Vous êtes sur la page 1sur 395

Chapitre 1

Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
Chapitre 43
Chapitre 44
Chapitre 45
Chapitre 46
Chapitre 47
Chapitre 48
Chapitre 49
Chapitre 50
Remerciements
Playlist
La solitude des poissons rouges
Valentine Stermann
PEMBERLEY
Mentions légales
Le piratage prive l'auteur ainsi que les personnes ayant travaillé sur ce
livre de leur droit.
PEMBERLEY © 2021, Tous droits réservés
PEMBERLEY est un label appartenant aux éditions Bookmark.
Illustration de couverture © MxM Créations
Suivi éditorial © Blandine Pouchoulin

Correction © Relis-tes-ratures
Toute représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit
est strictement interdite. Cela constituerait une violation de l'article 425 et
suivants du Code pénal.
ISBN : 9791038107373
Existe en format papier
Chapitre 1

8 octobre 2019 ~ Violette


— Tu te souviens du 8 octobre 1994 ?
Ma soudaine interrogation déroute Otis qui me lance un regard en biais.
Vingt-cinq ans ont passé, et pourtant je me rappelle cette date comme si
c’était hier. Affalée sur le canapé, je ne prête aucune attention aux images
qui défilent sur la télévision. Depuis ce matin, je suis patraque. Mon ventre
se tord dans tous les sens, mes seins sont durs comme du béton, et un
bouton disgracieux pointe sur le bout de mon nez. Comme tous les mois,
mon horloge biologique s’amuse à me rappeler qu’encore une fois, je n’ai
pas utilisé l’ovocyte qu’elle mettait à ma disposition pour procréer, et que je
me rapproche chaque jour un peu plus de la ménopause. Mêlées aux
souvenirs de cette soirée, mes sensations sont décuplées.
— T’as encore envie qu’on s’entraîne pour Qui veut gagner des millions ?
répond Otis, le nez plissé.
Je lève les yeux au ciel, dépitée qu’il ne se remémore pas ce jour
merveilleux où nous avons scellé notre amitié. Nous avions quinze ans, et
déjà à l’époque, nous étions hors normes. Je dépassais le mètre quatre-
vingts ; mes « camarades » de classe ne se gênaient pas pour m’affubler de
surnoms débiles et dégradants. Quant à Otis, son visage était bouffé par
l’acné et il commençait tout juste ses premiers entraînements de boxe. Dans
la classe de seconde B, nous n’avions pas notre place. Nous étions trop
différents pour nous fondre dans la masse. Alors, tout naturellement, nous
nous sommes rapprochés. Au bout de quelques jours à peine, j’ai su qu’il
serait mon ami le plus fidèle, celui qui m’épaulerait et me protégerait.
Comme le frère que je n’ai jamais eu.
Je lui montre la paume de ma main, et soudain, il est pris d’une
illumination.
— Oh !
Ses prunelles vertes pétillent à ce souvenir qui lui revient enfin.
— Déjà vingt-cinq ans ?
— Déjà, ouais.
Avec le temps, la cicatrice s’est estompée. On en oublierait qu’elle a
existé un jour. Pourtant, en ce 8 octobre 1994, Otis et moi nous sommes
retrouvés dans la forêt de Brocéliande durant un voyage scolaire. Avec mon
nouvel ami, nous avons décidé de faire le mur et de partir à l’aventure.
C’était un soir de pleine lune. Comme nous étions friands de frissons et de
sensations fortes, nous avons joué à nous faire peur. On avait volé un
couteau dans la cantine de notre centre. Au beau milieu de la nuit, au cœur
des crissements de branches et des hululements de chouettes, nous nous
sommes tailladé la main et avons mélangé notre sang. Quand j’y repense, je
trouve ça ridicule.
Mais on n’était que des enfants…
Après ce pacte d’amitié, nous avons rédigé une longue lettre qui décrivait
nos objectifs de vie, puis l’avons enterrée sous un vieux chêne. Malgré les
années écoulées, je me souviens de son contenu par cœur.
Lorsque nous sommes rentrés à la résidence, les policiers rôdaient pour
retrouver deux adolescents en fugue. Effectivement, quand nos professeurs
se sont aperçus de notre disparition, ils se sont empressés d’alerter les
autorités.
Ça nous importait peu.
Alors qu’on avait réalisé un bandage artisanal autour de nos paumes, nous
avons été conduits à l’hôpital pour vérifier l’étendue des dégâts.
Heureusement, nos blessures demeuraient superficielles, un peu de
désinfectant et de colle ont suffi. Pendant plus d’une semaine, Otis et moi
avons souffert le martyre, mais on savait que c’était pour la bonne cause.
Pour notre amitié. Pour nos objectifs.
— Objectif numéro sept, lancé-je, nostalgique. Devenir maman avant mes
trente ans.
Assis sur le fauteuil Voltaire kaki qu’il a dégoté dans une brocante – et
dont il se vante jour après jour – Otis prend appui sur les accoudoirs et
fronce les sourcils.
— Désolée de te décevoir, ma bichette, mais…
Je déteste quand il m’appelle ainsi.
— Cela fait déjà presque dix ans que tu as raté cet objectif.
Mon cœur se serre face à ce triste constat.
Dix fichues années.
— Violette, qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es une femme moderne et
indépendante. Ne te rabaisse pas à écouter cette société pourrie qui t’oblige
à engendrer des mioches qui grandiront sur une Terre massacrée.
Dans le fond, il a raison. C’est peut-être égoïste de vouloir un enfant
quand on sait comme le monde déconne. Pourtant, ce n’est pas de ça qu’il
s’agit. Je songe plutôt à ce besoin viscéral qui me prend la tête et le cœur.
Dès que j’y pense, j’ai envie de chialer.
Quand on sait que je n’ai pas pleuré depuis le 10 décembre 1998, c’est un
comble.
Je soupire, quelque peu déçue qu’Otis ne comprenne pas que ce n’est pas
un caprice pour entrer dans le moule. Ces dernières années, j’ai préféré taire
mon envie la plus profonde pour ne pas la rendre réelle. J’ai choisi de ne
pas confier mes doutes les plus intimes à mon ami, alors qu’il est censé tout
connaître de moi.
L’année dernière, lors d’une soirée un peu trop alcoolisée, j’ai tenté de le
soudoyer. De lui soumettre l’idée d’avoir cet enfant avec moi. Parce qu’Otis
est une personne merveilleuse, à l’écoute, sensible et tendre. Je ne pourrais
pas rêver d’un meilleur père pour mon enfant. Bien entendu, il ne m’a pas
prise au sérieux. On était bourrés, après tout.
Ce soir-là, il a décliné ma proposition, mort de rire. Aujourd’hui, j’ai
besoin qu’il comprenne que je nourris cet objectif depuis toujours, même si
j’en parle rarement.
— Je me fiche de la société ! Elle n’a jamais réussi à me dicter sa loi et ce
n’est pas demain la veille que ça va arriver. C’est juste que… j’en ai
vraiment envie, Otis. Vraiment, vraiment, vraiment envie.
Mon meilleur ami se laisse retomber dans le fauteuil et soupire. D’un
geste de la main, il défait son chignon. Comment les mecs peuvent penser
que les cheveux longs ne siéent qu’aux femmes ? Il suffit de voir Otis pour
comprendre que la virilité n’est pas une affaire de chevelure. Originaire de
Nouvelle-Calédonie et adopté par une famille de métropole lorsqu’il avait
cinq ans, il possède une carrure impressionnante qui pourrait faire pâlir
Hulk de jalousie. Boxeur professionnel durant de longues années, il vient
tout juste de signer sa retraite. Bien que l’ennui le ronge parfois, il continue
à prendre soin de lui, à s’entraîner à la salle, et donne même des cours à des
ados qui espèrent une carrière dans la boxe.
— Adopte, me propose-t-il.
— Tu dis toi-même que…
Il lève sa main droite pour m’intimer de me taire. Otis aime sa famille
adoptive plus que tout au monde. Toutefois, l’abandon de ses parents
biologiques lui laisse un tas de questions sans réponses et un sentiment de
vide au creux du cœur. Alors, même s’il reconnaît que l’adoption reste un
geste généreux et magnifique, il sait aussi à quel point il a mené la vie dure
à ses parents. Malgré sa sensibilité, il a toujours eu de grandes difficultés à
leur exprimer son amour.
— De toute façon, je suis une femme seule ; c’est comme se lancer dans
un parcours du combattant sans fin.
Ses épaules s’affaissent ; il sait que mon dossier peut mettre des années à
être traité.
Je n’ai plus toutes ces années.
— Ce serait plus simple si quelqu’un pouvait m’aider.
— C’est techniquement ce qu’on appelle un « papa », Vio’. Tu sais, pour
planter sa petite graine et tout et tout.
Beurk. Qui est le con qui a créé l’accouplement ?
Je grimace, Otis se marre. Ma réaction ne le surprend pas, il est habitué.
— C’est ça le problème. Je ne veux pas du « papa » contenu dans le pack
de base.
— Rappelle-moi la dernière fois où tu as couché avec un mec ?
Pour le passage à l’an 2000. Il y a vingt ans, quoi.
Aux yeux du monde, je passerais pour un cas désespéré. Pour Otis, c’est
différent. Il sait comment je fonctionne. Je peux tomber amoureuse sans
aucun problème, mais je n’ai pas d’appétit sexuel. Lorsque je me sens bien
avec un homme, je ne désire que des câlins innocents et des baisers.
Rien de plus.
L’acte en lui-même ne me rebute pas. Je peux trouver ça beau dans les
films ou les romans. En revanche, quand ça me touche de trop près, je me
débine.
Mon entourage peine à me comprendre, me trouve bizarre ou frigide.
Certains en viennent à essayer de me « guérir » de ce qu’ils considèrent
comme une maladie.
Pourtant, j’estime qu’en 2019, il est temps que le monde accepte les
différences.
Ou peut-être que le concept d’humanité n’est qu’un fantasme.
Alors que je m’enfonce un peu plus dans le canapé avec un air de
tragédienne grecque, Otis me lance un regard de travers :
— Je t’ai dit non.
— Quoi ? demandé-je innocemment.
— On ne couchera pas ensemble.
Je ne peux m’empêcher d’exploser de rire. J’ai envie de lui hurler qu’on
pourrait faire ça artisanalement, sans relation sexuelle. Avec une pipette, le
tour est joué ! Ça aurait pu être un plan idéal, nous sommes tous deux
célibataires à l’aube de nos quarante ans.
Otis enchaîne les aventures sans lendemain, même s’il adorerait vivre en
couple. C’est un romantique invétéré, bien loin de l’image virile et
insensible qu’il renvoie. Il faut dire que le monde de la boxe ne lui a jamais
fait de cadeau. La seule fois où il a avoué à l’un de ses coachs son
homosexualité, il s’est pris une raclée. Depuis, il préfère se taire. Il n’y a
qu’avec moi qu’il se montre tel qu’il est réellement. Avec les autres, il joue
au gros dur macho ; une facette qui ne lui ressemble pas du tout.
— J’veux pas de marmot, moi.
C’est le seul défaut d’Otis. Il n’a aucun désir de paternité.
Mon meilleur ami se lève avec une moue attristée. Sans prendre en
compte qu’il pèse un peu plus de cent kilos, il s’allonge sur moi. Je ris
lorsque sa barbe chatouille mon cou. Ses larges bras enveloppent mon dos.
Otis me blottit contre lui pour me réconforter. Je n’ai besoin que de ses
épaules pour être rassurée.
Si quelqu’un nous voyait, il penserait que nous sommes ensemble.
Nombreux sont ceux qui ont déjà fait cet amalgame.
Otis est mon âme sœur, certes, mais il ne sera jamais mon amoureux.
— J’ai quarante ans dans onze mois, O’.
— Moi aussi.
Comble de notre amitié détonante, nous sommes nés le même jour. Nous
sommes comme des jumeaux séparés à la naissance.
— Je veux un bébé avant de passer ce cap.
Otis sait que mon vœu est impossible. Aucune cigogne ne viendra déposer
un linge blanc devant ma porte.
— Je pense à un truc depuis quelques semaines, mais…
Quand je commence ainsi, c’est qu’une idée farfelue m’a traversé l’esprit.
Celle-ci l’est plus que toutes les autres confondues.
— Tu crois que j’ai envie de l’entendre ? se moque Otis.
— Je tente le tout pour le tout. Je vais m’inscrire sur Tinder et me taper le
premier mec venu.
Mon ami se redresse sur les coudes, m’arrachant une grimace de douleur
au passage.
Il ne fait décidément pas partie des poids plumes.
— Tout ce que tu vas récolter, c’est pas un bébé, Violette, c’est une MST.
Je le pousse sur le côté afin de me libérer et me redresser. J’attrape mon
téléphone portable sur la table basse, puis parcours le store des applications.
Quand j’ai trouvé Tinder, je clique sur « installer » sous le regard blasé
d’Otis, qui s’assoit à son tour, les yeux plissés.
— Tu n’es pas sérieuse.
— Pourquoi pas ?
— Ça ne te ressemble pas, c’est tout. Tu es plus rationnelle, d’habitude.
— C’est chiant comme la pluie, la rationalité.
J’ouvre l’application de rencontres. Désabusé, mon meilleur pote pousse
un grognement avant de laisser sa nuque retomber contre le dossier du
canapé. Il fixe le plafond tandis que je découvre quelques profils d’hommes
proches de moi.
Je suis peut-être en train de délirer. C’est bien mon genre d’avoir des
coups de folie et de les regretter ensuite.
Tant pis.
Mission « Papa » activée.
Chapitre 2

9 octobre 2019 ~ Otis

— J’ai trouvé !
Violette débarque dans ma chambre en furie, s’invite sur les draps comme
si c’était son propre lit, puis me colle son portable sous le nez. Agressé par
la lumière bleue, je repousse le téléphone et profite de cet instant de répit
pour me frotter les mirettes.
Ma bougresse de meilleure amie n’a pas dit son dernier mot, elle allume la
lampe sans penser à mes jolis yeux verts endoloris. Elle est à quatre pattes
sur mon lit, habillée comme hier. À en juger par la tête qu’elle se paie, elle
n’a pas fermé l’œil de la nuit et a passé ses heures d’insomnie à parcourir
des profils de mâles qui pourraient correspondre à son idée du père idéal.
Elle agite une nouvelle fois son smartphone devant moi et sautille sur ses
genoux pour exprimer son impatience. Elle me fait rire, ce n’est pas pour
rien que je l’ai choisie comme meilleure amie. Elle sait comment retourner
la situation pour que je lui pardonne en un claquement de doigts. Sa
personnalité déjantée et un brin lunaire m’a immédiatement séduit. Plus
qu’une amie, Violette fait partie intégrante de ma famille.
Malgré ses cernes qui lui donnent l’air d’un panda et sa tignasse blond
platine décoiffée, elle est sublime. Parfois, elle me dit que je la trouve jolie
uniquement à cause de son côté « garçon manqué ». C’est faux. Même si
elle possède une carrure impressionnante pour une femme, elle est
gracieuse, élégante et terriblement sexy. Peu de gens comprennent que je
regarde Violette comme on observerait une œuvre d’art dans un musée. Ce
n’est pas de l’attirance, mais de l’admiration.
Un jour, notre voisin du dessus a tenté de nous arranger un rencard,
convaincu que nous serions parfaits l’un pour l’autre. Il n’avait pas pensé
un seul instant que je puisse être exclusivement attiré par la gent masculine,
et que c’était plutôt lui que j’espérais me taper. Quand il a saisi la nuance, il
m’a évité pendant des semaines. Puis un soir, après s’être assuré que
Violette avait quitté l’appartement, il a frappé à ma porte. Et il m’a sauté
dessus. Littéralement.
À cette époque, je devais avoir vingt-quatre ans. Cette histoire m’a
redonné un peu confiance en l’amour. Pendant plusieurs mois, nous avons
partagé une belle alchimie, jusqu’à ce qu’il déménage à l’autre bout de la
France. J’aurais pu choisir de le suivre, mais je n’en ai pas eu le cran.
Même si Violette m’a poussé à me lancer dans cette relation, mon côté
lâche a pris le dessus.
Ainsi que ma peur de l’engagement.
— Le gars n’a pas de photo de profil, grogné-je. Il y a des milliers de
mecs sur ce site, et toi, tu choisis le pauvre type qui n’ose pas poster sa
tronche sur les réseaux.
Les sourcils froncés, Violette quitte le profil pour m’en montrer un autre,
sans un mot.
— Ah ben voilà ! Celui-là est canon !
Elle lève les yeux au ciel, agacée.
— C’est une photo de mannequin chipée sur Google. Au moins, avec un
mec sans photo de profil, je ne serai pas déçue.
Dans cette société hypersexualisée, Violette dénote. Pour ma part, le sexe
est indispensable au sein d’une relation, un véritable ciment pour le couple.
Ma meilleure amie me soutient que non, mais jusqu’ici, elle n’est jamais
parvenue à me prouver le contraire en gardant un homme assez longtemps
dans sa vie. Quand elle avoue aux hommes qu’elle fréquente qu’elle ne les
désire pas, ils ne tiennent pas plus de quelques semaines sans aller voir
ailleurs.
— Regarde, insiste-t-elle. Il est parfait, j’te dis.
Je me saisis du téléphone pour pouvoir analyser ce profil de plus près.
— Il a vingt-sept ans, m’explique-t-elle, c’est l’âge idéal. Il sera endurant
et ses spermatozoïdes seront au top de leur forme. En plus, il est étudiant en
médecine, c’est forcément qu’il aime les gens, non ? Si mon gamin pouvait
être généreux, ce serait génial.
Je pensais que son idée à la con ne survivrait pas à la nuit. Hélas, elle
paraît plus déterminée que jamais.
Ses critères de sélection sont stupides. Pour avoir fréquenté un gastro-
entérologue pendant quelques semaines, je peux dire avec certitude que le
corps médical ne fait pas exception et possède un certain nombre de gros
connards.
— Mathieu Michon est médecin, lui aussi.
Quand Violette entend ce nom, elle grimace. Tous les jours après son
boulot, j’entends parler de ce type. Mathieu est un connard, Mathieu drague
toutes les meufs du service, Mathieu a un humour pourri… Il est dans toutes
les conversations. Elle le déteste tant que ça en devient suspect.
Mais je me garde bien de le lui dire.
— Je suis heureuse d’avoir trouvé le père de mon futur enfant, ne viens
pas tout gâcher en parlant de ce crétin.
Mes lèvres s’étirent en un sourire moqueur ; elle me lance un regard
assassin. Elle reporte ensuite son attention sur le profil du dénommé
Nopseudo.
Paie ton originalité !
À l’époque où j’étais inscrit sur Meetic, j’avais choisi quelque chose de
plus classe, qui permettait aux connaisseurs de deviner ma référence.
Baskerville. En grand fan de Sherlock Holmes que je suis.
— Bref, continue-t-elle, infatigable. Il est passionné de musique, de
cuisine et de sport. De merveilleux gènes pour ma future progéniture, non ?
En plus, il a mis le hashtag « healthy food ». Que demande le peuple ? C’est
le candidat idéal.
— Tu es vraiment prête à faire un bébé dans le dos d’un mec ?
— Tu vois toujours le côté négatif des choses, se renfrogne-t-elle.
— Ce n’est pas le côté négatif, Vio’ ! C’est le côté réel de ton plan.
J’espère juste que quand ton gamin aura dix ans et qu’il te demandera qui
est son père, tu auras une bonne histoire à lui raconter. Parce que tu sais, au
bout d’un moment, le coup de la cigogne, ça ne fonctionne plus.
— Si j’avais une autre solution…
Elle en a des tas, justement !
— Tu peux me parler d’adoption, de PMA, de tout ce que tu veux, je n’ai
ni la force ni le temps nécessaire pour ce genre de procédures. Alors oui,
piéger un mec et lui faire un gosse, c’est dégueulasse. Oui, c’est égoïste.
Mais tu me connais assez pour savoir que pendant quarante ans, j’ai été
altruiste. Souvent, je pense aux autres plutôt qu’à moi. Aujourd’hui j’ai
juste envie d’être heureuse et de ne chercher que mon propre bonheur.
Violette n’a pas toujours eu la vie facile. Pourtant, elle assume chacun de
ses choix, même les plus discutables. J’aimerais être aussi courageux et me
montrer au monde tel que je suis réellement. Toute mon existence est
construite sur des jeux de masques. Il n’y a qu’avec ma meilleure amie que
je suis moi, pour de vrai.
Je dépose un baiser sur sa joue, tandis qu’elle continue de frôler l’écran de
son téléphone où est toujours affiché le profil de Nopseudo. Je suis triste
pour ce pauvre gars qui n’a rien demandé, et malgré tout content pour
Violette si elle finit par obtenir ce qu’elle désire en secret depuis tant
d’années.
— Regarde…, souffle-t-elle. Il a des origines mexicaines, en plus…
Imagine un mélange de son teint hâlé et de mes yeux bleus… Pas mal,
non ?
— Les Mexicains n’ont pas des petites… ?
— Je me fiche royalement de la taille de son zguègue !
— Toi, tu t’en fiches, mais ton futur fils, peut-être pas…
Elle explose d’un rire clair. Avec douceur, elle s’allonge un peu plus et
pose sa tête contre mon torse nu. J’entoure ses épaules de mon bras pour la
blottir près de moi.
Désormais, le destin est entre les mains de ce Nopseudo. S’il accepte un
rendez-vous avec ma douce Violette, il tombera dans un piège
machiavélique que je ne souhaite à aucun homme.
De toute façon, il y a peu de chances que ça marche du premier coup son
affaire, si ?
Soudain, Violette se lève d’un bond et cogne mon menton avec son crâne.
Elle sautille comme une gamine de quinze ans.
— Il me parle !
Et merde !
— Il vient de me dire qu’il rentre de garde et qu’il est tombé sur mon
profil.
— Tu as mis une photo de toi à poil pour qu’il rapplique aussi vite ?
— J’ai choisi la photo sur la plage de Biarritz l’été dernier.
— Celle où tu es de dos ? Excellent choix.
Elle ignore mes vannes débiles, trop excitée.
— Il me demande ce que je recherche sur le site…
— Un jardinier.
Jardinier, petite graine, je suis drôle, quand même !
— Ferme-la, Otis.
OK, je me la boucle.
— De toute façon, il va devoir patienter au moins dix jours avant de me
voir, le petit jeunot.
— Pourquoi ?
— J’ai mes règles.
— D’où ton gros chtar sur le nez.
Violette délaisse son nouvel ami virtuel pour attraper un coussin et me le
balancer en pleine poire. Ce n’est quand même pas de ma faute si je connais
mon amie par cœur, jusqu’à deviner quand elle est indisposée. Les signes
sont reconnaissables entre mille.
— Tu penses vraiment pouvoir faire patienter un gars qui veut tirer son
coup ? Il n’y a que des crève-la-faim sur cette application.
— Luis est différent, je le sens.
— Luis ?
— Ouais, il vient de me donner son prénom. Je lui ai dit que je m’appelais
Rose.
Parfois, je peine à croire que Violette va sur ses quarante ans. Elle est
totalement illuminée.
Au moins autant que moi.
— Rose, Violette, champ lexical des fleurs, quoi, se justifie-t-elle.
— Franchement, avec tes cheveux blonds, tu ressembles plutôt à un gros
bouton d’or.
Elle pose l’oreiller sur ma tête pour simuler une tentative de meurtre par
étouffement. Explosé de rire, je tousse lorsqu’elle me rend enfin ma liberté.
Elle s’installe de nouveau sur le lit à mes côtés, très sérieuse tout à coup.
— C’est une idée stupide, n’est-ce pas ?
— Peut-être.
Ce plan est précipité, cependant elle nourrit ce projet depuis des années.
Même si elle osait à peine m’en parler avant aujourd’hui, je comprends
désormais que ce n’est pas un caprice passager.
C’est un besoin viscéral.
Alors oui, c’est peut-être une idée stupide. Mais la seule chose que je sais
vraiment, c’est que si ça fonctionne, elle sera la plus merveilleuse des
mamans.
Et moi, un super tonton gâteau.
Chapitre 3

21 octobre 2019 ~ Violette


Trois à six mois.
C’est le délai moyen d’un couple de vingt-cinq ans pour concevoir un
enfant.
Je n’ai pas ce temps. Et surtout, je n’ai pas vingt-cinq ans.
Pire, Doctissimo m’affirme qu’il faut en moyenne soixante-dix-
huit rapports pour tomber enceinte.
Fuck Doctissimo.
Je prie pour que les dieux de la probabilité m’accompagnent lors de mon
rendez-vous avec le beau Luis. OK, il n’a toujours pas ajouté de photo de
profil, mais je suis certaine qu’il est canon. En tout cas, il est cultivé, c’est
déjà ça de gagné.
Pendant près de deux semaines, nous avons échangé par SMS ; je le
trouve drôle, intelligent et doux. Des qualités non négligeables qu’il pourra
offrir à mon futur enfant.
Notre futur enfant. Mais ça, dans mon plan machiavélique, il ne le saura
jamais.
Ça m’a empêché de dormir la nuit dernière. J’ai beau jouer la femme forte
devant Otis, l’idée de piéger un mec pour lui faire un bébé dans le dos ne
m’enchante pas des masses. D’habitude, je suis honnête et droite, pas
mesquine. Il va falloir que j’améliore mes talents de comédienne face à
Luis. Je n’ai pas le choix.
Je n’ai plus le choix.
Il faut que j’accepte de suivre ce chemin égoïste sans penser aux
conséquences. Néanmoins, si je culpabilise à ce point, c’est justement parce
que Luis s’est présenté comme un homme adorable.
Comment puis-je jouer avec les sentiments d’une personne qui me paraît
si gentille ?
Je secoue la tête pour m’enlever ces idées désastreuses dès le réveil et
attrape le thermomètre qui trône sur ma table de nuit. Je note
scrupuleusement mes prises de température sur une courbe. Hier, elle était
de 36,5, plus basse qu’à l’accoutumée. Aujourd’hui, elle est à 37,5.
Parfait. C’est aujourd’hui ou jamais.
Mon petit œuf est prêt pour l’attaque, il ne reste plus qu’à espérer que les
spermatozoïdes de Luis le soient aussi.
Une fois arrivée à l’EHPAD, je salue quelques collègues à la va-vite, évite
scrupuleusement ce crétin de Mathieu Michon-tête-de-con qui se pavane
dans les couloirs, puis me dirige vers les sanitaires afin d’avaler un cachet
d’aspirine. Mon crâne a décidé de chanter la Marseillaise en boucle, il n’y a
rien de plus désagréable.
En sortant des toilettes, je m’apprête à envoyer un message à Luis pour lui
donner rendez-vous. La chance semble être de mon côté, car mon téléphone
vibre entre mes doigts pour m’indiquer :
✉ LUIS ~ Tu es libre ce soir ?
Cela fait dix jours que j’invente des excuses ridicules dès qu’il m’invite à
sortir. Cette fois-ci, c’est le grand jour ! Je n’ai qu’une trouille : tomber sur
un gentleman qui déposera un baiser au coin de mes lèvres quand il me
raccompagnera. Je ne veux pas de ça. Tout ce que je désire, c’est un type
bien élevé, qui répondra toutefois à mes appels lorsque je lui ferai du pied
sous la table.
J’en demande trop ?
✉ ROSE ~ Pas avant 20 h, ça te va ?
✉ LUIS ~ Tu veux aller au ciné ?
J’ai pas quinze ans, bordel !
Je jette un coup d’œil à l’heure et pousse un petit cri d’effroi lorsque je
constate que je vais louper le début de la réunion de 9 h. Si je suis en retard,
les autres vont encore dire que les psychologues sont un peu olé-olé.
Comprendre « bizarres ». Ou complètement allumés.
Mon métier n’a jamais fait l’unanimité, que ce soit dans ma famille ou
avec mes propres collègues. Il faut croire que les gens ont la phobie des
psys et de ce qu’ils représentent. Comme si toutes les personnes qui
consultent sont folles… C’est d’une fermeture d’esprit inouïe.
Au moment où je redresse la tête, je me heurte à quelqu’un avec violence
et manque de tomber à la renverse.
Faites que ce ne soit pas un papy ou une mamie. Aucune envie d’être
virée pour meurtre. C’est qu’ils sont fragiles à cet âge-là !
— Ma chère Violette, il y a des manières plus délicates de me faire du
rentre-dedans.
Je ne suis pas le genre de personne à détester les gens, mais lui…
Lui, ce Mathieu Michon de pacotille, je pourrais lui tordre le cou si l’on
m’en donnait l’occasion. La manière dont il m’observe, avec
condescendance et moquerie, me hérisse le poil.
Ce qui me met en joie, c’est que je suis plus grande que lui. De trois ou
quatre centimètres. Et ça, je sais que ça le fout en rogne. Parfois, j’aimerais
me mettre sur la pointe des pieds pour le toiser encore un peu plus.
Mathieu a beau être un neurologue de renom – spécialisé dans la maladie
d’Alzheimer et multirécompensé pour son travail de recherche – il ne
parvient pas à s’attirer ma sympathie. Au contraire, chaque fois qu’il ouvre
la bouche, mon mépris se renforce.
Notre désamour mutuel a commencé dès mon arrivée à l’EHPAD.
Mathieu roulait des mécaniques devant un harem de dindes. Il a tenté de me
rallier à ce groupe de nénettes sans cervelle, en vain. Au fil des années, un
petit jeu s’est instauré entre nous. Comme deux gamins, nous essayons
d’avoir le dernier mot.
Pourtant, je sais que Michon n’est pas qu’un mauvais bougre. Il peut se
montrer prévenant et aimable… quand il ne me cherche pas des poux !
Comme je ne réponds rien et me contente de l’observer les lèvres pincées,
son sourire empli de malice s’élargit. Il aime lorsque je réplique, je suis sûre
que ça l’excite. Il doit adorer les femmes qui lui résistent. Mais avec une
nana telle que moi, c’est fichu d’avance. Mes collègues ne cessent de vanter
sa mâchoire carrée, son nez un peu déformé – qui lui donne soi-disant un
charme fou – ainsi que sa barbe grisonnante et son regard espiègle. Moi, ça
me passe au-dessus.
Mon bas ventre ne frétille jamais et encore moins pour un type pareil !
— J’aimerais beaucoup savoir ce qui te faisait sourire autant, toi qui es
d’habitude aussi aimable qu’une porte de prison.
Du Mathieu Michon tout craché. Avec lui, ce n’est plus du second
degré… c’est au moins du quinzième ! Je ne suis pas du genre à me
formaliser pour son comportement de goujat. S’il s’était amusé à agir ainsi
avec Valérie, la secrétaire du directeur, il aurait déjà une plainte pour
harcèlement sur le dos. Heureusement pour lui, s’il aime taquiner les
autres – moi en première ligne – il sait aussi quand s’arrêter. L’année
dernière, il a quelque peu ennuyé ma collègue Sonia – le rayon de soleil de
cet établissement – , mais quand il a capté à quel point elle est sensible, il
l’a laissée tranquille.
Définitivement pas un mauvais bougre.
— Il n’y a qu’avec toi que je ne souris pas, Mathieu. Va savoir pourquoi ?
Serait-ce ton humour débile ou bien ta tête d’ahuri qui ne me revient pas ?
Je ne saurais dire.
Un partout. Balle au centre.
J’ai toujours été piquante et spontanée. Malheureusement, Mathieu adore
les joutes verbales et dès que je rétorque, il prend son pied.
— Maintenant, si tu veux bien me laisser passer, je suis en retard pour le
meeting de 9 h. Toi aussi, d’ailleurs.
Il exécute une petite courbette pour m’encourager à avancer.
Crétin.
Alors que je le double sur la droite afin de m’éloigner au plus vite – ce
serait un comble de me retrouver à côté de lui en réunion – , il m’interpelle.
Ne te retourne pas !
Il insiste d’un ton presque suppliant.
— Quoi encore ?
J’essaie d’avoir l’air le moins aimable possible, mais ça n’a pas l’effet
escompté. Il sourit à pleines dents avec cet air arrogant qui m’agace.
— Je n’arrivais pas à dormir cette nuit et j’ai réalisé que si on se mariait,
on deviendrait Fleury-Michon, tu te rends compte à quel point c’est une
merveilleuse coïncidence ?
Il se fout de ma gueule. Il se fout forcément de ma gueule.
— C’est surtout un nom de charcuterie… Ça me rappelle que tu es une
vraie tête de cochon, Mathieu.
— Et moi, tout ce que je vois, ajoute-t-il, l’air fier, ce sont tes joues roses
comme les fesses d’un porcelet quand tu es près de moi.
Je vais le buter. En faire de la chair à saucisse.
La rumeur court qu’il s’est fait larguer à une semaine de son mariage. Ce
qui pourrait expliquer que depuis quelques mois, il est encore plus agaçant.
Je m’apprête à tourner les talons lorsque j’aperçois madame Piron au bout
du couloir. Chancelante, elle ne devrait pas être ici à cette heure.
D’habitude, elle est dans sa chambre à bouquiner, bien qu’elle relise
presque exclusivement la même page.
Depuis quelques années, je me suis prise d’affection pour cette femme.
Elle a toujours une bonne anecdote à raconter, même si la maladie ne cesse
de gagner du terrain. Parfois, elle ne se souvient plus de moi, et ça
m’attriste. Ces jours-là, je sais qu’elle sera seule dans la prison de son
cerveau, enfermée avec des gens qu’elle ne reconnaît plus.
— Madame Piron ! m’écrié-je.
Mathieu se retourne pour découvrir la pauvre femme désorientée. Il
s’élance à ma suite afin de m’aider à la prendre en charge.
— Je vais à l’épicerie, ne cesse de répéter la vieille dame, ancienne
professeure des écoles.
Elle délire. C’est une journée sans.
J’échange un regard entendu avec mon collègue. L’état de Mireille Piron
ne s’arrange pas, bien au contraire.
— File à la réunion, me propose Mathieu. Je la ramène dans sa chambre.
S’il y a une chose que je ne peux pas reprocher au neurologue, c’est son
rapport irréprochable avec les patients. Adulé et admiré par tous les
pensionnaires, il sait se montrer professionnel et rassurant.
Parfois, on dirait qu’il a deux personnalités.
Il pose une main tendre sur l’épaule de madame Piron, puis l’encourage à
le suivre. D’abord sur la réserve, la voix douce du médecin finit par la
convaincre. Je les observe s’éloigner côte à côte d’un pas lent. Mathieu se
retourne pour m’inciter à rejoindre mes collègues en meeting.
Bonne élève, je passe dans la salle de repos récupérer ma blouse blanche,
quand je sens mon portable vibrer dans ma poche.
✉ LUIS ~ Attends, j’ai une autre idée. Tu connais La tête en l’air ?
Forcément ! C’est l’un des meilleurs restaurants de Vannes !
Au final, j’ai eu de la chance de tomber sur cet idiot de Michon dans les
couloirs. Comme je n’ai pas eu le temps de lui répondre, Luis a changé nos
plans et ça me paraît beaucoup plus convenable qu’une soirée ciné.
✉ ROSE ~ C’est que monsieur a bon goût… Tu passes me chercher ?
Je lui envoie mon adresse dans la foulée. Par la même occasion – et quitte
à être en retard – j’en profite pour prévenir Otis.
✉ ROSE ~ Besoin de l’appart’ ce soir. Je m’envoie en l’air.
D’habitude, c’est lui qui me demande un tel service. Aujourd’hui, les
rôles sont inversés.
✉ OTIS ~ Comme c’est la première fois en vingt ans de coloc’ que tu me
le demandes, je me sens obligé d’accepter.
Vingt ans que je n’ai pas couché avec un homme.
Vingt ans, bordel…
C’est une évidence… La porte d’entrée risque de grincer.
Chapitre 4

21 octobre 2019 ~ Violette


— Celle-ci.
Je me fie toujours à l’œil aguerri d’Otis. Avec son allure bobo chic, il
possède un goût prononcé pour les vêtements et devine à coup sûr les
nouvelles tendances. Alors, quand il m’assure que la robe rouge convient
mieux que la verte, je devrais l’écouter. Néanmoins, le doute m’emporte.
— Elle n’est pas un peu trop… ?
Aguicheuse. Voyante. Vulgaire.
— Tu veux pécho ou quoi ?
Le stress commence à monter. D’ici quelques minutes, je rejoindrai le
fameux Luis, qui n’est finalement qu’un inconnu parmi tant d’autres.
Ensuite, je ne contrôlerai plus rien. Cela fait vingt ans que je n’ai pas eu de
rapport intime avec un homme, la machine manque d’huile. Je ne veux pas
avoir l’air d’une cruche lorsqu’on passera à l’horizontale.
— J’ai déjà du mal à comprendre pourquoi un mec de vingt-sept ans veut
se taper une meuf de quarante balais, alors si tu n’y mets pas un peu du
tien… il ne secouera pas la queue comme un gentil toutou.
— Trente-neuf…
— OK, trente-neuf. N’empêche qu’il pourrait choisir une fille de son âge.
Si ça se trouve, il est moche comme un pou.
— Ou alors il cherche l’expérience d’une femme mûre.
Mon meilleur ami explose de rire.
— Dit celle qui s’est tapé deux mecs en quarante ans !
Je ris avec lui de ma bêtise. Soudain, il se poste derrière moi face au
miroir en pied. Il redresse une mèche de mes cheveux blonds qu’il attache
avec une pince.
— Dieu t’a offert des pommettes formidables, ne les cache pas. Tu te
rappelles ce que disait ma grand-mère ?
Mamie Carla était une perle. Comment pourrais-je l’oublier ?
— Ne perds jamais de vue tes objectifs, déclamons-nous à l’unisson. Ils
ont tendance à s’évaporer lorsqu’on ne les cultive pas.
J’ai mis longtemps avant de comprendre le véritable sens de ces mots.
Aujourd’hui, ils ne sont que trop véridiques. Il faut que je réalise l’objectif
sept de cette fichue lettre.
Les iris d’Otis pétillent, j’y devine une certaine mélancolie. Évoquer sa
grand-mère, partie trop tôt, est encore difficile. Otis l’aimait plus que tout
au monde. C’est elle qui l’a encouragé à se lancer dans une carrière de
boxeur professionnel alors que tout le monde tentait de l’en dissuader. Pour
ça, il lui en sera éternellement reconnaissant.
— Tu sais aussi ce que dit Jean-Claude Duss, continue mon meilleur ami.
« Oublie que t’as aucune chance, vas-y fonce. On sait jamais, sur un
malentendu ça peut marcher. »
J’explose de rire. Je ne compte plus le nombre de fois où nous avons
regardé Les bronzés font du ski. On connaît les dialogues par cœur, on
pourrait rejouer les scènes sans aucun problème.
Et cette réplique de Jean-Claude Duss convient à merveille à la situation.
***
Affublée de cette robe rouge trop décolletée à mon goût et un peu trop
courte pour ma carrure, je me sens godiche. Même la veste que j’ai enfilée
ne camoufle pas entièrement cette tenue affriolante.
J’attends Luis, adossée contre le mur de la rue Guillevic. Lorsqu’Otis et
moi avons décidé d’acheter un appartement en commun, ses parents ont
hurlé. Pour eux, c’était inconscient d’habiter en colocation avec une femme
qui ne deviendrait pas son épouse. Et pourtant, nous en sommes toujours au
même point, vingt ans plus tard. Comme quoi, nous avons fait taire les
mauvaises langues.
Quand mon meilleur ami embrassait sa carrière de boxeur, je me
retrouvais souvent seule dans ce petit nid douillet, et au fil des années, nous
avons trouvé notre équilibre.
Une voiture ralentit à mon niveau, néanmoins je reste méfiante. À
l’intérieur, un homme moustachu d’une cinquantaine d’années me sourit
d’un air étrange.
Si c’est Luis, je me tire une balle. Erreur sur la marchandise.
Le véhicule s’arrête près de moi, la fenêtre côté passager s’entrouvre.
Assez pour entendre ce gros porc me dire :
— C’est combien ?
Je n’aurais pas dû écouter Otis !
— Cent balles et un mars, ça te va ?
L’homme grimace. Je feins de marcher vers une destination inconnue.
Otis m’a souvent conseillé de me balader avec une bombe lacrymogène,
mais avec mon mètre quatre-vingt-onze, j’ai pensé être à la hauteur.
Les femmes seront-elles un jour en sécurité dans ce bas monde ?
La voiture me suit au ralenti et le quinquagénaire continue de me proposer
des choses trop indécentes pour être répétées.
— Rose ?
Cette voix. Elle est jeune. Elle est rauque. Elle me plaît.
Je me retourne avec précipitation pour faire face à un homme d’à peine
trente ans, aux cheveux ébouriffés et à l’allure bien sous tous rapports.
— Luis ?
Ma voix déraille tant je suis rassurée de constater qu’il me sauve in
extremis du pervers qui souhaitait s’offrir mes charmes. D’ailleurs, ce
dernier détale à vitesse grand V et m’abandonne face à mon rencard Tinder.
— Tout va bien ?
J’avance de quelques pas dans la pénombre. Luis est positionné sous l’un
des lampadaires du centre-ville, la lumière dessinant un halo autour de ses
épaules. J’aimerais le prendre en photo pour prouver à Otis qu’il s’est
trompé sur toute la ligne. Ce garçon est beau. Peut-être plus beau que tous
les autres réunis sur l’appli de rencontres. C’est difficile de comprendre
comment un type tel que lui peut avoir besoin d’internet pour trouver des
femmes avec qui sortir.
— Je vais bien, soufflé-je.
— Tu… tu es très jolie.
C’est gênant parce que c’est faux.
— N’en fais pas trop, Luis, j’aime les gens honnêtes.
Il éclate de rire. Sa dentition est parfaite. Blanche. Vraiment blanche. Pas
blanc crème. Blanc Colgate. Quant à ses prunelles, elles sont d’un vert
encore plus foncé que celui qui berce les iris d’Otis.
— Ma voiture est un peu plus loin, je n’ai pas réussi à me garer dans le
quartier.
Alors que je le suis sans rechigner, je reçois un SMS de mon meilleur ami
qui s’inquiète de mon sort.
✉ OTIS ~ Tu es vivante ?
✉ VIOLETTE ~ Je suis passée pour une pute sur le trottoir… À part ça,
tout va bien. Il est tellement canon que tu pourrais en être jaloux.
— Excuse-moi… C’est mon meilleur pote qui venait aux nouvelles pour
s’assurer que je n’ai pas été kidnappée par un psychopathe.
L’étudiant en médecine rit à nouveau, puis entrouvre sa veste pour
dévoiler une chemise rose pâle.
— Le coupable portait une chemise rose. Tu trouves ça crédible ?
J’aime bien ce type.
— Non, avoué-je avec un sourire taquin. Mais je tiens tout de même à
signaler que mon ami mesure deux mètres et sait très bien se battre. Si
jamais ça peut calmer tes pulsions sanguinaires.
Nous nous marrons à l’unisson ; ça présage une bonne soirée.
Je grimpe dans la Fiat Panda de Luis et me retiens de me moquer de cette
petite voiture. Elle ne lui correspond pas du tout. J’ai l’impression d’entrer
dans un pot de yaourt.
Heureusement, sa conduite est aussi parfaite que son physique. Nous
arrivons en cinq minutes top chrono devant La tête en l’air. Nous sommes
accueillis par un serveur au sourire affable qui nous met tout de suite à
l’aise. Il nous installe dans la deuxième salle du restaurant, beaucoup moins
fréquentée que la première. À la bonne heure ! Ce sera beaucoup plus
intime pour discuter.
Tel un gentleman, Luis m’aide à me débarrasser de ma veste avant de
nous asseoir. Je n’ai vu ce genre de comportement que dans les films à l’eau
de rose qui passent sur M6 en début d’après-midi.
Une fois que nous sommes l’un en face de l’autre, une certaine timidité
nous enveloppe.
Allez Violette, sois une grande fille et lance la conversation.
— Étudiant en médecine, alors ?
— Je suis interne en pédiatrie en ce moment, mais je vais bientôt aller
faire un petit tour aux Urgences, même si je me destine plutôt à la
neurologie.
Neurologie. Mathieu Michon.
Pense pas à ce crétin, Violette.
Je pose mon coude sur la table et place mon menton dans ma paume pour
l’écouter. J’aime vraiment sa voix. Elle est suave et tendre à la fois. Il
pourrait sans problème doubler des films d’amour et interpréter le Prince
Charmant qui séduit la demoiselle en détresse.
Face à mon regard insistant, Luis baisse les yeux sur nos assiettes vides.
Je m’apprête à répondre au moment où nous sommes interrompus par le
serveur qui vient prendre nos commandes.
Pas d’ail. Pas de persil. Pas de fromage.
J’opte pour un saumon en croûte de sésame accompagné de sa fondue de
poireaux, Luis choisit le magret de canard au miel servi sur une purée de
topinambour. Nous tranchons pour deux verres de vin différents : un Côtes
de Gascogne pour lui, un Chardonnay pour moi. Mon ventre et mon gosier
grognent d’impatience.
Lorsque le serveur a tout noté et nous abandonne pour transmettre nos
envies au chef, je reporte mon attention sur mon date.
— Toi, tu es un peu un médecin de l’esprit, me dit-il soudain. Les gens ne
se rendent pas compte à quel point les psychologues sont importants.
Est-ce qu’il pense réellement ce qu’il vient de dire ? C’est l’une des
premières fois que j’entends quelqu’un parler de mon métier avec tant de
bienveillance.
— Je… oui, tu as raison, bredouillé-je. J’ai préféré le côté « esprit » pour
éviter la vue du sang. Comment tu fais pour supporter ça à longueur de
journée ?
— On s’habitue. Tu sais que ta question fait partie du top 3 de celles que
les gens posent quand ils rencontrent un médecin ?
Est-il en train de sous-entendre que je suis ennuyeuse et banale à
souhait ?
Je hausse un sourcil intrigué et ravale mon ego qui menace de faire un
esclandre.
— Quelles sont les deux autres ?
— Pourquoi les médecins écrivent-ils si mal ?
Je ne peux m’empêcher de rire. Ça ne me serait pas venu à l’esprit,
pourtant maintenant qu’il le dit, c’est logique. Cliché, peut-être, toutefois je
n’ai jamais rencontré un docteur avec l’écriture d’une maîtresse de
primaire. Ni l’inverse. J’aime les plumes soignées et arrondies, bien loin
des gribouillages des ordonnances.
— Et tu as la réponse à cette question ? Je suis sûre que ça ferait avancer
la science.
Un sourire malicieux habille ses lèvres ; je le trouve plus mignon encore.
— Je n’ai pas la réponse, malheureusement, mais je compte bien devenir
le premier médecin de l’Histoire à avoir une belle écriture.
— Prouve-le-moi !
La pointe de défi dans ma voix l’amuse. Il happe le serveur pour lui
demander un bout de papier, tandis qu’il sort un stylo plume de la poche
intérieure de sa veste.
Peut-il être plus parfait encore ?
Lorsqu’il attrape la feuille, il cherche un instant ce qu’il va écrire, puis me
pointe avec son stylo.
— Rose comment ?
Prise de court, je panique et mes joues se colorent instantanément.
Trouve quelque chose, Violette. Peu importe.
— Fanet. F-A-N-E-T, épelé-je.
Alors qu’il s’apprêtait à commencer, il redresse la tête vers moi,
interloqué :
— Tes parents t’ont vraiment appelée Rose Fanet ?
Non, ils m’ont appelée Violette Fleury, ça reste dans le même esprit.
— Ma mère a un drôle d’humour.
Les lèvres de Luis se plissent, il place ses doigts devant sa bouche pour
éviter de rire.
— Tu peux te moquer… Tu ne seras ni le premier ni le dernier.
Il me lance un clin d’œil, puis reporte son attention sur le bout de papier.
Lorsqu’il me tend la feuille, je reste coite. Son écriture est magnifique. Elle
ressemble à celle de Brigitte, ma maîtresse de CM2, celle qui m’a le plus
marquée par sa bienveillance et sa passion.
— Alors ? m’interroge-t-il.
— J’avoue. Tu es sans doute l’exception qui confirme la règle.
Nous échangeons un regard complice pendant que nos verres de vin
arrivent. Nos plats suivent, alors nous trinquons avec un grand sourire.
— À cette rencontre ! lance Luis, heureux.
Une vague de culpabilité m’assaille. Je m’en veux de l’utiliser ainsi. Il est
encore temps de faire marche arrière…
Non… Justement, le temps est ce qui me manque.
— Et la troisième question alors ? demandé-je.
— Quel est le truc le plus bizarre que tu aies vu ?
Ma curiosité est piquée au vif. Ça doit se voir, car il se met à ricaner avant
de dire :
— Ça va te couper l’appétit, je te raconterai plus tard.
Il ferme les yeux pour sentir son vin rouge, tandis que mon cœur se serre.
Plus tard… Je ne veux pas de ce « plus tard », moi.
Luis est adorable, tout à fait charmant et drôle… mais ce n’est pas ce que
je recherche.
Il a raison, ça m’a coupé l’appétit.
Je grignote mon assiette sans réelle envie. Je ne pense qu’à ce plan qui,
comme dirait Otis, ne me ressemble pas. Suis-je prête à trahir un type aussi
gentil ?
— Tu sais, quand j’ai proposé de t’emmener au cinéma…, me dit-il
soudain. Je pensais égoïstement te soumettre l’idée d’aller voir le dernier
Clint Eastwood.
J’aime la manière anodine dont il détourne la conversation vers un sujet
plus trivial tel que le septième art. Je ne suis pas la plus grande passionnée
de cinéma qui existe, en revanche j’aime me faire une bonne toile de temps
à autre. Et Clint Eastwood… Luis ne pouvait pas mieux tomber.
— J’aurais accepté.
J’ai presque envie de lui dire : au prochain rencard ?
— J’adore Eastwood, ajouté-je. Ce n’est pas pour rien si Sur la route de
Madison est mon film préféré.
— Une grande romantique, alors ?
Sans doute. Mais pas ce soir.
J’esquive la question et évoque d’autres films du réalisateur pour noyer le
poisson. Nous écumons tout un tas de sujets de conversations, nos goûts
musicaux, notre plat préféré… des banalités peut-être, mais le temps file et
nous nous trouvons une multitude de points communs.
— Pourquoi tu t’es inscrite sur Tinder ? J’veux dire… Tu es belle, drôle,
intelligente. Les mecs doivent se bousculer au portillon.
— Parle pour toi ! Tu es beau, drôle, intelligent et… jeune, surtout.
Luis rougit lorsqu’il entend tous ces compliments. Son regard vogue sur
son assiette, sa bouche s’entrouvre comme s’il s’apprêtait à dire quelque
chose.
Il ne parle pas. Il est perdu dans ses pensées. Je lui accorde le temps
nécessaire pour reprendre ses esprits.
— Je comble ma solitude, en fait.
Cette révélation me bouleverse. Luis relève un regard tendre vers moi,
mon cœur s’électrise. Je ressens tout son mal-être derrière les sourires qu’il
me renvoie depuis le début de soirée.
— Et jusqu’à aujourd’hui, je n’ai jamais rencontré une femme qui me
donne envie de la revoir au-delà d’une nuit partagée.
Pourquoi est-ce que je trouve ces quelques mots trop ambigus ?
La culpabilité continue de me bouffer de l’intérieur. Pour moi, ce ne sera
que l’histoire d’un soir, rien de plus. Vais-je le laisser espérer alors que dans
ma tête, tout est clair ? Le serveur me sauve de cette conversation gênante
en nous apportant la note. Toujours aussi gentleman, Luis l’attrape et file la
régler au comptoir.
Je l’arnaque jusqu’au bout.
Nous quittons le restaurant et sommes rattrapés par le vent de cette fraîche
nuit d’octobre. Je redresse le col de ma veste sur mon cou.
— Tu veux boire un dernier verre chez moi ? proposé-je.
On sait tous ce que veut dire cette phrase. Et pourtant, il hésite.
Un instant, j’ai peur qu’il me repousse à coups de : « Je ne veux rien
précipiter, j’aimerais faire les choses bien entre nous. »
— Avec plaisir.
Il attrape ma main pour me raccompagner vers sa Fiat. Dans la voiture,
nous demeurons silencieux. Je le sens pensif, mélancolique, sans
comprendre pourquoi. Pour ma part, je continue de culpabiliser, mes yeux
rivés sur les lumières du centre-ville. Je tente quelques phrases convenues
sur le temps qu’il fait ou mes lieux préférés dans Vannes. Il ne me paraît
plus très réceptif, bien au contraire.
Lorsque nous arrivons devant la porte de mon appartement, Luis se
montre de plus en plus embarrassé. Ses doigts glissent jusqu’aux miens,
puis il penche la tête sur le côté :
— J’ai vraiment envie de te revoir et…
Sa moue de gendre idéal me crève le cœur.
Allez Vio’ ! Joue l’égoïste pour une fois ! Tu peux le faire.
— Et moi, j’ai vraiment envie de toi, soufflé-je à son oreille. Comble ta
solitude avec moi, Luis.
Alors que je suis plus froide qu’un glaçon lorsqu’il s’agit de sexe, je me
dois aujourd’hui d’être chaude comme la braise.
Ma main roule sur le tissu de sa chemise rose pâle, mes doigts
s’accrochent à sa nuque. Ma propre attitude me désarçonne. Si je veux
mener ma mission à bien, il va falloir que je me fasse violence. Quand je
me pends à ses lèvres dans un baiser qui se veut torride, je deviens actrice.
Luis a beau être parfait, je n’ai aucune attirance pour lui.
Comme pour tous les autres.
Chapitre 5

21 octobre 2019 ~ Violette


Otis adore Le seigneur des anneaux. Il a tenté plusieurs fois de m’initier à
ce prétendu chef-d’œuvre du septième art, sauf qu’à mon humble avis, ça
ne casse pas trois pattes à un canard. Je trouve ça long. Interminable, même.
Un peu comme ce que je m’apprête à vivre avec mon match Tinder.
Quand Luis pénètre dans mon appartement, fiévreux et exalté, je joue la
fille impatiente qui ne veut pas perdre de temps avec les préliminaires.
C’est surtout que je n’ai jamais eu l’envie de lécher autre chose qu’un
esquimau.
La glace, bien sûr. Pas les bonhommes qui vivent en Arctique.
C’est pour cette raison tout à fait légitime que je choisis de le débarrasser
au plus vite de ses vêtements et de simuler avec ferveur mon désir de faire
l’amour contre le mur de l’entrée.
Parce que d’une certaine manière, c’est plus proche de la sortie. Je
n’aurais qu’à le pousser vers la porte.
— Merde…, grogne-t-il. J’ai oublié les préservatifs dans ma boîte à gants.
Une vague de déception traverse son doux visage, alors que pour moi,
c’est une aubaine. Il est hors de question qu’il quitte cet appartement pour
retourner chercher des capotes dans sa Fiat.
— T’inquiète, je prends la pilule, si ça peut te rassurer.
Il pose ses mains sur mes épaules, les caresse du bout des doigts, puis
penche la tête sur le côté, peu convaincu par mon argument. C’est une
véritable impasse. Je n’aurais jamais dû choisir un médecin, en fait. Il est
sur le point de me sortir le bon vieux discours sur l’importance de la capote.
Discours que j’aurais approuvé dans n’importe quelle autre circonstance.
Luis paraît à deux doigts de renoncer à nos ébats. Dans une ultime
tentative de persuasion, j’emprisonne ses lèvres pour lui éviter de cogiter
davantage. Il répond à mon baiser avec ferveur, ses mains glissent le long
de mes bras. Je le sens se consumer d’un désir que je n’ai jamais
expérimenté jusqu’ici.
Quand je croise ses prunelles pétillantes, je comprends qu’il pourrait
céder d’un instant à l’autre. J’entrelace nos doigts avec tendresse, tandis
qu’il dépose quelques baisers dans le creux de mon cou.
— Je suis embêtée de te demander ça, Luis, mais… est-ce que tu es
clean ?
Je ne suis peut-être pas une bonne comédienne, en revanche je sais utiliser
mon cerveau à bon escient. Cette simple question retourne la situation à
mon avantage. Luis arbore un air quelque peu paniqué, comme s’il était
gêné que je puisse douter de lui.
— Oui, mais…
— Alors je te fais confiance, le coupé-je.
Ma propre assurance me déstabilise, mes joues brûlent d’une soudaine
gêne. Cette envie profonde de devenir mère me donne des ailes. Je ne
pensais pas pouvoir mentir avec autant de facilité. Comme quoi, il faut
parfois se donner des coups de pied aux fesses pour avancer dans la vie.
Je chasse ma culpabilité d’un clignement de cils exagéré. Luis paraît
décontenancé, mais le désir continue de flotter dans ses iris, alors que ses
doigts caressent désormais ma taille.
— Rose, est-ce que tu es sûre de… Je ne veux pas que tu te sentes obligée
de quoi que ce soit…
J’ai gagné la partie. Il a tant envie de moi qu’il en oublie ses convictions
les plus profondes. Pour simple réponse, je laisse glisser ma robe rouge le
long de mon corps. Son regard s’assombrit sur-le-champ.
— Et toi, Luis… Tu es sûr ?
Sa mâchoire manque de se décrocher. Ses mains rejoignent de nouveau
mes hanches, ses ongles se crispent sur ma peau nue. Je feins un regard
empli d’un désir similaire au sien, alors que je ne ressens rien. Même ses
doigts qui courent sur moi ne me procurent aucun plaisir.
Pour moi, c’est aussi passionnant qu’une partie de Scrabble. Pourtant, je
l’autorise à s’approcher un peu plus, à prendre possession de mon corps
comme personne ne l’a fait en vingt ans.
La danse commence.
L’étudiant en médecine est tel que je l’imaginais. Endurant. Passionné.
Surtout, il est beaucoup trop attentif à la moindre de mes réactions.
N’importe quelle nana adorerait trouver un mec qui s’inquiète de son
plaisir, mais moi, j’aurais préféré que trois va-et-vient fassent l’affaire.
— Ça va ? me murmure-t-il à l’oreille, le souffle erratique.
Imhotep.
Ça devient juste un peu long. Comment peut-il coulisser ainsi alors que
j’ai l’impression d’être plus sèche que le désert d’Atacama ?
Note pour notre inscription à Qui veut gagner des millions : situé au
Chili, le désert d’Atacama est l’endroit le plus aride au monde.
Luis fronce les sourcils, comme s’il remarquait mon manque
d’investissement dans nos ébats. Il faut à tout prix que je garde mon objectif
en vue et cesse de m’enfuir dans mes pensées.
Pour lui prouver qu’il n’a pas à s’inquiéter, je tente un gémissement
factice. Honnêtement, on dirait plutôt un miaulement ou le cri d’une
personne qui couine après s’être cogné le doigt de pied dans la table basse.
Luis paraît cependant satisfait par ma simulation et m’accorde un sourire
adorable.
Pourtant, en cet instant, c’est comme si j’étais devant la version longue
du Seigneur des anneaux. C’est une torture.
Je tente de rester concentrée, mes prunelles ancrées dans celles de mon
partenaire. C’est une manière pour moi de ne pas me déconnecter. Je fixe
les iris verts de Luis, j’y lis un contentement qui ne peut que me ravir. S’il y
en a au moins un de nous deux qui passe un bon moment, c’est toujours ça
de gagné. Le seul plaisir que je ressens en cet instant, c’est de le savoir
comblé.
Son souffle saccadé me laisse penser qu’il est proche de la délivrance.
Mon corps réagit en contradiction avec mon esprit. À l’intérieur, je
m’ennuie profondément, pourtant mes cuisses se resserrent autour de lui
pour lui signifier ce que j’attends de lui. Afin de camoufler mon manque de
sensations, je blottis mon visage dans le creux de son cou, parsème sa peau
d’une multitude de baisers qui ont raison de lui. Il termine en moi et son
menton cogne contre mon épaule tandis qu’il récupère. Il embrasse
tendrement ma nuque.
J’ai de la chance d’être tombée sur un type comme lui. J’aurais pu me
coltiner un connard vulgaire et dégoûtant. Avec Luis, j’ai tiré le gros lot. Il
respire la bonté, l’altruisme et la courtoisie. Je m’en veux de me jouer d’un
homme aussi charmant. Pourtant, je ne pense qu’à une chose.
Et si la petite graine se plantait vraiment ? Et si ça fonctionnait ?
Je prie pour qu’il ne me demande pas si j’ai pris du plaisir. Coucher avec
un homme est une perte de temps pour moi. Je ne suis pas faite pour le
sexe. Mon cerveau n’est pas prévu pour désirer ses congénères. Les
hommes, les femmes, peu importe. Je ne suis sexuellement attirée par
personne. Mon corps réagit par réflexe aux caresses, toutefois c’est loin de
l’extase que décrivent mes amis.
D’un geste tendre, je pose ma main sur sa joue et embrasse ses lèvres. Je
le trouve encore plus beau maintenant qu’il a joui. Il n’a pas touché que
mon corps ce soir. Il a touché une partie de mon âme. Je suis convaincue
que cet homme est quelqu’un de bien.
— Tu es si belle.
C’est l’euphorie post-orgasme, ça.
Je ne sais même pas quoi répondre. Je me sens juste coupable, car d’ici
quelques minutes, je prétexterai le retour de mon colocataire, le jetterai à la
porte et ne le reverrai jamais. Luis ne mérite pas ça, mais je n’ai pas le
choix. Si mon plan fonctionne, je viens de lui faire un enfant dans le dos.
Tout à coup, j’ai l’impression d’avoir pris la décision la plus foireuse de
l’univers. Comment pourrais-je vivre avec un tel acte sur la conscience ?
Otis avait raison. Ça ne me ressemble pas.
Pourtant, c’est fait.
Mon téléphone portable sonne sur le meuble de l’entrée, c’est l’excuse
parfaite pour conclure cette soirée.
— Mon colocataire va rentrer plus tôt que prévu et…
— T’inquiète, j’y vais.
Luis est déçu. Forcément. Il se rhabille à la va-vite et quand il arrive à la
porte, il me renvoie le regard le plus tendre qu’il m’ait été donné de voir.
— Tu penses qu’on pourra se revoir ?
Je ne pense pas, non.
— Appelle-moi.
Luis sourit.
Il ne sait pas encore que je ne répondrai jamais.
La porte claque.
Je me laisse glisser contre, fatiguée. Dégoûtée peut-être aussi. Je ne cesse
de me demander ce qui cloche chez moi. Pourquoi, même avec le mec
parfait, je ne parviens pas à prendre mon pied ? Pourquoi, alors qu’il est
prévenant, qu’il embrasse la moindre parcelle de ma peau, mon bas-ventre
reste de marbre ? J’ai la sensation que mon intimité ne devient humide que
par instinct de survie.
Mais qu’est-ce qui cloche, bon sang ?
***

9 novembre 2019 ~ Otis


Violette débarque dans la cuisine avec un sac de la pharmacie rempli de
tests de grossesse. Il est à peine 8 h 30. Elle tremble à cause du stress, j’ai
un peu pitié d’elle.
Depuis cinq jours, elle me bassine avec son absence de règles. Ses cycles
n’ont jamais été réguliers, je lui ai donc conseillé de ne pas s’emballer.
Voilà pourquoi elle a préféré acheter pas moins de six Clear Blue, au cas où
les cinq premiers déconnent.
— Ils ne faisaient pas une promo sur le septième ?
Violette me fusille du regard, elle n’est pas d’humeur en ce moment. Elle
culpabilise. Son attitude de femme désespérée lui paraît désormais stupide.
Ce qu’elle a fait à ce pauvre Luis vient la hanter au beau milieu de la nuit.
Hier, vers une heure du matin, elle s’est même glissée dans mes draps suite
à un cauchemar.
— Je stresse, Otis.
— Le stress te donne toujours envie de faire pipi, c’est parfait.
— De toute façon, je me retiens depuis que je suis réveillée.
Elle m’accorde un regard tendre, puis se pend à mon cou. Même si je ne
suis pas en accord avec elle, elle mérite ce câlin d’encouragement.
J’accroche mes mains dans son dos, la serre le plus fort possible.
— Tu viens avec moi ? demande-t-elle d’un ton suppliant.
— Te regarder pisser ? T’es sérieuse ?
Violette m’adresse ce petit air de chien battu qu’elle utilise lorsqu’elle
veut me soudoyer.
Elle sait que ça fonctionne à merveille.
— Je reste derrière la porte. Soutien moral.
Si nous avons désiré un appartement avec toilettes séparées, ce n’est pas
pour rien. Aucune envie de voir ma meilleure amie sur le trône.
— D’accord…
Alors qu’elle ferme la porte, je lui lance un dernier baiser de la main pour
lui souhaiter bonne chance. J’ai peur de devoir la ramasser à la petite
cuillère.
— Otis ?
— Ouais.
— Si ça ne fonctionne pas… ce n’est pas grave, OK ?
J’en doute.
— Si ça ne fonctionne pas, c’est que je ne suis pas faite pour être maman.
J’accepterai.
Violette est la femme la plus forte que je connaisse, néanmoins elle n’est
pas invincible. Elle porte le monde sur ses épaules, puis finit par
s’effondrer. Cet enfant, elle l’a désiré, l’a imaginé dans ses rêves les plus
fous. Peut-être lui a-t-elle choisi un prénom. Gabin si c’est un garçon.
Capucine si c’est une fille.
Quelque chose de classique.
Si le destin venait à la priver du bonheur d’être mère, je ne pense pas
qu’elle pourra remonter la pente.
Cet objectif sept est plus important que tous les autres. Je me sens bête de
ne pas l’avoir remarqué avant.
— Tout ira bien, Violette.
Je mens.
Adossé contre le mur, j’attends. Ce couloir est le seul que nous n’avons
pas encore rénové. Il y flotte une ambiance vintage digne des années
soixante-dix. La tapisserie marron, orange et jaune, ressemble à celle qui
habillait les murs de la maison de ma grand-mère. Les cercles concentriques
qui y sont dessinés donnent à l’ensemble un effet psychédélique et rétro. Ça
pourrait être le décor d’une pochette de disque de France Gall à l’époque où
elle chantait Poupée de cire, poupée de son. J’adore cet endroit. C’est
dépaysant. J’aime faire le ménage ici, avec un vinyle des Beatles à fond la
caisse.
Je sursaute lorsque la porte des toilettes s’ouvre à la volée. Violette
apparaît, à moitié rhabillée. Elle tient trois tests de grossesse entre ses
doigts.
— Il faut attendre.
Elle les pose sur le meuble et marche le long du couloir tel un poisson qui
tourne dans son bocal toute la journée. Je l’attrape par l’avant-bras pour
l’attirer vers moi.
— Tu me donnes le tournis.
— Si je ne suis pas enceinte…
Violette a perdu toute sa confiance et tous ses « ce n’est pas grave » se
sont envolés.
— Je sais.
En fait non, je n’en sais rien, je n’ai jamais ressenti le besoin de devenir
père. Au contraire, cette idée m’effraie. Ça ne date pas d’hier. Adolescent
déjà, je refusais les heures de baby-sitting et évitais scrupuleusement notre
voisine du dessous, mademoiselle Vanier, avec ses six marmots qui
braillaient à longueur de journée.
Mais l’enfant de Violette… ah ! Cet enfant je l’aimerai forcément.
Car il lui ressemblera et qu’il fera un peu partie de ma famille.
— J’ai peur.
— Je sais, répété-je.
— Tu ne comprends pas, Otis.
Elle se laisse glisser le long du mur ; par mimétisme, je m’assois à ses
côtés.
— J’ai peur de ne pas être enceinte, mais j’ai aussi peur de l’être.
Je pose ma tempe sur son épaule, lui accorde un sourire sincère. Que dire
de plus ? Je déteste la voir dans cet état. Mon cœur souffre avec elle
lorsqu’elle est triste. Depuis ma plus tendre enfance, je suis une éponge.
J’absorbe les émotions des autres et vibre avec eux.
Quand Violette va mal, moi aussi. Et si elle tombe enceinte, je risque la
couvade !
Je me lève avec agilité pour récupérer les tests, puis elle m’imite, les
poings sur les hanches, alors que mes pupilles sont fixées sur les résultats.
— Otis, parle.
Sa voix tremble.
— Premier test, annoncé-je doucement. Enceinte.
Elle serre ses poings et pousse un petit cri aigu. Un test de grossesse n’a
que 99 % de réussite. Avec le bol qu’elle a, elle pourrait bien être le 1 %
d’erreur.
— Deuxième test… Enceinte.
Je suis aussi fébrile qu’elle. Elle s’apprête à toucher son rêve du bout des
doigts, mon cœur bat la chamade dans ma poitrine tant je suis content pour
elle.
— Troisième test…
Elle me l’arrache des mains et quand elle lit le mot « Enceinte », elle saute
sur place comme si elle avait gagné au loto. Violette se précipite sur moi
pour m’enlacer. Je caresse ses cheveux avec douceur et respire la délicate
fragrance de cerise qui s’en dégage.
Soudain, je l’entends renifler.
Non, c’est impossible.
Elle rit, et pourtant j’ai l’impression qu’elle sanglote en même temps.
Mais Violette n’a pas versé de larmes depuis le 10 décembre 1998.
Elle rompt notre étreinte et plonge son regard ému dans le mien.
Si, elle pleure. De bonheur.
La voir dans cet état me touche au plus haut point.
Alors je pleure avec elle.
Chapitre 6

9 novembre 2019 ~ Violette


Enceinte.
Ce mot ne cesse de virevolter dans mon esprit. Il coule dans mes veines,
prend de l’ampleur dans mon cœur. Pour la première fois de ma vie, je
déjoue les probabilités. Alors qu’on ne m’accordait qu’une chance
médiocre de concevoir un enfant du premier coup, je parviens à tirer mon
épingle du grand jeu de l’existence et à mettre un pied de nez à mon
cerveau qui me hurlait que ça ne fonctionnerait jamais.
Comme quoi, c’est une qualité d’être optimiste et de foncer pour réaliser
ses objectifs. Si je m’étais laissée abattre par la culpabilité et les pensées
négatives, je n’aurais jamais pu atteindre mon rêve.
Enceinte. Bien enceinte. Trois tests le confirment.
Otis caresse mon dos, ses larmes roulent sur ma nuque.
— Mauviette, soufflé-je avec un sourire entendu.
Il n’y a qu’avec moi qu’il peut montrer cette facette de sa personnalité. Au
quotidien, il a appris à camoufler ses sentiments, même si ce fut un travail
de longue haleine.
Lorsqu’il a gagné son premier titre en tant que boxeur pro, il s’est mis à
pleurer face à la caméra et s’est mangé un tas de réflexions ignobles.
Depuis, il essaie de se contrôler. En général, c’est dans mes bras qu’il
craque. Il suffit de lui montrer une photo de Bambi pour activer son
hypersensibilité. Il ne s’est jamais remis de la mort de la mère du jeune
faon.
— Pétasse.
J’embrasse son front avec douceur. Désormais, il va devoir supporter mes
humeurs de femme enceinte et risque de vouloir m’assassiner un jour sur
deux.
— Je suis content pour toi.
Il pose ses mains sur mes épaules et me regarde avec tendresse. Ce ne
sont pas des paroles en l’air. Même s’il n’approuve pas mon plan bancal et
que ses convictions l’empêchent de me soutenir à cent pour cent, je sais
qu’il est réellement content pour moi.
Je sèche mes larmes d’un revers de manche avant d’observer les tests de
grossesse qu’on a laissé tomber suite à notre moment d’euphorie.
Enceinte. Bordel. Je vais être maman avant mes quarante ans.
J’ai dix ans de retard, mais j’ai toujours été partisane de l’adage : « Mieux
vaut tard que jamais ».
Une pensée fugace me ramène à mon rendez-vous avec Luis ; tout mon
corps se raidit. Mes doigts se crispent autour des Clear Blue qui
m’annoncent la bonne nouvelle.
Je suis une pétasse.
Lorsque j’avais quinze ans et que j’ai rédigé cette lettre à Brocéliande, je
ne pensais pas que je tomberais enceinte avec un coup d’un soir. Je
n’imaginais pas faire un bébé dans le dos d’un mec, loin de là. J’étais
encore naïve à l’époque. Je me pensais trop jeune pour avoir de l’attirance
sexuelle et croyais bêtement que ça viendrait avec le temps.
Ce n’est jamais venu.
Bien que je me sente coupable d’avoir utilisé Luis comme un objet, je sais
que toutes ces concessions valent le coup. Pourtant, lorsque les gouttes
salées coulent de nouveau sur mes joues, Otis paraît désemparé. Il
comprend que cette fois-ci, ce ne sont pas des larmes de bonheur.
— Arrête, Vio’.
— Je te l’ai dit tout à l’heure. J’appréhendais de ne pas être enceinte.
J’appréhendais aussi de l’être. Tout ce que tu as essayé de me faire
comprendre ces derniers jours, tous les avertissements que tu m’as
donnés… Je sais que tu as raison. Je vais devoir vivre avec, maintenant.
Alors oui, je suis heureuse, mais je me demande dans quelle galère je me
suis fourrée.
Je déteste être aussi mélodramatique, ça ne me ressemble pas. Dans notre
amitié, Otis est la sensibilité incarnée, tandis que j’avance sans trop
m’écouter.
— Moi, je sais dans quelle galère tu t’es fourrée, Violette ! Ça va être
l’enfer ! Le mioche va te baver dessus, ses crottes seront vertes, et si ça se
trouve, il ne fera pas ses nuits avant ses trois ans.
J’éclate d’un rire franc qui extermine mes dernières larmes.
Dieu que j’aime cet homme.
— Tu changeras les couches, toi aussi.
— Hé ho, on est colocs, c’est tout ! Je ne lui parlerai pas avant ses dix ans.
À cet âge-là, ils me font moins peur. Avant, c’est trop tôt.
Avec un ami comme Otis, rien de mal ne peut m’arriver.
***
12 novembre 2019 ~ Violette
Tout aurait été plus simple si Luis n’avait pas été aussi sympa. Aussi
touchant. Aussi drôle. Aussi attachant. Tout aurait été plus simple s’il
n’avait été qu’un connard de première qui utilise les femmes comme des
objets. Avec ce jeune étudiant en médecine, c’est différent. Bien qu’il m’ait
avoué se taper des filles à tout-va, il ne recherche que de l’affection.
Une parenthèse dans un coin de paradis.
Tout aurait été vraiment plus simple si Luis n’était pas le père idéal.
Néanmoins, j’ai choisi de ne plus culpabiliser. Chaque fois que mon
cerveau m’accuse des pires maux, je lui refuse l’accès et pense à autre
chose. Jusqu’ici, ça fonctionne à merveille. Tout le week-end, j’ai été
euphorique. Je n’en reviens pas d’être parvenue à mes fins avec tant de
facilité.
Samedi, je suis allé chez mon médecin généraliste, puis au laboratoire
pour une prise de sang. Je peux désormais en être sûre à cent pour cent ; je
suis enceinte.
Alors que la vie ne m’a jamais fait de cadeau, c’est comme si elle
m’apportait ce futur bébé sur un plateau d’argent.
Lorsque je débarque au travail, je suis d’une humeur radieuse. Je file
directement vers la salle de repos pour récupérer ma blouse blanche, tombe
nez à nez avec Cathy, la pire de mes collègues. Parfois, je me demande si
elle n’a pas obtenu son diplôme d’infirmière dans une pochette surprise.
Cathy n’a aucune compassion pour les personnes que nous accueillons au
sein de l’unité protégée et frôle souvent la maltraitance. J’ai alarmé
plusieurs fois la direction, mais à part me faire passer pour une balance qui
critique ses collègues, rien ne change.
L’infirmière n’est pas seule. Elle flirte sans vergogne avec Michon-tête-
de-con. La salle de repos est le haut lieu des potins en tout genre. Ma copine
Sonia, la jolie aide-soignante préférée des petits papys, adorerait assister à
une telle scène. Elle est toujours friande des commérages, mais ne se
montre jamais désobligeante. C’est grâce à cette pétillante trentenaire que
mes pauses déjeuner sont plus drôles. Au moins, je ne suis pas obligée de
me coltiner Cathy-la-harpie et sa bande de poufs qui passent leur temps à se
moquer des patients.
— Salut, lancé-je à Michon et sa greluche, un grand sourire en prime.
Rien ne pourra entacher ma bonne humeur.
Cathy me jette un regard dédaigneux et se contente de hocher la tête.
Grognasse.
Quant à Mathieu, sa mâchoire se décroche, tandis que je me dirige vers
mon casier. Il délaisse sa jolie brune pour s’approcher de moi, l’air
suspicieux.
— T’es pas dans ton état normal.
Et qu’est-ce que ça peut te foutre ?
— Je vais très bien, merci.
Il me tourne autour tel un vautour qui s’apprête à dévorer sa proie. D’un
geste assuré, il pose son doigt sous mon menton pour observer mon visage
d’un peu plus près. Il arbore son air de big boss de la médecine qui me
donne juste envie de lui foutre une claque.
— Quelque chose a changé.
J’hallucine. Je suis enceinte depuis quoi ? Trois semaines ? Et le gars me
tombe dessus pour me dire que je ne suis plus la même. Il se prend pour un
diseur de bonne aventure ou quoi ?
Mis à part mon sourire jusqu’aux oreilles – même face à sa tête de
rapace – rien ne prouve que je suis différente.
Je fronce les sourcils, agacée par cette soudaine proximité. Je déteste ça. Il
n’a pas à pénétrer ainsi dans ma zone de confort sans y avoir été invité.
Et il n’aura jamais d’invitation, ce pauvre niouk.
Il examine mes prunelles grises avec grand intérêt. Derrière nous, Cathy a
perdu sa gouaille légendaire et nous regarde d’un air contrarié, les bras
croisés sur sa poitrine.
— Dégage tes sales pattes de mon visage, Mathieu Michon.
Je recule d’un pas et balaie l’air avec mes mains pour qu’il se décale à son
tour. Le neurologue affiche désormais un sourire moqueur.
— Ah, me voilà rassuré ! Elle est toujours là, ma Violette bougonne.
Ma Violette… Est-ce que je l’assassine maintenant ?
— Ta Violette a du boulot, merci de la laisser passer.
Il bombe le torse avec fierté, satisfait de m’avoir sortie de mes gonds. Il
s’avance alors que je me penche en arrière pour éviter qu’il me touche à
nouveau.
— Tu es tout de même plus belle quand tu souris, jolie fleur.
Jolie fleur. On aura tout entendu. C’est de la drague digne de mon papy
Robert.
Mathieu aime se moquer, ça a toujours été le cas. Il ne sait pas s’adresser
à moi sans ironie. Pourtant, bien qu’ils soient factices, ses compliments me
déstabilisent. J’aimerais que ça ne m’atteigne pas. Si je restais de marbre,
peut-être me lâcherait-il enfin la grappe.
Mais je rougis. Je me transforme en panneau sens interdit.
Il finit par se reculer et me laisser respirer. Sans un mot de plus, il traverse
la pièce et ignore Cathy qui nous observe d’un air circonspect.
— Tu ne connais pas la chanson de Brassens, Mathieu ? lancé-je avant
qu’il ne s’échappe. Une jolie fleur dans une peau de vache. C’est tout moi,
ça.
Il quitte la salle de repos, hilare, pendant que je bougonne dans ma barbe.
— Parce que tu penses vraiment avoir une chance ?
Pardon ? Qui me parle ?
Cathy s’approche avec une moue mauvaise. La bouche entrouverte, je
tente de décrypter ce qu’elle vient de me dire. Une chance ? Mais une
chance de quoi ? Comme si Michon-tête-de-con me draguait pour de vrai !
C’est de la comédie, tout ça. Ça me fatigue d’avance de devoir me justifier.
— Ne t’inquiète pas, Cathy. La voie est libre. Mathieu Michon est tout,
sauf le prince charmant.
Elle éclate de rire et s’appuie à la table afin de reprendre son calme. Elle
en fait des caisses, comme toujours.
Pétasse.
— Je ne te parle pas d’histoire d’amour, là. Je te parle de grimper aux
rideaux en compagnie d’un super coup.
Grimper au rideau ? Serait-ce une discipline olympique dont je n’ai
jamais eu vent ?
— Je ne veux rien de ce type. Ni amour ni rideaux.
— Oh, Violette Fleury ! s’exclame-t-elle en se tenant les côtes. Tu te mens
à toi-même. On a tous compris que tu t’amuses à faire monter la tension
sexuelle entre vous deux. Tu ne peux pas nous berner. Sauf que voilà,
Mathieu s’est peut-être fait larguer, mais il n’est pas désespéré.
Encore une fois, elle me prouve que la société ne tourne qu’autour d’une
seule chose : le sexe. C’est à des années-lumière de ma vision de la vie. Je
maîtrise le concept de tension artérielle, en revanche je n’ai jamais
rencontré de près ou de loin quelqu’un avec qui je partage une tension
sexuelle.
Cathy me dénigre sans le moindre scrupule, le sourire aux lèvres. J’ai
l’impression d’être face à Cruella d’enfer.
— Il a la moitié des employées à ses pieds, ajoute-t-elle, et parmi toutes
ces prétendantes… pourquoi irait-il te choisir toi ? Tu devrais arrêter
d’espérer.
Mais je n’espère rien, moi ! Et je ne t’ai rien demandé, bordel !
J’étais d’humeur radieuse, mon embryon bien au chaud. Et cette petite
conne à crocs rose fuchsia me gâche la journée. Comment peut-elle insinuer
que je suis intéressée par Michon-tête-de-con ? C’est le monde à l’envers.
Cathy me fusille du regard et je m’en contrefous. Cette nana ne
m’impressionne pas. J’en ai maté des plus coriaces.
— C’est bon, tu as fini de donner ton avis sur des choses qui ne te
regardent pas ?
Comme je ne me démonte pas, ses épaules s’affaissent.
— J’ai des rendez-vous jusqu’à 11 h, annoncé-je, le buste haut. Si tu veux,
je peux te recevoir dans mon bureau vers midi. Tu as grandement besoin de
parler, Cathy. Ton manque de confiance en toi te rend la vie impossible, ça
se voit comme le nez au milieu de la figure.
Sa mâchoire se décroche.
Bingo !
J’ai touché la corde sensible. Je lui adresse un sourire faussement
compatissant, puis quitte à mon tour la salle de repos.
Cathy est totalement névrosée.
Et sans doute un peu parano.
Parce qu’entre Mathieu Michon et moi, c’est de l’inimitié la plus pure, pas
une prétendue tension sexuelle.
Chapitre 7

15 novembre 2019 ~ Otis


Poids lourds.
C’est à cette catégorie que j’ai toujours appartenu. Pourtant, lorsqu’on
regarde mes photos de classe, ce n’était pas gagné d’avance. Le gringalet au
premier rang, c’était moi. Celui qui piquait des fards chaque fois qu’on
venait l’embêter dans la cour de récré. Celui qui se laissait faucher son
goûter. Celui qui pleurait dès que les mots devenaient trop durs à supporter.
Car parfois, les paroles font plus de mal que les coups. La boxe me l’a
prouvé à maintes reprises.
Quand ma grand-mère m’a proposé de m’inscrire au cours de boxe
anglaise, alors que je n’avais que quinze ans, je lui ai ri au nez. Moi ? Le
petit maigrichon qui ne ferait pas trembler une mouche ? C’était
impensable. Toutefois, j’ai écouté ses conseils. Je la savais assez
intelligente pour ne pas me jeter dans la gueule du loup.
Le premier entraînement a été une révélation. Je ne suis pas monté sur le
ring tout de suite, par appréhension sans doute, néanmoins l’univers m’a
conquis.
Geoffrey, mon coach, est sûrement le premier homme pour lequel j’ai eu
un coup de cœur. Je suis à la fois tombé amoureux du sport et de ce mec au
torse musclé. Je me suis arraché pour être le meilleur de ma section, mais
surtout pour être le meilleur à ses yeux.
Il m’accompagnait à la salle de musculation, m’offrait des conseils de
nutrition ou me payait un verre en terrasse. Geoffrey avait à peine dix ans
de plus que moi, un tempérament de feu et des yeux rieurs qui me donnaient
tout le temps envie de sourire.
Au fil des mois, notre relation est devenue ambiguë. Très ambiguë.
Parfois, nos mains se frôlaient, nos regards flirtaient allègrement au détour
d’un couloir. Dès que j’ai eu dix-huit ans, je l’ai embrassé. Sur un coup de
tête. En plein entraînement nocturne, alors que nous étions seuls. Ses lèvres
ont pressé les miennes durant quelques secondes, juste avant que son poing
ne s’abatte sur ma joue. Pour avoir grandi dans une famille de hippies,
c’était la première fois que je voyais un vrai visage déformé par la haine.
Et encore une fois, ce ne sont pas les coups qui m’ont fait le plus mal. Ce
sont ses mots.
— Une tapette comme toi n’a pas sa place sur un ring.
Chaque jour qui a suivi, je me suis promis de lui prouver le contraire.

