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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

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Un Premier ministre
de Bourguiba témoigne

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Mohamed Mzali

Un Premier ministre
de Bourguiba témoigne

Sud Editions - Tunis


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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

© Jean Picollec Editeur, Paris 2004


© Sud Editions - Tunis 2010
sud.edition@planet.tn
Tous droits de reproduction, de traduction
et d'adaptation sont réservés
 pour toutes les langues et tous les pays
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Que les diatribes de certaines gens ne vous induisent pas


en tentation de manquer d'équité à leur égard.
Soyez équitables, voilà qui est plus conforme à la piété.
Sourate 5 - verset 8 du Coran

 Il n 'est pas de plus grand malheur quand la vie vous malmène
que de se souvenir des jours heureux.
Pétrarque

Quels livres valent la peine d'être écrits, hormis les Mémoires ?


André Malraux

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INTRODUCTION

Pourquoi ces mémoires ?

De plus loin qu'il m'en souvienne, j'ai toujours aimé écrire. Au fond,
avec la politique, l'écriture aura été ma seconde vocation.
Pour moi, écrire n'a jamais constitué  un pensum  lourd à porter ou
 pénible à réaliser. C'est pourquoi j'y ai toujours consenti sans efforts. J'ai
écrit des ouvrages sur la démocratie, sur l'olympisme, sur de grands
débats culturels, en plus de centaines d'articles ou d'éditoriaux que j'ai
 parsemés sur le chemin de ma vie, avec le geste du semeur fécondant les
labours de l'esprit.
De plus, je crois, malgré la toute puissance de la machine
audiovisuelle, à la pérennité de ce que le penseur canadien Mac Luhan
appelait joliment « la galaxie Gutenberg ». Je crois que les paroles
s'envolent et que seuls les écrits restent, selon une formule célèbre. Le
témoignage le moins sujet à caution est celui que l'on fait par écrit, car il
impose à son auteur une attention redoublée et une exigence avivée.
Or, je pense que tout homme politique est redevable, devant sa société
et devant l'Histoire, d'un témoignage sur son itinéraire public. Il se doit
d'établir à un moment de sa vie une sorte de bilan, le plus sincère et le plus
objectif possible, de son action au service de la Res Publica.
Ce témoignage s'avère, dans certaines circonstances, d'autant plus
indispensable que d'aucuns auront essayé de distordre la réalité et de
dénaturer les faits.
L'Histoire, dit-on, est souvent écrite, plus exactement réécrite, par les
vainqueurs. Le récit historique subit alors de fortes anamorphoses qui en
travestissent
définitivementlaécrite.
véritéMieux
! Cependant l'histoire,
: en politique, il n'y en
a paspolitique, n'estdernier
de jugement jamais!

Ceux qui ont tramé un complot contre moi et réussi à m'exclure de la


scène politique n'ont pas failli à cette règle.
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Après mon exil forcé, ce fut un déluge d'inexactitudes, d'accusations


fallacieuses et de contre-vérités patentes qui se déversa sur moi, en mon
absence. Il est juste que je puisse réfuter, comme il convient, ces
falsifications et rétablir certaines vérités dûment attestées. Bien sûr, il faut
savoir tourner la page ; mais cette page doit être lue et connue.
Cette «qui,
historiens partdemain,
de vérité », je la doisdeà restituer
se proposeront mes concitoyens et la
l'histoire de aussi aux
Tunisie
depuis l'indépendance.
Je voudrais leur léguer ce livre comme un matériau, parmi d'autres,
qu'ils pourront utiliser dans leurs recherches. D'autres ont rédigé des
articles ou des ouvrages qui présentent leurs versions - pas toujours
objectives - des faits et des événements qui ont constitué la Tunisie
contemporaine. Que les historiens de demain consultent la totalité de ces
témoignages et qu'ils les confrontent aux faits avérés. Ils feront, j'en suis
convaincu, le choix qui s'impose et sauront séparer le bon grain de
l'ivraie.
C'est donc sans esprit polémique que j'ai écrit ces pages. Bien sûr, il a
fallu, à un moment ou à un autre, dénoncer des contre-vérités trop criantes
ou des travestissements trop ostentatoires.
Mais laissons aux historiens et à leurs méthodes scientifiques de
consultation des archives et de vérification minutieuse, le soin de trancher
entre tel et tel compte-rendu véridique et telle affirmation hasardeuse,
voire telle fanfaronnade infantile.
Certes, en m'attelant à la rédaction de cet ouvrage, j'avais conscience de
l'importance du défi à relever. Ne disposant pas, dans mon exil, de moyens
humains et matériels appropriés, je ne pouvais bénéficier d'aucune aide
technique mettant à ma disposition archives, documents et textes de
référence qui m'auraient grandement aidé à restituer tel ou tel moment, telle
ou telle action, avec leurs références et leurs circonstances exactes.
Je ne pouvais compter que sur ma mémoire et une documentation
minimale que j'ai pu amasser ou retrouver durant mes longues années de
solitude. Je sais qu'il n'y a jamais assez de mémoire fidèle et exacte.
Même si certains détails factuels de mon témoignage peuvent être
complétés, il n'en demeure pas moins que sur l'essentiel, à savoir le sens
d'un engagement et la rectitude d'un itinéraire, j'ai essayé de restituer avec
le maximum de fidélité les étapes qui ont jalonné ma vie de militant au
service de la politique et du développement de mon pays.
Bien sûr, tout n'est pas dit dans ce livre. D'abord parce que l'espace
attribué n'y aurait pas suffi. Mais surtout parce qu'il se peut qu'il soit trop tôt
 pour divulguer certains secrets d'État ou des faits mettant en cause certaines
 personnalités.
Les générations futures compléteront ce qui est en suspens derrière les
lignes.
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L'essentiel n'est pas là. Il est dans la sincérité mise à rassembler les
feuillets épars de la mémoire pour restituer l'itinéraire d'un patriote et
d'un militant qui, après avoir contribué à l'indépendance de son pays,
s'est engagé, à divers postes de responsabilités, à assurer son
développement et à lutter pour l'avènement d'une démocratie ouverte sur
les exigences du temps présent.
Ce livre s'inscrit dans la continuité de mon œuvre politique. Il est
comme l'aboutissement mais aussi, je l'espère, un sémaphore qui indique
à celui qui sait le déchiffrer, les raisons de continuer à espérer, malgré tous
les récifs de la vie et les incertitudes de la condition humaine.

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PREMIÈRE PARTIE

La braise et la cendre

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CHAPITRE I

La Roche Tarpéienne

 Je définis la cour, un pays où les gens


tristes, gais, prêts à tout, à tous, indifférents,
 sont ce qu 'il plait au Prince, ou s'ils ne peuvent l'être,
tâchent au moins de le paraître,
 peuple caméléon, peuple singe du maître,
on dirait qu 'un esprit anime mille corps ;
c'est bien là que les gens sont de simples ressorts.[...]
 Flattez-les, payez-les d'agréables mensonges,

quelqueilsindignation dont leur


goberont l'appât, vouscœur soitleur
serez rempli,
ami.
La Fontaine

L'histoire de mon limogeage, mardi 8 juillet 1986, illustre de manière


tragico-burlesque le vieil adage romain qui assure que la Roche Tarpéienne
d'où l'on précipitait les condamnés n'était pas loin du Capitole, lieu
emblématique de l'exercice du pouvoir.
Ce jour-là,
télévision pour de retour comme
regarder, de mond'habitude,
travail, j'étais installé
le journal devantdele20poste
télévisé de
heures.
J'étais seul à la maison, mon épouse et mes enfants s'étant rendus chez mon
 beau-frère Férid Mokhtar dont on commémorait le quarantième jour du
décès, dans un accident de la circulation.
Le journal télévisé s'ouvre par une annonce lue d'une voix monocorde,
 par une speakerine impassible : «  Le président Bourguiba a décidé de
décharger M. Mohamed Mzali de ses fonctions de Premier ministre et de
nommer
commentaireM. !Rachid Sfar au poste de Premier ministre  ». Sans autre
Bien sûr, j'étais ébahi de constater que Habib Bourguiba n'avait pas eu
l'élégance de me convoquer pour me communiquer sa décision avant d'en
autoriser la diffusion.
Mais, à part la manière brutale et grossière adoptée, ce n'était pas à vrai
dire une réelle surprise. Beaucoup de signes avant-coureurs avaient annoncé
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ce revirement et prédit ce reniement pour que ce fait du prince constituât


