octobre 1840 (BO-GGA 1838/1841). Le demi-bataillon des tirailleurs de Bône
comporte 105 soldats « indigènes » et un encadrement majoritairement français (7 officiers et sous-officiers),
avec seulement un sergent et quatre caporaux « indigènes ».

86
contingents de la milice turque37. Ce modèle inspire largement le système de troupes
supplétives algériennes que mettent en place les responsables militaires français dans les
premières années de l’occupation, au fur et à mesure de la soumission des tribus, et que
Jacques Frémeaux désigne sous le terme de « maghzen des Français » dans l’article de
synthèse qu’il leur consacre38.
Le recrutement des premières troupes supplétives algériennes, dès les mois suivant
l’occupation de Bône, a en fait un objectif qui va bien au-delà d’une simple contribution au
maintien de l’ordre dans les quelques tribus de la zone très restreinte occupée par l’armée
française – maintien de l’ordre dans lequel s’impliquera surtout le corps des « Turcs de
Bône ». Le général Monck d’Uzer, pour qui « c’est par la politique et non par la force des
armes que la conquête doit marcher »39, veut étendre et consolider les relations entre l’armée
française et les populations algériennes de la région – en d’autres termes obtenir la
bienveillance d’abord, la collaboration ensuite, des tribus – en recrutant des Algériens qui
seraient employés « moins comme soldats que comme intermédiaires ». A la fin 1832 est ainsi
formé un corps de cavalerie sous le nom d’ « otages », regroupant des hommes issus des
grandes familles citadines de Bône ou des familles influentes des tribus voisines de la ville.
Les recrues sont propriétaires de leurs chevaux et de leurs armes et reçoivent une solde de
1,80 boudjou (environ 3 francs) par jour, montant relativement élevé par comparaison avec les
soldes qui seront ultérieurement servies aux troupes supplétives. L’effectif du corps des
otages croit rapidement, de 28 cavaliers en janvier 1833, à 49 en juillet, 80 en janvier 1834,
192 en juillet, pour atteindre 201 en janvier 1835. Le corps compte alors dans ses rangs,
comme sous-officiers ou simples cavaliers « les gens les plus considérables de la province »,
notamment quatre caïds, dont ceux de Bône et de Stora, et le fils du khalifa du bey El Hadj
Ahmed. Le corps des otages ne reçoit pas de formation militaire, au motif que les hommes
sont appelés à combattre en simples tirailleurs ou flanqueurs en accompagnement des unités
françaises, mais surtout en raison des doutes du commandement français sur la fiabilité de la
troupe : Monck d’Uzer « croyait qu’il était peu convenable de faire partager aux indigènes
une instruction qu’ils pourraient un jour tourner contre nous-mêmes ; il ne consentit donc
jamais à donner aux otages ni officiers ni sous-officiers français »40. Le corps des otages est

37
Voir chapitre 1.
38
Frémeaux Jacques, « Les premières troupes supplétives en Algérie ». Revue historique des armées, n° 255,
2009, pp. 61-67.
39
ANOM F80/1672. Note de février 1837 du capitaine Delcambe au lieutenant-colonel Arthur Foy. Capitaine
d’Etat-Major, Delcambe a commandé les spahis auxiliaires de Bône en 1834.
40
ANOM F80/1672. Ibid.

87
dissous en 1835 lors de la création des escadrons de spahis réguliers, au sein desquels certains
membres du corps des otages seront intégrés, malgré les fortes réserves de Monck d’Uzer41.
La « gendarmerie maure » constitue un autre corps de troupes auxiliaires créé à Bône
en 1833. Ce corps, aux effectifs limités (une vingtaine d’hommes recrutés dans les tribus)
exerce dans la banlieue de Bône un service de surveillance et de police rurale analogue à celui
des gardes-champêtres en France. « Leur connaissance des localités et des habitudes des
indigènes rendent très utiles les renseignements qu’ils peuvent fournir sur l’état du pays »42.
Alors que l’établissement du corps des otages par Monck d’Uzer était une initiative
locale avec des objectifs essentiellement politiques, la création dans l’ensemble de l’Algérie
par le ministère français de la Guerre, sous le nom de spahis43 réguliers, d’une cavalerie légère
composée de troupes algériennes répond à des préoccupations principalement militaires44 :
« Sous le rapport militaire, les Arabes apportent dans nos rangs ce qui nous manque : la
connaissance des localités, du langage et des habitudes militaires de l’ennemi. Il est
d’ailleurs des circonstances où leur concours est indispensable, et c’est particulièrement dans
les expéditions éloignées, rapides et secrètes que ces corps peuvent être le plus utiles »45. Les
spahis réguliers sont organisés en escadrons. Deux seront initialement créés à Bône en 1835,
suivis de deux autres en 183646. Les effectifs théoriques des quatre escadrons s’élèvent à 566
spahis et 29 officiers. Le chef de corps des spahis regroupant les escadrons de Bône est en
principe français – par exception, le premier chef de corps à Bône est Yusuf, alors
commandant à titre « indigène » – ainsi que le capitaine à la tête de chaque escadron. Au sein
des escadrons, Français et Algériens se partagent les postes d’officiers et de sous-officiers. La
connaissance de l’arabe pour les Français et du français pour les Algériens est requise pour
tout avancement. Les spahis souscrivent un engagement initial de trois ans, avec faculté de
réengagement de un à trois ans. Ils fournissent leur propre cheval et sont en uniforme
(burnous rouge, pantalon et gilet bleu céleste, ceinture et chechia rouge). Le corps des spahis

41
Monck d’Uzer estime que l’engagement de trois ans imposé aux spahis réguliers « n’arrêterait pas ceux qui
voudraient déserter et n’aurait d’autre résultat que de faire, par la crainte d’être arrêtés un jour, des ennemis
acharnés de notre cause ». (ANOM F80/1672. Ibid.).
42
TSEFA (février 1838), p. 129.
43
Le terme de spahis était déjà employé sous la période turque pour désigner des troupes montées originaires des
diverses contrées de l’empire ottoman au service de l’administration algérienne.
44
D’autres unités incorporant des Algériens avaient été créées antérieurement dans l’armée française, notamment
les zouaves et les chasseurs d’Afrique. Nous n’évoquons pas ces unités, qui ne jouèrent pas de rôle particulier
dans la région de Bône. Au demeurant, ces unités abandonnèrent assez rapidement le recrutement d’Algériens
en leur sein.
45
ANOM F80/1670. Note du 15 février 1832 « De la formation des corps arabes » soumise à Savary, duc de
Rovigo, commandant en chef du corps d’occupation d’Afrique.
46
Ordonnances royales du 10 septembre 1834 et du 10 juin 1835. L’organisation des spahis réguliers connut
ultérieurement plusieurs modifications, notamment en 1836 et 1841, sur lesquelles nous ne nous étendrons pas.

88
réguliers reconstitue en fait auprès de l’armée française ce qu’étaient les deïra auprès de
l’armée beylicale. Les tribus où se recrutaient les deïra sont souvent, dès leur soumission à
l’autorité française, une source privilégiée de recrutement des spahis réguliers : par exemple
dans le cercle de Bône, les Karézas, les Merdès, les Beni Urgine et, après 1837 seulement, les
Drides ; dans le cercle de Guelma, les Guerfa; ou, dans le cercle de La Calle, les Nehed.
En complément des unités de spahis réguliers, le commandement français fait
également appel à titre occasionnel, pour des opérations particulières ou pour des tâches
spécifiques, à des spahis irréguliers, formés en unités montées de tailles très diverses à partir
des goums des tribus soumises, unités soumises à un service temporaire et placées en général
sous le commandement direct du caïd ou du cheikh de la tribu. Une fois terminée l’opération à
laquelle ils ont participé, les spahis irréguliers retournent chez eux pour attendre un nouvel
appel. Le parallèle est frappant entre l’utilisation de ces spahis irréguliers par l’administration
militaire française et l’utilisation des goums des tribus autres que les tribus maghzen par
l’administration beylicale. Le corps des « otages » créé à Bône dès 1832 par le général Monck
d’Uzer dans le but principal d’établir des relations cordiales avec les tribus préfigure ce que
sont les spahis irréguliers. Pellissier de Reynaud a une appréciation critique sur cette création :
« Les dépenses pour cet objet s’élevèrent, à Bône, à 15.000 francs par mois47, quoique la
plupart de ces prétendus spahis ne fussent ni montés ni équipés convenablement, et qu’ils
formassent plutôt un ramassis de pâtres qu’une troupe de guerriers »48. Une organisation
plus structurée, se rapprochant de celle des spahis réguliers49, sera mise en place en 1840 pour
les spahis irréguliers des cercles de Guelma et de La Calle50. Les spahis irréguliers sont alors
soumis à un service permanent et sont constitués en escadrons. L’escadron comporte une
centaine de spahis, l’encadrement en est assuré par un lieutenant français, chef de l’escadron,
assisté d’un sous-lieutenant français, de cinq sous-lieutenants « indigènes » et de 25 sous-
officiers « indigènes ». Les spahis s’habillent (burnous bleu et turban), s’équipent, s’arment et
se montent à leurs frais et bénéficient d’une solde journalière de 1,70 francs. Les spahis sont
pris dans les tribus du cercle. Lorsque le contingent d’une tribu atteint une trentaine de
cavaliers, il constitue un peloton commandé par un sous-lieutenant pris dans la tribu. Les
contingents de taille inférieure sont groupés pour constituer un peloton commandé par un

47
Les spahis irréguliers bénéficient d’une solde de 60 centimes par jour. Il n’est pas interdit de penser qu’une
partie de cette solde bénéficiait plutôt aux chefs des tribus qu’aux spahis eux-mêmes.
48
Pellissier de Reynaud, Annales algériennes, t.1, op. cit. ; p. 275.
49
La différence essentielle entre spahis réguliers et spahis irréguliers est alors de caractère administratif. Les
spahis réguliers émargent au budget du ministère de la Guerre, tandis que les spahis irréguliers émargent au
budget « colonial ».
50
BO-GGA 1838-1841. Arrêtés GGA (Valée) du 5 septembre et du 20 septembre 1840.

89
sous-lieutenant pris dans la tribu la plus influente. Par ailleurs, alors que les goums des tribus
étaient formés jusque-là exclusivement de volontaires mobilisés à titre occasionnel et ne
recevant pas de rémunération (autres que des primes d’opération et les prises de butin en cas
de participation à des razzias), sont créés auprès de certains chefs des grandes tribus des
goums « officiels » dont les membres – dénommés khiela (cavaliers) ou askar (fantassins) –
sont astreints à un service permanent et sont soldés51. C’est ainsi que sera officialisé en 1846
un goum des Hannencha (également dénommé maghzen des Hannencha) composé de 84
cavaliers (fournissant leur cheval et bénéficiant d’une solde de 1 franc par jour) encadrés par
un maréchal des logis et deux brigadiers52.
Le système ainsi en place dans les années 1840 perdura pour l’essentiel après la
période de la conquête – sous réserve de fréquentes modifications d’organisation et de
conditions d’emploi53 – jusqu’à l’introduction de la conscription des Algériens en 1912, voire
au-delà, pour certaines de ses composantes. Les spahis réguliers seront constitués en smalas
dans les années 1850, et, installés avec leurs familles sur des terres qui leur sont affectées,
deviendront une sorte de « colons militaires ».
Le service dans les spahis est recherché – notamment chez les gens de « grande
tente » et dans les tribus qui, sous le régime beylical, fournissaient des contingents de deïra –
pour le prestige du métier des armes traditionnellement considéré comme le plus noble de
tous, pour l’indépendance qu’il assure à l’égard des chefs de tribu, et pour l’intérêt financier
qu’il présente, le butin pris en opération s’ajoutant à la solde (et aux revenus agricoles pour
les spahis constitués en smalas). Hugonnet, chef du bureau arabe de La Calle, note que « le
maréchal des logis des spahis est après le caïd le plus grand personnage des Nehed »54. Le
service dans les spahis constitue aussi pour les cavaliers issus de familles plus modestes une
promesse d’ascension sociale lorsque l’administration militaire considérera ce corps comme
un vivier pour le recrutement des cheikhs et caïds des tribus55.
Dans le domaine militaire, les supplétifs algériens de l’armée française présentent les
mêmes forces et les mêmes faiblesses que les combattants auxiliaires de l’armée beylicale et
des goums auxquels l’armée française est confrontée au cours de la conquête. Recevant une
formation militaire très rudimentaire, affranchies des règles de discipline en vigueur dans les

51
BO-GGA 1842/1843. Arrêté du ministre de la Guerre (maréchal Soult) du 16 septembre 1843.
52
ANOM ALG GGA 1K3. Lettre du 21 novembre 1846 de la direction des affaires arabes de la province de
Constantine à l’intendant général de la province.
53
Notamment l’organisation en 1845 de trois régiments de spahis pour toute l’Algérie, dont le 3 e régiment à
Constantine, qui incorpore les escadrons de la région de Bône.
54
ANOM ALG GGA 10H15. Notice sur les Nehed, septembre 1850.
55
Voir chapitre 9.

90
unités régulières de l’armée française, les unités de spahis mettent en œuvre les mêmes
techniques de combat que celles des unités du maghzen et des deiras du bey El Hadj Ahmed.
Elles sont d’une manière générale d’un apport limité lors des combats frontaux des débuts de
la conquête auxquels elles sont associées. Lors de la première expédition sur Constantine, en
1836, « les spahis [de Bône] n’ont rendu aucun service. Ils se sont même conduits avec la
plus insigne lâcheté pendant le cours de la campagne, et bien peu sont restés près de leurs
officiers »56 . De même, le maréchal Valée déplore que lors de la deuxième expédition sur
Constantine en 1837, il n’ait été possible de mobiliser qu’une faible partie des spahis de Bône
et qu’ils n’aient alors pas aussi bien servi qu’on pouvait le désirer57 . En revanche, les spahis
se montrent particulièrement efficaces58 dans les coups de main, razzias et autres opérations
ponctuelles contre des tribus insoumises ou révoltées. Ils conduisent plusieurs opérations
contre des tribus tunisiennes, pénétrant parfois sur le territoire tunisien où les militaires
français sont réticents à engager des troupes régulières françaises en raison des implications
diplomatiques que de tels engagements pourraient avoir avec le bey de Tunis59. Après la
période de la conquête française, comme nous le verrons plus loin, les troupes supplétives
constitueront un outil au service de l’administration des bureaux arabes, puis des communes
mixtes. Elles jouent alors un rôle important pour la sécurité des communications (gardes-
routes) et des marchés, le service du courrier, la police quotidienne, le maintien de l’ordre et
le renseignement dans les tribus. Spahis et goums prendront également une part active aux
opérations menées lors de l’occupation française de la Tunisie en 1881.

56
ANOM F80/1672. Rapport du capitaine d’Etat-Major Delcambe au colonel Arthur Foy, février 1837.
Delcambe explique toutefois ces défaillances par le fait que les spahis étaient alors commandés par un officier
(Yusuf) « s’étant montré indiscipliné envers ses propres chefs et incapable de maintenir la discipline parmi ses
subordonnés ».
57
Lettre du 20 décembre 1837 au ministre de la Guerre (Yver Georges, Correspondance du maréchal Valée…,
op. cit., p. 144). Valée se montre dans cette lettre défavorable au développement du corps des spahis : « La
France n’a pas, d’ailleurs, d’intérêt à développer une institution qui lui coûte beaucoup d’argent et dont l’utilité
est contestée et contestable. […] Vouloir imiter la manière de combattre de nos ennemis, organiser des corps
destinés à agir isolément, c’est renoncer à notre supériorité positive pour essayer un système dans lequel tout
l’avantage est du côté des Arabes ».
58
Malgré, dans certaines circonstances particulières, une certaine mollesse au combat, voire même un refus de
combattre, particulièrement de la part de goums. Ainsi, engagés en juin 1851 contre les Nemencha (de la zone de
Tébessa) avec la promesse que l’ensemble du butin à prendre sur cette tribu leur sera réservé, le goum des
Hannencha et des goums de Guelma prennent la fuite « de manière inexplicable » (ANOM ALG GGA 30K4.
Lettre du 1er juillet 1851 du général de Saint-Arnaud).
59
Chapitre 13.

91
Les expéditions sur Bône de 1830 et 1831 et l’occupation de 1832

L’occupation de Bône, un enjeu prioritairement économique et commercial


Dans les semaines suivant la reddition d’Alger du 5 juillet 1830, une expédition
militaire sur Bône est décidée par les autorités françaises. L’opinion dans les milieux
gouvernementaux français est que l’occupation de la ville présenterait un intérêt politique et
militaire – Bône est la porte d’entrée du beylik de Constantine et assure pour partie le contrôle
maritime du littoral de l’Est de la Régence – mais surtout apporterait aux intérêts français
d’importants avantages économiques et commerciaux. « S’il est dans la régence d’Alger une
contrée où la domination française ait quelque espoir de se naturaliser et où notre commerce
ait quelques chances avantageuses de succès, c’est bien sûrement la ville de Bône et son
territoire. […] On était accoutumé à nous y voir, à traiter avec nos marchands, à accueillir, à
ravitailler nos navires et les habitants se sont toujours montrés disposés à entretenir des
relations amicales avec nous»60. La France a effectivement été présente à Bône (et à La Calle
et Collo) pendant près de trois siècles à travers les « concessions d’Afrique » et cette présence
n’a cessé que trois ans auparavant, en 1827, à la suite du déclenchement du conflit avec la
Régence d’Alger61. L’influente Chambre de commerce de Marseille considère la réinstallation
à Bône des armateurs et des commerçants marseillais comme un enjeu majeur pour la
prospérité de la ville phocéenne et, dès la préparation de l’expédition d’Alger, elle s’est
montrée particulièrement active auprès du gouvernement français pour que soit envisagée
l’occupation de Bône, port avec lequel les échanges étaient dans le passé plus importants
qu’avec les autres ports d’Algérie. La prise de contrôle du port favoriserait la reprise des
exportations vers Marseille des céréales, laines, cuirs et bestiaux produits en abondance dans
le Constantinois. Elle permettrait aux maisons marseillaises de reprendre l’approvisionnement
de l’Est algérien en denrées (sucre, café, thé), textiles, quincaillerie et armes et munitions et
permettrait en la matière de lutter efficacement contre la concurrence commerciale de
l’Angleterre et de l’Italie. Le rétablissement en faveur de la France des droits de pêche du
corail entre Collo et la frontière de la Régence de Tunis présenterait également un intérêt
économique majeur, tant pour les marins provençaux et corses – évincés de cette activité au
profit notamment des Napolitains depuis 1827 – que pour l’industrie marseillaise de
transformation du corail, privée de ses approvisionnements en matière première.

60
ANOM F80/1670. Note du 3 juillet 1832 du chef du bureau d’Alger de la direction du dépôt de la guerre et des
opérations militaires au ministre de la Guerre.
61
Voir chapitre 1.

92
La résistance des tribus lors de l’expédition d’août 1830
Le 2 août 1830, une brigade française d’environ 2.500 hommes sous les ordres du
général Damrémont débarque à Bône. Elle est bien accueillie par les habitants de la ville où
s’est rendu quelque temps auparavant un ancien agent de la Compagnie d’Afrique, de
Raimbert, qui y a conservé des intelligences. Les troupes françaises occupent le fort de la
casbah sans rencontrer de résistance de la part de la garnison turque, s’installent en ville et
érigent deux redoutes en bois en avant de la porte de Constantine pour surveiller la plaine.
Dès le 5 août, des contingents de goums des tribus de la plaine – notamment ceux des Drides
emmenés par le caïd Belkacem Benyacoub, proche du bey El Hadj Ahmed, qui, comme nous
le verrons, joue un rôle majeur dans l’organisation d’ensemble de la résistance62 – se montrent
sous les remparts de la ville et au-devant des redoutes et harcèlent les positions françaises.
Aux abords de la ville, des combats très violents opposent dans les jours suivants63 les troupes
françaises et ces goums renforcés par des contingents de l’Edough (Aïchaoua) et de la zone de
La Calle (vraisemblablement les deira des Ouled Dieb). Ces combats sont particulièrement
meurtriers pour les contingents algériens. Le 18 août, le général Damrémont décide
d’interrompre l’opération et d’évacuer Bône. Il a reçu l’ordre du maréchal de Bourmont,
ministre de la Guerre qui dirige l’expédition d’Alger, de ramener ses troupes à Alger en vue
d’une intervention de l’armée d’Afrique contre le nouveau régime mis en place en France à la
suite des Trois Glorieuses et du renversement de Charles X. Le retrait français est effectif le
21 août. L’occupation française de Bône a duré moins de vingt jours.

Le fiasco de l’expédition Huder (septembre 1831)


Après le retrait français, Bône est aux mains des notables et du commandement de la
garnison turque qui ont soutenu l’occupation française, tandis que les tribus environnantes,
mécontentes du soutien apporté aux Français par les citadins, continuent à lancer de temps en
temps des attaques sur la ville et à gêner ses approvisionnements depuis l’intérieur du pays.
Dans les premiers mois de 1831, le bey El Hadj Ahmed – dont l’armée avait jusque-là été

62
L’armée beylicale proprement dite n’est pas intervenue contre les troupes du général Damrémont et les
mémoires d’Ahmed Bey ne font aucune allusion à l’expédition française de 1830. Au moment du débarquement
français, le bey El Hadj Ahmed n’est d’ailleurs pas en position de s’impliquer à Bône. Il vient juste de rentrer
d’Alger (où il a participé aux combats de Staouéli contre les Français) et fait face à une situation difficile à
Constantine où la garnison turque a décidé de le déposer et de nommer un nouveau bey. L’instigateur principal
de la résistance à Bône semble bien ainsi avoir été Belkacem Benyacoub..
63
Pour les chroniqueurs français – notamment Pellissier de Reynaud dans ses Annales algériennes, dont Bouyac
et Maîtrot reprennent le récit – les combats cessent le 11 août, alors que H’sen Derdour fait état de la poursuite
des affrontements jusqu’au 18 août.

93
occupée à guerroyer dans le sud et l’ouest du beylik et n’avait pu s’occuper de Bône – envoie
quelques troupes à Bône pour tenter d’en reprendre le contrôle. Ces troupes, grossies de
contingents des tribus de la plaine et commandées par Ben Zagouta, ancien merkanti64 du bey
à Bône, entreprennent le siège de la ville, mais, menacées par le feu des canons de la casbah,
ne parviennent pas à y pénétrer. La situation de la ville, privée d’approvisionnements,
devenant critique, les notables de Bône demandent alors l’aide du général Berthezène,
commandant des troupes d’occupation à Alger65. En réponse à cette demande, un maigre
détachement de 125 zouaves, soldats algériens de l’armée française, débarque à Bône le 13
septembre 1831. Le détachement est commandé par le capitaine Bigot et l’opération placée
sous la responsabilité du commandant Huder, ancien officier d’ordonnance de l’ambassadeur
de France auprès de la Sublime Porte, officiellement revêtu pour l’occasion du titre de consul
de France à Bône, et dont Pellissier de Reynaud nous indique qu’il « n’avait pas les habitudes
très militaires »66. Le détachement est accueilli triomphalement, distribue des vivres à la
population et occupe la casbah, mais, mal dirigé, fait montre d’une discipline très relâchée. Le
commandant Huder se lie avec Ibrahim El Gritli, ancien bey de Constantine67 alors installé à
Bône68, dont les ambitions semblent être de reprendre le pouvoir dans le beylik. Profitant du
laisser-aller du détachement français, Ibrahim réussit le 26 septembre à prendre le contrôle de
la casbah, en soudoyant partie des soldats turcs et des zouaves qui l’occupent avec de l’argent
que lui a donné Huder. Incapables de reprendre la casbah avec les faibles moyens dont ils
disposent, Huder et Bigot décident le 29 septembre de quitter la ville et d’embarquer sur deux
navires français se trouvant alors en rade de Bône. L’évacuation, pendant laquelle les deux
navires français en rade tirent sur la ville, s’effectue dans des conditions effroyables pour le
contingent français. Poursuivis par les gens des tribus de la plaine qui ont forcé les portes de
la ville et envahi les rues, de nombreux zouaves sont pris ou tués, le capitaine Bigot est tué et
décapité et le commandant Huder est tué au moment où il embarque. Au final, une
quarantaine de zouaves seulement (sur les 125 qui avaient débarqué initialement) réussissent à

64
Délégué chargé du contrôle du commerce et de la perception des taxes à l’exportation.
65
Une demande d’aide est également adressée à Mustapha, frère du bey de Tunis, qui avait été désigné comme
bey de Constantine en application d’une convention de protectorat signée le 18 décembre 1830 – mais qui
n’entra jamais en vigueur – entre le général Clauzel, commandant en chef de l’armée d’Afrique et le bey de
Tunis. (ANOM ALG GGA 1 E 17).
66
Pellissier de Reynaud, Annales algériennes. Tome 1er, op. cit., p. 208.
67
Ibrahim a été bey de Constantine de 1822 à fin 1824. Destitué par le dey Hussein et emprisonné à Alger et à
Médéa, il revient dans le beylik de Constantine en 1830 pour tenter de reconquérir le pouvoir. Battu
militairement par le bey El Hadj Ahmed en 1830, il se réfugie alors en Tunisie, puis vient s’installer à Bône à la
fin de 1830 ou au début de 1831.
68
D’après H’sen Derdour, Ibrahim, qui aurait passé sa jeunesse à Istanbul, y aurait alors fait la connaissance de
Huder lorsque ce dernier y était « jeune attaché militaire » (Derdour H’sen, Annaba… op.cit., p. 233). Il ne nous
a pas été possible de vérifier la validité de cette affirmation.

94
rembarquer et neuf marins français sont tués. L’expédition a duré 16 jours et se termine par un
véritable désastre pour les Français. Ce désastre a un grand retentissement en France. Il
contribue au rappel du général Berthezène qui commandait à Alger la « division d’occupation
d’Afrique » et à son remplacement en décembre 1831 par Savary, duc de Rovigo 69.

La prise de Bône de 1832, « le plus beau fait d’armes du siècle » ou simple exploit sportif?
Au matin du 27 mars 1832, un détachement français d’une trentaine de marins occupe
sans coup férir la casbah de Bône et y hisse le drapeau tricolore. Cette action, qui prélude à la
prise de possession définitive de Bône par les Français est considérée par l’historiographie

La prise de Bône, par Horace Vernet70, ou « le plus beau fait d’armes du siècle »

69
Julien Charles-André, Histoire de l’Algérie contemporaine… op. cit.,p. 84.
70
Tableau exécuté par Horace Vernet en 1836, acheté par le roi Louis-Philippe et conservé au château de
Versailles. Il a été présenté lors de l’exposition Made in Algeria organisée de janvier à mai 2016 au MUCEM de
Marseille où nous l’avons photographié.

95
coloniale comme « un épisode historique, digne des plus belles pages de notre histoire
d’Afrique et dont le maréchal Soult [ministre de la Guerre] disait avec raison à la Chambre
des députés : "C’est le plus beau fait d’armes du siècle" »71. Elle est immortalisée par un
tableau d’Horace Vernet, peintre officiel de la conquête, à l’instar des grandes actions
militaires françaises comme la prise de la smala de l’Emir Abdelkader ou la prise de
Constantine. Elle contribue fortement à créer la légende d’un de ses acteurs, le capitaine
Yusuf, sur lequel nous reviendrons. Seul parmi les chroniqueurs de l’époque, Pellissier de
Reynaud évite de donner un caractère épique à une opération, somme toute des plus modestes
sur le plan militaire, dont certains péripéties « doivent être dépouillées des circonstances
fabuleuses dont il a plu à certaines personnes de les entourer »72.
A l’issue du fiasco de l’expédition Huder de septembre 1831, l’ex-bey Ibrahim
gouverne Bône où il s’appuie sur une garnison turque renforcée par d’anciens janissaires
d’Alger recrutés à Smyrne. Il tente de desserrer le blocus de Bône que lui imposent les troupes
beylicales de Ben Zagouta, avec lesquelles il engage le 5 janvier 1832 une bataille aux
résultats incertains. Le bey de Constantine, qui tient à reprendre le contrôle du port de Bône,
renforce alors les troupes qui assiègent Bône et en confie le commandement au bach-hamba
Ben Aïssa. A Bône, où une partie de la garnison turque a déserté et a rejoint Ben Aïssa et où
les approvisionnements en nourriture deviennent rares, la position de Ibrahim devient de plus
en plus difficile. Ibrahim sollicite l’aide française et rencontre début février 1832 un
émissaire, le capitaine Yusuf, envoyé à Bône afin d’évaluer la situation par Savary,
commandant en chef du corps d’occupation français. Fin février, le capitaine d’Armandy73
accompagné de Yusuf arrive à Bône avec des vivres qu’il fait en partie distribuer en ville.
Dans la nuit du 4 au 5 mars, les troupes de Ben Aïssa occupent la ville, après avoir
réussi à s’en faire ouvrir les portes. Ibrahim se retrouve alors bloqué dans la casbah. Le
capitaine d’Armandy, qui s’est replié sur son navire en rade de Bône, engage alors une double
négociation. D’une part avec Ben Aïssa, qu’il rencontre à plusieurs reprises et avec qui il
évoque les perspectives d’un accord entre le bey El Hadj Ahmed et les Français et dont il
réussit à obtenir qu’il s’abstienne de toute action sur la casbah jusqu’au 20 mars. D’autre part
avec Ibrahim qui souhaite échapper au piège dans lequel il est enfermé. Mais les évènements
se précipitent les 25 et 26 mars : Ben Aïssa informe d’Armandy qu’il s’apprête à lancer

71
Bouyac, Histoire de Bône, op. cit., p.188.
72
Pellissier de Reynaud, Annales algériennes…, op. cit., p. 272.
73
Saint-Cyrien (1813), d’Armandy séjourne de 1816 à 1824 dans divers pays arabes et en Perse et en Inde, puis
devient consul de France à Moka (Yemen) de 1824 à 1830. Bon arabisant, il rejoint le corps expéditionnaire
français à Alger en 1831. Il terminera sa carrière militaire comme général.

96
l’assaut contre la casbah avec ses 2.200 hommes. Dans la casbah, la garnison turque se mutine
contre Ibrahim et, sous l’influence d’Armandy et de Yusuf, accepte de se mettre au service
des Français. Dans la nuit du 26 mars, Ibrahim prend la fuite. Le lendemain matin, un
détachement d’une trentaine de marins français du navire La Béarnaise alors en rade de Bône
occupe la casbah, en y pénétrant non par la porte de la citadelle faisant face à la ville d’où il
pourrait être vu par les troupes de Ben Aïssa, mais par l’arrière, en escaladant les remparts par
des cordes qui leur ont été lancées. Pour Charles-André Julien, « ce fut incontestablement un
exploit sportif mais pas une action d’éclat »74.
Le bach-hamba Ben Aïssa, surpris par l’opération française et estimant trahie la
confiance qu’il avait accordée à d’Armandy lors des contacts qu’ils avaient établis, tente une
attaque sur la casbah, mais est arrêté par quelques coups de canon. De manière assez
inexplicable, il décide alors de lever son camp75 et d’abandonner et incendier la ville, dont il
fait sortir les habitants. Certains de ceux-ci vont s’installer définitivement à Tunis et à Bizerte,
la plupart reviendront à Bône dans les mois qui suivent. De premiers renforts de troupes
françaises débarquent à Bône en avril, tandis qu’un corps expéditionnaire spécialement
destiné à l’occupation de Bône est formé à Toulon sous le commandement du général Monck
d’Uzer et arrive à Bône à partir du 16 mai 1832.

74
Julien Charles-André, Histoire de l’Algérie contemporaine…, op. cit., p. 93. André Martel a une appréciation
plus nuancée. Il qualifie l’opération menée par d’Armandy et Yusuf de « coup d’audace qui, pour avoir été
abusivement présenté comme "le plus beau fait d’armes du siècle", ne mérite pas d’être maintenant ramené à un
simple exploit sportif. Préparée par des contacts avec des Turcs de la Kasbah décidés à se rallier, conduite avec
courage, exploitée avec décision, l’opération était un incontestable succès militaire puisqu’elle avait donné sans
perte la possession d’une base importante ». (Martel André, Luis-Arnold et Joseph Allegro. Paris, Presses
universitaires de France, 1967, p. 34).
75
Dans ses mémoires, le bey El Hadj Ahmed se contente de mentionner que « Ben Aïssa, ne croyant pas devoir
continuer son attaque contre Bône, se borna à en faire sortir les habitants ». (Mémoires d’Ahmed Bey, op. cit.,
p. 81). En novembre 1832, le bey El Hadj Ahmed écrira à Savary, duc de Rovigo : « Mes soldats, comme je leur
ai ordonné, se sont retirés de Bône non par crainte d’une trentaine de personnes, mais pour sauvegarder notre
amitié ». (Lettre de novembre 1832 citée par Temimi Abdeljelil, Le Beylik de Constantine et Hadj Ahmed Bey
(1830-1837). Tunis, Publications de la Revue d’histoire maghrébine, 1978, p. 114.)

97
De l’occupation de Bône
aux expéditions françaises sur Constantine (1832-1837):
une période d’incertitudes et d’atermoiements
La période qui va de l’occupation de Bône en 1832 aux expéditions françaises sur
Constantine en 1836 et 1837 est pour les Français une période de tergiversations sur la
politique à mettre en œuvre. A l’issue de l’occupation de Bône – elle-même en partie
improvisée comme nous l’avons vu – les Français n’ont aucun plan précis pour la suite de leur
action dans la région. Les autorités politiques et militaires françaises sont dès le début de la
période confrontées à trois questions principales, d’ailleurs assez largement liées. Primo, faut-
il limiter l’occupation à la ville de Bône et ses alentours proches ou faut-il envisager de
s’installer également à Constantine, capitale politique du beylik ? Secundo, doit-on chercher à
se concilier le bey El Hadj Ahmed en lui laissant le gouvernement du beylik dans le cadre
d’un protectorat à définir ou faut-il le chasser du pouvoir ? Enfin, tertio, comment obtenir la
soumission – ou tout au moins la neutralité bienveillante dans un premier temps – des
tribus dans la zone occupée, voire au-delà de cette zone: recours à un paternalisme
bienveillant ou emploi de la force brutale ? Les réponses apportées à chacune de ces
questions, souvent improvisées, évoluèrent dans un large spectre en fonction des
circonstances locales et de la personnalité des responsables militaires français intéressés, à
l’échelon de l’Algérie ou souvent à l’échelon local. Mentionnons d’ores et déjà le rôle crucial
que jouera à cet égard dans la région le capitaine Joseph, plus connu sous le nom de Yusuf,
que nous avons déjà rencontré lors de la prise de Bône et sur lequel nous reviendrons
largement.
En 1833, le général Trézel, chef d’état-major de l’armée d’Afrique76, estime, compte-
tenu des « difficultés assez grandes » et des « dépenses énormes » qu’entraînerait une
politique alternative, « préférable quant à présent de s’en tenir à combattre le bey par
l’occupation du littoral […], par l’inimitié des tribus que ses déprédations soulèvent contre
lui et par la protection effective que nous pourrons donner à celles qui voudront y avoir
recours. Quant à l’occupation de Constantine, c’est encore une autre question. Il s’agira
d’examiner […] s’il ne serait pas préférable d’en laisser le gouvernement, sous notre
suzeraineté, soit au bey actuel après l’avoir soumis, soit à quelqu’un d’autre sur qui on pût
compter »77. Les interrogations et débats sur l’intérêt et les modalités d’une occupation
militaire de Constantine se poursuivront pendant trois ans et la première tentative en 1836,
76
Le général Trézel sera ultérieurement commandant de la subdivision de Bône de 1835 à 1837.
77
ANOM F80/1670. « Travail du général Trézel » daté du 20 juin 1833.

98
initiée par le maréchal Clauzel, « entreprise avec une légèreté impardonnable et conduite
ensuite sans art comme sans précaution »78, aboutira à un désastre pour l’armée d’Afrique. A
plusieurs reprises et jusqu’à la veille de la deuxième expédition sur Constantine qui aboutit à
la chute de la ville en 1837, les autorités françaises envisagent la mise en place d’une forme
de protectorat sur le beylik79 où le bey El Hadj Ahmed deviendrait le tributaire de la France,
mais elles ne seront pas capables de trouver en la matière une solution de compromis
acceptable par le bey. Enfin, à l’égard des tribus de la zone occupée ou des zones limitrophes,
la politique suivie oscillera entre un paternalisme « ferme mais bienveillant » mis en œuvre
notamment aux débuts de l’occupation par le général Monck d’Uzer et la brutalité sanglante
de Yusuf.

Le bey El Hadj Ahmed face à l’occupation française : combats frontaux entre l’armée
beylicale et le corps expéditionnaire français et tentatives de négociations
Le bey El Hadj Ahmed est fortement affecté par la chute de Bône en 1832. « La prise
de Bône fit éclater entre les Français et moi une rupture complète, écrit-il dans ses mémoires.
Dès ce moment, je n’eus d’autre pensée que d’apporter à leurs entreprises ultérieures le plus
d’obstacles possibles »80. Au-delà de son impact politique évidemment négatif, l’occupation
du port de Bône par les Français conduit à compliquer et rendre plus coûteux les échanges
extérieurs du beylik, qui doivent alors transiter principalement par le port de Tunis et se
trouvent en conséquence fortement restreints : « Toute notre richesse consiste dans les blés et
les laines, que nous vendions autrefois dans le port de Bône. Maintenant vous possédez ce
pays », écrivent les notables constantinois au duc de Rovigo, commandant en chef du corps
d’occupation français, en 183281. L’occupation française de Bône entraîne également la perte
du contrôle beylical sur plusieurs des tribus de la région de Bône, qui se rallient ou tout au
moins pactisent avec l’occupant français. Si l’on en croit Abdeljelil Temimi, les seules tribus
de la région de Bône sur lesquelles le bey exerce en 1834 un pouvoir effectif direct sont celles
du caïdat du Guerfa et du caïdat des Zardezas82. En fait, comme nous le verrons, plusieurs

78
ANOM F80/1672. Note du capitaine Delcambe au lieutenant-colonel Arthur Foy, février 1837.
79
L’idée d’instaurer un protectorat sur le beylik de Constantine avait déjà été imaginée par les Français avant
même l’occupation de Bône. Le 18 décembre 1830, une convention signée entre le bey de Tunis et Clauzel,
commandant en chef de l’Armée d’Afrique, confiait à Mustapha, frère du bey de Tunis, la charge du beylik de
Constantine, mais cette convention n’entra jamais en vigueur (Julien Charles-André, Histoire de l’Algérie
contemporaine… , op. cit., pp. 68-71).
80
« Mémoires d’Ahmed Bey », op. cit., p. 81.
81
« Mémoires d’Ahmed bey », op. cit., p. 84.
82
Selon la carte présentée par Temimi Abdeljalil, Le Beylik de Constantine et Hadj Ahmed bey (1830-1837), op.
cit., planche n° 6. Sont considérées dans cette carte comme soumises au pouvoir du bey les tribus dont les caïds
ou cheikhs ont signé la pétition adressée en 1834 au parlement britannique pour lui demander son appui. La carte

99
autres tribus lui apportent toutefois le soutien actif de leurs goums lors des affrontements entre
l’armée beylicale et le corps expéditionnaire français.
Dès la chute de Bône, le bey El Hadj Ahmed a tenté, mais sans succès, de mobiliser
des soutiens extérieurs dans sa lutte contre l’occupation française. Il s’adresse en 1832 à la
Sublime Porte, mais le sultan refuse d’intervenir dans l’immédiat au prétexte qu’il est en paix
avec toutes les puissances chrétiennes et qu’il ne peut rompre avec elles sans le motif le plus
sérieux. El Hadj Ahmed soupçonne que cette réponse dilatoire provient en fait de
l’intervention du bey de Tunis qui l’a présenté comme un rebelle à l’autorité de
Constantinople. Malgré la visite ultérieure à Constantine d’un envoyé du sultan jugée
prometteuse, l’appui sollicité ne se concrétise pas83. En 1834, le bey adresse au parlement
britannique une pétition signée par l’ensemble des chefs de tribus du beylik lui faisant
allégeance, mais cette pétition reste sans suite84.
Les deux premières années de l’occupation de Bône par les Français sont marquées
par plusieurs tentatives du bey El Hadj Ahmed de reprendre le contrôle de Bône par la force
militaire. Toutefois, malgré l’intérêt qu’il porte à cette reconquête, le bey ne peut y employer
l’armée beylicale qu’à titre occasionnel, en raison des autres opérations qu’il doit mener
contre des dissidences dans diverses autres contrées du beylik, en particulier dans le Sahara et
dans la région de l’oued Ghir. Le 13 août 1832, un assaut lancé sur Bône par le bach-hamba
Ben Aïssa avec un millier de combattants est repoussé par les Français. Le 18 mars 1833, une
violente bataille oppose l’armée beylicale grossie de goums des Senhadja, des Eulma et des
Ouled Attia à Souk-el-Had (actuel Berrahal), bataille au cours de laquelle les troupes
françaises commandées par le colonel Perrégaux semblent avoir été mises en sérieuse
difficulté, mais Ben Aïssa ne peut cependant pénétrer dans Bône. Les affrontements les plus
violents ont lieu à la mi-novembre 1834, aux abords sud-ouest du lac Fetzara, au lieu-dit
Tabet-el-Mraya, où les troupes de Ben Aïssa (2.500 combattants, dont 900 soldats de l’armée
beylicale appuyés par les goums des Drides conduits par Belkacem Benyacoub et ceux des

mentionne également parmi les tribus soumises au pouvoir du bey la confédération des Hannencha, dont le
cheikh Mansour ben Resgui a effectivement signé la pétition. Nous ne retenons toutefois pas l’hypothèse de la
soumission des Hannencha à l’autorité du bey. Elle est en effet en contradiction, comme le note d’ailleurs
Abdeljelil Temimi, avec les autres sources dont nous disposons (notamment Féraud Charles, « Les Harar,
seigneurs des Hannencha », Revue africaine, 1874, pp. 364-365) qui mentionnent que les Hannencha sont en
dissidence contre El Hadj Ahmed depuis 1826 et jusqu’à la chute de Constantine. De notre point de vue, le
cheikh Mansour ben Resgui signe la pétition alors qu’il s’est réfugié à Constantine après avoir abandonné le
commandement effectif des Hannencha, désormais soumis à l’autorité de Hasnaoui, rival des Resgui.
83
« Mémoires d’Ahmed bey », op. cit., pp. 82-83.
84
Temimi Abdeljelil, Le Beylik de Constantine et Hadj Ahmed bey (1830-1837), op. cit., p. 136.

100
Senhadja) sont anéanties par une colonne française de 1.400 soldats 85 rassemblant chasseurs,
fantassins, spahis et bataillon turc et dotée de moyens d’artillerie importants. 450 Algériens
auraient été tués lors de la bataille86 et 10.000 têtes de bétail, antérieurement razziées par Ben
Aïssa sur la tribu des Eulma, saisies par les Français87. Cette défaite de Ben Aïssa sonne le
glas des espoirs du bey El Hadj Ahmed de reconquérir la ville de Bône et a un impact très
néfaste sur le moral des dirigeants locaux de la résistance algérienne.
Les attaques ultérieures lancées par l’armée beylicale contre le corps expéditionnaire
français auront pour objet essentiel d’enrayer le lancement des opérations envisagées par les
Français sur Constantine. Deux attaques sont lancées, sans succès, en juin et en octobre 1836
sur le camp de Dréan, tête de pont de l’expédition. Lors de la deuxième opération, El Hadj
Ahmed « fut repoussé avec pertes, mais porta le ravage et la terreur jusqu’aux portes de
Bône »88. En novembre 1836, El Hadj Ahmed, à la tête de 1.500 fantassins et 5.000 cavaliers
va à la rencontre du corps expéditionnaire du maréchal Clauzel 89 en marche vers Constantine,
le rencontre près de Medjez Ammar, mais esquive le combat: « La supériorité des forces des
Français était trop considérable pour que je puisse penser à m’opposer directement à eux. De
plus mes fantassins n’étaient pas des troupes aguerries et ma cavalerie ne pouvait se mouvoir
avec facilité dans le terrain que nous parcourions »90. Fort de l’échec français sur Constantine
lors de cette première expédition, El Hadj Ahmed lance en juillet 1837 l’armée beylicale sur
la garnison française installée à Guelma – où un poste a été créé par Valée au retour de
l’expédition de 1836 – que commande alors le colonel Duvivier. Malgré la très forte
supériorité numérique de l’armée beylicale, l’attaque échoue91, mais des combats sporadiques,
accompagnés de razzias sur les tribus de la zone, se poursuivent dans la zone pendant un
mois, à l’issue duquel les troupes beylicales rentrent à Constantine où les goums sont, d’après

85
D’après Bouyac, Histoire de Bône, op. cit., p. 253. H’sen Derdour (Annaba…, op. cit., p. 293) fait quant à lui
état d’une colonne de 4.000 soldats.
86
Les chiffres, de source française, des pertes algériennes lors des combats sont toujours à prendre avec
précaution. Les militaires français ont intérêt à exagérer l’importance et la violence des combats, ce qui leur
permet de glorifier leur action. Voir à ce sujet Lefeuvre Daniel, Pour en finir avec la repentance coloniale, Paris,
Flammarion, 2006, p. 28.
87
Bouyac, op. cit., p. 254.
88
Mercier Ernest, Histoire de Constantine. Constantine, Marle et Biron, 1903, p. 401.
89
Le corps expéditionnaire est composé de 8.000 hommes, 1.600 chevaux et 400 mulets (Mercier, Ibid., p. 402).
90
« Mémoires d’Ahmed Bey », op. cit., p. 93.
91
Duvivier décrit la bataille du 16 juillet 1837 opposant , de sept heures et demi à midi, les 735 hommes de la
garnison française de Guelma à l’armée beylicale, composée, d’après lui, de 4.000 hommes de « belle
cavalerie », 1.000 hommes d’infanterie régulière, un agha, des drapeaux, une musique – composition qui, sans
être incohérente avec ce que nous savons des forces beylicales, peut toutefois avoir été quelque peu gonflée dans
le but de magnifier le succès militaire français. Duvivier explique ce succès par la tactique de combat mise en
œuvre, qu’il décrit en détail. L’armée beylicale aurait eu 100 morts, tandis que la garnison française n’aurait
perdu aucun combattant. (Duvivier (général), Solution de la question de l’Algérie. Paris, Librairie militaire de
Gaultier-Laguionie, 1841, pp. 181-182).

101
les chroniqueurs français, licenciés. Cet affrontement est le dernier entre l’armée beylicale et
le corps expéditionnaire français avant les opérations liées à la deuxième expédition française
sur Constantine de septembre 1837, qui aboutit à la chute de la ville et la dislocation de
l’armée beylicale.
Alors que l’armée beylicale affronte ainsi épisodiquement le corps expéditionnaire
français, le bey El Hadj Ahmed se montre à plusieurs reprises ouvert à rechercher une entente
avec les Français. De leur côté, les autorités gouvernementales françaises souhaitent pendant
toute la période, et même encore après l’occupation de Constantine en 1837, placer le beylik
sous une forme de protectorat, à l’exception toutefois, mais à partir de 1836 seulement, de la
région de Bône proprement dite, qu’elles souhaitent administrer directement. Des
négociations sont ainsi conduites à plusieurs reprises entre le bey et les autorités françaises,
par le truchement de divers intermédiaires : en 1832, après la chute de Bône, par Hamdan
Khodja, notable algérois ancien conseiller du dey Hussein, envoyé auprès du bey par le duc de
Rovigo, nouvellement nommé commandant en chef du corps d’occupation d’Afrique ; en
1837, alors que se prépare la deuxième expédition française sur Constantine que le
gouverneur général Damrémont souhaite encore ajourner, puis en octobre de la même année
après la chute de la ville, par les commerçants juifs Busnach et Ben Bajou et le capitaine Folz,
officier d’ordonnance de Damrémont ; puis au printemps de 1838, par l’ancien bach-hamba
Ben Aïssa, négociations qui languirent jusqu’en septembre-octobre 183892 pour échouer
définitivement. Nous n’entrerons pas dans le détail de ces négociations dont l’échec est
attribué, pour les premières, aux doutes d’El Hadj Ahmed sur les intentions françaises –
doutes entretenus par des interférences diverses, notamment de Yusuf – puis, pour les
suivantes, aux exigences excessives formulées par les Français, auxquelles se heurta
l’intransigeance du bey sur le principe de sa souveraineté sur le territoire du beylik. Marcel
Emerit estime que « les Français auraient pu s’entendre avec le bey de Constantine s’ils
avaient eu quelque expérience en matière de politique coloniale, et lui faire admettre le statut
qui fut plus tard imposé au sultan du Maroc. Mais il faudra un demi-siècle pour mettre au
point la méthode Lyautey. Les généraux de Napoléon, qui gouvernèrent pendant la
Monarchie de Juillet nos possessions d’Afrique, n’arrivèrent jamais à bien saisir la
psychologie des chefs indigènes »93.

92
Ageron Charles-Robert, « Administration directe ou protectorat : un conflit de méthode sur l’organisation de la
province de Constantine (1837-1838) », Revue française d’histoire d’outre-mer, mai 1964, repris dans Ageron
Charles-Robert, De l’Algérie « française » à l’Algérie algérienne. Paris, Editions Bouchène, 2005, p. 14.
93
Emerit Marcel, « Les mémoires d’Ahmed, dernier bey de Constantine », Revue africaine, tome 43, 1er et 2e
trimestres 1949, p. 67.

102
Les tribus de la région de Bône et la « petite guerre »
Les combats frontaux entre l’armée beylicale et le corps expéditionnaire français
menés jusqu’à la chute de Constantine en 1837 s’apparentent largement, malgré leur caractère
intermittent et le volume limité des forces en conflit, à une forme de guerre « classique » où
s’affrontent les forces de deux Etats. Les tribus de la région de Bône participent à cette guerre,
principalement jusqu’à la défaite de Tabet-el-Mrya en novembre 1834, par l’appui
qu’apportent à l’armée beylicale les goums des tribus traditionnellement associées au
maghzen (deïra), ou dont les chefs ont un lien fort avec le bey. Le cas le plus typique est celui
de la tribu des Drides, sous le direction de Belkacem Benyacoub, mais également, parmi
d’autres, des Senhadja, des Eulma ou des Ouled Attia. Certaines tribus s’engagent également
de leur propre initiative dans un conflit frontal avec les troupes françaises. Nous avons vu les
goums des tribus de la plaine de Bône se ruer spontanément sur le contingent du général
Damrémont qui occupe la ville en 1830 ou contre les zouaves du commandant Huder en 1831.
En septembre 1832, l’ancien bey Ibrahim, ennemi déclaré du bey El Hadj Ahmed, réussit à
mobiliser une troupe d’environ 2.000 cavaliers et fantassins (originaires principalement des
goums des tribus de l’Edough d’après H’sen Dedour) avec lesquels il conduit une attaque sur
Bône.
Ces combats frontaux se doublent d’une « petite guerre »94 où les troupes françaises
sont confrontées à la population rurale algérienne des tribus qui, en très grande majorité,
résiste dans un premier temps à l’occupation française. Cette résistance – au-delà des
affrontements auxquels participent les goums – se traduit notamment par des embuscades
dressées contre des soldats isolés ou en petits groupes, des assassinats de soldats français ou
de civils européens, des vols de bestiaux de l’armée d’Afrique, ou encore des représailles
exercées sur certaines tribus jugées trop prévenantes à l’égard des Français. Pour les Français,
il s’agit, dans cette séquence, d’obtenir au moins la neutralité bienveillante des tribus peuplant
l’espace restreint qu’ils occupent et, si possible, des tribus de la couronne de la zone occupée.
Cette neutralité se traduit d’abord par la possibilité pour les Français isolés ou faiblement
escortés de circuler sans être attaqués. Elle se manifeste également par l’approvisionnement
par les tribus du marché de Bône où se fournissent en vivres, bestiaux ou chevaux l’armée

94
La terminologie anglo-saxonne utilisée pour caractériser la « petite guerre » est celle de « conflit asymétrique
de basse intensité ». Voir notamment à ce sujet Frémeaux Jacques, La France et l’Algérie en guerre…, op. cit. et
Carleton Steve (chef de bataillon), « Cas concret d’une petite guerre : les razzias et enfumades de la conquête de
l’Algérie », op. cit.

103
d’Afrique95 et les Européens qui s’installent à Bône. Certaines des tribus iront toutefois plus
loin dans la collaboration avec les Français dès les premières années de l’occupation –
notamment les Karézas, les Beni-Urgine et les Merdès – et fourniront alors des combattants
servant dans les troupes supplétives françaises, comme déjà mentionné.
Deux personnages dominent la scène de l’affrontement entre Français et Algériens
dans la région de Bône entre 1832 et 1836 : du côté français, Joseph, alias Yusuf, à la
réputation d’ « homme le plus sanglant de l’histoire de l’Est algérien »96 et, du côté algérien,
Belkacem Benyacoub, fonctionnaire beylical proche d’El Hadj Ahmed et principal catalyseur
de la résistance des tribus de la plaine de Bône à l’occupation française. Nous reprenons ci-
après les éléments essentiels de leur biographie, même lorsque certains de ces éléments ont
déjà été évoqués plus haut.

Yusuf dans la région de Bône, un sabreur et massacreur érigé en héros de roman


Joseph alias Yusuf est une créature du maréchal Clauzel97, qui s’enticha à Alger du
jeune interprète aux origines douteuses98 débarquant de Tunis en 1830. Au sein de l’armée
d’Afrique, il fut adulé par les uns et contesté par les autres99. L’historiographie coloniale
l’érigea en véritable héros de roman100. Le mythe a la vie dure et une vision légendaire de son
histoire continue encore à être véhiculée chez certains auteurs contemporains. Le catalogue de
la très courageuse exposition de vulgarisation « Algérie 1830-1962 » organisée en 2012 aux
Invalides par le musée de l’Armée le qualifie sous la plume de Jean-Pierre Bois

95
Dans les premiers temps de l’occupation, l’armée française reçoit de France l’essentiel de son
approvisionnement en vivres destinées aux soldats et aux chevaux (y compris la paille, le foin et le bois de
chauffage), d’où des difficultés logistiques et des coûts importants.
96
Derdour H’sen, Annaba… ; op. cit., p. 247.
97
Le maréchal Clauzel est alors commandant en chef de l’armée d’Afrique. Charles-André Julien note que le
vieux soldat de l’Empire était « trop sûr de soi pour […] douter des inspirations de son génie » et que « les deux
hommes [Clauzel et Yusuf] étaient bien faits pour s’entendre ». (Histoire de l’Algérie contemporaine, op. cit. ;
p. 63 et p. 93).
98
Italien né à l’île d’Elbe enlevé par des corsaires tunisiens et élevé à la cour du bey de Tunis selon ses dires, juif
renégat d’Italie d’après le bey El Hadj Ahmed, fils d’une courtisane et d’un officier de la marine tunisienne pour
Pellissier de Reynaud.
99
De manière naturellement non exhaustive, citons parmi les soutiens de Yusuf le duc d’Aumale, les maréchaux
Bugeaud et Saint-Arnaud et les généraux Lamoricière et du Barrail, et, parmi ses contempteurs, les maréchaux
Mac-Mahon et Pélissier et les généraux Berthezène et Martimprey. Pellissier de Reynaud, qui reflétait largement
l’opinion du corps des officiers, dénonce avec beaucoup de vigueur l’action de Yusuf dans la région de Bône
entre 1832 et 1836 dans ses Annales algériennes (Tome II, op. cit. ; pp. 77-90) ; il signe en janvier-février 1837
un article dans Le Courrier de Lyon et Le Garde national de Marseille où il fustige «Joseph-bey, l’exacteur de
Tlemcen, Joseph le spoliateur des tribus de Bône, l’auteur de notre insuccès de Constantine, Joseph souillé de
sang et de rapines » (cité dans Esquer Gabriel, « Les Débuts de Yusuf à l’armée d’Afrique », op. cit., p. 270) .
100
Voir la liste des ouvrages consacrés spécifiquement à Yusuf dans Emerit Marcel, « Le Mystère Yusuf »,
Revue africaine, 1er et 2e trimestre 1952, p. 385.

104
d’ « aventurier magnifique […] figure la plus étonnante de la conquête de l’Algérie »101 et un
ouvrage romancé reprenant les poncifs les plus éculés sur son origine et ses « exploits » est
encore publié chez un éditeur renommé en 2005102. Il est revenu à Charles-André Julien de
rétablir la vérité sur « la singulière figure de ce condottiere dont on a voulu faire un héros
alors qu’il n’était en fait qu’un sabreur et un massacreur »103. Il n’est pas dans notre propos
de présenter ici une biographie de Yusuf. Il nous semble toutefois utile, en raison du rôle
essentiel que ce personnage joue dans la région de Bône entre 1832 et 1836, de rappeler les
principaux éléments de son parcours à cette époque, dont certains aspects sont d’ailleurs peu,
voire pas, mis en évidence dans l’historiographie. Un document fondamental peu utilisé par
les historiens à cet égard est le rapport qu’adresse au lieutenant-colonel Arthur Foy en février
1837 le capitaine d’Etat-Major Delcambe, ancien commandant des spahis irréguliers de
Bône104.
Yusuf, alors capitaine des chasseurs algériens, est, comme nous l’avons vu plus haut,
l’auteur, avec le capitaine d’Armandy, de la prise de la casbah de Bône le 27 mars 1832. A
l’issue de cette opération, Yusuf se voit confier le commandement du contingent des « Turcs
de Bône » formé initialement à partir de la garnison stationnée dans la forteresse passée au
service des Français, puis des troupes supplétives (« otages », spahis réguliers et spahis
irréguliers) qui seront créées à Bône. Il est promu au grade de chef d’escadron le 7 avril 1833.
Très ambitieux, Yusuf recherche toute occasion de se faire connaître et de se mettre en valeur
dans la société française de Bône. C’est ainsi que, introduit par d’Armandy, maître-maçon, il
se fait initier à la franc-maçonnerie dans la première loge maçonnique de Bône, Ismaël, créée
dès 1832, loge dont le vénérable est le comte de Beaumont de Brivazac, commissaire du Roi à
Bône. Il y côtoie les autres acteurs de la prise de Bône (le lieutenant de frégate du Couëdic et
l’élève de marine Cornulier-Lucinière, tous deux déjà compagnons)105. A la tête des troupes
auxiliaires qu’il commande, Yusuf participe, aux côtés des unités régulières, et avec une
intrépidité que personne ne nie, à tous les combats que mène dans la région le corps

101
Bois Jean-Pierre, « Yousouf, général de l’armée d’Afrique », in Algérie 1830-1962 avec Jacques Ferrandez.
Casterman, Paris, 2012, p. 50.
102
Fleury Georges, Yousouf le flamboyant. Flammarion, Paris, 2005, 421 p. En quatrième de couverture,
Georges Fleury ose comparer Yusuf à l’émir Abdelkader, « cet ennemi qui lui ressemble comme un frère » !
103
Julien Charles-André, Histoire de l’Algérie contemporaine, op. cit. ; p. 93.
104
ANOM F80/1672. Marcel Emerit signale ce « document nouveau » en commentaire des Mémoires d’Ahmed
Bey, mais n’en mentionne que très brièvement les éléments relatifs aux « brutalités » et aux « fantaisies » de
Yusuf (« Les Mémoires d’Ahmed Bey, Revue africaine, op. cit. ; p. 89). Il en est de même pour Charles-André
Julien qui n’exploite que très partiellement et très synthétiquement le document (Histoire de l’Algérie
contemporaine, op. cit., p. 132).
105
Yacono Xavier, Un Siècle de franc-maçonnerie algérienne (1785-1884). Paris, Maisonneuve & Larose, 1969,
pp. 30-32. Yacono note avec humour que la carrière maçonnique de Yusuf fut brève « sans doute parce que
l’idéal de Yusuf était assez éloigné de celui des sectateurs du Grand Architecte de l’Univers ».

105
expéditionnaire français contre les troupes beylicales ou contre les tribus insurgées. Mais c’est
dans la pratique des razzias menées avec une grande brutalité106 sous sa direction et sous son
commandement à l’encontre des tribus des environs de Bône que Yusuf acquiert sa sinistre
réputation et qu’il devient, selon l’expression de Bouyac, « la terreur des Arabes »107. La
première razzia, que nous évoquons plus loin, est conduite sur la tribu des Beni-Urgine dès le
7 mai 1832, cinq semaines seulement après la prise de la casbah de Bône.
Le retour en Algérie du maréchal Clauzel et sa nomination comme gouverneur général
des possessions françaises dans le nord de l’Afrique le 8 juillet 1835 est une aubaine pour
Yusuf. Il quitte Bône pour rejoindre son protecteur à Tlemcen, participe à l’opération qu’y
conduit le maréchal, et convainc celui-ci de le nommer … bey de Constantine. Le 21 janvier
1836, Clauzel signe l’arrêté de nomination108 – faite au motif quelque peu sommaire de
«récompenser les services, la bravoure, le dévouement à la France et la fidélité au roi des
Français du chef d’escadron Youssouf » – sans avoir préalablement consulté le ministre de la
Guerre, lequel refusera de donner une approbation officielle à cette nomination109. La
nomination, d’après Delcambe, « jeta l’étonnement et la stupeur parmi les Arabes de toutes
les tribus soumises qui vivaient en paix sous le gouvernement paternel et juste du général
d’Uzer »110. Le bey El Hadj Ahmed s’étonna « que l’on put avoir l’idée de confier le pouvoir
à un homme qui n’avait aucune influence dans le pays. Pour avoir de l’influence, en effet, il
faut posséder une grande fortune, avoir de grands talents, être connu par la science, le
courage, être d’une famille noble et grande, et Yousouf n’avait aucun de ces titres »111. Ce
point de vue était partagé par partie du haut commandement militaire français : dans un
rapport confidentiel du 15 novembre 1836 fait au ministre de la Guerre, on lit : « Aux yeux des
Turcs, c’est un Français ; aux yeux des Arabes, c’est un Français et un Turc ; aux yeux de
tous, c’est un renégat et un homme de rien, sans alliance dans le pays, sans patrie et sans

106
Esquer note que les opérations menées par Yusuf « ne lui valurent pas toujours les félicitations du ministre de
la Guerre, par suite de l’habitude des troupes irrégulières de rapporter les têtes des ennemis au bout de leurs
sabres ou de leurs baïonnettes ». (Esquer Gabriel, « Les Débuts de Yusuf à l’armée d’Afrique », Revue
africaine, volume 54, 1910, p. 251).
107
Bouyac, Histoire de Bône, op. cit. ; p. 206.
108
ANOM ALG GGA 6H1bis.
109
En mars 1836, le ministre (maréchal Maison) fait préparer un projet de lettre au maréchal Clauzel dans lequel
il « regrette […] vivement que vous ayez fait sans me consulter une nomination aussi importante qui ne
présentait en elle-même aucune urgence ». Mais la lettre ne sera pas signée par le ministre « à cause de la
prochaine arrivée [à Paris] de Monsieur le maréchal Clauzel […] à qui le ministre pourra faire verbalement les
observations qu’elle contient ». (ANOM ALG GGA 6H1bis). C’est seulement le 15 août 1836 que « le
gouvernement consentira à laisser Yusuf investi du titre de bey » (Bouyac, Histoire de Bône, op. cit. ; p. 266).
110
Note du capitaine Delcambe, op. cit.
111
« Mémoires d’Ahmed bey », op. cit., p. 91.

106
parents connus, sorti du sérail du bey de Tunis et des antichambres de la police d’Alger »112.
La nomination de Yusuf avait également surpris le bey de Tunis, « étonné de voir traiter en
souverain et maître d’une partie de l’Afrique un cheikh arabe [sic] qui, il y a quelques années
était un individu méconnu »113.
Yusuf, revenant de Tlemcen avec le titre de bey de Constantine, fait une entrée
théâtrale à Bône le 15 mars 1836, salué à la demande de Clauzel par le canon de la casbah lui
rendant les honneurs. Il s’installe au camp de Dréan114, créé récemment à une vingtaine de
kilomètres au sud de Bône, avec les escadrons des spahis réguliers et irréguliers de Bône
(environ 600 hommes au total) dont Clauzel lui a à nouveau confié le commandement et un
corps d’infanterie (dénommé « bataillon turc ») de 300 supplétifs algériens nouvellement
recrutés à Alger et à Bône. Se prenant pour un « prince oriental »115, il s’y dote d’une
maisonnée de 78 hommes provenant des escadrons, dont 18 musiciens et 10 maîtres d’hôte et
cuisiniers, d’une garde particulière d’une vingtaine de mousquetaires et « autant de schaouch
[chaouch], espèces de licteurs armés de bâton et d’yatagan prêts au moindre signe à faire
tomber la tête ou à donner la bastonnade » 116. La conduite de Yusuf qui joue ainsi au bey fait
l’objet de nombreuses critiques et choque les Algériens. Se prétendant musulman, Yusuf ne
respecte aucune des lois du Coran, boit du vin et mange du porc, même pendant le ramadan,
danse dans les fêtes, fait la cour aux Européennes, se vantant d’en recevoir les faveurs, et
demande de l’argent et des femmes à toutes les tribus117. A l’égard de ses « administrés »,
Yusuf applique le régime du bâton et du yatagan : exécution sommaire de son secrétaire
accusé d’avoir voulu l’empoisonner, exécutions sans jugement de personnes accusées de vol
ou d’espionnage, bastonnades…
La prodigalité de Yusuf entraîne d’importants besoins d’argent que, pour partie, Yusuf
se procure en détournant une fraction de la solde et des frais d’entretien des troupes
supplétives, pratique qu’il avait déjà utilisée antérieurement à sa nomination de bey, lorsqu’il

112
Rapport confidentiel fait au ministre de la Guerre remis au général Schramm le 15 novembre 1836, présenté
en annexe de Esquer Gabriel, « Les débuts de Yusuf à l’armée d’Afrique, op. cit. ; p. 287.
113
Lettre du 2 juillet 1837 du général Trézel au général Damrémont, in Yver Georges, Correspondance du
général Damrémont, gouverneur général des possessions françaises dans le Nord de l’Afrique (1837). Paris,
Librairie Honoré Champion, 1927, p. 583.
114
Le village de colonisation de Mondovi fut implanté en 1848 à proximité du site de ce camp. Ce village a
repris le nom de Dréan après l’indépendance algérienne.
115
Voir la description de la réception que donne Yusuf lors de la visite qu’effectue au camp de Dréan le baron
Baude, commissaire du roi en Algérie dans Baude, L’Algérie, op. cit. ; pp. 151-152.
116
Note du capitaine Delcambe au lieutenant-colonel Arthur Foy, op. cit. Yusuf avait été soutenu dans les
premières années de l’occupation de Bône par le général Monck d’Uzer. Leurs relations se détériorèrent par la
suite et Yusuf contribua à provoquer le départ du général en 1836.
117
Ibid.

107
commandait le corps des spahis118. Yusuf bénéficie également des impôts prélevés sur les
tribus par les caïds qu’il a nommés ou confirmés. Mais, pour l’essentiel, les besoins financiers
de Yusuf sont couverts par le produit des razzias – dont il maîtrise la technique depuis son
séjour antérieur à Bône – opérées sur les tribus pour des motifs dérisoires. Sont notamment
victimes de ces razzias les tribus des Radjeta, des Ouled Bouaziz, des Ouled Dieb, des Ouled
Attia et des Senhadja, sur lesquelles des centaines de bestiaux sont enlevés. Les bestiaux
razziés sont négociés sur le marché de Tunis où ils sont conduits par des spahis ou expédiés
de Bône sur Marseille, où ils sont revendus au triple ou quadruple de leur prix d’achat dans
une combinaison montée en complicité avec Lasry, homme d’affaires juif du maréchal
Clauzel et un homme d’affaires de Bône longtemps lié au général Monck d’Uzer, Mustapha
ben Kerim. Le rapport du capitaine Delcambe recense en détail les prélèvements ainsi
supportés par les tribus pendant les huit mois du « beylicat » de Yusuf (de sa prise de fonction
le 15 mars 1836 à l’expédition de Constantine de novembre de la même année), dont il évalue
le montant global à 234.705 francs.
Yusuf, une fois désigné comme bey, a, d’après El Hadj Ahmed, tenté de s’attacher les
tribus de la région en mettant en avant son statut de musulman et en promettant, tout à la fois
de les « soustraire à la domination des Français et à la tyrannie d’Ahmed qui [les]
opprime »119. Les tribus implantées sur le territoire effectivement occupé par l’armée
française aux environs immédiats de Bône, qui fournissent les cavaliers incorporés dans les
spahis (les Karézas et les Beni-Urgine principalement) et les tribus des environs de La Calle –
où Yusuf a effectué une reconnaissance en mai 1836 et où un détachement de spahis
commandé par le capitaine Berthier de Sauvigny s’est installé à demeure en juillet de la même
année – reconnaissent Yusuf comme bey. En revanche, les tribus situées en couronne de la
zone occupée, qui, sans être soumises formellement à l’autorité française, faisaient preuve
jusque-là, grâce au paternalisme bienveillant du général Monck d’Uzer, d’une neutralité plutôt
favorable et apportaient leurs produits sur le marché de Bône se montrent en général assez
mal disposées à l’égard de Yusuf . Les déprédations directement commises sur certaines,
victimes des razzias, les perceptions arbitraires d’impôts, la mauvaise réputation née de la
conduite personnelle de Yusuf et la terreur inspirée par ses exactions amènent plusieurs
d’entre elles à repasser sous l’influence du bey El Hadj Ahmed, ou tout au moins à jouer le
double jeu : « elles s’éloignèrent de nous à petit bruit, aimant mieux, disaient-elles, être

118
Ibid.
119
« Mémoires d’Ahmed Bey », op. cit. ; pp. 89-90.

108
foulées par Achmet [le bey El Hadj Ahmed] dont la fortune était faite, que par un homme qui
avait à faire la sienne et celle de ses amis »120.
Le désastre subi par le maréchal Clauzel devant Constantine en novembre 1836
entraîne à la fois la fin de la carrière militaire du maréchal Clauzel et le départ de Yusuf de la
région de Bône. Yusuf s’était lourdement trompé, et avait lourdement trompé Clauzel, sur
l’appui que les tribus apporteraient à l’opération française sur la capitale du beylik et sur
l’absence de résistance qu’opposeraient ses habitants. Charles-André Julien estime que Yusuf
fut « un des principaux, sinon le principal responsable »121 de l’échec français devant
Constantine. Le bey El Hadj Ahmed explique pour sa part que « le motif principal de la
résistance des habitants de Constantine, de ceux de la province et de la mienne en particulier
avait été sans aucun doute la présence de Yusuf dans les rangs des Français »122. Appelé en
congé en France, Yusuf réussit à se rétablir et y entame alors une carrière régulière d’officier
français, conduite pour l’essentiel en Algérie, qui le mènera au grade de général. Cette partie
de son histoire n’appartient pas à la région de Bône, où il ne remit plus les pieds. A l’époque
de la colonisation triomphante, l’administration coloniale crut devoir donner le nom de Yusuf
en 1888 au centre de colonisation d’Aïn-el-Assel, sur la route de Bône à La Calle. On peut
penser que cette dénomination ne rappela guère de bons souvenirs aux Algériens de la région.