***

— T’es en retard.
Comme toujours, Alban est à la bourre. Je déteste ces gamins qui usent
mon temps et mon énergie. Néanmoins, j’ai de l’affection pour ce petit mec.
Cela fait près de cinq mois que je l’entraîne deux fois par semaine à la salle
de boxe du quartier.
Du haut de ses vingt ans, Alban n’est pas un mauvais bougre. Juste un
gars paumé qui n’a pas eu de chance dans la vie. Un père alcoolique. Une
mère au bout du rouleau. Un grand frère en taule. Le package idéal pour
péter un boulon. C’est son oncle, l’un de mes fans, qui m’a demandé de
l’entraîner pour le guider sur le droit chemin. Il appréhendait que son neveu
finisse en prison, lui aussi.
Alors, comme j’ai le cœur sur la main, j’ai accepté de le prendre sous mon
aile. Alban a débarqué sur le ring avec la conviction de tout connaître de la
vie. Dès les premières minutes, je lui ai remis les idées en place. Il a hurlé
qu’il ne reviendrait plus et que je n’étais qu’un pauvre con.
Mais il est revenu.
Et il revient encore. Même en retard.
— Oh, c’est bon, coach… C’est juste cinq minutes.
— Tu peux te les mettre où je pense, tes cinq minutes.
Alban ricane. Je joue toujours au gros dur quand je rentre dans la peau du
boxeur multimédaillé. Si le monde de la boxe découvrait que je pleure à la
moindre occasion, il me renierait.
Le jeune homme grimpe sur le ring ; j’admire sa hargne quand il
s’entraîne. Il ne pourra rien lui arriver de mal s’il continue à se battre avec
une telle détermination. Tout dans son attitude démontre qu’il veut s’en
sortir, contrairement à son frère qui croupit au mitard.
L’entraînement dure un peu plus de trois quarts d’heure. Alban est rincé,
moi aussi. Il s’allonge sur le ring, les bras et les jambes écartés. Pour le
taquiner, je donne un léger coup de pied sur ses hanches. Il grommelle
quelque chose d’incompréhensible, les yeux fermés.
Mon élève possède la beauté insolente de ses vingt ans. Son visage est
encore rond, il sort à peine de l’adolescence après tout. Ses cheveux bruns
sont coupés court, presque rasés. La pâleur de sa peau tranche avec ses
lèvres naturellement rosées.
Lorsqu’il ouvre les yeux, ses prunelles grises me dévisagent. J’y lis la
gentillesse et la bienveillance.
— Allez, debout ! Je dois fermer la salle et tu as encore ta douche à
prendre.
— On ne pourrait pas rester discuter ?
Je ressens en lui comme un besoin pressant de se confier. Comment
pourrais-je le lui refuser ? Il est désormais redressé sur ses coudes et
m’observe avec une moue boudeuse.
Je m’assois sur le rebord du ring, face à lui. Pendant plus d’une heure, il
me parle de sa vie, me pose des questions sur ma carrière. Cette parenthèse
inattendue m’offre un goût de déjà-vu. Je me revois en compagnie de
Geoffrey après les entraînements.
Quand Alban commence à évoquer ses petites copines et à m’interroger
sur mes amours, je préfère couper court.
Je ne parle plus d’amour depuis longtemps.
— Il faut vraiment que j’y aille, ma colocataire m’attend pour dîner.
C’est faux. Il le sait très bien.
Il se lève et se dirige vers les vestiaires en m’accordant un salut de la
main. Durant un petit quart d’heure, je mets de l’ordre dans la salle avant de
rejoindre les douches. Il n’y a plus un bruit, Alban doit être déjà parti.
Parfait. J’ai toujours détesté ces fichues douches collectives. Pudique
comme je suis, c’est une torture.
L’eau chaude coule le long de ma nuque, je pousse un long râle de
soulagement. Mes muscles sont tendus à l’extrême et douloureux, la chaleur
m’aide à apaiser les tensions. Sous le jet, je ferme les yeux et défais mon
chignon. Je pense brièvement à Violette, qui à l’heure actuelle doit être en
pleine réunion Tupperware chez sa collègue Sonia. Quand je me suis moqué
d’elle, elle s’est justifiée en disant que : « Tupperware, ça fait très maman
dynamique qui cuisine ».
Paix à son âme. Et à son portefeuille.
— Je peux venir ?
Je sursaute. Alban vient d’entrer dans la pièce, alors que je le pensais parti
depuis plusieurs minutes.
— Je croyais que… bredouillé-je, mal à l’aise.
— J’étais dehors en train de passer un coup de fil.
Sous la douche, Alban fredonne un air que je ne connais pas. Je me
concentre pour que mon regard reste fixé sur le jet d’eau et non sur le corps
nu de ce jeune homme. Je ne voudrais pas qu’il pense que…
— Je peux te piquer ton gel douche, coach ?
Mais pourquoi suis-je si mal à l’aise ?
Il se penche vers moi pour attraper le bidon, et quand il remonte, ses
doigts frôlent mon mollet. Intentionnellement. J’en suis convaincu.
Rester de marbre. Tel est mon crédo en cet instant.
Le regard d’Alban glisse sur la moindre parcelle de ma peau et mon
malaise s’intensifie. Quelque chose me dérange dans la manière dont il
m’observe, un petit sourire au coin des lèvres.
— Tu fais combien d’heures de muscu par semaine ?
En général, ma musculature impressionne. Il ne déroge pas à la règle.
Simple curiosité mal placée, voilà tout.
— Deux ou trois heures par jour. Ça dépend de mon humeur.
Alban arbore une moue admirative, alors que son index redessine mon
biceps droit qui se tend à son contact. Il parcourt les veines apparentes
comme si elles représentaient un labyrinthe.
— Qu’est-ce que…
— C’est beau, répond-il simplement.
Quand il redresse les yeux vers mon visage, ses pupilles brillent d’un feu
nouveau.
Que je ne connais que trop bien. Je regardais Geoffrey de la même
manière.
— Tu es beau, coach.
Ces mots sont d’une sensualité folle. Je devrais immédiatement stopper
l’eau et quitter la pièce. J’ai presque quarante ans, lui vingt de moins.
Cependant, je suis comme tétanisé. Mes iris voguent sur le corps nu face à
moi, je découvre un homme musclé, pas à l’excès, juste assez pour affoler
mes sens. Je me recule pour reprendre mes esprits. Je ne peux pas me
laisser aller à mater Alban sous la douche. Je suis trop vieux pour lui, et
surtout je suis son coach.
Mon dos colle contre la paroi et mon élève ne cesse d’avancer, un sourire
carnassier aux lèvres.
— Alban. Je ne suis pas…
Gay.
Il ricane, il paraît ne pas en croire un mot.
— Si, tu l’es. C’est pas grave. Moi aussi.
Lui qui me parlait de ses petites amies quelques minutes plus tôt… Ce
n’était donc que du flan ?
Je me retrouve coincé contre le mur glacé des douches collectives, Alban
continuant de s’approcher dangereusement. Ses mains se posent contre la
paroi, encadrent mon visage. Ses lèvres effleurent les miennes. C’est un
contact timoré, doux, excitant.
Contrôle-toi, Otis Baron !
Je dois le repousser, je suis son coach, rien de plus. En revanche, il faut
que je sois plus bienveillant que Geoffrey à l’époque. Je ne dois pas le
traîner dans la boue, juste pour protéger le secret autour de mon orientation
sexuelle.
Toutefois, lorsque sa bouche glisse sur mon cou – cette fichue zone
érogène – je ne réponds plus de mes actes. Je reprends les commandes en le
plaquant contre le mur de la douche. Je m’empare de ses lèvres avec plus
d’empressement et de passion. Il gémit au contact de mon corps nu qui se
presse au sien.
Otis Baron, bordel, tu fais une grosse connerie !
Le regard fiévreux que me renvoie Alban me déstabilise. Sa bouche
s’avance pour me réclamer à nouveau, malheureusement je ne peux pas lui
offrir un nouveau baiser. Je pose mon front contre le sien et chuchote :
— On ne peut pas faire ça.
Je pourrais lui donner une explication, lui promettre que ce n’est pas de sa
faute. Toute mon anatomie lui prouve mon excitation, mais je ne peux pas
me résoudre à coucher avec lui. J’aurais l’impression d’abuser de mon
autorité. Je me contente donc de délaisser son corps brûlant, et alors que je
m’apprête à quitter la pièce, il m’interpelle :
— Et si j’arrête la boxe ? Je ne serai plus ton élève…
Il est prêt à tout. Comme je l’aurais été pour Geoffrey.
— Alban… J’suis pas le type qu’il te faut, OK ? Tu trouveras un mec de
ton âge, le souci n’est pas là.
Il entrouvre les lèvres, sans doute pour me convaincre à nouveau.
Il faut que je parte avant qu’il y parvienne.
Je prends mes cliques et mes claques, et quand je glisse sur le sol humide,
je sens la chute arriver. Je tente de me rattraper, toutefois ma tête cogne
contre le distributeur de savon. Je porte mes doigts à mon arcade
sourcilière, le sang qui s’en écoule me file la nausée. Alban paraît terrifié
par mon visage tuméfié. Lorsque je tourne de l’œil et m’effondre au sol, son
regard paniqué est la dernière chose que je vois.
Des coups, j’en ai pris beaucoup. Je ne suis plus à ça près.
Chapitre 8

15 novembre 2019 ~ Louison


— Bordel, Louison, qu’est-ce que tu fous ?
Je redresse la tête en sursaut, un fil de bave au coin des lèvres et une
raideur à la nuque qui me fait grimacer. La réalité me frappe de plein fouet.
Les cris. Les pleurs. Les bips des machines. L’odeur du sang. Celle de la
transpiration. Les souffles impatients.
La danse des Urgences.
— Tu dormais ? insiste ma collègue, un air horrifié sur le visage.
Oui. Je dormais. Debout au beau milieu du chaos.
Si les mains de Solène ne m’avaient pas secoué, j’aurais fini par tomber
par terre.
Les gardes m’épuisent. Les Urgences ne me sont pas destinées. Je déteste
cette sensation de travailler à l’usine et l’impression de ne pas connaître les
patients que je soigne.
Quand j’ai décidé de devenir médecin, c’était par vocation. Par conviction
profonde. Mon envie d’aider mon prochain ne date pas d’hier. Ma maîtresse
de Moyenne Section m’a surpris en train d’opérer une poupée qui souffrait
soi-disant d’une crise d’appendicite aiguë.
— Je reposais mes yeux. Nuance.
Ma mauvaise foi est sidérante. Solène, ma camarade de promo, est faite
pour la précipitation des Urgences. Elle court partout sans jamais se
fatiguer. Ce n’est pas elle qui s’endormirait dans un couloir.
— Tu sais que je t’adore, Louison, mais heureusement que c’est moi qui
t’ai surpris. Tu n’as aucune envie de te prendre une soufflante du big boss.
Le big boss, c’est le docteur Chauvel. Un homme à la carrure
impressionnante, au verbe assuré et aux critiques acerbes. Il fait trembler
bon nombre d’internes. Pas moi. Moi, je me contente de hausser les
épaules, peu impressionné. Je me destine à la neurologie, et le docteur
Estremo, celui qui m’a formé pendant plusieurs mois, a déjà de nombreux
projets pour ma carrière.
Cette tête de con de Chauvel peut bien me passer tous les savons qu’il
veut, ce stage aux Urgences n’est qu’un passage obligé dans mon cursus,
pas une fin en soi.
— Ça fait une heure que cette femme attend l’avis d’un médecin.
T’imagines si on finit aux infos parce que l’un de nos patients est mort en
attendant qu’on daigne le prendre en charge ? Ça n’arrive pas que dans les
autres hôpitaux ! Ça arrive partout. Alors bouge, Louison !
Solène me donne une tape dans l’épaule, c’est sa manière de
m’encourager. Hélas, je n’ai plus la force de rien. Le bruit m’étourdit, mon
crâne est prêt à exploser. Comme toujours, les Urgences sont bondées et
nous sommes en sous-effectif. Une rengaine épuisante.
Néanmoins, je dois me faire violence. Parce que j’aime aider les gens. Ça,
ça n’a pas changé.
Je jette un coup d’œil à l’horloge du hall et soupire lorsque je constate
qu’il me reste encore plus d’une heure à tenir. Je rêve de me glisser dans
mon lit douillet, avec une tisane, une bonne série Netflix et l’espoir de
trouver une autre âme solitaire sur une appli de rencontre. Les quelques
instants de grâce que je passe en compagnie de ces femmes me permettent
de ne pas me sentir seul.
Et pourtant, je n’ai jamais été aussi isolé de toute ma vie.
Pour me sortir ces idées négatives de la tête, je m’approche du brancard
que m’a indiqué Solène juste avant de disparaître dans la cohue du service.
La femme d’une quarantaine d’années qui y est allongée se tord de douleur
et peine à contenir ses gémissements. Elle accroche le tissu de sa blouse,
plisse les paupières, ses genoux repliés sur sa poitrine. Je m’apprête à
attraper son dossier lorsqu’une main virile m’en empêche. En face de moi,
docteur Chauvel, le big boss en personne, le regard assassin. Mes cernes
longs comme le marathon de New York l’exaspèrent.
— Lamy, annonce-t-il d’une voix neutre. Je m’occupe de cette femme. Un
cas plus simple vous attend dans la chambre 3.
Un cas plus simple… Ça me donne le sentiment de n’être qu’un
incapable.
Je ne prends pas la peine de discuter, ça ne sert à rien avec un homme de
la trempe de Chauvel. Je tourne les talons et me dirige sans un mot vers la
chambre 3, devant laquelle Julie et Mélissa, deux infirmières qui ont toute
ma sympathie, sont en train de ricaner.
Ces deux-là, véritables pipelettes adeptes des potins en tout genre,
apportent une dose de bonne humeur et d’humanité à ce service. Lorsque
j’ai un coup de mou, je peux compter sur elles pour me remonter le moral.
Julie, la blonde aux cheveux courts, et Mélissa, la rousse au carré
plongeant, sont de véritables perles, même si j’approuve rarement leurs
commérages.
— Qu’est-ce qui vous fait rire à ce point ? Serait-ce le cas plus simple que
m’a refilé Chauvel ?
— Chauvel est un con, chuchote Julie. Et Mélissa vient d’avoir un coup
de foudre pour le patient de la chambre 3.
Cette rousse incendiaire est du genre à tomber amoureuse à tous les coins
de rue. Dans la vie de Mélissa, les hommes apparaissent aussi vite qu’ils
disparaissent.
— Tu as vu le type comme moi, Ju’ ? s’exclame le cœur d’artichaut. Tu as
vu l’engin ?
L’engin. J’espère qu’elles ne parlent pas de ce que je pense.
Julie vire rouge tomate, elle a toujours été plus timide que sa copine.
— Le mec a glissé sous la douche, m’explique-t-elle, cramoisie. Il est
arrivé avec un simple drap pour le recouvrir et… pfiou, ça valait le détour.
Leur babillage infernal n’apaise pas mon mal de tête, bien au contraire.
J’arrache le dossier du patient des mains de Mélissa, peu enclin à les
écouter davantage. Leurs histoires de fesses sont de loin le cadet de mes
soucis.
Ma lecture m’en apprend plus sur l’homme de la chambre 3. Courte perte
de connaissance après une chute sous la douche. Plaie à l’arcade sourcilière.
Un cas simple, en effet.
J’abandonne mes commères préférées pour entrer dans la chambre après
avoir brièvement frappé.
Aux Urgences, l’intimité est un drôle de concept.
Le nez vissé sur son dossier pour être certain de ne rien rater, je pénètre
dans la pièce en lançant un « Bonjour » nonchalant qui ne me ressemble
pas. La fatigue joue sur mes nerfs, sur ma motivation, sur ma personnalité.
La voix rauque du patient me répond avec la même apathie. Ce ton
rocailleux et puissant me tire de mes pensées, je redresse la tête pour croiser
son regard.
Et quel regard !
Je me surprends à le dévisager. Sa barbe de viking, ses yeux d’un vert
profond, ses pommettes abruptes, ses longs cheveux châtains quelque peu
hirsutes… tout chez cet homme fleure bon la virilité, et pourtant une aura
sensible se dégage de sa personne.
On dirait à la fois un ourson en peluche et un tueur en série.
Je m’approche du lit, puis lui demande quelques précisions sur les
circonstances de sa chute. C’est une manière de vérifier que sa mémoire n’a
pas été altérée.
— J’étais sous la douche après un entraînement de boxe et… j’ai glissé,
chef.
Cette référence à La septième compagnie m’amuse un peu trop. Je pince
les lèvres pour réprimer un éclat de rire. Il m’accorde un sourire malicieux,
ravi que sa réplique fasse mouche.
— Vous ne vous êtes pas raté.
— J’en ai vu d’autres.
Son regard devient plus sombre, ses traits se crispent. Je devine un être
tourmenté, mais ne creuse pas davantage. Pas le temps. Aux Urgences, les
patients ne sont que des numéros. Rien de plus.
Et ce type-là a l’air d’un drôle de numéro, justement.
Je réprime ma curiosité, bien décidé à faire mon boulot correctement.
Dans un monde idéal, nous pourrions prendre le temps de discuter avec
ceux qui débarquent aux Urgences. Nous pourrions faire passer l’humain
avant la cadence infernale.
— Après un scanner, nous vous garderons en surveillance cette nuit.
— Sérieux ? Laissez cette chambre libre pour quelqu’un qui en a vraiment
besoin !
Il s’assoit sur le rebord du lit avec une moue bougonne. Je m’approche un
peu plus pour l’empêcher de se lever, mais celui-ci n’en fait qu’à sa tête,
histoire de me prouver qu’il tient sur ses jambes.
Il avance de quelques pas dans la pièce, les bras en l’air, tel un funambule
sur son fil invisible. Vêtu de cette ridicule blouse d’hôpital qui ne sert pas à
grand-chose, il ne doit pas se rendre compte qu’il me dévoile ses fesses –
particulièrement musclées d’ailleurs. Ou alors, il n’est pas aussi pudique
que moi et l’idée de se balader à moitié à poil devant un inconnu ne le gêne
pas.
Je constate avec étonnement que je ne parviens pas à regarder autre chose
que ce postérieur bombé qui s’agite devant mes yeux.
Louison. Tu mates le cul d’un mec, là. T’es vraiment fatigué, mon vieux.
— Vous auriez des affaires à me prêter ? Les miennes sont restées à la
salle de sport.
Son dossier précise qu’un homme a prévenu les secours de sa chute, mais
qu’il est arrivé seul aux Urgences.
Et tout nu.
Alors que mes prunelles sont toujours rivées sur la partie basse de son
anatomie, mon patient comprend qu’il n’aurait pas dû se lever. Il racle sa
gorge d’un air confus, puis prend appui contre le mur de la chambre pour
cacher ses fesses. Le rouge me monte aux joues sans que je puisse le
contrôler.
— Vous devez passer ces examens, monsieur…
Je jette un coup d’œil au dossier afin de me redonner contenance.
— … monsieur Baron. Une chute sur la tête n’est jamais anodine.
— Ce n’est pas mon premier coup sur le crâne. Vous faites du zèle parce
que vous êtes interne.
Il croise les bras sur son torse, je ne peux m’empêcher de le dévisager à
nouveau. Ce type est imposant. Trop imposant. Il pourrait me faire voler
dans la pièce d’une simple pichenette. Et pourtant, je suis sportif. Je
pratique la natation et l’aviron depuis ma plus tendre enfance. Mes muscles
sont bien développés, toutefois ce n’est en rien comparable avec ceux de ce
gars. S’il venait à s’énerver et à s’en prendre à moi – comme le font parfois
certains patients agacés ou alcoolisés – ce ne serait pas un combat équitable.
David contre Goliath.
— Très bien, c’est votre choix, monsieur Baron. Vous allez me signer
cette décharge pour pouvoir sortir.
J’attrape le formulaire adéquat, ainsi qu’un crayon accroché à la poche de
ma blouse. Le type à la carrure carrée et à la crinière ébouriffée s’avance
avec un air satisfait, une main dans son dos pour rapprocher les deux bords
de sa blouse et camoufler son postérieur.
Tout à coup, un vertige le fait vaciller au beau milieu de la pièce. Je lâche
toute ma paperasse afin de le soutenir et éviter une nouvelle chute. Je n’ose
pas imaginer son poids, alors qu’il s’accroche à mes épaules pour ne pas
tomber.
Je le guide jusqu’au lit avec difficulté et attrape le verre d’eau que Mélissa
et Julie ont dû lui apporter peu avant ma visite.
— Du zèle, dites-vous ? me moqué-je avec un sourire en coin.
Il se renfrogne, la bouche en cul de poule, tel un gamin de dix ans. Mes
mains aident les siennes à tenir le gobelet, le temps qu’il retrouve quelques
forces. Ce simple contact me procure une drôle de sensation que je tente de
réprimer.
Mon pouls s’accélère.
— Une nuit à l’hôpital, ce n’est pas grand-chose. Je suis prêt à parier que
demain matin, vous quitterez cette chambre avec un sourire jusqu’aux
oreilles.
Il bougonne un peu plus encore, puis vide le contenu du verre d’un trait
sans me quitter des yeux, nos mains toujours liées.
— OK. Je vais suivre vos conseils, Doc.
Un sourire satisfait ourle mes lèvres, tandis que les iris de mon patient
pétillent d’une lueur inédite, que je ne parviens pas à décrypter. Je repose le
gobelet sur la tablette, puis rassemble les papiers administratifs qui jonchent
le sol.
— Excellent choix, monsieur Baron. Mes conseils sont toujours les
meilleurs.
Mon air faussement narcissique amuse l’homme d’une quarantaine
d’années qui m’accorde un rictus taquin.
Mon dieu… ce type doit affoler la gent féminine avec un sourire pareil.
— Je vais devoir vous faire quelques points de suture.
Alors que j’examine la plaie, le regard de l’homme me brûle. Pour la
première fois depuis que j’ai commencé mon internat, je me sens mal à
l’aise d’être aussi proche d’un patient.
— Vous êtes adepte des chutes sous la douche ? lancé-je afin de masquer
ma gêne.
Qu’est-ce que tu baragouines, Louison ?
— J’veux dire… vous avez déjà une cicatrice sur l’arcade droite.
— Oh, ça ! répond-il en passant son index sur son sourcil. C’est le
souvenir d’une raclée quand j’étais ado. Et comme je suis plutôt
perfectionniste, j’ai décidé d’équilibrer. Ça me fera peut-être un visage plus
symétrique.
Son sarcasme m’amuse, mais ne dissipe pas pour autant le sentiment de
malaise qui m’envahit un peu plus à chaque seconde qui passe. Son regard
est envahissant.
— Vous avez une sale tête, me dit-il tout à coup.
— Merci.
Un rire franc s’échappe des lèvres de mon patient tandis que je m’empare
de mes instruments pour le recoudre.
— Vous avez l’air fatigué.
— Je suis à la fin de ma garde, c’est normal.
Chauvel dirait que non, ce n’est pas normal. Que nous devrions être
performants coûte que coûte, peu importe que nos corps ne suivent plus la
cadence. Nous devons être des surhommes, des super-héros du quotidien,
toujours sur le pied de guerre.
— Quand vous en aurez terminé avec moi, vous rentrez chez vous ?
— Je ne sais pas, ça dépend si…
Il lève la main pour m’interrompre et prend la parole à ma place sans me
laisser le temps de me justifier.
— Non, ça ne dépend pas. Vous rentrez chez vous et vous vous reposez.
Vous êtes exténué, ça se voit comme le nez au milieu de la figure.
Son autorité me déstabilise. Une sensation étonnante se glisse dans mes
entrailles quand il m’accorde un sourire tendre. J’ai l’impression que nous
sommes connectés alors que nous nous connaissons à peine. C’est à la fois
grisant et effrayant.
En silence, je lui prodigue les soins. Il ne cesse de m’observer, mon cœur
s’affole un peu plus. J’ai l’impression de réaliser des points de suture pour
la première fois de ma carrière.
Lorsque j’ai terminé, je reste planté comme un idiot près de son lit.
C’est le moment de partir, Louison !
— Je vais tenter de suivre vos conseils à mon tour, monsieur Baron. Un
brancardier viendra vous chercher pour vous conduire à votre scanner.
Mon patient hoche la tête et, même si cette sensation étrange continue de
me grignoter le ventre, j’approche de la sortie, ma main sur la poignée.
— Bonne nuit…
Il prononce ces mots comme un souffle, presque un chuchotement. Sa
voix rauque est incroyablement mélodieuse et je me déteste de penser ça.
— À vous aussi.
Ça boue en moi à en devenir insupportable. J’entrouvre la porte, mais il
me retient encore une fois.
— C’est quoi votre nom ?
— Docteur Lamy.
Je capte son regard émeraude et son visage renfrogné me laisse penser que
ma réponse ne le satisfait pas.
— Ton prénom.
Cette soudaine familiarité me désarçonne. Elle me prouve que je ne suis
peut-être pas le seul à ressentir cette drôle de connexion entre nous. Du
moins, c’est ce que j’imagine dans mon cerveau épuisé. Je viens tout juste
de le rencontrer, et pourtant sa présence affole mes sens.
— Louison.
Ses lèvres s’étirent en un sourire radieux.
— Otis, répond-il.
Otis.
Je trouve que ça lui va comme un gant.
Pourquoi ai-je la furieuse impression que ce n’est pas la dernière fois que
j’entends ce prénom ?
Chapitre 9

16 novembre 2019 ~ Violette


Ce week-end commence mal. Très mal.
Hier soir, pendant que Sonia me vantait les mérites de son pichet
MicroCook de Tupperware, mon téléphone portable a affiché un numéro
inconnu. Dans un premier temps, j’ai ignoré l’appel pour profiter de ma
soirée. Cependant, un sentiment étrange s’est glissé dans ma gorge et j’ai
pensé à Otis. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Ou peut-être parce que
d’habitude, lorsque nous passons la soirée séparés, nous nous envoyons
quand même un ou deux SMS. Là, il était presque minuit et je n’en avais
reçu aucun. Pas même une réponse à la photo de ma collègue et moi en
train de cuisiner avec de la farine plein les cheveux. Otis n’aurait pas
manqué une telle occasion de se moquer de nous.
Alors, s’il n’avait pas daigné échanger des textos, c’était peut-être que…
Non. Impossible. Rien de grave. Pourtant, lorsque j’ai décroché et entendu
la voix féminine décliner son identité, mes doigts se sont crispés sur le
téléphone. Sonia a posé sa main sur mon genou, comprenant que quelque
chose se tramait. Les mots hôpital, traumatisme crânien et tout le toutim
m’ont filé la nausée.
La seule chose que j’ai retenue, c’est qu’Otis allait bien et qu’il devait
rentrer ce matin en taxi. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, angoissée et
impatiente de le retrouver.
Lorsqu’il franchit le seuil de la porte, je constate que son arcade gauche
est abîmée et suturée. J’ai peur d’apprendre ce qui lui est arrivé. Malgré son
physique et sa carrière de boxeur, Otis n’est pas violent. La seule fois où je
l’ai vu perdre les pédales, c’était le 10 décembre 1998.
— Qui est le salopard qui t’a fait ça ?
Mes doigts glissent sur sa joue et remontent près de sa plaie sans la
toucher. Il grimace sous l’effet de la douleur.
— Le distributeur de savon.
Ma main retombe aussi sec.
Je ne pensais pas les distributeurs de savon aussi agressifs !
— Je suis tombé sous la douche après l’entraînement d’Alban.
Quand il remarque mes lèvres pincées pour réprimer un rire et mes
prunelles bleues qui pétillent, mon meilleur ami s’exclame :
— Vas-y, fais-toi plaisir, moque-toi !
Il ne m’en faut pas plus pour éclater de rire. Sa moue boudeuse me fait
craquer, comme toujours. Du haut de ses presque quarante ans, il agit
parfois comme un enfant capricieux.
— J’imagine les gros titres, en fait, ajouté-je entre deux éclats. « Le
célèbre boxeur Otis Baron mis KO par un distributeur de savon ».
Mon meilleur ami lève son majeur pour m’encourager à me taire, mais je
me marre encore plus. Il pose son sac de sport dans l’entrée, puis rejoint le
salon sans un mot. Je le suis tel un petit toutou, curieuse d’en apprendre
davantage sur sa nuit à l’hôpital. Il s’affale sur le canapé en poussant un
long gémissement de contentement. Je m’assois en face, les coudes sur les
genoux et la tête entre les mains.
— C’était quand même une sacrée chute s’ils ont choisi de te garder pour
la nuit, non ? Ils m’ont parlé de trauma crânien modéré. Tu as perdu
connaissance ?
Otis repose sa nuque contre le rebord du canapé, gonfle les joues et laisse
l’air s’échapper dans un bruit sourd.
J’ai compris. Je le fatigue. Il est d’une humeur de chien.
— Une minute à peine. Trente secondes, peut-être. Rien de méchant.
Il ment. C’est évident.
Quand il s’agit de sa santé, Otis se montre toujours rassurant. Au cours de
l’un de ses derniers combats en tant que boxeur professionnel, il s’est
effondré au sol, le nez en sang, inconscient. J’étais dans le public ce jour-là,
alors j’ai hurlé son nom, horrifiée. Il s’est relevé quelques secondes plus
tard et aurait continué le combat si les secours n’avaient pas jugé son état
préoccupant.
Sans Otis, je suis perdue. Il est mon ancre, ma bouée. Plus qu’un simple
ami, il est ma famille. Quand je l’entends minimiser ses blessures, je
frissonne. Parfois, il n’a pas conscience que son physique imposant ne
l’empêchera pas de tomber un jour. Comme tout le monde.
— Ton scanner était bon ?
— On peut arrêter de parler de ça ? J’suis pas en sucre, Vio’.
Je déteste lorsqu’il veut jouer les gros durs. La mine contrite, je le regarde
fermer les yeux. Sa respiration me paraît saccadée, ses traits crispés. Il est
troublé.
— Je me demande quand même comment tu as fait pour appeler les
secours dans ton état.
Otis se redresse en sursaut, furibond. Ses beaux yeux verts lancent des
éclairs, ça n’était pas arrivé depuis des années. Que ce soit à cause de sa
chute ou toute autre chose, il n’est pas dans son état normal.
— C’est Alban qui a appelé les pompiers.
J’aurais dû m’en douter. Chaque fois qu’il évoque ce garçon, une lueur
étrange crépite dans son regard.
— Parce qu’il était sous la douche avec toi ?
— Il a dû m’entendre tomber…, me ment-il.
Lorsqu’il tente de m’embobiner, sa bouche tressaute très légèrement du
côté gauche, je repère ses bobards en moins de deux.
— Ne raconte pas n’importe quoi.
Il y a quelques semaines, quand nous avons croisé Alban par hasard dans
les rues de Vannes, sa ressemblance avec Geoffrey m’a tout de suite
frappée. J’ai compris que ce gamin-là, aussi craquant soit-il, allait donner
du fil à retordre à mon pauvre Otis. Son cœur d’artichaut est trop fragile,
surtout face à de beaux yeux séducteurs.
— Tu me saoules, Vio’.
Il se tourne vers l’arrière du canapé, replie ses jambes pour que ses pieds
ne dépassent pas. C’est un drôle de contraste de voir cette montagne de
muscles en position fœtale.
— Alban, c’est… c’est compliqué, Violette. Il a vingt ans.
L’amour n’a pas d’âge.
— Vous êtes deux adultes consentants, je ne vois pas où est le souci.
Otis reste dos à moi, préférant me présenter ses fesses plutôt que son joli
minois. C’est surtout qu’il appréhende mon jugement. Même si je respecte
chacun de ses choix, je suis aussi spontanée et franche, ce qui nous a valu
quelques disputes.
— Tu sais très bien que je ne suis qu’un fantasme pour lui. L’élève et son
professeur. Tu vois le topo. Ce n’est pas ce que je veux.
Lui, il veut du romantisme, des déclarations enflammées, des baisers
langoureux.
Pas un coup rapide sous la douche, la seule chose qu’il a obtenue
jusqu’ici.
— Et puis je crois que j’ai rencontré quelqu’un, ajoute-t-il soudain.
Mon cœur s’affole. Ces quelques mots, je rêvais de les entendre depuis
longtemps. Derrière ses airs insensibles, Otis est tout le contraire. Il n’a
qu’un souhait : former un cocon avec un homme qui aura des attentes
similaires.
Et si nos objectifs se réalisaient au même moment ? Je deviendrai maman.
Il tombera fou amoureux.
Je me redresse si vite que quelques étoiles argentées dansent devant mes
yeux. Je plisse à deux trois reprises les paupières pour retrouver mon état
normal. Otis me tourne toujours le dos, mais j’imagine ses joues rougies par
les confessions.
— Quelqu’un comme un homme super canon et attentionné ?
— Quelqu’un comme…
Il se retourne enfin, les pommettes aussi roses que je les avais imaginées
et les pupilles lumineuses.
C’est beau à voir.
— … comme le médecin qui m’a pris en charge hier soir. Je ne sais pas ce
qui s’est passé, mais… j’ai jamais ressenti une alchimie pareille. Du moins,
pas depuis Geoffrey. Cette sensation incroyable où tu as l’impression qu’un
simple regard va changer ta vie.
Je tente de rester mesurée dans mes réactions pour ne pas l’agacer
davantage, toutefois, mon cœur fait des loopings dans ma poitrine. Je suis
heureuse pour lui. Je prie tous les dieux possibles et imaginables pour que
cette rencontre mène quelque part. Le bonheur pourrait prendre un peu soin
de nous, de temps à autre.
— C’est ridicule, de toute façon. Il doit à peine être plus vieux qu’Alban
et…
— Chhht, l’interromps-je. Arrête de chercher des excuses ! Tu as au
moins chopé son numéro ?
— Et ben en fait…
J’ai compris.
On n’est pas dans la merde.
— Tu veux que j’te frappe, O’ ?
— Hé ho, Violette, c’est bon, j’allais pas me mettre à draguer ouvertement
mon médecin non plus !
— C’est pas ça que je veux dire. Est-ce que tu souhaites que je te donne
un coup sur la tête dans l’espoir que tu retrouves ton beau prétendant aux
Urgences ?
Nous explosons de rire à l’unisson. Cet instant de complicité me fait un
bien fou, loin de la moue boudeuse qu’il m’accordait depuis son retour.
— Ça ira, merci. J’ai ma petite idée pour le retrouver, de toute façon. Je
connais son nom et son prénom. Facebook devrait m’aider, non ?
— S’il a moins de trente ans, c’est mort. Les jeunes ne sont plus sur Face
de bouc. Ils sont sur Insta, tu vois. Ou sur Snap.
Otis déteste les réseaux sociaux, je dois parler chinois pour lui.
— Je peux t’aider à chercher son profil sur TikTok ou Twitter, si tu veux.
Je le perds un peu plus avec le nom de ces deux autres plateformes.
Comme il n’a pas pris le temps de coiffer ses cheveux avant de sortir de
l’hôpital, sa tignasse s’agite de gauche à droite lorsqu’il secoue la tête en
signe de désapprobation.
— C’est mon médecin. Toi, tu as Mathieu Michon.
Cette simple évocation me file des frissons. De dégoût, bien sûr. Pourquoi
diable Otis est-il obligé de parler de lui ?
— Je peux au moins connaître le prénom de ce beau docteur qui t’a fait
fondre ?
— Louison, souffle-t-il, les iris brillants.
C’est joli. C’est doux. Ça me plaît.
C’est forcément un bon présage.
Chapitre 10

25 novembre 2019 ~ Mathieu


Comme tous les matins, je suis réveillé en sursaut par un cauchemar
récurrent. Dans cet enfer chimérique, je marche dans les rues de Vannes,
quand soudain une multitude d’avions se crashent autour de moi. Je cours
dans tous les sens, affolé. Je hurle. Je panique.
Ma respiration se bloque dans ma poitrine. Je tente de protéger les
personnes qui me sont chères, maman en ligne de mire. Je la serre contre
mon cœur, sa présence m’apaise. Du bout des lèvres, elle murmure des «
tout va bien se passer, mon biquet », ce qu’elle disait toujours lorsque j’étais
gamin. Tout à coup, elle se volatilise, comme quand cette conne de
Joséphine ange gardien claque des doigts pour disparaître. Je la cherche
partout parmi le chaos, elle est introuvable. Je pleure toutes les larmes de
mon corps, tel un bébé en manque d’attention.
Enfin, j’ouvre les yeux au moment où un avion plus gros que les autres
s’écrase sur moi.
C’est presque une délivrance.
Céline, dont la bible était un dictionnaire des rêves, me dirait que
cauchemarder d’un crash d’avion est un signe de stress intense ou d’une
étape importante dans notre vie. Sauf que Céline n’est plus là.
Parfois, lorsque je me réveille en pleine nuit, je touche les draps à mes
côtés pour constater qu’ils sont glacés. Ce lit me paraît gigantesque
maintenant que je ne le partage plus. Je me demande encore ce que j’ai pu
rater pour que Céline me quitte du jour au lendemain. À une semaine de
notre mariage. Elle ne m’a jamais donné d’explications. Elle s’est juste
contentée d’une note laissée sur le frigo – notre petite habitude
d’amoureux – , mais cette fois-ci, ce n’était pas un mot doux.
« Je pars. Désolée. », griffonné à la va-vite sur un postit rose fluo. J’ai
mis un temps fou avant de comprendre ce que ces gribouillis signifiaient. Je
n’ai appris que deux semaines plus tard qu’elle était partie s’installer à
l’autre bout de la France, près de Toulouse, avec un homme rencontré au
travail. J’ai tenté de la joindre, de comprendre surtout, mais elle a toujours
refusé de me parler.
Suite à mon cauchemar, le mal de tête est infernal. Il bat dans mes tempes,
derrière mes yeux. Chaque fois que je me penche en avant, mon crâne
devient un tambour. Lorsque j’arrive au boulot, mon habituel sourire
accroché aux lèvres, je me dirige directement vers la salle de repos en
espérant que mes collègues aient eu la jugeote de faire couler du café.
La pièce est divisée en deux camps. D’un côté, cette cruche de Cathy –
qui pense encore qu’elle va réussir à me séduire – discute avec ses copines
écervelées dans un boucan d’enfer. À l’autre bout, Violette et Sonia
échangent avec sérénité, beaucoup plus calmes. Les deux amies sont
inséparables depuis plusieurs mois.
Moi qui pensais Fleury asociale, il faut croire qu’elle s’améliore.
Mon arrivée fait glousser les copines de Cathy. Elle se lève et avance vers
moi d’une démarche qui se veut féline. Céline était bien plus sexy et
attirante. Cette fille n’est qu’une pâle copie, rien de plus.
Je lui accorde un « Bonjour » des plus formels pour qu’elle comprenne
que je ne suis pas d’humeur, puis grogne quand je remarque que personne
n’a songé à allumer la cafetière.
Tant pis, je me contenterai du distributeur.
Cathy me suit comme un petit toutou. Je commande un double expresso
sans un mot, tandis qu’elle me dévisage avec un sourire aguicheur.
— Tu me paies un café ? Je suis à sec.
— Désolé, plus de monnaie, répliqué-je en rangeant pourtant plusieurs
pièces dans mon portefeuille.
Aucune envie de me la coltiner ce matin.
Son visage se décompose. Si je n’étais pas si haut placé dans cet EHPAD,
elle me traiterait de connard, même si son regard assassin s’en charge très
bien pour elle.
Pour enfoncer le clou, je prends place aux côtés de Violette, juste en face
de Sonia. Les copines de Cathy nous assènent des œillades menaçantes,
puis se lancent dans leur passe-temps favori : les messes basses.
Fleury se crispe dès que j’arrive à ses côtés. Elle me déteste, mais moi, je
l’aime bien. Elle me fait marrer.
J’adore la sortir de ses gonds et voir ses traits se déformer lorsque je la
taquine. Si elle était plus jolie, elle pourrait m’intéresser. Sexuellement
parlant, je veux dire. Un peu de défi ne fait jamais de mal. Et cette fille en
représente un sacré !
Mais il faut bien être honnête… cette Violette n’a rien d’une jolie fleur
des champs. Je la trouve même un peu disgracieuse, avec son mètre quatre-
vingt-dix et son bassin large. Sonia, elle, est beaucoup plus mignonne. Elle
doit mesurer à peine un mètre soixante et sa silhouette fluette m’a
convaincu au premier regard.
En revanche, c’est avec Fleury que je me marre le plus.
— Comment allez-vous, les miss ?
Elles éclatent de rire.
— Les miss ? s’exclame Sonia. Ce terme-là est interdit depuis 2002,
Mathieu.
OK. Merci de me rappeler que je suis ringard.
Les deux copines échangent un regard entendu.
C’est ça, foutez-vous de moi.
Je passe le gobelet de café devant mon nez pour me délecter de l’odeur
puissante et enivrante de mon breuvage. Comme il est trop chaud, je le pose
entre Violette et moi. Ma collègue psychologue grimace, elle aurait sans
doute préféré continuer à papoter avec sa copine. Je le conçois, mais moi,
j’aime déranger. C’est une occupation comme une autre.
— Ton café schlingue, Michon. Vire-moi ça de là !
— Tu trouves ? Tu es certaine que ce n’est pas ta mauvaise foi qui te
donne le tournis ?
Pour lui prouver qu’elle a tort, je glisse le gobelet sous ses narines. Elle se
décale, toujours aussi grimaçante, puis sans prévenir, elle se lève d’un bond,
renversant ma boisson sur ma main au passage.
Je pousse un cri de douleur tant le café est brûlant et me dirige vers l’évier
pour calmer la chaleur qui émane de mes doigts. Violette tente de
s’échapper de la pièce, main sur la bouche. Elle n’a pas le temps d’ouvrir la
porte qu’elle est prise d’une violente nausée. Elle soulève le couvercle de la
poubelle avec précipitation pour dégobiller à l’intérieur.
Mais ce café sentait bon, bordel !
Les copines de Cathy se bidonnent. Quant à Sonia, elle leur lance un
regard haineux, puis rejoint Violette, qu’elle soutient par l’épaule pour
sortir.
Cathy s’avance vers moi avec un air moqueur, puis siffle :
— Dommage que tu n’aies plus d’argent pour te payer un autre café.
Pétasse.
Elle quitte la pièce avec ses amies, hilare.
Quel début de journée !
***

Le reste de la matinée n’a pas été si catastrophique. Tout s’est déroulé


dans un calme plat, presque inquiétant. Néanmoins, la roue pourrait tourner.
Vers 10 h, le directeur de l’EHPAD est venu me solliciter pour me
rencontrer dans son bureau à la pause de midi. J’espère que ce n’est pas
mauvais signe.
La réputation de Monsieur Sanspoil le précède. Il peut se montrer froid,
autoritaire et perfectionniste. Si j’ai fait quelque chose qui ne lui plaît pas, il
ne se gênera pas pour me remonter les bretelles.
Une fois devant le bureau de mon supérieur, je remarque que Violette
patiente, elle aussi.
Nous ne sommes pas quand même convoqués pour cette histoire de café,
si ?
Lorsqu’elle m’aperçoit, elle détourne le regard, l’air pincé. Je m’installe à
ses côtés. Le silence entre nous est embarrassant, je ne peux m’empêcher de
trépigner sur ma chaise.
— Violette ?
— Es-tu certain que ce que tu as à dire est intéressant ? me demande-t-elle
avec dédain.
Pas du tout.
— Je me posais une question, en fait. Est-ce que tu penses que monsieur
Sanspoil s’épile ?
Ma blague est bonne. Si, si. J’en suis convaincu.
Dépitée par mon humour, Violette ferme les yeux, puis soupire. Pourtant,
un léger sourire ourle ses lèvres.
— Tu ris.
— Non, je me moque. Ta blague est du niveau CM2. Et encore…
Une fois ses paupières rouvertes, elle revêt son masque d’impassibilité et
plonge ses prunelles grises dans les miennes :
— Et monsieur Sanspoil a plein de poils, justement. Tu n’as jamais vu
quand il porte des chemisettes en été ?
Mes yeux s’écarquillent.
Monsieur Sanspoil vient de sortir de son bureau et elle… elle continue.
— Sa toison dépasse tout le temps. C’est un vrai ours.
Si le directeur de l’EHPAD n’était pas derrière Violette, je serais sans
doute mort de rire et peut-être même un peu fier que ma collègue entre dans
mon délire. Quand elle comprend que quelque chose cloche et qu’elle se
retourne, le rouge lui monte aux joues.
— Je… ben… bonjour, bredouille-t-elle.
Je suis gêné pour elle, mais intérieurement, je me bidonne. Monsieur
Sanspoil ne se formalise pas et nous intime de le suivre dans son bureau.
Alors que je passe avant Violette, je sens son poing s’abattre contre mon
dos, m’arrachant une petite grimace.
— Je ne vous ai pas demandé de venir pour vous parler d’épilation,
commence le directeur une fois que nous sommes installés.
Une lueur taquine flotte sur le visage de monsieur Sanspoil. Il se moque
de nous sans vergogne, histoire de nous gêner un peu plus. Si Violette
pouvait s’enfoncer à l’intérieur de sa chaise, elle le ferait. Quant à moi, le
naturel et l’autodérision de mon supérieur m’amusent. Je n’ose croiser le
regard de ma collègue psychologue, de peur d’exploser de rire.
— Les 9 et 10 décembre, il y a un colloque sur les neurosciences à Liège.
Je compte sur vous deux pour représenter l’établissement.
Ma présence ? OK, je comprends. Mes recherches sur la maladie
d’Alzheimer ont eu leur petit effet sur la communauté médicale.
La présence de Fleury ? Quelle drôle d’idée ! Elle n’est qu’une banale
psychologue parmi d’autres. Monsieur Sanspoil pourrait choisir de m’y
envoyer seul, ça éviterait les dépenses inutiles.
Violette paraît aussi surprise que moi et se redresse pour prendre la parole,
les sourcils froncés.
— C’est très gentil de votre part, mais…
— Ce n’était pas une question, madame Fleury.
Outch.
Capricieuse comme elle est, elle s’affale à nouveau sur sa chaise, tandis
que son pied tape de manière régulière sur le sol.
— Ma chère collègue avait sans doute quelque chose de prévu ces deux
jours-là, tenté-je d’une voix diplomate. Peut-être que…
Violette grimace lorsqu’elle entend mes trois premiers mots. Il faut
toujours que j’en fasse trop.
— Ce colloque est important, grogne le directeur. Plus que n’importe quel
plan que vous pourriez avoir. Des médecins et psychologues du monde
entier y participeront, c’est un rendez-vous immanquable. Pensez donc à
tout ce que vous allez apprendre et à vos patients qui pourront en bénéficier.
Le bien-être de ces personnes âgées m’importe plus que tout. C’est peut-
être pour ça que Céline m’a largué, d’ailleurs. Elle ne supportait plus que je
passe des soirées sur mes travaux de recherche ou que je quitte la maison au
beau milieu du week-end pour rejoindre l’EHPAD.
Mon métier est ma passion, je suis dévoué à aider mon prochain. C’est
ainsi depuis de nombreuses années, et ça risque de continuer aussi
longtemps que mon cerveau me le permettra.
— Je compte sur madame Fleury pour présenter la manière dont elle
aborde ses patients en entretien. Quant à vous, monsieur Michon, vous
évoquerez vos différents travaux sur la maladie d’Alzheimer.
Nous sommes dans une impasse, nous n’avons pas d’autre choix que
d’accepter ce colloque. Au pire, je comblerai mon ennui en bouffant des
frites et en buvant de la bière.
— Très bien, annoncé-je.
Fleury me coule un regard assassin, comme si elle se disait : « Pourquoi
tu plies aussi vite, ducon ? ». Je n’ai jamais été rebelle dans l’âme et je
respecte trop l’autorité pour me lancer dans un combat perdu d’avance.
Nous irons en Belgique. Point final.
Monsieur Sanspoil paraît ravi, un sourire radieux aux lèvres. Il ne prend
même pas en compte la moue dépitée de Violette et se penche sur son
fauteuil de ministre pour atteindre le micro-ondes.
— Désolé, je dois absolument faire réchauffer mon repas. J’ai un autre
rendez-vous d’ici un quart d’heure, je déjeune sur le pouce et ma femme va
me détester si je ne mange pas ce qu’elle m’a préparé.
Les bras croisés sur sa poitrine, Violette semble sur le point d’imploser.
Ses pommettes sont rouges et elle ne cesse de soupirer.
— En tout cas, je suis ravi de voir que nous tombons d’accord, ajoute-t-il
avant de nous présenter les différents documents administratifs relatifs au
colloque.
Fleury bredouille quelque chose d’incompréhensible, refermée sur elle-
même, puis elle renifle deux ou trois fois.
Hmm… cette odeur de saumon me donne faim. Vivement que je
m’échappe de ce bureau.
Ma voisine porte sa main à ses lèvres, comme ce matin. Le poisson qui
réchauffe dans le micro-ondes semble ne pas lui plaire. Comprenant qu’elle
va dégobiller d’une minute à l’autre, je me lève avec précipitation, présente
mes respects à monsieur Sanspoil, puis attrape Violette par l’avant-bras
pour l’encourager à me suivre.
Nous quittons le bureau d’un pas rapide, et quand elle retrouve l’odeur
plus neutre du couloir, elle reprend quelques couleurs. Elle s’adosse contre
le mur, les yeux fermés, ses doigts toujours posés sur ses lèvres, comme si
elle cherchait encore à réprimer la nausée. Sa respiration saccadée se calme
petit à petit, et lorsqu’elle rouvre les paupières, elle m’accorde un sourire en
coin presque imperceptible.
— Merci, dit-elle dans un murmure.
Merci ? Ouah. Je ne pensais pas l’entendre prononcer ce mot un jour.
— T’es pas aussi sensible aux odeurs d’habitude, si ?
Son regard fuyant me donne la réponse.
— Je me doute que ta vie sexuelle doit être extrêmement désertique, ma
Violette, mais… je pourrais presque croire que tu es en cloque.
Mon sarcasme ne l’amuse pas du tout. Ses iris redeviennent de vraies
mitraillettes. Elle se décale du mur, les poings sur les hanches et les traits du
visage crispés.
— Tu sais quoi, Michon ? Occupe-toi de tes oignons.
Super, ça rime.
Fâchée, elle m’abandonne au beau milieu du couloir et me laisse avec une
drôle de sensation au creux de la poitrine.
L’impression d’avoir touché un point sensible.
Chapitre 11

8 décembre 2019 ~ Otis


— Je ne veux pas y aller, se lamente Violette.
Tandis qu’elle prépare ses valises, elle arbore sa moue triste d’enfant
gâtée. Elle prend sa petite voix tremblotante, comme si je pouvais trouver
une solution à son gros chagrin.
Pardon Violette, je ne peux pas t’aider sur ce coup-ci.
Face à ma mine désolée, elle pousse un long soupir. D’ici quelques
heures, elle sera à l’aéroport pour embarquer aux côtés de Mathieu Michon.
— Tu vas manger des frites, une fois ! C’est super pour tes fringales de
femme enceinte.
Mon accent belge – pourtant parfait – ne lui tire pas l’ombre d’un sourire.
Assise à même le sol pour tenter de fermer ses bagages, elle pose les mains
en croix sur sa valise, puis laisse tomber son visage sur le tissu dans un
bruit sourd.
— Deux jours, Violette. Deux petits jours. Rien ne va t’arriver. Promis.
Ce colloque tombe vraiment mal quand on y pense. Pourquoi ont-ils
choisi cette fichue date du 10 décembre ?
— Ça fait plus de vingt ans maintenant, Violette et… tout ira bien,
d’accord ?
— C’est juste que cet anniversaire – un peu morbide avouons-le – j’ai
l’habitude de le passer avec toi. Je ne sais pas comment faire si…
Si les souvenirs remontent à la surface ?
— Tu n’as pas besoin de moi, Vio’. Dans notre amitié, c’est toi la warrior,
pas moi.
Elle m’accorde un sourire adorable, avant de se lever et de s’asseoir à mes
côtés sur le canapé. Elle pose son front contre mon épaule et soupire :
— Si je flingue Michon, tu m’aideras à l’enterrer ?
— Bien sûr.
C’est à ça que servent les amis, non ?

***
J’abandonne Violette avec Mathieu sur le parking de covoiturage. Elle me
coule un regard désespéré auquel je me contente de répondre d’un clin
d’œil. Elle en fait des caisses.
À peine suis-je dans ma voiture que j’attrape mon téléphone portable pour
lui envoyer un texto. Ce ne sont que deux petits jours sans elle, mais je sais
d’avance que je vais ressentir le besoin de prendre de ses nouvelles très
régulièrement. Nous sommes inséparables.
✉ OTIS ~ Tu ne m’avais pas dit que ton Michon-tête-de-con était aussi
canon.
Avec sa barbe grisonnante parfaitement taillée et son regard malicieux
surplombé de quelques pattes d’oie, il est à croquer.
Violette me répond sur-le-champ, un texto rempli d’une bonne dizaine
d’emojis qui vomissent.
Je ne pense pas qu’elle soit entre de mauvaises mains. Ma meilleure amie
est trop têtue, elle ne supporte pas l’idée de le laisser gagner lors de leurs
joutes verbales. C’est une sorte de jeu entre eux, rien de plus. Si je ne savais
pas à quel point elle le déteste, je pourrais penser qu’il y a anguille sous
roche.
C’est peut-être le cas, d’ailleurs.
Lorsque j’arrive devant l’appartement, ma place fétiche est prise.
Fait chier !
Je vais devoir me taper un créneau, et Dieu seul sait comme je déteste ça.
Je vérifie d’un œil distrait que personne ne me suit et m’engage à réaliser
cette manœuvre scabreuse.
Il est grand temps que je m’achète une nouvelle voiture avec radar de
recul et tout le toutim. Ce n’est pas l’argent qui manque, mais plutôt
l’impression de le jeter par les fenêtres alors que ma Laguna Break
fonctionne encore à merveille.
Je dois m’y prendre à trois fois avant d’entrer dans la place. Quand j’y
suis enfin, je recule un peu plus pour me remettre droit, fier de moi.
Derrière ma Renault se trouve une toute petite Fiat Panda, je peux y aller
sans trop me méfier. Pourtant, lorsque j’entends un bruit sourd, comme de
la carrosserie, mes lèvres s’entrouvrent.
Et merde !
Je pose mon front sur mon volant, me maudissant pour ma connerie. Je
suis bon pour laisser un mot sur le pare-brise de la bagnole. Je quitte mon
véhicule afin d’examiner l’ampleur des dégâts au moment où un type sort
en trombe, l’air furibond.
Et ce type-là… je le reconnais tout de suite.
Il s’apprête à m’enguirlander, toutefois quand il croise mon regard, il se
ravise, aussi surpris que moi.
— Louison Lamy, soufflé-je.
Je l’ai cherché sur tous les moteurs de recherche possibles, et pourtant je
n’ai trouvé aucun profil Facebook ou Instagram. Ce type était introuvable,
et le voici maintenant devant moi, comme par magie. Le destin fait parfois
bien les choses.
— Qu’est-ce que tu fais dans ce quartier ? demandé-je, trop curieux pour
garder ma question pour moi.
Il passe sa main sur sa nuque, gêné.
Je sais, ça ne me regarde pas.
— Une de mes amies habite dans cette rue.
Sans savoir pourquoi, j’ai l’impression qu’il ment. Peut-être parce que sa
lèvre tressaute ; j’ai le même tic lorsque je raconte des bobards plus gros
que moi.
— Ah ouais ? C’est drôle, j’habite dans cet immeuble.
Je ne pense pas que sa présence soit une coïncidence. Pour ma part, avec
tous les articles qui ont circulé à mon sujet dans les journaux, je suis très
facile à retrouver sur internet. Et si ce Louison, d’apparence innocent,
n’était pas face à mon appartement par hasard ? Et s’il avait été jusqu’à
chercher mon adresse sur Google ou à regarder dans mon dossier médical ?
Violette me dirait que je me fais des films, cependant je trouve étrange
que ce jeune homme ait une amie dans ce quartier alors que je ne l’ai jamais
vu dans les parages.
J’aurais été obligé de le voir. Il possède tout ce que j’aime chez un
homme.
Je montre l’immeuble du doigt, Louison blêmit. On ne me la fait pas à
moi. Je ne suis pas né de la dernière pluie. C’est plutôt flatteur qu’un type
tel que lui prenne le temps de chercher où j’habite pour venir me voir.
C’est même très romantique.
— Ça va ? demandé-je, alors qu’il demeure toujours aussi mutique.
— C’est que de la tôle, mais j’aime bien quand ma voiture est nickel.
Sa Fiat Panda est vraiment si importante que ça ? Ou bien essaie-t-il de
camoufler sa gêne en changeant de sujet ?
— Je t’offre un verre au bar en bas de la rue ? proposé-je avec un sourire
malicieux.
Il relève brusquement la tête, les pommettes en feu. Il bredouille quelques
paroles incompréhensibles, je dois me faire violence pour ne pas me
moquer de lui.
— Histoire de remplir le constat, bien entendu.
À nouveau, ses doigts glissent le long de sa nuque et quand il croise mon
regard, je lis dans ses iris un élan de panique qui me désarçonne. Peut-être
que je me suis vraiment fait des films après tout ! S’il a choisi de camper
devant chez moi dans sa voiture pourrie pour ensuite refuser mon invitation
à boire un coup, c’est louche. Louison a beau être magnifique et pile mon
genre de mec, son attitude me surprend.
— OK. Pourquoi pas...
Cache ta joie !
— Pas d’obligation, hein ! On peut aussi remplir ça sur le bord de la
route.
Je n’aime pas forcer la main aux gens. Là, j’ai l’impression qu’il a le
couteau sous la gorge et qu’il se sent obligé d’accepter. Même si mon ego
en prendrait sûrement un coup, je préférerais qu’il m’envoie balader.
Il semble hésiter, ses doigts roulant sur le bas de son visage. Tout à coup,
il m’adresse un regard on ne peut plus déterminé.
— Non, aucune obligation, répond-il. J’en ai simplement envie.
Mon cœur entame une course folle dans ma poitrine.
Je préfère cette réponse.

***

8 décembre 2019 ~ Louison


Je ne pouvais pas lui avouer la vérité. Je ne pouvais pas lui dire que si je
traînais dans son quartier, c’était dans l’espoir de recroiser Rose, qui ne
répond à aucun de mes appels. Je peux comprendre qu’elle n’ait pas envie
de me revoir, néanmoins j’aimerais qu’elle me dise les choses clairement.
Qu’ai-je pu faire de mal pour qu’elle m’ignore ainsi ?
Mais non, je ne pouvais pas dire ça à Otis.
Il me trouble trop pour que je puisse évoquer avec lui mes rencards Tinder
qui se soldent tous par une partie de jambes en l’air insignifiante.
Sauf avec Rose. Ce que j’ai partagé avec cette femme était tout, sauf
insignifiant.
Je mentirais si je disais ne pas avoir pensé à mon patient ces derniers
jours. Au contraire, j’ai été obnubilé par ses traits robustes et virils, bien
loin de mon allure de minet. Derrière sa carrure imposante, je devine des
failles qui m’intriguent. Et étrangement, je ne demande qu’à en savoir
davantage.
Un homme ne m’a jamais procuré un tel effet. Je devrais peut-être écouter
la petite voix qui me hurle que je m’aventure sur une pente glissante,
cependant lorsque je capte son regard émeraude, je ne peux me défiler.
Je marche à ses côtés dans la rue sans un mot. Mon cœur bat à un rythme
régulier, juste un peu trop rapide.
Nous arrivons devant un bar PMU de quartier, le genre que je déteste
fréquenter. On n’y trouve que des piliers de comptoir, je préfère de loin les
ambiances feutrées.
Mon ancien patient salue le gérant d’une poignée de main vigoureuse,
tandis que je me contente d’un hochement de tête poli. Aux côtés d’Otis,
j’ai l’air d’un oisillon. À lui tout seul, il redéfinit la notion de masculinité.
— On va s’asseoir ?
Son timbre est rocailleux et quelque peu abrupt, mais il me procure une
sensation de bien-être que je peine à comprendre. Un tas de questions
explosent dans mon crâne à m’en donner le tournis. Pourquoi la vie a-t-elle
choisi de nous réunir si vite ? Pourquoi mon cœur rate-t-il un battement
lorsque je croise son regard franc ? Pourquoi ma peau me brûle-t-elle dès
qu’il m’adresse un sourire malicieux ?
Toutes ces interrogations demeurent sans réponse, et ça me chamboule
beaucoup trop.
— Je te paie un coup, vu comment j’ai abîmé ton pot de yaourt, se
moque-t-il.
Mine de rien, cette voiture est importante pour moi. Je l’ai eue en cadeau
pour mes vingt ans, et elle roule encore à merveille. Je ne suis pas près de
m’en séparer. N’en déplaise à monsieur Baron !
— Mon pot de yaourt t’emmerde.
Otis explose de rire, mais le serveur interrompt ce moment de complicité.
Il est près de 18 h, j’opte pour une bière blonde. Otis lève son index pour
signifier qu’il prend la même chose. Comme le bar n’est pas très fréquenté,
il ne faut que deux minutes pour que nous soyons servis. Deux minutes
pendant lesquelles l’homme en face de moi commence à remplir le constat.
Il ne m’a peut-être invité que pour ça, au final. Et non pas parce qu’il est
aussi troublé que moi.
— Tu arrives à choper des filles avec une bagnole pareille ? me demande-
t-il sans lever la tête du formulaire.
Je peine à croire que cette question est innocente. J’ai la curieuse
impression qu’Otis cherche à savoir si je suis en couple. La manière dont il
parle est détachée, mais ses doigts se crispent autour du crayon.
Déstabilisé, je prends une gorgée de bière pour me redonner contenance.
Face à mon silence, Otis relève enfin la tête vers moi et ancre son regard
émeraude au mien.
Intense.
— À moins que tu préfères les mecs ? dit-il sans détour, sans la moindre
gêne.
Je pourrais me liquéfier sur place tant la honte m’assaille. Au lieu de ça,
j’avale de travers et me mets à tousser comme un phoque en tentant de
reprendre ma respiration. Je deviens plus rouge que le Vittel grenadine qui
vient de passer près de notre table.
Moi, préférer les mecs ? La bonne blague !
— Pas vraiment, non. Les femmes me conviennent très bien.
Malgré moi, je suis sur la défensive. Otis est plutôt fier de m’avoir
déstabilisé et arbore une moue malicieuse, alors que son regard devient plus
brûlant encore.
Fuis, Louison !
— Tant mieux pour toi, j’imagine, répond-il simplement.
La manière dont il fixe mes lèvres me rend fou. Je ne peux pas me faire
des films à ce point, si ? Il est en train de me dévisager avec des yeux
emplis d’une attirance qui m’effraie. C’est la première fois qu’un mec flirte
avec moi et… ça m’embarrasse. J’aurais préféré ne pas être aussi réceptif.
Ce sourire en coin me fait beaucoup trop d’effet.
— Et du coup, à part être médecin et draguer les minettes au volant de ta
Fiat Panda… tu fais quoi de tes journées ?
Il pourrait s’intéresser à mon métier comme tout le monde, toutefois il
semble préférer creuser et découvrir quelles sont mes passions. Ça devrait
me faire plaisir, et pourtant mes doigts se serrent autour du verre humide.
Mes prunelles se perdent dans la mousse de la bière, mes pensées filent plus
vite que la lumière. La première réponse qui me vient à l’esprit me fait
rougir.
Je baise grâce à Tinder.
Avec mes multiples stages, je n’ai pas beaucoup de temps pour moi.
Souvent, je rentre à des heures décalées et le monde est déjà en veille. Pire,
je suis toujours trop épuisé pour envisager de sortir avec des potes. Alors,
quand la solitude devient trop écrasante, j’échange quelques messages
rapides avec une jolie fille sur Tinder et…
Ma vie est merdique.
Je capte le regard intéressé d’Otis par-dessus sa pinte dont il boit une
gorgée. Un peu de mousse trône sur sa lèvre supérieure ; cette simple vision
me fait frissonner.
Qu’est-ce qu’il m’arrive, bordel ?
— Je joue de la guitare, je pratique l’aviron et je m’amuse à concocter des
recettes bonnes pour la santé.
— Oh, adepte de la mode « healthy food », alors ? Moi, tout ce que ça
m’inspire, ce sont des assiettes avec des trucs verts. Je déteste les trucs
verts.
On dirait un gamin. Celui qui trie les petits pois dans le riz cantonais.
— Sauf les yeux verts, continue-t-il, son regard rivé au mien. J’adore les
yeux verts.
Mon cœur entame une mélodie infernale. Il semble prendre son pied à me
flatter, mais moi je me sens à deux doigts de l’implosion. J’en veux à mon
corps de se montrer si sensible à ce flirt, alors que mon esprit me hurle que
je ne peux être attiré par un homme, aussi enjôleur soit-il.
— Tu n’as pas goûté à mon crumble sans beurre et sans sucre. Le «
healthy food » est loin d’être ennuyeux.
— C’est une invitation ?
Je rougis et bafouille comme un jeune premier.
Ne te laisse pas impressionner, Louison !
— J’ai de quoi réaliser la recette à la maison si tu veux apprendre à
cuisiner sain, je peux te faire un tuto.
Bon sang… Qu’est-ce que je viens de dire ?
Son regard crépite d’une lueur taquine, tandis qu’il avale la fin de sa bière
d’une traite sans me quitter des yeux. Il claque le verre sur la table dans un
bruit sourd, puis pose ses mains sur ses cuisses.
— On y va ?
Je reste à l’observer, la bouche entrouverte, choqué d’avoir lancé une telle
proposition. Je termine à mon tour, quelque peu paniqué.
Je viens d’inviter un mec. Dans ma maison.
Lorsque j’ai fini ma boisson, nous nous levons de concert.
— Je suis impatient de découvrir tes talents, souffle-t-il.
Pourquoi ai-je la sensation qu’il ne parle plus de cuisine ?
Chapitre 12

8 décembre ~ Violette

Mais quelle plaie !


Depuis que nous sommes dans le taxi, Michon-tête-de-con n’arrête pas de
parler. Je me contente de répondre par des petits bruits peu aimables, mais
ça ne l’empêche pas de déblatérer des conneries à la pelle. Je fixe mon
regard sur le paysage qui défile, bien décidée à ignorer ses inepties. Il est
encore plus agaçant que d’habitude.
Lorsqu’il m’entend soupirer et aperçoit mon reflet blasé dans la vitre, il
croise les bras sur sa poitrine, quelque peu vexé :
— Tu m’écoutes ?
— Absolument.
Pas.
Je tourne de nouveau le visage vers lui, un petit sourire moqueur au coin
des lèvres. Cela fait une bonne demi-heure qu’il blablate sans discontinuer,
ça commence sérieusement à me fatiguer de l’entendre débattre sur la
météo, sur les conditions de circulation, et sur la grève des chauffeurs de
taxi.
— Je te disais qu’un jour, une de mes patientes m’a offert un slip en laine
pour Noël.
Mais quelle information pertinente !
Michon-tête-de-con a l’habitude d’être idiot, en revanche là, il dépasse les
bornes des limites.
— Si tu continues et que ta phrase contient le mot « boule », je t’explose
le nez, Mathieu.
Il se renfrogne un peu, puis pris d’un soudain éclair de lucidité, il explose
de rire à s’en taper les cuisses.
— Je viens de comprendre ta blague !
Hallelujah !
— Boules de Noël et boules comme testicules, n’est-ce pas ? ajoute-t-il,
hilare.
Ou boule comme « t’as un bien beau boule dis donc », mais je préfère me
taire.
— On ne t’a jamais dit qu’expliquer une vanne la rend tout de suite moins
drôle ? rétorqué-je.
Mathieu continue de se bidonner pendant que je me penche vers le
chauffeur de taxi :
— Dites-moi, monsieur… Pouvez-vous nous conduire aux pompes
funèbres les plus proches ? Je pense assassiner cet homme d’ici peu.
Heureusement, le taxi se gare sur le parking de l’aéroport. Comme nous
sommes en voyage d’affaires, tout a été payé en amont. Nous nous
contentons donc d’attraper nos bagages, puis de remercier notre chauffeur
pour ce trajet qui a dû être l’un des plus longs de sa carrière.
J’avance sans attendre Mathieu qui traîne la patte. Il me rattrape en petites
foulées et se remet à parler. Parler. Et encore parler.
Paroles, paroles.
— Rassure-moi, tu ne vas pas blablater autant pendant deux jours ?
Au travail, Mathieu est du genre bavard, mais pas à l’excès. Il mesure ses
paroles et choisit ses mots avec précaution pour obtenir l’effet escompté. Je
ne comprends pas pourquoi aujourd’hui il ressent ce besoin irrépressible de
parler à tort et à travers alors que j’ai les tympans en feu.
— J’ai mal au bide, râle-t-il.
— Moi quand j’ai mal quelque part, je me la boucle. Ça évite de s’épuiser
à dire des conneries.
Nous nous présentons à notre comptoir d’enregistrement, Mathieu
continue de baragouiner dans mon dos.
Voilà qu’il parle tout seul, maintenant ! Merveilleux !
On se dirige ensuite vers l’hôtesse qui va enregistrer nos bagages. Comme
elle est plus canon que Beyoncé et Rihanna réunies, Michon-tête-de-con se
sent obligé de faire son petit numéro de drague lourdingue. La pauvre
nénette tente un sourire pendant que mon collègue se lance dans un best of
des phrases de flirt les plus ringardes. Je n’ai rien entendu de plus kitch
depuis le jour où un gars m’a lancé, en 2002 : « J’ai besoin d’un bouche-à-
bouche, car je viens de me noyer dans ton regard ». Mathieu sent le beauf à
plein nez, je ne comprends même pas comment Otis a pu le trouver canon.
Mathieu est plus un boulet qu’un canon.
Nous passons les contrôles de sécurité au moment où Michon se met à
déballer des blagues sur le terrorisme. J’ai envie de lui foutre un coup de
kalachnikov dans le fion pour oser dire de telles bêtises. Tout le monde nous
regarde comme si nous étions deux grands malades, alors que le seul qui me
paraît souffrir d’une dégénérescence précoce du cerveau, c’est Mathieu.
— Tu connais la différence entre une femme et un terroriste ?
— Pas vraiment envie de la connaître…
— Si, elle est mignonne, j’te jure.
— Sexiste et raciste ?
— T’es bourrée de clichés, Violette.
L’agent de sécurité nous coule un regard de travers. Je lui adresse une
petite moue désespérée afin de lui faire comprendre que je n’ai rien à voir
avec l’énergumène à mes côtés, qui insiste d’ailleurs :
— Alors, c’est quoi la différence entre une femme et un terroriste ?
— Vas-y, balance.
— On peut négocier avec le terroriste !
Je suis à deux doigts de faire croire aux gens qui m’entourent que j’ai été
kidnappée et qu’il faut à tout prix me sauver d’une mort certaine. Jamais je
n’ai vu Mathieu aussi déglingué du ciboulot.
— Super, avoué-je, sans l’ombre d’un sourire. On peut envisager de
prendre l’avion maintenant, ou tu comptes rédiger un livre de blagues avant
d’embarquer ?
Vexé, il se contente d’avancer et de passer sous le portique de sécurité.
Merci mon Dieu d’avoir répondu à mes prières.
J’accorde un dernier regard à l’agent de sécurité qui me renvoie une mine
compatissante.
Je détourne les yeux pile au moment où Mathieu s’étale de tout son long
dans une chute des plus embarrassantes, qui arrache un rire à de nombreux
voyageurs. Je demeure impassible, dépassée par la situation. Un peu gênée
de me taper l’affiche de la sorte, je lui tends une main afin qu’il puisse se
relever.
— T’as picolé ou quoi ?
Il grommelle quelque chose d’incompréhensible, puis époussette ses
vêtements, la moue boudeuse. Il renifle de manière peu élégante, les yeux
vitreux.
Soudain, j’ai un éclair de génie.
D’un geste assuré, je plaque mon index sous son menton et l’encourage à
me fixer.
— Oh bordel ! Tu es saoul !
— Boire un coup est le seul moyen que j’ai trouvé pour supporter ces
deux jours en ta compagnie…
Ça, c’est méchant. Qu’il aille se faire voir !
Je décide de la jouer fine et de ne pas renchérir. Un tel connard alcoolisé
ne mérite pas que je gaspille ma salive pour lui.
J’avance sans l’attendre ; il accélère la cadence en bougonnant. Je crois
entendre un : « C’est pas c’que j’voulais dire », mais honnêtement, j’en ai
rien à battre.
Nous restons silencieux pendant que nous nous dirigeons vers le tarmac
pour embarquer. Nous arrivons face à l’avion d’une compagnie low-cost
que je ne connais que de nom. Je grimpe l’escalier qui mène à l’intérieur,
mais un mauvais pressentiment me traverse ; je me retourne juste avant
d’entrer.
Mais qu’est-ce qu’il fout, ce con ?
Mathieu est resté sur le tarmac, droit comme un piquet, les bras le long du
corps et les yeux dans le vague.
— Michon ! Tu branles quoi ?
Mathieu n’a même pas la force de relever la tête vers moi, alors que je
crée un bouchon monstrueux. L’hôtesse à l’entrée toussote, je lui lance un
regard assassin qui lui intime de ne faire aucun commentaire. J’agite mes
bras dans tous les sens pour attirer l’attention de mon collègue resté en bas,
cependant ça n’a pas l’effet escompté.
Je prends mon courage à deux mains et affronte les reproches
désagréables des voyageurs quand je descends l’escalier à contresens,
écrasant un bon nombre d’orteils au passage. Une fois sur le tarmac, je me
plante face à Mathieu, les poings sur les hanches.
— Hé ho, il s’passe quoi là ? Tu as enfin pris conscience que ta blague sur
les terroristes était nulle ?
Lorsqu’il redresse la tête vers moi, mon sang ne fait qu’un tour. Je ne
m’attendais pas à ça. Je ne pensais pas voir des prunelles grises larmoyantes
et des lèvres tremblantes.
— J’peux pas… l’avion…, bégaie-t-il. J’peux pas.
Je ne l’avais pas vu venir celle-ci !
Mathieu a sans doute essayé d’évacuer son stress et sa phobie pour l’avion
avec l’alcool, mais face à cet engin gigantesque, son esprit le trahit. Je
cherche comment l’aider, en vain. La bouche entrouverte, je demeure
muette.
Tu es psy, Violette Fleury ! Agis comme tel !
C’est déroutant de se retrouver face à un Mathieu Michon aussi fragile.
C’est comme s’il pouvait se briser en mille morceaux au moindre coup de
vent. Dans ma tête, ça tourne autant que dans le Space Mountain, je tente de
retrouver les apports théoriques que j’ai reçus durant mes études à propos
des phobies. J’entends les paroles de madame Autret, ma prof de psy
clinique, et pourtant je ne parviens pas à les mettre en pratique. La situation
de mon collègue me pétrifie plus qu’elle ne devrait.
— Madame, monsieur…, nous appelle poliment l’hôtesse. Il va être
l’heure d’embarquer.
— Allez, Michon, courage.
C’est ridicule. Je ne comprends pas comment une femme aussi
incompétente que moi ait pu être invitée à un colloque sur les
neurosciences. Mon approche des patients en entretien, sérieux ? Je suis
pourtant incapable de gérer une simple aérodromophobie… Désolant !
— C’est… j’peux plus…, lance Mathieu, la voix tremblante. Je…
impossible… bouger.
Mes neurones en ébullition cherchent tant bien que mal une solution. Je
garde mon calme, alors que l’hôtesse nous intime de nous dépêcher.
On fait ce qu’on peut, grognasse !
J’ai beau détester Michon, je n’ai aucune envie de le laisser derrière moi
dans cet état. Je décide donc de balancer des informations que j’ai
entendues dans un reportage à la télé, bien consciente que c’est sûrement la
pire méthode à utiliser en compagnie d’une personne phobique.
— Tu sais qu’un avion a deux moteurs ? Même si on est de gros poissards
et que les deux tombent en panne, ce formidable objet technologique peut
encore voler plus de trois cents kilomètres. Quand on survole l’Europe, on
est toujours à dix minutes d’un aéroport ! Pas moyen de se crasher en pleine
mer, promis !
Mon petit discours, au lieu de l’apaiser, a l’effet inverse. Le visage
paniqué de Mathieu me file des frissons. D’instinct, je m’approche
davantage de lui, délaisse ma valise et pose mes mains sur ses épaules pour
le contraindre à rester debout.
— Mes yeux ! intimé-je d’un timbre aussi doux qu’autoritaire. Regarde
mes yeux, d’accord ?
Sa respiration est de plus en plus saccadée, il met un temps fou à capter
mes pupilles. Nous restons ainsi durant de longues secondes, rivés sur le
regard de l’autre.
— Tente de penser à autre chose. Je ne sais pas, moi… les frites, par
exemple. Imagine toutes les bonnes frites que nous allons manger en
Belgique. Et le chocolat ! Je suis sûre que tu adores ça. Tout le monde aime
les chocolats belges.
Un très léger sourire effleure ses lèvres, je le sens se détendre sous mes
mains.
— Et la bière, souffle-t-il.
— Et la bière, si tu veux.
— Tu prendras une pinte avec moi ?
— Ne profite pas de ta crise de panique, Michon.
Un sourire plus chaleureux éclaire désormais son visage. Je prends le
temps d’inspirer et d’expirer doucement afin qu’il m’imite et retrouve un
rythme cardiaque normal. Par mimétisme, il se calme de seconde en
seconde.
— Je te promets que tout se passera bien, d’accord ?
— Oui, maman, dit-il avec un air taquin que je reconnais bien.
Maman… s’il savait !
Mathieu semble avoir envie de me croire ; il attrape sa valise et avance de
quelques pas vers l’escalier. Il se retourne pour être certain que je suis en
train de le suivre. Dès que je me trouve à son niveau, il saisit le bas de ma
veste et s’y accroche. Ce réflexe me surprend, mais je ne m’en formalise
pas. S’il a besoin d’un bout de tissu pour se rassurer, comme un gamin avec
son doudou, je peux bien lui accorder ça.
Une fois à l’intérieur de l’avion, sa respiration s’emballe à nouveau. L’un
des stewards nous accompagne jusqu’à nos places où nous rangeons nos
bagages cabine.
Nous nous installons côte à côte ; Mathieu s’empresse d’attacher sa
ceinture. J’attrape mon téléphone portable histoire de raconter nos
péripéties à Otis.
✉ VIOLETTE ~ Le pire embarquement de ma vie : fait. Si ces deux jours
sont à l’image de ces quelques heures, je ne pense pas m’en sortir vivante.
Cordialement. Ta meilleure amie qui risque de mourir en Belgique, entourée
de moules et de frites.
Les règles de sécurité nous sont énoncées une à une ; Mathieu s’enfonce
un peu plus dans son siège. Très vite, l’avion s’apprête à décoller et
Michon-tête-de-con devient Michon-qui-change-de-couleur-comme-un-
caméléon. Il fait peine à voir.
Lorsque l’avion décolle et nous secoue un peu, la main de Mathieu se
pose sur ma cuisse. Et pas d’une manière douce, loin de là ! J’ai plutôt la
sensation qu’il cherche à m’enlever toute trace de cellulite en plantant ses
ongles à travers mon pantalon. Je pousse un grognement mécontent pendant
qu’il me martyrise, mais ça ne l’empêche pas de continuer, jusqu’à ce que
nous soyons à peu près stabilisés dans les airs.
— Je vais porter plainte pour coups et blessures.
Quand il m’entend parler, il prend conscience de ses actes et ouvre grand
la bouche. Embarrassé, il tapote ma cuisse, peut-être dans l’idée d’apaiser la
douleur qu’il m’a infligée. Néanmoins, je claque sa main pour qu’elle
déguerpisse au plus vite.
— Je…, commence-t-il, mal à l’aise. Merci.
Je me contente d’un hochement de tête.
Mathieu ne met qu’une dizaine de secondes à s’endormir. Et moi… moi je
reste à le dévisager comme une idiote avec un étrange sentiment dans la
gorge.
L’apaisement.
Je suis rassurée qu’il soit bien monté dans cet avion.
C’est un comble.
Chapitre 13

8 décembre ~ Otis

Assis dans la Fiat Panda de Louison – je me demande encore comment il


a réussi à me convaincre d’entrer dans son pot de yaourt cabossé – je gigote
sur le siège pour atteindre mon téléphone qui vient de vibrer. Je ricane en
lisant le texto de Violette et réponds par trois smileys morts de rire, ainsi
qu’un cercueil, petite touche d’humour noir.
Le regard intrigué de l’interne se pose sur moi pendant qu’il roule vers
chez lui. Je me sens obligé de me justifier, sans comprendre pourquoi.
— C’est ma meilleure pote Violette. Elle est en déplacement pour deux
jours avec le type qu’elle déteste le plus au monde, même si je la soupçonne
de craquer un peu pour lui.
Bordel ! Pourquoi je raconte tout ça ?
Si je prononce chaque fichu mot qui me passe par la tête, ça promet d’être
cocasse ! Heureusement que Violette ne m’entend pas, elle me ferait la peau
en moins de deux.
Louison arbore un sourire taquin qui me fait fondre, puis exécute ce que
mon cerveau appelle immédiatement : « le geste le plus sexy de France et
de Navarre, de la galaxie tout entière, voire des univers qu’on ne connaît
pas encore » : il se mordille la lèvre inférieure en souriant, et ça… ça
éveille toutes sortes de sensations un peu dingues dans la moindre parcelle
de mon corps.
Même les orteils. Ils frétillent comme des Knackis balls au micro-ondes.
— C’est ici, signale Louison alors qu’il se gare devant sa maison.
C’est une petite baraque blanche adorable.
Et ses volets sont bleu turquoise. On dirait la maison de la reine des
neiges.
J’adore le bleu turquoise depuis toujours, mais là, c’est en passe de
devenir ma couleur préférée.
Je glisse une main dans ma crinière brune, que j’aurais sans doute pris la
peine de coiffer si j’avais su que je tomberais sur un type aussi crousti miam
miam que Louison. Depuis que je suis à ses côtés, mon cerveau ne réfléchit
plus avec cohérence et débite plus de pensées salaces qu’en temps normal.
Il paraît qu’un homme pense au sexe toutes les sept secondes. Je suis sur
le point d’exploser les statistiques.
Je suis le jeune médecin sans un mot, le cœur battant à tout rompre.
Louison referme la porte derrière moi pendant que je me prête à la
contemplation de sa décoration. C’est sobre, comme lui. Assez classe aussi.
Épuré, mais non dénué de charme. Un style un peu industriel, le genre de
déco que j’aimerais à l’appart. Sauf que Violette refuse, sous prétexte que «
Stéphane Plaza dit que c’est plus à la mode ». Bien sûr, je cède à chaque
fois, même lorsqu’elle me soutient que Cristina Cordula adore les leggings,
alors que c’est l’inverse.
Louison a du goût. Pour casser le côté sombre de sa décoration, il a ajouté
des touches de couleur, du jaune et du bordeaux, ainsi que quelques
meubles en bois. On se croirait dans une maison témoin tant l’endroit est
rangé à la perfection, sans le moindre mouton de poussière.
— C’est très lumineux, remarqué-je avec une mine admirative.
— C’est pour ça que je l’ai achetée.
Comme lui, j’accroche mon manteau dans l’entrée.
— Tu veux boire quelque chose ?
Sa voix chevrote un peu. Est-ce ma présence qui le trouble à ce point ?
J’aimerais bien.
— Une autre bière ? proposé-je en m’installant sur un haut tabouret, au
niveau du plan de travail qui sert aussi de bar.
J’ai peur qu’il me prenne pour un gros balourd qui boit de la bibine à tour
de bras, puis rote l’alphabet à l’envers devant ses potes. Il faut dire que mon
physique peut parfois jouer en ma défaveur.
— Une Chouffe, ça te va ?
J’acquiesce d’un signe de tête, même si la dernière fois que j’ai avalé
quatre verres de Chouffe, je me suis pris pour Édith Piaf et ai chanté à tue-
tête « La vie en rose » à la fenêtre du mec pour qui je craquais. Le pauvre
type s’est cru dans Mario Kart et a fini par ouvrir ses volets pour me
balancer une banane pourrie.
Depuis le début de ma vie amoureuse, je m’attache à des gars qui se
fichent de moi. C’est une rengaine qui commence à me fatiguer.
Si j’ai suivi Louison chez lui, ce n’est pas pour cette histoire de constat.
C’est bel et bien parce que son regard me donne des bouffées de chaleur, et
que son sourire fait battre mon cœur de manière trop irrégulière.
— Verre ? me demande Louison lorsqu’il décapsule les bières.
— J’suis pas une tapette, moi ! Je bois au goulot.
Bon sang ! Mon cerveau aurait-il cessé de filtrer mes pensées ?
Pour rattraper ma vanne pourrie, je cogne ma bouteille contre la sienne
avec un grand sourire.
— À la tienne, Étienne !
Fait chier ! Je vais finir par me couper la langue.
Je passe pour le gros ringard né en… bordel, j’ai bientôt quarante ans,
quoi ! Et lui, il doit en avoir à peine trente. Je ne suis pas à la hauteur. Je
devrais sans doute sortir au plus vite avant de m’embourber dans une
situation qui me dépasse. J’ai beau jouer au fier et paraître sûr de moi, c’est
tout le contraire, surtout quand deux yeux aussi verts que les siens me fixent
avec une drôle de lueur.
— À la tienne, mon vieux ! répond-il avec un sourire.
Je saisis sa référence et souris à pleines dents. Je me rappelle ces soirées
passées en famille où ma grand-mère Carla s’égosillait sur toutes les
chansons à boire qu’elle connaissait. Sur la route de Louviers en faisait
partie, dont le fameux refrain disait : « À la tienne, Étienne, à la tienne, mon
vieux ».
— Pour connaître une telle chanson, t’es forcément un vieux dans un
corps de jeune, non ? le raillé-je.
Louison explose de rire et un filet de bière coule le long de son menton.
Le pire, c’est que je trouve ça hyper-sexy.
Non, le pire, c’est que je rêverais d’être cette goutte qu’il essuie d’un
revers de manche.
Face à mon regard insistant, il détourne la tête, puis se dirige vers l’un des
placards.
— Je n’ai pas oublié pourquoi je t’ai invité. Je crois que nous devons
concocter un délicieux crumble, n’est-ce pas ?
Je pourrais cuisiner des épinards pour lui, s’il me le demandait. Je serais
même capable d’arrêter de trier les bouts de salade dans mon sandwich pour
ses beaux yeux.
Louison sort un tas d’ingrédients et les pose sur le plan de travail. Je reste
suspendu au goulot de ma bière, mon esprit surchauffé par chacun de ses
gestes.
Arrête ça tout de suite, Otis Baron ! Ce jeune homme t’a invité pour faire
préchauffer le four, pas pour te chauffer toi.
— De l’huile de coco ? demandé-je afin de me raccrocher à la réalité.
— Pour remplacer le beurre.
Il me lance un tablier, je l’enfile, un peu godiche. La cuisine n’est pas
mon domaine de prédilection.
Je délaisse ma bière dans un coin du plan de travail pour me mettre au
boulot. Alors que je passe de son côté, Louison me donne la mission «
découpe des pommes et des poires », ce qui me paraît plutôt raisonnable
quand on sait que je suis incapable de suivre une recette et que je mets les
quantités au pif.
J’observe l’étudiant en médecine du coin de l’œil. Il est minutieux et
précis. Les plis de son front sont marqués tant il est concentré. Les muscles
de ses avant-bras sont tendus.
Après avoir pesé tous les ingrédients, il se penche pour préchauffer le four
et – forcément – mon regard dévie. Je plisse les paupières pour m’empêcher
de mater ses fesses moulées dans son jean… c’est peine perdue. Il fait
soudain beaucoup trop chaud dans cette cuisine, je manque de perdre une
phalange à cause de mon absence.
Plus que perturbé par cette vue paradisiaque, mon couteau glisse du plan
de travail ; je me baisse brusquement pour le ramasser.
Ce qui devait arriver, arriva.
Nous nous redressons pile au même moment et nous cognons violemment
la tête. Nous massons nos fronts avec la même grimace de douleur.
Il a la tête dure, ce petit con !
Une lueur d’inquiétude traverse son beau visage. Quand sa main se pose
près de mon arcade sourcilière déjà abîmée, mon cœur rate un battement.
Concentré, il vérifie que mes points de suture sont toujours à leur place.
— Ça va ? me demande-t-il, son visage beaucoup trop proche du mien
pour que je puisse respirer.
Ses doigts ne quittent pas ma tempe, j’en ai le souffle coupé. Si je ne me
contrôlais pas, je fondrais sur ses lèvres pour les embrasser. Toutefois, je
réponds d’un simple signe de tête.
Quand il remarque que son pouce caresse le haut de ma pommette, il
laisse retomber sa main et retourne s’occuper de sa recette.
Aucune envie de l’effrayer avec mes œillades brûlantes, je reporte donc
mon attention sur la découpe des fruits. Le silence qui s’abat entre nous est
cuisant. Un peu fébrile, Louison pousse un léger grognement, puis se lave
les mains avant de se diriger vers son salon.
— Ça te dérange si je mets un peu de musique ?
Ah, toi aussi tu ne veux plus t’entendre penser ?
— Pas du tout.
Il s’affaire autour de son vieux tourne-disque, vintage à souhait. Il ne
prend pas le temps de changer de vinyle et enclenche celui qui est déjà à
l’intérieur. Les premières notes d’une chanson que je ne connais que trop
bien résonnent.
Yeke Yeke de Mory Kanté.
La musique africaine était la deuxième passion de ma grand-mère après
les chansons à boire. Je ne compte plus le nombre de soirées que nous
avons terminé en dansant sur cette chanson. Je la vois encore devant moi, si
joyeuse, si radieuse. Si vivante. Une vague de tristesse doit parcourir mon
visage, car Louison fronce les sourcils en reprenant place derrière le plan de
travail.
— Ça ne te plaît pas ?
— Si, j’adore la musique africaine.
— Moi aussi.
Quand la voix du chanteur guinéen envahit la pièce, je ne peux
m’empêcher de bouger au rythme de la musique. Très vite, les notes
s’emparent de la moindre parcelle de mon âme et de mon corps, ce qui
m’encourage à me déhancher davantage. Ce titre est entêtant, on ne peut
que se trémousser dessus.
Alors que j’attrape une poêle pour faire revenir les fruits, je continue de
danser et chanter en yaourt. Le crépitement des pommes et des poires sur le
feu me donne un peu plus d’entrain encore. La spatule en main, je la secoue
dans tous les sens, les bras levés.
Discrètement, je me retourne pour voir si le jeune médecin se dandine
aussi sur ces rythmes africains.
Mais ce que je vois me sidère.
Lui aussi s’est retourné. Il est face à moi, les bras ballants, la bouche
entrouverte. La lueur qui traverse son regard est incroyable. Je déglutis avec
peine tant la chaleur grimpe en flèche.
— Ce n’est pas normal, dit-il simplement.
— Pardon ?
Il me dévisage avec des yeux ronds comme des billes. Ses dents
s’enfoncent dans sa lèvre inférieure, alors que la voix de Mory Kanté
continue de réchauffer l’ambiance de cette maison.
Tout à coup, Louison enlève son tablier et le jette par terre. Je suis certain
que les fruits sont en train de cramer dans la poêle, mais je n’ai aucune
envie de les surveiller. Je ne peux plus quitter cet homme des yeux.
— Ce n’est pas normal, insiste-t-il, la paume de sa main cognant sur le
plan de travail.
Je sursaute, surpris par son attitude. Je m’approche avec prudence, pose
mes doigts sur le haut de son bras pour l’encourager à me parler. Il se
dégage au plus vite, comme si mon contact l’électrisait.
— Je ne comprends pas…
Il me regarde avec tant de hargne que je me demande si je ne vais pas me
prendre une beigne.
Les poings serrés le long de son corps et la mâchoire crispée, Louison
soupire :
— Ce n’est pas normal si la seule chose à laquelle je pense quand je te
vois danser, c’est à quel point tes fesses sont…
Il ne parvient pas à terminer sa phrase, rouge de honte. Je crois avoir
compris l’idée. Il enfouit son visage entre ses mains, commence à faire les
cent pas dans la cuisine, paniqué.
— Oh.
C’est le seul fichu mot qui franchit mes lèvres.
Et ce n’est même pas un mot, c’est une onomatopée.
— C’est pas si grave, tu sais, tenté-je de le rassurer.
J’aimerais lui dire que ça ne me dérange pas qu’il trouve mes fesses
bandantes ou je ne sais quoi d’autre. Ça me convient plutôt bien. Hélas, il
est beaucoup trop troublé et affolé pour que j’ose être aussi détaché.
— Moi j’aime les seins, d’habitude ! s’emporte-t-il.
Super. Je suis heureux de le savoir, Louison.
— Sans vouloir te vexer, Otis… tu n’es pas Beyoncé, quoi.
Ah bon ? Je suis déçu.
— J’peux l’être, si tu veux.
Bordel, qu’est-ce que tu racontes, Otis ? Réfléchis avant de causer !
Même s’il doit exister de super déguisements de Beyoncé dans les
magasins spécialisés…
C’est à mon tour de paniquer. Je suis en train de débiter des conneries plus
grosses que moi, et ce n’est pas une mince affaire, sans mauvais jeu de
mots. Je ne sais plus comment agir face à cet homme qui m’envoûte
totalement et qui vient de m’avouer qu’il trouvait mes fesses à son goût.
Son regard effaré et ses lèvres entrouvertes me donnent envie de le blottir
contre moi et de l’embrasser.
Mon corps semblant en symbiose avec mon esprit, j’avance de quelques
pas vers Louison. Quand j’arrive tout près de lui et approche mes doigts de
son visage, sa main me bloque le passage en se posant sur mon torse avec
violence.
Je ferme les yeux une demi-seconde ; je sais pertinemment ce qu’il va
dire.
— Tu devrais t’en aller, Otis.
Chapitre 14

8 décembre 2019 ~ Mathieu

L’hôtel est médiocre. Vraiment médiocre. Une façade toute fissurée et un


logo digne d’un film d’horreur des années soixante.
Je suis tout de même heureux d’avoir posé les pieds sur la terre ferme sans
m’être crashé sur une île déserte avec pour seule compagnie Violette Fleury.
Rien ne viendra altérer mon soulagement.
Violette pousse un râle dépité quand elle constate que l’endroit n’a rien
d’idyllique. Nous espérions sans doute que monsieur Sanspoil nous loge
dans un cinq étoiles avec piscine et hammam, pas dans un hôtel miteux qui
pourrait abriter Hannibal Lecter.
Une fois à la réception, un frisson me parcourt l’échine. La femme face à
moi est un mélange d’Arielle Dombasle et de Mercredi dans la famille
Addams. Blanche comme la mort, des yeux d’un bleu translucide et une
bouche aubergine.
— Bonsoir, lance Violette avec un sourire poli.
La réceptionniste ne prend pas la peine d’y répondre.
— Hmm…
Dans son langage, ça doit vouloir dire « bonsoir ». Ma collègue se raidit à
mes côtés et sa moue exaspérée m’arrache un sourire.
— Bonsoir, répète-t-elle à nouveau.
— Hmm…
— Je pensais les Belges plus polis, grogne Violette entre ses dents.
Le visage de la réceptionniste s’éclaire un peu tandis qu’elle bombe la
poitrine.
— Je ne suis pas Belge, je suis Française.
Ah, voilà, tout s’explique ! Nous, les Français, nous ne sommes pas les
rois de la politesse.
— Bref…, continue Violette. Notre patron, monsieur Sanspoil, a dû
réserver deux chambres. Aux noms de Violette Fleury et Mathieu Michon.
Nos deux noms prononcés ensemble amusent beaucoup Arielle Addams.
Elle qui paraissait si glaciale et peu affable affiche désormais un sourire
moqueur qui me donne envie de l’étrangler.
— Une chambre, oui, nous signale-t-elle après avoir consulté son registre.
Pardon ? Une chambre ? Une chambre chacun, c’est ça ?
— Vous pouvez répéter ? demande Violette, plus réactive que moi.
— J’ai une réservation pour une chambre double aux noms de madame
Fleury et monsieur Michon.
Lorsque ses paroles me montent enfin au cerveau, ma bouche s’ouvre en
grand, comme un poisson qui attrape sa nourriture :
— Il y a forcément une erreur.
— Je ne fais jamais d’erreur, me rétorque la réceptionniste.
— Il doit y avoir un moyen de s’arranger, non ? Peut-être pourriez-vous
me trouver une autre chambre que je paierai moi-même.
Elle parcourt des yeux son tableau où sont accrochées les clés de ses
chambres ; il n’en reste plus qu’une. Je n’ai aucune envie de partager mon
lit avec Violette. Et vu la tête qu’elle arbore, elle non plus !
— Désolée, nous lance la réceptionniste d’un ton froid.
Elle agite les clés de notre chambre devant notre nez, alors que Violette
pousse un long gémissement de désespoir qui ressemble à celui d’un enfant
à qui l’on vient de dire qu’il n’y a plus de crème glacée au congélateur.
D’un geste brusque, elle arrache le trousseau de la main d’Arielle Addams.
— Ben oui ! beugle-t-elle alors qu’elle s’échappe vers les escaliers d’un
pas décidé. Autant pousser ce fichu cliché de merde jusqu’au bout, hein !
Je reste planté comme un con face à la réceptionniste qui m’adresse un air
pincé. Puis, avec un sourire narquois et forcé, elle me lance :
— Bon séjour parmi nous.
Connasse.
Je m’élance à la suite de Violette, et au moment où elle entre dans la
chambre, elle souffle de soulagement.
Nous ne partagerons pas notre couchage. Deux lits une personne sont
disposés dans la chambre. Violette pose sa valise près de celui de droite et
s’affale dessus en poussant un long râle de contentement.
— Moi qui rêvais d’une suite paradisiaque où le maître d’hôtel
m’apporterait en personne un jus d’ananas, souffle-t-elle.
Un jus d’ananas, sérieusement ? J’opte pour le champagne !
— Je pense que monsieur Sanspoil a voulu faire quelques économies,
expliqué-je.
— Des économies ? Il est avare comme un rat, c’est pas possible.
Retiens-toi, Mathieu Michon… Ne sors pas de vanne débile.
— Un rat sans poil ?
Bordel, Mich-Mich, tu peux vraiment pas te la boucler !
Ma collègue reste à m’observer les sourcils froncés, comme si je venais
de sortir la blague la plus stupide de l’univers. Toutefois, quelques secondes
plus tard, elle laisse retomber sa tête sur l’oreiller, morte de rire. Je pince
mes lèvres pour camoufler le sentiment de fierté qui m’envahit.
Vanne sur monsieur Sanspoil : approuvée.
— T’es con !
C’est vrai.
Nous rangeons nos affaires sans un mot, j’allume la télé afin de créer un
bruit de fond moins gênant que le silence.
Quand j’ai terminé, je file dans la salle d’eau pour prendre une douche. Je
reste longtemps sous le jet à me remémorer ma crise de panique. C’est la
première fois que ça m’arrive. La première fois que mes membres me
lâchent les uns après les autres, mon cerveau en prime. J’en tremble encore.
Et je sais à quoi est due cette soudaine phobie.
Mes cauchemars.
Les paupières closes, je me souviens de ces nuits où le chaos envahit
Vannes, où les avions s’écrasent autour de moi, où maman m’échappe et
que je ne parviens pas à la sauver.
Une fois le jet d’eau éteint, je demeure pantelant dans la douche, le cœur
battant à tout rompre. Je m’efforce de respirer profondément pour reprendre
contenance, mais lorsque je croise mon reflet dans le miroir, je suis aussi
blanc que la serviette bas de gamme de l’hôtel.
Une peur insidieuse m’envahit : celle de cauchemarder devant Violette. Je
n’ai pas envie de hurler comme un gamin effrayé par le monstre sous son
lit.
Après m’être vêtu pour dormir – un tee-shirt et un short basiques – je
rejoins ma collègue. Elle regarde la télévision et ne semble pas remarquer
ma présence.
Soudain, son téléphone sonne, elle sursaute. Elle tâtonne sur la table de
nuit sans quitter l’écran de la télé des yeux. Quand elle voit qui l’appelle,
elle bougonne et laisse son portable tomber sur ses draps.
— Je déteste les numéros inconnus. Ils n’ont qu’à laisser un message s’ils
veulent vraiment me joindre.
Une trentaine de secondes plus tard, son portable vibre de nouveau.
— C’est monsieur Sanspoil, annonce-t-elle, les yeux écarquillés. Il vient
de m’envoyer un texto. Attends, j’te le lis.
Violette s’assoit sur le bord de son lit, redresse les épaules et imite l’air
guindé de notre directeur.
— Violette, Mathieu. J’espère que vous êtes bien arrivés en Belgique et
que le temps est clément. Vous aurez sans doute quelques heures de libres
pour en profiter. Le colloque commence dès 9 h demain, reposez-vous bien.
Faites honneur à notre établissement. Êtes-vous bien installés à l’hôtel que
je vous ai réservé ?
Avant qu’elle ne puisse râler, j’attrape le téléphone des mains de ma
collègue. Je m’allonge sur mon lit, me prends en selfie avec le pouce levé,
puis l’envoie au directeur de l’EHPAD.
— Je me suis permis de répondre…
Elle ouvre grand la bouche en découvrant ma réponse.
— Tu viens vraiment de répondre « Au poil ! » à monsieur Sanspoil ? Tu
as quel âge, Mathieu ?
— Oh c’est bon ! Je suis sûr qu’il va se marrer.
— Il va surtout croire que c’est moi qui invente des jeux de mots débiles
sur son nom de famille. Je vais me faire virer avec tes conneries !
Violette me lance une grimace des plus immatures, puis m’abandonne
pour rejoindre la salle d’eau. Pour ma part, à peine a-t-elle quitté la pièce
que le sommeil m’emporte déjà.
Trop d’émotions aujourd’hui.

***

8 décembre ~ Violette

Une fois vêtue du pyjama ridicule que m’a offert Otis pour mon
anniversaire, je quitte la salle d’eau et passe comme une furie devant le lit
de Mathieu avant de me glisser dans le mien. Je prie pour qu’il ne voie pas
les flamants roses sur mon tee-shirt et mon pantalon. J’ai l’air d’un gros
chamallow rose bonbon.
Heureusement, je comprends vite qu’il est profondément endormi. Bien
trop prévenante et maternelle, je baisse le son de la télévision afin de le
laisser roupiller.
Malgré l’heure tardive, je tente d’envoyer quelques messages à Otis.
✉ VIOLETTE ~ Je suis obligée de partager ma chambre avec Michon-
tête-de-con. Il dort déjà, et moi je m’ennuie comme un rat sans poil mort.
✉ OTIS ~ Sans poil comme ton patron ? C’est drôle, Vio’.
✉ VIOLETTE ~ C’est la blague de Michon.
✉ OTIS ~ Il n’a pas que des défauts, apparemment.
✉ VIOLETTE ~ Son humour est un GROS défaut.
✉ OTIS ~ Mouais… Réutilise pas ses vannes si tu veux être crédible.
Qu’est-ce qu’il sous-entend, là ? Que je suis fan de l’humour à la con de
mon collègue, mais que je n’ose pas l’avouer ? Non, mais il délire, là !
Autant changer de conversation.
✉ VIOLETTE ~ Tu fais quoi, toi ?
Otis met plus de temps à répondre. Des points de suspension qui se
balancent, signe qu’il rédige un message. Message qui met une éternité à
arriver.
✉ OTIS ~ J’ai revu Louison.
Cinq minutes pour écrire… ça ? C’est bizarre.
✉ VIOLETTE ~ Et ? Il s’est passé quoi ?
✉ OTIS ~ Il kiffe mes fesses, mais comme il préfère les seins d’habitude,
il m’a viré de chez lui.
✉ VIOLETTE ~ Parce que tu as été chez lui ?
Je me redresse en position assise, tout excitée. J’adore les histoires de
cœur de mon meilleur ami, c’est toujours croustillant.
✉ OTIS ~ Ouais, pour cuisiner un crumble healthy à la base, et puis en
fait, il a mis du Mory Kanté et j’ai dansé et… il a aimé, mais il m’a dégagé.
✉ VIOLETTE ~ Ta vie est incroyable, Otis, tu le sais, ça ?
✉ OTIS ~ Franchement ? Je ne pense pas. Si ma vie était incroyable, je
serais actuellement en train de m’envoyer en l’air avec cet interne sexy, pas
en train d’échanger des textos avec ma meilleure amie en bouffant de la
glace.
✉ VIOLETTE ~ Tu manges de la glace ?
✉ OTIS ~ Menthe-chocolat.
✉ VIOLETTE ~ Lâche ce pot tout de suite, Otis Baron. C’est MA glace.
✉ OTIS ~ Il n’y avait plus de glace à la pistache.
✉ VIOLETTE ~ T’es si déprimé que ça ?
✉ OTIS ~ Un peu. J’ai l’impression de devenir dingue. Il m’a fait tourner
la tête, je crois.
Et merde…
C’est génial et angoissant à la fois. Otis est un vrai cœur d’artichaut.
Quand il aime, c’est sans compter. Il s’offre corps et âme. Alors, si ce
Louison vient déjà de le rabrouer, il risque d’en avoir gros sur la patate, et
mon pot de crème glacée menthe-chocolat va y passer à la grosse cuillère.
✉ VIOLETTE ~ Alors bats-toi, Otis Baron ! C’est ton domaine. Bats-toi
pour qu’il aime tout chez toi, pas que tes fesses.
Otis met un temps fou avant de répondre. Quelques minutes plus tard,
alors que je tombe de sommeil, mon écran s’éclaire à nouveau.
✉ OTIS ~ Tu as raison. Je vais me battre. À plus tard. Bon courage pour
supporter ton Michon-tête-de-con.
Ce n’est pas mon Michon-tête-de-con. Argh !
La fatigue m’assaille, j’éteins donc la télévision. À mes côtés, Mathieu
s’agite dans son lit, mais semble continuer à dormir. J’espère que la suite de
notre séjour à Liège sera plus calme. Le 10 décembre approche, ça me
stresse déjà assez pour ne pas avoir à m’occuper des états d’âme de mon
collègue.
Penser à cette date m’empêche de dormir. Je tourne. Me retourne. Encore
une fois. Puis une dizaine d’autres. J’en ai le tournis. Je plisse fortement les
paupières, compte les moutons, imagine que je suis dans un hamac sur une
île paradisiaque. Rien ne fonctionne. Je reste éveillée et me lance dans une
contemplation sans fin du plafond, les yeux écarquillés.
Je pense au petit être qui grandit en moi et que je vais devoir protéger
comme une louve. Je me demande s’il s’accroche bien, s’il sera assez
vaillant pour m’offrir l’opportunité d’être maman. Parfois, les pensées
négatives m’envahissent. Dans ces cas-là, je pense au pire. J’ai peur de faire
une fausse couche et que mon rêve ne soit plus qu’un cauchemar.
Allez Violette, dors maintenant !
Vers 2 h, un drôle de bruit m’inquiète.
— Maman…, gémit Mathieu à mes côtés.
Je tente de deviner sa silhouette dans la pénombre. Ses draps frottent
contre le tissu de son pyjama, signe qu’il s’agite encore. Comme quand Otis
dort avec moi et qu’il ronfle, je me mets à siffler dans l’espoir de le sortir de
son rêve.
Ou de son cauchemar.
J’ai l’impression qu’il pleure.
Mon cœur s’arrête une demi-seconde, puis repart de plus belle, alors que
Mathieu continue de bouger et de gémir. Avec mon téléphone, j’éclaire son
lit. Ses traits sont tendus et de la sueur perle sur son front. Il me fait de la
peine. Vraiment.
Sans réfléchir, je bondis de mon lit et m’approche du sien. À genoux au
sol, je le secoue un peu pour le réveiller. Aucune réaction. Je m’agrippe
plus fort au tissu de son tee-shirt, puis commence à l’appeler :
— Mathieu, réveille-toi ! Ce n’est qu’un cauchemar.
Il ouvre enfin un œil, je souffle de soulagement. Lorsqu’il croise mon
regard, la respiration erratique, sa main se pose sur la mienne, toujours
accrochée sur le haut de son pyjama. On dirait qu’il essaie de vérifier si ce
contact est réel, s’il n’est plus dans son enfer chimérique. Il est
complètement perdu et il semble chercher où il se trouve.
— Je…
— L’hôtel, Mathieu. On est à l’hôtel. Tout va bien. Je suis là.
Ses doigts serrent un peu plus les miens. Il les accroche comme si sa vie
en dépendait. Son regard s’ancre à mes prunelles grises. Nous restons ainsi
pendant de longues secondes, à nous fixer dans le blanc des yeux. Peu à
peu, son souffle redevient normal.
— Est-ce que ça va mieux ?
Il hoche la tête, puis relâche ma main. Je me lève pour rejoindre mon lit,
mais ses doigts s’emparent de nouveau des miens, me contraignant à me
retourner. En cet instant, il me paraît plus effrayé que jamais. Son pouce
caresse ma paume, trace des cercles dessus. Bien que ça me gêne, je ne me
vois pas lui refuser ce geste qui semble le rassurer.
Je m’assois sur le rebord de son lit, telle une mère avec son enfant.
Inconsciemment, ma main libre se pose sur mon ventre quand je lui
demande :
— Tu veux en parler ?
— Je fais ce cauchemar depuis quelques mois, mais… j’ai pas envie que
tu me psychanalyses, me confie-t-il, la moue penaude.
— Je peux juste écouter, sans rien dire. Je ne te jugerai pas, Mathieu.
Ma voix n’est qu’un murmure. Son pouce contre ma paume m’apaise
aussi. Je ne pense plus au 10 décembre ni à tout ce qui pourrait tourner mal
dans ma grossesse. Je pense uniquement à ces petits ronds qu’il dessine sur
ma peau.
— Je rêve d’avions qui s’écrasent. Toutes les nuits. C’est infernal.
Je comprends mieux sa crise de panique. Freud s’en donnerait à cœur joie
pour analyser ce cauchemar.
Sans quitter ma main, Mathieu se pousse au plus près du rebord opposé du
lit, puis d’un signe de tête, il me propose de m’asseoir à côté de lui, dos
contre le mur. Quelque peu réticente de prime abord, je me laisse
convaincre par son regard que je n’ai jamais vu si doux, ainsi que par ma
curiosité piquée au vif.
Mon collègue est un homme mystérieux, personne n’a réussi à le cerner,
pas même cette grognasse de Cathy. Souvent, nous avons essayé de savoir
ce qui se passait dans la caboche du neurologue, sans jamais parvenir à
démêler le faux du vrai. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il s’apprête à me
dévoiler une part de lui que personne d’autre ne connaît.
Je crois que ça me plaît.
Chapitre 15

9 décembre 2019 ~ Otis

Je suis ridicule. Inconscient. Débile. Fou.