 pour moi un motif de grand étonnement.
Mon sens du fair-play,  acquis tout au long d'une pratique sportive
assidue, me poussa à téléphoner sans plus attendre à Rachid Sfar pour lui
adresser mes félicitations, lui souhaiter de réussir dans sa nouvelle
mission
lendemain,et àfixer,
dix heures.
avec lui, la cérémonie de passation des pouvoirs au
Mercredi matin, en quittant ma maison, j'eus la surprise de constater
que les agents normalement affectés à la surveillance de la demeure du
Premier ministre, avaient curieusement disparu au cours de la nuit. Ce
manquement aux usages allait inaugurer toute une série de mesquineries
indignes que l'on n'hésita pas à multiplier à mon encontre, par pure
 petitesse d'âme.
Rachid Sfar, d'habitude si chaleureux et démonstratif lorsqu'il faisait
 partie de mon gouvernement - il était ministre de l'Économie -, fut
glacial, presque hostile, allant jusqu'à me demander si les livres et le
courrier personnels que je me proposai de reprendre avec moi, étaient bien
à moi ou à l'État ! ! Je dus exciper les dédicaces de certains livres et la
 provenance de certaines lettres : Comité international olympique (CIO),
Union des écrivains tunisiens, etc., pour rassurer ce cerbère ridiculement
vigilant !
 N'ayant pas eu de nouvelles de Bourguiba et désirant prendre congé de
celui dont je fus un disciple proche et un compagnon d'une fidélité filiale
 pendant plus de 40 ans, j'ai demandé une audience qui fut fixée au
vendredi 11 juillet, à Monastir. Entre-temps, le premier Conseil des
ministres réuni, après mon départ, le jeudi 10 juillet, prit comme décision
d'introduire l'enseignement du français en troisième année du cycle
 primaire, au lieu de la quatrième année. Ce fut la première décision du
nouveau gouvernement prise à la hâte, sans étude pédagogique préalable,
sans consultation des syndicats, sans concertation avec le corps
enseignant.
Le vendredi 11 juillet 1986, je me rendis donc au palais présidentiel de
Monastir où le président Bourguiba me reçut d'une manière très courtoise
et amicale.
Lorsque j'entrai dans le salon où il était assis, il prit ma main dans la
sienne puis s'y appuyant, comme à l'accoutumée, il se souleva et tint à se
mettre debout pour me saluer chaleureusement. Le compte-rendu de cette
audience à la télévision subit les ciseaux des censeurs qui coupèrent au
montage
souleva pour
la partie
me saluer
où, debout.
après s'être
Ce tripatouillage
appuyé sur était
ma main,
destinéBourguiba
à faire croire
se
aux téléspectateurs tunisiens et étrangers que Bourguiba était fâché contre
moi.
J'insiste sur ce qui pourrait paraître comme détail négligeable parce
que ces exercices peu reluisants ont eu un écho qui a dépassé les
frontières. De bonne foi sans doute et se fiant au reportage tronqué de la
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télévision, le correspondant de l'époque du journal  Le Monde,  Michel


Deuré écrivit que Bourguiba ne s'est pas levé pour accueillir son Premier
ministre, donnant à penser que j'étais congédié pour des motifs très
sérieux justifiant le « courroux » supposé du Président !
Je m'adressai à Bourguiba et lui dis :
« Monsieur le Président, cela fait presque un demi-siècle que, sans
 faillir   un seul moment à mon engagement, je sers mon pays sous votre
autorité. J'ai participé à la lutte pour l'indépendance nationale, je me suis
engagé   dans l'action syndicale et, à plusieurs postes de responsabilités
 gouvernementales que vous avez bien voulu me confier, j'ai contribué à la
création  de l'État tunisien, du mieux que j'ai pu ».
Puis utilisant une métaphore coranique, j'ai conclu :
« J'espère que dans le misàne  [la balance],  le plateau du positif
l 'emporte sur celui du négatif».
C'était une manière élégante de l'inviter à me faire connaître le motif
de sa « décision » de mettre fin à mon mandat, trois semaines seulement
après m'avoir désigné solennellement comme son dauphin officiel, devant
la  nation tunisienne et l'ensemble des représentants de la communauté
internationale accrédités à Tunis, au cours du Congrès du PSD (Parti
socialiste destourien) qui s'était tenu du 19 au 21 juin de la même année.
Plus que mon limogeage proprement dit, plus que la manière inélégante
qu'il revêtit, sa réponse à ma question me figea de stupéfaction et même
d'incrédulité.
D'un ton très doux, presque navré, Bourguiba me dit :
« Si Mohamed, pourquoi avez-vous arabisé l'enseignement ? Je vous
avais dit de ne pas le faire ».
C'est tout. Il ne dit pas autre chose. Avais-je bien entendu ? Je n'en
croyais pas mes oreilles. Ainsi donc, ce revirement si soudain, ce
reniement même d'une décision solennelle que personne ne l'avait obligé
de prendre, ce coup de pied intempestif aux usages institutionnels les plus
convenus,
fait, à une auraient été dus àque
dizaine d'années, unej'avais
réforme
mispédagogique quià remontait,
quatre années appliquer en
qualité de ministre de l'Éducation, sous l'autorité hiérarchique du Premier
ministre de l'époque, HédiNouira, et, bien sûr, avec l'assentiment express
de Bourguiba, lui-même.
Si le Président avait, à un moment ou un autre, changé d'opinion sur
cette réforme, il lui était loisible de l'arrêter, même après dix ans, sans
recourir à ce séisme institutionnel.
J'avais été quelque peu décontenancé par la révélation de la « cause »
de mon limogeage. Je m'attendais à autre chose de plus substantiel et
sérieux qui aurait pu justifier un tel ébranlement constitutionnel.
Scène surréaliste et pourtant véridique où, face à face, un chef d'État
autrefois justement admiré pour la lucidité de ses analyses, l'à-propos de
ses initiatives et le courage parfois visionnaire de ses prises de position,
explique à son Premier ministre désigné comme son dauphin moins d'un
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mois auparavant, qu'il est dans la triste obligation de le limoger pour...


faire avancer d'une classe (de la quatrième année du primaire à la
troisième) le début de l'enseignement de la langue française !!
Pour me donner contenance et presque pour meubler la conversation,
 je lui dis :
« Monsieur le Président, hier vous avez décidé d'introduire
l'enseignement du français en troisième année, au lieu de la quatrième.
 J'espère que vous aurez les maîtres compétents, en qualité et en nombre
 suffisants pour cet enseignement, non seulement dans les grandes villes,
mais dans l'ensemble de la République ».
Bourguiba se tut. Il ne répondit pas à cette remarque. Il m'a tendu la
main et d'un ton affectueux m'a dit :
« Si Mohamed, merci beaucoup pour tout et mes hommages à Fathia
[mon épouse]
Je l'ai » . et pris congé. Ce fut ma dernière rencontre, en tête-à-
remercié
tête, avec cet homme qui a beaucoup compté dans ma vie.
J'ai quitté le Palais présidentiel avec un curieux mélange de sentiments.
J'étais attristé de la fin avortée d'une relation qui fut autrefois si intense et
féconde, et profondément peiné du naufrage d'un homme exceptionnel
devenu le jouet des intrigues de ses plus vils courtisans. Mais j'étais, au
même moment, soulagé de n'avoir plus à maintenir la barre d'un navire
manifestement aussi désorienté, d'un « bateau ivre ». J'étais léger comme
si je venais d'être délesté d'un fardeau que trop longtemps je m'étais
imposé de porter sur les épaules : Sisyphe débarrassé de son rocher  1  ! Et
 j'avais le sentiment que, quoiqu'il en soit des avanies de la vie politique
dans un cadre autocratique, j'avais essayé de m'acquitter, au mieux
 possible, de mes responsabilités à l'égard de mon pays. À présent, je
 pouvais me consacrer à un tropisme plus personnel, en m'occupant à
temps plein de ma revue  Al Fikr   (La Pensée) plus que trentenaire, au
Comité international olympique et à l'écriture.
Déjà, même lorsque je ployais sous le poids des responsabilités du
Premier ministère, j'avais trouvé le moyen de m'investir dans des projets
intellectuels qui correspondaient pour moi à un véritable besoin et
répondaient à une vocation première.
J'avais entrepris et mené à terme quelques actions qui avaient rencontré
un certain succès à l'extérieur mais qui, sur le plan intérieur, m'attirèrent
de solides inimitiés dans l'entourage immédiat de Bourguiba.
Malgré les nuages que ces initiatives ont amoncelés sur ma tête, je ne
regrette
 prou, pas de lesl'image
à renforcer avoir entreprises parce
internationale dequ'elles ont contribué,
la Tunisie. peu ou
À la demande du
directeur des éditions Publisud, l'économiste algérien Abdelkader Sid
1. Sisyphe, roi de Corinthe, condamné à hisser au sommet d'une montagne un énorme rocher qui
sans cesse retombe. Albert Camus a superbement utilisé, dans L'Homme révolté, ce mythe comme
une métaphore de la vacuité, voire de l'absurdité de la condition humaine.