Belkacem Benyacoub, unificateur de la résistance des tribus de la plaine de Bône 123


Les tribus de la plaine de Bône ont, comme nous l’avons vu, joué un rôle essentiel
pour s’opposer à la prise de possession de Bône par les Français lors des expéditions de 1830
et 1831. Elles continuent, au moins pour certaines d’entre elles, à résister à l’occupation
jusqu’à la chute de Constantine en 1837. Pendant toute cette période, un homme, Belkacem
Benyacoub, est l’unificateur et l’animateur principal de la mobilisation des tribus. Belkacem
Benyacoub appartient à la tribu des Drides, démembrement de la tribu des Drid-Ouabra
installée au 18e siècle dans la Behira Touila (« la grande plaine ») de la région des Zibans,
entre Khangat Sidi Naji et Sidi Okba. La tribu est alors dirigée par Ali Benyacoub, qui porte
le titre de bey, auquel son fils succéde comme caïd. Vers 1760, à la mort de ce dernier, une
fraction de la tribu émigre, probablement à la suggestion du bey de Constantine, vers la région
d’Annaba. Elle s’installe, sous la direction d’Ahmed Benyacoub, frère du caïd décédé, sur des

120
Baude, L’Algérie, op. cit. ; p. 284.
121
Julien Charles-André, Histoire de l’Algérie contemporaine, op. cit. ; p. 94.
122
« Mémoires d’Ahmed Bey », op. cit. ; p. 96.
123
Nous remercions particulièrement Monsieur Ali Benyacoub qui, à Alger, nous a fourni de précieuses
informations sur son ancêtre, informations qui complètent utilement les éléments provenant des archives et des
ouvrages sur l’histoire de Bône.

109
terres disponibles à l’est du lac Fetzara. Lors d’une tournée d’inspection, l’agha du bey de
Constantine est séduit par les connaissances agricoles de Belkacem Benyacoub, fils d’Ahmed,
et lui fait conférer par El Hadj Ahmed, bey de Constantine, le titre de caïd el azib el bacar
(caïd des pâturages des bovins), chargé de la gestion du vaste domaine beylical de Medjez-
Rassoul, limitrophe des terres des Drides124. Belkacem Benyacoub sera ultérieurement
considéré comme faisant partie des amis d’El Hadj Ahmed125, qu’il a vraisemblablement eu
l’occasion de rencontrer au titre de ses fonctions. « Homme puissant par la parole et par
l’action »126, Belkacem Benyacoub exerce rapidement une suprématie incontestée sur la tribu
des Drides, la plus importante numériquement de la région (elle compte environ 3.000
habitants vers 1830), et son influence s’étend progressivement sur l’ensemble des tribus de la
plaine d’Annaba. Excellent cavalier, il conduit le goum des Drides, dont sa fille Rym
assurerait le commandement en second. Entièrement dévoué au bey El Hadj Ahmed, il
participe à tous les combats menés pour résister à l’occupation française de Bône et de ses
environs.
A l’initiative de Belkacem Benyacoub, les goums des tribus de la plaine harcèlent les
positions françaises lors de l’expédition du général Damrémont sur Bône début août 1830. Ils
assaillent également le détachement de zouaves du commandant Huder lors de leur évacuation
forcée en septembre 1831. Les goums sont présents en appui à l’armée beylicale lorsque le
bach-hamba Ben Aïssa tente un assaut sur la casbah de Bône après sa prise par d’Armandy et
Yusuf fin mars 1832. Les Français identifient pour la première fois Belkacem Benyacoub – ils
considéraient jusqu’alors que le terme de Benyacoub désignait une tribu et non un individu –
fin avril ou début mai 1832 à l’occasion d’une embuscade tendue par lui au contingent turc de
Yusuf. L’un des officiers du contingent turc, le janissaire « caïd Omar » est décapité lors de
cette embuscade127 . Suivent alors une série d’opérations où Yusuf et les troupes régulières
françaises tentent de réduire les contingents des Drides et de leurs alliés (notamment les
Sanhendja et les Radjeta, avec lesquels Benyacoub mobilise en certaines circonstances
jusqu’à 1.500 cavaliers). Un engagement particulièrement célèbre dans la mémoire algérienne
est la « bataille des hautes herbes » du 27 juillet 1832, à proximité d’El Hadjar, au cours de
laquelle les spahis de Yusuf sont pris dans un gigantesque incendie d’herbes sèches et doivent
124
ANOM ALG GGA 6H33, Tableau généalogique de la famille de Mohamed Ben Yacoub, s. d. ; ANOM
F80/552, Statistique des tribus du cercle de Bône, tribu des Drides, 1853.
125
ANOM F80/1671, Henri Rémuzat, « Constantine et ses tribus ». (Cité par Emerit Marcel, L’Algérie à
l’époque d’Abdelkader, Paris, Editions Bouchène, 2002 (réédition), p. 229).
126
ANOM ALG GGA 1K84, Lettre du 25 janvier 1852 du colonel de Tourville, commandant la subdivision de
Bône au général de Salles, commandant la province de Constantine.
127
Bouyac (Histoire de Bône, op. cit., pp. 206-207) et H’sen Derdour (Annaba…, op. cit., p. 265) présentent des
versions totalement contradictoires de cette embuscade.

110
se replier, avec des fortes pertes, en passant par la rivière de la Seybouse. Malgré de
nombreuses opérations menées jusqu’en 1834 et l’engagement de moyens parfois
importants128, les Français échouent à se saisir de Belkacem Benyacoub, ennemi qui se dérobe
sans cesse. Lancés à sa poursuite, ils doivent à plusieurs reprises se contenter d’opérer des
razzias sur des douars qui l’avaient hébergé et qu’il a quittés avant l’arrivée des troupes
françaises, comme en mars 1834, où Belkacem Benyacoub, poursuivi après une attaque contre
la parc aux bœufs de Bône par une colonne commandée par le général Monck d’Uzer en
personne, quitte la tribu des Ouled Bou Aziz où il est installé et va s’établir sur l’oued
Boussorah, dans le bassin de Guelma, où Monck d’Uzer ne peut l’atteindre129.
Le combat contre l’occupation française passe aussi pour Belkacem Benyacoub par la
lutte contre les tribus tentées d’apporter leur concours à cette occupation. Dans les mois
suivants l’occupation de Bône, les Français ont réussi à établir des relations avec les tribus
proches de la ville – les Karézas et les Beni-Urgine principalement – et celles-ci
approvisionnent les troupes françaises en bestiaux et vivres frais. Cette attitude bienveillante
des tribus, qui constitue une première étape vers leur soumission à l’autorité française,
inquiète Belkacem Benyacoub. Le 15 mars 1833, il opère une razzia sur les Beni-Urgine,
auxquels il enlève, si l’on en croit Bouyac130, 3.000 bœufs, 10.000 moutons et 200 tentes.
La chronique des opérations militaires menées par le bey El Hadj Ahmed dans l’espoir
de reprendre Bône aux Français auxquelles participe Belkacem Benyacoub s’achève en
novembre 1834 à la bataille de Tabet-el-Mrya (au sud-ouest du lac Fetzara) où l’armée
beylicale commandée par le bach-hamba Ben Aïssa – à laquelle les goums de Belkacem
Benyacoub apportent leur appui – est anéantie par une forte colonne française. Nous ne
disposons guère d’information sur le sort de Belkacem Benyacoub à l’issue de cette bataille.
H’sen Derdour avance que Belkacem Benyacoub et sa fille Rym sont faits prisonniers lors de
la bataille et qu’ils sont transportés dans un fortin près de Dréan où ils resteront captifs 131.
Nous n’avons pu obtenir confirmation de ce fait, ni dans les archives que nous avons
consultées, ni auprès de la famille Benyacoub132. Une archive française133, qui ne mentionne

128
Début août 1832, en représailles à la « bataille des hautes herbes » mentionnée ci-dessous, le colonel
Pérrégaux poursuit Benyacoub avec 1.200 fantassins, toute la cavalerie et quatre obusiers, mais ne peut
l’atteindre.
129
ANOM ALG GGA 8H6. Tribu des Ouled Bou Aziz. Rapport historique de la tribu, s. d.
130
Bouyac, Histoire de Bône, op. cit. ; pp. 223-224.
131
Derdour H’sen, Annaba…, op. cit. ; p. 294. H’sen Derdour ne fait plus mention de Belkacem Benyacoub dans
son ouvrage après cet épisode.
132
En revanche, la légende familiale des Benyacoub indique que Rym, la fille de Belkacem, serait morte dans
une cage où l’auraient enfermée les Français. La capture de Rym aurait pu intervenir lors de la bataille de Tabet-
el-Mrya.
133
ANOM F80/552. Statistique des tribus du cercle de Bône – Tribu des Drides. 1853.

111
d’ailleurs pas la participation de Belkacem Benyacoub à la bataille de Tabet-el-Mrya, indique
que les Drides auraient vers cette époque quitté la plaine de Bône pour se placer à l’abri des
troupes françaises dans la zone de Guelma. Belkacem Benyacoub les auraient alors quittés et
se serait retiré dans la tribu des Chiebna. En 1837, il rejoint la zone de Guelma – où il
retrouve peut-être les Drides – et y bataille contre les troupes françaises qui s’y sont installées
l’année précédente et sont alors commandées par le colonel Duvivier. Il se serait ensuite,
vraisemblablement après la chute de Constantine, à nouveau retiré chez les Chiebna, où il
serait resté jusqu’à son ralliement aux Français.
Dès qu’ils l’ont identifié en mai 1832, les autorités militaires françaises de Bône
cherchent à établir des contacts avec Belkacem Benyacoub. Yusuf entre en correspondance
avec lui dans les derniers mois de 1832 et tente de le manipuler dans le but de faire échouer
les négociations alors entreprises par l’intermédiaire de Hamdan Khodja entre le duc de
Rovigo, commandant en chef du corps d’occupation, et le bey El Hadj Ahmed134. A une lettre
dans laquelle Benyacoub indique à Yusuf que le bey veut faire la paix avec les Français,
Yusuf – qui se pare du titre d’agha qu’il ne possède pas – répond le 6 décembre 1832 et réfute
toute intention de négociation de la part des Français en précisant que « ce qui est vrai et ce
que je vous garantis, c’est la présence certaine et très prochaine des Français devant
Constantine et la prise de cette ville »135 . Cette lettre, transmise au bey El Hadj Ahmed aurait
contribué à convaincre ce dernier du manque de sincérité des Français et aurait pu être à
l’origine de l’échec de la négociation conduite par Hamdan Khodja136.
Les contacts ultérieurs auront pour but d’amener Belkacem Benyacoub à se placer
sous l’autorité française. Bouyac rapporte qu’après la défaite des forces beylicales en
novembre 1834 à Tebet-el-Mrya Benyacoub « comprit que l’heure de la soumission avait
sonné et [qu’] il fit faire des offres au général d’Uzer »137, mais les contacts, s’ils eurent lieu,
n’aboutirent pas. Une nouvelle fenêtre d’opportunité pour un rapprochement s’ouvre à la fin
1835, alors que Yusuf a quitté Bône pour rejoindre le maréchal Clauzel à Tlemcen et que
Belkacem Benyacoub a cessé toute activité militaire. Mais le retour à Bône, avec le titre de

134
Yusuf avait intérêt à ce que les négociations échouent dans la mesure où, semble-t-il, il avait imaginé dès
cette époque qu’il pourrait être nommé bey de Constantine en remplacement d’El Hadj Ahmed.
135
Esquer Gabriel, « Les Débuts de Yusuf à l’armée d’Afrique », op. cit. ; pp. 295-296. Une malencontreuse
erreur d’impression fait dater la lettre du 6 décembre 1882 au lieu de 6 décembre 1832.
136
Cette thèse a notamment été pour partie discutée par Gabriel Esquer (op. cit. ; p. 251) qui estime qu’il ne faut
pas exagérer les conséquences de la lettre, les négociations n’ayant eu en tout état de cause aucune chance de
réussir. Quant à Marcel Emerit (« Les Mémoires d’Ahmed bey », op. cit. ; p. 89), il nie l’existence de la lettre
Yusuf au motif qu’El Hadj Ahmed ne la mentionne pas dans ses mémoires, mais il fait une erreur en supposant
que la lettre présumée aurait été écrite lors de la préparation de l’expédition sur Constantine (1836) alors qu’elle
date de 1832.
137
Bouyac, Histoire de Bône, op. cit. ; p. 254.

112
bey de Constantine, de Yusuf, vieil ennemi personnel de Belkacem Benyacoub, fait échouer
l’opération et amène ce dernier à reprendre momentanément le combat contre les Français
dans la région de Guelma, à la tête notamment des Drides138 ou peut-être d’autres tribus. Le 4
juin 1836, Belkacem Benyacoub, mobilise 800 combattants, dont 400 cavaliers, contre Yusuf
et ses spahis réguliers et auxiliaires139. La chute de Constantine en octobre 1837, puis l’échec
auguré des négociations entre le gouverneur général Valée et le bey El Hadj Ahmed qui
s’ensuivent, amènent Belkacem Benyacoub à estimer que toute perspective du maintien de la
souveraineté d’El Hadj Ahmed sur le beylik a disparu – même si le bey vaincu continue le
combat encore pendant une dizaine d’années – et que la poursuite des hostilités contre les
Français serait désormais sans issue140. Par ailleurs, son ennemi Yusuf a déjà quitté la région
de Bône depuis l’échec de la première expédition française sur Constantine en 1836. A la
suite de discussions avec les autorités françaises, Belkacem Benyacoub accepte ainsi de se
placer sous l’autorité française avec le titre de caïd de Bône, auquel il est officiellement
nommé le 4 novembre 1838. Cette fonction lui confère l’autorité sur l’ensemble des tribus du
cercle qui vient d’être créé, sous la tutelle directe du général commandant la subdivision de
Bône. Il décède en 1840, date à laquelle il est remplacé à la tête du caïdat par son fils
Mohamed Benyacoub, alors âgé d’environ 25 ans, dont nous aurons l’occasion de reparler
plus loin.

La razzia, technique privilégiée des Français dans la « petite guerre »


La technique privilégiée mise en œuvre par les troupes françaises au titre de la « petite
guerre » est la razzia, directement inspirée des pratiques locales de l’époque ottomane en cas
d’insubordination des tribus141. Incursion militaire exécutée rapidement et par surprise, la
razzia a pour but d’affaiblir économiquement un groupe tribal en le dépouillant de ses
richesses (troupeaux, réserves de céréales, tapis et autres objets domestiques). La tribu razziée
cherche naturellement à résister au dépouillement et la razzia s’accompagne ainsi presque
toujours de combats à l’origine de blessés et de morts, même si l’objectif primordial de

138
ANOM F80/1672. Note interne du ministère de la Guerre sans indication d’auteur en date du 15 juin 1836.
139
Lettre du 18 juin 1836 du général Rapatel au ministre de la Guerre in Esquer Gabriel, Correspondance du
maréchal Clauzel, gouverneur général des possessions françaises dans le nord de l’Afrique 1835-1837, tome I,
Paris, Larose, 1948, pp. 309-310. L’affrontement a coûté à Benyacoub huit prisonniers, 30 morts et de nombreux
blessés, ainsi que 200 têtes de bétail, tandis que Yusuf n’aurait eu que quatre fantassins et six chevaux blessés.
140
Dans une lettre confidentielle au ministre de la Guerre, l’intendant civil de l’Algérie Bresson mentionne en
parlant de Belkacem Benyacoub, « chef considérable » dont il rapporte les démarches pour se rapprocher de
l’autorité française après la chute de Constantine, que « cet homme est l’expression de la classe la plus
nombreuse des habitants qui ne voulaient se déclarer qu’avec la victoire lorsqu’ils la regarderaient comme
définitive ». (ANOM F80/1672. Lettre du 28 octobre 1837)
141
Voir chapitre 1.

113
l’opération n’est pas d’éliminer physiquement les membres de la tribu. Les acteurs de la
razzia sont matériellement intéressés au succès de l’opération : ils bénéficient officiellement
d’une partie des prises d’un butin souvent important (notamment en bestiaux), tandis que les
vols et pillages individuels d’objets divers bénéficient d’une très large tolérance de fait de la
part de l’encadrement militaire. La razzia est pratiquée à titre punitif à la suite d’une action de
membres d’une tribu que l’autorité militaire française estime incompatible avec la neutralité
bienveillante ou la soumission de la tribu. Elle s’appuie ainsi explicitement sur le concept de
responsabilité collective de la tribu. La pratique des razzias dans la région de Bône est
inaugurée début mai 1832, quelques semaines après l’occupation définitive de Bône, sur la
tribu des Karézas qui se voit reprocher d’avoir enlevé une partie du troupeau de
l’administration. Elle est conduite de nuit par le capitaine Yusuf à la tête de l’ancien
contingent turc de la casbah. « Vers quatre heures […] les Turcs se portèrent en avant jusqu’à
cinquante mètres des tentes qu’ils entourèrent en partie, et commencèrent le feu de tous les
côtés à la fois […] Les malheureux Kharegas [Karézas], ne sachant pas à combien d’ennemis
ils avaient affaire, fusillés dans leurs tentes, subissaient des pertes cruelles. Ils prirent le parti
de s’enfuir au plus vite, en abandonnant les tentes et les troupeaux aux vainqueurs qui, fort
experts en cette matière, s’emparèrent en un clin d’œil de ce qu’ils trouvèrent à leur
convenance, achevèrent sur place les blessés, rassemblèrent 600 bœufs et 4.000 moutons, et
se mirent vivement en retraite »142. Cette première razzia fut suivie de nombreuses autres sur
les tribus proches de Bône dans les premières années de l’occupation. Elles furent en général
menées avec la participation active des troupes auxiliaires (notamment les spahis)143. Comme
nous l’avons vu, le capitaine Yusuf s’illustra particulièrement dans cette activité et devint
ainsi la terreur des tribus de la région de Bône jusqu’à son départ de la région de Bône en
1836.
De leur côté, le bey El Hadj Ahmed et ses alliés pratiquent également des razzias sur
les tribus ralliées aux Français ou se montrant trop complaisantes à leur égard. Ainsi, à titre
d’exemples, au printemps 1832, Belkacem Benyacoub lance une razzia sur la tribu des Beni-
Urgine qui a fait acte de soumission aux Français et approvisionne le marché de Bône en
vivres et bestiaux. 3.000 bœufs, 10.000 moutons et 200 tentes sont ainsi enlevés aux Beni-
142
Général Comte de Cornulier-Lucinière, La Prise de Bône et Bougie d’après les documents inédits (1832-
1833). Paris, P. Lethielleux Libraire-éditeur, 1895, p. 259-260. H’sen Derdour précise que bataillon turc fut
fortement accroché à son retour à Bône par les goums de Belkacem Benyacoub (bataille dite de Foum Mabrak ;
Derdour H’sen, Annaba … op. cit., pp. 266-267). Les Karézas firent leur soumission à l’autorité française en
septembre 1832.
143
Les troupes régulières du corps expéditionnaire sont toutefois également impliquées dans certaines opérations
de razzia, telles celles menées par exemple contre les Ouled Attia (avril 1833), les Merdès (septembre 1833), les
Beni-Foughal (mars 1835) ou les Beni-Salah (octobre 1835).

114
Urgine144. En novembre 1834, en prélude à la bataille de Tabet-el-Mraya qui l’oppose aux
forces françaises, Ben Aïssa tombe à l’improviste sur la tribu des Eulma qui vient de faire sa
soumission au général d’Uzer, leur enlève 10.000 têtes de bétail, s’installe dans la tribu et la
ruine complètement. En juillet 1837, les troupes beylicales effectuent plusieurs razzias sur les
tribus de la zone de Guelma qui ont fait leur soumission au colonel Duvivier.

De la chute de Constantine à la mise en place de


l’organisation Valée : les années-charnières 1836-1838

Les années 1836-1838 apparaissent comme des années-charnières pour notre région
d’étude. Après l’échec cuisant du maréchal Clauzel devant Constantine en 1836, échec qui
avait rehaussé le prestige du bey El Hadj Ahmed, la deuxième opération lancée par
Damrémont et Valée en octobre 1837 aboutit à la chute de la « ville imprenable »145 et
démontre la supériorité militaire du corps expéditionnaire français sur l’armée beylicale.
Celle-ci est largement démantelée et le bey El Hadj Ahmed, bien que décidé à poursuivre la
lutte, ne dispose plus que de quelques centaines de soldats fidèles avec lesquels il ne pourra
mener que des opérations d’ampleur réduite dans des zones périphériques du beylik.
L’impact de la chute de Constantine sur les tribus et leurs chefs est particulièrement
important. Alors qu’encore à l’été 1837146, le commandement français juge que la situation
politique de la province de Bône n’est « pas bonne », que « les tribus semblent indécises et
inquiètes », que l’on craint une multiplication des désertions des troupes supplétives
algériennes de l’armée française147, la situation se modifie profondément après la chute de la
capitale du beylik. La conviction que les Français sont désormais dans la région pour y rester
s’impose rapidement et l’espoir, resté vivace jusque-là, de les voir chassés par les armes
s’évanouit, tout au moins provisoirement. Il s’agit désormais pour de nombreux chefs de tribu

144
Une opération de représailles est immédiatement montée par le colonel Pérrégaux avec 1.200 fantassins et
quatre obusiers, mais Benyacoub reste hors d’atteinte dans l’immédiat.
145
Selon l’expression d’Isabelle Grangaud. (Grangaud Isabelle, La Ville imprenable – Une histoire sociale de
Constantine au 18e siècle. Paris, Editions de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, 2002, 368 p.)
146
Lettre du 2 juillet 1837 du général Trézel, commandant la province de Bône, au général Damrémont, in Yver
Georges, Correspondance du général Damrémont, gouverneur général des possessions françaises dans le Nord
de l’Afrique (1837). Paris, Librairie Honoré Champion, 1927, p. 580.
147
Les 80 spahis irréguliers de la tribu des Beni-Urgine (tribu de la plaine de Bône) ont déserté le 4 mai 1837.
Quelque temps après, 14 hommes du bataillon turc ont suivi leur exemple (sept du camp de Dréan, trois du
blockaus dit du Grand Oasis dans la plaine de Bône et trois de La Calle). (Ibid., p.582). Une tentative de
désertion de spahis et de 10 hommes du bataillon turc se proposant de rejoindre le bey El Hadj Ahmed est
déjouée par le commandant des spahis de Bône le 5 juillet 1837 (lettre du 9 juillet 1837 du général Trézel au
général Damrémont, Ibid. pp. 591- 594).

115
de trouver des accommodements avec l’occupant permettant de préserver leurs intérêts
politiques et financiers propres – en leur conservant leurs commandements traditionnels,
source de prestige et de revenus – et de sauvegarder les intérêts économiques de la tribu, en la
mettant à l’abri des razzias ou des déplacements que pourrait décider l’autorité française148.
Nous avons vu le prestigieux et actif Belkacem Benyacoub, en guerre contre les Français
depuis sept ans, se décider à se placer sous l’autorité française et négocier sa position future à
la fin 1837. Cette décision est un signal majeur donné aux autres caïds et cheikhs des tribus,
non seulement de la plaine de Bône, mais également des zones de l’Edough, de Guelma, et de
La Calle. Il serait, dans ce contexte, erroné de considérer que les « soumissions » des tribus
qui s’ensuivent ont un caractère d’adhésion politique à la domination française. Les autorités
françaises ne se font, au demeurant, pas d’illusions excessives à cet égard. Commentant pour
le ministre de la guerre l’ « adhésion » de Belkacem Benyacoub, l’intendant civil Bresson
s’interroge : « Quel sera le résultat de ce rapprochement ? Les soumissions des tribus ont-
elles une importance réelle ? Jusqu’à quel point doit-on compter sur elles ? Selon moi, il ne
faut pas attacher du prix à ces soumissions que comme une indication, précieuse à recueillir,
de l’effet produit sur les Arabes par la prise de Constantine. Il ne faut pas compter sur ces
manifestations ; elles sont provoquées par des intérêts ; leur sincérité, leur durée, dépendant
de l’évènement et sont soumises à toutes leurs éventualités »149.
Années-charnières, les années 1836-1838 le sont aussi par le renouvellement des
principaux acteurs du commandement militaire français dans la région, en place depuis 1832.
Yusuf, acteur principal dans la « petite guerre » et ses razzias menées contre les tribus, quitte
la région après l’expédition de Constantine de 1836, dont l’échec lui est en partie imputé. Le
général Monck d’Uzer, qui a exercé le commandement de la « province de Bône » depuis mai
1832, a pour sa part quitté Bône sept mois auparavant, en mars 1836, au moment Yusuf a pris
ses fonctions de bey de Constantine. Monck d’Uzer avait conduit une politique paternaliste et
« bienveillante » à l’égard des tribus – il « aimait les Arabes et en était aimé » d’après
Pellissier de Reynaud150 . Cette politique heurtait les intérêts de certains Européens de Bône151

148
Toqueville note en 1841 dans son « Travail sur l’Algérie » : « L’expérience a déjà montré mille fois que,
quels que soient le fanatisme et l’esprit national des Arabes, l’ambition personnelle et la cupidité avaient
souvent encore plus de puissance dans leur cœur et leur faisaient prendre accidentellement les résolutions les
plus opposées à leurs tendances habituelles. […] Les mêmes Arabes qui montraient la haine la plus furieuse
contre les chrétiens pouvaient tout à coup prendre les armes pour eux et se tourner contre leurs compatriotes ».
(Tocqueville, Sur l’Algérie. Paris, Flammarion, 2003, p. 110.
149
ANOM FM F80/1672. Lettre confidentielle du 28 octobre 1837 de Bresson, intendant civil des possessions
françaises dans le nord de l’Afrique, au ministre de la Guerre.
150
Pellissier de Reynaud, Annales algériennes, tome II, op. cit. ; p. 80.

116
et surtout n’était guère compatible avec les méthodes brutales mises en œuvre par Yusuf, que
Monck d’Uzer avait soutenu dans les premières années, mais avec lequel les relations
s’étaient fortement détériorées par la suite. La nomination de Yusuf comme bey de
Constantine était incompatible avec le maintien à Bône du général Monck d’Uzer et ce
dernier fut « sacrifié aux convenances personnelles »152 de Yusuf. Le général fit ainsi l’objet
de tracasseries au sujet d’acquisitions de terres effectuées dans des conditions plus ou moins
douteuses dans la banlieue de Bône. Sa révocation fut obtenue par le ministre de la Guerre,
mais il démissionna avant qu’elle soit mise en œuvre. Il revint toutefois dans les mois suivants
à Bône, mais pour exploiter les terres qu’il y avait acquises.
Alors que jusqu’au début de 1836, les militaires français ne s’aventurent guère au-delà
de la plaine de Bône (où le camp de Dréan, à une vingtaine de kilomètres de Bône, est établi
au printemps 1836) et des premiers contreforts de l’Edough, les années 1836 et 1837 sont
marquées par plusieurs opérations de reconnaissance, suivies d’implantation d’établissements
militaires, dans les pays de La Calle et de Guelma. En mai 1836, à la demande du maréchal
Clauzel, Yusuf conduit à la tête de ses spahis une reconnaissance depuis le camp de Dréan
jusqu’à La Calle, où, dit-il, il arrive sans avoir eu à tirer un seul coup de feu. Deux mois après,
en juillet, le capitaine Berthier de Sauvigny et 40 spahis, s’installent à La Calle153. Avec l’aide
d’un détachement du génie, des travaux de reconstruction des anciennes installations de la
Compagnie d’Afrique sont lancés et les corailleurs italiens installés en Tunisie, à Tabarca,
commencent à s’y établir. Au retour vers Bône de l’expédition ratée menée sur Constantine,
en novembre 1836, le maréchal Clauzel fonde à Guelma, à l’emplacement des ruines de
l’ancienne Calama romaine, un camp militaire dont il envisage de faire la base opérationnelle
pour une nouvelle tentative sur Constantine. Le colonel Duvivier en prend le commandement
peu de temps après et entreprend, comme nous le verrons, de soumettre les tribus de la zone.
Enfin, trois camps militaires sont établis en 1837 en préparation de la nouvelle expédition sur
Constantine : à Nechmeya, dans la vallée de la Seybouse, à mi-chemin entre Dréan et
Guelma, à Medjez-Amar et à Sidi Tam-Tam, entre Guelma et Constantine.
Après la chute de Constantine en 1837 et la décision de l’occuper de manière
permanente, une organisation administrative de l’ancien beylik – et notamment de la région

151
« M. le général d’Uzer avait des ennemis à Bône parmi les Européens. Ces ennemis lui faisaient un crime de
sa bienveillance pour les indigènes ; car montrer quelque sympathie pour les Arabes, c’est presqu’une trahison
dans l’opinion de certaines personnes ». (Pellissier de Reynaud, ibid., p. 80.)
152
Ibid, p. 81.
153
Les premiers temps de Berthier de Sauvigny à La Calle sont difficiles. La Calle est notamment attaquée à
deux reprises par les tribus environnantes lors de l’expédition de Constantine de 1836. (ANOM F80/1673.
Rapport du 15 janvier 1839 sur la Calle par Berthier de Sauvigny°.

117
de Bône – est conçue et mise en place sous l’égide du maréchal Valée, nommé « gouverneur
général des possessions françaises dans le nord de l’Afrique » après avoir assuré le
commandement de l’expédition d’octobre 1837 après que le général Damrémont y eut été tué.
Cette organisation, qui sera ensuite proposée pour l’Algérie entière, constitue, selon
l’expression de Charles-Robert Ageron, «le banc d’essai des principes qui devaient régir
durablement l’Algérie de la conquête »154. Son influence continuera à se faire sentir dans la
région de Bône jusqu’aux dernières périodes de la colonisation.

La création de la « province de Constantine »


Le sort de Constantine reste incertain dans les semaines qui suivent la prise de la ville
par les Français en octobre 1837. Le maréchal Valée estime en novembre 1837 que
l’occupation de la ville « parait toujours ne devoir être qu’une mesure temporaire » et que
« conserver indéfiniment des troupes dans cette place serait étendre démesurément notre
système d’occupation dans la province de Bône […] [et] n’est dans les circonstances
actuelles qu’une occasion de dépenses»155 . Il suggère alors soit de rétablir le bey El Hadj
Ahmed à la tête du beylik « en lui imposant des conditions avantageuses à la France », soit
de donner l’investiture à un prince tunisien156. Ces deux formules seront toutefois rapidement
abandonnées : il s’avère impossible de trouver un accord avec El Hadj Ahmed, et, en France,
les milieux gouvernementaux aussi bien que l’opinion publique se prononcent avec force en
faveur de la conservation de la capitale du beylik. La décision est ainsi prise par le
gouvernement français dès décembre 1837 d’occuper définitivement Constantine
En janvier 1838, les « possessions françaises » de l’Est algérien perdent le titre de
« province de Bône » qu’elles avaient jusqu’alors pour devenir la « province de
Constantine ». Cette décision prélude au transfert du commandement politique et militaire
français de la ville de Bône, où il était jusqu’alors installé, à l’ancienne capitale du beylik.
Pour le ministre de la Guerre, « les souvenirs vivant encore de l’autorité du bey et les
relations accoutumées des populations commandent la centralisation des pouvoirs

154
Ageron Charles-Robert, « Administration directe ou protectorat : un conflit de méthode sur l’organisation de
la province de Constantine (1837-1838) », Revue française d’histoire d’outre-mer, mai 1964, pp. 5-40. Texte
repris dans Ageron Charles-Robert, De l’Algérie « française » à l’Algérie algérienne. Paris, Editions Bouchène,
2005, p 11.
155
Lettre du 8 novembre 1837 du maréchal Valée au comte Molé, ministre de la Guerre, in Yver Geoges,
Correspondance du maréchal Valée…, op. cit. ; pp. 63-64.
156
Cette formule avait déjà été envisagée par le maréchal Clauzel en décembre 1830, mais, refusée par le
gouvernement français, n’avait pu être mise en place (Julien Charles-André, Histoire de l’Algérie
contemporaine…, op. cit. ; pp. 68-69).

118
provinciaux à Constantine »157. Le commandement militaire supérieur – que le maréchal
Valée souhaitait voir rester fixé à Bône – est transféré à Constantine au motif, avancé par le
ministre de la Guerre, que le pays autour de Bône est depuis longtemps paisible et que peu
d’hostilités sont à prévoir entre Bône et Guelma alors que « entre cette dernière position et
Constantine existent les difficultés et peuvent être les périls [et que, en conséquence] c’est de
Constantine que doivent partir l’action, l’impulsion et, pour être exécutés à temps, les ordres,
les instructions »158. L’organisation militaire mise en place par Valée retient toutefois deux
subdivisions distinctes, la subdivision de Bône – que l’on continua parfois, par abus de
langage, à dénommer « province de Bône » pendant quelque temps – et celle de
Constantine159, toutes deux soumises à l’autorité du commandant supérieur de la province
installé à Constantine.
Bône, que l’occupation française a émancipée pendant plus de cinq ans de la tutelle de
Constantine, se retrouve ainsi à nouveau subordonnée à l’ancienne capitale du beylik. Bône
est par ailleurs à la veille de perdre le rôle de port principal de Constantine dont elle jouit
depuis la domination ottomane. Le ministre de la Guerre instruit en décembre 1837 le
gouverneur général d’étudier la création d’un établissement militaire et maritime sur la baie
de Stora. Le site de Skikda, baptisé initialement Fort-de-France, puis Philippeville est
sélectionné. Est également retenue l’ouverture entre Constantine et ce nouveau port d’une
communication routière, beaucoup plus courte que la route de Bône, jusque-là seule
praticable.

La province de Constantine organisée par Valée en 1838 :


dominer, administrer et non pas coloniser
La définition de l’organisation administrative à donner à l’ancien beylik de
Constantine fit l’objet d’intenses échanges entre le gouverneur général Valée et, d’une part,
ses subordonnés à Constantine (notamment le général Négrier, auquel il s’opposa, puis le

157
Lettre du 10 décembre 1837 du comte Molé, ministre de la Guerre au maréchal Valée, in Yver Georges,
Correspondance du maréchal Valée…, op. cit. ; p. 126.
158
Ibid.
159
La limite entre les deux subdivisions était initialement fixée par la ligne de partage des eaux depuis le
territoire de La Calle jusqu’au Ras-el-Akba et, au-delà de ce point, jusqu’à Stora, la crête des montagnes. (Lettre
du 27 janvier 1838 du maréchal Valée au comte Molé, ministre de la Guerre, op. cit. ; p. 214).

119
général Galbois)160, et, d’autre part, le ministre de la Guerre, le comte Molé. Mais le véritable
maître d’œuvre en est Valée lui-même, qui se déplaça à Constantine pour en finaliser les
dispositions. Pour le gouverneur général, l’organisation à mettre en place doit viser par
priorité à « dominer, administrer et non pas coloniser ». Dans ce système, la colonisation se
place « à côté de cette conquête physique et morale des Arabes […], mais la colonisation
restreinte et dirigée avec habileté. Son rôle est clairement tracé. Autour des villes du littoral,
dans les plaines qu’arrosent les rivières vers leur embouchure, elle doit se développer
rapidement mais avec une sage progression, en opérant la fusion des habitants nouveaux
avec ceux des Arabes que des goûts moins prononcés pour la vie nomade rattacheront les
premiers à notre civilisation »161. Il préconise ainsi l’existence simultanée – et susceptible
d’évoluer dans le temps – de trois systèmes : « la colonisation autour de points déterminés, la
domination immédiate sur le territoire limitrophe de nos établissements, enfin, dans
l’intérieur, l’occupation militaire des points principaux en confiant l’administration du pays à
des feudataires soumis au tribut et recevant l’investiture au nom du Roi »162.
L’application de ces principes généraux conduit à diviser le territoire de la province
de Constantine en deux parties : une partie dont la France assure l’administration directe163,
dénommée « arrondissement de Bône », et une partie placée sous un régime de quasi-
protectorat – même si le terme n’est jamais employé – où l’autorité française s’exerce de
manière indirecte, par l’intermédiaire de khalifa ou de caïds relevant de l’autorité directe du
commandant supérieur de la province. En fait, l’idée de distinguer le territoire soumis à
l’administration directe de la France et le territoire de « protectorat » n’était pas nouvelle ;
lors des négociations engagées avec le bey El Hadj Ahmed antérieurement à la chute de
Constantine et visant à instaurer un régime de protectorat sur le beylik, les Français avaient
déjà fait part de leur volonté de soustraire au territoire administré par le bey le territoire de
Bône et ses environs, qu’ils entendaient administrer directement. Le territoire de la région de
Bône qui fait l’objet de notre étude englobe en 1838 l’ensemble de l’ « arrondissement de
Bône », placé sous l’administration directe de la France, ainsi que le territoire des Hannencha,
qui fait alors partie des territoires de « protectorat ».

160
Ces échanges sont relatés en détail dans l’article de Charles-Robert Ageron « Administration directe ou
protectorat : un conflit de méthode sur l’organisation de la province de Constantine (1837-1838) », op. cit. ; pp.
10-36.
161
Lettre du 9 février 1838 du maréchal Valée au ministre de la Guerre (comte Molé), in Yver Georges,
Correspondance du maréchal Valée…, op. cit. ; pp. 239-241.
162
Ibid., p. 241.
163
Ce terme d’ « administration directe » est celui utilisé à l’époque. Il est en réalité pour partie inapproprié dans
la mesure où, ainsi que décrit plus bas, l’administration des populations s’effectue par l’intermédiaire de caïds et
cheikhs algériens.

120
L’organisation de l’« arrondissement de Bône » est définie par un arrêté du gouverneur
général Valée signé au Fort-de-France (site de la future Philippeville, actuel Skikda) le 1 er
novembre 1838164. Cette organisation, dont nous présentons ci-après l’essentiel des
dispositions ainsi que les modalités selon lesquelles celles-ci sont initialement mises en
œuvre, sera progressivement étendue dans le reste de l’Algérie et perdurera, dans ses
principes généraux, jusqu’au-delà de 1870 dans une partie importante de notre région d’étude.
La structure de base de l’organisation administrative est le « cercle », terme qui apparaît pour
la première fois dans le vocabulaire administratif en Algérie (et qui aura une longue
descendance dans l’histoire coloniale française). Le territoire de l’arrondissement de Bône –
qui se confond dans la pratique avec celui de la subdivision militaire de Bône, cette dernière
dénomination se substituant d’ailleurs très rapidement à celle d’arrondissement – est ainsi
partagé en quatre « cercles » (Bône, Edough, La Calle et Guelma). Le commandement et
l’administration de chacun des cercles sont confiés à un « chef français », portant le titre de
commandant de cercle (et, ultérieurement commandant supérieur de cercle), exerçant la
totalité des pouvoirs militaires, civils et judiciaires. Dans la pratique, les commandants de
cercle seront des officiers supérieurs (commandants ou plus rarement lieutenants-colonels).
Toutefois, la fonction de commandant de cercle des cercles de Bône et de l’Edough n’est pas
exercée par un officier spécifique, mais directement par le commandant de la subdivision
militaire de Bône. Le commandant de cercle exerce son pouvoir sous l’autorité de l’officier
général commandant l’arrondissement (le commandant de la subdivision militaire de Bône),
assisté d’un conseil d’administration165, et placé sous les ordres du commandant supérieur de
la province de Constantine. Dans chacun des cercles, les populations algériennes d’une même
« tribu » (ou, en fait, du même groupe tribal, tribu ou fraction) sont placées sous la
responsabilité d’un cheikh, l’ensemble des cheikhs du cercle étant eux-mêmes sous les ordres
d’un caïd sous l’autorité du commandant de cercle. Par exception, le cercle de Guelma
comporte deux caïds, l’un « arabe », l’autre « kabyle », indépendants l’un de l’autre166. Les

164
Texte de l’arrêté en annexe 2-A.
165
Le conseil d’administration, présidé par l’officier général commandant l’arrondissement, est composé du
sous-intendant civil (qui administre la ville de Bône et sa banlieue), du sous-intendant militaire, du chef du
service des domaines et du payeur de l’arrondissement. Les commandants de cercles et les caïds peuvent y être
appelés avec voix consultative. Le conseil surveille la rentrée des impôts, administre les propriétés de l’Etat (ex
« propriétés du beylik ») et pourvoit à certaines dépenses d’utilité publique. (Annexe 2-A).
166
Cette exception provient des propositions du colonel Duvivier, qui commande à Guelma depuis 1836, et qui a
insisté sur les différences existant dans la zone entre tribus réputées « arabes » d’une part et « kabyles » d’autre
part (ANOM ALG GGA 30K/36). Signalons dès maintenant, pour montrer le caractère quelque peu incongru de
la disposition retenue, que le premier caïd « kabyle » de Guelma (Mohamed Seghir Ben Merad) n’est pas
d’origine « kabyle », mais aurésienne (« chaouïa ») (lettre du 27 janvier 1838 du gouverneur général Valée au
ministre de la Guerre, in Correspondance du maréchal Valée, op. cit. ; p. 217).

121
cheikhs sont nommés par le commandant de l’arrondissement, sur proposition du
commandant de cercle, les caïds par le commandant supérieur de la province de Constantine
sur proposition du commandant de l’arrondissement. Cheikhs et caïds sont révoqués par le
gouverneur général. Enfin, le cercle peut être doté d’un cadi (juge) musulman, chargé de juger
les seuls différends survenus entre Algériens. Les goums des tribus sont placés sous les ordres
du commandant du cercle. Ils ne peuvent se réunir qu’avec son approbation et doivent rentrer
dans leur tribu dès qu’ils en reçoivent l’ordre.
Ce système reprend formellement l’organisation en cheikhats et caïdats en place sous
le beylicat d’El Hadj Ahmed et cheikhs et caïds sont des Algériens. Valée estime en effet que
« les ordres donnés directement par les chrétiens ne sont reçus qu’avec mépris par le peuple
et [que] pour parvenir à les faire exécuter, le moyen le plus efficace […] est de les
transmettre par un homme de la religion du Prophète »167. Mais l’organisation marque une
rupture évidente avec celle en place à l’époque beylicale. D’abord – et c’est bien le fondement
de la formule d’ « administration directe » – le pouvoir politique, militaire (l’utilisation des
goums) et judiciaire (au moins pénal) que détenaient caïds et cheikhs algériens appartient
désormais à des responsables français. Les caïds ne sont plus, en principe, que des agents
d’exécution des décisions prises par la hiérarchie française, même si, dans la pratique, le
pouvoir exercé par certains d’entre eux est très important168. D’autre part, si la mise en place
de l’organisation ne touche vraisemblablement pas, tout au moins dans les premiers temps, à
la structure existante des groupes tribaux de base (placés sous la responsabilité des cheikhs),
la structuration adoptée pour les caïdats – un caïd par cercle sauf à Guelma – ne correspond
pas à l’organisation caïdale en vigueur sous le régime beylical (sauf peut-être pour le caïdat
de Bône dont le périmètre est assez semblable à celui du Behret Annaba de l’époque
ottomane). Nous verrons d’ailleurs ultérieurement que la structuration en caïdats évoluera
dans les années suivantes, à la faveur notamment de la création, au sein des cercles, des
« bureaux arabes ».

167
Lettre du 8 novembre 1837 du maréchal Valée au comte Molé, ministre de la Guerre, in Yver Georges,
Correspondance du maréchal Valée…, op. cit. ; p. 62.
168
C’est le cas en particulier dans les cercles de Bône et de l’Edough où le général commandant supérieur de la
subdivision de Bône laisse une large autonomie de décision aux caïds. La notice historique de la subdivision de
Bône établie en 1845 indique que les cercles de La Calle et de Guelma « sont administrés par des officiers
supérieurs français » tandis que ceux de Bône et de l’Edough le sont « par des Arabes à qui leur position et leur
influence dans le pays ont permis d’en confier l’administration ». (ANOM ALG GGA 10H13). Le caïd du cercle
de Bône est alors Mohamed Benyacoub, le fils de Belkacem Benyacoub, que nous avons longuement évoqué
plus haut.

122
Le découpage en cercles de l’ « arrondissement » de Bône lors de sa création (1838)

Source : TSEFA 1838.

Lors de leur mise en place, les cercles sont en totalité administrés militairement.
L’arrêté du 1er novembre 1838 prévoit explicitement que cette situation évoluera : des parties
du territoire des cercles seront successivement placées sous l’autorité des fonctionnaires civils
français et sous la juridiction des tribunaux français, par ordonnance du Roi ou par arrêté du
gouverneur général. Sur ces territoires ainsi soumis au régime civil, le commandant supérieur
(militaire) de la province ne pourra s’immiscer dans les affaires administratives et judiciaires
que dans des circonstances mettant en cause la sécurité, ou en application d’ordres spéciaux
du gouverneur général. Toutefois les commandants de cercle y conserveront l’autorité sur les
populations « indigènes ». Ce passage progressif à l’administration civile du territoire des
cercles – dont l’arrêté n’explicite pas les circonstances – serait naturellement conditionné par
les progrès qu’y feraient la colonisation agraire et le peuplement européen qui l’accompagne.
En fin de compte, l’organisation retenue pour la subdivision de Bône est bien « un système
mixte destiné à préparer les voies à la colonisation »169 même si, dans l’immédiat, comme
indiqué ci-dessus, coloniser n’est pas la priorité de Valée.

169
Selon les termes de Valée cités par Ageron Charles-Robert, « Administration directe ou protectorat… », op.
cit., p. 34.

123
Lors de la mise en place de la nouvelle organisation, le gouverneur général Valée
entend placer le pays des Hannencha, où l’armée française n’a pas encore pénétré, sous le
régime de quasi-protectorat – « l’administration du pays par le pays » – qu’il conçoit pour
l’ensemble de la province de Constantine à l’exception de l’arrondissement de Bône. Ce
régime est défini par deux arrêtés signés par Valée à Constantine le 20 septembre 1838. Ces
arrêtés stipulent que le gouvernement de la province est confié à des chefs algériens portant le
titre soit de « khalifa », soit de « caïd ». La « tribu » des Hannencha est ainsi placée sous
l’autorité d’un caïd, en relation directe avec le commandant supérieur de la province, et qui a
le rang et les attributions accordés au chef de cette tribu sous le gouvernement des beys 170. Le
caïd nomme les cheikhs des fractions de tribus et propose au commandant supérieur de la
province les candidats aux postes de caïds des tribus. La révocation des cheikhs et caïds ne
peut être prononcée que par le gouverneur général. La tribu est dotée d’une cavalerie chargée
d’assurer la « tranquillité du pays » et la sécurité des routes. Le caïd perçoit « pour le compte
de la France » les impôts en vigueur sous le régime beylical (achour, hokkor et contribution
en paille), dont il conserve le tiers au titre de traitement et de frais de représentation. Les caïds
et cheikhs continuent en outre à percevoir les « droits d’usage » traditionnels, non définis dans
l’arrêté et dont on connaît le caractère souvent abusif. Les populations sont gouvernées
« selon les lois du Prophète » et le caïd exerce le pouvoir judiciaire. Toutefois, les
condamnations à mort sont soumises au commandant supérieur de la province qui peut seul en
ordonner l’exécution. Le caïd des Hannencha est, aux côtés des autres khalifas et caïds,
membre du conseil d’administration de la province de Constantine que préside le
commandant supérieur de la province, et qui est chargé notamment de surveiller la rentrée des
impôts et d’administrer les biens du beylik.
L’organisation des territoires placés sou un régime de « protectorat » ainsi définie,
décalque relativement fidèle de celle prévalant à l’époque beylicale171, est mise en place de
manière effective dès le début d’octobre 1838 avec la nomination des khalifas et caïds dans
l’ensemble de la province, sauf chez les Hannencha. Les Hannencha, alors partagés entre

170
On rappelle que, sous le régime beylical, le chef de la confédération des Hannencha portait le titre de cheikh
et non de caïd. Les caïds des différentes « tribus » de la confédération étaient placés sous les ordres de ce cheikh.
L’organisation Valée fait du caïd des Hannencha un « super-caïd », puisqu’il a sous ses ordres les caïds des
diverses « tribus », eux-mêmes secondés par les cheikhs des « fractions » de tribus. Le terme « tribu » est utilisé
dans l’arrêté indistinctement dans le sens de confédération, de tribu, et de fraction de tribu, ce qui montre, si
besoin était, le caractère flou de la notion de tribu. Dans l’ordre des préséances, le caïd des Hannencha vient
immédiatement après le cheikh-el-Arab, qui dirige les tribus sahariennes de la province (ANOM F80/1672.
Lettre du 4 octobre 1838 du maréchal Valée au ministre de la Guerre).
171
On notera, à titre symbolique, que l’original des arrêtés est rédigé en français et en arabe et revêtu du sceau
arabe du gouverneur général Valée (ANOM F80/1672).

124
deux chefs rivaux (Resgui et Hasnaoui)172 n’ont en effet pas encore fait leur « soumission » à
la France et restent alors pour partie sous l’influence du bey El Hadj Ahmed, retiré à la
frontière tunisienne où il espère un appui de la régence de Tunis. Ainsi, le gouverneur général
Valée ne nomme pas à l’emploi de caïd des Hannencha, ne voulant pas donner « un nouvel
exemple d’un chef sans pouvoir sur les tribus qu’il est appelé à gouverner » et se réservant,
une fois la soumission des Hannencha obtenue « par la persuasion ou par la force », de
choisir le chef qui l’aura convaincu « qu’il a assez de pouvoir pour gouverner par lui-même et
sans que l’intervention de la France soit nécessaire au-delà de certaines limites »173. En fait,
comme nous le développons plus loin, la soumission des Hannencha, effectuée par la force, ne
fut effective que cinq ans plus tard, en 1843, date à laquelle le caïd Mohamed Salah, de la
famille des Resgui, fut nommé et prit effectivement ses fonctions. Ainsi administré
initialement sous la forme d’un quasi-protectorat, le caïdat des Hannencha perdit son
autonomie par étapes successives: en 1849, il est officiellement rattaché à la subdivision de
Bône et supervisé par le « bureau arabe » subdivisionnaire174, puis est placé en 1851 sous la
tutelle quelque peu lointaine du commandant du cercle de Guelma, avant d’être entièrement
intégré dans le système dit d’administration directe en vigueur dans la subdivision de Bône
lors de la création en 1855 du cercle de Souk-Ahras.
L’organisation mise en place par le gouverneur général Valée a modelé profondément
et durablement notre région d’étude, et en a fait, plus particulièrement avec la création de
l’ « arrondissement de Bône », un véritable pilote de l’organisation de l’Algérie de la période
de la conquête militaire française. Dans leur examen de l’organisation Valée, les historiens se
sont en général plus intéressés au système de protectorat qu’au régime d’administration
directe adopté pour Bône. Dans son article « Administration directe ou protectorat : un conflit
de méthode sur l’organisation de la province de Constantine (1837-1838) » cité à plusieurs
reprises ci-dessus, Charles-Robert Ageron estime que « le système de Valée doit apparaître à
l’historien comme un moyen de pénétration pacifique et une construction provisoire
susceptible d’évolution ». Il reconnaît « la justesse d’esprit d’un homme auquel les historiens
coloniaux de l’Algérie ont généralement dénié toute valeur »175, ceux-ci voyant dans la

172
Voir ci-dessous.
173
ANOM F80/1672. Lettre du 4 octobre 1838 du maréchal Valée au ministre de la Guerre.
174
L’ordonnance du 15 avril 1845 crée les « bureaux arabes », dont les officiers exercent l’autorité sur les grands
« chefs indigènes », ce qui constitue un tournant dans le système de quasi-protectorat (Ageron Charles-Robert,
« Administration directe ou protectorat… », op. cit., p. 31).
175
Ageron Charles-Robert, « Administration directe ou protectorat… », op. cit. ; pp. 36 et 34.

125
formule de « protectorat » la préfiguration du « Royaume arabe » qu’ils eurent en général en
horreur176.

L’élargissement et l’approfondissement de la conquête


(1837-1847)

Les années-charnières 1836-1838 ont ouvert une période nouvelle de la conquête


militaire française de la région de Bône. Au cours de cette période, le champ géographique de
l’occupation s’est élargi rapidement aux pays de Guelma et de La Calle – la zone des
Hannencha, dont nous examinons le cas à part, restant toutefois à part du processus pendant
plusieurs années. D’autre part, la nature même des relations entre l’occupant et les
populations rurales dans la région de Bône se modifie profondément : il ne s’agit plus alors
pour les Français, comme c’était le cas dans les premières années de l’occupation, de se
contenter de la neutralité bienveillante des tribus, mais, par une combinaison des moyens
militaires et de l’action politique et administrative, d’en obtenir progressivement une
soumission complète à l’autorité française. Cette période d’élargissement et
d’approfondissement de la conquête s’étale sur une dizaine d’années, dont plus de la moitié
sous le commandement, à la tête de la subdivision militaire de Bône, du général Randon.
L’expérience que Randon acquiert à Bône sera une référence essentielle pour l’action qu’il
mènera ultérieurement à la direction des affaires de l’Algérie au ministère de la Guerre, puis à
la tête de ce ministère et, enfin comme gouverneur général de l’Algérie.
Comme nous l’avons vu, la chute de Constantine en 1837 a eu une double
conséquence, militaire et politique. Sur le plan militaire, l’armée beylicale a été disloquée et le
bey El Hadj Ahmed, même s’il continue la lutte jusqu’en 1848, ne constitue plus, sur le plan
militaire, une menace réelle pour l’armée française. Le contingent de quelques centaines de
combattants de l’armée beylicale dont il dispose à la fin 1837 va progressivement se réduire et
il ne pourra bientôt plus compter, pour l’essentiel, que sur les goums des tribus qui lui
donnent asile. Les affrontements avec l’armée d’Afrique auxquels il participe restent

176
Dans la recension de l’article qu’il fait en 1963, Marcel Emerit reprochera à Charles-Robert Ageron d’avoir
« tendance à croire que le destin de l’Algérie aurait été tout autre si cette méthode [de protectorat] s’était
généralisée », ajoutant qu’ « à notre époque, on ne peut plus concevoir qu’une guerre de conquête puisse avoir
des chances de fonder un établissement durable, quelles que soient les forces déployées et l’ingéniosité des
méthodes de domination ». (Emerit Marcel, Annales. Economies, sociétés, civilisations. Année 1965, volume 20,
numéro 4, pp. 807-808).

126
d’ampleur limitée et se situent au demeurant tous en dehors de notre région d’étude. Sur le
plan politique, la forte emprise qu’exerçait l’ancien bey sur les populations de la région au-
delà des environs immédiats de Bône177 s’est très fortement amenuisée dès la perte de
Constantine. La souveraineté française dans la région ne sera plus alors réellement contestée,
au moins dans son principe et dans l’immédiat, d’autant que l’émir Abdelkader, dont
l’ascendant est alors important dans le centre et l’ouest de l’Algérie, n’aura jamais d’influence
politique marquée dans la région de Bône.
Dans ce contexte militaire et politique, et contrairement à ce qui s’était passé dans les
étapes précédentes de l’occupation, la pénétration des contingents de l’armée d’Afrique dans
de nouveaux territoires des pays de Guelma, de La Calle et de l’Edough ne va plus que très
exceptionnellement donner lieu à une résistance armée des tribus. Les chefs des groupes
tribaux seront enclins à rechercher avec l’occupant des accommodements afin de sauvegarder
leurs intérêts propres et ceux du groupe. Les autorités françaises en déduiront, de manière
quelque peu hâtive, que les tribus se sont « soumises », alors que cette soumission ne sera
souvent effective que plusieurs années après. La notion de « soumission » (à laquelle est
souvent associée celle de « pacification ») est en effet particulièrement floue et le terme peut
être employé indifféremment pour refléter des réalités qui peuvent être fort disparates. La
soumission d’un groupe tribal s’effectue souvent en plusieurs étapes. Dans une première
étape, il peut s’agir d’une simple ouverture, d’une « reconnaissance platonique » de la
souveraineté française, d’une demande de « protectorat », d’une « alliance temporaire offerte
ou imposée », voire d’ « une soumission spontanée ou imposée par la force à une portion plus
ou moins considérable du groupe et qui n’a pas été ratifiée par la majorité de la tribu »178. La
soumission ne devient complète que lorsque l’autorité française s’exerce pleinement et
durablement sur la tribu: mise sous tutelle administrative et politique de la population ;
désignation des cheikhs, caïds et cadis (juges) et contrôle de leur action ; mise à disposition
des goums et fourniture de spahis à l’armée française ; obéissance aux règles de toute nature
fixées par l’autorité et perception de l’impôt, marqueur essentiel de la soumission à l’autorité,
comme à l’époque de la domination ottomane.

177
Le maréchal Valée note que « tant qu’Achmet [El Hadj Ahmed] a occupé Constantine, les Arabes sont restés
sous le pouvoir qu’ils avaient appris de longtemps à craindre et à respecter ; nous n’avons eu qu’un très petit
nombre de soumissions ; nos alliances ont toujours été précaires et chaque jour mettait en question la sécurité
de nos établissements ». (Lettre du 9 février 1838 au ministre de la Guerre, in Yver Georges, Correspondance du
maréchal Valée…, op. cit. ; p. 240).
178
Rinn, « Le Royaume d’Alger sous le dernier dey », chapitre premier, Revue africaine, n° 225-226, 2e et 3e
trimestres 1897, p. 132.

127
La « prise de possession » du territoire de la subdivision de Bône par le commandant de
Mirbeck (1838)
En février 1838, le gouverneur général Valée confie au chef d’escadron de Mirbeck
l’exécution d’une opération qui constituera une véritable prise de possession du territoire de la
subdivision de Bône, dont l’administration directe par la France sera organisée officiellement
quelques mois plus tard, par l’arrêté du 1er novembre 1838. De Mirbeck, alors âgé de 43 ans,
commande les spahis de Bône depuis le départ de Yusuf de Bône. Valée lui a également
confié la direction des « affaires arabes » de la subdivision, dans l’attente de trouver un « chef
arabe » à qui confier cette responsabilité. Le gouverneur général donne l’ordre à de Mirbeck
d’effectuer une tournée dont l’objet est de visiter, à la tête d’un fort détachement de spahis,
toutes les tribus de la subdivision. La tournée, qui dure environ un mois, se déroule en deux
étapes. De Mirbeck parcourt d’abord les tribus de la plaine de Bône et celles situées entre
Bône et La Calle, puis dans une deuxième étape, les tribus installées sur les bords du lac
Fetzara et dans le massif de l’Edough. Pendant la tournée, les caïds des tribus visitées
percevront les impôts et traiteront des différends ayant pu survenir entre les tribus, tandis que
les officiers d’Etat-major qui se joignent à la tournée lèveront ou rectifieront les cartes et
feront des observations sur les localités qu’ils parcourent179. La tournée est ainsi une prise de
possession militaire et administrative du territoire, mais également une prise de possession
symbolique. Comme les mahalla turques de l’époque beylicale180, la tournée de Mirbeck,
véritable « tour du propriétaire », donne en spectacle aux tribus le pouvoir qui domine
désormais le territoire. Le levé de cartes, où l’emplacement des diverses tribus recensées sera
figuré, constitue par ailleurs un élément fondamental d’appropriation symbolique du territoire
par son nouveau possesseur181. A la fin de la tournée en mai 1838, de Mirbeck rend compte au
maréchal Valée en ces termes : « Enfin, voilà un problème résolu ; les musulmans
reconnaissent la souveraineté de la France, non seulement celle de fait, mais encore celle de
droit. Une chose non moins remarquable, c’est que ce sont les indigènes qui servent
d’instruments aux Français (dans notre tournée) pour atteindre ce but »182.

179
Lettre du 23 février 1838 du gouverneur général Valée au ministre de la Guerre, in Yvers Georges,
Correspondance du maréchal Valée…, op. cit. ; pp. 271-272.
180
Voir Rivet Daniel, « Aperçu sur l’Algérie au début du XIXe siècle », in L’Emir Abd-el-Kader, rémoin et
visionnaire, Paris, Ibis Press, 2004, p. 15.
181
Voir à ce sujet le tapuscrit de l’ouvrage de Baïr Houda, Cartographie et représentations de la Tunisie au XIX e
sècle (1830-1881).
182
Lettre du 28 mai 1838 du gouverneur général Valée au ministre de la Guerre, in Yver Georges,
Correspondance du maréchal Valée…, op. cit., pp. 433-434.

128
La région de Bône et ses groupes tribaux vus par les cartographes militaires français en 1838

Source : Extrait de la carte au 1:400.000 de la province de Constantine dressée au dépôt de la Guerre sous la direction du lieutenant-général
Pelet « d’après les levés et reconnaissances des officiers de l’Etat-major, les relèvements de la Marine, les renseignements recueillis en
Afrique, les itinéraires anciens et les voyages modernes de Shaw », Paris, 1838 (TSEFA 1838)

De Mirbeck affirme avoir été « bien reçu » dans les tribus qu’il a visitées. Il n’a mené
aucun combat au cours de sa tournée, à l’exception d’une « échauffourée » dans les environs
de La Calle. Le détachement de spahis y est « vivement » attaqué de nuit, au moment où il
s’apprêtait à retourner à Bône, et un combat assez long s’ensuit, qui coûte un mort et plusieurs
blessés aux spahis. D’après de Mirbeck, l’attaque est le fait des tribus établies sur un territoire
contesté entre la Régence de Tunis et celle d’Alger, qui auraient ainsi voulu marquer leur
refus d’être soumises à l’impôt « algérien »183, et le caïd tunisien administrant le territoire
tunisien contigu à celui de La Calle pourrait y être impliqué 184. Cet incident, né de
l’incertitude sur le tracé de la frontière, est le prélude d’une longue série d’affrontements –
diplomatiques voire militaires – entre les autorités tunisiennes et « algériennes » relativement
à la délimitation et au contrôle de la frontière, que nous examinerons ultérieurement dans cette
étude185.

183
Il se serait agi en fait des tribus des Ouled Ali Achicha et des Ouled Arid, qui continuaient encore à se
revendiquer pour partie comme « tunisiennes » en 1856 (ANOM ALG GGA 10H14. Histoire, géographie
statistique des tribus du cercle de La Calle, s.d. ~1857).
184
Lettres des 8 mai 1838 et 25 mai 1838 du gouverneur général Valée au ministre de la Guerre, in Yver
Georges, Correspondance du maréchal Valée…, op. cit., p. 360 et p. 416.
185
Chapitre 13.

129
Le détachement commandé par de Mirbeck a, au cours de sa tournée, prélevé l’impôt
hokor186 sur la plupart des tribus qu’il a visitées. Le gouverneur général considère qu’il s’agit
là d’un « heureux résultat », les tribus ayant fait, par le paiement de l’impôt, « acte de
soumission à la France », même s’il note qu’ « à la vérité, sur presque tous les points, les
Arabes ont trompé sur la quotité du tribut »187.
Enfin, de Mirbeck profite de la tournée pour identifier les terres qui pourraient
recevoir des colons européens. Il observe que la presque totalité de la population habitant dans
les zones de plaine parcourues entre la rivière de la Seybouse et la frontière tunisienne
n’appartient pas à des tribus « complètes », mais est éparpillée en douars souvent antagonistes
appartenant à des tribus dispersées par suite de la guerre ou issus des tribus montagnardes.
S’il estime nécessaire d’y reconstituer l’ordre social en organisant des tribus, il note
également que la zone serait favorable à l’établissement d’une colonie européenne : « le sol,
par le fait de la dispersion des tribus qui en étaient propriétaires, appartient désormais à
l’Etat » et il n’y aurait pas à « surmonter de grandes difficultés pour refouler […] des douars
dont les habitants n’ont pas pour le sol l’attachement d’une longue habitude d’y demeurer et
qui, d’ailleurs, retrouveront dans les montagnes la patrie que des causes qui n’existent plus
les ont forcées d’abandonner »188.

Les tribus entre soumission et résistance


Malgré l’optimisme affiché par le commandant de Mirbeck à l’issue de sa tournée, la
plupart des tribus visitées ne peuvent être considérées comme réellement « soumises » à
l’autorité française en 1838, voire dans les années suivantes proches. La soumission de
nombreux cheikhs et caïds à l’autorité française n’est fréquemment pas dénuée d’ambiguïté.
L’espérance de secouer le joug de l’autorité française persiste dans de nombreuses tribus189.
Elle est nourrie par les informations, déformées et amplifiées par les rumeurs sur certaines des
opérations de l’armée française ou sur les combats menés dans l’ouest de l’Algérie par l’émir
Abdelkader – même si, comme nous l’avons dit, celui-ci n’exerce pas d’influence politique

186
Le système fiscal mis en place par le bey El Hadj Ahmed comprend, pour l’essentiel, deux impôts : l’achour
(ou dîme), impôt revêtant en principe un caractère religieux, et le hokor. Ces impôts sont assis sur le nombre de
djebdas (voir glossaire).
187
Lettre du 8 mai 1838 du gouverneur général Valée au ministre de la Guerre, in Yver Georges,
Correspondance du maréchal Valée…, op. cit., p. 358.
188
Ibid., p. 359.
189
Le général Herbillon note par exemple dans ses mémoires qu’en 1841, dans le cercle de Guelma « la
suppression de quelques postes militaires, les bruits divers qui couraient sur les hostilités prochaines avec
Abdelkader jetaient au milieu des peuples arabes l’inquiétude et surtout leur donnait l’espérance de secouer le
joug de notre autorité. Quelques tribus du cercle de Guelma commencèrent à se montrer récalcitrantes ».
(Colonel Herbillon, Souvenirs du général Hertbillon (1794-1866), Paris, Berger-Levrault, 1928, p. 60.

130
directe dans la région. La résistance des tribus prend alors principalement des formes passives
et indirectes, jugées insidieuses par l’autorité française : réticence au paiement de l’impôt et
dissimulation de matières imposables, contestation de l’autorité des chefs tribaux investis par
les Français, mauvais accueil réservé aux spahis et auxiliaires algériens de l’administration
française, vols de bestiaux commis au détriment des troupes françaises ou des tribus soumises,
accueil dans la tribu des « bandits », des « voleurs » et de déserteurs de la Légion étrangère,
assassinats de civils européens. Les autorités militaires françaises considèrent comme acte
d’ « insoumission » toute propagation de rumeurs malveillantes à l’égard de l’occupation
française ou toute incitation au « désordre ». Les actions proprement militaires des tribus
contre les troupes françaises ont en revanche un caractère exceptionnel. Les seules actions
d’envergure concerneront la résistance des Ouled Dhann en 1841 que nous évoquons plus loin
et la participation des tribus de l’Edough au soulèvement du cheikh Si Zeghdoud,
soulèvement qui se développera de 1841 à 1843, pour l’essentiel à l’extérieur de notre région
d’études. En dehors de ces opérations, les actions militaires initiées par les tribus se limitent à
quelques attaques ponctuelles dirigées contre de petits détachements militaires français –
souvent composés de spahis ou supplétifs algériens – ou à quelques assassinats d’officiers
français, qui déclencheront d’ailleurs des opérations de représailles sanglantes de la part des
autorités françaises (assassinat du capitaine Saget et actions punitives contre les Beni Salah,
assassinat du lieutenant Alleaume et opérations contre le cheikh Si Zeghdoud).
Les autorités militaires françaises pourront ainsi se féliciter fréquemment de l’état de
« paix » dans lequel vit la région, état qui n’est troublé qu’épisodiquement par des opérations
militaires qui peuvent certes être très violentes – ce sera en particulier le cas de l’expédition
contre les Beni-Salah en 1840 – mais qui restent limitées dans leur périmètre géographique et
dans leur durée. Cet état contraste fortement avec la situation dans l’Algérois et dans l’Oranie,
particulièrement à partir de 1841, où le maréchal Bugeaud, face à la forte résistance dirigée
par l’émir Abdelkader, applique systématiquement la technique de la terre brulée et affiche un
certain mépris pour les tribus, même lorsqu’elles acceptent la protection française190.