Au volant de ma Laguna, je me remémore le trajet qui nous a menés chez
Louison plus tôt dans la soirée. Chaque route me revient en mémoire,
chaque virage, chaque panneau de signalisation. Et surtout, cette petite
maison blanche aux volets bleu turquoise. Lorsqu’elle se dévoile, j’hésite à
m’arrêter. Je n’ai aucune envie de passer pour un psychopathe.
Je ne suis pas un psychopathe. Du moins, pas encore.
Je n’ai pas viré du côté obscur de la force, même si j’ai l’impression que
rôder devant chez un type qui nous plaît n’est pas la preuve d’un esprit sain.
Je gare ma voiture dans la rue, reste un long moment à observer la
baraque. Aucune lumière, ce qui n’est pas surprenant, il est déjà une heure
et demie du matin. Louison doit dormir. Et moi… moi je ne cesse de penser
à lui à m’en rendre dingue. Je revois ses prunelles vert foncé glisser sur
mon corps, et je crois entendre son cœur qui s’affole tandis que je
m’approche de lui.
Quand je quitte ma bagnole pour rejoindre sa porte d’entrée, je ne
réfléchis plus. Mes pas sont agités de sentiments trop flous et trop forts pour
être ignorés. Violette m’a demandé de me battre. C’est ce que je m’apprête
à faire.
Mon doigt appuie sur la sonnette. Une fois. Rien.
Deux fois. Rien. S’il ne se manifeste pas à la troisième, je m’en vais.
Trois fois.
Des bruits de pas sur les marches de l’escalier.
La panique m’envahit. Je songe un instant à faire demi-tour, à m’enfuir
pour le laisser croire que des ados s’amusent à sonner aux portes du
quartier.
Quelqu’un tourne le verrou, et j’imagine Louison, en pyjama, le visage
encore chaud. Tous mes sens prennent le large, je suis plus fébrile que
jamais.
La porte s’ouvre, presque au ralenti.
Quand Louison croise mon regard, il a un léger mouvement de recul. Sa
main accrochée sur la poignée, il me fixe, les sourcils froncés. La réalité est
bien plus attirante que je ne l’avais imaginée. Il grelotte lorsque le vent frais
de cette nuit de décembre frappe son torse nu.
Vêtu d’un simple boxer noir, le jeune médecin est à tomber. Malgré moi,
l’excitation m’assaille. Si je ne me contrôlais pas un minimum, je lui
foncerais dessus pour lui enlever ce bout de tissu inutile.
— Otis, mais… qu’est-ce que tu fais là ?
Je ne sais pas.
J’approche d’un pas, espérant qu’il me laisse entrer. Toutefois, son corps
bloque le passage, et il ne semble pas prêt à s’en dégager. Je reste à le fixer,
il ne bouge pas d’un poil. Je suis assez proche de lui pour remarquer sa
peau traversée par la chair de poule. Mon index glisse le long de son biceps,
tout doucement.
— Tu as froid.
Il se raidit à mon contact, mais son visage demeure impassible.
— Je peux entrer ?
Mes doigts retombent pour venir jouer avec les siens. Il me laisse faire,
comme s’il était paralysé. Sidéré. Transis.
Je le suis aussi.
Durant quelques secondes, sa main s’empare de la mienne. Il les lie avec
douceur. Son regard dévie sur mes lèvres, puis il avance d’un pas vers moi.
Un instant, j’ai la sensation qu’il va fondre sur ma bouche pour la dévorer.
S’il vous plaît, mon Dieu !
Pourtant, tout à coup, il repousse mes doigts. Brusquement. Trop
brusquement.
— Non.
Il est sur le point de me claquer la porte au nez. Je ne peux pas accepter
ça, surtout quand je devine le trouble qui l’anime.
Mon pied s’immisce dans l’entrebâillement au dernier moment. Son
regard est désormais beaucoup plus dur.
— Je ne veux te forcer en rien, soufflé-je.
— Alors, dégage ton pied de ma porte.
C’est sans appel et ça me fait un mal de chien. Encore plus lorsque
j’entends une voix féminine derrière lui :
— Tu fais quoi, Lou ?
Lou…
Je la vois descendre l’escalier et… elle est à tomber.
C’est Beyoncé.
Un physique de déesse, un teint hâlé, une chevelure merveilleuse. Je
déglutis avec peine, abattu.
Commence pas à faire ta tapette, Otis Baron !
— J’arrive, ma belle, lance simplement Louison.
Et cette fois, la porte claque. Je reste seul avec ma déception.

***

9 décembre 2019 ~ Louison


À peine réveillé, je sens déjà Cynthia grimper sur moi.
À moins que ce soit Cindy ? Je ne sais plus. Et je m’en fous.
Ses mains effleurent mon torse chaud, descendent vers mon bas-ventre
dans l’idée de me sortir de ma torpeur. Je pourrais la laisser faire, apprécier
le doux réveil qu’elle m’offre. Pourtant, d’un geste un peu trop brusque, je
la fais valdinguer de l’autre côté du lit et me lève.
— Hé ho, tu te calmes, Lou !
Lou… Encore un de ces surnoms stupides que je me trouve pour protéger
mon identité sur Tinder.
— Tu sais combien de mecs rêveraient d’être réveillés par une fille
comme moi ?
Cynthia – ou Cindy – est magnifique. Elle a tout ce qu’il faut, là où il faut.
Ni trop grande. Ni trop petite. Pas trop grosse. Pas trop maigre. Elle pourrait
poser dans les magazines. Et ce qu’elle m’a fait hier soir, alors que j’étais
en petite forme… c’était incroyable. Elle a ravivé ma libido en un quart de
tour. J’en ai oublié les fesses d’Otis qui m’ont déstabilisé l’espace d’une
seconde.
Mes lèvres se sont abreuvées de sa peau hâlée, mes doigts ont glissé sur
ses courbes généreuses et sur sa poitrine parfaite. Quand nous avons
terminé notre petite affaire, j’étais persuadé que mon trouble pour un autre
mec n’était que passager.
C’est ce que j’ai pensé jusqu’à ce qu’il frappe à ma porte, peu avant 2 h.
Lorsque j’ai croisé son regard, que je l’ai senti si proche de moi, j’ai cru
céder. Si cette Cynthia n’avait pas encore été dans mon lit, j’aurais foncé
tête baissée.
Qu’est-ce qui m’arrive, bon sang ?
Ce matin, alors que la déesse se trouve toujours entre mes draps, je n’ai
plus aucune envie de me délecter de sa peau.
Plus du tout.
Je me glisse sous la douche pour éviter de trop penser, mais c’est l’inverse
qui se produit. Je revois les prunelles vertes d’Otis, ses longs cheveux
décoiffés, sa cicatrice virile à l’arcade sourcilière, ses muscles saillants… et
ses fesses. Ses fichues fesses qui me font divaguer.
Bordel, je bande. Je bande pour un mec.
Je me répugne.
Je ne vais certainement pas soulager mon érection en pensant à Otis ! Ça
n’a rien de normal… Je n’ai jamais été attiré par un homme avant. Pourquoi
ce type-là me rend-il aussi fébrile ?
Il faut que je pense à des trucs tristes histoire d’envoyer promener cette
envie dégoûtante. Je songe à la faim dans le monde, à ces crétins qui
abandonnent leurs animaux de compagnie, ainsi qu’à la coiffure improbable
du président des États-Unis.
Je débande sur-le-champ.
Lorsque je descends à la cuisine, je remarque que Cynthia – ou Cindy – a
détalé.
Ouf.
Je passe ma journée de repos devant la télé, à essayer de ne pas penser. Le
constat qui traîne sur le plan de travail me ramène sans cesse à Otis, je suis
à deux doigts de le jeter à la poubelle.
Vers 19 h, après m’être abruti devant des émissions débiles, je ne tiens
plus en place. Je bondis du canapé, commence à faire les cent pas dans mon
salon. Je m’avance vers la cuisine. Je recule. Encore une fois. Encore une
autre. On dirait que je suis en train de danser le Madison.
Au final, il me faut plus de dix minutes pour me décider à attraper le
constat et à regarder si Otis y a noté son numéro de téléphone.
Bingo !
Mon cœur se serre lorsque mes doigts agrippent mon portable. Il faut que
j’arrête de lutter… Je sais que je vais le faire. Aujourd’hui, demain ou la
semaine prochaine, mais je ne résisterai pas à la tentation de joindre Otis.
✉ LOUISON ~ Viens. Maintenant.
Je regrette immédiatement mon envoi et ce qu’il sous-entend.
S’ensuit un torrent de questions et de doutes. Je n’ai pas signé, peut-être
qu’Otis ne saura pas de qui vient le message. Peut-être n’a-t-il plus aucune
envie de passer me voir depuis qu’il a vu Cynthia. Peut-être a-t-il trouvé un
autre mec pour passer du bon temps. Peut-être que…
Fait chier !
Après une demi-heure sans réponse, je persiste.
✉ LOUISON ~ C’est Louison.
La réponse est si rapide que je sursaute.
✉ OTIS ~ Je sais.
Je m’en doutais. Il ne viendra pas. C’est sans doute mieux comme ça. Je
ne suis pas prêt pour me lancer dans un truc pareil.
✉ OTIS ~ J’arrive. Je viens de me garer.
Oh bordel !
Mon cœur bat la chamade, je n’ai jamais été aussi nerveux.
Je fonce vers la porte d’entrée. Est-ce que je devrais faire machine
arrière ? Est-ce que je devrais m’enfermer à double tour pour éviter de
commettre la pire erreur de toute ma vie ?
Lorsque j’entends ses pas sur les gravillons, mon oreille collée à la porte,
l’audace parle pour moi. J’ouvre d’un coup sec avant qu’il puisse sonner.
Otis cache sa surprise et sa gêne dans un ricanement.
Il est divin.
Il n’a pas pris la peine d’enfiler de veste, malgré le froid.
Trop pressé peut-être.
Il a revêtu une chemise blanche un peu entrouverte et un jean bleu foncé
qui, je le devine d’ici, moule ses fesses à la perfection. La chair de poule
qui parcourt ses avant-bras me fait frémir à mon tour.
— Je suis là, dit-il en haussant les épaules, les mains enfoncées dans ses
poches.
Ma respiration s’accélère lorsque sa voix rauque accapare mes tympans.
Un long silence s’installe, je reste pendu au moindre de ses gestes, à sa
silhouette virile et musclée qui affole mes sens.
— J’ai oublié de remplir quelque chose dans le constat, peut-être ?
Ses yeux brillent d’une malice à peine contenue. D’un simple geste de la
main, je l’encourage à entrer. Il ne se fait pas prier, ce 9 décembre est
particulièrement glacial. Il souffle de soulagement quand il remarque que
ma cheminée crépite. Je m’avance dans le salon, mais Otis, lui, n’ose plus
bouger sans que je le lui propose.
Nous avons l’air de deux idiots.
Mon regard se perd encore sur lui, mon cœur résonne jusque dans mes
tempes. Au bout de quelques secondes, je décide de ne plus réfléchir.
Tant pis si ce n’est pas normal. Vraiment. Tant pis.
Avec toute la force dont je suis capable, je le plaque contre la porte. Son
dos claque violemment. Otis ne peut réprimer une grimace de douleur, alors
que mes mains le retiennent contre le bois, appuyées sur son torse. Il me
défie du regard, comme s’il appréhendait que je puisse le frapper pour avoir
osé venir chez moi au beau milieu de la nuit hier. Honnêtement, je pourrais
le frapper. Sans aucun doute. Ce qu’il éveille en moi est tout aussi violent.
C’est destructeur, et ça ravage tout sur son passage.
Pourtant, je ne lui souhaite aucun mal, bien au contraire.
Otis le comprend quand mon corps se colle au sien, le bloquant un peu
plus contre la paroi. Ma respiration devient saccadée, presque erratique.
L’une de mes mains remonte le long de son cou jusqu’à atteindre son
visage, que je caresse du bout des doigts.
À ce simple contact, il gémit à m’en rendre dingue. Ma main sur son torse
agrippe sa chemise, tandis que mon nez frôle le sien. Son souffle rencontre
mes lèvres, me brûle. Surtout, son excitation grandit contre la mienne.
Je ne peux plus résister.
Je fonds sur ses lèvres, un peu trop brusquement sans doute, je crois
entendre son crâne cogner contre le bois. Et pourtant, je ne m’arrête pas.
J’ai besoin de ce baiser, de sentir sa bouche dévorer la mienne avec passion,
de ses bras qui entourent mon dos et m’encouragent à me coller un peu plus
à lui. Otis approfondit notre étreinte, glisse sa langue entre mes lèvres qui
n’opposent aucune résistance.
Ces nouvelles sensations grisantes sont décuplées par nos cœurs qui
battent à l’unisson, par la douceur de ses doigts qui courent dans mon dos,
par la fureur de sa bouche qui découvre la mienne avec une intensité que je
ne pensais pas possible. C’est profond. C’est enflammé. C’est le baiser le
plus torride de ma courte vie.
Lorsque nos lèvres s’abandonnent, un gémissement de déception
m’échappe et amuse Otis. Nos regards se captent et ne se quittent plus. Je
reprends doucement ma respiration, tremblant sous l’effusion des émotions
inédites qui m’envahissent.
— J’ai toujours pas de seins.
Otis ne rit pas, et pourtant c’est drôle. Vraiment drôle.
— Je m’en fous.
Ma spontanéité le fait sourire, je le trouve plus beau encore.
— Tes fesses valent toutes les paires de seins du monde.
Je regretterai ces paroles demain.
Cependant, je les ressens jusqu’au plus profond de mon être.
Son érection grandit contre moi, mais serais-je capable de coucher avec
un homme ?
Non, c’est impossible. Beaucoup trop prématuré.
Mes mains agissent en parfaite contradiction avec mon esprit. D’un geste
empressé, je déboutonne son jean, que je descends sur ses fesses.
Je deviens dingue.
Mes doigts tremblants le frôlent, à travers le tissu d’abord, puis
s’emparent de lui avec douceur et maladresse. Je n’ai jamais fait ça. Du
moins, pas à quelqu’un d’autre que moi.
Lorsqu’il me sent l’entourer, Otis ferme les yeux et un long râle rauque
sort de ses lèvres. Avec la même impatience, il imite mes gestes pour me
déshabiller, me caresser avec passion et fièvre. Nos lèvres se retrouvent
alors que nos mains nous donnent un plaisir un peu fou, terriblement
enivrant.
En cet instant, je ne réfléchis plus. C’est inutile.
Je gémis contre sa bouche, accélère mes mouvements lorsque je le sens au
bord de la jouissance. Otis augmente aussi la cadence, et la pression de ses
doigts autour de moi me rend dingue. Notre désir est trop abrupt, trop
bouillant, nous ne mettons pas longtemps à atteindre le point de non-retour.
Nous restons silencieux alors que mon front bute contre son épaule.
Le baiser qu’Otis dépose dans le creux de mon cou m’arrache un long
frisson. Comme s’il devinait la tempête qui s’empare de mon cerveau, il
chuchote quelques mots à mon oreille.
Des mots tendres que je n’oublierai jamais :
— Tout va bien, Louison.
Chapitre 16

9 décembre 2019 ~ Violette


La lumière du jour m’agresse, je plisse le nez pour me rappeler où je suis.
J’ai l’impression de m’être pris une cuite la veille et d’avoir la gueule de
bois tellement je suis patraque. Ou bien peut-être que les hormones me
détraquent.
Pourtant, la seule chose que j’ai faite hier soir, c’est écouter les
confidences de…
Oh bordel !
Je suis dans le même lit que Mathieu Michon ! Le genre de lit où
dormirait ma nièce de dix ans, pas deux adultes de notre gabarit.
Je me décale, choquée que la tête de mon collègue soit si près de mes
seins. Comme il est l’heure de se lever de toute manière, je ne prends pas de
pincettes et saute du matelas.
Mathieu grimace, puis s’étire longuement en bâillant. Son regard se pose
sur moi et mon pyjama flamant rose. Vu le petit sourire moqueur qu’il
arbore, Michon-tête-de-con est de retour, beaucoup moins sensible que celui
qui s’est confié cette nuit.
— Jolis, les flamants roses.
Je dresse mon majeur pour l’encourager à aller se faire voir chez les
Grecs. Il ricane, puis se lève aussi.
— Prem’s dans la salle de bain ! s’exclame-t-il.
Plus immature, tu meurs.
Il passe devant moi avec un grand sourire, dépose un bref baiser sur ma
joue. Lorsque la porte de la salle d’eau claque, je reste plantée comme une
conne au milieu de la chambre dans mon pyjama ridicule. Inconsciemment,
mes doigts se posent sur l’endroit qu’il vient d’embrasser.
C’était quoi, ça ?

***
9 décembre 2019 ~ Mathieu
Pourquoi ai-je raconté tout ça à Fleury ? Et pourquoi ai-je embrassé sa
joue ce matin, comme pour la remercier de m’avoir écouté ?
Il faut dire que j’ai sorti le gros attirail. Façon de parler, bien sûr. J’ai
évoqué mes cauchemars récurrents, les avions, maman qui disparaît, mes
hurlements, mon angoisse. J’ai parlé de Céline et de son amour pour
l’interprétation des rêves.
À aucun moment Violette n’a cherché à en savoir plus que ce que
j’acceptais de lui offrir. Elle ne s’est pas montrée intrusive, elle m’a juste
offert son oreille attentive, jusqu’à s’endormir contre mon épaule. Ça m’a
apaisé.
Pour la première fois depuis Céline, j’ai partagé mes draps avec une
femme. Je n’aurais jamais pensé que Violette Fleury puisse prendre sa
place, même si c’était en tout bien tout honneur.
Je me suis surpris à la regarder dormir, un léger sifflement sortant de ses
lèvres roses. Elle m’a semblé inoffensive, alors qu’elle me paraît si piquante
et impulsive à l’accoutumée.
Je l’ai même trouvée jolie.
Nous prenons notre petit déjeuner à l’hôtel en silence, sans évoquer nos
discussions de la veille. Je lui en suis reconnaissant, je n’ai pas la force de
me replonger là-dedans.
Bien que j’aie apprécié son écoute, j’aimerais qu’elle oublie notre
conversation. Je me suis livré sans détour, sans réfléchir aux conséquences.
Si ça se trouve, elle pourrait tout raconter à sa copine Sonia.
Cependant, j’ai l’impression de pouvoir lui faire confiance.

***

La journée passe à une vitesse folle. Le colloque se révèle passionnant,


nous n’avons pas le temps de nous ennuyer. Les intervenants nous apportent
des pistes intéressantes pour la prise en charge de nos patients. Certaines
méthodes sont novatrices.
Violette et moi ne sommes pas toujours dans le même groupe de travail,
mais nos regards se croisent de temps à autre, comme pour nous rassurer.
C’est bête. Je n’aurais jamais pensé que sa présence puisse ainsi m’apaiser.
Le soir, lorsque nous sortons de la troisième et dernière conférence de la
journée, je m’étire, engourdi après être resté si longtemps assis.
— On irait bien boire un verre, non ? lance une voix rauque derrière nous.
L’homme ne s’adresse pas à moi, mais à Violette. Il a posé sa main sur
l’avant-bras de ma collègue pour la contraindre à s’arrêter. Il doit avoir la
quarantaine et son badge indique qu’il est chef en neurologie dans un
hôpital parisien.
Docteur Jansen.
J’aurais dû le reconnaître, j’ai déjà eu l’occasion d’assister à quelques
conférences en sa compagnie. En général, il ne repart jamais les mains
vides. Dans le sens où, parce qu’il est beau gosse et qu’il le sait, il finit dans
les draps d’une femme différente à chaque colloque. Un peu comme les
marins qui ont une nana dans chaque port, quoi.
Sauf que là, docteur Jansen a semble-t-il jeté son dévolu sur Violette.
Choix hasardeux, mais soit. Elle a son petit charme.
Le quadragénaire arbore un sourire espiègle et ses pattes d’oie deviennent
un peu plus prononcées encore.
Vieux schnock.
T’es à peine plus jeune que lui, Mich-Mich !
— Je… ben… c’est que…, bredouille Violette.
Docteur Jansen est à deux doigts de se prendre un râteau. Parfait ! Je
n’aime pas ce genre de type qui se croit tout permis et drague tout ce qui
bouge. Il adore se vanter de ses conquêtes alors que tout le monde sait qu’il
a une femme et trois gosses.
Pitoyable…
— Tu viens avec nous, Mathieu ?
La question de Violette me tire de mes pensées. À mes côtés, Jansen se
raidit, agacé. Dans le regard de ma collègue, je lis un appel à l’aide. La
main du chirurgien est toujours posée sur son avant-bras, et je n’ai pas
l’impression que ça lui plaise.
— S’tu veux.
Nous marchons pendant une dizaine de minutes avant de rejoindre un bar
que Jansen adore. Il ne cesse de parler, de s’esclaffer et de jouer son numéro
de charme à Violette. Elle rit aussi. Peut-être que ça lui plaît, tout compte
fait. Je devrais sans doute partir et les laisser tranquilles.
Pourtant, quand je croise le regard de la psychologue, elle paraît me
supplier de ne pas l’abandonner.
Le bar est gigantesque, bondé à l’intérieur comme à l’extérieur. Ça braille,
ça chante, ça crie. J’aurais préféré aller dans un endroit plus intimiste.
Et sans Jansen de préférence.
Il accapare la conversation depuis plus d’une heure, et moi, ça me donne
la sensation de tenir la chandelle. Ce type, bien qu’il soit un brillant
chirurgien, est aussi un crétin fini. Il cherche à lancer des blagues subtiles,
mais la plupart tombent à l’eau. Il est ridicule. J’espère que Violette préfère
mes histoires de slip en laine plutôt que ses imbuvables conneries.
— Vous êtes tout à fait charmante, Violette.
Je manque de m’étouffer avec mon martini.
Hé ho, je suis là, moi aussi !
Il pose ses doigts sur ceux de Violette. Elle se crispe presque
imperceptiblement mais moi, je le remarque. Néanmoins, je n’arrive pas à
deviner si ça la flatte ou si elle a envie de lui flanquer un coup de boule.
— Et votre nom est absolument adorable, renchérit-il avant de retirer ses
doigts.
Il glisse ses mains sous la table. Il ne va quand même pas la tripoter
devant moi, si ?
Beurk.
Violette ricane, puis porte son verre de diabolo menthe à ses lèvres avant
de dire :
— Une violette, c’est censé être riquiqui. Moi, je suis géante. Dans le
Petit Poucet, je pourrais jouer l’ogre.
Jansen se marre, mais il n’en a rien à carrer, c’est évident. Lui, tout ce
qu’il veut, c’est se délivrer de ses pulsions primaires.
Pervers.
Moi, j’apprécie vraiment la blague de ma collègue. J’aime l’autodérision.
Céline en manquait cruellement.
Là, dans ce bar, la fatigue et le martini aidant sans doute, je trouve
qu’avec ses pommettes rouges et ses prunelles grises qui brillent, Violette
est jolie.
Très jolie.
N’importe quoi, Mich-Mich, tu divagues !
— Viendriez-vous dîner avec moi, Violette ?
Il insiste, le Jansen. Je suis de trop dans cette histoire. Si ma collègue veut
s’envoyer en l’air avec ce crétin en costume, grand bien lui fasse. Ça
l’aidera peut-être à se décoincer, qui sait ! Une bonne partie de jambes en
l’air de temps en temps ne peut pas faire de mal.
— Je vais payer nos verres.
Je me dirige au comptoir sans un mot de plus, n’ayant aucune envie de
supporter les œillades dégoulinantes que docteur Jansen lance à Violette.
Ils sortent du bar, la main du médecin posée dans le dos de ma collègue.
Un drôle de sentiment de malaise m’envahit. Je ne l’imagine pas avec un
type pareil. Mine de rien, elle mérite mieux que cet idiot.
Quand je quitte les lieux à mon tour, je ne repère aucun visage familier
dans la foule de personnes amassées à l’entrée.
Ces cons m’ont planté là.
Je jette un œil à gauche, puis à droite.
Toujours rien.
Comme ça caille en Belgique, je remonte donc le col de mon manteau,
puis me décide à prendre vers la droite. Mon sens de l’orientation est
médiocre, je ne me rappelle pas du tout le chemin à prendre pour rejoindre
l’hôtel.
Tant pis, ça nous fera une balade, à ma solitude et moi.
Pourquoi la nostalgie s’empare-t-elle de moi tout à coup, comme si
quelqu’un m’avait planté un couteau en plein cœur ?
Peut-être parce que tout le monde va finir par trouver l’amour, même
Violette Fleury, et que moi je vais finir seul comme un con à me ronger les
ongles de pieds avec un chat sur les cuisses.
Si seulement j’étais souple.
Un petit cri étouffé s’échappe d’une ruelle perpendiculaire au bar.
D’instinct, je tourne la tête. Malgré la pénombre, je reconnais Jansen,
penché sur Violette.
Ils sont peut-être adeptes de l’exhibitionnisme, après tout !
Cependant, quelque chose m’encourage à m’approcher. Plus j’avance,
plus je constate que les traits de ma collègue sont tirés et que ses mains
cherchent à repousser le chirurgien.
Instantanément, mes poings se crispent le long de mon corps et je ressens
encore plus de dégoût pour ce type immonde. Il cherche quoi, là ? Il veut la
violer à l’abri des regards ?
Je n’ose pas imaginer ce qui serait arrivé si j’étais parti à gauche et non à
droite.
Jansen ne m’entend pas arriver, alors qu’il continue de poser ses lèvres
dégoûtantes dans le cou de Violette. Lorsqu’elle croise mon regard, elle
comprend que je suis là pour l’aider ; elle m’offre tous les remerciements
du monde à travers ses iris gris.
J’attrape le médecin par le col et le contrains à défaire son emprise. Il
grogne, surpris et fâché par mon intervention. Je le repousse un peu plus
loin, tandis que Violette se glisse dans mon dos. Jansen s’approche d’un pas
menaçant, mais je dégaine en premier. Quand mon poing entre en contact
avec son arcade sourcilière, il vacille et manque de tomber. Déséquilibré, il
se retrouve acculé au mur.
Parfait.
J’attrape vivement l’avant-bras de Violette et l’entraîne plus loin dans la
ruelle. Ce crétin serait bien capable de nous suivre. Nous courons à perdre
haleine. Mon cœur tambourine dans ma poitrine, et je ne cesse de lancer des
regards en arrière, l’angoisse au ventre. Je ne suis pas le plus grand
bagarreur du monde. Si Jansen venait à nous rattraper, je ne pense pas
pouvoir en découdre avec lui.
Violette s’agrippe à moi, le souffle court. Je ne crois pas l’avoir déjà vue
aussi nerveuse. Elle me semble au bord des larmes, alors qu’elle est si forte
habituellement. Je n’en reviens pas que ce crétin de médecin ait pu profiter
de la situation. Qu’aurait-il fait si je n’avais pas été là ? Aurait-il été capable
de la violer ?
Une fois sur l’avenue, tout éclairée pour Noël, nous nous arrêtons enfin,
essoufflés. L’endroit est noir de monde. Maintenant, nous pouvons nous
mêler à la foule et Jansen ne devrait pas nous retrouver. Nous le verrons
peut-être demain, mais demain est un autre jour.
Face aux illuminations pour les fêtes, mon regard d’enfant s’éclaire. C’est
un lieu féérique, il y a même un petit marché de producteurs locaux. Ça sent
la friture et la barbe à papa.
Je regarde une dernière fois derrière moi. Pas de trace de Jansen. Un rire
soulagé m’échappe.
Violette ne dit plus rien. Une larme silencieuse roule le long de sa joue et
ses lèvres tremblent. Soudain, quelque chose me compresse les doigts.
Sa main qui tient toujours fermement la mienne.
Ces deux jours en Belgique nous auront permis de nous découvrir. Plus
que durant toutes ces années où nous avons travaillé ensemble.
Ses doigts ne quittent pas les miens, et j’en suis ravi. Je décale une mèche
de ses cheveux blonds que je glisse derrière son oreille. Ses grands yeux
gris larmoyants me brisent le cœur ; je ne sais pas comment l’aider.
— C’est fini, Violette.
Tout à coup, elle se laisse tomber dans mes bras, son menton heurte mon
épaule. Elle continue de pleurer pendant un long moment, me laissant
complètement interdit. Je tapote son dos avec compassion.
— Merci, souffle-t-elle.
Tout le monde aurait agi pareil, non ?
Inconsciemment, je la serre un peu plus fort contre moi, elle en a besoin.
Et peut-être que moi aussi.
Chapitre 17

10 décembre 2019 ~ Otis

Je ne sais pas combien d’heures nous restons blottis l’un contre l’autre sur
son canapé, à écouter des vieux vinyles. De temps à autre, mes lèvres
embrassent le front de Louison quand j’ai l’impression qu’il pense trop ou
qu’il se crispe entre mes bras.
Je n’ai pas envie qu’il panique. J’ai simplement besoin de son corps
contre le mien ; peut-être de plus, seulement s’il souhaite me l’offrir.
J’essaie de ne pas m’emballer, mais c’est difficile. Chaque fois que je croise
son regard vert foncé, mon cœur palpite avec frénésie.
Comment peut-il avoir un tel effet sur moi ?
Quand je repense à ses doigts sur la partie la plus intime de mon
anatomie, presque timides et si doux, ça me rend dingue. Jamais une simple
histoire de branlette ne m’a mis dans un état pareil. C’est comme si je
redevenais ado. Je m’emporte pour un mec qui m’a seulement masturbé et
ne m’a jamais promis davantage.
Les yeux rivés sur l’horloge du salon, mon cœur rate un battement lorsque
je me rends compte qu’il est minuit passé. Nous sommes le 10 décembre.
Violette.
Je me glisse hors des bras du jeune médecin et m’excuse pour me rendre
aux toilettes. Une fois seul, j’attrape mon téléphone afin d’envoyer un
message à ma meilleure amie.
✉ OTIS ~ Louison m’a branlé. Voilà voilà. Je pense que c’était important
que tu le saches et je crois que ça peut te redonner le sourire et t’aider à
surmonter ce 10 décembre. Je t’aime.
Mon propre message me fait marrer. Heureusement que Violette n’est
jamais gênée par mon langage. Il faut dire qu’elle possède elle aussi un
vocabulaire des plus fleuris. Les bien-pensants ne sont pas nos meilleurs
potes.
Comme Violette ne me répond pas – et que je n’ai pas envie que Louison
pense que j’ai la diarrhée – je quitte les toilettes, me lave les mains – alors
que je n’ai même pas pissé – juste histoire de sentir l’amande douce.
Lorsque je rejoins Louison au salon, il est debout et éteint la platine.
— Je suis fatigué, dit-il simplement.
— Je vais y aller, alors.
Face à ma moue déçue, il s’avance de quelques pas, les yeux trop brillants
pour être insensible, puis me caresse la joue.
— Je regretterai cette proposition demain, mais… tu peux dormir ici si tu
veux.
— Dans la chambre d’amis ?
— Dans mon lit, chuchote-t-il avec une sensualité dingue.
Mon pantalon va exploser.
Alors que nous montons les escaliers pour rejoindre sa chambre, nos
lèvres ne se quittent plus, nous sommes traversés par le même désir
fulgurant et irrépressible. Nous manquons de nous casser la figure à
plusieurs reprises. Il ouvre sa porte avec maladresse, allume la lumière, puis
se laisse tomber sur son lit.
Tandis que j’approche de lui tel un lion qui rôde autour de sa proie, une
flamme intense danse dans ses prunelles. Un mélange d’appréhension et de
fièvre.
Je m’installe à califourchon sur son corps, et mes mains s’attardent déjà à
dégrafer son pantalon. Mes baisers deviennent plus profonds, imposant à sa
respiration un rythme infernal. Quand ses doigts retiennent brusquement
mes poignets, je lis désormais la panique et la peur dans son regard.
— Je ne peux pas.
Mon front brûlant contre le sien, je m’apprête à faire machine arrière. Je
ne suis pas un abruti fini, je sais respecter les envies des autres. Si Louison
ne souhaite pas s’engager sur ce terrain, j’accepterai.
Toutefois, son corps est en totale contradiction avec ses paroles. Son
bassin se soulève pour se presser contre le mien. Je pose doucement ma
main sur son boxer déformé, lui arrachant un long soupir de contentement.
— Tu en as envie, pourtant, soufflé-je à son oreille.
— C’est trop tôt, je ne suis pas…
Prêt ? Gay ?
Sa voix se meurt sous le simple effleurement de mes doigts sur le tissu.
— J’aimerais tester quelque chose avec toi, mais si ça te paraît bizarre ou
désagréable, tu m’arrêtes, OK ?
Je lis une pointe d’angoisse dans ses beaux yeux, toutefois il finit par
hocher la tête, ses mains accrochées autour de ma taille. Je le fais basculer
sur le lit, lui retire son polo, puis dépose une multitude de baisers le long de
son torse. Je descends jusqu’à son jean déboutonné, glisse le boxer sur ses
cuisses.
Sa respiration est de plus en plus saccadée, ses doigts se crispent sur le
tissu de ma chemise. Lorsque ma bouche effleure son bas-ventre et que je
viens le goûter tout entier, il ne peut retenir un long gémissement. Je relève
les yeux vers lui, remarque ses traits tendus par la vague de plaisir qui le
traverse.
— Oh, bordel de…, grogne-t-il entre ses dents.
Ça me donne envie de rire, mais je suis trop concentré sur la délicate
torture que je lui inflige.
Il ne lui faut que quelques minutes pour atteindre l’extase et s’enfoncer un
peu plus encore sur le matelas, le souffle irrégulier.
— C’était…
Il ne trouve pas de mot et bêtement, je me sens fier. Je m’allonge à ses
côtés, caresse ses cheveux avec douceur. Il est si beau. Toute sa personne
respire la bonté et la douceur.
Je sais que je commets une erreur. Mon cœur d’artichaut est encore en
train de tomber amoureux, et je vais sûrement me brûler les ailes, comme
toutes les fois précédentes. Néanmoins, je n’ai pas la force de repousser les
sentiments qui m’envahissent, je préfère me laisser traverser par la
plénitude que me fait ressentir son regard tendre.
Louison passe ses mains derrière mon crâne, son front cogne contre le
mien. Il appuie sur nos têtes pour les coller un peu plus.
— J’aimerais te rendre la pareille, souffle-t-il. Mais, je… c’est vraiment
trop tôt.
Mon cœur loupe un battement. Je suis déçu bien sûr, cependant je suis de
ceux qui peuvent donner sans rien attendre en retour.
Alors je vais m’endormir avec ma frustration et mon sexe qui pointe vers
la lune.
Tant pis, je ferai avec.
Louison se dérobe de mon étreinte pour aller éteindre la lumière de la
chambre, nu comme un ver.
Ne regarde pas, Otis Baron. Tu te fais du mal.
Je me déshabille dans le noir, gardant simplement mon boxer, puis me
glisse à ses côtés sous les draps. Je ne sais plus quelle attitude adopter.
Dois-je l’attraper dans mes bras et le blottir contre moi ? Ou bien dois-je
rester de mon côté du lit avec ma trique du diable et mon ego meurtri ?
Je choisis la deuxième option.
Pourtant, deux minutes plus tard, une main se faufile dans mon dos,
jusqu’à se perdre sur mon sous-vêtement déformé.
— Je ne peux pas te laisser comme ça, chuchote Louison à mon oreille.
Comme plus tôt dans la journée, ses doigts s’enroulent autour de moi, me
caressent avec volupté. Je perds pied en peu de temps, la chaleur de cet
homme contre mon dos affolant le moindre de mes neurones.
Nous ne mettons pas longtemps à nous endormir, dans les draps souillés
de nos ébats.
C’est fatigant d’aimer.

***

10 décembre 2019 ~ Louison

J’ai dormi comme un bébé, ma tête posée sur l’épaule d’Otis. Je me suis
réveillé vers 10 h 30, ses longs cheveux bruns chatouillant mon nez.
L’homme à mes côtés bouge un peu, puis il se rendort, ses traits détendus.
Ses bras sortent du lit et dévoilent le haut de son torse. Alors que je pensais
regretter de l’avoir entre mes draps, je me surprends à le dévorer du regard.
C’est étrange, je ne culpabilise pas. Je trouve Otis plus beau que jamais, le
nez légèrement retroussé. J’ai peut-être même envie de glisser mes doigts
sur sa peau que je devine brûlante, tant la chaleur du lit est étouffante.
L’adrénaline et l’ardeur qui m’ont envahi hier ne semblent pas vouloir me
quitter, bien au contraire. J’observe son dos musclé, sa nuque, sa mâchoire
carrée, ses longs cheveux détachés qui ondulent, et je suis de nouveau
submergé par un désir intense.
Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ?
Soudain, mon cœur manque un battement et je panique. J’ai fait des
choses avec un mec. Je repense à sa bouche autour de moi, à sa langue qui
titille ma peau.
Mon dieu.
Je quitte les draps à la va-vite, les joues rouges. Bien sûr, Otis grogne,
mais je ne me retourne pas et m’enferme dans la salle de bain.
À double tour.
Je me regarde dans le miroir, totalement écarlate et misérable. J’ouvre le
robinet, puis me passe un peu d’eau sur le visage afin de rassembler mes
idées.
— Tu déconnes, Louison, lancé-je à mon reflet.
Mon regard se porte désormais sur mon intimité qui réagit beaucoup trop
à mes pensées salaces. Je le pointe du doigt d’un air accusateur.
— Toi aussi, tu déconnes. Tu ne devrais pas te lever pour ça. C’est nul.
J’ai le pénis le plus traître du monde.
Bien évidemment, mon sexe ne me répond pas et continue à me défier,
pointé vers mon index.
Petit con !
— Louison ?
Je sursaute en entendant la voix d’Otis de l’autre côté de la porte.
— Euh… ouais ?
— Est-ce que tu es en train de parler avec ton pénis ?
OH. MON. DIEU.
Je ne sortirai jamais de cette salle de bain. Mon sexe et moi allons mourir
de honte ici même. Nous aurons une jolie plaque funéraire à l’entrée de ma
maison.
Ci-gisent Louison Lamy et son traître de pénis.
C’est un triste destin, mais c’est comme ça.
Otis est mort de rire, je frappe contre la porte pour le faire taire.
— Boucle-la, Otis Baron. C’est une conversation privée.
Encore plus hilare, il finit par descendre. Je glisse sous une douche glacée
pour me calmer l’esprit.
Je m’habille ensuite à la va-vite, puis rejoins le salon. Yeke yeke résonne à
fond dans la maison.
Apparemment, Otis fait comme chez lui.
Une délicate odeur effleure mes narines.
Ne me dites pas que…
Je tourne le regard vers ma cuisine et…
Si.
Otis est en train de préparer des pancakes en se trémoussant sur les
rythmes africains, et il est vêtu d’un simple boxer.
Mon boxer.
Il l’a sans doute chipé dans mon placard, et force est de constater qu’il est
diablement sexy avec. Bien plus que je ne peux espérer l’être un jour.
Lorsqu’il se tourne vers moi et me frôle de son regard brûlant, mes lèvres
s’entrouvrent malgré moi. Je ne pensais pas que ce soit possible d’être aussi
attirant.
Il n’y a pas que mon pénis qui déraille. Mon cerveau aussi. Et mon cœur
qui bat la chamade.
— J’ai préparé des pancakes.
Je déglutis difficilement, parce qu’en cet instant, il est tout ce que je
souhaite dans ma vie.
Quelqu’un de prévenant. Quelqu’un d’aimant. Quelqu’un de drôle.
Quelqu’un de tendre. Quelqu’un de courageux. Quelqu’un de beau à
l’intérieur. Il possède toutes ces qualités que j’espérais trouver chez une
femme.
Mais c’est un homme.
— C’est sympa, merci.
Lorsque je passe près de lui, il hésite un instant, puis se penche pour me
voler un baiser.
— Bonjour, souffle-t-il à mon oreille.
Sa main touche brièvement mon entrejambe par-dessus mon pantalon.
— Bonjour à toi aussi !
Voilà qu’il parle à mon pénis !
Otis explose de rire, amusé par mon malaise.
— Arrête de faire cette tête de chien battu, Louison. Je suis presque en
train de tomber amoureux.
Pardon ?
Mon cœur danse la samba dans ma tête et dans ma poitrine. Il résonne
partout, dans la moindre parcelle de mon corps qui bouillonne sous l’effet
de ces quelques mots.
Presque. Il a dit presque.
Mais moi… moi j’ai l’impression de pouvoir déjà l’effacer, ce presque.
C’est évident et effrayant.
On ne peut pas tomber amoureux en une poignée d’heures, si ?
Chapitre 18

10 décembre 2019 ~ Mathieu

— On rentre ? murmure Violette.


Après avoir échappé à ce connard de Jansen, ma collègue et moi avons
déambulé dans les rues du centre-ville, son bras collé au mien. Contre toute
attente, j’aime ce contact sur mon manteau.
Oui. J’aime sentir Violette si proche de moi. Je me sens utile. Elle
m’accorde le droit de jouer les super-héros, d’être un réconfort précieux.
Cela fait des mois que ça ne m’est pas arrivé. C’est sans doute égoïste de
trouver ma plénitude dans son chagrin, cependant je me sens détendu. À ma
place.
Alors, quand elle souffle ces deux mots qui sous-entendent que nous
allons retourner à l’hôtel et exploser cette bulle moelleuse que nous avons
bâtie, mon cœur s’alourdit.
J’aimerais continuer à me balader dans ce marché de Noël avec Violette,
en silence. J’aimerais sentir son bras se rapprocher du mien quand elle me
juge trop éloigné. J’aimerais encore servir à quelque chose.
Néanmoins, lorsque mes prunelles grises rencontrent les siennes, je hoche
la tête avec un sourire et accroche le tissu de sa veste pour l’encourager à
me suivre vers la rame de métro la plus proche.
Quand la foule s’agite autour de nous, un peu plus bruyante qu’au marché
de Noël. Violette se presse contre moi, apeurée. Pour la première fois en
plus d’une heure, ma simple présence ne suffit plus, des mots sont
nécessaires :
— Je suis là, d’accord ? Jansen est loin et…
Ma voix se brise lorsque les larmes envahissent ses yeux. D’un geste
tendre dont je ne me pensais plus capable, je pose une main sur sa joue avec
précaution, au cas où elle trouve ce geste inapproprié. Je ne tiens pas à la
brusquer.
Aujourd’hui, la géante blonde me prouve que derrière son physique
massif se cache une petite fille craintive. Je n’ai pas envie qu’elle me
considère comme une menace. J’ai toujours pensé que Violette était forte et
vigoureuse, qu’elle ne risquait pas de s’effondrer à la moindre remarque.
Désormais, mon jugement est remis en cause. Elle est, comme moi, emplie
de failles.
— Regarde-moi, d’accord ?
C’est le stratagème qu’elle a utilisé pour que je daigne grimper dans
l’avion. Ça marchera peut-être dans cette situation aussi, même si sa joue
tressaute sous mes doigts glacés.
Sa main se pose par-dessus la mienne, son regard se fixe enfin au mien et
sa respiration redevient peu à peu normale. Elle ne quitte pas mes iris
jusqu’à la sortie du métro.
Je n’avais jamais remarqué à quel point ses yeux sont incroyables. Un
cercle d’or entoure ses pupilles, tel un soleil. Un camaïeu de bleu et de gris
vogue dans ses prunelles. C’est magnifique. Presque obsédant. J’ai un mal
fou à m’en séparer lorsque notre station est annoncée. Je quitte à regret sa
joue, puis nous prenons le chemin de l’hôtel miteux sans un mot.
Au moment où nous entrons dans le hall, l’horloge affiche une heure du
matin. Le réveil risque d’être difficile.
Une fois dans la chambre, nous nous préparons pour la nuit chacun à notre
tour, puis nous nous couchons et éteignons les lumières.
Les yeux fixés au plafond, je suis incapable de dormir. Je me remémore
cette soirée des plus étranges.
Après une demi-heure à lutter avec Morphée pour qu’il m’accepte entre
ses bras, j’entends un drôle de bruit à mes côtés. Comme des sanglots.
Très vite, je comprends que Violette est en larmes dans son lit. Mon cœur
se serre. Qu’est-ce que je suis censé faire ? La laisser pleurer ? Me lever
pour lui caresser les cheveux ? Lui demander ce qui ne va pas ?
Honnêtement, je n’en sais rien.
Indécis, j’allume la lampe de chevet de mon côté. Dès qu’elle comprend
que je l’ai entendue, ma collègue retient son souffle, même si elle peine à
s’empêcher de renifler. Elle est recroquevillée en position du fœtus, dos à
moi. La crise de larmes l’accable.
— Violette ?
Elle ne répond pas.
Assis sur mon lit, je reste à fixer sa silhouette imposante qui me paraît si
frêle et fragile en cet instant.
— Ça va, m’assure-t-elle.
Quelle mauvaise menteuse…
Comme elle l’a fait la nuit passée, je viens m’agenouiller près d’elle. Avec
maladresse et une once d’hésitation, ma main se pose dans son dos. Je frotte
l’un des flamants roses de son pyjama un peu trop durement. J’aimerais que
ma caresse soit plus douce, mais je crois que j’ai perdu l’habitude. Je ne
sais plus comment agir pour avoir l’air normal et la rassurer.
Pourtant, quand ses sanglots repartent de plus belle sous la pression de
mes doigts contre sa colonne vertébrale, je me rappelle que ma mère me
cajolait de cette manière lorsque j’étais triste.
— Évacue, Violette.
C’est le terme qu’employait maman pour que je me vide de mes larmes,
pour que le désespoir me quitte peu à peu.
Évacue, mon biquet, disait-elle.
J’aimerais tellement entendre encore ces mots.
Le corps de Violette convulse tant ses sanglots sont violents. Peu à peu,
sans que je m’en rende compte, le contact de mes doigts sur son dos devient
plus tendre.
Plusieurs minutes passent, mais ma collègue demeure inconsolable. Je ne
pensais pas qu’un humain pouvait pleurer autant.
— Parle-moi.
Je me sens impuissant face à son malheur.
— Hé ho, Violette, je peux pas te laisser comme ça toute la nuit !
Quelques longues secondes passent, elle continue de pleurer, ma main
dans son dos. Puis, au moment où je n’espère plus pouvoir la consoler, elle
se retourne, la respiration erratique et les yeux plus rouges que mon vieux
poisson Oscar.
Cette vision si fragile de ma collègue me bouleverse. Ma lèvre tremble
malgré moi, comme si j’allais me mettre à chialer à mon tour. Je pose mes
doigts sur sa joue, nettoie sa peau des larmes qui la ravagent. Quand elle
ose enfin affronter mon regard, un léger sourire effleure ses lèvres.
— Je n’aurais pas cru ça de toi, chuchote-t-elle.
Est-elle surprise par la douceur et la patience dont je fais preuve ? Ou
pensait-elle que je la laisserais pleurer toute la nuit et ferais un bon gros
dodo réparateur ?
Je ne sais pas et honnêtement, maintenant qu’elle sourit, je m’en
contrefous.
— Parle-moi.
Elle réfléchit, comme si elle était perdue entre l’envie de se confier et le
besoin de conserver ses secrets.
— Que ça ne devienne pas une habitude de dormir dans le même lit…,
grogne-t-elle tandis qu’elle ouvre la couette pour que je me glisse à ses
côtés.
Malgré toutes les larmes du monde, Violette est encore capable d’humour.
Cette nana est épatante.

***

10 décembre 2019 ~ Violette

La nuit précédente, j’étais celle qui réconfortait et écoutait. Aujourd’hui,


les rôles sont inversés. Je ne sais pas pourquoi j’autorise Mathieu à
s’allonger à mes côtés. Surtout, je ne sais pas pourquoi je me sens prête à
évoquer des pans de ma vie que seul Otis connaît.
D’ailleurs, c’est son message un peu plus tôt dans la soirée qui m’a donné
envie de pleurer. Je lui ai brièvement répondu que tout allait bien, alors
qu’en réalité, c’était le chaos dans mon esprit, le malaise total dans mon
cœur.
J’ai repensé à ce 10 décembre, à cette soirée où le destin ne m’a pas fait
de cadeau, où le genre humain m’a dégoûtée plus que n’importe quel autre
jour.
Je pourrais me méfier de Mathieu. Il représente tout ce que je suis censée
détester dans ce bas monde. Pourtant, je ressens l’envie de me confier. Otis
n’est pas là, il est sans doute en train de batifoler avec son beau Louison, et
moi je n’ai aucun droit de lui saper son bonheur.
Mathieu m’observe avec une certaine tendresse. Il ne me presse pas,
attend respectueusement que je daigne ouvrir la bouche. Sa cuisse repose
contre la mienne, et bizarrement ça me réchauffe de l’intérieur. Je ne suis
pas gênée par cette proximité, bien au contraire.
Sans vraiment m’en rendre compte, je me rapproche un peu plus de lui,
ma hanche cognant la sienne.
— Si tu parles de ça à quelqu’un, je te tuerai, Michon.
— Je n’en doute pas.
Un léger sourire se dessine sur mes lèvres, tandis que de nouvelles larmes
arpentent mes joues sans que je puisse les retenir.
Enfin, je me décide à parler :
— Le dérapage de Jansen n’a pas arrangé les choses, mais de toute façon,
c’est compliqué pour moi tous les 10 décembre depuis vingt ans.
Mathieu s’allonge sur le côté, son bras sous son oreille et son regard rivé
sur mes traits. Son visage est si proche du mien que je peux sentir les
fragrances mentholées de son dentifrice. Par mimétisme, je m’installe dans
la même position, face à lui. N’importe qui rentrerait dans cette pièce y
verrait deux amoureux prêts à s’embrasser.
Ce que nous ne sommes pas, bien entendu.
Nous ne sommes que deux collègues… en passe de devenir amis et
confidents. C’est déjà une belle évolution.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé, Violette ?
— À part mon meilleur ami, personne n’est au courant.
— Tu n’es pas obligé si c’est trop difficile. Je peux comprendre. Si ça te
fait du bien, je peux juste rester là et te frotter le dos pendant que tu pleures.
Sa proposition est on ne peut plus sincère. Touchante. Depuis Otis, aucun
homme n’est parvenu à gagner ma confiance. Jusqu’à Michon-tête-de-con.
C’est le monde à l’envers.
— Le 10 décembre 1998, mon petit ami m’a violée.
Tout le corps de Mathieu se raidit. Les sourcils froncés et la mâchoire
crispée, il semble traversé par une vague de colère. Ma voix est enrouée par
les sanglots, je n’ose pas imaginer la tête que j’ai avec mes yeux rouges et
mon nez coulant.
— Je ne suis pas une femme comme les autres, tu sais.
— Ça, j’avais remarqué, m’interrompt-il avec une pointe de sarcasme
dans la voix.
Je ne peux que lâcher un petit rire avant de reprendre :
— Je bois rarement, je ne fume jamais et…
Je marque une pause, mes yeux déviant sur le haut de son tee-shirt afin
d’éviter son regard lorsque je prononcerais ces mots fatidiques, si
socialement inadaptés :
— Je ne baise pas.
Oh mon dieu ! Je l’ai dit.
Un long silence s’abat entre nous. Je suis incapable de relever les yeux
pour jauger sa réaction. Seules quelques personnes sont au courant de mon
asexualité.
— Tu… je… ben…, baragouine Mathieu.
Quand je lève enfin la tête pour capter son regard, je le retrouve
complètement déboussolé.
— Je n’ai pas de libido. Je ne ressens de désir pour personne.
Il gratouille son crâne, le nez plissé.
— Même pas moi ? tente-t-il de blaguer, bien que je devine son malaise.
— Désolée de te décevoir…
Amusée par sa réflexion, je mets un temps fou à remarquer que mes
larmes ont cessé de couler.
— Je peux tomber amoureuse. Et j’adore tout ce qui est bisous et câlins,
mais le reste, ce n’est pas pour moi.
— Le reste, genre… ?
— Genre le sexe en général. La pénétration, la fellation, le cunnilingus et
autres noms qui me paraissent tous plus barbares les uns que les autres.
— J’ai compris l’idée.
Il plisse à nouveau le nez, l’air perdu :
— C’est suite à ton viol que tu es… comme ça ?
Mon collègue prend des pincettes pour ne pas me blesser, ce que
j’apprécie.
— J’ai toujours été comme ça, Mathieu. Quand mes potes commençaient
à vouloir tous coucher les uns avec les autres, moi je n’en ressentais pas le
besoin. Je restais en retrait, je pensais que ça viendrait plus tard. Ça n’est
jamais venu. Mais tu connais la société… c’est inacceptable de ne pas
baiser. En revanche, si tu le fais, il faut éviter d’étaler tes fantasmes pour ne
pas passer pour un pervers. Donc pour me conformer aux exigences du
monde et à la pression sociale, j’ai couché avec un type à dix-huit ans,
histoire de me débarrasser de cette virginité qui me bouffait la vie, et puis
peut-être aussi pour ne pas mourir sans avoir essayé. J’ai passé dix minutes
à faire l’étoile de mer sur un lit étudiant qui grinçait. L’enfer.
Pourquoi je raconte tout ça, bordel ?
Mathieu me sourit avec douceur.
— Tu es passionnante, Violette.
Je fronce les sourcils et me renfrogne :
— Arrête, on dirait que tu parles de moi comme d’un cas médical.
Mathieu ricane quelques secondes, puis ses doigts caressent ma joue
comme pour balayer toute trace de vexation.
— Je le pense vraiment, insiste-t-il. La société est une connasse. Les gens
sont des connards. Et toi… toi tu n’as pas à avoir honte de qui tu es.
On croirait entendre Otis. Je sens mon collègue sincère, alors, sans que je
puisse le contrôler, mon cœur s’affole dans ma poitrine. Ça fait un bien fou
de se sentir comprise et un tant soit peu normale.
— Et ce type qui t’a violée… ? chuchote Mathieu.
— Il pensait que j’étais malade. Que je pouvais être soignée. Que sa bite
était magique, j’en sais rien… Il s’est dit que si je goûtais à la sienne, je
deviendrais tout à coup hyper addict au sexe, tu vois ? Des conneries de
mec alpha qui se pense super puissant parce qu’il possède une queue.
Je n’aime pas être vulgaire, mais je ne vois pas d’autre manière
d’expliquer ce que ce type m’a fait ce fameux 10 décembre.
Ce soir-là, Quentin m’a invitée au cinéma. Après le film, il m’a dit que
certains de ses amis faisaient une fête à la résidence universitaire, alors je
l’ai suivi. Au final, on n’a pas trouvé ses potes, il m’a donc proposé de
mater un autre film dans sa chambre. J’ai accepté, je m’étais souvent
retrouvée dans sa piaule, blottie dans ses bras, sa main caressant mes
cheveux. Pourquoi cette fois aurait dû être différente ?
Lorsque j’ai senti ses doigts glisser sous mon tee-shirt, je l’ai repoussé.
Une fois. Deux fois. Il a tenté de m’amadouer en déposant des baisers dans
mon cou. Puis, quand il m’a contrainte à m’allonger sur son lit, je me suis
débattue. Il a ricané, et dans ses prunelles, je n’y ai lu que de la méchanceté.
Quentin a simplement dit, comme si ça justifiait ses actes : « On est
ensemble, toi et moi. Tu pensais vraiment que j’allais me contenter de
t’embrasser ? Ta langue, j’aimerais beaucoup la sentir autre part, si tu vois
ce que je veux dire. »
Je voyais très bien. Il n’a pas tenté de me contraindre à la fellation. Il
devait se douter qu’avec mon caractère de feu, je lui aurais arraché les
couilles avec les dents.
Il s’est contenté de me bloquer avec son corps de gros dégueulasse, de
remonter ma jupe et de baisser ma culotte. J’ai serré les cuisses tant que j’ai
pu, mais à un moment donné, la sidération et la peur ont pris le dessus.
Je me suis laissé faire. Parce que je n’avais plus d’autre choix. Parce que
ses doigts autour de ma gorge m’effrayaient plus que toute autre chose au
monde. Il a pris possession de mon corps sans la moindre douceur, sans la
moindre considération.
Quand il a terminé son affaire, il a trouvé le culot d’embrasser mes lèvres.
J’ai eu envie de lui cracher au visage, mais je n’en ai pas eu la force. Avec
un air narquois et fier de lui, il a lancé un simple mot qui m’a donné un peu
plus envie de vomir : « Alors ? ».
Je n’ai pas répondu, j’ai juste remonté mon sous-vêtement, complètement
souillée par cet homme qui était censé m’aimer. Par cet homme à qui j’avais
offert ma confiance. Par cet homme qui avait promis de m’accepter telle
que j’étais.
J’ai traversé Vannes sans pouvoir pleurer. Je revivais sans cesse cette
scène horrible.
Et Otis n’était pas là.
Il avait un match près de Paris. Je l’ai appelé et quand j’ai entendu sa
voix, j’ai fondu en larmes.
Dès le lendemain, mon meilleur ami rentrait et m’encourageait à porter
plainte. Avant de prendre ma décision, je suis allée en cours comme si rien
ne s’était passé. Je me suis confiée à ma copine de promo, mais elle m’a
juste lancé d’un air détaché : « Quentin est un mec, hein. Normal qu’il ait
des besoins. Puis t’es sa copine… T’aurais préféré qu’il aille en baiser une
autre ? »
Si même ma meilleure amie jugeait que je n’avais pas été violée, alors
c’était peine perdue. J’ai envoyé un message à Otis pour le prévenir que je
n’irai pas à la gendarmerie, que ça ne servait à rien.
Une demi-heure plus tard, il débarquait sur le campus en furie. Je n’avais
jamais vu autant de haine dans son regard. Il a trouvé Quentin à la porte de
la résidence universitaire, et l’a démoli.
Quand j’y repense, je me dis que quelques dents en moins, ce n’était pas
si cher payé.
J’ai croisé ce mec immonde tous les jours à la fac. Il ne m’a plus jamais
importunée, sans doute trop lâche et peureux à l’idée qu’Otis revienne.
Cependant, le mal était déjà fait. Il m’avait brisée.
— Tous les hommes ne sont pas comme ça, m’assure Mathieu.
Je sais. Otis est parfait. Il traite toujours ses partenaires dans le respect.
Néanmoins, il ne pourrait pas vivre sans sexe, il me l’a dit à maintes
reprises. Pour lui, les relations intimes sont le ciment du couple.
— Un jour, tu trouveras un homme qui t’aimera telle que tu es, d’accord ?
Et je ne mentais pas quand je disais que tu es passionnante, Violette.
Nous restons silencieux pendant de longues minutes, à nous fixer dans le
blanc des yeux. C’est étrange comme je suis à l’aise avec ce type que je
pensais détester. Quelque chose s’est transformé sans que je puisse mettre le
doigt dessus. Je suis épatée par la bienveillance dont il peut faire preuve.
Je me sens libérée d’un poids maintenant que je lui ai parlé. Je n’ai plus
envie de pleurer. Comme Otis, Mathieu parvient à m’apaiser et me rassurer.
Une nouvelle fois, ses doigts se posent sur mon visage. J’aime cette
sensation. J’aime l’avoir près de moi. C’est déroutant, et pourtant, c’est la
stricte vérité. Je me sens mieux quand il est entre mes draps. Notre
proximité est peut-être indécente, mais je suis persuadée qu’en cet instant, il
s’en fiche autant que moi. De la pulpe de son pouce, il caresse ma lèvre
inférieure.
— Tu aimes les baisers, n’est-ce pas Violette ?
Je hoche la tête machinalement, son visage toujours aussi proche du mien.
Une drôle de lueur traverse ses iris, un éclat que je ne parviens pas à
décrire.
— J’aimerais t’en offrir un. Je peux ?
Mes joues deviennent plus roses que les flamants sur mon pyjama. Ses
prunelles pétillent d’espièglerie, tandis qu’il approche ses lèvres des
miennes. C’est la première fois qu’un homme me demande l’autorisation
pour m’embrasser.
Je ne pense pas que ça signifie grand-chose pour lui, c’est sans doute une
façon de me remercier pour mes confidences, j’imagine. Toutefois, j’hésite
un instant à le pousser pour qu’il tombe du lit.
— Un smack, m’assure-t-il. Rien de plus.
Avec son regard taquin, on dirait un adolescent. Malgré moi, je hoche la
tête pour lui donner l’autorisation. D’une douceur sans pareille, sa bouche
se pose sur la mienne. C’est un contact tendre, quoiqu’un peu frustrant.
Mais qu’est-ce qu’il me prend ?
Un smack. Rien de plus.
— Bonne nuit, Violette, chuchote-t-il contre mes lèvres.
Il se tourne de l’autre côté pour dormir. Apparemment, il compte rester
dans mon lit. Il allonge simplement le bras pour éteindre la lumière. Je
tâtonne sur la table de nuit afin de trouver mon téléphone. J’envisage
d’envoyer un texto à Otis pour lui raconter ce qu’il vient de se passer, mais
je me ravise au dernier moment.
Ce n’était rien du tout.
Un smack. Rien de plus.
Chapitre 19

11 décembre 2019 ~ Otis

Je n’ai aucune envie de quitter Louison. Blotti contre lui, nos corps
emboîtés ensemble à merveille, lui la petite cuillère, moi la grande, je
grogne d’exaspération lorsque j’entends mon téléphone vibrer sur la table
de nuit.
Louison s’agite dès que je bouge. Il plisse le nez et peine à quitter les bras
de Morphée. Le reste de la journée a été platonique, nous avons simplement
passé des heures à nous raconter nos vies, nos plans pour l’avenir, nos
désirs.
Nous avons fini par monter dans sa chambre, et nous retrouver enlacés
dans son lit. Je bandais comme un malade chaque fois que ses doigts
frôlaient ma peau, néanmoins je suis resté respectueux et ai tenté de
camoufler mon excitation. Je me suis endormi au petit matin, tendu comme
un string et sans moyen de libérer la tension qui m’envahissait.
Ce matin, tandis que j’éteins l’alarme, le constat est cuisant.
Je n’ai pas débandé de la nuit, j’en suis sûr. Génial.
Je tente de m’échapper des draps, mais Louison me contraint à rester
contre lui en agrippant l’élastique de mon caleçon. Avec fureur, il me vole
un baiser incroyable. Mon cœur vibre dans ma cage thoracique et une tout
autre partie de mon anatomie devient si douloureuse que je m’extirpe du lit
pour éviter de lui sauter dessus.
— Tu dois vraiment partir ? gémit l’interne.
Peut-il être plus sexy ? C’est indécent.
— Je récupère Violette dans une heure et demie au parking de
covoiturage. Elle va me tuer si je suis en retard. Elle déteste ça.
Louison grimace pour me prouver sa frustration.
Et moi, ma frustration va déchirer le tissu de mon boxer si ça continue
comme ça.
Je saute dans la salle de bain sans un mot de plus et me glisse sous l’eau
chaude. Je ne cesse de penser que dans la pièce d’à côté, un homme bien
trop canon est alangui sur le lit, les draps recouvrant à peine son corps à
moitié nu.
Je ferme violemment les paupières pour tenter d’effacer ces images de
mon esprit, mais bien entendu, c’est peine perdue. Ce type me rend dingue.
Complètement dingue. Mes mains naviguent sur ma peau hâlée, et même si
j’aurais préféré ne pas en arriver là, elles viennent caresser ma virilité au
bord de la rupture.
Je culpabilise de me laisser aller à me masturber alors que Louison est si
proche. Cependant, si cette nuit est restée chaste, ce n’est pas pour rien. Il
n’est pas prêt à m’offrir plus. Il appréhende que nos caresses joueuses
deviennent plus entreprenantes.
Parfois, je me demande s’il réalise que je suis un mec. Dans nos
conversations, il a évoqué ses perspectives d’avenir et ça se rapproche un
peu trop du : « une gentille femme, trois enfants et une villa ».
Ce que nous vivons est éphémère. Il est temps que je m’enfonce ça dans
le crâne une bonne fois pour toutes.
Malgré mes idées noires, je me libère de mes tensions dans un râle
rauque. Mes doigts s’éloignent de ma peau, et peu à peu, je recouvre mes
esprits, le front collé contre la paroi de douche.
Éphémère, Otis ! Comme le plaisir que tu ressens en cet instant.
Une fois habillé, je retrouve Louison, toujours affalé sur le lit. Il redresse
la tête et me dévore du regard.
— Tu n’es pas censé aller bosser, toi ? lancé-je pour esquiver le malaise
qui m’envahit.
— Je suis de garde cette nuit.
Il grogne de mécontentement et arbore une moue d’enfant contrarié. Je
m’approche du lit, hésite un instant à me pencher pour l’embrasser. En le
quittant ce matin, c’est comme si je signais la fin de cette parenthèse
paradisiaque. Ces dernières vingt-quatre heures passées ensemble ont été
merveilleuses, mais lorsque la réalité nous rattrapera, nous replongerons
dans notre quotidien, et peut-être oublierons-nous ces instants enchanteurs.
— Je dois filer, annoncé-je.
J’attrape mon téléphone sur la table de nuit, un nouveau message de
Violette s’affiche.
✉ VIOLETTE ~ Tu fais quoi ? Je t’attends, moi. Et Mathieu ne veut pas
me laisser seule de peur que quelqu’un me kidnappe sur le parking de
covoiturage. J’ai la dalle et ça caille. Arrête de te faire astiquer le poireau
par ton médecin et viens me chercher. Merci.
Vu le ton qu’elle emploie, tout me laisse à penser qu’elle va me tuer dans
d’atroces souffrances.
✉ OTIS ~ J’arrive.
Dans un bon quart d’heure, mais elle n’a pas besoin de le savoir.
— À la prochaine ? osé-je demander à Louison.
J’en doute.
— Euh… ben oui, bien sûr. Pourquoi pas ?
Parce que je sens qu’il hésite et qu’il est totalement perdu ?
Dans mes bras, il semblait parfois trouver des réponses à ses questions,
mais la seconde qui suivait, il devenait glacial, un air inquiet sur ses traits.
Je ne veux rien lui imposer. Je ne veux pas qu’il se sente obligé de quoi
que ce soit. Je n’aurais pas dû évoquer mes sentiments naissants, parler de «
presque » amoureux.
Si tout s’arrête maintenant, ce sera peut-être moins dur.
Lorsque j’ouvre la porte de sa chambre, il m’interpelle à mi-voix :
— Otis ?
J’aime tellement la manière dont il prononce mon prénom. C’est comme
si je l’entendais pour la première fois.
Je me retourne, une lueur d’espoir au creux de la poitrine.
— Nan, rien, oublie.
OK. J’ai compris.
Je claque la porte. C’est sûrement mieux ainsi.
***

11 décembre 2019 ~ Louison

Espèce de lâche de merde, Louison Lamy !


Je cogne plusieurs fois ma tête contre le matelas.
— Bordel de chiottes !
Je m’assois sur le lit, puis attrape ma tête dans mes mains, dépité. Je m’en
veux d’avoir laissé Otis filer de cette manière. Quand je l’ai interpellé alors
qu’il s’apprêtait à partir, j’étais sur le point de lui demander de m’accorder
un dernier baiser. Parce que, même si ça me tue à petit feu et que je ne
trouve pas ça normal, ses lèvres me manquent déjà. J’aime la façon dont il
parle, avec intelligence et sarcasme, mais bien sûr, j’aime aussi la façon
dont il s’en sert, pour m’embrasser ou pour…
Oh mon dieu ! Rien que d’y penser, c’est la fête du slip dans mon boxer.
Ou la fête du boxer dans mon slip, je ne sais pas, je ne suis plus capable
de penser correctement.
Sans doute s’attendait-il à ce que je lui donne un autre rendez-vous pour
continuer nos discussions ou approfondir nos premières caresses. Tout mon
corps le réclame, pourtant un grand point d’interrogation se forme au-
dessus de mon crâne.
Comment puis-je ressentir de tels sentiments pour un autre homme ?
Je ne me suis jamais, au grand jamais, senti attiré par un mec. Même au
lycée, quand tout le monde se découvre et que les premiers
questionnements sur la sexualité arrivent, je ne me suis pas posé de
question.
Il a fallu que je le rencontre lui, à moitié nu sur un brancard. Il a fallu que
ses iris de jade prennent possession des miennes pour que mon cœur entame
une envolée lyrique. Il a fallu sa bouche sur la mienne, ses lèvres sur mon
corps, ses doigts sur ma peau, pour que les sentiments naissent.
Sur le coup, quand il est arrivé devant chez moi dans cette foutue chemise
blanche, j’ai pensé que ce n’était que de l’attirance malsaine. Ma vie est un
peu compliquée en ce moment, je me suis dit que mon cerveau déconnait,
cherchait un peu de défi dans mon existence si morne, rythmée par métro-
boulot-dodo.
Je croyais bêtement que ce que j’avais vécu avec Rose quelques semaines
plus tôt signifiait quelque chose. Maintenant qu’Otis a posé ses mains sur
moi, je comprends que ça ne représentait rien. J’ai voulu croire qu’une fois
que j’aurais cédé à la tentation, tout reviendrait à la normale, et finalement
c’est pire qu’avant.
Mes pensées sont connectées sur sa fréquence, je ne vois que lui, ne pense
qu’à lui. Nous avons passé des moments merveilleux ensemble, et même si
j’ai adoré nos rapprochements physiques, ce n’est pas ce que je retiens de
ces deux jours.
Ce qui m’a le plus marqué, c’est sa personnalité. Son caractère. Sa
manière d’être. La façon dont il me regardait, tel un félin, mais en peluche.
J’aime tout chez Otis. C’était plus que l’attirance des corps. C’était
l’attirance des âmes.
***

Je passe une bonne partie de la journée à ruminer, tantôt affalé sur mon lit,
tantôt allongé sur mon canapé. J’écoute Yeke yeke en boucle et imagine le
corps d’Otis bouger en rythme avec la musique.
Autant dire que ça ne m’aide pas du tout.
J’arrive au travail sans aucune motivation, la main pendue à mon
téléphone au cas où il essaierait de me joindre. Solène me fait signe de me
dépêcher, car comme d’habitude, les Urgences sont blindées.
Pendant plus de quatre heures, je soigne les petits bobos du quotidien, une
femme avec un concombre coincé où je pense, une ou deux crises
d’appendicite… Je manque déjà de m’écrouler sous la fatigue quand Julie et
Mélissa, les deux inséparables infirmières, me passent devant avec un grand
sourire :
— Tes cernes ressemblent au décolleté de ma grand-mère, lance Mélissa,
fière de sa blagounette.
— C’est-à-dire qu’ils tombent jusqu’à ton nombril, précise Julie.
La rousse tempétueuse donne un coup de coude à sa copine, les sourcils
froncés.
— Arrêter d’expliquer mes blagues, Ju’. Louison est un grand garçon, il
peut comprendre tout seul, même s’il a une tête de puceau premier de la
classe.
Les deux femmes explosent de rire, trop contentes d’elles.
— Je vais fumer une clope, lance Mélissa. Tu prends cinq minutes avec
nous ?
Si quelqu’un me voit, je suis foutu.
Cinq petites minutes… Ce n’est pas grand-chose, si ? J’ai vraiment besoin
de prendre l’air. Juste cinq minutes. Sinon, c’est moi qui vais finir sur un
brancard.
Je suis les deux allumées le plus discrètement possible, mais comme elles
se marrent à gorge déployée, tout le monde se retourne sur notre passage.
On se retrouve dehors, pas loin de l’endroit où l’hélico décolle en cas
d’urgence. Julie s’adosse au mur en béton et pousse un long gémissement
de fatigue :
— J’ai trente ans et j’ai l’impression d’en avoir vingt de plus… Ce taf va
me tuer.
— Ah non, commence pas à geindre ! riposte sa copine. Je suis là pour
parler d’autre chose que du boulot pendant cinq minutes, c’est trop
demander ?
Se sortir le travail de la tête alors que nos collègues galèrent pendant notre
pause, c’est compliqué.
— OK. Comme personne ne veut parler, insiste Mélissa. Je commence.
Cette fille est vraiment jolie. Avec son carré plongeant auburn, elle
ressemble à Fauve Hautot. Elle respire la bonne humeur et l’espièglerie,
j’aime me changer les idées en sa compagnie.
En comparaison, sa copine blonde est beaucoup plus douce et tempérée, je
trouve qu’elles forment un merveilleux duo.
— Je suis amoureuse.
— Encore ? s’exclame Julie.
Mélissa croise les bras sur sa poitrine et ronchonne :
— Cette fois, je suis à peu près persuadée que c’est le bon. Tu sais, grand-
mère Patachoux ?
Julie hoche la tête, mais moi, je ne suis plus.
— C’est ma grand-mère aux seins tombants, m’éclaire Mélissa. On vient
de lui détecter Alzheimer, elle pète complètement un boulon… Comme
mon père est plein de fric et qu’il déteste sa mère, il l’a casée dans un
établissement hors de prix pour les vieux. Genre un EHPAD de luxe, tu
vois. Du coup moi ça m’a fait un peu pitié, je trouve ça super triste pour
mamie Patachoux. Elle bave et elle pique de la moustache, mais
franchement, elle mérite pas ça. Je suis allée lui rendre visite la semaine
dernière, parce que ça me crevait le cœur de la savoir toute seule là-bas, et
que j’avais pas envie de mourir et de finir en enfer.
Mon dieu… On a déjà dépassé nos cinq minutes de pause là, non ?
— Viens-en au fait, s’impatiente Julie.
— J’ai surpris grand-mère Patachoux en train de loucher sur le cul d’un
médecin, genre ses yeux qui sortaient de sa tête et tout.
Les chiens ne font pas des chats apparemment.
— Et franchement, le spectacle était pas mal. Mais alors quand le mec
s’est retourné, c’était encore mieux. J’te jure, j’ai eu des bouffées de
chaleur, j’ai cru devenir ma mère avec ses histoires de ménopause.
— Et ? insiste Julie.
— Et rien, bougonne Mélissa. Il est canon, je suis canon, c’est le
neurologue de mamie Patachoux, donc je vais traîner beaucoup à l’EHPAD
« Les oiseaux », c’est tout. Je pense d’ailleurs y retourner demain en fin de
journée.
La blonde paraît un peu dubitative.
— Arrête de faire cette tête, Ju’. Regarde par toi-même. Tape Mathieu
Michon sur internet et tu trouveras de belles photos de lui en blouse blanche
à côté de papys et mamies en couche.
Cette fille est intenable. Néanmoins, Julie se plie à son petit jeu et
consulte l’ami Google. Lorsqu’elle trouve enfin une photo du médecin, elle
arbore une moue indécise.
— Mouais… pas mal… Je préfère quand même le patient de la chambre 3
avec son tribal sur le biceps.
Otis.
Sa simple évocation me file des palpitations.
— T’en penses quoi, Louison ? me demande Julie en agitant son
téléphone devant mon nez. Le côté sage de son neurologue ou la crinière
sauvage de l’inconnu de la chambre 3 ?
Pas si inconnu que ça, vu comment ses lèvres ont dévoré mon corps.
— Loulou, ça roule ? lance Mélissa, étonnée par mon regard ahuri.
— Dites, les filles…
Ferme-la, Louison Lamy.
— Vous avez déjà couché avec une autre femme ?
Les deux infirmières échangent un regard complice, puis explosent de
rire. Je ne sais pas comment j’ai pu oser prononcer de telles paroles. Ce sont
mes collègues, pas mes copines.
— Tu fantasmes sur les lesbiennes, Louison ? se moque Julie.
— Le chaud Loulou est à deux doigts de nous proposer un plan à trois ou
je me trompe ? renchérit Mélissa.
J’aurais mieux fait de fermer ma grande bouche. La rousse s’approche de
moi, sa cigarette au bec, puis pose une main compatissante sur mon épaule.
— Désolée de te décevoir, mais… tu es un peu comme un petit frère pour
nous.
Je me prends un râteau alors que je n’ai rien demandé ! Ma vie est
navrante !
— Ce… n’importe quoi, bredouillé-je. C’est juste que… Toi Julie, si tu
faisais des choses avec une autre fille, tu te considérerais lesbienne ?
— Des choses comme ? s’amuse la rousse, ravie de me voir si mal à
l’aise.
Saleté !
Plus compatissante, Julie finit par répondre :
— Je ne sais pas, Louison. Ça ne m’est jamais arrivé. Pourquoi tu
demandes ça ?
Je suis trop rouge pour espérer cacher la vérité.
— J’ai… eh ben… en fait…
— Accouche Loulou ! râle Mélissa. On a dit cinq minutes de pause, pas
trois heures.
C’est l’hôpital qui se fout de la charité !
Cependant, sous la pression et sans doute parce que j’ai besoin de me
confier à quelqu’un, je prononce à haute voix ce que je redoute tant :
— J’ai peut-être malencontreusement fait des trucs avec le type de la
chambre 3.
— WHAAAAAT ? crie Mélissa, la mâchoire décrochée.
— Malencontreusement ? répète Julie, le nez plissé.
Je n’ai pas le temps de répondre, nous entendons une voix qui nous glace
le sang à quelques pas derrière nous :
— Vos histoires de fesses n’intéressent personne, docteur Lamy.
Le big boss, nous lance un regard narquois et paraît sur le point de nous
frapper avec une cravache. Mélissa et Julie frissonnent de terreur à mes
côtés.
J’ai honte. Bon Dieu que j’ai honte.
Alors que le grand chef nous suit pour s’assurer que nous retournons à
notre mission principale, Mélissa se penche vers moi :
— Gay, lesbienne, hétéro, pansexuel, et tous les autres trucs que j’retiens
pas… on s’en fout, OK ? Prends tout ce qui est bon à prendre.
Oh, Mélissa, si tu savais…
Si tu savais comme j’ai envie de le prendre.
Chapitre 20

11 décembre 2019 ~ Violette

Mais qu’est-ce que fiche Otis ? Je suis crevée, moi ! Je ne rêve que d’une
chose : profiter de mon week-end pour dormir, dormir et encore dormir.
Entre deux siestes, mon meilleur ami me racontera ses aventures sexuelles
palpitantes. J’espère vraiment qu’il n’a pas mangé toute la glace menthe-
chocolat…
Quand Otis arrive enfin, il ne prend pas la peine de couper le moteur et se
contente de lancer un salut de la main à Mathieu. Mon collègue m’aide à
porter ma valise pour la ranger dans le coffre. Je reste ensuite plantée face à
lui sans savoir comment agir.
— Bon, ben… à lundi ? osé-je à mi-voix.
Mathieu sourit à pleines dents et, avec un naturel déconcertant, dépose
une bise sur ma joue. Otis nous mate à travers le rétroviseur intérieur, et
forcément, je vire écarlate.
— À lundi.
Je grimpe au plus vite dans la voiture.
— J’suis pas le seul à avoir pécho apparemment, raille mon meilleur ami.
— Ferme-la et démarre.
Tandis qu’il quitte l’aire de covoiturage, j’observe la silhouette de mon
collègue qui devient de plus en plus minuscule. Mon cœur se serre. Ces
deux jours étaient… incroyables. Déstabilisants. Mémorables. Je me
rappelle ces deux nuits passées dans le même lit, un sourire aux lèvres.
— Nan, mais t’as vraiment pécho Michon-tête-de-con ? hurle soudain
Otis, me faisant sursauter au passage.
— N’importe quoi !
— Alors pourquoi tu souris comme une niaise ?
Touchée.
— Et pourquoi il t’a embrassé si près des lèvres que j’ai cru qu’il allait te
rouler une pelle ?
Coulée.
Je hausse les épaules, peu encline à répondre à ses interrogations.
Je suis fatiguée, bon sang !
Otis pile au beau milieu d’une route de campagne, puis s’arrête sur le bas-
côté.
— Je ne redémarrerai pas cette voiture tant que tu ne m’auras pas raconté.
Quel gamin ! Il pourrait au moins attendre que nous soyons arrivés à
l’appart’.
Son regard devient de plus en plus insistant et la curiosité se lit sur son
visage. Alors, comme la gentille copine que je suis, je lui déballe ce qui
s’est passé ces deux derniers jours. Au cours de mon monologue, il
écarquille les yeux, pousse des petits cris aussi adorables que ridicules et
mime une danse de la victoire quand je lui annonce que Mathieu m’a
embrassée.
— Smackée est le mot exact, insisté-je.
— On s’en fout, Vio’ ! C’est un petit pas pour l’humanité, mais pour toi,
c’est le truc le plus chaud que tu aies vécu en vingt ans.
Je lève mon majeur dans le but de le faire taire mais il continue de se
marrer.
Pourquoi ce mec est mon pote, déjà ?
Otis consent enfin à redémarrer, l’air fier. Que va-t-il s’imaginer ? Que
Mathieu Michon va me convaincre de coucher avec lui ? C’est stupide…
Même si je développais des sentiments pour mon collègue – ce qui reste
très très hypothétique – ça ne changerait en rien ma vraie nature. Je suis
asexuelle. Un point c’est tout.
C’est difficile à comprendre pour mon meilleur ami qui vit pleinement sa
sexualité. Je ne lui en tiens pas rigueur, bien que ses maladresses me fassent
parfois souffrir. Comme aujourd’hui…
Et si le truc le plus chaud que je désirais, c’était un smack dans une
chambre d’hôtel ? Pourquoi ça devrait être un problème ?
Une fois rentrés, j’entraîne Otis sur le canapé.
— Alors, cette branlette ?
Il rougit, et moi, je me bidonne.
Chacun son tour, traître !
Otis cache son visage avec ses mains, on dirait un enfant derrière sa
carrure de boxeur pro.
— Allez, raconte ! Je n’ai aucune libido, en revanche je suis friande des
potins qui concernent la vie sexuelle de mes amis.
Il s’assoit en tailleur sur le canapé, le visage contrit. Quelque chose
cloche. J’ai peur que l’histoire ne soit pas aussi joyeuse que je l’imaginais.
Otis commence à me raconter ses multiples péripéties ; je bois ses paroles.
Quand il en vient aux détails plus intimes, j’entrouvre les lèvres, à la fois
choquée et contente pour lui :
— Pas trop de détails, s’il te plaît.
Comme il ne se rend jamais compte lorsqu’il dépasse les bornes, Otis
ricane. Pourtant, en évoquant chaque seconde de la fellation qu’il a offerte à
ce Louison, je pense que les limites de la décence sont franchies depuis
longtemps.
C’est à mon tour de ne pas comprendre ce qui lui plaît tant dans ce genre
d’actes. Son regard pétillant d’excitation me prouve que nous venons de
deux planètes différentes sur ce plan-là.
— Bref, et après le hors-d’œuvre, du coup ? lui demandé-je, pressée qu’il
me raconte la suite.
— Rien, soupire-t-il.
— Comment ça, rien ?
— J’ai dormi sur la béquille.
Je suis à la fois horrifiée et à deux doigts d’éclater de rire.
— Vous n’avez pas couché ensemble ?
Otis secoue la tête.
— Il ne t’a même pas… en retour ?
Il déteste lorsque je n’appelle pas un chat un chat.
— Non, Violette, il ne m’a pas sucé.
Je grimace un peu, pour la forme.
— OK, ses mains m’ont un peu soulagé. Mais tu sais très bien que ce
n’est pas suffisant. Pas quand un tel désir m’habite.
— Habite ta bite, surtout !
Mon propre jeu de mots à la con me fait exploser de rire. Otis lève les
yeux au ciel, se demandant sans doute si j’ai vraiment quarante balais ou si
je ne suis qu’une adolescente dans le corps d’une quadra.
— Très drôle, raille-t-il. Très classe, vraiment. Pour parler de pipe, y’a
personne, en revanche pour lancer des blagues salaces, là y’a du monde,
hein !
Je lui file un coup d’épaule qui lui arrache un sourire. Je suis parfois
immature, mais c’est aussi pour ça qu’il m’aime.
Je m’allonge sur le canapé, ma tête reposant sur sa cuisse. Les yeux d’Otis
regardent dans le vague, emplis d’une certaine nostalgie.
Sans chercher à le brusquer, je lui demande :
— Tu vas le revoir ?
— Je ne sais pas.
Ses épaules s’affaissent, comme si le poids de cette relation naissante était
trop difficile à porter.
— Je l’espère, O’. Je l’espère vraiment.
Avec tendresse et un fin sourire mélancolique aux lèvres, Otis caresse mes
cheveux blonds. J’adore quand il se comporte comme un frère avec moi.
Dans ce genre de moment, je sais qu’il fera toujours partie de ma famille.
— Tu l’adorerais…, me dit-il soudain.
Je n’en doute pas, mon bel Otis.

***

15 décembre 2019 ~ Mathieu

Une jeune femme hurle dans les couloirs de l’EHPAD. Moi, j’ai
l’habitude de gérer les vieilles personnes en plein délire, pas les filles dans
la trentaine !
La rousse pleure toutes les larmes de son corps de manière si exagérée
que j’ai l’impression d’être dans une caméra cachée. Je m’approche
doucement, histoire de ne pas la brusquer.
— C’est ma grand-mère, s’empresse-t-elle de me dire dès que je suis à sa
hauteur. Grand-mère Patachoux. Je crois qu’elle fait une attaque cérébrale,
quelque chose dans le genre.
Je comprends mieux sa panique. En revanche, je n’ai aucune idée de qui
est cette grand-mère Patachoux. Je retiens bien les prénoms de mes patients
à l’accoutumée ; pas leurs surnoms… il ne faut pas trop m’en demander non
plus.
Dans le plus grand calme, j’encourage la jeune femme à m’accompagner
jusqu’à sa grand-mère. Elle souffle un bon coup, puis m’attrape par le bras.
À petites foulées, nous arrivons devant la chambre de madame Reynaud,
nouvelle arrivante de l’établissement. Une vraie chipie, cette femme-là ! Il
faut s’en méfier comme de la peste, elle adore particulièrement les blagues
salaces ou pincer les fesses des médecins et infirmiers. J’en ai déjà fait les
frais plusieurs fois, et je trouve ça plutôt drôle. Je ne m’en formalise pas, ça
met un peu de folie dans un quotidien parfois terne.
Lorsque je repère Cathy dans le couloir, je me dis qu’elle pourrait être
utile si la vieille dame est vraiment mal en point. D’un signe de tête, je lui
intime de me rejoindre. J’ouvre la porte à la volée, prêt à sauver la vie de
ma patiente.
Ce que je vois me sidère.
Madame Reynaud est tranquillement en train de papoter avec Violette.
Cette dernière me lance d’ailleurs un regard surpris quand elle remarque
mon empressement.
— En pleine attaque ? répété-je à l’égard de sa petite fille.
La jolie rousse minaude et hausse les épaules.
— Docteur Michon ! s’exclame la vieille dame. Venez donc vous installer
avec nous. Madame Fleury est venue me rendre visite, je passe un excellent
moment, si vous saviez… Cette femme est passionnante !
Je croise le regard de Violette une demi-seconde.
— Je sais, oui.
Mes propres paroles me font bêtement rougir.
Reprends-toi, Michon !
Cathy toussote derrière moi, sans doute agacée d’avoir été appelée pour
rien :
— Je peux disposer, du coup ? Personne n’a besoin de mon aide ici. Je
vous laisse boire un café, d’autres ont du boulot.
Je la toise, les bras croisés sur ma poitrine. Plus le temps passe, plus elle
m’insupporte :
— Vous disposerez quand je vous le demanderai, mademoiselle Cartier.
Elle n’a pas intérêt à me courir sur le haricot, celle-ci ! Je ne suis pas son
supérieur hiérarchique direct, mais elle sait que je peux lui faire mordre la
poussière si elle ne me respecte pas.
Mon simple vouvoiement l’encourage à se taire.
Je m’approche du lit de la patiente, m’assois sur le rebord avec une mine
compatissante. Aussitôt, un air malicieux s’invite sur ses traits.
— Vous allez bien, madame Reynaud ?
— Pourquoi irais-je mal ?
— Peut-être parce que votre petite fille pleure dans les couloirs en disant
que vous êtes en train de faire une attaque ?
— Oh !
La vieille dame semble prise d’un éclair de lucidité et lance un clin d’œil
entendu à la jolie rousse. Près du lit de sa grand-mère, la jeune femme
arbore un sourire taquin ; je les devine complices d’une supercherie dont je
ne saisis pas l’intention.
— Vous vous moquez de moi toutes les deux, n’est-ce pas ?
Le ton de ma voix est calme, même si je déteste qu’on me fasse perdre
mon temps.
— Tout de suite les grands mots, docteur Michon !
Sa petite fille et elle éclatent de rire à l’unisson, tandis que Cathy
bougonne dans un coin de la pièce et que Violette paraît aussi perdue que
moi.
Mais qu’est-ce qui se trame dans cette pièce ?
— Ma grand-mère adore vos visites, m’explique la rousse. Vous êtes son
médecin préféré.
— C’est gentil, merci… mais j’ai d’autres patients à voir, vous savez,
madame Reynaud.
La vieille dame arbore une moue penaude. Je n’en reviens pas qu’elles
aient inventé ce stratagème dans le seul but que je fasse un crochet par cette
chambre. C’est à noter dans mon carnet des perles de l’EHPAD.
— Elle dit que vous avez les plus belles fesses de l’hôpital, continue la
petite fille, sans la moindre gêne. Et elle en a vu des paires de fesses, grand-
mère Patachoux, croyez-moi !
Violette pouffe.
C’est ça, fous-toi de moi ! Elles sont très belles mes fesses !
— Oh Mélissa, arrête, hein ! râle madame Reynaud. Si on a monté cette
combine, c’est surtout parce que son joli petit cul te plaisait aussi, je te
signale !
Je frôle la syncope tant la situation est surréaliste. J’aurais mieux fait de
demander à Cathy de déguerpir, elle va s’empresser de raconter ce moment
honteux à toutes ses copines. Je ne pensais pas que mon popotin puisse être
attrayant à ce point.
Violette continue de glousser, elle ne me sera d’aucun soutien. Je suis seul
face à ces deux harpies qui commentent l’allure de mon postérieur.
— Madame Fleury, votre avis, s’il vous plaît ? lance la vieille dame d’un
air déterminé.
Son avis ? Sur quoi ? Sur mes fesses ? Qu’est-ce que je fais dans cette
chambre déjà ?
La psychologue arrête de rire sur-le-champ. Elle vire au rouge – bien fait
pour elle. C’est sa pénitence pour s’être foutue de moi.
Violette se lève d’un bond et m’encourage à l’imiter d’un signe de tête :
— Docteur Michon est surtout un excellent neurologue qui a plein
d’autres patients à aller contenter. Et nous, madame Reynaud, nous avons
une discussion à terminer.
Alors que ma collègue veut me conduire vers la sortie – merci mon Dieu –
la main de la vieille dame s’accroche à mon avant-bras. Avec une force
déroutante pour une personne de son âge, ma patiente me fait pencher en
avant et me glisse un papier dans la poche de ma blouse :
— C’est le numéro de ma petite-fille… Elle a une grande bouche, mais
elle n’osera pas vous le donner toute seule… Appelez-la. Si elle a la même
souplesse que moi à son âge, vous ne le regretterez pas.
C’est décidé, je ne rendrai plus jamais visite à cette femme ! C’est un
démon… Je ne me rappelle pas avoir déjà été aussi mal à l’aise un jour.
Quand je croise le regard aguicheur de sa petite fille, je rougis un peu
plus.
Cette fois, je prends mes cliques et mes claques !
Violette m’observe avec les lèvres pincées, signe qu’elle a encore envie de
rire.
Traîtresse !
Alors qu’elle me raccompagne à la porte, elle s’adresse à l’infirmière
restée immobile dans un coin de la pièce, blasée :
— Cathy ? Madame Reynaud se plaint d’un mal de dos… Tu pourrais
contrôler qu’elle est bien installée dans son lit ?
Violette quitte la pièce en ma compagnie. Dès que nous sommes dans le
couloir, elle explose d’un rire sonore qui fait sursauter plusieurs personnes.
— C’est ça, moque-toi… !
— Quel bourreau des cœurs tu fais, Mathieu Michon !
Je lève les yeux au ciel, bien que la situation m’amuse.
— La petite fille et la grand-mère craquent pour toi, je me demande
laquelle tu vas choisir.
— Aucune des deux, bougonné-je, les bras croisés sur mon torse.
— Vraiment ? Mélissa est quand même plus jolie que Cathy, non ?
— Parce que tu crois que Cathy m’intéresse ?
Surprise par mon ton sérieux, ma collègue cesse de rire.
— Je pensais que…
— Tu ne me connais pas, Violette, OK ?
Mes paroles glacent l’air ambiant. Le visage de la psychologue se
décompose. Je m’en veux d’être aussi abrupt, mais je déteste que l’on me
prenne pour ce que je ne suis pas.
Oui, je drague beaucoup. Oui, je joue de mes charmes. Oui, ça m’amuse.
En revanche, je ne suis pas ce qu’on peut appeler un homme à femmes.
Depuis Céline…
Fait chier !
Ces souvenirs me bouffent la vie. Il est temps que je tire un trait sur cette
femme qui m’a pris pour un con.
Sans un mot et perdu dans mes pensées, je tourne le dos à Violette.
Quelques secondes plus tard, elle me rattrape à petites foulées et saisit ma
main afin de m’arrêter. J’observe un instant nos doigts liés, et mon cœur
s’emballe sans que je comprenne pourquoi.
Penaude, Violette regarde ses pieds, puis me demande avec un air pincé :
— C’est à cause de celle qui t’a largué juste avant le mariage, n’est-ce
pas ?
Quand ma collègue ose enfin relever les yeux vers moi, je lui accorde un
doux sourire. Elle m’attendrit.
Elle me plaît…
Mon silence la déstabilise, elle commence à se dandiner d’un pied à
l’autre avant de dire :
— Si tu as envie d’en parler un jour…
Ses prunelles grises pétillent d’un feu nouveau. Ça éveille en moi tout un
tas de sensations que je ne maîtrise pas. Mes doigts serrent un peu plus fort
les siens, comme pour la pousser à poursuivre sa phrase.
Et elle la poursuit…
— … je ne demande qu’à te connaître, moi.
Mon cœur s’emballe, encore et encore. Là, au beau milieu de ce couloir,
j’ai envie de l’embrasser. Pas juste un smack comme à Liège. Un vrai
baiser.
Mais d’où sort cette attirance ? Je ne pensais pas être un jour troublé par
Violette Fleury.
Toutefois, quelque chose m’empêche de me jeter à l’eau. Je laisse
retomber sa main, lui offre un simple hochement de tête tout ce qu’il y a de
plus cordial :
— J’y penserai, merci.

***

19 décembre 2019 ~ Violette

Après mon entretien hebdomadaire avec madame Piron, l’une des


patientes à laquelle je me suis le plus attachée, le constat est effarant.
L’ancienne enseignante régresse de jour en jour. L’évolution de la maladie
d’Alzheimer est rapide, il me paraît urgent de prendre des décisions pour
son bien-être et celui de sa famille.
La vigilance doit être optimale autour de cette femme, sinon elle pourrait
se blesser ou blesser les autres. Un accident est si vite arrivé, même au sein
de l’unité.
Chamboulée par la discussion que j’ai entretenue avec ma patiente,
j’avance dans les couloirs, le nez fixé sur mes notes. Forcément, je bouscule
quelqu’un et me confonds en excuses avec une moue désolée. Lorsque je
constate qu’il s’agit de Mathieu, je rassemble mes papiers et me redresse au
plus vite :
— Je voulais te parler, justement.
Depuis l’épisode de madame Reynaud et de sa petite fille, mon collègue
est distant. Je crois que mes sous-entendus sur son côté « homme à femmes
» l’ont blessé.
Mathieu me fait signe de le suivre jusqu’à son bureau. Il s’installe dans un
grand fauteuil imposant qui lui donne fière allure. Mes collègues disaient
vrai, au final, il n’est pas si désagréable que ça à regarder.
— Tu voulais me parler de quoi ?
Son ton est formel. Professionnel. Rien de plus.
Ça me vexe, je pensais bêtement que nous avions construit autre chose
durant nos deux jours en Belgique. Un début d’amitié, ou au moins la fin
d’une animosité. J’ai dû me mettre le doigt dans l’œil, car la manière dont il
m’observe n’est pas des plus amicales.
— J’ai eu un entretien avec madame Piron il y a quelques minutes.
Les doigts de Mathieu se crispent sur ses accoudoirs. Il évite de me
regarder dans les yeux, semble perturbé. J’ai vraiment fait quelque chose de
travers…
— Son état m’inquiète, l’informé-je. Je pense qu’il faut qu’on se réunisse
d’urgence pour informer la famille de l’évolution des symptômes. Tout va
très vite. Bientôt…
— … les moments de lucidité se feront de plus en plus rares.
Même s’il vient de me couper la parole, je ne m’en formalise pas.
— C’est ça. Ses proches ont besoin d’être au courant, c’est important.
— OK. Autre chose ?
Mathieu est déjà debout, la main sur la poignée de la porte de son bureau.
La surprise doit se lire sur mon visage, car il se sent obligé de se justifier :
— J’ai un rendez-vous en visioconférence dans pas longtemps.
Je ne le crois qu’à moitié. Je me lève, me dirige vers la sortie. Une fois à
sa hauteur, je ne peux m’empêcher de lui demander :
— J’ai fait quelque chose de mal, Mathieu ?
Dans une relation, je déteste les non-dits. La communication doit toujours
primer.
Dit celle qui fait des mioches dans le dos des mecs, je sais !
— Pas du tout, m’informe mon collègue sans l’ombre d’un sourire. On se
lance des crasses depuis le jour où t’as débarqué à l’EHPAD et tu penses
encore pouvoir me vexer ? Violette, sérieux…
Sa lassitude me frappe en plein cœur. Pour une fois, il ne blague pas.
Il y a définitivement quelque chose qui cloche.
Comme s’il regrettait son attitude glaciale, il m’attrape par le poignet
alors que je m’apprête à sortir. Ses doigts glissent jusqu’à rejoindre les
miens, une microseconde.
— Depuis quand tu mets du rouge à lèvres corail, Violette ?
Sa question me déstabilise plus que ça ne devrait. Je reste plantée devant
la porte entrouverte, incapable de prononcer le moindre mot. Ses lèvres
dessinent un rictus quasi imperceptible. Indéchiffrable, surtout.
Je déglutis avec difficulté, la gorge soudain très sèche. Nos pupilles
combattent un court instant, avant qu’il ne dise dans un murmure :
— Ça te va bien.
Et il me claque la porte au nez.
Chapitre 21

20 décembre 2019 ~ Louison

Le menton enfoui dans mon manteau d’hiver, j’attends Belinda devant un


bar bondé. Je l’ai rencontrée sur Tinder hier, elle n’a pas tardé à me
proposer un rendez-vous. Ses intentions sont claires : elle cherche un
homme pour combler ses désirs les plus intimes le temps d’une soirée. Rien
d’autre. Je suis exactement celui qu’il lui faut.
Ces derniers jours, j’ai cumulé les plans avec des femmes dans le simple
but d’oublier Otis. S’il m’a envoyé plusieurs messages, j’ai choisi de ne pas
y répondre. Par pure lâcheté, bien entendu. Mes sentiments n’ont pas
disparu du jour au lendemain, loin de là. Même à distance, ils continuent
d’amplifier. Chaque fois que je me retrouve dans un lit avec une fille, je ne
pense qu’à lui.
C’est un enfer.
Mélissa et Julie sont mes seules confidentes, et elles ne comprennent pas
pourquoi je me prends à ce point la tête. Ce n’est pourtant pas difficile de
capter pourquoi je refuse cette relation, si ?
Je ne suis pas gay. Je n’ai jamais été attiré par un homme. C’est seulement
ma solitude qui commence à me faire divaguer. Jamais je ne pourrais
envisager un avenir avec un autre mec, aussi attirant soit-il.
Cependant, Otis est partout. Dans mon bol de céréales du matin, dans
chaque patient que je soigne aux Urgences, dans tous mes rendez-vous
Tinder, dans les caresses que je m’autorise en pensant à lui.
Otis m’envahit.
— Luis ?
Belinda arrive, perchée sur des hauts talons.
Claude François disait vrai. Elle a les yeux bleus, Belinda. Elle a le front
blond, Belinda.
À peine nos regards se sont-ils croisés que nous savons comment la soirée
va se terminer. Pour la forme, je lui paie un verre et nous discutons. Ses
appels du pied sont évidents ; elle n’attend qu’une chose de moi. Mon
corps.
Notre impatience crépite dans le bar, ses mains deviennent baladeuses,
empressées. Sans un mot, elle me guide vers les sanitaires pour nous
enfermer dans une cabine. Elle me saute dessus comme une crève-la-faim,
glisse mon pantalon le long de mes cuisses, puis mon boxer.
Quand ses lèvres s’enroulent autour de moi, je ne ressens rien. Aucune
satisfaction. Aucun plaisir. Il faut que je repense à la bouche d’Otis pour
que mon désir grimpe.
Soudain, tout sonne faux.
— Je ne peux pas, murmuré-je.
Je la pousse sur le côté, me rhabille à la va-vite et l’abandonne dans ces
toilettes miteuses.
Lorsque je quitte le bar, le vent glacial de décembre me saisit la gorge et
me retourne l’estomac. J’ai envie de gerber.
Dans la rue, je titube presque, alors que je n’ai bu qu’une bière. Je ne suis
pas saoul. Je suis mal. On ne peut plus mal. Ma divagation m’entraîne à
composer le numéro d’Otis.
J’ai besoin de lui, quoi que j’en dise.
Adossé à un mur en pierre dans une ruelle déserte, j’attends qu’il réponde.
J’attends longtemps, jusqu’à ce que je comprenne.
Il ne répondra pas. C’est trop tard. J’ai raté le coche.