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Ahmed, j'avais fait paraître dans la collection « Itinéraires » (qui devait


donner la parole à d'autres leaders du Tiers-Monde, comme l'ancien
 président du Mexique, Luis Echeverria) un ouvrage intitulé : « La parole
de l'action » qui retraçait mon itinéraire personnel, intellectuel et politique
depuis ma naissance en 1925 à Monastir jusqu'au jour de la parution de
l'ouvrage en 1984. Ce livre connut un certain succès en Tunisie et à
l'extérieurtélévisuelle
émission et me valut d'être
7 sur  invité le
  7, animée 18 par
alors mars 1984 dans
Jean-Louis la célèbre
Burgat et qui
devait par la suite faire la réputation d'Anne Sinclair. Ma prestation fut
saluée par cette jolie, quoique excessivement élogieuse, formule due au
directeur du journal  La Presse  de l'époque, Abdelwahab Abdallah «  À
l 'émission 7 sur 7, M. Mzalifait 10 sur 10 » ! !
Mon itinéraire culturel et le succès du livre me valurent également une
invitation à la Sorbonne par le Chancelier des Universités de Paris, Hélène
Ahrweiler qui me
des Universités de remit, au cours
Paris. On m'avaitd'une réunion
confirmé solennelle,
à cette occasionlaque
Médaille
j'étais
la première personnalité du monde arabe à avoir eu cet honneur. Je dois
avouer que l'ancien étudiant en philosophie à la Sorbonne que je fus
 pendant mes années de formation, ressentit, à ce moment, une émotion
d'une grande intensité.
L'université La Sapienza de Rome me réserva le même traitement, en
février 1986.
l'entourage
Ces succèsde internationaux
Bourguiba et aiguisaient
affûtaient laleurs
jalousie
craintes
de certains
de me voir
membres
prendre
de
la stature nécessaire pour devenir le dauphin incontestable du Président
qu'ils maintenaient sous leur coupe, en profitant des faiblesses de son vieil
âge. Je ne me rendais pas compte alors que j'étais « dauphin » dans un
marécage qui grouillait de crocodiles !
Malgré tout, je poursuivais mon exigence de servir l'image
internationale de la Tunisie et de corriger l'effet réducteur que les
foucades de son vieux Président, amoindri et manipulé, lui faisaient subir.
Il me fut, dès lors, relativement aisé de me consoler du vide créé par ma
destitution en pensant que j'allais rapidement le combler par des
investissements de nature différente dans le domaine des idées et de la
création, et que ma retraite forcée allait me permettre de me consacrer à
des activités intellectuelles qui me permettraient d'assouvir ma seconde
 passion et de continuer à travailler au service de la culture tunisienne, de
son développement interne et de son rayonnement à l'extérieur.

étaitHélas, l'avenir
un rêve medemeurerait,
naïf qui démontrera que cettemoment,
un long aspiration pacifique
hors et légitime
de ma portée. Car
c'était sans compter sur le zèle hargneux avec lequel me poursuivraient
médiocres courtisans, ambitieux aux petits pieds et jaloux impénitents qui,
dans l'entourage du vieux Président sur le déclin, ne me pardonneront pas
d'avoir été désigné par Bourguiba comme son successeur officiel, de si

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solennelle façon, le 19 juin 1986 et de leur avoir donné, même sans le


vouloir, de si grandes sueurs froides.
Bourguiba avait imposé depuis 1975 une disposition constitutionnelle
qui faisait du Premier ministre le successeur automatique du Président, en
cas de vacance du pouvoir, jusqu'à la fin de l'exercice législatif en cours.
C'était le fameux article 57 de la Constitution. Le Président ne s'est pas
contenté
Il de parler
ne s'agissait de du
plus légalité constitutionnelle
Premier ministre qui :doit,
il a personnalisé le pouvoir.
en cas de vacance du
 pouvoir, assurer l'intérim, mais de ce Premier ministre-là et pas d'un autre !
Il l'a dit publiquement à propos de Hédi Nouira à Giscard d'Estaing, alors
ministre de l'Economie et des Finances, en 1973 dans son discours de
 bienvenue. C'est moi-même, intuitu personnae,  qu'il désignait à présent
comme il l'a répété à plusieurs reprises, surtout dans son discours
d'ouverture du congrès du PSD le 19 juin 1986   l. À Jacques Chirac, qui
officiel,
s'adressa,leen24tant que1986, en
mai  Premier ces  termes que
ministre, à Bourguiba
beaucoup
au cours
entendirent
d'un déjeuner
: « La
 France a une grande estime pour M. Mzali, et je pense que vous avez  fait
le bon choix », celui-ci répondit « Rassurez-vous, il sera mon successeur ! ».
Il a même désigné le successeur du successeur ! Que de fois ne m'a-t-il pas
recommandé de nommer, le moment venu, Rachid Sfar Premier ministre.
Le 22 juillet 1985, s'adressant aux secrétaires généraux des comités de
coordination du PSD le chef de l'État leur a confirmé qu'il confiait la
charge de l'État, après sa disparition, à Mohamed Mzali, le Premier
ministre, son successeur constitutionnel. « Celui-ci devra alors, a-t-il  ajouté,
c 'est ma recommandation, prendre pour Premier   ministre, Rachid   Sfar. »
Un jour, Wassila Bourguiba, la seconde épouse du Président, lui dit devant
moi : « Tu es naïf Mzali a déjà son candidat, c 'est   Mezri Chekir   » ; et
Bourguiba de répliquer : « Par Dieu ! S'il ne m'écoute pas, je sortirai   de
ma tombe et je protesterai ». Ainsi pour le Président, il ne s'agissait plus
d'un président intérimaire qui doit affronter le suffrage universel comme
d'autres candidats, mais de « l'héritier présomptif de la plus haute charge
2

de Cette
l'État disposition
» . et cette personnalisation constituèrent la « malédiction »
des titulaires de ce poste : Béhi Ladgham et Hédi Nouira, avant moi. Car
elles faisaient du Premier ministre, successeur automatique et en réalité
intérimaire, l'ennemi à abattre par tous ceux qui se voyaient dans la peau
d'un prétendant « légitime » et liguaient contre lui une cohorte hétéroclite
de comploteurs se détestant cordialement les uns les autres, mais
rassemblés par la haine commune qu'ils éprouvent à l'égard du dauphin
constitutionnel. Avec moi, le climat s'est détérioré davantage : l'état de

1. Il l'a dit déjà le 22 juillet 1985 devant les membres du Comité central du Parti socialiste destou-
rien.
2. À ce propos, il est instructif de rappeler le commentaire du général De Gaulle  : «Je n 'ai pas de
dauphin. Si j'en avais un, chaque fois que je le verrai, c'est ma mort que je verrais ! ».

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Bourguiba s'est beaucoup dégradé, il provoquait un tourbillon d'intrigues,