Des razzias aux colonnes - Opérations militaires et méthodes de « pacification »


En 1838, le maréchal Valée, gouverneur général, a redéfini de manière significative les
méthodes de « pacification » qu’il entend voire mettre en œuvre par l’armée d’Afrique. Valée
repousse l’emploi de ce qu’il appelle le « système agité ». Il entend « renoncer à toutes les

190
Julien Charles-André, Histoire de l’Algérie contemporaine…, op. cit. , pp. 177-178.

131
expéditions excentriques, ne plus tolérer les razzias dont le résultat est toujours d’exciter
contre nous de nouvelles haines et empêcher ces marches à travers le pays, qui n’ont d’autre
avantage que de tracer un sillon que la population arabe ne tarde pas à faire disparaître,
comme la mer recouvre instantanément le sillage des vaisseaux qui la traversent »191. Il incite
à « pacifier et à administrer le pays plutôt qu’à combattre et à obtenir par les armes des
succès éphémères, toujours contestés et qui ne font faire aucun pas à notre colonie »192. La
guerre ouverte doit, pour Valée, être limitée au cas où est compromise « la position
victorieuse que la France doit constamment occuper ». Cette politique générale sera remise
en cause par le maréchal Bugeaud, qui remplace Valée en 1841, et qui privilégie désormais
l’emploi de la force brutale pour obtenir la soumission des tribus. Toutefois, cette nouvelle
politique, essentiellement conçue pour lutter contre l’émir Abdelkader dans les régions
d’Alger et d’Oran, n’aura guère d’application dans la subdivision de Bône, où la
« pacification » est considérée comme déjà largement avancée. Dans les faits, pendant toute
la période 1838-1847, la politique de « pacification » mise en œuvre dans la région semble
plus dictée par les conditions locales que par la doctrine fixée par le gouverneur général. Le
général Randon, qui prend le commandement de la subdivision de Bône en 1842 et l’exerce
jusqu’en 1847, jouit d’ailleurs d’une grande autonomie de décision, tant à l’égard du
commandant de la division de Constantine que du gouverneur général Bugeaud.
La pratique de la razzia persiste dans la région, malgré les instructions de Valée en
1838. Elle perd toutefois le caractère systématique qu’elle avait sous le « beylicat » de Yusuf
et n’est plus utilisée qu’à caractère occasionnel, pour punir les tribus en cas de « rébellion » à
l’autorité française. Dans le cercle de Guelma, le commandant supérieur du cercle, Herbillon,
à la tête d’un contingent de spahis, conduit une razzia à la mi-décembre 1838 sur les N’Baïls
du djebel Tactoun – qui, avec les Beni-Mezzeline leurs voisins, avaient refusé l’accès de leur
campement à quelques spahis venus apporter des ordres aux cheikhs des deux tribus. Les
N’Baïls ont plusieurs tués et de nombreux blessés et 500 bestiaux leur sont enlevés 193. En juin
1841, une razzia est opérée par le même Herbillon sur les Si Affif, tribu en partie
maraboutique accusée de profiter de sa réputation religieuse pour pousser à la révolte les
tribus soumises et accueillir les auteurs des vols commis dans le cercle. La tribu, attaquée par
Herbillon à la tête de 240 soldats réguliers appuyés par l’escadron « turc » et 50 spahis

191
Lettre du 29 mai 1838 de Valée au général Négrier, in Yver Georges, Correspondance du maréchal Valée,
op. cit., p. 434.
192
Ibid., p. 435.
193
Bouyac, Histoire de Bône, op. cit., pp. 299-301. Bouyac précise que l’opération « eut un grand retentissement
dans le pays ».

132
auxiliaires « tous kabyles », perd 25 hommes, mais le butin récupéré est maigre (40 bœufs, 10
chevaux et 30 moutons)194. Dans le cercle de Bône, la tribu des Eulma, qui avait chassé le
cheikh désigné par l’autorité française et maltraité les cavaliers faisant le service du courrier,
subit en mai 1840 une opération punitive menée par les spahis de Bône et un contingent des
chasseurs d’Afrique. La tribu a des tués, et bestiaux et tentes lui sont enlevés195.
A partir de 1838, les responsables militaires français commencent à faire parcourir de
temps à autre la région par des colonnes fortement constituées, avec à leur tête le général
commandant la subdivision de Bône, voire le général commandant la division de Constantine.
Ces colonnes sont destinées, en exhibant la force de l’armée française, à impressionner les
tribus et les persuader de se soumettre ou de se maintenir en état de soumission. Pour le
ministre de la Guerre, les colonnes « assurent protection à la fidélité et tiennent en respect les
tendances hostiles ou malveillantes »196. Les Français réinventent en fait avec ces colonnes la
pratique des mahalla turques, opérations où, selon Daniel Rivet, « le pouvoir s’expose en se
donnant en spectacle à ses sujets »197. Il s’agit, selon les mémoires du général Herbillon,
ancien commandant supérieur du cercle de Guelma, de « produire un bon effet » et de faire
« voir aux Arabes que tôt ou tard ils seraient forcés de se soumettre »198. Des colonnes
spécifiques sont également organisées à titre punitif, dans les situations où une simple razzia,
organisée localement avec des moyens limités, ne permettrait pas de venir à bout de la tribu
contre laquelle l’autorité entend sévir. Ce sera le cas de l’opération de 1840 contre les Beni-
Salah que nous décrirons plus loin.
La première colonne dans la région est mise en route à la demande du gouverneur
général Valée début mai 1838, en lisière du cercle de Guelma, sous le commandement du
général Négrier, commandant de la division de Constantine. Elle est conduite en riposte à
l’attaque par les goums des Harakta d’un détachement conduit par le lieutenant-colonel
Dorliac, commandant du camp de Medjez-Amar, sorti pour reconnaître un gîte de cuivre dans
les montagnes environnantes. Au cours de cette sortie, qui sera d’ailleurs formellement
désapprouvée par le gouverneur général Valée qui punira Dorliac, un officier et quelques
soldats français ont été tués et il s’en est suivi une « agitation » dans le caïdat du Guerfa, dans
la partie sud du cercle de Guelma. Les troupes françaises de Constantine, accompagnées par
194
Colonel Herbillon, Souvenirs du général Herbillon, 1794-1866, Paris, Berger-Levrault, 1928, pp. 60-61.
195
Bouyac, Histoire de Bône, op. cit ; pp. 302-303.
196
Lettre du 28 mars 1838 du ministre de la Guerre au gouverneur général Valée, in Yver Georges,
Correspondance du maréchal Valée, op. cit., p. 309.
197
Rivet Daniel, « Aperçu sur l’Algérie au début du XIXe siècle », in L’Emir Abd-el-Kader, témoin et
visionnaire. Paris, Ibis Press, 2004, p. 15. A noter que la pratique des colonnes reprend aussi une tactique de
contre-guérilla utilisée en Calabre et en Andalousie sous le Premier Empire.
198
Colonel Herbillon, Souvenirs….,op. cit., p. 58.

133
près de 4.000 spahis irréguliers se présentant successivement, parcourent le Guerfa et partie
du pays des Harakta pendant dix jours. Les Harakta et les autres tribus qui avaient montré des
dispositions « hostiles ou incertaines » font leur soumission, des prisonniers sont faits et sont
retenus en otages. Rendant compte au ministre de la Guerre de l’opération – qu’il qualifie de
« succès complet » – le gouverneur général Valée indique que « sur aucun point, la colonne
n’a éprouvé de résistance et elle est rentrée à Constantine sans avoir tiré un coup de
fusil »199, ce qui ne manque pas de surprendre compte tenu de l’importance des forces
engagées, de la durée de l’opération, et de la réputation de brutalité acquise par le général
Négrier200.

L’échec de la colonne Randon de 1842 contre les Ouled-Dhann


La pratique des colonnes ne conduit pas toujours à des succès militaires pour les
troupes françaises. En mai 1842, le général Randon, commandant de la subdivision de Bône,
décide de châtier la tribu des Ouled Dhann du cercle de Guelma, accusée d’être « récalcitrante
et hostile », de pratiquer des vols à main armée et de donner asile à des déserteurs de la
Légion étrangère dont un bataillon est en garnison à Guelma201. Il organise une colonne forte
de 1.800 hommes et composée d’unités régulières d’infanterie, de cavalerie et d’artillerie
appuyées par des troupes supplétives algériennes. L’opération démarre à Guelma le 11 mai,
mais les différentes composantes de la colonne, mal coordonnées, agissent à l’aventure,
chacune pour leur compte. Le sous-lieutenant français des spahis irréguliers est tué. Un
bataillon de zouaves commandé par le chef de bataillon Frémy, isolé et engagé dans un ravin,
fortement attaqué par les goums des Ouled Dhann, a 12 tués et 39 blessés dont quatre
officiers. Le général Randon les sauve in extremis d’une destruction complète. Randon décide

199
Lettre du 18 mai 1838 du gouverneur général Valée au ministre de la Guerre, in Yver Georges,
Correspondance du maréchal Valée, op. cit. ; p. 395.
200
Nommé au commandement de la division de Constantine en novembre 1837, le général Négrier est rappelé en
France en juillet 1838 à la demande du gouverneur général Valée, en désaccord notamment avec ses méthodes
de pacification. Il est alors remplacé à Constantine par le général Galbois. Après le départ du maréchal Valée
d’Algérie et son remplacement par le maréchal Bugeaud, le général Négrier reprend le commandement de la
division de Constantine de janvier 1841 à janvier 1843. L’interprète militaire Ismaÿl Urbain, qui sert auprès du
général Galbois dénonce à plusieurs reprises les méthodes brutales du général Négrier. ( Levallois Michel,
Ismaÿl Urbain, une autre conquête de l’Algérie, 1812-1884. Paris, Maisonneuve & Larose, 2001).
201
Selon d’autres sources (notamment Féraud Laurent-Charles, « Les Harar, seigneurs des Hanencha », Revue
africaine, n° 107, septembre 1874, pp. 375-376), la colonne a pour objectif essentiel de lutter contre El
Hasnaoui, qui exerce alors le pouvoir dans la confédération des Hannencha, et auquel les Ouled Dhann ont fait
allégeance (voir ci-dessous). H’sen Derdour adopte également cette hypothèse. Les tribus des monts du Nador, et
parmi elles les Ouled Dhann, constituent en fait une « marche » de la confédération des Hannencha et sont
fréquemment désignées à l’époque de la conquête française sous le terme de « Hannencha de Guelma ».

134
alors d’abandonner l’opération et la colonne rentre à Guelma le 15 mai au matin202. Il est
ensuite envisagé de monter une nouvelle opération contre les Ouled Dhann avec l’aide des
troupes de la division de Constantine, mais le commandant de la division ne donne pas suite à
cette demande, les troupes étant alors occupées dans la zone de Tébessa et les opérations
contre les Ouled Dhann sont abandonnées. La réputation d’invincibilité des troupes françaises
est ainsi sérieusement mise à mal. Le général Herbillon – qui, alors lieutenant-colonel
commandant le cercle de Guelma, avait participé à l’opération – note dans ses mémoires que
« cette course chez les Ouled Dhann fit un très mauvais effet. Cette retraite pour une
reconnaissance manquée enhardit les Arabes et retarda la soumission de plusieurs
tribus »203.

L’assassinat du capitaine Saget et l’opération punitive contre les Beni-Salah (1840-1841)


L’opération punitive conduite par les Français contre les Beni-Salah à la fin de
l’année 1840 constitue très vraisemblablement l’action militaire la plus dure menée au titre de
la guerre de conquête dans notre région d’étude. En octobre 1840, le caïd Mahmoud ben
Hassen du cercle de La Calle, escorté d’un détachement d’une douzaine de spahis, effectue
une tournée de collecte de l’impôt achour auprès de la fraction des Ouled Ahmed de la tribu
des Beni-Salah, fraction qui a fait l’année précédente sa soumission à l’autorité française. Le
détachement est accompagné par le capitaine d’Etat-major Saget, chargé du levé
topographique de la zone. Le 21 octobre, le caïd Mahmoud ben Hassen et le capitaine Saget
sont assassinés lors d’un repas que leur offre Ahmed Chaïb, ancien cheikh de la fraction. Un
spahi et l’ordonnance du capitaine Saget sont également tués et les autres spahis sont
désarmés et dépouillés de leurs vêtements. Une opération de représailles de grande envergure
est montée contre les Beni-Salah du 26 décembre 1840 au 2 janvier 1841 par le général
Gringuet, commandant la subdivision de Bône. Trois colonnes prenant en tenaille le pays des
Beni-Salah sont mises en route, l’une au départ de Bône, commandée par le général Gringuet
lui-même, une autre, forte de 1.000 hommes au départ de Dréan, commandée par le

202
H’sen Derdour évoque l’opération sous l’intitulé de « bataille d’Aakbet et-Trab », du nom du ravin dans
lequel sont attaqués les zouaves du commandant Frémy (que Derdour gratifie du grade de colonel). D’après son
récit, l’objectif de l’opération était d’atteindre le cœur du pays des Hannencha et les adversaires des troupes
françaises à Aakbet et-Trab étaient commandés par le chef des Hannencha, El Hasnaoui. La colonne française,
composée de 3.000 hommes (contre 1.800 d’après les archives françaises), poursuivie lors de sa retraite par
1.200 partisans du cheikh Si Zeghdoud (qui, d’après les sources françaises, serait à cette époque dans la région
d’El Harrouch, à 80 km environ à vol d’oiseau) aurait été « anéantie ou dispersée à tous les vents », à l’exception
de 140 survivants qui auraient pu rentrer à Bône. (Derdour H’sen, Annaba, op. cit. ; p. 363). Malgré ses
exagérations manifestes, la relation présentée par Derdour est intéressante, dans la mesure où elle peut refléter le
récit de l’opération qui a pu être répandu à l’époque des faits parmi les populations algériennes.
203
Colonel Herbillon, Souvenirs…, op. cit., pp. 65-66.

135
lieutenant-colonel de Mirbeck, alors commandant du cercle de La Calle, une troisième de
Guelma, commandée par le lieutenant-colonel Herbillon, commandant du cercle de Guelma,
avec 300 soldats français appuyés par des troupes auxiliaires algériennes. D’après Maîtrot 204,
« la marche de ces colonnes ruina complètement le pays, les douars furent incendiés, les
hommes massacrés, les femmes et les enfants enlevés, les silos vidés. […]. Ahmed Chaïb
réussit à s’échapper, le marabout Ali ben Djaballah205 fut décapité, aussitôt pris, avec 60 de
ses complices. Les têtes furent exposées sur le marché de Bône […]. On retrouva chez le
marabout les papiers et les instruments du capitaine Saget »206. Un immense butin, estimé à
plus de 500.000 francs par le général Gringuet, est fait sur les Beni-Salah. A son retour à
Bône, le général Gringuet s’adresse ainsi aux soldats ayant participé à l’expédition : « Vous
avez parcouru et sillonné dans toutes les directions des montagnes jusqu’alors réputées
inaccessibles. Les assassins ont été traqués comme des bêtes fauves ; pendant dix jours, vos
colonnes ont tout tué, tout détruit sur leur passage et les tribus amies se sont enrichies des
dépouilles des coupables. Cette expédition aura une grande influence sur la soumission et la
tranquillité du pays »207.

Le soulèvement du cheikh Si Zeghdoud (1841-1843)


De 1841 à 1843, les autorités militaires françaises de la province de Constantine font
face dans la zone côtière à un soulèvement d’importance conduit par le cheikh Si

204
Maîtrot (Bône militaire, op. cit., p. 365) reprend pour l’essentiel le récit donné par Bouyac (Histoire de Bône,
op. cit., pp. 309-310). H’sen Derdour (Annaba, Tome II, op. cit., pp. 351- 353), manifestement inspiré par ces
deux auteurs, ajoute certains détails dont la crédibilité est parfois problématique, mais qui ne remettent pas en
cause le récit du déroulement général de l’opération. Un récit similaire, s’appuyant sur les correspondances des 2
et 6 janvier 1841 du général Galbois, commandant la division de Constantine, au maréchal Valée (SHAT H74),
est présenté dans Levallois Michel, Ismaÿl Urbain, Une autre conquête de l’Algérie. Paris, Maisonneuve &
Larose, 2001, pp. 259-60. Enfin, le récit donné par Pellissier de Raynaud (Annales algériennes. Tome 2, p. 426)
confirme les éléments essentiels des récits précédents, en insistant toutefois sur le fait que, si « tous les hommes
qui furent atteints furent mis à mort », le général Gringuet « veilla avec le plus grand soin à ce qu’on épargnât
les femmes et les enfants ». En revanche, dans ses mémoires, le général Herbillon, lieutenant-colonel
commandant supérieur du cercle de Guelma à l’époque des faits, minimise l’importance de l’opération, à
laquelle il a participé : « L’expédition ne présenta pas d’actions de guerre remarquables. Elle fut surtout rendue
pénible par la nature du chemin parcouru, la région étant semée de ravins profonds et exceptionnellement
boisée. On échangeait de temps en temps quelques coups de fusil. […] Comme il fallait faire un exemple, le
marabout [Ali ben Djaballah] fut décapité le 30 décembre […]. Les Beni-Salah eurent une vingtaine de tués,
1.200 têtes de bétail pris, 50 tentes enlevées, quelques silos brûlés. […] Malgré le peu de résultat obtenu, la
présence de nos troupes produisit un assez bon effet et fit voir aux Arabes que tôt ou tard ils seraient forcés de se
soumettre » (Colonel Herbillon, Souvenirs du général Herbillon 1794-1866.op. cit., p. 58).
205
Ali ben Djaballah est le cheikh d’une zaouïa implantée près des ruines romaines de Ksar-el- Achour. Il est
suspecté par les Français d’avoir incité au meurtre du caïd Mahmoud et du capitaine Saget. Son exécution a lieu
en présence des troupes le 30 décembre 1840 sur le site où le capitaine Saget a été assassiné.
206
Maîtrot, Bône militaire, op. cit., p. 365.
207
Cité par Bouyac, Histoire de Bône, op. cit., pp. 310-311.

136
Zeghdoud208 . Le soulèvement éclate dans l’Edough – d’où la dénomination d’ « insurrection
de l’Edough » parfois utilisée par les autorités françaises – puis mobilise les tribus
montagnardes de l’arrière-pays de Philippeville (Skikda) et s’étend même jusqu’à la zone de
Djidjelli (Jijel) et El-Milia. « Si-Zerdout était dans la province de Constantine ce qu’est
Abdelkader dans les provinces d’Oran et d’Alger »209 n’hésite pas à écrire le chef de bataillon
de Montagnac, quelques jours après que son unité eût capturé et fusillé Si Zeghdoud : « Je lui
fis couper la tête et le poignet gauche, et j’arrivai au camp avec sa tête piquée au bout d’une
baïonnette et son poignet accroché à la baguette d’un fusil. On les envoya au général
Baraguey d’Hilliers [commandant la division de Constantine] qui campait près de là, et qui
en fut enchanté »210.
Le 20 juin 1841, dans la région montagneuse du Ras-el-Hadid (cap de Fer), dans le
cercle de l’Edough, le sous-lieutenant Alleaume, venu lever l’impôt chez les Beni M’hamed à
la tête d’un détachement de 25 spahis et en compagnie du caïd de l’Edough, est assassiné par
un jeune prédicateur religieux récemment nommé cheikh de la tribu, Si Zeghdoud. Les spahis
et le caïd, attaqués par les hommes en armes de la tribu, s’enfuient. Une opération
immédiatement lancée par les Français à partir de Bône ne permet pas de retrouver Si
Zeghdoud. Fort de sa réputation religieuse, Si Zeghdoud lance alors un appel au djihad qui lui
permet de mobiliser et coaliser successivement de 1841 à 1843 des tribus de l’Edough, les
Zardezas, et, plus à l’ouest, plusieurs tribus des zones de Philippeville (Skikda), jusqu’à
Djidjelli (Jijel) et El Milia211. A la tête de goums des tribus, Si Zeghdoud vient en septembre
1841 « ravager et incendier pendant plusieurs jours les environs de Bône jusque sous les

208
Le nom de Si Zeghdoud est également orthographié par divers auteurs Si Zerdoude ou Si-Zerdout.
209
Lettre du 15 mars 1843 à Elizé de Montagnac, in Montagnac (de), Lettres d’un soldat. Neuf années de
campagnes en Afrique, Correspondance inédite du colonel de Montagnac publiée par son neveu. Paris, Plon,
1885, p. 296. Le général Azan valide cette assertion : « Zerdoud était l’âme de toutes les insurrections, de toutes
les attaques ; à sa puissante voix, les tribus marchaient contre nous ; il aspirait à jouer, à Constantine, le rôle
d’Abdelkader dans la province d’Alger » (Azan Paul, Conquête et pacification de l’Algérie. Paris, Imprimerie
Vilain et Bar, 1931, p. 294).
210
Ibid., p. 297. C’est dans cette même lettre à son frère qu’on trouve le texte de Montagnac souvent cité
(notamment par Charles-André Julien, Histoire de l’Algérie contemporaine,…, op. cit., p. 323) : « Voilà, mon
brave ami, comme il faut faire la guerre aux Arabes. Tuer tous les hommes jusqu’à l’âge de quinze ans, prendre
toutes les femmes et les enfants, en charger des bâtiments, les envoyer aux îles Marquises ou ailleurs ; en un
mot, anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens ». Nous donnons en annexe 2-C de
larges extraits de la lettre. Le général Azan explique que de Montagnac ne parvenait pas à accepter les méthodes
employées par le commandement militaire dans la province de Constantine, fort différentes de celles,
particulièrement brutales, qu’il avait apprises aux ordres de Lamoricière dans la province d’Oran (Azan Paul
(général), L’Armée d’Afrique de 1830 à 1852. Paris, Plon, 1936, p.355). L’opération contre Si Zeghdoud – ainsi
que l’opération de 1843 contre les Hannencha à laquelle il participa et que nous relatons plus loin – donna à de
Montagnac l’occasion d’utiliser les méthodes qu’il préconisait.
211
Rahem Karim, Le Sillage de la tribu – Imaginaires politiques et histoire en Algérie (1843-1993), Paris,
Riveneuve éditions, pp. 49-50.

137
murs de la place »212. Il mène ensuite dans l’Edough et dans la plaine de Bône plusieurs
opérations de harcèlement des forces françaises, compromettant ainsi la sûreté des
communications. En avril 1842, il quitte les montagnes de l’Edough et se rend dans le cercle
de Philippeville (Skikda), à l’extérieur et à l’ouest de notre région d’étude, où il prêche la
révolte auprès des tribus « kabyles » récemment soumises213 . Le 12 mai, il attaque le
blockhaus d’El-Dis et le 20 mai, il enveloppe le camp français d’El Harrouch (sur la route de
Philippeville à Constantine) avec, d’après le général Négrier214, 2.000 fantassins ou cavaliers
et un nombre double d’hommes non armés. Les troupes françaises du camp contre-attaquent
et Si Zeghdoud laisse sur le terrain un grand nombre de morts. Il se replie alors chez les
Zardezas, qu’il quitte en juin 1842 pour se porter plus à l’ouest et atteindre Collo et même la
place de Djidjelli (Jijel). Bouyac et Maîtrot donnent une description très sommaire du
soulèvement. Les archives d’Aix-en-Provence qui en traitent sont peu prolixes, de même,
semble-t-il, que les archives du Service historique de la défense (ex-SHAT) à Vincennes, que
nous n’avons pas consultées nous-mêmes, mais qui ont été dépouillées par Karim Rahem,
pour son histoire de la tribu des Zardezas, tribu qui soutient Si Zeghdoud. H’sen Derdour
donne en revanche de nombreux détails215 particulièrement suggestifs, recueillis auprès du
petit-fils de Si Zeghdoud, mais qui, pour certains d’entre eux, tiennent vraisemblablement
plus de la légende familiale que de la vérité historique216. En dehors de la description des
aspects proprement militaires du soulèvement, la documentation disponible est
particulièrement pauvre pour ce qui concerne la personnalité et les motivations de Si
Zeghdoud. Là où H’sen Derdour se contente d’indiquer que Si Zeghdoud, issu d’une famille
de théologiens, est puissamment lettré217 et a acquis des titres universitaires à Constantine et à

212
Pellissier de Reynaud, Annales algériennes, op. cit., Tome II, p. 496.
213
ANOM ALG GGA 6H1bis. Note du 26 février 1842 du général Négrier, commandant de la division de
Constantine.
214
ANOM ALG GGA 6H1bis. Note du 23 mai 1842 du général Négrier.
215
Derdour H’sen, Annaba…, op. cit., pp. 357-361 et 365-367. Derdour avance notamment que, à la fin 1841, le
territoire s’étendant de La Calle à Collo, à l’exception des villes, est sous la domination de Si Zeghdoud.
Toujours d’après Derdour, Si Zeghdoud aurait écrit à plusieurs reprises à l’émir Abdelkader « en lui manifestant
soumission et dévouement », mais ces lettres auraient été interceptées par les autorités militaires françaises et
transmises à la division de Constantine. A notre connaissance, ces lettres n’ont pas (ou pas encore) été identifiées
dans les archives de cette division. On peut s’étonner au demeurant que Si Zeghdoud ne se soit pas plutôt adressé
par priorité au bey El Hadj Ahmed qui, à l’époque, n’avait pas cessé le combat contre les Français et séjournait
chez les Hannencha ou dans les Aurès. L’hostilité du bey à l’égard de l’émir Abdelkader est bien connue.
216
Citons aussi la relation assez détaillée du soulèvement de Si Zeghdoud présentée dans le site Internet
« Skikda » de Kamel Boussaboua (http://skikda.boussaboua.free.fr, consulté le 20.01.2014). Cette relation traite
plus particulièrement du déroulement du soulèvement dans le cercle de Philippeville (Skikda) et est établie –
avec parfois, selon l’auteur, une « relecture des faits » – à partir de l’ouvrage de Solal Edouard, Philippeville et
sa région 1837-1870. Alger, La maison des livres, s.d., pp. 65-96.
217
Le commandant de Montagnac, dont l’unité capture et tue Si Zeghdoud, indique avoir trouvé « beaucoup de
livres » dans le repaire du cheikh. (Montagnac (de), Lettres d’un soldat… op. cit., p. 300).

138
Alger, Karim Rahem insiste sur le fait que Si Zeghdoud est un marabout dont l’appel au
djihad permet de réunir des tribus traditionnellement rivales. De même, Hosni Kitouni décrit
un « cherif au charisme extraordinaire, guerrier intrépide, mais surtout tribun [qui] fédéra
autour de l’emblème du « djihad contre le chrétien » des tribus aussi différentes »218. Si
Zeghdoud était très vraisemblablement membre de la confrérie religieuse des Rahmanya, très
implantée dans le massif de l’Edough comme dans le reste du Constantinois 219. Le réseau
confrérique a ainsi dû jouer un rôle majeur pour relayer l’appel au djihad et appuyer la
mobilisation exceptionnellement large des tribus que Si Zeghdoud réussit à opérer. Cette
mobilisation vise d’abord clairement à s’opposer à l’occupation militaire française de la
région. Elle peut également, mais à titre accessoire, avoir été attisée, chez les tribus proches
de Philippeville, par l’implantation à partir de 1839 des tout premiers colons dans la plaine du
Saf-Saf 220.
Quoi qu’il en soit, Si Zeghdoud conduisit une véritable insurrection – la première de
cette importance dans la région – qui préoccupa fortement les autorités militaires françaises de
Bône et de Constantine221. Plusieurs opérations furent organisées contre lui par le
commandement de la subdivision de Bône: en juin et en septembre 1841 dans l’Edough par le
colonel de Senhilès, en novembre de la même année chez les Beni-M’hamed puis en mai
1842 par le général Randon, qui venait de prendre son commandement. Ennemi insaisissable,
Si Zeghdoud réussit toujours à échapper personnellement à ces opérations. En février 1843, le
général Baraguay d’Hilliers, nouvellement nommé à la tête de la division de Constantine,
monte une opération lourde – avec quatre colonnes partant de Bône, de Guelma, de
Philippeville et de Constantine – sur les Zardezas, puis en mars sur les tribus de l’Edough qui
soutiennent Si Zeghdoud. La répression est rude : « Partout nous avons incendié les douars

218
Kitouni Hosni, La Kabylie orientale dans l’histoire. Pays des Kutuma et guerre coloniale. Paris,
L’Harmattan, 2013, p. 130.
219
Dans son ouvrage sur les Khouan, le capitaine de Neveu indique que Si Zeghdoud a été membre de la
confrérie des Derkaoua (tariqa Chadelya-Derkaoua), « mais seulement à partir du jour où il a commencé ses
intrigues », tout en précisant que cette confrérie est à peu près inconnue dans la province de Constantine (Neveu
(de), Les Khouan. Ordres religieux chez les musulmans de l’Algérie. Paris, Imp. Guyot, 1846, p. 159). Cette
indication nous semble d’autant plus problématique que les spécialistes des confréries religieuses algériennes
considèrent l’ouvrage de Neveu comme étant de peu de valeur.
220
La création des trois villages de colonisation de la banlieue de Philippeville (Valée, Damrémont et Saint-
Antoine) date de 1845 et 1846, et est ainsi postérieure à l’insurrection. Quelques colons se seraient toutefois
installés dans la banlieue proche de Philippeville dès 1839.
221
Les nationalistes algériens des années 1945 dans la région connaissent et glorifient l’action de Si Zeghdoud.
Dans ses Mémoires politiques, Mohamed Harbi nous rapporte qu’adolescent, fréquentant à Skikda
(Philippeville) la « Cité indigène », fief des rebelles au pouvoir colonial, il y découvre « les exploits de Si
Zeghdoud, un marabout qui se réclamait de l’émir Abdelkader et avait mené la vie dure aux troupes coloniales
durant les premières décennies de la conquête. Il mourut au combat dans la nuit du 2 au 3 mars 1843. Sa tête fut
exposée par l’armée française à Constantine, Skikda et El-Arrouch ». (Harbi Mohhammed, Une vie debout.
Mémoires politiques. Tome 1 : 1945-1962. Paris, La Découverte, 2001, pp. 65-66).

139
nombreux des Kabyles, les montagnes paraissaient en feu. Nous coupons les figuiers et les
oliviers, tandis que nos chevaux mangent les récoltes encore sur pied » écrit Baraguay
d’Hilliers au gouverneur général222. S’étant une nouvelle fois échappé, Si Zeghdoud se
réfugie dans sa tribu d’origine des Beni M’hamed du Ras-el-Hadid (cap de Fer) où, trahi par
son secrétaire, il est localisé, puis arrêté et fusillé par une unité commandée par le chef de
bataillon de Montagnac223. La conduite des spahis à la mort de Si Zeghdoud que nous
rapporte Montagnac illustre le grand ascendant que celui-ci conservait sur les populations de
la région, y compris sur ceux qui étaient supposés le combattre. Les spahis sont frappés de
stupeur, et aucun n’accepte de prêter son cheval pour transporter le cadavre de Si Zeghdoud.
Montagnac poursuit : «Je voulais lui faire couper la tête, en présence de tout le bataillon et
des spahis réunis. […]. Je tenais à ce que l’opération fût exécutée par les spahis nouvellement
organisés, afin de les compromettre complètement vis-à-vis des autres Arabes du pays. Je ne
pus trouver personne parmi les indigènes ; enfin, pendant que je me démenais pour les forcer
à juguler cet honnête M. Zerdout, je vis venir à moi un jeune Turc qui sert dans les spahis et
qui parle français. Ce jeune garçon, de seize à dix-sept ans, qui est depuis longtemps avec
nous, professe pour les Arabes la haine qu’avaient ses pères […] et il a tranché la question à
merveille. […] La décapitation der ce Si-Zerdout, qui, chez les Arabes, passait pour faire des
miracles, les a tous jetés dans la consternation »224.
Avec la répression du soulèvement de Si Zeghdoud – et, comme nous le verrons ci-
après, la soumission à cette même date des tribus de la confédération des Hannencha –
l’année 1843 marque la fin des opérations militaires d’envergure de la conquête française de
la région de Bône.

Les Hannencha, du protectorat à l’administration directe


(1838-1849)
Lors de la mise en place de l’organisation administrative de la province de Constantine
par le gouverneur général Valée en 1838, le pays des Hannencha, au cœur duquel l’armée
222
SHAT 1H260. Lettre du 13 avril 1843 du général Baraguay d’Hilliers au gouverneur général, citée par Rahem
Karim, Le sillage de la tribu, op. cit. ; p. 50.
223
Cette unité appartient à la colonne du colonel Barthélémy, commandant du cercle de Philippeville. De
Montagnac, Saint-Cyrien, alors âgé de 40 ans, est en poste en Algérie depuis 1836. Avant d’être affecté à
Philippeville, il a notamment servi sous le général de Lamoricière en Oranie. Il a une réputation de dureté, tant à
l’égard des autres que de lui-même. Pour Mostefa Lacheraf, de Montagnac « est le plus excité des jeunes
officiers de la Conquête » (Lacheraf Mostefa, L’Algérie, nation et société. Paris, François Maspero, 1969, p.
255).
224
Montagnac (de), Lettres d’un soldat… op. cit., p. 298.

140
française n’a pas encore pénétré, a été placé en principe sous un régime de « quasi-
protectorat », avec à sa tête un caïd, en relation directe avec le général commandant supérieur
de la province résidant à Constantine. Mais, alors que les responsables des autres khalifats et
caïdats créés dans la province ont été tous désignés, Valée n’a pas nommé le caïd des
Hannencha, en raison des rivalités qui opposent alors deux personnalités susceptibles d’être
nommées à cette fonction, Resgui et El Hasnaoui.

La rivalité entre Resgui et El Hasnaoui


La rivalité entre Resgui et El Hasnaoui date d’avant l’occupation française de la
région225. Sous la domination ottomane, les Hannencha constituent une puissante
confédération de tribus implantées dans un triangle ayant grossièrement pour base la frontière
tunisienne, du sud de La Calle à Tébessa, et pour sommet la zone de Guelma. Installée loin de
Constantine, dans un pays d’accès relativement difficile, et dotée d’une force armée
importante, la confédération des Hannencha, bien que formellement rattachée au beylik de
Constantine, jouit d’une large autonomie de fait. Les beys ont fréquemment à y conduire des
expéditions armées pour y percevoir l’impôt. La confédération a à sa tête un cheikh –
sélectionné depuis longtemps parmi les deux branches rivales de la noblesse militaire
(djouad) des Harar et investi par le bey de Constantine au nom du dey d’Alger – qui jouit de
privilèges particuliers. Il est assisté pour l’administration de la confédération par un secrétaire,
parfois doté du titre de ministre (vizir). Peu de temps après son accession à la tête du beylik de
Constantine en 1826, El Hadj Ahmed, mécontent des velléités d’indépendance des Harar,
dépose le cheikh Ali Ben Nacer, alors à la tête des Hannencha, et nomme à sa place un de ses
amis de jeunesse, Resgui ben Mansour, fils d’un ancien taleb de la tribu des Ouillen (tribu qui
appartient à la confédération des Hannencha) devenu lui-même secrétaire d’un prédécesseur
du cheikh Ali. La nomination d’un membre d’une obscure famille de taleb à la tête des
Hannencha déclenche un mouvement de révolte dans la noblesse militaire des Harar et dans
leur clientèle, mouvement initié par le secrétaire du cheikh déchu, qu’assiste son neveu, jeune
homme vigoureux et intelligent, El Hasnaoui. Les Hannencha entrent ainsi en dissidence
ouverte contre le pouvoir beylical. Malgré plusieurs razzias meurtrières conduites contre eux
en 1827 et 1828, El Hadj Ahmed ne peut imposer Resgui à la tête de la confédération et ce
dernier est réduit à résider à Constantine. En 1830, les Hannencha refusent de se joindre aux

225
Cette rivalité domine l’histoire mouvementée et complexe des Hannencha de 1826 à 1832. Les éléments
présentés dans ce paragraphe ne présentent qu’un résumé succinct – même s’il peut encore apparaître complexe
– de cette histoire telle qu’elle est relatée par l’interprète militaire Laurent-Charles Féraud. (Féraud Laurent-
Charles, « Les Harar, seigneurs des Hannencha », Revue africaine, n° 107, septembre 1874, pp. 357-393).

141
contingents que le bey conduit à Alger et qui s’opposeront à Staoueli aux troupes françaises
du débarquement. En 1831, El Hasnaoui, à la tête de la smala des Hannencha, intervient à la
demande des habitants de Bône contre les troupes beylicales de Ben Zagouta qui assiègent la
ville. Resgui ne prend effectivement possession de son commandement aux Hannencha qu’à
la suite d’un guet-apens monté par El Hadj Ahmed bey au cours duquel les membres de la
famille des Harar et les dirigeants de la révolte sont massacrés, à l’exception d’El Hasnaoui,
qui parvient à s’enfuir et qui se réfugie en Tunisie après avoir été pourchassé par les forces du
bey. En 1832, profitant de l’affaiblissement du bey – et, par voie de conséquence, de Resgui –
consécutif à la prise de Bône par les Français, El Hasnaoui soulève les tribus du nord de la
confédération des Hannencha (Ouled Moumen, Ouled Dhia, Ouled Messaoud, Ouled Bechia).
Resgui, quitte un temps les Hannencha pour Constantine, où il demande au bey El Hadj
Ahmed un concours militaire que celui-ci ne peut lui offrir. Le pouvoir dans la confédération
des Hannencha est alors partagé entre El Hasnaoui, qui semble diriger la plupart des tribus et
va devenir l’allié des Français, et Resgui, qui, revenu s’installer dans le pays, est resté fidèle
au bey El Hadj Ahmed.
A la suite de contacts établis avec les autorités militaires françaises de Bône et avec le
« bey » Yusuf, El Hasnaoui, accompagné de 200 cavaliers, est reçu le 8 mai 1836 au camp de
Dréan par Yusuf à qui il fait sa soumission. Il mentionne sa disponibilité à participer aux
opérations menées par les Français avec une force de 500 cavaliers et 1.000 fantassins. Yusuf
lui confère alors, au nom de la France, le titre de caïd des Hannencha. L’adjudant-major des
spahis, Gentil Saint-Alphonse, raccompagne El Hasnaoui chez les Hannencha le 14 mai, y
reçoit bon accueil et ramène à Dréan le fils d’El Hasnaoui, âgé de 18 ans, d’un « physique
agréable » et d’un « caractère timide », qui a fait des études coraniques à Tunis. Le
commandement français estime que la soumission « spontanée » des Hannencha est un
évènement « aussi heureux qu’important »226.
Un renversement d’alliances – sur les circonstances et modalités desquelles les
diverses sources disponibles sont assez confuses et présentent des divergences sensibles – a
lieu à partir de 1837. El Hasnaoui, après sa soumission de mai 1836, a perdu rapidement la
confiance de Yusuf qui voit en lui un agent du bey El Hadj Ahmed. Hasnaoui a en effet opéré
une razzia sur la tribu des Merdès, dont il a tué le cheikh Ben Nacer rallié aux Français, puis il
a ravagé le pays de La Calle, alors sous la direction du cheikh Ben Metir, également rallié aux

226
Lettre du 21 mai 1836 du général Rapatel (assurant l’intérim du maréchal Clauzel, en mission à Paris) au
ministre de la Guerre, in Esquer Gabriel, Correspondance du maréchal Clauzel . Tome I (1835-1837), Paris,
Editions Larose, 1948, p. 277.

142
Français. Resgui, de son côté a vu ses relations avec le bey El Hadj Ahmed se détériorer.
Appelé à la défense de Constantine par le bey lors de la première expédition française sur la
ville en 1836, il n’a pu réunir qu’un nombre réduit de combattants. El Hadj Ahmed lui en tint
rigueur et aurait donné l’ordre de l’arrêter. Alors que, de 1836 à 1838, El Hasnaoui étend son
influence sur les tribus des Hannencha – ralliant notamment à lui l’importante tribu des Ouled
Khiar – et inflige de lourdes pertes à Resgui lors d’affrontements armés, Resgui prend contact
à plusieurs reprises avec les autorités françaises auxquelles il offre de se soumettre.

Resgui nommé caïd des Hannencha ne peut pas prendre ses fonctions
Dans les derniers mois de 1838, le gouverneur général Valée, convaincu qu’El
Hasnaoui est « le seul allié » du bey El Hadj Ahmed décide d’appuyer Resgui, et le nomme
officiellement caïd des Hannencha en décembre 1838227. Il ne reste plus, si l’on peut dire,
qu’à ce que Resgui s’installe effectivement chez les Hannencha, où El Hasnaoui détient
l’essentiel du pouvoir. Cette installation ne sera effective que près de cinq ans plus tard, en
1843, à l’issue de plusieurs opérations menées par les troupes françaises pour soumettre les
Hannencha. Dès septembre 1838, Valée a demandé au général Galbois, qui vient de prendre le
commandement de la province de Constantine, de se porter sur le territoire des Hannencha
pour y appuyer Resgui 228. La colonne que commande Galbois229, composée de 2.000 soldats
français et 3.000 cavaliers supplétifs algériens, atteint Tifech et le djebel Mahouna (au sud de
Guelma), mais rebrousse alors chemin, sans pénétrer au cœur du pays des Hannencha, pour
aller accueillir le gouverneur général Valée qui vient d’arriver à Bône230.
Une nouvelle tentative pour imposer Resgui aux Hannencha est faite en février 1839.
L’opération est confiée par le général Galbois au chef de bataillon Jannet, qui quitte Guelma
le 8 février avec un bataillon du régiment de ligne, une cinquantaine de cavaliers supplétifs et
deux pièces d’artillerie de montagne. Resgui rejoint deux jours plus tard le détachement à son
campement près de la Seybouse chez les Beni-Mezzeline avec une vingtaine de cavaliers au
lieu des 500 qu’il avait annoncés. Le détachement entre le lendemain dans le pays des
Hannencha où il est submergé par les combattants d’El Hasnaoui231 qui le forcent à
rétrograder et le poursuivent jusqu’à la Seybouse. Le détachement fait retraite à Guelma le 17
227
ANOM ALG GGA 6H1bis. Dépêche Valée du 14 décembre 1838.
228
ANOM ALG GGA 6H1bis. Dépêche Valée du 7 septembre 1838.
229
Le général Galbois est accompagné de l’interprète militaire Ismaÿl Urbain, qui vient d’être affecté à
Constantine.
230
Levallois Michel, Ismaÿl Urbain, une autre conquête de l’Algérie. Paris, Maisonneuve & Larose, 2001, p.
126.
231
« Le commandant Jannet au bout de 24 heures seulement a eu environ 2.000 Hannencha à ses trousses ».
(ANOM ALG GGA 6H1bis. Dépêche du 14 juillet 1840 du général Gringuet).

143
février, « sans pertes trop considérables » (« quelques hommes » et « plusieurs blessés »)232.
Quant à Resgui, qui ne peut toujours pas pénétrer chez les Hannencha, il installe son
campement avec ses quelques fidèles à une vingtaine de kilomètres de Guelma, où
l’administration française se voit obligée d’assurer sa subsistance. L’opération ayant pour but
d’installer Resgui au caïdat des Hannencha a ainsi échoué. Herbillon, qui commande alors le
cercle de Guelma, porte un jugement très sévère sur cette expédition « faite avec la plus
grande légèreté. Le général de Galbois, se fiant aux belles paroles de Tahar [fils de Resgui]
et de Resky [Resgui] ne doutait nullement du succès et le commandant Jannet se mit en route
sans avoir pris aucun renseignement ni sur le pays ni sur les tribus que devait reconnaître le
caïd »233. Le commandement militaire français en Algérie tenta en revanche de masquer le
fiasco de l’expédition. Le gouverneur général Valée écrivit dans une dépêche du 16 mars
1839: « Le chef de bataillon Jannet rentra après quelques jours de présence dans le pays des
Hannencha après avoir repoussé l’agression des kabaïles [sic] »234.
A la fin février 1839, quelques jours après le retour à Guelma de l’expédition manquée
du commandant Jannet, El Hasnaoui envoie des émissaires auprès du lieutenant-colonel
Herbillon, commandant du cercle de Guelma. Les émissaires font part du désir d’El Hasnaoui
de se rapprocher des Français et de son intention de se soumettre, sous la condition que
Resgui et sa famille soient éloignés des Hannencha. Des négociations s’engagent par
l’intermédiaire du cheikh d’une des tribus proches de Guelma, ami d’El Hasnaoui. Le général
de Galbois, commandant la province de Constantine, donne son accord au schéma envisagé et
fait même parvenir à Herbillon le diplôme de caïd des Hannencha établi au nom d’El
Hasnaoui, ainsi qu’une lettre destinée à Resgui qui engage celui-ci à se rendre à Constantine.
El Hasnaoui et Herbillon conviennent alors de se rencontrer début août. Mais le général
Gringuet, commandant de la subdivision de Bône, se rend inopinément le 2 août à Guelma
pour assister à l’entrevue, ce qui éveille les soupçons d’El Hasnaoui, qui associe ce voyage
avec le projet de se saisir de sa personne. El Hasnaoui ne se rend pas au rendez-vous et repart
chez les Hannencha. Herbillon – qui estime que « les choses en étaient arrivées à faire
espérer que toute cette partie de la province allait être soumise sans bruler une amorce » et
pour qui la responsabilité de l’échec de la soumission d’El Hasnaoui revient au général

232
Pellissier de Reynaud, Annales algériennes. Tome III, op. cit. ; p.325-326. Colonel Herbillon, Souvenirs du
général Herbillon, op. cit. pp. 41-42.
233
Colonel Herbillon, Souvenirs du général Herbillon, op. cit. p. 42.
234
ANOM ALG GGA 6H1bis.

144
Gringuet235 – affirme que, « de ce moment, Asnaoui [El Hasnaoui] devint notre plus mortel
ennemi »236. Resgui tente encore en novembre 1839, sans l’aide des troupes françaises cette
fois, une attaque contre El Hasnaoui avec l’appui de quelques chefs des Hannencha, mais ces
derniers l’abandonnent lors de la bataille et Resgui doit se réfugier dans la fraction des
Kselna237 où il s’établit alors avec sa famille238.
« Homme vigoureux, dans la force de l’âge, fin, rusé, brave, entreprenant, [avec des]
fils jeunes et intrépides [qui] lui servent d’yeux, de bras et d’oreilles [et qui] sont partout dans
les tribus» – l’appréciation est du général Gringuet239 – El Hasnaoui est ainsi en 1840 le chef
incontesté des Hannencha. Il étend aussi son influence sur plusieurs tribus extérieures à cette
confédération, notamment sur les Ouled Dhann du cercle de Guelma, les Chefia et les Ouled
Ali du cercle de La Calle – où le commandant de Mirbeck, commandant du cercle, doit mener
plusieurs opérations contre lui – ainsi que sur les Ouled Daoud et sur les Sedrata, dans la
confédération des Harakta. L’ancien bey El Hadj Ahmed, qui poursuit la lutte après la chute
de Constantine, séjourne épisodiquement auprès d’El Hasnaoui, avec qui l’émir Abdelkader
aurait également pris contact, sans succès toutefois240. Pour le commandant de la subdivision
de Bône, « cet Hassenaoui, si on n’y met ordre, deviendrait une espèce d’Abdelkader au petit
pied » et « il faut le détruire ou s’en faire un allié »241. Le commandement français estime
alors qu’El Hasnaoui dispose en permanence de 500 cavaliers « bien montés et bien armés »,
mais qu’il peut réunir dans les occasions extraordinaires 2.500 à 3.000 combattants, et
que, pour être certaine de réussir contre lui et obtenir une soumission entière et effective des
Hannencha, une colonne française doit être forte d’au moins 3.000 hommes242.

Une opération militaire française d’envergure pour chasser El Hasnaoui et installer Resgui
chez les Hannencha en 1843
Ce n’est finalement qu’en mai 1843 que les troupes françaises pénètrent pour la
première fois au cœur du pays des Hannencha dont elles chassent El Hasnaoui et où elles

235
Pour sa part, le général Gringuet expliqua que « nous étions sur le point de l’attirer [El Hasnaoui] à nous
lorsque des lettres de l’Emir et des bruits d’une guerre sainte l’ont déterminé tout à coup à rompre les
pourparlers ». (ANOM GGA 6H1bis. Dépêche du 22 juin 1840).
236
Colonel Herbillon, Souvenirs du général Herbillon, op. cit. ; pp. 42-43.
237
Fraction de la tribu des Hannencha, implantée au nord du site de Souk-Ahras.
238
Colonel Herbillon, Souvenirs du général Herbillon, op. cit. ; p. 45.
239
ANOM ALG GGA 6H1bis. Dépêche du 22 juin 1840.
240
D’après le général Gringuet, El Hasnaoui aurait répondu à l’émir que « quelque disposé qu’il soit à attaquer
les Français, les Hannencha ne paraissaient pas disposés à commencer la guerre sacrée et qu’il manquait par
conséquent de troupes pour ouvrir les hostilités ». (ANOM ALG GGA 6H1bis. Dépêche du 25 octobre 1840 du
général Gringuet).
241
ANOM ALG GGA 6H1bis. Dépêche du 22 juin 1840 du général Gringuet.
242
ANAM F80/1673. Note du ministère de la Guerre sur El Hasnaoui, s.d. [~1840/1842].

145
installent effectivement Resgui dans son caïdat. L’opération est conduite par les mêmes
troupes qui, trois mois auparavant, sont venues à bout de l’insurrection du cheikh Si
Zeghdoud chez les Zardezas et dans le massif de l’Edough et qui, entretemps sont intervenues
dans la presqu’ile de Collo, qu’elles ont en partie ravagée243. Elle mobilise au total 12
bataillons d’infanterie, trois escadrons de spahis, six pièces d’artillerie et 1.200 cavaliers des
goums des tribus, soit, en ordre de grandeur, de 6 à 7.000 hommes. Trois colonnes sont mises
en mouvement : l’une, commandée par le général Baraguay d’Hilliers, commandant de la
province de Constantine qu’accompagne Resgui, part de Constantine et pénètre le territoire
des Hannencha par l’ouest à travers les monts du Nador où elle affronte les Ouled Dhann. Une
deuxième colonne, commandée par le colonel Senhiles, commandant de la subdivision de
Bône, atteint les Hannencha par le Nord en traversant les Merdès, les Cheffia et les Ouled
Messaoud. La troisième, formée à Philippeville et commandée par le lieutenant-colonel
Herbillon, commandant du 61e régiment de ligne et ancien commandant du cercle de
Guelma244 – qu’accompagnent l’un des fils de Resgui, Ahmed Salah, et son neveu Mohamed
Salah – suit une direction intermédiaire aux deux premières. El Hasnaoui, affronte dans des
combats rudes la colonne Herbillon et la colonne Baraguay d’Hilliers, puis se replie, et, sous
la menace de la colonne Senhiles qui se dirige vers lui pour lui couper sa retraite, franchit la
frontière tunisienne. Arrivé à la frontière deux heures après, le colonel Senhiles fait une
incursion en territoire tunisien, mais ne peut s’emparer d’El Hasnaoui, qui s’installe au Kef.
Les opérations militaires déstabilisent profondément les tribus des Hannencha : pour
échapper aux troupes françaises, plusieurs groupes passent en Tunisie, certains (issus
notamment des Ouled Moumen, Ouled Messaoud et Ouled Dhia, tribus du nord-est de la
confédération) se mettent à l’abri dans les ravins encaissés du djebel Frina dans les monts de
la Medjerda. Les colonnes françaises parcourent alors le pays pour soumettre successivement
les tribus, sur lesquelles des razzias sont opérées. Alors que la colonne Senhilès rentre à Bône
début juillet après six semaines d’opération et après avoir au retour réprimé des tribus du
cercle de La Calle, la colonne Baraguay d’Hilliers pousse au sud chez les Ouled Sidi Yahia
ben Taleb245 et jusqu’à Tébessa. La colonne Herbillon parcourt le cœur du territoire des
Hannencha, s’assure du retour des tribus qui avaient quitté leur territoire et de leur soumission
(en menaçant de faire moissonner leurs blés par d’autres tribus) et perçoit sur elles l’impôt –

243
Pellissier de Reynaud, Annales algériennes. Tome III, op. cit. ; pp. 90-91.
244
Herbillon a quitté le cercle de Guelma pour prendre à Philippeville le commandement du 61 e régiment trois
mois plus tôt, à la mi-janvier 1843. .
245
La tribu des Ouled Sidi Yahia ben Taleb est implantée entre Tébessa et les tribus de la confédération des
Hannencha proprement dites. A l’époque de l’opération, elle est placée sous la tutelle du caïd des Hannencha.

146
en fait plus vraisemblablement une forme de contribution de guerre. Une partie de cette
colonne, placée sous le commandement du lieutenant-colonel MacMahon, s’installe pendant
quelques mois sur le site de Souk-Ahras. Le « vieux Resgui » (comme l’appelle avec une
certaine affection le général Randon) s’estimant trop âgé pour exercer les fonctions de caïd
des Hannencha, le général Baraguay d’Hilliers nomme à ce poste son neveu, Mohamed Salah
ben Ali Chebbi, qu’il installe le 30 juin 1843246. Mohamed Salah forme rapidement une smala
de 300 cavaliers, ce qui permet au détachement du colonel MacMahon de quitter le site de
Souk-Ahras.
El Hasnaoui, qui, selon les autorités françaises elles-mêmes, « était parvenu, par un
esprit qu’on dit très fin et très adroit, à se concilier dans la tribu un très grand nombre de
partisans »247 et avec lequel les autorités françaises auraient vraisemblablement pu négocier
un arrangement acceptable, se trouvait ainsi remplacé par Resgui à la suite d’une opération
ayant mobilisé des moyens très importants et qui laissait parmi la population de forts
ressentiments, comme on le constatera neuf ans plus tard, en 1852, lors de l’insurrection qui
secoua les tribus de la subdivision de Bône. Des critiques contre le principe même de
l’opération s’élevèrent même au sein des officiers français qui y participaient. Le chef de
bataillon de Montagnac, réputé pour sa brutalité et son mépris des populations civiles mais
non dénué de jugement politique, estimait que l’opération était une « maladresse » : « On
abandonne ce riche pays à un chef que les habitants repoussent de toutes leurs forces. Au lieu
de cela, on pouvait avec un peu d’habileté et de patience, s’attacher Hassen-Aoui [El
Hasnaoui] qui, à différentes périodes, avait témoigné le désir de se rapprocher de nous. […]
En nous attachant Hassen-Aoui [El Hasnaoui], nous évitions de jeter le désordre et
l’inquiétude dans des populations à qui la perte de leur chef enlève toute garantie d’avenir, et
nous avions une force imposante qui dominait le pays et nous évitait d’y jeter des troupes […]

246
Le récit que fait H’sen Derdour de l’opération mentionne que le caïd nommé par le général Baraguay
d’Hilliers est Brahim Ben Er-Resgui, et que celui-ci, allié d’El Hasnaoui au début de l’opération, se serait
opposé à Souk-Ahras aux troupes françaises avant de rallier le camp français et d’être « confirmé dans ses
fonctions de caïd à charge pour lui de réprimer l’agitation et de se saisir d’El Hasnaoui » (Derdour H’sen,
Annaba, op. cit., p. 370). Les sources françaises contredisent ces affirmations, qui nous semblent incohérentes
avec l’ensemble des données dont nous disposons. Peut-être Derdour confond-il le « vieux Resgui » (ben
Mansour) avec un certain Ben Brahim, que des sources françaises identifient comme « caïd des Hannencha de la
Cheffia » (tribu située dans le cercle de La Calle, alliée à la confédération) que les autorités françaises auraient à
un moment considéré comme un adversaire potentiel d’El Hasnaoui (ANOM F80/1673. Note sur El Hasnaoui,
s.d. [~1842]).
247
ANOM F80/1673. Note sur El Hasnaoui, s. d. [~1842].

147
tandis qu’aujourd’hui, pour protéger notre nouvel élu […] il nous faudra un camp
permanent »248.
De fait, le calme ne règne pas chez les Hannencha au début de l’année 1844. Le duc
d’Aumale, devenu commandant de la province de Constantine, constate249 qu’El Hasnaoui,
toujours réfugié en Tunisie, y a laissé de nombreux partisans. Il y revient fréquemment, sa
présence et ses intrigues sont « une source continuelle d’agitation ». Le duc d’Aumale estime
ainsi nécessaire de « ruiner complètement sa cause »250. Le caïd Mohamed Salah est
fortement contesté – notamment en raison de l’hostilité des membres de l’ancienne smala des
Harar, qui reste fidèle à El Hasnaoui. Par ailleurs, la sécurité dans le territoire des Hannencha
est menacée par le « brigandage » des Ouled Sidi Yahia ben Taleb qui fait obstacle aux
relations commerciales avec Tébessa. Enfin, sont dénoncées les « perfides suggestions » des
caïds et cheikhs tunisiens des tribus frontalières, qui, selon le commandement militaire
français, désireraient empêcher la consolidation de la domination française sur la région251.
Sur instructions du duc d’Aumale, le général Randon, commandant de la subdivision
de Bône, conduit en avril 1844 une colonne de 2.500 hommes qui part de Guelma et parcourt
le pays jusqu’à Tébessa, puis, en remontant le long de la frontière tunisienne, atteint Souk-
Ahras début mai. La présence des troupes françaises au cœur du pays des Hannencha permet
de renforcer quelque peu le pouvoir du caïd Mohamed Salah, tandis que le général Randon
étudie sur place l’état politique du pays, ses ressources, l’emplacement et l’importance des
marchés, et identifie les personnalités influentes avec lesquelles il mène des consultations
pour préparer l’organisation des Hannencha252. Une nouvelle opération sur Tébessa est
organisée en juin 1846 par le général Randon. Elle ne concerne le territoire des Hannencha
que par les combats menés dans la tribu des Ouled-Khiar – au sud-est de la confédération –
qui a été soulevée par El Hasnaoui avec le concours de tribus tunisiennes253.

248
De Montagnac, Lettres d’un soldat,… op. cit. ; pp. 323-324. Le chef de bataillon de Montagnac a participé à
l’opération, où il commandait une unité de la colonne Herbillon. L’annexe 2-C présente le texte de la lettre du 7
juillet 1843 qu’il écrit à ce sujet à son frère le 7 juillet 1843 et d’où est extrait le passage cité.
249
ANOM F80/1673. Dépêches du 4 janvier 1844 du duc d’Aumale au ministre de la Guerre.
250
« La première chose à faire serait de ruiner complètement la cause d’El Hassenaoui. Il doit être considéré
comme hors-la-loi, ses parents, ceux qui agissent en sa faveur doivent être incarcérés, frappé d’amende. Si
l’occasion se trouve de le saisir, il doit être pris mort ou vif ». (ANOM ALG GGA 8H6. Lettre du 2 avril 1844
du duc d’Aumale au général Randon, commandant la subdivision de Bône).
251
ANOM F80/1675. Dépêche du 26 avril 1844 du ministre de la Guerre au ministre des Affaires étrangères.
252
ANOM ALG GGA 8H6. Lettre du 2 avril 1844 du duc d’Aumale, commandant la province de Constantine au
général Randon.
253
En dehors du territoire des Hannencha, l’opération est marquée par une très violente intervention du général
Randon contre les Ouled Sidi Yahia ben Taleb, à la suite, d’après les chroniqueurs français, du massacre d’un
convoi de soldats français malades dans la zone du Dyr. H’sen Derdour conteste fortement cette version des
évènements, qui ne concernent pas directement notre région d’étude, et qu’en conséquence nous ne discuterons
pas.

148
Organiser les Hannencha : quel périmètre territorial ?
Dès février 1844, le duc d’Aumale, commandant de la province de Constantine, a
décidé que le caïdat des Hannencha serait placé « sous les ordres du commandement de la
subdivision de Bône »254. Ceci étant, l’organisation à donner au caïdat, dont le général
Randon tente d’imaginer la première esquisse lors de son séjour à Souk-Ahras en mai 1844,
fait pendant plusieurs années l’objet de nombreuses discussions et tergiversations au sein du
commandement militaire français. Les hésitations et tâtonnements concernent à la fois le
périmètre territorial de la « tribu » héritière de l’ancienne « confédération » des Hannencha et
les modes de gouvernance de la tribu, en particulier les modalités de ses relations avec
l’autorité française.
Une première redéfinition du paramètre géographique de la tribu prend place lors de la
nomination en 1843 de Mohamed Salah à la tête des Hannencha : les tribus des monts du
Nador traditionnellement soumises à l’influence du caïd des Hannencha (parmi lesquelles les
Ouled Dhann que nous avons vu s’opposer à plusieurs reprises à la domination française) sont
rattachées au cercle de Guelma et sont placées sous l’autorité d’Ahmed Salah, fils du « vieux
Resgui » (et donc cousin du caïd Mohamed Salah). Ces tribus seront longtemps désignées
sous le terme de « Hannencha de Guelma », avant de constituer ultérieurement le caïdat du
Nador.
Dans les instructions qu’il donne au général Randon avant la mission d’organisation
des Hannencha que celui-ci mène à Souk-Ahras en mai 1844, le duc d’Aumale prescrit255 la
création d’un grand « cercle des Hannencha», qui serait placé sous le commandement d’un
officier français. Le périmètre géographique envisagé pour ce cercle dépasse largement celui
des tribus de l’ancienne confédération. Il comprendrait également la tribu des Ouled Sidi
Yahia ben Taleb, la ville de Tébessa, et certaines fractions de la grande tribu des Harakta
cultivant des terres dans la tribu des Sedrata. Le général Randon se montra défavorable à cette
proposition et obtint, à titre de « transition », que soit conservé le périmètre de l’ancienne
confédération des Hannencha (exception faite des territoires du Nador déjà rattachés au cercle
de Guelma) en y comprenant la tribu des Ouled Sidi Yahia ben Taleb. Le caïdat des
Hannencha restait placé sous la direction du caïd Mohamed Salah, toutefois soumis à une
forme de tutelle du capitaine de spahis Luis-Arnold Allegro, sur laquelle nous reviendrons.

254
ANOM ALG GGA 8H6. Note sur l’organisation de l’administration de la subdivision de Bône, 1844.
255
ANOM ALG GGA 8H6. Lettre du 2 avril 1844, op. cit.

149
Tergiversations au sujet de l’administration des Ouled Sidi Yahia ben Taleb
La relation entre les Hannencha et les Ouled Sidi Yahia ben Taleb – tribu se déployant
sur le territoire compris entre la ville de Tébessa et les Ouled Khiar, tribu méridionale des
Hannencha proprement dits – fit l’objet d’un intense débat au sein du commandement
militaire français entre 1843 et 1848. Traditionnellement soumis à une forme de vassalité du
cheikh de la confédération des Hannencha, les Ouled Sidi Yahia ben Taleb étaient restés
placés sous la domination d’El Hasnaoui jusqu’en 1843. Après l’installation de Mohamed
Salah au caïdat des Hannencha, la situation administrative des Ouled Sidi Yahia ben Taleb
reste floue et Mohamed Salah ne semble pas y exercer de pouvoir réel pendant plusieurs
années. Formellement, les Ouled Sidi Yahia ben Taleb (comme la zone de Tébessa) sont
placés « sous la surveillance » – le terme de « vasselage »256 est également utilisé – de la
subdivision de Bône, mais cette surveillance ne semble pas s’y exercer de manière effective.
En 1848, le commandement de la subdivision indique encore « qu’il est du reste bien difficile
de se rendre compte de la situation réelle d’un pays aussi éloigné »257. En 1845, le général
Bedeau, commandant de la division de Constantine, avait projeté de créer un centre de
commandement à Tébessa ou dans ses environs « afin d’affermir d’une part la régularité des
Harakta et des Hannencha, de surveiller […] la frontière et les intérêts commerciaux qui se
traitent à Tébessa »258. Ce centre de commandement aurait été rattaché à la subdivision
militaire de Batna, où aurait été transporté le siège de la subdivision de Constantine. Dans ce
cadre, le général Bedeau avait envisagé la division des Hannencha en deux ensembles : au
Sud, les Hannencha « Quebla », qui incluraient les Ouled Sidi Yahia ben Taleb et seraient
rattachés au commandement de Tébessa, au Nord, les Hannencha « Dahara » qui seraient
incorporés au cercle de Guelma. Mais ce projet de restructuration, qui dépassait le simple
cadre de l’organisation des Hannencha259, fut abandonné.
En 1846, le général Bedeau avait toutefois confirmé la décision de principe de séparer
les Ouled Sidi Yahia ben Taleb des Hannencha proprement dits 260. Le gouverneur général
Charon rend cette séparation effective en septembre 1848261 : la tribu des Ouled Sidi Yahia

256
ANOM ALG GGA 1K80. Lettres du 4 avril 1848 et du 21 juin 1848 du général Drolenvaux, commandant de
la subdivision de Bône au général Herbillon, commandant p.i. de la division de Constantine.
257
ANOM ALG GGA 1K80. Lettre du 4 avril 1848 précitée.
258
ANOM ALG GGA 30K3. Lettre du 15 mars 1845 du général Bedeau, commandant la division de Constantine
au général Randon, commandant la subdivision de Bône.
259
Le projet prévoyait également une extension de la partie Nord de la subdivision de Bône, qui aurait englobé
les Zardezas, les Zenatia et peut-être le cercle de Philippeville.
260
ANOM ALG GGA 30K3. Lettre du 15 mai 1846 du général Bedeau, commandant la division de Constantine
au général Randon, commandant la subdivision de Bône.
261
ANOM ALG GGA 30K3. Lettre du 20 octobre 1848 du général Herbillon, commandant la division de
Constantine au colonel Eynard, commandant la subdivision de Bône.

150
ben Taleb cesse d’appartenir à la subdivision de Bône et est définitivement rattachée à la
subdivision de Constantine262.

Retour en grâce d’El Hasnaoui et nouvel épisode de sa rivalité avec les Resgui
Le rattachement de la tribu des Ouled Sidi Yahia ben Taleb à la subdivision de
Constantine s’accompagne de la nomination à la tête de la tribu d’un caïd en la personne de
… El Hasnaoui. Après plus de sept ans de lutte, El Hasnaoui s’est finalement rendu aux
Français en 1847 lors d’une opération conduite chez les Nemencha où il s’était réfugié. Il est
initialement assigné à résidence dans la plaine de Bône à Tebiga, près d’Aïn-Mokra. En
décembre 1847, le duc d’Aumale, devenu gouverneur général, le rencontre, est séduit par le
personnage263 et – alors qu’en 1844 il voulait en ruiner complètement la cause – c’est pour El
Hasnaoui qu’il fait créer le caïdat des Ouled Sidi Yahia ben Taleb. Deux ans plus tard, en
1850, le général de Saint-Arnaud, qui commande alors à Constantine, nomme El Hasnaoui
caïd de la grande tribu nomade des Nemencha, au sud de Tébessa. Ce retour en grâce de
l’ennemi de plus de vingt ans de la famille Resgui mécontente fortement le caïd des
Hannencha Mohamed Salah et ravive la rivalité entre les deux hommes264. Il souligne aussi la
fragilité du pouvoir exercé par le caïd des Hannencha. Le général Herbillon, commandant la
province de Constantine, qui avait connu les démêlés entre El Hasnaoui et les Resgui quand il
commandait le cercle de Guelma, a pressenti des réactions hostiles de Mohamed Salah et a
écrit au colonel Eynard qui vient de prendre le commandement de la subdivision de Bône:
« depuis longtemps, la famille [d’El Hasnaoui] et celle de Mohamed Salah […] sont divisées
par une profonde inimitié. J’ai recommandé au premier d’éviter toutes les occasions qui
pourraient rendre à cette haine la vivacité qu’elle eut à une autre époque. Je vous prie […]
d’enjoindre [Mohamed Salah] de son côté de prendre toutes les mesures pour que la paix la
plus grande règne entre eux »265. Ce qu’avait craint Herbillon arriva : Mohamed Salah vint à

262
Il en est de même pour la ville de Tébessa. Par ailleurs, la tribu des Nemencha, antérieurement également
formellement rattachée à la subdivision de Bône, est transférée à la subdivision de Batna.
263
Le cheikh El Hasnaoui « a beaucoup plus à Son Altesse Royale. Sa bonne mine, sa tenue pleine de dignité, ses
discours remplis de sens, son habitude du commandement, le souvenir de son ancienne position, tout se réunit
pour en faire un personnage fort intéressant ». (ANOM ALG GGA 1K3. Lettre du 20 décembre 1847 du
directeur central des affaires arabes au général Bedeau, commandant de la province de Constantine).
264
Les rivalités politiques sont nourries, comme on le constatera souvent entre « chefs indigènes », par des griefs
personnels. El Hasnaoui aurait ainsi assassiné « traitreusement » le père de Mohamed Salah (ANOM ALG GGA
1K83. Lettre du 9 septembre 1851 du colonel Eynard, commandant de la subdivision de Bône au général
commandant de la division de Constantine) et en a enlevé la sœur. Pour venger cet enlèvement, Mohamed Salah
dirige le 7 novembre 1851 une attaque contre le douar du neveu d’El Hasnaoui dans le but d’enlever la femme
du fils aîné d’El Hasnaoui. (ANOM ALG GGA 30K4. Lettre du 19 novembre 1851 du général de Salles,
commandant la province de Constantine au colonel de Tourville, commandant de la subdivision de Bône).
265
ANOM ALG GGA 30K3. Lettre du 20 octobre 1848, op. cit.