***

22 décembre 2019 ~ Otis

Aujourd’hui, les résidents de l’EHPAD où bosse Violette fêtent Noël.


Comme chaque année, ma meilleure amie tente de me soudoyer pour que je
l’accompagne. Sauf que je déteste les vieux presque autant que les gamins.
J’ai autre chose à faire que de me coltiner des papys et des mamies qui
bavent.
Néanmoins, pour une fois, j’ai un peu envie d’y aller. Violette a changé.
Elle ne déverse plus aucune haine sur Mathieu Michon. Au contraire. Il y a
définitivement anguille sous roche.
Ce smack, qu’elle considère comme anodin, l’a chamboulée plus qu’elle
ne veut bien l’avouer. Je suis bien décidé à démêler le faux du vrai, et cette
journée spéciale Noël sera sans doute l’occasion idéale pour comprendre
quel type de relation les lie.
Soyons honnête, pas moyen qu’il me pique ma meilleure copine !
— Je suis beau ?
Alors que j’entre dans le salon vêtu d’un costard, la mâchoire de Violette
manque de se décrocher. Lorsqu’elle comprend que je viens avec elle, elle
me saute dessus et se pend à mon cou :
— Je suis trop contente ! En plus, on a invité le sosie de Claude François
pour faire danser les petits vieux, tu vas adorer !
Je vais détester.
Elle a enfilé une jolie robe bleue mi-longue qui lui va à ravir. Si Mathieu
Michon ne craque pas avec ça, c’est incompréhensible.
— Tu as bouffé trop de frites en Belgique, par contre…
— Hein ?
Je pose ma main sur son bidon rebondi.
— J’avais choisi une robe plus moulante à la base, mais c’était grillé
d’avance, franchement. Je ne pensais pas que ça se verrait aussi vite, c’est
incroyable.
L’émotion berce sa voix, je ne peux que la prendre de nouveau dans mes
bras et la blottir fort contre moi. Elle attendait cette grossesse depuis si
longtemps. Son corps a envie que le monde entier soit au courant, c’est
évident.

***

L’ambiance de l’après-midi de Noël à l’EHPAD est surprenante. Contre


toute attente, ça ne sent pas le vieux… C’est une bonne chose, je n’aurais
pas supporté.
La fontaine à champagne à côté de laquelle je suis posté me fait de l’œil,
mais je n’ose pas me servir en premier.
Une vieille dame s’approche de moi avec un grand sourire et me montre
une flûte sur la table :
— Est-ce que vous pourriez me servir un verre, s’il vous plaît ?
C’est moi ou elle me prend pour un serveur ?
Ainsi tiré à quatre épingles, je dois avoir une allure sérieuse. Je m’exécute
donc, puis lui tends sa coupe. Elle hausse un sourcil, décontenancée :
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Votre verre de champagne, madame.
— Je ne vous ai rien demandé, jeune homme. Je ne bois jamais d’alcool,
moi.
Elle me plante comme un con avec la flûte entre les mains. Au même
moment, Violette apparaît, amusée par la situation :
— Madame Piron est à un stade très avancé de la maladie, ne lui en veux
pas.
— C’est… bizarre. Je me demande comment tu fais pour les avoir en
entretien sans péter un câble.
— Parfois, c’est compliqué, j’avoue. Je me répète beaucoup, on va dire.
Ma meilleure amie et moi échangeons un regard complice. Pour le
moment, je n’ai pas repéré la trace de Michon-tête-de-con.
— Violette ! hurle une voix à nos côtés.
Il s’agit de Sonia, la meilleure de ses collègues. Je ne la connais que trop
bien, nous passons notre temps à nous chamailler pour tout et pour rien dès
qu’elle passe à l’appart’.
Quand elle me voit, elle siffle d’admiration :
— Beau gosse, Otis ! T’es venu choper du mâle, ou quoi ? Regarde,
monsieur Patin est plutôt bien conservé pour son âge !
Cette fille est si peu discrète que bon nombre de personnes présentes se
retournent sur moi et me dévisagent. Je l’assassine du regard, mais elle
m’ignore et reporte son attention sur Violette.
— On est dans la merde…, murmure-t-elle. Le sosie de Claude François
est malade comme un chien, il vient d’annuler.
Ma meilleure amie arbore un air paniqué. Juste avant de s’esquiver, elle
prend le temps de m’expliquer :
— Il faut qu’on trouve une solution avec les collègues… Je reviens tout à
l’heure, d’accord ?
Ici, Violette est dans son élément. Moi, je me sens de trop. J’aurais mieux
fait de ne pas venir.
Les familles retrouvent leurs aïeuls dans la joie et la bonne humeur, je n’ai
rien à faire ici. Je pourrais décamper pendant qu’il en est encore temps, ma
meilleure amie est trop occupée pour s’en inquiéter.
Pourtant, quelque chose me pousse à rester. Les petits fours qui me
mettent l’eau à la bouche et ce foutu champagne qui a l’air délicieux. Quitte
à être venu, autant me régaler, non ? J’attrape discrètement un amuse-
gueule et l’engloutis.
Au saumon, mon préféré !
Au même moment, la porte de la salle des fêtes s’ouvre sur une
ribambelle d’hommes en costume. Parmi eux, je reconnais Mathieu
Michon. Il est vraiment pas mal dans son genre, Violette a bon goût.
Tandis que ces nouveaux arrivants me passent devant, je zieute leurs
badges. Tous des médecins, des neurologues pour la plupart. En fin de
cortège, deux hommes ferment la marche.
Et là, je ne réponds plus de rien.
Je manque de m’étouffer avec le reste de mon toast. Tout le monde me
regarde alors que je tousse à m’en crever les poumons.
Qu’est-ce que Louison fiche ici, bon sang ?
Son regard est attiré par le vacarme que je produis, nos prunelles se
croisent un court instant.
— Ça va, Otis ?
D’un air amical, Mathieu pose sa main dans mon dos afin de s’assurer de
mon état. Louison s’empresse de déguerpir avec un autre type à l’autre bout
de la pièce. Je me contente de hocher la tête sans pouvoir quitter l’interne
des yeux.
J’ai l’impression qu’une éternité s’est écoulée depuis la dernière fois que
nous nous sommes vus. Sa présence ravive les souvenirs, le désir que je
possède toujours pour lui.
Il y a deux jours, il a essayé de m’appeler. Je n’ai pas répondu. Par ego,
peut-être. Par acquit de conscience, sans doute. Je ne tiens pas à devenir le
mec qu’il appelle quand il a envie d’autre chose qu’une meuf dans son lit.
Je ne veux pas être son expérience homosexuelle, celle qui le convaincra de
se caser avec une gentille petite femme.
Je mérite mieux.
— Violette n’est pas avec toi ? me demande Mathieu.
— Elle est partie en urgence avec Sonia. Une histoire de sosie de Claude
François.
— Merde…
Michon m’abandonne à son tour, avec mes questions et mon obsession
pour Louison.
De temps à autre, le jeune interne se tourne vers moi, rougit quand il
constate que je le fixe. C’est impossible de détacher mes yeux de sa
personne, je le trouve beaucoup trop magnétique, beaucoup trop attirant. Le
souvenir de ses gémissements envahit mes tympans, celui de la pression de
ses doigts me rend malade.
Bon sang, contrôle-toi, Otis Baron !
Tu es entouré de vieux… De quoi refroidir l’ambiance, non ?
Ce qui me perturbe le plus, ce sont les réminiscences de nos conversations
sur l’oreiller, de ses confidences, de sa voix chaude et de ses sourires. Un
vague à l’âme explosif me frappe de plein fouet. Je dois partir d’ici. Ça
devient vital pour ma santé mentale.
— Vous me servez un petit verre de champagne, jeune homme ?
La dame que Violette a appelée madame Piron est de nouveau plantée
devant moi.
— Vous ne buvez jamais d’alcool. Vous préférez du jus de pomme ?
Elle arbore une moue outrée et me donne une pichenette sur le bras :
— Vous êtes ingrat ! Et votre barbe est mal taillée.
La femme me laisse en plan en ronchonnant. Je suis coincé entre l’envie
de rire et la peur de vieillir. Je l’observe rejoindre ses amis de l’EHPAD et
me pointer du doigt, morte de rire. Il est certain qu’elle se moque de moi, et
pourtant je trouve cette situation touchante. Cette dame est dans son monde,
je n’ai pas l’impression qu’elle souffre.
— Ta barbe est très bien comme elle est.
La voix qui résonne près de moi, aussi chaude soit-elle, me file des
frissons le long de la colonne vertébrale. Je mets un temps fou avant d’oser
poser les yeux sur son propriétaire.
Il a osé. Il est là. Près de moi.
Quand je croise le regard de Louison, mon cœur s’enflamme. J’ai mal et
suis heureux à la fois. C’est une drôle de sensation.
La manière dont il me dévisage, avec un sourire en coin, me donne envie
de m’évader avec lui. Comment ai-je pu vivre dix jours sans le voir ? Sans
le toucher ? C’est une torture de le savoir si proche et de ne pas pouvoir
attraper sa main ou l’embrasser.
— Qu’est-ce que tu fiches ici ? demandé-je, le plus neutre possible.
— Tu vois le mec là-bas ? C’est le docteur Estremo, un neurochirurgien
qui m’a pris sous son aile. Il va tenter d’amadouer le docteur Michon pour
qu’il me prenne en stage. C’est une pointure dans son domaine, ce serait
juste dingue d’apprendre à ses côtés.
Michon-tête-de-con a de sacrées qualités, dis donc…
— Et toi ? Qu’est-ce que tu fabriques à une fête de Noël du troisième
âge ?
Son regard taquin me chamboule, me donne la sensation qu’il ne prend
pas nos retrouvailles au sérieux. Comment peut-il agir de manière aussi
détachée après ce que nous avons vécu ?
Comme si ça ne signifiait rien.
Les traits crispés, je fixe un point au loin afin d’éviter le contact de ses
prunelles vert émeraude.
— J’accompagne ma meilleure amie. Elle bosse ici.
Quand on parle du loup… Violette fait son apparition dans la pièce, l’air
plus stressée que jamais.
— Cathy ! hurle-t-elle. On a besoin de toi.
Ladite Cathy, dont j’ai souvent entendu parler, en mal bien entendu,
ronchonne avant d’accepter de la suivre. Mon amie ne me jette aucun
regard, sinon elle verrait à quel point je suis désespéré et mal à l’aise. Elle
se contente de retraverser la salle avec précipitation et de quitter la pièce.
— C’était Violette, signalé-je à Louison, histoire de faire la conversation.
— Tu l’as appelée comment ?
Comme sa question m’intrigue, je tourne la tête vers celui qui me
bouleverse tant. Son visage est tendu, on dirait qu’il a vu un fantôme.
— Violette, pourquoi ?
Louison pose sa flûte de champagne d’un coup sec.
— On se voit plus tard, d’accord ? me dit-il avant de rejoindre son
collègue, le docteur Estremo.
Il me plante, une fois de plus.
C’est la fois de trop.
Chapitre 22

22 décembre 2019 ~ Violette


Mais quelle foire !
Je n’ai jamais autant couru de ma vie. Le souffle saccadé et les joues
cramoisies, je suis en passe de m’évanouir tant les émotions sont intenses.
Peut-être que je prends la situation trop à cœur… Il serait sans doute plus
judicieux de se calmer, j’imagine. Toutefois, mon sang bouillonne et mes
nerfs prennent le large.
Comment ce crétin de François Claude – sosie officiel de Claude
François – a-t-il pu nous planter ? On est censés faire quoi, maintenant ?
Annoncer aux patients que le concert qu’ils attendaient tant est annulé ?
Impensable ! Ça m’attriste d’avance d’imaginer leurs bobines déçues…
même si la plupart d’entre eux ne s’en souviendront pas demain.
— Tu es marrante, Violette, mais tu brasses du vent…, raille Cathy.
Pourquoi je lui ai demandé de venir, déjà ? Ah oui ! Histoire que le mot
équipe ait un sens en cette dernière semaine de l’Avent.
Que nenni ! Cette petite cruche ne pense qu’à sa tronche.
Sonia me coule un regard compatissant, la tête penchée sur le côté. Elle
sait que le bien-être des patients m’importe plus que tout. Je ne peux pas
concevoir de les frustrer, eux aussi ont besoin de cette parenthèse
d’amusement et d’évasion.
Danser, chanter, rire… C’est l’essence même de la vie, non ?
— Quelqu’un m’explique ?
La voix de Mathieu me fait sursauter. Je me retourne vivement, soulagée
de sa présence. Il trouvera peut-être une idée pour sauver notre journée.
Quand mes prunelles croisent les siennes, mes épaules s’affaissent. Il me
détaille du regard pendant quelques secondes, comme s’il était étonné par
ma tenue chic. Lui aussi a enfilé un costume, pourtant…
Costume dans les tons bleu marine qui lui va à ravir, d’ailleurs.
Sonia brise la bulle que Mathieu et moi venons de construire, puis se
lance dans une explication claire de notre problématique. Le neurologue se
décompose à vue d’œil. Il a beau avoir tous les défauts du monde, il est
aussi consciencieux et engagé auprès de ses patients.
— Il ne connaît pas quelqu’un qui pourrait le remplacer ? tente-t-il à mi-
voix.
Cathy éclate d’un rire moqueur :
— Tu es en train de demander si le sosie que nous avons engagé n’a pas
un autre sosie sous le coude ?
Mathieu ignore l’infirmière. Avec douceur, il pose sa main sur mon avant-
bras pour m’entraîner à l’écart :
— On va trouver une solution, d’accord ?
Le ton apaisant qu’il emploie me soulage. Je hoche la tête, mes yeux
ancrés aux siens. Le neurologue m’accorde un doux sourire. Confiant. Je
puise toute ma force dans ses deux billes bleues. C’est étonnant à quel point
je m’appuie sur lui ces derniers temps.
— Les familles et nos résidents commencent à s’impatienter, lance
monsieur Sanspoil qui vient d’entrer.
À nouveau, Sonia prend son courage à deux mains pour lui annoncer la
mauvaise nouvelle. Le directeur pousse un long soupir de dépit. Sans un
mot, il s’avance pour quitter la pièce. La main vissée sur la poignée, il se
retourne, l’air agacé :
— Débrouillez-vous !
Alors qu’il claque la porte derrière lui, une violente douleur au ventre me
submerge. Sous la décharge, je me penche en avant, grimaçante. La main de
Mathieu presse mon bras pour s’assurer que je vais bien.
Tout à coup, j’imagine le pire. Je pense à ce petit bout d’être qui grandit
en moi, qui subit lui aussi tout ce stress. Parfois, je me dis qu’il pourrait
disparaître aussi vite qu’il est apparu. Il est temps que je me rende à
l’évidence… J’ai bientôt quarante ans. Ma grossesse pourrait ne pas se
dérouler comme je le souhaite.
— Violette ?
— Ça va, merci. Juste un peu mal au ventre.
— J’espère qu’on ne va pas se taper une épidémie de gastro à la veille de
Noël. Hier, quand François Claude est venu déposer son décor et ses
costumes, il…
Je n’écoute pas vraiment la suite des paroles de Mathieu. Je me souviens
avoir salué le sosie alors qu’il portait de grosses malles remplies d’affaires
et de paillettes.
— J’ai une idée ! le coupé-je brusquement.
Mon collègue recule d’un pas, surpris par ma soudaine illumination.
Sonia, qui semble lire dans mes pensées, écarquille les yeux, puis
commence à sautiller sur place.
— C’est une excellente idée !
Parfois, je n’ai pas besoin de parler pour qu’elle me comprenne. Une vraie
amitié.
Cathy nous observe d’un drôle d’air, Mathieu aussi.
— Vous nous expliquez, Dupont et Dupond ? se moque l’infirmière.
— On va le faire nous-mêmes, ce spectacle.
Mon aplomb glace tout le monde, un silence de cathédrale envahit la
pièce.
Un ange passe.
Mathieu fronce les sourcils, perdu :
— Comment ça, nous-mêmes ?
— On va enfiler les costumes et offrir quelques chansons aux résidents,
explique Sonia, ravie par mon idée.
Cathy n’est pas aussi charmée, loin de là. Les bras croisés sur la poitrine,
de la fumée pourrait sortir de ses narines tant elle paraît énervée.
— C’est mort.
Elle quitte la pièce sans un mot de plus, nous abandonnant avec notre plan
foireux. Mathieu, toujours interdit, semble avoir perdu sa langue.
D’une voix douce, je tente de recueillir son ressenti :
— Tu en penses quoi ?
— Je… Tu ne… Vous n’êtes tout de même pas en train de sous-entendre
que je vais devoir me présenter devant mes patients déguisé en Claude
François ?
C’est complètement l’idée, en fait.
Je pince mes lèvres pour ne pas exploser de rire, puis échange un regard
complice avec Sonia. Le petit air désorienté de Mathieu est aussi amusant
que touchant.
Et s’il refusait ? Et s’il nous laissait comme deux connes avec des
costumes à paillettes ?
Au pire, j’ai les cheveux blonds et une carrure carrée, je pourrais peut-être
faire l’affaire en tant que sosie, moi aussi. Pour mes papys et mamies, je
suis prête à tout.
— Pas vraiment en Claude François, commencé-je avec un sourire. Juste
en François Claude.
Sonia ne parvient plus à contenir un éclat de rire. La main sur la bouche,
elle se laisse aller à l’hilarité sous le regard dépité du neurologue.
— Très drôle, Violette. Tu as un humour détonnant… mais ma réputation
va être ruinée avec un truc pareil.
— Ta réputation de serial lover ? se moque mon aide-soignante préférée.
Mathieu grimace, puis soupire :
— Et je suis censé savoir chanter depuis quand ?
— Depuis aujourd’hui ?
Mon ironie ne l’amuse pas du tout, il pousse un long râle de
mécontentement avant de dire, d’un air désabusé :
— On n’a pas le choix de toute manière, si ?
Il accepte.
Un poids énorme me libère la poitrine, je ne sens plus les douleurs qui
m’indisposaient quelques minutes plus tôt.
Ma spontanéité me hurle d’embrasser la joue de mon collègue pour le
remercier. Ce que je fais. Furtivement. Mathieu se raidit à mon contact,
rougit un peu. Sonia détourne le regard pour ne pas rire à nouveau.
Je prends conscience de mon geste déplacé, je m’empresse donc
d’entraîner mes deux compères vers les loges afin de découvrir nos tenues
d’apparat. C’est peut-être la pire idée du monde, mais j’assume.
Comme d’habitude.
— Vous êtes les pires Clodette du monde, vous le savez ? grommelle le
médecin. Je devrais porter plainte contre vous.
Sonia et moi échangeons un sourire amusé, alors que je me mets à
chanter :
— Je suis le mal-aimé, les gens me connaissent, tel que je veux me
montrer…
Mathieu me flanque un léger coup de coude dans les côtes, plus bougon
que jamais.
— Le ridicule ne tue pas, Michon !
J’espère, en tout cas…

***
Alors que je m’apprête à sortir des toilettes où je me suis changée, je jette
un coup d’œil à la robe moulante que je viens d’enfiler. Les Clodette n’ont
pas mon gabarit, d’habitude. La tenue pailletée m’arrive juste au-dessus des
genoux, rien de trop indécent.
En revanche, mon ventre rebondi est visible dans ce déguisement. Je tente
de le rentrer comme je peux, mais rien n’y fait. On dirait une nénette à
quatre mois de grossesse. Au moins. À croire que mon envie d’être maman
est telle que mon ventre grossit à vue d’œil. C’est génial… tout ce qu’il me
fallait pour conclure cette journée pourrie !
Il ne me reste plus qu’à espérer qu’avec un peu de chance, personne ne
remarquera.
— Tu fais quoi, Fleury ? grogne Mathieu.
— J’arrive, c’est bon.
Je passe timidement mon nez par la porte. Lorsque je découvre le costume
rouge de mon collègue, brillant de mille feux et plus encore, je plaque ma
main sur ma bouche.
C’est à mourir de rire.
— Si tu te moques, Violette, je t’assassine. Je le jure sur tout ce que j’ai
de plus cher.
Malgré son air sérieux, j’éclate d’un rire incontrôlable. Sonia, qui sort à
son tour, plus canon que jamais, se marre face à un Mathieu dépité.
— Vous pourriez au moins respecter François Claude, mesdemoiselles…
La moue sévère du médecin se transforme en un énorme sourire qui
illumine son visage.
Nul doute que l’on fera moins les fiers dans quelques minutes, lorsque
nous serons sur scène. Nous avons choisi quatre chansons à la va-vite,
parmi les plus connues du chanteur. Sonia est allée imprimer les paroles à
l’accueil de l’EHPAD, pendant que Mathieu et moi regardions quelques
vidéos pour nous remémorer des bribes de chorégraphies.
Monsieur Sanspoil est passé nous enguirlander, nous a mis un bon coup
de pression et nous a assuré qu’un spectacle improvisé serait toujours mieux
que rien.
Je commence à en douter.
Alors que le directeur annonce au public la venue d’une troupe à la
renommée internationale – il en fait à peine trop – le stress monte. Mathieu
se positionne dans mon dos et, avec douceur, pose ses mains sur mes
épaules. Il commence un massage qui me détend instantanément. Ses
pouces roulent près de mes omoplates, me soulagent des tensions qui y
résident.
Je clos les paupières, profite de cet instant délicieux qu’il m’offre. Je n’y
vois rien de plus qu’un geste amical de la part d’un nouvel allié. Cependant,
le léger gémissement qui franchit mes lèvres me fait rougir.
— Eh ben dis donc…, raille Sonia. Il est doué de ses doigts,
apparemment, le neurologue.
C’est désormais le feu sur mes pommettes. On pourrait y cuire des
saucisses.
Les acclamations des résidents nous signalent que c’est bientôt à nous. La
jeune aide-soignante s’élance déjà sur scène, mais Mathieu me retient par le
poignet. Surprise, je fronce les sourcils, lui lance un regard interrogateur.
Ses iris naviguent le long de mon buste, jusqu’à se poser sur mon ventre.
Un sentiment étrange m’envahit.
Et s’il avait deviné ?
Lorsqu’il replonge ses prunelles dans les miennes, un sourire effleure ses
lèvres.
Un sourire d’une douceur sans pareille.
Il a compris mon secret, j’en suis certaine. Étrangement, ça ne m’effraie
pas.
— Vous foutez quoi ? ronchonne Sonia alors que la musique démarre.
C’est main dans la main que Mathieu et moi rejoignons la scène. Les
premières notes de la chanson Le lundi au soleil envahissent nos tympans.
Malgré le stress et la peur du ridicule, je me fonds dans un rôle. Je deviens
Clodette, l’espace d’un instant. Le temps d’un sourire de mes patients. Ils le
méritent.
Je ne sais pas danser. Je n’ai pas l’aisance de Sonia qui suit des cours
depuis l’âge de trois ans. Néanmoins, je m’amuse. Je ne me prends pas au
sérieux. Mathieu non plus, d’ailleurs. Les résidents et leur famille chantent
si fort qu’ils couvrent la voix du neurologue. Et pourtant… il ne chante pas
si mal. Il se démène, donne de sa personne pour son public, sans penser aux
jugements de ses collègues.
C’est un moment incroyable. Le mot équipe prend une tout autre
dimension aujourd’hui.
Quand je me sens plus à l’aise dans mes chorégraphies improvisées, je
cherche Otis du regard. Je l’imagine en train de se marrer près de la
fontaine à champagne. C’est le cas. Il immortalise l’instant avec son
smartphone, mort de rire.
Un peu plus loin, Cathy et sa bande se moquent allègrement de notre
prestation avec dédain. Peu importe… Elles n’ont pas une once de notre
empathie et de notre autodérision. Leur vie doit être triste.
Alors que la première chanson se termine, mes yeux se posent sur un
visage qui ne m’est pas inconnu. Une violente décharge me tord une
nouvelle fois le ventre. Je me plie une microseconde, tente malgré tout de
continuer à danser.
Qu’est-ce que Luis fabrique ici ?
Des bouffées de chaleur grimpent jusqu’à mon visage, me filent le tournis.
Luis me dévisage, un air indescriptible sur ses traits. Il ne pensait
sûrement pas trouver « Rose » ici.
Moi non plus.
Peu à peu, je perds le fil de la musique, le fil de mes pensées. Sonia me
jette une œillade inquiète, intriguée par mon comportement.
J’ai chaud. Terriblement chaud.
Et j’ai envie de vomir.
La chanson se termine, remplacée par le bruit de mon corps qui
s’effondre.
Chapitre 23

22 décembre 2019 ~ Louison

Devant mes collègues, je tente de rester impassible. Je suis ici pour


obtenir un stage, rien de plus. Peu importe le regard brûlant d’Otis qui me
bouleverse plus qu’il ne devrait. Peu importe que j’aie couché avec sa
meilleure amie. Je dois me concentrer sur mon avenir.
Et cet avenir n’a rien à voir avec eux.
À l’intérieur de moi, tout tourne. Je repense à l’attirance malsaine qui
m’unit à cet homme qui ne cesse de me dévisager. Je me rappelle ce doux
moment avec Rose.
Ou devrais-je dire Violette…
C’est dingue comme tout le monde ment. Nous essayons de rendre nos
vies plus excitantes, alors que nos existences seront toujours misérables.
C’est ridicule.
Envahi par mes pensées négatives, je ne partage pas l’amusement de mes
collègues quand les premières notes d’une chanson de Claude François
résonnent.
J’ai envie de fuir.
Encore plus lorsque Violette apparaît sur scène, plus rayonnante que
jamais.
Alors que nos regards se croisent au beau milieu de sa prestation, elle me
reconnaît et blanchit à vue d’œil. Elle se perd dans sa chorégraphie et
chancelle. Quelques secondes plus tard, ses prunelles ancrées dans les
miennes, la psychologue tombe dans les pommes.
Tandis que le docteur Estremo réagit au quart de tour afin de voler à son
secours, je reste en retrait, incapable du moindre mouvement.
La foule s’agite.
Monsieur Sanspoil reprend le micro, demande aux patients et leur famille
de quitter la salle dans le calme.
Très vite, nous ne sommes plus que cinq autour de Violette : le docteur
Michon, le docteur Estremo, le directeur de l’EHPAD, Otis et moi-même.
Je n’ai pas bougé d’un millimètre, alors qu’une centaine de personnes me
passaient devant. Je suis toujours assis sur ma chaise, les yeux sur le corps
inconscient de Violette. Le docteur Michon lui tapote les joues, toujours
accoutré de son costume ridicule. La scène pourrait être risible si elle ne me
chamboulait pas autant.
Otis accourt vers son amie, paniqué. Il est désormais agenouillé près
d’elle, les larmes au bord des yeux. Cette fille doit beaucoup compter pour
lui. Le regard qu’il lui offre est merveilleux.
J’adorerais qu’on me regarde ainsi un jour.
Avec toute la nonchalance du monde, comme si je vivais à l’extérieur de
mon corps, j’approche, même si je reste toujours en retrait.
Alors que je suis au plus près de l’estrade, les voix d’Otis et du docteur
Michon s’élèvent à l’unisson dans la salle des fêtes :
— Elle est enceinte.
Pardon ?
J’aurais mieux fait de rester sur ma chaise, en fait. Les yeux fixés sur le
ventre quelque peu rebondi de Violette, je tente d’analyser la situation d’un
œil professionnel.
À première vue, elle doit être enceinte de trois mois. Toutefois, malgré ma
courte carrière, j’ai déjà rencontré tous les cas de figure. Chaque femme est
différente.
Perdu dans mes pensées, je remarque tout de même que le docteur
Michon et Otis se regardent en chiens de faïence. On dirait qu’ils vont se
mordre.
— Elle t’a raconté ? s’étonne le beau métis.
— J’ai deviné. J’avais des doutes depuis un moment, entre ses nausées du
mois dernier, le fait qu’elle ne boive pas une seule bière à Liège et son
ventre qui grossit à vue d’œil. J’ai compris quand je l’ai vue dans cette robe
moulante, ça saute aux yeux.
Otis baisse la garde et hoche la tête. Personne ne s’occupe de ma
présence, et c’est tant mieux. J’observe la scène sans rien capter.
Le professeur Estremo ne paraît pas inquiet par l’état de Violette. Après
quelques minutes d’inconscience, elle finit par ouvrir les yeux. La
psychologue met un moment à comprendre où elle se trouve, désorientée et
faible. Tandis qu’elle tente de se redresser, mon mentor l’encourage à rester
couchée malgré l’inconfort du parquet en bois.
— Votre malaise me questionne, il serait préférable que vous vous rendiez
aux Urgences pour passer quelques examens. C’est vous le père,
j’imagine ?
Otis réfute, alors le professeur Estremo se tourne vers le docteur Michon :
— Vous ?
— Non plus.
Violette balaie la pièce du regard l’air hagard et ses deux billes grises
tombent sur moi. Elle me dévisage avec insistance, puis blêmit de nouveau.
Nos regards restent ancrés durant de longues secondes. Le temps semble
s’être suspendu. On dirait que Rose – Violette, pardon – cherche à me
passer un message à travers ses pupilles. Je tourne la tête à droite et à
gauche, comme pour trouver un soutien ou des indices afin d’appréhender
cette situation qui me dépasse.
Sans crier gare, la psychologue fond en larmes. Le docteur Estremo paraît
décontenancé, il se met à lui tapoter l’épaule avec maladresse :
— Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer.
Entre ses sanglots, elle bredouille des choses incompréhensibles, puis elle
se remet à me fixer. Tous les regards se posent sur nous et me mettent mal à
l’aise. Je déteste être le centre de l’attention.
— Louison, tu devrais peut-être partir, me lance Otis.
Il doit penser que ma présence « inconnue » déplaît à son amie. Il ne se
doute pas un instant de ce qui nous lie. Violette s’arrête de pleurer et
écarquille ses yeux rougis :
— Louison ?
Sa voix tremble à cause des larmes.
J’ignore Otis et reste focalisé sur la jolie blonde. Tout le monde autour de
nous semble retenir son souffle. Ou ce n’est peut-être que moi.
— Luis, si tu préfères.
Otis tourne violemment la tête vers sa meilleure amie et ils échangent un
regard horrifié.
— Oh putain ! s’exclame mon amant en prenant sa tête entre ses mains.
Violette pleure à nouveau en répétant sans cesse :
— C’est pas possible…
Je ne comprends pas ce qui les met dans un tel état. Ce n’est pas la
première fois que deux meilleurs amis craquent sur la même personne, si ?
Et puis après tout, Violette ne m’a jamais rappelé, c’est sûrement qu’elle
n’est plus intéressée.
Otis est sur le point de s’arracher les cheveux. Il ferme ses paupières avec
férocité et serre la mâchoire.
— Merde, Violette ! s’exclame-t-il soudain.
Cette fois c’est sûr, plus personne ne respire. Il s’accroupit près de son
amie, et ses yeux verts semblent à la fois meurtris et assassins. L’ambiance
est électrique.
— Parmi tous les mecs du monde, il fallait que ça tombe sur lui.
Ça devient un peu trop mélodramatique à mon goût. Et surtout, je n’ai
aucune envie que ma vie privée soit étalée devant mes collègues. En
particulier mes fricotages avec Otis Baron.
— Le docteur Estremo a raison, assuré-je. Violette devrait se rendre à
l’hôpital pour quelques examens.
Les deux meilleurs amis ne se quittent pas des yeux pour autant. Ils
communiquent sans échanger le moindre mot.
Quand Otis se relève et s’avance vers moi, Violette tente de rassembler
ses forces pour l’en empêcher.
— O’, s’il te plaît, murmure-t-elle d’une voix chancelante.
Il se retourne un bref instant :
— J’peux pas lui cacher un truc pareil. Pas à lui, Vio’.
Un instant, j’ai l’impression qu’Otis va annoncer un secret à la sauce Je
suis ton père. Toutefois, sa mine est si sérieuse que je n’ai pas la force d’en
rire. Je le laisse se poster devant moi et ne cille pas. Ses yeux verts sont
encore plus beaux quand ils sont assombris de la sorte par les émotions qui
le terrassent. Quoi que je fasse, je désire cet homme.
— Mets une capote la prochaine fois, me dit-il avant de me contourner.
Il trottine jusqu’à la sortie et claque violemment la porte derrière lui. Le
silence est tel dans la salle de réception que nous l’entendons hurler à
l’extérieur.
Ses mots tourneboulent dans mon esprit sans que je mette un sens dessus.
Je repose mon attention sur Violette qui sanglote toujours. Ses prunelles
captent les miennes et sa main se fixe sur son ventre. Dans ma tête, c’est
comme si je reconstituais un puzzle. Je crois en arriver au bout, mais
l’image qui se dessine n’est pas belle, bien au contraire.
Ne me dites pas que… non, c’est impossible.
Violette se met à murmurer :
— Je suis désolée, Luis. Je… Je ne pensais pas que ça fonctionnerait et…
Pourquoi ai-je l’impression d’être englouti dans une faille spatio-
temporelle ?
Tout devient limpide.
J’ai couché avec Violette sans protection deux mois plus tôt. Ne me dites
pas que cette foutue erreur va me suivre jusqu’à la fin de ma vie, si ?
Le docteur Michon s’impatiente et finit par trancher d’un ton sévère :
— Je t’accompagne aux Urgences. Maintenant.
J’ai la sensation que mes jambes ne tiennent plus mon corps. Je ne peux
pas devenir père. C’est inimaginable. Elle doit forcément se tromper. Elle a
sans doute couché avec quelqu’un d’autre durant la même période, non ?
Ça ne peut pas m’arriver à moi, si ?
Toutefois, les yeux de Violette semblent détenir la vérité. Une vérité qui
me fusille sur place.
Je ne réagis pas tandis que les docteurs Estremo et Michon aident Violette
à se relever. Lorsqu’elle passe à mon niveau, toute tremblante après son
malaise, je relève mes yeux larmoyants vers elle et secoue fébrilement la
tête.
— Dis-moi que ce n’est pas moi, Rose.
La manière dont je l’appelle la fait rougir. Elle baisse les yeux sur ses
pieds et ignore le regard insistant du docteur Michon.
— Ça ne peut être que toi.
Bordel de merde.

***

22 décembre 2019 ~ Otis

Cela fait une dizaine de minutes que je tourne comme un lion en cage sur
le parking de la salle de réception.
Mathieu sort à son tour en compagnie de Violette. Elle semble avoir repris
des couleurs malgré la situation dans laquelle nous sommes englués. Le
neurologue l’aide à marcher, puis il se poste à mes côtés pour me
demander :
— Je conduis. Tu viens avec nous, j’imagine ?
Je hoche la tête, la gorge sèche. Mathieu se dirige vers sa voiture au
moment où je repère une silhouette familière qui quitte la salle des fêtes.
Louison.
Ou Luis, je ne sais plus.
Ça fait des années que je ne me suis pas senti aussi mal.
Je pensais sincèrement que la chance avait tourné pour ma meilleure amie
et moi. Elle allait être maman, et moi j’avais rencontré un mec bien. Il a
fallu que ce foutu karma nous embrouille et mette Louison sur notre
chemin.
Le père de son enfant.
Le type dont je suis tombé amoureux.
Parce que j’ai beau me convaincre du contraire, le problème est bien là. Je
suis dingue de Louison Lamy. Complètement dingue.
Lui aussi paraît sidéré par ces révélations à gogo. Ses épaules sont basses
tandis qu’il avance sans réellement regarder où il va. Cette vision m’attriste
et une force invisible me pousse à me rendre à ses côtés.
Lorsqu’il lève la tête vers moi, ses yeux sont embués de larmes. Mon
cœur se crispe à m’en tirer une grimace de douleur.
— Ça va ?
Un ricanement s’échappe de ses magnifiques lèvres rosées.
— C’est un cauchemar. Je n’arrive pas à y croire.
Son timbre rauque est éraillé par l’émotion. Je pose une main
compatissante sur le haut de son bras, mais il la fait valdinguer d’un coup
d’épaule. Sa bouche s’entrouvre, et je sais déjà ce qu’il va me dire. Je le
sais, et pourtant ça me fait un mal de chien.
— Ne me touche pas.
Je recule d’un pas, brûlé par ses dures paroles, puis je tente de reprendre
contenance en demandant :
— Tu veux venir avec nous aux Urgences ?
— Qui me dit que c’est vraiment moi le père ?
Je baisse les yeux sur mes chaussures, gêné par son regard intense.
— Violette est… Elle est… Violette, quoi. Elle n’avait pas couché avec un
homme depuis des années, et… Elle avait tellement envie de cet enfant, tu
sais.
À chacun de mes mots, je m’enfonce un peu plus dans ce bourbier.
— Waouh ! annonce Louison d’une voix tranchante. Je suis sans doute le
mec le plus poissard de l’univers.
Franchement, oui.
Se faire piéger par une femme à l’aube de la quarantaine et que ça
fonctionne du premier coup, ce n’est plus de la malchance.
C’est le destin.
— Tu viens ou pas ? insisté-je au moment où j’entends Mathieu me héler
à l’autre bout du parking.
Louison relève le nez vers moi, les yeux larmoyants. Il hoche la tête et
m’emboîte le pas. Je m’installe à l’arrière avec Violette. Le trajet jusqu’à
l’hôpital est glaçant. Personne n’ose parler et ma meilleure amie feint de
dormir.
Dans quelle situation on s’est mis, bon sang ?
Une fois au cœur des Urgences, Violette est prise en charge rapidement.
Dès qu’elle est en consultation, Mathieu, assis entre Louison et moi,
s’empresse d’en savoir plus.
— Vous m’expliquez ?
C’est assez déroutant d’avoir une conversation avec un type en costume
rouge à paillettes. Il ne passe pas inaperçu dans l’hôpital, mais il n’en a rien
à faire.
Louison hausse les épaules, il n’a aucune envie de discuter visiblement.
— Violette me tuera si je te dis quoi que ce soit, Michon. Ma meilleure
amie te déteste, je te rappelle.
Je me cache derrière leur animosité, alors qu’il est évident que les choses
ont bien évolué depuis une dizaine de jours.
— N’importe quoi. On s’est même embrassés.
Mathieu ronchonne comme un gamin. Violette m’a souvent raconté à quel
point il peut se montrer immature. Je confirme. Avec son torse bombé et
son air fier, il a la mentalité d’un gosse de maternelle.
— Allez, raconte ! insiste-t-il en me filant un coup de coude.
Je lui lance un regard si noir qu’il recule le buste vers Louison.
Pas courageux, le Mich-Mich !
— Nan, mais sérieux, les gars… Vous n’êtes pas cool. Violette, c’est ma
collègue préférée. Elle aimerait que je sache.
Son argument ne tient pas la route, néanmoins, je ressens le besoin de me
confier. Le torrent d’émotions qui m’a traversé aujourd’hui continue de
bouillonner. Et vu la tête de Louison, c’est la même chose pour lui. Tant pis
s’il n’a pas envie de se prêter au jeu des confidences… Pour moi, c’est une
nécessité.
Violette fait confiance à Mathieu Michon. Elle lui a parlé de son viol, et
ça, ça n’a rien d’anodin.
Raconter notre histoire au neurologue me permettra d’éclaircir la situation
sans avoir à m’entretenir en tête à tête avec Louison.
Je suis lâche, moi aussi.
— Violette s’est inscrite sur Tinder il y a deux mois dans le but de tomber
enceinte.
— Pardon ? s’étonne Mathieu. C’est pas l’argument de vente de l’appli,
si ?
J’ignore son ironie, préfère me concentrer sur les réactions du bel interne
à quelques mètres de moi. Ses traits sont crispés, ses yeux baignés de
larmes rageuses. Je le sens à deux doigts de l’implosion.
— Elle a rencontré Louison. Ils ont couché ensemble.
— Et ça a fait des Chocapic, c’est ça ?
Mathieu Michon : deux ans d’âge mental.
— Elle m’a surtout fait un bébé dans le dos, grogne Louison.
Il a raison. Bien sûr qu’il a raison. Je serais horrifié à sa place. Il a tous les
droits d’être en colère.
Un long silence plane entre nous avant que Mathieu n’ose reprendre la
parole :
— Et vous deux, dans tout ça ? Vous vous connaissez, non ? J’ai
l’impression de percevoir un peu de tension ?
Pour me rendre tendu, Louison est très doué, je confirme.
L’interne n’a sans doute pas envie d’en parler. Je le conçois. Et pourtant,
je suis à bout. Fatigué par le jeu des faux-semblants.
— On a une sorte de « relation ».
— Du genre ? s’enquiert Mathieu, plus curieux que jamais.
— Du genre sexuelle.
Pas amoureuse. Ça ferait trop mal de l’avouer.
Louison s’affaisse dans son siège, ferme les yeux un long moment. Il doit
me détester à l’heure actuelle. Tant pis. Au moins, il aura une bonne raison
pour me repousser.
Le neurologue me dévisage avec une moue dubitative :
— Ah ouais, t’es gay, toi ? C’est marrant, je t’imaginais pas du tout homo.
— Pourquoi, il faut un physique spécial pour être homo ?
Mathieu grimace, effrayé par l’œillade assassine que je lui renvoie. La
naïveté des gens me fatigue, parfois.
— Et toi, t’es quoi, alors ? demande-t-il en se tournant vers Louison. Tu
as couché avec Violette, mais tu fricotes avec Otis, donc bon…
Les yeux de l’interne s’ouvrent à nouveau, mitraillant tout sur leur
passage. Les poings serrés, il se balance sur sa chaise, agacé. Je me
demande s’il ne va pas quitter les Urgences et nous laisser nous démerder
avec cette mascarade. C’est ce que je ferais si j’étais à sa place.
— Je suis…
Je reste pendu aux lèvres de Louison, dans l’espoir qu’il prononce des
paroles qui me soulageraient.
— … hétéro.
Bien sûr.
La déception est cuisante, j’essaie de la camoufler derrière mon éternel air
de dur à cuire. Mathieu tourne la tête vers moi, le nez plissé, puis reporte
son attention sur l’interne en me pointant du pouce.
— Pas très féminin ce mec-là, pourtant…
— Ta gueule, Michon, grogné-je.
Il continue pour essayer de pousser Louison dans ses retranchements :
— Ce sont les cheveux longs qui t’ont mis le doute ?
L’interne se lève d’un bond. La hargne se lit sur son visage pourtant si
doux. Je déteste le voir ainsi, dévasté par la colère. J’ai envie de le serrer
dans mes bras, de le blottir contre mon cœur.
Alors qu’il a évité mon regard jusqu’ici, ses billes d’un vert intense se
plantent dans les miennes. Ses traits paraissent se détendre un court instant.
Un très court instant…
— C’était une erreur.
Il prononce ces mots sans la moindre hésitation, ses prunelles rivées sur
moi. Une vague d’amertume me frappe de plein fouet. Au moins, c’est clair.
Je suis une erreur.
Louison et moi restons à nous regarder en chiens de faïence, mais je suis
au bord des larmes.
Je suis une erreur.
— Tu sais, il n’y a pas de honte à être gay, commente Mathieu. Otis est un
homme très charmant, je comprends tout à fait que tu puisses avoir été
troublé et…
— Boucle-la, Michon ! braillé-je.
— Nan.
Pardon ? Quel insolent celui-là !
— Mon point de vue, c’est qu’il n’y a pas d’erreur dans la vie. Il n’y a que
des leçons.
— Cette phrase n’est pas de toi, crétin.
— Justement, Otis ! Elle n’en est que plus véridique, crois-moi.
Louison nous dévisage comme s’il était en train de regarder un épisode du
Muppets Show.
— C’était une erreur, répète-t-il, le visage fermé. C’était… dégoûtant. Ce
qu’il y a eu entre nous n’aurait jamais dû exister.
Mon cœur se serre en même temps que mes poings. Je me lève d’un bond
sans savoir comment agir. Mathieu m’imite, sans doute a-t-il peur que je
frappe quelque chose ou quelqu’un.
Pourtant, je ne suis pas violent. Je ne l’ai jamais été. Ça ne va pas
commencer aujourd’hui, bien que les paroles de l’interne me blessent au
plus profond de mon âme, au plus profond de mon identité.
Dégoûtant.
Je me plante face à Louison, et le toise du regard. Il ne baisse pas les
yeux, accepte le combat sans ciller.
— C’était si dégueulasse que ça quand tu as joui en murmurant mon
prénom ?
Mathieu grimace, mais positionné entre nous deux, il joue le rôle
d’arbitre :
— Un point pour Otis.
L’interne se décompose, ses joues rougissent sous l’éclat des souvenirs.
Pour autant, il ne se démonte pas.
— Je fermais les yeux. Ça aurait pu être n’importe quelle bouche.
— Un point pour Louison.
J’ai une furieuse envie de chialer. Si ma meilleure amie n’était pas en train
de passer des examens, j’enverrais tout balader. Je ne supporte pas le regard
dédaigneux que me renvoie l’homme avec qui j’ai partagé de tendres
moments qui n’ont rien de dégoûtant. Loin de là. Je lui en veux de me faire
passer pour un moins que rien, pour une personne parmi tant d’autres, alors
qu’il a une importance primordiale à mes yeux.
Et ce qui devait arriver… arriva.
Là, sous le regard amer de Louison, mon cœur se brise. Mathieu semble le
remarquer ; il pose une main compatissante sur mon épaule.
— Vous êtes les proches de Violette Fleury ? nous demande un homme
d’une cinquantaine d’années. Oh, tiens, bonjour, docteur Lamy.
— Bonjour, docteur Chauvel.
La voix de l’interne est lasse. Il semble porter tout le poids du monde sur
ses épaules. Il ne devine pas à quel point mon cœur est lourd en ce moment.
— Madame Fleury va bien, ses examens sont bons, ce n’était qu’un
malaise vagal. Pas d’inquiétude.
— Et le bébé ? s’enquiert Louison.
— Tout est OK aussi.
Je soupire de soulagement.
Malgré mon cœur brisé, tout va pour le mieux.
— Votre amie va rester se reposer cette nuit à l’hôpital, elle pourra rentrer
dès demain. Pour le moment, elle demande à vous voir, docteur Lamy.
— Moi ?
— Votre prénom est bien Louison, non ?
Il hoche la tête, puis sans un regard à mon égard, suit le médecin. Mathieu
se rassoit à mes côtés, me lance un coup d’œil compréhensif. Je n’ai pas
envie qu’il me plaigne. Je ne le supporterais pas. Je me mettrais à pleurer
comme un bébé et j’aurais l’air d’un con.
— Moi, je pense qu’on ne jouit pas dans la bouche de n’importe qui, dit-il
tout à coup.
Un léger rire franchit mes lèvres. Ce mec est complètement barré.
— Bordel, Michon, tais-toi !
— D’accord… Mais j’ai réussi à te faire marrer, c’est déjà ça.
Nous échangeons un sourire complice. Derrière ses vannes à deux balles
et son air benêt, je comprends pourquoi Violette s’est confiée à lui.
Mathieu Michon est un type bien.
Chapitre 24

22 décembre 2019 ~ Violette

Je suis dans une merde noire. Je ne me souviens pas avoir déjà été aussi
angoissée.
Quand j’ai croisé les beaux yeux verts de Luis, j’ai cru halluciner. Il ne
pouvait pas être là, il était censé faire partie de mon passé, ou encore
mieux : ne pas avoir existé.
C’est égoïste, c’est vrai. C’est moralement inacceptable, quelque peu
dérangeant pour le commun des mortels. Pour ma part, l’oublier me permet
d’accepter que ma pire erreur est aussi ma plus belle réussite.
Bébé va bien.
C’est tout ce qui m’importe. Le docteur Chauvel s’est montré rassurant. Il
m’a juste demandé de lever le pied, de prendre soin de moi et de mes
émotions. Toutefois, avec ce qui m’est tombé sur le coin de la figure, mes
nerfs risquent d’être mis à rude épreuve.
Quelqu’un frappe à la porte. Mon « Entrez » est à peine audible, mais
Luis – ou Louison, je ne sais plus – pointe le bout de son nez. Encore une
fois, mon cœur s’enflamme dans ma poitrine, et la culpabilité me ronge de
l’intérieur. Face à lui, c’est comme si j’étais confrontée à mes fautes les plus
impardonnables.
Le jeune homme – aussi beau que dans mes souvenirs – paraît fébrile. Son
regard balaie l’ensemble de la pièce sans jamais se poser sur moi. Les
mains enfoncées dans les poches de son jean, il mordille l’intérieur de sa
joue.
— Tu peux t’asseoir.
L’œillade qu’il me renvoie est assassine, un frisson me parcourt l’échine.
Comment ai-je pu penser que je ferais une bonne mère ? Devant ce gamin,
je perds toute contenance. Je redeviens une enfant ayant commis une bêtise.
Je suis ridicule.
Assume, Violette !
Louison finit par s’installer dans le fauteuil près de mon lit, les prunelles
fixées sur ses genoux.
— Je… je suis…, commencé-je, tremblante.
— Si tu prononces le mot « désolée », je quitte cette pièce, compris ?
Il lève la tête, les sourcils froncés. Ses billes de jade me fusillent sur
place.
C’est tout ce que je mérite.
— Tu n’es pas désolée, Rose.
L’entendre m’appeler par ce prénom me chamboule.
— Violette, se reprend-il.
Gênée, je joue avec mes mains dans l’espoir de trouver quelque chose
d’intelligent à dire. Toutefois, Louison se met à faire les cent pas dans la
pièce à m’en filer le tournis, puis il me lance, sans me regarder :
— C’est comme si tu avais abusé de moi, en fait… tu te rends compte de
ça ?
Je n’avais pas envisagé les choses sous cet angle et c’est bien ça le
problème.
— Je ne t’ai pas forcé à coucher avec moi, assuré-je.
— Et ? C’est ça qui t’aide à dormir sur tes deux oreilles ? Tu m’as pris
quelque chose sans mon consentement, Violette.
Ma vue se brouille de larmes. Il a raison. Sa colère est compréhensible.
Moi aussi, je devrais me haïr pour ce que je lui ai fait. Et pourtant… même
si je culpabilise, je n’arrive pas à voir seulement le négatif de cette
situation. L’enfant que je porte, je l’ai rêvé. Je l’ai désiré, façonné pendant
des années. J’ai choisi la solution de facilité, celle qui deviendrait mon petit
secret pour le restant de mes jours. Luis ne devait pas être au courant.
Maintenant qu’il a découvert le pot aux roses, tout se complique.
Bien fait ? Peut-être.
C’est le retour du boomerang, j’imagine…
— Je n’ai pas pensé à toi, ce soir-là, lui expliqué-je. Je n’ai pensé qu’à cet
enfant nécessaire à mon bonheur. Surtout, j’étais convaincue que ça n’avait
qu’une chance infime de fonctionner. J’ai trente-neuf ans, Luis !
— Louison.
Nos regards s’affrontent de longues secondes avant que je n’ose reprendre
mon histoire :
— J’ai besoin de cet enfant, Louison. Tu ne me connais pas, tu ne sais pas
à quel point il m’est indispensable.
Il baisse les yeux, recommence à marcher dans la pièce comme s’il
cherchait un trésor caché.
— Et si ça n’avait pas fonctionné ? Tu serais devenue quoi ?
— L’ombre de moi-même.
Il s’arrête brusquement, ancre son regard au mien. Mes paroles sont on ne
peut plus sincères. Si quelque chose tournait mal durant la grossesse, je ne
m’en remettrais pas.
D’un pas las, Louison revient s’installer sur le fauteuil.
— Pourquoi tu ne pouvais pas faire ça comme tout le monde, hein ? T’es
une belle femme, t’es intelligente, drôle… Tu aurais pu trouver un mec bien
pour te mettre en couple et…
— Parce que je ne suis pas comme tout le monde, l’interromps-je
subitement.
Je déballe tout. Mon asexualité. Mes relations chaotiques avec les
hommes. Ma peur de l’engagement. Mon envie profonde de maternité. Les
années qui filent entre mes doigts et que je ne peux plus rattraper.
Louison paraît ému, surpris par mon discours. Il me fixe de ses beaux
yeux verts, les lèvres tremblantes, juste avant de dire, la voix éraillée :
— Il fallait forcément que ça tombe sur moi…
Malgré la situation, un fin sourire illumine mon visage.
— Tu avais raison, tout à l’heure. Je ne suis pas désolée de t’avoir choisi.
Tu es parfait, Louison. Jeune, cultivé, intéressant… Tu étais le candidat
idéal.
Même si le cœur n’y est pas, ses lèvres s’étirent doucement.
— Et maintenant, je vais devenir père.
— Je ne te demande rien.
Louison se raidit.
— Pardon ? Tu te fous de moi, là ?
Sa réaction virulente me désarçonne. Pour moi, tout est clair.
— On peut faire comme si tu n’étais pas au courant. Je ne veux pas
t’imposer cet enfant.
Il se lève précipitamment, se poste près de mon lit, l’air déterminé :
— Que tu le veuilles ou non, on est deux dans cette galère, maintenant.
Je n’ai jamais voulu du papa. Aussi adorable soit-il.
— Tu me l’as imposé, c’est trop tard. Je serai là pour lui.
Louison est l’homme que n’importe quelle femme rêverait d’avoir. Il est
d’une maturité déroutante, d’une douceur irrésistible. Malgré la rancœur
qu’il possède à mon égard, il me renvoie un sourire d’une tendresse
inégalable.
Des larmes ravagent désormais mes joues. De culpabilité sans doute. De
soulagement peut-être. En embellissant ma vie, j’ai transformé la sienne.
Comment aurais-je pu imaginer que mon secret serait révélé ? Je n’ai pas
songé aux conséquences et je m’en mords les doigts.
Ma main se pose sur celle de Louison qui est crispée au rebord du lit. Il
l’accueille sans le moindre mouvement de recul, flatte même ma peau de la
pulpe de son pouce. En revanche, ses paroles sont beaucoup plus acerbes :
— Je ne pense pas pouvoir te pardonner un jour. Je le répète… je serai là
pour lui. Pas pour toi.
Il se soustrait à mes doigts, recule sans un mot jusqu’à atteindre la porte.
Au moment de sortir, il se retourne :
— Je veux être présent pour chaque étape de la grossesse. Je veux avoir
ma place dans la vie de cet enfant. Tu as mon numéro. Et moi… je sais où
tu habites.
La porte claque.
C’est bien ce que je disais… je suis dans une merde noire.
***

22 décembre 2019 ~ Mathieu

Louison nous passe devant sans nous accorder le moindre regard. Le


pauvre Otis s’affaisse dans son siège, l’air contrit. Entre ces deux hommes,
c’est plus qu’une histoire de fesses. Il ne faut pas être sorti de la cuisse de
Jupiter pour le remarquer.
— On va voir Violette ? proposé-je.
Le boxeur opine du chef, puis me suit dans les couloirs. Nous arrivons
très vite à bon port. Notre amie est recroquevillée dans son lit, dos à nous.
Elle ne prend même pas la peine de se retourner. Son corps est secoué de
sanglots discrets, et cette vision me brise le cœur.
Bien sûr, Violette a commis une erreur. Son choix est plus que discutable,
voire immoral. Néanmoins, je la comprends.
Plus que jamais…
Avec mon ex, nous avons essayé pendant des années d’avoir un enfant.
Elle a enchaîné fausse couche sur fausse couche, sans savoir pourquoi. Le
jour où j’ai reçu les mauvais résultats de mon spermogramme, tout a
changé. Céline, surtout. Du jour au lendemain, elle est devenue plus froide
qu’un iceberg, plus assassine qu’une balle en plein cœur. Les choses se sont
apaisées au bout de quelques semaines, j’ai cru que nous allions parvenir à
trouver une solution, j’étais prêt à tout pour la contenter.
Prêt à tout pour devenir père, surtout.
Mais Céline m’a quitté avec un post-it, alors les espoirs se sont envolés.
— Vio’, arrête de pleurer.
La voix rauque d’Otis ne calme pas ses pleurs, bien au contraire. Violette
couvre un peu plus son visage avec les draps afin de dissimuler sa tristesse.
Avec précaution, j’approche du lit, pose ma main entre ses omoplates –
comme à Liège – la caresse à travers la blouse d’hôpital. Peu à peu, elle
retrouve une respiration normale.
Au bout de quelques minutes, alors que le boxeur s’est assis dans le
fauteuil, elle ose enfin tourner le regard vers nous. Quand elle me voit, elle
éclate d’un rire larmoyant qui me fait fondre.
— Tu n’as pas trouvé d’habits de rechange ?
Non, je me sens bien en François Claude, merci.
Violette se décale pour me laisser une place dans le lit.
C’est en train de devenir une habitude, on dirait !
Otis ne nous quitte pas des yeux, sûrement étonné par notre complicité.
Pour ma part, je choisis de ne pas me prendre la tête avec des choses
inutiles. Je retire mes chaussures, ma veste rouge à paillettes, puis
m’installe aux côtés de ma blonde préférée. Elle cale sa tête entre mon cou
et mon épaule, soupire de soulagement. Je me doute qu’elle n’a pas envie
de parler, nous devons respecter sa volonté. Tout ce dont elle a besoin en cet
instant, c’est de se reposer.
Pour elle. Et pour le petit être qui grandit dans son ventre.
Otis attrape la télécommande et allume la télé. Une émission de bêtisier
défile, exactement ce qu’il fallait pour détendre l’atmosphère. Très vite,
quelques rires nous échappent. Nous ne voyons pas le temps passer.
Les cheveux de Violette chatouillent ma nuque. Ça fait une éternité que je
ne me suis pas senti aussi bien. Sa main se pose sur mon ventre et se
retrouve soulevée à chacune de mes respirations. C’est une sensation
délicieuse.
Violette m’a dit aimer les câlins. Moi aussi. Je pourrais passer ma vie dans
cette chambre, blotti contre elle.
Quelqu’un frappe à la porte, pulvérise notre bulle protectrice.
— Les visites sont bientôt terminées, nous informe une infirmière.
Elle quitte la pièce aussitôt son information passée.
Otis bougonne, mais consent tout de même à se lever. Je mets davantage
de temps à accepter de me défaire de la chaleur du corps de Violette. Elle
lâche un râle de mécontentement lorsque je me sépare d’elle. Je remets mes
chaussures, enfile ma veste ridicule. En guise d’au revoir, mes lèvres se
posent sur son front.
Elle sourit.
Otis se présente à son tour face à son amie, la prend dans ses bras.
— Ne me fais plus jamais peur comme ça, OK ?
Violette ricane, étreint le boxeur. Alors qu’il s’apprête à me rejoindre près
de la porte, elle le contraint à rester contre elle :
— Ça ne change rien pour toi et Louison, d’accord ?
Le visage d’Otis se décompose.
— C’était déjà compliqué avant… maintenant c’est impossible, c’est tout.
Ce n’est rien, Violette. Juste la vie.
Ma collègue est sur le point de se remettre à pleurer. J’ai envie de rester,
de la rassurer. Hélas, l’infirmière nous rappelle une nouvelle fois à l’ordre.
Nous quittons la chambre à contrecœur, les épaules lourdes. Otis soupire
longuement avant de me demander, plus déterminé que jamais :
— On va boire un coup ?
C’est définitivement ce dont nous avons besoin.
Chapitre 25

24 décembre 2019 ~ Violette

Cacher sa grossesse au moment de Noël est un véritable casse-tête. Pas de


coupette de champagne, pas de saumon, pas de foie gras… Bref, pas grand-
chose à se mettre dans le gosier !
Comme Otis n’était pas d’humeur à la fête malgré l’invitation de ses
parents, nous avons convenu de passer le réveillon tous les deux à
l’appartement. Nous avons trouvé un prétexte pour éviter les repas de
famille. Gastro, excuse imparable.
— Du Champomy pour la demoiselle, me lance mon meilleur ami avec un
sourire en coin, tandis qu’il se sert une pinte de champagne.
Oui, une pinte.
Nous avons passé la journée à mettre les petits plats dans les grands, à
cuisiner des mets plus appétissants les uns que les autres. Jamais nous ne
parviendrons à tout manger, il en restera pour demain.
Et les jours suivants aussi.
La table est dressée avec goût. Ce n’est pas parce que nous ne sommes
que deux que nous devons nous laisser aller. C’est Noël, après tout !
Avant de commencer à manger, Otis laisse tourner sa playlist préférée.
Nous avons poussé le canapé pour improviser une piste de danse.
On a besoin de lâcher prise. On a besoin d’oublier quelques instants les
gens que nous avons blessés, ceux qui nous ont heurtés. On a juste besoin
l’un de l’autre.
Une chanson que j’adore commence. Dance Monkey de Tones and I.
Comme si nous étions en boîte de nuit, je pousse un cri suraigu et entraîne
Otis dans une chorégraphie ridicule.
On rit.
Bon Dieu qu’est-ce qu’on rit !
On chante à tue-tête, on ne pense plus à toutes ces merdes qui nous sont
tombées dessus ces dernières semaines. C’est un moment suspendu hors du
temps, hors des embrouilles du quotidien. C’est la magie de Noël comme je
l’entends. Otis est ma famille. Plus que n’importe qui d’autre. C’est mon
frère, mon âme sœur, l’homme pour qui je pourrais mourir si c’était
nécessaire.
Lorsque la chanson s’arrête, mon meilleur ami me prend dans ses bras, me
serre si fort que je pourrais étouffer. On sourit comme deux benêts, heureux
d’être ensemble.
Cependant, quand la prochaine musique démarre, des rythmes africains
sortant de l’enceinte et Otis se raidit contre moi. Il se défait de mon étreinte
et, tel un pantin, va s’asseoir sur le canapé. Son visage est d’une pâleur
inquiétante, ses prunelles se perdent sur le tapis où nous dansions comme
des dingues quelques secondes plus tôt.
Il me faut un temps fou avant de comprendre ce qui se trame. Je me
souviens soudain de ces instants qu’il a partagés avec Louison sur Yeke
yeke.
Otis aime vite. Trop fort. C’est un véritable cœur d’artichaut qui finit par
se faire bouffer. Je suis la pragmatique, il est le rêveur.
Je m’assois à ses côtés, pose une main maladroite sur son genou. Elle ne
le réconfortera pas, c’est perdu d’avance. Le voir si triste me donne la
sensation d’être inutile.
Pire encore, depuis que nous avons appris que Luis était Louison, tout
espoir d’une relation avec le jeune interne a été anéanti. Otis m’en a parlé
pendant de longues heures, m’a expliqué à quel point ses paroles avaient été
blessantes. Il s’est senti sale, anormal, dégoûtant.
Comme lorsque Geoffrey l’avait frappé.
J’ai détesté Louison. Je l’ai haï pour avoir heurté mon meilleur ami.
Toutefois, avec du recul, j’essaie de me mettre à sa place. Ce qui le lie à
Otis n’est pas facile à accepter.
— Tu peux changer de chanson, ma bichette ?
Je me contente de hocher la tête. Avec les nouvelles notes de musique, le
visage de mon boxeur se métamorphose, il revêt un masque de bonheur.
Pourtant, je sais que le cœur n’y est pas. Il se remet à danser
mécaniquement, sans réel entrain.
Tout à coup, la chanson se coupe, et la sonnerie de son téléphone retentit.
Ses parents sans doute.
— C’est Alban.
Le jeune à qui il donne des cours de boxe et qu’il n’a pas revu depuis plus
d’un mois. Otis a préféré faire une pause niveau sport suite à sa chute, mais
j’ai très vite compris qu’il fuyait Alban.
— Il te veut quoi ?
— Il passe Noël seul dans son appart’, il me dit que si c’est aussi mon cas,
sa porte est ouverte.
— Pas que sa porte, si tu veux mon avis…
Ma blague aurait pu être drôle si elle n’était pas prononcée avec tant
d’amertume. Alban et Otis, c’est voué à l’échec. S’il fonce le retrouver,
c’est uniquement dans le but de ne plus penser à Louison.
Il reste à fixer son téléphone, caressant le message du bout des doigts.
Il veut y aller. Qui suis-je pour lui refuser cette parenthèse de plaisir dont
il a besoin ?
Je suis sa meilleure amie, bordel !
— C’est une mauvaise idée.
— T’inquiète, j’y vais pas.
Il lâche son portable, remet la musique à fond, puis s’approche en se
dandinant.
— Comme si j’allais t’abandonner, Violette Fleury. Je ne suis pas seul,
moi. Tant que je t’ai toi, je suis heureux.
J’aimerais que ce soit aussi simple.
Pourtant, je doute.

***

24 décembre 2019 ~ Mathieu

— Cul sec, docteur Michon !


La jolie infirmière m’adresse un clin d’œil pour m’encourager. Mélissa est
une vraie fêtarde, elle m’épate. Comment peut-elle s’intéresser à un mec
pantouflard comme moi ?
Je ne suis qu’un raté, un moins que rien, Céline me l’a bien fait
comprendre. Impossible qu’une autre femme tombe amoureuse de moi,
désormais. Je suis condamné à rester le type qui s’est fait larguer à une
semaine de son mariage.
Il n’y a qu’à voir où je passe le réveillon de Noël. Papa m’a quitté depuis
longtemps, et maman aussi, d’une certaine manière. Alors, pour oublier que
je suis seul et malheureux comme les pierres, j’ai composé le numéro que
m’avait donné madame Reynaud pour contacter sa petite-fille.
Mélissa n’a pas été longue à convaincre. Elle déteste les repas de famille à
rallonge, préfère de loin se prendre une cuite dans un bar en compagnie de –
je cite – un beau mec. En vrai, je n’ai rien de beau. Rien du tout.
J’avale un énième shooter de vodka. L’ambiance du pub est incroyable
pour un 24 décembre. Je pensais bêtement que les gens étaient du genre
conventionnel. Apparemment, toutes les traditions se perdent, même celles
des fêtes de fin d’année.
L’alcool me monte au crâne, m’aide à oublier mon existence de plus en
plus pitoyable. Mélissa m’entraîne au milieu du bar pour danser, je
n’oppose aucune résistance. J’en suis incapable, de toute manière.
Plus les secondes passent, plus ses mouvements sont lascifs. Cette femme
est belle. Radieuse. Avec sa crinière rousse et son sourire enjôleur, bon
nombre de mecs rêveraient d’être à ma place.
Ses intentions sont claires, je ne suis pas né de la dernière pluie. Elle
s’approche toujours un peu plus, roule des hanches comme une déesse. Elle
m’hypnotise, presque autant que la bibine. Je me laisse dicter par ses pas,
m’accorde cette pause sensuelle que je n’ai pas connue depuis trop
longtemps.
Tel un adolescent qui danserait collé-serré pour la première fois, je suis
rapidement à l’étroit dans mon pantalon. Mélissa sourit, aguicheuse. Elle
presse un peu plus son corps contre le mien, s’amuse à titiller mon anatomie
qui se réveille. Ses bras s’enroulent autour de ma nuque, puis elle cherche
mes lèvres. La pression monte doucement, tandis que son souffle caresse
ma mâchoire, que son nez frôle le mien.
Avec une brutalité qui ne me ressemble pas, je m’empare de sa bouche, lui
arrache un petit cri de surprise. Le baiser est fiévreux, presque violent.
Je ne ressens rien.
Pas le moindre frisson, aucune palpitation cardiaque qui déraille.
Quelque chose sonne faux.
Je romps notre étreinte aussi brusquement que je l’ai débutée. Mélissa
fronce les sourcils, surprise.
— Un problème ?
Sans prendre la peine de répondre, je m’éloigne d’elle, de cette piste de
danse bondée, de ce bar qui m’oppresse. Je prends la poudre d’escampette,
m’enferme dans ma voiture.
Je suis bourré, je ne vais quand même pas conduire, si ? Ce serait plutôt
malvenu de la part d’un médecin, j’imagine…
Pendant de longues minutes, le front plaqué sur le volant, je me maudis.
Moi et la génération à venir qui ne verra peut-être jamais le jour à cause
de mes spermatozoïdes défaillants.
Je pense à Violette. À la manière dont elle s’est battue pour obtenir ce
qu’elle désirait de plus cher, quitte à bousculer les conventions. Je l’admire.
Vraiment. Cette femme est incroyable. Elle est tout ce que je ne suis pas.
Mon cerveau d’ivrogne m’encourage à quitter la bagnole. Je me retrouve
sur le trottoir dans un froid de canard, vêtu d’une simple chemise. Je n’ai
même pas pensé à récupérer ma veste avant de partir.
Retourner à l’intérieur ? Plutôt crever !
Mes pas me guident à quelques rues du pub. Ça n’a rien d’anodin. C’est
ici qu’habitent Violette et Otis.
Il y a deux jours, après le malaise de ma collègue, le boxeur m’a invité
chez lui, et nous nous sommes pris une cuite mémorable. On s’est raconté
nos vies, comme deux cons esseulés, comme deux gars saouls qui n’ont
plus aucun filtre.
Je me demande s’ils sont dans leur appartement, s’ils passent Noël avec
leur famille ou juste tous les deux. Surtout, je me dis que leur soutien
pourrait me faire du bien, là, maintenant.
Foi de mec bourré !
La lumière de leur appart’ est allumée, mon cœur s’enflamme. Otis m’a
confié que leur digicode est en panne depuis deux mois, alors j’entre dans
l’immeuble sans aucun souci. Je grimpe l’escalier, manque de me casser la
gueule trois ou quatre fois. Je suis vraiment dans un sale état.
La musique résonne dans le couloir qui mène à leur cocon. Je souris, les
imagine dîner en famille dans les éclats de rire.
Qui suis-je pour venir suspendre leur bonheur ?
Égoïstement, je frappe. Pas assez fort pour être entendu. Je retente, pile au
moment où la chanson s’interrompt. Quelques secondes plus tard, Violette
ouvre la porte, le front en sueur et les joues rouges.
Elle est magnifique.
— Mathieu ? Ça va ?
— Je voulais juste vous souhaiter un joyeux Noël.
Titubant, je m’apprête à faire demi-tour, mais Violette me retient par le
bras.
— Tu es gelé…
J’ai marché pendant trente minutes en chemise sous le froid de décembre.
Je suis frigorifié.
— Rentre, d’accord ?
Sa proposition m’arrache un sourire. Cette femme a le cœur sur la main,
plus que je ne l’aurais jamais.
— Michon ! s’exclame Otis. Tu rejoins le club des âmes solitaires ?
C’est à peu près ça…
Dans les minutes qui suivent, Violette me présente toutes sortes de mets
qu’ils ont cuisinés, tous plus délicieux que les autres. Ils ont la décence de
ne pas me mettre face à mon état d’ébriété.
Très vite, je reprends des couleurs. L’alcool s’évapore peu à peu de mon
organisme.
Quand elle me sent d’attaque, Violette m’attrape par la main pour
m’entraîner vers la piste qu’ils ont improvisée. Otis nous regarde du canapé,
amusé.
Pour la deuxième fois de la soirée, je danse avec une femme. Ma collègue
reste à une distance on ne peut plus raisonnable, se trémousse au rythme de
la musique. Un large sourire étire mes lèvres, tandis que je la regarde
virevolter à un mètre de moi.
Elle est belle, je me demande comment j’ai pu un jour la trouver
disgracieuse. Sa bouche est habillée d’un rouge carmin qui lui sied à ravir,
alors que ses grands yeux gris sont rehaussés d’un soupçon de mascara. Elle
n’a pas besoin de beaucoup d’artifices pour être radieuse.
La psychologue s’amuse, rit à gorge déployée, m’entraîne parfois à
tourner au rythme de la musique. J’en oublie mes tracas, et même Otis qui
tapote sur l’écran de son téléphone.
Dans cette pièce, il n’y a plus qu’elle et moi.
Les frissons. Les palpitations cardiaques qui déraillent.
Avec Violette, tout sonne vrai.
Chapitre 26

24 décembre 2019 ~ Otis

Ce n’est plus une anguille qu’il y a sous la roche, mais une énorme
baleine.
Depuis plus de vingt minutes, j’assiste aux minauderies de ma meilleure
amie qui papillonne des cils devant celui qu’elle a appelé pendant des
années Michon-tête-de-con. J’aurais dû me douter que derrière cette
animosité se cachait quelque chose de plus profond.
Si Violette déteste ce genre de cliché, elle en est aujourd’hui l’héroïne. La
complicité entre elle et Mathieu est évidente.
Touchante.
Ils rient à gorge déployée, échangent des regards entendus, se charrient
dès qu’ils en ont l’occasion. Je peine à reconnaître mon amie lorsque je la
vois aussi tactile avec un autre homme que moi. Ce n’est pas une attirance
sexuelle, bien entendu, j’ai bien compris que Violette n’en avait jamais
éprouvé pour personne.
Entre eux, c’est beaucoup plus. Une affinité qui dépasse la chimie des
corps. C’est plus cérébral, plus psychique.
Inévitablement, ça me ramène aux moments passés avec Louison.
J’ai mal.
Derrière ma carapace de muscles, ma barbe hirsute et ma crinière
débraillée, je suis en lambeaux.
Depuis plusieurs minutes, j’échange des textos avec Alban, je n’ai que ça
à faire après tout. J’ai un peu l’impression de tenir la chandelle entre
Violette et Mathieu, autant me changer les idées. Il me drague ouvertement,
ne cesse de me rappeler qu’il aimerait poursuivre ce que nous avons débuté
dans les douches.
C’est tentant. Dans un sens, c’est peut-être ce qu’il me faut.
Un homme qui me désire réellement et assume son attirance.
En plus de me blesser, Louison m’a déçu. J’avais perçu autre chose chez
lui, une âme qui me paraissait pure, honnête, tendre. Il m’a descendu de
mon nuage d’un coup de pied au cul.
Ça m’apprendra !
Dans notre société, c’est ridicule d’être un foutu romantique doublé d’un
cœur d’artichaut qui croit dur comme fer au coup de foudre.
Je me lève d’un bond, déterminé à quitter l’appart’ pour rejoindre Alban.
Violette est occupée et entre de bonnes mains, je n’ai aucun doute là-dessus.
Mathieu m’inspire confiance.
— J’ai un peu mal au crâne, je vais descendre prendre l’air.
Violette me dévisage, incrédule. Je ne sais pas mentir, surtout pas face à
elle.
— T’es sûr ?
Sa moue dubitative m’arrache un sourire. Elle s’est toujours inquiétée
pour moi, ça ne changera jamais. Je peux m’estimer heureux d’avoir une
personne comme elle dans ma vie. Elle assurera mes arrières, coûte que
coûte.
Elle sait que je vais plonger tête baissée dans une relation d’un soir avec
Alban, mais elle ne me jugera pas.
— Je suis grand, Vio’, t’inquiète.
— Même les grands ont leurs faiblesses, O’.
Je dépose un baiser sur le haut de son crâne, histoire de la rassurer.
Cependant, seule la présence de Mathieu pourra éventuellement l’empêcher
de ressasser à mon sujet et à propos de l’erreur de débutant que je
m’apprête à commettre.
Règle numéro un : on ne couche pas dans l’unique but d’oublier
quelqu’un.
Je coule un regard amical à Michon qui ne semble pas tout capter de notre
conversation.
— Tu gardes un œil sur elle, OK ?
— Toujours.
Je quitte l’appartement, la conscience plus légère. Violette n’est pas seule.
Moi, si.
Pas pour longtemps, cependant.
J’affronte la nuit glaciale de ce 24 décembre, me dirige vers ma Laguna.
Depuis la pinte de champagne du début de soirée, je n’ai pas avalé une
seule goutte d’alcool, je peux prendre le volant sans inquiétude.
Je sursaute quand je remarque un homme assis sur mon capot.
Et pas n’importe quel homme !
Louison.
Mon cœur entame une course folle dans ma poitrine à m’en filer le
tournis. Ma respiration s’accélère, déraille plus que jamais.
Il ne m’a pas entendu arriver. Il est juste assis là, les fesses posées sur ma
bagnole gelée.
Il doit se cailler les miches, bordel !
J’hésite à l’ignorer et remonter à l’appart. Toutefois, sa présence n’est pas
anodine. Elle éveille en moi une certaine curiosité, une envie d’en découvrir
plus sur ce qui se trame dans le cerveau de Louison Lamy.
Ce type est un mystère sur pattes, jamais je n’ai rencontré un mec capable
de souffler le chaud et le froid avec une telle facilité. Un jour, on
s’embrasse contre sa porte d’entrée, le lendemain il refuse de me revoir. Un
coup il se blottit contre moi, l’autre il me rejette comme du poisson pourri.
S’il ne veut pas de moi, il doit être clair.
Je sais qu’il est hétéro. Je sais qu’il est perturbé par ses sentiments. Si je
me mettais tout à coup à craquer pour une femme, toute mon existence
serait remise en question. Néanmoins, j’ai passé l’âge de m’amouracher
d’un indécis. J’ai besoin de quelqu’un qui s’assume pleinement et qui
s’offrira tout entier à moi, sans détour.
— Louison…
Mon murmure parvient jusqu’à lui et le fait sursauter. Alors qu’il se
retourne, ses pupilles brillantes rivées sur mon visage, je remarque la
bouteille de Ricard qu’il tient entre ses mains.
Il est complètement bourré.
— Je… Tu… Qu’est-ce que…, baragouine-t-il, incapable de prononcer la
moindre phrase cohérente.
— T’es assis sur ma bagnole.
— Ah.
Comme s’il n’avait pas remarqué !
— Tu comptais aller quelque part ? parvient-il à me demander sans
bégayer.
Je ne réponds pas. Il n’a pas besoin de savoir que je comptais m’envoyer
en l’air avec un petit jeune de vingt ans pour oublier à quel point un interne
en médecine m’a fait mordre la poussière.
— Qu’est-ce que tu fous ici, Louison ?
— Rien.
Pense-t-il vraiment que je vais me satisfaire d’une telle réponse ?
Planté à côté de ma voiture, je n’ose pas m’approcher davantage, de peur
qu’il ne s’évapore, ne me glisse une nouvelle fois entre les doigts. Je ne
peux pas prendre ce risque. Même si j’exècre son indécision, sa présence
m’apaise, me rassure.
Fichue fleur bleue !
— Tu t’es donc assis sur mon capot le jour de Noël pour rien, c’est ça ?
Il serre les dents un court instant.
— Ta gueule, Otis.
Sa hargne me déstabilise. Je déteste son regard noir, acerbe, empli
d’amertume. J’ai l’impression qu’il me plaque une étiquette de coupable sur
le front.
Mais de quel crime m’accuse-t-il, exactement ? Je ne l’ai jamais forcé, il
aurait pu me rayer de sa vie depuis longtemps. Pourquoi s’entête-t-il à me
retrouver, encore et encore ? Je ne suis pas un jouet.
— Tu sais à quel point ma vie est merdique en ce moment ? me lance-t-il
avec dédain.
J’accuse difficilement le coup. Pour ma part, les moments de bonheur
fugaces vécus avec lui sont précieux. Ça n’aura jamais rien de merdique.
Louison se lève, titube jusqu’à moi. Il perd l’équilibre, et je le rattrape de
justesse. Il se retrouve si près de mon torse qu’il doit pouvoir entendre les
battements frénétiques de mon cœur.
— Lâche-moi, bordel !
Sa grimace de dégoût et son cri dans la nuit m’encouragent à
l’abandonner et à lever les mains en signe de reddition.
Il ne veut pas que je le touche ? Très bien… S’il pouvait arrêter de me
prendre pour un con, ça serait bien aussi…
— Je vais avoir un bébé dans sept mois, Otis ! s’exclame-t-il, soudain
mort de rire. J’ai accepté de le faire sans capote une fois ! Une putain de
fois, bordel ! Et à cause de ça, je vais devenir père alors que j’ai la maturité
d’un poulpe. Merveilleux, non ?
Son sarcasme se transforme en sanglots muets. Il penche la tête en arrière,
pousse un long râle rageur. Je ne le comprends plus, si seulement je l’ai
compris un jour.
— Tu veux voir Violette ?
— Nan.
Il approche d’un pas, ses iris plantés dans les miens. Tout mon corps
frissonne et pas uniquement à cause du froid.
— Alors tu fais quoi ici, Louison ?
— C’est toi.
— Moi, quoi ?
— C’est toujours toi que je veux voir. Tout le temps.
Mon cœur rate un battement. Il ne faut pas que je tienne compte de ses
paroles, il finira par faire marche arrière, encore une fois.
— Tu crois que ça me fait quelque chose d’entendre ça de la bouche d’un
mec bourré ?
Il plante ses poings dans mes pectoraux, frappe sans réellement me faire
mal. Ses yeux s’embuent, ses lèvres tremblent.
Il souffre, lui aussi. Et pourtant, j’enfonce le clou.
— Tu me rejettes, puis tu me réclames. Je ne suis pas un objet, Louison.
— Je sais.
Il se détache de moi, colle son dos contre la portière de ma Laguna. Les
larmes ruissellent le long de ses joues. Il me paraît fatigué, à bout de nerfs.
Dépassé.
— Je suis comme un poisson rouge, en ce moment. Je suis dans un fichu
bocal qui m’oppresse. Je tourne en rond jusqu’à en devenir maboul. Je tente
de trouver des solutions pour m’en sortir, mais à chaque fois, l’unique chose
qui me revient en tête, c’est que pour trouver ma liberté, j’ai besoin de toi.
Je suis seul depuis si longtemps que je ne pouvais même pas espérer
rencontrer quelqu’un comme toi.
Ses mots sont ceux d’un mec bourré, c’est vrai. Pourtant, ils résonnent en
moi de la plus belle des façons.
Alors qu’il s’approche de nouveau, mes barrières tombent, une à une. Ses
mains se posent plus doucement sur mon torse, son nez frôle mon menton.
Il est si proche… et malgré tout, toujours aussi inaccessible. Au moindre
faux pas, il paniquera. Juste une erreur de ma part et il me quittera pour de
bon, j’en suis convaincu.
— Je veux plus être seul comme un con dans mon bocal, Otis. Accepte
d’être un poisson rouge avec moi.
Il délire. Le Ricard lui est monté au crâne, son discours est à la fois
décousu et sincère. Je ne sais plus si je dois le croire, si je dois accepter de
baisser ma garde une fois de plus.
La manière dont il me dévisage, de ses prunelles vertes larmoyantes et
tendres, me donne envie de le prendre dans mes bras et de ne plus jamais le
laisser partir. Pourtant, j’ai peur que demain, quand la gueule de bois
pointera le bout de son nez, il m’abandonne à nouveau.
La chute est toujours plus difficile… Il est temps que je prenne soin de
moi. D’un geste doux, je pose mes mains sur ses épaules, l’encourage à
reculer. Un sanglot plus fort que les autres le percute, frappe mon cœur déjà
brisé par sa faute.
— Tu dois dormir. Je te raccompagne.
Je tente de garder un ton froid et détaché, alors qu’il me bouleverse plus
que jamais. Son pot de yaourt est garé à moitié sur la route, signe qu’il a dû
conduire en état d’ébriété.
Pas question qu’il reprenne le volant !
— Tes clés, s’il te plaît.
Sans chercher à me contredire, il fouille dans sa veste pour en sortir son
trousseau. D’un signe de tête, je l’encourage à me suivre, mais il titube
toujours autant. Protecteur comme je suis, j’entoure sa taille afin de l’aider
à marcher jusqu’à la voiture.
Une fois qu’il est installé et attaché, je prends place du côté conducteur.
Vous avez déjà vu un boxeur de ma carrure dans une Fiat Panda ?
On dirait le début d’une mauvaise blague.
Dans le silence le plus total, j’actionne le démarreur, commence à rouler
dans les rues désertes. Les gens sont avec leur famille autour d’un bon
repas.
Tous ne sont pas des poissons rouges tels que nous.
Une dizaine de minutes plus tard, je me gare devant chez Louison. Il est si
calme à mes côtés, je me demande s’il ne s’est pas endormi. Mais non.
Quand je me retourne vers lui, son regard larmoyant est fixé sur moi, sa
tourmente se lit sur ses traits crispés.
Je quitte le véhicule, lui ouvre la portière avant de le soutenir de nouveau
afin d’avancer jusqu’à la porte d’entrée. Cette même porte où il m’a bloqué
quelques semaines plus tôt pour m’embrasser sauvagement.
Tout a changé.
Lorsque nous entrons chez lui, Louison pousse un long soupir dépité alors
qu’il jette sa veste sur le canapé. Peu à peu, il semble prendre conscience de
ses actes, bien que son corps trahisse toujours la quantité d’alcool qu’il a
ingurgitée.
— Tu as raison, je suis crevé.
Il commence à grimper l’escalier seul, je sens pointer la catastrophe. Je
m’élance pour l’aider, accroche ma main sur sa hanche afin de l’empêcher
de dégringoler les marches. Il me renvoie un regard humide qui me touche
en plein cœur.
Comment arrive-t-il à me chambouler à ce point ? Pourquoi frôle-t-il
toujours mon âme avec ses beaux yeux de jade et sa tendresse ? Plus que
jamais, je me sens connecté à lui.
Néanmoins, je ne dois pas craquer.
Pense à toi, Otis. Pense à ton petit cœur tout mou.
Louison s’affale sur son lit et grogne de contentement. Il ne prend pas la
peine de se déshabiller alors que son chauffage est allumé à fond.
— Tu devrais enlever quelques vêtements.
Il pousse un râle peu motivé, les yeux déjà clos. Il est en train de
s’endormir, assommé par l’alcool.
Comme je ne suis pas un mauvais bougre, je pense au vilain rhume qui le
menace si jamais il dort dans cette tenue. Sans parler de l’inconfort… Je ne
réfléchis pas plus et lui enlève ses chaussures, puis fouille dans son armoire
afin de dégoter un pantalon large plus confortable que son jean. Il gémit
lorsque je dégrafe sa ceinture.
J’aurais aimé que ce soit dans d’autres conditions…
Tel un pantin, Louison me laisse le déshabiller. Quand il doit lever les
bras pour se défaire de son pull, il grommelle quelque chose
d’incompréhensible avant de s’exécuter, à moitié vaseux.
Très vite, il se retrouve torse nu devant moi. J’essaie de ne pas laisser le
trouble m’envahir. Pourtant, quand il se redresse et enroule ses bras autour
de mon cou pour m’attirer contre lui, tout mon corps réagit.
Je manque de basculer avec lui sur le lit, je me rattrape de justesse.
Louison soupire à de multiples reprises avant d’oser parler, d’une voix
rocailleuse qui trahit son désir :
— Touche-moi, Otis.
Mes yeux se ferment quelques secondes tant je suis subjugué par
l’érotisme que dégagent ses paroles, par la sensualité de son timbre, par
l’impatience de ses mains sur ma nuque.
Son souffle chaud glisse sur mes joues, ses lèvres frôlent les miennes.
Néanmoins, l’odeur anisée de son haleine me rappelle que cet homme agit
sous l’effet de l’alcool.
Un peu brusquement, je me dégage de son étreinte, me retrouve le dos
collé à la porte de sa chambre.
— Dors avec moi, s’il te plaît, insiste-t-il.
Louison est offert à moi sur ce lit, le hâle de sa peau me rappelle à quel
point je rêve de dévorer la moindre parcelle de son corps.
Je ne peux pas. Pas aujourd’hui.
— Si tu as besoin de moi, je serai sur le canapé.
Il me faut toute la conviction du monde pour ouvrir la porte.
— Bonne nuit, Louison.
Chapitre 27

25 décembre 2019 ~ Violette

Comment aurais-je pu imaginer passer un jour le réveillon de Noël avec


Mathieu Michon ? On se croirait dans une dimension parallèle où cet
homme abject est devenu un véritable prince charmant.
OK, j’exagère. Mon collègue ne s’est pas transformé en gendre idéal, loin
de là. Son humour est toujours potache. Il me charrie dès qu’il peut, et
surtout, il prend un peu trop ses aises dans mon appartement.
Allongé de tout son long sur le canapé, il me raconte ses dernières
vacances, évite scrupuleusement d’évoquer son ex, même s’il est évident
qu’ils sont partis ensemble.
Assise sur le fauteuil, je suis tiraillée entre ma curiosité et le désir de le
laisser tranquille pour les fêtes. Il n’a sans doute aucune envie de me parler
de sa rupture avec une femme qui l’a largué à une semaine de son mariage.
— Franchement, la Thaïlande c’est un peu surcoté. Céline a adoré, mais
moi…
Quand il prend conscience qu’il a laissé échapper le nom de son ex, il
devient rouge écarlate, comme s’il avait dit quelque chose de honteux. Il
doit savoir que tout le monde est au courant à l’EHPAD, bien que personne
n’ose lui en parler.
— Et toi ? Tu n’as pas aimé ?
Je tente de détourner la conversation. Je constate néanmoins qu’il est
perturbé d’avoir parlé d’elle. Il plisse le nez, évite mon regard.
Le silence qui s’abat entre nous est glaçant. Dérangeant. Nous parlons
depuis plusieurs heures sans nous arrêter, il est déjà presque 4 h.
La présence de Mathieu m’a permis d’éviter de penser à Otis et ses choix
bancals. J’ai passé une excellente soirée. Surprenante, mais géniale. Le
meilleur Noël depuis bien longtemps.
Toutefois, quand mon collègue se lève, jette un œil à l’horloge du salon,
puis se dirige vers la porte, mon sang ne fait qu’un tour.
Je ne veux pas qu’il parte.
— Il est tard, je devrais y aller.
— Non.
C’est un cri du cœur. Il ne peut pas me laisser seule alors qu’Otis a
déguerpi et que je n’ai plus que lui comme ami. Car c’est ce qu’il est
devenu.
Mon ami.
— Reste, s’il te plaît.
Mathieu demeure figé dans le salon. Il ne se retourne pas, je sens son
indécision d’ici.
Mais pourquoi hésite-t-il ? On n’était pas bien, là, à papoter de tout et de
rien ?
Moi j’adore cette bulle de douceur, je regrette qu’il la fasse éclater aussi
vite.
— Il est temps d’aller dormir de toute manière et…
Je sais ce qu’il essaie de faire. Il veut me refuser d’accéder à ses failles,
alors que je lui ai confié mes pires faiblesses.
— J’ai un lit double, ironisé-je.
Il se retourne enfin et affiche un air amusé.
— Tu sais que c’est très tendancieux comme proposition ?
— Oui, mais tu sais très bien qu’il ne se passera rien entre ces draps.
Il me sourit à pleines dents et fait un pas vers moi.
— Tu restes ?
Mon timbre est celui d’une gamine effrayée. Mathieu s’approche tout
doucement, se plante devant moi. Ses doigts glissent un court instant sur ma
joue ; nos regards se cherchent. Quand son pouce effleure ma bouche, un
long frisson serpente le long de ma colonne vertébrale.
— Tu as mis ton rouge à lèvres corail.
— Tu as dit qu’il m’allait bien.
— C’est vrai.
Mathieu se penche en avant, juste un peu. Il est désormais si proche de
mon visage que j’ai l’impression qu’il va m’embrasser. Malgré moi, je
retiens ma respiration. Je suis pétrifiée par les émotions nouvelles qui
s’éveillent au plus profond de moi. Je ne peux plus bouger.
Contre toute attente, son front se cale dans mon cou, ses bras entourent
mon dos. Il me blottit contre lui, me serre avec une force démente, comme
si je risquais de lui échapper.
— Qu’est-ce que tu m’as fait, Violette ? souffle-t-il.
Aucune idée.
Je n’ai pas anticipé cette complicité qui nous lie désormais. J’ai été moi-
même de bout en bout, me suis livrée à lui sans détour. Mais si je me réfère
au rythme frénétique des battements qui résonnent dans ma poitrine…
Mon cœur a compris.
Combien de temps restons-nous dans les bras l’un de l’autre au milieu du
salon ? Cinq minutes. Peut-être dix. Ça n’a pas d’importance, nous sommes
bien. Là où nous devons être.
Quand sa main rejoint la mienne et qu’un sourire malicieux habille ses
lèvres, mes battements s’emballent encore. Plus le temps passe, plus je lui
trouve un charme irrésistible.
— Alors, ce lit double ?
Nous éclatons d’un même rire, puis nous rejoignons ma chambre. Aucun
homme à part Otis n’y est entré depuis une éternité. Le dernier en date a
essayé de me tripoter sans mon accord, et quand il a compris que mon non
était définitif, il a pris la poudre d’escampette. L’histoire de ma vie.
Pourquoi ai-je l’impression que Mathieu est différent ?
Je l’abandonne quelques instants afin de rejoindre le cocon d’Otis et lui
piquer un pyjama. J’en profite pour enfiler le mien dans la salle de bain. Pas
de flamants roses cette fois-ci, mais des rennes. Plutôt de circonstance.
Lorsqu’il me voit réapparaître, le neurologue éclate de rire :
— Tu comptes faire le tour des animaux en pyjama ? Je demande à voir.
— Ça dépend combien de nuits tu penses passer avec moi.
Là, c’est tendancieux. Très tendancieux. Tu ferais mieux de te la boucler,
Violette.
Mathieu se lève sans un mot et attrape les vêtements d’Otis. Avant de
quitter la pièce pour se changer, il se penche à mon oreille :
— C’est à toi de voir, Violette… Combien de nuits tu m’accordes ?
Il me laisse en plan dans ma chambre. J’ai les bras ballants et le cœur
pantelant.
Qu’est-ce que tu m’as fait, Mathieu ?
Lorsqu’il revient, moins de cinq minutes plus tard, je suis déjà dans le lit,
la couette remontée jusqu’au nez. Dans quoi je me suis lancée encore ? Je
suis parfois beaucoup trop spontanée pour mon propre bien.
Mon collègue se glisse à mes côtés, garde une distance raisonnable pour
ne pas m’embarrasser. Nous avons pourtant déjà été beaucoup plus proches
et ça ne nous a pas gênés.
Mathieu pourrait se coller un peu plus à moi, je n’y verrais pas
d’inconvénient. Comme pour l’encourager à s’approcher, je lui donne un
petit coup de coude dans les côtes.
Il comprend.
Très vite, il se retrouve tout contre moi, sa hanche reposant près de la
mienne. Son pied se pose sur le mien. J’adore ça.
— Tout à l’heure, quand je te parlais de la Thaïlande…, commence-t-il.
Les confidences reprennent.
— C’était la première fois que j’évoquais Céline sans amertume, sans
tristesse, comme si elle était devenue un moment banal de ma vie.
La tête de Mathieu se place sur mon épaule, nous observons tous deux le
plafond.
— C’est ton ex, Céline ?
— Ne joue pas à celle qui ne sait pas, Violette. Tout le monde sait à
l’EHPAD.
Il lève la tête, un sourire aux lèvres.
— Je peux dire que c’est une grognasse pour t’avoir lâché à une semaine
du mariage, ou bien c’est trop tôt ?
— C’est une grognasse.
Nous explosons de rire à l’unisson, peinons à reprendre notre calme les
secondes qui suivent.
— C’est très libérateur, lance Mathieu.
— Les murs sont épais dans l’immeuble, tu peux même le crier, si tu
veux.
— Céline est une grognasse !
Et il hurle vraiment, ce con !
— Tu te sens comment ?
— Beaucoup mieux.
Nous rigolons encore et toujours comme deux gamins. Au bout de
plusieurs minutes, Mathieu redevient on ne peut plus sérieux, le nez
légèrement retroussé.
— Elle m’a brisé.
— Je suis désolée.
— C’est comme ça. C’est la vie.
Le silence s’abat dans la chambre, c’est assez déroutant après tous les
éclats de rire que nous venons de partager.
Nous recommençons à fixer le plafond, chacun dans ses pensées. Ma
curiosité me bouffe de l’intérieur, j’ai envie d’en savoir plus sur son histoire
avec Céline.
Comme s’il lisait dans mes pensées, il me raconte tout. Du jour où il l’a
rencontrée sur le quai d’une gare. De cet instant magique où il a eu un coup
de foudre pour cette femme au teint hâlé et aux longs cheveux bruns. La
manière dont il la décrit me laisse penser qu’elle était sublime, digne d’une
mannequin.
— Elle exécrait mon travail, se confie-t-il. C’est pour ça que vous ne
l’avez jamais vue, jamais elle ne serait venue au Noël de l’EHPAD ou à
n’importe quel autre événement qui concernait mon boulot. Elle trouvait
que j’y passais trop de temps, elle n’a jamais compris que pour moi, c’est
plus qu’un gagne-pain. C’est ma passion. C’est comme si mes patients
faisaient partie de ma famille, parfois…
J’adore la façon dont il évoque son travail, je partage complètement sa
vision. Je me lie souvent à mes petits vieux, trop sans doute. C’est plus fort
que moi. Je resterai toujours professionnelle, mais quand on bosse avec
l’humain, il faut accepter que certaines personnes nous touchent plus que
d’autres.
— Et puis il y a eu la goutte d’eau qui a fait déborder le vase…
Mathieu me confie leur désir d’enfant, chamboulé par les résultats de son
spermogramme. Alors qu’il évoque son désir de paternité, ma main cherche
la sienne pour entrelacer nos doigts. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Un simple
réflexe, j’imagine.
— Tu as déjà pensé à l’adoption ?
C’est l’hôpital qui se fout de la charité. J’ai refusé cette solution de but en
blanc quand Otis me l’a proposée.
— Parce que tu crois vraiment qu’un mec célibataire a sa chance ?
Franchement ? Pas du tout.
Je serre un peu plus fort ses doigts.
— Il faut juste que je fasse le deuil de cette paternité… du moins, de la
façon dont je la voyais à la base.
— C’est-à-dire ?
— Je pense qu’il y a plusieurs façons d’être une figure paternelle. Je ne
désespère pas de trouver un jour une femme qui m’accorderait cette place
auprès de ses enfants… sans prendre celle de leur père, bien entendu.
On voit bien que Mathieu y a beaucoup réfléchi. Je ne peux que
comprendre. Quand un manque d’enfant nous ronge les entrailles, tout nous
paraît plus fade.
— Tu trouveras quelqu’un, j’en suis sûre. Tu es un type bien.
Qui aurait cru que je prononcerais un jour une telle phrase à propos de
mon collègue ?
Pas moi.
Mathieu relève à nouveau la tête, son regard plonge dans le mien, brille
un peu plus qu’à l’accoutumée, d’une émotion que je ne parviens pas à
déterminer.
— Peut-être que ce sera ce quelqu’un qui me trouvera.
Son œillade est si intense que j’ai l’impression qu’il parle de moi.
N’importe quoi, Violette ! Tu dérailles complet !
Le silence pèse de nouveau sur nos épaules, mais il n’est pas gênant.
Mathieu caresse la paume de ma main tout en me fixant droit dans les yeux.
— Tu sais ce qui me tue, Vio’ ?
Ce surnom me fait frissonner. Personne, à part Otis, ne m’appelle ainsi.
— J’aurais dû écouter ma mère avant qu’elle ne… J’aurais vraiment dû
l’écouter. Elle m’avait dit que Céline n’était pas une femme pour moi,
qu’elle finirait par me briser le cœur. Je n’ai voulu en faire qu’à ma tête, et
je me déteste pour ça. Si tu savais comme elle était intelligente, ma mère !
Elle cernait les personnes en moins de deux, et même si elle ne portait pas
mon ex dans son cœur, elle ne l’a jamais dénigrée, elle m’a juste mis en
garde.
Une certaine mélancolie berce la voix de Mathieu et me touche au plus
profond de mon âme.
— Mais je n’ai pas suivi son conseil et c’est trop tard.
Je roule sur le côté pour observer plus facilement le visage du neurologue.
Il m’imite, se trouve désormais face à moi, ses beaux iris baignés de larmes
plantés dans les miens.
— Elle te manque, n’est-ce pas ? Ta maman…
Mathieu baisse les yeux quelques secondes, son regard flatte nos mains
liées.
— Tous les jours, oui. Elle me manque à chaque minute qui passe.
Alors qu’il ancre de nouveau nos prunelles ensemble, avec une
profondeur qui me désarçonne, ma main libre se pose sur sa joue où coule
une larme orpheline. Sans réfléchir, mes lèvres s’emparent des siennes une
seconde à peine.
Un smack, rien de plus.
Mathieu me fixe, interloqué, hébété. Je ne sais plus si je dois rire ou me
confondre en excuses. Mes doigts glissent le long de sa mâchoire pour
retomber sur le matelas. Je baisse la tête devant son regard brûlant qui me
gêne.
Pourquoi j’ai fait ça, bordel ?
Un doigt sous mon menton me contraint à lui faire de nouveau face.
— Est-ce que je peux…, commence-t-il.
Mon index se plaque sur sa bouche. Vu la manière dont ses yeux pétillent
et le sourire qu’il me renvoie, je sais ce qu’il s’apprête à me demander.
Comme à Liège, il veut savoir s’il peut m’embrasser.
Peut-être pas un smack, cette fois-ci.
— Tu peux, Mathieu.
Là, dans mon lit double, au beau milieu de la nuit de Noël, il emprisonne
mes lèvres dans un baiser voluptueux.
Je n’ai jamais été embrassée de cette manière.
Chapitre 28

25 décembre 2019 ~ Louison

Mon réveil indique 13 h. J’ai dormi tout ce temps comme une masse, sans
changer de position. Même ma conscience n’est pas venue me titiller, elle
m’a accordé ces heures de repos salvatrices.
Maintenant que mes yeux sont ouverts, l’étau qui enserre mon crâne me
file des douleurs dans tous mes membres, tandis que des pensées négatives
tentent de s’immiscer dans mon cerveau.
Je me souviens qu’Otis est censé dormir sur mon canapé, et je crève
d’envie d’aller le rejoindre. Cependant, je préfère d’abord passer sous la
douche pour recouvrer mes esprits et redevenir un tant soit peu présentable.
Hier, quand il m’a déshabillé, j’ai cru exploser. Toutes les paroles
horribles que j’ai prononcées à l’hôpital me sont revenues en mémoire, j’ai
alors ressenti le besoin de le serrer contre moi, de l’embrasser…
De plus, s’il m’en avait donné l’occasion.
Aujourd’hui, les vapeurs anisées se sont dissipées. Suis-je toujours
capable d’une telle tendresse ou vais-je continuer à camoufler le désir qui
me brûle de l’intérieur ?
Lorsque je suis lavé et habillé, je descends précipitamment les escaliers
pour le retrouver.
Une fois dans le salon, pas un bruit. Mon attention est attirée par une
feuille posée sur le plan de travail de la cuisine.
Tout mon corps se raidit.
Et si… s’il était parti ? Pour de bon, cette fois.
Les coussins du canapé sont en vrac, signe qu’il a dormi ici au moins
quelques heures. S’il a choisi de rester, même un court instant, c’est qu’il
envisageait d’écouter ce que j’avais à lui dire une fois sobre.
Alors que j’attrape la feuille, j’ai encore la naïveté de penser qu’il est allé
chercher des viennoiseries.
Hélas, la note d’Otis est on ne peut plus claire :
« Je suis monté pour te voir et comme tu dormais à poings fermés, ma
mission s’arrête ici. Joyeux Noël, Louison. PS : J’ai profité de mon
insomnie pour finir de remplir le constat. »
Mes doigts froissent violemment le papier. J’ai merdé. Complètement
merdé. J’ai agi comme un con, et j’ai perdu la seule personne qui a su
s’approcher au plus près de mon cœur. Désormais, je n’ai plus qu’à vivre
avec le regret de ne pas avoir assumé mes sentiments naissants. Mon
existence sera bercée de « Et si ? » au sujet d’Otis.
Une larme coule le long de ma joue. Peut-être cherche-t-elle à balayer ma
lâcheté et ma bêtise. Elle n’y parviendra pas. Il est temps que je me rende à
l’évidence. Si je n’ai pas le cran d’affronter cet homme et de lui dévoiler
l’intensité de mes sentiments, alors je dois laisser tomber, lui rendre sa
liberté.
Joyeux Noël, Otis.