aveuglait l'esprit d'hommes que la succession à portée de main saoûlait.
Jamais l'expression « panier de crabes » ne mérita mieux son nom.
Comme mes prédécesseurs, je n'échappais pas à cette « complotite »
généralisée. A la tête de la cabale se trouvaient deux dames se haïssant
implacablement, mais accordées dans leurs menées déstabilisatrices à
mon
courseencontre.
éperdue Car
à la chacune avait
succession un ou Président.
du vieux plusieurs «Les
champions » dans cette
deux «  Pompadour »
du régime - comme on les surnommait sous cape - engagées dans une
lutte à mort entre elles, me poursuivirent de leur vindicte convergente et,
 pour une fois, accordée.
Pour ma part, je n'étais le protégé ni de l'épouse dite « la Majda » {la
Glorieuse),  ni de l'autre (« Mme Nièce  »). Bien au contraire, pour l'une
comme pour l'autre, j'étais, en tant que successeur désigné, l'homme à
abattre.
D'autres personnes étaient également acharnées à me mettre des bâtons
dans les roues, comme l'on dit. Parmi elles, l'ancien ambassadeur de
Tunisie en France, H. M., brillait par un zèle tout particulier qu'illustre
l'anecdote suivante :
Lorsque Jacques Chirac avait été désigné comme Premier ministre
 pour la première cohabitation, il avait émis le vœu de se rendre en Tunisie
et en Côte d'Ivoire pour y rencontrer les deux sages de l'Afrique, les
 présidents Bourguiba et Houphouët-Boigny. H. M. me transmit ce vœu et
 je proposai une date que Jacques Chirac accepta.
J'en informai Bourguiba qui exprima sa satisfaction. Deux jours avant
l'échéance, H. M. me téléphona pour m'annoncer que Jacques Chirac était
désolé de devoir, pour des raisons impératives de calendrier, reporter sa visite.
Je proposai alors une autre date qui sembla faire l'affaire. Deux jours
avant l'échéance, je reçus un coup de fil de H. M. qui me redébita, mot
 pour mot, le même laïus. Je répondis : « Dites-lui de ne pas s'en faire. Il
vient quand il veut, il est chez lui en Tunisie. Il suffit de m'en informer un
 peu
ainsià convenu.
l'avance. Et,
Je m'arrangerai avecàled'autres
rassuré, je vaquai président Bourguiba  » . Il en fut
occupations.
Aussi quelle ne fut ma surprise, lorsque recevant, quelques jours plus
tard, Abdelhamid Ben Abdallah, un ami de la famille Chirac qui m'avait
été présenté par celui-ci, le 31 mai 1985, à l'hôtel Crillon, à l'occasion de
la présentation à la presse d'un de mes ouvrages ', il m'apprit que Jacques
Chirac était étonné et même peiné que « Mon ami M. Mzali décommande,
 par deux fois, un rendez-vous avec le président Bourguiba » ! !
la On peut aisément
situation et nous juger de ma stupéfaction.
téléphonâmes à Jacques J'expliquai
Chirac pourà Ben Abdallah
lui redire ma
disponibilité à le recevoir quand il veut et à lui assurer un rendez-vous
avec le président Bourguiba.

1. L'Olympisme aujourd'hui, éd. Jeune Afrique, 1985.

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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

Je sentais qu'il partageait ma stupéfaction devant les entourloupes de


l'ambassadeur aux agissements peu conformes aux usages diplomatiques
et aux pratiques administratives, et qui risquaient de jeter une ombre sur
l'amitié traditionnelle entre nos deux pays. La visite de Chirac eut lieu le
samedi 24 mai 1986 et se passa dans les meilleures conditions, Bourguiba
ayant tenu à l'accueillir lui-même à sa descente d'avion, contrairement
aux règles du protocole. Dans ma voiture sur la route de Carthage,
 j'échangeai avec Jacques Chirac un avis partagé sur les parasitages qui ont
failli empêcher cette visite. Tout à coup, il me dit : «  Quels sont vos
rapports avec Monsieur M. ?
- Normaux, plutôt cordiaux jusqu 'à il y a quelques mois, mais depuis
le début de l'année, il y a comme des parasites sur les ondes.
- Oui, parce qu'après notre coup de téléphone, je lui ai dit :
"Hédi, ne fais pas le con ; sois loyal avec ton Premier ministre ! " ».
Mais jedecommis
conduite l'erreur ;decenequipasl'aurait
l'ambassadeur informer Bourguiba de l'inacceptable
immanquablement conduit à le
rappeler et... à me débarrasser d'un ennemi de plus dans le cercle des
comploteurs.
En octobre 1986, après mon exil forcé, je rendis visite à mon ancien
collègue et ami le Premier ministre Raymond Barre dans ses bureaux du
 boulevard Saint-Germain. Il m'apprit qu'il m'avait écrit une lettre au
lendemain de ma disgrâce pour m'exprimer sa sympathie et m'assurer de
utile
son amitié,
de préciser
et qu'ilque
l'avait
la remise
commission
à H. M.
ne pour
fut jamais
me la faire
faiteparvenir.
et que Est-il
je ne
connaîtrai jamais la teneur de ce message de Raymond Barre ?
Autres « performances » de H. M. après mon limogeage : à l'occasion
de la 91e session du CIO d'octobre 1986 à Lausanne, j'ai été longuement
reçu à l'hôtel Beaurivage par le Premier ministre Jacques Chirac, en
 présence de Monique Berlioux, qui appartenait au cabinet de Chirac à la
mairie de Paris, et de Guy Drut, ancien ministre des Sports et médaillé
d'or (110 m haies) aux jeux Olympiques de Montréal en 1976. Chirac m'a
exprimé sa déception car il avait téléphoné deux fois au palais de Skanès
à Monastir pour intervenir auprès du président Bourguiba en faveur de
mes enfants emprisonnés et torturés. Chaque fois, il avait eu au bout du fil
H. M. qui trouvait toujours des raisons pour ne pas lui passer le Président.
D'après le  Middle East Insider,  bulletin américain de nouvelles
 politiques et militaires confidentielles publiées par le « desk » de la CIA pour
le Moyen-Orient, H. M. aurait empêché Albion Rnight, ancien membre du
Conseil national de sécurité, de rencontrer le président Bourguiba, selon
l'arrangement
Washington dirigéequi avait été effectué
à l'époque par Ben
par Habib l'ambassade de Tunisie
yahia. Albion Knightà
désirait «  attirer l'attention du Président tunisien sur la dépréciation de
l'image de la Tunisie du fait des récents procès politiques, notamment
ceux intentés contre l'ancien Premier ministre Mzali ».

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Enfin c'est toujours H. M. qui déclara au  Monde du 20 novembre 1986 :


« Si Monsieur Mzali trouve pour ses insultes  (sic)  et son action de
dénigrement hospitalité et audience en France, cela ne sera pas un facteur
heureux pour l'amitié entre nos deux pays ».

Quels efforts,
déployer quels trésors
pour rattraper ce quidemepersuasion,
paraissait quel
être acharnement il m'a fallu
une erreur politique ou
 pour arracher des syndicalistes, comme Habib Achour, à la prison où
voulait les jeter un Président en proie à ses tendances absolutistes ou pour
 protéger des hommes politiques, comme Ahmed Mestiri, de la rancune
d'un chef vindicatif qui se considérait trahi par la décision de cet ancien
éminent cadre destourien qui a osé démissionner du parti et créer son
 propre mouvement, le Mouvement des démocrates socialistes (MDS), et
quiÀdevait devenir
ce sujet, Jeanledechef de file de l'opposition.
la Guerivière écrivait dans Le Monde du 10 juillet
1987 :  «En fait, il y a plusieurs mois que le Premier ministre n'est pas
maître du jeu, même pour les affaires relevant en principe de sa
compétence. C'est le Combattant Suprême [Bourguiba] qui a décidé d'en
 finir avec Habib Achour et de chercher des ennuis à monsieur Mestiri, son
ancien ministre dont il ne pardonne pas la défection ! ».
Ce qui pour Bourguiba paraissait, dans le cas d'Ahmed Mestiri, comme
une trahison, me semblait constituer, au contraire, un acte de liberté et de
responsabilité qui grandissait, à mes yeux, son auteur et ajoutait à la
considération que j'ai toujours eue pour lui et que je n'ai pas hésité à
démontrer en arrachant un jour à Bourguiba son accord pour que Mestiri,
malade, fut libéré et pût regagner sa maison après une opération effectuée
non pas à l'hôpital militaire, mais dans une clinique de son choix.1 Plus tard,
lorsqu'on m'accusa d'indifférence à l'égard de cette estimable personnalité,
son propre neveu Omar Mestiri m'apporta le plus grand réconfort en me
disant : « Monsieur Mzali, rassurez-vous. Je connais l'affaire dans ses
moindres détails ; j'étais à côtévite
de mon père lorsque
"sortir" vous
son lui
avez
 pour le prier d'aller le plus possible frère detéléphoné
l'hôpital
militaire et de le faire soigner par la famille ».

1. Une manifestation eut lieu à Tunis le 18 avril 1986, en signe de solidarité avec la Libye, suite à
l'agression des États-Unis contre ce peuple le 17 du même mois. Les chefs des partis politiques
avaient été relâchés le jour même, y compris Mohamed Harmel (secrétaire général du Parti com-
muniste tunisien) et Rached Ghanouchi (président du Mouvement islamiste tunisien An Nahda [la
Renaissance]),
entendre... «  Ilsauf
fautAhmed Mestiri.
l'empêcher J'aiprésenter
de se plaidé sonaux
casprochaines
auprès de Bourguiba
élections... qui ne voulait
et puis rien
son oncle
 Moncef Mestiri, un dirigeant notoire du Vieux Destour (décédé depuis plus de vingt ans), n 'avait
 jamais cessé de m'attaquer ! » Ayant appris que l'intéressé souffrait de problèmes urologiques, j'ai
insisté plus fermement. Bourguiba m'a répété : « Qu'il meure en prison ! ». Puis il s'est ressaisi
devant mon insistance et accepta de lui accorder la libération conditionnelle... De crainte que le
Président ne change d'avis, j'ai téléphoné - de la Présidence - à son frère, le professeur Saïd
Mestiri, afin qu'il aille - toutes affaires cessantes - sortir son frère de l'hôpital militaire...