151
Bône présenter sa démission au colonel Eynard, qui, après s’être renseigné sur l’histoire des
relations entre les Resgui et El Hasnaoui dont il ignorait les antécédents, se montre surpris des
choix faits en faveur de ce dernier266. Convaincu par Eynard de reprendre sa démission,
Mohamed Salah est ultérieurement victime d’accusations propagées par El Hasnaoui, qui a
l’oreille du général de Saint-Arnaud, et se voit infliger de fortes amendes qu’il a de la peine à
faire réduire après s’être expliqué à Constantine.
En octobre 1850, El Hasnaoui, qui, en difficulté chez les Nemencha, cherche à
renforcer son maghzen, obtient l’accord de Saint-Arnaud267 pour lever un contingent de 47
combattants chez les Hannencha. Il profite de cet accord pour envoyer des émissaires chez les
Ouled Khiar (tribu du sud-est des Hannencha, limitrophe de la tribu des Ouled Sidi Yahia ben
Taleb) d’abord, puis dans d’autres tribus des Hannencha. Il promet à ceux qui le rejoindraient
des chameaux, des armes, des terres riches à exploiter en exemption de l’impôt, et leur fait
miroiter des perspectives de razzias et de pillages. Cette campagne de recrutement est à
l’origine d’une « très grande émotion » chez les Hannencha où l’autorité de Mohamed Salah
se trouve directement mise en cause. Le colonel Eynard, qui soutient toujours Mohamed
Salah, estime que les promesses faites par El Hasnaoui « sont certes suffisantes pour entraîner
des Arabes ». Il craint « une désertion […] qui serait la perte de la tribu des Hannencha et
qui livrerait aux tribus de la frontière un vaste pays pour se livrer à leur brigandage »268. Le
capitaine Messmer, chef du bureau arabe de Bône envoyé enquêter chez les Hannencha
conclut : « Voilà deux ennemis invétérés qui sont remis en présence pour des intérêts
communs ; ils vont tous les deux nous fatiguer considérablement si l’on ne met pas fin aux
ordres et aux arrangements »269.
L’année suivante (1851), El Hasnaoui est destitué du caïdat des Nemencha en raison
de son implication dans le massacre d’un détachement de spahis et de sa participation dans un
trafic de ventes de laines. La destitution d’El Hasnaoui est suivie de son internement
administratif à l’île Sainte-Marguerite, près de Cannes. Revenu en Algérie, il y meurt en
1859.

266
ANOM ALG GGA 1K83. Lettre du 9 septembre 1851, op. cit.
267
ANOM ALG GGA 30K3. Lettre du 23 octobre 1850 du général de Saint-Arnaud, commandant la division de
Constantine au colonel Eynard, commandant de la subdivision de Bône. ANOM ALG GGA 1K82. Lettre du 26
octobre 1850 du colonel Eynard à Mohamed Salah, caïd des Hannencha. L’accord donné par de Saint-Arnaud
porte sur le recrutement de 47 cavaliers des Hannencha.
268
ANOM ALG GGA 1K82. Lettre du 29 octobre 1850 du colonel Eynard, commandant de la subdivision de
Bône au général commandant le division de Constantine.
269
ANOM ALG GGA 1K82. Lettre du 7 décembre 1850 du capitaine Messmer, chef du bureau arabe de Bône
au colonel Eynard, commandant de la subdivision de Bône.

152
Organiser les Hannencha : de la tutelle du capitaine Allegro sur le caïd Mohamed Salah à
la rentrée sous la loi commune des tribus de la subdivision de Bône
Lors de l’organisation du caïdat des Hannencha qu’il propose au duc d’Aumale en
1844, le général Randon, commandant de la subdivision de Bône, préconise qu’un officier, le
capitaine Allegro, exerce une sorte de tutelle sur le caïd Mohamed Salah, qui vient d’être
installé à la tête du caïdat270. Nous connaissons Luis-Arnold Allegro par la thèse271 qu’André
Martel lui a consacrée, ainsi qu’à son fils Joseph Allegro, même si, assez curieusement, cette
thèse ne mentionne à aucun moment le rôle qu’il a joué auprès des Hannencha. Allegro est un
chrétien né à Tunis dans une famille d’émigrés génois. Alors âgé de 40 ans, capitaine des
spahis à Bône, ayant une grande expérience des « affaires arabes »272 , c’est un ancien protégé
de Yusuf, dont il n’appréciait toutefois pas les méthodes brutales : « il préférait la négociation
aux razzias et la tasse de thé aux coups de sabre qu’il donnait néanmoins avec vigueur en cas
de nécessité »273. Le duc d’Aumale consentit à la proposition de Randon relative au rôle
confié au capitaine Allegro, « mais à regret » : « Je ne conteste pas le mérite de M. Allegro,
mais vous me laissez entendre que ce ne sera qu’un kaïd ; il mènera les affaires à l’arabe, je
voudrais les voir mener à la française. […] On restera dans l’ornière et la voie large que
nous aurions voulu ouvrir au développement de la prospérité du pays restera fermée.
J’aimerais mieux installer de suite le commandant du cercle […] en lui adjoignant s’il le faut
M. Allegro pendant quelque temps »274. Dans les faits, le capitaine Allegro – le « Kalifa Ali
Negro » pour les Algériens – qui continue à résider habituellement à Bône et à y commander
un des escadrons de spahis, séjourne seulement de manière épisodique chez les Hannencha,

270
Nous n’avons malheureusement pas réussi à retrouver dans les archives la lettre adressée par le général
Randon au duc d’Aumale dans laquelle le commandant de la subdivision de Bône présente ses propositions en ce
qui concerne le rôle du capitaine Allegro. Les propositions que nous prêtons au général Randon en la matière
découlent des réactions du duc d’Aumale et des éléments contenus dans les correspondances ultérieures traitant
de la question.
271
Martel André, Luis Arnold et Joseph Allegro, consuls du bey de Tunis à Bône. Tunis, Publications de
l’Université de Tunis/Paris, Presses universitaires de France, 1967.
272
Luis-Arnold Allegro est recruté à Tunis en 1830 comme interprète de l’armée d’Afrique et rejoint Alger. De
1833 à 1835, engagé aux chasseurs d’Afrique où il est nommé sous-lieutenant, puis aux spahis réguliers d’Alger,
il est affecté au bureau arabe de l’Etat-major de l’Armée d’Afrique sous les ordres de Lamoricière, puis de
Pellissier de Reynaud. En 1835, il rejoint les escadrons des spahis réguliers de Bône sous les ordres de Yusuf et
Duvivier, est promu lieutenant à titre « indigène », et participe à la première expédition française sur Constantine
en 1836, où il est blessé. Officier d’ordonnance de Bugeaud en 1837, il participe aux négociations du traité de la
Tafna avec l’émir Abdelkader qui le qualifie « d’homme sage, intelligent et qui entend parfaitement les
affaires ». Il revient aux spahis de Bône en 1838, que commande alors de Mirbeck. Naturalisé français, il est
nommé lieutenant à titre français, puis capitaine. Il épouse une Algérienne musulmane en 1841. Après sa mise à
la retraite de l’armée, il sera de 1852 à 1854 commandant du cercle de Tébessa, puis tentera sans succès de se
lancer dans les affaires en Tunisie. De retour à Bône, il deviendra en 1864 agent du bey de Tunis dans la
province de Constantine jusqu’à sa mort en 1868.
273
Martel André, Luis-Arnold Allegro…, op. cit., p. 48.
274
ANOM ALG GGA 8H6. Lettre du 10 avril 1844 du duc d’Aumale, commandant la province de Constantine,
au général Randon.

153
où il s’installe dans la smala des Resgui, particulièrement à la période de collecte des impôts.
Mohamed Salah conserve un accès au général commandant la subdivision à Bône, et même au
général commandant la division à Constantine. Mais le capitaine Allegro, « chargé du soin de
l’administration des Hannencha en ce qui concerne leurs détails »275, joue en fait le rôle de
tuteur du caïd Mohamed Salah et sert d’intermédiaire entre ce dernier et le commandant de la
subdivision de Bône – un peu à la manière du rôle que jouent les officiers chefs des bureaux
arabes mis en place dans les cercles276. En 1846, le général Bedeau, commandant la province
de Constantine, confirme les dispositions acceptées par le duc d’Aumale et « approuve que M.
Allegro demeure chargé de l’examen particulier et de la direction des affaires du kaïdat des
Hannencha ». Il précise même que « le kaïd et le goum [des Hannencha] passeront sous ses
ordres lorsqu’il fera des tournées dans le pays »277 . Le rôle du capitaine Allegro, dont nous
ne connaissons pas l’opinion qu’en avait le caïd Mohamed Salah, apparaîtra ultérieurement
quelque peu ambigu pour le commandement militaire français. A partir de 1847, la position
du capitaine Allegro est fortement affaiblie par le départ de Bône du général Randon, qui a
imaginé son rôle auprès de Mohamed Salah et l’a soutenu avec ferveur. Allegro a en outre été
soupçonné en 1846 d’être impliqué dans le trafic des laines où a trempé El Hasnaoui et est
accusé en 1848 de détournement d’impôts et de transactions immobilières frauduleuses 278. Au
printemps 1848, le général Herbillon, qui commande alors la province de Constantine – et
avait déjà rappelé qu’Allegro devait prendre dans sa correspondance le titre d’ « officier ou
capitaine en mission chez les Hannencha »279 – rédige de sa propre main une lettre au général
Drolenvaux, qui a remplacé Randon à Bône : « Jusqu’à ce moment, j’ai ignoré que [le
capitaine Allegro] avait un titre qui le désignait caïd des Hannencha, je n’ai trouvé dans les
archives de la direction des affaires arabes aucune pièce relative à son caïdat et par
conséquent je ne pourrais le considérer que comme envoyé en mission, titre qui est donné
dans toutes les autres parties de la province aux officiers de spahis ou autres qui sont envoyés

275
ANOM F80/1676. Note sur le caïdat des Hannencha, s. d. [~1847].
276
Allegro est qualifié à plusieurs reprises dans l’ouvrage précité d’André Martel de « chef du bureau arabe de
Bône », notamment dans une correspondance émise par le colonel de Cotte, officier affecté à Constantine (Luis-
Arnold Allegro…, op. cit., p. 66 ). Or, nous n’avons pas trouvé mention dans les archives de la subdivision de
Bône d’une quelconque indication laissant supposer qu’Allegro ait jamais été nommé à cette fonction ou qu’il
l’ait formellement exercée. Le Livre d’or des officiers des affaires indigènes 1830-1930 (Alger, Imprimerie
algérienne, 1930, pp. 100-101) l’identifie bien comme interprète détaché aux Chasseurs d’Afrique, mais ne lui
attribue aucune fonction au sein des bureaux arabes.
277
ANOM ALG GGA 30K3. Lettre du 26 septembre 1846 du général Bedeau au général Randon, commandant la
subdivision de Bône.
278
Martel André, Luis Arnold Allegro…, op. cit. p. 67.
279
ANOM ALG GGA 30K3. Lettre du 10 mai 1848 du général Herbillon, commandant p.i. la province de
Constantine au général Drolenvaux, commandant la subdivision de Bône.

154
dans les tribus »280. Allegro signera cependant encore deux mois plus tard une
correspondance adressée au commandant de la subdivision de Bône « le capitaine
commandant le caïdat des Hannencha »281.
A l’automne 1848, pour les responsables militaires français de la région, les
Hannencha, « placés jusqu’à ce jour en dehors de l’action et de la surveillance directe de
l’autorité [militaire française] […] ont conservé un état de soumission satisfaisant il est vrai,
mais ils sont restés étrangers aux progrès que notre administration a réalisés dans l’intérieur
des autres tribus »282. Lorsque, comme nous l’avons évoqué plus haut, la tribu des Ouled Sidi
Yahia ben Taleb est officiellement distraite du caïdat des Hannencha et qu’El Hasnaoui est
nommé à sa tête, le gouverneur général Charon indique avoir ignoré complètement « la
situation irrégulière » dans laquelle se trouvent les Hannencha dont le caïd ne relève pas du
bureau arabe de la subdivision et précise que « cet état de chose doit cesser immédiatement ».
Conformément à ces instructions, le général Herbillon, commandant la division de
Constantine, prescrit au colonel Eynard, nouveau commandant de la subdivision de Bône, que
« cette tribu devra rentrer sous la loi commune, porter ses plaintes au bureau arabe de Bône
et recevoir par l’intermédiaire de celui-ci les ordres du commandant supérieur de la
subdivision »283. L’intégration de la tribu des Hannencha dans la subdivision de Bône est alors
officialisée par un arrêté présidentiel284. Le colonel Eynard rend compte début 1849 de ce que
« le capitaine Allegro [est] devenu entièrement étranger aux affaires arabes ou autres de
[son] commandement »285. C’est la fin du « système Allegro » chez les Hannencha, qui
perdent du même coup aussi le statut – même s’il n’était que très partiellement appliqué – de
quasi « protectorat » dont ils avaient jusque-là bénéficié.
La rentrée sous la loi commune entraîne la fin des privilèges fiscaux dont jouissaient
les Hannencha. Avant 1848, les 300 tentes des « purs Hannencha » – c’est-à-dire de la smala

280
ANOM ALG GGA 30K3. Lettre du 24 mai 1848 du général Herbillon, commandant p. i. la province de
Constantine au général Drolenvaux, commandant la subdivision de Bône.
281
ANOM ALG GGA 1K80. Lettre du 20 juillet 1848 du capitaine Allegro au général Drolenvaux, commandant
la subdivision de Bône.
282
ANOM ALG GGA 30K3. Lettre du 30 octobre 1848 du chef d’escadron Fornier, commandant du cercle de
Guelma au colonel Eynard, commandant la subdivision de Bône.
283
ANOM ALG GGA 30K3. Lettre du 20 octobre 1848 du général Herbillon, commandant de la division de
Constantine au colonel Eynard, commandant la subdivision de Bône.
284
« La subdivision de Bône, province de Constantine, comprend, outre les quatre cercles qui la composent
[Bône, Edough, La Calle, Guelma] la tribu des Hannencha » (Arrêté présidentiel du 11 janvier 1849, article 1 er.
BO-GGA 1849, p. 34).
285
ANOM ALG GGA 1K81. Lettre du 16 février 1849 du colonel Eynard au général commandant la division de
Constantine. Allegro se voit en revanche confier en 1849 une mission auprès des Ouled Sidi Yahia ben Taleb et
de la ville de Tébessa, qui ont cessé d’appartenir à la subdivision de Bône et ont été placés sous l’administration
de la subdivision de Constantine. Il deviendra de 1852 à 1854 commandant du cercle de Tébessa nouvellement
créé.

155
du caïd constituée des membres de la famille Resgui, de leurs serviteurs et de leur clientèle
proche – sont exemptées d’impôt en tant que « tribu ayant toujours dominé le pays et servant
d’appui au commandement dans le caïdat ». Il en est de même pour 400 tentes de groupes
tribaux « religieux » (désignés alors improprement sous le terme de « zaouia »), exemptées
« dans un but politique », comme ils l’étaient, selon le capitaine Allegro, à l’époque ottomane,
pendant laquelle ils ne payaient aucune redevance à l’Etat 286. Le général Herbillon, alors
commandant de la division de Constantine, s’étonnera de cette situation, d’autant qu’en 1843,
à la tête de la colonne qui avait parcouru le territoire des tribus des Hannencha pour en obtenir
la soumission, il avait fait payer l’impôt à toutes les tribus sans exception. En 1847, le
montant total des impôts perçus chez les Hannencha s’élevait à 57.000 francs, sur lesquels
étaient prélevés 32.500 francs payés aux khiela du goum des Hannencha287, ce qui ramenait le
montant net de l’impôt perçu à 24.500 francs. Herbillon, après avoir noté que la tribu des
Hannencha jouit « d’avantages qui n’ont été concédés à aucune autre tribu de la province »
estime que les exemptions dont jouissent les membres de la smala du caïd et les « marabouts
et zaouïa » étaient « monstrueuses», et conclut qu’ « il en résulte donc évidemment que dans
cette grande tribu les pauvres paient et que les riches sont exempts »288. Dès 1848, le
capitaine Allegro indiquait que les privilèges dont bénéficiait la smala du caïd excitaient la
jalousie des autres tribus et il leur imposait un impôt de 5.000 francs, qu’il comptait porter
ultérieurement à 12.000 francs. Il faisait également passer les groupes tribaux religieux dans
la catégorie des contribuables. Les Hannencha se montrèrent dans une première étape
réticents à payer ces impôts supplémentaires. Certains groupes menacèrent un moment de
fuir en Tunisie – menace qu’ils ne mirent pas à exécution par crainte de voir leurs récoltes
pillées par d’autres tribus289 – puis arguèrent des calamités climatiques affligeant depuis
plusieurs années la région qui auraient été à l’origine d’une forte diminution de leurs

286
ANOM ALG GGA 1K80. Lettre du 14 mai 1848 du capitaine Allegro (en mission chez les Hannencha) au
général Drolenvaux, commandant de la subdivision de Bône.
287
Le goum des Hannencha est composé d’une centaine de khiela bénéficiant d’une solde quotidienne d’un franc
par jour.
288
ANOM ALG GGA 30K3. Lettres du 10 mai, du 24 mai et du 29 juillet 1848 du général Herbillon,
commandant la division de Constantine au général Drolenvaux, commandant la subdivision de Bône.
289
Cette crainte sera utilisée assez fréquemment par les Français pour lutter contre les fuites de tribus en Tunisie.
L’année suivante, à l’occasion d’une tournée de perception de l’impôt faite par le capitaine Messmer, chef du
bureau arabe de Bône, les Ouled Dia se réfugient en Tunisie. Messmer fait alors appel à diverses fractions des
Hannencha et leur demande de récolter les moissons des Ouled Dia. « A peine les premiers convoqués sont-ils
arrivés que cette seule démonstration a suffi pour terrifier les fugitifs ; ils sont venus se rendre à discrétion et il
n’a pas été nécessaire de couper un seul épi. […] Le 14 juillet, tout a été payé soit en argent, soit en
troupeaux ». (ANOM ALG GGA 1K81. Lettre du 26 juin 1849 du colonel Eynard, commandant de la
subdivision de Bône au général commandant de la division de Constantine).

156
ressources290. Après une visite du caïd Mohamed Salah au général commandant la division de
Constantine, ils s’exécutèrent, semble-t-il, sans trop de difficultés, sauf toutefois les Ouled
Bechiah chez qui le capitaine Allegro, en mission de collecte à la tête d’un faible
détachement de spahis, dut faire appel à des renforts auprès de la subdivision de Bône, qui
envoya 125 cavaliers et 100 tirailleurs « indigènes » dans l’espoir que « cette simple
manifestation opérera un effet salutaire sur les retardataires »291. Au total, l’impôt payé par
les Hannencha en 1848 s’éleva à 62.270 francs. Toutefois, en 1848, les Hannencha se
contentent encore de payer un impôt forfaitaire (lezma) et ne sont pas encore soumis aux
impôts hokor et achour en vigueur dans les autres tribus et dont le rendement attendu chez les
Hannencha serait de 150.000 francs292. Les impôts hokor et achour sont introduits en 1849 et
le montant collecté augmente « considérablement […] quoiqu’il ne soit pas encore arrivé au
chiffre qu’il peut atteindre », car, précise le colonel Eynard, « je n’ai pas voulu opérer sans
transition ». Par ailleurs, alors que, en vertu d’une décision qu’avait prise le duc d’Aumale
quand il commandait à Constantine, le caïd Mohamed Salah bénéficiait d’un cinquième de
l’impôt perçu, ce pourcentage est réduit à un dixième, comme il l’est pour les autres caïds de
la subdivision293.
Rattaché directement à la subdivision de Bône au début de 1849, le caïdat des
Hannencha est placé sous la tutelle du bureau arabe subdivisionnaire de Bône qui assure
également le suivi de l’administration des « affaires arabes » dans les cercles de l’Edough et
de Bône et dont le lieutenant Eugène Messmer, personnage haut en couleurs vient de prendre
la direction. Le commandement militaire s’interroge d’emblée sur la pertinence de cette
organisation et se demande s’il ne serait pas préférable de faire administrer les Hannencha par
le cercle de Guelma, option qui avait d’ailleurs déjà été évoquée lors de la décision prise de
faire rentrer la tribu « sous la loi commune ». Le rattachement au cercle de Guelma est
notamment préconisé par le chef d’escadron Fornier, commandant de ce cercle, qui estime
que le chef-lieu de Guelma est plus avantageusement placé que celui de Bône d’abord sur les
plans géographique et politique, mais surtout pour ce qui concerne le contrôle des relations

290
ANOM ALG GGA 30K3. Lettre du 10 mai 1848 du général Herbillon, commandant de la province de
Constantine au général Drolenvaux, commandant de la subdivision de Bône.
291
ANOM ALG GGA 1K80. Lettre du 12 juin 1848 du colonel commandant provisoirement la subdivision de
Bône au général commandant la division de Constantine.
292
ANOM ALG GGA 1K80. Lettre du 20 juillet 1848 du capitaine Allegro « commandant le caïdat des
Hannencha » au général Le Flo, commandant p. i. de la subdivision de Bône.
293
ANOM ALG GGA 1K81. Lettre du 26 juin 1849 du colonel Eynard, commandant de la subdivision de Bône
au général commandant la division de Constantine. La mesure prise ne conduit toutefois pas forcément à une
diminution des revenus du caïd, l’introduction des impôts hokor et achour et la suppression des exonérations
ayant élargi sensiblement le montant total de l’impôt. La lettre précise par ailleurs qu’ « il sera facile de trouver
les moyens de donner [au caïd] une gratification si l’impôt […] rentre intégralement ».

157
commerciales des Hannencha. Fornier expose294 que deux axes commerciaux principaux
irriguent le pays des Hannencha et permettent d’acheminer vers les marchés les productions
de céréales et de bestiaux de la tribu. Un premier axe emprunte la vallée de la Medjerda et
permet d’atteindre les marchés de la Régence de Tunis. Le commerce sur cet axe est toutefois
handicapé par les distances à parcourir, les droits excessifs perçus sur les marchandises et le
défaut de sécurité. L’autre axe, qui, d’après le commandant de Guelma, mérite d’être
privilégié, relie le pays des Hannencha à la vallée de la Seybouse par l’intermédiaire de l’oued
Malha, et donne accès à Guelma et à son très actif marché du mardi, où se vendent 1.200
bœufs et que fréquentent quelquefois « plus de 4.000 Arabes » ainsi que les Tunisiens. Le
rattachement des Hannencha au cercle de Guelma permettrait ainsi de « diriger […] et
surveiller le mouvement commercial des Hannencha », tandis que « la population agricole
des Hannencha, se trouv[ant] naturellement affiliée à Guelma une fois par semaine [le jour du
295
marché], il y aurait avantage pour elle à pouvoir régler ses affaires sur les lieux » . Le
commandant de la subdivision de Bône a une position opposée et préconise que les
Hannencha soient maintenus sous ses ordres immédiats. Il estime que ce maintien est d’abord
justifié par le fait que le cercle de Bône est en 1849 devenu en grande partie territoire civil et
que le cercle de l’Edough risque de subir le même sort dans un avenir proche. Le caïdat des
Hannencha constituerait ainsi « une compensation nécessaire » pour l’administration militaire.
Mais l’argument principal est que le caïdat des Hannencha « est placé sur la frontière dans
une position délicate et qu’il importe que son administration et les nombreuses affaires qu’il
a avec ses voisins de Tunis soient conduites directement par la subdivision de Bône »296.
Cependant, deux ans plus tard, le maréchal Pélissier, gouverneur général, estimant que
dans l’est de la province de Constantine « le commandement a besoin d’être organisé avec
plus de vigueur [et] Bône étant beaucoup trop éloigné pour diriger fructueusement
l’administration de cette importante tribu »297 fait décider en août 1851 par le ministère de la
Guerre le rattachement des Hannencha au cercle de Guelma. Le général commandant la
division de Constantine, craignant les réactions défavorables du caïd Mohamed Salah – dont
l’interlocuteur officiel devient le commandant du cercle de Guelma (le plus souvent chef de
bataillon ou chef d’escadron, plus rarement lieutenant-colonel) et non plus le commandant de

294
ANOM ALG GGA 30K3. Lettre du 30 octobre 1848 du chef d’escadron Fornier, commandant du cercle de
Guelma, au colonel Eynard, commandant la subdivision de Bône.
295
ANOM ALG GGA 30K3. Ibid.
296
ANOM ALG GGA 1K81. Lettre du 6 mars 1849 du colonel Eynard, commandant de la subdivision de Bône
au général commandant la division de Constantine.
297
ANOM ALG GGA 1K4. Lettre du 27 juillet 1851 du maréchal Pélissier, gouverneur général, au général
commandant la province de Constantine.

158
la subdivision (général ou colonel) – recommande au commandant de la subdivision de Bône
d’adopter « toutes les mesures de prudence qui [lui] semblent bonnes pour prévenir tout
froissement ou toute interprétation fausse des intentions ministérielles de la part du caïd »298.
Un poste militaire, que dirige un capitaine, est alors implanté au cœur du pays des Hannencha,
sur le site de Souk-Ahras. En 1853 – alors que le caïd Mohamed Salah, décédé en 1852, a été
remplacé à la tête du caïdat des Hannencha par son cousin Ahmed Salah, fils du « vieux
Resgui » – est officiellement créée à Souk-Ahras une annexe du cercle de Guelma, embryon
d’un futur cercle. Cette création est justifiée par le commandement français par l’intérêt qu’il
y a à placer à Souk-Ahras « un officier français chargé de régler les affaires indigènes sur ce
point, de faire pénétrer dans les tribus nos idées d’ordre, de justice et d’administration »299.
En réalité, la région de Souk-Ahras a été secouée en 1852 par une insurrection d’envergure300
qui a notamment mis en évidence les défaillances du contrôle de la population des tribus des
Hannencha par l’autorité française. Grâce aux moyens nouveaux de l’annexe, l’administration
militaire est à même de renforcer la surveillance et l’administration des tribus de la zone. La
création de l’annexe réduit sensiblement les pouvoirs du caïd des Hannencha. Son
interlocuteur est désormais le capitaine de Villiers, ancien chef du bureau arabe de Bône, qui,
portant le titre de « commandant supérieur » de l’annexe et résidant à Souk-Ahras, exerce sur
lui une surveillance rapprochée. Plusieurs tribus du Nord du caïdat (Ouled Bechiah, Ouled
Messaoud, Ouled Dhia) en ont été distraites à la fin de 1852 pour être incorporées dans le
nouveau caïdat de Bou-Hadjar rattaché au cercle de La Calle et commandé par Mohamed
Benyacoub, diminuant ainsi le périmètre du caïdat des Hannencha301. Enfin, le goum des
Hannencha, dont le caïd assurait jusque-là le commandement, est désormais placé sous les
ordres du commandant français de l’annexe.
En octobre 1855, l’annexe est érigée en cercle de Souk-Ahras et les tribus des Ouled
Bechia et des Ouled Dhia, transférées dans le cercle de La Calle trois ans auparavant, y sont

298
ANOM ALG GGA 30K4. Lettre du 30 août 1851 du général commandant de la division de Constantine au
colonel Eynard, commandant de la subdivision de Bône.
299
ANOM ALG GGA 1H9. Lettre du 25 novembre 1852 du général MacMahon, commandant de la division et
Constantine au gouverneur général Randon. ANOM ALG GGA 33K1. Lettre du 5 janvier 1853 du commandant
de la subdivision de Bône au lieutenant-colonel Boudville, commandant du cercle de Guelma.
300
Chapitre 14.
301
A la suite de cette restructuration, une « agitation » éclate chez les Ouled Dhia lors d’une visite dans la zone
du colonel de Tourville, commandant de la subdivision de Bône, en novembre 1852 : un cheikh des Ouled Dhia
aurait été assassiné et une partie des Ouled Dhia aurait fui en Tunisie. De Tourville subodore que l’agitation a été
fomentée par des membres de la famille Resgui, mécontente du rattachement des tribus à un caïdat qu’elle ne
dirige pas. (ANOM ALG GGA 1H9. Lettre du 21 septembre 1852 du général MacMahon, commandant la
division de Constantine au gouverneur général Randon).

159
réintégrées302. Le nouveau cercle de Souk-Ahras est alors divisé en deux caïdats, le caïdat des
Hannencha et des Ouled Khiar et le caïdat des Ouled Dhia. Les deux caïdats restent aux mains
de la famille Resgui : Ahmed Salah continue de diriger le caïdat des Hannencha et des Ouled
Khiar, tandis qu’à la tête du caïdat des Ouled Dhia est nommé Brahim bel Hadj, arrière petit-
fils du « vieux Resgui », ancien spahi à Bône, brillant cavalier et homme de guerre dans sa
jeunesse, cheikh des Ouillen au moment de sa nomination.
La création du cercle de Souk-Ahras fait définitivement rentrer les Hannencha « sous
la loi commune » des tribus de la subdivision de Bône. Elle parachève le long processus qui a
conduit, par étapes et sur une période de 17 ans, l’ancienne confédération des Hannencha du
statut de « quasi-protectorat » – imaginé par le gouverneur général Valée en 1838 mais jamais
réellement appliqué – à la formule d’ « administration directe » mise en place pour le reste de
la subdivision dans les cercles de Bône, de l’Edough, de La Calle et de Guelma. Le cercle de
Souk-Ahras conserve, sous réserve de modifications mineures, le périmètre qui lui est donné
lors de sa création jusqu’à sa suppression en 1885, à la suite du passage de son territoire à
l’administration civile. En revanche, l’organisation interne du cercle en caïdats subira
plusieurs modifications successives que nous examinerons plus loin dans cette étude, et qui
conduiront au fractionnement de l’autorité dans l’ancienne confédération des Hannencha et à
la « balkanisation » de son territoire.
Durant ce long processus, trois acteurs auront joué un rôle essentiel : El Hasnaoui et
les Resgui du côté algérien, le général Randon du côté français. Adversaire des Français, prêt
à se réconcilier avec eux à plusieurs reprises et n’y réussissant que très tardivement, El
Hasnaoui fut incontestablement la personnalité exerçant l’influence la plus forte sur les
Hannencha pendant la période. Il y conserva des partisans longtemps après son éviction au
profit de Mohamed Salah. Seize ans après cette éviction, le commandant du cercle de Souk-
Ahras notait que sa mort en 1859 « a eu un grand retentissement dans le cercle. Cet
évènement a fait l’objet des conversations de tous et a rappelé à chacun l’histoire des luttes
des temps passés » 303. Quant aux Resgui – le « vieux Resgui », son neveu Mohamed Salah,
et son fils Ahmed Salah – leur fortune (au sens politique comme au sens financier du terme

302
Le caïdat de Bou-Hadjar est créé en 1852 au sein du cercle de La Calle pour être dirigé par le caïd Mohamed
Benyacoub – personnalité importante, ancien caïd de la plaine de Bône destitué de cette fonction à la suite du
meurtre de sa femme – et la configuration du caïdat avait été arrêtée en conséquence. En 1855, Mohamed
Benyacoub devant quitter Bou-Hadjar pour retourner à Bône, l’autorité militaire estime pouvoir réduire le
périmètre du caïdat et estime que les Ouled Bechia et des Ouled Dhia seront mieux placés dans le cercle de
Souk-Ahras, car « ils sont trop éloignées de La Calle et l’action du commandement n’y peut être immédiate ».
En revanche, les Ouled Messaoud restent dans le caïdat de Bou-Hadjar. (ANOM ALG GGA 30K4. Lettre du 13
avril 1855 du gouverneur général Randon au général commandant la division de Constantine).
303
ANOM ALG GGA 36K/29. Rapport du bureau arabe du cercle de Souk-Ahras pour 1859.

160
d’ailleurs) fut essentiellement liée à l’appui qu’ils reçurent de la part du général Randon. C’est
Randon qui fit installer – par la force des armes – Mohamed Salah à la tête du caïdat des
Hannencha et qui pendant son long commandement à Bône, lui manifesta un soutien
indéfectible. Randon fit preuve d’une sollicitude particulière, voire d’une réelle affection, à
l’égard de Resgui ben Mansour, qu’il appelait le « vieux Resgui ». Pour le récompenser « de
sa conduite et de son dévouement » – et réutilisant les pratiques qu’employait le bey à
l’époque ottomane en faveur de ses proches – il lui accorda le revenu de deux groupes tribaux
(Kselna et Marabtine)304 et s’intéressa à l’éducation de ses enfants. C’est seulement lorsque
Randon quitte Bône en 1848 que la position des Resgui commence à se détériorer. Les
Hannencha perdent alors, au profit de leur ennemi historique El Hasnaoui, leur autorité,
quelque symbolique qu’elle fut, sur les Ouled Sidi Yahia ben Taleb et il est décidé de faire
rentrer les Hannencha sous la loi commune des tribus de la subdivision. Le zèle des Resgui à
l’égard de la France s’en ressentit et, comme nous le verrons, le caïd Mohamed Salah eut
même une attitude quelque peu ambigüe lors de l’insurrection qui ébranla la région en 1852.
Devenu gouverneur général, le maréchal Randon continua à s’intéresser aux Resgui : lors de
la création du cercle de Souk-Ahras en 1855, par exemple, il s’opposa au fractionnement des
Hannencha en trois caïdats au seul motif de la nécessité de ménager la famille des Resgui305.

Une région « pacifiée » et des tribus « soumises » à partir de 1843?

Les deux opérations militaires de grande envergure conduites successivement en 1843


par les troupes françaises – la répression de l’insurrection de Si Zeghdoud dans l’Edough et la
prise de possession du territoire des Hannencha – marquent en pratique la fin de la guerre de
conquête dans la région de Bône. A l’exception de quelques tribus du cercle de La Calle
placées sur la frontière tunisienne à l’algérianité d’ailleurs douteuse et de la tribu des Ouled
Khiar, au sud de l’ancienne confédération des Hannencha, toutes les tribus reconnaissent
alors, au moins formellement, la souveraineté française. Elles sont placées sous l’autorité
directe des militaires français, leurs cheikhs et caïds sont nommés par l’autorité française, en
reçoivent les ordres et lui rendent compte. Elles paient l’impôt – marqueur essentiel de la

304
ANOM ALG GGA 1K81. Lettre du 6 mars 1849 du colonel Eynard, commandant la subdivision de Bône au
général commandant la division de Constantine.
305
ANOM ALG GGA 30K4. Lettre du 13 avril 1855 du gouverneur général Randon au général commandant la
division de Constantine.

161
soumission comme nous l’avons mentionné à plusieurs reprises – même si l’assiette en est
encore souvent incertaine et si la perception fait l’objet de fortes réticences et implique assez
fréquemment le recours à la menace de la force, comme c’était déjà le cas sous la domination
ottomane. Les tribus présentent ainsi un visage de « soumission », qui ne saurait toutefois être
confondu avec une adhésion profonde à la domination française de la part de la population, ni
même, fréquemment, de la part des cheikhs et caïds. Les autorités militaires françaises
considèrent que la région est entrée dans une période de « paix ». Les opérations militaires
conduites dans les années suivantes seront soit des opérations locales de « maintien de
l’ordre » conduites principalement par les goums des tribus sous commandement français, soit
des opérations destinées à faire la démonstration de la force militaire française – plutôt qu’à
l’utiliser à proprement parler – sous la forme de colonnes de fortes composition conduites en
général par le commandant de la subdivision de Bône et parcourant de vastes parties du
territoire de la subdivision. Cette situation de « paix » ne sera remise en cause qu’une dizaine
d’années plus tard, en 1852, lorsqu’éclatera une insurrection qui menacera de s’étendre à la
quasi-totalité de la région et démontrera le caractère quelque peu trompeur de la soumission
supposée de la population306.
La conquête française de la région, de la chute de Bône en 1832 aux grandes
opérations militaires de 1843, aura ainsi duré une douzaine d’années, au cours desquelles les
tribus passent sous la domination française, par vagues successives, comme le montre le
tableau ci-après. Cette conquête est achevée alors que les combats se poursuivront encore
pendant près de cinq ans dans partie de l’Algérois et de l’Oranie, jusqu’à la reddition de
l’émir Abdelkader.
La conquête fut souvent rude et connut plusieurs épisodes particulièrement sanglants,
notamment les razzias menées par Yusuf dans la plaine de Bône jusqu’en 1836, l’opération
punitive contre les Beni-Salah en 1840 ou encore la répression du soulèvement du cheikh Si
Zeghdoud en 1843. Mais, comme nous l’avons déjà mentionné, la guerre fut conduite dans la
région avec, en général, de la part des responsables militaires français, plus de « modération »
et plus d’intelligence que dans l’Algérois ou l’Oranie. En d’autres termes, Monck d’Uzer à
Bône n’était pas Boyer à Oran, Randon n’était pas Bugeaud ou Lamoricière, et Duvivier et
Herbillon à Guelma n’étaient pas Montagnac – et si ce dernier eut à exercer ses « talents »
dans la région, ce ne fut que pendant une période très limitée.

306
Chapitre 14.

162
Chronologie de la « soumission » des tribus de la région de Bône

Cercle
Année Tribu Bône Edough Guelma La Souk-
Calle Ahras
Beni-Urgine *
1832 Dramena *
Karézas *
Talha *
Cheurfa *
1833 Oulhassa *
Ouïchaoua *
Eulma Oued el Hout *
1834 Ouled Dieb *
Seba *
Merdès *
Oued Besbes *
Ouled Bouaziz *
Beni-Foughal *
Ouled Ali *
1836 Beni Marmi *
Ouled Senan *
Beni Ourzeddine *
Ouled Harrid *
Beni Brahim *
Brabtia *
1837 Beni-Caïd *
1838 Nehed - Sebata *
Beni-Salah (Ouled Ahmed, Ouled *
Chaïb, Reguegma)
1840 Sellaoua Kherareb *
Azels du Guerfa (Beni Oudjana, *
Eulma Khecha, Souhalia)
Beni Amar *
1842 Nehed – Lakhdar *
Nehed – Aouaoucha *
Nehed – Ouled Arid *
Beni M’hamed *
Beni Guecha *
Nador (N’Baïls, Ouled Si Affif, Beni *
Guecha, Beni Yahi, Ouled
Dhann)
Zerdeza *
Hannencha – Zmala *
Hannencha – Zarouria *
Hannencha – Ahl Tifech *
1843 Hannencha – Sefia *
Hannencha – Ouillen *
Hannencha – Ouled Moumen *
Hannencha – Ouled Driss et Ouled *
Zied
Hannencha – Ouled Messaoud *
Hannencha – Ouled Dhia *
Hannencha – Ouled Bechiah *
Nehed – Souarakh *
1845 Ouled Youb *
1846 Hannencha - Ouled Khiar *
Source: Rinn, Louis, « Le royaume d’Alger sous le dernier dey » (chapitre V Beylik Qsantina), Revue africaine, 2e et 3e trimestres 1898, pp.
129-139 ; 4e trimestre 1898, pp. 289-309 ; 2e et 3e trimestres 1899, pp. 105-116. (Rinn n’indique pas de date de soumission pour 16 autres
tribus qu’il a identifiées. Plus qu’une négligence dans son travail, il y a lieu de voir dans cette omission la difficulté rencontrée dans la
définition de la notion de « soumission »).

La période où s’achève la conquête est marquée au tournant des années 1842-1843 par
deux évènements symboliques. En octobre 1842, est organisée à Bône une cérémonie
officielle fastueuse pour célébrer la translation des reliques de Saint-Augustin de Pavie à
Bône : la suprématie de la chrétienté est rétablie, fut-elle symbolisée par un berbère originaire

163
de Thagaste (Souk-Ahras), où la souveraineté française ne sera établie que l’année suivante.
Deux ans plus tard, en septembre 1844, le duc d’Aumale, alors commandant supérieur de la
province de Constantine, est reçu officiellement à Bône. Accueilli à distance de la ville par le
général Randon à la tête d’un escadron de spahis, il y séjourne trois jours. Il inspecte les
troupes, reçoit les diverses autorités locales, visite les aménagements en cours, se rend dans la
montagne de l’Edough en empruntant la route ouverte par l’armée en 1842 et y rencontre la
compagnie de bucherons militaires qui a commencé l’exploitation de la forêt. Un des
évènements symboliques majeurs de la visite – scellant, dans l’esprit des autorités françaises,
l’alliance nouée localement entre l’occupant français et la noblesse religieuse algérienne – est
la remise par le duc d’une épée d’honneur à El Hadj Ali ben Maïza307, membre de la confrérie
religieuse des Rahmanya et chef de la plus puissante famille maraboutique de la région, alliée
traditionnelle des beys de Constantine, qui a apporté son concours aux Français dès les
premières étapes de la conquête, et, plus récemment, lors de l’insurrection de Si Zeghdoud 308.

307
« Né à Bône en 1803 […] Hadj Ali bou Maïza, connu sous le nom de Marabout de l’Edough, passe pour un
homme très instruit et très influent dans le pays. D’un extérieur remarquable et plein de dignité, d’une volonté
énergique qu’on a peine à deviner dans ses relations avec nous, Hadj Ali bou Maïza est un marabout fanatique
que l’intérêt seul peut nous attacher. Il jouit d’une grande fortune […]. Il a fait bâtir […] une fort belle maison
dans une terre qu’il possède à l’est du lac Fetzara pour être agréable à l’autorité française, mais il continue à
habiter sous la tente ». (ANOM ALG GGA 6H1bis. Notices biographiques sur les hommes importants du cercle
de Bône, 1850).
308
« Hadj Ali ben Maïza a rendu des services lors de l’insurrection de l’Edough. Initié par sa position à tous les
secrets des révoltés, il en instruisait l’autorité, mais il est vrai de dire aussi qu’il ne faisait rien ouvertement
pour détourner les Kabyles des mauvais conseils de Si Zerdoud ». (Ibid.).

164
Chapitre 3

Les premiers pas hésitants


de la colonisation européenne
(de 1832 au début des années 1840)

Lorsqu’ils occupent Bône, les Français en attendent certes un intérêt politique et


militaire, mais surtout – comme nous l’avons indiqué lorsque nous avons analysé les motifs
des expéditions militaires lancées sur la ville dès la reddition d’Alger – ils en escomptent
d’importants avantages économiques et commerciaux. L’opinion selon laquelle la possession
de Bône sera plus avantageuse à la France que celle d’Alger ou d’Oran et que la colonisation
y sera plus facile est partagée dans de nombreux milieux. Quelques semaines après l’arrivée à
Bône, en mai 1832, du corps expéditionnaire français commandé par le général Monck
d’Uzer, le chef du bureau d’Alger de la direction du Dépôt de la guerre et des opérations
militaires écrit en ces termes au ministre de la Guerre : « S’il est dans la régence d’Alger une
contrée où la domination française ait quelque chance de se naturaliser et où notre commerce
ait quelques chances avantageuses de succès, c’est bien sûrement la ville de Bône et son
territoire. Nous y jouissions depuis longtemps de terres que l’on y regardait comme notre
propriété, nous y avions des comptoirs tout formés et des agents commerciaux accrédités ; on
était accoutumés à nous y voir, à traiter avec nos marchands, à accueillir, ravitailler nos
navires et les habitants se sont toujours montrés disposés à entretenir des relations amicales
avec nous »1.
Mais les années qui suivent immédiatement l’occupation de Bône sont des années
d’incertitude sur le sort de l’Algérie et aucune politique de colonisation de la région n’a
encore été envisagée. En 1834, la « commission d’Afrique » – présidée par le duc Decazes et
chargée de présenter des propositions sur le sort à réserver à la conquête de l’Algérie – a visité
Bône. Elle a reconnu que le port offre un assez bon mouillage, que la ville est entourée d’une
campagne fertile, que des relations de commerce se sont ouvertes avec les tribus des environs
et que « les Arabes montrent moins d’éloignement, plus de confiance pour les Chrétiens ». La
commission est donc d’avis que « la ville de Bône soit conservée et comme port de commerce
et comme centre d’un cercle d’où la culture et les relations commerciales s’étendront dans

1
ANOM F80/1670. Note du 3 juillet 1832.

165
l’intérieur ». Confirmant les appréciations portées antérieurement au ministère de la Guerre,
elle estime même que « le territoire de Bône présente plus qu’aucun autre point de la régence
des chances favorables à de grandes exploitations de culture » et que « si la ville d’Alger
occupe le premier dans le système d’occupation comme centre de tous les pouvoirs et de
toutes les relations au-dedans et au dehors […] le territoire de Bône est le véritable centre de
la colonisation »2. Les ambiguïtés et tergiversations sur la politique à suivre en matière de
colonisation dans la région comme dans le reste de l’Algérie persistent toutefois dans les
années suivantes – Charles-André Julien parle pour cette période de « colonisation
anarchique »3. L’intérêt de développer la colonisation agraire fait en particulier l’objet de
débat : « Si on veut des comptoirs, il faut garder Bône […] ; mais si on ne veut que des
comptoirs, il faut non seulement ne pas encourager, il faut interdire […] tout établissement
agricole de la part des Européens […] et ne s’occuper que des mesures propres à favoriser le
commerce »4 avait conclu la commission d’Afrique. En 1838, le maréchal Valée, gouverneur
général, considère encore que « la colonisation du pays n’est qu’un fait accessoire que le pays
doit appeler de ses vœux, encourager même dans de sages limites, mais qui n’est qu’un
incident dans la vaste carrière ouverte devant nous. […] Dominer, administrer et non pas
coloniser, telle est la mission que je crois la France appelée à remplir ». Il reconnaît toutefois
que, dans la province de Constantine « le territoire qui touche à la mer [c’est-à-dire
essentiellement le « territoire de Bône »] est tranquille et [que] le moment semble arrivé d’y
développer des établissements et d’essayer enfin si la colonisation est possible »5. Mais
aucune politique cohérente de colonisation n’a encore été définie.
Jusque vers 1840, sinon au-delà, l’implantation de la colonisation européenne agraire
se heurte dans la région de Bône, comme presque partout en Algérie, à la persistance de
l’ « insécurité ». Les Algériens ont opposé à la conquête une résistance que les Français
avaient initialement fortement sous-estimée et le contrôle militaire de la région ne se fait que
très progressivement. La plaine de Bône ne passe en totalité sous le contrôle effectif de
l’armée française qu’au printemps 1836 avec la création du camp Clauzel sur le site de Dréan,
à une vingtaine de kilomètres de Bône. Les premiers postes militaires français ne sont
implantés dans les zones de Guelma et de La Calle qu’à la même époque. Quant à la zone de
2
ANOM F80/1671. Rapport au roi par le président du Conseil, ministre de la Guerre, sur les mesures à prendre
pour assurer l’avenir de l’occupation et de l’administration de l’ancienne régence d’Alger, 1834.
3
Julien Charles-André, Histoire de l’Algérie contemporaine. La conquête et les débuts de la colonisation (1827-
1871). Paris, Presses universitaires de France, 1964, chapitre II.
4
ANOM F80/1671. Note du 12 mai 1835 pour le ministre de la Guerre sur les affaires d’Alger.
5
Lettre du 9 février 1838 du maréchal Valée à Molé, président du Conseil, in Yver Georges, Correspondance du
maréchal Valée, gouverneur général des possessions françaises dans le Nord de l’Afrique. Tome I (octobre
1837-mai 1838), Paris, Larose, 1949, pp. 237-246.

166
Souk-Ahras, elle reste à l’écart de toute présence militaire française jusqu’en 1843. Dans ces
divers territoires, la « pacification » complète n’est atteinte que plusieurs années après
l’occupation militaire initiale. En réalité, jusque dans les premières années de la décennie
1840, la priorité pour l’administration militaire coloniale reste la consolidation de
l’occupation militaire et la mise en place de l’administration des tribus. Cette administration
se montre ainsi jusqu’à cette époque largement passive devant les initiatives improvisées et
souvent incohérentes prises par divers acteurs en matière de colonisation. C’est seulement
une fois la « pacification » de la région acquise que commencera à être élaborée une politique
d’ensemble de colonisation « officielle » et que débutent les actions visant à sa mise en
œuvre.

Travaux publics d’infrastructure et colonisation

L’amélioration de la situation des infrastructures publiques est identifiée dès les débuts
de l’occupation comme une condition indispensable au développement de la colonisation.
Mais les contraintes financières et la faiblesse des moyens de réalisation freinent pendant de
nombreuses années l’exécution des travaux. Le Génie militaire et le service des Ponts &
Chaussées, créé à Bône dès mai 1833 et placé sous la responsabilité de l’intendant civil de
Bône, se partagent la responsabilité de la définition des programmes de travaux et de leur
réalisation. Un antagonisme aigu6 oppose souvent les officiers et ingénieurs des deux
organismes, dont les attributions respectives ne sont pas toujours définies clairement7 et dont
les vues divergent fréquemment. A la rivalité entre les deux corps s’ajoute une vive
concurrence sur l’affectation des crédits disponibles entre, d’une part, les travaux
d’infrastructures à caractère proprement militaire et, d’autre part, les travaux d’infrastructures
« civiles », même si ces dernières présentent également presque toujours un intérêt indéniable
pour l’action militaire. Dans un contexte où, comme nous l’avons indiqué, la consolidation de
l’occupation militaire reste une priorité au moins jusque dans les premières années de la
décennie 1840, priorité est en général accordée aux infrastructures militaires : aménagement

6
Antagonisme qualifié de « bataille entre Montaigus et Capulets ». (Violard Emile, Les villages algériens 1830-
1870, Tome 1, Alger, Editions de l’Algérie, 1925, p. 31).
7
Cette définition ne sera finalement précisée qu’en 1846, par l’arrêté du 27 janvier du ministre de la Guerre. Cet
arrêté stipule schématiquement que les travaux de toute nature effectués sur le territoire civil sont placés sous la
responsabilité du service des Ponts & Chaussées et que ceux sur les territoires mixtes et « arabes » (territoires
placés sous administration militaire) sont placés sous la responsabilité du Génie militaire.

167
des fortifications, création de casernes et hôpitaux militaires à Bône, création – en préparation
des expéditions de Constantine – des camps de Dréan, Nechmeya et Medjez-Amar, création
des postes de Guelma et de La Calle, etc8. Globalement, les travaux relatifs aux fortifications
et aux bâtiments militaires effectués dans la région de Bône par le Génie militaire se seraient
élevées de 1832 à 1837 à un peu plus d’un million de francs, contre environ 330.000 francs
seulement pour les travaux civils exécutés par le service des Ponts & Chaussées9.
Dans les faits, les travaux d’infrastructures civiles réalisés dans ces premiers temps de
la colonisation ne s’inscrivent pas dans un programme d’ensemble cohérent. Ils sont en outre
entrepris dans un contexte local de rareté des ressources financières disponibles et de
limitation des capacités de réalisation10 : « En premier lieu, il ne fallait pas espérer obtenir de
longtemps tous les fonds indispensables ; en second lieu, les bras manquaient, et cet obstacle
est de ceux dont on ne triomphe qu’avec la patience »11. Ainsi, seuls sont réalisés les travaux
présentant un véritable caractère d’urgence.

Aménagements urbains
Lors de l’occupation de Bône par l’armée française en 1832, une partie de la
population de la ville s’est enfuie avec les troupes beylicales de Benaïssa. Les Français ont
alors pris possession de nombreux bâtiments publics (notamment des mosquées) et maisons
privées où se sont installés les militaires et les immigrants européens qui commencent à
arriver à Bône. Le service des Ponts & Chaussées s’attache dès sa création en 1833 à remettre
en état les infrastructures urbaines et à les transformer pour les adapter au mode de vie
« européen » des nouveaux habitants12. La voierie est profondément remaniée, pour satisfaire
aux besoins de circulation « si différents de ceux des Maures » : création de plusieurs places,
ouverture de voies carrossables dans le tissu urbain, empierrement et pavage de rues. Ces
opérations entraînent l’expropriation et la démolition de plusieurs immeubles et bouleversent
le tissu social urbain. L’administration reconnaît d’ailleurs en 1843 que la poursuite de ces
aménagements « éloignerait certainement […] le peu qui reste des vieilles familles bônoises,

8
Nous ne détaillerons pas les programmes de création et d’aménagement des infrastructures militaires. On
pourra se rapporter sur le sujet notamment à TSEFA 1837 (pp.166-170) et TSEFA 1838 (pp. 63-64).
9
TSEFA 1837, pp. 171 et 184. Ces chiffres doivent être interprétés avec beaucoup de précaution. En particulier,
ils n’intègrent manifestement pas le coût des travaux d’assèchement de la petite plaine de Bône (349.000 francs à
fin 1836) réalisés par le Génie militaire que nous évoquons plus loin.
10
Cette limitation est liée notamment à la politique migratoire vers l’Algérie mise en œuvre par le gouvernement
français. Voir à ce sujet: Sessions Jennifer E., By Sword and Plow, France and the Conquest of Algeria. Ithaca
(New-York) and London, Cornell University Press, 2011, pp. 275-289.
11
TSEFA 1837, p. 173.
12
TSEFA 1843-1844, pp. 180-184.

168
et ce serait très regrettable ». Les installations d’approvisionnement en eau et les égouts
existants sont, dans une première étape, réparées, puis, en 1839, sont lancés les travaux de
création d’un nouveau réseau d’alimentation en eau et d’un nouveau réseau d’égouts, travaux
qui seront achevés en 1844. Par opposition à ces importants travaux, le programme de
construction ou d’aménagement de bâtiments publics civils est très limité jusqu’en 1845, les
ressources budgétaires n’ayant pas été « à la hauteur des besoins ». Seules sont bien installées
dans des locaux nouvellement construits les administrations des Douanes et des Ponts &
Chaussées, les autres services étant logés dans des bâtiments datant d’avant l’occupation.
Au total, sur la période 1832-1844, les dépenses d’aménagements publics urbains de la
ville de Bône engagées par le service des Ponts & Chaussées s’élèvent à 918.000 francs, dont
205.000 au titre de la voierie, 354.000 au titre de l’alimentation en eau, 173.000 au titre des
égouts, et 186.000 au titre des bâtiments publics civils. Parallèlement à ces aménagements
publics – et malgré la concurrence que la nouvelle ville créée à Philippeville fait à Bône après
1838 – les constructions privées se développent à Bône : 353 constructions nouvelles y sont
édifiées pendant cette même période 1832-1844, d’une valeur totale de 4,4 millions de francs.
En 1844, la ville de Bône, qui a perdu sa réputation d’insalubrité à la suite de l’assèchement
des marais de sa banlieue, serait devenue, d’après l’administration coloniale, «l’une des plus
jolies villes et peut-être la résidence la plus agréable de l’Algérie ». Elle est à même
d’accueillir une importante population d’immigrants. La population européenne (hors
militaires français) passe ainsi de 784 habitants en 1833 à 4.501 habitants en 1845, auxquels
s’ajoutent alors 2.999 Algériens « musulmans » et 569 « juifs ».

Evolution de la population européenne de Bône de 1833 à 1842

1833 1834 1835 1836 1837 1838 1839 1840 1841 1842
Français 225 413 628 723 954 1.134 1.103 1.343 1.513 1.643
Etrangers dont 559 825 926 1.244 1.668 1.936 2.069 2.228 2.517 2.469
Maltais 403 566 467 704 975 1.162 1.322 1.420 1.653 1.501
Italiens
104 203 313 361 453 527 537 622 647 729
Espagnols
41 49 69 87 114 124 108 104 113 132
Total Européens 784 1.238 1.554 1.967 2.622 3.070 3.172 3.571 4.030 4.112
% des Etrangers 71% 67% 60% 63% 64% 63% 65% 62% 62% 60%
Sources : Années 1833-1837 : TSEFA 1838, pp. 298-299 et pp. 128-129; année 1839 : TSEFA 1839, pp.49-55 ; année 1840 :
TSEFA 1840, pp. 94-95 ; années 1841-1842 : TSEFA 1842.

Dessèchement des marais de la petite plaine de Bône


L’insalubrité du territoire de Bône dans les débuts de l’occupation constitue un des
obstacles notables au peuplement européen et au développement de la colonisation agraire.
Particulièrement forte dans la « petite plaine » de la banlieue proche, l’insalubrité a pour
origine la présence, au sud-ouest de la ville, le long de la côte, d’une zone de marais, dont une

169
partie est située en dessous du niveau de la mer. En hiver, ces marais reçoivent les eaux qui
descendent des montagnes des Beni-Salah, les eaux pluviales qui ne peuvent s’écouler vers la
mer , les eaux d’un oued, la Boudjimah (et de son affluent le Ruisseau d’Or), dont
l’embouchure sur la mer est fermée par les sables que la mer jette à la côte, et enfin les eaux
apportées par la mer elle-même qui franchissent la plage et se déversent dans les marais. Ne
disposant pas d’un écoulement naturel, les eaux des marais s’évaporent en été, et « les
miasmes putrides qui s’en exhalent produisent les fièvres pernicieuses qui déciment la
population du pays »13, particulièrement les Européens, militaires14 et civils. Un important
programme de travaux15 destiné à assécher les marais, conçu et conduit par les officiers du
Génie, commence à être mis en œuvre dès 1833 et se déroule sur une période de sept années.
Le dessèchement des marais de la petite plaine de Bône est ainsi pratiquement achevé en
1840. Il s’agit des travaux d’infrastructures civiles les plus importants conduits dans la région
de Bône jusqu’en 1845. Son coût total s’élève à environ 450.000 francs16. Pour la réalisation
des travaux, le Génie militaire a fait appel principalement à des Algériens, payés à un franc la
journée17. Pour l’administration coloniale, «il n’y a pas seulement économie réelle à employer
ainsi le plus grand nombre possible d’indigènes, c’est en outre le meilleur moyen d’adoucir
leurs mœurs par l’amour du travail, de les habituer à vivre au milieu de nous, de leur faire
sentir les bienfaits de notre civilisation »18. Le dessèchement des marais de la petite plaine de
Bône permit de livrer à la culture environ 500 hectares de terres autrefois marécageuses. Il
contribua surtout à éradiquer rapidement le paludisme dans la ville de Bône et sa banlieue
proche.

13
TSEFA 1839, p. 76. Les « fièvres pernicieuses » en question sont en fait du paludisme. Cette pathologie, aussi
bien que le rôle des moustiques dans la transmission de la maladie, sont inconnus à l’époque. L’usage de la
quinine, préconisé par le médecin militaire Maillot en poste à Bône, pour lutter contre les fièvres ne se généralise
que vers 1840.
14
Le général du Barrail cite par exemple le 55 e régiment de ligne stationné à Bône qui « avait perdu trois fois
son effectif dans l’espace de deux ans » en raison de l’insalubrité. (du Barrail (général), Mes Souvenirs. Tome 2,
1851-1864, Paris, Plon, 1895, p. 287).
15
Notamment grand canal de déssèchement et canal émissaire et canal de dérivation de la Boudjimah vers la
Seybouse (voir carte ci-dessous).
16
TSEFA 1846-1849, p. 336.
17
Par comparaison, en 1837, la journée du manœuvre (en général européen) était payée à Bône entre 1,50 et 3
francs. (TSEFA 1837, p. 363).
18
TSEFA 1837, p. 181. Cet argument d’ « acculturation » des Algériens par le travail de type « européen » est,
dès cette époque, fréquemment employé par l’administration coloniale. Nous le retrouverons évoqué plus loin
par le commandant de Mirbeck lorsqu’il présente son projet de création de village de colonisation sur le domaine
de Sidi Denden.

170
Les travaux de dessèchement des marais de la petite plaine de Bône (1838)

Source : Extrait de la carte des environs de Bône (échelle 1/12.500) dressée au dépôt de la Guerre (TSEFA
1838)

Les travaux de dessèchement des marais réalisés jusqu’en 1840 concernent


uniquement la petite plaine de Bône. A partir de 1841, on s’intéresse au dessèchement et à

171
l’assainissement des zones marécageuses situées au-delà de la petite plaine19. Le Génie
militaire est chargé de la rive gauche de la Seybouse (plaine des Karézas, plaine de Dréan et
lac Fetzara), le service des Ponts & Chaussées de la rive droite (plaine des Beni-Urgine,
plaine des Beni-Aziz, et, plus généralement, toute la zone comprise entre la Seybouse et
l’oued Mafrag). La conception des schémas d’assainissement et d’assèchement s’avère
souvent difficile, notamment pour ce qui concerne la plaine des Karézas et le lac Fetzara 20, et
les études se poursuivent au-delà de 1845. Les seuls travaux lancés jusqu’à cette date,
d’ampleur très limitée, concernent la plaine des Beni-Urgine. Au demeurant, l’administration
coloniale veut désormais lier l’exécution des travaux d’assainissement à la progression de la
colonisation agraire européenne : « Au fur et à mesure que les travaux s’éloignent de Bône, ils
ont moins d’intérêt pour la salubrité de la ville. […] Il ne faudra pas perdre de vue que les
travaux d’écoulement des eaux ne sauraient marcher seuls ; ceux de culture et les plantations
doivent suivre de bien près, sous peine de voir les premiers complètement inutiles »21.

Infrastructures de transport
Jusqu’aux expéditions françaises sur Constantine de 1836 et 1837, le territoire occupé
à Bône par les Français constitue une enclave, dont les échanges par voie terrestre avec le
reste du pays sont inexistants. A partir de l’occupation française de Bône en 1832, les
échanges commerciaux de Constantine avec l’extérieur ont cessé d’être effectués par le port
de Bône et ont transité par Tunis. Les relations du territoire occupé de Bône avec Alger et les
autres ports se font uniquement par voie maritime. A l’intérieur même du territoire occupé –
qui, en 1836, ne dépasse pas Dréan, à une vingtaine de kilomètres seulement de Bône – les
déplacements des troupes françaises et les maigres échanges de marchandises dans un pays
tombé en majorité en état d’inculture et pour partie vidé de sa population à la suite des
opérations militaires de la guerre de conquête s’accommodent fort bien des pistes muletières
et « chemins arabes » existants. Aussi, jusqu’en 1837, l’administration militaire coloniale
s’occupe très peu des infrastructures de transport : on se contente de faire des ponts légers en

19
En 1835, des terres domaniales marécageuses de la plaine de Bône d’ « une grande étendue » avaient été
concédées « peut-être un peu légèrement » à deux ou trois concessionnaires qui avaient fait exécuter des travaux
d’assainissement. « Mais l’assainissement est hors de proportion avec les résultats présumés ». (ANOM ALG
GGA 10H13. Notice historique de la subdivision de Bône, 1845). Pour l’administration, cette expérience
confirme l’échec d’un appel à des concessionnaires pour réaliser de gros travaux d’infrastructure comme les
assèchements de marais, et explique la décision d’en assurer la réalisation et le financement par l’Etat.
20
L’assainissement et la « mise en valeur » du lac Fetzara fit l’objet de plusieurs tentatives en 1859, 1877, puis
1935. Ces tentatives se soldèrent toutes par de demi-échecs. (Travers Lucette, « La mise en valeur du lac
Fetzara », Annales de géographie. 1958, t. 67, n° 361, pp. 260-262).
21
TSEFA 1841, p. 114.

172
bois sur l’oued Boudjimah et sur le Ruisseau d’Or et d’établir un bac sur la Seybouse 22. Les
seuls travaux routiers exécutés par le Génie militaire concernent l’itinéraire de Bône à
Constantine, aménagé sommairement sur certaines parties (de Bône à Dréan en 1836, au-delà
jusqu’à Medjez-Amar en 1837, après l’occupation du site de Guelma) en prévision des
expéditions sur Constantine, où du matériel de siège et des pièces d’artillerie doivent être
acheminés. Mais aucune section de l’itinéraire n’est empierrée et de nombreuses parties
restent impraticables aux véhicules pendant la saison des pluies (y compris entre Bône et
Dréan, où, jusqu’en 1845 encore, on délaisse en hiver la route « principale », difficilement
praticable à la traversée d’une zone marécageuse, et où on doit emprunter un chemin longeant
la rive gauche de la Seybouse, ce qui augmente le trajet d’environ quatre kilomètres23).
Le contexte change à partir de 1838. A la suite de l’occupation de Constantine et du
début de « pacification » de la région, qui entraîne une reprise générale de l’activité agricole,
les échanges entre Bône, Constantine, Guelma et La Calle se développent et incitent
l’administration à améliorer les infrastructures routières pour permettre de substituer
progressivement les transports effectués à dos de mulets (ou, éventuellement de chameaux)
par des transports dans des chariots et tombereaux tirés par des bêtes de trait24.
Mais cette époque voit également le port de Bône et l’itinéraire de Bône à Constantine
par la vallée de la Seybouse perdre le rôle prépondérant qu’ils jouaient avant l’occupation
française pour les échanges entre la capitale du beylik de l’Est et les ports algériens et
étrangers. Dès 1837, alors que Bône perd au profit de Constantine son rôle de capitale
politique et militaire des « possessions françaises » dans l’Est algérien, l’administration
coloniale envisage la création d’une route entre Constantine et le site de Skikda (futur
Philippeville), sur le golfe de Stora, où serait établi un nouveau port. Cette route mettrait
Constantine à moins de 90 kilomètres de la mer, permettant un parcours en toute saison en
trois à quatre jours, parcours tout au long duquel eau et bois sont disponibles. En
comparaison, la route traditionnelle de Bône à Constantine par la vallée de la Seybouse et
Medjez Amar – qui, comme nous l’avons vu, a fait l’objet de quelques aménagements par

22
TSEFA 1841, p. 45.
23
ANOM ALG GGA 10H13. Notice historique de la subdivision de Bône, 1845.
24
L’évolution est toutefois beaucoup plus lente dans la région de Bône que dans l’Algérois. En 1839, les
transports entre le port de Bône (comme celui de Philippeville) et Constantine continuent à se faire
essentiellement à dos de mulets que fournissent les Algériens des environs. On utilise également en été les
chameaux que les Algériens du Sahara émigrant dans le Tell à cette saison louent aux négociants. Les charrettes
commencent toutefois à être utilisées par le commerce sur la relation Philippeville-Constantine. (TSEFA 1840,
pp. 368-371). A fin 1844, on ne compte encore à Bône que 61 charrettes et chariots, 120 tombereaux
« européens », 465 bêtes de trait « européennes » et 879 bêtes de somme « européennes ». (TSEFA 1843-1844, p.
284).