***

25 décembre 2019 ~ Otis


Depuis combien de temps suis-je en train de marcher ? Deux heures ?
Peut-être trois ? Je me suis perdu une bonne dizaine de fois avant
d’admettre que j’avais besoin du GPS pour retrouver mon chemin.
Maintenant qu’il est activé, j’arrive devant mon appartement, les pieds en
compote, le cœur en bout de course. Je m’en veux d’avoir planté Louison.
Peut-être avait-il des choses à me dire ? Peut-être aurait-il fini par m’avouer
ce qu’il a commencé à mi-mot hier soir, alors qu’il était plein comme une
barrique ?
Est-ce qu’un homme qui ne s’assume que lorsqu’il est saoul pourrait me
convenir ? Est-ce que je n’ai pas plutôt besoin d’une personne qui me porte
à bout de bras et m’accorde une place significative dans sa vie ? J’ai
presque quarante balais, j’ai passé l’âge des « Suis-moi je te fuis, fuis-moi je
te suis ». Si Louison veut de moi, et pas simplement d’un test pour sa
sexualité, alors il reviendra.
Sobre. Honnête. Et il me regardera droit dans les yeux.
Pourtant, je n’espère plus grand-chose. Même s’il n’a pas sa violence, le
bel interne est comme Geoffrey, une part de lui refusera toujours cette «
anormalité ».
C’est ainsi que la société nous considère, non ? Des déviants.
Ils n’ont pas compris que la différence est un don.
L’âme en peine, je grimpe l’escalier qui me mène à l’appartement.
Comme je n’entends aucun bruit, j’entre avec précaution, de peur de
réveiller les éternels bavards que j’ai quittés la veille. Je retire mes
chaussures, m’approche tout doucement de la porte de la chambre de
Violette. J’imagine que Mathieu a dû dormir dans mon lit, alors…
Oh bordel !
La scène qui se déroule devant mes yeux est beaucoup trop surréaliste,
voire un peu dérangeante. Je n’ai jamais trouvé ma meilleure amie dans une
telle position.
Allongée sur le côté, Mathieu blotti derrière elle, elle semble dormir
paisiblement, alors que la main du neurologue est posée sur son sein.
Sur son sein, bon sang !
Heureusement qu’elle porte l’un des pyjamas tue-l’amour que je lui ai
offert, parce que sinon, je me poserais des questions.
Quoique… je m’en pose déjà. Pourquoi sont-ils dans le même lit, en fait ?
Je recule si vivement que je me cogne un pied contre le chambranle et
pousse un cri suraigu. Les deux ronfleurs sursautent.
Bravo Otis pour le réveil en fanfare !
Et la main de Michon qui ne quitte pas son nichon.
Ma meilleure amie ne s’en formalise pas, comme si c’était la chose la plus
normale du monde.
— Qu’est-ce que tu fous, O’ ? me lance-t-elle, sa crinière blonde plus
indisciplinée que jamais et l’air enfariné.
— Je me suis cogné l’orteil, merde !
Le pied en l’air, je sautille dans la pièce jusqu’à m’asseoir sur le lit. Je
donne un coup de cul contre le mollet de Mathieu pour le contraindre à se
décaler et me laisser davantage de place.
— Bouge, Michon ! Et arrête de tripoter les nichons de ma pote devant
mon nez, ce serait gentil.
Pris en flagrant délit, il devient écarlate. Violette aussi. Ils échangent un
regard timide, mais trop complice pour être honnête. Si ma meilleure amie
s’est envoyée en l’air avec ce type, je n’y comprends plus rien. Elle n’a
jamais couché avec personne par désir ou pour son plaisir. Son asexualité
est ancrée en elle. Même l’homme le plus attirant, celui qu’elle a le plus
aimé, ne lui a jamais donné envie de faire l’amour.
Perdu dans mes pensées, je me laisse tomber en arrière afin de me
retrouver entre eux.
— Il va falloir songer à acheter un lit King size, s’amuse Violette. À deux,
ça passe, mais à trois…
— Surtout avec un gabarit comme Otis, en fait.
J’adresse un doigt d’honneur à Mathieu qui éclate de rire. J’en profite
pour lui piquer son oreiller et le caler sous ma nuque.
— Les tourtereaux ont passé une bonne soirée sans ma merveilleuse
compagnie ?
Je ne sais pas lequel des deux rougit le plus.
Qu’est-ce qui s’est passé dans ce lit, bon sang ?
— Ouais, c’était cool, lancent-ils à l’unisson.
C’est très bizarre. Trop bizarre pour moi. Je grimace sans chercher à
comprendre. Violette me racontera tout dès que Mathieu aura quitté
l’appartement de toute façon.
Parce qu’il va bien partir un jour, hein ?
Comme les 2be3.
— Et toi ? Avec Alban ?
J’écarquille les yeux, surpris que ma meilleure amie veuille évoquer mon
plan cul qui n’a pas eu lieu devant Mathieu.
Soit.
— J’ai croisé Louison.
— Croisé ? se moque Michon. T’as été chez lui, quoi !
— N’importe quoi ! Je ne suis pas comme toi, moi. J’ai trop d’ego pour
frapper à la porte de quelqu’un qui me plaît le soir de Noël.
Ma réplique cinglante le fait légèrement reculer, tandis que Violette se
bidonne.
— Bref… Louison était assis sur mon capot.
— Il n’a pas vraiment d’ego non plus, du coup…
— Ta gueule, Michon ! grondé-je.
Nous échangeons un regard complice et un sourire amusé, tandis que ma
meilleure amie nous couve des yeux. Elle doit être ravie que son neurologue
me plaise. Elle sait très bien que je ne dis pas « ta gueule » à n’importe qui.
Si j’ose autant de familiarité avec Mathieu, c’est justement parce que j’ai de
la sympathie pour lui.
Il pourrait quand même envisager de se la boucler, parfois.
— Donc… Louison était bourré et complètement à côté de la plaque. Il
voulait que je devienne un poisson rouge pour qu’il ne soit pas seul dans
son bocal, des trucs dans le genre…
— Ah, l’alcool ! raille Michon.
Violette reste silencieuse, perdue entre surprise et envie de rire.
— Ouais, l’alcool…, soupiré-je. Ça nous pousse à agir bizarrement.
Comme par exemple à s’endormir avec la main posée sur le sein de la
meilleure amie d’un boxeur possessif et impulsif.
Mathieu ne se démonte pas. Au contraire, il bombe le torse, redressé sur
ses coudes :
— Ah non… Pour ça j’étais complètement sobre.
Ma pauvre amie manque de s’étouffer :
— On n’est pas censés parler de Louison, là ?
Rouge comme un feu de circulation, elle évite les regards brûlants que lui
lance son collègue.
J’ai beaucoup trop hâte qu’elle me raconte à son tour.
Je reprends la parole, ignorant la gêne de ma meilleure amie et les
œillades séductrices de Michon :
— Je l’ai raccompagné chez lui, je l’ai déshabillé pour qu’il dorme
mieux…
— C’est ce qu’on dit… Et après, ça finit par des galipettes.
— Mathieu, tu peux arrêter d’interrompre Otis deux secondes, oui ou
merde ?
Le neurologue hausse les épaules avec un sourire en coin, puis
m’encourage à continuer d’un signe de tête.
— Aucune galipette, crois-moi. Ça m’a un peu coûté, mais j’ai dormi sur
le canapé. Je pensais attendre qu’il se réveille pour avoir une conversation
décente avec lui, puis je me suis dit que c’était complètement con…
— Hein ? s’exclament Mathieu et Violette à l’unisson.
— Je ne voulais pas prendre le risque de souffrir encore. S’il est capable
de me parler uniquement quand il est saoul, on va avoir un gros problème,
non ?
Ma meilleure amie enfonce davantage son crâne dans son oreiller, l’air
dépité :
— Tu connais le mot « communication », O’ ? Vous devez avoir une
discussion à cœur ouvert tous les deux. C’est indispensable. Surtout depuis
qu’on a compris que « Louison égal Luis ». Tu ne peux pas passer à côté de
cette relation, mon bichon. Tu dois prendre ton courage à deux mains et
l’affronter.
— Mathieu est témoin… Il a entendu Louison me parler.
— Ouais, plutôt virulent, confirme-t-il.
— Son délire de mec bourré un soir de Noël m’importe peu. Son vrai
visage, il me l’a montré à l’hôpital.
Violette se lève d’un bond, furieuse, tandis que je m’adosse à la tête de lit.
Elle se plante devant le matelas, les poings vissés sur les hanches, les
sourcils froncés :
— Excuse-moi de te le dire, mais tu agis comme un con, Otis ! Ce jour-là,
Louison venait d’apprendre qu’il allait être père. Il était tout, sauf dans son
état normal ! Tu le sais très bien et tu te voiles la face, juste parce que tu es
effrayé. Tu appréhendes de souffrir, de t’autoriser à aimer comme tu as
aimé les autres qui t’ont fait du mal. Je comprends… bien sûr que je
comprends ! On est pareils, toi et moi. Mais si j’ai appris une chose dans la
vie, c’est que la peur n’empêche pas le danger, O’.
Violette a raison, pourtant ses paroles n’ont pas l’effet espéré.
L’électrochoc n’est pas là. Autour de mon cœur, je plante les derniers clous
pour ériger des barrières protectrices.
— Tu dois parler à Louison, même si au final il ne veut pas de toi.
L’air déterminé de ma meilleure amie m’amuse, mais ne me convainc pas.
Quand elle comprend que mon choix est fait, elle laisse retomber ses poings
le long de son corps, puis soupire.
Tout serait sans doute plus facile pour elle si je mettais les choses au clair
et me réconciliais avec Louison. Après tout, il est le père de son enfant,
celui qui risque de passer régulièrement à la maison si elle lui accorde la
place qu’il désire prendre.
Ce n’est pas encore très clair pour elle, d’ailleurs. À la base, elle ne
voulait pas le papa qui allait avec le bébé. Comment va-t-elle gérer
l’intrusion de Louison dans sa vie de mère ?
Violette et moi restons à nous fixer durant de longues secondes avec une
certaine amertume. Lorsque nous ne sommes pas d’accord, ça peut faire des
étincelles et provoquer des disputes mémorables, même si ça ne dure jamais
très longtemps.
Fatiguée par ce combat de regards, ma meilleure amie peste et quitte la
pièce en claquant la porte. On dirait une ado en pleine crise.
— Elle est toujours aussi explosive ? me demande Mathieu. Je croyais
que ce n’était qu’avec moi…
Je l’avais presque oublié, celui-là…
— Toujours.
— Je vais vous laisser discuter, je pense que vous en avez besoin.
Le neurologue se lève à son tour, puis s’apprête à quitter la chambre. Je le
retiens en posant une question qui me titille depuis un moment :
— Il s’est passé quoi entre vous, hier soir ?
— On s’est juste embrassés, me répond Mathieu, rouge coquelicot.
— Ah ouais ? Un smack, comme à Liège ?
— Un peu plus approfondi.
— Examen des amygdales ?
Le médecin se détend, éclate d’un rire clair.
— On va dire ça comme ça, ouais…
— Je suis content, t’as l’air d’un type bien.
Michon me sourit, quelque peu mélancolique. Il a deviné à ma tronche
que quelque chose m’inquiète, je m’empresse d’ailleurs de lui en faire part :
— Tu sais qu’avec Violette, tu vas devoir te contenter de l’examen des
amygdales, hein ?
— Elle m’en a parlé, oui.
Mathieu évite mon regard, ses yeux rivés sur ses pieds. Mon propos le
gêne, c’est évident, mais c’est maintenant qu’il doit y réfléchir. S’il attend
trop, ils en souffriront tous les deux. Il y a du bon à se laisser porter par les
événements sans faire de plans sur la comète. Toutefois, il faut aussi
anticiper un minimum pour être sûr que la relation ne mène pas à rien.
— J’vais pas y aller par quatre chemins, Michon. T’es capable d’accepter
une relation sans sexe ? Et il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse,
OK ? Moi, j’te l’dis tout de suite… si j’tombe sur un mec comme Violette,
je ne pourrai pas le rendre heureux. Le côté charnel d’un couple est trop
important pour moi, tu vois ?
Le médecin me paraît soudain vaseux, comme si le manque de sommeil et
sa cuite de la veille commençaient à le rendre nauséeux.
— Je ne me suis pas posé cette question, m’annonce-t-il, penaud.
— Eh ben il va falloir y songer !
— C’est une menace ?
— C’est un conseil.
Michon hoche la tête, puis quitte la pièce pour de bon. Je serai toujours
trop protecteur envers Violette. Le neurologue est peut-être un type bien,
mais s’engager auprès d’une femme comme ma meilleure amie n’est pas
anodin.
Alors oui, ils se sont simplement embrassés, c’est vrai… Néanmoins, leur
complicité saute aux yeux. Ce n’est pas que de l’amitié.

***

Alors que je me suis assoupi dans les draps chauds de Violette, quelqu’un
gratte à la porte. La chevelure blonde de ma colocataire apparaît. Son
sourire confus me laisse penser qu’elle s’en veut de s’être montrée
moralisatrice. J’aimerais être capable de l’écouter davantage, elle est
souvent de bon conseil. Néanmoins, il y a une voix au creux de mon cœur
qui m’en empêche.
À pas de loup, Violette approche du lit, puis s’allonge à mes côtés :
— Tu m’en veux ?
Comment pourrais-je ? Elle a simplement énoncé des vérités.
— Jamais.
Quand je disais que nos disputes ne durent pas longtemps, je ne mentais
pas. Mon amie se blottit contre moi et entremêle nos jambes.
— Mathieu est parti ? lui demandé-je.
— Il a bu un café avant.
— T’es amoureuse ?
— Oh, tais-toi ! réplique-t-elle en se cachant le visage avec les draps.
— J’aurais dû savoir qu’il se tramait quelque chose, vu comment tu le
critiquais. Entre l’amour et la haine, il n’y a qu’un pas, non ?
— Arrête ça tout de suite, O’ ! J’essaie de ne pas mettre la charrue avant
les bœufs alors qu’il n’y a eu qu’un baiser entre nous.
— Oui, peut-être… mais pour toi, c’est comme si t’ouvrais les cuisses.
— Quelle élégance !
Nous éclatons d’un même rire, puis je dépose un bisou sur son front pour
apaiser ses pensées. Je la connais, elle doit se poser une multitude de
questions.
— À moins que…, commencé-je avant de m’interrompre brusquement.
— À moins que ?
— Peut-être que Michon a éveillé des désirs insoupçonnés ?
Violette se redresse si vite que son crâne fait claquer ma mâchoire. Je
masse la zone douloureuse, tandis qu’elle se positionne à genoux et me
lance un regard dépité :
— On ne va pas encore avoir cette discussion, si ? J’éprouve des choses
super… étonnantes pour Mathieu. Ça me dépasse un peu, mais ce n’est pas
pour ça que je vais commencer à frétiller de la culotte, OK ? Je ne veux rien
de sexuel, ni avec lui ni avec un autre homme. Tu le sais très bien…
Pourquoi tu insistes ?
Son air déçu me rend triste. Je ne voulais pas la blesser, loin de là.
— J’ai juste peur que tu te brûles les ailes, Vio’. C’est un homme et…
— Et ? me coupe-t-elle subitement, plus exaltée que jamais. C’est une
excuse d’être un homme, maintenant ? Parce qu’ils ont été dotés d’un pénis,
ils doivent aller le tremper partout ? C’est sexiste ce que tu racontes, Otis !
Certaines femmes ont des désirs, elles aussi, tu sais. Ce n’est pas l’adage
des hommes. Moi, je n’ai aucune envie de sexe dans ma vie et je le vis bien
jusqu’à ce qu’on me balance des discours pareils. Est-ce que c’est trop
demander, d’espérer qu’un jour, je trouve un homme qui m’aimera pour ce
que je suis ? Quand tu parles comme ça… j’ai l’impression que tu ne me
comprends pas et ça me bouffe.
Son regard se voile de larmes, je déteste ça. Je m’installe face à elle, à
genoux sur le matelas. Ma main caresse doucement sa joue.
— Tu es parfaite, Violette.
Je le pense sincèrement.
Pourtant, l’œillade qu’elle me renvoie me prouve qu’elle n’est pas
convaincue.
— Tu penses que je ne rencontrerai jamais l’amour, n’est-ce pas ?
Un court instant, je baisse les yeux.
Un instant de trop.
Elle quitte le lit à reculons, les lèvres tremblantes. Si je suis complètement
honnête avec elle, son avenir amoureux me paraît compromis. Je ne la vois
pas trouver un homme qui accepte une vie sans sexe. Un autre asexuel,
peut-être… Mais quelle est la probabilité pour que ça arrive ?
— J’suis pas une bête de foire, Otis…
— J’ai jamais dit ça ! m’exclamé-je.
— Je le lis dans tes yeux et ça fait tout aussi mal.
Je me lève à mon tour, tente d’attraper ses mains. Elle m’esquive, se
recule le plus possible contre le mur. Mon cœur se fêle sous son regard
larmoyant.
— Je ne suis pas comme toi, Otis, annonce-t-elle d’une voix éraillée.
J’accepte les bons moments que m’offre la vie, même s’ils sont éphémères,
même si Mathieu m’abandonne dans un jour, dans un mois, dans une
année…
— Ou jamais, tenté-je de me rattraper.
— Ne dis pas de bêtises, tu n’y crois pas toi-même.
La déception qui berce les iris de Violette me désarçonne. Jamais elle ne
m’a regardé ainsi. J’ai l’impression de la dégoûter.
— Tu sais pourquoi tu ne veux pas essayer de discuter avec Louison ?
Interloqué, je secoue négativement la tête.
— Tu as peur qu’il ne s’offre pas à toi comme tu l’aimerais, hein ? Tu
appréhendes qu’il puisse te repousser physiquement, ne pas être prêt à
t’offrir ce que tu attends.
C’est faux.
Mon sang pulse dans mes veines. À coup sûr, mes prunelles
s’assombrissent. Je ne supporte pas les accusations infondées, surtout si
elles viennent de Violette. J’aimerais pouvoir rétorquer quelque chose, mais
je reste figé, surpris et blessé.
Pire encore quand elle assène le dernier coup de massue :
— Parfois, je suis vraiment contente de réfléchir avec mon cœur et non
avec ce que j’ai entre les jambes.
Mais pour qui me prend-elle ? C’est moi, Otis… Comment peut-elle
porter de telles accusations ?
— Violette, qu’est-ce que tu racontes ? C’est n’importe quoi !
— Ah ouais ? lâche-t-elle avec dédain. Pourtant, dans chacune de tes
relations, tu as pensé avec ta queue plutôt qu’avec ton cerveau.
J’accuse difficilement le coup, la mâchoire serrée. C’est ce qu’elle pense,
alors ?
— Tu joues au cœur d’artichaut, mais en réalité je ne suis pas sûre que tu
saches ce qu’est le vrai amour.
Ses propos acerbes me hérissent le poil. J’ai envie de me défendre, de lui
crier qu’elle se trompe à mon sujet. Malgré tout, je reste planté comme un
con, la bouche entrouverte.
— Je vais aller passer quelques jours chez mes parents, dit-elle soudain.
Je crois que j’en ai vraiment besoin, là.
Violette ne me laisse pas le temps de la retenir. Quand elle claque la porte
de la chambre, mon cœur hurle et saigne. Cette fois-ci, la dispute est réelle,
je l’ai lu dans son regard assassin.
Combien de temps parviendrons-nous à rester fâchés ? Pas longtemps, je
l’espère. Pourtant, je doute. Elle m’a blessé dans mon amour propre, et moi,
j’ai été incapable de la comprendre. Nous sommes dans une impasse.
Mais moi… je ne sais pas vivre sans Violette.
Chapitre 29

3 janvier 2020 ~ Violette

Je hais ma mère.
Alors que je m’apprête à quitter la maison après plus d’une semaine chez
mes parents, elle m’enguirlande sans relâche, me répète à quel point je suis
une fille indigne qui ne leur rend pas visite assez souvent. C’est pourtant
évident ! Ses remarques m’agacent. Bien entendu, je ne lui dirai pas, car
mine de rien, je l’aime. Même si au Nouvel An, elle a littéralement essayé
de me gaver de foie gras. J’ai eu beau refuser et trouver toutes les excuses
du monde, elle y a vu un affront. Il faut dire qu’elle l’avait cuisiné avec ses
petites mains, alors le fait que je refuse d’y goûter a failli provoquer un
incident diplomatique.
J’aurais pu tout bonnement leur annoncer ma grossesse, mais comme
maman s’est contentée de se moquer de ma prise de poids avec un air
condescendant, j’ai préféré ne rien dire.
Il faut croire que j’avais oublié à quel point leur monde n’est pas le mien.
Pendant le repas du 31 décembre, je me suis ennuyée comme un rat mort.
Le seul moment drôle, c’est quand ma cousine s’est lancée dans un discours
ridicule sur les immigrés.
Lorsque le message de « Bonne année » d’Otis est arrivé, plus froid et
impersonnel que jamais, j’ai presque fondu en larmes. Mon père m’a frotté
le dos avec compassion, puis m’a chuchoté à l’oreille :
— Je sais que le foie gras de ta mère est dégueulasse. Moi, je donne tout à
Basket.
Basket, c’est le chien obèse de la famille.
Je comprends désormais pourquoi.
Après avoir répondu à mon meilleur ami, c’est un message de Mathieu
qui est arrivé. Mon père, pas discret pour un sou, a zieuté mon téléphone et
s’est empressé de commenter :
— Tous ces cœurs… C’est ton petit copain ?
Papa me voit toujours comme une enfant, sinon il n’aurait pas utilisé un
tel terme. Cette appellation passait encore quand j’étais en quatrième et que
je roulais ma première pelle à Yannick, le rebelle du collège.
— Mathieu, c’est…
C’est quoi, d’ailleurs ?
— Compliqué.
Mon père m’a lancé un sourire en coin sans équivoque alors que le plat de
résistance arrivait.
— C’est ton « sex-friend » ?
À ce moment-là, j’ai préféré détourner la conversation en m’extasiant
devant le rôti de ma mère. C’est passé comme une lettre à la poste.
Aux alentours de 2 h, une fois le karaoké familial et la partie de Time’s
Up passés, je suis partie me coucher, le moral au plus bas. Otis me manquait
terriblement, alors j’ai pleuré une bonne partie de la nuit, jusqu’à ce que
mon oreiller soit trempé.
Aujourd’hui, j’ai rendez-vous pour l’échographie de datation. Pendant de
longues heures, j’ai pesé le pour et le contre afin de savoir si je devais
convier Louison.
Par acquit de conscience, je lui ai proposé de m’accompagner, ce qu’il a
accepté sur-le-champ. C’est pourquoi je poireaute devant l’hôpital, le cœur
battant à tout rompre. Quand il apparaît au coin de la rue, un fin sourire
effleure mes lèvres.
Je n’ai vraiment pas choisi le plus moche comme géniteur !
— Salut, me dit-il une fois à mon niveau. Et bonne année.
La lassitude s’entend dans son timbre. Je n’ai pas l’impression qu’il est
heureux d’être là.
— Bonne année, Louison.
Nous restons à nous fixer quelques secondes dans le blanc des yeux, mal à
l’aise.
— Tu es sûr que tu veux venir avec moi ? Je peux me débrouiller seule, tu
sais.
Désormais, la détermination illumine ses traits.
— C’est mon bébé.
Jusqu’ici, j’avais considéré cet embryon comme mon enfant, je n’avais
jamais envisagé de le partager. Si j’accepte que Louison fasse partie de
l’aventure, il va falloir que je mette de l’eau dans mon vin.
— C’est notre bébé, rétorqué-je.
L’interne sourit, presque imperceptiblement.
— On y va ? se contente-t-il de demander sans la moindre émotion.
Je ne reconnais pas le jeune homme pour lequel j’ai eu un coup de cœur
sur Tinder.
Une fois passés à l’accueil, une dame tout à fait charmante nous
accompagne jusqu’à la salle d’attente. Nous sommes seuls pour le moment.
Le silence qui habite la pièce me force à écouter les petites voix nasillardes
à l’intérieur de mon cerveau. Je m’empare d’un magazine, le feuillette une
seconde, puis commence à tapoter du pied avec impatience.
Je suis inquiète, bien sûr. Terriblement angoissée à l’idée que l’écho se
passe mal. De plus, l’attitude de Louison ne m’aide pas à me détendre, bien
au contraire. J’ai l’impression qu’il veut me dire quelque chose, mais qu’il
n’ose pas. Comme ma jambe continue de s’agiter, il finit par poser une main
sur mon genou et m’assure d’une voix douce :
— Tout va bien se passer, OK ?
Il est là, l’homme tendre que j’ai apprécié au premier coup d’œil.
Néanmoins, il se referme presque aussitôt, attrape à son tour un magazine
pour patienter. Au bout de plusieurs minutes, les yeux plantés sur les pages
de sport automobile, sa voix résonne à nouveau :
— Comment va Otis ?
— Bien, j’imagine.
Ma réponse le surprend, il tourne brusquement la tête vers moi, les
sourcils froncés. Ma moue blasée l’étonne un peu plus.
— Comment ça, tu imagines ?
— J’étais en vacances chez mes parents, alors…
— Et ? Otis se planquait dans mes toilettes pour t’envoyer des textos.
Vous êtes inséparables.
Louison a raison. Mon meilleur ami et moi, c’est pour la vie. J’ai beau lui
en vouloir de ne pas me comprendre après toutes ces années, je sais que je
reviendrai vers lui, à un moment ou à un autre. Nous ne pourrons pas rester
éternellement fâchés pour la simple et futile raison que nous n’avons pas les
mêmes croyances. Nos différences nous ont portés toutes ces années,
pourquoi ce serait différent aujourd’hui ?
Otis a été maladroit et… moi aussi. Je m’en veux d’avoir prononcé de
telles paroles à son encontre. Il va falloir ranger nos fiertés pour discuter à
cœur ouvert et mettre cette dispute de côté.
— C’est compliqué. Je rentre après l’écho de toute façon, je compte
mettre les choses à plat avec lui.
— Vous vous êtes engueulés ?
Je lui explique brièvement, évoque mon asexualité sans détour. Je suis
moi-même surprise d’en parler avec tant de détachement.
C’est normal.
Je suis normale.
— J’ai fini par remettre en question ses sentiments pour toi. J’ai eu des
paroles assez dures, je m’en veux beaucoup.
— Ses sentiments pour moi ? répète Louison, interloqué.
Comme s’il ne savait pas.
— Otis t’aime plus que bien, si tu vois ce que je veux dire.
Les joues du jeune interne s’enflamment, il toussote pour tenter de
reprendre contenance. C’est peine perdue, sa gêne se lit sur son visage
devenu blême.
— Toi aussi, tu l’aimes plus que bien, n’est-ce pas ?
Ma question l’embarrasse un peu plus encore. Il évite mon regard, gonfle
les joues avant de lâcher un long soupir.
— C’est un homme, Violette. Je ne peux pas avoir de tels sentiments pour
un autre mec, c’est impossible.
— Pourquoi ?
Il reste interdit pendant de longues secondes, plante ses beaux yeux verts
dans les miens.
— Je ne sais pas… C’est pas la norme, c’est tout.
Tant d’ignorance en un seul et même homme !
Je ne m’assume pas encore de là à le crier sur tous les toits, mais si j’ai
compris une chose au fil des années, c’est que la normalité n’existe pas.
Je me tourne doucement vers Louison, cale mes genoux contre sa cuisse.
— Écoute… si tu fouilles dans la vie de n’importe quelle personne, tu
trouveras de l’anormalité. Partout. Vraiment partout.
Ses épaules s’affaissent sous le poids de la vérité.
— J’aurais aimé ne jamais le rencontrer, souffle-t-il. Maintenant, c’est
trop tard.
— Si c’est trop tard, c’est l’occasion de prendre ton destin en main, non ?
— Je ne sais pas si j’en aurai le courage.
— La seule chose qu’attend Otis, c’est un signe de toi. Crois-moi.
Mes paroles adoucissent ses traits, il me regarde désormais avec un
sourire mélancolique qui me donne envie de le prendre dans mes bras.
J’aime vraiment beaucoup Louison, il possède une belle aura, et malgré
mon coup fourré, il ne passe pas son temps à me mettre face à mes erreurs.
Il est là, sans reproche, même s’il n’en pense pas moins. Il doit me haïr pour
mes actes, pour ce que je lui impose. Néanmoins, il choisit d’être serein à
mes côtés, de m’apporter une présence paisible.
— Madame Fleury ?
Je sursaute à l’appel de mon nom et mets un temps fou avant de réagir.
Louison se lève.
Je reste assise.
— Violette, tu viens ?
Tétanisée. Je suis tétanisée. La gynécologue me regarde avec un grand
sourire affable. Elle ne se rend pas compte que pour moi, cet examen est
primordial. Si quelque chose tourne mal, je ne suis pas certaine de pouvoir
remonter la pente.
La main de Louison se tend devant moi. Je relève mes yeux larmoyants,
puise mon courage dans son regard. Le souffle court et la gorge serrée,
j’entremêle nos doigts. Les siens, d’une chaleur inouïe en ce début de
janvier, m’accordent le réconfort dont j’ai besoin. Une fois debout face à la
doctoresse, je prends une grande inspiration.
— Vous êtes prêts ?
Louison et moi hochons la tête à l’unisson. Je ne quitte pas sa main tandis
que nous avançons vers la salle où se déroulera l’échographie.
Comment aurais-je pu vivre cet instant seule ?
Avec le jeune interne, je me sens dans la même galère, mais soutenue. Je
serre ses doigts avec force, il ne grimace même pas. Il continue de sourire à
la gynécologue alors que nous nous installons à son bureau. Elle nous
explique le déroulé de cette première échographie, dite de datation.
— Vingt-et-un octobre, lancé-je.
— Pardon ?
La doctoresse me paraît interloquée.
— Il a été conçu le vingt-et-un octobre.
— Vous en êtes certains ?
Louison et moi acquiesçons alors que la gynéco fronce les sourcils.
Ma vie sexuelle n’est pas des plus actives, je suis encore capable de me
souvenir de la fois où je me suis envoyée en l’air.
— Sachant qu’un spermatozoïde reste fécondant vingt-quatre à soixante-
douze heures après l’éjaculation, je note entre le vingt-et-un et le vingt-
quatre octobre pour la date de conception.
La doctoresse m’annonce celle de l’accouchement, prévue mi-juillet.
Louison m’accompagne ensuite jusqu’à la table d’auscultation où je prends
place, le cœur battant à tout rompre.
Les mots du médecin se veulent rassurants, je panique malgré tout. Mes
mains sont crispées sur le rebord métallique. Quand Louison s’en rend
compte, il prend l’une d’entre elles entre les siennes, et la gynéco nous
renvoie une œillade attendrie.
Si elle savait que ça n’a rien de romantique.
Elle enduit ma peau d’eau gélifiée, puis place la sonde sur mon ventre.
J’ai envie de chialer.
Les secondes s’égrènent lentement. Trop lentement. Ça me paraît durer
une éternité avant qu’elle ne dise avec un sourire :
— Là, regardez.
Ce pois chiche qui sautille… c’est lui. Le plus grand amour de ma vie.
Je plisse férocement le nez pour m’empêcher de pleurer. Bien entendu, ça
n’a aucun impact, je fonds en larmes en moins de deux. Les doigts de
Louison serrent un peu plus fort les miens, je me demande ce qu’il peut
ressentir en cet instant. Est-il ému ? Parvient-il à réaliser que ce petit truc
qui tourneboule en moi, nous l’avons créé ensemble ?
Pour ma part, je n’arrive pas à détourner le regard de l’écran qui affiche
mon bébé.
Notre bébé.
La gynéco reste mutique pendant qu’elle réalise le check-up de
l’embryon. Les battements du cœur de mon enfant irradient mes tympans,
telle une douce mélodie. Je ris et pleure à la fois.
Au bout de quelques minutes, je détourne mon regard larmoyant vers
Louison.
Il pleure aussi.
Il a l’air si inoffensif en cet instant, si investi. J’en suis bouleversée. Avec
douceur, je porte ses doigts à ma bouche pour les embrasser furtivement. Il
croise mes prunelles humides, me lance un grand sourire.
— Tu es content ? chuchoté-je.
J’ai besoin de savoir. Je n’ai pas envie qu’il me déteste parce que je lui ai
imposé ce choix qui n’est pas le sien.
— Étrangement… oui.
Nous rions à l’unisson, alors que la gynéco nous lance un drôle de coup
d’œil en biais.
Eh oui, m’dame ! Nous sommes plutôt atypiques.
Plusieurs minutes s’écoulent durant lesquelles le médecin continue de
passer la sonde sur mon ventre, à la recherche d’une quelconque anomalie.
Mon regard passe de l’écran à Louison.
— Tout me semble parfait, annonce-t-elle avec un grand sourire. Il a tout
ce qu’il faut là où il faut.
Mon cœur tourbillonne de bonheur. C’est inespéré.
Moi, Violette Fleury, je vais devenir maman d’un être parfait.
Après l’examen, la gynécologue s’entretient davantage avec nous, nous
annonce les prochaines étapes de la grossesse, les futurs rendez-vous.
J’espère que Louison écoute aussi, car je suis si euphorique que je ne
retiens rien de ce qu’elle nous raconte. Je me contente de hocher la tête,
plus heureuse que jamais.
Lorsque nous quittons le cabinet, un poids immense s’échappe de ma
poitrine.
Tout s’est bien passé.
Je tiens les premières images de mon enfant entre mes mains, les yeux
toujours humides. Une fois près de ma voiture, Louison dépose une bise sur
ma joue.
— À plus tard, Violette.
Sa voix est tendre, amicale. Les émotions ont dû être inédites et un peu
folles pour lui aussi.
Alors qu’il s’apprête à partir, je le retiens en attrapant la manche de sa
veste :
— Est-ce que tu veux passer à l’appart’ pour montrer l’écho à Otis avec
moi ?
Louison panique. La bouche entrouverte, il bredouille quelque chose
d’incompréhensible. Il me fait de la peine.
Otis et lui doivent discuter. C’est indispensable. Il y aura forcément des
obstacles à leur relation, mais je suis certaine qu’ils peuvent les surmonter.
— La prochaine fois peut-être…, répond-il. Là, vous avez des choses à
vous dire.
Des excuses… toujours des excuses.
Je souris tristement, puis le laisse partir avec la sensation de quitter un
homme incroyable. Un homme qui a bouleversé ma vie.
Et celle d’Otis.
Il y a une notion de destin là-dedans, j’en suis persuadée.
Chapitre 30

3 janvier 2020 ~ Otis

Est-ce que manger des chips jusqu’à chier des patates est une activité
décente ?
J’espère.
En tout cas, c’est ce que je fais depuis plus d’une semaine. C’est ma
manière de déprimer. Parce que franchement, j’ai beau être incapable de
détester Violette, je lui en veux de m’avoir abandonné au moment où j’avais
le plus besoin d’elle. Pire, elle m’a lancé des paroles que je n’étais pas prêt
à entendre et que j’ai mis plusieurs jours à digérer.
Néanmoins, je ne peux pas lui jeter la pierre. J’ai fait preuve de
maladresse, elle a utilisé l’attaque comme défense. Même si ses mots ont
été difficiles à encaisser, ils m’ont donné matière à réfléchir et à me
remettre en question.
Suis-je un jour tombé amoureux ou bien ai-je à chaque fois succombé à
une attirance physique ?
Je ne sais plus et ça me bouffe.
Autant que je bouffe des chips.
Aujourd’hui, Violette passait sa première échographie. J’ai failli lui
envoyer un message, et puis, par fierté mal placée, je me suis ravisé. Elle ne
m’a donné aucune nouvelle, après tout.
Je n’aurai jamais quarante balais en agissant de manière aussi puérile.
Lorsqu’un bruit de clé résonne dans l’appartement, je me lève d’un bond,
fais valser le paquet de chips à la moutarde, marche dessus pieds nus, crie
comme un gamin quand un bout pointu rentre dans ma peau.
Super, Otis, continue ainsi, on va bientôt te décerner la palme de la
connerie.
Violette apparaît dans l’entrée, je reste figé, les bras ballants. Elle me
lance un regard en biais, accompagné d’un sourire. Elle n’a pas l’air de
m’en vouloir, en revanche elle semble avoir pleuré. Comme je m’inquiète
toujours plus pour elle que pour ma propre personne, je fonds sur elle et la
serre dans mes bras.
— L’échographie… j’aurais dû venir… je… désolé. Je suis con. Tout va
bien ?
À travers mes paroles décousues, je ne lui laisse pas le temps d’en placer
une, alors qu’elle suffoque à moitié contre mon torse. Aucun mot ne
franchit ses lèvres, alors je panique un peu plus. Je défais mon étreinte,
plaque mes mains sur ses épaules.
— S’il te plaît, ne me déteste pas.
— Arrête O’ ! Tu sais très bien que je ne te déteste pas.
Nos sourires se répondent.
On est vraiment trop cons, parfois.
— Cette semaine était interminable, soufflé-je. J’ai bouffé tellement de
chips que j’ai pris au moins trois centimètres de tour de taille.
— Tu commences déjà ta couvade ?
De son sac à main, Violette sort un cliché. Pas n’importe lequel.
L’échographie. Pour être honnête, je pensais que ça ne me ferait rien, que je
m’en ficherais comme de ma première paire de chaussettes. Pourtant, quand
je regarde cette photo en noir et blanc, mon cœur s’affole et ma gorge
devient sèche. Je l’attrape des mains de ma meilleure amie, me surprends à
laisser couler quelques larmes le long de mes joues. Cette image m’émeut,
elle représente tout ce que Violette a toujours désiré.
— Je… bordel… je suis si content pour toi.
Elle se blottit contre moi, niche son nez dans mon cou. Nous pleurons de
bonheur ensemble pendant quelques minutes, avant que je l’entraîne
jusqu’au canapé pour qu’elle me raconte sa semaine chez ses parents, ce
qu’a dit le médecin sur le bébé…
J’ai besoin de rattraper le temps perdu inutilement. Violette déblatère
durant un long moment sur sa mère et le supplice du foie gras au Nouvel
An. Ça ne m’étonne pas de Marthe, c’est une véritable harpie quand elle s’y
met !
Ensuite, elle commence à évoquer l’échographie et mon sang ne fait
qu’un tour :
— Louison m’a accompagnée.
Le prénom de l’interne provoque un frisson le long de ma colonne
vertébrale. J’aurais dû m’en douter, il avait promis d’être investi au cours de
la grossesse, il ne pouvait pas rater la première rencontre avec son enfant.
Violette m’explique les propos rassurants du médecin en long, en large et en
travers. Je suis un tonton comblé.
— Il ne t’appellera pas, tu sais…, me dit-elle tout à coup.
Elle parle sûrement de Louison, et je ne suis pas certain d’avoir la force
d’entretenir cette discussion.
— Il a des sentiments pour toi, Otis. Pour lui, tout est anormal. C’est la
première fois qu’il ressent un truc pareil pour un autre mec. C’est ton rôle
de le rassurer. À toi de le guider s’il le désire. Et crois-moi… il le désire.
Mes joues deviennent deux poivrons rouges sur un barbecue, alors que
Violette me lance un regard compatissant.
— J’suis désolée pour ce que je t’ai dit l’autre jour. J’étais vexée. Je sais
que tu n’es pas un connard qui ne pense qu’au sexe.
— Tu m’as quand même aidé à prendre du recul.
— Comment ça ?
Pour reprendre nos bonnes habitudes, je m’affale sur le canapé et pose
mes mollets sur ses genoux. On ne change pas une équipe qui gagne.
— Je mets trop vite le mot « amour » sur mes relations, alors que le seul
homme que j’ai aimé jusqu’ici, c’est Geoffrey. Tous les autres ont réparé
mon corps, mon manque d’affection. Pas mon cœur.
Les pupilles larmoyantes de Violette brillent de mille feux. Elle penche la
tête sur le côté, ses doigts caressant mes jambes à travers le tissu rugueux de
mon jean.
— Tous les autres jusqu’à Louison, ajouté-je.
Ma meilleure amie se redresse si brusquement qu’elle manque de me faire
tomber du canapé.
— Je pourrais l’aimer comme j’ai aimé Geoffrey, c’est pour ça que je suis
aussi frileux. Et honnêtement, même s’il me fait attendre des années pour
qu’on couche ensemble, je suis prêt à lui offrir ce temps. Parce qu’il y a un
truc en plus entre nous. Je n’arrête pas de penser à lui, de me répéter ce que
je lui dirais s’il était en face de moi. Je ne veux pas le brusquer, Violette…
Et si jamais il s’avère qu’il ne ressent pas la même chose pour moi…
— Tais-toi, Otis.
Je fronce les sourcils, surpris par l’agressivité de son intervention.
— Je te l’ai dit. Il ressent la même chose. Vous êtes juste deux crétins
effrayés qui ne savent pas communiquer.
Elle pousse mes jambes, et mes pieds retombent lourdement au sol.
— Maintenant, va le voir !
— Je ne…
— Plus d’excuses ! Stop ! Offre-lui ce dont il a besoin à l’instant T. Une
discussion à cœur ouvert, une épaule réconfortante et des bras pour s’y
blottir. Si tu es prêt à prendre ton temps, à construire votre relation avec
patience et douceur, Louison va fondre. Tu sais, dans sa vie, tu es arrivé
comme un chien dans un jeu de quilles. Il ne s’attendait pas à ça et tu as
tout fait valdinguer sur ton passage. Apprivoise-le, Otis. Il mérite qu’on se
batte pour lui. C’est un mec bien. Il est juste effrayé.
Comme toujours, ma meilleure amie me donne la force de prendre mon
destin en main. Je me lève d’un bond, déterminé. L’histoire se répète. Je
vais conduire jusqu’à me retrouver devant la porte de chez Louison. Cette
fois, je vais parler avant d’agir. Je vais apprendre à communiquer.
Il paraît que les gestes sont plus importants que les mots. Pourtant, dans
ma situation, je n’en suis pas si sûr. La discussion est inévitable, nous
devons être certains que nous sommes sur la même longueur d’onde et
qu’aucun de nous deux n’en ressortira avec les ailes brûlées.
— Moi aussi je suis désolé, Vio’. Je n’aurais pas dû…
— T’avais raison pour Mathieu, me coupe-t-elle. Il faut que je mette les
choses au clair avant que ça me dépasse.
— Ça ?
Violette place la paume de sa main sur son cœur.
— Ce crétin qui s’emballe dès que Michon-tête-de-con est dans la pièce.
Je le savais. Elle craque pour Mathieu. Ils vont devoir, tout comme
Louison et moi, jouer cartes sur table. Nous sommes adultes.
Il est grand temps que nous agissions comme tels.
***

3 janvier 2020 ~ Louison

Bordel de merde.
Je n’aurais jamais dû ouvrir cette porte.
Face à moi, Otis se matérialise, un sourire gêné aux lèvres et les mains
enfoncées dans les poches de son jean. Je revis éternellement toutes les fois
où il s’est pointé chez moi, tous les moments intenses que nous avons
passés ensemble. C’était incroyable, mais c’est bel et bien terminé. Une
simple passade.
— Qu’est-ce que tu veux ?
Tout mon corps fait barrière pour ne pas qu’il entre. Je ne peux pas
l’autoriser à le laisser pénétrer chez moi, j’ai peur de ne plus jamais le
laisser partir.
— Parler. Juste parler.
Sa voix rauque flatte mes tympans, donne un rythme frénétique à mon
cœur. Il veut qu’on discute. Juste ça.
Comment est-ce possible alors que tout mon corps me hurle de me ruer
sur lui ?
Emmitouflé dans le col de sa veste, sa barbe hirsute dépassant un peu et
ses beaux yeux verts plantés sur moi, il est plus beau que jamais. Avant lui,
aucun homme ne m’a attiré. C’est arrivé de manière si inattendue et si
intense qu’il m’est impossible de l’accepter. Ma vie n’est pas au top ces
derniers temps, et Otis est l’élément perturbateur de trop qui me prouve que
je déraille.
— Ce n’est pas une bonne idée, soufflé-je.
Entre ! me hurle ma conscience.
— OK.
Il se résigne, les épaules basses.
— Je comprends et j’accepte. Si tu ne veux pas parler, je te demande au
moins de m’écouter.
Je secoue la tête, à deux doigts de lui claquer la porte au nez. Les doigts
crispés sur le bois, j’hésite à me dérober pour me protéger. S’il atteint
encore une fois mon cœur, je ne répondrai plus de rien.
Alors que je m’apprête à refermer, avec douceur malgré tout, son timbre
rauque résonne à nouveau et me prive de toute volonté :
— Je veux bien être un poisson rouge avec toi, Louison.
Malgré moi, malgré toute mon appréhension, je continue de l’écouter sans
le voir, la porte à moitié fermée.
— Je ne veux plus être seul dans mon bocal, moi non plus.
Je ne réponds rien de peur que ma voix tremble.
— Je suis un crétin à l’ego surdimensionné, j’ai un mal fou à dire les
choses simplement, je préfère interpréter les actes des autres plutôt que de
leur demander directement ce qu’ils pensent, mais… aujourd’hui, j’ai envie
de mettre ça de côté. Alors, Louison Lamy… Je ne te demande qu’une
chose.
Mon cœur s’affole dans ma poitrine.
— Est-ce que tu acceptes de me parler maintenant ? Si tu n’y tiens pas,
ferme cette porte pour de bon. La prochaine fois que nous nous croiserons,
ce sera le jour de l’accouchement de Violette. Je ne te forcerai en rien,
Louison.
Le silence s’abat entre nous.
Je mets un temps fou avant de me décider.
Ouvrir. Fermer. Accueillir. Fuir.
Les larmes aux yeux, je ne parviens même pas à réfléchir correctement.
Mon cœur a déjà la réponse.
D’un geste doux, j’ouvre la porte. Otis ne sourit pas, ne bouge pas d’un
millimètre. Avec un signe de la tête, je l’autorise à entrer.
— OK pour parler.
Il s’avance, frôle mon corps sans le vouloir, éveille de multiples
sensations dans mon thorax.
Comment est-il capable d’une telle prouesse ?
Sans un mot, il s’installe sur un tabouret haut près du plan de travail de
ma cuisine. Pour éviter de le regarder avec trop d’intensité, je m’attelle à
mettre de l’eau dans la bouilloire.
— Un café ? proposé-je.
— Je veux bien, merci.
Toujours aussi silencieux, Otis suit le moindre de mes faits et gestes, alors
que mon cœur bat à tout rompre dans ma poitrine. Son regard est d’une
sensualité folle, je rêverais d’avoir le cran de l’embrasser, là, maintenant,
tout de suite.
Mais je suis lâche. Et apeuré.
Je lui serre une tasse de café bien chaude sans savoir quoi dire. Nos doigts
se frôlent, une demi-seconde peut-être. Juste le temps de semer un peu plus
le trouble.
À mon tour, j’attrape un tabouret et m’installe face à lui. Nous sommes
séparés par le plan de travail, et bêtement, ça me rassure. Pourtant, j’ai
confiance en lui. Je sais qu’il ne m’embrassera pas par surprise et ne me
contraindra en rien.
C’est en mes réactions que je n’ai pas confiance.
— Je n’ai jamais ressenti ça pour un homme avant, avoué-je, les joues
rouges.
Otis me cherche du regard, je l’évite scrupuleusement.
— Je n’ai jamais ressenti ça pour personne, en fait.
Il reste silencieux, me laissant l’opportunité de dérouler le fil de ma
pensée sans m’arrêter.
— J’aurais vraiment, vraiment, vraiment aimé que tu sois une femme.
Tout aurait été plus simple. Parce que là, c’est compliqué pour moi, Otis, tu
comprends ? Je me retrouve à éprouver des trucs pour un mec alors que ça
ne m’avait jamais effleuré l’esprit avant. C’est nouveau, c’est effrayant,
c’est… impossible.
Mon dernier mot le fait renverser sa tasse de café. Sans s’occuper de moi,
il se lève pour prendre l’éponge et nettoyer les dégâts.
— Désolé, souffle-t-il.
Je tourne sur mon tabouret pour le regarder. Il a posé ses mains de part et
d’autre de l’évier, le dos courbé. Il accuse difficilement le coup, la tête
basse. Sans le voir, je devine son torse secoué par une respiration erratique.
J’ai envie de me lever, de me blottir derrière lui pour lui accorder le
réconfort dont il a besoin.
Mais je ne peux pas.
Après avoir soufflé un bon coup, Otis me fait de nouveau face, appuyé
contre l’évier. Il tente d’avoir l’air détaché, mais ses traits crispés me
prouvent à quel point il prend sur lui pour ne pas céder à la déception.
— Je comprends, Louison.
— Tu comprends ? répété-je, hébété.
— J’essaie.
Ses beaux yeux vert clair embrasent les miens, éveillent des désirs
inavouables.
Impossible, j’ai dit.
— Je voulais justement qu’on ait cette discussion pour pas que je me fasse
des films, tu vois ? Je préfère que tu sois honnête avec moi, même si ça
brise mes espoirs. J’accepte. J’aurais préféré que ça se passe autrement,
mais je te l’ai déjà dit… je ne te forcerai en rien.
Ses paroles me donnent envie de chialer. Il m’écoute comme personne
avant lui. Il prend en compte le moindre de mes désirs, quitte à souffrir. Cet
altruisme me prouve que ce qu’il ressent pour moi n’est ni factice ni
passager.
Et moi, je suis là à lui briser le cœur parce que je n’ai pas le courage
d’assumer mes sentiments.
Je me dégoûte.
— J’avais besoin de savoir ce que tu ressentais, et maintenant, j’ai
compris que c’est impossible de ton côté. Je vais pouvoir passer à autre
chose, sans vivre avec des « et si… ». C’est important, alors merci d’avoir
accepté de me parler.
Plus Otis évoque ce qu’il ressent, plus je me sens fondre.
Suis-je capable de le laisser partir ?
— T’es quelqu’un de bien, Louison. Tu trouveras une personne pour vivre
une belle histoire d’amour possible, un jour.
Même si ses mots semblent signer la fin de notre ébauche de relation, il ne
bouge pas d’un pouce, reste appuyé contre l’évier et me fixe avec beaucoup
trop de tendresse pour me laisser indifférent.
Nerveux, je mordille ma lèvre inférieure, presque jusqu’au sang.
Comment peut-il être aussi tentant ? Aussi bienveillant ? Aussi aimant ?
La seule personne qui rend la chose impossible, c’est moi.
Seulement moi.
Je trépigne sur mon tabouret, perdu entre l’envie de sauter à pieds joints
dans cette histoire et la peur qui me ronge les entrailles.
— Otis, je…
Il arque un sourcil interrogateur, son regard me file des bouffées de
chaleur.
— Tu me fais peur, annoncé-je, de but en blanc.
— Euh… désolé ?
Malgré la situation, un ricanement s’échappe de mes lèvres. Il est
vraiment trop…
Trop.
— T’es plutôt du style piranha que poisson rouge inoffensif, tu vois ?
À son tour, Otis lâche un rire.
— J’vais pas te bouffer, tu sais.
— J’ai pourtant cette impression à chaque seconde que je passe avec toi.
— Ah ?
Son air étonné le rend encore plus adorable. Toute cette douceur et naïveté
derrière un homme à l’allure de colosse, c’est surprenant. Grisant.
Excitant.
— Tu me fais flipper, parce que quand t’es là, je ressens des trucs aussi
impossibles qu’incontrôlables, tu comprends ?
Il opine du chef, alors que ses iris brillent d’un nouvel espoir.
— L’attirance que j’ai pour toi se transforme peu à peu en autre chose…
et ça, ça c’est effrayant.
— Tu crois que je n’ai pas peur, moi ?
— Tu aimes les hommes depuis toujours. Ça n’a rien de nouveau.
— Et alors ? C’est nouveau de t’aimer toi.
Mon cœur s’affole. La manière dont Otis déclame ses sentiments
m’ébranle. Il doit percevoir une faille au sein de mes prunelles, une flamme
nouvelle qui me pousserait vers lui, car il me tend sa main :
— Laisse-moi t’accompagner dans cette nouveauté.
Ces mots sont d’une sensualité folle. Malgré moi, un soupir langoureux
franchit mes lèvres. Je reste à observer, la bouche entrouverte, ce titan qui
me séduit sans le vouloir. Mes pupilles glissent le long de son bras jusqu’à
atteindre ses doigts. J’ai envie de m’en saisir, d’accepter cette proposition
aussi dingue que tentante.
Néanmoins, je ne sais pas dans quoi je m’engage. Si je fonce avec lui, je
dois être sûr de ne pas faire marche arrière au moindre obstacle.
— Step by step, chuchote-t-il. Si tu es certain d’avoir de vrais sentiments
pour moi, pas une simple histoire d’attirance, alors je suis prêt à franchir
toutes ces étapes avec toi, Louison.
Comment ne pas flancher ? C’est ça qui est impossible.
Ma main tremblante rejoint la sienne, alors que ses lèvres s’étirent en un
sourire radieux.
Qu’est-ce qu’il est beau, bordel !
Tout doucement, je me lève, le rejoins contre l’évier. Sa main libre caresse
ma joue, son pouce effleure mes lèvres. Tout ça m’a manqué. Énormément.
Je me colle un peu plus à lui, les larmes au bord des yeux.
— J’ai toujours aussi peur, Otis.
— Moi aussi.
Avec une impatience non dissimulée, ma bouche emprisonne la sienne
dans un baiser passionné, fiévreux, complètement désordonné. L’adrénaline
se mêle à l’appréhension, l’excitation à l’angoisse. Je mordille sa lèvre
inférieure, lui arrache un râle de contentement. Son souffle devient saccadé
lorsque notre étreinte cesse un court instant, avant de reprendre de plus
belle. Je le presse un peu plus contre l’évier, lui prouve à quel point tout
s’éveille quand je suis près de lui.
C’est drôle, mais même si notre baiser est bouillant, je sens Otis sur la
réserve. Ses mains restent sagement à leur place, ne tentent rien, comme s’il
appréhendait mes réactions. Pourtant, si je me lance là-dedans avec lui,
c’est parce que je lui fais confiance, parce que je suis sûr que mon cœur
vibre autant que mon corps.
Je viens saisir son poignet, glisser ses doigts le long de mon torse, puis lui
intime de descendre davantage. Il me lance un coup d’œil inquiet, s’assure
que mes désirs ne sont pas feints.
Jamais avec lui.
Toutefois, si les caresses me conviennent, je ne me sens pas prêt à aller
plus loin, je dois être honnête avec Otis pour ne pas qu’il se fasse
d’illusions.
— Je ne pourrai pas t’offrir beaucoup plus que les autres fois, tu sais ?
— Je sais.
Son regard brûlant me consume sur place.
— Ce n’est pas grave, Louison. On a tout notre temps pour apprendre à
nous aimer.
Je fonds sur ses lèvres. Mon envie de lui est démente, je n’ai jamais
ressenti ça auparavant. Ça dévaste tout sur son passage, même les barrières
les plus hautes.
Alors que mes mains commencent à déboutonner son pantalon, je ne
quitte pas sa bouche. Nos gémissements impatients concordent, tandis que
ses doigts courent dans mon dos et me pressent davantage contre lui.
À contrecœur, j’abandonne ses lèvres, une petite idée derrière la tête.
Quand il me voit descendre le long de son corps vers la partie la plus intime
de son anatomie, il secoue la tête, mal à l’aise.
— Louison… tu n’es obligé de rien.
Je lui renvoie un sourire, même si une certaine angoisse me bouffe de
l’intérieur. Pour ça, je suis prêt. Je veux lui offrir autant de plaisir qu’il
m’en a procuré par le passé.
— Je veux commencer à apprendre, Otis. Tout de suite.
Son regard se trouble d’une lueur d’excitation mêlée à de la douceur. Ça
me donne la force nécessaire pour baisser son boxer sur ses cuisses. Je ne
l’ai même pas effleuré que tout son corps se raidit déjà. Impressionné et
intimidé, je redresse les yeux vers lui pour puiser le courage de me lancer
dans une telle nouveauté. J’y lis tant d’amour que je n’hésite pas.
Je n’hésite plus.
Chapitre 31

6 janvier 2020 ~ Violette

Je suis d’une humeur de chien, comme à chaque retour de vacances.


J’adore mon boulot, mais je préfère de loin glander sur le canapé en
compagnie d’Otis.
Comme j’ai l’impression que Mathieu m’évite depuis Noël, je stresse à
l’idée de le revoir. Il a refusé toutes mes propositions de sorties ce week-
end. J’ai donc opté pour lui laisser de l’espace et ne pas insister.
Ce matin, monsieur Sanspoil m’a convoquée dans son bureau aux
alentours de 8 h 30. Je sais pertinemment de quoi il veut me parler. Il m’a
laissée tranquille pendant les fêtes, mais maintenant, il est en droit de me
demander des explications vis-à-vis de ma grossesse.
De toute manière, je comptais lui en parler moi-même.
— Belle année à vous, Violette, s’exclame-t-il quand je passe la porte de
son bureau. Et surtout, une bonne santé pour vous et votre futur bébé.
Je lui présente à mon tour mes vœux, puis m’assois sur le siège qu’il me
désigne d’un geste cordial de la main. Le directeur s’installe aussi, un large
sourire aux lèvres.
— Je n’ai pas encore eu l’occasion de vous féliciter pour votre grossesse.
— Merci, monsieur Sanspoil. Je comptais vous en informer d’une autre
façon qu’en faisant un malaise le soir du spectacle de Noël, mais il faut
croire que j’aime faire dans l’originalité.
— Ne vous inquiétez pas, ce sont des choses qui arrivent.
Nous passons plus d’une demi-heure à échanger sur le congé maternité et
autres démarches administratives. Quand je suis sur le point de me lever
pour quitter le bureau, il m’assure d’une voix douce :
— Mathieu et moi sommes les seuls au courant de votre grossesse au sein
de l’EHPAD. Comptez sur ma discrétion si vous ne souhaitez pas que ça
s’ébruite pour le moment.
Il ajoute avec un air amusé :
— Même si je dois bien avouer que votre ventre s’arrondit à vue d’œil.
Malheureusement.
J’aurais bien voulu garder un peu le secret, surtout auprès de Cathy et ses
langues de vipère de copines. Je vais essayer, mais avec le bide que je me
paie, ça risque de ne pas passer totalement inaperçu.
— J’ai toujours l’excuse des chocolats de Noël, ironisé-je en me levant.
Mon directeur m’ouvre la porte et m’accorde une tape compatissante dans
le dos.
— Faites attention à vous.
Décidément, il a beau avoir un nom à la con, j’aime beaucoup cet homme.

***
6 janvier 2020 ~ Mathieu

Mes quelques jours de repos loin de l’EHPAD n’ont pas été salutaires,
loin de là. Le 31 décembre, alors que j’espérais passer le réveillon devant
Arthur à bouffer du pop-corn, mon cousin Machin a sonné à ma porte, des
cernes jusqu’au slip et des larmes qui zébraient sa peau hâlée.
Bon, il ne s’appelle pas réellement Machin, c’est juste le petit surnom
affectueux que je lui donne.
Son véritable prénom est pire. Mathurin.
Dans la ferme de Mathurin, hi ha hi ha ho.
Même si j’adore le charrier dès que l’occasion se présente, j’ai bien vu
que quelque chose clochait. Comme il venait de se faire larguer à la veille
de la nouvelle année, il n’a rien trouvé de mieux que de se plaindre à son
cousin qui a été abandonné comme une merde à quelques jours de son
mariage.
Des winners, dans cette famille !
Mathurin squatte depuis plus d’une semaine à l’appart’, et je suis à deux
doigts de commettre un meurtre.
Le retour au boulot est une aubaine, je vais enfin pouvoir souffler. Surtout,
je vais avoir l’occasion de discuter avec Violette. Quand elle m’a envoyé un
texto il y a trois jours pour savoir si elle pouvait passer chez moi, j’ai refusé
à cause de cousin Machin. Ensuite, elle m’a proposé d’aller boire un verre,
j’ai aussi décliné l’invitation parce que Mathurin se réjouissait à l’idée
d’enchaîner des épisodes de Game of Thrones durant tout le week-end. Je
ne pouvais priver un cœur brisé de ce petit plaisir.
Violette ne l’a pas vu de cet œil apparemment, elle n’a plus répondu à
aucun de mes textos. J’appréhende de la voir aujourd’hui. J’espère qu’elle
ne m’en veut pas.
Lorsque j’arrive dans la salle de pause, sous les regards sans équivoque de
Cathy qui ne se lassera jamais de me tourner autour, je repère tout de suite
Violette et Sonia. Elles rient aux éclats, rien ne semble pouvoir perturber
leur bonheur.
La psychologue croise mon regard, une demi-seconde à peine, puis
reporte son attention sur son gobelet. Trop inquiet à l’idée qu’elle puisse
m’en vouloir, je me plante devant elle, les mains dans les larges poches de
ma blouse.
— Tu me fais la gueule ?
Elle paraît surprise que j’ose parler ainsi, alors que de nombreux collègues
sont présents.
Je m’en fous. Royalement.
— J’ai bientôt quarante ans, j’ai compris que bouder ne sert à rien,
Mathieu. Donc non, je ne te fais pas la gueule.
Le regard de Sonia alterne entre son amie et moi ; elle me paraît perdue et
surprise par la tournure que prennent nos retrouvailles post-vacances.
— On peut parler ? insisté-je. Seuls ?
Cathy ne perd pas une miette de notre conversation, je peux sentir son
regard rageur dans mon dos tandis que Violette me répond d’un air
détaché :
— Plus tard, OK ? J’ai pas mal d’entretiens ce matin et…
— Ce midi ? On déjeune ensemble ?
Mon empressement fait rougir ma belle collègue. Ses joues ont pris la
même teinte que lorsque nous nous sommes embrassés dans son lit le soir
de Noël. Le souvenir de ce baiser me revigore, me donne envie de me battre
pour qu’elle accepte de discuter avec moi d’ici quelques heures.
Elle doit comprendre que je ne l’ai pas repoussée, que si l’excuse de
Mathurin peut paraître bancale, elle est pourtant véridique. Mon cousin est
tellement au fond du gouffre que je l’ai contraint à m’envoyer un message
toutes les heures sous peine d’appeler une horde de flics pour défoncer ma
porte.
J’ai peur qu’il se fasse du mal comme j’aurais pu m’en faire à une
époque.
— D’accord, souffle-t-elle, les yeux plongés dans sa boisson chaude.
— Je passe te prendre à ton bureau.
Elle opine du chef, tandis que Cathy ricane dans mon dos.
— Prendre un laideron pareil ? Bon courage, Mathieu.
Sa blague salace est ridicule. Désobligeante. Alors que mes poings se
serrent dans mes poches et que mon regard s’assombrit, je croise les
prunelles de Violette qui m’encourage à ne pas faire de vagues.
Mais quand c’est trop… c’est trop.
Avec lenteur, je me tourne vers la peste qui se bidonne avec ses copines.
J’avance d’un pas assuré, les sourcils froncés.
— Tu peux répéter, Cathy ?
Elle paraît surprise par mon ton acerbe, mais ne se démonte pas pour
autant, un sourire machiavélique aux lèvres :
— Je disais juste qu’il fallait être désespéré pour s’intéresser à une meuf
comme Fleury. On sait tous qu’elle finira seule avec un chat. Comment un
mec pourrait vouloir d’elle ?
— Espèce de pétasse ! lâche Sonia.
Violette empêche son amie de se lever pour la défendre.
Mais moi… je ne laisserai pas ça passer.
— Tu te prends pour qui, Cathy ?
L’infirmière me toise, tout sourire :
— Peut-être pour celle qui te fera oublier la femme qui t’a largué à une
semaine du mariage, qui sait ?
Quelle saleté !
C’est la première fois que quelqu’un ose m’en parler ouvertement. Elle
n’a peur de rien. Elle a très bien compris qu’elle n’avait aucune chance avec
moi, alors elle s’amuse à m’humilier. En revanche, elle ne sait pas que
quand on s’attaque à quelqu’un que j’aime, je sors les griffes.
— Tu pourrais être la dernière femme sur cette Terre que je ne voudrais
pas de ton cul, Cathy.
C’est vulgaire, comme elle.
Quand son visage se décompose et que ses copines poussent un petit cri
ridicule, je jubile.
Un point pour Michon !
Je pointe un index accusateur vers elle, m’avance un peu afin de lui
souffler, assez fort pour que l’ensemble des collègues présents
m’entendent :
— Parle encore une fois de Violette comme ça et je m’occuperai de ton
cas, compris ? Je suis sûr que monsieur Sanspoil sera ravi d’apprendre
comment tu traites certains patients.
— Tu me menaces, Michon ?
Je me contente d’un large sourire insolent. Cathy blêmit à vue d’œil. Je
rejoins la porte de la salle de pause, me retourne juste avant de quitter la
pièce. Le regard à la fois fier et timide de la psychologue croise le mien. Je
fonds sur place.
J’adore cette femme.
— À tout à l’heure, Violette.

***

6 janvier 2020 ~ Violette


— Tu m’expliques ? me lance Sonia une fois que nous avons quitté la
salle de pause.
Je l’attrape par l’avant-bras pour la contraindre à me suivre dans le patio.
Une fois à l’abri des oreilles indiscrètes, j’ose lui annoncer, quelque peu
intimidée :
— Mathieu et moi on s’est rapprochés ces derniers temps.
— Non, mais ça j’avais compris seule, hein ! Je suis pas née de la dernière
pluie, tu sais. Ce que je veux savoir, c’est genre… c’est officiel, vous
deux ?
Officiel ? Oh mon dieu, non…
Bien qu’il m’ait défendue face à Cathy tout à l’heure, je n’oublie pas qu’il
m’a évitée tout le week-end.
— Vous avez couché ensemble ? C’est un bon coup ?
Sonia parle à une allure affolante, tout excitée. Je n’ai encore jamais
évoqué mon asexualité avec elle. Ce n’est pas venu sur le tapis lors de nos
discussions, mais aussi parce que nous sommes seulement de simples
copines. Elle n’est pas Otis.
Pourtant, ces dernières semaines, Sonia est devenue une véritable alliée.
Je suis certaine qu’un jour, je me confierai à elle à propos de ma sexualité.
— On s’est juste embrassés.
— Et ? Il embrasse comment ? Franchement, je suis sûre que c’est un
Dieu du patin, je suis trop jalouse.
La spontanéité de ma collègue me fait éclater de rire, même si je suis un
brin gênée de parler de ça avec elle. J’ai peur d’en dire trop.
— Tes yeux pétillent.
Je rougis un peu plus, mal à l’aise.
— Toi, t’es en train de tomber amoureuse, ma Violette !
— N’importe quoi !
— Signe number one de la meuf qui est amoureuse : elle nie quand on la
met devant le fait accompli.
— Sonia, arrête…
Elle arbore un grand sourire amusé et taquin. Moi, j’ai envie de lui filer
des claques. Je déteste qu’elle lise en moi comme dans un livre ouvert.
Oui, mes sentiments pour Mathieu ressemblent de plus en plus à de
l’amour.
Oui, j’en ai conscience.
Oui, ça me fait peur.
Non, je ne suis pas capable de l’avouer pour le moment.
— Je dois y aller, So’. J’ai beaucoup de taf aujourd’hui.
Alors qu’elle sautille sur place, exprimant sa joie, je lève les yeux au ciel,
puis quitte le patio pour me rendre à mon bureau.
J’enchaîne les entretiens jusqu’à 11 h. Mon ventre grogne, je ne tiendrai
jamais jusqu’à midi pour la pause déjeuner.
Et surtout, j’ai envie de madeleines. Ne me demandez pas pourquoi.
Comme je n’ai pas de rendez-vous avant 11 h 30, je choisis de me rendre
dans la salle de pause pour trouver quelque chose à grignoter.
La pièce est vide, tant mieux. Il reste des madeleines au distributeur, je ne
peux m’empêcher de pousser un petit cri ravi.
Je suis à peine assise que j’ai déjà un gâteau en bouche. Je prends à peine
le temps de mâcher.
Je crois que ça s’appelle une fringale de femme enceinte.
Impossible pour moi de retenir un long gémissement de contentement.
C’est le pied !
J’allonge mes jambes engourdies sur la chaise en face et pose ma main sur
mon ventre satisfait tout en continuant de dévorer les madeleines.
— Bouffer te file des orgasmes ? lance une voix derrière moi.
Surprise, je manque de tomber de ma chaise. Je me redresse et tourne la
tête vers… Cathy, forcément.
— En même temps, t’es pas près de connaître ça avec un mec, hein.
Je n’ai plus faim tout à coup. J’ai juste envie de lui fourrer mon reste de
madeleines dans le gosier pour qu’elle s’étouffe avec.
— Tu as besoin de quelque chose, Cathy ?
Mon air détaché la fait grimacer. Elle arbore un air supérieur qui ne
m’atteint pas. Depuis que Mathieu et moi nous sommes rapprochés, Cathy
est de plus en plus méprisable.
Je la plains.
— Tu ferais mieux d’arrêter de bouffer. Tu gonfles à vue d’œil.
C’est toi qui me gonfles, grognasse !
Je me contente de sourire. Si elle savait…
— Merci pour tes conseils, Cathy. Ils sont toujours si précieux.
Bien évidemment, elle perçoit mon ironie et lève les yeux au ciel.
L’infirmière se dirige vers la machine à café sans un mot.
Ouf, elle commençait à me fatiguer !
Tout à coup, elle se retourne vers moi, les yeux vifs et inquisiteurs. Son
regard glisse vers mon ventre que je tente de rentrer par réflexe.
— Ton malaise à Noël… Ta prise de poids…
Elle semble réfléchir à haute voix. Je me liquéfie de l’intérieur, mais
soutiens son regard.
— Je suis à « ça » de lancer une rumeur te concernant. Violette Fleury est
en cloque ! L’Immaculée Conception ! Tu penses que je pourrais me faire
du fric en conviant des journalistes ?
Je déglutis avec peine, hallucinée que Cathy puisse se montrer aussi
désobligeante. Pour une fois, je ne sais pas quoi lui répondre.
— Il paraît que plus le mensonge est gros, plus les gens le gobent,
annoncé-je d’une voix blanche.
L’infirmière ricane, son gobelet de café à la main. Lorsqu’elle quitte la
pièce, je pousse un soupir de soulagement. Les ragots font vivre cette peste
de Cathy et sa méchanceté n’est sans doute que le reflet de sa tristesse
intérieure. Peu importe si elle lance cette rumeur, vraie, qui plus est. Il
faudra bien que j’assume, un jour ou l’autre.

***

Il est déjà midi lorsque je termine mon entretien avec monsieur Richard.
Mathieu ne devrait pas tarder.
Tiens, quelqu’un frappe à la porte ! C’est forcément lui.
Je rassemble quelques-uns de mes dossiers en vrac, jette un coup d’œil à
travers l’écran noir de mon ordinateur afin de m’assurer que je suis encore
présentable.
Cependant, après avoir lancé un « Entrez » qui se veut détaché, c’est la
silhouette frêle de madame Piron qui m’apparaît. La vieille dame semble
désorientée, comme souvent.
— Vous vouliez me voir, madame Piron ? Je ne crois pas que nous ayons
rendez-vous aujourd’hui.
Elle s’installe sur le siège en face de mon bureau, tandis que je referme la
porte derrière elle. Mathieu devra attendre, ma patiente me paraît beaucoup
trop perturbée pour que je la force à partir. Si elle a besoin de parler, je
signerai présente.
— Je veux voir mon fils.
Je m’assois sur mon fauteuil en cuir, surprise par ses paroles. Elle ne m’a
jamais parlé de ses enfants auparavant. En général, lors de nos entretiens,
elle est incapable de produire des phrases cohérentes. La maladie a pris le
pas sur la personne qu’elle était.
Néanmoins, elle me semble plus lucide aujourd’hui, autant en profiter
pour en apprendre davantage.
— Comment s’appelle votre fils, madame Piron ?
— Je ne sais plus, m’indique-t-elle, la tête entre ses mains.
Comme ma question l’angoisse, je décide de passer à autre chose. Je
farfouille dans son dossier à la recherche d’indices qui pourraient m’aider à
conduire l’entretien, mais celui-ci est plutôt maigre.
— Je veux voir mon fils.
Elle commence à se balancer sur son siège, il va falloir que je trouve vite
un moyen pour l’apaiser.
— Je veux voir mon fils, répète-t-elle. Je veux voir mon fils. Je veux…
Elle commence à tirer sur ses cheveux blancs, me laissant interdite. Je ne
pense pas pouvoir l’aider aujourd’hui. Il va sans doute falloir appeler du
renfort, elle est beaucoup trop agitée pour sa propre sécurité et la mienne.
Au moment où je m’apprête à saisir le combiné afin de joindre l’un de
mes collègues, quelqu’un frappe à la porte. Je me précipite pour ouvrir, me
retrouve nez à nez avec Mathieu.
— Tu tombes bien… Madame Piron est en train de faire une crise de
panique, elle me parle de son fils, mais…
Je suis démunie.
Parfois, même la plus professionnelle des psychologues ne sait plus
comment agir.
Mathieu se presse d’entrer dans la pièce, pose une main rassurante sur
l’épaule de la vieille dame. Il ne devrait pas, certains patients peuvent se
montrer violents dans ce genre de circonstances, il ne faut pas jouer avec le
feu. L’ancienne institutrice se redresse d’un bond, lui lance un regard noir.
— Je veux voir mon fils, insiste-t-elle, ses yeux sévères plantés dans les
deux billes bleues du neurologue.
Il lui sourit, serre un peu plus son épaule fluette sans se dérober à son
œillade assassine. Il faut plusieurs longues secondes avant que madame
Piron ne change d’attitude. Tout à coup, elle pose sa main maigrichonne sur
la joue de Mathieu, la caresse du bout de ses doigts noueux. Une douceur
incroyable se dégage de leur échange, j’en ai des frissons.
— Tout va bien se passer, madame Piron, assure le médecin.
— Toi, tu es beau, dit-elle, beaucoup plus joyeuse. Mon fils est beau, lui
aussi.
— Je n’en doute pas… Est-ce que vous accepteriez qu’une infirmière
vous ramène dans votre chambre maintenant ?
— Oui, mais pas cette mégère de Cathy, d’accord ?
Mathieu et moi échangeons un regard en coin complice, à deux doigts
d’exploser de rire.
— Promis, pas Cathy.
Il aide madame Piron à se lever, une main protectrice dans son dos, puis
l’accompagne jusqu’à la sortie de mon bureau. Quand il arrive près de la
porte, il se retourne vers moi, un brin angoissé :
— Ça tient toujours pour le déjeuner ?
J’acquiesce d’un signe de tête avec un large sourire.
— Oui, je t’attends dehors, le temps que tu raccompagnes madame Piron.
Je les regarde s’éloigner, attendrie. Comment cet homme, persona non
grata quelques semaines plus tôt, a-t-il pu devenir aussi essentiel à mes
yeux ?
Pour éviter de me poser trop de questions, j’attrape ma veste, ferme mon
bureau derrière moi. Dans les couloirs, je croise Sonia qui lève les deux
pouces en me faisant un clin d’œil.
Gêne à son maximum.
Une fois dehors, je hume le vent frais qui me balaie le visage, ferme les
yeux un court instant. J’adore l’hiver, j’ai toujours trouvé le froid
revigorant. Surtout un jour comme aujourd’hui, où le soleil brille haut dans
le ciel, mais que l’air glacial fouette notre peau.
— Roadside ? lance une voix rauque derrière moi.
Mathieu me propose une chaîne de burgers que j’adore, j’accepte donc
avec un grand sourire. Le neurologue remonte son col sur sa nuque, et je
suis incapable de le quitter des yeux tant je le trouve beau. Jusqu’ici, je
trouvais qu’il avait un peu de charme, maintenant je dois me rendre à
l’évidence : il est sublime.
— Je suis désolé.
Son timbre chaud me fait sursauter tant je suis perdue dans l’observation
de ses traits.
— Pourquoi ?
— Je sais que tu me fais la gueule, Violette.
— Je t’ai fait « un peu » la tronche ce week-end, c’est vrai.
— C’est pour ça que tu n’as pas répondu à mes messages ?
— Non, je voulais juste te laisser tranquille avec ton cousin pendant votre
séance Game of Thrones.
Mathieu sourit, mais arbore tout de même un air dubitatif.
— Tu ne m’as pas cru, n’est-ce pas ?
— Mathurin, vraiment ? ironisé-je. Tu aurais pu trouver une autre excuse
si tu ne voulais pas me voir. Là, ça n’avait rien de crédible.
Comment aurais-je pu croire à un tel mensonge ?
Mon collègue farfouille dans sa poche à la recherche de son téléphone
portable, puis lance un appel Skype. Les sourcils froncés, je regarde l’écran
sans comprendre ce qu’il cherche à me prouver. Au bout de quelques
sonneries, un visage blanc comme un linge apparaît.
— T’es vivant, cousin Machin ? se moque Mathieu.
— Je faisais une sieste, ducon.
Les deux hommes ricanent, même si ledit cousin Machin me paraît
complètement déprimé.
— Violette, je te présente Mathurin.
Je deviens rouge écrevisse. J’étais persuadée que le type n’existait pas et
que Mathieu m’avait menée en bateau pour je ne sais quelle raison.
— Euh… salut Mathurin.
— Content de te voir, Violette, annonce-t-il. Mon cousin n’a fait que
parler de toi ce week-end, ça m’a dégoûté à vie de Game of Thrones.
L’humour pince-sans-rire de Mathurin m’arrache un ricanement, tandis
que Mathieu bougonne à mes côtés.
— Elle avait l’air sympa en tout cas votre soirée de Noël, continue cousin
Machin, un fin sourire moqueur aux lèvres.
— OK. Stop. Je passe sous un tunnel, Mat’. Ne meurs pas dans mon
appartement, s’il te plaît. À ce soir.
Mon collègue s’empresse de raccrocher et de remettre son téléphone dans
sa poche. Il me lance un regard en coin, gêné, alors que je plisse les lèvres
pour ne pas éclater de rire.
— Voilà, c’était Mathurin.
— Il s’appelle vraiment comme ça ?
— Tous les enfants du côté de mon père ont un prénom qui commence par
« Mat ». Mathieu, Mathilde, Mathias, Mathurin.
— C’est le vilain petit canard de la bande, non ? blagué-je.
— Te moque pas de mon cousin Machin, toi.
Nous éclatons d’un même rire, tandis que nous continuons notre route
vers Roadside.
— Mon cousin est super important pour moi, tu sais… Il est hyper
envahissant, mais je l’adore. Et même s’il essaie de le cacher, il va super
mal en ce moment. Je ne voulais pas le laisser ce week-end. J’avais la boule
au ventre ce matin en partant au boulot, alors… Enfin bref… ce n’était pas
une fausse excuse et j’aurais vraiment voulu te voir, mais…
Je ne l’écoute plus.
Plus du tout.
Je le contrains à s’arrêter au beau milieu du trottoir, ma main sur son
avant-bras. Sans réfléchir, sans lui laisser l’opportunité de continuer à
parler, je plaque mes lèvres sur les siennes.
Quelque peu surpris, Mathieu se raidit à mon contact. Quand il comprend
enfin que je l’embrasse – qu’est-ce qu’il peut être long à la détente parfois –
il cale ses mains à l’arrière de mon crâne afin d’approfondir notre baiser.
Tout dans notre étreinte est bouillant, passionné, fiévreux. La température
extérieure augmente de plusieurs degrés au moment où sa langue s’enroule
autour de la mienne, que ses doigts jouent avec mes cheveux blonds.
Lorsque j’accepte enfin de lui rendre sa liberté, à bout de souffle, mon
cœur cogne à tout-va dans ma poitrine.
Sonia a raison.
Otis a raison.
Il va falloir qu’on parle, parce que tout ça est déjà en train de me dépasser.
Chapitre 32

6 janvier 2020 ~ Mathieu

Une femme m’a-t-elle déjà embrassé comme Violette vient de le faire ?