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L'éditorial du journal  Le Monde  dans son numéro du 9 juillet 1986


commentait ainsi mon limogeage, avec en première page un dessin de
Plantu montrant César poignardant, dans le dos, son fils Brutus :
« Dans ce contexte, l'éviction de M. Mzali a valeur de symbole. L'homme
de l'ouverture et de la démocratisation avait construit une image politique
 sur des thèmes
adversaires du que M. Bourguiba
Premier ministrejuge
lui aujourd'hui
reprochenthors
sondelaxisme.
propos. Les
La
démocratisation, aux yeux de certains dictateurs, est qualifiée de laxisme.
 L'heure était aux hommes à poigne et non aux conciliateurs... M. Mzali paie
 peut-être aussi le prix des émeutes du pain, de février 1984 '. Ce Premier
ministre affable, accommodant et soucieux d'être en bons termes avec tous,
 s'étaitfait, au bout du compte, beaucoup d'ennemis... L'oppositionportait à
 son débit, tant en matière syndicale qu 'à l'égard des adversaires politiques,
des décisions venues de plus haut, qu'il exécutait à contre-cœur  [souligné
 parIll'auteur] 2 ».
est utile de reproduire le commentaire de Michael Goldsmith,
correspondant de VAssociated Press à Tunis : « La Tunisie, ce pays le plus
occidentalisé du monde arabe, risque d'entrer dans une longue et
dangereuse période d'incertitude, après la décision surprise mardi du
 Président à vie, Habib Bourguiba, de limoger son Premier ministre et
dauphin, Mohamed Mzali, âgé de 61 ans.
« De 1980 à 1986, le Premier ministre Mzali a réussi à tenir à l'écart
les risques de subversion et de sabotage économique orchestrés par son
voisin libyen, Moammar Kadhafi, tout en conduisant la Tunisie à travers
une grave récession, la meurtrière "révolte (?) du pain " et le défi lancé
 par les intégristes islamiques. Depuis mardi, pas un quotidien national
n 'a trouvé de mots pour apprécier l'œuvre accomplie par Mzali depuis
1980. Seule référence à l'ancien Premier ministre : un bref communiqué
 gouvernemental indiquant sans la moindre explication que M. Bourguiba
avait nommé le ministre de l'Économie, Rachid Sfar, à la place de M.
 Mzali aux postes de Premier ministre, de dauphin du Président et de
Secrétaire généraltunisiens
« Les médias du parti(journaux,
gouvernemental socialiste
télévision, radios)et sedestourien.
sont répandus
en commentaires de louange sur l'honnêteté et l'efficacité de Rachid Sfar,
53 ans, mais ils n 'ont ni critiqué ni félicité son prédécesseur, comme s'il
n 'avait jamais existé.
« Cet important changement gouvernemental montre, s'il en est encore
besoin, l'obéissance aveugle de cette nation de sept millions d'habitants
au moindre caprice de son Président atteint, à 82 ans, d'artériosclérose,
qui ne peut plus parler ou se déplacer sans aide...
« Mme Saïda Sassi, âgée de 60 ans, habite en permanence dans le
 palais présidentiel de la banlieue de Carthage. Bien qu 'elle semble peu au

1. Cf. chapitre VI de la IVe partie : Le complot du pain.


2. C'est l'auteur qui souligne.

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 fait des affaires politiques, plusieurs diplomates étrangers considèrent


qu'elle utilise son ascendant sur Bourguiba pour modeler le
 gouvernement et sa politique à sa guise. En janvier dernier, une dispute a
violemment opposé Mme Sassi à la propre épouse du Président, Wassila.
 La querelle s'est achevée avec le départ de Wassila du palais et l'annonce
de L'analyse
l'intention du journal Le de
de Bourguiba Monde fait, »à juste raison, ressortir le rôle
divorcer.
ingrat du Premier ministre dans un régime aussi présidentialiste que le fut
celui de Bourguiba. Bien sûr, on peut toujours ne pas accepter les règles
du jeu et s'en libérer en se démettant. Mon erreur fiit, peut-être, de croire
en la possibilité de changer les choses de l'intérieur du système et
d'accorder à Bourguiba une confiance qui a excédé ses réelles possibilités,
diminué qu'il était par le grand âge et la maladie, manipulé de surcroît par
des courtisans avides et hypocrites, prisonnier de leur cercle et coupé des
réalités de la société tunisienne dans laquelle il avait su, du temps de sa
splendeur passée, s'immerger pour trouver les moyens de la faire mûrir et
évoluer.
Mon attachement sentimental à celui qui fut, pour moi, un second père
m'a empêché d'avoir la lucidité nécessaire pour me rendre compte du
 poids que je m'imposai de prendre en charge.
Les événements survenus, en marge de la tenue du Congrès du Parti
socialiste destourien de juin 1986, devaient illustrer le regain de férocité
avec lequel comme
désignation mes adversaires auprès de Bourguiba allaient accueillir ma
dauphin officiel.

Le jour de l'ouverture du Congrès, le 19 juin 1986, devant les 1500


congressistes, l'ensemble du corps diplomatique accrédité à Tunis,
 plusieurs représentants de la presse internationale, Bourguiba me prend
 par la main et sur un ton à la fois solennel et ému, déclare : « M. Mzali est
monC'était
fils. Ilune
est consécration
digne de ma solennelle que toute l'assemblée
confiance aujourd'hui autant que ademain
applaudie
».
et qui fut retransmise en direct à la radio et à la télévision. Bourguiba a
ensuite quitté la salle sous les vivats.
Avant de reprendre la séance, je fus vivement félicité par beaucoup de
 présents : «  La succession est réglée, on n'a plus d'inquiétude   » , me
disaient militants, ambassadeurs et journalistes.
Puis nous reprîmes les travaux sous ma présidence. Cependant, les
choses qui paraissaient évidentes, ne l'étaient pas autant qu'on pouvait le
 penser. Avant le Congrès, un incident étonnant et même choquant était
intervenu qui donnait un aperçu de l'atmosphère un peu irréelle et
totalement irrationnelle qui s'était établie autour de Bourguiba. Il fallait
lui préparer un discours. Le canevas de ce discours avait été arrêté lors
d'une réunion qui s'était tenue chez moi, avec Béji Caïd Es Sebsi, ministre
des Affaires étrangères et Hédi Baccouche, directeur du Parti. On s'était
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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

entendu sur un plan comportant notamment un paragraphe sur la condition


faite aux Palestiniens et la nécessaire solidarité avec leur lutte pour un
État.
Chedli Klibi a rédigé le discours sur la base de ce canevas et l'a lu au
Président, en ma présence, sans que celui-ci n'émît la moindre réserve. La
veille
ce quedu
ceCongrès,
discours Mme Sassi me téléphona,
? Le Président furibonde,
est en colère. Qu 'est -etceme
queditvous
: « Qu  'est-
avez  dit
 sur la Palestine ? Mon oncle m'a dit : "Ce n'est pas  la politique  de
 Bourguiba "  ». Puis elle a ajouté : « Pourquoi vous avez  condamné Israël ? ».
Je répondis : « J'ai condamné l'agression israélienne sur  Hammam Plage ».
Elle objecta : « Croyez-moi, M. Mzali, la Tunisie n 'a qu 'Israël comme ami
et seul Israël peut nous être utile. Les Palestiniens c 'est  de la rigolade, il ne
 faut pas leur accorder d'importance ».
Je lui répondis : «  Mais Madame, nous n'avons fait que reprendre la
 position de Bourguiba et celle du peuple tunisien ! Il  n 'a jamais varié  sur
ce point. Il a toujours soutenu la lutte du peuple palestinien  en symbiose
avec le peuple tunisien. Qu 'il ait proposé une politique  des étapes ou une
 stratégie rationnelle et réaliste, d'accord, mais  Bourguiba n'a jamais
 failli à la solidarité ».
Elle m'a dit : « Non ».
Je lui ai répondu : « Écoutez, le discours est chez  votre oncle. Il  a été
rédigé par M. Klibi et approuvé. Votre oncle n 'a qu a modifier ce qu 'il
veut   ». Et j'ai raccroché.
Ce soir-là, vers vingt-deux heures, Mohamed Savah (ancien directeur
du PSD et ministre de l'Équipement) et Hussein Maghrebi (membre du
Comité central du PSD) ont été convoqués au Palais de Carthage où il leur
a été demandé de rédiger une nouvelle mouture du discours.
Les historiens peuvent comparer la première version rédigée par Klibi,
en fonction du canevas qui avait été élaboré collectivement chez moi et le
discours que Bourguiba a effectivement prononcé. Toute mention au
soutien sérieux
En fait, du peuple
c'était palestinien
un moyen avait disparu
de monter !
Bourguiba contre moi, en
 prétendant que je voulais lui « forcer la main » !
Par amitié, Klibi a glissé deux ou trois lignes pour dire du bien du
Premier ministre, à la fin du discours. Ce paragraphe a été maintenu et
Bourguiba l'a prononcé. Ou bien les comploteurs n'avaient pas eu le
temps de tout modifier, ou bien c'était destiné à endormir ma vigilance
 pour leur permettre de continuer d'agir dans l'ombre.