173
l’armée française en préparation des expéditions sur Constantine – a une longueur d’environ
170 kilomètres, et implique un parcours de sept à huit jours, avec une section de Medjez
Amar à Constantine dépourvue d’eau et de bois, ce qui implique notamment pour les troupes
de transporter des provisions25. Les travaux de construction de la route Philippeville-
Constantine et du port de Philippeville sont lancés par le Génie militaire dès la mi-1838 et
deviennent alors prioritaires pour la province de Constantine26. Dans le contexte de fortes
contraintes budgétaires qui prévaut alors, les ressources financières affectées à la construction
d’autres routes dans la région sont en conséquence très fortement réduites27.
Les travaux de routes réalisés dans la région de Bône par le Génie militaire ou par le
service de Ponts & Chaussées jusqu’en 1845 restent ainsi très limités. A cette date, la
longueur totale des routes « ouvertes » est de 82 kilomètres, mais seulement 14,5 kilomètres
sont « à l’état d’entretien », c’est-à-dire que les travaux de terrassements et d’ouvrages d’art y
ont été achevés et l’empierrement de la chaussée y a été réalisé. Sur le reste du réseau
« ouvert » (soit 67,5 kilomètres), les terrassements sont à achever, les ouvrages d’art ne sont
pas définitifs, les pentes trop raides sont à rectifier, et l’empierrement à effectuer 28. En dehors
des tronçons sur lesquels la route est « ouverte », l’itinéraire reste à l’état de sentier ou de
route muletière, sur lequel les véhicules ne circulent que très difficilement, même en dehors
des périodes de pluies. Ainsi, en 1845, sur la relation de Bône à Guelma, d’une longueur
d’environ 68 kilomètres, 22 kilomètres seulement sont « ouverts », dont 2 seulement « à l’état
d’entretien ». Le franchissement des montagnes du Fedjoudj est notamment impossible
pendant la mauvaise saison. Cette situation handicape sérieusement l’implantation coloniale à
Guelma. « Les transports horriblement chers » font plus que doubler le prix des matériaux de
construction approvisionnés à Bône. « De là, estime le commandant supérieur du cercle de
Guelma, difficultés et retards dans les constructions ; de là, lenteur dans le développement de
la nouvelle ville de Guelma ; de là, impossibilité pour le commerce de tirer le parti
avantageux qu’offre notre position pour le commerce des laines, des grains, etc. »29. En 1841

25
L’utilisation de la route Philippeville-Constantine au lieu de la route Bône-Constantine se traduit
naturellement par d’importantes économies sur le coût du transport des marchandises. En 1839, ce coût est de 8 à
10 franc par charge sur la relation Philippeville-Constantine et de 25 à 40 francs sur la relation Bône-Constantine
(TSEFA 1840, pp. 368-371).
26
En octobre 1838, la route Philippeville-Constantine est déjà praticable sur 30 kilomètres. Elle ne sera toutefois
entièrement achevée qu’après 1845. Les travaux réalisés à cette dernière date ont mobilisé 633.000 francs et on
estime le coût des travaux restant à réaliser à 560.000 francs. (TSEFA 1838, p.11 et TSEFA 1844-1845, p. 101).
27
A titre d’exemple, le budget alloué en 1845 au service des Ponts & Chaussées de Bône pour les routes est
seulement de 31.000 francs. (TSEFA 1844-1845, pp. 106-107).
28
TSEFA 1844-1845, pp. 106-107.
29
ANOM ALG GGA 32K24. « Situation du cercle de Guelma », 30 mars 1846. Le document, après avoir
mentionné qu’un pont sur la Seybouse a été construit en 1845 à proximité de Guelma, ce qui permet d’éviter un

174
et 1842, le général Randon, commandant de la subdivision de Bône, a fait ouvrir par le Génie
militaire une route nouvelle dite « stratégique » donnant accès de Bône au massif de
l’Edough . Cette route, d’une longueur d’environ 19 kilomètres, construite avec des
caractéristiques initiales sommaires, améliorées en 1843, a pour objectif essentiel d’assurer
« la surveillance de diverses tribus belliqueuses qui, protégées par leurs montagnes réputées
inaccessibles, se croyaient à l’abri de notre puissance »30 et, accessoirement, de faciliter
l’exploitation des forêts de l’Edough . Enfin, en dehors de quelques routes ou chemins
d’intérêt local31, ont été lancées les études et ébauchés des travaux de terrassement de deux
nouvelles routes. L’une de Bône à El Arrouch par la vallée des Karézas (se raccordant à El-
Arrouch à la route Philippeville-Constantine et offrant pour les échanges entre Bône et
Constantine un itinéraire alternatif à la route Bône-Constantine par Guelma), pour laquelle on
hésite entre un tracé passant au nord ou au sud du lac Fetzara et dont, en 1845, 20 kilomètres
(sur une longueur totale de 97 km) sont « ouverts ». L’autre de Bône à La Calle, dont 12
kilomètres sont ouverts à la même date (sur une longueur totale de 87 kilomètres).
En résumé, au milieu des années 1840, la région de Bône ne dispose pas d’un réseau
routier cohérent pouvant soutenir le développement de la colonisation. L’établissement d’un
tel réseau s’est heurté à l’absence de ce que nous appelons aujourd’hui un « schéma
directeur » aux priorités claires. Un tel schéma ne sera arrêté qu’en 1847 lorsque sera adopté
l’ « avant-projet d’ensemble des routes de l’Algérie » présenté par la Commission des routes
et ponts de l’Algérie. En outre, la réalisation des travaux dans la région de Bône, handicapée
par les opérations militaires de la guerre de conquête jusqu’en 1837 (voire au-delà), s’est
heurtée par la suite à la faiblesse des moyens de réalisation ainsi qu’à l’indisponibilité des
ressources financières adéquates.
Les travaux maritimes engagés avant 1845 sont également d’ampleur très limitée.
Les navires continuent à être reçus à Bône en rade foraine, comme ils l’étaient avant
l’occupation française. En 1841, est lancée la construction par le service des Ponts &
Chaussées d’un quai entre le débarcadère et les rochers du fort Cigogne et d’une jetée destinée
à faciliter le débarquement en tous temps. Les travaux, d’ampleur assez modeste, portent sur
63 mètres de jetée et 194 mètres de quais, et ne s’achèvent qu’en 1848, pour un coût total de

gué incommode et parfois impraticable, indique : « La construction de ce pont fait honneur au Génie. Les
Indigènes ont contribué à ce travail ; ils ont fourni 5.000 journées de mulets pour transporter le sable, les
pierres, la chaux. Ce concours, qui n’a donné lieu à aucune mesure coercitive, a fourni une nouvelle preuve de
la soumission des tribus ».
30
TSEFA 1843-1844, p. 118. Les tribus de l’Edough ont apporté en 1841 leur concours au déclanchement de
l’insurrection de Si Zeghdoud.
31
Notamment route de Bône au cap de Garde par le fort Génois, chemin de la baie des Caroubiers au défilé des
Karézas, chemin de Guelma à Medjez-Amar. (TSEFA 1845-1846, pp. 288-292).

175
157.000 francs32. Un éclairage des côtes est mis en place avec la construction d’un phare à feu
tournant au cap de Garde, allumé en décembre 1842, et la mise en place d’un feu fixe sur le
rocher du Lion.

Les espoirs déçus de la relance de la pêche du corail

La pêche du corail, pratiquée depuis un temps immémorial sur la côte entre le cap de
33
Fer (près de Bône) et le cap Roux (près de Tabarka, en Tunisie) , constituait une activité
dans laquelle les intérêts français (et plus particulièrement les intérêts marseillais) avaient été
impliqués, selon des modalités diverses, dès le 16e siècle. Au 18e siècle, la Compagnie
d’Afrique, compagnie française « à charte » en détenait le monopole au titre d’un traité signé
avec les autorités de la régence d’Alger34. Les matelots de la compagnie étaient tous
provençaux, les barques étaient construites à Marseille et le corail récolté était façonné dans
les fabriques de Marseille et de Cassis. Au début du 19e siècle, à la suite notamment de la
suppression de la Compagnie d’Afrique (en 1794), les pêcheurs corses et italiens (napolitains,
sardes, toscans et siciliens) se substituèrent aux Provençaux35 et Livourne supplanta Marseille
dans le façonnage et le commerce du corail. La guerre entre la France et la régence d’Alger
interrompit pratiquement toute activité de pêche sur la côte algérienne entre 1817 et 1832 et
quelques corailleurs français s’installèrent alors dans le port tunisien de Tabarka.
La reprise de la pêche du corail au profit des intérêts marseillais est l’un des arguments
avancés, notamment par la chambre de commerce de Marseille, pour réclamer l’occupation de
Bône dans la foulée de l’expédition française sur Alger de 1830. Dès l’installation des
Français à Bône en 1832, l’ancien agent de la Compagnie d’Afrique Raimbert se rend à
Tabarka pour inciter les corailleurs qui y séjournent à venir s’établir à Bône. Par ailleurs,
désireux de favoriser les pêcheurs français, l’intendant civil à Alger rétablit en mars 1832 les
redevances de pêche dues par les bateaux étrangers, telles qu’elles existaient à l’époque de la
Compagnie d’Afrique. Cette mesure entraîne de vives protestations de la part des autorités

32
TSEFA 1846-1849, pp. 316-317.
33
Le géographe arabe du 10e siècle Muqaddasi, dont André Miquel donne une traduction libre des écrits,
mentionne « Marsâ-l-Kharaz, dans une presqu’île, […] centre exclusif de la production du corail » et en décrit
la méthode de pêche, pratiquement identique à celle utilisée au 19 e siècle. Marsâ-l-Kharaz n’est très
vraisemblablement autre que La Calle. (Muqaddassi, avec la complicité de André Miquel, Un Palestinien sur la
route. Le monde musulman vers l’an mil. Arles, Actes Sud (Sindbad), 2008, p. 52).
34
Chapitre 1.
35
En 1822, sur 256 bateaux ayant fait la pêche, 123 étaient napolitains, 54 sardes, 47 toscans, 18 siciliens, et
seulement 14 corses. (Baude, L’Algérie. Paris, Arthus Bertrand, 1841, p. 212.)

176
sardes, toscanes et, surtout, napolitaines, dont les sujets arment presqu’exclusivement les
bateaux corailleurs. L’activité de pêche est très réduite en 1832, seuls 62 bateaux y prenant
part, dont uniquement deux français. L’activité de pêche se développe dans les années
suivantes pour culminer en 1838 avec l’intervention de 245 bateaux corailleurs. Mais la
participation française à l’activité reste très faible. Sur l’ensemble de la période 1832-1845, le
nombre de bateaux français engagés au cours une année donnée n’excède jamais 10 bateaux
(en 1836 et 1837) et se situe entre zéro et trois bateaux par an entre 1838 et 1845. Au total, sur
cette période 1832-1845, sur les 2.226 bateaux ayant pratiqué la pêche du corail, seuls 49 (soit
2% seulement) étaient français. Les bateaux napolitains (1.260) avaient assuré plus de la
moitié de l’activité, suivis par les bateaux toscans (654, soit 29%) et sardes (263, soit 12%)36.
« Les marins français ont renoncé entièrement à cette industrie très pénible, dont les Italiens
supportent les fatigues et les privations, parce qu’ils ne trouvent pas chez eux un emploi plus
lucratif, et qu’ils vivent de peu » 37, estime l’administration française38. En conséquence de
cette prépondérance italienne dans la pêche proprement dite, l’activité de façonnage du corail,
dont on avait espéré qu’elle reviendrait à Marseille où elle avait été prospère autrefois, ou
peut-être en Corse, se concentre à Livourne, où elle occupe à l’époque plus de 700 ouvriers ou
ouvrières à temps plein. Le commerce du corail est entre les mains des Juifs livournais, qui
exportent le corail travaillé principalement en Russie, ainsi qu’en Inde, en Pologne, en Chine,
au Japon et au Maroc39.
Le corail joue un rôle très important dans les exportations algériennes – plus de
900.000 francs par an, soit 27% en valeur de la totalité des exportations de produits du cru sur
la période 1838-1842 et plus de 40% certaines années, comme en 184340 – mais ces chiffres
n’ont pas de signification économique réelle. La pêche du corail n’a qu’un impact minime sur
l’économie algérienne, aussi bien d’ailleurs que sur l’économie française. Les recettes
provenant de la vente du corail pêché reviennent aux patrons ayant armé les bateaux, c’est-à-
dire en quasi-totalité à des Italiens résidant en Italie. L’activité de façonnage du corail se fait
en Italie. La construction et l’entretien des bateaux, la fabrication des filets s’effectuent en
Italie. Les matelots italiens, au mode de vie plutôt frugal, emportent avec eux leurs vivres
lorsqu’ils quittent l’Italie et ne dépensent pour leur subsistance en Algérie pendant les

36
Données statistiques établies à partir des éléments des éléments présentés dans TSEFA 1842-1843 (p. 423) et
TSEFA 1845-1846 (p. 475).
37
En 1836, 2.606 marins participent aux campagnes de pêche, dont 1751 napolitains, 678 toscans, 157 génois et
10 corses.
38
TSEFA 1839, p. 227.
39
Baude, L’Algérie, op ; cit., p. 234.
40
TSEFA 1843-1844, p. 347.

177
périodes de pêche qu’une très faible partie de leur salaire. En réalité, la pêche du corail ne
présente d’intérêt pour l’Algérie (et pour la France) qu’en raison des redevances sur l’activité
que perçoit le Trésor : de 1832 à 1845, le montant cumulé des redevances atteint 2,3 millions
de francs, soit en moyenne 164.000 francs par an41 (environ 18% de la valeur du corail
pêché).
En 1841, le baron Baude42 préconise une nouvelle politique d’ensemble pour la pêche
du corail. Alors qu’à l’époque, d’après l’opinion dominante dans les milieux
gouvernementaux français – et notamment chez le gouverneur général Bugeaud – on entend
réserver les actions de colonisation par priorité aux Français, Baude prend acte de la
répugnance persistante des marins provençaux ou corses à s’adonner aux durs travaux de la
pêche du corail. Il préconise en conséquence d’inciter les corailleurs italiens à s’installer à
demeure en Algérie : « cette colonie de marins et cultivateurs acclimatés est l’acquisition la
plus précieuse et la plus facile qu’ait à faire l’Afrique ». Il avance qu’une telle installation,
qui éviterait les trajets des embarcations coralines entre l’Italie et les zones de pêche, réduirait
les frais de pêche de 25%. Un tel avantage suffirait pour justifier la création d’établissements
permanents en Algérie. Pour l’Algérie, cette installation permanente conduirait les matelots à
s’y approvisionner en vivres et à y installer leurs familles, elle permettrait d’y développer les
activités liées à la construction et à l’entretien et au service des bateaux corailleurs
qu’exerceraient alors à Bône de nombreux ouvriers calfats, voiliers, cordiers, forgerons,
charpentiers. Entre les périodes de pêche d’été et d’hiver, les embarcations de pêche
pourraient être employées au cabotage entre les ports algériens « ou recevoir cette destination
entre les mains des indigènes ». On contribuerait ainsi à créer l’embryon d’une marine
algérienne. Baude préconise également la création à Bône d’une « caisse des corailleurs » qui
avancerait aux patrons de pêche des fonds sur dépôt de coraux. Cette caisse réduirait les
charges d’intérêt fort élevées payées en Italie et faciliterait l’émergence à Bône, à proximité
du magasin central où serait déposé le corail, d’une industrie de « tenaillement »43, première
étape de façonnage du corail. Le corail serait alors mis, « à armes égales », à la disposition de

41
Ce montant fluctue de manière assez large (entre 110.000 et 283.000 francs) d’une année à l’autre, en fonction
du nombre de bateaux corailleurs s’adonnant à la pêche. Il apparaît faible lorsqu’on le compare à la redevance
(200.000 francs) que la compagnie marseillaise disposant alors du monopole de la pêche avait accepté de payer
en 1821 à la régence d’Alger. (TSEFA 1842-1843, p. 423 ; TSEFA 1845-1846, p. 475 ; TSEFA 1862, p. 252).
42
Conseiller d’Etat, ancien membre de la Commission d’Afrique, ancien commissaire du roi en Algérie (1836),
le baron Jean-Jacques Baude est alors député. Rapporteur du budget de la Guerre en 1837, il s’intéresse de près
aux affaires de l’Algérie. Il publie en 1841 un ouvrage dont le chapitre 4 est consacré à la pêche du corail et d’où
sont extraites toutes les citations de ce paragraphe. (Baude Jean-Jacques, L’Algérie. Paris, Arthus Bertrand,
1841, pp. 199-238).
43
Le tenaillement a, d’après Baude, pour objet de séparer le corail de sa croûte, de dégrossir les branches et de
les classer par qualité.

178
Marseille aussi bien que de Livourne, et on pourrait ainsi en espérer une relance de l’activité
de transformation du corail en Provence. La mise en œuvre de cette politique implique la
création sur les lieux de pêche – principalement à La Calle – de moyens d’hivernage et de
ravitaillement des corailleurs, avec construction (ou réhabilitation des installations qui
existaient à l’époque de la Compagnie d’Afrique) de magasins d’agrès et de vivres, d’un
hôpital et d’une église44. Des concessions d’emplacement de maisons dans la ville et de terres
à cultiver à l’entour complèteraient ces constructions. Baude émet une opinion fort critique
sur la politique qui a été suivie jusque-là : « sur la côte de Bône, il faut bien l’avouer, on ne
s’est jamais occupé sérieusement que de choses inutiles ». Il fustige en particulier le projet de
construction à La Calle d’un casernement de 350 hommes et de 50 chevaux – « si l’on ne fait
rien pour attirer des matelots dans nos ports de la côte d’Afrique, on a, par compensation,
grand soin de ne pas les laisser manquer de cavalerie » – et dénonce « la puérile manie de
jouer au soldat [qui] est ce qui gâte toutes nos affaires en Afrique ».
L’aménagement des installations portuaires de La Calle n’est envisagé par
l’administration qu’à partir de 1844. Un projet de port complet (avec deux jetées, un quai et
une plage de halage pour les bateaux corailleurs) est alors mis à l’étude, mais, compte tenu de
son coût élevé (750.000 francs), il ne connait alors qu’un modeste début de réalisation.
L’ancienne chapelle de la Compagnie d’Afrique est réhabilitée en 1844 et la construction d’un
« hôpital des corailleurs » est entamée, mais ne sera achevée qu’en 1849. Ces mesures sont
insuffisantes pour inciter les corailleurs italiens à s’installer en nombre à La Calle. A fin 1845,
les résidents italiens de La Calle ne sont que 49, sur une population civile européenne totale
de 211 (dont 108 Français et 41 Maltais)45. Globalement, malgré diverses mesures mises en
œuvre par l’administration principalement en matière de redevances de pêche46, la situation
d’ensemble de l’activité de la pêche du corail ne connait pas de changement notable dans les
années suivantes. En 1859, Chasseloup-Laubat, ministre de l’Algérie et des colonies présente
un programme de développement de l’activité qui reprend pour l’essentiel les propositions
présentées dix-huit ans auparavant par le baron Baude, mais n’obtient pas de résultats
probants. En 1862, l’administration constate avec amertume : « Aujourd’hui, l’Algérie nous
appartient et cependant la pêche du corail est restée entre les mains de pêcheurs italiens et

44
« L’assistance du prêtre et du médecin sont de véritables nécessités pour les corailleurs. […] Ils n’amèneront
leurs familles qu’autour des édifices qui les rassurent sur la manière de vivre et de mourir ».
45
TSEFA 1844-1845, p. 62. Les Algériens résidant à La Calle ne sont alors que 19 (dont 17 « musulmans » et 2
« juifs »).
46
Aucun organisme de crédit spécialisé, du type de la caisse des corailleurs préconisée par Baude, ne fut mis en
place.

179
espagnols47, qui ne sont même pas établis dans notre colonie ; chaque année, ils viennent
pêcher sur la côte et retournent ensuite dans leur pays. […] N’est-il pas regrettable […] que
nous soyons dépossédés d’une pêche qui s’accomplit sur une côte qui nous appartient, à
quelques lieues de la France ? » 48.

Spéculation foncière et colonisation « fainéante »


dans la plaine de Bône

La « sécurité », préoccupation essentielle et préalable à l’implantation de colons européens


dans la plaine de Bône
L’envoi de « colons49 » français à Bône est envisagé dès l’arrivée du corps
expéditionnaire du général Monck d’Uzer en mai 1832. Le bureau d’Alger de la direction du
dépôt de la guerre et des opérations militaires estime que « les achats de propriétés, la
location des maisons, l’exploitation des professions industrielles, l’affermage et la culture des
terres, plus facile et plus profitable dans les environs de Bône que dans ceux d’Alger, offrent
à ceux qui s’y livreront les premiers des bénéfices certains et étendus »50. Monck d’Uzer
propose ainsi à son arrivée que lui soient envoyés 2.000 colons pour peupler la ville que la
majorité des Algériens ont quittée après la prise de la casbah par d’Armandy51. Mais il se
ravise rapidement et, interrogé en juillet 1832 par le ministre de la Guerre sur les moyens qu’il
aurait d’établir des colons et les utiliser, il estime que « ce serait une faute immense d’envoyer
des colons avant de pouvoir les protéger. […] Si l’on adopte un autre moyen, on découragera
les bons colons et les mauvais ruineront l’Etat et retarderont la colonisation »52.
Le contrôle militaire de la plaine de Bône s’appuie sur la mise en place successive de
trois lignes de défense (en 1832, 1834 et 1836) destinées à protéger le territoire qu’elles
enserrent contre les attaques des troupes beylicales venant du sud et, éventuellement, contre
les « insultes » des goums des tribus hostiles. C’est à l’abri de ces lignes de défense que la
47
Les pêcheurs espagnols, d’ailleurs peu nombreux, n’interviennent pas dans la région de Bône, mais sur les
côtes oranaises.
48
TSEFA 1862, p. 252. L’administration explique alors l’absence des Français dans la pêche du corail par
l’incapacité à soutenir la concurrence des Italiens et Espagnols dont les marins se contentent de salaires moindres
que ceux exigés par les Français et dont les dépenses d’alimentation et d’entretien des équipages sont
« considérablement moins dispendieuses ». (Ibid, p. 52).
49
Le terme de « colon » semble alors désigner tout immigrant européen venant en Algérie pour s’y installer. Son
sens évoluera et il ne désignera ultérieurement que ceux des immigrants européens se consacrant à l’agriculture.
50
ANOM F80/1670. Note pour le ministre de la Guerre en date du 3 juillet 1832.
51
ANOM F80/1670B. Note d’analyse de la correspondance du général Monck d’Uzer, 1832.
52
ANOM 18X62. Lettre du 23 juillet 1832 du général Monck d’Uzer au maréchal duc de Dalmatie, ministre de
la Guerre.

180
colonisation agraire européenne pourrait se développer. Une première ligne de défense,
constituée de postes, redoutes et blockhaus est établie dès la fin de 1832 afin d’assurer la
maîtrise par l’armée française « de toute la partie productive du territoire qui avoisine Bône à
l’Ouest et au Sud, ayant plus d’une demie-lieue [environ deux kilomètres] de rayon et de la
vallée des Caroubiers au Nord »53. La deuxième ligne de défense établie en 1834 permet
d’étendre le contrôle militaire de la plaine de Bône à environ huit kilomètres de la ville en
s’appuyant sur l’oued Seybouse (que la largeur – 80 mètres – et la profondeur rendent
infranchissable) et sur divers ouvrages créés sur les collines environnantes. Grâce à cette
nouvelle ligne de défense, on a « les herbages nécessaires pour la nourriture des chevaux et
on [obtient] la possession d’un territoire que l’on pourrait livrer l’année prochaine à la
colonisation […] [en mettant] tous les établissements dans la plus grande sécurité »54. En
arrière de cette deuxième ligne de défense, il est envisagé d’établir des fermes de colonisation
pour contribuer à la défense de la plaine contre les incursions armées des Algériens. Elles
« seront bâties assez solidement pour que l’on puisse s’y défendre comme dans un blockhaus.
On les établira autant que possible dans des positions militaires. […] En cas d’incursion de
l’ennemi, ces fermes deviendraient autant de postes fortifiés qui l’arrêteraient à chaque pas,
en supposant qu’il eût la témérité de passer entre les postes de la ligne »55. Est ainsi reprise
l’idée du général Monck d’Uzer qui avait déjà préconisé en 1832 de bâtir dans la plaine « des
maisons carrées dans la forme des castijos de l’Andalousie ; les colons s’y établiraient avec
leurs bestiaux ce qui leur faciliterait les moyens de se défendre ; par ces moyens faciles on
cultiverait la plaine de Bône »56. En réalité, comme nous le verrons plus loin, les colons
européens ne s’installèrent pas dans la plaine avant le début des années 1840 (même s’ils y
achetèrent des terres) et les seuls bâtiments construits à l’extérieur de la ville de Bône jusqu’à
cette époque le furent dans la banlieue proche de Bône. En 1836, le système de défense est
complété par l’établissement du camp de Dréan, installé en prévision de la première
expédition française sur Constantine à la pointe Sud de la plaine, à environ 25 kilomètres de la
ville de Bône. L’armée française dispose alors du contrôle militaire de la totalité de la plaine.
Le système de défense ainsi mis en place n’a toutefois pas mis totalement à l’abri la
plaine de Bône des incursions des troupes beylicales et des goums des tribus, comme nous

53
ANOM F80/1670B. Rapport sur l’occupation de Bône en Afrique par le chef du bureau des opérations
militaires du ministère de la Guerre, 1833.
54
Ibid.
55
ANOM F80/1671. Mémoire du 1er juin 1834 du chef d’escadron Poinçot (ancien chef d’état-major à Bône) au
ministre de la Guerre.
56
ANOM 18X62. Lettre du 23 juillet 1832 au maréchal duc de Dalmatie, ministre de la Guerre

181
l’avons vu précédemment57. L’insécurité qui y a régné a non seulement empêché toute
implantation coloniale européenne, mais encore a fortement perturbé l’activité agricole
traditionnelle dans la plaine. Une partie de la population algérienne s’est réfugiée dans les
zones montagneuses, plusieurs grandes propriétés possédées par les Algériens ont été
abandonnées et ont cessé d’être cultivées. Le lieutenant-colonel Duvivier, après avoir fait
remarquer qu’avant l’arrivée des Français la plaine de Bône était couverte de blé, d’orge et
d’une immensité de troupeaux, note en 1836 qu’ « on a pillé tous les bestiaux qu’on a pu
atteindre et repoussé bien loin la culture en faisant reculer une partie très grande des bras
qui l’entretenait, des seuls bras qui peuvent l’entretenir. On a créé un vaste désert autour de
soi »58.
Après la chute de Constantine en 1837, les autorités coloniales considèrent que la
plaine de Bône connait une « tranquillité » totale. A l’automne 1838, de nombreux Algériens
reviennent effectivement dans la plaine labourer et ensemencer, « reprenant ainsi l’usage des
travaux qu’ils avaient coutume de pratiquer tous les ans au temps des Turcs, mais qu’ils
avaient été forcés d’abandonner depuis le guerre »59. Dans les faits, la question de la
« sécurité » continue bien au-delà de cette date à être une préoccupation essentielle des rares
colons européens qui s’installent au-delà de la banlieue immédiate de Bône60. Le capitaine en
retraite Monjol, qui a acquis en 1841 les 600 hectares de la terre de Guebar bou Aoun, non
loin du camp de Dréan, et y a construit une ferme fortifiée, indique : « Qu’il nous soit permis
de faire remarquer, avec quelqu’orgueil, que nous sommes les premiers et les seuls colons qui
nous soyons établis de nos personnes aussi loin de Bône (6 lieues) à l’autre extrémité de la
plaine, au pied des montagnes des Beni-Salah, dès la fin de 1842. Nous y avons établi notre
demeure avec nos enfants au grand étonnement des Arabes et plus encore de la population
européenne, qui nous considérait comme perdus »61.

Les achats de terres dans la plaine de Bône par les Européens dans les premières années de
l’occupation
Dès les premières années de l’occupation, des Européens, militaires français et civils,
achètent auprès des grandes familles bônoises ou constantinoises des terres dans la plaine de

57
Chapitre 2.
58
SHD 1H224. « Quelques notes sur les tribus qui entourent Bône » par le lieutenant-colonel Duvivier, 24
février 1836.
59
TSEFA 1838, p. 151.
60
La banlieue de Bône a été rattachée au territoire communal et civil de Bône en 1838.
61
ANOM ALG CONST 1M5. Rapport préparé par le capitaine de Monjol préparé à l’appui de la revendication
de la propriété du domaine Guebar bou Aoun, 1848).

182
Bône, y compris dans les zones où l’occupation militaire n’est pas effective. Le général
Monck d’Uzer donne l’exemple en acquérant entre 1832 et 1836 – époque à laquelle il
commande à Bône – plus de 2.300 hectares, situés pour partie dans la banlieue proche
appartenant au territoire communal et civil de Bône62, pour partie dans la plaine de Bône,
notamment sur le territoire des Beni-Urgine63. Il revient s’installer à Bône comme colon après
avoir quitté le commandement de la province. Lors de l’opération de vérification des titres de
propriété entreprise en application des ordonnances des 1er octobre 1844 et 21 juillet 184664,
les Européens sont reconnus propriétaires d’environ 13.000 hectares dans la banlieue et dans
la plaine de Bône, dont 12.400 hectares sont occupés par une vingtaine de grands domaines
(d’une superficie unitaire supérieure à 100 hectares). Citons, parmi les grands propriétaires
européens, outre le général Monck d’Uzer déjà mentionné, Paul Fabus, propriétaire des terres
sur lesquelles avait été établi le camp militaire de Dréan (2.960 hectares), mais qui a échoué
dans ses manœuvres visant à s’approprier le domaine de Medjez-Rassoul (10.000 hectares
près du lac Fetzara); Maurice Aillaud, propriétaire de 1.492 hectares chez les Beni-Urgine ; le
lieutenant-colonel de Mirbeck, propriétaire des 950 hectares du domaine de Sidi Denden, sur
les rives de la Seybouse, acquise auprès des héritiers Salah Bey ; le capitaine en retraite
Monjol – beau-frère du colonel de Senhilès, futur commandant de la subdivision de Bône –
propriétaire des 600 hectares du domaine de Guebar bou Aoun ; Lacombe, futur maire de
Bône, propriétaire des 1.030 hectares du domaine Pergous chez les Beni-Urgine acquis en
1836 des héritiers Larguèche exilés à Tunis après la chute de Bône, qu’il revend en 1847 au
marquis de Bassano et au comte de Solms ; et encore, sans vouloir être exhaustif, Mayer
Worms (946 hectares chez les Beni-Urgine), Jean-Baptiste Gelin (571 hectares dans la plaine
de Dréan), Canteloup de Marmier (255 hectares au pied des montagnes des Beni-Salah).
La plupart des acquisitions de terres par les Européens ont été effectuées par bail à
rente perpétuelle ou bail « à l’ana », formule, très répandue en Algérie à l’époque ottomane65.
Le bail à l’ana est un contrat de location perpétuelle ou de « quasi-aliénation66 » par lequel la
propriété de l’immeuble se trouve transférée au preneur (locataire/acquéreur) moyennant

62
Propriétés dites Gayel Neyar et Zafrania : 25 ha ; Dababcha : 15 ha ; Sidi Bouadid et Sidi Achour : 275 ha.
(ANOM ALG CONST 1M18)
63
Propriétés dites Bouharéou : 312 ha ; Bel Amar (Beni-Urgine) : 905 ha ; Daroussa (Beni-Urgine) : 921 ha.
(Ibid.)
64
Chapitre 12.
65
Le bail à l’ana permet notamment de contourner l’interdiction légale d’aliéner les biens habous, en remplaçant
la jouissance du bien par le versement de la rente aux dévolutaires intermédiaires ou final du habous définis par
le contrat d’ « haboussage ».
66
Selon l’expression de Miriam Hoexter (Hoexter Miriam, « Le contrat de quasi-aliénation des awqāf à Alger à
la fin de la domination turque : Etude de deux documents d’anā », Bulletin of the School of Oriental and African
Studies. London, University of London, 1984. Vol. 47, n°2 (1984), pp. 243-259).

183
paiement par celui-ci au bailleur (propriétaire/vendeur) d’une partie des revenus de
l’immeuble, sous la forme d’une redevance (rente) annuelle et perpétuelle fixée au contrat.
Généralement, le preneur paie également au bailleur un « denier d’entrée » (que les Français
désignent souvent sous le terme de « pot-de-vin »67) lors de la conclusion du contrat. La
formule est avantageuse pour les acquéreurs dans la mesure où elle n’implique qu’une mise
de fond initiale peu élevée. En outre, les rentes annuelles stipulées dans plusieurs des contrats
conclus par les Européens à Bône sont très faibles, voire dérisoires. En 1834, le général
Monck d’Uzer a acquis les 921 hectares du domaine de Daroussa (dont 759 hectares de terres
labourables et 47 de pâturages) par bail à rente perpétuelle annuelle de 500 francs (0,54 franc
par an et par hectare) ; le commandant de Mirbeck les 950 hectares du domaine Sidi Denden
dans la plaine de Bône par rente annuelle de 730 francs (0,82 franc par an et par hectares) ;
Louis Savona les 340 hectares du domaine Chaïba par rente annuelle de 250 francs (0,74
franc par an et par hectare) ; Pierre Lacombe les 571 hectares du domaine Ard Bournas dans
la plaine de Dréan par rente annuelle de 200 francs (0,35 franc par an et par hectare) 68. On a
peine à s’expliquer ces conditions initiales particulièrement favorables pour les acquéreurs
européens, sauf à supposer soit que les propriétaires des terres imaginaient que l’occupation
française ne serait que de courte durée et que les contrats cesseraient d’être exécutés au bout
de quelques années, soit que des pressions diverses aient été exercées sur les vendeurs. Une
commission créée en 1844 par le général Randon, alors commandant de la subdivision
militaire de Bône, pour enquêter sur la situation des tribus du cercle de Bône, estimait ainsi
que « les propriétaires [européens] des environs de Bône ont acquis leurs biens à des prix
illusoires et beaucoup d’entre eux par des intrigues que l’on n’ose approfondir »69. Le
général Monck d’Uzer fut lui-même accusé de malversations foncières accomplies de
connivence avec le notable bônois Mustapha ben Kérim, et fut ainsi amené à démissionner en
1836 pour échapper à une révocation70.

67
En référence aux ventes à bail perpétuel françaises sous l’Ancien Régime.
68
Le montant des rentes annuelles citées apparaît particulièrement faible lorsqu’on se réfère au potentiel
économique des terres. D’après les chiffres cités par André Nouschi (Enquête…, op. cit., p.154), le revenu
annuel net de la culture céréalière des terres du Constantinois dans les années 1840 s’élèverait, après déduction
du coût des semences et des attelages (bœufs et charrue) et paiement des impôts, à environ 600 francs par
djebda, soit 60 francs par hectare cultivé. Si l’on admet que la moitié de la terre est gardée en jachère, on obtient
un revenu net annuel d’environ 30 francs par hectare de terre. Ce chiffre est cohérent avec le revenu de location
des terres céréalières (25 franc par hectare) que donne en 1847 le général Bedeau, commandant de la division de
Constantine (Projets de colonisation pour les provinces d’Oran et de Constantine présentés par MM. Les
lieutenants généraux de la Moricière et Bedeau. Paris, Imprimerie royale, 1847, p. 206).
69
ANOM ALG GGA 8H6. Rapport de la commission Devoluet en date du 22 juillet 1844. La commission note
également que plusieurs des terres acquises par les Européens étaient des terres habous, inaliénables en droit
musulman, ce qui constitue « un cas de nullité de vente certaine ».
70
Bouyac René, Histoire de Bône. Bône, Imprimerie du Courrier de Bône, 1891, pp. 262-263.

184
A plusieurs reprises, l’administration coloniale a voulu interdire les ventes de
propriétés rurales par les Algériens aux Européens. Un arrêté du ministre de la Guerre en date
du 7 mai 1832 avait interdit toute transmission de biens immobiliers d’Algérien à Européen à
Bône et dans l’étendue de la province de Bône. A la demande du général Monck d’Uzer, cette
prohibition avait été rapportée le 8 mai 1833 pour les transactions à l’extérieur de la ville de
Bône, au motif de favoriser la colonisation. Mais en mars 1834, (arrêté du gouverneur général
Clauzel) une interdiction d’acquérir des immeubles ou d’accepter des intérêts dans une
exploitation agricole ou industrielle est notifiée aux officiers et employés civils ou militaires,
sous peine de retrait d’emploi ou de révocation. En 1836, les transactions immobilières dans
les provinces de Bône et de Constantine restent « provisoirement suspendues », sauf pour les
immeubles situés dans la ville de Bône. Le gouverneur général Valée, après avoir reconnu que
« dans le premier moment de la conquête, la terreur et la violence auraient arraché aux
malheureux vaincus des actes contenant cession de propriété », rappelle en 1838
l’interdiction des acquisitions immobilières dans la province de Constantine pour « protéger
les habitants des exactions semblables à celles qui ont eu lieu sur d’autres points de la
Régence »71. En 1842 la prohibition est levée sur la seule étendue du territoire civil de Bône
(alors limité au territoire communal de la banlieue proche de la ville). Enfin, l’ordonnance du
1er octobre 1844 rappelle la prohibition d’acquisition pour les officiers et fonctionnaires et
limite à neuf ans la durée des baux qu’ils peuvent souscrire72. Toutes ces restrictions
s’avérèrent toutefois le plus souvent inopérantes à interdire les achats de propriétés par les
Européens, comme le montrent les deux exemples ci-après des acquisitions effectuées par le
capitaine Monjol et par le commandant de Mirbeck.
Le capitaine Monjol, acquiert le 15 juillet 1841 le domaine de Guebar bou Aoun
« une des plus belles propriétés de l’arrondissement de Bône » appartenant à la famille Ben
Sassi « par l’effet d’un bail à ferme pour neuf ans, avec réserve de changer ce bail en acte
d’achat, lorsque l’arrêté [de mars 1834] de Monsieur le maréchal Clauzel serait révoqué, ou
qu’une autorisation spéciale serait donnée pour un achat définitif »73. Un mécanisme

71
Lettre du 27 janvier 1838 du gouverneur général Valée au ministre de la Guerre, in : Correspondance du
maréchal Valée, gouverneur général des possessions françaises dans le nord de l’Afrique. (Editée par YVER
Georges, Collection Documents inédits et études sur l’histoire de l’Algérie). Paris, Editions Larose, 1949, p.
210.
72
« Nul officier des armées de terre ou de mer, nul fonctionnaire ou employé militaire ou civil salarié ne pourra,
pendant la durée de son service en Algérie, y acquérir des propriétés immobilières, directement ou
indirectement, par lui-même ou par personnes interposées, ou devenir preneur ou locataire de semblables
propriétés par bail excédant neuf années, s’il n’a obtenu de notre ministre de la guerre une autorisation
spéciale ». (Ordonnance du 1er octobre 1844, article 16. Bulletin officiel des actes du gouvernement de l’Algérie.
Année 1844, p. 192).
73
ANOM ALG CONST 1M5. Mémoire de Monjol du 4 janvier 1847.

185
juridique plus sophistiqué est imaginé par le commandant de Mirbeck pour l’acquisition du
domaine de Sidi Denden (950 hectares dans la plaine de Bône), propriété des héritiers de
l’ancien bey de Constantine Salah Bey. En 1837, de Mirbeck, alors chargé des affaires arabes
auprès du général Trézel, commandant de la subdivision de Bône, acquiert le domaine par bail
à rente perpétuelle passé sous seing privé. En 1841, de Mirbeck veut changer son acte en acte
authentique, mais le notaire de Bône refuse, en raison de la prohibition des transactions
immobilières entre Algériens et militaires français (arrêté Clauzel de mars 1834). Un montage
juridique complexe et subtil est alors mis en place pour contourner la prohibition.
Officiellement, le domaine est simplement loué à de Mirbeck par acte authentique pour une
période de 9, 18 ou 27 ans, à l’option du locataire. Cet acte authentique est complété par un
acte sous seing privé par lequel les héritiers Salah Bey s’engagent à consentir à de Mirbeck, à
la première demande de celui-ci, un « bail à propriété » (bail à rente perpétuelle). Pour se
garantir contre le non-respect par les Salah Bey de leur engagement pris sous seing privé –
c’est-à-dire, du point de vue de Mirbeck, « pour éviter toute mauvaise foi des bailleurs, cas où
ils pourraient être entrainés par la valeur que peut acquérir la propriété » – de Mirbeck a
introduit dans l’acte authentique de location « des clauses telles que [les héritiers Salah Bey]
74
ne pourraient ne pas consentir à l’acte sous seing privé » , en raison des charges
exorbitantes que le locataire serait en droit de leur imposer75. Ces montages juridiques parfois
plus que douteux ne firent pas obstacle, lors de l’opération de reconnaissance de la propriété
rurale conduite à partir de 1846 en application des ordonnances des 1er octobre 1844 et 21
juillet 1846 et que nous examinons plus loin76, à la validation de la quasi-totalité des
acquisitions foncières effectuées par les Européens.

La satisfaction des besoins de l’armée, principal moteur de la colonisation naissante


La présence de nombreux contingents de l’armée d’Afrique – plus de 4.000 hommes
dès 1833 et plus de 7.000 en 1839 – en garnison à Bône (et, à partir de 1837, à Guelma et La
Calle) induit une forte demande en denrées (blé, viande, légumes, fruits, orge, foin, paille) et
en combustibles (bois pour la cuisson et le chauffage) nécessaires aux hommes et aux
chevaux. Dans les premières années de l’occupation, où l’activité agricole dans la région est
fortement perturbée par les opérations militaires, la production locale ne répond que très

74
ANOM ALG GGA 2L34. Lettre du 19 octobre 1843 de Mirbeck à Vauchelle, directeur des affaires de
l’Algérie au ministère de la Guerre.
75
Remboursement par les Salah Bey à l’expiration du bail du coût des plantations (20 francs par arbre) et des
constructions (selon estimation des hommes de l’art) effectuées par de Mirbeck.
76
Chapitre 12.

186
partiellement aux besoins de l’armée, qui est ainsi contrainte d’importer à grands frais ses
approvisionnements de France et d’autres pays du bassin méditerranéen (Sardaigne, Italie,
Espagne). Au fur et à mesure de l’extension de l’occupation et de la « pacification » du
territoire et de la reprise de l’activité agricole qui l’accompagne – en pratique surtout à partir
de 1838 – l’armée couvre localement une partie croissante de ses besoins à partir des
ressources locales. Elle se ravitaille selon les produits soit sur les marchés approvisionnés
principalement par des producteurs algériens, soit, par adjudication publique, auprès de la
colonisation européenne. La satisfaction des besoins des troupes va ainsi constituer « un
moyen d’encouragement et de progrès pour la colonisation naissante»77.
La première préoccupation est d’assurer la nourriture des chevaux de l’armée. La
production locale de foin remplace progressivement les importations en provenance d’Italie
des premières années de l’occupation. L’armée procède par ses propres moyens à des récoltes
de foins à Bône78, La Calle et Guelma, mais l’essentiel des approvisionnements est bientôt
fourni par les « colons de Bône », c’est-à-dire les Européens qui y ont acquis des terres79.
L’activité, qui ne nécessite que la fauchaison, est très rémunératrice. En 1841, les colons de
Bône livrent à l’armée 34.500 quintaux de foins et en retirent une recette de 230.000
francs80 et en 1846, 61.400 quintaux pour une recette de 404.000 francs 81. La production de
foins à Bône s’avérant bientôt excédentaire par rapport aux besoins locaux, une partie en est
envoyée à la division d’Oran, dépourvue de production locale importante. Afin de diminuer
les frais de transport, l’armée installe à Bône un atelier de pressage des foins muni de presses
hydrauliques construites en France et en Angleterre, « les plus puissantes qui existent en
Europe pour cet usage »82. Au début des années 1850, une partie de de la récolte de foins
aurait même, selon certaines sources, été exportée vers le midi de la France83. L’importance
de l’activité liée à la récolte des foins fait dire vers 1847 au ministère de la Guerre que « c’est

77
TSEFA 1850, p. 53.
78
Dès 1834, le fourragement effectué par les troupes aurait produit 28.000 quintaux. (ANOM F80/1672. Rapport
du ministère de la Guerre, s.d. ~1835).
79
Par exemple en 1841, l’armée récolte elle-même 1.200 quintaux à Bône, 1.100 à La Calle et 3.700 à Guelma,
soit au total 6.000 quintaux. La même année, les colons de Bône fournissent 34.500 quintaux (TSEFA 1841, p.
154). Les agriculteurs algériens ne vendent pas de foin en raison du fait qu’ils ne maîtrisent pas la technique du
fauchage.
80
TSEFA 1841, p. 154. Par comparaison, la totalité des exportations par le port de Bône de produits du cru
(peaux, laines, cire, etc.) autres que le corail s’élève en 1841 à 452.000 francs (Ibid., p. 317).
81
TSEFA 1845, pp. 242-243.
82
L’utilisation de ces presses fit toutefois l’objet de critiques. Par manque de charbon, la machine à vapeur qui
actionnait les presses n’aurait pas pu fonctionner et les presses auraient dû être actionnées par des mulets. (Le
Pays de Bourjolly (général), Colonies agricoles de l’Algérie. Paris, Librairie militaire Dumaine, 1849, p. 36).
83
TSEFA 1850-1852, pp. 53-54.

187
le commerce des fourrages qui a construit Bône »84. La paille, également nécessaire aux
chevaux, reste longtemps importée d’Italie. Jusque vers 1838, la faible production locale de
céréales provient des agriculteurs algériens. Or, ceux-ci récoltent le blé à la faucille (et non à
la faux comme le feront ultérieurement les Européens) en coupant le blé à mi-hauteur et
procèdent au dépiquage par piétinement des gerbes par les chevaux, ce qui donne une paille
« hachée » qui ne convient pas aux besoins de l’armée. C’est seulement tardivement, vers
1850, que, grâce à la production de céréales par les colons européens, les besoins en paille
seront satisfaits par le marché local. L’orge pour la nourriture des chevaux est encore importé
d’Europe jusqu’en 1838 et ne sera approvisionné en totalité sur le marché local que vers 1850.
Les besoins en blé et en viande de l’armée sont couverts par les ressources locales dès
1838, les achats s’effectuant sur le marché de Bône pour les bestiaux et sur les marchés de
Dréan, Guelma et Medjez-Amar pour le blé. L’essentiel de ces approvisionnements provient
des agriculteurs algériens, tout au moins jusque vers 1850. L’activité de minoterie,
initialement limitée aux « moulins arabes » dont les capacités sont insuffisantes pour faire
face à la demande de farine à pain se développe à partir de 1840. S’y illustre notamment le
colon Lavie, qui rachète des « moulins arabes » et crée des moulins à eau modernes,
notamment à Constantine et dans la vallée de l’oued Berda près de Guelma.
Faute de ressources forestières dans la plaine de Bône, le bois de chauffage et de
cuisson utilisé par l’armée est importé, principalement d’Italie, jusqu’en 1842. A partir de
cette date, les forêts de l’Edough, désormais accessibles par la route « stratégique » établie par
le Génie militaire, couvrent les besoins en bois et charbon de bois de l’armée et de la ville de
Bône.
L’armée se ravitaille en légumes et fruits sur les marchés de Bône, Guelma et La
Calle, où l’essentiel des approvisionnements est apporté initialement par les Algériens, puis
par les maraîchers maltais qui s’installent dans la proche banlieue de Bône 85. Afin de couvrir
une partie de leurs besoins en pommes de terre et autres légumes, les diverses unités de
l’armée stationnées à Bône, Guelma et La Calle ont en outre créé à proximité des camps de
petits domaines exploités directement par les soldats. Pour le ministère de la Guerre, qui
encourage ces initiatives, la formule permet d’améliorer le bien-être du soldat en lui procurant

84
ANOM F80/1676. Note sur la subdivision de Bône, s.d. [~1847].
85
La ferme du général Monck d’Uzer a également une activité de maraîchage en 1838. Lors de son séjour à
Bône au début de cette année, le général de Castellane, qui a visité la ferme « dont il n’y a que quelques arpents
cultivés » note que « dans son jardin, qui lui rapporte assez par les légumes que l’on vend à Bône, il a dix
ouvriers européens qui sont payés chacun 50 francs par mois et nourris ; on n’en trouve pas à moins ; tout ceci
est d’une cherté effroyable ». (Journal du maréchal de Castellane 1804-1862, op. cit., p.143).

188
dans ses loisirs des occupations utiles et agréables86. Ainsi, en 1841, à Bône, les hommes du
3ème léger cultivent quatre hectares aux Caroubiers, ceux de la Légion étrangère 2,75 hectares
au Casserin, autour et dans les fossés de la Casbah, les artilleurs 3,5 hectares. A Guelma,
quatre hectares de jardins sont cultivés à proximité du camp, notamment par les hommes du
3ème léger et de la Légion étrangère, et à La Calle un hectare87.
Enfin, les hommes de l’armée d’Afrique contribuent largement à la prospérité des
activités commerciales et artisanales qui se sont rapidement développées dans la ville de Bône
à la faveur de l’arrivée d’immigrants européens88. En 1838, Bône compte 466 artisans et
commerçants (187 Français, 153 autres Européens, 86 « Maures » et 40 Juifs) de toute nature,
auxquels s’ajoutent 139 « débitants de boissons »89 (93 Français et 46 autres Européens, mais
aucun « Maure » ou Juif).

Colonisation « fainéante » et accaparement des terres


La grande majorité des terres acquises par les Européens dans la plaine de Bône se
trouve en état d’inculture dans les dernières années de la décennie 1830. Sur une superficie
totale du « territoire de Bône »90 de 12.290 hectares, sur lesquels 9.229 sont considérés
comme cultivables, les grandes propriétés européennes (plus de 100 hectares) occupent alors
7.138 hectares, dont seuls 207 hectares sont cultivés (soit 3% de la superficie)91. Les prairies
ne sont pas entretenues, les oliviers ne sont pas greffés, aucune maison n’est construite ou
rebâtie, et la vigne n’est cultivée que par les Algériens. « L’unique occupation des colons est

86
Des soldats sont également utilisés comme main d’œuvre dans des propriétés possédées par des officiers.
Ainsi, le général Monck d’Uzer, commandant de la province de Bône, utilise 25 à 30 soldats dans la ferme qu’il
établit dès 1833. « Les soldats préfèrent ce travail à l’oisiveté ou au désœuvrement du corps de garde. C’est par
goût qu’ils facilitent la culture des terres en s’y dévouant et en restant même plus tard dans la province où ils se
plaisent, s’ils y trouvaient à s’occuper, pourvu que la colonisation soit protégée » (cité par Bouyac, Histoire de
Bône, op. cit., p. 247).
87
TSEFA 1841, p. 159.
88
La population européenne de Bône passe de 784 (dont 225 Français, 403 Maltais et 104 Italiens) en 1833 à
2.622 (954 Français, 975 Maltais et 453 Italiens) en 1837 et 4.112 (1643 Français, 1.501 Maltais et 729 Italiens)
en 1842.
89
Sont désignés comme « débitants de boissons » les aubergistes, traiteurs, restaurateurs, cabaretiers, cafetiers,
liquoristes et autres vendeurs de boissons au détail. « De toutes les professions, la plus facile à exercer, celle de
débitant, se montre avant toute autre sur les points récemment occupés ; elle fait face aux premiers besoins, et
recueille souvent un prix considérable pour un travail peu pénible. Cette industrie traîne à sa suite des abus ;
elle se prête à des excès nombreux, mais aussi elle crée, et les premiers «établissements qui plus tard prennent
un autre emploi plus utile, et les premiers bénéfices qui font naître un travail sérieux ». (TSEFA 1840, p. 304)
90
Les limites de ce « territoire de Bône » ne sont pas clairement définies. Il s’agit vraisemblablement du
territoire situé à l’intérieur de la deuxième ligne de défense, dans un rayon de 8 kilomètres à partir de la ville de
Bône.
91
L’inculture couvre aussi les propriétés possédées par les Algériens, quoiqu’à un degré un peu moindre (sur
5.068 hectares, 338 hectares sont cultivés, soit environ 7%). Les seules terres efficacement mises en culture –
vraisemblablement majoritairement consacrées au maraîchage – sont celles des 12 petites propriétés européennes
(52 hectares cultivés sur une superficie de 84 hectares). (TSEFA 1837, pp. 281-285).

189
de faucher les foins et de livrer à l’administration ce qu’elle veut acheter, le reste se perd, et
nul n’imagine de le faire consommer par les bestiaux, dont l’accroissement et l’amélioration
seraient si nécessaires »92. Le général de Castellane fait un diagnostic semblable lors de son
bref commandement de la subdivision de Bône en janvier 1838 : « La plaine non cultivée
devrait l’être ; elle a été acquise pour rien par des Européens qui ne recueillent que les
herbes, la main d’œuvre étant chère ». Il visite la ferme du général Monck d’Uzer, considérée
comme une ferme modèle : « il a là plus de mille hectares de terre dont il n’y a que quelques
arpents cultivés »93. L’inculture de certaines propriétés européennes perdurera longtemps. En
1849 encore, le colonel Eynard, commandant de la subdivision de Bône remarque que
Berthier de Sauvigny, propriétaire de 230 hectares de terres principalement chez les Karésas,
« ne fait pas fonctionner une seule charrue dans le pays »94.
Plusieurs facteurs peuvent contribuer à expliquer l’absence d’activité agricole des
propriétaires européens vers la fin de la décennie 1830. L’insécurité, comme nous l’avons
signalé, reste encore endémique en plusieurs endroits de la plaine. La banlieue proche de
Bône, marécageuse, est en partie insalubre, les travaux d’assèchement qui y ont été entrepris
n’étant pas achevés95. Les bras manquent : la main d’œuvre agricole européenne est rare et
chère96, l’immigration européenne étant le fait essentiellement d’artisans et commerçants et
non d’agriculteurs (sauf pour ce qui concerne les Maltais ayant une activité horticole ou
d’élevage sur les petites propriétés). La main d’œuvre algérienne est également rare, les
opérations militaires de la conquête ayant chassé une partie importante de la population de la
plaine. Quelques propriétaires européens ont fait des essais de culture avec des Algériens,
« moyennant un salaire fixe pour les individus composant un douar, ou le partage des fruits ;
les essais de ce genre […] paraissent avoir réussi »97, mais revêtent un caractère
exceptionnel. Les raisons essentielles de cette « colonisation fainéante » sont toutefois à
rechercher ailleurs. Les Européens ont acheté de grandes propriétés à vil prix, grâce à la
formule du bail à rente perpétuelle, le plus souvent dans un but spéculatif et non – sauf cas
exceptionnel – dans le but réel de se lancer dans une activité agricole, domaine où ils ne

92
TSEFA 1837, pp. 281.
93
Journal du maréchal de Castellane 1804-1862. Tome troisième 1831-1847, Paris, Plon, 1897, pp. 142 et 145.
94
ANOM ALG GGA 1K81. Lettre du 11 septembre 1849 du colonel Eynard au général commandant la division
de Constantine.
95
Voir ci-dessous.
96
Le général de Castellane indique que les dix ouvriers européens employés sur le jardin de la ferme du général
Monck d’Uzer « sont payés chacun cinquante francs par mois et nourris ; on n’en trouve pas à moins ; tout est
ici d’une cherté effroyable ». (Journal … ; op. cit., p. 145).
97
TSEFA 1840, p. 148.

190
possèdent d’ailleurs en général aucune compétence98. Leurs moyens financiers sont souvent
très réduits et ne leur permettent pas de financer eux-mêmes les travaux d’investissement
propres à la « mise en valeur » agricole de type colonial (défrichements, plantations d’arbres,
construction de maisons et bâtiments d’exploitation). Or, il n’existe à l’époque en Algérie
aucune institution de crédit susceptible de financer les investissements dans l’agriculture – la
Banque d’Algérie ne sera créée qu’en 1851 – et la formule des prêts hypothécaires est difficile
à mettre en œuvre, tout au moins jusqu’à la délivrance aux propriétaires de titres de propriété
de droit français en application des ordonnances de 1844 et 1846. Dans ces conditions, les
seuls concours financiers susceptibles d’être obtenus par les propriétaires européens désirant
investir sont des prêts privés, dont la disponibilité est fort limitée et dont les taux d’intérêt
sont souvent exorbitants.
Cette situation de la colonisation à Bône est jugée déplorable par la direction des
affaires de l’Algérie au ministère de la Guerre99 : « Sur le territoire le plus propice à toute
espèce de culture […], avec une superficie de 12.000 hectares d’excellentes terres, on obtient
un chiffre de cultures inférieur ou à peine égal à celui de la moindre commune d’Alger ».
Sont dénoncées « la plaie de l’accaparement des terres » par les grands propriétaires
européens et « la spéculation sans frein et sans terme sur la propriété que ne cultivent pas les
détenteurs actuels, dans l’attente d’un bénéfice à la revente, et que les véritables travailleurs
ne peuvent obtenir qu’à des conditions qui les découragent ». Par contraste avec la situation à
Bône, sont vantés les mérites d’une colonisation où les petites et les moyennes propriétés
dominent, comme dans la région d’Alger : « sur celles-là, on plante la vigne, on greffe
l’olivier ; celles-là produisent le plus de céréales et fournissent les meilleurs fourrages ».
Quelques expériences de colonisation agraire sur de grands domaines ont cependant
été initiées par des colons européens, mais se sont assez souvent soldées par des échecs
retentissants. Il en est ainsi pour les domaines de Guebar bou Aoun et de Sidi Denden, que
nous avons déjà eu l’occasion de citer, et dont l’histoire, significative de la confrontation
d’espoirs démesurés et de la dure réalité économique, est caractéristique des débuts de la
grande colonisation agraire à Bône et vaut ainsi d’être rapportée avec quelque détail.

98
Contrairement à certains des « colons en gants jaunes » qui s’étaient installés à la même époque dans la région
d’Alger. (Julien Charles-André, Histoire de l’Algérie contemporaine…, op. cit. ; p. 122.
99
TSEFA 1837, pp. 281- 282.

191
L’échec d’initiatives privées de colonisation agraire : le cas des domaines de Guebar bou
Aoun et Sidi Denden
En 1841, le capitaine à la retraite Monjol, beau-frère du colonel de Senhilès (futur
commandant de la subdivision de Bône en 1847) acquiert de la famille Ben Sassi le domaine
de Guebar bou Aoun, « superbe et vaste propriété » de 600 hectares de prairies, terres
labourables, et bois, au sol fertile, située au bord de l’oued Seybouse, près de l’ancien camp
de Dréan, à une vingtaine de kilomètres de Bône. L’acquisition se fait par bail à ferme pour
neuf ans, avec réserve de changer ce bail en acte d’achat lorsque sera levée l’interdiction
d’achat de terres par les officiers et employés civils ou militaires (arrêté Clauzel de 1834). La
propriété du domaine est définitivement attribuée à Monjol lors de l’opération de
reconnaissance de la propriété rurale conduite en application des ordonnances de 1844 et
1846100, et un titre de propriété de droit français lui est alors délivré. En 1842, Monjol a lancé
sur le domaine l’édification d’une immense enceinte fortifiée, de 56 mètres de long sur 50 de
large, garnie de meurtrières et flanquée de quatre tourelles à un étage. A l’intérieur de
l’enceinte, sont construits un logement pour le propriétaire, des logements pour le personnel,
un moulin, un four, un volailler, des écuries, des étables, des magasins et un séchoir. Un puits
de 19 mètres de profondeur y est creusé, tandis qu’un ancien puits romain y est découvert,
indice d’une occupation antérieure du site. A l’extérieur de l’enceinte, est construite une
porcherie, un enclos pour les volailles, et, à proximité de la Seybouse, un four à chaux et un
four à tuiles sont établis. Alors que le domaine avait été laissé inculte par les propriétaires
précédents en raison des opérations militaires que connaissait la région depuis l’occupation
française de Bône, Monjol y fait des travaux de défrichement. En 1847, 260 hectares sont
cultivés en céréales, dont environ la moitié directement par le propriétaire et la moitié par des
locataires algériens. Vingt hectares sont plantés en tabac de qualité supérieure, de 15 à 20
hectares en maïs, chanvre, haricots, fèves et pommes de terre. La culture du sésame est
introduite avec succès. Des plantations de muriers, oliviers et amandiers sont également
effectuées. Enfin, des bestiaux sont élevés sur les terres non mises en culture101. En 1843, le
comte Guyot – directeur de l’intérieur au gouvernement général et véritable architecte de la
politique de colonisation agraire « officielle » en Algérie102 – a visité le domaine et, d’après
Monjol, prodigué des éloges sur ce qui a été réalisé et applaudi aux détails des travaux

100
Chapitre 12.
101
ANOM CONST 1M5. Rapport du 4 janvier 1847 de Monjol préparé à l’appui de la demande en vérification
et homologation des titres de propriété du domaine de Guebar bou Aoun.
102
Comme exposé plus loin, le comte Guyot est l’auteur du premier programme de colonisation agraire officielle
dans la région de Bône arrêté en 1842

192
exécutés et aux plans et projets de culture. En un mot, le domaine de Guebar bou Aoun
apparaît alors comme un modèle et une vitrine de ce que peut être la grande colonisation
agraire.
La réalité est moins brillante et la « mise en valeur » du domaine s’avère être une
catastrophe financière. Début 1847, Monjol indique que les dépenses engagées ont absorbé sa
fortune et qu’il est bien temps qu’il trouve « quelque dédommagement ». En fait, les travaux
effectués sur le domaine ont pour partie été financés par des emprunts auprès de particuliers103
que Monjol est dans l’impossibilité de rembourser et la propriété est grevée d’inscriptions
hypothécaires d’un montant de 127.203 francs104. Monjol, sans faire état de ses difficultés
financières, propose en juillet 1848105 au président du Pouvoir exécutif issu de la Révolution
de 1848 de céder la propriété à l’Etat « soit à titre définitif, soit à bail à long terme » pour y
accueillir des « insurgés de 1848 ». La propriété pourrait, d’après Monjol, accueillir 150 à 200
transportés, chiffre qui pourrait être porté à 400 ou 500 transportés et leurs familles si on
adjoignait à Guebar bou Aoun les terres domaniales contigües du Coudiat Mena et de Sidi
Hamida (Dréan)106. La création des villages de colonisation qui seront désignés sous le nom
de « colonies de 1848 » ayant été envisagée par le gouvernement à Paris, Monjol évoque en
septembre 1848107 la possibilité, si l’accueil des transportés n’était pas retenu, d’accueillir 30
à 40 colons civils sur le domaine ou d’y installer une ferme-modèle. Puis en octobre de la
même année, il demande à être réintégré dans l’armée et que lui soit confiée la direction de la
colonie de transportés qui serait installée sur le domaine. « Mes connaissances en agriculture
et mon expérience du sol pourraient me rendre de quelque utilité dans cette nouvelle
position » argumente-t-il108. Le ministre de la Guerre semble dans un premier temps intéressé
par les propositions de Monjol, mais le général commandant la province de Constantine l’en
dissuade109. La réunion de Guebar bou Aoun aux terres domaniales de Coudiat Mena et de
Sidi Hamida pour constituer un ensemble d’un seul tenant propre à l’implantation d’une
colonie exigerait l’acquisition de nombreuses autres propriétés. Au demeurant les terres de

103
Les archives citent notamment parmi ceux-ci un certain Greslez, officier d’administration des hôpitaux à
Bône, en faveur duquel le ministre des Finances interviendra lorsque Monjol sera dans l’impossibilité de
rembourser ses dettes.
104
ANOM ALG GGA 2L34. Lettre du 22 novembre 1848 du général commandant la province de Constantine au
gouverneur général de l’Algérie.
105
ANOM ALG GGA 2L34. Lettre du 27 juillet 1848.
106
Ces terres domaniales sont celle sur lesquelles sera établie la colonie agricole de Mondovi n°1 où les « colons
de 1848 » s’installent à partir de la mi-novembre 1848 (chapitre 10).
107
ANOM ALG GGA 2L34. Lettre du 26 septembre 1848 au ministre de la Guerre.
108
ANOM ALG GGA 2L34. Lettre du 27 octobre 1848 au ministre de la Guerre.
109
ANOM ALG GGA 2L34. Lettres du 22 novembre 1848 et du 22 mars 1849 du général commandant la
province de Constantine au ministre de la Guerre.

193
Coudiat Mena, avec une superficie de 3.000 hectares, suffisent à l’implantation d’un village
de petits colons. Enfin, la valeur estimée de Guebar bou Aoun ne serait, sur la base des prix
(79 francs par hectare) payés récemment au propriétaire algérien Lazourli lors de l’acquisition
des terres où s’implante le village de colonisation de Duzerville, que de 46.000 francs,
auxquels pourraient s’ajouter 30 à 35.000 francs pour les bâtiments construits par Monjol,
« mais ces bâtiments qui d’ailleurs sont peu solides constituant un corps de ferme seraient
sans valeur pour l’Etat ». Le prix d’achat ne pourrait ainsi en aucun cas désintéresser les
créanciers hypothécaires de Monjol. Le général commandant la province de Constantine,
après avoir estimé « fort regrettable que des hommes honorables aient compromis leur
fortune dans une entreprise qui n’a pas réussi », conclut : « L’achat [par l’Etat] du domaine
de Ghebar bou Aoun serait en résumé une mauvaise affaire, établirait un précédent
dangereux, et je crois que l’administration doit éviter avec soin de s’immiscer dans une
affaire dans laquelle un grand nombre d’intérêts sont en jeu et qui pour cela même présente
des complications fâcheuses ». L’épilogue de l’affaire est, en avril 1849, la mise en vente par
adjudication volontaire du domaine de Guebar bou Aoun en huit lots comprenant chacun des
terres arables, des prairies et des bois, dont quatre lots de 90 à 110 hectares et quatre de 45 à
55 hectares110.
Un autre échec notoire est celui de la création d’un village de colonisation privé sur le
domaine de Sidi Denden. Ce domaine d’une superficie de 950 hectares, situé dans la plaine de
Bône, à environ 18 kilomètres de la ville, traversé par l’oued Seybouse, a été acquis des
héritiers de l’ancien bey de Constantine Salah Bey – selon un montage juridique complexe
que nous avons évoqué plus haut – par le commandant de Mirbeck, alors chef du bureau arabe
subdivisionnaire de Bône. Une « ferme française » est établie sur la partie du domaine situé
sur la rive gauche de la Seybouse, les 450 hectares de la partie située sur la rive droite étant en
revanche, restés, semble-t-il, en état d’inculture. De Mirbeck (devenu depuis commandant du
cercle de La Calle) fait part en janvier 1843111 au ministre de la Guerre de son intention
d’établir sur les terrains de la rive droite un village de colonisation accueillant 12 familles de
cultivateurs-laboureurs et 12 familles de manœuvres, tous Européens. Au centre du village,
sont prévus une chapelle, un presbytère, une salle d’école et un logement pour le maître
d’école, un four banal à pain, un moulin à manège et une « mécanique à battre », ainsi que des

110
La Seybouse, n° 189 du 7 avril 1849. Nous n’avons pu retrouver les résultats de cette vente. Diverses terres
de l’ancien domaine de Guebar bou Aoun sont rachetées de 1853 à 1860 par Jean-Baptiste Nicolas, banquier à
Saint-Etienne (Loire) qui s’installe à Bône. Le domaine passe ultérieurement entre les mains de Jérôme
Bertagna, maire de Bône en 1888 et personnalité politique le plus marquante de la colonisation à Bône.
111
ANOM ALG GGA 2L34. Lettre du 15 janvier 1843 de Mirbeck au ministre de la Guerre.

194
ateliers de charron et de forgeron-maréchal-ferrant. Chaque famille de cultivateur-laboureur
recevrait un lot de 10 hectares de terres (9 pour elle-même et un pour le manœuvre). Maison,
hangar et bâtiments d’exploitation seraient achetés par le cultivateur-laboureur, avec paiement
échelonné sur 10 ans et un taux d’intérêt de 5%, tandis que la terre serait fournie gratuitement.
L’économie du projet serait assuré pour de Mirbeck par le fait qu’il louerait aux colons la
partie des terrains (environ 300 hectares) qui ne leur serait pas directement affectée. Afin de
financer les investissements du projet, de Mirbeck demande au gouvernement de lui accorder
une avance de 60.000 francs, remboursable en 10 ans, avec intérêt au taux de 5%. De Mirbeck
précise qu’il veut attirer « de véritables colons qui coloniseront véritablement et non des
misérables que leur inconduite force à quitter le sol de la France pour venir augmenter en
Algérie toutes les misères qui s’attachent aux ivrognes, aux paresseux et aux gens sans aveu
et sans le sou ». Il estime même que son projet affermira entre les Algériens et les colons une
bonne intelligence « qui n’existe presqu’encore qu’entre l’armée et eux [les Algériens], car
les Européens, ou presque tous, ne sont encore que marchands de vin et de liqueurs, ce qui
n’est pas un moyen de donner aux musulmans une bien haute idée de notre civilisation » 112.
En bref, il s’agit d’ « une œuvre toute patriotique » que veut entreprendre « un soldat tout
français » qui n’entend pas être confondu avec « cette nuée de spéculateurs à vues étroites et
égoïstes ». Le ministre de la Guerre est favorable au projet. Il souhaite encourager par des
subventions les créations de villages de colonisation directement par les grands propriétaires
européens de Bône113. Mais Bugeaud, gouverneur général de l’Algérie, s’y oppose au motif,
d’une part, que la construction de villages de colonisation doit être faite par l’armée et que,
d’autre part, « quand les capitaux auront intérêt à se placer dans la culture en Algérie, ils y
viendront tout seuls, jusque-là les encouragements resteraient sans résultats »114.
C’est alors seulement que de Mirbeck avoue qu’il est en sérieuse difficulté financière.
Il a dépensé sur la propriété 28.000 francs de sa fortune et a emprunté début 1843 4.700
francs. Ayant été muté en France à cette époque, il a mis en location la propriété et, victime de
malversations ou d’erreurs de gestion, il a perdu le produit de la récolte (qu’il estime à 40.000
francs), tandis que le matériel d’exploitation de la ferme (chevaux, chariots, charrues) a été
détruit ou avarié. De Mirbeck propose alors au ministre de la Guerre de céder à l’Etat la
totalité de sa propriété moyennant le remboursement des dépenses qu’il y a faites, ou, à
défaut, sollicite un prêt de 12 à 15.000 francs qui lui permettrait de redémarrer

112
Ibid. Lettre du 19 octobre 1843 de Mirbeck à de Vauchelle, directeur des affaires de l’Algérie au ministère de
la Guerre.
113
Ibid. Lettre du 16 septembre 1843 du ministre de la Guerre au gouverneur général de l’Algérie (Bugeaud).
114
Ibid. Lettre du 4 février 1844 du gouverneur général Bugeaud au ministre de la Guerre.