Avec la fureur des sentiments naissants, l’ardeur des premiers émois, la
décadence de cœurs qui se cherchent ?
Je ne pense pas.
Son baiser m’a soufflé.
Je peine à tenir sur mes deux guiboles tandis qu’elle me regarde avec une
douceur sans pareille. Comment avons-nous plongé là-dedans alors que
quelques semaines plus tôt, nous nous balancions les pires horreurs ?
Certes, je ne l’ai jamais détestée, mais je ne l’ai jamais appréciée non
plus. Violette était pour moi un amusement entre deux cas compliqués, une
récréation entre deux rendez-vous. Aujourd’hui, elle occupe beaucoup trop
mes pensées, enflamme mes sens avec un naturel insolent. Cette femme est
une évidence, et pourtant, elle est tout ce que je ne cherchais pas.
— On va manger ?
La chaleur de sa main qui glisse dans la mienne me réchauffe un peu plus.
Je reprends doucement ma respiration, perdu dans les méandres de mes
doutes, de ces sentiments qui se bousculent dans mon crâne. Violette arbore
un petit sourire en coin, j’aimerais savoir à quoi elle pense en cet instant.
Trouve-t-elle notre relation étrange, elle aussi ? Est-elle envahie par les
mêmes questionnements, les mêmes appréhensions ?
Elle paraît si détendue, je trouve ça surprenant et quelque peu angoissant.
Est-ce que je me prends trop la tête ? Est-ce que ce baiser signifie quelque
chose pour elle ou bien…
— Ton cerveau fume, Mathieu.
— Pardon ?
— Je te vois réfléchir d’ici et ta main est si crispée autour de la mienne
que j’ai l’impression que tu essaies de la broyer.
— Oh merde, désolé !
Je relâche la pression de mes doigts, tout penaud.
— On va parler autour d’un hamburger bien gras, d’accord ?
— Tu crois que c’est sérieux ? riposté-je en lançant un regard en biais vers
son ventre de plus en plus rebondi.
— Sans fromage et avec une semelle à la place du steak. C’est bon, la
brigade de protection des femmes enceintes est satisfaite ?
Mon cœur s’emballe. Dans quoi je suis en train de m’embourber, là ?
Violette n’est pas la plus facile des femmes, loin de là. Il a fallu que je
craque pour la nana qui attend un bébé d’un autre mec et qui ne couchera
jamais avec moi. Ça pue l’histoire moisie, non ? Alors pourquoi j’ai envie
de plonger dedans à pieds joints ?
Une fois dans le restaurant, nous commandons, puis nous installons dans
un coin tranquille. Il y a du monde, comme toujours, le bruit des
conversations couvrira la nôtre, et c’est tant mieux.
Violette ne cesse de me fixer, ses prunelles grises pétillent de malice et
son petit rictus me désarçonne. Si je ne la connaissais pas assez, je penserais
qu’elle m’allume, mais il n’y a sans doute qu’un crétin comme moi pour
s’exciter devant de jolis yeux qui glissent sur mes traits.
Nos bipeurs sonnent, signe que nos plateaux sont prêts. Je fais signe à
mon amie de ne pas bouger, je peux gérer nos deux commandes.
Quand je reviens, elle me remercie d’un large sourire, puis hume l’odeur
de la malbouffe. Je plonge le nez dans mon cornet de frites afin d’oublier le
malaise qui m’envahit, plus l’imminence d’une discussion entre quatre yeux
qui approche.
— Je sais que c’est le début entre nous, mais…, commence-t-elle, gênée.
Elle n’a pas à l’être, j’adore qu’elle prenne l’initiative.
— Je pense que c’est important qu’on mette certaines choses au clair, tu
ne crois pas ?
J’approuve d’un signe de tête, mon hamburger au bord des lèvres. Je n’ai
plus faim, tout à coup. J’appréhende cette conversation plus que toute autre
chose.
— Tu as compris l’autre jour à Liège, quand j’ai évoqué mon asexualité ?
Violette est d’une honnêteté sans faille. Je l’admire.
— J’ai compris, oui.
Ma gorge est serrée, mes mots me brûlent.
— Certaines personnes pensent que si je tombais réellement amoureuse,
ma sexualité pourrait évoluer. Ce n’est pas le cas. Je ne ressens pas l’envie
et encore moins le besoin de coucher avec mon partenaire, peu importe à
quel point mes sentiments sont forts.
J’accuse difficilement le coup, mon cœur se crispe dans mon thorax.
Suite à notre baiser échangé à Noël, j’ai songé à l’avenir, à la suite de
notre étreinte. Je me suis vu embrasser la moindre parcelle de sa peau,
goûter à chaque partie de son corps, me délecter du son de ses
gémissements. J’ai adoré ces rêveries. Maintenant qu’elle m’avoue que ça
n’arrivera jamais, je ne peux qu’être déçu. Imaginer passer une vie à ses
côtés sans pouvoir la toucher sonne comme une torture.
— Et je ressens des trucs vraiment intenses pour toi, Mathieu.
Je laisse retomber mon hamburger, plonge mon regard dans le sien. Ce
qu’elle avoue à demi-mot me bouleverse.
— Moi aussi, Violette.
Elle me sourit avec toute la tendresse du monde. Il y a quelque chose dans
nos yeux qui fleure bon l’amour, mais c’est trop tôt pour prononcer ce mot.
Ma main rejoint la sienne au centre de la table, et ce contact me rassure
instantanément.
— On est au moins sur la même longueur d’onde là-dessus…, ironise-t-
elle.
Nos plateaux sont en train de refroidir à vue d’œil, mais peu importe.
Nous avons besoin de cette discussion.
— Je ne veux pas que tu penses qu’un matin je vais me réveiller et avoir
envie de coucher avec toi. Ce n’est pas toi le problème, Mathieu. Ni moi,
d’ailleurs. C’est juste que je n’ai pas de libido et que je ne crois pas que ça
changera un jour. Si tu veux qu’on poursuive ce quelque chose entre nous, il
faut que tu m’acceptes comme je suis.
Nous aurions pu choisir un autre endroit pour discuter, mais l’ambiance
bruyante m’apaise, elle m’empêche d’écouter la cacophonie de mes
pensées.
— Violette, je… c’est compliqué, tu sais.
Sa main s’échappe ; elle agrippe son hamburger et mord férocement
dedans.
— Je sais, dit-elle, la bouche pleine.
— Ce dont je suis sûr, c’est que je me sens bien avec toi. Aucune femme
n’est parvenue à m’apprivoiser comme tu l’as fait. Je suis moi-même à tes
côtés, je n’essaie pas de me cacher derrière du sarcasme ou de l’arrogance.
Tu as gratté et découvert le vrai Mathieu.
— J’ai tiré le gros lot, tu penses ?
J’éclate de rire, c’est dingue comme elle parvient toujours à me détendre.
Néanmoins, je redeviens très vite sérieux, stressé par ce que je m’apprête
à lui dire.
— J’aimerais te promettre qu’une vie sexuelle épanouie ne me manquera
pas, mais…
— Tu ne peux pas.
Voilà.
— On me prête une réputation de séducteur sans réellement me connaître.
En réalité, je n’ai pas couché avec une femme depuis une éternité. Céline
était la dernière.
— Tu n’as pas ressenti de « besoin » pendant tout ce temps ?
— Rien que ma main ne puisse satisfaire, avoué-je, honteux. Du moins,
jusqu’à maintenant…
Violette rougit. J’espère que mes paroles un peu crues ne la gênent pas,
même si j’ose imaginer qu’avec un meilleur ami tel qu’Otis, elle doit en
entendre des vertes et des pas mûres.
— Comment ça, jusqu’à maintenant ? bredouille-t-elle.
— Jusqu’à toi, Violette. Tu as éveillé en moi des envies que je n’avais
plus depuis longtemps.
Ses beaux yeux gris se voilent de larmes tant ma révélation la perturbe.
Elle pousse un long soupir d’agacement, la moue bougonne.
— Pourquoi la vie est aussi mal faite, bordel ?
Sa lamentation m’amuse, bien qu’elle ait raison. Il a fallu que je la
rencontre elle pour que ma libido se réveille. C’est le comble, non ?
Violette pose brusquement son burger, décale nos deux plateaux sur le
côté. Ensuite, elle avance ses mains jusqu’aux miennes, ancre nos regards
avec une intensité affolante. Tout chez cette femme me ravage d’émotion.
— Je pense que je pourrais envisager de faire l’amour de temps en temps.
Pas tous les jours, ni toutes les semaines, mais… Même si je ne ressens
aucun plaisir, je ne souffre pas. Et je suis persuadée que si tu y trouves ton
bonheur, j’y trouverai le mien. Il n’y a pas de raison que tu sois le seul à
faire des concessions, si ?
Peut-elle être plus adorable encore ?
Après tout, elle est parvenue à coucher avec Louison, ça ne doit pas être
quelque chose d’insurmontable pour elle. Cependant, cette idée me gêne.
— Je ne veux pas avoir la sensation de te forcer à faire quelque chose que
tu ne veux pas, Violette.
Un sourire triste flotte sur ses lèvres.
— Tu sais, en discutant avec Otis, j’ai compris que chez certaines
personnes, la sexualité est un véritable besoin, plus qu’une simple envie. Je
ne peux pas te condamner à vivre une relation où tu n’es pas pleinement
épanoui. Alors soit on trouve un semblant de solution aujourd’hui, soit ça
ne sert à rien de continuer. Ce serait ridicule de foncer dans le mur qui se
dresse devant nous, non ?
Mes doigts serrent un peu plus fort les siens. Je ne peux pas envisager que
cet embryon d’histoire s’arrête maintenant. La seule chose dont j’ai besoin
pour le moment, ce n’est pas de sexe.
C’est de Violette.
— Je te veux toi. Je te veux pour ce que tu es, pas pour ce que tu peux
m’offrir ou non.
Une larme roule le long de sa joue, en même temps qu’un sourire qui
éclot sur ses lèvres corail.
— Rien n’est facile avec moi, Mathieu, j’en ai conscience.
— C’est peut-être ça qui me plaît, dans le fond…
Elle se lève quelques secondes pour embrasser furtivement mes lèvres.
— Je veux essayer, Violette, insisté-je.
Ma jolie blonde hoche la tête, même si elle semble dubitative.
— J’ai peur qu’un jour tu me reproches des choses, comme tous les
hommes qui sont entrés dans ma vie.
— Ça n’arrivera pas.
— Comment peux-tu en être aussi sûr ?
— Regarde, Violette ! On s’est embrassés deux fois et on est déjà en train
de parler d’avenir ! On communique, on ne laisse pas les non-dits
s’installer. Certains trouveraient notre discussion prématurée, mais moi, je
crois qu’elle a sa place dans notre relation. À Liège, quelque chose a changé
entre nous et chaque seconde qui passe me rapproche de toi. C’est effrayant,
c’est étourdissant, c’est délicieux. Tout ça à la fois. Peut-être que dans un
mois, on se rendra compte qu’on s’est emballés… Et alors ? Au moins, on
aura vécu cette histoire sans regrets. Je ne veux pas qu’un manque de
discussion nous ronge et nous empêche d’exister en tant que couple, tu
comprends ?
— Couple ? répète-t-elle, hébétée.
J’éclate de rire.
— Après une discussion pareille, carrément.
À son tour, elle rit avec allégresse, ses pupilles brillant de mille feux. Mes
doigts caressent le dos de sa main, alors que je me surprends à regarder
Violette d’un amour débordant.
Oui, amour. Ou quelque chose qui y ressemble fortement en tout cas.
— Je ne te remercierai jamais assez d’être sans filtre, soufflé-je. On a tous
besoin d’une personne comme toi dans notre entourage. Je veux qu’on
continue sur cette lancée, d’accord ?
— Alors, promets-moi de me le dire si tu ressens de la frustration un jour.
— Promis.
Violette sourit à pleines dents, plus radieuse que jamais. Elle reporte
ensuite son attention sur nos plateaux à peine entamés.
— Par contre, si mon burger est froid, il n’y a plus de « couple » qui
tienne, compris ?
Je ne parviens même pas à rire tant l’émotion qui me traverse est
détonante.
Ouais, amour, c’est bien ce que je disais.
Chapitre 33

17 janvier 2020 ~ Violette

— Levons notre verre à Violette et sa patate douce ! s’exclame Otis, l’air


fier.
— Patate douce ?
Mathieu, qui s’affaire dans la cuisine, vient de parler exactement en même
temps que moi. Nous échangeons un sourire niais, si bien que mon meilleur
ami feint de se faire vomir.
Hé ho ! On est gnangnan si on veut, d’abord !
Otis pianote sur l’écran de son téléphone, puis me le plante sous le nez.
— Tu as vraiment téléchargé une appli qui compare la taille d’un fœtus à
un fruit ou un légume ?
Otis hoche vivement la tête, un grand sourire aux lèvres.
— C’est Louison qui m’a montré. Je trouve ça trop cool, sérieux. La
semaine prochaine, ce sera une mangue. J’adore les mangues.
Le jeune interne, qui n’a pas pipé mot jusque-là, lance un regard en biais à
Otis, un brin blasé par sa soudaine excitation. Mon meilleur ami me paraît
un peu trop… exalté ? Stressé ? Il n’a pas cessé de parler depuis que nous
sommes réunis.
C’est pourtant lui qui a eu l’idée de ce déjeuner. Sur le coup, je me suis dit
que c’était prématuré, que ça ne rimait à rien. Et puis, quand j’ai croisé le
regard suppliant de mon colocataire, j’ai cédé. Après tout, nous ne sommes
pas des étrangers, nos destins sont entremêlés de la plus étrange des
manières.
Si Mathieu et moi sommes plutôt à l’aise, ce n’est pas la même chose du
côté de Louison et Otis. Il faut dire que mon meilleur ami a mis plus d’une
semaine à le convaincre d’accepter l’invitation. Ils ont beau y aller tout
doucement, l’étudiant en médecine freine souvent des quatre fers au grand
dam de son partenaire. Il va leur falloir du temps pour s’apprivoiser et
trouver leur rythme de croisière.
— T’es prête à finir avec une citrouille dans le bide, Vio’ ?
Otis est mort de rire, beaucoup trop pour être honnête. Je fronce les
sourcils pour lui intimer de se calmer un peu, tandis que Louison demeure
on ne peut plus silencieux, assis sur le canapé.
Mathieu s’active derrière les fourneaux alors qu’un silence gênant
s’installe. À mon tour, je quitte le salon pour rejoindre la cuisine ouverte. Je
me glisse derrière mon cuisinier d’un jour, enroule mes mains autour de sa
taille. À ce simple contact, son corps se raidit. Quand je dépose quelques
baisers sur son cou, il ne peut contenir un soupir de contentement.
— Je vais tout cramer si tu continues.
Il ne le voit pas, mais un sourire taquin effleure mes lèvres. Durant de
longues secondes, nous ne bougeons pas d’un iota, tandis qu’il surveille la
cuisson de son poulet. Mon oreille posée contre son dos, j’écoute l’écho de
son cœur qui bat à un rythme régulier. Cette mélodie me paraît en accord
avec ce que je vis ces deux dernières semaines avec lui.
Quelque chose de serein.
Je jette un œil dans le salon pour constater qu’Otis et son bel interne ont
l’air plus mal à l’aise que jamais, le regard rivé sur la télé.
— Je ne pense pas que Louison ait envie d’être ici, chuchoté-je en laissant
à Mathieu davantage de liberté dans ses mouvements.
Il se tourne vers moi, observe à son tour l’étrange couple qui nous
accompagne.
— C’était peut-être un peu tôt pour ça, non ?
— Arrête, Mat’… Regarde-nous ! Tu n’as pas l’air très gêné d’être en
train de cuisiner à ma place, si ?
— C’est plutôt naturel pour moi, ouais.
Nous échangeons un regard complice, puis il dépose un baiser sur mes
lèvres.
Vraiment gnangnan quand on s’y met.
— Louison est jeune, Violette. Il découvre une autre facette de sa
sexualité, et en plus, il apprend qu’il va devenir père dans cinq mois.
Franchement, je ne serais pas très à l’aise à sa place non plus.
Mathieu a raison, bien entendu.
— Le repas est bientôt prêt. Si mon plat succulent ne le détend pas, je ne
comprends pas.
— Tu es toujours aussi modeste, n’est-ce pas ?
Ma moquerie me vaut une tape sur les fesses alors que je m’échappe vers
le salon. Je m’installe à table en incitant Otis et Louison à m’imiter. Un peu
las, ils se lèvent d’un même geste, puis me rejoignent.
Quelques minutes plus tard, Mathieu arrive avec un wok rempli à ras
bord. De délicieux effluves de curry s’en échappent, j’en salive d’avance.
J’adore la cuisine exotique, je suis ravie qu’il s’en soit souvenu. Quand il a
proposé de cuisiner pour m’éviter de stresser – je suis une boule de nerfs
ces derniers temps – j’ai fondu devant tant de générosité et de tendresse.
Mathieu annonce son plat, torchon sur l’épaule, le torse bombé. Louison
reste mutique même s’il lorgne sur le wok. Tour à tour, chacun se sert et
nous commençons à déjeuner dans un silence religieux.
L’ambiance qui règne autour de la table est glaciale. Je pense deviner
pourquoi. Bien que Louison se soit montré adorable lors de la première
échographie, je sens une certaine amertume dès qu’il pose les yeux sur moi.
— Vous voulez connaître le sexe du bébé ? demande Mathieu qui cherche
tant bien que mal à combler les blancs.
Un court instant, je le déteste pour balancer un tel sujet sur le tapis.
Parfois, il ne se rend pas compte que sa spontanéité peut porter préjudice.
Néanmoins, après l’avoir fusillé du regard, je réplique du tac au tac :
— Certainement pas.
Juste au moment où Louison répond :
— Bien sûr.
La fourchette au bord des lèvres, Otis semble s’être mis sur pause.
Est-ce que lui aussi sent la catastrophe se profiler ?
Le jeune interne délaisse ses couverts et m’assassine d’une œillade noire.
— J’aimerais avoir la surprise le jour de l’accouchement, argué-je d’un air
assuré.
Louison secoue la tête, peu enclin à écouter mes justifications :
— C’est important de connaître le sexe du bébé. Ne serait-ce que pour
s’organiser.
— S’organiser pour quoi, exactement ?
Mathieu me donne un coup de pied sous la table. Je suis sans doute trop
sur la défensive, il faut que je me calme.
L’étudiant devient cramoisi et rétorque de manière tout aussi agressive :
— Pour les affaires à acheter, pour se projeter avec le bébé, et puis…
— Pour les affaires ? répété-je, hors de moi. Si c’est une fille, tu veux lui
acheter un pyjama rose, c’est ça ?
— Et pourquoi pas ?
Otis et Mathieu échangent un regard inquiet.
Oui les gars… c’est bel et bien en train de dégénérer.
— Ce genre de cliché n’entrera pas chez moi, Louison. On ne va pas
peindre sa chambre en bleu parce que c’est un petit mec. Les couleurs n’ont
pas de sexe, si ?
Je vais sûrement un peu loin, même si je suis convaincue par ce que
j’avance. Le jeune médecin n’est sans doute pas intolérant, juste maladroit.
Quant à son argument sur la projection avec le bébé, je le trouve ridicule.
Chaque minute qui passe, je m’imagine avec cet enfant dans les bras, peu
importe que ce soit une fille ou un garçon.
— Voilà voilà…, tente Mathieu, gêné d’avoir lancé cette discussion.
— Et si moi j’ai vraiment envie de connaître le sexe, on fait comment ?
insiste Louison.
— On peut en reparler à un autre moment ?
Mon agacement se lit sur mon visage, mais l’interne n’en démord pas, la
mâchoire serrée :
— Tu crois pas que tu m’as déjà assez privé de liberté comme ça,
Violette ?
Sa question me sidère et me blesse.
Parce qu’il a raison.
Les larmes me montent aux yeux, mes lèvres tremblent. Avec mes nerfs
en pelote, je suis à deux doigts de fondre en pleurs. Pourtant, Louison
persiste :
— Je veux savoir.
J’ai l’impression qu’il en fait une affaire personnelle, une sorte de
vengeance. Aucune réponse ne parvient à franchir ma bouche tant je suis
surprise et déçue par son comportement. Un nouveau silence accablant
s’abat sur notre déjeuner.
— Il est bon mon poulet, non ? essaie à nouveau Mathieu.
— Carrément, répond Otis pour détourner l’attention. Je peux en
reprendre ?
Les deux hommes se lancent un sourire crispé, tandis que Louison et moi
restons à nous fixer dans le blanc des yeux.
— Fait chier…, souffle le jeune médecin en quittant brusquement la table.
Il manque de renverser son assiette au passage. Quand il se retrouve
derrière Otis, il pose sa main sur son épaule, puis lui lance d’un ton doux
qui dénote avec son visage contrit :
— Je vais prendre l’air, je reviens.
Mon meilleur ami se contente de sourire tristement et lui accorde la liberté
dont il a besoin. Louison nous abandonne, nous laissant tous les trois
comme des cons face à nos assiettes à moitié entamées.
Et pourtant, il est vraiment bon ce poulet !
— Mauvaise question, hein ?
Mathieu s’excuse à mi-mot, embarrassé. Je ne lui en veux pas. D’une
certaine façon, ça a permis de crever l’abcès qui menaçait d’éclater à tout
moment. Otis ne parle pas, le nez dans son verre de vin. Je suis étonnée
qu’il ne lui coure pas après. Il paraît plutôt serein malgré notre dispute.
— Je vais le voir, annonce Mathieu de but en blanc.
Il pose son torchon sur la table, enfile sa veste, puis quitte à son tour
l’appartement. Je n’ai pas la force de le retenir, je ne sais même pas s’il
s’agit d’une bonne ou d’une mauvaise idée, de toute façon.
Le neurologue est surprenant, parfois. Derrière son côté gai luron et
bavard, se cache un être sensible avec une oreille attentive et des conseils
réconfortants. C’est peut-être de ça qu’a besoin Louison.
Une fois que nous sommes seuls, Otis s’affale sur la table en poussant un
long grognement mécontent.
— Je suis désolée, O’. J’aurais voulu que ça se passe autrement.
— T’inquiète…
Le visage de mon meilleur ami est plus pâle qu’à l’accoutumée, je crois
voir des larmes perler au coin de ses yeux. Cette situation l’attriste
beaucoup, bien qu’il tente de le dissimuler.
Quand je me lève et m’accroupis à ses côtés, une main dans son dos, il
souffle, puis ferme les paupières.
— C’est juste que…, commence-t-il, la voix éraillée par l’émotion. Toute
la partie « découverte de l’homosexualité pour les nuls » est déjà super dure
à gérer. Chaque fois que je le touche, même sans aucune arrièrepensée, il se
crispe, comme s’il avait peur que je le brusque. Du coup, je culpabilise. Je
me dis que je ne suis pas assez doux ou prévenant. Pour lui, je dois être une
sorte de grosse brute qui en a qu’après son cul, en fait. C’est tellement pas
ça pourtant…
J’ai vu tous les regards amoureux que lançait Otis à Louison. Il faudrait
être aveugle pour ne pas les remarquer. Ça pue le romantisme… mais à sens
unique.
— Et puis il y a toi, Violette…
Mes doigts se resserrent sur le tissu de sa chemise.
— Toute cette histoire de grossesse, de future paternité… Ça complique
encore plus les choses, tu vois ?
J’imagine, oui.
— J’ai beau être hyper attaché à Louison, j’arrête pas de me dire que ça
ne fonctionnera pas entre nous.
À nouveau, mon regard s’embue. La sincérité de mon meilleur ami
m’atteint en plein cœur.
Surtout, j’ai peur qu’il ait raison.
— Quand je te vois avec Mathieu, ça paraît tellement simple, en fait. J’ai
beau grimacer pour amuser la galerie, tout au fond de moi, je vous envie.
Je remonte ma main jusqu’à sa crinière indisciplinée, caresse doucement
ses cheveux.
Qui aurait pensé que Michon et moi deviendrions un jour un modèle ?
Otis me regarde d’un air insondable. Un mélange de résignation et de
détermination, aussi contradictoire que cela puisse paraître.
— Est-ce que tu penses que je devrais arrêter avec Louison, Vio’ ?
J’aimerais avoir une réponse à lui apporter. Hélas, la seule chose que je
peux lui dire, c’est :
— Je ne veux juste pas que tu souffres, O’.
D’un même geste, nous nous levons. L’un en face de l’autre, nos larmes
se reflètent. Elles ne coulent pas, elles stagnent au bord de nos cils. Otis
passe sa main sur ma joue, je l’emprisonne contre mon épaule en penchant
la tête sur le côté.
— J’ai l’impression d’être punie, murmuré-je.
— De quoi ?
— De ce que j’ai fait à Louison, de lui avoir imposé cette grossesse. Mon
plan n’était pas censé devenir aussi compliqué. Vous ne deviez pas en être
les dommages collatéraux. C’est comme si quelqu’un me disait : « Tiens,
Violette, voilà ton bébé. Maintenant, regarde comme les gens souffrent à
cause de toi… »
— Arrête, Violette… Ne te rejette pas la faute, OK ?
— Mais pourtant…
— C’était déjà compliqué de base avec Louison. L’histoire du bébé
n’arrange rien, c’est vrai. En revanche, ça n’empêche qu’il dresse tout un
tas de remparts autour de lui pour lesquels tu n’es pas fautive.
Ses paroles m’apaisent, bien que la culpabilité me ronge toujours. Avec
tendresse, mon meilleur ami m’incite à me blottir contre lui. Mes bras
enroulés autour de son torse, j’adopte une respiration régulière et paisible.
— Parfois, je me dis que tout aurait été plus simple si j’avais été hétéro,
lance-t-il soudain.
— Hein ?
— On se serait mariés, toi et moi, et puis basta.
J’éclate de rire, sa manière de résumer les choses m’amuse beaucoup.
— Tu oublies que tu ne peux pas te passer de sexe et que moi, je n’ai pas
de libido. Ah ! Et tu as aussi zappé que je rêve d’être maman, alors que toi,
la vision d’un bébé te file la nausée.
À son tour, mon meilleur ami se marre et me serre un peu plus contre lui.
Les bras d’Otis seront toujours ma forteresse.
Chapitre 34

17 janvier 2020 ~ Mathieu

Louison est en train de faire les cent pas en bas de l’immeuble. Les mains
enfoncées dans les poches de son jean, il semble mordre férocement
l’intérieur de ses joues. Il est si jeune… C’est normal qu’il ne parvienne pas
à gérer toutes ces nouveautés dans sa vie. Même si Otis et Violette tentent
d’agir au mieux, ils le brusquent sans le vouloir.
Je m’approche de l’interne, un sourire aux lèvres. Louison ne prend pas la
peine de relever la tête, il continue de marcher sans jamais s’arrêter. Je me
poste à ses côtés, silencieux.
Ma présence paraît l’agacer, il pousse un long soupir de frustration avant
de dire, quelques secondes plus tard :
— Ils t’ont envoyé en éclaireur ?
Le ressentiment s’entend dans son timbre. Je secoue la tête, quelque peu
embarrassé :
— C’était mon idée.
Louison hausse les épaules, puis se laisse glisser contre la pierre humide
de l’immeuble, jusqu’à se retrouver les fesses par terre au beau milieu de la
rue. Je fais de même pour me mettre à sa hauteur. Le bitume est glacé et
mouillé, il n’y a rien de plus désagréable.
Néanmoins, ce que j’appréhende en cet instant, ce n’est pas que mon
postérieur attrape un rhume, mais bel et bien que l’interne craque. Ses
lèvres tremblotent, ses yeux sont emplis de larmes.
— Pourquoi il fallait que toutes ces merdes m’arrivent à moi, Mathieu ?
— Je me suis posé exactement la même question lorsque ma mère est
tombée malade, puis que mon ex m’a largué à une semaine du mariage.
Il hausse un sourcil intrigué, comme s’il n’y croyait pas un traître mot.
Cependant, il doit lire dans mon regard que c’est la pure et triste vérité.
— Désolé pour toi.
Sa compassion me touche. Sa détresse aussi. Je ressens le besoin de le
rassurer :
— La tristesse finit par s’estomper, tu sais. Puis un jour, tu comprends
qu’il faut prendre les choses comme elles viennent et toujours essayer d’en
tirer du positif. C’est drôle, mais quand on est heureux, on ne se dit jamais :
« Pourquoi toutes ces bonnes choses m’arrivent à moi ? » On ne prend pas
le temps d’y réfléchir. On devrait faire pareil avec les épreuves, tu ne crois
pas ? Ce n’est qu’un dur moment à passer, comme une haie dans un
parcours d’obstacles.
— Certaines haies sont plus hautes que d’autres, se lamente-t-il.
— Laquelle est la plus ardue : Otis ou ton futur bébé ?
Louison plisse le nez, indécis. Je savais que cette question le gênerait. Il
met un temps fou avant de mettre des mots sur ce qu’il ressent.
— Le plus dur, c’est que ces deux « haies » arrivent en même temps, tu
vois ? Et en plus, elles sont liées. C’est comme si elles se superposaient.
C’est une foutue accumulation.
— Tu esquives ma question. Qu’est-ce qui te fait le plus peur entre tes
sentiments pour Otis et ton futur bébé ?
— Je n’ai pas de sentiments pour…, s’empresse-t-il de répondre.
Quand il prend conscience de la manière défensive avec laquelle il vient
de parler, Louison écarquille les yeux, choqué.
— Je crois que tu as ta réponse…, soufflé-je.
L’interne ose désormais laisser quelques larmes couler le long de ses
joues, tandis que je pose une main compatissante sur son épaule.
— J’aimerais que ce soit facile, m’assure-t-il.
— Ça peut l’être.
— Mais je ne suis pas gay !
Mes lèvres esquissent un sourire. C’est dingue comme ce garçon me
touche.
— Personne ne te demande de te mettre une étiquette, Louison.
— C’est justement ça le problème… Depuis que j’ai rencontré Otis, j’ai
l’impression de ne plus savoir qui je suis.
— Et si tu étais toi pour la première fois ?
Louison pleure de plus belle, esquive mon regard.
— C’est un homme, Mathieu. Mets-toi deux secondes à ma place.
Je tente d’imaginer ce que j’aurais ressenti si ce grand dadais d’Otis
m’avait séduit.
— Ça n’aurait pas été simple, c’est vrai… Mais tu penses lutter
longtemps, Louison ? C’est arrivé. Tu as craqué pour lui. Maintenant, soit
tu assumes et tu acceptes de vivre cette expérience, soit tu le laisses partir.
Il se redresse d’un bond et se remet à faire les cent pas devant moi.
— Quand Otis et moi sommes seuls, je gère la partie sentiments. Parce
que ça explose de toute part, c’est impossible pour moi de l’ignorer. À
chaque fois, il me donne envie de me dépasser, de lui offrir plus que des
baisers ou des caresses. J’ai envie d’apprendre à ses côtés. Je me sens grisé
par son regard et ses mots… Et pourtant, dès que ses mains se montrent trop
aventureuses, je me braque. Je n’arrive pas à envisager qu’on puisse… tu
vois, quoi.
— Tu lui as dit tout ça ?
— Il essaie de me faire parler, mais je ne suis pas capable de mettre des
mots sur mon blocage. Si tu savais comme il est patient… Si tu savais
comme…
— Tu l’aimes, hein ?
Ça semble lui coûter, pourtant Louison hoche brièvement la tête.
— Et si je n’arrive jamais à faire l’amour avec lui ? me demande-t-il, les
yeux rivés sur le bitume.
— Otis ne te forcera pas, si ?
— Ce n’est pas de ça que j’ai peur… J’ai peur de le rendre malheureux.
L’amour que porte Louison à Otis transparaît dans chacun de ses mots.
C’est beau. Terriblement beau.
— Tu crois que je pensais tomber amoureux d’une femme qui n’a pas de
libido et qui attend un enfant ? Pas vraiment. Et pourtant, Violette est la
plus belle surprise de ces dernières années. Est-ce que ça va être compliqué
de gérer mes sentiments et mon désir pour elle alors qu’elle est asexuelle ?
Complètement. Est-ce que je suis prêt à tenter le coup ? Oui, parce que ça
me tuerait de passer à côté. Je ne crois pas que l’amour soit simple,
Louison. À aucun moment. Mais je pense que quand il y a du respect, de la
complicité et des sentiments profonds, tout peut devenir plus facile.
— J’aime bien ton optimisme.
— Ça s’apprend. Comme tout.
Louison prend sa tête entre ses mains, toujours aussi perturbé malgré mes
paroles.
— Tu penses que je suis gay ?
— Je pense que tu es toi. On s’en fout du reste.
Il tente désormais un sourire qui ressemble à une davantage grimace. Je
ne supporte pas la détresse qui déforme ses traits, il faut que je continue à le
rassurer :
— Parle avec Otis. Il est capable de tout entendre, pour la simple et bonne
raison qu’il t’aime aussi. Tu as envie de passer à côté d’une telle histoire ?
Je n’ose même pas imaginer les questions qui envahissent son esprit. Il
paraît bousillé par ces interrogations qui l’empêchent d’avancer et de
profiter.
Alors qu’il fond un peu plus en larmes, son corps secoué par les sanglots,
je me lève et entoure sa nuque d’un bras réconfortant. Quand j’étais petit,
seul un câlin de ma mère pouvait m’apaiser. Je connais l’importance d’avoir
une épaule sur laquelle pleurer.
Louison sanglote sur la mienne pendant un long moment. Lorsque ses
pleurs se sont calmés, l’interne m’accorde un sourire radieux. Du moins le
plus possible au vu des circonstances.
— Tu sais que t’as la fibre paternelle, Mathieu ?
Je camoufle comme je peux un hoquet de surprise.
— Ah ouais, tu trouves ?
— J’imagine, oui… Mon père est à moitié mort depuis longtemps, alors…
je n’ai pas trop d’expérience de ce côté-là.
— À moitié mort ? répété-je, surpris.
Louison frissonne à vue d’œil, je pense qu’on devrait remonter avant
d’attraper une pneumonie. Toutefois, il semble avoir besoin de se confier à
nouveau.
— J’avais cinq ans quand mon père a eu un accident de voiture. Il est dans
un état végétatif depuis. Il respire seul, mais il est incapable de parler ou de
manger. Mes grands-parents le gardent chez eux, alors qu’il n’y a aucun
espoir. Enfant, je voulais devenir médecin pour trouver une solution miracle
et le soigner. Aujourd’hui, je sais que l’Humain a ses limites. J’aimerais
juste qu’on laisse mon père partir en paix.
Son histoire me dévaste et me ramène à ma propre existence. Je ne me
suis pas spécialisé dans la maladie d’Alzheimer pour rien.
— Et ta mère ? lui demandé-je, surpris de ne pas entendre parler d’elle.
Louison ricane, l’air blasé.
— Ma mère m’envoie une carte postale par an. Elle baroude autour du
monde. Elle n’a pas supporté l’accident de mon père, alors elle a décidé de
tout abandonner, moi avec. Avec ce modèle-là, j’ai imaginé une vie de
famille idéale. Je me voyais marié, avec deux ou trois gamins, pour leur
offrir de la stabilité et de l’amour.
Tout à coup, tout devient plus clair pour moi.
— Mais tu ne te voyais pas tomber amoureux d’un mec et avoir un enfant
avec ton coup d’un soir.
Je devrais peut-être me reconvertir en psychologue, comme Violette !
— Pas vraiment, non. Qu’est-ce que je vais pouvoir lui offrir à cet
enfant ?
— Stabilité et amour.
Louison hausse les épaules, peu convaincu.
— Depuis sa conception, tout est bancal. Je ne vois pas comment on va
pouvoir lui apporter ça.
— Tu es jeune, Louison. Tu as vingt-sept ans. Je devrais être le vieux con
arriéré dans cette histoire, pas toi. Il y a un tas de familles différentes. Il n’y
a pas de règles.
Malgré un bref ricanement, je sens l’interne au bord de l’implosion.
— Dans ma tête, c’était classique. Papa, maman et les enfants, insiste-t-il.
— Alors t’es vraiment un vieux con arriéré.
Nous éclatons d’un même rire libérateur. Louison s’apaise sur-le-champ,
il semble mieux respirer. Avec douceur, j’agrippe sa nuque pour lui assurer :
— Tout ira bien, OK ?
Ce sont des paroles toutes faites qui n’ont aucun sens.
Mais moi, tout au fond de mon cœur, je suis sûr qu’elles en ont.

***

22 janvier 2020 ~ Otis

Mathieu me dit que je dois accorder du temps à Louison. Je sais qu’il a


raison. Alors, j’attends que mon bel interne soit à l’initiative de nos
échanges de SMS, de nos appels, de nos rendez-vous.
Jusqu’ici, nous avons fait deux visio d’à peine une demi-heure, et un coup
de téléphone qui aura vite tourné court. J’ai la sensation que quelque chose
s’est cassé.
Le neurologue a beau m’avoir promis que Louison finira par me parler, je
commence à douter. J’ai plutôt l’impression qu’il me repousse. Il trouve
toujours une bonne raison pour quitter la conversation.
Et ça me blesse. Terriblement.
✉ LOUISON ~ Ça te dit de venir dîner à la maison ?
Je me redresse à la va-vite sur le canapé, manque de faire tomber Violette
qui somnolait sur mes cuisses.
— S’passe quoi ? bougonne-t-elle, à moitié endormie.
— Je vais manger chez Louison.
Il n’en faut pas plus pour qu’elle retrouve toute sa forme.
— Tu crois que c’est le grand soir ?
Ma meilleure amie a beau ne pas aimer le sexe, je trouve qu’elle ramène
un peu trop vite le sujet sur le tapis.
— M’en fous, grommelé-je.
Elle se lève et pose ses deux mains à plat sur mes épaules.
— Dans tous les cas, sois doux et bienveillant, comme tu l’es toujours.
Elle embrasse mon front avec tendresse, puis je m’esquive pour trouver
une tenue correcte.
Une demi-heure plus tard, je me retrouve devant la maison aux volets
bleus. Mon cœur bat à tout rompre et j’ai la gorge sèche.
Avant tout, Louison et moi devons parler. J’ai besoin qu’il comprenne que
notre relation ne se résume pas au sexe, loin de là. C’est justement ça qui
me fait peur. C’est tellement plus simple de tirer son coup et de ne pas
s’inquiéter des états d’âme de l’autre. Là, au moindre faux pas, il peut me
glisser entre les doigts et m’abandonner. C’est impensable. Intolérable.
Louison m’ouvre, et comme toujours, il est à tomber. Il porte une chemise
noire dont les deux premiers boutons sont ouverts. Nous sommes en plein
mois de janvier, et pourtant sa peau est toujours aussi hâlée, mettant en
valeur ses magnifiques yeux verts. La fossette sur son menton apparaît dès
qu’il me sourit. Dans ma tête, c’est Hiroshima.
Dans mon caleçon aussi, malheureusement.
Est-ce que je désire cet homme ? La réponse est évidente : je n’ai jamais
désiré quelqu’un comme je le désire lui.
Mais au vu du regard timide qu’il me renvoie, il faudra d’abord les mots
avant les actes. Et ça… je suis prêt à lui offrir.
Je suis prêt à tout lui offrir.
— Salut, souffle-t-il.
Ses lèvres pleines sont encore plus rosées que d’habitude. J’ai follement
envie de les envelopper avec les miennes, toutefois je n’ose plus. Je reste
planté dans l’entrée, une bouteille de vin entre les mains. J’ai peur de faire
un pas de travers, de le brusquer. Je lui fais peur. Il me l’a dit à maintes
reprises. Si je me montre trop exalté, il s’enfuira, comme toujours.
— J’ai apporté du rosé.
— J’adore ça.
Il me fait signe d’entrer, me suit du regard pendant que je pose la bouteille
sur le bar. Son œillade me brûle tellement que je suis incapable de lui faire
face.
— Tu ne m’embrasses pas ? murmure-t-il dans mon dos.
Ses mains glissent le long de mon torse tandis que sa tête se cale entre
mes omoplates. Je ferme les yeux un long moment avant de me résoudre à
me retourner. Il n’a pas le moindre mouvement de recul lorsque je me
retrouve tout près de lui, mes mains entourant ses poignets.
Tout doux, Otis.
Louison est à l’initiative du baiser. Il réduit la distance entre nous pour
sceller une étreinte hâtive, bouillonnante et décadente. Seulement quelques
jours que nous ne nous sommes pas vus, et pourtant le manque est flagrant.
Nous avons besoin l’un de l’autre. J’espère qu’il finira par l’accepter.
Sa bouche danse sur la mienne, il aspire ma lèvre inférieure entre ses
dents, et moi je perds pied. Peut-il se montrer plus lascif encore ? Tout en
lui me ramène à des pensées lubriques incontrôlables.
Cependant, quand nous nous séparons à regret et qu’il plonge son regard
tendre dans le mien, je sais que nous sommes à l’aube de la discussion que
j’appréhende le plus au monde.
Louison recule de plusieurs pas et soupire.
Ça sent mauvais, bon sang !
Face à lui, je deviens un petit animal apeuré. J’ai peur qu’il me rejette
encore une fois.
— Je vais te faire du mal, Otis.
Ses paroles me brisent déjà de l’intérieur.
— J’ai beau vouloir apprendre, tout est nouveau pour moi. Et terriblement
inquiétant. Il y a encore quelques jours, j’étais en train de crier à Mathieu
que je ne suis pas gay. Je ne sais pas ce que je suis d’ailleurs…
Le pauvre semble complètement perdu. J’aimerais pouvoir l’aider, mais
me connaissant je vais faire plus de mal que de bien. Je m’abstiens donc,
pétrifié sur place.
— Je crois que j’ai envie de profiter de ce truc un peu dingue qui nous lie.
Mais pour ça, il faut que tu acceptes de souffrir.
— J’te suis pas, Louison.
— Avec moi, c’est un pas en avant, deux pas en arrière.
— J’te le fais pas dire…
Mon ironie le fait rire.
Et mon Dieu, qu’est-ce qu’il est beau !
— J’ai cherché une solution miracle pour que tout se passe comme je le
souhaite. Que tu ne souffres pas. Malheureusement, il n’y en a pas. Parce
que je suis tombé amoureux de toi et que ça, c’est pas près de changer.
Amoureux. De. Toi.
Je déglutis avec peine. On dirait que mes yeux ne sont plus capables de
cligner.
— Je vais sans doute faire des conneries, Otis. Dire des choses qui vont te
blesser. Te repousser parfois aussi. Agir comme un con. Mais je veux que tu
retiennes ce que je vais te dire aujourd’hui et que tu me le rappelles chaque
jour qui passe…
Mon cœur s’est arrêté de battre. Je suis pendu à ses lèvres. Encore plus
quand elles s’entrouvrent pour prononcer ces mots incroyables :
— Peu importent la peur et la pseudo normalité… Je suis tout à toi, Otis.
Je ne respire plus. Je ne réfléchis plus. Je ne sais même plus où ni qui je
suis.
Ça faisait longtemps que je n’avais pas été mis KO par un poids plume.
Chapitre 35

22 janvier 2020 ~ Louison

— Tu veux du dessert ? J’ai préparé un cheesecake.


J’ai envie qu’il refuse. J’ai peut-être mis tout mon cœur dans ce gâteau,
toutefois c’est Otis que je dévore du regard avec gourmandise.
Depuis que je me suis livré sans détour, quelque chose a changé entre
nous. J’ai la sensation que la température grimpe de seconde en seconde.
Autant dire que je suis quasiment en combustion spontanée. Mes joues me
chauffent, mon cœur me brûle et mon sang bouillonne. La main suspendue
à la poignée du frigo, je tente de le dissuader de goûter au dessert.
Ou alors de me considérer comme son dessert.
Otis déglutit avec peine, je suis fasciné par sa pomme d’Adam qui monte
et descend dans sa gorge. J’ai envie d’y passer ma langue, de goûter sa peau
une nouvelle fois, et de me laisser aller à des découvertes inédites.
La peur ne triomphera pas.
Mes sentiments pour cet homme sont plus forts que jamais, je suis certain
qu’il saura apaiser mes doutes au moment voulu. Pendant des semaines, j’ai
joué au yo-yo avec lui. Je l’ai attiré auprès de moi, l’ai rejeté dans la
seconde qui suivait.
Fini de jouer, Louison. Assume !
— Je n’ai plus très faim…, précise Otis, les pommettes rouges.
— Oh…
Devine-t-il le trouble qui m’anime en cet instant ? A-t-il compris que la
seule chose que je rêve de manger, c’est lui ?
— Mais tu peux en prendre un bout, toi, si tu veux.
Mes lèvres esquissent un sourire espiègle, et je suis convaincu que mes
prunelles pétillent de malice. Otis rougit un peu plus et baisse les yeux sur
ses genoux.
— Je n’ai plus faim, moi non plus, répliqué-je à mon tour.
Je laisse ma main retomber et m’avance vers lui, le cœur battant à tout
rompre. C’est dingue comme il est devenu timide depuis que je lui ai dit
que j’étais tout à lui. J’ai l’impression qu’il mesure chacun de ses mots,
chacun de ses gestes. Sans doute veut-il me laisser la possibilité d’agir à
mon propre rythme.
Mais là, maintenant, tout de suite j’ai besoin de donner un sacré coup
d’accélérateur. Quitte à foncer droit dans un mur et m’en mordre les doigts
par la suite.
Aujourd’hui, je choisis d’écouter mon cœur, et surtout mon corps.
Otis relève la tête vers moi, le regard fiévreux. Ce soir, il a noué ses
cheveux en un chignon imparfait que j’ai follement envie de défaire. Avec
sa crinière détachée, il me semble toujours plus sauvage, presque
indomptable. Tout chez lui respire l’excès de virilité, de sa mâchoire carrée
à ses muscles saillants. Je ne devrais sans doute pas le désirer autant, et
pourtant… C’est plus fort que moi. Ça résonne dans tout mon être à m’en
donner le tournis.
Je suis dingue d’Otis Baron.
J’avance tel un lion qui s’approcherait de sa proie. Sans un mot, je le fais
tourner sur la chaise de bar afin qu’il se retrouve face à moi. Je m’assois à
califourchon sur ses cuisses, pose mes mains sur sa nuque. Mes doigts
remontent à la naissance de son chignon, puis tirent sur l’élastique pour
libérer ses cheveux.
Otis semble avoir du mal à respirer, son torse est secoué par son souffle
soudain désordonné. Ce côté ingénu – alors que le plus expérimenté ici,
c’est lui – m’attendrit et m’amuse. Il n’ose pas me toucher, ses mains
restent sagement posées sur le haut de mes jambes sans tenter de me dévêtir
ou de me caresser à travers les vêtements.
Il attend quoi, bon sang ? Ne sent-il pas comme je suis à l’étroit ?
— J’veux pas que tu te forces, Louison…
Je place un doigt sous son menton pour le contraindre à me regarder droit
dans les yeux.
— Est-ce que j’ai l’air de me forcer, Otis ?
J’attrape une de ses mains et la pose sur mon entrejambe déformé par le
désir. Il ne bouge toujours pas. Il faut croire qu’à force de souffler le chaud
et le froid, je l’empêche de faire preuve de spontanéité.
Afin de le détendre, mes lèvres taquinent la peau si sensible de son cou,
lui arrachant quelques râles rauques qui me rendent un peu plus dingue
encore. Mes dents le marquent ; il gémit.
— Tu veux bien être mon dessert, Otis ? soufflé-je à son oreille.
Le boxeur se fige encore un peu plus, et semble sur le point de suffoquer.
Je me noie dans ses beaux yeux vert clair. Je n’ai jamais rencontré un regard
aussi érotique, aussi empli de promesses.
— Tu es sûr ? insiste-t-il.
Un léger ricanement m’échappe. Il va finir par me faire douter à nouveau,
ce con !
— Ferme-la, bon sang !
J’ai à peine terminé de parler qu’il se jette sur mes lèvres comme un fou
furieux.
Voilà ce qu’il retenait depuis tout ce temps !
Il y a quelque chose de brutal quand il me repousse pour m’entraîner dans
le salon, plus encore lorsqu’il me fait valser sur le canapé.
Otis me surplombe de toute sa hauteur alors que je suis redressé sur les
coudes, avide de lui, de ses caresses. C’est un nouveau monde qui s’ouvre à
moi, et cette fois, je suis prêt à le découvrir.
Cependant, quand il me déshabille du regard avec autant d’intensité, je
redeviens ce petit être effrayé à l’idée de coucher avec un autre homme.
Et quel homme !
Otis retire son tee-shirt, le balance dans la pièce. Attirée par cette peau
bronzée qui semble brûlante, ma main se pose sur ses pectoraux, descend le
long de son torse jusqu’à se nicher sur sa ceinture.
Mon sexy-boxeur s’allonge sur moi, s’empare à nouveau de mes lèvres,
fait grimper la pression en se frottant tout contre moi. Avec une lenteur
parfaitement maîtrisée, il défait chaque bouton de ma chemise, puis se jette
sur mon torse pour le couvrir de baisers. Sa langue roule sur ma peau, me
goûte tout entier.
Nos corps s’emmêlent avec délectation, nos caresses deviennent plus
audacieuses. Très vite, nous sommes complètement nus, et nos jeux
habituels reprennent.
Nous sommes si enflammés que notre danse s’arrête brusquement. En un
regard, nous nous comprenons. Si nous continuons ainsi, nous allons jouir
sans avoir pu en découvrir plus.
Plus…
J’essaie de repousser autant que possible les questions vicieuses qui
s’immiscent dans mon esprit. Quand Otis m’observe de cette manière, je
sais que c’est moi qui vais être le dessert, ce soir. Et ça… ça me fout les
boules. J’ai beau avoir fait des recherches sur internet, discuté avec Mélissa
et Julie à ce sujet, j’appréhende l’acte en lui-même.
Inconsciemment, ma main se plaque un peu plus fort sur son torse.
Attentionné comme il est, il comprend mon angoisse et s’arrête sur-le-
champ.
— Ça ne va pas ?
Mon regard inquiet lui répond.
— J’ai peur de…
Je ferme les yeux, blasé par ma propre attitude.
Peur. Peur. Peur. Foutu mot de merde.
Le visage d’Otis est tout près du mien, si réconfortant, si doux. Il
embrasse mon front, mes joues, mon nez, mes lèvres… Il m’embrasse et
m’embrase par la même occasion. J’aimerais ne pas être si froussard et être
réellement tout à lui.
— Explique-moi, Louison. Parle-moi.
Nous sommes tendus au maximum, au summum de l’excitation. Et
pourtant, Otis est si attentif à mes émotions qu’il me propose de discuter.
Hélas, mes lèvres tremblent, et je ne prononce pas le moindre mot. Je me
contente de le regarder, les yeux brillants, à deux doigts de fuir à nouveau.
Il semble comprendre, ses mains se font un peu plus pressantes sur mes
épaules, comme pour me contraindre à rester à ma place.
— Si tu veux qu’on arrête, on arrête, m’assure-t-il. Je veux juste que tu
m’éclaires, Louison. Tu ne peux pas me laisser sur le bord de la route. Pas
après m’avoir dit que tu étais tout à moi. Raconte-moi ce qui se passe là.
Il pose son index sur mon crâne. Et là-dedans, c’est la tempête.
Comme je ne parle toujours pas, Otis reprend :
— Je veux comprendre ce qui te bloque. Parce que ce qu’on vient de faire
là, c’est déjà beaucoup, non ?
Il mordille sa lèvre inférieure, les yeux rivés sur ma bouche. On dirait
qu’il cherche ses mots.
— C’est la… la pénétration qui te fait peur ?
Oh mon Dieu… Ce simple mot dans sa bouche me donne envie de me
cacher.
Je me crispe sous lui, la mâchoire serrée.
— Je sais que ça peut être effrayant, je suis déjà passé par là, moi aussi.
J’ai l’impression qu’il est sur le point de me faire un cours théorique sur la
sodomie. Je n’y survivrai pas.
— Otis… Tout ce que tu pourras me dire à ce sujet ne me rassurera pas.
Parce que je suis un idiot, tu sais. Pour moi, quand ça arrivera, il n’y aura
plus de retour en arrière. C’est comme si tu me tatouais « gay » sur le front,
tu vois ?
— Normalement le front n’est pas impliqué dans cette pratique.
Son humour à deux balles a le don de me détendre.
— T’es con…, soufflé-je contre ses lèvres.
— Et puis…
Il se mord la lèvre avec un sourire malicieux. Je m’attends au pire.
— Et puis ?
— Eh ben… ta fellation était déjà très « gay » si tu veux tout savoir.
Voilà… maintenant j’ai envie de disparaître de la surface de la Terre.
— Tais-toi, Otis. Tais-toi.
Je camoufle mon visage avec mes mains, tandis qu’il se bidonne.
— OK, je me tais. Du coup, je peux t’entraîner dans ta chambre pour que
tu…
Je coupe avant qu’il ne dise des insanités plus grosses que lui.
— Que je ? répété-je, éberlué.
C’est au tour d’Otis de rougir.
— Euuuh… Comment dire ça… Que tu mettes papa…
Il pointe mon sexe toujours au garde-à-vous.
— … dans papa.
Il montre son joli postérieur rebondi. Je suffoque.
— Mais je pensais que…
Mes yeux sont si écarquillés qu’ils doivent être à deux doigts d’exploser.
Otis comprend enfin ce qui me tracasse à ce point.
— Oooh ! Tu pensais que c’était moi qui allais…
Aucun de nous deux ne termine ses phrases, et pourtant, nous savons
exactement où nous voulons en venir.
— Le bon vieux cliché du mec alpha baraqué ? On pourra tester un jour si
tu veux… Mais moi, c’est pas ce qui me plaît le plus.
J’hallucine.
— Moi je préfère « recevoir », tu comprends ?
Mes joues sont en feu. Je vais bientôt me transformer en torche humaine.
— Louison, respire, chuchote Otis. Ça va bien se passer, OK ? Et tu sais
très bien qu’on arrête tout, si…
Je lève la main avec autorité pour le faire taire.
— On n’arrête rien du tout.
Je gigote sous lui pour l’encourager à se lever. Sans un mot, nous nous
dirigeons vers ma chambre, nus comme des vers.
Pour être franc, ça me soulage d’avoir cette place dans nos ébats, même si
psychologiquement, ça me dépasse un peu de vouloir coucher avec un
homme.
Heureusement, quand l’imposant Otis est allongé sur mon lit, offert, ce
n’est plus avec ma tête que je pense.
Dieu merci.
J’avance entre ses jambes, le cœur palpitant comme jamais auparavant.
Avec toute la patience et la tendresse du monde, il m’apprend à le préparer
pour me recevoir sans douleur. Il me guide dans chaque étape, me couve de
son regard aimant. Même si j’ai couché avec des dizaines de femmes avant
lui, tout a un goût d’inédit en sa compagnie.
Et qu’est-ce que j’adore ça !
Lorsqu’enfin je m’insère en lui, tout doucement, mon cœur s’arrête.
Quelques secondes à peine. Puis il repart aussi sec, tout aussi bouleversé
que moi.
Otis m’accompagne, me rassure du bout des lèvres. Ses baisers apaisent
mes pensées parfois embrumées, ses gémissements m’encouragent à
continuer.
Bientôt, nos corps ne font plus qu’un, nos râles de plaisir s’accordent et
nos bouches ne se quittent plus. Je me fonds en lui, physiquement et
mentalement.
Épuisé et comblé, je m’effondre aux côtés d’Otis. Il pose sa main sur mon
torse, pile à l’endroit où mon cœur explose d’amour pour lui.
Le regard rivé au plafond, je suis prêt à accueillir les idées négatives que
va me lancer mon cerveau. Je l’attends au tournant, ce petit merdeux !
Étrangement, rien ne vient. Est-ce l’euphorie post-orgasme ou bien juste
le sentiment d’être à ma place, avec cette personne parfaite qui chamboule
mon quotidien ?
— Tout va bien ? murmure Otis.
Je tourne la tête vers lui, plante mes yeux dans les siens. Je lis l’inquiétude
dans son regard ; il a peur que je file à nouveau, que je le repousse. Pour le
rassurer, ma main se pose sur sa joue, mon pouce caresse sa peau.
— Tout va mieux, maintenant.
Il sourit. Je chavire.
Si je dois culpabiliser, ce sera demain.
Chapitre 36

23 janvier 2020 ~ Violette

J’ai reçu un SMS d’Otis au beau milieu de la nuit pour me signaler à quel
point il était un homme comblé.
Quel crétin !
Mais qu’est-ce que je suis contente pour lui, bon sang !
Je suis restée à regarder mon téléphone pendant vingt minutes, un énorme
sourire aux lèvres. Forcément, Mathieu a fini par se réveiller.
Comme Otis n’était pas à l’appartement, c’était tout naturel pour moi de
l’inviter à dormir. N’importe quel homme y aurait vu un signe pour une nuit
torride, même après la discussion que nous avons entretenue au Roadside.
Tous les mecs que j’ai fréquentés ont pensé qu’ils me feraient changer
d’avis.
Avec Mathieu, ça n’a rien à voir. Nous avons regardé une série sur
Netflix, listé une ribambelle de prénoms que j’aimerais donner à mon futur
bébé, puis nous nous sommes endormis dans les bras l’un de l’autre. À
aucun moment il n’a eu les mains baladeuses ou le regard insistant.
Mathieu somnole à mes côtés. Pour ma part, je suis incapable de retrouver
le sommeil. Je relis sans cesse le texto de mon meilleur ami.
Que trouve-t-il de si jouissif dans les relations charnelles ? Pourquoi je ne
ressens rien, moi ?
Ce serait tellement plus facile si le sexe m’attirait, comme la majorité des
gens. Je pourrais alors, moi aussi, faire de mon mec un homme comblé.
Je rougis toujours quand je qualifie Mathieu comme étant « mon mec »
dans ma tête. Parfois, je me dis que je ne le mérite pas. Surtout, je crois
qu’il ne mérite pas une plaie comme moi qui le condamne à une vie
sexuelle sans saveur. Peut-être devrais-je tout arrêter avant de le faire
souffrir, non ?
Cependant, les sentiments qui se sont immiscés en moi sont puissants. Je
ne pense pas pouvoir les faire disparaître d’un coup de baguette magique.
Mathieu plisse le nez en dormant, je trouve ça absolument adorable.
C’est mort, je le garde.
C’est mon mec, un point c’est tout.
— Tu dors toujours pas ? grommelle-t-il d’une voix ensommeillée.
Il se redresse sur les coudes, ses beaux yeux bleus plongés dans les miens.
Il est encore plus beau ainsi, les cheveux désordonnés et l’air endormi.
— Je te regardais dormir.
— Outch, Violette… Tu deviens cul-cul.
Je lui file un coup de poing dans l’épaule pendant qu’il se marre à gorge
déployée. Mathieu commence alors à me chatouiller, et Dieu seul sait à quel
point je déteste ça.
Je me roule en boule, ne prends pas la peine de recouvrir mon corps
quand ma nuisette remonte jusqu’à ma taille. Je ne suis pas mal à l’aise face
à lui, je me sens en parfaite confiance.
Très vite, je contre-attaque en grimpant à califourchon sur lui. Il tente de
se défiler, rien n’y fait, je suis une véritable tigresse quand je m’y mets !
Mathieu rit, Mathieu irradie de bonheur, et surtout…
Mathieu bande.
Mes yeux s’écarquillent malgré moi quand je sens son érection contre ma
cuisse. Ça ne me surprend pas plus que ça… Nous sommes le matin et dans
une position des plus ambiguës. C’est un réflexe biologique, je ne vais
certainement pas en faire tout un plat.
Hélas, mes yeux semblent trahir mes pensées, Mathieu m’encourage à
descendre de son corps, plus gêné que jamais.
— Je… Je suis désolé.
— Tu n’as pas besoin de t’excuser, Mat’.
— Si. Ça te met mal à l’aise.
— Ce qui me met mal à l’aise, c’est de ne pas pouvoir te satisfaire comme
tu voudrais.
Mathieu fronce les sourcils, s’assoit en tailleur sur le lit et secoue
vivement la tête :
— Je ne veux rien de spécial, Violette. Je désire juste être avec toi,
partager de bons moments. J’ai compris qu’il n’y aurait pas de sexe entre
nous. Je ne suis pas encore complètement con.
Je soupire longuement, dépassée par la situation. Mathieu embrasse ma
joue, puis s’allonge à nouveau, dos à moi.
— Je vais redormir un peu, OK ?
Mon cœur est lourd, et la situation inédite. Je ne suis pas sûre d’avoir déjà
autant craqué pour un mec auparavant.
Le constat est cuisant : j’ai peur de le perdre. J’appréhende qu’il puisse
m’offrir de belles paroles réconfortantes et me lâcher quand il en aura marre
de sortir avec une femme frigide. C’est toujours de cette manière que mes
relations se sont terminées.
Je ne veux pas qu’il en soit de même avec Mathieu, tout simplement parce
qu’il compte beaucoup pour moi. En quelques semaines, il a révolutionné
mon monde et ma vision du couple.
Je me blottis contre lui, mon bras entourant sa taille. Mes yeux demeurent
grands ouverts. Impossible pour moi de me rendormir dans ces conditions.
Je suis peut-être asexuelle, toutefois je ne peux pas nier que les autres ont
des désirs. Mathieu le premier. Alors, sans réfléchir davantage, ma main
s’immisce sous son bermuda. À mon contact, tout son corps se raidit.
— Qu’est-ce que…
— Chhht…, soufflé-je à son oreille. Laisse-moi faire ça pour toi, s’il te
plaît.
Mes doigts prennent possession de lui, vont et viennent maladroitement
dans l’espoir de le contenter. Ce n’est pas ce qu’il espère, mais c’est la seule
chose dont je suis capable pour le moment. Mathieu se crispe, comme si
mes caresses ne lui convenaient pas.
— Arrête, m’intime-t-il. Je ne veux pas que tu te forces.
— Je veux te faire plaisir.
J’accélère peu à peu la cadence, le rendant à la merci de ma main autour
de lui. Son plaisir gonfle entre mes doigts, et enfin, j’ai l’impression de le
satisfaire.
— Regarde-moi, murmuré-je.
Avec une certaine timidité, Mathieu se retourne, plonge son regard dans le
mien. J’embrasse furieusement ses lèvres en appuyant un peu plus mes
gestes. Il gémit contre ma bouche, presse ma nuque pour approfondir notre
baiser. Il ne cherche pas à me caresser en retour, ce que j’apprécie. Ça me
donne l’impression qu’un homme m’a enfin comprise.
Il ne tarde pas à venir entre mes doigts dans un long râle de contentement.
J’emprisonne un peu plus ses lèvres, les mordille avec ardeur, accompagne
son extase avec délice. Lorsque nous nous séparons, je lis l’apaisement sur
ses traits. Toutefois, ses paupières demeurent fermées, comme s’il
appréhendait de croiser mon regard. Je parsème son visage de baisers
papillons, il ne doit pas avoir peur de moi et de mes réactions.
On ne me contraint plus à rien. Je suis la maîtresse de mes décisions.
— Tu es exceptionnelle, Violette, chuchote-t-il.
— J’essaie, rétorqué-je avec ironie.
Mathieu ouvre les yeux, pose ses doigts sur ma joue. Je me sens si belle
sous son regard.
— Tu n’es pas exceptionnelle pour ce que tu viens de faire, hein ? C’est
toi, tout entière, avec toutes tes qualités humaines, et ta bienveillance… Je
me sens si chanceux de t’avoir rencontrée.
C’est peut-être l’ocytocine sécrétée durant l’orgasme qui le fait parler.
Néanmoins, je choisis de le croire. Aucun homme, hormis Otis, ne m’a
parlé de cette manière.
Il pourrait m’avoir dit « Je t’aime » que ça m’aurait fait moins d’effet.

***

26 janvier 2020 ~ Violette

Cela fait plus de trois jours que mon meilleur ami n’est pas rentré à
l’appartement. Bien sûr, je reçois une multitude de textos de sa part dans
lesquels il me décrit avec un peu trop de détails ses relations intimes avec
Louison.
Je m’en passerais bien. Surtout au petit déjeuner.
Contrairement à Otis, Mathieu a choisi de retourner chez lui. Il trouve que
c’est plus sain de prendre son temps avant de partager notre quotidien. Je ne
sais pas si je suis d’accord avec lui ou pas, alors je me laisse porter.
De toute façon, nous nous croisons très souvent à l’EHPAD. C’est drôle
de se voler des baisers au détour d’un couloir ; on retombe en adolescence.
La tempête de sentiments qui fait rage dans ma cage thoracique m’effraie
un peu, toutefois je suis plongée dans cette histoire jusqu’au cou. Je n’ai
aucune envie d’en sortir. Je me noie dans l’affection que me porte Mathieu,
et j’adore ça.
Sur notre lieu de travail, nous faisons en sorte d’être les plus discrets
possibles, ne serait-ce que pour cette langue de vipère de Cathy. Je crois
qu’elle ferait une crise cardiaque si elle savait pour nous deux. Seule Sonia
est au courant. Je sais qu’elle n’ébruitera pas notre relation.
Ce midi, je déjeune d’ailleurs avec ma copine quand Mathieu fait son
apparition. Nos regards se trouvent instantanément. Si j’écoutais mon corps,
je foncerais sur lui pour l’embrasser. Sonia me donne un coup de coude
pour me faire comprendre que je bave presque en le regardant.
Le neurologue s’avance vers nous avec son plateau-repas, et s’installe à
notre table. Assis à mes côtés, il cale sa jambe contre la mienne, puis pose
sa main sur ma cuisse. Cette proximité m’apaise instantanément.
Tandis que nous discutons de tout et de rien, Cathy et ses copines font leur
apparition dans le self. Comme d’habitude, elles font un vacarme monstre,
tout le monde se retourne vers elles.
Quand elle passe près de nous, notre grognasse de collègue arbore un
sourire machiavélique qui ne me dit rien qui vaille. Mathieu enlève sa main
et sa jambe au plus vite. Cette vipère est partout, tout le temps. Elle est au
courant de tout dans cet hôpital.
Heureusement, j’arrive à cacher mon ventre de femme enceinte derrière
ma blouse blanche. Lorsqu’elle apprendra ma grossesse et ma relation avec
Mathieu, elle risque de faire une syncope. Mon ventre grossit doucement
ces derniers temps, je parviens à le camoufler sans problème sous mes
vêtements. D’ici quelques semaines, ça risque d’être plus difficile, alors je
savoure ces moments de calme.
Alors que Cathy s’approche de nous, ses mains de peste se posent sur mes
épaules, me provoquant un vif mouvement de recul.
— Détends-toi, Violette, raille-t-elle. Ça t’ferait pas de mal de ce que j’ai
compris ?
Je me retourne brusquement sur ma chaise, manquant de lui tordre le bras
par la même occasion.
— Ah ouais ?
Ces deux mots sortent de ma bouche tel un grognement. Cathy me toise
de toute sa hauteur, amusée par ma réaction. Mathieu tente de rester
impassible, mais je sais qu’il agira si cette pétasse va trop loin. Pour
l’instant, il me laisse me débrouiller seule et je lui en suis reconnaissante.
— Si les cordonniers sont les plus mal chaussés, les psychologues sont les
plus tarés, argue-t-elle, la poitrine en avant.
Qu’est-ce qu’elle raconte ?
— Je ne te suis pas, Cathy.
Je tente de garder mon calme, bien que son attitude me mette les nerfs en
pelote. Toutes les personnes présentes dans le self nous observent, comme
si elles s’attendaient à ce que nous nous crêpions le chignon.
— Tu crois vraiment pouvoir garder un mec comme Mathieu sans baiser
avec ?
Mon cœur se soulève. Cathy ne peut pas avoir prononcé cette phrase, c’est
impossible. Personne n’est au courant de mon asexualité au boulot.
À part Mathieu, bien sûr.
Mais aussi Sonia à qui j’ai décidé d’en parler récemment après ses
multiples questions sur ma vie intime en compagnie du beau médecin.
Mon sang ne fait qu’un tour alors que les copines de super-connasse sont
mortes de rire. Le mot « baiser » me donne envie de vomir, tandis que je
jauge la réaction de Mathieu à mes côtés. Les mains crispées sur le rebord
de la table, il semble à deux doigts de tout envoyer valser. Pour ma part,
mes yeux se voilent de larmes et je bredouille, embarrassée :
— Ne… Ne parle pas de quelque chose que tu ne connais pas.
Maintenant, tout le monde est au courant de ma relation avec Mathieu et
de mon asexualité.
Génial…
— Je sais juste que tu es frigide, ma pauvre Violette. Je me demande
comment t’as fait pour être en cloque… L’Immaculée Conception,
j’imagine ? Doit-on t’appeler Sainte Violette ?
Mais… Comment ?
Tous mes petits secrets sont étalés sur la place publique.
J’ai envie de la tuer.
Vraiment.
Je n’ai jamais ressenti le besoin de tordre le cou de quelqu’un avant
aujourd’hui.
Je me lève d’un bond, me positionne face à elle. À cause de ma carrure
impressionnante, elle recule un peu, tandis qu’une vague d’appréhension
traverse ses traits, vite balayée par un rictus moqueur.
— Sortir avec un mec comme lui et ne pas consommer, c’est comme
rentrer dans une pâtisserie sans acheter de gâteau, non ?
Elle continue d’enfoncer le couteau dans la plaie, fière d’elle. Tout le self
s’est tu. J’ai honte. Terriblement honte. Je déteste cette fille, je déteste cette
fille, je…
— Si tu veux je peux t’aider, annonce-t-elle, l’air moqueur. Tu peux te
charger de la partie bisous et câlins platoniques comme une ado, et moi je
m’occupe de lui comme une adulte.
— Boucle-la, Cathy…
Mon avertissement la fait marrer. Pourtant, mes poings serrés le long de
mon corps sont une réalité. J’ai réellement envie de la frapper.
Pire encore lorsqu’elle pose une main compatissante sur mon épaule et
penche la tête sur le côté pour dire :
— C’est ce qui va finir par arriver, Violette. Surtout s’il doit se coltiner
ton marmot en plus… Il ira voir ailleurs, ne te voile pas la face, d’accord ?
Elle s’adresse à moi d’un ton amical, je n’y vois pourtant qu’une énième
attaque de sa part.
Au moment où je m’apprête à quitter le self en courant, Mathieu se lève
d’un bond, renversant son plateau au passage. La haine déforme son visage
d’habitude si doux.
— Ça suffit, tonne-t-il d’une voix calme. Méchante comme tu es, je suis
prêt à parier que ce sera toi qui finiras seule. Aucun mec sensé voudrait
d’une pauvre fille comme toi, et encore moins lui faire un gosse.
Cathy nous toise un peu plus, bien qu’elle ait perdu son sourire victorieux.
Mathieu se tient à mes côtés et prend ma défense. Je n’ai plus du tout
envie de fuir. Il attrape d’ailleurs ma main aux yeux de tous, entrelace nos
doigts avec douceur.
— Violette est parfaite et sera une maman merveilleuse. Tu ne vaux rien
comparée à elle.
Cathy lâche un ricanement mauvais.
— Ah oui ? Et le jour où tes couilles seront si pleines qu’elles t’arriveront
à la cheville, tu feras quoi ?
Ses copines se marrent peut-être, mais moi ça me donne envie de gerber.
Le pire, c’est qu’elle a sans doute raison, d’une certaine manière. Un jour, je
ne suffirai plus à Mathieu, c’est une évidence.
— Méchante et vulgaire, annonce-t-il avec un rictus. Tu as toutes les
qualités, Cathy, c’est dingue.
— Tu ne réponds pas à ma question.
Sonia, restée silencieuse jusqu’ici, se lève à son tour et place sa main sur
mon épaule pour me réconforter. Néanmoins, une vilaine boule de rancœur
emplit ma gorge.
Et si c’était elle qui avait tout raconté à cette connasse de Cathy ?
Je n’arrive pas à y croire, cependant c’est la seule explication plausible
qui me vient en tête. Je me décale pour l’empêcher de me toucher, comme
si son contact m’avait brûlée. La pauvre semble ne pas comprendre et se
contente de baisser la tête, attristée.
À nos côtés, Mathieu ne se laisse pas démonter. Il lève les yeux au ciel,
blasé par cette conversation puérile avec Cathy.
— Je n’ai pas à répondre à tes questions. Occupe-toi de ton cul, OK ?
Il serre fort ma main, puis m’entraîne un peu plus loin en me soufflant à
l’oreille :
— On va manger ailleurs ?
J’acquiesce d’un signe de tête, pendant que Cathy lance sa dernière
flèche :
— Je rirai beaucoup quand tu la feras cocue.
Je ne me retourne pas, Mathieu non plus. Nous quittons le réfectoire,
suivis par Sonia. Lorsque nous sommes seuls dans le couloir, j’annonce
d’une voix lasse :
— Tu peux nous laisser seuls, s’il te plaît ?
L’aide-soignante ne comprend pas, elle secoue la tête dans tous les sens,
dépitée :
— Tu ne penses quand même pas que c’est moi qui ai parlé de tout ça à
Cathy, Violette ? Je suis ton amie.
Je n’ai pas la force de réfléchir.
— Je… Je suis fatiguée, OK ? J’ai juste envie d’être seule avec Mathieu.
Sonia acquiesce puis s’échappe de nouveau dans le réfectoire pour
terminer son repas.
Dans le couloir désormais vide, Mathieu me lance un regard adorable qui
me fait fondre. Il ouvre ses bras en grand pour m’accueillir, je m’y blottis
avec bonheur. Nous n’avons plus aucune raison de nous cacher, maintenant.
— N’écoute pas ces connes, me dit-il en caressant mes cheveux.
Suis-je tombée sur le Prince Charmant qui est pourtant censé ne pas
exister ?
— J’aimerais ne pas les écouter.
Ma voix est plus tremblante que je ne le voudrais. Cette histoire me
ramène à des souvenirs beaucoup trop douloureux.
— Les gens jugent. Tout le temps. Je suis épuisée.
Mathieu pose ses lèvres sur mon front.
— Ils me donnent toujours ce sentiment d’être anormale. Moi, je veux
juste vivre ma vie comme je l’entends. Je ne fais de mal à personne, si ?
Il balaie une larme avec son pouce.
— Tu ne me fais que du bien, souffle-t-il.
Je le serre un peu plus fort et me laisse aller à pleurer à chaudes larmes
contre son torse. Je ne suis pourtant pas du genre à chouiner pour des
futilités pareilles. Il faut croire que mes émotions sont décuplées en ce
moment.
Dans les bras de Mathieu, je me sens protégée, acceptée.
Mieux encore, je me sens aimée telle que je suis.
Chapitre 37

30 janvier 2020 ~ Mathieu

— Tu me files le tournis, cousin.


Mathurin m’observe avec un grand sourire, les bras croisés sur son torse.
Il faut dire que depuis ce midi, je m’affaire en cuisine sans m’accorder une
seconde de répit.
Comme cousin Machin semble décidé à me parler, je jette mon torchon
sur mon épaule et consens à lui offrir mon attention :
— Désolé, c’est plus fort que moi.
— Je tiens juste à signaler que tu n’étais pas aussi stressé le jour où tu
m’as présenté Céline.
Mon cousin m’adresse un sourire malicieux qui me fait pencher la tête sur
le côté.
Il m’angoisse encore plus, là !
— Ce n’est qu’un repas, Mathieu, tout va bien se passer.
Il pose une main compatissante sur mon avant-bras avant d’ajouter :
— La seule chose qui peut te faire peur, c’est qu’elle craque pour mon
charme légendaire et t’abandonne comme une vieille chaussette.
J’éclate de rire et le frappe d’un coup de torchon.
— Crétin !
Mathurin grimace, puis m’assure, beaucoup plus sérieux :
— J’ai compris que Violette n’est pas n’importe quelle femme pour toi et
qu’elle compte beaucoup. Je ferai tout pour la mettre à l’aise, et promis, je
n’évoquerai pas la fois où tu t’es retrouvé aux Urgences pour avoir coincé
ta queue avec ta braguette.
J’écarquille grand les yeux, choqué.
— Si tu parles de ça, je te tue.
Cousin Machin s’échappe vers le salon, mort de rire.
— J’avais dix ans, bordel ! Un peu de compassion serait bienvenue.
Le bougre se bidonne toujours.
La soirée promet d’être longue.
***

Violette arrive pile à l’heure, aux alentours de 19 h. Ce satané cousin


Machin saute sur la porte pour ouvrir à ma place, je lui adresse un doigt
d’honneur qui le fait marrer. De la cuisine, j’entends des bribes de leur
conversation :
— Mathieu ne m’avait pas menti…
— Ah bon ? Qu’a-t-il dit sur moi ? s’étonne Violette.
— Que tu es la plus jolie fleur des alentours.
Bon sang… Quel ringard !
Je lève les yeux au ciel, prêt à intervenir s’il continue ses conneries. Le
rire clair de la jolie blonde parvient à mes oreilles et me rassure.
— Je constate que la lourdeur est de famille, se moque-t-elle.
— J’entends tout ! grogné-je.
Morts de rire, cousin Machin et notre invitée me rejoignent. Violette a
apporté une bouteille d’un vin rouge que j’adore. Elle la pose sur le plan de
travail, puis m’embrasse furtivement. Mathurin nous observe du coin de
l’œil avec son faux air pervers que je déteste.
Dans le dos de ma charmante collègue, j’adresse à mon cousin un
nouveau doigt d’honneur ; il se marre.
Pendant que je termine de préparer l’apéritif, Violette et lui font
connaissance dans le salon. Je les entends rire, alors je me détends
instantanément. Mathurin est un peu brut de décoffrage, néanmoins il sait
agir en société et se mettre les gens dans la poche. Je suis certain qu’il
trouvera une nouvelle copine très vite.
Le plus vite possible serait le mieux… Je rêve de retrouver mon intimité !
J’apporte une ribambelle de toasts, Violette écarquille les yeux, surprise.
— Mathieu… Dis-moi que tu as acheté tout ça chez Picard !
Elle sait la réponse, alors elle secoue la tête.
— J’ai l’impression d’être la reine d’Angleterre.
Mathurin pose sa main sur son épaule avant de lui assurer :
— Dans le monde de mon cousin, tu es plus importante qu’Elisabeth II,
crois-moi.
Violette me lance un regard énamouré qui me fait fondre. J’ai envie de
l’embrasser, encore et encore.
Le début du repas se déroule dans la joie et la bonne humeur. Très vite,
Vio’ et Mathurin s’entendent comme larrons en foire. Bien entendu, ils
s’amusent à me prendre pour cible dès qu’ils en ont l’occasion.
Qui aime bien châtie bien, il paraît.
Alors que Violette carbure au jus d’ananas, mon cousin et moi enchaînons
les verres de vin rouge. Ma belle blonde semble apprécier notre complicité,
elle s’esclaffe aux bêtises que nous pouvons sortir.
Quand Mathurin commence à parler d’une mésaventure à l’hôpital, je le
bâillonne avec mes mains pour le faire taire.
— Je t’ai prévenu… Si tu parles de ça, je t’égorge.
Forcément, la curiosité de Violette est piquée au vif. Elle m’interroge du
regard, tandis que je réponds d’un air détaché :
— Je te raconterai cette mésaventure, Vio’… sur mon lit de mort.
La pauvre fait semblant de bouder, alors je lui vole un baiser.
— Au fait ! s’exclame tout d’un coup Mathurin.
Je lui jette un regard méfiant.
Quel sale traître !
— Tu sais l’autre jour, quand je suis venu manger avec toi au boulot ?
Violette hausse un sourcil.
— Tu étais de repos ce jour-là, lui expliqué-je.
Mathurin balaie l’air devant son visage pour attirer de nouveau l’attention
sur lui.
— Quand t’es retourné au travail, j’ai traîné dans les couloirs et j’ai un
peu dragouillé une de vos collègues.
Tiens, ça m’intéresse ! Cousin Machin qui remonte en selle !
— On s’est vu le soir même et ça a été torride. Tellement torride. J’ai
jamais été aussi heureux de débourser cent boules pour une chambre
d’hôtel.
À ce simple souvenir, Mathurin s’évente avec la serviette.
— Et pourquoi tu ne m’en as pas parlé avant ? m’exclamé-je.
— Hé ho, cousin… Je vis avec toi, mais je n’ai pas de comptes à te
rendre, si ?
Violette et moi échangeons un regard complice. Qui peut bien être cette
collègue dont il nous parle ? J’en vois bien une ou deux susceptibles de lui
plaire.
— Bref ! continue-t-il. Je ne tiens pas à étaler ma vie sexuelle devant ta
chérie, Mat’… mais je me suis dit que vous pourriez m’aider.
— Ah oui ? s’étonne Violette. En quoi ?
— Elle m’a dit que vous étiez plutôt proches et du coup, j’aimerais savoir
si vous pensez que Cathy cherche une relation sérieuse ou non ?
Je ne sais pas ce qui me choque le plus dans ses paroles. Le prénom de
Cathy me bousille les tympans, ça c’est sûr. Néanmoins, je suis abasourdi
qu’elle puisse nous avoir décrits comme étant « proches ».
Violette semble penser la même chose que moi, elle éclate de rire :
— Nous, proches de Cathy ? C’est la blague de l’année, ça !
Mathurin paraît complètement perdu par notre attitude.
— Tu es tombé sur la pire connasse de l’EHPAD, cousin Machin.
Ses épaules s’affaissent. Je suis un peu peiné pour lui.
— C’est trop bizarre, non ? Pourquoi elle m’aurait dit être proche de vous
si ce n’est pas vrai ? Vous êtes sûrs qu’on parle de la même Cathy ?
— Il n’y en a qu’une et c’est bien suffisant, ironisé-je.
À mes côtés, Violette se raidit brusquement. Elle me lance un regard
désespéré que je ne parviens pas à décrypter.
— Mathurin… Vous avez beaucoup parlé de Mathieu et moi ?
Tout à coup, je comprends.
Trois jours plus tôt, Cathy déballait des trucs intimes sur nous deux
qu’elle n’aurait pas pu deviner toute seule. À part éventuellement la
grossesse de Violette.
Aujourd’hui, nous apprenons que cousin Machin a fricoté avec elle. On
peut difficilement faire plus évident comme coïncidence.
— Euh… un peu, oui. Comme elle m’a dit que c’était votre amie, j’ai cru
que…
Violette pousse un long soupir, son visage se décompose.
— Est-ce que tu lui as aussi parlé de… de mon orientation sexuelle et de
ma grossesse ?
Sa voix est tremblante, Mathurin se referme sur lui-même, la tête rentrée
dans les épaules. Pour ma part, je sens poindre la catastrophe. Je me suis
confié à mon cousin sur ma relation avec Violette. J’ai évoqué les questions
que je me posais, il a su me conseiller avec brio. Je ne pensais pas que mes
confidences seraient révélées à Cathy.
— Je crois, oui, affirme Mathurin. J’étais un peu bourré et c’était censé
être votre copine alors… Oh merde ! J’ai encore loupé une bonne occasion
de me taire, c’est ça ?
J’approuve d’un signe de tête et d’un sourire gêné. Violette panique à mes
côtés et tire son téléphone de sa poche :
— Ça fait trois jours que j’ignore Sonia. Je… Elle va me détester, bordel !
Elle se lève d’un bond sans me regarder. C’est à mon tour d’angoisser.
Est-ce qu’elle va m’en vouloir ?
Je me retrouve debout face à elle, mes mains posées sur ses avant-bras.
— Je suis désolé, je ne savais pas que Mathurin allait rencontrer Cathy et
que…
— C’est rien, Mat’.
Pourtant, sa voix glaciale me laisse entendre le contraire.
— Je n’aurais jamais dû lui parler de tout ça.
Violette consent enfin à me regarder, un sourire aux lèvres.
— C’est ton cousin. Vous êtes proches. Vous vous confiez des trucs. C’est
normal, OK ? Comment je pourrais t’en vouloir pour ça ? La seule chose
qui me préoccupe pour le moment, c’est de rattraper le coup avec Sonia.
Elle s’échappe au plus vite, claque la porte derrière elle. Quand je croise
le regard de Mathurin, il semble appréhender l’engueulade. Je m’assois à
ses côtés et pousse un long soupir.
— J’pouvais pas savoir que cette fille…, commence-t-il, gêné.
— Non, tu ne pouvais pas savoir.
— Je suis désolé.
— Arrête, ce qui est fait est fait et tu n’as rien à te reprocher. C’était censé
arriver, j’imagine.
Dans ma tête, je visualise le visage de cette pétasse de Cathy et n’ai plus
qu’une envie : l’étrangler.
— Si au moins Cathy était un bon coup et t’a permis de penser à autre
chose…
Mathurin reprend sa serviette pour s’éventer.
— C’était chaud bouillant.
Je lui accorde un clin d’œil complice.
— Ça aura remis la machine en route, annonce-t-il avec un large sourire.
Nous éclatons de rire et trinquons avec un nouveau verre de vin.
Cousin Machin est vraiment un type bien.

***

13 février 2020 ~ Otis


Quand Louison m’a proposé un dîner en compagnie de deux de ses
collègues, j’ai hésité. Comme toujours, Violette a essayé de me
psychanalyser.
— C’est ta peur de l’engagement qui parle, O’.
J’ai haussé les épaules, alors elle m’a donné une pichenette sur le front :
— Louison a fait un tas de trucs pour toi.
Face à mon rictus libidineux, Violette a ensuite agité ses bras dans tous les
sens.
— Ne me dis rien ! Je n’ai pas besoin de détails sur vos activités
nocturnes. C’est le père de mon enfant dont on parle.
— Pas que nocturnes…
Violette m’a paru plus blasée que jamais, ça m’a fait rire. Elle a alors
prononcé les mots qui m’ont donné la force de me rendre à cette soirée :
— Le truc, c’est que Louison a fait des concessions et a fait fi de ses
appréhensions. C’est à ton tour d’affronter tes peurs, Otis.
Voilà pourquoi je me retrouve devant la porte Louison, le cœur battant à
tout rompre, et une bouteille de blanc entre les mains.
J’ai passé au moins deux heures à trouver une tenue adéquate, et pourtant
j’ai encore l’impression de ne ressembler à rien.
Quand mon hôte vient m’ouvrir, je suis à deux doigts de la crise
cardiaque. Ses beaux yeux verts me regardent de la tête aux pieds, tandis
que j’entends glousser à l’intérieur.
— T’es beau…, souffle-t-il à mon oreille avant de me voler un baiser
passionné.
Je me laisse aller à l’embrasser fougueusement, attiré comme un aimant.
Les jours ont beau filer comme le vent, mon désir pour cet homme ne cesse
de croître.
Et mes sentiments aussi.
Il glisse sa main dans la mienne, et à ce simple geste, mon cœur se
soulève. J’ai l’impression qu’il accepte désormais pleinement son penchant
pour moi. Me présenter à ses amies est une étape de dingue, que j’ai moi-
même du mal à franchir.
— Tu sais que Mélissa et Julie sont tombées amoureuses de toi avant que
je te rencontre pour la première fois ? À l’époque, tu étais le patient de la
chambre 3.
Tout à coup, je réalise :
— Ne me dis pas que…
Louison est mort de rire, le bougre.
— Si. Elles t’ont vu à moitié à poil après ta chute. Elles ont adoré ça.
Je suis rouge comme une tomate et j’ai envie de disparaître à tout jamais
de la surface de la Terre. Mon bel interne me donne un léger coup avec ses
fesses qui me surprend, avant de chuchoter :
— Et moi aussi, j’adore te voir nu.
Combustion des joues dans… 5, 4, 3, 2, 1…
— Otiiiiiiis ! s’écrient les deux jeunes femmes quand elles nous voient
entrer dans le salon.
La fougue de la jeunesse, j’imagine.
Pour ma part, du haut de mes presque quarante ans, je tente d’avoir l’air
plus mesuré. Je m’approche des collègues de Louison pour leur accorder à
chacune deux bises.
— Je suis content de vous rencontrer.
— Et nous donc ! On a tellement entendu parler de toi, s’empresse de
répondre l’une d’entre elles.
Si je ne me trompe pas, la rousse c’est Mélissa et la blonde, Julie. Le
regard qu’elles échangent me laisse entrevoir leur complicité. En revanche,
je ne sais pas si je vais survivre à leur hyperactivité.
Louison nous abandonne pour servir l’apéritif. Pendant ce temps, les deux
filles m’observent avec de grands yeux qui papillonnent. Le silence et leur
observation approfondie me gênent, je tente donc une esquive :
— Je peux t’aider, Louison ?
— Ça ira, merci.
Julie est la première à se lancer avec une œillade bienveillante :
— Louison est tellement radieux depuis qu’il est avec toi.
Que répondre à ça ?
Je me contente de sourire comme un benêt.
— Ça n’a pas été facile d’accepter son attirance pour toi, mais bon… J’ai
l’impression que tu as su l’apprivoiser.
— J’espère, oui.
Malgré ma réponse détachée, mon cerveau fourmille de questions. Je me
demande ce que Louison a bien pu leur raconter. Évoque-t-il avec elles
notre intimité ? A-t-il parlé de la façon dont il nous imagine à l’avenir ?
Tout ça me fait peur.
Au fur et à mesure que mon cœur explose pour lui, j’appréhende de ne pas
être à la hauteur. J’ai envie de l’aimer comme il faut, néanmoins je ne suis
pas sûr d’en être capable. Comme toujours, quand ça devient trop sérieux,
je suis bouffé par les pensées négatives.
En cet instant, je me déteste. Je l’ai séduit, je lui ai assuré que j’étais prêt
à accueillir ses doutes. Et maintenant, c’est moi qui suis à deux doigts de
faire marche arrière.
T’es qu’un con, Otis.
Louison m’empêche de tergiverser davantage, il revient dans le salon avec
un grand plateau d’amuse-bouche. Maintenant que l’apéro est servi, les
conversations deviennent plus banales, presque bateau. De temps à autre, la
main de l’interne se pose sur ma cuisse ou mon bras. À chaque fois, je me
raidis.
Je n’ai jamais apprécié ces grandes démonstrations d’affection en public.
Ça me gêne plus que ça ne me flatte. Malheureusement, Louison ne semble
pas s’en apercevoir. Il rit aux éclats avec ses copines, tandis que je reste en
retrait, me contentant de sourire et de hocher la tête.
Il y a un décalage entre eux et moi que je n’avais jamais ressenti avec
mon beau docteur jusqu’ici. Nous avons treize ans de différence, ce n’est
pas si énorme, et pourtant le fossé se creuse au fil de la soirée. Je me sens
vieux et à côté de la plaque.
Qu’est-ce qu’un mec comme Louison fait avec moi, franchement ?
— Ça va ? murmure-t-il à mon oreille. Tu as l’air perdu dans tes pensées.
— Ça va, t’inquiète.
Bien entendu, il s’inquiète quand même, je le vois dans ses sourcils
froncés et son sourire mélancolique.
Heureusement, la flamboyante Mélissa s’approprie de nouveau la
conversation et nous reportons tous notre attention sur elle. Elle nous
raconte son aventure d’un soir avec un acteur de série télévisée. C’est à la
fois hilarant et gênant.
Louison me renvoie un regard faussement écœuré qui me fait marrer. Ses
copines sont de sacrés phénomènes, il n’y a pas à dire !
— Ça me fait penser à un truc ! s’écrie soudain Julie en posant une main
sur l’avant-bras de son amie. Tu n’avais pas des vues sur le médecin super
sexy de ta grand-mère ?
Mélissa plisse le nez et trépigne d’impatience sur sa chaise, pressée à
l’idée de nous raconter.
— J’ai monté tout un plan avec mamie Patachoux, c’était génial.
— Un plan pour ? s’intéresse Louison, les sourcils froncés.
— Pour le pécho, pardi ! Tu crois que je suis du genre à tourner autour du
pot ?
Les deux filles éclatent de rire sous le regard dépité de mon bel interne. Je
me demande ce qui peut bien l’embêter dans cette histoire.
Et s’il était jaloux ? Mélissa est une belle femme après tout. Elle a son
âge, elle est pétillante à souhait et… elle n’a rien qui pend entre les jambes.
Elle possède toutes les qualités que Louison pourrait espérer trouver chez
quelqu’un.
— Tu as couché avec le docteur de ta grand-mère ? insiste-t-il.
— Cache ta joie, Loulou…
Mélissa paraît agacée par l’attitude réprobatrice de son ami. Elle croise les
bras sur sa poitrine et cherche du réconfort dans le regard de Julie.
— Tu n’es pas fatiguée de baiser avec tout ce qui bouge, Mel ? lance
Louison. Tu considères les mecs comme des kleenex, c’est dingue…
Le ton agressif de mon amant me surprend. Pour l’encourager à se taire, je
glisse mon bras derrière son dos ; il se raidit un peu plus.
Il est jaloux, c’est évident.
— J’ai jamais violé personne, hein ! se justifie-t-elle.
— C’était encore un one-shot, j’imagine ?
La curiosité de Louison est mal placée. Dans le timbre de sa voix, je
repère un manque cruel de respect.
Cette fille fait ce qu’elle veut de ses fesses, bon sang ! Si elle a envie de
coucher avec dix mecs différents dans une journée, elle est encore libre de
le faire ! Je ne pensais pas qu’il puisse à ce point être dans le jugement.
Mélissa, pourtant sans gêne jusqu’ici, baisse les yeux et rougit à vue
d’œil.
— Pourquoi ? Ça te paraît impossible que j’entretienne une relation suivie
avec un homme, n’est-ce pas Louison ?
— C’est le cas ? Tu es vraiment « en couple » ?
La jeune femme soupire longuement, agacée par le ton désagréable de son
collègue.
— Que ça te plaise ou non, je suis en couple, Louison. Je pensais
bêtement que tu te ravirais pour moi.
Mélissa se lève d’un bond, attrape sa veste dans l’entrée.
— J’me casse.
Julie tente de la retenir, mais c’est peine perdue. La jolie blonde met son
manteau à son tour, alors que la porte claque déjà. Elle s’approche de
Louison et dépose un baiser sur sa joue.
— Tu déconnes, là, Loulou.
Les poings serrés et la mâchoire crispée, le jeune interne ne la regarde pas
partir. Quand le moteur d’une voiture démarre au quart de tour, il ne se
détend pas pour autant.
Qu’est-ce qui vient de se passer, bordel ?
Je ne comprends plus rien.
— Julie a raison… Tu as déconné.
Louison secoue la tête de gauche à droite, beaucoup trop touché pour que
ce soit anodin. Mon bras quitte son dos, il ne cherche même pas à le retenir.
— Ne dis pas n’importe quoi, Otis !
— N’importe quoi, vraiment ? Tu viens de taper une crise de jalousie à
cette fille devant ton prétendu « mec », Louison.
Le ton de ma voix est empli d’amertume, plus que je ne l’aurais souhaité.
L’interne tourne son beau visage vers moi, un sourcil haussé et un drôle de
rictus aux lèvres.
— Tu crois vraiment que j’en pince pour Mélissa ?
— Difficile de croire le contraire vu ta réaction.
Louison attrape mes deux mains et les lie aux siennes. Étrangement, j’ai
besoin de me laisser faire, même si j’appréhende qu’il puisse me balancer
des mensonges en pleine figure histoire de me rassurer.
— Si j’ai réagi comme ça, c’est uniquement parce que…
Il soupire et ferme les yeux quelques secondes.
— Le médecin avec lequel Mélissa est en couple… C’est Mathieu.
— Mathieu ?
Je dois avoir l’air ébaubi tant je peine à former le puzzle.
— Ça me fait chier de l’admettre, mais il faut se rendre à l’évidence.
Mathieu Michon joue sur deux tableaux.
Impossible !
Mon cœur se brise à la place de celui de Violette. Je n’arrive pas à y
croire, c’est complètement ahurissant.
— Il faut que…, bredouillé-je, dépassé par la tournure des événements. Il
va falloir que j’en parle à Vio’, Louison.
— Je sais.
Mon amant remarque à quel point je suis perdu. Il ouvre ses bras pour
m’accueillir et m’offrir son câlin le plus réconfortant. Quand nous nous
séparons, Louison couvre mon visage de baisers. Comment ai-je pu penser
qu’il s’intéressait à quelqu’un d’autre qu’à moi ?
Pour faire redescendre la tension de ces dernières révélations concernant
Mathieu, il me demande avec malice :
— C’est vrai, t’es mon « mec » ?
— Prétendu mec, bougonné-je.
— Et tu veux l’être ?
— De quoi ?
J’ai très bien compris ce qu’il sous-entend, mais j’ai besoin de gagner du
temps avant de répondre. C’est juste ma peur de l’engagement qui me
rattrape.
— Mon mec à moi, insiste-t-il de son timbre ingénu qui me fait craquer.
— Comme dans la chanson de Patricia Kaas ?
Louison se met à fredonner, je le trouve plus sexy que jamais.
Mon mec à moi, il me parle d’aventures…
J’appréhende de trop m’investir dans cette histoire et de m’en mordre les
doigts. Pourtant, s’il y a bien un homme qui me donne des envies d’avenir,
c’est lui. C’est Louison.
Mon mec à moi.
Je me surprends à lui répondre avec une assurance qui ne me ressemble
pas :
— Je serai tout ce que tu souhaites, Louison.
Nos joues prennent la même teinte rouge, tandis qu’il ajoute avec malice :
— Même Beyoncé ?
J’éclate de rire, amusé par sa référence à nos premiers instants de trouble.
Une éternité semble s’être écoulée depuis. C’est fou comme nous avons
évolué.
— Même Beyoncé, annoncé-je avec le plus grand sérieux.
Dans ma bouche, c’est comme si je lui disais « je t’aime ».
Et il le sait.
Chapitre 38

14 février 2020 ~ Violette

Il est plus de minuit lorsque j’entends Otis rentrer de sa soirée chez


Louison. Je suis assez surprise qu’il n’ait pas passé la nuit là-bas. Surtout
qu’aujourd’hui, c’est la Saint-Valentin. Je les imaginais profiter de leur
week-end pour batifoler.
Ce soir, Mathieu m’a convaincue d’aller dîner dans un grand restaurant
vannetais. Je crois que ça veut dire que nous sommes vraiment « en couple
». C’est assez compliqué pour moi à assimiler et j’appréhende sans cesse
que tout vole en éclats.
Inquiète de voir Otis revenir si tôt, je bondis de mon lit et lui saute dessus
dans le salon. Il est dos à moi, en train de fermer la porte à clé. Histoire de
détendre l’atmosphère que je trouve pesante, je lance avec une certaine
euphorie :
— Je l’ai senti bouger !
Je parle du bébé, bien entendu. C’était assez dingue de sentir ce petit être
gigoter dans mon ventre. Jusqu’ici, malgré mon bidon qui prenait de
l’ampleur, je peinais à comprendre ce qui se formait en moi. Maintenant,
c’est beaucoup plus réel. Un enfant grandit dans mon corps et je trouve ça
fascinant.
Hélas, je devine qu’Otis n’a aucune envie de parler de ça. Tout dans son
attitude me prouve que quelque chose cloche.
— Tu as passé une bonne soirée ?
Je prêche le faux pour savoir le vrai. Comme mon meilleur ami met un
temps fou à se retourner, je crois avoir ma réponse.
Et merde…
Otis n’est pas le pro de l’engagement, je sais que l’idée du dîner avec les
amies de Louison ne l’enchantait pas. C’était déjà trop pour lui.
Toutefois, quand il est parti en fin d’après-midi, j’ai pensé qu’il ferait en
sorte que ça fonctionne. Après tout, l’interne et lui, c’est une affaire qui
roule. Pourquoi tout compliquer, encore une fois ?
Quand mon meilleur ami se retourne, mon sang se met à bouillir. Son
visage est déformé par une émotion que je ne parviens pas à décrypter. Il
s’avance vers moi, les lèvres plissées et l’air grave.
— Ne me dis pas que vous avez rompu…, me lamenté-je.
Otis secoue brièvement la tête, puis me montre le canapé d’un geste de la
main.
OK, on s’assoit.
À sa mine contrite, je panique :
— Il se passe quoi, O’ ?
Il s’assoit à côté de moi, toujours aussi silencieux. Je suis à deux doigts de
péter un câble. C’est trop de suspense.
— J’aurais préféré ne pas avoir à te dire ça, Vio’.
Otis baisse les yeux sur ses genoux, tout penaud. Ça sent vraiment
mauvais.
— De quoi ?
Il se lève d’un bond, mal à l’aise, et commence à faire les cent pas dans le
salon.
— Je vais tout dire d’une traite et sache que si tu as envie de hurler, tu
peux. Même s’il est presque une heure du matin. On s’en fout des voisins.
— Bon sang, parle, Otis !
Quelle connerie a-t-il pu bien faire pour qu’il soit dans un tel état
d’angoisse ?
— Mathieu sort avec une autre femme. C’est une amie et collègue de
Louison. Ils se sont rencontrés parce qu’il est le médecin de sa grand-mère,
qui est sans doute résidente à l’EHPAD et…
Je n’écoute plus ce qu’il raconte. Je reste assise sur le canapé et les bras
m’en tombent. J’appréhendais que tout vole en éclats. J’imagine que c’est
en train d’arriver.
Otis s’arrête de parler et m’observe, la tête penchée sur le côté. Il revient
s’asseoir près de moi, puis pose sa main sur mon épaule.
— Je suis désolé de t’annoncer ça comme ça. J’ai aucun tact.
A-t-on besoin de tact pour évoquer un truc pareil ?
Néanmoins, je tente de garder l’esprit au clair. Je réfléchis à vive allure
sous le regard dépité de mon meilleur ami.
— Vio’… Dis quelque chose.
Je suis incapable de parler.
— Tu me fais peur, ajoute-t-il.
Il sait que je pourrais exploser d’une seconde à l’autre. Toutefois, je ne me
sens pas au bord du gouffre. Au contraire. J’ai envie de trouver une
explication plausible à ce qu’il avance.
— Peut-être qu’ils couchent juste ensemble, non ?
Mon ton déterminé fait reculer Otis. Il paraît surpris par mon
raisonnement.
— Et alors ? C’est quand même une tromperie, Violette.
À mon tour, je quitte le canapé et passe la main dans mes cheveux en
marchant le long de la table basse.
— Je suis asexuelle, O’. Il y a des choses que je ne peux pas lui offrir et
qu’un homme comme toi ou comme lui a besoin. Peut-être qu’il trouve ça
chez cette fille.
— Tu serais prête à accepter qu’il aille se satisfaire ailleurs ?
Mon cœur se serre.
Suis-je capable de le laisser coucher avec une autre pour se soulager ? Je
n’en sais rien.
— Si c’est le cas, la seule chose que je déplore, c’est qu’il ne m’en ait pas
parlé avant.
— Tu lui aurais donné la permission, sinon ?
— Je pense, oui. Si c’est une façon de prolonger ce que nous vivons en ce
moment, je ne vois pas en quoi ça peut être mal.
Otis soupire et se prend la tête entre les mains.
— J’ai tellement du mal à te suivre, parfois.
Je retourne m’asseoir près de mon meilleur ami et pose ma tête sur son
épaule.
— Cette Mélissa est convaincue d’être en couple avec Mathieu, tu sais.
Méfie-toi. Je suis bien placé pour savoir que les hommes sont perfides.
Je tapote son nez avec douceur, ça le fait grimacer. Comme toujours, Otis
se montre surprotecteur. J’adore ça. Dans son monde, il me donne
l’impression d’être une princesse.
— Le fait est que Mathieu n’a pas été honnête avec toi sur toute la ligne.
— Je sais, O’. Je vais être prudente, et crois-moi, je compte bien avoir une
discussion avec lui. Je suis sûre qu’il y a une explication à tout ça.
Otis embrasse mon front, puis m’enlace. Je suis si bien dans ses bras.
— J’espère, Vio’. J’aime bien Mathieu.
Et moi je l’aime. Tout court. C’est bien ça le problème.
***

Depuis plus d’une demi-heure, Mathieu et moi dînons dans l’un des
meilleurs restaurants de Vannes.
Il ne s’est pas moqué de moi !
En quittant l’appartement, j’ai promis à Otis de mettre les choses au clair
avec mon beau médecin. Cependant, maintenant que je suis face à lui, je
n’arrive pas à m’y résoudre. Il me couve du regard et de compliments,
comment pourrais-je lancer un tel pavé dans la mare ?
Je me contente donc de me régaler en riant à ses blagues, toutes plus
bizarres les unes que les autres.
Comment ai-je pu tomber amoureuse d’un mec à l’humour aussi bancal ?
— Ça va avec Sonia ? me demande-t-il soudain, sa main posée sur la
mienne.
Je sais comment. Mathieu est le mec prévenant par excellence.
Depuis que je l’ai pensée capable de me trahir, l’aide-soignante se montre
quelque peu distante, ce que je peux comprendre. Je me suis confondue en
excuses pendant des heures sur son répondeur avant qu’elle accepte de me
parler en face à face. Il y a quelque chose qui s’est brisé dans notre amitié,
je déteste ça. J’aurais dû savoir qu’elle n’était pas assez fourbe pour aller
raconter mon intimité à Cathy-langue-de-pute.
— On progresse, assuré-je.
C’est vrai. Sonia a bien voulu aller faire du shopping avec moi pour
choisir la robe que je porte ce soir. J’en ai profité pour acheter quelques
vêtements de grossesse.
Nous avons passé un super après-midi ensemble hier, à rire et papoter. Ça
m’a fait un bien fou. J’ai eu la sensation que, petit à petit, notre amitié
regagnait de sa force.
— C’est super. J’adore Sonia, c’est une chouette fille.
J’opine du chef, puis me reporte sur mon dessert, songeuse.
— Mathurin se déteste pour avoir couché avec Cathy, m’explique
Mathieu.
— Il faut croire que les hommes sont doués pour coucher avec les
mauvaises personnes.
Les yeux écarquillés, je me mets à rougir, surprise par mes propres
paroles. Mathieu fronce les sourcils, piqué au vif et étonné par mon attitude.
— Tout va bien ?
— Oui, oui.
Mon mensonge est gros comme une maison.
— Tu as l’air fatiguée, tu veux rentrer ?
Prévenant, encore et encore.
J’acquiesce d’un signe de tête. Pendant qu’il part régler l’addition au
comptoir, je quitte le restaurant et m’adosse à un mur en pierre.
Depuis que mon meilleur ami m’a parlé de cette Mélissa, j’y pense en
boucle. J’ai été jusqu’à stalker le compte Facebook de Louison pour la
trouver dans ses amis. Cette femme est divine. Une rousse incendiaire sexy.
Si j’étais un homme, moi aussi je la trouverais à mon goût.
Je l’ai tout de suite reconnue. C’est la petite-fille de madame Reynaud,
une patiente de l’EHPAD. Je me souviens de leur petit numéro de drague.
Il a fonctionné, visiblement.
J’aurais aimé être capable de réagir avec un minimum de recul et de
maturité. Néanmoins, je n’arrête pas de les imaginer tous les deux en train
de faire l’amour, et ça me bouffe. J’imagine Mathieu sur elle, en elle. Ça me
dégoûte autant que ça me fascine.
À chaque seconde qui passe, je suis un peu plus jalouse.
Je sursaute quand je sens la main de Mathieu sur mon épaule.
— Quelque chose cloche, Violette ?
Tout.
— Rien du tout.
Je me suspends à son bras pour que nous marchions jusqu’à sa voiture.
— Otis passe la nuit chez Louison. Tu viens à l’appart’ ?
Mathieu sourit et accepte d’un signe de tête.
Vingt minutes plus tard, nous arrivons main dans la main à l’entrée de
l’appartement.
À peine sommes-nous entrés que je m’empare de ses lèvres avec fièvre.
J’ai envie qu’il sache à quel point il est important pour moi. J’ai besoin
qu’il ressente mon amour pour lui. Et pour ça, je suis capable de déplacer
des montagnes.
Tout doucement, je lui enlève sa veste et la laisse tomber au sol. Mes
mains glissent dans son dos, sous sa chemise bleu marine qui lui va à ravir.
Mathieu est beau. J’aimerais tellement le désirer.
— Qu’est-ce que…, bredouille-t-il avec maladresse quand mes doigts
palpent ses fesses.
Avec toute la conviction d’une femme amoureuse, je plonge mon regard
dans le sien et lui annonce :
— J’ai envie de toi.
Dans ma bouche, ça sonne faux.
Il le sait très bien.
Les sourcils froncés, il secoue la tête et pose ses deux mains sur mes
joues.
— Ne me mens pas, Violette.
J’ai envie de fondre en larmes. Parce qu’il me ment, lui aussi. Il couche
avec cette Mélissa et s’apprête à me repousser. C’est à n’y rien comprendre.
— Pourquoi tu ne me crois pas ? le questionné-je alors qu’il part s’asseoir
sur le canapé.
— Parce que tu as été claire avec moi depuis le début. Je ne veux pas que
tu te forces parce que c’est la Saint-Valentin ou quoi que ce soit d’autre.
C’est plus fort que ça, nous deux, OK ?
Et quand Mélissa crie ton nom quand tu la baises, c’est fort comment ?
La question ne franchit pas mes lèvres, heureusement.
— Il paraît que le désir fluctue…, lui expliqué-je, quelque peu honteuse.
Je ne sais pas si ce sont les hormones de grossesse ou juste toi, mais… Je
suis sincère.
Je mens comme un arracheur de dents, et pourtant mon amour est
vraiment sincère.
Si je lui accorde ce qu’il a besoin d’aller chercher chez une autre, sans
doute délaissera-t-il cette autre.
Avec toute la douceur du monde, je m’installe à califourchon sur lui. Je
n’ai jamais vu Mathieu aussi perturbé. Il paraît réfléchir à cent à l’heure et
ne plus me suivre dans mes élucubrations, alors que je guide ses mains
jusqu’à la fermeture de ma robe dans mon dos.
Je me penche vers lui pour murmurer à son oreille :
— Déshabille-moi, Mathieu.
Fébrile, il ose enfin descendre ma robe sur le haut de mes bras,
découvrant à peine mon décolleté.
— Tu ne me désires pas ?
Ma question le fait écarquiller les yeux.
— N’importe quoi…
— Alors déshabille-moi, Mathieu.
Cette fois, ma voix est beaucoup plus autoritaire. Malgré tout, le médecin
me regarde comme s’il s’apprêtait à voir une femme nue pour la première
fois.
— Pourquoi j’ai l’impression de profiter de toi ?
Afin de chasser ses idées saugrenues, je m’empare de ses lèvres avec
impatience. J’adore l’embrasser. Je pourrais me contenter de ça à vie.
Mais pas lui.
Je décide de prendre les devants, fais valser aussi gracieusement que
possible ma robe. Je me retrouve en sous-vêtements. Je lis dans le regard de
Mathieu qu’il aime ce qu’il voit. Ça me donne un peu plus confiance en moi
et en mes actes.
— Violette, je…
Pourquoi faut-il qu’il se montre aussi attentionné, maintenant ?
Avec précipitation, je le sépare de sa chemise avant de m’attaquer à sa
ceinture. Très vite, il se ragaillardit et semble enfin comprendre que mes
intentions sont réelles. Il embrasse ma poitrine avec une douceur sans
pareille, dégrafe mon soutien-gorge dans une lenteur exquise.
J’apprécie toutes ces caresses, ce n’est ni trop, ni pas assez. Si seulement
ça pouvait s’arrêter là.
Néanmoins, je sais que pour le satisfaire, il me faudra donner de ma
personne.
Nous nous retrouvons nus l’un en face de l’autre. Sa virilité grossit contre
mon intimité, et même si mon corps semble réagir par instinct de survie,
aucune émotion particulière ne me traverse. Certainement pas l’excitation,
en tout cas.
— Tu es sûre ? s’inquiète-t-il à nouveau alors que mes doigts s’emparent
de lui.
Pour simple réponse, je le guide jusqu’à ce qu’il me pénètre tout
doucement. Une vague de contentement flatte immédiatement ses traits. Je
souris, ravie de lui procurer un tel effet.
Nos lèvres se rejoignent alors que notre danse commence. Je n’ai pas mal,
mais le plaisir est inexistant. Mathieu va et vient, et la seule jubilation qui
me saisit, c’est de le sentir gémir contre mes lèvres. Je pourrais faire ça
pour lui de temps en temps, ce n’est pas insurmontable.
Cependant, un tsunami de tristesse me frappe de plein fouet.
Ai-je espéré qu’il éveille quelque chose en moi ?
Ai-je pensé que faire l’amour avec un homme que j’aime réellement me
changerait ?
Ai-je espéré être normale, ne serait-ce que quelques minutes ?
Mille fois oui.
Voilà, j’ai envie de chialer, maintenant ! Bien joué, Violette !
Bêtement, pour ne pas qu’il remarque mon trouble, je lâche quelques râles
factices. Je tente de faire croire que moi aussi, je prends mon pied, alors que
je ne connais même pas la définition de cette expression.
Soudain, les mains de Mathieu se plaquent violemment sur mes avant-
bras et me contraignent à basculer sur le côté. Il se lève d’un bond et
récupère ses vêtements éparpillés sur le sol.
— Je peux pas… Je peux pas…, répète-t-il sans cesse.
Je pleure. Je n’ai pas pleuré depuis 1998 et depuis que je l’ai rencontré lui,
je n’arrête plus de geindre.
Ça ne me ressemble pas. Ou alors, je montre enfin mon vrai visage, mes
vraies émotions.
— Mathieu, arrête.
Il se fige au beau milieu du salon, nu comme un ver. Son regard glisse sur
mon corps, je crois percevoir un peu plus de déception sur son beau visage.
Il se rhabille sans un mot pendant que je sanglote, recroquevillée sur le
canapé.
— J’suis désolé, Violette. Je peux pas, OK ? Tu crois que je suis assez con
pour ne pas remarquer que tu simules ?
Ses traits sont si crispés, j’en ai mal à la mâchoire pour lui.
— Je sais ce que tu veux faire et j’apprécie. Mais tu n’imagines même pas
ce qui se passe dans ma tête, là. On fait l’amour à deux, Violette. Pas tout
seul. J’ai l’impression de te forcer, même si tu me promets le contraire. Je…
j’ai besoin de prendre l’air, là. J’ai besoin de réfléchir.
Il attrape sa veste dans l’entrée, puis s’apprête à quitter la pièce. De
femme amoureuse, je passe à femme désespérée. Je sais qu’il n’y a qu’une
seule manière de le retenir.
Il faut que nous ayons cette discussion.
— Est-ce que tu réfléchis autant quand tu la baises, elle ?
La main sur la poignée, Mathieu s’immobilise. Ses épaules s’affaissent
sous le poids de la culpabilité.
Et mon cœur se brise.
Chapitre 39

14 février 2020 ~ Mathieu

Mais qu’est-ce qu’elle raconte, bon sang ?