Le Congrès s'est terminé tant bien que mal. Pourtant, une autre action de
déstabilisation avait été programmée. Cette année-là, les résultats à l'examen
du baccalauréat n'avaient pas été fameux et le nombre des candidats recalés
avait été élevé. Je n'ai pas voulu tricher avec les procédures et me substituer
aux arbitrages des jurys. Le mécontentement suscité par ces mauvais
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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

résultats chez les parents d'élèves - dont certains personnages influents de


l'entourage du Président - fut mis à profit par « Madame Nièce » qui tenta
de provoquer l'ire de son oncle contre « la mauvaise gouvernance » (sic)
de son Premier ministre. Le complot continuait à se tramer. Les
observateurs étrangers l'avaient bien compris. Ainsi dans le  Figaro du 20
 juin 1986, François Hauter concluait un article consacré au compte-rendu
des travaux du Congrès du PSD par cette analyse :
« Confirmé par Bourguiba, Monsieur Mzali devra résister aux
intrigues, du moins jusqu'aux prochaines élections de novembre ».
De son côté, Jacques Amalric écrivait dans  Le Monde du 21 juin 1986 :
« Le discours du Premier ministre est celui dans lequel il demande à ses
concitoyens de faire fi de toutes les menées insidieuses, de s'abstenir de
colporter des rumeurs infondées. Est-ce un expert qui parle ? Sans doute.
 Mais il se refuse à être une victime. La bonne volonté de M. Mzali n 'est
 pas
elle en cause, mais
impossible. peut-être
Le jeu la mission
est calmé mais le qu
jeu'ilcontinue...
assume avec». stoïcisme est-
Les analystes avaient saisi la portée des pressions que les intrigues de
cour faisaient peser sur moi. Ces pressions se doublaient d'une hostilité
déclarée de la part de la Libye qui me reprochait de défendre, avec
détermination, les intérêts nationaux de mon pays face aux menées
expansionnistes de son « guide » ainsi que mes protestations contre
l'expulsion de travailleurs tunisiens par les autorités de Tripoli.
Un troisièmeIls incident
comploteurs. avaientdevait encoreBourguiba
persuadé confirmer d'outrepasser
l'acharnement des
ses
 prérogatives statutaires et ne pas se contenter de nommer les membres du
Bureau politique, comme il l'avait toujours fait depuis l'indépendance,
mais de désigner les 90 membres du Comité central qui auraient dû,
conformément aux statuts du Parti, être élus par le Congrès. Bien sûr, les
noms de plusieurs de mes amis avaient disparu sur cette nouvelle liste '.
Lorsque Bourguiba m'apprit qu'il allait établir lui-même la liste des
nouveaux membres du Comité central, je fus sérieusement ébranlé. Je
songeai même à faire une action d'éclat et à annoncer ma démission. Je ne
l'ai pas fait parce que je pensais que Bourguiba pouvait se ressaisir et
corriger ses erreurs, comme il l'avait fait à plus d'une reprise dans le
 passé. J'avais, bien sûr, tort. Et aujourd'hui, je regrette cette erreur
d'analyse qui m'a fait manquer une grande occasion de sortir d'un jeu
 pourri, avec panache et dignité, et quelles que soient les mesures de
rétorsion qui auraient pu m'atteindre.
Je savais que je tenais ma légitimité de Bourguiba - et de Bourguiba
seul - et je me disais que si un jour Bourguiba, pour une raison ou pour
1. Exemple de « l'absence » de Bourguiba à ce congrès : le matin de la clôture, Bourguiba me com-
muniqua les noms des membres du Bureau politique qu'il avait choisis la veille avec sa nièce et
ses courtisans. « La Nièce » intervint alors pour lui rappeler qu'il avait désigné aussi - toujours la
veille - trois secrétaires généraux adjoints ! Ah oui, dit Bourguiba, et qui sont-ils au fait ? Et Saïda
Sassi d'égrener leurs noms !...

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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

une autre, décidait de me décharger de mes fonctions, il me le ferait savoir


et que ce serait peut-être mieux ainsi. Je pourrais m'occuper de ma
famille, de ma revue, du Comité international olympique, etc.. . Pour moi,
être ministre ou Premier ministre, c'était une occasion   pour servir mon
 pays, ce n'était pas pour me servir. Et je me disais que tant que la Tunisie,
à travers Bourguiba
répondrai qui reculer
à l'appel sans la personnifiait à l'époque,
devant quelque avait Servir
sacrifice. de moi,
 besoin mon je
 pays,
c'était plus qu'un devoir, un sacerdoce.
Mais lorsque cette mission viendra à échéance, je m'en irai  sans me
retourner, le cœur léger et la conscience tranquille. Le problème est que
mon limogeage - comme l'a été sans doute celui de mes  prédécesseurs -
fut le résultat de basses intrigues de cour   1 et non point l'issue raisonnée
d'un bilan à clôturer ou d'une nouvelle orientation politique  à appliquer.
Il venait trois semaines seulement après une confirmation   solennelle  et
montrait à quel point le système du pouvoir se trouvait à  présent assujetti
aux intrigues de cour, aux caprices d'un vieil homme  manipulé  et aux
ambitions sans grandeur des parasites qui le phagocytaient.   Quoiqu'il en
soit, malgré la tristesse que je ressentais devant le naufrage de celui qui fut
 pour moi un maître, mon sentiment dominant fut alors le soulagement.
Quelques jours après mon entrevue avec le Président, un communiqué
émanant de la Présidence est tombé : «  M. Mzali est   suspendu de  toute
activité au sein du PSD ».
J'étais
central ouSecrétaire général
simple militant dedebase,
ce parti
mais; une
j'aurais souhaité
décision du président  Comité
 rester au du parti
m'en a arbitrairement éloigné alors que j'avais commencé à y militer dès
l'âge de 13 ou 14 ans.
Cette décision n'était assortie d'aucune motivation et ne sanctionnait
aucune recommandation de quelque organe que ce fut au sein du parti.
C'était, en effet, au conseil de discipline que, conformément aux
règlements, il appartenait d'abord de statuer.
Le 3 août 1986, j'ai reçu avec mon épouse une carte d'invitation pour
la cérémonie
Monastir. J'ai de célébration
estimé de invité
que j'étais l'anniversaire du Président,
comme simple militantauoupalais
alors de
en
tant qu'ancien Premier ministre, comme dans tout pays civilisé. Avec mon
épouse, nous nous sommes donc rendus au Palais de Skanès. Lorsque mon
tour arriva, je m'avançai pour féliciter Bourguiba. Il était encadré au plus
 près par le directeur de son Cabinet, Mansour Skhiri et par Saïda Sassi à
l'affût de la moindre parole que j'aurais pu prononcer. Ils furent sans
doute déçus ou rassurés car je n'ai rien dit d'autre que : « Monsieur le
 Président, je vous félicite à cette occasion ».
Ma femme formula le même vœu. Bourguiba dit « merci » et nous
sommes partis dans un autre salon. Au fur et à mesure que nous avancions,
1. Mezri Haddad a bien analysé ce mécanisme de destitution par intrigues dont ont été victimes
Ahmed Ben Salah, Béhi Ladgam, Hédi Nouira et moi-même.  Cf. Non delenda Carthago,  Éd. du
Rocher, 2002.