195
l’exploitation115. Le ministre de la Guerre lui oppose une fin de non-recevoir en lui faisant
savoir qu’il n’entre pas dans les vues de l’administration d’acquérir une propriété privée et
qu’il ne peut non plus lui accorder le prêt demandé, en raison du fait qu’il ne dispose pas de
fonds pour ce type d’opération. Nous n’avons pas trouvé dans les archives ou dans la presse
locale de l’époque d’informations sur le sort du domaine de Sidi Denden, qui a
vraisemblablement été vendu ultérieurement comme cela a été le cas pour le domaine du
Guebar bou Aoun.

La colonisation au point mort à Bône au début des années 1840

Dans les premières années de la décennie 1840, l’implantation européenne civile dans
la région de Bône se limite en pratique à la ville de Bône et à sa banlieue immédiate, rendues
attractives à l’immigration européenne par les aménagements urbains et les travaux
d’assèchement des marais de la petite plaine de Bône, qui y ont amené la salubrité. Bône a
perdu, depuis la création du port de Philippeville et la construction de la route qui relie ce
dernier à Constantine, le rôle de port principal de l’Est algérien qui était le sien avant
l’occupation française et qu’elle a conservé jusqu’en 1838. Toutefois, le développement de la
production des foins et des diverses activités commerciales et de service destinées à la
satisfaction des besoins de toute nature des importants contingents de l’armée d’Afrique a
constitué un puissant moteur de l’économie, et est à l’origine de la relative prospérité de la
ville. Celle-ci a accueilli depuis dix ans une forte immigration européenne, qui forme la
composante majoritaire de la population totale de la ville. Alors qu’au début de l’occupation,
l’administration estimait que « l’admission des étrangers à Bône offre toutes sortes
d’inconvénients » et que « la France n’a nul besoin des étrangers pour peupler et exploiter sa
nouvelle colonie »116, les Maltais et les Italiens ont fourni les contingents les plus importants
du peuplement européen, où les Français restent minoritaires (1.643 habitants sur une
population européenne totale de 4.112 en 1842) 117.

115
Ibid. Lettre du 23 mars 1845 de Mirbeck au ministre de la Guerre et du 29 mars 1845 à de Vauchelle,
directeur des affaires de l’Algérie au ministère de la Guerre.
116
ANOM F80/1670B. Note du 3 juillet 1832 adressée au ministre de la Guerre par le chef du bureau d’Alger de
la direction du dépôt de la Guerre et des opérations militaires.
117
La population algérienne de Bône est alors estimée à 3.162 habitants, dont 2.613 « musulmans » et 549
« juifs ».

196
L’implantation civile européenne en dehors du périmètre urbain et suburbain de Bône
se limite à une poignée de civils installés à Guelma (120 « cantiniers » tenant des boutiques
fréquentées par les militaires à la fin 1842) et à La Calle (84). Malgré les diverses mesures
destinées à y intéresser les Français, la pêche du corail à La Calle, qui intéressait fort les
intérêts marseillais, est restée dans les mains des Italiens qui ne résident pas sur les lieux de la
pêche. Par rapport à la situation prévalant avant l’occupation française, les infrastructures de
transport n’ont connu, en dehors du périmètre urbain de Bône, que des améliorations
mineures, réalisées dans un but essentiellement militaire, avec une faible influence sur la
facilitation des échanges commerciaux. La faiblesse de ces infrastructures constitue déjà – et
constituera plus encore dans les années suivantes – un obstacle majeur au développement de
la colonisation. L’administration coloniale est, à tous les niveaux, restée passive devant les
diverses initiatives souvent désordonnées prises par certains acteurs en matière de
colonisation agraire. La spéculation a, pratiquement seule, guidé les importants achats par les
Européens de terres dans la plaine de Bône – plus de 12.000 hectares au total – laissées en
grande majorité en état d’inculture. L’administration a déploré à plusieurs reprises cette
situation, mais s’est montrée incapable, ou n’a pas eu la volonté réelle, d’y remédier. Les
quelques initiatives de « mise en valeur » coloniale des terres ont été pour la plupart marquées
par l’improvisation et l’amateurisme et se sont fréquemment conclues par des échecs, comme
nous l’avons vu pour les cas des domaines de Guebar bou Aoun et Sidi Denden.
Le lieutenant du Génie Cadart – futur général – résume la situation d’ensemble du
territoire de Bône en matière de colonisation au tournant des années 1840 lorsque, séjournant
dans la ville en attente d’une affectation à Constantine, il écrit: « Hors de l’armée, il n’y a pas
ici beaucoup d’Européens sérieux. Ceux qu’on nomme colons n’ont de colons que de nom. Ce
sont des marchands de vin et de tabac, des limonadiers, des épiciers, des brocanteurs de toute
espèce. Ils vivent de l’armée, ne sèment, ne plantent, ne cultivent rien. Ils font cependant de
bonnes affaires, grâce à la majoration de leurs prix »118.
L’ajournement de la colonisation dans les premières années de la décennie 1840
s’explique d’abord par le fait que, pour les autorités françaises, à tous les niveaux de la
hiérarchie, la colonisation ne revêt pas encore le caractère d’ « ardente obligation » qu’elle

118
Cadart (général), Souvenirs de Constantine. Journal d’un lieutenant du génie rédigé en 1838-1839. Paris,
Firmin-Didot, 1893, pp. 57-58. Cette appréciation négative de la colonisation perdure pendant de nombreuses
années. On lit encore en 1850 dans le journal de Bône La Seybouse, pourtant ardent défenseur des intérêts
coloniaux de la région : « Quant aux quelques Français répandus dans les environs des villes, leur industrie se
borne généralement à vendre à l’administration un peu de foins, un peu de grains ; du vin et de l’eau-de-vie aux
soldats et aux voyageurs européens ; ou à transporter comme charretiers des pierres sur les routes, des liquides
dans les places de l’intérieur ». (La Seybouse, n° 247, 18 mai 1850).

197
acquerra vers le milieu de la décennie. « Dominer, administrer et non pas coloniser », selon
l’expression du gouverneur général Valée en 1838, continue d’être l’objectif principal119. La
guerre contre l’émir Abdelkader est la préoccupation primordiale du ministre de la Guerre et
du gouverneur général Bugeaud120. Dans la subdivision de Bône, bien que les pays de Bône,
Guelma et La Calle soient réputés « pacifiés » depuis 1838, une insécurité latente persiste et la
guerre de conquête n’est pas encore totalement achevée. L’armée française doit faire face de
1841 à 1843 à l’insurrection du cheikh Si Zeghdoud qui secoue le nord de la province de
Constantine de l’Edough à Djidjelli (Jijel). Elle ne pénètre au cœur du pays des Hannencha, à
Souk-Ahras, qu’en 1843. Si, dans les premières années de l’occupation, le général Monck
d’Uzer s’est intéressé à la colonisation, ses successeurs à Bône, comme les commandants de
la province de Constantine, ont par la suite été essentiellement préoccupés par la
consolidation de l’occupation militaire et la mise en place de l’administration des tribus. Le
colonel Duvivier, commandant du cercle de Guelma, qui déplore en 1836 qu’à Bône « on n’a
même pas pu exécuter quelque route praticable pour sortir à quelques pas de la ville [et qu’]
on n’a pas pu désembourber la petite plaine », stigmatise « la nullité, l’impéritie, l’ignorance
de tant de gens qui y ont commandé »121. En fait, le premier commandant de la subdivision de
Bône à s’intéresser réellement aux questions de colonisation après Monck d’Uzer est le
général Randon, qui y prend son commandement en octobre 1841. L’opinion selon laquelle le
régime militaire est impuissant à promouvoir la colonisation est d’ailleurs assez fréquente à
l’époque122. Or le seul territoire placé sous administration civile en 1842 est la ville de Bône
et sa banlieue proche, administrées le sous-directeur de l’Intérieur de Bône dépendant du
directeur de l’Intérieur au gouvernement général123.

119
Le gouverneur général Bugeaud a encore la même opinion en 1847, même s’il se déclare « colonisateur
ardent » en 1841. « Je place en première ligne notre domination sur les Arabes, sans laquelle il n’y a ni sécurité
pour la population européenne, ni progrès de colonisation ; en deuxième ligne et pour les mêmes motifs, le
gouvernement et l’administration des Arabes ; en troisième ligne, la colonisation et l’administration des
Européens ». (Lettre du 30 mars 1847 à Genty de Bussy, citée in Julien Charles-André, Histoire de l’Algérie
contemporaine… Op. cit., p. 223.
120
Pellissier de Reynaud, Annales algériennes. Tome troisième, Paris, Librairie militaire Dumaine, Alger,
Librairie Bastide, 1843, p. 255.
121
SHD 1H224. Papiers Duvivier. « Quelques notes sur les tribus qui entourent Bône », 24 février 1836. Le
général de Castellane, évoquant Duvivier, ancien élève de l’école polytechnique, qu’il rencontre à Guelma en
1838, mentionne « toutes ses prétentions à être un homme supérieur en tout ». (Journal du maréchal de
Castellane 1804-1862. Tome troisième, Paris, Librairie Plon, 1897, p.149).
122
Par exemple par le baron Baude, qui fustige « l’impuissance du régime militaire » à Bône et préconise
l’instauration du régime civil dans les cercles de Bône, de La Calle, de l’Edough et de Guelma. (Baude Jean-
Jacques, L’Algérie. Op. cit., pp. xxiii-xxiv).
123
Un arrêté du 3 septembre 1842 crée un régime administratif particulier (dit régime de la commission
administrative ») pour les centres de population où les Européens sont admis à s’établir mais qui restent soumis
au régime de l’administration militaire. Cet arrêté est rendu applicable à Guelma et La Calle le 7 novembre 1842.
(TSEFA 1842-1843, pp. 175-176).

198
En tout état de cause, et au-delà du manque d’intérêt politique pour la colonisation de
la part des autorités françaises, les divers territoires de la région réputés « pacifiés » ne sont
pas réellement prêts à accueillir la colonisation européenne agraire au début de la décennie
1840. Les conditions requises ne sont réunies ni pour ce qui concerne la disponibilité de la
terre – « matière première de la colonisation » – ni dans le domaine des infrastructures
routières. L’administration coloniale, qui déplore « l’anarchie de la propriété rurale » et
l’incertitude juridique des droits fonciers des particuliers et de l’Etat et « l’accaparement des
terres » par les grands propriétaires européens, n’a encore que très partiellement délimité les
terres qu’elle considère comme appartenant au domaine de l’Etat, terres qui seraient
susceptibles d’être mises à la disposition d’une colonisation agraire initiée et dirigée par
l’Etat. Le service du cadastre créé en 1838 avec pour mission de reconnaître et de délimiter
les biens domaniaux n’a en effet à sa disposition que de faibles moyens (3 agents à Bône) et
s’est consacré, pour l’essentiel, à la reconnaissance des immeubles dans la ville de Bône et
dans sa banlieue proche. En ce qui concerne les infrastructures routières, elles sont, comme
nous l’avons vu, pratiquement inexistantes, alors qu’elles seraient absolument indispensables
pour assurer la liaison en toutes saisons entre les implantations coloniales et Bône et permettre
l’acheminement des productions agricoles. Bien plus, le schéma général de ces infrastructures
n’est même pas arrêté et les études de tracé des routes sont le plus souvent très partielles,
voire inexistantes ou contestées.
Ce contexte général d’impréparation à la colonisation pèse lourdement sur la
préparation d’une politique de « colonisation officielle » et sur les débuts de sa mise en œuvre
au milieu des années 1840 lorsque le développement de la colonisation devient une
orientation essentielle de la politique algérienne du gouvernement français124.

124
Chapitre 10.

199
200
2e Partie

« Politique indigène »
et administration des populations rurales,
des bureaux arabes aux communes mixtes

201
202
Chapitre 4

L’administration des tribus de l’occupation de Bône


à la mise en place des bureaux arabes

Pendant toute la période qui s’écoule de l’implantation du corps expéditionnaire


français à Bône en 1832 jusqu’à la chute de Constantine en 1837, les autorités coloniales de la
région sont essentiellement préoccupées, comme nous l’avons vu1, par la conduite de la
guerre contre l’armée du bey El Hadj Ahmed et contre les goums des tribus qui le soutiennent.
Jusqu’en 1836, le périmètre de l’occupation française ne dépasse guère la plaine de Bône –
qu’une partie de la population algérienne a d’ailleurs fui pour aller se réfugier dans les zones
montagneuses – et les premiers contreforts de l’Edough. A l’extérieur de la plaine de Bône,
une présence militaire française permanente n’est assurée, à partir de cette même année 1836
seulement, qu’à Guelma et à La Calle. Quant au pays des Hannencha, l’armée française n’y
pénètre que sept ans plus tard, en 1843. Dans les zones occupées ou contrôlées par l’armée
française, la vie des tribus est perturbée à la fois par les incursions fréquentes des troupes
beylicales et des goums des tribus fidèles au bey qui harcèlent les positions françaises et par
les multiples razzias conduites par les troupes françaises, notamment celles placées sous le
commandement de Yusuf.
L’action menée par les autorités françaises dans cette période a pour objectif premier
de dominer militairement les tribus des zones occupées en prévenant ou en châtiant tout acte
hostile à l’occupation. Dans une deuxième étape, elles s’attachent à obtenir la « soumission »
des tribus : neutralité bienveillante à l’égard de l’occupation – se manifestant notamment par
l’approvisionnement du marché de Bône en fruits et légumes, bestiaux et céréales – prélude à
une collaboration ultérieure avec l’armée française. Face à une situation dans les débuts de
l’occupation qualifiée par l’administration coloniale de « précaire et toute d’abstention vis-à-
vis de la population indigène »2, le général Monck d’Uzer, qui commande à Bône jusqu’en
1836, estime que « c’est par la politique et non par la force des armes que la conquête doit
marcher »3. Une politique de séduction des tribus implantées aux environs immédiats de la

1
Chapitre 2.
2
TSEFA 1846-1849, p. 713.
3
ANOM F80/1672. Note de février 1837 du capitaine Delcambe au lieutenant-colonel Arthur Foy (voir chapitre
2).

203
ville (principalement les Karézas, les Beni-Urgine, les Ouïchaoua et les Merdès) succède
rapidement aux razzias et autres opérations militaires menées dans les débuts de l’occupation
pour contrer leur résistance. Les membres les plus influents des tribus sont recrutés en tant
que supplétifs de l’armée française, initialement dans un corps d’ « otages », puis de spahis
irréguliers. Considérés par le commandement français « moins comme soldats que comme
intermédiaires » ils ne sont astreints qu’à un service des plus réduits, mais perçoivent
régulièrement une solde.
Estimant ne pas connaître assez « les mœurs et les usages » des Algériens, les autorités
militaires françaises se gardent de s’impliquer dans le gouvernement et l’administration à
proprement parler de tribus, qui, même réputées « soumises », « consentaient bien à vivre en
paix avec nous, mais non à subir notre autorité immédiate »4. Les groupes tribaux
conservent, sauf exception, les chefs dont ils étaient dotés antérieurement à l’occupation et
l’administration militaire ne procède pas à la levée des impôts dont les tribus étaient
redevables à l’époque ottomane. Les seules interventions directes dans l’administration des
tribus sont le fait du commandant Yusuf pendant la brève période, de mars à novembre 1836,
où il porte le titre de bey de Constantine. Yusuf nomme ou confirme alors des caïds à la tête
de plusieurs tribus et y fait percevoir l’impôt, à son profit personnel. Mais ces interventions se
limitent dans les faits aux quelques tribus des environs immédiats de Bône et de La Calle et
n’atteignent pas les tribus situées en couronne de la zone occupée, sur lesquelles les Français
n’exercent encore qu’une influence limitée.
La chute de Constantine en 1837 et l’abandon qui s’ensuit de la résistance des
nombreuses tribus restées jusque-là hostiles à l’occupation française modifient profondément
les perspectives de l’implantation coloniale dans la région de Bône. L’administration des
tribus devient alors une préoccupation majeure dans la province de Constantine et dans
l’ « arrondissement » de Bône où elle est organisée sur de nouvelles bases par le gouverneur
général Valée en 1838. Le système qui y est essayé et que viendra compléter en 1844
l’institution des Bureaux arabes sera généralisé à l’ensemble de l’Algérie au milieu des années
1840.

4
TSEFA 1846-1849, op. cit., p.714.

204
A la recherche des tribus:
connaître pour dominer, connaître avant d’administrer

Lorsque les Français s’installent à Bône en 1832, les informations dont dispose le
commandement militaire sur les populations habitant la région sont extrêmement limitées et
fragmentaires. L’Aperçu sur l’Etat d’Alger à l’usage de l’armée expéditionnaire d’Afrique
publié en 18305 – préparé pour partie à partir des récits des voyageurs ayant parcouru le
territoire de la Tunisie et de l’est de l’Algérie au 18e ou au 19e siècle, notamment Shaw,
Peysonnel et Desfontaines – donne une présentation très sommaire de la société algérienne,
qui serait divisée en « classes » ou « races » (kabyles, maures et arabes notamment) et de
l’organisation tribale, mais ne comporte aucun élément spécifique à la région de Bône, ni
même au Constantinois. Un ancien agent de la Compagnie d’Afrique, Raimbert, est revenu
s’installer à Bône dès l’occupation et se montre très actif auprès du commandement, mais les
renseignements qu’il fournit ne concernent que les tribus des environs immédiats de La Calle
avec lesquelles il a pu être en contact dans son activité professionnelle antérieure. Dans les
faits, ce sont les opérations militaires menées par le corps expéditionnaire contre les tribus qui
sont l’occasion pour le commandement français de prendre connaissance progressivement, et
de manière très imparfaite, de l’organisation des tribus proches de Bône.

Une première identification des tribus par Remuzat et Saint Hippolyte pour préparer
l’expédition sur Constantine (1834-1836)
La nécessité de mieux connaître les tribus de la région s’impose dès 1834 lorsque
commence à être envisagée une expédition française sur Constantine. Henri Remuzat, du
corps des interprètes de l’armée d’Afrique, prépare pour le ministère de la Guerre un
mémoire6 présentant les principales tribus de la « province » de Constantine, avec « une
description topographique des terres qu’elles habitent, production de ces terres, force de ces
tribus et rapports qui existent entre elles et le bey de Constantine ». Une partie des
renseignements repris dans le mémoire a été fournie par Narboni Ben Dahman, juif d’Alger
qui a fait un long séjour à Constantine. Remuzat se réfère également à un premier
recensement des tribus entrepris précédemment par le capitaine de Saint Hyppolite, ancien
aide de camp de Savary, duc de Rovigo, auquel il a collaboré. Remuzat estime que son
mémoire, « fruit de [ses] veilles et de [ses] longs entretiens avec les Arabes » est plus détaillé
5
Aperçu historique, statistique et topographique sur l’Etat d’Alger à l’usage de l’armée expéditionnaire
d’Afrique. Paris, Ch. Piquet, géographe ordinaire du Roi, 1830, 238 p.
6
ANOM F80/1671. Mémoire Remuzat « Constantine et ses tribus… », janvier 1834.

205
et plus exact qu’un premier recensement des tribus entrepris précédemment par le capitaine de
Saint-Hyppolite. Le travail effectué par Remuzat a clairement pour objectif de fournir les
renseignements qui faciliteront aux Français la conquête de la région : « Ils connaîtront leurs
amis de leurs ennemis, ils sauront les défilés, les gorges et les plaines. Ils apprendront quels
sont les chefs avec lesquels il est bon de garder des ménagements et ceux qu’on peut
facilement châtier. En un mot, tout se dévoilera, tout se découvrira devant eux ». Remuzat fait
même connaître qu’il est disposé, avec Narboni Ben Dahman, à se rendre à partir de Tunis
dans le pays des Hannencha où il pourrait « ménager des intelligences qui seraient très utiles
à l’armée française dans le cas d’une expédition de conquête »7. Lorsqu’en 1836 se prépare
activement la première expédition sur Constantine, le capitaine de Saint-Hippolyte met à jour
pour le ministère de la Guerre son travail antérieur et établit une « nomenclature » des tribus8.
Remuzat et Saint-Hippolyte indiquent que le beylik de Constantine est divisé en
« grandes tribus » (enjouh)9, dénomination collective désignant plusieurs tribus (arch)
« réunies par des intérêts particuliers ou à cause des dispositions physiques des localités ».
Ces grandes tribus sont soumises à l’autorité d’un caïd nommé par le bey de Constantine, ce
qui amène Saint Hippolyte à les désigner sous le nom de « caïdats », dénomination jugée
« plus significative pour les Français que celle d’enjouh ». Les « caïdats » identifiés pour
notre région d’étude sont identiques chez Remuzat et Saint Hippolyte 10 : le Behret Annaba
(33 tribus mentionnées dans la nomenclature Saint Hippolyte11) , qui comprend les tribus de la
plaine de Bône proprement dite ainsi que celles occupant les massifs entourant la plaine
(Edough, monts des Beni-Salah) ; les Hannencha (66 tribus), la plus grande confédération de
tribus de la région implantées de la frontière tunisienne à l’est de Guelma ; le Guerfa (14
tribus) regroupant des tribus de la zone de Guelma; enfin, les Mahatla (considérée comme
tribu unique), « entre les Hannencha et Constantine ».
Dans le rapport de Remuzat comme dans la nomenclature Saint Hippolyte, la
transcription française de la dénomination arabe des tribus est souvent fantaisiste, ce qui nous

7
Remuzat se réfère à la rivalité entre Resgui, nommé caïd des Hannencha par le bey El Hadj Ahmed, et El
Hasnaoui, qui exerce de fait l’autorité sur cette confédération de tribus. (Voir chapitre 2, section « Les
Hannencha, du protectorat à l’administration directe (1838-1849) »).
8
ANOM F80/1872. « Mémoire sur l’expédition de Constantine par le capitaine Saint-Hyppolite » du 30 août
1836.
9
Pour Remuzat, le terme de enjou « comporte une idée de force et de puissance que le mot arch (nom des tribus
ordinaires) ne comporte pas ».
10
Les dénominations utilisées ci-après sont celles qui, transcrites de l’arabe, deviendront d’usage courant dans la
période coloniale. Remuzat et Saint Hippolyte utilisent des transcriptions ou des orthographes différentes (par
exemple Kerfa au lieu de Guerfa).
11
Le nombre de « tribus » appartenant à chaque enjouh varie sensiblement dans le mémoire Remuzat et dans la
nomenclature Saint Hippolyte.

206
en rend l’identification hasardeuse. Les listes présentées comportent de nombreuses
répétitions ou incohérences12, soit au sein du même caïdat, soit d’un caïdat à l’autre. Remuzat,
désigne certaines « tribus » par le nom du territoire elles sont installées 13 au motif – inexact –
que « presque toujours les tribus portent le nom des terres qu’elles habitent ». Par ailleurs, il
apparaît clairement que certaines des « tribus » identifiées désignent en fait soit de simples
douars ou des lieux-dits, voire correspondent à des indications saugrenues14. On retrouve
toutefois chez Remuzat ou dans la nomenclature Saint Hippolyte mention de plusieurs des
tribus qui seront identifiées lors des travaux ultérieurs, particulièrement dans le Behret
Annaba. En revanche, sont globalement plus mal identifiées les tribus du pays de La Calle, du
Guerfa et des Hannencha. Deux au moins des tribus mentionnées dans les Hannencha
(Ouchteta, Ouergha) seront ultérieurement considérées comme tunisiennes, ce qui confirme
les incertitudes existant alors sur les limites entre le beylik de Constantine et la régence de
Tunis. L’identification des tribus est complétée chez Remuzat par certaines indications,
hétérogènes de tribu à tribu, et assez souvent disparates sinon fantaisistes, sur la population
(exprimée en nombre de familles ou en nombre de tentes) et les capacités militaires (exprimée
en nombre de fusils, parfois en nombre de cavaliers) notamment chez les Hannencha15.

La « nomenclature et statistique générale des tribus de la subdivision de Bône » de 1842


par les capitaines de Tourville et Dieu
En 1842, le maréchal Soult, ministre de la Guerre, prescrit au gouverneur général de
préparer une « nomenclature exacte et complète de toutes les tribus » de l’Algérie16. Remuzat
et Saint Hippolyte avaient fondé leur travail sur la province de Constantine, mené dans la
période 1834-1836, essentiellement sur des renseignements recueillis de seconde main, sans
avoir la possibilité de parcourir le pays (sauf éventuellement dans les environs immédiats de

12
A titre d’exemple, la tribu des Ouled Dia figure à la fois dans Berhet Annaba et dans les Hannencha.
13
Par exemple, une des « tribus » du Behret Annaba, comportant 5.000 familles d’après Remuzat, est dénommée
Jabal Edoug (du nom du massif du djebel Edough).
14
Tels ces Oulad Bou Hallouf (les enfants du cochon) du caïdat du Guerfa.
15
Rémuzat indique que les membres de cette tribu «sont belliqueux et peuvent disposer d’une grande force » et
que leurs 800 cavaliers « sont tellement redoutés que les Arabes prétendent qu’un hannachi [membre de la tribu
des Hannencha] vaut 50 cavaliers ordinairess ».
16
Le ministre de la Guerre précise: « C’est moins un dénombrement exact, fait avec toutes les préoccupations
d’usage en matière de population dans les états de l’Europe […] qu’une évaluation approximative, car je me
rends parfaitement compte des difficultés et même des impossibilités qui s’opposeraient à ce qu’on put obtenir
des résultats d’une scrupuleuse exactitude » (ANOM F80/538. Lettre du 15 décembre 1843 au gouverneur
général). Il s’agit toutefois, pour Kamel Kateb, du premier dénombrement de la population algérienne
« indigène », qui ne faisait jusque-là l’objet que de simples estimations. (Kateb Kamel, Européens, « Indigènes »
et Juifs en Algérie (1830-1862) – Représentations et réalités des populations. Paris, Editions de l’Institut
national d’études démographiques, 2001, p. 18).

207
Bône, seul territoire alors contrôlé par l’armée française). Au contraire, l’opération prescrite
par le ministre de la Guerre consiste, dans la subdivision de Bône, à effectuer un véritable
recensement des tribus sur le terrain, réputé désormais – au moins en théorie – entièrement
soumis à l’autorité française. Le recensement traduit essentiellement des préoccupations
militaires et de sécurité. Il doit fournir une estimation du potentiel militaire des tribus exprimé
en nombre de cavaliers et fantassins susceptibles d’être mobilisés. En outre, un intérêt
particulier doit être accordé, selon le ministre de la Guerre, à l’origine des tribus « afin de
tirer tout le parti possible des antipathies de race qui existent entre les populations. Tout ce
qui tend à nous éclairer sur les relations, les alliances ou les inimitiés héréditaires des
populations indigènes, sur leurs haines instinctives aussi bien que sur leurs intérêts réels
devient d’une importance plus grande pour nous à mesure que notre domination pénètre plus
profondément à l’intérieur 17». Ces « antipathies de race » doivent être comprises d’abord
comme celles censées opposer les tribus « arabes » et les tribus « kabyles ». Elles font partie
des idées reçues et stéréotypes adoptés par le commandement militaire français dès le début
de l’occupation. Dans la subdivision de Bône, l’opposition entre tribus « arabes » et
« kabyles » a été largement mise en scène par le colonel Duvivier lors du commandement
qu’il a exercé à Guelma de décembre 1836 à décembre 183818.
Les travaux de recensement sont conduits dans les cercles de Bône, de La Calle, de
l’Edough et de Guelma par le capitaine d’Etat-Major de Tourville19 et chez les Hannencha par
le capitaine d’Etat-Major Dieu, qui prépare également, pour la première fois, une carte
donnant la position géographique des diverses tribus de la région 20. De Tourville et Dieu ont
parcouru de nombreuses tribus21, sauf peut-être une partie des tribus des Hannencha (toutes
considérées alors comme insoumises, à une exception près) et certaines des tribus restées
insoumises ou partiellement soumises des cercles de La Calle, de l’Edough et de Guelma. Les
archives ne nous permettent pas de savoir comment les Algériens des tribus ont perçu les
recherches menées par de Tourville et Dieu. Assez vraisemblablement, craignant notamment
que le recensement soit lié à la détermination de l’assiette des impôts, ils auront eu les mêmes

17
ANOM FM F80/538. Lettre du 4 avril 1842 du ministre de la Guerre au gouverneur général de l’Algérie.
18
Voir ci-dessous.
19
De Tourville deviendra ultérieurement commandant du cercle de Guelma puis, promu colonel, commandant de
la subdivision de Bône (1851-1855).
20
La carte présente aussi l’état de « soumission » des tribus à l’autorité française, cette information n’étant pas
toujours entièrement cohérente avec celle donnée dans la nomenclature des tribus.
21
Dans la lettre de transmission du recensement adressée au gouverneur général, le duc d’Orléans, alors
commandant de la province de Constantine précise : « La statistique faite sur renseignements et sans y mettre le
temps est partout, et surtout en pays arabe, plus qu’inutile parce qu’elle donne des idées fausses. C’est donc au
moyen d’officiers parcourant les tribus et voyant de leurs yeux que j’ai fait établir les tableaux statistiques ».
(ANOM F80/538. Lettre du 13 juin 1844).

208
réactions que celles dont rendait compte le gouverneur général au ministre de la Guerre pour
l’ensemble de l’Algérie: « Les Arabes s’effraient de ces investigations et […] s’ils répondent
aux questions, leurs chiffres sont toujours au-dessous de la réalité »22.
La « nomenclature et statistique générale des tribus de la subdivision de Bône23 »
préparée par de Tourville et Dieu présente pour chacune des tribus identifiées, la population
approximative (déduite du nombre – très probablement estimé plutôt que réellement décompté
– de tentes et de gourbis24), la « race » (« arabe » ou « kabyle »), le degré de soumission à
l’autorité française et le nombre de cavaliers et fantassins armés au sein de la tribu. Les
critères utilisés pour déterminer la « race » de la tribu ne sont pas précisés, mais, selon toute
vraisemblance, les enquêteurs s’en sont tenus à la langue d’expression courante utilisée dans
la tribu, d’où ils ont déduit une affiliation ethnique25. Curieusement, plusieurs tribus du cercle
de Guelma dont la population est constituée de berbères originaires des Aurès (chaouïa)
semblent avoir été considérées comme « arabes », même si la langue chaouïa y était
vraisemblablement couramment utilisée. Malgré ses imperfections, la nomenclature présente,
pour la première fois, une vue d’ensemble sur les tribus de notre région d’étude. Par
comparaison aux travaux qui seront menés plus tard (notamment le recensement de 1856/57 et
les travaux d’application du sénatus-consulte de 1863), l’identification des diverses tribus
reste encore imparfaite et comporte quelques incongruités26, mais s’est très fortement
améliorée par rapport à celle présentée antérieurement par Rémuzat et Saint Hippolyte.
La subdivision de Bône compterait ainsi, d’après les travaux de 1843 de Tourville et
Dieu, 133 « tribus » (l’expression « groupes tribaux » serait plus appropriée), dont 105
réputées « arabes » (totalité des « tribus » des cercles de Bône, de La Calle et de la
confédération des Hannencha) et 28 réputées « kabyles » (5 dans le cercle de l’Edough et 23
dans le cercle de Guelma). La population totale de la subdivision s’élèverait à environ
22
ANOM F80/538. Lettre du 12 avril 1844 du ministre de la Guerre au gouverneur général.
23
ANOM FM F80/538.
24
L’hypothèse retenue pour le nombre moyen d’habitants par tente ou gourbi n’est toutefois pas précisée.
25
« La double appartenance des Nord-Africains, arabes par leur langue et leur religion, amazighes par leur
anthropologie et leur organisation sociale, demeure un impensé colonial. On s’en tient à la langue d’expression,
de laquelle on déduit une affiliation ethnique. Il est vrai qu’il fallait diviser pour régner, trouver des alliés,
s’appuyer sur eux et, à cette fin, classer dans l’esprit scientiste du XIXe siècle ». (Vermeren Pierre, Misère de
l’historiographie du « Maghreb » post-colonial (1962-2012). Paris, Publications de la Sorbonne, 2012, p. 30).
On notera que deux « tribus » (en fait deux fractions de la tribu des Ouïchaoua, les Ouïchaoua m’ta el Djebel –
Ouïchaoua de la montagne—et les Ouïchaoua Oued el Aneb – Ouïchaoua de la rivière) du cercle de l’Edough
sont classées à la fois comme « arabes » et « kabyles ». L’arabe dialectal comme le kabyle devaient y être des
langues d’expression utilisées.
26
Incongruités liées souvent à une maîtrise insuffisante de l’arabe dialectal de la part des enquêteurs. On citera à
titre d’exemple le cas d’une petite « tribu » du cercle de Guelma, réputée « kabyle » et « soumise », comptant 75
habitants et alignant 3 cavaliers et 10 fantassins et dénommée « Zoubia » (ce qui signifie « racaille » en arabe
dialectal algérien populaire). Il s’agit en fait très vraisemblablement d’un simple douar d’une dizaine de tentes
dont la dénomination aura été donnée aux enquêteurs par un voisin quelque peu malveillant.

209
115.000 habitants, dont globalement 93% appartiendraient à des groupes tribaux réputés
« arabes » et 7% à des groupes réputés « kabyles » (ce dernier pourcentage s’élevant toutefois
à 18% dans le cercle de l’Edough et à 41% dans le cercle de Guelma). Les tribus seraient
capables de mobiliser environ 19.000 hommes en armes (cavaliers et fantassins), soit environ
17% de leur population totale.

Population des tribus de la subdivision de Bône en 1842


d’après de Tourville et Dieu
Cercles Total
Bône Edough27 La Calle Guelma Hannencha28 subdivision de
Bône
Nombre de 30
tribus 21 14 52 16 133

Population 16.740 8.400 15.025 22.130 52.700 114.995

Hommes en
armes, dont 2.206 1.115 3.195 4.662 7.876 19.054

. cavaliers 671 150 610 1.385 2.426 5.242

. fantassins 1.535 965 2.585 3.277 5.450 13.812

Source : Traitement des données de la Nomenclature et statistique générale des tribus de la subdivision de Bône
(ANOM F80/538)

Le recensement effectué donne également une appréciation intéressante sur le degré de


« soumission » des tribus à l’autorité française. Comme nous avons eu l’occasion de le
souligner lorsque nous avons traité des opérations militaire de la conquête29, la notion de
soumission est particulièrement floue. A l’époque où de Tourville et Dieu enquêtent, la
conquête est censée s’achever dans l’ensemble de la subdivision. En mai 1843, l’armée
française s’est implantée à Souk-Ahras, au cœur du pays des Hannencha, dernier bastion où
elle n’avait pas pénétré jusqu’alors. Dans ce contexte, on peut supposer qu’une tribu est
considérée comme « soumise » lorsque l’autorité administrative et politique française s’y
exerce pleinement par l’intermédiaire de chefs tribaux (cheikhs) dociles, que l’impôt y est
perçu régulièrement et que, le cas échéant, la tribu apporte son concours aux opérations
militaires menées par les autorités françaises en lui fournissant des bêtes de somme pour les

27
Non compris quelques groupes tribaux considérés comme hostiles où les enquêteurs n’ont pu pénétrer et ne
disposent pas de données (notamment Arbaouen et Fedj Moussa).
28
Les Hannencha ne constituent pas alors un cercle, mais une confédération placée sous la tutelle du
commandant de la subdivision de Bône. Les chiffres cités n’incluent pas la tribu des Ouled Sidi Yahia ben Taleb
implantée au Nord de Tébessa sur laquelle le cheikh des Hannencha exerce plus ou moins son autorité jusqu’en
1848, date à laquelle cette tribu est rattachée à la subdivision de Constantine.
29
Chapitre 2.

210
transports, en mettant à sa disposition les cavaliers et fantassins de son goum, voire en lui
fournissant des spahis.
Globalement, la population des tribus considérées comme « soumises » ne représente,
d’après les données fournies par de Tourville et Dieu que 35% de la population totale de la
subdivision de Bône. 47% appartient à des tribus « insoumises » et 18% à des tribus
« partiellement soumises ».

Etat de « soumission » des tribus de la subdivision de Bône en 1842


d’après de Tourville et Dieu
Cercles Total
Bône Edough30 La Calle Guelma Hannencha31 subdivision de
Bône
TRIBUS « SOUMISES »

Nombre 21 8 19 33 1 82

Population 16.740 3.475 7.450 11.005 1.500 40.170

TRIBUS « PARTIELLEMENT SOUMISES »

Nombre - 6 9 18 - 33

Population - 4.925 5.220 10.525 - 20.670

TRIBUS « INSOUMISES »

Nombre - 6 2 1 15 24

Population - n.d. 2.355 600 51.200 54.155

Source : Traitement des données de la Nomenclature et statistique générale des tribus de la subdivision de Bône
(ANOM F80/538)

L’état de soumission des tribus varie fortement d’un cercle à l’autre, comme le montre
le tableau ci-dessus. Dans la confédération des Hannencha – où l’armée française vient juste
de s’implanter et où le caïd « officiel » installé par l’autorité française, Resgui, est contesté
par son rival El Hasnaoui – la totalité32 des tribus sont considérées comme « insoumises ». La
situation du cercle de l’Edough est marquée par l’insurrection du cheikh Zeghdoud, qui ne
s’acheve qu’en mars 1843 par la mort de Zeghdoud dans la tribu des Beni M’hamed.
L’insurrection, déclenchée en 1841 dans cette même tribu a enflammé pendant deux années

30
Non compris quelques groupes tribaux considérés comme hostiles où les enquêteurs n’ont pu pénétrer et ne
disposent pas de données (notamment Arbaouen et Fedj Moussa).
31
Les Hannencha ne constituent pas alors un cercle proprement dit, mais une confédération placée sous la tutelle
du commandant de la subdivision de Bône. Les chiffres cités n’incluent pas la tribu des Ouled Sidi Yahia ben
Taleb implantée au Nord de Tébessa sur laquelle le cheikh des Hannencha exerce plus ou moins son autorité
jusqu’en 1848, date à laquelle cette tribu est rattachée à la subdivision de Constantine (voir chapitre 2).
32
A la seule exception d’une petite tribu (1.500 habitants) dénommée « Ouled Kralifa » par le capitaine Dieu et
que nous n’identifions pas clairement.

211
l’Edough, la zone de Philippeville (Skikda) et partie de la petite Kabylie. Lors de la
préparation de la nomenclature des tribus, six tribus (dont les Beni M’hamed) regroupant plus
de la moitié de la population du cercle sont considérées comme seulement « partiellement
soumises ». En outre, plusieurs tribus – Arb-Aouen, Fedj Moussa, Sada, Sega, Aïn Abdallah,
Zaoua – sont réputées « hostiles ». Le capitaine de Tourville n’y a pas pénétré et, faute de
données les concernant, ne les a pas fait figurer dans la nomenclature. Dans le cercle de La
Calle, huit tribus « partiellement soumises » et deux tribus « insoumises » (les Ouled
Messaoud et les Ouled Youb à proximité de la frontière tunisienne) regroupent la majorité de
la population. Dans le cercle de Guelma, plus du tiers des tribus (18 sur 52) sont considérées
comme « partiellement soumises » et une (Ouled Jacoub) comme « insoumise ». La tribu la
plus peuplée du cercle, les Ouled Dhann, contre laquelle le général Randon a conduit une
opération l’année précédente, figure parmi les tribus « partiellement soumises », de même
que, trois des tribus les plus importantes du cercle, les N’Baïls, les Guerfa et les Beni-
Oudjena. Le cercle de Bône est le seul où la totalité des tribus sont considérées comme
« soumises ».

Carte des tribus « soumises » et « insoumises » en 1842 d’après de Tourville et Dieu

Source : Carte de la province de Constantine jointe à une dépêche du 4 février 1843 du général Baraguay
d’Hilliers, commandant la province de Constantine (ANOM F80/538). Les tribus « soumises » sont en noir, les
tribus « insoumises » et « partiellement soumises » en rouge.

212
Les tribus de la région de Bône vers 1843 dans la description de l’Algérie de Carette et
Warnier
Le début des années 1840 voit, à la demande du gouvernement français, le lancement
des travaux de la « Commission scientifique de l’Algérie », dirigée par Bory Saint-Vincent. Il
s’agit, dans la tradition de l’expédition de Bonaparte en Egypte et de l’expédition française en
Morée, de se défaire des idées plus ou moins fantasques que les Français peuvent encore
conserver sur l’Algérie et de « réunir complètement et dans le moins de temps possible ce qui
peut contribuer à faire bien connaître une contrée »33, grâce à une exploration systématique et
« pluridisciplinaire » de l’Algérie. Au sein de la commission scientifique, le chef de bataillon
du génie Carette, secrétaire de la commission, et le docteur Warnier, à l’époque adepte du
saint-simonisme, dirigent pour l’ensemble de l’Algérie la préparation d’une étude qui traite de
l’organisation en tribus de la société algérienne. Cette étude, accompagnée d’une « carte de
l’Algérie divisée par tribus » (dont l’extrait relatif à notre région d’étude est présenté plus
bas), est initialement publiée par le ministère de la Guerre dans le volume relatif aux années
1844-1845 des Tableaux de la situation des établissements français dans l’Algérie (TSEFA) et
fait ultérieurement l’objet d’autres publications, après que diverses corrections y aient été
apportées, le cas échéant34.
Carette et Warnier définissent diverses catégories de groupes tribaux (groupes
« dynastiques relevant d’une famille suzeraine »35, groupes « administratifs » dont la
formation se rattache directement à l’autorité politique de l’Etat ; groupes sédentaires,
nomades et mixtes ; tribus religieuses, tribus nobles et tribus « laïques ») et s’intéressent à leur
formation, notamment au phénomène d’ « essaimage » des tribus, rencontré notamment dans
le pays de Guelma. Carette fait la distinction entre populations « arabes » et « berbères » (et
non plus entre « arabes » et « kabyles » comme le faisait le capitaine de Tourville), les
populations originaires de l’Aurès étant classées comme « berbères » (et non, comme le faisait
de Tourville, comme « arabes »). Reconnaissant implicitement que le classement s’effectue en
fonction de la langue d’expression, il mentionne avoir « fait figurer comme arabes un certain
nombre de tribus ou fractions de tribus chez lesquelles, à la vérité, l’usage de la langue arabe
s’est introduit, mais qui, au point de vue ethnologique, doivent être comptées comme étant

33
Cité par Broc Numa, « Les grandes missions scientifiques françaises au XIXe siècle (Morée, Algérie,
Mexique) et leurs travaux géographiques », Revue d’histoire des sciences. 1981, Tome 34 n° 3-4, pp. 319-358.
34
Carette et Warnier, Description et division de l’Algérie. Paris-Alger, Librairie Hachette, 1847, 45 p.
Carette, « Distribution actuelle des populations arabe et berbère sur la surface de l’Algérie » in : Exploration
scientifique de l’Algérie pendant les années 1840, 1841, 1842 – Sciences historiques et géographiques. Paris,
Imprimerie impériale, 1853, pp. 442-459.
35
Catégorie dans laquelle ils rangent, pour la subdivision de Bône, la seule confédération des Hannencha.

213
d’origine africaine [sic] »36. Enfin, de rares tribus des cercles de Bône, de l’Edough et de
Guelma se voient reconnaître un caractère « mixte », mêlant des populations réputées
« arabes » et « berbères »37.

Tribus « arabes », « kabyles » et « chaouïa » de la subdivision de Bône


d’après Carette
Cercles Total
Bône Edough38 La Calle Guelma Hannencha39 subdivision de
Bône
TRIBUS « ARABES »

Nombre 18 12 13 15 13 54

Population 9.570 7.140 14.310 6.110 11.570 48.700

TRIBUS « KABYLES »

Nombre - 4 - 27 5 53

Population - 1.670 - 17.170 6.580 45.450

TRIBUS « CHAOUÏA » (originaires des Aurès)40

Nombre 4 - 13

Population 3.020 - 17.090

TRIBUS «MIXTES »

Nombre 2 2 - 1 - 5

Population
« arabe » 770 90 - 230 - 1.090

« kabyle » 260 90 - 230 - 580

Source : Traitement des données de l’ « Etat présentant la distribution actuelle des Arabes et des Berbères dans
les trois provinces de l’Algérie », in Carette, Recherches sur l’origine et les migrations des principales tribus de
l’Afrique septentrionale et particulièrement de l’Algérie (Exploration scientifique de l’Algérie pendant les
années 1840, 1841, 1842. Paris, Imprimerie impériale, 1853), pp. 443-452.

Carette et Warnier présentent également41 des « notices statistiques » donnant, pour


chaque tribu des cercles de Bône, de l’Edough, de La Calle, de Guelma et de la confédération

36
Carette, « Distribution actuelle… », op . cit., p. 442.
37
Dans le cercle de Bône les Elma-el-Krachecha et les Drakmena (Dramena), cette dernière comptant 500
« arabes » et 200 « kabyles », ces derniers étant venus de Djijelli (Jijel) « il y a environ trente ans ». Dans le
cercle de l’Edough les Fedj Moussa. Dans le cercle de Guelma les Fetzara.
38
Non compris quelques groupes tribaux considérés comme hostiles où les enquêteurs n’ont pu pénétrer et ne
disposent pas de données (notamment Arbaouen et Fedj Moussa).
39
La source ne permet pas d’identifier clairement les tribus de la confédération des Hannencha, qui sont
présentées – à tort comme dit ci-dessous – comme appartenant à la « région Centre » du cercle de Constantine.
En tout état de cause, les chiffres indiqués sous-estiment très fortement la population des Hannencha.
40
Y inclus tribus « berbères » réputées originaires du Sahara par Carette.
41
TSEFA 1844-1845.

214
des Hannencha42 les informations suivantes: la population (en y distinguant trois catégories :
cavaliers ; fantassins ; femmes, enfants et vieillards), le cheptel de la tribu (bovins, moutons,
caprins, chevaux et juments, mulets, chameaux) , le type d’habitat (tente, gourbi) , la
superficie des terres de la tribu et celle des terres cultivées, les fractions (ferka) composant la
tribu et, en général, l’origine de la population (arabe, kabyle, chaouïa). Ces informations sont
supposées avoir été étables par les « officiers des bureaux arabes »43. Carette et Warnier
identifient 141 tribus dans la subdivision de Bône, pour une population totale estimée à
101.372 habitants44 (contre 133 tribus et une population de 114.545 habitants identifiées par
les capitaines de Tourville et Dieu à la même époque). La liste des tribus donnée par Carette
et Warnier est relativement proche de celle élaborée par les capitaines de Tourville et Dieu
(dont les travaux ont été utilisés), mais leur rattachement aux différents cercles varie parfois et
des différences très importantes peuvent être notées dans le détail des informations les
concernant45. Carette et Warnier donnent des informations détaillées sur les tribus de
l’Edough dans lesquelles de Tourville n’avait pas pénétré en raison de leur hostilité 46, ce qui
autorise à douter fortement de la fiabilité de ces informations. Certains groupes tribaux sont
affublés de dénominations incongrues47. Mais surtout, les chiffres donnés par Carette et
Warnier concernant la population, l’habitat, la superficie des terres, quel que soit le niveau de
précision apparente, et au-delà des cas où ils peuvent apparaître comme simplement

42
De manière totalement inexacte, les tribus de la confédération des Hannencha sont rattachées, dans les notices
statistiques publiées dans les Tableaux de la situation des établissements français dans l’Algérie (TSEFA 1844-
1845), au cercle de La Calle, qui ne les a jamais administrées, puis, dans la « Distribution actuelle des
populations arabe et berbère sur la surface de l’Algérie [en 1840-1842] » publiée par Carette en 1853, au cercle
de Constantine (subdivision de Constantine) auquel elles n’ont jamais appartenu.
43
Ce terme constitue un abus de langage manifeste, les « bureaux arabes » n’ayant officiellement été créés dans
les différents cercles que le 1er février 1844, c’est-à-dire postérieurement aux travaux d’étude de Carette et
Warnier. Il désigne en fait les officiers (en général du corps d’Etat-Major) chargés auprès du commandement
militaire des relations avec les tribus (par exemple à l’époque le capitaine de Tourville dans la subdivision de
Bône).
44
Dans la « Distribution actuelle des populations arabes et berbères sur la surface de l’Algérie [en 1840-1842] »
publiée par Carette en 1853, la population totale de la subdivision n’est plus que de 95.820 habitants.
45
Les différences sont particulièrement importantes pour les tribus de la confédération des Hannencha, dont la
connaissance par les Français est encore très limitée : les Ouled Khiar comptent par exemple 16.000 habitants
pour le capitaine Dieu et 4.400 seulement pour Carette et Warnier. Mais on relève également des différences
importantes pour des tribus des cercles de Guelma et de Bône, supposées pourtant mieux connues. La population
de la tribu des Drides du cercle de Bône est estimée à 3.000 par de Tourville et à 1.540 par Carette et Warnier ;
celle de l’importante tribu des Ouled Dhann du cercle de Guelma à 2.250 par de Tourville et à 5.795 par Carette
et Warnier.
46
Arb-Aouen, Fedj Moussa, Sada, Sega, Aïn Abdallah, Zaoua.
47
Carette et Warnier mentionnent, comme l’avait fait de Tourville, la tribu des Zoubia (racaille) dans le cercle de
Guelma. On trouve également dans le cercle de La Calle une fraction de la tribu des Souarah (Nehed) du cercle
de La Calle intitulée « Ouled Baba » (les enfants de mon père), une autre chez les Merdès intitulée « Liemen » (à
droite). Dans le cercle de Guelma une fraction des N’Baïls du Tertera est dénommée « Ouled Hallouf » (les
enfants du cochon), une fraction des Ouled Sailem « Ouled Anaïa » (mes enfants). Toutes ces incongruités
traduisent les difficultés de communication entre les enquêteurs et les populations algériennes. (Blais Hélène,
Mirages de la carte – L’invention de l’Algérie coloniale XIXe-XXe siècle. Paris, Fayard, 2014, p. 180).

215
fantaisistes, ne doivent être considérés que comme de simples ordres de grandeur, comme
l’étaient déjà ceux donnés par de Tourville et Dieu. L’ensemble de ces éléments illustrent les
difficultés que, à la fin de la conquête militaire du territoire de la subdivision de Bône,
l’administration coloniale rencontre encore à cerner de manière précise la société algérienne.

Les tribus de la région de Bône48 d’après Carette et Warnier

Source : Extrait de la Carte de l’Algérie divisée par tribus (échelle 1/1.000.000) par MM. E. Carette et Auguste
Warnier, membres de la commission scientifique de l’Algérie, avril 1846 (SHD).

48
Cercles de l’Edough, de Bône, de La Calle et de Guelma et confédération des Hannencha.

216
La création des cercles de l’« arrondissement de Bône »
et la mise en place de l’administration directe des tribus (1838)

En 1838, le gouverneur général Valée met en place l’organisation de la « province »


de Constantine49, dont le périmètre est celui de l’ancien beylik. Sur le plan militaire, est créée
la division de Constantine, elle-même structurée initialement en deux subdivisions, celle de
Constantine et celle de Bône. Sur le plan administratif, la province est divisée en deux
parties : d’une part, un territoire où la France assure l’ « administration directe » des tribus, et,
d’autre part, un territoire de « protectorat » (d’« administration du pays par le pays » selon
l’expression de l’époque) où l’autorité française sur les populations s’exerce de manière
indirecte, par l’intermédiaire de féodaux (khalifa ou caïds) algériens relevant de l’autorité du
commandant supérieur de la province. Le territoire dont les tribus sont placées sous
l’administration directe de la France constitue l’ « arrondissement de Bône », qui appartient à
la subdivision militaire de Bône. Cette subdivision se voit également rattacher la
confédération des Hannencha, placée sous le régime du protectorat. Ce rattachement reste
toutefois purement formel jusqu’en 1843, date à laquelle l’armée française s’installe à Souk-
Ahras, dans le cœur du pays, et y impose l’autorité du caïd Resgui, jusque-là contesté par son
rival, El Hasnaoui.
La structure administrative de base du territoire placé sous l’administration directe de
la France est le « cercle ». L’arrondissement de Bône est partagé en quatre cercles (Bône,
Edough, La Calle, Guelma). Le commandement et l’administration de chacun des cercles sont
confiés à un « chef français », officier supérieur portant le titre de commandant de cercle
exerçant la totalité des pouvoirs militaires, civils et judiciaires. Toutefois, la fonction de
commandant de cercle des cercles de Bône et de l’Edough n’est pas exercée par un officier
spécifique, mais directement par le commandant de la subdivision militaire de Bône. Le
commandant de cercle exerce son pouvoir sous l’autorité de l’officier général commandant
l’arrondissement (le commandant de la subdivision militaire de Bône), assisté d’un conseil
d’administration, et placé sous les ordres du commandant supérieur de la province de
Constantine.
Dans chacun des cercles, les populations algériennes d’une même « tribu » (ou, en fait,
du même groupe tribal, tribu ou fraction) sont placées sous la responsabilité d’un cheikh,

49
Le contexte dans lequel est mise en place cette organisation ainsi que ses modalités ont été présentés en détail
au chapitre 2 ci-dessus. On se contente ici de rappeler les principes d’organisation qui ont été adoptés.

217
l’ensemble des cheikhs du cercle étant eux-mêmes sous les ordres d’un caïd dépendant du
commandant de cercle. Par exception, le cercle de Guelma comporte deux caïds, l’un
« arabe », l’autre « kabyle », indépendants l’un de l’autre50.
Le système reprend formellement l’organisation en cheikhats et caïdats en place sous
le beylicat d’El Hadj Ahmed et cheikhs et caïds sont des Algériens. Mais l’organisation
marque une rupture évidente avec celle en place à l’époque beylicale. D’abord, le pouvoir
politique, militaire (l’utilisation des goums) et judiciaire (au moins pénal) que détenaient caïds
et cheikhs algériens appartient désormais à des responsables français. Les caïds ne sont plus,
en principe, que des agents d’exécution des décisions prises par la hiérarchie française, même
si, dans la pratique, le pouvoir exercé par certains d’entre eux est très important. D’autre part,
si la mise en place de l’organisation ne touche vraisemblablement pas, tout au moins dans les
premiers temps, à la structure existante des groupes tribaux de base (placés sous la
responsabilité des cheikhs), la structuration adoptée pour les caïdats – un caïd par cercle sauf
à Guelma – ne correspond en rien à l’organisation caïdale en vigueur sous le régime beylical.
La mise en place de la nouvelle organisation des cercles s’effectue lentement. Nous le
verrons ci-dessous pour le cercle de Guelma, pourtant considéré comme un territoire pilote
pour les « affaires arabes ». L’état d’insoumission de plusieurs groupes tribaux, qui, en dehors
du cercle de Bône, persiste encore pendant plusieurs années51 ne permet pas partout la
désignation de cheikhs dévoués à l’autorité française. Le fait que les cercles de Bône et de
l’Edough, placés sous le commandement direct du général commandant la subdivision
militaire, ne soient pas dotés d’un officier commandant de cercle proprement dit donne aux
caïds de Bône52 et de l’Edough une très large autonomie de décision. La notice historique de
la subdivision de Bône établie en 184553 – au moment où commencent à se mettre en place les
bureaux arabes des cercles – indique d’ailleurs que les cercles de La Calle et de Guelma
« sont administrés par des officiers supérieurs français » tandis que ceux de Bône et de
l’Edough le sont « par des Arabes à qui leur position et leur influence dans le pays ont permis
d’en confier l’administration ».

50
Cette exception provient des propositions, que nous analysons plus loin, faites par le colonel Duvivier, qui
commande à Guelma de 1836 à 1838.
51
Comme l’indique le recensement des tribus effectué en 1843 par le capitaine de Tourville mentionné plus haut.
52
Le premier caïd du cercle de Bône, nommé en novembre 1838 est Belkacem Benyacoub, qui a joué un rôle
majeur dans la résistance algérienne à la conquête dans la région. Décédé en 1840, il est alors remplacé par son
fils, Mohamed Benyacoub.
53
ANOM ALG GGA 10H13.

218
Le pays de Guelma, laboratoire de l’administration des tribus
de 1836 à 1843

L’administration des tribus de Guelma par le colonel Duvivier (1837-1838) et la mise en


scène de la rivalité entre tribus « arabes » et « kabyles »
L’armée française s’est installée à Guelma en novembre 1836, sur les ruines de
l’ancienne Calama romaine, au retour de l’expédition ratée du maréchal Clauzel sur
Constantine. Le poste ainsi créé est conçu pour servir de base opérationnelle pour une
nouvelle expédition sur Constantine. Il peut également contribuer à contenir les attaques en
direction de Bône que pourraient lancer l’armée beylicale ou les forces des diverses tribus du
pays de Guelma ou des puissantes tribus des Harakta et des Hannencha. Le colonel Franciade
Fleurus Duvivier prend en décembre 1836 le commandement du poste de Guelma qu’il exerce
deux ans, jusqu’en décembre 1838. Polytechnicien, servant en Algérie depuis l’expédition
d’Alger de 1830 et ancien commandant des spahis de Bône en 1834-1835, Duvivier,
travailleur acharné et d’une curiosité insatiable d’après Charles-André Julien54, parle l’arabe
couramment et aime s’habiller « à l’arabe ». Dès son installation à Guelma, il cherche à
« conquérir moralement »55 les populations des environs et à gagner les tribus proches à la
cause française. Il prend connaissance du pays et des tribus «par des conversations longues et
pénibles et journalières avec les Arabes » et fait savoir que son intention est « d’empêcher
toute action d’injustice, de faire régner la paix parmi tous les indigènes, de ne laisser porter
aucune atteinte à leur religion »56. Il fait publier, afficher et circuler par lettres en arabe « que
toute tribu, soit amie, soit ennemie, pouvait venir au marché de Guelma [et y] trouverait
justice et protection ». A la demande de membres des tribus, selon ses dires, il est amené à
connaître des différends, qu’il juge « d’après le Coran et les usages arabes [qu’il]
connaissai[t] ».
Cette administration que Duvivier se plait à qualifier de « douce et conservatrice »,
conduite « sans action de force, sans coups de fusils », amène très rapidement de nombreuses
fractions des tribus des Beni Bou El Hassen et des Beni Foughal, qui occupent le cœur et

54
Julien Charles-André, Histoire de l’Algérie contemporaine – La conquête et les débuts de la colonisation
(1837-1871). Paris, Presses universitaires de France, 1964, p. 328. Le maréchal de Castellane, éphémère
commandant de la province de Constantine rencontre Duvivier à Guelma en 1838 et fait état de « toutes ses
prétentions à être un homme supérieur en tout ». (Journal du maréchal de Castellane. Tome troisième 1831-
1847, Paris, Plon, p. 149.)
55
Pellissier de Reynaud, Annales algériennes. Tome 2, Librairie militaire Dumaine, 1854, p. 200.
56
Sauf mention contraire, les citations de ce paragraphe et du paragraphe suivant sont extraites des « Notes sur la
conduite générale et politique tenue à Guelma par le colonel Duvivier, commandant supérieur » que celui-ci
rédige le 13 novembre 1837. (SHD 1H224).

219
l’ouest du bassin de Guelma à faire publiquement leur soumission à l’autorité française et
Duvivier nomme une vingtaine de cheikhs à leur tête. Pour Duvivier, ces tribus soumises sont
toutes des tribus « kabyles » 57. D’autres tribus plus éloignées se contentent de fréquenter le
marché de Guelma et de demander alliance, « mais, sous condition du secret » pour, d’après
Duvivier, éviter toutes représailles de la part du bey El Hadj Ahmed. Elles constituent, autour
du noyau des tribus soumises, « un cercle d’alliés non patents »58. La plupart de ces tribus
sont également considérées par Duvivier comme « kabyles ». En revanche, à une quarantaine
de kilomètres au sud de Guelma, les tribus de la confédération du Guerfa – que Duvivier
considère comme « arabes »59 et dont le caïd Mohamed ben Merad est un proche du bey El
Hadj Ahmed – continuent à se montrer hostiles à la présence française. Duvivier, qui
recherche des alliés dans le combat contre le bey El Hadj Ahmed, résume ainsi et justifie la
politique de division entre tribus qu’il met en œuvre : « Je vis bien vite que ce que j’avais de
mieux à faire était de m’appuyer sur le parti kabaïle contre les Arabes qui montraient une
hostilité plus prononcée. […] Leur animosité contre Bou Mourad [Ben Merad, caïd du
Guerfa] et contre les Arabes nous servit bien, et trois fois ils me suivirent au combat et se
battirent bravement lorsque les Arabes se réunirent pour venir nous attaquer»60 .
Duvivier explique61 l’origine de l’animosité entre les « tribus kabyles » et les « tribus
arabes » du pays de Guelma par l’immigration, lors de la période ottomane, de groupes
tribaux de la petite Kabylie (zone de Djidjelli [Jijel] et Kabylie des Babors) sur les terres des
« Arabes » du Guerfa et des Hannencha (dont la confédération incluait alors une partie des
tribus du pays de Guelma). Selon Duvivier, les Arabes « pasteurs et paresseux » qui avaient
besoin de blé et d’orge mais ne voulaient pas labourer par eux-mêmes firent appel
initialement à des fermiers « kabyles » originaires de ces groupes tribaux. Progressivement,
d’autres membres de ces groupes « que l’exubérance de la population forçait de quitter leurs
montagnes » immigrèrent dans le pays de Guelma, s’y regroupèrent – reconstituant ainsi des

57
Comme précisé ci-après, la plupart des groupes tribaux appartenant aux Beni Bou El Hassen et aux Beni
Foughal sont effectivement identifiés par Carette et Warnier comme provenant de l’ « essaimage » dans la zone
de Guelma de tribus originaires de petite Kabylie, principalement de la zone de Djidjelli (Jijel) et de la Kabylie
des Babors.
58
Les tribus concernées seraient notamment, d’après Duvivier, les Zardezas, les Sellaoua, les Ouled Si Affif, les
Ouled Dhann, et celles de l’Oued Zenati et de Tifech.
59
En réalité, les travaux menés par Carette et Warnier ainsi que les travaux ultérieurs montreront qu’une partie
notable, sinon la majorité, des groupes tribaux du Guerfa est constituée de berbères chaouïa, originaires des
Aurès.
60
ANOM ALG GGA 30K36. « Rapport relatif à la contestation élevée par les deux Bou-Mourad sur la division
du kaïdat dit du Guerfa » daté du 11 mars 1838.
61
ANOM ALG GGA 30K36. Ibid.

220
groupes tribaux portant assez fréquemment le nom de leur tribu d’origine 62 – et y occupèrent
de nouvelles terres. Il s’ensuivit des querelles, combats et « guerres vives » avec les occupants
antérieurs du sol, d’où les tribus « kabyles » sortirent fréquemment vainqueurs. Les beys de
Constantine confirmèrent ces prises de possessions foncières. Dans le pays des Hannencha de
Guelma, les tribus « kabyles » furent alors dotées d’ « un chef kabyle » les commandant
directement au nom du cheikh de la confédération et furent ainsi constituées « en corps de
nation »63 selon l’expression de Duvivier. En revanche, les tribus « kabyles » du Guerfa
restaient sous le commandement direct du caïd de ce territoire. En 1830, la guerre entre tribus
« kabyles » du Guerfa et leur caïd recommença64. Plusieurs tribus « arabes » furent alors
chassées de leur territoire. Le bey El Hadj Ahmed confirma les appropriations de terres et
décida alors de placer la plupart des tribus « kabyles » du pays de Guelma (appartenant soit au
caïdat du Guerfa soit à la confédération des Hannencha) sous le commandement de son
khalifa Ben Aïssa, lui-même d’origine « kabyle »65.
Pour Duvivier, l’animosité entre tribus du pays de Guelma n’est toutefois pas
seulement la conséquence des luttes pour la terre qui se sont déroulées entre elles sous la
période ottomane – analyse dont l’historien ne conteste pas, en principe, la pertinence. Cette
animosité tient également, d’après lui, à « la division naturelle des populations » entre
« Arabes » et « Kabyles » entre lesquels « la haine […] est grande, réciproque et de toute
durée »66. Dans son ouvrage intitulé Solution de la question de l’Algérie 67 qu’il prépare à son
retour en France après avoir quitté son commandement de Guelma, il expose que « les
Kabaïles sont essentiellement fixes par caractère ; ils cultivent bien ; ils bâtissent des maisons

62
Ce phénomène d’ « essaimage » des tribus est repris et analysé par Carette et Warnier qui qualifient le cercle
de Guelma comme une agglomération de « tribus-colonies » venues les unes du Nord (environs de Djidjelli,
comme les Beni-Foughal, les Beni Kaïd, les Beni Ahmed), les autres venus du Sud (massif de l’Aurès, comme
les Beni Oudjana, les Achèches). (TSEFA 1844-1845, p. 388). D’après Duvivier, malgré leur « aversion pour les
Arabes », des membres des tribus « kabyles » contractèrent « quelques mariages » avec des femmes « arabes »
(ANOM ALG GGA 30K36, op. cit.)
63
Habituellement désigné sous le nom de Beni Bou El Hassen.
64
Duvivier – pour qui « les Kabaïles […] devaient nécessairement un jour, dès que l’occasion s’en présenterait,
se dégager entièrement de l’autorité des Arabes » – explique la reprise des hostilités en 1830 par le contrecoup
dans le Constantinois de la prise d’Alger par les Français. En l’absence du bey El Hadj Ahmed alors à Alger où
il a prêté main-forte au dey contre le débarquement de Sidi Ferruch, certaine tribus du beylik auraient commencé
à s’agiter (Charles Féraud, Monographie des Oulad Abd-en-Nour. Constantine, Alessi & Arolet, 1864, p. 51).
Par ailleurs, toujours selon Duvivier, le khalifa Ben Aïssa, homme de confiance d’origine « kabyle » du bey El
Hadj Ahmed, aurait apporté son soutien à la révolte « kabyle ».
65
C’est en référence à cette situation et sur la proposition de Duvivier que l’organisation de l’ « arrondissement
de Bône » mise en place par le gouverneur général Valée à fin 1838 dote le cercle de Guelma de deux caïds, l’un
« arabe », l’autre « kabyle », alors que les autres cercles (Bône , Edough et La Calle) ne disposent chacun que
d’un seul caïd.
66
ANOM ALG GGA 30K36, op. cit.
67
Duvivier (général), Solution de la question de l’Algérie. Paris, Imprimerie et librairie militaire de Gaultier-
Laguionie, 1841, pp.152-154.

221
en pierre et mortier, recouvertes en tuiles. […] Les Kabaïles sont rétifs à l’obéissance,
surtout à la soumission. Mais dès qu’ils ont engagé leur parole, ils la tiennent
honorablement. […] Les Kabaïles aiment le travail, ils s’y livrent avec ardeur. […] L’Arabe,
au contraire, est essentiellement mobile de position et de caractère ; […] répugnant aux
travaux de force et de la terre ». Il en conclut qu’ « il est de toute évidence que la fixité
kabaïle et l’amour de cette race pour le travail devront être les plus forts pivots de notre
politique pour nous établir avec ordre, succès et stabilité en Afrique ». Relativement
semblables à celles présentées par Tocqueville dans sa « Lettre sur l’Algérie » du 22 août
183768, ces analyses seront largement développées par les militaires français dans le milieu
des années 1840 et contribueront à la construction du « mythe kabyle »69 qui influencera si
fortement la politique coloniale en Algérie.

La formalisation des obligations et droits du caïd : Le « cahier des charges » du caïd du


Guerfa
Dès ses premières réflexions sur l’organisation de l’administration des tribus après la
conquête militaire, le gouverneur général Valée a retenu le principe de mettre à leur tête des
caïds et des cheikhs algériens. Immédiatement après la chute de Constantine, il indique au
ministre de la Guerre : « Je crois […] indispensable d’employer comme intermédiaires des
chefs pris parmi les habitants. […] Les ordres donnés directement par les chrétiens ne sont
reçus qu’avec mépris par le peuple et, pour parvenir à les faire exécuter, le moyen le plus
efficace, selon moi, est de les transmettre par un homme de la religion du Prophète »70. Il
confirme cette option lorsqu’il entreprend de définir l’organisation future de la subdivision de
Bône, même si ce territoire est destiné à être placé sous l’ « administration directe » de la
France71. « L’institution de caïds chargés d’exercer le pouvoir sur les cheikhs et de percevoir
les impôts moyennant une allocation qui leur serait faite, m’a paru le mode le plus
avantageux pour régulariser nos relations avec les Arabes. L’autorité française, toujours
protectrice, n’interviendra que pour réprimer les exactions des caïds, s’ils en commettaient,

68
« Lettre sur l’Algérie » in Tocqueville, Sur l’Algérie. Paris, GF Flammarion, 2003, pp. 51-53.
69
Lucas Philippe et Vatin Jean-Claude, L’Algérie des anthropologues. Paris, François Maspero, 1979, pp. 103-
114 et pp.129-134.
70
Lettre du 8 novembre 1837 de Valée au ministre de la Guerre Molé, in Yver Georges, Correspondance du
maréchal Valée. Tome 1er (octobre 1837- mai 1838), Paris, Larose, 1949, p. 62.
71
L’option de mettre à la tête des tribus des chefs français a cependant été envisagée dès cette époque et sera
ultérieurement considérée à plusieurs reprises. Elle est notamment préconisée par Ismaÿl Urbain dans sa note
« Du gouvernement et de l’administration des tribus en Algérie » d’octobre 1842 (ANOM F80/1674). Le seul
cas d’officier français ayant été caïd de tribus dans le Constantinois à l’époque est celui du capitaine Bragouse de
Saint-Sauveur, cartographe militaire, ami d’Ismaÿl Urbain et collaborateur de Duvivier et d’Herbillon à Guelma,
mais nous disposons de guère d’information précise sur son expérience.