Complètement dépassé par les événements, je reste figé devant la porte,
prêt à sortir, la main sur la poignée.
Est-ce que je peux décemment l’abandonner en pleurs sur son canapé sans
avoir l’impression d’être un énorme connard ?
J’ai besoin de prendre l’air et de réfléchir, c’est vrai. Mais elle… N’a-t-
elle pas besoin de moi en cet instant ?
Tout doucement, je me retourne, le cœur lourd. J’appréhende de croiser
son regard, que je devine assassin. Pourtant, ses paroles nécessitent un
éclaircissement. Je suis perdu. Juste perdu.
Violette a remonté ses jambes sur sa poitrine et a entouré ses genoux avec
ses bras. Quelques larmes roulent sur ses joues blêmes. J’ai la furieuse
envie de courir vers elle pour l’enlacer.
— Elle ? répété-je, hébété.
Ma jolie blonde renifle et arbore désormais un sourire narquois qui ne
m’inspire rien de bon.
— S’il te plaît, ne fais pas l’innocent.
Je prends ma tête entre mes mains quelques secondes et frotte mes yeux
afin de regagner un minimum de contenance.
— Je t’assure que je ne capte rien de ce que tu racontes, Violette.
Elle se lève d’un bond et se plante devant moi en tenue d’Eve, les poings
sur les hanches.
— Cette Mélissa, là. La petite fille de madame Reynaud. Tu vas me dire
que tu ne vois pas qui c’est, peut-être ?
Je vois très bien qui est Mélissa. Je me rappelle notre danse le vingt-
quatre décembre, notre baiser enflammé pendant lequel je n’ai pas ressenti
le moindre frisson.
Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi Violette me parle d’elle avec
cet air jaloux sur le visage. On n’était pas encore ensemble quand ça s’est
passé, et honnêtement, cette fille n’avait aucune espèce d’importance pour
moi. Elle était là à un moment où je me sentais seul.
Et aujourd’hui, je n’ai plus cette sensation.
Comme je demeure sans voix, Violette reprend la parole, plus assurée
désormais :
— Ne me mens pas, OK ? Je peux tout entendre, Mathieu. Je sais que je
t’impose un truc pas facile. Ce qui me bouffe, c’est que tu ne m’aies pas fait
assez confiance pour m’en parler, et que là, tu tentes de noyer le poisson.
Plus elle parle, plus c’est un casse-tête.
— Tu… Tu crois que j’ai couché avec Mélissa, c’est ça ?
Elle est à deux doigts d’exploser, ses poings serrés le long de son corps. Je
ne sais pas quoi faire pour l’empêcher de péter un câble. Elle commence à
marcher en long, en large et en travers devant moi, la respiration courte.
— Tu ne m’imposes rien du tout, Violette. J’ai choisi d’être avec toi, tout
en sachant ce que ça impliquait.
Ma voix douce la ramène à la raison. Elle s’arrête et penche la tête sur le
côté, une nouvelle salve de larmes roulant sur ses joues.
— On ne peut pas avoir cette discussion tous les quatre matins, d’accord ?
Je t’accepte telle que tu es. Je te l’ai déjà dit. Il va falloir que tu aies
confiance en moi, Violette. Si je te dis que tout va bien, c’est que tout va
bien. Bien sûr que je te désire, bien sûr que j’aimerais te faire l’amour…
Mais j’accepte que ce ne soit pas ton cas. Et je te respecte beaucoup trop
pour te contraindre à quoi que ce soit.
Violette paraît désarçonnée. Mes mots la touchent, c’est évident.
— Et Mélissa, dans tout ça ?
— Mélissa rien du tout, Vio’ ! Je n’ai jamais couché avec elle et je n’en ai
jamais eu envie, d’ailleurs ! On a passé le début de soirée du réveillon de
Noël ensemble, avant que je débarque chez toi à moitié bourré. Elle m’a
allumé, on s’est embrassés, peut-être un peu tripoté sur la piste de danse, et
au final, elle m’a juste fait comprendre que ce dont j’avais besoin, c’était
toi.
Violette pleure de plus belle, comme si elle ne croyait pas en mes paroles.
Cependant, je n’ai jamais été aussi sincère que depuis que je l’ai rencontrée.
— Tu n’as pas couché avec elle ?
— Tu veux que je te le dise en quelle langue, Fleury ?
J’arbore un air faussement fâché qui la fait sourire.
— Alors pourquoi elle raconte qu’elle est en couple avec toi ?
Ouh la… il va falloir que j’aie une petite discussion avec cette fille, moi !
— Parce qu’elle prend ses rêves pour des réalités ?
Violette sanglote et rit en même temps. Elle est radieuse.
— Toujours aussi modeste, Michon.
J’ouvre grand les bras dans l’espoir qu’elle accepte de s’y blottir. Avec
timidité, elle s’approche, toujours nue. Elle entoure mon torse et cale son
menton sur mon épaule. Ma main se pose sur son crâne afin de caresser ses
cheveux et de la serrer un peu plus contre moi. Son cœur bat la chamade, au
moins autant que le mien.
Elle renifle, juste avant de dire d’une voix éraillée :
— J’accepte que tu ailles voir ailleurs, tu sais.
Tout mon corps se crispe.
— Pardon ?
Elle se décale pour me regarder droit dans les yeux.
— Ce qui m’a ennuyée avec l’histoire de cette Mélissa, c’est que tu
puisses m’avoir caché des choses. Je pourrais comprendre que tu aies
besoin d’assouvir certains besoins avec d’autres femmes. Je ne suis pas
contre.
Si sa bienveillante est touchante, je trouve aussi Violette complètement
barrée ! Elle ne serait pas en train de me proposer de la tromper, si ?
Je pose mes mains sur le haut de ses bras, la maintiens fermement près de
moi. Mes pouces caressent sa peau froide. Elle tressaille. Sans un mot, je
l’entraîne jusqu’à sa salle de bain et l’habille de son peignoir. Nous allons
sans doute discuter une bonne partie de la nuit, autant qu’elle ne soit pas
glacée, la pauvre.
Nous retournons dans le salon, toujours aussi silencieux. Je l’encourage à
s’asseoir sur le canapé pendant que je me dirige vers la cuisine pour faire
bouillir de l’eau. Une bonne tisane ne nous fera pas de mal.
Lorsqu’elle aperçoit les deux tasses fumantes, Violette sourit. Je
m’installe à ses côtés, puis soupire longuement. Ce que je m’apprête à lui
dire ne va sans doute pas lui plaire :
— Est-ce que tu te rends compte que tes paroles sont en parfaite
contradiction avec tes actes ?
Comme je m’y attendais, ma belle blonde se renfrogne, le nez plissé :
— Ah ouais ?
On dirait une ado vexée, ça me fait marrer.
— Ce que je veux dire, c’est que… Si tu n’avais pas autant simulé tout à
l’heure…
Elle devient rouge écarlate et recommence à se cacher le visage avec les
mains.
— Je n’aurais sans doute pas remarqué que quelque chose clochait à ce
point. Même si ça me gênait, j’aurais pu aller jusqu’au bout en me disant
que c’était une concession de ta part, tu vois ? C’est hyper gênant, mais ça
aurait pu fonctionner. C’est juste que… tu as tellement surjoué que je me
suis dit que tu cherchais à me prouver quelque chose. Maintenant, je
comprends quoi. Tu voulais regonfler mon ego à coups de « regarde, tu
arrives à me faire jouir » C’est gentil, mais… Je n’ai pas besoin de ça. Et le
pire, c’est que tu as fait ça uniquement parce que tu pensais que je couchais
avec Mélissa. Ça ne t’a pas plu de m’imaginer avec elle, pourquoi ça te
plairait de me savoir avec une autre ? C’est incompréhensible.
— Ça peut être une forme de contrat entre nous, s’obstine-t-elle. Si ça
peut permettre au lien que nous avons créé de perdurer, alors je signe tout
de suite.
Cette femme est déroutante et sa générosité incroyable. Je porte mes
lèvres à ma tasse, indécis. Si je refuse qu’elle se voile la face, je ne dois pas
faire de même. J’ai des désirs, je ne peux pas les refouler. Même si je n’ai
pas fait l’amour depuis plus de deux ans, le manque se fait parfois intense.
Au-delà de l’acte en lui-même, ce sont les caresses, les baisers, l’osmose
des corps qui me plaisent.
— Je n’ai aucune idée de ce que nous réserve l’avenir, Vio’. Ne me
demande pas d’être parfait et de prendre les bonnes décisions, s’il te plaît.
Personne n’est parfait. Je vais faire des erreurs, parce que c’est nouveau
pour moi. Je tâtonne et je suis incapable de te donner des réponses
concrètes. Est-ce que je ressentirai un jour le besoin d’aller voir ailleurs ?
Peut-être.
Violette pose ses doigts sur ma joue, ils sont encore glacés. Son regard
larmoyant me donne envie de pleurer à mon tour.
— Tout ce que je sais, c’est que pour l’instant, ce que nous avons me
suffit. Tu me suffis. La seule chose que j’essaie de faire, c’est t’aimer
correctement. Tu es le plus grand défi de toute ma vie, Violette.
Elle tique aux mots « t’aimer », mais a la décence de ne pas les relever.
Elle se contente de sourire, les yeux humides.
— Et si tu finis par te lasser, comme tous les autres ? me demande-t-elle à
mi-voix.
J’aimerais lui offrir la promesse de me satisfaire de sa présence toute ma
vie. Mais qui suis-je pour tirer de tels plans sur la comète ? Je me revois
encore crier sur tous les toits que Céline et moi allions finir nos vieux jours
ensemble sur une plage de Saint-Barth. Aujourd’hui, j’ai l’air bien con
quand je recroise des copains de l’époque qui me demandent ce que je
deviens.
Au fond, je crois que les plans ne sont pas faits pour être suivis à la lettre.
Ça me rappelle une citation de Jean de La Fontaine que j’affectionne
particulièrement : « On rencontre sa destinée souvent par les chemins qu’on
prend pour l’éviter ». N’est-ce pas ce qui nous est arrivé, à Violette et moi ?
Avec tendresse, j’embrasse le front de ma jolie fleur.
— Il faudrait être fou pour se lasser d’une femme comme toi.
Elle secoue la tête avec un air taquin :
— Flatteur !
— Toujours…
Et pourtant, je dis vrai. Je pourrais me satisfaire d’une vie sans sexe. Pas
d’une vie sans l’éclat de Violette. Cette femme embellit chacune de mes
journées. Même quand son regard devient plus sombre, comme en cet
instant.
Elle semble une nouvelle fois perdue dans les méandres de ses pensées
noires. Je me demande ce qui va encore me tomber sur le coin de la tronche.
— C’est sérieux entre nous, alors ?
— J’imagine, oui…
Elle ne paraît pas heureuse de ma réponse, bien au contraire. Elle semble
sur le point de se remettre à pleurer.
Avec une tendresse qui m’émeut, elle attrape ma tasse et la pose sur la
table basse. Ensuite, elle vient saisir mes doigts et les place sur son ventre
rebondi.
Je comprends.
Il n’y a pas que nous deux, dans cette histoire. Il y a aussi le bébé.
— Tu ne crois pas que je suis une femme trop compliquée ? Tu pourrais
sans doute te trouver une personne mille fois plus simple et sans
polichinelle dans le tiroir.
— Je l’aime bien ton polichinelle, moi.
Violette n’a peut-être pas remarqué, mais depuis que j’ai appris sa
grossesse, j’ai pris quelques kilos. Je crois que la couvade me guette. Ce
n’est pas mon enfant, je n’aurai jamais aucun droit sur lui, et pourtant je
m’investis malgré moi.
— Je veux bâtir quelque chose de stable autour de ce bébé, confesse-t-
elle.
— En communiquant comme on le fait si bien et pas à pas, on construira
un environnement sain. Le gamin aura une chance dingue d’avoir trois
papas et une super-maman.
— Trois papas ?
— Louison, Otis et moi !
Violette explose de rire.
— Ne dis pas ça à Otis, il va paniquer. Ça m’étonnerait déjà qu’il veuille
être le parrain…
Nous échangeons un regard complice, puis un baiser qui scelle notre
alliance.
— Et si tu préfères…, ajouté-je avec un sourire. Il pourra m’appeler
tonton Machin sans problème.
Ma belle blonde me fiche un coup de poing dans l’épaule, je grimace sous
l’effet de la douleur.
La bougresse !
Quand nous avons fini de nous marrer comme deux idiots, je tente de la
rassurer, une fois de plus :
— Tout ça pour dire qu’il n’y a pas de raison de se mettre la pression. Cet
enfant sera heureux, je n’en doute pas un seul instant.
À peine ai-je terminé de parler que Violette se jette sur ma bouche pour
m’offrir un baiser fougueux. Ses mains taquinent ma crinière châtain clair,
et ses dents qui mordillent ma lèvre inférieure me filent un vilain coup de
chaud. C’est vrai que ce serait plus simple si nous étions entièrement sur la
même longueur d’onde. Toutefois, la chaleur qui se dégage de notre étreinte
me comble. Pour ne pas perdre ça, je suis prêt à toutes les concessions.
— Joyeuse Saint-Valentin, Mathieu, souffle-t-elle contre ma bouche.
— Joyeuse Saint-Valentin, Violette.
Ce n’est que la première d’une longue liste, j’en suis intimement
convaincu.
Mais pour ne pas nous porter la poisse, je ne le crierai pas sur tous les
toits !
Chapitre 40

20 février 2020 ~ Louison

J’ai du mal à digérer que Mélissa ait pu me mentir aussi facilement.


Certes, elle n’est pas ma meilleure amie, mais je m’attendais à davantage
d’honnêteté de sa part.
Depuis notre « repas engueulade », on ne s’est pas adressé la parole. Julie
passe son temps à faire tampon, le cul entre deux chaises. Elle essaie
gentiment de me faire comprendre que j’y suis allé un peu fort, mais
maintenant que j’ai appris que ma collègue m’a raconté des bobards, je n’ai
plus envie de fournir le moindre effort. Mel et moi nous contentons de nous
lancer des regards en biais, les sourcils froncés et les dents serrées.
Niveau maturité, on est au top !
— J’en peux plus !
Julie se pose à mes côtés, complètement dépitée.
— Vous êtes pires que des gamins dans une cour de récré.
Je marmonne dans ma barbe, un brin agacé. Si elle savait que sa super
copine s’invente une vie, peut-être serait-elle moins indulgente avec elle.
— Tu pourrais au moins admettre que tu as agi comme un con l’autre soir.
Le nez dans mon encas, je ne prends pas la peine de regarder l’infirmière.
Elle m’agace.
Comme je ne réponds pas, elle se lève, se plante devant moi, les poings
sur les hanches, et tape du pied en signe d’impatience.
— Loulou… T’es jaloux que Mélissa ait un mec ou quoi ?
Après Otis, voilà que Julie pense que j’en pince pour Mel ! OK, elle est
plutôt mignonne. Cependant, je ne l’ai jamais vue autrement que comme
une amie.
J’abandonne mon pot de yaourt et penche la tête sur le côté, les joues
gonflées.
— Mélissa n’a pas de mec, OK ?
— Hein ?
Alors que Julie se réinstalle près de moi, je lui raconte l’histoire de
Mathieu et Violette. La pauvre pousse des petits cris tout du long. Quand
j’ai terminé, elle pose une main compatissante sur mon épaule :
— Une raison de plus pour lui parler. Si elle en est rendue à mentir sur sa
vie amoureuse, c’est qu’elle est en souffrance, tu ne crois pas ?
Je sais que Julie dit vrai, je suis juste trop déçu pour voir la vérité en face.
— Allons boire un coup ce soir, qu’est-ce que tu en dis, Loulou ?
— J’en dis qu’elle n’acceptera jamais si je suis présent.
— Alors je ne lui dirai rien.
Notre histoire est vraiment digne d’une dispute de maternelle. Je me laisse
toutefois convaincre. J’approuve d’un signe de tête et retourne à mon
yaourt.
Je déteste ce genre de plan foireux.

***

Quand Mélissa remarque ma présence, son visage se décompose. Elle


tourne vivement les talons pour quitter le bar. Je lance alors un coup d’œil à
Julie, l’air de dire : « C’était une idée pourrie ». La jolie blonde ne se
démonte pas pour autant et court après sa copine. Elle la retient par le bras,
lui murmure quelque chose à l’oreille qui semble la faire changer d’avis.
Elles reviennent toutes deux, bras dessus bras dessous. La rousse
incendiaire me coule un regard assassin auquel je réponds par un sourire
crispé.
Mélissa s’installe en face de moi, les bras croisés sur sa poitrine et la
mâchoire serrée.
— Monsieur daigne enfin présenter ses excuses ?
Une main sur la nuque, j’arbore désormais une moue embarrassée.
— Ouais, j’imagine.
Son caractère de feu risque de ne pas apprécier des excuses bancales.
Néanmoins, si je suis ici ce soir, c’est surtout pour démêler le vrai du faux.
Elle aussi nous doit des excuses pour avoir menti aussi effrontément.
— Une tournée de mojitos ? s’exclame Julie pour détendre l’atmosphère.
Elle se sauve sans attendre de réponse, bien décidée à nous laisser seuls.
Comme Mélissa semble sur le point de me sauter dessus pour me dépecer,
je choisis de faire profil bas :
— J’y ai été fort l’autre soir. Je… Je suis désolé, Mel.
Son visage se décontracte à peine ; elle paraît toujours aussi fâchée contre
moi.
— Je ne le pensais pas, insisté-je.
Mélissa éclate de rire.
— Ah ouais ? Tu n’as que ça comme excuse pourrie ? Tout ce qu’on dit
détient une part de vérité, tu ne crois pas ? Tu m’aurais traitée de pute que
ça m’aurait moins fait mal, Louison.
Fautif, je baisse les yeux. Je prends enfin conscience de ma bêtise et de
mes paroles blessantes.
— OK, je suis très mal placé pour te faire ce genre de reproches, j’avoue.
Dixit le mec aux multiples conquêtes sur Tinder.
— En revanche, j’aimerais savoir pourquoi tu as ressenti le besoin de
mentir ?
— Mentir ? répète-t-elle, éberluée.
Julie revient au même moment, suivie d’un serveur armé d’un plateau.
Nos rations de mojitos sont arrivées. Mélissa place ses doigts autour de son
verre, complètement perdue dans sa boisson aux effluves de menthe.
— Mentir à propos de quoi ? insiste-t-elle.
Je jette un œil en biais à Julie qui hausse les épaules. Elle va me laisser
me démerder seul, c’est certain.
— Le fait que tu sois en couple.
Une demi-seconde, Mel perd de sa splendeur et ses joues blêmissement.
Son beau visage de poupée se serre à nouveau et ses lèvres se pincent,
comme pour contenir de trop abruptes paroles. Lorsqu’elle redresse la tête
vers moi, elle a l’air plus blessée que jamais.
— Je suis en couple, Louison.
Avec tendresse, Julie pose une main sur l’avant-bras de sa meilleure amie.
— Pas à nous, Mel.
Mélissa se lève d’un bond, manquant de faire valser son mojito au
passage.
— Comment ça « pas à nous » ? C’est trop difficile pour vous de vous
réjouir pour moi, c’est ça ?
Les mains agrippées au dossier de sa chaise, elle paraît sur le point de
fondre en larmes. Son attitude me bouleverse et me donne envie de la
protéger, de la prendre dans mes bras. J’avance d’un bond vers elle, la
faisant sursauter.
— Je t’adore, Mel. Tu es pétillante, complètement barrée et exubérante.
— Mais ?
Sa voix chancelle.
— Je sais que tu ne sors pas avec Mathieu Michon. Je le connais et…
— Le neurologue de mamie Patachoux ? s’étonne-t-elle.
Sa réaction me laisse coi. On dirait qu’elle est à côté de la plaque. À
moins que ce soit moi…
— Effectivement, je ne suis pas en couple avec ce type.
OK. Je suis perdu.
— On s’est roulé deux trois pelles le soir du réveillon de Noël, mais c’est
tout… Un peu trop perché pour moi, le gars. Alors que Victor, c’est un type
en or. Et j’dis pas ça pour la rime, promis.
J’ai à la fois envie de rire et de pleurer. À quel moment de la conversation
ai-je pu mal interpréter ses paroles ? Je lance un regard désespéré à Julie qui
paraît on ne peut plus rassurée.
— Mais l’autre soir…, commence-t-elle. Tu nous as dit que tu sortais
avec le neuro et…
— Euh… ça m’étonnerait ! insiste Mélissa qui consent à se rasseoir avant
de vider la moitié de son verre d’un trait.
Je me remémore notre discussion. En effet, même si c’était ambigu, il est
fort probable que j’aie mis la charrue avant les bœufs.
— Et de toute façon, vu comment tu m’as parlé, Loulou, je n’avais aucune
envie de m’étaler sur Victor.
Mon cœur frétille de soulagement. Je reprends place autour de la table, un
large sourire aux lèvres. Je regarde Mélissa, puis Julie. Elles sont radieuses.
Avant, je les considérais comme deux collègues un peu déjantées, pas très
fines. Aujourd’hui, elles sont ce qui se rapproche le plus du mot « amies ».
— Raconte, Mel. Je veux tout savoir.
La belle rousse paraît surprise par ma requête. Elle ne se fait pourtant pas
prier pour nous expliquer en long en large et en travers son ébauche
d’histoire avec le beau Victor. Julie et moi l’écoutons, tantôt morts de rire,
tantôt avec des cœurs dans les yeux. Elle a l’air vraiment mordue…
Après trois mojitos, les langues se délient et Mel ne m’en veut plus. Alors
que Julie se pâme devant ma relation avec Otis, je me surprends à ne plus
être gêné d’en parler.
J’embrasse un homme.
Je couche avec un homme.
Je suis amoureux d’un homme.
Et alors ?
Soudain, je prends conscience qu’il y a tout un pan de ma vie dont elles ne
sont pas au courant. Et aujourd’hui, j’ai besoin de ces filles pour me confier
et aller mieux.
Face à mon regard embué, Julie et Mélissa paniquent.
— C’est pas une tare d’être bi, Loulou, m’assure la blonde d’une voix
douce.
Si elle savait comme je m’en contrefous…
— Je vais être papa.
La bombe est à peine lancée que Mel porte ses deux mains à ses lèvres en
poussant un cri choqué. Quant à Julie, elle me regarde avec de grands yeux
ronds, comme mise sur pause.
— C’est techniquement impossible, non ?
La remarque de Mélissa me fait marrer.
— Pas avec Otis, nunuche.
Nous éclatons d’un rire qui détend l’atmosphère en un claquement de
doigts.
Dieu merci.
— Avec sa meilleure amie.
— Oh.
Mel et Julie échangent un regard entendu ; elles ne savent plus si elles ont
le droit de rire ou pas.
— Chapeau, cow-boy ! ironise la jolie rousse. Tu grimpes tous les
chevaux de Vannes ou quoi ?
Je lui donne un léger coup dans l’épaule.
Si elle savait…
Je suis incapable de dire combien de rendez-vous Tinder j’ai eus l’année
dernière. Il fallait bien que ça capote un jour.
Enfin justement… Y’avait pas de capote… C’est bien ça le problème !
— Tu as besoin qu’on se mette à genoux pour que tu te décides à nous
raconter ?
Julie me file un coup de coude pour appuyer sa demande.
Alors, je commence à raconter. Elles poussent des petits cris effarés de
temps à autre, mais étrangement, ça m’apaise.
Je ne suis pas seul dans cette galère.

***
10 mars 2020 ~ Louison

La dernière fois que nous nous sommes retrouvés tous les quatre, ça a viré
à la catastrophe. Pourtant, je suis bien décidé à faire des efforts. Quand j’ai
soumis à Otis mon envie d’inviter Violette et Mathieu à manger, il m’a
lancé un regard apeuré, inquiet à l’idée que ça puisse déraper.
Pour ma part, je me sens plus serein. Lors de notre précédent repas, j’étais
en pleine remise en question. Aujourd’hui, tout est plus facile. J’accepte
que mon corps soit secoué de désir à la simple vue d’Otis qui cuisine –
comme en ce moment justement. C’est toujours hyper excitant de le voir
dans mon tablier, en train de se dandiner sur du Mory Kanté.
Concentré sur le poulet basquaise qu’il concocte, il ne m’entend pas me
glisser derrière lui. J’enroule mes bras autour de sa taille, il sursaute à
peine. J’adore me blottir contre sa carrure massive, je me sens plus protégé
que jamais. Otis m’offre tout ce que je n’ai jamais connu dans ma vie : de
l’attention, de la tendresse, une écoute sans faille. Parfois, j’ai l’impression
de ne pas le mériter. Cet homme est parfait, plus que je ne le serais jamais.
— Arrête de balader tes mains sur moi, Louison. Mat’ et Violette arrivent
dans quinze minutes.
Je me sépare de lui et recule jusqu’à prendre appui sur l’évier. Otis se
retourne et surprend ma moue pensive.
— Ça te stresse ? ronchonne-t-il.
— J’en sais rien.
Même si je m’assume davantage, d’autres questions me bouffent l’esprit
ces derniers temps.
Mélissa et Julie ne cessent de me dire qu’il faut que je m’impose en tant
que père du haricot qui grandit en Violette. Mais je ne sais pas comment
m’y prendre sans la brusquer ! Je n’ai aucune envie de me la mettre à dos.
Otis délaisse son poulet basquaise pour se positionner face à moi.
Comment peut-il être aussi sexy, peu importe la situation ?
Il bloque mon corps avec le sien, pose ses lèvres sur mon front.
Forcément, je fonds. Je l’enlace avec douceur, mon oreille reposant sur sa
clavicule.
— Tu seras un merveilleux papa, Louison.
Sa sincérité me touche. J’aimerais croire en ses paroles.
Parfois je me demande qui il choisirait si Violette et moi n’arrivions pas à
nous accorder. Otis me parle souvent d’elle comme un membre de sa
famille, comme sa sœur d’une autre mère. Il l’aime plus que tout au monde.
C’est elle qu’il choisirait, c’est évident.
Chapitre 41

10 mars 2020 ~ Violette

Étonnamment, le début de soirée se déroule à merveille. Louison est


affable, il fait des efforts pour nous accueillir comme il se doit et nous faire
passer un bon moment. Otis et lui sont adorables, j’aime la façon
amoureuse dont ils se regardent.
Je suis heureuse pour mon meilleur ami, il mérite un tel homme : gentil,
intelligent, sexy. La tendresse qui les unit me touche et j’en viens à penser
que, pour une fois, mon meilleur ami va connaître une belle et longue
histoire d’amour.
Si ça peut lui faire oublier l’immonde Geoffrey qui a bousillé son estime,
je vote pour.
Comme d’habitude, Mathieu amuse la galerie et le vin rouge le rend un
peu trop joyeux. C’est dingue comme ce mec ne tient pas l’alcool ! Il ne
cesse de parler de ma grossesse ; j’ai l’impression qu’il est parfois plus
excité que moi.
— J’ai téléchargé l’application de fruits et légumes, là ! Cette semaine,
Bébé est une papaye.
Mat’ pose tendrement sa main sur mon bidon rebondi ; ça me fait rougir
comme une jeune première.
— Vivement demain pour la prochaine écho !
J’opine du chef avec un large sourire. Quand je remarque que Louison se
crispe, mon cœur se soulève.
Et merde, je n’ai pas pensé à le prévenir.
— Je… J’ai oublié de te…, bredouillé-je.
— Tais-toi, s’il te plaît.
La voix de Louison est glaciale. Sans appel. Je baisse les yeux, coupable.
Je m’attends à l’engueulade du siècle.
— Tu sais comment on appelle ça en psychologie ? me lance-t-il d’un ton
calme.
Trop calme. C’est le calme avant la tempête.
Je me tais, il n’y a rien à répondre à cette question, il sait que je connais la
réponse.
Otis et Mathieu ne mouftent pas non plus, beaucoup trop gênés.
— Un acte manqué. Ne me fais pas croire que tu as oublié de me prévenir,
Violette. Tu ne voulais pas me prévenir. C’est différent.
Il a sans doute raison. Je n’ai fait que reporter le moment où je lui
donnerai la date de la deuxième écho, jusqu’à complètement oublier.
— Alors maintenant, on va arrêter les frais, OK ? Même si ça te fait chier
de l’admettre, on était deux au moment de la conception. J’ai autant de
droits que toi sur cet enfant, que tu le veuilles ou non. Je ne démissionnerai
pas de mon rôle de père, tu m’auras dans les pattes jusqu’à ma mort,
compris ?
Son timbre est déterminé, je n’ose pas lever les yeux pour affronter son
regard. Je me contente de hocher la tête.
— Manque de chance pour toi, je suis en repos demain. Je serai là pour
l’écho.
Son autorité me souffle. Je ne trouve rien à dire. De toute manière, c’est
moi la fautive.
— Nous passerons aussi à la mairie pour une reconnaissance anticipée de
paternité, insiste-t-il.
— Parce que tu ne me fais pas confiance…
Ma voix est toute faible. Tremblante. Je suis à deux doigts de fondre en
larmes.
Fichues hormones.
— C’est vrai, je ne te fais pas confiance, Violette. Je dois te rappeler que
tu m’as fait un gamin dans le dos et que maintenant tu essaies de m’évincer
de la vie de cet enfant ?
Tout ce qu’il dit est vrai. Je ne suis qu’une môme capricieuse.
Lorsque je croise le regard de mon meilleur ami, je comprends qu’il est
d’accord avec Louison.
Comment ne pas l’être, d’ailleurs ?
Mathieu glisse ses doigts dans les miens, comme pour s’excuser de sa
bourde. Je suis habituée avec lui… Et d’une certaine manière, ça me pousse
à assumer mes conneries et la part la plus sombre de ma personnalité.
— Je… Je suis désolée, Louison.
— Commence déjà par arrêter de mentir.
L’interne se lève d’un bond pour rejoindre la cuisine.
— Je vais chercher le crumble.

***

11 mars 2020 ~ Violette

Hier soir, avant de quitter la maison de Louison, je lui ai proposé de


passer la journée ensemble pour qu’on puisse mettre au clair nos attentes,
nos envies, nos besoins vis-à-vis de notre futur enfant.
Pas le sien. Pas le mien. Le nôtre.
Ce matin, nous devons nous retrouver au centre de Vannes, sur le parking
de la mairie. C’est notre premier arrêt de la journée.
Je suis d’une humeur de chien. Vers 8 h 30, j’ai eu un coup de téléphone
de Sonia qui m’informait que Cathy-langue-de-pute l’avait invitée en amie
sur Facebook dans l’unique but de cracher sur mon dos. Elle a visiblement
tenté de soutirer des informations à mon amie sur l’identité du père de mon
futur enfant.
Désespérant…
À cause de Cathy, je suis d’une humeur de chien. Les premières minutes
en compagnie de Louison sont on ne peut plus glaciales. Je ne sais pas quoi
dire, lui non plus. Ça promet d’être un brin longuet…
La secrétaire de mairie nous observe de haut en bas avec un drôle de
sourire lorsque Louison demande à faire une reconnaissance anticipée de
paternité.
— Un problème ? grogné-je.
— Aucun…
Pourtant, son regard appuyé sur le beau visage de Louison, puis sur mon
physique ingrat au ventre proéminent, me laisse deviner le fond de ses
pensées. Tandis qu’elle se lève et nous demande de patienter, je marmonne
un « connasse » dans ma barbe. L’interne me fiche un coup de pied dans le
mollet qui me fait grimacer.
— C’est vrai, c’est une connasse, grogné-je. Je le sens d’ici.
— Les connasses ont une odeur particulière ?
La remarque de Louison me fait sourire.
— Oui… Celle de la bêtise humaine. Ça fouette.
— Cette femme fait son boulot, OK ? Ce sont juste tes hormones qui te…
— Laisse mes hormones tranquilles, Louison ! Elles t’emmerdent !
La secrétaire de mairie revient juste à ce moment-là et fronce les sourcils.
— Bon, ça y est, on peut s’y mettre ? m’impatienté-je.
Elle commence à fouiller dans un tas de paperasses en haussant un sourcil
agacé. Au bout d’interminables minutes, elle se décide enfin :
— Voici la démarche à suivre. Il nous faudra un justificatif de domicile
et…
— J’ai tout ce qu’il faut, l’interrompt l’interne.
— Ah… euh… Vous êtes sûrs ? Tout est récapitulé sur cette feuille. Vous
pouvez l’emporter chez vous et réfléchir au calme, au cas où vous changiez
d’avis.
Non, mais elle se mêle de quoi, celle-ci ? C’est bien ce que je pensais…
Une connasse.
Louison me lance un regard en biais que j’ignore, beaucoup trop énervée.
Je bous de l’intérieur, une boule de colère monte et descend dans ma cage
thoracique. Les poings serrés le long de mon corps, je me transforme en
cocotte-minute.
C’est trop. Je ne peux pas contenir la haine qui m’envahit en cet instant.
— Allez vous faire voir !
La secrétaire arbore une mine outrée qui ne me fait ni chaud ni froid.
— Vous êtes condescendante au possible… On vous demande juste de
remplir un truc sur votre foutu ordinateur. C’est trop vous demander ? Vous
n’avez aucunement le droit de nous juger comme vous le faites…
Louison tente de m’arrêter en posant une main sur mon avant-bras,
pendant que la femme bredouille :
— Je ne vous juge pas, madame.
— Ah bon ? Parce que vous pensez que je n’ai pas vu vos regards
désobligeants ? Oui, je suis moche, et oui, il est canon. On a treize ans de
différence, c’est vrai. Mais en fait, je ne vois pas en quoi ça vous regarde. Je
ne l’ai pas contraint à venir aujourd’hui.
C’est même plutôt l’inverse.
Je pousse un « argh » désespéré en m’éloignant du comptoir. Il vaut
mieux que je sorte avant d’exploser pour de bon.
Dans mon dos, j’entends la secrétaire insister :
— Réfléchissez.
Je ne peux plus contenir les larmes de rage qui pointent au bord de mes
paupières.
Mais dans quel monde vit-on, bordel ?
Tout à coup, je me sens égoïste d’avoir voulu ce bébé qui tournicote dans
mon ventre. Je lui inflige un avenir bancal sur une planète malade.
— Violette ! m’interpelle Louison en trottinant vers moi.
Il attrape mon avant-bras et plonge ses beaux yeux vert foncé dans les
miens. Il balaie mes larmes d’un revers de la main, puis fonce sur mes
lèvres sans crier gare. Là, au beau milieu du hall de la mairie, il m’embrasse
par surprise. Figée contre lui, je peine à répondre à ce baiser, chaste, mais
bouleversant.
— C’était quoi ça ? soufflé-je contre sa bouche.
— Toi et moi, on est dans cette galère ensemble, OK ? On va se prendre
des remarques à la con pendant longtemps. Parce qu’on ne sera pas dans la
norme et que ça va gêner un tas de gens. Alors ça… ce baiser… c’était ma
façon de te soutenir. Tu n’es pas moche. Tu n’es pas vieille. Tu es la mère
de mon enfant. On va se serrer les coudes, coûte que coûte. Et ça commence
aujourd’hui, d’accord ?
Comment ne pas être d’accord, franchement ? Je me blottis brièvement
contre lui et m’amuse du regard interloqué de la secrétaire. Si j’étais
gonflée, je lui lancerais un doigt d’honneur.
Main dans la main, Louison et moi retournons au comptoir.
Ensemble.
— Violette a raison, assure Louison. Vous êtes condescendante. Vous ne
connaissez rien de notre histoire et vous n’avez pas à la connaître,
d’ailleurs. Maintenant, allumez votre ordinateur et faites simplement ce
qu’on vous demande.
Les larmes qui coulent sur mon visage sont désormais des larmes de
fierté.
Ce mec est le père de mon enfant.

***
11 mars 2020 ~ Louison

Ce baiser était ma façon de la soutenir. Cette vipère de secrétaire nous a


condamnés au premier regard. Parfois, les femmes sont les pires juges des
autres femmes, et je trouve ça déplorable. Je crois que je suis féministe dans
l’âme. C’est pour cette raison que je regrette amèrement tout ce que j’ai pu
dire à Mélissa. Ça ne me ressemblait pas.
Surtout que personne n’aurait osé me juger sur mes multiples relations…
car je suis un homme.
Quand nous rentrons à l’appartement de Violette, Otis et Mathieu sont
assis dans le canapé, une bière à la main, en train de commenter un match
de foot.
Foutu cliché.
Dès qu’ils nous voient, ils éteignent la télé et nous sautent dessus pour
savoir comment s’est passée l’échographie. Violette agite un cliché devant
leur nez, amusée par leur réaction.
De vrais papas poules.
Otis le lui arrache des mains et le détaille sous tous les angles. Il tourne,
retourne et ne semble pas comprendre comment est fabriqué notre alien. Je
m’approche de lui et glisse mes doigts dans sa main libre.
— C’est sa tête, ici.
Il plisse le nez, peu convaincu, puis penche le visage sur le côté.
— Et c’est un mâle ou une femelle ? demande-t-il avec un naturel qui me
fait beaucoup rire.
Violette me lance un regard noir qui signifie : « Tais-toi ou je t’assassine
»
— Je connais le sexe du bébé, mais je resterai mutique jusqu’à
l’accouchement.
Otis me dévisage comme si je venais d’une autre planète et baragouine :
— Tu connais le sexe ? Vio’ t’a autorisé à…
Sa meilleure amie lui flanque une pichenette dans le crâne, mon pauvre
boxeur gémit sous le coup de la douleur.
— Je ne suis pas un monstre, O’. J’ai un cœur, tu sais.
Mathieu est mort de rire, ce qui lui vaut une œillade meurtrière de sa
copine.
— Louison voulait connaître le sexe. Pas moi. Ce sera son secret pour les
derniers mois de grossesse.
— Tu me diras ? me souffle doucement Otis, pas discret pour un sou.
Je ne peux contenir un ricanement. La tête de Violette en cet instant vaut
tout l’or du monde.
— Tu veux ma mort, Otis ? ironisé-je.
Mon homme – j’aime tellement l’appeler comme ça – arbore un sourire en
coin adorable, puis son regard dévie sur mes lèvres, une microseconde à
peine.
— Jamais…, murmure-t-il avant de me voler un baiser.
Tout ça sous le nez de Violette qui finit par marmonner :
— Vous dégoulinez d’amour, comme dans cette chanson niaise d’Anaïs.
— T’es jalouse ? rétorque Mathieu en se glissant derrière elle.
Il entoure sa taille de ses bras, et tout à coup, ce sont eux qui dégoulinent
d’amour.
Ça pue le romantisme dans cette pièce.
Otis profite de la parenthèse « bisous » de Violette et Mathieu pour me
soutirer quelques informations. Il observe avec attention le cliché de
l’échographie et pointe quelque chose du doigt :
— C’est un pénis. Et tu sais que je m’y connais en pénis.
Alors que j’éclate de rire, Vio’ manque de s’étouffer avec la langue de
Mat’. Elle saute sur l’écho et observe l’endroit que son meilleur ami est en
train de montrer.
— C’est sa jambe, crétin.
— Je parie cent euros que c’est un petit mec, insiste Otis.
— On ne parie pas sur mon bébé, O’.
Mathieu s’empare à son tour du cliché et l’examine avec son air de
médecin qui sait tout sur tout.
— Je me range du côté de Violette. C’est sans aucun doute une petite fille.
Il vaut mieux pour lui qu’il continue à étudier les cerveaux. Il n’a pas
l’âme d’un gynécologue, apparemment.
Tous les regards se tournent vers moi et tentent de trouver des indices
dans l’expression de mon visage.
— Poker face comme Lady Gaga, blagué-je.
Violette me tapote l’épaule.
— Si tu veux rester vivant, continue ainsi.
Une chose est sûre… Otis s’y connaît bien en pénis.

***

Violette et Otis m’ont proposé de rester dîner après cette longue journée.
Mathieu aussi est de la partie.
J’espère que ce repas-ci ne se terminera pas en engueulade, comme les
autres.
Jamais deux sans trois, dit-on.
Pour l’instant, nous en sommes au dessert et nous passons un excellent
moment. Notre virée du jour a permis à Violette de comprendre à quel point
il m’importait de m’investir dans cette grossesse. Je suis heureux que nous
soyons parvenus à mettre chacun de l’eau dans notre vin. Maintenant que
nous nous apprêtons à accueillir un enfant, notre vie sera faite de
concessions pour que tout se passe au mieux.
Le ventre plein, nous migrons jusqu’au salon. Mathieu et Violette
s’emparent du canapé, tandis que je prends place dans le fauteuil Voltaire
qu’adore Otis. Ce dernier s’assoit sur un pouf, juste à côté de moi.
Instinctivement, ma main se pose sur sa nuque. J’ai besoin de le toucher, de
lui prouver que je ne lui ferai plus faux bond, désormais.
L’alcool aidant trois mecs comme nous, la discussion dévie sur
l’orientation sexuelle de Violette. Elle ne se démonte pas et répond à
quelques questions maladroites de ma part. J’ai envie d’apprendre à la
connaître. En dépit de son caractère de cochon, Vio’ est une femme
extraordinaire. Sa détermination m’épate.
— Je suis asexuelle et fière de l’être.
Avec ses joues rouges, on pourrait penser qu’elle a bu. Il faut croire que
notre euphorie déteint sur elle.
Otis se penche vers elle pour lui accorder un « high-five » en bonne et due
forme.
— Moi, je suis gay et fier de l’être !
Les deux meilleurs amis échangent un regard complice. J’aimerais
connaître une telle amitié un jour.
— Et moi, je…
Tous les regards se tournent vers moi, alors que je viens tout juste de
commencer à parler. Otis est pendu à mes lèvres, surpris.
Suis-je prêt à le dire à haute voix ? Est-ce que j’assume enfin ce que je
suis ?
Ces dernières semaines, malgré tout l’amour que me portait Otis, j’ai
ressenti le besoin d’en découvrir plus sur ma sexualité. Toute ma vie, j’ai
été attiré par des femmes.
Pourquoi est-ce différent aujourd’hui ?
— Je crois que je suis pansexuel.
Mathieu plisse le nez, visiblement perdu. Je me sens donc obligé
d’expliquer :
— Je me fiche du genre de la personne. Je… J’aime Otis pour ce qu’il est,
pas pour son sexe.
Mal à l’aise, le médecin passe une main sur sa nuque et opine du chef.
Comme j’ai utilisé le mot « aimer », le regard d’Otis devient brûlant sur
moi. Le silence qui s’abat entre nous est cuisant, j’aimerais disparaître pour
éviter cette gêne intense qui me submerge.
Heureusement, Mathieu ose un trait d’humour qui détend immédiatement
l’ambiance :
— Tu ne l’aimes pas pour son sexe… Parce qu’il a un petit zizi, c’est ça ?
Cet homme n’a pas quarante ans, c’est impossible.
Violette est morte de rire et Otis tente de contenir son sourire. Il se lève
d’un air faussement menaçant qui nous fait tous marrer :
— Michon ? Boucle-la !
Les deux échangent un regard amusé, puis mon homme revient s’asseoir
près de moi, sa main saisissant la mienne au passage. Dans ses yeux, je lis
un « Je t’aime » qui me terrifie autant qu’il me fascine.
— Moi je suis hétéro, déclare Mathieu. Enfin… j’imagine ?
Apparemment, ça fluctue ces conneries.
Son franc-parler est rafraîchissant. J’aime vraiment beaucoup ce type.
— Et si vous voulez tout savoir, je suis ambidextre !
Violette pose son front sur son épaule, hilare, puis Otis rétorque, pince-
sans-rire :
— Aucune envie de savoir ce que tu fais avec tes mains, Michon !
Il est déjà 2 h et nul doute que les voisins doivent nous détester pour nos
éclats de rire. J’observe ces trois personnes que je ne connaissais pas
quelques mois auparavant et qui ont pris tant de place dans ma vie. Je les
trouve rayonnants, intelligents, tolérants.
Soudain, je nous imagine avec un petit gars de trois ans sur le canapé, à
rire comme des baleines et à nous accepter tels que nous sommes.
Un enfant a-t-il besoin d’autre chose que de gens heureux et épanouis
autour de lui ? Des personnes qui, en dépit de leurs erreurs, se respectent, se
remettent en question, évoluent ?
Et si elle était là, la famille idéale que j’imaginais ?
Et si, aussi dysfonctionnelle soit-elle, cette famille était celle qu’il me
fallait ?
Chapitre 42

23 mars 2020 ~ Violette

Avec mon travail, la grossesse est de plus en plus difficile à supporter. J’ai
beau crier haut et fort qu’être enceinte n’est pas une maladie, je douille.
Cette semaine, j’ai fait un choix important pour la suite. J’ai décidé
d’écouter mon corps. Quand il me dira stop, je ne tenterai pas de me
prouver que je suis une Wonder Woman. Je m’arrêterai. Enfin, je crois.
J’aimerais bien réussir à tenir jusqu’au congé patho, ne serait-ce que pour
mes patients.
Toutefois, il y a des jours avec et des jours sans.
Aujourd’hui, je suis plutôt bien dans mes baskets. Bébé n’a pas trop la
bougeotte et la fatigue n’est pas pesante. Je tente seulement d’ignorer mon
dos qui hurle de douleur pour me concentrer sur la réunion de ce matin.
Mathieu est assis à ma diagonale, juste à côté de Cathy.
La peste et ses copines sont toujours un peu sur notre dos, mais elles
restent plutôt soft ces derniers temps. Il faut dire que notre directeur est aux
petits soins pour moi. Comme tous les collègues sont au courant désormais,
il prend de mes nouvelles et de celles du bébé dès que possible. Ça me fait
chaud au cœur, surtout si ça permet à Cathy et ses sbires de ne pas
m’emmerder.
Quand elle tourne la tête vers notre supérieur, Mathieu fait mine de vomir,
deux doigts à l’entrée de la bouche.
Quel gamin !
Je lui lance un clin d’œil, tandis que monsieur Sanspoil prend la parole. Il
passe en revue plusieurs patients et nous encourage à donner notre avis,
ainsi que des pistes d’amélioration.
Quand vient le tour de madame Piron – ma résidente préférée, soyons
honnête – Mathieu s’affaisse sur sa chaise, l’air las. Moi aussi je suis
crevée. J’aimerais bien que cette réunion se termine pour boire un chocolat
chaud. Et pour embrasser Mathieu, que je n’ai pas vu depuis trois jours.
— Madame Piron a été hospitalisée hier soir.
Cette révélation me souffle. Mat’ aussi. Il se redresse et sa voix rauque
résonne dans la pièce :
— Il s’est passé quoi ?
— Vous savez tous qu’elle a de plus en plus de mal à déglutir. De ce fait,
ses poumons sont en souffrance.
— Une pneumonie ? interroge Mathieu, l’air dépité.
Monsieur Sanspoil approuve d’un signe de tête attristé. On sait très bien
ce que ça signifie. C’est sans doute la fin…
— Hier, nous étions en effectif réduit et son état s’est dégradé
brusquement. Nous n’avions pas d’autre choix que de contacter le CHU.
Mathieu soupire fort, hoche la tête, puis quitte la pièce sans un mot, ses
affaires sous le bras. Notre directeur s’avance vers moi d’un pas décidé et
m’empêche de suivre mon beau docteur.
— Violette, j’ai parcouru les archives hier, et je n’ai trouvé aucune adresse
à contacter pour madame Piron, hormis celle de son compagnon décédé il y
a dix ans. Il faudrait que je lance une recherche pour trouver leurs éventuels
descendants, malheureusement le temps nous est compté.
J’arbore un petit sourire triste, comprenant ce que cela signifie.
— Elle n’en a plus pour longtemps, c’est ça ?
Ma question fait trembler monsieur Sanspoil. C’est dingue comme nous
nous attachons à nos patients.
— Quelques jours.
— Est-elle encore consciente ?
— Elle a quelques éclairs de lucidité, mais ceux-ci restent rares.
Mon cœur se soulève.
— Ça me dépite qu’elle finisse ses jours seule, soupiré-je.
Monsieur Sanspoil pose sa main sur mon épaule, ses lèvres ourlées d’un
sourire tendre.
— Personne ne vous empêche de lui rendre visite. Nous nous sommes
tous attachés à cette femme.
Je hoche la tête, puis nous quittons ensemble la salle de réunion. Avant de
recevoir mon premier patient en entretien, je cherche Mathieu dans son
bureau ; il n’y est pas. Je jette un coup d’œil à ma montre et constate que je
suis en retard.
Je verrai mon beau neurologue à la pause de midi, tant pis.

***
12 h 30.
Toujours pas de Mathieu en vue.
Je tente de le joindre sur son portable, je tombe sur sa messagerie. Je
pourrais retourner voir du côté de son bureau, mais je ne vais pas
abandonner Sonia, avec qui je déjeune. Je me contente donc de manger,
quelque peu perturbée, le nez rivé sur mon téléphone. Vers 13 h, celui-ci se
met à sonner, je saute dessus sous le regard amusé de ma collègue.
— T’es tellement accro, chuchote-t-elle.
Je rougis en portant mon portable à mon oreille :
— Je commençais à m’inquiéter.
— Cousin Machin est un peu en déprime, il m’a appelé à la rescousse tout
à l’heure, du coup je suis rentré manger avec lui.
Sa voix est lasse, j’espère que Mathurin n’a pas fait de connerie.
— Tout va bien ?
— Oui, t’inquiète.
C’est le genre de « oui, t’inquiète » qui me pousse à m’inquiéter,
justement.
— On prend notre pause ensemble cet aprem’ ? proposé-je, un sourire
dans la voix.
— J’ai beaucoup de travail aujourd’hui, je crois que j’aurai pas le temps
pour une pause.
Je masque ma déception comme je peux et me contente de répondre :
— Pas de souci, j’enchaîne les rendez-vous moi aussi de toute façon.
Nous raccrochons après un « à plus tard » des plus banals. Sonia me lance
un regard horrifié :
— Turbulences au paradis ?
Je pose mon coude sur la table et coince ma joue contre mon poing. Pour
être franche, je suis un peu blasée. J’ai l’impression que quelque chose
cloche et que ça n’a rien à voir avec Mathurin.
Mon long soupir dépité répond à Sonia.

***

Pour une fin mars, il fait particulièrement chaud. Près de 20° en ce début
d’après-midi. Mes mollets gonflent sous son bureau – foutue grossesse – et
mon dos est en compote. Afin de me dégourdir les jambes entre deux
patients, j’opte pour une petite balade dans les couloirs.
Peut-être que j’y croiserai Mathieu…
À la place du joli minois du neurologue, c’est le visage narquois de Cathy
qui apparaît. Je cherche à l’éviter, mais cette dernière semble avoir envie de
m’attaquer.
Quand se lassera-t-elle ?
— Tu nous diras un jour qui a eu assez de courage pour t’engrosser ?
Tout mon corps se tend. Mes poings se serrent en entendant sa voix
nasillarde. Je ne la supporte plus. Son attitude est intolérable.
Je ne suis pas d’humeur à l’écouter. Au contraire, entre mes maux de
grossesse et la « disparition » de Mathieu, j’ai envie de tout exploser autour
de moi.
C’est sans doute pour cette raison que je rétorque entre mes dents :
— Ton père, connasse.
Je n’ai pas parlé assez fort pour qu’elle comprenne, mais Cathy est assez
maligne pour savoir que je suis en train de l’insulter.
— Je ne t’ai pas bien entendue.
Mon sourire crispé lui répond. Si je ne me retenais pas, je lui ferais avaler
sa langue.
— Tu me fatigues, Cathy.
— Ah ouais ? Tout le monde pense comme moi, pourtant. Ils sont juste
trop lâches pour te le dire en face.
— Ou peut-être assez intelligents pour ne pas blesser volontairement les
autres.
Cathy prend un petit air de sainte nitouche qui ne lui va pas du tout.
— Oh, je t’ai blessée, ma pauvre Violette ?
Je ferme les yeux une demi-seconde pour ne pas lui foncer dessus et lui
arracher la tête. Lorsque je les rouvre, monsieur Sanspoil s’avance dans le
couloir. L’infirmière ne le voit pas arriver, elle continue de déverser son
venin :
— En plus d’être frigide, tu es une petite nature, alors ? Incapable
d’encaisser une toute petite remarque de rien du tout.
Je jette un œil par-dessus l’épaule de Cathy pour jauger la réaction du
directeur. Il me paraît impassible, bien que sa mâchoire soit tendue.
Monsieur Sanspoil approche un peu plus et se poste entre moi et
l’infirmière.
— Mademoiselle Bagot. Dans mon bureau.
Cathy blêmit à vue d’œil. Je pourrais m’en contenter. Toutefois, je reste
de marbre, sidérée que ça ait pu aller aussi loin.
— Je peux savoir pourquoi, monsieur Sanspoil ?
Même face au grand patron, elle ne se démonte pas. J’hallucine.
Monsieur Sanspoil semble perdre patience.
— Ça fait des mois que madame Fleury m’alerte sur votre comportement
envers les patients de notre unité. Je commence à regretter de ne pas en
avoir tenu compte avant.
Cette fois, Cathy semble se liquéfier. Elle me lance un regard glacial, puis
suit le directeur sans un mot.
***

Il est déjà 18 h 30 quand je quitte le travail, épuisée. J’ai un mal de dos


incroyable, faute à mon fauteuil de bureau inadapté à ma condition de
femme enceinte. En me rendant à ma voiture, je m’étire histoire de faire
déguerpir quelques douleurs.
Avant de démarrer, je jette un œil à mon portable et constate amèrement
que je n’ai aucune nouvelle de Mathieu. Je suis passée devant son bureau en
partant, mais celui-ci était déjà fermé. Il doit être rentré auprès de Mathurin,
j’imagine.
Comme les visites à l’hôpital se terminent à 20 h, je décide de me rendre
au chevet de madame Piron. Je m’en voudrais de ne pas la voir une dernière
fois. Certains diraient que j’entretiens une relation trop proche avec mes
patients, mais je m’en fous royalement.
Comment pourrais-je être insensible au décès de ces personnes que je
vois chaque jour ?
C’est impossible.
À l’accueil, la secrétaire me demande qui je suis vis-à-vis de madame
Piron.
— Je travaille à l’EHPAD des Oliviers. Elle est ma patiente depuis
plusieurs années, je…
La femme hoche la tête d’un air compatissant, puis me donne son numéro
de chambre. Une fois arrivée à la porte, je frappe pour signaler ma
présence. Ça m’étonnerait qu’elle soit en mesure de me répondre, mais ça
reste normal de faire preuve de politesse, non ?
J’entre à pas feutrés, le cœur douloureux. Je sais que madame Piron est
dans un sale état, sans doute reliée à un tas de fils.
Tout mon corps se fige quand je remarque qu’une autre personne est
présente dans la pièce.
— Mathieu ?
Son dos se noue à vue d’œil quand il entend ma voix. Je m’avance
doucement, intriguée par sa présence. Je le sais proche de ses patients, lui
aussi. Pas au point de leur rendre visite à l’hôpital malgré tout.
Lorsque j’arrive à son niveau, je constate que son visage est ravagé par les
larmes. Elles coulent en cascade le long de ses joues, et mon arrivée semble
accentuer ses sanglots. Il laisse tomber sa tête entre ses mains, saccagé par
la tristesse. Quant à moi, je reste bloquée à un mètre de lui sans savoir
comment réagir. Je ne l’ai jamais vu dans un tel état, et surtout, je ne
comprends pas ce qui lui arrive.
Madame Piron ne respire plus seule, une machine le fait à sa place. Un
sourire triste se plaque sur mon visage quand je constate qu’elle semble
apaisée.
J’approche une chaise de celle de Mathieu et attrape ses doigts pour les
lier aux miens. Il s’autorise enfin à relever la tête, le regard plus larmoyant
que jamais. J’ai des tas de questions à lui poser, cependant j’appréhende les
réponses. Ses larmes ne sont pas anodines, même si je peine à établir le lien
entre la condition de madame Piron et sa tristesse.
Mathieu serre un peu plus fort ma main, comme pour se donner du
courage.
— Mireille… Madame Piron… c’est…, murmure-t-il, mal à l’aise. C’est
ma mère.
Mes yeux s’écarquillent sous le choc. Comment ai-je pu passer à côté de
ça ?
Dans mon cerveau, c’est la tempête. Je me souviens de toutes ces fois où
seul Mathieu a pu la réconforter, ainsi que le regard tendre qu’elle lui
portait.
Oui, c’était peut-être logique. Pourtant, même si tous les indices étaient
sous mon nez, je n’ai rien vu.
Je ne m’attendais pas à une telle annonce. De nombreuses questions me
brûlent les lèvres. Pourquoi a-t-il dissimulé leur lien de parenté ? Comptait-
il me le cacher encore longtemps ? Quelle relation entretient-il avec sa
mère ?
Toutefois, les seuls mots qui quittent ma bouche sont :
— Je suis désolée, Mathieu.
Le sourire mélancolique qu’il m’adresse me fait fondre. Je me penche
pour l’enlacer, il accueille mon câlin comme une bénédiction.
Mathieu sanglote sur mon épaule un long moment. Moment durant lequel
les mots sont inutiles. En dépit des interrogations qui me ravagent le
cerveau, je veux lui offrir la possibilité de pleurer dans mes bras. J’aimerais
que les confidences viennent de lui, je ne tiens pas à forcer sa parole.
Quand il rompt notre étreinte, il pose sa main sur ma joue avec un air plus
amoureux que jamais.
— Merci d’être là. Tu es une professionnelle incroyable, Violette.
Tellement bienveillante, tellement investie. Tes patients ont de la chance de
t’avoir. Maman t’adorait.
Parler d’elle au passé, alors que son cœur bat toujours, est étrange.
Néanmoins, je sais que Mathieu a raison. C’est une question d’heures
maintenant.
— Vous avez parlé de moi tous les deux ? le taquiné-je.
Malgré ma moue malicieuse, le regard de mon beau docteur reste sombre.
— Dans ses rares moments de lucidité, oui. Je lui rendais visite le plus
souvent possible, mais personne ne s’est douté de notre lien de parenté. J’ai
fait en sorte que mon nom n’apparaisse jamais dans les dossiers médicaux.
Il n’était pas difficile de me retrouver, à l’état civil ou sur internet, et
pourtant personne n’a pris le temps de me rechercher. Parce que c’est bien
connu… à l’EHPAD on court après le temps. Et moi ça m’allait plutôt bien.
Je gardais un œil sur maman sans souci.
J’ai du mal à comprendre sa logique.
— Mais… Pourquoi ?
Mathieu ricane.
— Maman a eu ses premiers symptômes à quarante ans. J’en avais huit.
J’ai grandi avec l’envie de trouver un remède pour la soigner. J’ai évolué au
rythme de ses absences. Parfois, elle ne me reconnaissait plus. Moi, son
propre fils. Papa l’a portée à bout de bras, a tout fait pour ralentir la
progression de la maladie. Et puis un jour, alors que maman fêtait ses
soixante ans, il a consenti à lâcher prise et l’a inscrite à l’EHPAD. Deux ans
plus tard, je postulais au poste de neurologue de l’unité Alzheimer. Je ne
voulais pas que les gens me prennent en pitié ou pensent que je lui
accordais un traitement de faveur pour les essais expérimentaux. J’ai
préféré que ça ne se sache pas pour cette raison. Et aussi parce que ça me
permettait de prendre du recul.
Mes sourcils froncés le font sourire.
— C’est hyper égoïste, mais la considérer comme une patiente lambda
m’aidait à mettre de la distance entre elle et moi.
Il baisse les yeux, honteux.
— Entre sa maladie et moi, surtout. Tu sais bien… Alzheimer est un enfer
pour les proches. Papa l’a payé de sa vie.
Derrière sa carapace de lourdaud blagueur se cache un petit être
inoffensif, fondamentalement aimant et bienveillant. Je suis heureuse
d’avoir envoyé valser mon ressentiment et de l’avoir laissé m’approcher.
— Qu’est-il arrivé à ton père ? demandé-je, la voix légèrement
tremblante.
Le regard de Mathieu se pose sur la silhouette chétive de sa mère.
— Trois mois après avoir fait entrer ma mère à l’EHPAD, il est décédé.
Crise cardiaque. Encore aujourd’hui, je suis certain que toutes ces années en
tant qu’aidant l’ont épuisé.
Mon instinct me pousse à me blottir une nouvelle fois contre lui. Il
m’accueille sans ciller, me serrant fort entre ses bras. Je me demande qui
console l’autre en cet instant. Nous restons dans cette position pendant de
longues minutes, le souffle court.
— Maman détestait Céline, mon ex. Elle a toujours dit que je méritais
mieux. Mais moi, je pensais qu’elle déraillait, alors je ne l’ai pas écoutée.
De toute façon, j’étais fou amoureux d’elle, il aurait fallu m’arracher le
cœur pour que je consente à détourner le regard de Céline.
Je ne vois pas son visage, fourré dans mon cou, mais je devine son
amertume lorsqu’il évoque celle qui lui a fait tant de mal.
— Quand je lui ai annoncé qu’on était ensemble toi et moi, elle a souri
comme elle ne l’avait pas fait depuis des années. Comme si la maladie avait
disparu. Ensuite, elle a attrapé mes mains et a soufflé : « Excellent choix,
mon biquet ». Ça faisait une éternité qu’elle ne m’avait pas appelé ainsi.
C’était dingue.
Je me détache de Mathieu pour poser mes lèvres sur son front. Très vite, il
redresse la tête pour s’emparer de ma bouche en un baiser intense qui me
retourne le ventre. Le sentiment qui crépite dans ma poitrine est
indescriptible.
Je suis dingue de cet homme.
Quand ses yeux rencontrent les miens, je devine toute sa souffrance
malgré ma présence.
— L’autre jour, Louison m’a dit que son père était « à moitié mort » et…
c’est ça en fait. Maman a été à moitié morte toutes ces années. Bientôt, elle
sera juste… morte.
Je me demande ce qui a pu arriver au père de Louison, mais je ne pose
aucune question. Pour l’instant, je préfère laisser ma tête reposer sur
l’épaule de Mathieu, alors que nous portons tous deux un regard tendre sur
sa mère allongée à nos côtés. Nos mains liées, nous restons à son chevet
pendant plus d’une heure sans un mot.
J’accorde mon soutien à Mathieu, coûte que coûte.
C’est ça aussi, l’amour.
Chapitre 43

18 avril 2020 ~ Otis

— Tu sais que le bébé fait désormais la taille d’une pastèque ?


Mon annonce n’a pas l’effet escompté. Je pensais que Louison serait
choqué, cependant il se contente d’opiner du chef, les yeux dans le vague.
Ce soir, nous avons décidé d’aller au restaurant en amoureux. Je ne suis
pas un habitué de ce genre de sortie. En général, je fuis avant de pouvoir
vivre ces trucs romantiques.
Avec mon bel Apollon, ça ne me gêne pas, bien au contraire. C’est
toujours un bonheur de me montrer en sa compagnie. Je suis fier qu’il
accepte d’être vu avec moi, après tout ce qu’il a traversé au niveau
identitaire.
Parfois, j’ai même l’impression qu’il est plus à l’aise que moi en public. Il
faut dire que j’ai toujours fait en sorte d’être discret sur mon orientation
sexuelle à cause de mon métier.
Bien que je sois à la retraite, je ne ferai pas de coming out à la presse.
Violette dit que ça pourrait aider d’autres jeunes à s’assumer. Pour ma part,
j’y vois juste une occasion de me prendre des jets de pierres.
Louison plisse le nez et me dévisage d’un drôle d’air.
— Tu es quand même hyper investi dans cette grossesse, Otis.
Je hausse les épaules.
— Ouais, peut-être… C’est ma meilleure pote, quoi.
Rien de plus normal, non ?
Pourtant, quelque chose paraît travailler Louison… Il trifouille son
assiette avec sa fourchette sans rien manger, avant de dire, mal à l’aise :
— Ça commence à faire un petit moment qu’on se…
— … qu’on se tripote ?
Louison roule des yeux avec un sourire en coin. C’est lui le plus mature
de nous deux.
— Qu’on se fréquente, explique-t-il.
J’acquiesce d’un signe de tête, me demandant où il souhaite en venir.
— Je crois qu’on peut dire que c’est sérieux entre nous, non ?
Sa question me laisse coi. Les lèvres entrouvertes, je mets un temps fou à
répondre. Moi et l’engagement, ça fait toujours deux.
— Euh… Oui. J’imagine.
L’hésitation dans ma voix ne semble pas l’atteindre ; il me connaît.
— Tout ça pour dire que dans quelques mois, je vais devenir papa, et que
concrètement, si ça dure entre nous, tu es susceptible de devenir une sorte
de… « beau-papa », tu vois ?
Oh mon dieu.
J’y ai souvent pensé, mais l’entendre ainsi formulé me soulève le cœur.
— C’est mort Louison, tu te démerderas avec ses couches. C’est ton
gamin.
Il pince les lèvres pour ne pas exploser de rire. Mon air bougon est factice,
il en a parfaitement conscience. Pour lui, je change toutes les couches qu’il
veut.
Et avec le sourire.
— C’est juste que…, répond-il, un peu plus sombre. Je veux que tu aies
conscience de tout ça. Je sais que tu n’es pas très « enfant » et je ne veux
pas t’imposer quelque chose que tu ne souhaites pas. Mais c’est lui et moi,
ou c’est rien, tu comprends ?
— Lui comme dans individu doté d’un pénis ?
Louison éclate de rire.
— Non. « Lui » comme dans « le bébé ».
— Il a un pénis, c’est sûr. Je me languis d’avance de lui apprendre à
boxer.
— Violette te détesterait pour dire un truc pareil.
— Pourquoi ?
— Parce qu’une fille aussi, ça peut faire de la boxe.
Mon beau docteur a changé. J’aime à croire qu’il est plus ouvert d’esprit,
plus tolérant. Un large sourire s’affiche sur mes lèvres.
— Tu as raison. On ne boxe pas avec son pénis, après tout.
Nous rions à l’unisson, heureux d’être sur la même longueur d’onde.
Tout à coup, Louison s’arrête et m’observe d’un regard pénétrant qui me
fait frissonner. J’ai la sensation qu’il aspire mon âme ; c’est à la fois
déroutant et grisant.
J’adore ça.
— Otis ?
Je m’attends au pire. Je souffle un « oui » du bout des lèvres.
— Je t’aime.
C’est lancé comme ça, entre le plat de résistance et le dessert, et ça me
donne envie de chialer. Parce que ces mots-là sont difficiles à prononcer ;
ils me ramènent sans cesse à Geoffrey, le premier homme que j’ai aimé et
qui m’a pulvérisé le cœur. Je reste donc à regarder Louison comme s’il
venait de dire une grosse bêtise. Il s’agite sur sa chaise et balaie du vent
avec ses mains devant son visage, les joues rouges.
— Oublie, Otis ! S’il te plaît, oublie ce que je viens de dire.
J’essaie d’intervenir, mais il ne m’en laisse pas l’opportunité, le regard
fuyant :
— C’est juste que j’étais en train de t’imaginer donner des cours de boxe
à mon fils et ça m’a fait un peu dérailler, alors oublie. C’était rien, OK ?
Louison est adorable quand il panique. C’est impossible de ne pas l’aimer.
— Ton fils ?
Lorsqu’il se rend compte de sa bourde, il prend sa tête entre ses mains,
dépité.
— Oh merde, oh merde, oh merde ! Violette va me tuer.
Il répète en boucle ces paroles, et moi ça me fait marrer. Parce que Vio’
n’en saura jamais rien, je sais tenir ma langue.
À travers la table, j’attrape les doigts de Louison et l’encourage à me
regarder droit dans les yeux.
— Louison, arrête, c’est rien… Louison, s’il te plaît.
Rien n’y fait. Il continue de marmonner des choses incompréhensibles,
embarrassé.
— Louison ! répété-je avec plus d’autorité.
Il ne m’écoute pas pour autant, alors je serre un peu plus fort ses doigts
avant de dire :
— Je t’aime.
Il se pétrifie sur place, les yeux grands ouverts. Je crois que je l’ai perdu.
On dirait qu’il s’est arrêté de respirer.
— Je t’aime, répété-je du bout des lèvres.
Louison lève la main et hèle un serveur sous mon regard empli
d’incompréhension.
— L’addition s’il vous plaît !
— Tu ne veux pas de dessert ? lui demandé-je, surpris.
Lui qui était pressé de commander une tarte au citron meringuée… Il faut
croire que ma déclaration lui a coupé l’appétit.
Lorsque le serveur file chercher notre note, Louison se penche vers moi,
le regard brillant.
— Mon dessert ce soir… C’est toi.
Mon cœur rate un battement et mon bas-ventre se crispe un court instant.
Cet homme est un tentateur né. Tandis qu’il règle la note et m’entraîne à
l’extérieur du restaurant, je suis comme déconnecté.
À peine sommes-nous dehors qu’il m’encourage à courir vers une ruelle
déserte. Il me plaque avec force contre le mur et me vole un baiser brûlant.
Son corps pressé contre le mien réveille tout le désir que j’ai pour lui. Je
suis certain qu’il le ressent et s’en amuse.
Son bassin se frotte toujours un peu plus à moi pendant qu’il m’embrasse
avec frénésie. Ses mains deviennent aventureuses, beaucoup trop pour le
commun des mortels. Je succombe sous ses doigts, sous son impatience non
dissimulée. Je pourrais l’autoriser à me faire l’amour ici, sans aucun souci.
Le bougre ne l’entend pas de cette oreille, il m’abandonne alors que je
suis tout pantelant et plus excité que jamais. Comme si de rien n’était, il
attrape mon poignet pour que nous reprenions la route jusqu’à ma voiture.
À chaque endroit un peu plus calme, il se colle à moi, m’offre des baisers
fiévreux pour faire monter la pression.
Je ne tiendrai jamais jusqu’à chez lui, c’est une évidence.

***

25 avril 2020 ~ Violette

— O’ ? Tu veux pas me masser le dos ?


Mon meilleur pote roule des yeux et secoue la tête.
— Demande à Michon.
— Il passe la soirée avec son cousin.
— Violette… Je ne suis pas masseur.
— Non, mais tu es comme mon frère, alors bon…
Ma vanne pourrie le fait écarquiller les yeux.
— Tu viens vraiment de faire une blague avec le mot « masseur » ? Tu
vieillis mal, ma bichette.
Je pince les lèvres pour ne pas éclater de rire.
— C’est la douleur qui me fait délirer, je crois…
J’arbore une petite moue de chien battu qui le fait céder en un claquement
de doigts.
— Juste cinq minutes, alors…
Je m’allonge comme je peux sur le ventre, malgré mon bidon de plus en
plus proéminent. Avec Sonia, nous avons de nouveau fait les boutiques pour
me trouver des robes printanières. J’arbore donc fièrement mon bidon à qui
veut le voir.
Surtout à Cathy qui n’ose plus rien dire depuis qu’elle a reçu un blâme.
Je pose ma tête sur un coussin au moment où mon téléphone m’annonce
une nouvelle notification.
Le portable à côté de mon nez, je tente de consulter le message. Otis râle
dans mon dos :
— Si tu continues à gigoter, je ne vais pas réussir à te masser, hein. On
dirait une anguille qui frétille.
Je ne l’écoute plus. Mes yeux et mon attention sont happés par l’écran de
mon smartphone.
Oh bordel !
Mon cœur bat à tout rompre et je continue de gesticuler pour me retrouver
sur le dos, le visage d’Otis juste au-dessus de mon bidon. Il comprend tout
de suite que quelque chose cloche.
— Tes yeux sont globuleux. C’est mauvais signe.
— C’est la merde, O’.
Il décale mes jambes pour s’asseoir sur le canapé. Le portable sur le cœur,
je dois arborer une mine horrifiée. Forcément, Otis s’inquiète :
— C’est à propos du bébé ?
Je secoue frénétiquement la tête, mon meilleur ami soupire de
soulagement.
— Alors quoi ?
Comment je suis censée lui annoncer ça, moi ?
J’appréhende sa réaction, ça risque de le mettre dans tous ses états.
— Otis, je…
Il comprend que la réponse se trouve sur mon téléphone, alors il me
l’arrache des mains dans un geste trop vif pour que je puisse l’en empêcher.
— J’ai mis une alerte sur ton nom, et je viens d’avoir une notification…
Ma voix tremblante l’inquiète, il s’empresse de déverrouiller mon
portable, il connaît chacun de mes mots de passe.
Quand son visage se pare d’un masque sombre et que ses iris verts
perdent de leur lumière, je sais qu’il a lu l’article.
Je me redresse sur les coudes, prête à accueillir ses effusions de colère.
Pourtant, Otis reste silencieux. Beaucoup trop silencieux. Ses yeux rivés sur
l’écran, il semble figé. Stupéfié.
— Parle, Otis.
— Qu’est-ce que tu veux que je dise ?
Il se lève en laissant mon portable sur le canapé. Je n’y réfléchis pas à
deux fois, je bondis à sa suite pour me glisser dans son dos. Mes bras
entourent sa taille et mon nez chatouille son cou.
— Ne te referme pas comme une huître, O’. Pas avec moi, s’il te plaît.
Lorsqu’il se retourne, ses yeux sont tout humides, ça me donne envie de
chialer aussi. Je suis en train de devenir aussi sensible que lui, ces derniers
temps.
— Tu sais quoi ? Je m’en fous de cet article.
J’en doute…
Il m’abandonne une nouvelle fois pour aller chercher mon téléphone.
Quand il revient, il le plante sous mon nez.
— Elle est belle cette photo, non ?
J’approuve d’un signe de tête et d’un sourire. Sur ce cliché, Otis et
Louison s’embrassent au détour d’une ruelle ; l’amour qui s’en dégage est
magnifique.
Si le tabloïd qui met la sexualité d’Otis en pâture a opté pour quelque
chose de sobre au niveau du titre, le contenu flirte avec l’homophobie
masquée. Pire, les commentaires sont clairement haineux. Otis se fait
démolir pour ce qu’il est. Et ça, ça fait plus mal que tous les coups qu’il a
pris durant sa carrière.
— Je vais demander un droit de réponse, insiste-t-il.
— Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée, O’. Laisse couler. Tu
l’as dit toi-même, tu t’en fous.
— Je me fiche de ce que les gens pensent, oui. Mais quand je vois les
commentaires, je me dis que le monde n’est pas près de changer si l’on
reste tous silencieux. Le monde du sport est encore homophobe, Vio’. Je ne
prétends pas pouvoir changer les choses, mais j’aimerais au moins avoir
mon mot à dire.
À nouveau, je me blottis contre mon meilleur ami. J’en oublie mon mal de
dos.
— Tu sais que je suis fière de toi ?
Otis ricane dans mon cou.
Louison l’a changé. En bien.
Et je l’aime toujours autant.

***

30 avril 2020 ~ Otis

J’ai gardé de nombreux contacts dans le monde de la boxe. Mon ancien


attaché de presse s’est empressé de m’appeler dès qu’il a eu vent de
l’article. J’ai été soulagé quand il m’a dit qu’il me soutiendrait coûte que
coûte, et qu’il était prêt à me dégoter toutes les interviews possibles.
Ce qu’il a fait.
C’est pour cette raison que je me retrouve sur un plateau de télé, pour
intervenir dans une émission sportive. L’accueil réservé par les
chroniqueurs n’est pas des plus chaleureux, mais il n’est pas désagréable
non plus. Je les sens sur la réserve.
Il faut dire que cette semaine a été compliquée pour moi. J’ai été obligé de
fermer mes comptes sur les réseaux sociaux pour ne pas avoir à supporter
ce flot de haine qui se déversait sur mes épaules. Tout du long, Louison a
été présent, et à aucun moment il ne s’est placé en victime, alors que lui
aussi était sur cette photo. Je sais que ça a été difficile à l’hôpital, que
certains de ses collègues n’ont pas été tendres.
Foutu monde de merde.
Mais nous sommes prêts. Prêts à affronter ça. Ensemble.
Juste avant d’entrer sur le plateau, je reçois une ribambelle de SMS de
Violette, Louison, mais aussi Mathieu. C’est marrant, ça me donne
l’impression d’appartenir à une famille.
L’un des techniciens m’annonce mon intervention imminente. Le stress
monte petit à petit, mais j’ai tout préparé dans ma tête.
L’un des animateurs me présente aux spectateurs, je ne peux plus reculer.
Après une grande bouffée d’air frais, j’avance le plus assurément possible.
J’ai la sensation que le mot « tapette » clignote sur mon front, et en même
temps, je m’en fous royalement. J’aurais dû débarquer avec un tee-shirt arc-
en-ciel pour les emmerder un peu plus.
— Bonjour, Otis Baron, c’est un plaisir de vous accueillir parmi nous.
Le regard de l’animateur me semble aimable, c’est toujours ça de pris.
— Merci de m’accueillir.
— Nous sommes ici pour évoquer un thème particulièrement tabou dans
le monde du sport, à savoir l’homosexualité. La semaine passée, un
magazine people a fait un article vous concernant où nous apprenions votre
relation avec un homme. Depuis, les commentaires ne cessent de pleuvoir
vous concernant, vous avez même été en top tweet le week-end dernier.
Whaou, quel exploit…
— J’aurais préféré être en top tweet pour mes résultats sportifs.
Malgré ma remarque acerbe, je conserve un sourire de circonstance.
— Vous avez donc demandé un droit de réponse suite à cet article et nous
sommes ravis de vous donner la parole.
Allez, Otis, c’est à toi !
L’animateur m’accorde un délicat sourire et son regard tente de
m’insuffler le courage suffisant pour me lancer. Je puise ma force dans son
attitude bienveillante et m’éclaircis la gorge avant de parler :
— Les commentaires dont vous parlez ne sont pas tolérables.
Aujourd’hui, l’homophobie est punie par la loi. Pourtant, protégés derrière
leurs ordinateurs, certains se permettent de faire preuve d’une intolérance
qui me débecte. J’osais espérer qu’en 2020 les mentalités évolueraient.
Visiblement, c’est peine perdue. Sous couvert de vannes vaseuses, certains
se montrent abjects. Le monde du sport est encore plus fermé d’esprit que je
ne le pensais. Si je témoigne sur votre plateau, c’est uniquement dans
l’espoir que la jeune génération remonte le niveau. Je prie pour que les
sportifs homosexuels n’aient plus à se cacher comme je l’ai fait durant toute
ma carrière.
Lorsque j’ai terminé le premier round, l’homme qui me fait face m’offre
un large sourire qui m’encourage à poursuivre :
— L’homophobie est partout et elle recouvre de nombreux visages. Au
final, je remercie la personne qui a pris cette photo de moi et mon
compagnon à mon insu. Cela m’a fait prendre conscience de la chance que
j’ai d’être entouré par des personnes qui m’aiment comme je suis et me
soutiennent.
— Êtes-vous heureux, Otis Baron ?
Je ne me suis jamais posé la question, mais la réponse est évidente.
— Je suis en couple avec un homme formidable, et nous allons être papas.
Enfin surtout lui, mais c’est une autre histoire.
Bon sang, qu’est-ce que je baragouine ?
— Je suis plus heureux que je ne l’ai jamais été. C’est tout ce que je
souhaite aux jeunes espoirs du sport homosexuels, bisexuels, asexuels,
transgenres, non-binaires…
Mon interlocuteur approuve mes propos et les commente :
— Votre bonheur est le plus important. J’ai suivi votre carrière de près et
je peux dire qu’aujourd’hui, je vous sens apaisé et revigoré.
— C’est le cas.
Nous échangeons un regard complice qui me détend un peu plus. Le
monde du sport n’est peut-être pas totalement perdu, après tout.
— Est-ce que vous souhaitez désormais vous ériger en tant que porte-
parole de la communauté LGBT ?
Sa question me fait sourire. Si je peux aider les jeunes, pourquoi pas, mais
je ne suis pas sûr d’avoir les épaules assez larges pour porter une telle
cause.
— Je ne suis porte-parole de rien hormis de la tolérance.
Je crois que si mon interlocuteur le pouvait, il me ferait un high five.
Hélas, il reste dans son rôle et nous continuons d’échanger durant plusieurs
minutes. Notre poignée de main est amicale lorsque je quitte le plateau.
Certains techniciens viennent me féliciter et me soutiennent que ma parole
est importante, qu’elle changera peut-être quelque chose pour certains
jeunes. Je l’espère sincèrement.
Le maquilleur m’enlève la couche de fond de teint épaisse qu’il m’a mise
avant de participer à l’émission, alors que mon téléphone m’annonce un
nouveau message de Louison.
✉ LOUISON ~ Alors comme ça tu vas être papa ?
Je lève les yeux au ciel, tandis que le maquilleur déguerpit.
De mon intervention, mon mec ne retient que ça.
✉ OTIS ~ Toujours pas pour les couches, par contre.
✉ LOUISON ~ Tu es inspirant, Otis… Et je t’aime.
Mon cœur bat à tout rompre dans ma poitrine quand un nouveau SMS me
parvient.
On ne l’arrête plus, ce Louison…
Mais ce n’est pas lui. Le prénom de l’expéditeur me surprend.
✉ ALBAN ~ Je viens de voir ton intervention à la télé et je voulais juste
m’excuser, en fait. J’ai agi comme un con jaloux. Je pensais qu’en prenant
cette photo, tu allais criser. Je n’avais pas capté que c’était sérieux avec ce
mec et… désolé, quoi. J’espère que tu me pardonneras, c’était pas cool de
ma part.
Je tombe des nues.
C’est donc Alban qui a vendu le cliché aux journalistes. Je n’y avais pas
pensé une seule seconde.
Je reste longuement à regarder mon téléphone sans savoir quoi répondre.
Après plusieurs secondes de réflexion, mes doigts courent sur l’écran.
✉ OTIS ~ Merci Alban.
La réponse ne se fait pas attendre.
✉ ALBAN ~ Merci, sérieux ?
✉ OTIS ~ Je n’aurais jamais eu le cran d’avouer ça moi-même. Alors
merci de l’avoir fait pour moi. Je suis plus épanoui que je ne l’ai jamais été
et je sais aujourd’hui que je n’ai pas à culpabiliser pour ça.
Alors que je m’apprête à quitter les lieux, le smartphone vibre encore.
✉ ALBAN ~ Sois heureux, Otis.
Je souris à mon portable. Je le suis déjà.
Heureux. Quel joli mot.
✉ OTIS ~ Toi aussi, Alban.
La main sur la poignée de la loge, je prends conscience que je n’ai
toujours pas répondu à Louison, je m’empresse donc de corriger cette
erreur.
✉ OTIS ~ C’est toi qui m’inspires, Louison.
Chapitre 44

2 mai 2020 ~ Louison


Et merde, je suis à la bourre ! Ma garde s’est éternisée, et je n’ai même
pas eu le temps de prendre une douche.
Lorsque j’arrive à la maternité, je n’ai pas les yeux en face des trous. Ça
fait une éternité que je n’ai pas dormi, et les cas auxquels j’ai été confronté
à l’hôpital m’ont mis le moral en berne. J’ai rapidement jeté un coup d’œil à
mon reflet dans le rétroviseur intérieur de la Fiat Panda ; ce n’est pas
glorieux.
Je frappe timidement à la porte et pénètre dans la pièce. Mon regard se
pose tout de suite sur Violette, assise en tailleur sur un tapis de gym.
Au lieu de me laisser entrer en toute discrétion, la femme qui donne le
cours m’interpelle avec une moue agacée :
— Et vous êtes ?
— Beaucoup plus aimable que vous, c’est certain.
Lorsque je me rends compte de mes propres paroles, je pince les lèvres.
La fatigue me fait dérailler. J’arbore un petit air désolé, alors que Violette se
couvre la bouche pour pouffer de rire.
— Louison. Je suis Louison.
La sage-femme hausse un sourcil irrité. Je tente un sourire adorable, mais
rien n’y fait, elle me dévisage comme si elle allait me bouffer en carpaccio.
— C’est mon…, commence Violette en levant la main.
Elle s’arrête quand elle constate qu’elle ne sait pas comment me qualifier.
Je choisis donc de terminer sa phrase à sa place :
— C’est moi qui ai planté la graine.
J’espérais au moins détendre l’atmosphère pesante avec ma vanne. Ça ne
fonctionne pas sur tout le monde, mais certaines personnes lâchent un petit
rire. C’est toujours ça de gagné.
Je m’assois à mon tour sur le tapis et dépose une bise sur la joue de la
belle blonde qui porte mon enfant. Elle ne me reproche pas mon retard, elle
se contente de sourire avec tendresse. Je tente d’ignorer certains regards
rivés sur notre couple atypique, même si c’est compliqué.
Comme le cours ne reprend pas, je toussote :
— Je peux vous donner ma photo à la fin du cours si mon visage vous
passionne autant. Sinon, on peut juste commencer, non ?
Mon sarcasme énerve un peu plus la sage-femme dont la mâchoire est si
serrée qu’elle pourrait se briser en mille morceaux. Tous les couples
finissent par reporter leur attention ailleurs, tandis que Violette me chuchote
à l’oreille, un brin moqueuse :
— Tu es d’une humeur de chien. J’adore ça.
Je lui lance une grimace complètement immature qui la fait rire. Le cours
débute enfin ; nous faisons un tour de tapis pour que chacun se présente.
Lorsque c’est à nous, nous évitons de nous attarder sur notre cas, histoire de
protéger leurs oreilles bien-pensantes.
Et de nous préserver, aussi.
La sage-femme nous explique les différentes étapes de la grossesse,
j’épate tout le monde de par mes connaissances pointues. Je me garde bien
de leur dire que je suis interne en médecine.
— Durant ces séances, vous allez apprendre à entrer en communication
avec votre bébé. Je trouve important de créer une réelle relation à trois, pour
donner à votre enfant un sentiment de sécurité intérieure.
Le regard de Violette me brûle. Quand je croise ses beaux yeux gris et son
sourire en coin, je comprends qu’elle n’a pas choisi ce cours en particulier
pour rien. Elle souhaite sans doute me prouver qu’elle m’accepte désormais
à part entière dans la vie de notre futur enfant.
Tant mieux ! Je ne suis pas près de démissionner.
Je n’écoute plus vraiment ce qu’il se dit. Un sentiment de bien-être et de
satisfaction m’envahit.
Je vais être papa. Pour de vrai.
— Le chant prénatal est une façon merveilleuse d’entrer en
communication avec son enfant in utero.
Peu à peu, je reviens dans la pièce et prends conscience de ce que raconte
la sage-femme. Est-elle en train d’insinuer que je vais devoir chanter devant
une palanquée d’inconnus pour établir le contact avec un fœtus ?
C’est mort.
À mes côtés, Violette ricane, consciente de mon soudain embarras. Je n’ai
aucune envie de pousser la chansonnette.
Le cours commence par des exercices de respiration tout à fait à ma
portée. Je dois ensuite me positionner en tailleur derrière ma… ma quoi
d’ailleurs ? Ma partenaire ? La mère de mon enfant ? Je ne sais plus
comment l’appeler.
La sage-femme encourage les papas à poser leurs mains sur le ventre de
leur compagne, ce que je fais, un peu maladroitement cependant.
J’ai connu Violette de manière beaucoup plus intime, et pourtant, je suis
intimidé par cette proximité. Heureusement, Violette me dépassant d’une
bonne tête, mon visage rouge est dissimulé derrière ses larges épaules.
— T’es sûre qu’il y a quelque chose là-dedans et que t’as pas juste mangé
trop de Mc Do ? blagué-je à son oreille. Ça ne bouge pas d’un poil.
Violette pouffe discrètement pour ne pas gêner la concentration des autres
couples.
Je suis tout de même un peu déçu de ne pas sentir le bébé s’agiter.
J’aimerais beaucoup qu’il donne ne serait-ce qu’un minuscule micro coup
de pied.
C’est trop demander ?
— Nous allons passer aux vocalises, précise la sage-femme.
Je me cache un peu plus dans le dos de Violette histoire de ne pas attirer
l’attention. J’ai l’impression d’être en cours et de tout faire pour éviter
d’être interrogé par le prof.
— Louison ? Vous êtes avec nous ?
Violette se décale afin que je puisse répondre à la professionnelle du chant
prénatal. Mon sourire est crispé lorsque je sens tous les regards rivés sur
moi.
Nous enchaînons les « a, e, i, o, u » dans toutes les tonalités. La plupart du
temps, je fais semblant. Hélas, la sage-femme s’en rend très vite compte et
circule dans la salle pour constater l’application de ses élèves. Elle me coule
une œillade réprobatrice quand elle comprend que je simule.
Je vais finir avec un mot dans le carnet si ça continue !
Violette me flanque un coup de coude dans le genou qui me fait grimacer,
si bien que je me mets à chanter pour lui faire plaisir. Mes mains toujours
posées sur son ventre, je ne ressens rien. Notre bébé semble en plein
roupillon.
Comme si c’était le moment !
La sage-femme continue de nous exposer différentes techniques de
respiration et des façons de travailler la vibration de notre voix. Je suis on
ne peut plus dubitatif.
— Pour conclure ce premier cours, je propose en général aux papas de
chanter la chanson de leur choix.
Merci, mais non merci.
— Louison, ça vous dit de commencer ?
Quelle pétasse !
Je suis certain qu’elle m’a pris en grippe à cause de mon retard. Son
sourire machiavélique me donne envie de me pendre.
— Je ne connais pas cette femme en fait, lancé-je en pointant Violette du
doigt. Je vous ai menti tout à l’heure, je n’ai planté aucune graine. Je suis
juste entré dans cette pièce parce que j’ai vu de la lumière, voilà tout.
Quelques rires s’élèvent dans la pièce, mais celui de Violette est le plus
important à mes yeux. Nous échangeons un regard complice qui me met du
baume au cœur.
Peut-être qu’on peut faire fonctionner toute cette histoire bancale, qui
sait.
— Allez, Louison, lancez-vous, chuchote la sage-femme, beaucoup plus
bienveillante.
Je me racle la gorge, puis prends une profonde inspiration.
Qu’est-ce que je vais bien pouvoir chanter ?
Je m’approche du bidon de Violette et réfléchis pendant plusieurs
secondes. J’aime bien les Beatles, mais je n’ai pas envie que les autres se
moquent de mon accent anglais à couper au couteau.
— N’importe quoi, Louison…, murmure la jolie blonde à mes côtés. Ce
qui te passe par la tête.
Cependant, ce qui me passe par la tête est plutôt déroutant. Je ferme les
yeux avant de me mettre à chanter, la voix chevrotante :
— « Mon mec à moi, il me parle d’aventures, et quand elles brillent dans
ses yeux, je pourrais y passer la nuit… »
— Patricia Kaas, sérieux ? bougonne Violette.
Nous éclatons de rire à l’unisson. Je ne sais pas si c’est la magie de notre
complicité ou bien mon timbre tremblotant, mais notre bébé s’agite dans
tous les sens au rythme des vibrations de nos rires.