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le vide se faisait autour de nous. Plusieurs ministres, des membres du


Bureau politique s'écartaient et feignaient de regarder ailleurs. Constatant
ces dérobades, j'ai dit à ma femme « Allons, partons ». Et nous sommes
 partis ! C'était la dernière fois que je voyais Bourguiba.
Je méditais sur la vanité des honneurs, en me rappelant un vers de
Corneille
 je : « Albe
suis tenté vous a nommé,
de répondre comme je ne vous: connais
Curiace plus
«  Je vous  » et malgré
connais encoretout
et
 1
c 'est ce qui me tue ».
Cela m'a rappelé également ce que m'avait dit Bourguiba lui-même :
« Le 1er  juin 1955, le jour de mon retour de captivité, toute la Tunisie était
à ma rencontre ; six mois plus tard, c'était la guerre civile avec les
 partisans de Ben Youssef ».
L'odieux se mêla au grotesque, lorsque le public tunisien apprit, le 25
août 1986, par la bouche du nouveau Premier ministre, Rachid Sfar, que
le président du parti avait décidé de nommer Béchir Khantouche pour me
remplacer au sein du Bureau politique. Cet avocat de 45 ans s'était rendu
célèbre par les exploits... de son épouse, Mme N. K. L'opinion publique
savait que cette dame avait été introduite dans l'entourage de Bourguiba
 par Mme Sassi pour pousser le vieux Président à répudier sa femme. Cette
farce vaudevillesque chez les Burgraves  2  avait fait les choux gras des
humoristes sous le manteau. Si j'avais de la vanité, celle-ci aurait été
mortellement blessée de me voir remplacé au Bureau politique par un tel
3
« prince
Mais leconsort
hoquet» du
! rire fut vite réprimé. Dès le début de ce triste mois
d'août 1986, j'avais été gravement atteint par les attaques contre ma
famille. Le 8 août, mon fils aîné Mokhtar fut arrêté. Il devait être interrogé
 pendant près de deux mois par la brigade économique à la caserne de
Bouchoucha. Malheureusement, le 13 août, lorsque Bourguiba reçut les
membres du Bureau de l'Union des Femmes à l'occasion de la fête de la
Femme, il fit à la télévision une déclaration alarmante : «  On m'a dit que
le fils de Mzali a mal géré, qu 'il a volé. J'ai dit qu 'il aille en prison ! ».
1. Cf. Horace de Pierre Corneille.
2. Drame historique de Victor Hugo mettant en scène une dynastie de très vieux nobles quasi cen-
tenaires. Le grand-père y réprimande le père septuagénaire en le traitant de galopin ! !
3. Au sujet de la « réhabilitation » de Béchir Khantouche il serait instructif de lire l'article de
Michel Deuré paru dans Le Monde  du 28 juillet 1987 : « La disgrâce de M. Béchir Khantouche
aura été aussi brève que son ascension avait été rapide. Le président Bourguiba a décidé, samedi
25 juillet, à l'occasion du trentième anniversaire de la proclamation de la République, de le réinté-
 grer au Bureau politique du parti socialiste destourien dont il l'avait exclu voici moins de qua-
tre mois (Le Monde des 16 et 29 avril)
A la surprise générale, M. Khantouche avait été propulsé au sein de la plus haute instance du Parti
il y a tout juste un an à la place qu'occupait l'ancien Premier ministre M. Mohamed Mzali. Il s'était
ensuite particulièrement distingué en tant qu'avocat de l'accusation dans diverses affaires officiel-
lement qualifiées de « corruption » et de « mauvaise gestion ». Aussi, après un tel zèle, l'annonce
de son éviction du Bureau politique au mois d'avril dernier avait-elle fait sensation.
Pas plus que l'infortune passagère de Béchir Khantouche, sa « réhabilitation » n'a fait l'objet d'au-
cune explication. Mais, à n'en pas douter, elle va venir alimenter les multiples rumeurs sur « les
 jeux du sérail » dont le Tout-Tunis a pris l'habitude depuis longtemps de se délecter ».
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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

C'était une condamnation publique par le chef de l'exécutif dans une


affaire qui n'aurait dû relever que du pouvoir judiciaire dans un État de
droit ! Des témoins oculaires de la scène, présents sur les lieux, ont
affirmé que Bourguiba en parlant avait dit : « Le fils de Nouira ! ».
Saïda Sassi et Mansour Skhiri lui ont dit : « Non, c 'est le fils de Mzali ».
Il a rectifié : « Ah oui, le fils de Mzali ».
On a fait par la suite un montage pour supprimer ce cafouillage et
ajouter des applaudissements pour faire croire au peuple que Bourguiba a
condamné par avance mon fils et que les participants à la réunion avaient
applaudi cette décision. Ce qui ne fut pas le cas, en réalité.
Mon fils est titulaire d'une maîtrise de mathématiques de la Faculté des
Sciences de Tunis. Il a poursuivi des études de doctorat à Lyon. Lorsqu'il
est rentré en Tunisie, j'étais ministre de l'Éducation. Il n'avait pas voulu
devenir   enseignant en arguant qu'il pourrait se sentir gêné vis-à-vis de ses
collègues,
mois, vis-à-visdonner
il a préféré des élèves, du fait
des cours de sa parenté.
particuliers. Pendant
Un jour, quelques
son oncle - feu
Férid Mokhtar - lui a proposé un poste au sein de la Société Tunisienne
d'Industrie Laitière (STIL). Il y a travaillé pendant neuf ans comme
numéro 2 du Magasin général - le numéro 1 était alors Hammadi Kooli.
Lorsque le 1er   juin 1986, mon beau-frère est mort d'un accident de
voiture, mon fils a été chargé de diriger, à titre intérimaire, la société. Ce
qu'il fit pendant un mois et demi, en attendant qu'un nouveau PDG fut
nommé par le ministre de l'Économie, Rachid Sfar, à qui j'avais demandé
expressément de pourvoir le poste par quelqu'un d'autre.
À cette époque, et jusqu'à 2004 mon fils n'était pas propriétaire d'un
logement ; il a toujours habité dans un appartement en location. Les
 policiers, qui l'ont interrogé, ont été surpris car ils n'avaient rien trouvé.
Ils lui ont dit : « Tu n 'as pas un appartement en propriété,  tu n 'as pas
d'actions, tu n'as pas de compte courant à l'étranger, tu n'as même pas
de voiture, qu 'est-ce que c 'est que ce phénomène ? ».
Ils n'en revenaient pas et ils demandaient à ses collègues de la STIL de
chercher n'importe des
leur promettaient quoifaveurs.
qui pût être retenu
Malgré contre
cela, rienlui.
neEn
futcontre partie,
trouvé. On ils
le
condamna quand même, en octobre 1986, à dix ans de prison, sans la
moindre preuve avérée à charge ! Le président du tribunal, un certain H.
Mahjoub, s'était échiné en vain pour donner à ce procès un semblant de
sérieux et à ce jugement ne fût-ce qu'un atome de bien-fondé.
Par ce procès inique, on voulait montrer qu'autour de moi il y avait des
 pourris. J'appris plus tard que Bourguiba, troublé, avait demandé des
nouvelles de mon fils et que sa nièce avait essayé de le convaincre que
mon filsUne
décédé. Mokhtar aurait subi
imprégnation la « mauvaise
d'outre-tombe » influence
en quelque sorte ! de son oncle
Une autre fois Bourguiba qui n'en finissait pas de perdre la tête, s'était
étonné : « Il est neuf heures du matin et M. Mzali n 'est pas venu comme
d'habitude, qu'est-ce qu'il lui arrive ?  ». Parfois on essayait de me