222
et pour recevoir la partie de l’impôt revenant au Trésor » écrit-il en janvier 1838 au ministre
de la Guerre72.
Le premier territoire sur lequel est mise en œuvre la politique définie par Valée est le
caïdat du Guerfa, le plus important des caïdats du pays de Guelma73. A l’époque beylicale, ce
caïdat est dirigé par le caïd Mohamed ben Merad dont, d’après Duvivier, la famille et la smala
seraient originaires des Aurès, d’où elles auraient été expulsées « par d’autres Arabes
[sic] »74. Lors d’une tournée qu’il effectue en janvier 1838 dans les environs de Mejdez-Amar
(au sud de Guelma, sur la route de Constantine) le général de Castellane, alors commandant
supérieur des provinces de Bône et de Constantine, rencontre Mohamed Seghir ben Merad,
frère du caïd Mohamed. Se prétendant à la tête de seize « tribus » des environs, Mohamed
Seghir fait sa soumission et réclame du général de Castellane le burnous de caïd75.
L’investiture lui est accordée « à la condition d’administrer les tribus de son arrondissement
au nom de la France »76. Les conditions dans lesquelles s’effectuera l’administration du
caïdat sont précisées dans un document77 écrit en arabe mais dans un style administratif très
proche des textes réglementaires français, sur lequel le caïd a apposé son cachet, ce qui fait
dire au général de Castellane qu’il s’agit d’un « traité ». Le document constitue en fait un
véritable « cahier des charges » de la fonction de caïd, établi pour la première fois en Algérie.
Le document a été rédigé par de Castellane à son retour à Bône et a été approuvé par le
gouverneur général Valée78 en janvier 1838. Le territoire dont Mohamed Seghir devient le
caïd correspond à « une partie du pays de Guerfa, soit celle dite des Quabaïles [Kabyles]
reconnue comme appartenant à ce pays, composée des El Ataïa, Es Sâlih, El Bouihina, El

72
Lettre du 27 janvier 1838 de Valée au ministre de la Guerre, op. cit., p.215. Valée envisage même à cette
époque de placer les caïds sous la responsabilité d’ « un chef arabe auquel le pouvoir puisse être confié dans la
subdivision de Bône ». Il ajoute que la direction des affaires arabes de la subdivision est confiée au commandant
de Mirbeck « jusqu’à ce que j’aie trouvé parmi les indigènes un homme en état d’administrer un territoire aussi
étendu » (lettre du 23 février 1838 au ministre de la Guerre in : Yver Georges, Correspondance du maréchal
Valée, op. cit., p. 271).
73
Même si, comme indiqué plus haut, le caïdat s’est vu amputé dans les dernières années de certaines de ses
tribus réputées « kabyles », placées sous la direction du khalifa Ben Aïssa.
74
ANOM ALG GGA 30K36. Op . cit. Duvivier, qui se targue de connaître la structure des populations du pays
de Guelma, qualifie la population originaire des Aurès comme « arabe » et non comme « berbère » ou
« chaouïa ».
75
Journal du maréchal de Castellane. Tome troisième 1831-1847, Paris, Plon, 1897, p. 147.
76
Lettre du 27 janvier 1838 de Valée au ministre de la Guerre in : Yver Georges, Correspondance du maréchal
Valée, op. cit., p. 215.
77
La traduction française du document – dont le texte intégral est repris en annexe 4-A – est joint à la lettre du
27 janvier 1838 de Valée au ministre de la Guerre (Yver Georges, Correspondance du maréchal Valée. Op. cit.,
pp. 217-218). Sauf indication contraire, les citations ci-après se réfèrent à ce document.
78
On notera que Valée approuve dès le 26 janvier 1838 à Alger le document signé par de Castellane à Bône le 17
janvier et rend compte de sa signature au ministre de la Guerre par lettre du 27 janvier. Cette rapidité du
traitement de l’affaire, malgré les difficultés de communication entre Bône et Alger, témoigne de l’intérêt tout
particulier que Valée porte à l’organisation de l’administration des tribus.

223
Meridj et Ouled Afif, bien connus et ce comme du temps de ses devanciers »79. Les conditions
fixées par le « cahier des charges » mettent en évidence les préoccupations essentielles de
l’administration coloniale pour ce qui concerne l’administration des tribus.
La première et la plus importante des conditions est relative à l’établissement des
impôts dont le caïd est chargé d’assurer la perception. Seuls les impôts de l’achour (dîme à
caractère religieux, payée en céréales) et du kokor (impôt que l’administration considèrera
ultérieurement comme une forme de loyer de la terre, stipulé en argent, mais il peut être payé
en céréales ou en bestiaux80) qu’avait établis le bey El Hadj Ahmed peuvent être prélevés, aux
taux fixés dans le document81, « sans autres contributions quelconques sous quelque prétexte
que ce soit ». Ces dispositions ont un double objectif. D’une part, il s’agit, par le paiement de
l’impôt, d’apprendre aux Algériens « à respecter la souveraineté de la France », l’impôt étant
considéré comme le marqueur essentiel de la « soumission » des tribus82. D’autre part, la
limitation des perceptions aux deux impôts de l’achour et du hokor veut empêcher les
prélèvements de toutes sortes – qu’ils soient légaux, consacrés par la coutume ou
franchement arbitraires – que sont réputés effectuer les cheikhs et caïds sous le régime
beylical83. Cette limitation de l’impôt est d’ailleurs présentée comme un « bienfait du
gouvernement français » en faveur des populations « dans la vue de les encourager au travail
et de leur procurer un bien-être ».
La rémunération du caïd est prélevée sur le montant des impôts qu’il perçoit. Le caïd
reçoit le quart de l’achour et la moitié du hokor, disposition qui apparait particulièrement
généreuse lorsqu’on la compare avec celles qui seront pratiquées à l’époque de

79
Nous avons pu identifier ces tribus (avec une transcription des noms quelque peu différente) dans la
nomenclature établie par Carette et Warnier, à l’exception toutefois de celle intitulée Es Bouihina. Les El Ataïa,
les Es Sâlih et El Meridj y sont effectivement classées comme « kabyles ». En revanche, la tribu des Ouled Afif
est considérée comme « arabe », originaire du Maroc, et composée presqu’exclusivement de religieux et tolba
(tribu dite « maraboutique »). Cette situation montre, une fois de plus, la fragilité de la classification des tribus
en tribus « kabyles » et tribus « arabes ».
80
L’impôt « sera exigible en denrées ou bestiaux et seulement convertible en argent lorsque les populations
débitrices auront accepté ce mode de libération » (Lettre du 27 décembre 1837 du ministre de la Guerre au
gouverneur général Valée, in Yver Georges, Correspondance du maréchal Valée, op. cit., p. 153).
81
Les impôts sont fixés en référence au nombre de paires de bœufs « qui auront labouré sur la récolte de
céréales » (c’est-à-dire en d’autres termes en référence à la superficie des terres céréalières labourées exprimée
en djebdas, la djebda étant par définition la superficie des terres labourées par une paire de bœufs à la saison des
labours). L’achour est fixé à « une mesure de Bône » par paire de bœufs et le hokor à 26,40 francs.
82
« Des mesures se préparent pour percevoir les impôts. J’attache une grande importance à obtenir cette
marque de soumission. Les Arabes ne reconnaissent pour maître que celui auquel ils payent la dîme ». (Lettre du
23 février du gouverneur général Valée au ministre de la Guerre, in Yver Georges, Correspondance du maréchal
Valée, op. cit., p. 267).
83
Par exemple, le droit d’investiture payé par le caïd au bey lors de sa nomination que le caïd répercute sur les
tribus. Lors de sa rencontre avec Mohamed Seghir, le général de Castellane indique que les caïds ne payeront
plus de frais d’investiture. (Journal du maréchal de Castellane, op. cit., p. 147).

224
l’administration des Bureaux arabes. En revanche, rien n’est prévu en ce qui concerne la
rémunération des cheikhs.
Le « cahier des charges » donne également au caïd un rôle essentiel en ce qui concerne
la sécurité à l’intérieur de son caïdat : il « répond personnellement des désordres, vols,
assassinats, qui pourraient avoir lieu chez lui ». Les moyens à la disposition du caïd pour
exercer cette responsabilité ne sont toutefois pas précisés, en dehors du fait que les cheikhs lui
devront « obéissance entière »84. Son rôle consiste à s’assurer des délinquants et à rendre
compte au commandant supérieur qui statue sur les fautes commises. Le caïd se voit
notamment, de manière explicite, privé du droit d’imposer des amendes sur ses administrés85.
Le caïd s’oblige également à apporter son concours à l’armée française à l’extérieur du
caïdat en mettant cavaliers et fantassins des goums tribaux à la disposition du commandant de
la province86. Pour le gouverneur général Valée, l’obligation du service militaire ainsi imposé
aux tribus devrait dispenser l’armée de la coûteuse obligation d’entretenir des spahis
irréguliers, les goums s’y substituant pour éclairer la marche de l’armée lors des expéditions.
Pour la première fois en Algérie depuis la conquête militaire, les obligations et des
droits du caïd se voient formalisés par écrit et ce sous une forme quasi-contractuelle entre
l’administration militaire et le caïd. C’est très largement en référence aux dispositions
adoptées alors dans le caïdat du Guerfa que sera développé le régime d’administration des
tribus algériennes sous le régime des bureaux arabes. A cet égard, la nomination du caïd
Mohamed Seghir ben Merad constitue une novation importante dans la mise en place de
l’autorité coloniale dans le monde rural algérien.

Caïds « arabes » et tribus « kabyles »


Peu de temps après la nomination de Mohamed Seghir ben Merad comme caïd de la
partie du pays de Guerfa « dite des Qabaïles », un caïd est investi à la tête des tribus
« arabes » du Guerfa. Le général Négrier, commandant supérieur de la province de
Constantine, sélectionne pour ce poste un ancien fidèle du bey El Hadj Ahmed, Lakhdar ben
Merad, fils de Mohamed ben Merad (caïd de l’ensemble du Guerfa sous le régime beylical) et
neveu du caïd Mohamed Seghir des « Qabaïles du Guerfa ». Le colonel Duvivier, qui
commande à Guelma, accueille mal la nomination de Lakhdar « qui avait toujours été

84
Les cheikhs sont nommés par le commandant de la province, sur proposition du caïd.
85
Le fait que le caïd n’ait pas le droit de punir les crimes et d’imposer des amendes « arbitraires » est considéré
par de Castellane comme le moyen d’amener les Algériens à se soumettre à la justice française. (Journal du
maréchal de Castellane, op. cit., p. 147).
86
Le caïd a indiqué disposer de 700 ou 800 chevaux des tribus, auxquels s’ajoutent 30 chevaux de sa « tribu »
(en fait sa smala) et 400 à 500 fantassins. La nourriture des hommes et des chevaux est à la charge des tribus.

225
franchement notre ennemi ». Il reconnait certes l’engagement du caïd à servir les Français87 et
note que « l’opinion générale des Arabes lui est bien plus favorable sous le rapport de
droiture, de prudence et de bonne foi », mais conclut : « Malgré tout cela, je n’aurai jamais
en lui, comme en tout Indigène, qu’une confiance très limitée »88. Duvivier a également une
mauvaise opinion de son oncle, le caïd Mohamed Seghir, qui « brouillonne le pays, fait de
l’argent tant qu’il peut » et en qui il n’aura jamais « la plus minime foi ».
Bientôt, les deux caïds – « arabes » ou réputés tels – Mohamed Seghir et Lakhdar,
soucieux d’accroître leur pouvoir et leurs ressources, revendiquent simultanément et chacun
pour lui le commandement des tribus « kabyles » ayant autrefois appartenu au caïdat du
Guerfa et qui, vers 1830, en avaient été détachées pour être placées sous le commandement du
khalifa Ben Aïssa89. Les revendications entrainent dans la zone de Medjez-Amar, des
« querelles continuelles » entre les cheikhs des tribus kabyles et l’un des caïds, auquel ils
refusent obéissance90. Le chef de bataillon Herbillon, qui commande alors le poste de Medjez-
Amar indique au gouverneur général Valée, en tournée dans la région, « que les Kabyles
s’étant emparés par les armes de tout le pays de Guerfa [sic] ne pouvaient être soumis qu’à
un des leurs, sans quoi il n’y aurait aucune tranquillité dans le district de M’Djez-Amar »91.
A Guelma, Duvivier est également opposé à mettre les tribus « kabyles » sous l’autorité d’un
chef « arabe » et propose la création d’un « caïd kabyle » pour l’ensemble des tribus
« kabyles » du pays de Guelma (autres toutefois que celles déjà placées sou la direction de
Mohamed Seghir), qu’elles aient avant 1830 appartenu soit au Guerfa soit à la confédération
des Hannencha. En d’autres termes, ce « caïd kabyle » de Guelma aurait la responsabilité des
tribus qui étaient placées sous le commandement du khalifa Ben Aïssa au moment des
opérations françaises sur Constantine. Le gouverneur général Valée retient la proposition de
Duvivier lorsqu’il arrête l’organisation en cercles de la subdivision de Bône en novembre
1838. Alors que les autres cercles de la subdivision (Bône, Edough, La Calle) sont dotés
chacun d’un caïd placé sous les ordres du commandant de cercle, deux caïds, l’un « arabe »,
l’autre « kabyle », sont prévus dans le cercle de Guelma92.

87
Il m’a dit : « J’avais toujours servi Hamed Bey, maintenant je suis aux Français, je les servirai également
bien ». ANOM ALG GGA 30K36. « Rapport relatif à la contestation élevée par les deux Bou Mourad [Ben
Merad] sur la division du kaïdat dit du Guerfa » par le colonel Duvivier (11 mars 1838).
88
ANOM ALG GGA 30K36. Op. cit.
89
Voir ci-dessus.
90
Colonel Herbillon, Souvenirs du général Herbillon (1794-1866) publiés par son petit-fils. Paris, Berger-
Levrault, 1928, p. 36. D’après Herbillon, le différend dura deux ans, pour ne se terminer qu’en 1840.
91
Ibid., p. 36.
92
Est désigné comme « caïd kabyle » Hadj Ahmed Salah, qui, au moment de la conquête française, occupait les
fonctions de « ouakaf » de la tribu « kabyle » des Beni Ourzeddine et avait rapidement fait sa soumission.
(ANOM ALG GGA 8H6. Notice historique de la tribu des Beni-Ourzeddine, s.d., ~1865).

226
Le cercle de Guelma, un cercle « pilote » pour les « affaires arabes »
Le chef de bataillon Emile Herbillon devient en décembre 1838 le premier
commandant du cercle de Guelma qui vient d’être créé en application de la nouvelle
organisation de la subdivision de Bône arrêtée par le gouverneur général Valée, que nous
décrivons plus loin. Herbillon exerce le commandement du cercle pendant plus de quatre ans
(il quitte Guelma en janvier 1843). Développant les actions initiées par Duvivier, il fait du
cercle de Guelma un modèle d’organisation des cercles de la province de Constantine et y
jette les bases de la politique que suivront les « bureaux arabes » des cercles lors de leur
création en 1844. Pendant les huit mois où il avait commandé le poste de Medjez-Amar, entre
Guelma et Constantine, Herbillon s’était livré « entièrement à l’étude des mœurs, des
coutumes et de la langue indigène »93, mais, selon son expression, n’avait qu’« effleuré les
affaires arabes »94.
Dans ses Souvenirs95, Herbillon décrit le pays de Guelma comme très largement
« insoumis » à l’époque de sa prise de commandement du cercle. De nombreuses tribus du
cercle ne connaitraient, d’après lui, les Français que « comme ennemis de leur religion et
comme envahisseurs de leur territoire ». L’insécurité règner sur les routes – où les convois et
les courriers sont attaqués et les voyageurs isolés assassinés – et même aux alentours du camp
militaire. La situation dans les territoires voisins du cercle est également source de
préoccupation pour le commandement français. Chez les Hannencha, le caïd Resgui ne réussit
pas à s’imposer sur son rival El Hasnaoui malgré le soutien que lui apporte l’armée
française96. En 1839, le séjour du bey El Hadj Ahmed chez les Haraktas (au sud du cercle)
attise les complicités de plusieurs tribus du cercle et même de certains de leurs chefs.
Herbillon loue les actions menées par Duvivier en direction des tribus, mais, estime-t-
il, « tout était ébauché et rien n’était bien solidement établi, les rouages ne fonctionnaient
pas ». La création des cercles ayant pour but de mettre entre les mains des officiers français
« le pouvoir, la direction et l’administration du pays »97, la politique qu’il mène cherche
d’abord à gagner la confiance des tribus « par une sévérité bien entretenue, par la dignité du

93
Colonel Herbillon, Souvenirs…, op. cit., p. 37.
94
Ibid. p. 39.
95
Colonel Herbillon, Souvenirs du général Herbillon (1794-1866) publiés par son petit-fils. Op. cit. Herbillon
peut naturellement avoir intérêt à noircir exagérément la situation du pays, ce qui met en valeur les résultats de
l’action de « pacification » qu’il conduit.
96
Echec de la colonne Janet de février 1838 (chapitre 2).
97
Ibid., p. 39.

227
maintien et par un caractère froid et conciliant »98. Il multiplie les contacts avec les caïds et
cheikhs dont il devient le « confident », monte à cheval dès qu’il en a la possibilité pour se
« faire voir dans les tribus en [s’] approchant le plus possible de celles qui étaient insoumises
dans lesquelles [il] envo[ie]des émissaires pour les sonder et les inciter à se rapprocher de
nous »99, mais reconnait que les résultats de ces actions sont limités et que les succès qu’il
remporte ne concernent que des fractions de tribus proches de Guelma. Il perd ainsi espoir
d’amener les grandes tribus du cercle (les N’Baïls et les Ouled Dhann) ou voisines (Harakta,
Hannencha) « à se soumettre autrement que par la force ». Des colonnes seront d’ailleurs
organisées à son initiative ou avec son soutien notamment contre les Harakta en 1840 et les
Ouled Dhann en 1842100. Grâce à ses tendances à la conciliation, « femmes, vieillards,
hommes mûrs et jeunes » viennent, dit-il, porter leurs plaintes à son tribunal. Il devient « le
véritable cadi » et « tous s’en retournaient satisfaits de l’accueil reçu, de la justice
rendue »101. Il connaît également des crimes et mentionne ses soucis et inquiétudes pour les
condamnations à mort qu’il est amené à prononcer « au milieu de faux rapports, de
dénonciations méchantes, de vengeances de famille, de haines de tribus, de contradictions
incessantes »102.
Herbillon organise progressivement la perception de l’impôt dans le cercle. Un
premier essai avait eu lieu en juillet 1838, limité au territoire avoisinant les camps de Guelma
et de Medjez-Amar, et avait donné « un bon résultat ». Un détachement des spahis de Bône
avait alors été mobilisé pour récolter l’impôt fixé « très modérément pour habituer petit à
petit les Arabes à être tributaires de la France »103. En juin 1839, il réussit à lever le hokor
dans la tribu des Achaïch installée dans les montagnes de la Mahouna, avec un détachement
militaire « très faible et peu capable de s’opposer à un refus de paiement » et attribue sa
réussite à la « conciliation » et la « prudence » dont il fait alors preuve104. A partir de cette
date, les impôts du hokor et de l’achour auraient été payés régulièrement dans le cercle de
Guelma.

98
Ibid., p. 40.
99
Ibid., p. 52.
100
Herbillon participe également, pendant qu’il commande à Guelma, à diverses opérations militaires menées en
dehors du cercle, notamment l’opération contre les Beni-Salah en 1840 à la suite de l’assassinat du capitaine
Saget (voir chapitre 2). Après avoir quitté le cercle de Guelma, il joue un rôle actif dans les combats de l’armée
française en Kabylie et dans les Aurès et commande les troupes françaises lors du siège de Zaatcha de 1849.
101
Ibid., p. 50.
102
Ibid., p. 51. Herbillon fait allusion, pour le jugement des affaires pénales graves, à la consultation d’un
medjlès (assemblée de juristes sous le régime beylical), sans en définir la composition.
103
Ibid., pp. 35 et 43.
104
Ibid., p.43.

228
Au-delà de la mise en scène des succès que, comme nous l’avons vu ci-dessus,
Herbillon s’attribue dans la mise en place de l’ « administration directe » des tribus105, les
Souvenirs nous renseignent sur le regard qu’un officier souvent considéré comme un
précurseur de l’administration des bureaux arabes porte sur les Algériens. Il manifeste
incontestablement une forme d’empathie à l’égard des « tribus » du cercle de Guelma dont il
prétend avoir étudié les « mœurs et coutumes » (qu’il ne nous décrit guère), mais il n’échappe
pas aux stéréotypes : il prétend avoir découvert « toute la fausseté du caractère arabe qui,
pour arriver à ses fins, n’épargne ni souplesse, ni mensonges, ni prières »106 et estime que
« l’Arabe cède peu au raisonnement, ne connaît que la force à laquelle il ne résiste pas »107.
S’il constate la rivalité entre tribus « arabes » et « kabyles » du Guerfa, il s’abstient toutefois,
contrairement à Duvivier, de développer les poncifs habituels les concernant. Enfin, il
reconnait souvent de manière assez explicite la forte résistance de la population algérienne à
la domination française et conclut à « la grande difficulté d’administrer les Indigènes, d’être à
leur tête, non seulement comme chef, mais encore comme homme politique et comme juge »
108
.

Les initiatives de Randon


en prélude à la mise en place des Bureaux arabes
« Nous n’avons plus à contenir, mais à administrer »109
(1844)
L’année 1843 a marqué dans la subdivision de Bône la fin des opérations militaires
d’envergure de la conquête française. L’insurrection du cheikh Si Zeghdoud a été écrasée
dans le massif de l’Edough et le caïd Resgui a été mis à la tête du pays des Hannencha, au
cœur duquel les troupes françaises ont établi le camp de Souk-Ahras. De nombreuses tribus
restent encore « insoumises » ou « partiellement soumises », mais les autorités militaires
françaises considèrent que la souveraineté française sur le territoire de la subdivision n’est
plus menacée. Le général Randon, qui commande la subdivision depuis octobre 1841, et dont
les préoccupations principales ont été jusque-là de terminer la « pacification » du pays, mène

105
Succès qui lui valent, pendant son commandement à Guelma, d’être promu lieutenant-colonel, puis colonel.
106
Ibid., p. 41.
107
Ibid., p. 52.
108
Ibid., p. 39.
109
ANOM ALG GGA 8H6. « Rapport sur l’administration des tribus de la subdivision de Bône » par le sous-
lieutenant des spahis Pelletier, chargé des affaires arabes, daté de La Calle le 10 août 1844.

229
à partir de 1844 une politique active d’intervention dans l’administration intérieure des tribus
« afin de préparer avec prudence et sagesse l’esprit des Arabes aux innovations qu’il faut
bien introduire parmi eux pour les faire entrer dans une voie de progrès qui, pour eux, est une
condition de vie ou de mort »110.

Réglementation des « taxes » prélevées par les caïds et cheikhs


Le « cahier des charges » de la fonction de caïd arrêté en janvier 1838 pour la
nomination de Mohamed Seghir ben Merad à la tête de tribus du Guerfa spécifiait que le caïd
n’était autorisé à faire payer à ses administrés que les impôts de l’achour et du hokor, « sans
autres contributions quelconques sous quelque prétexte que ce soit ». Une telle disposition
contrevenait fortement aux us et coutumes en vigueur à l’époque beylicale et ne fut
manifestement pas respectée par les caïds, qui continuèrent à percevoir diverses « taxes »
réputées coutumières pouvant peser lourdement, et souvent arbitrairement, sur la population
des tribus. Randon, conscient du fait que la suppression de l’ensemble de ces taxes serait
simplement inapplicable, s’attache à les réglementer Il publie à cet effet au début de février
1844 un « ordre aux Caïds et aux Cheicks »111 – à la rédaction duquel, selon lui, ont présidé
« les idées d’ordre et d’équité »112 – et qui constitue un véritable « code des taxes » perçues
par les caïds et les cheikhs (et, accessoirement, les cadis). Les caïds et cheikhs sont invités à
être « justes » envers leurs administrés, à ne pas accorder de faveur aux uns au préjudice des
autres, à accorder protection au pauvre comme au riche. Le respect des règles fixées est
présenté par Randon comme une obligation religieuse (« Si votre commandement est juste,
vous serez agréables à Dieu, qui vous récompensera en vous comblant de bienfaits »), mais
également comme une preuve d’allégeance à l’autorité française : l’ordre est donné au nom du
« Roi de France, que Dieu l’élève et le protège » et « ceux qui s’y conformeront seront des
Nôtres113et ceux qui ne l’exécuteront pas seront sévèrement punis, ou même révoqués de leurs
fonctions ».
Les « taxes » dont la perception par les caïds et cheikhs est autorisée sont au nombre
de quatre : la touïza (corvée de travaux agricoles fournie en nature en faveur du caïd et du
cheikh), le ferah (« droit de joyeux avènement » payé au caïd et au cheikh à l’occasion de leur

110
ANOM F80/1675 et ANOM ALG GGA 8H6. « Instructions pour la délimitation du territoire et l’évaluation
des terres cultivées dans les tribus » signées par Randon le 8 février 1844.
111
ANOM F80/1675. Le texte intégral du document est présenté en annexe 4-B. Sauf mention contraire, les
citations ci-après sont extraites de ce document.
112
ANOM ALG GGA 8H6. Lettre du 5 janvier 1844 de Randon au duc d’Aumale, commandant supérieur de la
province de Constantine.
113
Souligné dans le texte en français.

230
nomination), le tekbara (droit perçu par le cheikh lors du mariage d’un de ses administrés) et
le krel el bit (droit du caïd de prélever dans les troupeaux lors d’une succession). Les
modalités de calcul et de perception de ces diverses taxes sont précisées par Randon. Leur
montant (sauf pour la touïza) croit en fonction de la richesse de l’administré, richesse calculée
à partir du nombre de têtes de bétail possédées et de la superficie des terres cultivées. Des
exemptions sont spécifiées pour les « pauvres », définis comme ceux cultivant moins d’une
djebda et possédant moins de cinq têtes de bétail. Les caïds bénéficient du dixième des
amendes qu’ils ont recouvrées. Caïds et cheikhs bénéficient de réductions sur l’impôt achour
114
. Enfin, les droits perçus par les cadis pour l’établissement des actes (mariage, divorce,
succession) sont également précisés.

Création d’une commission « mixte » pour délimiter le territoire et conduire une


investigation approfondie sur les tribus (commission Devoluet)
Randon, conscient du fait que la connaissance très imparfaite de la société rurale
algérienne qu’a l’administration militaire constitue une gêne importante dans l’administration
des tribus, veut « entrer plus avant dans la connaissance de la statistique du pays pour
l’établissement de laquelle nous ne possédons jusqu’à présent que des éléments incomplets ou
qui n’ont point été contrôlés »115. A cet effet, il crée, avec l’accord du duc d’Aumale, alors
commandant de la province de Constantine, une commission « mixte » présidée par le
capitaine d’artillerie Devoluet, polytechnicien ayant appartenu au mouvement saint-simonien
puis fouriériste. La commission comprend également le sous-lieutenant Pelletier, chargé des
affaires arabes à la subdivision, Ibrahim ben Noua, lieutenant des spahis de Bône, Hadj el
Bey, cadi des cercles de Bône et de La Calle, et Mustapha Samar, cadi du cercle de Bône. La
première tâche de la commission, qui doit parcourir le pays, est de délimiter le territoire de
chaque tribu, « cause incessante de contestations entre les Arabes », ainsi que le périmètre
des « propriétés particulières » situées à l’intérieur du territoire des tribus.
Le rôle de la commission dépasse toutefois largement l’objectif de « régulariser » le
territoire par la délimitation des tribus. Elle doit également conduire des investigations sur
« les forces productives et la richesse réelle des Arabes » et recenser les terres cultivées (pour,
le cas échéant rectifier l’assiette de l’impôt), connaître les modalités détaillées selon lesquelles
sont alors administrées les tribus, déterminer les besoins des diverses localités en matière

114
Les tolba, instituteurs ou desservant de mosquées, sont exemptés de l’achour.
115
ANOM ALG GGA 8H6. Lettre du 5 janvier 1844 du général Randon au duc d’Aumale, commandant
supérieur de la province de Constantine.

231
d’équipements, écouter les plaintes des administrés et « chercher à développer parmi les
Arabes les idées d’ordre et de travail qui, à la longue, doivent triompher de leur apathie et les
faire entrer dans la société européenne »116.
Les instructions détaillées que rédige Randon le 8 février 1844 à l’intention de la
commission Devoluet – dont il transmet copie au ministère de la Guerre – sont intéressantes à
la fois par la méthodologie de travail définie pour la commission et par les orientations
politiques qui lui sont fixées. La commission est pour partie une préfiguration des
commissions qui seront mises en place pour l’exécution du sénatus-consulte de 1863 sur la
propriété, que nous évoquerons plus loin, mais qui, composées uniquement de personnels
français, n’auront pas le caractère « mixte » que Randon a donné à la commission Devoluet.
Dans les tribus, on accueillit avec perplexité la création de la commission. Le sous-
lieutenant Pelletier rapporte que la population vit dans cette création « la sollicitude de
l’autorité française » à son égard et « le désir de redresser les injustices » dont elle pouvait
avoir été victime de la part des caïds et des cheikhs. Mais ces appréciations reflètent surtout ce
que l’officier souhaitait entendre de la part des membres des tribus plutôt que la réalité de
leurs sentiments. Il ajoute en effet qu’ « ils se demandaient si cette enquête sur leur bien-être
n’était qu’un prétexte pour introduire chez eux les innovations qu’ils redoutent »117,
confirmant ainsi les inquiétudes – rapportées très fréquemment par les responsables militaires
de l’époque – qu’éprouvent les populations rurales lorsque l’autorité coloniale cherche à
connaître les détails de l’organisation tribale ou la situation des terres118 .
En ce qui concerne les caïds et les cheikhs, ils furent « effrayés » par la création de la
commission, qui suivait de peu la suspension d’un caïd de la subdivision. Ils imaginèrent que
l’objectif essentiel de la commission était d’enquêter sur leur conduite, assez fréquemment
marquée à l’égard de leurs administrés par l’avidité et l’arbitraire. Ils craignaient de voir leur
autorité diminuée ou fortement encadrée – ce que faisait déjà le « code des taxes » que
Randon venait d’arrêter – voire, pour certains d’entre eux, d’être destitués.
La commission travaille de février à août 1844. Les archives disponibles ne nous
renseignent pas sur le détail des travaux de délimitation des tribus auxquelles elle procéde
mais ils ne semblent n’avoir concerné que partie des tribus du cercle de Bône proches de la
ville. Les délimitations sont effectuées sur le terrain par le cheikh de la tribu, en présence des

116
ANOM F80/1675 et ANOM ALG GGA 8H6. « Instructions… » ; op. cit.
117
ANOM ALG GGA 8H6. « Rapport sur l’administration intérieure des tribus … », op. cit.
118
Pelletier rapporte également les paroles prononcées par l’un des cheikhs s’adressant à ses administrés : « Ne
croyez pas […] que les Français se soucient le moins du monde que vous soyez traités bien ou mal par vos
scheiks. Tout ce qu’ils veulent, c’est nous connaître de plus près et nous diviser, pour mieux nous dominer ».

232
représentants des tribus environnantes, le capitaine Devoluet arbitrant les désaccords
éventuels « après avoir consulté les vieillards et pris tous les renseignements susceptibles de
l’éclairer »119. Des actes français et arabes préparés par le cadi du cercle (membre de la
commission) revêtus de son cachet et signés par les officiers sont alors remis au cheikh. En
ce qui concerne la délimitation des « propriétés particulières » se trouvant à l’intérieur des
tribus, la commission se limite vraisemblablement à l’identification des propriétés concernées
(ainsi que des terres du beylik), sans en faire la délimitation à proprement parler, tâche qui
demande des moyens topographiques que la commission ne pouvait mobiliser120.
L’intérêt pour l’historien des travaux de la commission Devoluet découle surtout des
investigations menées et des propositions présentées en ce qui concerne les modes de
possession et modalités d’exploitation des terres, l’organisation interne et la gouvernance des
tribus, et les mesures d’ « amélioration » des conditions de vie dans les zones rurales. Les
propositions présentées préfigurent sous de nombreux aspects la politique qui sera mise en
œuvre sous le régime des bureaux arabes.

Modes de possession et modalités d’exploitation des terres


La commission classe, comme le font à l’époque les autorités coloniales, les terres en
trois catégories : les terres du beylik (ou du domaine de l’Etat), les propriétés particulières et
le « territoire des tribus ».
Les « terres du beylik « (terres agricoles azel et terres de pâturage azib) dont la gestion
était assurée avant la conquête française par l’administration beylicale ont été considérées
comme appartenant au domaine de l’Etat dès le début de l’occupation française. En 1837, les
Français ont en outre décidé d’incorporer au domaine les terres des habous121 parvenus en fin
de dévolution dont disposaient les fondations pieuses ou les œuvres d’utilité publique. A
l’époque où travaille la commission Devoluet, les terres du domaine de l’Etat sont

119
ANOM F80/1675. « Instructions pour la délimitation du territoire et l’évaluation des terres cultivées dans les
tribus » du général Randon en date du 8 février 1844.
120
Un service du cadastre a été créé en 1838 mais ne dispose alors que de trois agents à Bône. Les travaux de
cadastrage sont effectués en priorité sur les biens situés dans la ville et la banlieue immédiate de Bône qui
constituent le territoire civil et communal de Bône. La reconnaissance des propriétés rurales dans le territoire
civil de Bône (créé sous l’intitulé d’ « arrondissement de Bône » en 1845, à ne pas confondre avec
l’ « arrondissement de Bône » créé par le gouverneur général Valée en 1838 qui correspond aux cercles de Bône,
de l’Edough, de La Calle et de Guelma) sera entamée à partir de 1846 en application des ordonnances des 1 er
octobre 1844 et 21 juillet 1846. (voir chapitre 12).
121
Sont dits habous (awqāf en arabe classique) des biens immeubles (de statut initial dit melk) dont le
propriétaire initial et ses descendants (« dévolutaires intermédiaires » du habous) conservent la jouissance, mais
qui, par acte irrévocable et imprescriptible passé devant le cadi, reviennent à l’extinction de la descendance à un
« dévolutaire final » : fondation pieuse (villes de Médine et de la Mecque, mosquée, zaouïa) ou œuvre d’utilité
publique urbaine comme les fontaines (d’où le nom fréquemment donné aux habous en fin de dévolution de
« biens des mosquées et des fontaines »). Les biens habous sont inaliénables et imprescriptibles.

233
administrées par le service des Domaines122. Les azels sont confiés en fermage annuellement
et par adjudication à un fermier principal (toujours algérien dans la pratique), qui lui-même
sous-loue les diverses parcelles à des fermiers (moyennant un loyer de 50 à 80 francs par
dejbda, auxquels s’ajoutent parfois de petites contributions en beurre, journées de travail,
etc.). Chacun de ces fermiers exploite une parcelle pour une année, sans avoir la certitude
qu’il pourra continuer cette exploitation l’année suivante, et n’est ainsi pas incité à investir
pour améliorer la terre qu’il cultive. Originaires presque toujours de tribus différentes, les
familles (« tentes ») exploitant un azel donné ne sont pas constituées en tribu, et le fermier
général est « un chef qu’ils connaissent à peine, dont la surveillance est difficile et dont les
intérêts […] sont souvent compromis »123. Pour Devoluet, les inconvénients et difficultés
d’exploitation des terres du domaine justifieraient d’abolir ces propriétés et de les réunir au
territoire des tribus. Il écarte toutefois cette solution car, estime-t-il, « la prévoyance de
l’avenir nous fait une loi de tolérer ce mal afin de tenir en réserve des terres plus
particulièrement disponibles pour la colonisation européenne ». Comme Devoluet l’avait
prévu, les terres du beylik constitueront effectivement, à partir de 1848, une source non
négligeable de terres pour les opérations de colonisation agraire dans le cercle de Bône, et
plus encore dans le cercle de Guelma.
Pour la commission Devoluet, la catégorie des « propriétés particulières » – que les
juristes dénommeront ultérieurement melk, mais le terme n’est jamais employé par la
commission – se réfère implicitement aux grands domaines de la plaine de Bône, qu’elle
indique provenir de concessions faites à l’époque ottomane à des soldats et fonctionnaires
proches du bey de Constantine. Les propriétés se divisent en propriétés « libres »,
« susceptibles d’être échangées ou vendues » et en habous « ne pouvant ni se fractionner ni se
vendre ». La commission, manifestement à l’instigation des cadis qui en font partie, note que
« des biens de cette nature [habous] ont été vendus, assure-t-on, autour de Bône à des
Européens ; c’est un cas de nullité de vente certaine ». Comme les biens du beylik, les terres
de ces grands domaines sont exploitées par des fermiers, dont la commission estime qu’ils
sont dans la condition la moins favorable de tous les cultivateurs du cercle. Ils sont assujettis
aux mêmes impôts (achour et hokor) que sur le territoire des tribus et ont, en plus, à payer au

122
Devoluet ne donne aucune indication sur la superficie des terres du beylik, dont le recensement n’est à
l’époque que très imparfait. A fin 1846, la superficie cadastrée de ces terres serait, selon le service de
l’Enregistrement et des Domaines, de 7.394 hectares dans le cercle de Bône (TSEFA 1845-1846, avril 1847, p.
502).
123
ANOM ALG GGA 8H6. « « Observations sur les tribus du cercle de Bône pendant le travail de délimitation »
par le capitaine Devoluet en date du 22 juillet 1844. Les citations ci-après sont, sauf indication contraire,
extraites de ce document.

234
propriétaire du domaine un loyer (50 francs par djebda en général) et à fournir quelques
journées de travail (touïza) sur un lot dont le propriétaire se réserve la jouissance. Comme les
fermiers des biens du beylik, ces fermiers ne sont en général pas constitués en tribu124 et sont
dans une position précaire à l’égard du propriétaire. Globalement, la situation des grands
domaines privés apparaît inacceptable à Devoluet, qui propose ainsi que la plupart fassent
l’objet d’expropriation pour cause d’utilité publique, avec versement d’une indemnité125. Les
arguments justifiant cette proposition sont de deux ordres. D’abord, il lui apparaît
« impolitique » de conserver un système dans lequel les propriétaires ont la possibilité, à leur
gré, de chasser les fermiers, « ce qui produirait un véritable désordre ». Mais au-delà du souci
– dont l’historien ne met pas en doute la sincérité – de protéger les populations algériennes de
l’arbitraire, l’existence de ces grands domaines lui semble surtout incompatible avec le
développement à venir de la colonisation. « Le gouvernement aura bientôt besoin de terrains
pour la colonisation par les Européens et […] il y en a fort peu aux environs de Bône » [en
dehors de ces grands domaines]. Par ailleurs, les possesseurs actuels des terrains n’ont ni
l’intention, ni les moyens d’y effectuer les travaux de « salubrité publique et
d’amélioration »126 qui devront être entrepris au titre de la « mise en valeur » coloniale. La
proposition de Devoluet en matière d’expropriation des grands domaines avait déjà été mise
en œuvre l’année précédente: le domaine de Medjez Rassoul (le plus grand de la plaine de
Bône, avec plus de 10.000 hectares dans la plaine de Dréan, à l’est du lac Fetzara), propriété
de Hassan ben Ali Ingliz Bey (petit-fils de l’ancien bey de Constantine Mustapha Ingliz) avait
fait l’objet en 1843 d’expropriation pour cause d’utilité publique « soit pour ne pas enlever
aux tribus soumises […] des Drides [tribu installée sur le domaine] la jouissance de ces
terrains, soit pour les utiliser plus tard à la colonisation »127. Elle ne connut toutefois pas de
généralisation, et les expropriations qui seront effectuées ultérieurement dans la plaine de
Bône, au demeurant assez limitées, le furent au coup par coup, à l’occasion de la création de
périmètres de colonisation.

124
La commission signale deux exceptions : les tribus des Mraouna et des Aouaouda qui cultivent depuis
plusieurs années la même propriété (Ibid.). Il en est de même pour la tribu des Drides, installée sur le domaine de
Medjez Rassoul dont il est question plus bas, mais que Devoluet ne mentionne pas.
125
Dans l’esprit de Devoluet, cette indemnité doit être assez réduite, du fait que « ces domaines d’une valeur
problématique du temps des Turcs n’en a acquis une véritable que par le fait de l’occupation française ».
126
Devoluet fait vraisemblablement allusion aux travaux d’assèchement des terres marécageuses de la plaine de
Bône.
127
Arrêté du gouverneur général du 2 novembre 1843. BO-GGA 1842-1843, p. 439. Toutefois, à la suite d’une
intervention d’Ingliz Bey auprès du ministre de la Guerre, l’expropriation est annulée et le propriétaire reprend
sa propriété en mai 1845.

235
En ce qui concerne les régimes fonciers du « territoire des tribus»128, la commission ne
présente que des éléments vagues et apparemment disparates, qui traduisent essentiellement la
diversité et la complexité des régimes que les officiers français de la commission ont eu du
mal à comprendre malgré les explications (peut-être confuses au demeurant) qu’ont dû leur
fournir les cadis. La tribu des Ouled Attia, installée à l’est du lac Fetzara, occupe des terres
qui lui ont été cédées une soixantaine d’années auparavant par les Karézas « à prix d’argent »
et « se prétend donc collectivement propriétaire de cette terre ; mais cette prétention ne
s’étendrait certes pas jusqu’à pouvoir la revendre à des particuliers ». Quant aux Karézas, ils
« affirment qu’ils sont individuellement propriétaires de la vallée qui porte leur nom.
Quelques-uns ont des titres et la plupart n’en ont pas ». Faisant allusion aux acquisitions de
terres qui y ont été faites par des Européens, la commission s’inquiète des difficultés à régler
ultérieurement les droits de propriété chez les Karézas, difficultés qui « ne feront que
s’accroître si on laisse aux spéculateurs de terrains le temps et la liberté d’opérer des
transactions avec les Karézas ». De manière générale, pour la commission, « sur le territoire
des tribus, les Arabes peuvent être assimilés à de véritables propriétaires, car ils savent qu’à
moins de fautes graves le gouvernement les laissera cultiver en paix». La constitution
formelle sur les terres des tribus de la propriété privée est évoquée par Devoluet. Il propose
que cette propriété soit reconnue aux possesseurs de « titres bien en règle » et même à ceux
qui n’ayant pas de titres « auraient amélioré un coin de terre en y plantant des arbres ». On
reconnaît ici les principes généraux qui seront repris dans les ordonnances des 1er octobre
1844 et 21 juillet 1846 relatives à la reconnaissance de la propriété rurale dans les zones à fort
potentiel de colonisation (dont l’ « arrondissement de Bône »)129.
Une préoccupation essentielle de la commission est de comprendre comment, sur le
« territoire des tribus », se fait la « distribution annuelle des terres » entre les membres de la
tribu. Dans ses instructions à la commission, le général Randon estime qu’ « elle n’est point
assurément réglée suivant les principes de la justice », les cheikhs qui en sont chargés se
faisant payer pour accorder telle parcelle à l’un plutôt qu’à l’autre130. Il préconise d’étudier les
moyens permettant de faire disparaître peu à peu ces abus. Lors des investigations de la
commission, les cheikhs assurent que chaque membre de la tribu conserve le même terrain
d’année en année, ce terrain étant même souvent transmissible de père en fils, ce qui incite les
cultivateurs à y effectuer des améliorations. Le rôle du cheikh se limiterait ainsi, à la période

128
La commission n’utilise pas le terme de terre « arch » (tribu en arabe de l’Est algérien) qui sera
ultérieurement d’usage courant.
129
Chapitre 12.
130
ANOM F80/1675. « Instructions… », op. cit.

236
des labours, « à caser un étranger admis dans la tribu ou un jeune arabe devenu assez fort
pour manier la charrue ». Cette affirmation des cheikhs est contredite par des plaintes
recueillies par la commission. Plusieurs cheikhs feraient ainsi trafic du partage des terres,
notamment à l’égard des cultivateurs pauvres qui seraient obligés de donner de 10 à 20 francs
pour « conserver leur djebda ou en avoir une meilleure ». Le phénomène semble toutefois
d’une ampleur assez limitée et le sous-lieutenant Pelletier, qui au sein de la commission a
examiné la question plus en détail, conclut que « les mêmes tentes labourent toujours les
mêmes champs. Il n’est dérogé à cette coutume que par arbitraire des chefs et jamais sans
d’énergiques protestations de la partie lésée »131.
La commission s’est également intéressée aux techniques agricoles mises en œuvre
dans les tribus (labours et semailles, fumure, moissonnage et battage du blé, rotation des
cultures). Ces techniques ne font pas l’objet de réelles critiques – notamment sur leur
« archaïsme » ou leur inefficacité – ce qui contraste avec les opinions qui seront exprimées à
partir des années 1850 tant par l’administration que par les représentants de la colonisation
européenne. En particulier, la pratique du débroussaillement par le feu (écobuage) 132 – que
l’administration combattra ultérieurement avec une grande vigueur pour protéger les forêts –
est considérée comme économiquement justifiée. Devoluet estime à cet égard que les
amendes infligées aux Algériens n’arrêteront pas cette pratique et conclut : « Alors c’est à
nous à prendre les mesures qui préservent nos grandes futaies de cette contagion du feu »133.
La commission a aussi constaté qu’une partie seulement des terres disponibles du territoire
total des tribus était labourée (de un dixième à un sixième du territoire en ordre de grandeur
selon les tribus). Ce faible pourcentage est expliqué par les pratiques d’assolement 134 et par le
fait que la culture ne s’effectue que sur les terres de bonne qualité, les terres de moindre
qualité – au sol souvent sablonneux ou couvert de broussailles – étant consacrées aux
pâturages. Le défrichement des zones de broussailles permettrait d’accroître la production de

131
ANOM ALG GGA 8H6. « Rapport sur l’administration intérieure des tribus » par le sous-lieutenant des
spahis Pelletier daté de La Calle le 10 août 1844. Pelletier cite parmi les cheikhs ayant fait trafic des terres ceux
des Ouled Boazis et des Beni Salah Ouled Ahmed. Le trafic prendrait place lorsque le caïd apporte son soutien
au cheikh et lorsque la tribu est éloignée de Bône, ce qui rend la surveillance du cheikh par l’administration
militaire moins efficace.
132
Voir sur la question Davis, Diana K., Les Mythes environnementaux de la colonisation française au Maghreb.
Seyssel, Champvallon, 2012, 329 p (traduit de l’anglais, Ohio University Press, 2007). Davis note en particulier :
« Plus que tout, c’est l’utilisation traditionnelle du feu qui a convaincu les Français que les Algériens étaient
ignorants, destructeurs et rebelles », p.45.
133
Devoluet préconise notamment la réalisation de « coupes de ceinture » de 6 à 7 mètres de large pour isoler les
grandes parties boisées. Il critique également l’organisation de la production du charbon de bois : «l’activité de
ces marocains [sic] secondés de l’avidité des cheikhs qui vendent les coupes aura bientôt fait disparaître de
magnifiques oasis ».
134
Mise des terres en jachère d’une année tous les trois ou quatre ans dans les tribus ayant beaucoup de terres,
moins fréquemment (jusqu’à 12 ans) dans les tribus moins bien dotées en terres.

237
céréales, mais Devoluet observe que « les Arabes ne peuvent défricher outre mesure sans
diminuer l’effectif de leurs troupeaux et ils ne sont pas disposés à transformer cette source
principale de leurs richesses ». Dans le territoire des tribus du cercle de Bône, les superficies
additionnelles qui pourraient être mises en culture sans qu’il en résulte un impact
préjudiciable sur les pâturages sont estimées par la commission à environ 290 djebdas,
(équivalant à 1.600 hectares), à obtenir essentiellement par défrichement et, de manière très
accessoire, par des travaux de dessèchement et de drainage. Sans être négligeable, cet
accroissement de la superficie des terres labourées reste toutefois relativement marginal. Ici
encore, nous constatons que les observations de la commission sont fort éloignées de
l’opinion qui prévaudra ultérieurement dans l’administration coloniale selon laquelle les
tribus disposent de plus de terres qu’elles n’en ont besoin, affirmation qui sera utilisée pour
légitimer les opérations de « cantonnement » qui seront alors envisagées.

Organisation interne et gouvernance des tribus : les « assemblées de grands »


La connaissance précise des modalités de gouvernance intérieure de la tribu est
considérée par le général Randon comme un élément essentiel pour définir les «innovations »
à y introduire pour asseoir l’administration directe des tribus par l’autorité française. Pour lui,
l’un des aspects essentiels à étudier (au-delà de l’examen des plaintes portées contre les caïds
et cheikhs par leurs administrés) est le rôle joué par les assemblées des « grands » auprès des
cheikhs placés à la tête des fractions de tribus135. Il donne à cet égard les instructions
suivantes au sous-lieutenant Pelletier, membre de la commission et chargé des affaires arabes
de la subdivision : « L’institution des grands est un des éléments les plus utiles pour
l’organisation future du pays : c’est la municipalité dont il faut assurer la base en donnant
une action définie aux conseillers qui entourent le Cheik. […] L’élection régulière des
grands, pour un temps déterminé, et avec la sanction de l’autorité française, doit être l’objet
de nos préoccupations »136.
Randon semble être le premier des hauts responsables militaires de la région à
s’intéresser aux « grands » (kebar en arabe137) et à l’ « assemblée des grands » (que
l’administration coloniale intitulera ultérieurement djemâa, ce terme désignant toutefois à
135
Pour la commission, la fraction – structure intermédiaire entre le douar et la tribu – a « ses intérêts à part dans
la tribu » et « les soutient contre les autres fractions ». La confusion existe fréquemment dans la classification
par l’administration coloniale d’un groupe tribal donné entre « fraction » ou « tribu ». En théorie,
l’administration dénomme « tribu » le groupe à la tête duquel est placé un caïd et « fraction » le groupe à la tête
duquel est placé un cheikh. Mais la pratique est très fréquemment fort différente et de nombreux groupes à la tête
desquels sont placés un cheikh seront dénommés « tribus ».
136
ANOM F80/1675. « Instructions… », op. cit.
137
Pluriel de kebir.

238
partir de 1863 une structure administrative fort éloignée de la structure « traditionnelle »). Ni
Duvivier, ni Herbillon dans leurs rapports sur les tribus du cercle de Guelma ou leurs autres
écrits et mémoires n’en font mention. Ismaÿl Urbain ne s’y intéresse pas dans sa note « Du
gouvernement et de l’administration des tribus arabes en Algérie » d’octobre 1842138. Le rôle
des « grands » et « assemblées de grands » ne sera même pas évoqué dans plusieurs des
publications ultérieures de responsables des « affaires arabes », comme par exemple dans les
Souvenirs d’un chef de bureau arabe que Ferdinand Hugonnet, ancien chef du bureau arabe
du cercle de La Calle, publie en 1858 139.
Dans son rapport sur l’administration intérieure des tribus du 10 août 1844 140, le sous-
lieutenant Pelletier a quelque peine à définir qui sont les « grands ». Il présente d’abord le
grand comme étant le chef de douar (ensemble de tentes « réunies soit par la consanguinité
soit par l’habitude »)141, mais nuance cette définition en indiquant qu’il n’est pas
indispensable d’être chef de douar pour faire partie de l’assemblée des grands. « Un homme
peut y être admis, mais il faut pour cela que la famille à laquelle il appartient y ait eu voix
délibérative ou que son énergie personnelle, son discernement ou sa facilité d’élocution […]
l’y ait fait admettre, en tout cas qu’une fortune à conserver soit la garantie des conseils qu’il
pourra donner ». Il rencontre les mêmes difficultés à définir le rôle de l’ « assemblée des
grands ». L’image théorique qu’il en donne ressemble à celle d’un conseil municipal français.
Placée auprès du cheikh, l’assemblée doit être consultée pour toutes les question s d’intérêt de
la « tribu » ou entraînant sa responsabilité : paix ou guerre avec les tribus voisines,
emplacement des douars, distribution du labour des terres vacantes, paiement et répartition de
l’impôt, restitution des femmes, bétail ou objets volés, paiement du prix du sang en cas de
meurtre, etc. Pelletier indique toutefois que la réalité diffère très fortement de la théorie :
« Ces attributions des grands sont sujettes à de grandes variations ; elles peuvent être
modifiées par le caractère énergique d’un schek [cheikh], par l’appui qu’il trouve près de
l’autorité française, la distance au chef-lieu administratif, etc. ». Bien plus, il reconnait que
les bouleversements apportés par l’occupation française dans la société rurale algérienne ont
« mis à néant plusieurs de ces attributions des assemblées des grands ». En particulier, les
assemblées ont été dépouillées de leur rôle – réel ou supposé – en matière contentieuse, rôle
désormais assumé par l’autorité militaire française. De même, le rôle des assemblées en

138
ANOM F80/1674.
139
Hugonnet Ferdinand, Souvenirs d’un chef de bureau arabe. Paris, Michel Levy Frères, 1858, 286 p..
140
ANOM ALG GGA 8H6.
141
« Chaque tente [du douar] obéit au chef du douar, qui est toujours dans l’aisance, d’une famille ancienne, et
transmet habituellement à son fils sa prépondérance sur les tentes groupées autour de lui ».

239
matière de répartition des terres a été confisqué par les cheikhs. En tout état de cause, les
« assemblées de grands » de la région de Bône n’ont rien à voir, ni par leur composition, ni
par leurs prérogatives, ni par leurs modes de fonctionnement, avec les tajmat (ou leurs
comités restreints) fonctionnant à la même époque en Grande Kabylie décrits notamment
Alain Mahé142. L’historien peut même se demander si, en fin de compte, l’ «assemblée des
grands » telle que l’imagine Randon n’est pas, comme plusieurs autres concepts, le fruit d’une
« invention de la tradition ».
Le sous-lieutenant Pelletier voit dans les « assemblées de grands » une institution très
utile pour l’administration des tribus. Elle permet notamment de constituer un contrepoids à la
puissance, jugée trop importante et souvent « spoliatrice » des cheikhs et caïds. L’institution
doit ainsi être reconnue ouvertement, exister dans toutes les tribus et être fortifiée. Mais il
s’agit également de veiller à « ne pas lui donner une force d’action qui pourrait dans la suite
entraver notre autorité ». Il propose ainsi de restreindre les attributions des assemblées aux
domaines suivants : gestion foncière (partage des terrains de culture vacants, délimitation des
zones de pacage et de fenaison), implantation des douars sur les divers points du territoire de
la tribu, répartition des amendes collectives et fixation du « prix du sang »143 en cas de
meurtre. En matière de création et d’entretien d’équipements publics (marabouts, puits,
fontaines, routes, ponts), les assemblées de grands disposeraient de l’initiative de demander la
levée d’impôts extraordinaires destinés à financer ces opérations, mais l’administration se
réserverait la possibilité d’imposer de tels impôts « sans leurs commentaires ». En ce qui
concerne la désignation des membres des assemblées de grands, l’idée de recourir à une
élection régulière pour un temps déterminé qu’avait émise Randon n’est pas reprise par
Pelletier, qui préconise de conserver le recrutement « tel qu’il existe actuellement ».

Difficultés de développer l’enseignement primaire dans les tribus


Le sous-lieutenant Pelletier rapporte que l’enseignement primaire donné par les talebs
dans les tribus est très faiblement développé et ne bénéficierait qu’à un ou deux enfants sur
cent. Il se montre circonspect sur la possibilité de développer cet enseignement, les réticences
rencontrées dans les tribus – où les enfants rapporteraient plus à la garde des troupeaux qu’à
l’école – étant semblables à celles prévalant alors dans les campagnes françaises. Ses

142
Mahé Alain, Histoire de la Grande Kabylie XIXe-XXeSiècles, Anthropologie historique du lien social dans les
communautés villageoises, Paris, Editions Bouchène, 2006 (2ème édition), pp. 80-99.
143
Montant à payer par le meurtrier à la famille du défunt (diya).

240
suggestions se limitent à « stimuler » l’éducation par l’octroi de diminutions d’impôts en
faveur des parents et des talebs.

Infrastructures économiques et modification des modes de vie des populations rurales


Pour la commission, le développement des infrastructures économiques d’intérêt local
constitue un instrument puissant pour « secouer l’apathie de la race indigène et la faire
participer aux bienfaits de la civilisation ». Elle estime que ce développement ne suscitera
guère d’empressement initial de la part des populations, mais qu’une fois les travaux lancés,
celles-ci apporteront leur concours en assurant le financement des travaux et en effectuant le
transport des matériaux. Les travaux devraient consister par priorité en la création de puits et
de fontaines. Si les populations y voient essentiellement la possibilité d’y abreuver les
bestiaux, la commission estime que ces installations conduiront à terme à modifier
profondément le mode de vie en milieu rural : les douars se sédentariseront auprès des points
d’eau et constitueront l’amorce de villages, des jardins y seront créés, la pomme de terre y
sera cultivée, les foins y seront récoltés et la propriété individuelle pourra y être constituée ;
en un mot, grâce à ces infrastructures « l’Arabe comprend[ra] l’économie, le travail manuel ».
La commission préconise également la création, entre les petits centres de population rurale et
les chefs-lieux d’administration, de routes d’intérêt local, avec aménagement de passages à
gué des cours d’eau qui bloquent fréquemment les relations en période de pluies, même si,
d’après les éléments recueillis par la commission, les populations ne semblent pas considérer
qu’il s’agit là d’une priorité, les pistes existantes satisfaisant aux besoins de transport
effectués à dos de mulets.

L’expérience de l’administration des tribus de Guelma, une source d’inspiration pour les
« bureaux arabes »
A la même époque où le général Randon crée à Bône la « commission Devoluet » sont
organisés officiellement144 dans l’ensemble de l’Algérie les « bureaux arabes ». Ces
structures, qui seront mises en place au niveau de la subdivision de Bône et des cercles de La
Calle et de Guelma, organiseront de manière formelle – et relativement uniforme sur
l’ensemble de l’Algérie – l’administration des tribus et leurs relations avec l’autorité militaire.
Les expériences initiales d’administration directe des tribus menées dans le cercle de Guelma
à partir de 1838 auront pour partie contribué à arrêter les modalités d’organisation des

144
Arrêté du 1er février 1844 ministre de la Guerre.

241
bureaux arabes. Quant aux travaux menés à Bône par la commission Devoluet, ils
constitueront une source notable d’inspiration de la « politique indigène » à la définition et la
mise en œuvre de laquelle Randon prit une part active lorsque, après avoir quitté la
subdivision de Bône, il devint directeur des affaires de l’Algérie au ministère de la Guerre,
puis ministre de la Guerre et gouverneur général de l’Algérie.

242
Chapitre 5

L’administration des bureaux arabes,


des caïdats aux douars-communes

En 1844 est mis en place dans l’ensemble du territoire de l’Algérie autre que les zones
restreintes placées sous administration civile (les périmètres urbains de Bône, Guelma et La
Calle dans notre région d’étude) un outil militaire spécialisé d’administration des tribus,
connu sous le nom de « bureaux arabes ». Un système d’administration des tribus par
l’autorité militaire a déjà été expérimenté antérieurement dans la subdivision de Bône,
premier territoire du pays placé, après la chute de Constantine en 1837, sous le régime de
l’ « administration directe » française1. Sous la direction du colonel Duvivier, puis du chef de
bataillon Herbillon, le cercle de Guelma a constitué à partir de 1838 un cercle « pilote » pour
les « affaires arabes ». L’écrasement en 1843 de l’insurrection du cheikh Zeghdoud a marqué
la fin des opérations d’envergure de la conquête française dans la région. Le général Randon,
à la tête de la subdivision militaire de Bône, conduit alors une politique active d’intervention
dans l’administration intérieure des tribus « afin de préparer avec prudence et sagesse l’esprit
des Arabes aux innovations qu’il faut bien introduire parmi eux pour les faire entrer dans une
voie de progrès qui, pour eux, est une condition de vie ou de mort »2. Au moment où les
bureaux arabes sont officiellement constitués par l’arrêté du 1 er février 1844 du ministre de la
Guerre, Randon crée une commission (dirigée par le capitaine Devoluet) dont les travaux
seront une source d’inspiration de la « politique indigène » mise en œuvre par les bureaux
arabes. Ainsi, dans la région de Bône, la mise en place des bureaux arabes s’inscrit dans le
prolongement d’une politique poursuivie depuis plusieurs années.
S’étendant initialement à la totalité des tribus de la subdivision de Bône – sous réserve
des dispositions particulières appliquées aux tribus des Hannencha – le périmètre placé sous
l’administration des bureaux arabes se réduit ultérieurement, principalement à partir de 1871,
à la suite du passage progressif des tribus au régime d’administration civile et à leur
rattachement aux circonscriptions cantonales ou aux communes de plein exercice et aux

1
Voir supra chapitre 4.
2
ANOM F80/1675 et ANOM ALG GGA 8H6. « Instructions pour la délimitation du territoire et l’évaluation
des terres cultivées dans les tribus » signées par Randon le 8 février 1844.

243
communes mixtes. L’administration des bureaux arabes perdure toutefois pour les tribus
limitrophes de la frontière tunisienne jusqu’en 1885, date à laquelle l’ensemble du territoire
de l’ancienne subdivision militaire de Bône est alors placé sous administration civile.
L’histoire des bureaux arabes a fait l’objet de plusieurs travaux universitaires
d’envergure. Un travail pionnier effectué en 1953 par Xavier Yacono 3 portait sur l’évolution
des bureaux arabes des subdivisions militaires d’Orléansville (actuel Chlef) et de Miliana de
1844 à 1870, l’accent étant mis sur les aspects économiques et sociaux de la politique mise
en œuvre. Jacques Frémeaux a consacré en 1976 une thèse de doctorat de 3e cycle (soutenue
à l’université de Toulouse-Le Mirail) aux bureaux arabes de la division militaire d’Alger entre
1844 et 18574. Dans son Qaids, Captains and Colons publié en 1981, Kenneth J. Perkins
traite à la fois des bureaux arabes algériens et des services qui s’en sont inspirés en Tunisie et
au Maroc5. Par ailleurs, l’action des bureaux arabes est évoquée dans de nombreux ouvrages
d’histoire de l’Algérie coloniale, notamment dans l’Histoire de l’Algérie contemporaine de
Charles-André Julien6.
Dans ce contexte, nous n’entendons pas présenter ici une histoire complète des
bureaux arabes dans la région de Bône, dont la préparation excèderait le champ de nos
travaux et qui nous conduirait souvent à paraphraser des travaux antérieurs. Nous nous
contentons d’une présentation générale des attributions, moyens et modalités d’intervention
des bureaux, que nous illustrons, le cas échéant, par des faits caractéristiques ou des éléments
spécifiques à la situation de la région. Toutefois, nous traitons plus en détail, dans un chapitre
séparé7, de la politique économique et sociale – la « colonisation indigène » selon la
terminologie de l’époque – menée par le bureau arabe du cercle de Guelma en raison de son
impact important sur la société rurale et de certaines particularités qu’elle semble présenter.

3
Yacono Xavier, Les Bureaux arabes et l’évolution des genres de vie indigènes dans l’ouest du Tell algérois
(Dahra, Chélif, Ouarsenis, Sersou). Paris, Editions Larose, 1953, 448 p.
4
Frémeaux Jacques, Les Bureaux arabes dans l’Algérie de la conquête. Paris, Denoël, 1993, 310 p.
5
Perkins Kenneth J. Qaids, Captains and Colons. New York / London, Africana Publishing Company, 1981,
278 p.
6
Julien Charles-André, Histoire de l’Algérie contemporaine, La conquête et les débuts de la colonisation (1827-
1871). Paris, Presses universitaires de France, 1964, pp. 333-341.
7
Chapitre 6.

244
« Faire administrer les Arabes par des Arabes
dans les emplois secondaires
en laissant la haute direction aux commandants français »

Lors de la soumission des tribus consécutive aux opérations de la conquête


militaire, les autorités françaises s’étaient contentées de nouer des relations avec les chefs
traditionnels qui s’étaient rapprochés d’elles et de tenter de comprendre le fonctionnement de
l’organisation tribale, mais elles s’étaient gardées de s’impliquer dans le gouvernement et
l’administration proprement dits des populations, laissant les chefs traditionnels librement
administrer les populations. Dans la région de Bône cette politique est définitivement
abandonnée en 1838, date à laquelle est créé l’ « arrondissement » de Bône ainsi que les
cercles de Bône, de l’Edough, de Guelma et de La Calle et qu’est mis en place un régime dit
d’administration directe des tribus8. Dans la nouvelle organisation, qui s’installe très
progressivement9, les groupes tribaux sont administrés par des cheikhs algériens nommés par
l’administration française, l’ensemble des cheikhs d’un cercle étant placés sous les ordres
d’un caïd, également algérien, dépendant de l’officier français commandant de cercle10.
Le schéma d’administration arrêté par l’arrêté du 1er février 1844 du ministre de la
Guerre instituant les bureaux arabes reprend, pour l’ensemble de l’Algérie désormais, les
mêmes principes généraux que ceux adoptés pour l’arrondissement de Bône en 1838, en
créant toutefois auprès du commandant de cercle une structure spécialisée dans les « affaires
arabes » (le bureau arabe). Par ailleurs, un cercle peut désormais comporter plusieurs caïdats,
et non plus un seul. Cette organisation fait, « dans les emplois secondaires, […] administrer
les Arabes par des Arabes, en laissant la haute direction aux commandants français des
provinces et des subdivisions » selon les termes du général Bugeaud, gouverneur général11.
Dans ce schéma, l’autorité coloniale considère – comme le faisait l’administration
beylicale de la période ottomane – que l’unité sociale et administrative de base de la société
rurale est la « tribu ». Dans la pratique, la « tribu » est, pour l’administration, une notion floue
qui correspond soit à une tribu proprement dite, soit à une fraction (ferka) de tribu, concepts

8
Le régime d’administration directe n’est toutefois alors pas appliqué à la confédération des Hannencha. Celle-ci
est administrée par un caïd jouissant d’une assez grande autonomie, l’administration militaire française jouant à
son égard un rôle de « protecteur ».
9
Voir chapitre 4.
10
Par exception, le cercle de Guelma comporte deux caïds, l’un « arabe », l’autre « kabyle » en charge
respectivement des tribus réputées arabes et kabyles.
11
Circulaire du 17 septembre 1844 du gouverneur général aux commandants des divisions, subdivisions et
cercles et aux officiers chargés des affaires arabes. BO-GGA 1844, p. 150.

245
que les Français ont souvent beaucoup de peine à distinguer12. Ismaÿl Urbain, qui présente en
1842 des propositions pour le gouvernement et l’administration des tribus13, estime que la
véritable force du « système turc » était l’organisation donnée aux tribus : « La tribu est
demeurée le premier, le plus important, le seul élément social. Organiser le pays, c’était
constituer la tribu administrativement, la relier à un centre commun, la faire concourir au
maintien de l’ordre. Aussi, c’est sur la tribu que les Turcs concentraient leurs efforts ». Pour
Urbain, « les mêmes principes doivent présider aujourd’hui à l’organisation des tribus ». En
ce qui concerne les méthodes d’administration, il juge inappropriée l’introduction de
« l’administration française avec tout son bagage » et recommande de ne changer « rien
d’essentiel aux usages du pays », de conserver les attributions des chefs, les habitudes
judiciaires et administratives, les redevances en nature, ce qui permettra « de mettre de l’ordre
dans ce chaos de coutumes sans effrayer par des innovations »14. Mais Urbain préconise un
important changement dans le personnel d’administration des tribus, qui doit être choisi « à la
dévotion de la France ». Il estime qu’il convient d’« abaisser » les grandes familles de
l’aristocratie algérienne qui, d’après lui, oppriment la population et de les remplacer
progressivement à la tête des caïdats par des « administrateurs » pris dans l’armée: officiers
français connaissant « la langue, les mœurs et le caractère arabes » ou, à défaut, officiers ou
sous-officiers « indigènes » servant depuis longtemps.
Les orientations de la politique préconisée par Ismaÿl Urbain se retrouvent pour
l’essentiel dans les instructions que donne le gouverneur général Bugeaud en 1844, sous
réserve toutefois de nuances en ce qui concerne le personnel d’administration des tribus. Le
nombre trop restreint d’officiers français connaissant « la langue, les mœurs et les affaires des
Arabes » limite fortement et durablement la possibilité de faire appel à des caïds français et
cette formule doit, pour Bugeaud, être limitée aux seuls cas où il n’existerait aucun Algérien

12
On se gardera en particulier d’identifier dans tous les cas à une fraction de tribu (ferka) le groupe tribal à la
tête duquel est placé un cheikh (qui constitue administrativement un cheikhat) et à une tribu (au sens
anthropologique du terme) l’ensemble des cheikhats placés sous la direction d’un caïd (constituant
administrativement un caïdat). Si, le plus souvent, le cheikhat constitue un groupe tribal relativement homogène,
le caïdat est essentiellement une structure administrative et politique. Dans de nombreux cas, tant sous la
domination ottomane que sous l’occupation française, les cheikhats composant un caïdat donné ne présentent
entre eux aucune homogénéité tribale, la configuration du caïdat étant arrêtée – et fréquemment modifiée – par
l’autorité en fonction notamment de préoccupations administratives.
13
ANOM F80/1674. « Du gouvernement et de l’administration des tribus arabes en Algérie ». Note préparée par
Ismaÿl Urbain, octobre 1842. Cette note reprend et développe notamment divers éléments d’une note préparée en
1840 sur le système d’administration proposé pour la province de Constantine.
14
Cette opinion était alors largement partagée au sein de la classe politique française. Tocqueville écrivait dès
1837 : « Il est évident pour moi que nous ne réussirons jamais si nous entreprenons de soumettre nos nouveaux
sujets de l’Algérie aux formes de l’administration française. On ne fait point impunément du nouveau en fait de
coutumes politiques ». (Tocqueville, Lettre sur l’Algérie du 22 août 1837, in Tocqueville, sur l’Algérie. Paris, GF
Flammarion, 2003, p. 55).