***

2 mai 2020 ~ Violette


— Cette sage-femme me déteste.
Les lamentations de Louison m’amusent. Je suis plutôt convaincue que sa
prestation sur « Mon mec à moi » a eu son petit effet. L’interne a beau
penser qu’il chante comme une chèvre, je trouve qu’il ne se débrouille pas
trop mal pour un débutant.
Surtout, il m’a fait énormément rire durant le cours et je me sens
désormais plus détendue. J’en viens même à lui proposer de déjeuner
ensemble, ce que Louison accepte avec un grand sourire aux lèvres.
Tout se passe mieux maintenant que j’ai compris que sa place était auprès
de moi.
Auprès de nous.
Pendant le repas, nous parlons de choses et d’autres. Ça me rappelle notre
première soirée, à l’époque où on jouait le rôle de Luis et Rose. Tout un
monde semble s’être créé depuis.
Un monde qui gigote beaucoup dans mon ventre.
Tout à coup, le regard de Louison me paraît troublé ; je m’empresse de
l’encourager à se confier. Je ne veux plus qu’il y ait de non-dits entre nous.
— Je m’inquiète pour l’après-accouchement.
Je mentirais si je disais ne pas comprendre où il veut en venir. J’y ai déjà
pensé, moi aussi.
Avec douceur, je place mes doigts sur son avant-bras pour lui assurer que
nous donnerons le meilleur de nous-mêmes afin d’offrir à cet enfant le
bonheur et l’amour qu’il mérite.
— Tout ira bien, OK ? Je ne t’évincerai plus, Louison.
Il retire son bras et pose ses mains sur ses genoux, l’air contrit.
— C’est facile pour toi de dire ça, Violette. Est-ce que tu sais à quel point
un bébé change durant ses premières semaines, ses premiers mois ? Je vais
louper tout son quotidien, alors que toi, tu auras le droit à tout : ses regards,
ses sourires, ses babillages… Je…
Les épaules de Louison s’affaissent, les miennes avec. Je comprends les
doutes qui le traversent. Comment les apaiser ? Il n’y a pas de solution
miracle.
— Tu pourras venir à l’appartement quand tu veux, d’accord ? Même
plusieurs fois par jour si ça te chante et…
Le jeune médecin secoue la tête, dépité. Ce n’est visiblement pas
suffisant.
— L’autre nuit, j’ai fait un rêve un peu fou, me confie-t-il.
Les sourcils froncés, je l’incite à continuer d’un signe de tête.
— Est-ce que ça te paraît inconcevable qu’on puisse emménager tous
ensemble ?
Je mets un temps fou avant de capter ce qu’il vient de dire.
— Toi, Otis et moi, insiste-t-il, plus sérieux que jamais.
Sonnée, je déglutis avec peine, les yeux écarquillés.
— Et éventuellement Mathieu, si c’est sérieux entre vous et que…
Je l’interromps sur-le-champ :
— Est-ce que tu réalises que c’est complètement utopique ce que tu
racontes ?
Ma réaction semble décevoir Louison : il hausse les épaules avec une
moue de gamin capricieux. Son regard évite le mien lorsque je dis :
— Ce n’est pas moralement acceptable et tu le sais autant que moi.
Un rire jaune s’échappe des lèvres du bel interne :
— Parce qu’il y a quelque chose de moralement acceptable dans notre
histoire ?
Son ton acerbe me fait frissonner. Et pourtant, je sais qu’il a raison. J’ai
été la première à foncer tête baissée dans un plan on ne peut plus immoral.
Toutefois, son idée de colocation géante me décontenance.
Sans doute parce que j’ai conscience que ça pourrait fonctionner.
— Et si ça se termine entre Otis et toi, qu’est-ce qu’on fait ?
Il lève les yeux au ciel, peu concerné.
— Et si on est incapables de cohabiter ? Et si…
C’est au tour de Louison de m’interrompre brusquement :
— Depuis notre rencontre, tu es la seule à avoir choisi, Violette. Quand tu
as décidé de me faire un enfant dans le dos, tu as scellé notre destin. Alors
maintenant, il va falloir tout faire pour que nous soyons tous heureux et
conjuguer avec ces « et si » qui vont parsemer notre chemin.
Sa répartie me laisse sans voix. Parfois, je culpabilise encore de la
décision que j’ai prise quelques mois plus tôt. C’était purement égoïste, et
c’est pourtant le meilleur choix que j’ai fait de toute ma vie. Je ne le
regretterai jamais.
— Je te parle d’une grande maison, Violette. Avec des règles et de
l’intimité pour chacun. À nous quatre, on peut se louer quelque chose de
sympa. Et ça me permettrait de suivre l’évolution de… Il va falloir qu’on
réfléchisse à un prénom, d’ailleurs.
Sa dernière phrase me fait sourire, bien que son idée me stresse outre
mesure. Vivre avec ces trois hommes me semble aussi attrayant
qu’angoissant.
Ils vont toutefois pouvoir tous m’aider à gérer cet enfant à naître, ce qui
n’est pas négligeable. Le statut de mère célibataire n’est pas facile à vivre,
plusieurs de mes connaissances sont dans cette situation.
Cette histoire de colocation est peut-être la solution miracle que je croyais
inexistante.
— Tu penses quoi de Robert ou Roberte ? s’exclame Louison.
Je lui lance un regard assassin alors qu’il pouffe entre ses mains.
— Tu déconnes, j’espère ? J’aime les prénoms anciens, mais pas à ce
point.
— Je savais que tu réagirais ainsi.
Je grimace un peu, agacée d’être aussi prévisible.
— Bref…, continue-t-il, beaucoup plus sérieux. Soit tu acceptes cette
colocation, soit on l’appelle Robert ou Roberte.
— Je te déteste…
Louison est mort de rire.
Et tout au fond de moi, je sais que j’ai déjà pris ma décision.
Chapitre 45

10 mai 2020 ~ Violette


Depuis plus d’une semaine, Louison me tanne pour que je parle à Mathieu
et évoque avec lui la possibilité d’emménager tous ensemble. De son côté,
il n’en discutera avec Otis qu’à partir du moment où je lui aurai donné une
réponse définitive.
J’ai beau retourner cette idée dans tous les sens, il est évident qu’elle n’est
pas si mauvaise, bien au contraire. La seule chose qui nous importe est le
bonheur de cette crevette qui frétille à l’intérieur de mon ventre.
Déterminée, je frappe à la porte de Mathieu. Mes dents ne cessent de
mordiller ma lèvre sous l’effet du stress.
Je sais qu’il ne me considère pas comme une fille banale et qu’il envisage
réellement l’avenir à mes côtés. Néanmoins, habiter avec moi, mon meilleur
ami et le père de mon enfant, c’est une autre histoire. Tout homme sain
d’esprit refuserait de ne tremper qu’un doigt de pied dans cette mer
d’embrouilles.
Mais Mathieu Michon est loin d’être sain d’esprit, non ?
Cousin Machin m’accueille avec un grand sourire. La porte légèrement
entrouverte, il ne semble pas avoir envie de me laisser passer.
— Salut, Mathurin… Je peux voir Mathieu ?
Il se met à baragouiner des choses incompréhensibles, ce qui me fait
hausser un sourcil.
— Un problème ?
— Ce n’est pas vraiment le bon moment…, se justifie-t-il.
— Est-ce que Mathieu est là ?
Face à mon impatience, Mathurin pince les lèvres d’un air désolé.
— Oui, mais…
Je ne lui laisse pas le temps de terminer et pousse la porte pour entrer de
force. Cousin Machin manque de perdre l’équilibre, tandis que ses épaules
s’affaissent.
— Tu fais de la muscu’, Vio’ ?
Non, c’est juste parce que je mesure une tête de plus que toi, crétin…
— Il est où ?
Pas de Mathieu à l’horizon, et Mathurin a les joues plus rouges que les
fesses d’un babouin.
— Qu’est-ce que tu ne comprends pas dans « Ce n’est pas le moment »,
Violette ?
J’écarquille les yeux pendant que j’essaie de remettre les pièces du puzzle
en place.
Tout à coup, je crois comprendre ce qu’il se passe. Ne me dites pas que…
Et si Mathieu était actuellement en train de s’envoyer en l’air avec une
autre ? OK, je lui ai donné l’autorisation, mais je lui ai aussi intimé de m’en
parler avant de se lancer.
Les poils se hérissent sur mes bras, alors que je deviens quelque peu
suffocante. Je déteste qu’on me prenne pour une conne et c’est clairement
ce que fait Mathurin en cet instant.
Comme il ne me donnera pas davantage d’explications, je me dirige d’un
pas pressé vers la chambre de Mathieu. Cousin Machin n’a pas le temps de
m’intercepter.
Bien entendu, je ne signale pas ma présence, je rentre dans la pièce telle
une tornade.
Ce que je vois me transit sur place. Mon cœur bat à tout rompre et les
larmes me montent aux yeux. Les lèvres tremblantes, j’approche doucement
du lit.
— Mathieu ?
Seuls ses soubresauts me répondent.
Je m’assois sur le rebord du matelas, mal à l’aise. Recroquevillé sur lui-
même, Mathieu ressemble à un enfant malheureux. J’ai peur de le toucher,
peur de ne pas agir comme il faut.
Je sais très bien pourquoi il est dans cet état. Pendant plusieurs semaines,
j’ai tenté de me convaincre qu’il était un homme fort qui gardait ses
émotions à l’intérieur. Aujourd’hui, alors qu’il pleure toutes les larmes de
son corps, la tête à moitié enfouie dans son oreiller, je comprends que je me
suis mis le doigt dans l’œil.
— Laisse-moi, s’il te plaît…, parvient-il à chuchoter.
Mais je ne le laisserai pas.
J’acte un peu plus ma présence en m’allongeant à ses côtés. Dos à moi,
Mathieu renifle longuement, le corps envahi par les sanglots.
— C’est normal que ta maman te manque, mon ange.
Il se raidit quand il entend ce surnom. C’est peut-être mielleux à souhait,
mais je m’en fiche. C’est ainsi que j’ai envie de l’appeler, ainsi que je le
vois : comme un ange tombé du ciel. Je le connais depuis des années, c’est
vrai, toutefois il s’est révélé à un moment de ma vie où j’avais besoin de lui
sans même le savoir.
Doucement, je passe ma main dans son dos pour apaiser le flot de ses
larmes. Mon menton calé sur son épaule, je me blottis contre lui afin de lui
insuffler tout mon amour.
Oui, amour.
C’est effrayant, mais c’est bel et bien ce que je ressens. Je suis follement
amoureuse de Mathieu Michon. Le voir si mal me bouleverse. J’aimerais
être en mesure de faire voler sa tristesse d’un baiser magique.
Mon beau médecin attrape ma main pour que je l’enlace. Il mêle ses
doigts aux miens, accepte enfin ma présence dans ce moment de désarroi le
plus intense.
— Je ne sais pas pourquoi je craque maintenant.
Sa voix n’est qu’un murmure empli de douleur. J’ai mal avec lui.
— Tu n’as pas besoin de te justifier, lui assuré-je.
Mathieu lâche un long soupir de soulagement et me serre un peu plus fort
contre lui. Nous restons ainsi durant de longues minutes, sans parler,
simplement à nous réconforter l’un l’autre avec tout l’amour dont nous
sommes capables.
Ses larmes ne cessent de couler, je les accueille avec la plus grande
bienveillance. Je caresse le dos de sa main avec mon pouce, dépose
quelques baisers au creux de son cou. Mathieu me montre toute sa tristesse
et ne cherche pas à revêtir un masque.
— Tu te rappelles le congrès en Belgique ? Mes cauchemars en lien avec
les avions et tout.
Je me souviens surtout de sa peur panique à l’aéroport. Cet instant nous a
irrémédiablement liés l’un à l’autre.
— Tout ça, c’était lié à ma mère, poursuit-il. Quand j’ai commencé à
travailler à l’EHPAD, j’ai proposé à Céline de prendre maman à la maison,
de nous occuper d’elle. Elle m’a assuré que ce serait la fin de notre couple
et de notre intimité. J’ai bêtement écouté. J’étais convaincu qu’elle avait
raison. Et aujourd’hui, je me rends compte que j’ai laissé ma mère croupir
seule.
— Elle n’était pas seule… Je… Tu n’as pas à culpabiliser, Mathieu.
— C’était mon devoir de fils de prendre soin d’elle. J’ai la sensation de
l’avoir abandonnée à son triste sort.
Sent-il mon cœur qui se brise dans son dos ?
— Et surtout, Céline racontait vraiment de la merde, franchement ! On
aurait très bien pu acheter une grande maison, avoir chacun notre intimité
et… Ça aurait pu fonctionner, j’en suis certain.
Ses mots me sidèrent. J’ai l’impression d’entendre Louison parler,
quelques jours plus tôt.
Toutefois, j’ai connu la mère de Mathieu et je sais à quel point elle était à
un stade avancé de la maladie. Avec son travail, Mathieu n’aurait pas pu
s’occuper correctement d’elle. Il se serait tué à la tâche.
— Tu as été parfait, Mat’. Elle me parlait souvent de son fils et c’était
toujours pour en dire du bien, si tu vois ce que je veux dire. Mireille ne
tarissait pas d’éloges à ton sujet, tu sais.
Un hoquet empli de larmes s’échappe des lèvres de mon cher et tendre.
Plus que jamais, je sens qu’il est temps de lui confier ce projet un peu
dingue que Louison m’a mis en tête.
Un long silence s’immisce entre nous, ce qui me permet de remettre mes
pensées dans l’ordre. Je serre un peu plus ses doigts lorsque je chuchote
dans son dos :
— J’aimerais qu’on vive ensemble.
Pour la première fois depuis que je suis entré dans sa chambre, Mathieu
roule sur le côté pour me faire face. Ses yeux rougis par les sanglots sont
écarquillés.
— Tu veux qu’on vive ensemble ? répète-t-il, l’air hébété.
Je hoche la tête. Une nouvelle larme roule sur sa joue, je la rattrape du
bout de mon index.
— Et avec Otis et Louison, accessoirement.
Mathieu fronce les sourcils. J’appréhende que l’idée ne lui plaise pas,
alors j’attrape ses mains entre les miennes et reprends la parole à toute
vitesse :
— L’alien qui grandit en moi mérite une famille épanouie et heureuse.
Louison ne se voit pas rater les premiers jours de la vie de son enfant, et
moi… Je ne me vois plus vivre sans toi.
Le beau docteur ne laisse rien paraître, je n’arrive pas à savoir s’il est
heureux ou simplement abasourdi par mes propos. Le silence qui s’abat sur
mes épaules me brûle et m’effraie.
C’est sans doute trop tôt pour emménager ensemble…
— Dis quelque chose, s’il te plaît.
Mathieu continue de me regarder avec de grands yeux, complètement
sidéré. Je crains le pire. Moi et ma manie de mettre la charrue avant les
bœufs ! Je dois absolument avertir Louison ; Otis risque de réagir pareil…
voire pire !
— Je… ben…
Mon neurologue baragouine dans sa barbe, les joues rouges.
— Tu peux dire non, lui assuré-je. Je ne serai pas vexée.
Il secoue la tête, les yeux fermés. Soudain, l’une de ses mains quitte les
miennes pour se glisser sur mon ventre rond.
— Je trouve ça dingue que tu veuilles à ce point m’associer à la vie de ce
petit être en devenir.
Je ne parviens pas à déceler l’émotion qui émane de sa voix.
— Si tu savais comme je t’aime, tu ne trouverais pas ça dingue, soufflé-je.
Mathieu sourit désormais à pleines dents, les yeux toujours humides. Il est
radieux.
Soudain, ses lèvres s’emparent des miennes, me dévorent jusqu’à plus
soif. Je me laisse aller à ce baiser d’une puissance incroyable, tantôt doux,
tantôt incandescent.
Lorsque Mathieu me rend ma liberté, je n’ai plus la force de raisonner
correctement. Je ne vois plus que lui, ses billes bleues, son sourire
angélique, ses pattes-d’oie au coin des yeux et son nez un peu de travers.
Je ne l’ai jamais trouvé aussi beau.
— Alors comme ça, tu m’aimes ?
Son air malicieux me fait rougir, tandis que j’approuve d’un signe de tête,
toute penaude.
— Ça tombe bien, moi aussi.
Mon cœur résonne dans un tintamarre monstre. Ça m’assourdirait
presque. Mathieu repose ses lèvres sur les miennes dans un chaste baiser.
— Je t’aime comme un fou, Violette. Je n’ai jamais ressenti un truc pareil
avant. Alors oui, je veux vivre avec toi, avec le type gigantesque qui te sert
de meilleur pote et avec son mec qui est accessoirement le père de l’alien
que tu portes. Je veux tout ça avec toi. On trouvera un moyen pour que ça
fonctionne, j’en suis persuadé. Pour nous, bien entendu, mais surtout pour
lui.
Mathieu me dévore du regard, je me consume devant une telle déclaration
d’amour. Sa main posée sur mon ventre se retire brusquement, tandis que
ses yeux s’écarquillent sous le coup de la surprise.
— Tu as senti ? me demande-t-il.
— Je crois que l’alien aime bien ta voix.
J’attrape ses doigts pour les remettre à l’endroit où ils étaient posés
quelques secondes plus tôt. De nouveau, mon futur enfant réagit ; il se met
à gigoter dans tous les sens. Le sourire que me renvoie Mathieu efface
toutes les larmes qu’il a laissé couler un peu plus tôt.
Si notre décision est folle, nous la prenons ensemble. Nous sommes prêts
à tâtonner, à faire des erreurs, mais nous sommes sûrs de vouloir aller dans
la même direction.
Balayée la tristesse ! Il n’y a plus que nous deux, l’amour et l’alien.
Chapitre 46

12 mai 2020 ~ Louison

— Je suis carrément contre cette idée à la con.


Les bras croisés, Otis bougonne et rien ne semble pouvoir le faire changer
d’avis.
— Je ne comprends même pas que vous soyez tous les trois OK pour
qu’on habite ensemble. Quelque chose ne tourne vraiment pas rond chez
vous !
Hier, quand je lui ai parlé de cette idée de colocation, Otis a bondi. Il a
trouvé l’idée foireuse et n’en démord pas depuis. Moi qui pensais bêtement
que notre amour lui suffirait pour accepter… je me suis mis le doigt dans
l’œil.
Cet homme est plus têtu qu’une mule. Il expose ses arguments un à un
pour démonter notre joli petit plan.
— Je sais très bien ce que ça signifie. Comme je suis le seul retraité de la
bande, c’est moi qui vais devoir jouer à la nounou. C’est mort, compris ?
Retraité… Ce mot dans sa bouche me fait rire. Il est le vieux le plus sexy
que j’ai croisé.
— N’importe quoi, ronchonne Violette. Après mon congé maternité, on
engagera une nourrice comme la plupart des gens. Je n’ai aucune envie que
mon enfant meure étouffé dans tes gros bras.
Son congé commence d’ailleurs d’ici quelques jours. Jusqu’ici, la
grossesse se déroule comme un long fleuve tranquille. Comme quoi, avoir
presque quarante ans ne l’a pas empêchée de la vivre avec sérénité.
Violette et Otis se lancent dans un combat d’œillades assassines. Je
partage un regard blasé avec Mathieu qui, tout comme moi, les observe
avec un certain détachement.
— Et tu sais quoi, Otis Baron ?
Je commence à connaître Violette. Quand elle arbore cette tête de hyène
constipée, c’est qu’un orage se prépare.
Que dis-je ! Une tornade !
Je m’attends au pire. Elle est positionnée face à son meilleur pote, l’index
dirigé vers lui et la mâchoire crispée. Son ventre, qui grossit presque à vue
d’œil, pointe vers Otis qui ne se démonte pas pour autant. Il continue de la
regarder comme si elle était hystérique, ce qu’elle est peut-être un peu en ce
moment.
— Je suis actuellement une bombe hormonale et je peux te mettre au tapis
quand tu veux.
Juste un peu hystérique… À peine…
— Et je suis sûre d’une chose… C’est encore ta peur de l’engagement qui
parle pour toi.
Otis me coule un regard gêné.
Pour être tout à fait franc, c’est ce que je pense aussi. J’ai bien compris
qu’il ne fallait pas le brusquer en matière de relation. Lui proposer
d’emménager avec moi – avec nous – alors que nous nous fréquentons
depuis peu, l’angoisse, et cela s’entend tout à fait. Nous avons certes passé
l’étape des déclarations d’amour avec brio, mais désormais, je lui en
demande trop.
— Bombe hormonale ou pas, tu es une vraie chieuse, Vio’.
Ces deux-là sont impayables. Comment faire pour désamorcer cette
situation ?
Je me racle la gorge, une fois. Puis deux. Je tente de me faire entendre,
mais ils continuent de se dévisager comme s’ils allaient se sauter dessus
d’un instant à l’autre.
L’amour vache, j’imagine.
— Vous êtes aussi chieurs l’un que l’autre, grommelle Mathieu. Si vous
voulez tout rendre compliqué, soit. En revanche, on peut aussi faire en sorte
que tout se passe bien. Établir un règlement pour que chacun y trouve son
compte.
Otis toise Mathieu une demi-seconde avec dédain. Le cœur du problème
n’est pas la cohabitation, j’en suis certain. Mon boxeur a juste peur de
s’engager à mes côtés.
Capiche.
Les épaules basses, je tapote le haut du dos de Mathieu et le remercie d’un
signe de tête.
— Otis peut continuer à vivre ici s’il le souhaite après tout, lancé-je. Ça
ne presse pas.
Mon regard ne doit pas être tendre, car mon bel Apollon plisse les
paupières, indécis.
Mathieu et Violette s’installent dans le canapé, pendant que j’attrape une
feuille blanche dans l’imprimante, ainsi qu’un stylo. Je m’assois sur le
fauteuil en face de mes futurs colocataires. Otis reste sur la touche, les bras
ballants.
— Mais je…
Personne ne prête attention à lui et ses balbutiements.
— Je pense que Mathieu a raison. On doit établir un règlement pour
cohabiter tous les trois.
Otis bougonne derrière nous, sûrement agacé d’être ainsi ignoré. Nous
commençons à discuter des règles à mettre en place sans le prendre en
compte.
Sont évoqués les différentes places de chacun, le respect de l’intimité, nos
envies pour la future maison que nous louerons…
Tout ce temps, mon homme reste droit comme un piquet, sans savoir quoi
dire. Je ressens sa présence dans mon dos, et tout le stress qui l’envahit.
J’aimerais pouvoir apaiser ses doutes, mais aujourd’hui, lui seul détient la
clé qui bannira son angoisse.
Quand la voix d’Otis atteint nos oreilles, mon cœur s’apaise.
— Est-ce qu’on pourrait envisager une pièce à transformer en salle de
sport dans cette gigantesque baraque ? J’en ai toujours rêvé.
Je me retourne et croise son regard tout penaud qui semble s’excuser pour
son attitude.
D’un signe de tête, je lui propose de venir s’asseoir à mes côtés, ce qu’il
fait sans rechigner. Les fesses posées sur l’accoudoir de son fauteuil, il n’est
pas très confortablement installé, mais il semble vouloir être au plus près de
moi. Sa main gauche glisse dans le creux de mon dos.
— T’es sûr de ton coup, grand dadais ? grogne Violette.
Mes lèvres s’ourlent d’un sourire. J’adore quand les deux meilleurs amis
se chamaillent, ça ne dure jamais longtemps.
— Tu veux savoir la vérité, Violette ?
Moi, oui…
— Je suis transi de peur. Et tu le sais très bien. Mais pour toi, pour
Louison et pour ce petit haricot dans ton bide, je vais affronter ça, OK ?
Parce que si cet enfant voit du bonheur autour de lui plutôt que des gens
angoissés, j’imagine qu’il sera heureux, non ?
Otis a tout compris, et je l’aime un peu plus encore, si seulement c’est
possible.
Un silence lourd de sens nous tombe dessus, empli d’émotions en tout
genre. De la fierté, de l’amour, de l’amitié, de la peur, de l’excitation…
Un condensé de sentiments qui nous bouleverse.
— Et moi, je compte pour du beurre ? pleurniche Mathieu.
Nous éclatons de rire de concert. Otis hausse un sourcil en direction du
neurologue, puis assure d’un ton sérieux :
— Je t’aime beaucoup aussi, Michon. Fais gaffe à tes fesses !
Le sous-entendu est absolument délicieux. Je ris encore un peu plus fort
devant l’air ahuri de Mathieu qui annonce avec une certaine crainte :
— Je ne sais pas dans quel sens prendre cette phrase…
— PAR DERRIÈRE ! hurle Violette, fière de sa vanne vaseuse.
Nous continuons de rire bêtement, comme la famille un peu bizarre que
nous formons désormais.
Bon… il faut bien l’avouer… On n’est vraiment pas prêts pour être
parents.
Peu importe, nous sommes ensemble, et c’est la seule chose qui compte.

***

27 mai 2020 ~ Violette

— Mais avance, bon sang, on va être à la bourre !


Louison lève les yeux au ciel et tente d’ignorer ma mauvaise humeur. S’il
m’avait écoutée, j’aurais annulé mon rendez-vous chez la gynéco et nous ne
serions pas en retard pour visiter la maison de nos rêves. Avec le bol que
nous avons, elle va nous passer sous le nez.
Nous en avons déjà visité quatre avec plusieurs agences et nous n’avons
rien trouvé. Je commence à désespérer.
Et mon ventre qui s’arrondit me rappelle que le temps presse.
Comme Louison reste silencieux et que ça m’agace profondément, je sens
mon sang bouillonner dans mes veines. Je m’accroche à la ceinture de
sécurité dans l’espoir de retenir mes mauvaises pensées.
Malheureusement, il continue de conduire tel un papy de quatre-vingts
balais qui aurait oublié ses lunettes. Je ne peux pas contenir ma rage plus
longtemps et déverse mon venin sur le futur père de mon enfant :
— Je peux savoir pourquoi tu roules en Fiat Panda, sérieux ? C’est la
voiture la plus pourrie de l’univers, tu es au courant de ça ? Parce que j’te
jure… pas moyen que tu emmènes notre enfant à l’école dans cette vieille
carcasse.
Louison lève les yeux au ciel, puis se concentre sur la route embouteillée.
Si c’était moi qui conduisais, avec mes hormones en folie et mon
tempérament de feu, j’aurais sans doute déjà insulté trois chauffards et fait
quelques doigts d’honneur.
Ça ne sert à rien, mais ça soulage.
— Si on rate la maison à cause de toi, je… je… je…
Je ne trouve aucune menace décente, je préfère donc me taire et grimacer.
Toutefois, avec une douceur incroyable, Louison pose sa main sur mon
avant-bras alors que nous sommes à l’arrêt forcé.
— Tu es stressée en ce moment, souffle-t-il.
J’approuve d’un simple signe de tête, la mâchoire crispée. Je suis une
véritable bombe hormonale. Surtout, j’appréhende de plus en plus
l’accouchement. Je lis des milliers d’articles sur le net pour me rassurer, et
j’en ressors à chaque fois un peu plus angoissée. Le dernier en date était sur
l’histoire d’une femme qui avait mis au monde un enfant mort-né. Autant
avouer que je n’ai pas dormi de la nuit. Même les SMS rassurants de
Mathieu n’ont pas suffi à m’apaiser.
D’où mon état déplorable alors qu’il n’est que 15 h.
— C’est normal, tu sais… Ne m’en veux pas de rester silencieux…
Répondre à tes provocations ne servira à rien, à part envenimer la situation.
Je coule un regard assassin à Louison qui sourit à pleines dents. Pourtant,
tout à l’intérieur de moi, je suis ravie qu’il soit aussi mature et prévenant.
Il caresse ma peau de la pulpe du pouce, puis plisse le nez d’une manière
trop adorable pour mon petit cœur.
Il sera un père formidable.
— Cette maison n’attend que nous, j’en suis certain, m’assure-t-il.
Je choisis de le croire.

***

Lorsque nous arrivons enfin, Otis et Mathieu sont déjà en train de discuter
avec l’agent immobilier. Mon meilleur ami fronce les sourcils et pointe sa
montre avec son index.
Oui, on sait…
Je tends la main à l’agent et me présente brièvement. Ses yeux dévient
vers mon ventre rond et il ne peut réprimer son air étonné. Il doit se croire
dans un remake du film Trois hommes et un couffin.
— Cette maison sera idéale pour notre projet.
Malgré sa bobine déroutée, je n’en dis pas plus. Il n’a pas à connaître
notre intimité, après tout ; seulement à nous louer un bien immobilier.
Je me tourne pour faire face à la bâtisse. Je l’adore. Avec son grand jardin
arboré et ses jolis murets en pierre, elle est parfaite. Située dans un endroit
calme, mais pas isolé, elle possède un charme ancien qui fait briller mes
yeux. Mathieu sent mon émotion et passe sa main dans mon dos :
— Je suis pressé d’être à l’intérieur.
La visite commence sous les meilleurs auspices. La cuisine ouverte sur un
gigantesque salon satisfait Louison, le meilleur cuisinier de la bande.
— Cette maison est assez atypique, nous prévient l’agent immobilier. À
l’étage, il y a une autre cuisine, plus petite. Jusqu’ici, c’étaient de jeunes
retraités et leurs enfants dans la vingtaine qui y vivaient. Ça permettait à
chacun d’entre eux d’avoir leur indépendance. Maintenant que tous leurs
enfants ont quitté le nid, l’habitation est devenue trop grande pour eux, vous
comprenez ?
Parfaitement.
Mais pour nous, elle est le bien tombé du ciel.
— Ils ont donc décidé de la mettre en location. Il y aura quelques travaux
de remise au goût du jour à prévoir, les propriétaires sont tout à fait ouverts
à cette éventualité.
— Tapisserie et peinture ne me font pas peur, lance Otis avec un large
sourire.
Je suis on ne peut plus heureuse de constater qu’il se projette. J’avais peur
qu’il accepte notre idée loufoque uniquement pour nous faire plaisir.
Nous continuons de découvrir la maison et nous allons de surprise en
surprise. Plus les minutes passent, plus je m’imagine vivre ici, avec les trois
hommes de ma vie.
Et peut-être un quatrième à venir.
Lorsque la visite se termine, l’agent immobilier nous parle du loyer, puis
nous laisse seuls dans le salon afin que nous puissions nous imprégner des
lieux et discuter entre nous.
Louison, Otis et Mathieu m’observent tous les trois avec de grands yeux,
attendant mon avis sur la maison.
C’est donc vrai que les femmes ont le dernier mot en matière
d’immobilier.
Alors que je suis assise sur un canapé vieillot, les trois hommes en face de
moi, mon cœur s’envole en une ribambelle de battements d’amour.
Pour cette maison.
Et pour eux surtout.
— Je me sens bien ici.
Otis et Louison paraissent soulagés. Ils échangent un regard complice qui
me met du baume au cœur.
Seul Mathieu me paraît dubitatif, le visage un peu fermé.
— Mat’ ?
Ma voix est légèrement tremblante. Lorsque nous nous sommes lancés
dans les premières recherches de maison, nous avons énoncé une règle
d’or : pour louer un bien, nous devions tous être d’accord.
Si l’un d’entre nous dit non pour cette formidable bâtisse, c’est lui qui
aura le dernier mot.
— Je suis déçu…, avoue mon beau docteur.
Un long frisson me traverse la colonne vertébrale, tandis que les épaules
de Louison et Otis s’affaissent. Pourtant, le sourire malicieux de Mathieu
me laisse percevoir une pointe d’espoir.
— Je pensais vraiment qu’on allait devoir faire appel à Stéphane Plaza,
moi… Du coup, je ne vais même pas passer à la télé… C’est décevant, c’est
tout.
Otis est à deux doigts de l’étrangler. Comment ose-t-il blaguer dans un
moment aussi décisif pour notre avenir commun ?
Le bougre !
— Alors tu aimes la maison ? m’assuré-je.
Mathieu avance sa main vers moi pour la poser sur mon genou.
— Je l’adore, oui… Et de toute manière, tant que je suis entre les mêmes
murs que toi, tout me plaît.
— Mich-Mich, si tu passes ton temps à être cucul, je ne veux plus de toi
comme coloc’, ronchonne Otis.
— Ne sois pas jaloux, mon sexy boxeur.
Comme souvent, Mathieu et mon meilleur ami prennent plaisir à se
taquiner. Ils en sont à se donner des surnoms plus ridicules les uns que les
autres.
Et moi, j’adore ça.
J’aime les voir se chamailler avec bienveillance et apprendre à
s’apprivoiser. Je suis sûre que Louison apprécie aussi, c’est sans doute pour
cette raison qu’il m’accorde un clin d’œil amusé.
Soudain, Otis lance, l’air horrifié :
— Vous ne pensez pas qu’on va finir par s’entretuer, un jour ?
Sa réflexion nous fait éclater de rire. Je me suis déjà posé cette question.
Après tout, nous avons tous beaucoup de caractère. Nous ne sommes pas du
genre à nous laisser marcher sur les pieds.
Que va donner cette colocation qui s’annonce détonante ? Serons-nous
capables de mettre de l’eau dans notre vin, de laisser nos ego de côté ?
Seul l’avenir nous le dira.
Mathieu plisse le nez en regardant Otis d’un drôle d’air. Je crois qu’il est
en train de réfléchir à l’éventualité que cette histoire se finisse en bain de
sang. Quant à Louison, un fin sourire flotte sur ses lèvres, tandis qu’il nous
observe l’un après l’autre.
— Un jour, peut-être, annonce-t-il. Mais ça vaut le coup d’essayer, non ?
Et bien sûr, nous savons qu’il a raison.
Ça vaut bigrement le coup.
Chapitre 47

11 juin 2020 ~ Mathieu

— Arrête-toi !
Je manque de perdre le contrôle du camion de déménagement quand
Violette se met à hurler. Je m’arrête aussi rapidement que possible, pris de
panique. Elle se détache à vitesse grand V et descend du véhicule avec
souplesse malgré son énorme bidon.
— Qu’est-ce qui se passe ? Des contractions ?
L’inquiétude envahit ma cage thoracique et me donne la sensation de
manquer d’air. L’autre jour, Violette a eu une violente contraction, j’étais à
deux doigts de la conduire à la maison de naissance. Elle m’a assuré que
c’était tout à fait normal à un mois du terme.
Pourtant, l’angoisse ne me quitte plus depuis ce jour. Parfois, j’ai
l’impression que c’est moi qui vais devenir père et pas Louison. C’est assez
déroutant. Presque gênant. Je ne suis rien dans la vie de ce futur enfant, à
part le mec de sa mère.
Néanmoins, Violette m’accorde une place particulière dans sa grossesse,
elle m’a même demandé de choisir la peinture des murs de la chambre du
bébé. Je sais qu’avec une femme de son acabit, je ne serai pas laissé pour
compte.
Comme Violette ne me répond pas, je descends à mon tour du camion et
la trouve accroupie.
— Mais laisse-moi faire pipi tranquille, Mat’ !
— Tu as été aux toilettes juste avant de partir, lui rappelé-je.
Il y a dix minutes.
— Depuis quand tu es devenu contrôleur de l’urine ?
Sa répartie m’amuse toujours autant, mes lèvres s’étirent en un sourire
railleur.
— Et puis le jour où tu auras un bébé qui pèse sur ta vessie, tu m’en diras
des nouvelles.
Je ricane, puis sors un paquet de mouchoirs de ma poche pour lui en
tendre un. Elle me lance son regard le plus amoureux.
— Je t’aime, chuchote-t-elle.
— Je t’aime aussi.
Il n’y a que nous pour lancer des « je t’aime » sur la bande d’arrêt
d’urgence, alors qu’elle est en train d’uriner.
Nous sommes uniques, complètement en marge, et c’est ce que j’aime le
plus dans notre relation.
Avec Violette, chaque minute est une nouvelle aventure.
***

Depuis plus d’une heure, Louison, Otis et moi sommes en train de sortir la
tonne de cartons des deux camions de déménagement que nous avons loués.
Violette a bien entendu insisté pour nous aider, mais nous avons répondu «
non » à l’unisson, avec un air si autoritaire qu’elle n’a pas jugé nécessaire
de discuter. Elle s’est donc retrouvée au déballage des différents cartons et
commence à tout ranger dans notre nouveau logement.
Je ne sais pas du tout où cette page de notre histoire va nous mener. Nous
sommes sans doute un peu dingues de nous lancer dans un tel projet.
Cependant, cela fait des années que je n’ai pas été aussi comblé.
Une femme que j’aime, deux amis en or, et un heureux événement à venir.
En ce mois de juin, il règne une chaleur monstre. Nous dégoulinons de
sueur et peinons à reprendre notre respiration tant les efforts nous
demandent de l’énergie.
Violette semble avoir remarqué notre coup de mou, elle nous interpelle
par la fenêtre de la cuisine :
— Une bière ?
En deux temps, trois mouvements, nous nous retrouvons dans le salon,
affalés sur le canapé, avec notre boisson et quelques biscuits. La pause est
bien méritée.
Violette nous rejoint, toute pimpante, un verre de menthe à l’eau à la
main. La grossesse la rend encore plus radieuse qu’elle ne l’est déjà. C’est
vrai que tout serait plus simple si mon désir pour elle était mutuel, mais son
amour et sa tendresse me suffisent. Je n’ai rien besoin de plus pour être
heureux.
Louison se décale sur le canapé afin de lui laisser de la place, mais
Violette se fige et laisse tomber son verre plein à même le sol.
— Je crois que… Je crois que…, baragouine-t-elle, blanche comme un
linge.
Nous avons beau être trois face à elle, aucun d’entre nous ne réagit. Nous
restons bêtement à la regarder, la bouche entrouverte. C’est seulement
lorsqu’elle soulève un peu sa robe longue verte que nous comprenons ce qui
se trame.
— Je… Je perds les eaux.
La voix tremblante de Violette me fait l’effet d’un coup de couteau en
pleine poitrine.
Enfin, je reprends mes esprits et me lève d’un bond pour me retrouver
près d’elle. Otis et Louison ne sont pas loin derrière, tout aussi effarés que
moi.
Ma jolie blonde se met à pleurer à chaudes larmes, et semble aux prises
avec une crise de panique sans précédent.
— Pas maintenant, se lamente-t-elle. Pas maintenant. Pas maintenant. Il
reste un mois. Ce… Ce n’est pas possible. Je… C’est forcément mauvais
signe.
— Je crois que je vais vomir, dit Louison dans mon dos.
La situation est en train de déraper. Je lance un regard en biais à Otis pour
lui faire comprendre que désormais, c’est à nous de jouer. Nous allons
devoir faire preuve d’un sang-froid imparable pour rassurer ceux que nous
aimons.
L’ancien boxeur opine du chef, attrape la main de Louison et l’entraîne
vers la cuisine afin de lui donner un verre d’eau.
Pour ma part, je me rappelle la fois où j’ai paniqué avant de monter dans
l’avion et que Violette a apaisé mes angoisses. C’est à mon tour de la
soutenir, de lui insuffler suffisamment de force pour que cet accouchement
soit un instant magique pour elle.
Pour nous tous.
Je plaque mes deux mains sur ses joues pour l’encourager à me regarder.
— Mes yeux, Vio’.
Elle redresse doucement la tête vers moi, ses larmes dévalant mes doigts.
Je pose mon front contre le sien, lui offre un baiser esquimau qui lui arrache
un léger rire.
— Le bébé est viable. Tu peux accoucher maintenant sans souci, OK ? Il
faut croire qu’il est impatient de rejoindre sa nouvelle famille.
Elle hoche la tête, mais je sais que l’angoisse la dévore de l’intérieur.
— Je vais récupérer ton sac et on file à la maison de naissance, d’accord ?
Les doigts de Violette s’accrochent à mon tee-shirt pour m’empêcher de la
quitter. Je la raisonne d’un regard tendre, et l’installe sur le canapé.
En passant par la cuisine, je constate que la situation est similaire du côté
d’Otis et Louison. La panique se lit sur le visage de l’interne, tandis que le
boxeur le berce avec douceur.
Personne ne nous dit que c’est aussi angoissant de devenir parent.

***

Lorsque nous débarquons tous les quatre à la maison de naissance,


Violette est prise de terribles contractions, de plus en plus rapprochées.
Louison transpire à grosses gouttes et semble sur le point de faire une
syncope. Otis n’en mène pas large non plus, mais pour son homme et sa
meilleure amie, il prend sur lui.
Moi, dans ce capharnaüm d’émotions, je ne m’en sors pas trop mal. Je
rassure tout ce petit monde, garde contenance contre vents et marées.
La secrétaire qui nous accueille nous pose un tas de questions auxquelles
je réponds avec précision. Une sage-femme nous accompagne ensuite en
salle d’examen et nous confirme que Violette est bel et bien en plein travail.
Une quinzaine de minutes plus tard, elle propose à la future maman de
l’installer en salle de naissance. Violette est de plus en plus crispée et
dévorée par la douleur des contractions.
— Lequel d’entre vous va assister à l’accouchement ? demande la sage-
femme, tout sourire.
Louison, Otis et moi échangeons un regard paniqué. Le plus légitime est
sans doute Louison, et pourtant, je ne me sens pas de laisser Violette partir
sans que je puisse l’accompagner.
Face à notre mutisme, la sage-femme – Véronique d’après son badge –
hausse un sourcil intrigué et réitère sa question, de manière plus claire :
— Qui est le futur papa ?
J’ai envie de hurler « moi », mais je me retiens de justesse. Violette, qui se
tord dans tous les sens à nos côtés, réussit à prononcer à mi-voix :
— Eux.
— Pardon ?
La sage-femme paraît décontenancée par l’attitude de sa patiente.
— Je veux qu’ils m’accompagnent tous les trois. C’est eux le papa.
L’émotion qui nous traverse est presque palpable. Je peine à réfréner les
larmes qui ne demandent qu’à dévaler mes joues. Otis et moi coulons un
regard vers Louison qui approuve d’un signe de tête.
— Ensemble, souffle-t-il.
La sage-femme sourit face à cette situation inédite, néanmoins Violette est
prise de panique :
— C’est pour cette raison que j’ai choisi d’accoucher ici. Je… C’est
possible qu’ils soient tous présents, n’est-ce pas ?
— Ce sont généralement les aînés de la fratrie ou la mère de la future
maman… Trois papas, c’est inédit.
— Mais c’est possible, hein ? hurle Violette.
La sage-femme approuve d’un signe de tête. Dans cette structure, aucun
médecin n’est présent, et pour être honnête, ça m’inquiète un peu. Si ma
douce a choisi un accouchement physiologique, je suis angoissé à l’idée que
quelque chose se passe mal.
Heureusement, le CHU n’est pas si loin.
— Bon, on peut y aller, maintenant ? J’ai mal, moi, grogne Violette.
Je reconnais bien là ma bombe hormonale préférée. L’angoisse se
transforme en nervosité qu’elle peine à camoufler. Je n’ose même pas
imaginer son état lorsque la douleur sera à son comble.
Suis-je mentalement prêt à me faire écrabouiller la main ?

***

11 juin 2020 ~ Otis

Alors que la sage-femme nous fait signe d’avancer vers la salle


d’accouchement, Louison se fige dans le couloir, plus blanc qu’un cachet
d’aspirine. J’accorde un signe de tête à Mathieu afin de lui assurer que nous
les rejoignons dans les plus brefs délais.
Les épaules basses, mon bel interne a le souffle court et les traits tirés.
Depuis que Violette a perdu les eaux, il n’est pas dans son état normal. J’ai
beau user de mon charme légendaire pour le calmer, rien n’y fait. Sa
carotide est plus tendue qu’un arc et les battements de son cœur pulsent à
l’intérieur.
Je pose deux mains près de son cou afin de lui donner un peu de courage.
— Tout va bien se passer, OK ?
Ce sont sans doute des paroles en l’air. Nous ne savons pas de quoi cet
accouchement sera fait, il y a encore une multitude d’inconnues au tableau.
— Je vais être papa.
La gorge de Louison est sèche, il déglutit avec peine, les yeux rivés sur le
bas de mon visage.
— Je vais être papa, répète-t-il.
— Et tu vas être merveilleux.
Mon assurance lui donne assez de force pour relever la tête. Lorsque je
croise son regard, une décharge électrique me traverse l’échine.
Dieu que je l’aime.
— Je te jure, Louison… N’importe quel gamin rêverait de t’avoir comme
père.
Ses yeux deviennent larmoyants. Les émotions qui nous traversent en cet
instant sont démentielles, loin de tout ce que nous avons connu jusqu’ici.
Nous avons conscience qu’à partir d’aujourd’hui, notre vie ne sera plus
jamais la même. Un petit être s’apprête à chambouler notre existence. Un
petit humain que nous devrons protéger, chérir, éduquer.
Avec une famille aussi bancale que la nôtre, il sera très vite confronté à
l’intolérance et aux moqueries. Ce sera notre devoir de lui donner
suffisamment confiance pour qu’il soit épanoui.
Par contre, c’est mort, je ne lui changerai toujours pas les couches.
Ému comme jamais, Louison enroule ses bras autour de ma nuque et me
sert fort contre lui.
— On y va ? lui soufflé-je à l’oreille.
Tout tremblant, il approuve d’un signe de tête et m’emboîte le pas. Nous
arrivons dans la salle de naissance où la sage-femme est en train d’examiner
encore une fois Violette.
— Votre col est ouvert à cinq.
Ma meilleure amie opine du chef, les traits contractés par la douleur. Elle
paraît souffrir d’une nouvelle contraction et serre férocement les poings. À
ses côtés, Mathieu lui caresse l’épaule.
Un vrai gentleman.
— On ne te pose pas de péridurale ? demandé-je, intrigué.
La sage-femme me sourit et me répond avec bienveillance.
— Il n’y a pas de médecin anesthésiste dans les maisons de naissance.
Violette continue de se tordre dans tous les sens, je me demande comment
elle fait pour tenir le choc.
Louison ne sait pas comment agir, il semble figé, les bras ballants.
Pourtant, c’est leur grand moment, il va devoir prendre sur lui pour profiter
de l’instant et accompagner Violette.
D’un petit coup dans le dos, je l’encourage à se diriger vers le lit où elle
est allongée. Timidement, il s’exécute. Mathieu comprend qu’il doit céder
sa place. Il se décale et se poste à mes côtés avec un sourire en coin.
— C’est surréaliste, non ? chuchote-t-il.
Je ricane, complètement d’accord avec lui. Je n’aurais jamais pensé être
ici un an plus tôt.
Louison s’assoit sur le rebord du lit, pose sa main sur celle de Violette.
Discrètement, j’attrape mon téléphone portable pour saisir l’intensité de
cette scène dont nous nous souviendrons toute notre vie.
— Tu te souviens de nos cours de chant prénatal ? lui demande-t-il avec
une tendresse folle dans la voix.
— Bien sûr.
— Tu ne crois pas que quelques vocalises pourraient te faire du bien ?
Et les voilà tout deux à pousser des « hi ha hi ho » tonitruants sous le
regard amusé de la sage-femme. C’en serait presque risible si ça ne me
touchait pas autant de voir ma meilleure amie et mon mec aussi complices.
— Chiale pas, big boy, se gausse Mathieu en empoignant ma nuque.
— Boucle-la, Michon.
Cette réplique sort par réflexe, mais en réalité, son humour me détend.
Il faut savoir que j’ai toujours détesté les hôpitaux. Les blouses blanches,
les murs immaculés, les bips des machines, l’odeur de clou de girofle… La
maison de naissance me donne des haut-le-cœur que je tente de réprimer
afin de ne pas passer pour une mauviette.
Alors que deux sages-femmes s’agitent autour de nous, mon champ de
vision est recouvert de petites étoiles argentées qui dansent devant mes
yeux. Je clos les paupières quelques secondes, et quand je les rouvre…
J’ai vraiment envie de vomir, là…
Je tente de garder contenance, malgré les bouffées de chaleur qui
m’envahissent. La voix lointaine de Mathieu essaie de me garder à la
surface de la Terre.
Mais moi, tout ce que je touche, c’est la surface du sol de la salle de
naissance.
Otis Baron : KO.
Chapitre 48

11 juin 2020 ~ Violette

Otis a mis au moins vingt minutes à retrouver des couleurs, alors que je
souffrais le martyre à cause des contractions de plus en plus rapprochées.
Quand il a repris conscience, je l’ai enguirlandé comme il se doit en lui
disant que dans cette pièce, j’étais la seule à pouvoir me plaindre. Il s’est
contenté de passer une main gênée sur sa nuque tandis que Mathieu se
moquait allègrement de lui.
Et nous voici, deux heures plus tard, moi sur un ballon pour tenter
d’ouvrir davantage mon col, et les trois hommes de ma vie en train de
pronostiquer sur l’heure de la naissance de l’alien.
— Je pense que dans deux heures, il est là, assure Mathieu. Je parie cent
balles.
— Tu crains, Mich-Mich, rétorque Otis. Elle est déjà à sept. Dans une
heure, c’est bouclé.
Louison est mort de rire, foutu père indigne. Pour ma part, j’ai une
furieuse envie de les éventrer et de me faire un collier avec leurs intestins.
Oui, la douleur me rend psychopathe.
Une contraction plus virulente que les autres m’assaille, je pousse alors un
long hurlement plaintif qui alerte mes trois compères. D’un même bond, ils
se retrouvent face à moi, prêts à me porter jusqu’au lit si besoin. Je les
repousse d’un geste mauvais, puis retourne m’allonger seule en
bougonnant.
La sage-femme refait son apparition dix minutes plus tard pour
m’examiner encore une fois le minou, et je me surprends à penser que ce
dernier n’a jamais été autant visité dans toute ma vie. Je lâche un
ricanement malgré moi, m’attirant des regards en biais.
— Vous êtes à dix, s’exclame la sage-femme. La délivrance est
imminente.
Louison blêmit à nouveau, tandis que je prends conscience de la
signification de ces mots.
Je vais donner vie. Maintenant.
Mon cœur bat à mille à l’heure, mais je n’ai pas le temps de dire quoi que
ce soit ; une horrible contraction me fait crier. Otis s’adosse au mur, sans
doute à deux doigts de s’évanouir à nouveau, alors que Mathieu se
positionne pile devant mes jambes écartées.
— C’est moi ou on commence déjà à voir la tête ?
J’écarquille les yeux, choquée par son air détaché.
— Bouge de là, Mathieu ! Je n’ai aucune envie que tu voies mon vagin
s’écarter comme si Moïse essayait de me traverser.
La comparaison avec le passage de la mer Rouge est douteuse, pourtant la
sage-femme éclate de rire. Mon adorable neurologue me dévisage, la
bouche entrouverte.
— Bouge, Mat’, sérieux !
Il finit enfin par se décaler, quoiqu’un peu bougon.
— À la prochaine contraction, vous allez pousser, comme vous l’avez
appris à vos cours d’accouchement.
Louison saisit ma main avec douceur, je m’y accroche comme si ma vie
en dépendait. Lorsque la douleur refait surface, plus intensément encore, je
lui broie tellement les phalanges qu’il vire au rouge tomate.
Souffrons ensemble, Luis !
Face à mon visage déformé par la souffrance, le jeune interne paraît
perdre pied :
— Tu veux qu’on chante encore ?
J’ai juste envie que tu te taises, en fait.
Je savais que les contractions me feraient dérailler. Je suis à deux doigts
de lui enfoncer mes ongles dans la paume, je me retiens de justesse.
Il est évident qu’il cherche à m’apaiser, et pourtant je n’ai aucune envie de
l’entendre blablater. Ni lui, ni Otis, ni Mathieu, qui profite de mes
contractions pour se repositionner face à mon abricot en compote qui
s’apprête à expulser un alien d’au moins deux kilos.
Je hais cet homme.
— Allez, Violette, vous êtes parfaite, continuez comme ça !
Même la sage-femme, j’aimerais l’égorger, bien qu’elle soit adorable.
— Quand vous sentez la prochaine contraction arriver, poussez le plus
fort que vous pouvez.
Tu crois que je fais quoi ? Du tricot ?
Après plusieurs poussées infructueuses, je suis à bout. Exténuée. Je n’ai
plus aucune force. Je jette un œil vers Otis qui a caché ses yeux avec sa
main, alors qu’il est toujours adossé contre le mur.
Quelle petite nature quand il s’y met !
Mathieu reçoit une œillade assassine qui le fait bougonner et changer à
nouveau de place pour venir saisir ma main libre. Il dépose un baiser sur
mon front et frôle ma bouche avec son pouce.
Je vais le mordre…
— Tu peux le faire. Le faire entrer était déjà un exploit en soi, il ne te faut
que quelques efforts supplémentaires pour le faire sortir.
Je reste à le regarder, un sourcil haussé. Je suis rouge comme un homard,
transpirante comme si j’avais couru un marathon, et je dois en plus me taper
son sarcasme. J’analyse deux secondes sa réplique, puis décide de ne pas lui
en tenir rigueur. Il n’a pas tort. Cette aventure a été un véritable parcours du
combattant. L’accouchement, c’est juste le mur d’assaut, l’exercice le plus
difficile.
J’en suis capable.
Lorsque la prochaine contraction survient, je pousse avec toutes les forces
qu’il me reste. Les encouragements de Louison et Mathieu parviennent à
mes oreilles et me donnent un peu plus de force. Quant à Otis, il
m’applaudit en rythme avec la poussée. Je crois que c’est la seule chose
qu’il est encore capable de faire sans dégobiller.
— Ça y est, la tête est sortie, il va falloir tout donner, là, Violette.
Mais j’ai déjà tout donné, moi !
Otis respire bruyamment contre le mur et lance soudain :
— Louison, chante. J’ai besoin de me changer les idées, là.
Comme si c’était le moment !
Le père de mon futur enfant refuse d’un signe de tête, tandis que Mathieu
semble réfléchir à cette possibilité. Alors que je sens une contraction
monter, il se met à chanter, tout naturellement :
— Elle a fait un bébé toute seule, elle a fait un bébé toute seule. C’était
dans les années un peu folles, où les papas n’étaient plus à la mode.
J’enfonce mes doigts dans sa paume, le griffant sans doute au sang.
J’espère que ça suffira pour le faire taire. Pas moyen qu’il s’égosille sur du
Jean-Jacques Goldman ! C’est cliché à en mourir. Et surtout, je ne suis pas
seule.
Louison passe désormais sa main sur mon front brûlant et m’offre toute
son énergie à travers son regard. Je puise mes dernières forces dans ses
beaux yeux verts.
— Ça y est ! Ça y est ! s’écrie Véronique.
Je peine à reprendre ma respiration et à comprendre que je viens enfin de
réaliser l’objectif numéro sept de ma liste.
Je suis maman.
Toutefois, j’y croirai seulement lorsque je tiendrai mon enfant dans les
bras.
Alors que je l’entends se mettre à pleurer, je pleure avec lui. Des larmes
roulent sur mes joues au moment où Louison et Mathieu m’embrassent
chacun une joue. Otis me regarde en biais, l’air hagard. Il manque de
tourner de l’œil lorsque son homme coupe le cordon ombilical. Une
grimace de dégoût lui déforme les traits, je ne peux m’empêcher de ricaner.
— C’est un joli petit garçon, me souffle la sage-femme en posant mon
baby boy sur ma poitrine.
Otis semble s’être enfin apaisé, il ose s’approcher de moi, bien qu’un peu
bancal sur ses deux guiboles.
— Oh, quelle surprise ! raille-t-il avec un air faussement innocent.
Bien entendu, mon meilleur ami savait que c’était un garçon, Louison a
dû être incapable de tenir sa langue.
Mais pas le temps de l’engueuler…
J’ai dévoré des tas d’articles sur la rencontre entre une mère et son enfant.
Néanmoins, ça dépasse tout ce que j’ai pu lire. À peine est-il allongé sur
mon cœur que ses petits yeux s’ouvrent et croisent les miens.
De belles billes vertes, comme son père.
Je pose mes lèvres sur son front, sanglote contre sa peau. Louison à mes
côtés peine à réaliser qu’il est devenu papa. Il caresse le crâne de son fils,
les yeux brillants d’émotion.
Puis, avec toute l’amitié du monde, il me dit :
— Tu as été merveilleuse.
Nos différends sont désormais aux oubliettes. Nous allons apprendre le
métier de parents ensemble.
— Vous croyez que c’est normal que je trouve qu’il me ressemble un
peu ? lance tout à coup Mathieu.
Nous éclatons de rire, il n’y a bien que lui pour dire un truc pareil.
La sage-femme s’approche de nous, de notre famille unie par des liens
invisibles.
— Je me souviendrai longtemps de cet accouchement, croyez-moi.
Je lui accorde un sourire tendre, alors qu’elle attrape un bracelet qu’elle
va sans doute mettre autour du poignet de notre bébé.
— On n’a même pas eu le temps de se mettre d’accord sur un prénom !
m’exclamé-je soudain, paniquée.
Mes yeux lancent des SOS à Louison, mais celui-ci ne semble pas plus
prêt que moi pour baptiser notre enfant.
Génial. Hashtag parents indignes.
— Tu ne veux toujours pas l’appeler Robert ? tente-t-il.
— Je suis tellement fatiguée que je suis à deux doigts d’accepter.
Même si la situation nous amuse, nous devons sérieusement penser à un
prénom. Véronique propose de nous laisser un peu de temps pour nous
décider, puis Otis propose à Mathieu d’aller boire un café. Louison et moi
nous retrouvons seuls dans la salle de naissance, avec notre nouveau-né qui
nous regarde avec de grands yeux.
— Il n’a vraiment pas une tête à s’appeler Robert, blagué-je.
Louison éclate de rire, puis attrape une chaise pour s’asseoir près du lit. Il
porte un regard si tendre sur son fils qu’une nouvelle larme roule sur ma
joue. Cependant, autre chose semble le perturber.
— Un problème ?
Il secoue la tête, puis finit par dire, hésitant :
— J’ai un peu regardé les sites de prénoms, en fait.
Je suis sûre qu’il a eu le coup de cœur pour l’un d’entre eux. Et comme
nous ne sommes jamais d’accord, ça risque d’être une catastrophe. Je suis
moi-même allée sur internet, peu de prénoms ont réussi à me séduire. Je
suis plutôt classique, et en même temps je veux quelque chose qui ne soit
pas banal et ait un sens pour cette grossesse particulière.
— Dis-moi tout.
Ma voix se veut rassurante pour lui prouver que je suis prête à tout
entendre.
C’est faux, bien sûr. Je serais capable de le tuer s’il voulait appeler mon
fils Kévin.
— J’ai traîné du côté des prénoms qui signifient espoir, cadeau ou
miracle. Il y en a un que j’aime beaucoup, mais…
Mes yeux s’écarquillent. J’ai eu la même idée que lui. Pour moi, tomber
enceinte était un cadeau tombé du ciel.
— Célestin ? demandé-je.
C’est au tour de Louison d’avoir l’air surpris.
— Je sais que c’est un peu particulier, se justifie-t-il.
— Je l’adore. J’y avais moi-même pensé.
— Otis va détester.
— Justement.
Nous rions, alors que Célestin plisse le nez. Cet enfant est magnifique, un
véritable miracle. Il ne pouvait pas en être autrement.
Il est celui que je n’attendais plus.
Tout à coup, trois mots franchissent mes lèvres, plus sincères que jamais :
— Je suis désolée.
Louison baisse les yeux sur son fils.
— Pour m’avoir donné ce beau prince ? Ne le sois jamais.
Mes prunelles embuées dénotent avec mon sourire.
— Sérieusement, Louison. Je n’aurais pas dû t’imposer ça. C’était
irresponsable de ma part, complètement insensé.
Pourtant, quand je vois le résultat entre mes bras, je n’arrive pas à
culpabiliser. Célestin gigote, je n’ai rien vu d’aussi beau de toute ma vie.
Louison se lève et s’assoit sur le rebord du lit, sa main posée sur celle de
notre enfant. Cette fois, c’est moi qu’il observe avec bienveillance.
— Si le destin ne nous avait pas rassemblés… Je sais que Célestin aurait
été heureux. Avec ou sans moi. Tu n’as pas pris cette décision à la légère, tu
l’as mûrement réfléchie. Alors oui, ton choix est discutable, très discutable,
même. Mais si je n’avais pas été là, Célestin n’aurait pas manqué d’amour
pour autant. Tu es une merveilleuse maman, Violette. Il aurait eu Otis,
Mathieu aussi. Il n’aurait manqué de rien.
Je ne cherche plus à retenir les larmes qui dévalent mes joues en cascade.
De mon bras libre, j’attire Louison contre moi et blottis ma tête au creux de
son cou avant de lui murmurer :
— Si, tu lui aurais manqué. Tu es le père idéal, et au fond de moi, je l’ai
toujours su.
Il renifle dans mon dos, je le devine aussi ému que moi. Il caresse la base
de ma nuque avec douceur, puis me serre contre lui. Un peu plus et on ferait
étouffer Célestin dans ce câlin maladroit.
Lorsque la porte s’entrouvre pour laisser apparaître Otis et Mathieu, nous
nous séparons à contrecœur afin de les accueillir comme il se doit.
— Alors ? demande mon beau neurologue, impatient.
— On a choisi Célestin.
Mathieu approuve notre décision d’un large sourire. Quant à Otis, il
hausse un sourcil, puis se dandine d’un pied à l’autre.
— C’est une blague ? nous questionne-t-il timidement.
Je me pince les lèvres pour ne pas exploser de rire. Je savais qu’il réagirait
ainsi.
— Célestin ? Comme le petit fantôme du dessin animé ? Pourquoi pas
Denis la malice pendant qu’on y est ?
— Personne ne connaît tes références, se moque Louison.
Otis se renfrogne un peu, les bras croisés sur son torse. Son homme se
détache de moi pour le rejoindre et déposer ses lèvres sur les siennes. Mon
meilleur ami finit par retrouver le sourire.
— Est-ce que je peux au moins choisir son deuxième prénom ?
Nous approuvons sa requête d’un signe de tête. Il fait mine de réfléchir,
puis annonce fièrement :
— Quitte à ce que cet enfant soit kitch, j’opte pour Robert.
Il ne peut pas être sérieux.
— Et moi, je veux choisir le troisième prénom, ronchonne Mathieu.
Une vraie bande de gamins.
— C’est comme si Célestin était un peu de ma famille.
— Il l’est, lui assuré-je.
— Alors il aura un troisième prénom commençant par « Mat ».
Heureusement, Mathurin est déjà pris. Hi ha hi ha ho.
— Que dites-vous de Mathis ?
C’est difficile à croire, mais Mathieu est finalement le type le plus
moderne dans cette pièce. Je coule un regard vers Louison qui acquiesce
dans un sourire. Nous sommes donc d’accord.
Je baisse les yeux vers mon magnifique bébé aux yeux de jade et lui
chuchote :
— Bienvenue dans notre monde, Célestin Robert Mathis Lamy-Fleury.
L’ami fleuri, notre cadeau du ciel.
Avec un nom pareil, il ne peut avoir qu’une belle vie.
Chapitre 49

11 décembre 2020 ~ Otis

Déjà six mois.


Six mois que ce monstre qui braille et fait des cacas verts a envahi mon
univers.
Six mois que je suis devenu bien plus qu’un simple parrain. Dans la vie de
Célestin, je suis un beau-père du tonnerre, voire un papa poule. Quand
Violette a dû reprendre le travail et l’emmener chez la nounou, je suis resté
seul dans notre grande maison, à me tourner les pouces et à me demander si
mon petit sucre d’orge allait bien.
Les premières journées sans Célestin ont été infernales. Je me suis surpris
à déprimer, seul sur le canapé, avec la furieuse sensation que ma vie ne
rimait à rien.
Un soir, sans crier gare, j’ai proposé de le garder. Sous le choc, Violette a
manqué de lâcher son fils sur le parquet.
C’est ainsi que je suis nounou depuis deux mois.
Parfois, j’ai envie de m’habiller en Madame Doubtfire, juste pour le kiff.
Je suis sûr que ça ferait marrer Célestin. Parce que ses premiers sourires,
c’est à moi qu’il les a offerts.
— C’est quoi tout ça ? s’exclame Mathieu.
Il pose son cartable en cuir sur le canapé, puis s’affale dans un long soupir
de fatigue.
— C’est l’anniversaire de Célestin, expliqué-je.
J’ai passé la journée à décorer la maison pour l’occasion, ce qui ne semble
pas être au goût du neurologue. Il se lève, se poste face à moi, puis pose une
main sur mon front.
— Qu’est-ce que tu fous ? grogné-je.
— Je vérifie que tu n’as pas de fièvre, parce que tu agis vraiment
bizarrement. Il y a encore quelques mois, tu aurais hurlé face à tant de
niaiseries.
Il pointe du doigt les ballons qui parsèment le salon. Ce type n’a aucun
goût.
— Ce n’est pas niais. Célestin a six mois. Ça se fête.
Violette et Louison débarquent et arborent la même grimace que Mathieu.
Suis-je le seul à m’investir dans la vie de cet enfant ?
Ma meilleure amie m’arrache presque son fils des bras, je ne peux
m’empêcher de bougonner. Je m’empresse de rejoindre la cuisine pour aller
chercher à manger pour Célestin.
— Chéri ? s’offusque Louison. Tu n’es quand même pas en train
d’essayer de faire tenir une bougie dans le petit pot de Tintin, si ?
Mon sang ne fait qu’un tour.
— Arrête de l’appeler Tintin, veux-tu ? Ton fils a un prénom, ridicule
certes, mais un prénom malgré tout. Tu n’avais qu’à le nommer Tintin dès
le début si tu aimes tant ce nom.
Louison me regarde avec de grands yeux, complètement interdit.
Je crois que je suis un peu sur les nerfs.
Il se glisse derrière moi et enroule ses bras autour de mon torse. Sa
présence me fait toujours autant d’effet.
Dans le salon, Violette s’est blottie contre son cher et tendre. Plus le
temps passe, plus ces deux-là sont fusionnels.
— Tu es tendu, ces derniers temps, souffle Louison à mon oreille.
— Surtout quand tu te colles à moi comme ça.
— Toi et tes blagues salaces…
Je me retourne pour m’emparer de ses lèvres avec délice. Cet homme est
une tentation vivante, je suis incapable de vivre sans lui. Je dévore sa
bouche avec passion, pressé d’être à ce soir pour me délecter un peu plus de
sa peau.
— Otis ? murmure-t-il contre mes lèvres.
Avec cette voix mielleuse, je m’attends au pire.
— J’en ai parlé avec Violette… Je crois que nous allons remettre Célestin
chez la nounou.
Je me détache brutalement de Louison, outré par ses paroles.
— Quoi ? Je pense avoir mal compris.
Mon homme penche la tête sur le côté, l’air désolé.
— Tu as très bien compris.
— Et pourquoi ? C’est stupide. Je m’occupe super bien de Célestin, et ça
vous évite de dépenser des thunes inutilement.
Je fais les cent pas dans la cuisine, les mains dans les poches de mon jean.
Je ne peux pas croire que Louison et Violette aient comploté derrière mon
dos.
Mon bel interne arbore un petit sourire en coin qui ne m’inspire pas du
tout. Je me crispe, m’attendant à un tas de reproches injustifiés.
— Tu t’encroûtes, Otis.
— Je m’en… Pardon ?
Mon ton est monté sans que je m’en rende compte. Ça ne fait que deux
mois que je m’occupe de Célestin, comment peut-il faire de telles
conclusions hâtives ?
Tel un gamin pris sur le fait, je marmonne dans ma barbe, l’air blasé.
— Il est temps que tu te trouves une autre activité, tu ne penses pas ?
Parrain au foyer ne te convient pas et je suis certain que tu le sais, tout au
fond de toi.
Peut-être a-t-il raison… Je suis plutôt à cran ces derniers jours, et je me
mets la pression tout seul en ce qui concerne Célestin. Les biberons, les
couches, les pleurs et autres réjouissances commencent à me courir sur le
haricot.
Pourtant, j’adore les instants passés avec ce bambin. J’aime le voir
grandir, jour après jour, remarquer chacun de ses progrès.
— Tu es adorable de vouloir nous aider, mais là, tu en fais trop. Tu
devrais donner plus régulièrement des cours à la salle de boxe, ça fait des
semaines que tu n’as pas enfilé tes gants. Et ne me mens pas, je sais que ça
te manque.
Quelques jours plus tôt, l’un de mes collègues de la salle m’a demandé
d’assurer davantage d’heures, mais avec Célestin, je ne m’en sentais pas
capable, alors j’ai refusé.
Maintenant que Louison me met face à la décision qu’il a prise avec
Violette, il est temps que je reconsidère la chose. Après tout, j’ai quarante
ans et je suis déjà retraité. Il va falloir que je trouve de quoi occuper mes
journées.
D’une certaine manière, j’ai sans doute reporté ma frustration et mon
ennui sur ce nouveau challenge : m’occuper d’un enfant.
J’adore Célestin, bien entendu. Je l’aime comme s’il était mon propre fils,
et dans le fond, il l’est peut-être un peu. Néanmoins, Louison a raison. Je
dois arrêter de me voiler la face et prendre conscience que je comble mes
journées solitaires en les passant avec ce bambin qui nécessite une attention
constante.
Louison reste pendu à mes lèvres, attendant sûrement une réaction de ma
part. Je me détends sur-le-champ et enroule mes bras dans son dos pour le
blottir tout contre moi. Sa chaleur me revigore.
— Je déteste l’avouer, mais tu as raison.
Louison me serre un peu plus fort, conscient que leur décision m’attriste.
— J’ai peur pour Célestin, soufflé-je. Tout le temps. Quand il est chez la
nounou, c’est pire.
— Justement, Otis. Il faut que tu apprennes à gérer cette angoisse, sinon
elle va te bouffer. Être parent, c’est pour la vie. Tu auras toujours peur pour
lui, peu importe son âge.
— Mais je ne suis pas son…
Louison se détache brusquement de moi et pose son doigt sur ma bouche.
— Je t’arrête tout de suite. Tu n’es pas son père, OK. Mais tu es son
parent. Tu gravites autour de lui et tu es important dans sa vie. N’en doute
jamais.
Pourquoi ce mec de vingt-huit ans a-t-il toujours le chic de me laisser sans
voix ? Comment fait-il pour me faire tomber un peu plus éperdument
amoureux de lui à chaque jour qui passe ?
Parfois, je me demande comment nous faisons pour que cette colocation
fonctionne aussi bien malgré nos quatre caractères de merde.
Ça aurait pu tourner au pugilat. Au final, tout se déroule à merveille et
nous nous accordons pour que la vie de Célestin soit un long fleuve
tranquille.
Notre réussite n’est pas anodine… Nous sommes une vraie famille. C’est
vrai ce qu’on dit : il y a les liens du sang, mais surtout, il y a la famille
qu’on se choisit et qu’on se crée.
La mienne est avec eux. Nulle part ailleurs.

***

11 décembre 2020 ~ Mathieu

— Tu crois qu’ils s’engueulent ?


Violette hausse les épaules. Ce que Louison doit annoncer à Otis n’est pas
évident. S’il y en a un qui s’investit comme un dingue auprès de Célestin,
c’est Otis. Nous aimons tous ce petit garçon comme des fous, mais O’
prend son rôle très à cœur.
— J’espère pas, s’inquiète ma belle blonde. Otis est plutôt susceptible ces
derniers temps.
Elle se blottit tout contre moi, alors qu’elle tient son fils entre ses bras.
C’est dingue comme ce bonhomme grandit à vue d’œil. Pourtant, j’ai
l’impression que l’accouchement était hier.
Les jours défilent à une vitesse hallucinante, et plus le temps passe, plus je
me sens proche de Violette. Comment avons-nous pu nous détester pendant
toutes ces années sans prendre la peine de nous connaître ?
Nous sommes faits l’un pour l’autre.
Fut un temps, je ne croyais pas aux âmes sœurs. Aujourd’hui, je sais
qu’elle est la mienne. Il y a une notion de destin dans notre histoire. Je
serais bien incapable de vivre sans elle et ses idées loufoques.
Célestin gazouille dans les bras de ma belle, et je la trouve d’autant plus
radieuse. Elle le couve du regard avec une douceur qui rend mon cœur tout
mou. Je ne pensais pas que je pourrais aimer autant, surtout après Céline.
— Tu sais que tu es une maman fabuleuse, Violette ?
Elle a un léger mouvement de recul, surprise par mes paroles. Depuis
qu’elle a repris le travail, elle appréhende de ne pas être assez présente pour
son fils. Pour ma part, tout ce que je vois, c’est un enfant qui évolue comme
il faut. Je ne m’inquiète pas du tout pour l’avenir de Célestin. Il est entouré
de personnes qui l’aiment, comment pourrait-il être malheureux ?
— Je n’ai aucune idée de pourquoi tu me balances ce compliment
maintenant, me répond Violette, mais je prends ! J’ai bien besoin d’ondes
positives en ce moment.
Je caresse sa chevelure blonde et cale ma main sur sa nuque. Ces
dernières semaines sont rudes pour elle, elle est exténuée. Je fais tout pour
lui rendre la vie plus facile, toutefois ce n’est pas toujours suffisant. Être
une jeune maman active n’est pas évident.
— Heureusement que tu es là, Mathieu.
Ses mots doux me font toujours un effet incroyable.
— Parfois, je me dis que toi, tu me donnes tout, et moi…
La voilà encore en train de se flageller. Cette discussion revient
régulièrement sur le tapis et me dépite à chaque fois. J’ai beau me répéter
sans cesse, lui promettre que notre relation me convient telle qu’elle est,
Violette doute.
Pourtant, ces derniers mois, les choses ont un peu évoluées. De temps à
autre, ma belle blonde s’offre à moi, pour moi. Ça a été compliqué
d’accepter qu’elle ne prenne aucun plaisir. Cette dévotion à mon égard me
mettait mal à l’aise. Encore parfois aujourd’hui.
Je ne suis jamais à l’initiative de nos séances de caresses plus poussées.
C’est elle qui mène la danse, toujours. Je serais bien bête de ne pas me
contenter de ce qu’elle me donne.
— OK. On va arrêter cette discussion tout de suite, grogné-je.
C’est insupportable de l’entendre remettre en question sa sexualité. Un
individu n’est pas à la merci de son partenaire. Tant que la relation se base
sur la communication et le respect, ça roule tout seul.
— J’ai vraiment de la chance de t’avoir, Mathieu. Tous les hommes que
j’ai connus avant toi étaient ton opposé, j’en étais venue à les diaboliser.
Ton comportement me prouve à quel point tu es une perle.
— Je ne pense pas… Il y a un tas de mecs respectueux dans le monde. On
a tendance à l’oublier parce que des couillons agissent avec leur pénis
plutôt qu’avec leur cerveau.
Violette ricane, tandis que Célestin s’endort paisiblement contre sa
poitrine.
— Lui, il réfléchira avec son cerveau, promis, lui chuchoté-je à l’oreille.
Ma jolie psychologue dépose brièvement ses lèvres sur les miennes, puis
annonce, déterminée :
— On lui donnera l’éducation pour.
J’approuve d’un grand signe de tête. Si les mentalités finissent par
évoluer, peut-être que tout n’est pas perdu.
— Même si avec quatre hommes à la maison, j’ai un peu peur d’être
bouffée toute crue.
Je m’esclaffe à mon tour, conscient que toute cette testostérone ne doit pas
être facile à gérer au quotidien.
— Violette…, soufflé-je, soudain plus sérieux. Ce serait sans doute un peu
naïf de dire que les hommes et les femmes sont identiques, mais… Je suis
convaincu que la femme est l’égale de l’homme.
Si ses yeux pouvaient former des cœurs, ils le feraient. Je lis tout l’amour
qu’elle ressent à mon égard. C’est complètement fou. Je ne suis pas sûr d’en
mériter autant.
Alors que nos regards ne se quittent plus, une voix rauque derrière nous
nous fait sursauter :
— Est-ce que c’est grave si je ne suis pas toujours capable de réfléchir
avec mon cerveau ?
Otis et Louison sont près du canapé, tout sourire. Je me demande depuis
combien de temps ils épient notre conversation.
— Des fois, ça se lève tout seul là-dedans, ajoute le boxeur en pointant
son pantalon. Et pourtant mon cerveau n’a rien demandé. Enfin… Il ne m’a
pas demandé l’autorisation avant, en tout cas.
L’interne lui file un coup de poing dans l’épaule, signe que son humour
graveleux va trop loin. Otis ricane, fier de lui.
Ce type est pire que moi, parfois… C’est dire…
Les deux hommes nous rejoignent dans le salon et se trouvent une micro-
place sur le canapé. Le géant sportif peine à s’asseoir, il se retrouve à moitié
sur l’accoudoir à mes côtés. Quant à Louison, il est assis près de Violette et
caresse la joue de leur fils.
— Bon, on le fête cet anniversaire ? demandé-je.
Otis bougonne un peu :
— Célestin dort.
Comme s’il allait s’en souvenir.
Violette lit dans mes pensées :
— T’es sérieux, O’ ? On s’en fiche… On va fêter les six mois de cette
merveille, et aussi nos six mois de colocation sans nous entretuer.
— Sans même nous disputer, souligne Louison.
Otis paraît prendre conscience de la prouesse que nous venons de réaliser.
Comme si finalement, cette vie en colocation était tout ce dont nous avions
toujours rêvé.
La bouche entrouverte, mon meilleur ami nous regarde les uns après les
autres et déclare :
— On. Ne. S’est. Pas. Disputés. C’est un putain de miracle !
— Ce gros mot est banni de notre foyer, grogne Violette.
Louison et moi pouffons, on sait très bien comment cette histoire va se
finir.
— C’est moi qui choisis le gage, renchérit-elle.
Notre fleur préférée se lève afin de déposer Célestin dans son couffin. Elle
se tourne ensuite vers Otis, la poitrine bombée.
La dernière fois, tout ça parce que j’avais dit « bordel de merde », je me
suis retrouvé à frapper chez notre unique voisin, le vieux Ricou, pour lui
demander s’il n’avait pas de la vaseline. Autant vous dire que cette blague
de mauvais goût était signée Otis…
J’espère que Violette va lui concocter un gage aux petits oignons.
— Je n’ai qu’une seule idée en tête, annonce-t-elle, un sourire moqueur
aux lèvres. Monsieur Otis Baron, vous êtes condamné à…
Elle paraît plus sérieuse que jamais, et ses yeux deviennent sombres.
— La sentence est irrévocable…
— Oh c’est bon Vio’, accouche ! râle Otis.
Je me retiens de dire « C’est déjà fait » sous peine de passer pour le gros
beauf du groupe. J’aime bien quand ce rôle est attribué au boxeur, ça me
repose.
— OK, Otis Baron, voici ton gage…
Violette peine à contenir son amusement de voir son meilleur ami
ronchonner.
— Fais péter le champagne, bordel !
Louison s’offusque :
— Ce mot est aussi banni de notre vocabulaire, normalement.
Ma jolie blonde jette un œil vers le couffin de Célestin qui roupille à
poings fermés.
— Oh, c’est bon, il dort ! Ça fait six mois qu’on vit dans les couches et les
biberons. Ce soir, on se prend une cuite bien méritée.
Otis la dévisage comme si elle venait de dire une énorme bêtise :
— T’es sérieuse ? L’un d’entre nous doit rester sobre pour s’occuper de
Célestin, non ?
Le sourire machiavélique de Violette veut tout dire.
— Ça tombe bien, annonce-t-elle. C’est ton gage de ce soir. Tu ouvres les
bouteilles, et nous on boit.
Le pauvre homme se décompose, dépité de s’être fait avoir. Il grogne dans
sa barbe, alors que nous sommes tous trois morts de rire.
Maturité : niveau moins deux.
On ne nous changera jamais.
Chapitre 50

4 septembre 2023 ~ Violette

— On va être en retard ! hurle Mathieu, déjà au volant de la Fiat Panda de


Louison.
Oui, elle roule toujours.
Mon pauvre Célestin ne sait pas trop pourquoi nous nous agitons dans
tous les sens. Il a conscience que c’est un jour important, toutefois nous
sommes beaucoup plus angoissés que lui. Aujourd’hui, notre petit bout
d’homme fait sa rentrée en Petite Section.
Et moi, j’ai l’impression qu’on m’arrache un membre.
Je tente de réaliser quelques exercices de respiration, mais rien n’y fait. Je
continue de courir partout sans cohérence.
Gourde d’eau : OK.
Blouse pour la peinture : mais elle est où, bon sang ?
Nous sommes quatre adultes autour de Célestin et aucun d’entre nous n’a
eu l’idée de préparer le cartable hier.
— Merde, son doudou, il est toujours dans son lit ?
Otis me jette un drôle de regard pour s’assurer que je n’ai pas entendu son
juron. Je fronce les sourcils, dépitée qu’il lâche des gros mots devant son
filleul.
Heureusement pour mon meilleur ami, nous sommes en retard, et seule
cette mission doudou m’importe. Louison arrive avec la boîte à goûter, tout
transpirant :
— On est les pires parents du monde.
C’est faux. On ne s’en sort pas si mal.
Lorsque tout est rassemblé, nous nous entassons dans la Fiat Panda.
— Prêt ? demande Mathieu à Célestin.
— Ouiiiiii !
Il est visiblement plutôt content d’aller à l’école. Il ne sait pas encore qu’il
en a au moins pour quatorze piges.
Pauvre gosse.

***

Nous arrivons pile à l’heure à la porte de la classe. La maîtresse nous


accorde un large sourire, puis nous présente son ASEM, qui l’aide au
quotidien dans la classe.
Elles ont l’air sympas, ça me rassure. L’enseignante porte une veste jaune
poussin et un bandeau à fleurs. Célestin la regarde avec de grands yeux, je
suis sûre qu’il est déjà en train de tomber amoureux.
J’espère malgré tout que ces deux femmes auront de la poigne. Célestin,
même s’il est adorable, peut aussi se montrer facétieux, elles risquent
d’avoir du fil à retordre. C’est un enfant très charmeur, il sait qu’il est
mignon. Nous avons sans doute tort de le lui répéter toute la journée.
Il faut dire que le mélange de mes gènes et ceux de Louison a été un
véritable combo gagnant. S’il a de beaux yeux verts comme son père, il
possède mon teint de porcelaine et une tignasse blonde magnifique.
Un futur bourreau des cœurs.
— Alors, tu es Célestin ? demande l’institutrice en se mettant à son
niveau.
Intimidé, il se cache derrière Otis. Louison attrape doucement le bras de
son fils pour le faire sortir de sa cachette.
— Allez, mon chéri, dis bonjour à ta maîtresse.
— Je m’appelle Valentine, et la dame avec moi dans la classe, c’est
Fanny. On sera là pour toi tout au long de la journée.
Célestin conserve un grand sourire, le regard bienveillant de l’enseignante
y est forcément pour quelque chose. Ladite Fanny, grande brune aux yeux
pétillants, lui fait un coucou de loin, auquel il répond sur-le-champ, ravi.
— Y’a plein de jeux, dit-il, alors que d’autres enfants sont déjà en train de
découvrir leur nouvel espace.
Valentine le confie à Fanny qui l’emmène jouer, pendant qu’elle nous
pose des questions sur ses habitudes pour la sieste, sur ses jours de
cantine… À aucun moment elle ne semble étonnée de voir quatre adultes
pour accompagner un seul gamin.
Pendant qu’elle accueille une autre famille, nous sommes autorisés à
rester quelques minutes avec Célestin. Il est déjà bien occupé à enfiler des
perles en compagnie d’une petite fille.
— C’est ta maman ? demande l’enfant en pointant Violette du doigt.
Il hoche la tête avec un sourire.
— Et ton papa, c’est qui ?
Célestin montre Louison sans hésiter. La petite fille va sans doute
demander qui sont les deux autres hommes qui l’accompagnent. Toutefois,
elle continue de jouer comme si elle avait eu la réponse à toutes ses
questions.
Soudain, elle lève la tête vers Otis et lui dit de but en blanc :
— Je veux une poupée garçon avec les mêmes cheveux que toi.
Mon meilleur ami est tout fier de ce compliment détourné. Hélas, il perd
vite son sourire quand le père de la petite fille intervient :
— Tu sais bien, ma chérie… Les cheveux longs, c’est pour les filles.
Et si c’étaient nous qui rendions nos enfants intolérants ?
Je déglutis avec peine, alors que les poings d’Otis se serrent le long de son
corps. Louison l’apaise en posant ses doigts sur les siens. Le père de la
gamine ricane et arbore une grimace dégoûtée :
— Qu’est-ce que je disais…, gronde-t-il entre ses dents.
Otis avance d’un pas, je le retiens d’un vif geste du bras avant de lui
souffler :
— Pas d’esclandre, s’il te plaît.
Il reprend son calme, les narines gonflées, puis me murmure à son tour :
— Je lui exploserai la tronche à la récré.
Cette réplique a pour effet de nous détendre. Chacun notre tour, nous
déposons un baiser sur la joue de Célestin, bien décidés à le laisser vaquer à
ses occupations.
— À tout à l’heure, lançons-nous à l’unisson.
Quand il nous voit à la porte de sa classe, un éclair de panique se lit sur
son visage. La maîtresse l’intercepte alors qu’il s’élance vers nous, les
larmes au bord des yeux. Elle lui donne la main et l’accompagne pour nous
dire au revoir :
— Célestin, fais un bisou à maman et à…
La maîtresse s’arrête, perturbée. Nous n’avons rien de la famille
traditionnelle.
Je me penche pour lui demander :
— La directrice vous a expliqué notre situation ?
Valentine hoche la tête, néanmoins elle paraît toujours aussi mal à l’aise.
— Sauf que je n’ai aucune idée de qui est qui, s’excuse-t-elle.
Célestin regarde sa maîtresse avec de grands yeux – les larmes ont
disparu – puis pointe Louison du doigt :
— Papa.
Il passe ensuite à Otis :
— Parrain chéri.
Puis il termine par Mathieu :
— Concon Machin.
— Il a encore du mal à prononcer les « T », se justifie Mat’, gêné.
Louison, Otis et moi retenons un rire de justesse.
— Pour être franc, « Concon » lui va aussi bien que « Tonton », se moque
mon meilleur ami.
Mathieu lui renvoie une grimace tout à fait immature, alors que
l’institutrice peine à ne pas exploser de rire. Avec nous, elle risque d’en voir
de toutes les couleurs.
Sa petite main dans celle de sa maîtresse, Célestin accepte de nous laisser
partir et retourne à son activité. Cette fois, c’est Otis qui reste planté sur le
pas de la porte.
— O’ ? Tu viens ?
Il ne répond pas, les épaules basses. Lorsqu’il se tourne vers nous, il paraît
sur le point de fondre en larmes. Il renifle bruyamment et finit par nous
dépasser pour marcher au-devant de nous.
Au moment où il lève le bras pour s’essuyer le visage, nous comprenons
qu’il est en train de pleurer. Mathieu, Louison et moi échangeons un regard,
puis nous nous élançons vers notre ami, que nous entourons de nos bras.
— C’est une étape, dit-il, avec émotion. Notre Célestin grandit et je ne
vois pas les années passer.
Otis, cet émotif !
C’est vrai que la vie passe vite.
Les pattes d’oie de Mathieu se sont agrandies, lui donnant encore plus de
charme, Otis a chouiné quand il a découvert ses premiers cheveux blancs,
Louison a un peu déprimé le soir de ses trente ans, et moi, je trouve que la
quarantaine me sied à ravir.
Ou bien est-ce le fait d’être devenue maman…
Avec la rentrée de notre bambin, nous prenons tous un coup de vieux,
c’est évident. Cependant, c’est aussi un accomplissement. Célestin est
heureux et épanoui ; nous pouvons être fiers.
Là, au milieu de la cour de récréation, Otis pleure comme un enfant.
Et nous pleurons avec lui.
Nous ne pleurons pas le temps qui passe.
Nous pleurons le bonheur d’être unis après toutes ces années.

***

5 février 2024 ~ Louison

— Papaaaaaaaaa ! hurle Célestin dès que je franchis la porte.


Il me saute dessus, prêt à me raconter sa journée de classe, comme chaque
jour. Je lui demande d’attendre que j’enlève mon manteau, et dépose mes
affaires dans l’entrée. Il trépigne d’impatience devant moi, tel un
kangourou.
Dès qu’il remarque que je suis prêt, il m’entraîne dans le salon où
Violette, Otis et Mathieu sont déjà installés.
— À l’école, Valentine et Fanny ont apporqué…
— Appor-té, le reprend Mathieu.
Je crois qu’il en a marre de se faire appeler Concon.
Quand Célestin se concentre, il parle beaucoup mieux, nous sommes tous
très fiers de lui.
— Elles ont apporté un poisson rouge. Il s’appelle Ben.
Je suis tellement exténué. Je n’ai aucune envie d’entendre ces histoires de
poisson, je rêve seulement d’une bonne nuit de sommeil, blotti contre Otis.
Néanmoins, ça semble important pour Célestin, alors je fais tout mon
possible pour ne pas piquer du nez.
— Ben, il est tout seul dans son bocal. Je crois qu’il est cri… triste.
— Ah oui ? lui demande Violette, bien plus réactive que moi.
— Oui, c’est triste un poisson tout seul. Il lui faudrait un petit frère ou une
petite sœur.
— Oh.
Violette et Mathieu parlent à l’unisson et échangent un drôle de regard.
Ça fait un moment que Célestin tend des perches, il est évident qu’il
aimerait ne plus être fils unique. Moi, tout ce que je vois, c’est que ça
compliquerait encore un peu plus l’équilibre de notre famille.
— Est-ce que moi aussi un jour j’aurai un petit frère ou une petite sœur ?
C’est le moment où on aimerait qu’un téléphone sonne. Quand je constate
que Mathieu donne un coup de coude à celle qu’il aime, je lance un regard
en biais à Otis. Ces deux-là n’agissent pas normalement ces derniers jours,
et mon homme semble totalement de mon avis au vu de ses sourcils
froncés.
— Vous nous cachez quelque chose ? grommelletil.
— Eh ben, en fait…
Violette est rouge comme une tomate. Ne me dites pas que…
— Tu es enceinte ? m’exclamé-je.
Elle souffle longuement, agacée.
— On ne devait pas vous le dire avant encore un mois, rage Mathieu.
Otis n’en croit pas ses oreilles :
— Michon, t’étais pas censé avoir un problème de petites graines ?
Le neurologue passe une main sur sa nuque, mal à l’aise.
— Mon spermogramme n’était pas bon, mais je ne suis pas stérile,
explique-t-il calmement.
Otis renchérit, éberlué :
— Nan, mais c’est pas vrai… Violette, tu es la meuf la plus fertile de
Vannes, ou quoi ?
On sait tous que leur relation n’est que rarement charnelle. Mathieu ajoute
sans tenir compte du sarcasme du boxeur :
— On est plutôt contents. Pas vous ?
Violette paraît angoissée à l’idée que nous ne soyons pas heureux pour
eux. C’est pourtant impossible. Mathieu a toujours rêvé de devenir papa,
c’est une nouvelle incroyable.
Alors que nous nous prenons dans les bras, Célestin reste à nous regarder
avec un sourcil haussé, l’air dépité :
— Et du coup, est-ce qu’on peut aller acheter un petit frère ou une petite
sœur à Ben, ce week-end ?
Apparemment, il n’a pas compris ce qu’il se tramait. Nous avons tout le
temps pour le préparer à cette arrivée. Nul doute qu’il sera un grand frère
hors pair.

***

— Valenkine !
— « Tine », reprend l’institutrice avec un sourire.
Son regard dévie sur le sac en plastique que tient Célestin entre ses mains.
Dedans nagent quatre poissons rouges. Elle écarquille les yeux, choquée.
— Oh, des poissons !
Elle est observatrice.
— C’est pour Ben. C’est sa famille.
Pour l’occasion, nous sommes tous les quatre à la porte de l’école pour
accompagner Célestin. Derrière son dos, nous nous excusons
silencieusement auprès de l’enseignante. Comment pouvions-nous refuser
ça à cet adorable marmot ?
Valentine se baisse au niveau de Célestin et pose sa main sur son épaule :
— Je suis désolée, mais mon aquarium est trop petit.
— Justement, explique Otis. On en a trouvé un sur Le bon coin, il est dans
la voiture, et…
La maîtresse nous assassine du regard.
La pauvre…
Elle attrape tout de même le sac plastique, un sourire crispé au visage.
— C’est génial…
Son ton est plutôt celui d’une femme blasée. Je manque de lâcher un rire,
dépité pour elle, mais beaucoup trop amusé par la situation.
Célestin continue d’ailleurs de se justifier :
— C’est cro triste un poisson rouge tout seul. Je voulais pas que Ben soit
triste.
C’est l’argument imparable.
Ça et les yeux de jade de Célestin qui pétillent.
Valentine se détend un peu, puis finit par approuver d’un signe de tête.
— Tu as raison, Célestin. Je ne veux pas non plus que Ben soit triste.
Fanny se poste à côté de sa collègue, les sourcils froncés. Valentine
s’empresse d’expliquer :
— Ce sont des compagnons pour Ben. Célestin ne voulait pas qu’il soit
triste, tu comprends. La solitude des poissons rouges, c’est un combat à
mener tous les jours, tu sais.
Les deux femmes échangent un regard complice, puis nous lancent un
sourire compatissant.
Célestin entre en classe, plus heureux que jamais.
Une fois que nous nous retrouvons sur le parking, nous éclatons de rire.
L’institutrice va nous détester.
— On aurait pu acheter qu’un seul poisson, non ? culpabilise Violette.
Otis secoue la tête :
— Ah ben non, tu sais bien… Il fallait un poisson « maman », un « papa
», un « parrain » et un « concon ».
Mathieu lui file une claque derrière la tête, ce qui nous fait marrer à
nouveau. Une chose est sûre, depuis qu’ils sont entrés dans ma vie, je n’ai
plus jamais ressenti la solitude, bien au contraire.
Avant, j’avais l’impression d’être enfermé dans un bocal et de tourner en
rond. Je pensais que face aux étapes de la vie, nous étions seuls, coûte que
coûte. Je me voilais la face.
Il suffit de trouver les bonnes personnes, au bon moment.
Et parfois, ce sont elles qui vous trouvent.
Remerciements

Une nouvelle aventure qui se termine… et quelle aventure !


La solitude des poissons rouges est le roman sur lequel j’ai passé le plus
de temps. Eh oui ! C’est une sacrée brique que tu tiens entre les mains (au
pire, si le livre t’a déplu, il peut te servir de cale-porte ; rien ne se jette, tout
se transforme, paraît-il) !
Le plus complexe dans cette histoire a été la psychologie des personnages.
J’ai choisi de traiter d’un thème rarement abordé en romance : l’asexualité.
Comme la sexualité en général, l’asexualité a de multiples facettes. Violette
est l’une d’entre elles. J’espère qu’elle aura su vous toucher de par son
histoire et sa détermination sans faille.
Certains choix des personnages sont peut-être discutables et ne plairont
pas à tous, mais j’ai voulu dépeindre la réalité. L’histoire de Violette est née
d’une anecdote entendue, on ne peut plus réelle. Nul doute que certains s’y
reconnaîtront.
Je tenais à remercier du fond du cœur ma super copine Sonia, toujours
présente pour me mettre un coup de pied aux fesses quand je perds ma
motivation. Elle a relu le premier jet de ce roman avec application et m’a
aidée à le rendre meilleur. Ses conseils sont précieux et je me sens
chanceuse de l’avoir dans mon entourage.
Un grand merci aux copines autrices qui me supportent jour après jour
(dans tous les sens du terme) : Mélissa, Juliette, Julie, Sophie…
Je tiens aussi à adresser une pensée particulière aux lecteurs qui, au fil de
mes publications, deviennent de vrais piliers : Alison, Clary, Élise, Élodie,
Gilles… Et j’en oublie sans doute. Votre soutien est incroyable.
Merci à Blandine et toute l’équipe des éditions Bookmark. Merci de me
donner ma chance, encore et encore. Merci de permettre à ces personnages
loufoques de faire entendre leur voix. Merci d’être aussi ouverts d’esprit.
Merci, tout simplement.
Pour terminer, je remercie ma jolie maman : c’est grâce à toi, tout ça. Tu
m’inspires. Tout le temps. Surtout quand on écoute du Mory Kanté en
boucle en dansant dans le salon à huit heures du matin.
C’est avec une émotion particulière que j’écris ces dernières lignes de
remerciements. Merci à Violette, Otis, Mathieu et Louison, ces personnages
qui m’ont fait vibrer pendant des mois. Merci à eux de m’avoir rendue
encore plus tolérante.
Nous passons notre vie à apprendre, et ces personnages en sont la preuve.
À très bientôt,
Valentine Stergann
Playlist

Parfois, il ne suffit que de quelques notes pour que mon imagination


s’enflamme. Je vous laisse découvrir les chansons qui m’ont portée pendant
l’écriture de La solitude des poissons rouges.
Rendez-vous ici : https://cutt.ly/IlNsXL3

THE EAST POINTERS ♫ Halfway tree


WILD RIVERS ♫ Do or die
MIKE PERRY, DAVID RASMUSSEN ♫ Better than this
TONES AND I ♫ Dance Monkey
TUNGEVAAG ♫ Knockout
REGARD ♫ Ride it
CHARLIE CUNNINGHAM ♫ Headlights
LENNON STELLA ♫ Like everybody else
SYML ♫ Clean eyes
RHYS LEWIS ♫ No right to love you
TALL HEIGHTS ♫ Depths
ASHE ♫ Moral of the story
NOAH CYRUS ♫ July
LÉON ♫ No goodbyes
ZIGGY ALBERTS ♫ Gone (The Pocahontas song)
JEAN-JACQUES GOLDMAN ♫ Elle a fait un bébé toute seule
JUCK ROSS ♫ Keep you dry
MORY KANTÉ ♫ Yeke Yeke
HAEVN ♫ The other side of sea
PATRICIA KAAS ♫ Mon mec à moi