246
ayant assez d’influence ou de talent pour remplir la fonction. Bugeaud estime même qu’il sera
peut-être toujours « de bonne politique » de faire administrer les Algériens par des Algériens
(« les Arabes par des Arabes » selon son expression mentionnée plus haut) dans ce qui est
considéré comme un niveau « secondaire » d’administration. Le maréchal Soult, ministre de
la Guerre, partage cette dernière opinion : « Les tribus doivent […] continuer d’être
commandées par des Indigènes (kaïd ou cheikh) parce qu’il serait dangereux de se mettre
avec les Arabes dans un contact trop direct pour les détails les plus intimes de
l’administration »15. En ce qui concerne le choix des caïds et cheikhs, Bugeaud estime qu’il
doit « être politique autant qu’administratif ». Ces « fonctionnaires » doivent posséder de
l’influence sur les tribus « soit par leur naissance, soit par leur courage, soit par leur aptitude
à la guerre ou à l’administration ». Leur choix doit faire l’objet de consultation de l’opinion
publique des tribus par le commandement français. Nous verrons plus loin dans cette étude
que la définition des critères de sélection des « chefs indigènes » constitue une préoccupation
majeure de l’administration coloniale, non seulement à l’époque des bureaux arabes, mais
pendant toute la période coloniale et que jamais une réponse définitive n’y sera donnée.

La subdivision de Bône à l’époque


de la mise en place des bureaux arabes16

Cercles, caïdats et cheikhats


Lors de sa création en 1838, la subdivision militaire de Bône a été structurée
administrativement en quatre cercles (Bône, Edough, Guelma et La Calle). Elle conserve cette
même organisation lors de la mise en place des bureaux arabes en 1844. Outre ces quatre
cercles, la subdivision comprend également le caïdat des Hannencha, qui lui a été annexé en
1844. Ce caïdat – qui regroupe les tribus de l’ancienne confédération éponyme qui viennent
d’être soumises par l’armée française et à la tête duquel les Français ont installé un caïd de la
famille des Resgui – conserve toutefois un régime d’administration particulier, proche du
protectorat. Il ne sera pleinement soumis au régime des bureaux arabes qu’en 1855, date à
laquelle sera créé le cercle de Souk-Ahras.

15
ANOM F80/1675. Lettre du 6 octobre 1845 du maréchal Soult, président du conseil, ministre de la Guerre au
général de Lamoricière, assurant l’intérim du gouverneur général. Soult ajoute : « Mais toute direction centrale,
toute surveillance doit appartenir à des officiers français. Nous ne pourrions sans imprudence appeler d’autres
agents que des agents français à veiller aux intérêts de notre domination ».
16
Sauf mention contraire, les citations ci-dessous sont extraites de la « Notice sur la subdivision de Bône »
établie par le général Randon, commandant de la subdivision et datée du 1 er mai 1846 (ANOM F80/1875).

247
Le commandement des cercles de Bône et de l’Edough est assuré directement par le
commandant de la subdivision (alors le général Randon, qui réside à Bône), celui des cercles
de Guelma et de La Calle par un officier supérieur français (avec le titre de commandant
supérieur du cercle) placé sous l’autorité immédiate du commandant de la subdivision. Les
bureaux arabes sont des structures administratives spécialisées placées auprès du
commandant de la subdivision et auprès des commandants de cercle pour le traitement des
« affaires arabes ».
Le cercle comporte un ou plusieurs caïdats, eux-mêmes subdivisés en cheikhats,
structures administratives dirigées par des « fonctionnaires » algériens, les caïds et les
cheikhs. Les caïdats sont définis en fonction de l’étendue et de la situation particulière du
territoire du cercle et, pour ce qui concerne le cercle de Guelma, de l’origine ethnique des
populations, à laquelle l’administration militaire continue à accorder une importance toute
particulière, comme le faisaient déjà Carette et Warnier notamment lors des travaux d’étude
conduits quelques années auparavant17 ou encore Duvivier et Herbillon lors de leur
commandement à Guelma. Les cercles de Bône et de l’Edough n’ont chacun qu’un seul
caïdat. Le cercle de La Calle en comporte deux, le caïdat de l’Est qui regroupe les tribus
frontalières de la Tunisie et le caïdat de l’Ouest celles du littoral jusqu’à proximité de Bône.
Le cercle de Guelma, qui dans l’organisation initiale de 1838 était doté d’un caïd « arabe » et
d’un caïd « kabyle », comporte désormais quatre caïdats : celui du Guerfa, peuplé
d’ « arabes » et de « chaouïa » ; celui du Nador, peuplé d’ « arabes » qui avaient appartenu à
l’époque beylicale à la confédération des Hannencha (fréquemment dénommés «Hannencha
de Guelma ») ; celui des Beni Foughal, peuplé de « kabyles » appartenant à des tribus
provenant de l’essaimage de tribus des environs de Djidjelli (Jijel) ; enfin, celui des Beni bou
El Hassen, peuplé de « kabyles » appartenant à des tribus provenant de l’essaimage de tribus
de la Kabylie des Babors. Le caïd est chargé de faire exécuter par les cheikhs les ordres du
commandant de cercle, de renseigner celui-ci sur la situation politique des tribus du caïdat,
d’y faire la police et y maintenir l’ordre, de préparer les rôles d’impôt et d’en assurer le
recouvrement, et « en un mot d’appeler l’attention de l’autorité sur tout ce qui peut intéresser
la bonne administration du pays ». En bref, le caïd a un rôle politique essentiel entre le
commandement militaire français et les cheikhs.
Le cheikhat est ainsi la véritable cellule de base de l’administration des tribus jusqu’à
la mise en place des douars-communes institués par le sénatus-consulte de 1863. Son

17
Chapitre 4.

248
périmètre est supposé correspondre soit à une « tribu » soit à une « fraction » de tribu,
concepts théoriques de l’organisation segmentaire dont nous avons déjà souligné combien il
était dans la pratique souvent difficile de les différencier18. L’administration coloniale utilise
souvent la dénomination de « tribu » pour désigner le cheikhat. La subdivision de Bône
compte 125 cheikhats dans les cercles de Bône (22 cheikhats), de l’Edough (23), de La Calle
(26) et de Guelma (54), auxquels s’ajoutent 51 cheikhats dans le caïdat des Hannencha. Le
cheikh, « homme le plus éminent de la tribu », placé sous le commandement du caïd, est
chargé de la police dans son cheikhat et de l’exécution des ordres du bureau arabe, qui lui sont
transmis directement ou par l’intermédiaire du caïd. D’après Randon, le cheikh serait assisté
par une assemblée des « grands » (kebar, pluriel de kebir) « représentants et gardiens des
intérêts généraux », qui discuterait de toutes les questions d’intérêt général (rapport avec
l’autorité française, partage des terres de labour, répartition des amendes collectives, prix du
sang (diya) à verser à la famille de la victime en cas de meurtre, etc.) et collecterait l’impôt.
Cette assemblée, qualifiée de « commune du Moyen-Age » par Randon, ne présente
vraisemblablement pas le caractère quasi-institutionnel que Randon lui prête. Elle doit le plus
souvent avoir un caractère informel et des attributions assez confuses, dépendant fortement du
contexte local. Il serait en particulier hasardeux, comme déjà indiqué19, de l’identifier à la
tajmat, assemblée propre aux communautés villageoises de la Grande Kabylie ou à la djemâa
qui sera créée ultérieurement par le sénatus-consulte de 1863.
L’administration de la justice est confiée, pour ce qui concerne les questions touchant
au statut personnel des populations (mariage, divorce, succession) et au contentieux, à un cadi
siégeant au bureau arabe du cercle et exerçant sous le contrôle du chef du bureau – par
exception, le cercle de Guelma comporte trois cadis, l’un « arabe », le second « kabyle » et le
troisième « chaoui », compte tenu des règles et coutumes distinctes des différents groupes
ethniques. Les délits, crimes « et toutes les questions qui ont rapport à l’ordre public et à
l’intérêt de notre domination » sont traités par le bureau arabe, les assassinats faisant toutefois
le plus souvent l’objet d’un renvoi devant le conseil de guerre. Enfin, chaque cercle comporte
également un oukil Bit-el-Mal, chargé de la gestion des intérêts du Trésor dans les
successions, fonction héritée de la période ottomane.

18
« Les gens du pays nommaient ces organisations [politiques] ‘arch (peuple) et ferqa (fraction), mots que
l’administration française traduisait indistinctement par « tribu » ou par « fraction » – appelant « tribu » tantôt
le ‘arch et tantôt la ferqa, et « fraction » tantôt la ferqa et tantôt le ‘arch ». (Tillion Germaine, Il était une fois
l’ethnographie. Paris, Editions du Seuil, 2000, p. 272).
19
Chapitre 4.

249
En résumé, le commandement des tribus est ainsi en principe dévolu à l’officier
français commandant de cercle qui l’exerce par l’intermédiaire de « chefs indigènes », caïds et
cheikhs20. Dans les faits, le commandant de cercle délègue une partie importante de ses
attributions de commandement au chef du bureau arabe, dans les conditions que nous
développerons plus loin.
Les caïds, cheikhs et cadis ne reçoivent pas de traitement proprement dit de la part de
l’administration française. Les caïds perçoivent officiellement un pourcentage des impôts (et
des amendes) dont ils assurent le recouvrement et bénéficient, pour les travaux agricoles sur
leurs terres, de deux journées de corvée (touïza) de la part des hommes du caïdat.
L’administration estime qu’ils disposent ainsi d’ « un revenu franc et loyal qui donne à leur
emploi une importance incontestable ». Les cheikhs, qui disposent également d’un
pourcentage des impôts, « sont moins bien traités » que les caïds, mais, d’après
l’administration, la fonction reste très recherchée si l’on en juge par le nombre de candidats
qui se présentent lorsqu’un poste devient vacant. Quant aux cadis, ils reçoivent pour la
passation des actes une rémunération qui leur assure un revenu considéré comme suffisant par
l’administration. Seuls les oukils Bit-el-Mal ne perçoivent aucune rémunération, tout au moins
officiellement. Caïds et cheikhs ajoutent à leur rémunération officielle diverses perceptions
prélevées irrégulièrement sur la population. Cette pratique est de fait souvent plus ou moins
tolérée par l’administration, tout au moins lorsqu’elle ne revêt pas un caractère excessif21.

Une « statistique » des tribus de la subdivision de Bône en 1845


Un « état statistique » des tribus est établi en 1844-1845 par les bureaux arabes de la
subdivision de Bône en application des directives du ministère de la Guerre de décembre 1843
relatives au dénombrement de la population « indigène ». Cet état statistique donne une
estimation de la population des tribus, avec – comme dans les estimations antérieures – une
répartition par « races »22 et une indication du nombre d’hommes (cavaliers et fantassins)

20
Seuls les termes de « caïd » et « cheikh » sont utilisés dans le Constantinois pour désigner les « chefs
indigènes » en activité, tant à l’époque ottomane que pendant toute la période coloniale. Les termes d’ « agha »
et « bachagha », ne sont utilisés que dans l’Algérois et dans l’Oranie où ils désignent des chefs placés à un
niveau hiérarchique supérieur à celui des caïds. Schématiquement, un caïd du Constantinois est au même niveau
hiérarchique de la chefferie indigène qu’un bachagha algérois. Après 1900, l’administration française gratifiera
parfois du titre purement honorifique de « bachagha honoraire » certains caïds du Constantinois, notamment
lors de leur départ en retraite.
21
Le général Randon, commandant de la subdivision de Bône, veut croire en 1845 que les prélèvements illicites
ont cessé : « Si nous avons attaqué les gains illicites que faisaient les chefs arabes, nous avons assuré les
avantages de leur position en leur attribuant une part raisonnable sur la collection de l’impôt ».
22
En plus des groupes ethniques « arabes », « kabyles » et « chaouïa » que distinguaient notamment déjà Carette
et Warnier, la statistique mentionne un groupe ethnique dit des « zénètes », tous résidant dans le caïdat des

250
susceptibles de porter les armes ; des données sur l’habitat (nombre de tentes et de gourbis) ;
la superficie des terres des tribus, avec répartition en terres cultivées, terres en jachère, terres
de pâturage et broussailles et forêts ; et l’évaluation du cheptel des tribus. La fiabilité des
données de la statistique des tribus est meilleure que celle des mêmes données produites en
1842 par Carette et Warnier ou par les capitaines Tourville et Dieu en 184323, en raison
notamment du fait que l’état de « pacification » du pays s’est notablement amélioré en 1844 et
1845. Toutefois, le caïdat des Hannencha – outre le fait que son périmètre n’est pas clairement
défini24 – reste encore très mal connu par l’administration militaire française. Les données le
concernant en matière de population comportent des incohérences flagrantes25 et sont ainsi
manifestement globalement erronées, et très vraisemblablement assez largement sous-
estimées.
Comme dans les travaux antérieurs, la précision apparente des données de l’état
statistique est toutefois trompeuse et les chiffres – en dehors même de ceux présentant des
erreurs flagrantes – ne doivent être considérés que comme des ordres de grandeur. D’après le
démographe Kamel Kateb26, les incertitudes des résultats sur les chiffres de population
s’expliquent par la méthodologie utilisée pour le dénombrement (dénombrement de la
population à partir du décompte des tentes et gourbis et non dénombrement nominatif,
étalement des opérations de dénombrement sur plusieurs mois entraînant inévitablement
doubles comptes et omissions). Le général Randon reconnait que « les statistiques établies
[…] n’ont pu être qu’approximatives et [qu’] un recensement rigoureux ne pourrait être fait
sans froisser violemment les préjugés des Musulmans », allusion au fait que l’identification
précise des membres de la famille, notamment des femmes et des enfants, serait considérée
comme une grave atteinte à la pudeur familiale. Par ailleurs, la population peut naturellement
craindre que les résultats du dénombrement soient utilisés par l’administration au préjudice

Hannencha. Les membres de ce groupe, originaires de l’Aurès (comme les Chaouïa), sont identifiés comme
descendant « de la puissante tribu des Zénètes qui domina la population du sud de la province de Constantine
pendant plusieurs siècles ». Les Chaouïa seraient quant à eux les descendants des tribus « que les Zénètes
avaient rangé sous leur loi ». C’est la seule fois dans l’ensemble des statistiques ethniques de la région que nous
trouvons mentionné un groupe ethnique distinct pour ces Zénètes.
23
Voir au chapitre 4 la « nomenclature et statistique générale des tribus de la subdivision de Bône » établie en
1843 par les capitaines de Tourville et Dieu.
24
La ville de Tébessa (avec une population estimée à 1.500/1.800 habitants) et le « territoire de Tébessa » ,
« quoique parfaitement distincts du caïdat des Hannencha » sont également rattachés à l’époque à la subdivision
de Bône, mais la notice sur le subdivision de Bône d’avril 1846 ne précise ni ce que recouvre ce « territoire de
Tébessa » (comprend-il la grande tribu des Ouled Sidi Yahyia ben Thaleb ?) ni si l’évaluation de sa population
est comprise dans les chiffres de la population du caïdat des Hannencha.
25
En particulier en ce qui concerne les populations « chaouïa » et « zénètes » dont le ratio de la population
masculine adulte à la population totale serait de 10% seulement contre plus de 30% pour les populations
« arabes ».
26
Kateb Kamel, Européens, « Indigènes » et Juifs en Algérie (1830-1962). Représentation et réalités des
populations. Paris, Editions de l’Institut national d’études démographiques, 2001, pp. 18-20.

251
des tribus : les éléments relatifs aux superficies des terres pour augmenter l’impôt, voire
même pour préparer un « resserrement » de la tribu, les éléments relatifs au cheptel pour
éventuellement introduire dans le futur un impôt sur les bestiaux, d’où la tentation de
dissimuler une partie du patrimoine. Cette dissimulation est particulièrement aisée en ce qui
concerne les bestiaux, qui peuvent facilement être transférés dans les tribus voisines au
moment des opérations de dénombrement, mais est également fréquente pour ce qui concerne
les terres cultivées27. Malgré toutes ces réserves sur la fiabilité des données, l’état statistique
est une source importante d’information sur la situation de la société rurale au moment où
s’installe l’administration des bureaux arabes.
En 1844-1845, la population des tribus des quatre cercles de la subdivision de Bône
s’élèverait ainsi à environ 70.000 habitants, auxquels s’ajoutent environ 4.000 habitants (Juifs
et musulmans) des villes de Bône, Guelma et La Calle et, en ordre de grandeur, de 40.000 à
50.000 d’habitants28 pour le caïdat des Hannencha. L’habitat sous la tente reste très largement
prépondérant et concerne plus de 90% de la population. Les gourbis ne sont en nombre
significatif que dans le cercle de Guelma, dans les tribus réputées « kabyles » ou « chaouïa ».
Le nombre de cavaliers et fantassins et fantassins des tribus est, comme dans les travaux
antérieurs, mentionné dans la statistique, signe que les capacités de combat des Algériens
continuent à être une préoccupation de l’administration française. Mais les chiffres annoncés
concernent en fait la totalité des hommes adultes, c’est-à-dire susceptibles de porter les armes,
plutôt que des hommes en armes à proprement parler. La notice précise à cet égard que le
nombre des hommes qui pourraient être présents à un combat est inférieur d’un tiers aux
chiffres cités si l’on tient compte « des absents et des gens qui ne sont pas suffisamment
armés pour se présenter ».
Enfin, détail ethnographique intéressant, la notice mentionne qu’ « on rencontre sur
quelques points des tentes de Juifs, par exemple dans les environs de Dréhan [Dréan]. Ils
cultivent, trafiquent et travaillent l’argenterie, mais leur nombre est trop minime pour en faire
une catégorie à part et dans le tableau [de la population] ils sont confondus dans les tribus où
ils vivent »29.

27
« Le contrôle qui est exercé sur les terres cultivées n’a pas de moyen efficace pour empêcher entièrement que
les Arabes ne labourent réellement plus qu’ils ne déclarent ».
28
Le chiffre de 36.036 habitants reporté sur le tableau est très vraisemblablement sous-estimé.
29
L’existence de petites communautés juives, d’origine berbère, vivant au sein des tribus est mentionnée dans
des documents postérieurs à 1845, notamment dans le pays de Souk-Ahras. A la veille de l’indépendance de
l’Algérie, une communauté juive rurale était encore établie à Zarouria, près de Souk-Ahras.

252
Organisation administrative, habitat et population des tribus la subdivision de Bône en 1844-1845
Cercles Total
Bône Edough La Calle Guelma Hannencha30 subdivision de
Bône
ORGANISATION ADMINISTRATIVE DES « COMMANDEMENTS INDIGENES »

Caïdats 1 1 2 4 1 9

Cheikhats 22 23 26 54 51 176

HABITAT

Tentes 3.110 1.117 2.566 3.278 5.148 15.219*

Gourbis 77 285 - 1.179 - 1.539

POPULATION

« Arabes » 19.066 3.855 12.834 18.407 19.701 73.863*

« Kabyles » - 3.449 - 5.737 - 9.186

« Chaouïa » - - - 7.056* 16.33531 23.391

Total 19.065 7.304 12.834 31.200 36.036 106.439

dont cavaliers
et fantassins 5.826 2.462 3.364 8.190 1.671 21.513

Source : Traitement des données de divers tableaux de la « Notice sur la subdivision de Bône » datée d’avril
1846 (ANOM F80/1675). Les chiffres des tableaux de la notice ayant fait l’objet d’une rectification (en raison
d’erreurs de calcul ou de transcription notamment) sont suivis d’une astérisque (*).

Le bureau arabe, service spécialisé d’administration des tribus

Les bureaux arabes sont créés officiellement dans toute l’Algérie le 1er février 1844
par un arrêté du maréchal Soult, ministre de la Guerre, le maréchal Bugeaud étant alors
gouverneur général de l’Algérie. Ils sont conçus en principe comme des organes d’état-major
placés auprès des commandants militaires des divers degrés, ces derniers ayant seuls qualité,
en matière d’ « affaires arabes », « pour donner et signer les ordres »32 et leur rôle est défini
de manière assez sibylline33. Dans la subdivision de Bône sont ainsi créés initialement un
bureau arabe subdivisionnaire (dit « de première classe ») auprès du commandant de la
30
Le caïdat des Hannencha est annexé à la subdivision de Bône, mais n’est pas administrativement constitué en
cercle.
31
Y inclus population du groupe dit « zénète ».
32
Arrêté du 1er février 1844, article 5.
33
Les bureaux « sont spécialement chargés des traductions et rédactions arabes, de la préparation et de
l’expédition des ordres et autres travaux relatifs à la conduite des affaires arabes, de la surveillance des
marchés et de l’établissement des comptes de toute nature à rendre au Gouverneur Général sur la situation
politique et administrative du pays ». (Arrêté du 1er février 1844, article 3).

253
subdivision et deux bureaux de cercle (dits « de deuxième classe ») auprès des commandants
des cercles de Guelma et de La Calle, auxquels s’ajoutera un troisième bureau lors de la
création du cercle de Souk-Ahras en 1855. Le commandant de la subdivision administrant
directement les cercles de Bône et de l’Edough, le bureau arabe subdivisionnaire joue le rôle
de bureau de cercle pour ces deux circonscriptions et, par ailleurs, transmet aux autres
bureaux de cercles le courrier qui les concerne et centralise leur travail, sans toutefois avoir de
pouvoir hiérarchique sur eux.
Dans la pratique, les bureaux arabes des cercles de la subdivision de Bône ne se
confinent pas à un rôle d’état-major, mais deviennent, comme dans le reste de l’Algérie, des
services spécialisés d’administration des tribus. Dans ses Souvenirs d’un chef de bureau arabe
Ferdinand Hugonnet – qui a dirigé les bureaux arabes de La Calle puis de Bône – après avoir
rappelé que « le bureau arabe n’a pas d’existence officielle comme administration ayant des
attributions et responsabilité ; il est en principe, tout simplement, l’instrument des
commandants de cercle, de subdivision et de division », indique que « dans la plupart des
cercles, le commandant supérieur ayant pleine confiance dans son chef de bureau arabe, ou
se sentant moins apte que lui, la direction réelle de l’administration indigène est entre les
mains de l’officier des affaires arabes »34.

Attributions et missions du bureau arabe de cercle


Chargé de traiter de l’ensemble des relations entre le commandement militaire et la
population algérienne des « tribus », le bureau arabe de cercle se voit confier des attributions
et missions multiples. Sur le plan politique, le bureau arabe est un organe de renseignement au
service du commandement militaire du cercle et de la subdivision. Il est chargé d’ « étudier
les indigènes sous tous leurs points de vue. Leurs ressources, leurs mœurs, leur pays, leurs
besoins doivent être également connus » 35. « Il surveille la population indigène ; il se tient au
courant de tout ce qui se passe chez elle »36. Il observe l’évolution de l’ « esprit public » pour
« prévenir ou prévoir au moins tout mouvement insurrectionnel »37. Un contrôle particulier
est notamment exercé sur les confréries religieuses, les lieux de culte et les zaouïas, foyers
potentiels de contestation de l’autorité française.

34
Hugonnet Ferdinand, Souvenirs d’un chef de bureau arabe. Paris, Michel Lévy Frères, 1858, pp. 241-242.
35
ANOM ALG GGA 32K11. Rapport du 4 octobre 1851 du commandant du cercle de Guelma relatif à
l’inspection des bureaux arabes.
36
Hugonnet Ferdinand, Souvenirs…, p. 8.
37
ANOM ALG GGA 32K11. Rapport du 4 octobre 1851, op. cit.

254
Dans le domaine administratif, le bureau arabe est le tuteur des caïds et cheikhs. Il
propose leur nomination, en surveille la conduite et demande, le cas échéant, l’application de
sanctions à leur égard (amendes, destitution). Il organise la police générale dans le cercle –
notamment la police des marchés et des routes – qu’assurent soit les caïds et cheikhs, soit les
spahis détachés auprès du bureau arabe. Il recommande au commandant de cercle les
sanctions disciplinaires (amendes et peines de prison) à prendre à l’égard des contrevenants.
Sur le plan militaire, le chef du bureau arabe organise et supervise les forces armées à
disposition des caïds et les conduit au combat en cas d’opérations menées soit sous sa
responsabilité propre, soit en appui des colonnes organisées au niveau de la subdivision, pour
lesquelles il prescrit également les corvées de transport réalisées par les mulets des tribus.
En matière fiscale, le bureau arabe établit les rôles d’impôt – hockor, achour et
centimes additionnels initialement, auxquels s’ajoute à partir de 1858 la zekkat38 – en
supervise la collecte et instruit les réclamations correspondantes. Il propose également et
assure la collecte des amendes individuelles ou collectives infligées par le commandement,
dont une partie alimente la « caisse noire » du bureau arabe39.
Sur le plan judiciaire, le bureau arabe dispose en son sein d’un cadi qui,
concurremment avec les cadis en poste dans certaines tribus, traite des affaires de justice
civile (contestations, mariages, divorces, partages d’héritage). Pour les affaires criminelles
qui, en territoire militaire, sont soumises au conseil de guerre, le bureau arabe recherche et fait
arrêter les présumés coupables et réunit les preuves et pièces à conviction. Les officiers du
bureau arabe exercent aussi directement un rôle de juge dans de nombreuses affaires diverses
– y compris dans des conflits familiaux – qu’ils traitent « avec plein pouvoir, sans règle
établie à l’avance, cherchant seulement, autant que possible, à mettre d’accord les coutumes
du pays et l’esprit, relativement meilleur [sic] de nos lois »40. Les peines qu’ils prononcent
sont l’amende, les dommages-intérêts, mais également la prison.

38
Le hockor (considéré par l’administration coloniale comme un loyer sur les terres dites « arch ») et l’achour
sont des impôts sur la culture, assis sur la superficie des terres cultivées (exprimée en djebdas, ou charrues). La
zekkat est un impôt sur les bestiaux. Les centimes additionnels sont des impôts destinés à financer les travaux
dits « d’utilité publique » (routes, hydraulique, bâtiments publics, etc.). Schématiquement, le recensement de la
matière imposable est fait par les chefs de douars, les cheikhs et les caïds, puis vérifié par le bureau arabe qui
établit les rôles d’impôt. La perception de l’impôt est faite par les cheikhs et caïds qui en reversent le montant au
service des contributions. Dans une étape ultérieure, le versement au service des contributions sera fait
directement par les chefs de douars. Le rôle des cheikhs et caïds dans le système est fréquemment à l’origine
d’abus que la surveillance exercée par le bureau arabe ne réussit pas toujours à prévenir.
39
« Les amendes conservées forment une masse […] dont le commandant supérieur dispose seul pour les
dépenses éventuelles de toute nature et si nombreuses dans les pays arabes, lesquelles ne sont point comprises
dans les prévisions budgétaires » (paiement des espions, gratifications, secours, etc.). (ANOM ALG GGA
32K11. Rapport du 4 octobre 1851, op. cit.).
40
Hugonnet Ferdinand, Souvenirs…, op. cit., p. 9.

255
Enfin, le bureau arabe joue un rôle actif dans la promotion d’une politique économique
et sociale dite de « colonisation indigène » ayant pour objectif de transformer la société rurale
traditionnelle (« pousser la race indigène dans la voie du progrès et de la civilisation »41 pour
reprendre la terminologie employée par l’administration coloniale de l’époque)42.

Des moyens humains et matériels limités


Pour accomplir leurs missions, les bureaux arabes disposent d’un personnel permanent
limité. L’effectif-type du bureau arabe de cercle (Guelma, La Calle, Souk-Ahras) en 1858 est
le suivant 43: un officier (en général lieutenant, plus rarement capitaine) chef de bureau, un
officier adjoint (sous-lieutenant), un officier-stagiaire (sous-lieutenant), un interprète militaire
et un secrétaire-copiste (homme de troupe), tous français. S’y ajoutent un khodja (secrétaire
chargé de la correspondance arabe et jouant souvent également le rôle d’interprète), un
chaouch (chargé de la police à l’intérieur et à l’extérieur du bureau) et un cadi, algériens. Le
bureau arabe subdivisionnaire de Bône (qui, comme nous l’avons dit, joue aussi le rôle de
bureau arabe de cercle pour les cercles de Bône et de l’Edough) dispose en supplément de
deux secrétaires-copistes (un sous-officier et un homme de troupe). Le bureau arabe reçoit
pour le service de santé le concours du médecin de la garnison ou de l’hôpital militaire44.
Enfin, le bureau arabe a à sa disposition une force de police, sur laquelle nous reviendrons.
Les rapports d’inspection rédigés par le commandant de la subdivision de Bône entre
1851 et 1871 insistent régulièrement sur l’insuffisance des moyens en personnel des bureaux
arabes. En 1857 par exemple, le général Périgot, commandant la subdivision de Bône, déplore
que « les obligations des bureaux arabes n’ont fait que s’étendre et pourtant le personnel n’a
pour ainsi dire pas augmenté. La correspondance surtout s’est considérablement accrue et
souvent les officiers dont la présence est urgente au milieu des tribus sont obligés de traiter
de loin des questions qui devraient l’être sur place […]. Il y a donc nécessité absolue à
augmenter le personnel»45. En 1864, son successeur, se référant à la charge de travail relative
à la « colonisation indigène », estime que « sans aucun doute, ce personnel est suffisant pour

41
Ibidem, p. 10.
42
La mise en œuvre de la politique de « colonisation indigène » dans la subdivision de Bône est examinée au
chapitre 6.
43
ANOM ALG GGA 30K100. Rapport d’inspection des bureaux arabes de la subdivision de Bône pour l’année
1858 par le général Périgot, commandant la subdivision de Bône (14 novembre 1858). Par rapport au début des
années 1850, l’effectif de chaque bureau s’est étoffé d’un officier stagiaire et d’un interprète attaché à plein
temps au bureau et, pour le bureau subdivisionnaire de Bône, d’un secrétaire-copiste supplémentaire.
44
Par exception, un médecin à temps plein est affecté au bureau arabe de Guelma.
45
ANOM ALG GGA 30K100. Rapport d’inspection générale des bureaux arabes de la subdivision de Bône par
le général Périgot, commandant de la subdivision de Bône (30 septembre 1857). Des extraits de ce rapport sont
présentés en annexe 5-A.

256
le commandement, la police et l’administration générale du pays, mais il est loin de suffire si
l’on se préoccupe de la partie civilisatrice et toute de progrès dévolue aux bureaux
arabes »46. L’insuffisance des moyens est jugée encore plus forte lorsque, à partir de 1865, les
bureaux arabes sont chargés de l’application du sénatus-consulte sur la propriété47. Le
commandant de la subdivision de Bône reconnait alors que « partout on se borne à peu près
aujourd’hui à ce qu’il est convenu d’appeler l’expédition des affaires »48.

Le bureau arabe de Bône en 1856

Source : ANOM 8Fi. Photographie de Moulin Jean-Félix Antoine, Souvenirs de l’Algérie – Province de
Constantine (1856-1858).
Figurent sur la photographie, de gauche à droite : Mohamed Sammar (assis), khodja ; Salem Marsaoui, chaouch ;
Lavondes, sous-lieutenant au 3e régiment de tirailleurs algériens, adjoint au chef de bureau ; Guyon-Vernier
(assis), capitaine au 3e régiment de spahis, chef du bureau ; Marcou, lieutenant, stagiaire ; et Chidiak, interprète
militaire. Les deux secrétaires français du bureau (un sous-officier et un caporal) ne figurent pas sur la
photographie.

46
ANOM ALG GGA 30K100. Rapport d’inspection des bureaux arabes de la subdivision de Bône pour l’année
1864 par le général d’Exea, commandant de la subdivision de Bône (12 janvier 1865).
47
Sénatus-consulte du 22 avril 1863 sur la constitution de la propriété.
48
ANOM ALG GGA 30K100. Rapport d’inspection des bureaux arabes de la subdivision de Bône pour l’année
1865 par le général Le Poitevin de Lacroix, commandant de la subdivision de Bône (12 janvier 1865).

257
Pendant de nombreuses années, les bureaux arabes sont installés dans des locaux
souvent sommaires. En 1851, seul le bureau du cercle de Guelma est établi dans un bâtiment
de l’Etat construit spécialement à cet effet. Le bureau arabe subdivisionnaire de Bône est logé
jusqu’en 1867 dans une vieille maison mauresque propriété de l’Etat, « étroite, humide,
malsaine, privée de lumière […] où les officiers et les employés contractent depuis longtemps
des maladies»49. A La Calle, en 1851, le bureau arabe n’occupe encore qu’une seule pièce
prise dans le pavillon des officiers. A Souk-Ahras, lors de sa création en 1855, le bureau est
provisoirement installé dans une maison louée au caïd des Hannencha. Aucun des bureaux ne
dispose dans les premières années de maison d’hôtes susceptible d’accueillir les visiteurs,
notamment les caïds et cheikhs en visite au bureau. A Souk-Ahras, en 1858, une tente et un
gourbi en tiennent lieu. Les bureaux de Bône et de La Calle ne disposent pas d’un local séparé
pour les consultations médicales qui y sont données par un officier de santé de la garnison. La
situation d’ensemble ne devient convenable qu’à partir de 1868. Les bureaux de Bône, Souk-
Ahras et La Calle sont alors installés dans des maisons louées à des particuliers, avec des
locaux nombreux et des abords spacieux et commodes et tous les bureaux disposent alors de
maison d’hôtes suffisante50.

Des coûts d’administration très faibles


En raison des moyens humains et matériels limités mis en œuvre, le coût de
l’administration des tribus par les bureaux arabes est particulièrement faible. Le personnel
militaire français des bureaux, dont la solde de base continue à être payée par le corps
d’origine, perçoit une indemnité complémentaire de solde (1.200 francs par an pour le chef
du bureau subdivisionnaire de Bône, 600 francs pour les chefs de bureau de cercle, 600 francs
pour l’adjoint au chef de bureau de Bône, 360 francs pour les adjoints des bureaux de cercle et
le sous-officier copiste de Bône, 180 francs pour les caporaux-copistes). Le personnel algérien
perçoit un traitement (1.200 francs pour le cadi du bureau de Bône , 900 francs pour les cadis
des bureaux de cercle et le khodja du bureau de Bône, 600 francs pour les khodjas des
bureaux de cercle et les chaouchs)51. Les autres charges correspondent aux locations des
bâtiments et aux frais d’hébergement des hôtes (poste le plus important : 4.000 francs par
pour Bône, 3.000 pour La Calle, 1.500 pour Guelma), à l’entretien du mobilier, à l’éclairage

49
ANOM ALG GGA 30K100. Rapport d’inspection des bureaux arabes de la subdivision de Bône pour l’année
1867 par le général Faidherbe, commandant la subdivision de Bône (30 novembre 1867).
50
ANOM ALG GGA 30K100. Rapport d’inspection des bureaux arabes de la subdivision de Bône pour l’année
1868 par le colonel Gandil, commandant (p. i.) la subdivision de Bône (10 décembre 1868).
51
La rémunération des khodjas et chaouchs est sensiblement égale à la solde des sous-officiers français.
(Frémeaux Jacques, Les bureaux arabes dans l’Algérie de la conquête. Paris, Denoël, 1993, p. 79).

258
et au chauffage des locaux (200 à 300 francs par bureau), aux indemnités de fourrage versés
aux officiers pour l’entretien de leurs chevaux et aux médicaments pour le service de santé.
Le budget total de fonctionnement courant des bureaux arabes de la subdivision de Bône
s’élève ainsi en 1854 à moins de 30.000 francs. Ce montant correspond à une très faible
fraction – moins de 10% – des impôts (hockor et achour) perçus sur les tribus (385.000
francs environ en 1845)52.

Le budget de fonctionnement des bureaux arabes de la subdivision de Bône en 185453

Bureau arabe de Total


Bône La Calle Guelma Souk- Subdivision
Ahras54 de Bône
Indemnités complémentaires de 2.340 1.140 1.140 780 5.400
solde des militaires français
Traitement des personnels 2.700 2.100 2.100 960 7.860
algériens
Frais de location des bâtiments et 4.000 3.000 1.500 600 9.100
frais d’hébergement des hôtes
Autres charges de fonctionnement 2.940 1.130 1.230 350 5.650

TOTAL 11.980 7.370 5.970 2.690 28.010

Source : ANOM ALG GGA 30K4. Retraitement des données des pièces annexes à la lettre du 21 janvier 1854
du général commandant la province de Constantine au colonel commandant la subdivision de Bône.

Le coût de l’administration des tribus ne se limite toutefois pas aux coûts de


fonctionnement des bureaux arabes proprement dits. Une estimation complète de ce coût
mériterait d’inclure également la solde des personnels militaires des bureaux, la rémunération
des caïds et cheikhs (correspondant au pourcentage des impôts qui leur est reversée), ainsi que
le coût des forces de police et de sécurité mises à la disposition des bureaux arabes et des
caïds et cheikhs. L’étude comparative de ce coût et du coût d’administration des tribus par
l’administration civile qui succéda à l’administration des bureaux arabes serait fort
intéressante, mais, particulièrement complexe, elle dépasse largement le cadre de nos travaux.

52
ANOM F80/1675. Notice sur la subdivision de Bône, 1 er mai 1846.
53
Le budget des bureaux arabes finance également des prestations qui, ne constituant pas des charges
d’administration des tribus à proprement parler, ne sont pas repris dans ce tableau. Il s’agit, pour 1854, du
traitement versé aux caïds décorés de la Légion d’honneur (250 francs par titulaire, soit 1.000 francs au total),
des pensions et secours versés notamment aux anciens membres de la garnison « turque » de Bône (9.654
francs), ainsi que du traitement versé aux frères de l’émir Abdelkader qui résident alors à Bône (20.400 francs).
54
Le territoire de Souk-Ahras est en 1854 une annexe du cercle de Guelma, et non un cercle proprement dit. Le
bureau arabe de Souk-Ahras est lui-même une annexe du bureau arabe du cercle de Guelma. Le personnel
français du bureau ne comporte qu’un chef de bureau et un secrétaire-copiste, le personnel algérien un khodja et
un chaouch.

259
Les abus des bureaux arabes
Charles-André Julien, qui reconnait par ailleurs que, pour les Algériens, « le système
des bureaux arabes présenta des avantages incontestables » par rapport au système
d’administration civile, dénonce les abus dont firent preuve de nombreux officiers des
bureaux arabes « hommes, parfois jeunes et toujours adulés, imbus d’un sentiment de
supériorité […] et livrés à eux-mêmes »55. Jacques Frémeaux évoque quant à lui « la main de
fer » sous laquelle vivent les territoires sous administration militaire et « le véritable droit de
vie et de mort exercé par les bureaux arabes sur leurs administrés »56. Les archives des
bureaux arabes de la subdivision de Bône que nous avons consultées n’évoquent que très
rarement, et plutôt sous forme allusive, les abus qui auraient été commis. Ces abus sont
relatifs d’une part à la corruption ou la prévarication des officiers, et, d’autre part, à de
mauvais traitements – voire des exécutions sommaires – infligés aux Algériens (ou aux
Tunisiens dans la zone frontalière).
Dans ses Souvenirs d’un chef de bureau arabe, Hugonnet, anciennement en poste à La
Calle et Bône, indique que les « chefs arabes » cherchent à faire accepter des cadeaux aux
officiers français57, présentés comme « des témoignages d’attention, de politesse, des preuves
de dévouement, telles qu’ils doit en exister entre le serviteur et son maître. Si l’officier n’a
pas une roideur de principes suffisante […] nous ne voyons plus alors de limites aux
scandales possibles »58. Dans son rapport d’inspection des bureaux arabes pour l’année 1857,
le général Périgot, commandant la subdivision de Bône, fait manifestement allusion à un cas
de corruption d’un officier stagiaire de la subdivision, en mentionnant la position « bien
délicate » des jeunes officiers qui entrent au service des bureaux arabes. « Appelés jeunes à un
service important, […] investis dans certains cas d’une position d’autorité assez
considérable, exposés à des séductions nombreuses résultant de la manière d’être des chefs
indigènes, il est des circonstances où la tête peut tourner, où le cœur peut faiblir. On a vu des
chefs de bureau […] ne pas repousser toujours certaines offrandes. Et l’on veut que des
jeunes gens […] résistent là où des hommes d’expérience, placés dans de meilleures
conditions financières, ont failli »59. Périgot excuse presque le jeune officier sans fortune
succombant à la corruption en déplorant les difficultés financières qu’il rencontre pour acheter

55
Julien Charles-André, Histoire de l’Algérie contemporaine…, op. cit., pp. 337 et 338.
56
Frémeaux Jacques, Les Bureaux arabes dans l’Algérie de la conquête, op. cit., pp. 57 et 58.
57
Voir à titre d’exemple l’offrande d’un rouleau de pièces d’or faite au nouveau commandant du cercle de
Guelma, le chef d’escadron Paris, à titre de bienvenue, par le caïd du Nador Taïeb ben Zerguin. (chapitre 9).
58
Hugonnet Ferdinand, Souvenir d’un chef de bureau arabe, op. cit., pp. 249-250.
59
ANOM ALG GGA 30K100. Rapport d’inspection générale des bureaux arabes de la subdivision de Bône pour
1857, 30 septembre 1857.

260
un cheval et son harnachement et pour faire face aux dépenses d’habillement qui lui
incombent. Des rumeurs – souvent malveillantes et mensongères, mais peut-être pas toujours,
ou pas totalement, dénuées de fondement – mettent en cause la probité des officiers des
bureaux. En 1848 par exemple, le chef du bureau arabe de Bône, le capitaine Schmitz, est
accusé par un notable d’avoir fait demander 150 francs à un Algérien pour annuler le divorce
de la fille de ce dernier60. En 1850, l’interprète du bureau arabe de Guelma, Akoun, est accusé
d’avoir propagé le bruit que le commandant du cercle partage avec le chef du bureau arabe le
montant d’amendes infligées à des administrés. L’affaire remonte à l’Etat-major de l’armée à
Alger61. L’inconduite dans la vie privée des personnels subalternes du bureau arabe fait
également parfois problème. En 1859, le chaouch – dont Jacques Frémeaux nous dit qu’il est
« le bras droit du chef de bureau en matière de relations avec les indigènes »62 – du bureau de
La Calle est révoqué : « continuellement ivre, cet indigène […] a causé, dans la rue et au
cabaret, des scènes scandaleuses qu’il est impossible de tolérer plus longtemps »63.
Les mauvais traitements infligés par les personnels des bureaux arabes de la
subdivision de Bône sont également assez peu documentés. Charles-André Julien se
demande64 quelles méthodes devait employer le capitaine Messmer, dit Ben Matou, chef du
bureau arabe de Bône, à la suite de son expérience antérieure dans l’armée du shah de Perse
que décrit avec humour le général du Barail dans ses mémoires 65. On peut, de même,
s’interroger sur les pratiques du capitaine Doineau, également chef du bureau arabe de Bône
avant d’être muté à Tlemcen, où il fut accusé de l’assassinat de l’agha des Beni Snous, et
condamné à mort par la cour d’assises d’Oran en 1857. Nous disposons d’un témoignage
montrant que la haute hiérarchie militaire était consciente des dérives de certains officiers et
n’acceptait pas les comportements réellement excessifs. En 1854, le colonel de Tourville,
commandant la subdivision de Bône, rapporte que le lieutenant Quantin, saint-cyrien âgé de
28 ans, premier adjoint au bureau arabe de Bône, « s’est rendu coupable dans ses diverses
tournées en pays arabe d’actes de violence, de brutalité envers les indigènes tels qu’[il n’a]
pu le maintenir dans ses fonctions ». Il ajoute : « Cet officier en entendant mes reproches sur

60
ANOM ALG GGA 1K30. Lettre du 8 août 1848 du colonel commandant p.i. la subdivision de Bône au
général Herbillon, commandant la province de Constantine.
61
ANOM ALG GGA 1K4. Lettre du 28 février 1850 du chef d’Etat-major de l’armée d’Afrique au général
commandant la province de Constantine.
62
Frémeaux Jacques, Les Bureaux arabes dans l’Algérie de la conquête. Op, cit., p.79.
63
ANOM ALG GGA 1K91. Lettre du 27 janvier 1859 du général Périgot, commandant de la subdivision de
Bône au général commandant la province de Constantine.
64
Julien Charles-André, , Histoire de l’Algérie contemporaine…, op. cit., p. 338.
65
Du Barail (général), Mes souvenirs, tome premier (1820-1851), Paris, Plon, 1894, pp. 172-174.

261
sa conduite a prétendu qu’il avait toujours fait ainsi dans la province d’Oran et que sa
manière d’agir lui avait valu des éloges »66.
La bastonnade semble avoir été un procédé relativement courant dans les bureaux
arabes, qui la pratiquaient soit à titre punitif, soit pour obtenir des aveux de la part d’Algériens
soupçonnés de crimes ou délits. Pour Claude Collot, « la bastonnade devient le principal
organe de gouvernement »67. Le roi Louis-Philippe lui-même s’en était ému. En 1846,
rappelant que la « question préparatoire avait été abolie en France depuis 60 ans » jugeait
« aussi douloureux qu’illégal de la voir ainsi rétablie en Algérie » et donnait pour instructions
« qu’on n’ait plus recours nulle part à de pareils moyens »68. Ces instructions ne furent pas
(toujours) appliquées en Algérie. Quelques cas de bastonnade sont rapportés dans les archives
relatives à la subdivision de Bône que nous avons dépouillées. En août 1848, le capitaine
Schmitz, déjà cité, fait donner 70 coups de bâton à Ahmed Chebi, frère du cheikh des Beni-
Salah, en punition de la calomnie – mentionnée plus haut – portée contre lui69. Schmitz,
ancien saint-cyrien, alors âgé de 28 ans seulement, ne sert dans les bureaux arabes que depuis
15 mois70. Le général Herbillon, commandant de la province de Constantine, après avoir noté
que le motif pour infliger une punition sévère était « puissant » et rappelé la confiance qu’il a
dans le caractère privé du capitaine Schmitz, estime que Ahmed Chebi aurait dû être mis en
prison, mais ne devait pas être soumis à une peine corporelle « contraire aux usages de notre
civilisation »71. En 1855, un gros commerçant mozabite de Constantine, Bakir, qui se rend
régulièrement à Tunis pour ses affaires, se présente au bureau arabe de Souk-Ahras pour faire
viser son passeport. D’après la plainte qu’il dépose auprès du préfet de Constantine72, Bakir
aurait été reçu très grossièrement par le chaouch du bureau, puis roué de coups. Il aurait
rencontré ensuite le chef du bureau, mais ce dernier l’aurait frappé à coups de chaise en lui
reprochant d’avoir insulté le chaouch. Puis il aurait été condamné à la bastonnade, aurait reçu
100 coups et aurait dû en plus payer 5 francs à celui qui maniait le bâton. Après enquête, le
colonel Périgot, commandant de la subdivision de Bône estime que la plainte de Bakir « est

66
ANOM ALG GGA 1K86. Lettre du 17 février 1854 du colonel de Tourville, commandant de la subdivision de
Bône au général commandant la province de Constantine.
67
Collot Claude, Les Institutions de l’Algérie durant la période coloniale (1830-1962). Paris, Editions du
CNRS/Alger, Office des publications universitaires, 1987, p. 40.
68
ANOM ALG GGA 1K3. Lettre du 7 mai 1846 du général de Saint-Yon, ministre de la Guerre au gouverneur
général Lamoricière.
69
ANOM ALG GGA 1K80. Lettre du 8 août 1848, op. cit.
70
Il quitte d’ailleurs le service des bureaux arabes en novembre 1848, quelques mois après l’affaire de la
bastonnade, sans que nous sachions si cette affaire a été à l’origine de son départ.
71
ANOM ALG GGA 30K3. Lettre du 16 août 1848 du général Herbillon, commandant la province de
Constantine, au commandant de la subdivision de Bône.
72
ANOM ALG GGA 30K4. Plainte adressée au préfet de Constantine annexée à une lettre du 17 octobre 1855
de la division de Constantine au commandant de la subdivision de Bône.

262
non fondée ou du moins fortement exagérée ». Bakir aurait voulu forcer l’entrée du bureau au
lieu d’attendre son tour et se serait « montré d’une insolence telle qu’on avait dû sévir contre
lui pour le ramener à l’ordre » 73. L’existence de la bastonnade ne semble pas être niée.
Les exécutions sommaires d’Algériens constituent un autre type d’abus dont sont
accusés les bureaux arabes. En juin 1848, le journal algérois Akhbar publie un article dans
lequel il avance que « dans le cercle de La Calle, le vol serait puni de mort sans jugement ».
Il mentionne le cas d’un voleur qui aurait été fusillé clandestinement par des spahis irréguliers
sur l’ordre du bureau arabe de La Calle. Le capitaine Devoluet, commandant du cercle de La
Calle explique au gouverneur général74 que des maraudeurs des tribus tunisiennes viennent
fréquemment en Algérie, de nuit, commettre des vols de bestiaux et que « en tout pays un bon
paysan tire un coup de fusil sur celui qui escalade sa muraille pendant la nuit [et que] on ne
peut exiger plus d’humanité de la part des Arabes de La Calle». Il ajoute que, les moyens de
police étant insuffisants pour prévenir les attaques des Tunisiens, il encourage la garde faite
par les Algériens de la frontière en payant 25 francs un voleur tué et 50 francs la prise d’un
voleur vivant. L’Akhbar accuse également le bureau arabe d’avoir fait donner trois fois 20
coups de bâton à des mendiants tunisiens que la misère a poussés en Algérie et qui y auraient
commis des vols. Devoluet reconnait les faits, en indiquant que les mendiants en question
« n’auraient pas demandé mieux que de manger pendant plusieurs mois le pain de la prison »
et en précisant que la bastonnade n’a pas été appliquée à ceux qui n’étaient pas en bonne
santé. Le gouverneur général Marey-Monge désapprouve les méthodes employées par
Devoluet. Il l’exhorte à « éviter de donner aux colons le spectacle de peines corporelles,
même infligées aux indigènes [sic] ». Il l’invite à « se conformer aux coutumes de notre
civilisation. Ainsi, par exemple, lorsque des voleurs ont été tués en flagrant délit de crime, il
faut éviter l’exposition à La Calle des restes des coupables »75. Mais aucune sanction n’est
infligée au commandant de cercle.

73
ANOM ALG GGA 1K87. Lettre du 25 novembre 1855 du colonel Périgot, commandant de la subdivision de
Bône au général commandant la province de Constantine.
74
ANOM ALG GGA 1K80. Lettre du 8 juillet 1848 du capitaine Devoluet, commandant du cercle de La Calle,
au gouverneur général Marey-Monge.
75
ANOM ALG GGA 30K3. Lettre du 28 juillet 1848 du gouverneur général Marey-Monge au général
Herbillon, commandant la province de Constantine (retransmise par ce dernier au commandant de la subdivision
de Bône le 2 août 1848). Marey-Monge, ancien commandant des spahis réguliers d’Alger, a été en 1834, chargé
des rapports avec les Algériens et de la police du territoire d’Alger.

263
Les forces de police et de sécurité dans les tribus :
spahis, khiela, deïra et goums
Comme nous l’avons vu plus haut76, les Français ont mis en place, dès les premières
années de l’occupation, des troupes supplétives algériennes chargées du maintien de l’ordre
dans les tribus. Ce système, qui s’inspirait de celui en vigueur à l’époque ottomane, perdure
pour l’essentiel après la période de la conquête. Sous l’administration des bureaux arabes, la
police et le maintien de l’ordre dans les tribus est ainsi essentiellement assurée par des forces
algériennes. Les troupes de l’armée française proprement dite stationnées dans la région
n’interviennent que dans le cadre des « colonnes » organisées soit périodiquement à titre
démonstratif – impressionner les populations en montrant la puissance française – soit à titre
répressif en cas d’insurrection ou de « désordres » graves dans les tribus. Schématiquement –
et bien qu’une certaine confusion règne dans la terminologie employée dans les documents
d’époque – les forces algériennes de police et de sécurité appartiennent à trois catégories
distinctes : les spahis en détachement auprès du bureau arabe, les khiela ou deïra sous le
commandement des caïds et les goums, mobilisés occasionnellement au sein des tribus.

Les spahis des bureaux arabes, un service de gendarmerie


Les spahis sont des troupes supplétives régulières à cheval, constituées en régiments
(un régiment par province, le 3e régiment correspondant à la province de Constantine) et en
escadrons (escadron de Bône pour ce qui concerne notre région), structure qui s’est substituée
à l’organisation initiale qui distinguait spahis réguliers et spahis irréguliers. Les spahis
souscrivent un engagement de trois ans et sont astreints à un service permanent. Ils perçoivent
une solde (1,30 franc par jour)77, financée sur le budget de la Guerre. Ils s’équipent, s’arment
et se montent à leurs frais. Les spahis sont jusqu’à la fin des années 1840 installés pour partie
en petites smalas – sortes de colonies militaires où ils font cultiver par des khammès les terres
mises à leur disposition – et pour partie cantonnés dans les différentes tribus ou à proximité de
lieux particuliers à protéger (par exemple la mine de Kef-Oum-Theboul dans la zone de La
Calle)78. Après l’insurrection de 1852, le commandement militaire français reconnaît le
danger de la dispersion des spahis et de la soumission de fait à l’autorité des caïds que cette

76
Chapitre 2.
77
Par comparaison, la rémunération d’un manœuvre algérien employé à Guelma est comprise entre 1,50 et 2,50
francs par jour (ANOM F80/1675. Notice sur la subdivision de Bône, 1 er mai 1846).
78
A titre d’exemple, les spahis du cercle de La Calle sont répartis comme suit en 1852 : 20 à la mine de Kef-
Oum-Teboul, 15 à l’oued El Hout, 20 à Khanguet Aoun, 27 à Aïn Khiar, 18 au Tarf. (ANOM ALG GGA 30K4.
Lettre du 27 mars 1852 du général de Salles, commandant la province de Constantine au colonel de Tourville,
commandant de la subdivision de Bône).

264
dispersion implique79. L’installation en grandes smalas se généralise, avec la création des
smalas du Tarf, de Bou Hadjar, de Souk-Ahras (transférée en 1858 à Aïn Guettar). Des
bordjs fortifiés où s’installe le commandement de la smala sont construits80, tandis que les
spahis et leurs familles et serviteurs vivent dans des tentes implantées à proximité du bordj81.
Les spahis sont des troupes d’intervention chargées du maintien de l’ordre. Dans les cercles
de La Calle et de Souk-Ahras, ils sont plus spécialement chargés de la surveillance et de la
sécurité de la frontière tunisienne. Les spahis sont à la disposition du commandant de la
subdivision de Bône – sous l’autorité duquel est placé le chef d’escadron – et des
commandants de cercles. Les bureaux arabes n’exercent ainsi pas de responsabilité directe de
commandement sur les spahis des smalas. Toutefois, le corps des spahis apporte un appui
important aux bureaux arabes en y détachant des éléments. Le nombre de spahis détachés –
qui varie relativement peu dans les différentes périodes – est, en 1858, de 12 auprès du bureau
arabe subdivisionnaire de Bône, et de 8 auprès de chacun des bureaux arabes des cercles de
Guelma, La Calle et Souk-Ahras, soit au total 36 spahis pour l’ensemble des bureaux arabes
de la subdivision82. Parmi les spahis détachés, certains (4 dans chacun des bureaux) le sont à
titre permanent, les autres (8 à Bône, 4 dans chacun des bureaux de cercles), désignés à tour
de rôle par le commandant de l’escadron, le sont à titre temporaire83. Les spahis détachés à
titre permanent sont choisis par le chef du bureau arabe. Ils « se recommandent à ce choix
par une grande connaissance du pays, par une moralité relative [sic] et par leur zèle et leur
intelligence »84. Les officiers de l’escadron des spahis continuent d’exercer une certaine
surveillance sur les spahis détachés, notamment pour ce qui concerne l’équipement et
l’armement. L’emploi des spahis dans les bureaux arabes « déplait nécessairement » aux

79
« Les smalas avaient été réparties dans la subdivision de Bône et, je dois en convenir, mes espérances n’ont
pas été réalisées. […] Les chefs indigènes, peu habitués à nos idées d’ordre et de justice, ont trouvé plus
avantageux de se servir de la force mise à leur disposition pour pressurer le pays ou tout au moins y asseoir leur
autorité en contractant des mariages avantageux avec nos ennemis ». (ANOM ALG GGA 30K4. Lettre du 31
décembre 1853 du colonel de Tourville, commandant de la subdivision de Bône au gouverneur général Randon).
80
Les bordjs des smalas du Tarf et de Bou Hadjar sont construits en 1856 sur financement des contributions de
guerre levées sur les tribus à l’issue de l’insurrection de 1852 (40.000 francs pour le Tarf, 77.000 francs pour
Bou Hadjar). (ANOM ALG GGA 1K88. Lettre du 20 mars 1856 du général Périgot, commandant de la
subdivision de Bône au général commandant la province de Constantine).
81
Voir Yacono Xavier, « La colonisation militaire par les smalas de spahis en Algérie », Revue historique, tome
CCXLIII, octobre-décembre 1969, pp. 347-394.
82
ANOM ALG GGA 30K100. Rapport d’inspection des bureaux arabes de la subdivision de Bône pour l’année
1858 par le général Périgot, commandant de la subdivision de Bône (14 novembre 1858).
83
ANOM ALG GGA 30K100. Rapport d’inspection des bureaux arabes de la subdivision de Bône pour l’année
1864 par le général d’Exéa, commandant de la subdivision de Bône (12 janvier 1865).
84
ANOM ALG GGA 30K100. Rapport du 20 octobre 1851 sur les affaires arabes par le général Eynard,
commandant de la subdivision de Bône.

265
chefs de corps, dont les effectifs sont ainsi réduits et qui se voient enlever leurs meilleurs
cavaliers, d’où parfois des relations quelque peu tendues avec les bureaux arabes85.
Les spahis détachés jouent un rôle-clé dans le fonctionnement des bureaux arabes où
ils exercent « toutes les fonctions qui se rattachent au service de la gendarmerie » 86. Comme
l’indique en 1852 le colonel de Tourville, commandant de la subdivision de Bône, « choisis
parmi les familles influentes et recommandables du pays, ils sont les agents intelligents et
immédiats du commandement »87. Ils font le service de la correspondance du bureau avec les
caïds et cheikhs, servent de guides aux officiers lors de leurs tournées, surveillent les routes et
font la police des marchés, assurent la rentrée des amendes et autres perceptions, prêtent
main-forte aux caïds dans la perception des impôts, sont chargés des arrestations et de
l’escorte des prisonniers. Leur rôle en matière de renseignement sur les dispositions de
l’ « esprit public » est également essentiel : ils tiennent le bureau arabe au courant des
nouvelles et rumeurs qu’ils recueillent lors de leurs courses dans les tribus, y compris des
appréciations de la population concernant l’action des caïds et cheikhs. Malgré les fatigues
d’un service exigeant – qui, pour l’administration, « s’accorde mieux avec les mœurs arabes
que le régime plus exigeant et plus régulier des escadrons »88 – la position de détachement
auprès du bureau arabe est très recherchée par les spahis. Le spahi du bureau arabe jouit d’un
ascendant certain auprès de la population, à laquelle il inspire souvent de la crainte. Il en
sollicite fréquemment des gratifications financières (kheudma) à l’occasion des tâches qu’il
accomplit. Enfin, pour l’administration coloniale, les spahis détachés, « gens de bonnes
tentes » que l’on peut étudier et façonner, constituent un vivier de premier choix pour le
recrutement des cheikhs et des caïds89.

Khiela, Deïra et smala des caïds


Afin d’assurer leur correspondance avec les cheikhs et le bureau arabe et de faire
exécuter les ordres dans les tribus, les caïds disposent de cavaliers (khielas ou deïras) pris en
charge par l’administration qui leur verse une solde de 1 franc par jour, financée par le budget
des centimes additionnels perçus sur les tribus. En 1859, le nombre total des cavaliers attachés

85
Ibidem. En 1877, pour éviter les conflits entre chefs de corps des smalas et bureaux arabes, l’ensemble des
spahis détachés auprès des bureaux arabes de la division de Constantine seront rattachés administrativement à un
escadron créé spécialement à cet effet. (ANOM ALG GGA 36K31. Lettre du 26 décembre 1876 du général
Chanzy, gouverneur général, au général commandant la division de Constantine).
86
ANOM ALG GGA 30K100. Rapport du 5 décembre 1852 sur les affaires arabes par le colonel de Tourville,
commandant de la subdivision de Bône.
87
Ibidem.
88
ANOM ALG GGA 30K100. Rapport du 20 octobre 1851, op. cit.
89
Chapitre 9.

266
aux caïds (de 3 à 9 cavaliers par caïdat, selon le cas) est de 73 dans la subdivision de Bône 90.
L’administration estimera plus tard que « trop nombreux, ils ne sont souvent que les
domestiques des chefs indigènes » et en réduira le nombre à 33 en 186391 (de 2 à 5 par caïdat).
Caïds et cheikhs sont par ailleurs responsables de la police des routes, confiée à des gardes-
routes, qui perçoivent une solde de 0,50 franc par jour, également financée par le budget des
centimes additionnels. En 1859, la subdivision de Bône compte 46 gardes-routes.
Globalement, les moyens d’action à la disposition des caïds et cheikhs apparaissent
ainsi très modestes. En 1859, le général Périgot, commandant de la subdivision de Bône, les
estime « hors de proportion avec les obligations qu’ils ont à accomplir vu l’étendue de leurs
commandements et la proximité de la frontière tunisienne » et propose de constituer auprès
des « chefs indigènes » « une force publique capable d’appuyer leur autorité de manière à
rendre l’action efficace et à engager d’une façon plus complète leur responsabilité vis-à-vis
du gouvernement français ». Compte tenu des contraintes budgétaires qui limitent l’emploi de
cavaliers ou fantassins soldés, Périgot propose la constitution de smalas dont les membres
seraient simplement exempts d’impôts. Les smalas groupant des hommes en armes proches
des caïds – qui confiaient la culture de leurs terres à des khammès – existaient sous la période
ottomane et avaient perduré presque partout dans la région après l’occupation française 92. Les
propositions présentées par Périgot régularisaient ainsi une situation largement préexistante et
l’encadraient en instaurant une exonération d’impôts en faveur d’un nombre limité de
membres de la smala. L’analyse détaillée des conditions de sécurité et des autres forces
armées existantes dans chacun des caïdats de la subdivision amène Périgot à recommander la
création de 151 « cavaliers de smala »93 : 18 dans le cercle de Böne, pour partie chez les Beni-
Salah, tribu dont le territoire très étendu, très boisé et très difficile mérite une surveillance
sérieuse « tant à cause du caractère de ses habitants que par la proximité de la frontière » ;
10 dans le cercle de l’Edough « pays coupé, difficile et habité par des montagnards opiniâtres
et d’une nature indépendante » ; 42 dans le cercle de Guelma, notamment pour mieux assurer
la protection des centres européens de colonisation du pays de Guelma et sécuriser les zones
montagneuses des caïdats du Guerfa, du Nador, des Beni-Foughal et du cheikhat du Bled

90
Ces khielas ou deïras ne doivent pas être confondus avec les khielas chargés exclusivement du service de la
poste entre la subdivision de Bône et les cercles, qui n’interviennent pas en matière de sécurité dans les tribus.
Ces cavaliers, financés par le budget de la Guerre, sont au nombre de 26 dans la subdivision de Bône en 1859.
91
ANOM ALG GGA 36K31. Lettre du 21 janvier 1863 du général commandant la province de Constantine au
général Mézange de Saint-André, commandant de la subdivision de Bône.
92
A titre d’exemple, comme nous l’avons vu plus haut, lorsque Mohamed Benyacoub est nommé caïd de l’Oued
Bou Hadjar, il amène avec lui des cavaliers des Drides qui constituent ainsi sa smala.
93
ANOM ALG GGA 1K91. Lettre du 6 juin 1859 du général Périgot, commandant de la subdivision de Bône au
général commandant la province de Constantine.

267
Gandoura, où se rencontrent « des tribus fanatiques », des « habitants hostiles au
gouvernement français » et « une quantité notable de khouans » ; 75 dans le cercle de La
Calle (ainsi que 11 cavaliers soldés) pour mieux contrôler la frontière tunisienne dans le
caïdat de l’Oued Bou-Hadjar – « les Tunisiens y regarderont à deux fois avant d’entreprendre
les courses qu’ils tentent si souvent chez nous » – et pour renforcer un caïd manquant
d’autorité dans le caïdat de l’Oued Kebir. En revanche, les besoins du cercle de Souk-Ahras
sont limités (6 cavaliers de smala) compte tenu notamment de la présence des smalas de
spahis et tirailleurs sur la frontière.

Le maghzen des Hannencha


La création, sous le nom de « maghzen », d’unités supplétives soldées constituées à
partir des smalas et organisées militairement avait été envisagée par les Français dans le
milieu des années 1840. De telles unités avaient été mises en place dans les provinces d’Alger
et d’Oran, mais l’administration s’y était montrée hostile dans la province de Constantine en
raison du « danger de relever des instincts militaires qu’il est de notre intérêt d’amoindrir
successivement » 94. Sur l’insistance du général Randon, commandant de la subdivision de
Bône, et « malgré de vives objections », est finalement créé en 1846, par décision du ministre
de la Guerre, un « maghzen des Hannencha »95 (parfois également dénommé, par abus de
langage, « goum des Hannencha » dans certains documents de l’époque). Pour
l’administration de la subdivision, cette création est justifiée par le fait que le territoire de la
« tribu » des Hannencha est limitrophe de la frontière tunisienne et que la soumission à
l’autorité française, qui ne date que de 1843, demande alors à être raffermie. Ce maghzen
constitué à partir de l’ancienne smala du caïd et dont un officier du bureau arabe de Bône est
spécialement chargé de la surveillance, comprend initialement 87 cavaliers (khiela ou
mezerghia) soldés à 1 franc par jour, encadrés par un maréchal des logis (soldé à 1,60 franc),
deux brigadiers (soldés à 1,50 franc) et quatre chaouchs96. Le financement des soldes est
assuré par le budget de la Guerre. Les contraintes budgétaires auxquelles est soumis le
ministère amènent en 1848 le ministère à réduire le nombre des membres du maghzen à 57,
« la somme dépensée par eux n’ [étant] point en rapport avec les services qu’ils rendent et

94
ANOM ALG GGA 30K3. Lettre du 15 mai 1846 du général Bedeau, commandant la province de Constantine
au général Randon, commandant de la subdivision de Bône..
95
Ibid.
96
ANOM ALG GGA 1K3. Lettre du 21 novembre 1846 de la direction des affaires arabes de la province de
Constantine à l’intendant général de la province. ANOM ALG GGA 31K14. Situation des troupes auxiliaires
indigènes dressée par le bureau arabe de Bône.

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avec l’impôt payé par la tribu dont ils font partie »97. En 1851, les effectifs du maghzen sont
portés à 45 khielas. Le colonel Eynard, commandant de la subdivision de Bône, demande que
l’effectif du maghzen ne soit plus réduit à nouveau : « Nous avons une grande étendue de
frontières à surveiller et s’il faut de grands moyens pour établir la paix et la sécurité, il en
faut aussi quelques-uns pour les conserver »98.

Les goums, ou les tribus en armes


Les goums des tribus constituent une dernière catégorie de forces supplétives
algériennes susceptibles d’être mises à la disposition de l’autorité coloniale. Les goums sont
formés à partir des hommes de la tribu aptes à porter les armes (cavaliers et fantassins) qui,
n’assurant pas de service armé permanent comme le font les membres des smalas, sont
susceptibles d’être mobilisés à la demande. Outre les actions menées à l’initiative propre des
caïds (notamment lors de vols de bestiaux, de « collisions » avec des tribus voisines ou
d’incursions en territoire algérien de tribus tunisiennes), les goums sont levés soit pour mener
des opérations ponctuelles de nature punitive décidées par le bureau arabe ou le
commandement du cercle, en particulier