30
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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

charger auprès de lui en lui affirmant que j'avais mal géré et Bourguiba
renâclait : « Mohamed ne fait pas çà, il est très probe et intègre  ». Cela
m'a été rapporté par plus d'un témoin.
Un jour, devant son mausolée, il l'a crié si fort à la face de Saïda que
même les chauffeurs et les policiers présents l'avaient entendu !
Les représailles
comploteurs envers
passèrent mon filsau
rapidement n'ayant
secondpasscénario
donné un bon résultat,
programmé. les
Ils ont
arrêté mon gendre, le docteur Refaat Dali, en août alors que mon fils était
déjà en prison, où il devait rester un an et demi. Il avait été soumis à des
interrogatoires au siège même du ministère de l'Intérieur. L'accusation
 prétendait qu'avec quatre professeurs de médecine et moi-même, nous
aurions préparé un plan pour destituer Bourguiba au motif qu'il était
devenu incapable d'assumer ses fonctions. C'était comme une sorte de
 prédiction de ce qui se passera effectivement dix-huit mois plus tard !
Mon gendre a été plus que rudoyé pour qu'il avoue qu'on avait préparé
un complot, ce qui était abracadabrantesque ! Ce scénario réussit mieux
que le précédent. Bourguiba, qui peut montrer de la mansuétude dans
 plusieurs situations, ne pardonne jamais à qui se propose - ou est censé le
faire - d'attenter à son pouvoir. C'est pourquoi, dès qu'on lui rapporta ce
tissu de mensonges, il convoqua le tristement célèbre H. Z., procureur de
la République et lui dit en substance, tel que cela me fut rapporté par la
suite :  « Mzali a voulu m'écarter, c 'est un crime qui est puni par la peine
capitale.
avant Il faut
le 31 l'arrêter,
décembre 1986le ».
condamner à mort et l'exécuter par pendaison
Il ajouta :  « Je sais que certains pays arabes et européens vont
intervenir mais je tiendrai bon car Mzali doit être pendu comme Ali
 Bhutto au Pakistan » .'
Cette information me décida à envisager, pour de bon, ma fuite de
Tunisie. Cette décision n'avait rien à voir avec quelque sentiment de
culpabilité que ce soit. Mais pour avoir vu avec quelle extrême rigueur
Bourguiba
tenté de le avait
faire, traité
je ne ceux qui espérer
pouvais avaient ni
attenté à son
procès pouvoir,
équitable, ni ou même
jugement
clément. Je ne pouvais pas me laisser conduire au gibet en me contentant
de clamer mon innocence. C'eût été, au-delà de ma tragédie personnelle
et de celle de ma famille, la victoire des fourbes et des cyniques et la
défaite de la droiture et du dévouement.
Je résolus de faire attendre le bourreau et de fausser compagnie à la
corde déjà apprêtée pour me pendre.
Je ne voulus pas connaître la même tragique destinée que plusieurs
Premiers ministres avant moi et venir grossir la liste des réprouvés. Je
résolus donc de quitter clandestinement mon pays à la première occasion.

1. Pourtant B.C.Essebsi rapporte dans ses mémoires que Bourguiba lui avait déclaré " qu'il pensait
à moi comme président de l'assemblée Nationale " Il ajouta que Saïda Sassi se surpassa alors dans
l'intrigue et remarqua que le plan concocté par ses " souffleurs " dépassait ses possibilités ; car il
fallait m'éliminer !...
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Certains amis et quelques observateurs exprimèrent des doutes au sujet


de cette version et croient encore que jamais Bourguiba n'a ordonné ma
condamnation à mort. Ils pensent que j'avais été manipulé, désinformé,
 pour quitter le territoire tunisien. Je n'en suis pas sûr ! D'abord parce que
ma source d'information était fiable. Ensuite parce que H. Z. a
 pratiquement
reprises. confirmé le scénario en s'abstenant de démentir à deux
En mars 1988, je reçus à Paris A. D., à l'époque rédacteur en chef du
 journal  Assabah,  qui m'avait demandé les raisons de ma fuite. Je lui ai
affirmé que c'était pour sauver ma peau et pour défendre les miens qu'on
avait jetés en prison. Quelques semaines plus tard, A. F., le rédacteur en
chef adjoint du même journal, m'a rendu visite à son tour et m'apprit que
dans le souci de poursuivre l'enquête, il avait envoyé un jeune journaliste
dont j'ai oublié le nom interroger H.Z. :
« Vous avez lu les déclarations de Mzali sur les  raisons de sa fuite ?
Qu 'en pensez-vous ?
- Nous étions quatre responsables autour du Président ; pourquoi
m'avez-vous choisi moi pour vous répondre ?... »
Dans sa livraison du 17 avril 1988, l'hebdomadaire  Tunis Hebdo titra
en première page : Bourguiba a-t-il planifié de faire pendre Mzali ? Et
toujours en page 1 d'expliquer : «  Il   [Mzali]  a révélé que l'ancien
 Président avait convoqué un soir Hachemi Zammel,  procureur  général de
la République [poste que j'ai supprimé en 1980, peu après ma nomination,
et qui a été rétabli en juillet 1986, juste après mon limogeage, et supprimé
à nouveau après le 7 novembre 1987],  pour lui signifier   qu'à  la fin du
mois d'octobre et au terme de la session parlementaire,   il  fallait arrêter
 Mzali, le déférer devant le tribunal avec son gendre et les autres
"comploteurs" et le condamner à la peine capitale ».   L'hebdomadaire
 poursuit : « La raison invoquée par Bourguiba pour  infliger à  son "bras
droit" ce supplice suprême est le fait que Mzali aurait constitué  un dossier
médical
 Mzali prouvant
d'ajouter quel'incapacité
Bourguiba adeexigé
Bourguiba de  gouverner
de H.  Zammel le  pays.
: "Je veux   que Et
le
dossier soit clos avant le 31 décembre. Je  sais qu'il   y aura des
interventions en sa faveur, mais je tiendrai bon. Mzali sera pendu comme
le fut Ali Bhutto au Pakistan " ». Tunis Hebdo poursuivait : « Dans le souci
de mieux informer l'opinion publique sur ces accusations qui   revêtent un
caractère très grave, Tunis Hebdo a contacté par  téléphone H. [Hachemi]
 Zammel, qui fait toujours partie du corps de notre  haute magistrature, et
l'a questionné
 préféré ne pas às'étendre
ce propos.
surConfiné
ce sujet.dans un grand 
Étant  silence,
tenu par  H.  Zammel
le secret  d'État, ila
nous a prié de comprendre sa position... ».  Si ces déclarations étaient
infondées, le plus simple pour Hachemi Zammel eut été de démentir !
Je voudrais rappeler rétrospectivement certaines décisions malheureuses
du Président, prises quelques mois avant ma disgrâce.
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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

Le 20 décembre 1985, à la clôture du Comité central du PSD,


Bourguiba déclara :
« Je tiens à vous dire que je consacrerai le reste de ma vie à
l'élimination de la corruption... Vous avez pu constater que j'avais
ordonné l'arrestation d'un individu qui s'était rendu coupable de
malversations
 peiné auxarrestations,
lors de ces dépens de l'État.
c 'est Ilquest
'il ycependant une chose qui
eut des interventions m'avait
venant de
 personnes dont nous ne croyions pas qu 'elles se satisferaient de laisser les
 prévaricateurs continuer à piller les caisses de l'État ».
Il s'agissait de Moncef Thraya, PDG de SOTUETEC, un bureau
d'études employant 225 personnes dont 80 ingénieurs, tous Tunisiens, et
qui coopérait avec un important bureau d'études français, la SETEC.
Outre l'impact négatif sur notre économie nationale, notre réputation à
l'étranger risquait
 présidentiel d'en de
et ministre pâtir. Mansour Skhiri,
l'Équipement, directeur
faisait du zèle etdupassait
cabinet
au
 peigne fin toutes les comptabilités. Il fit un scandale à cause d'une fissure
de 0,2 millimètres apparue dans le revêtement de l'autoroute Tunis-
Hammamet que j'avais inaugurée quelques semaines plus tôt en
compagnie du Cheikh Sâad El Abdullah, prince héritier du Koweït.
Thraya, responsable de l'étude de ce projet, fut voué aux gémonies et
arrêté.
Quant à l'intervention à laquelle fit allusion Bourguiba, c'était celle de
son propre fils, Habib Bourguiba junior. Quelques jours plus tard, un
communiqué présidentiel d'une « sécheresse saharienne », selon
l'expression de Bernard Cohen1 annonça qu'il a été mis fin aux fonctions
de Habib junior en tant que conseiller spécial du président de la
République.
Toujours pour isoler l'épouse du Président, Saïda Sassi calomnia le
PDG de Tunis Air , Mhamed Belhadj. Il fut arrêté le 7 janvier sans que je
fusse consulté. Le ministre de la Justice, en bon juriste, transmit pour
étude le dossier
accusations à quelques
n'avaient hauts magistrats
aucun fondement. quipar
Informée concluèrent que les
le sieur Hachemi
Zammel, Saïda Sassi dénonça Ridha Ben Ali, le ministre de la Justice, et
l'accusa de défendre Mhamed Belhadj qui était un proche de Wassila.
Bourguiba congédia le ministre de la Justice et le remplaça par Mohamed
Salah Ayari le 12 février 1986.
Commentant ces décisions fantaisistes, Françoise Chipaux écrivit dans
 Le Monde : « Tous les regards se tournent vers Mansour Skhiri qui
constitue avec
 Président Madame
tunisien, âgé deSaïda Sassi
83 ans »,  la
et nouvelle
conclut : garde
«  entrerapprochée du
un Président
toujours bien présent mais de plus en plus livré aux influences de son

13. Cf. Libération du 21 janvier 1986. Bernard Cohen a été le premier à révéler les maladies men-
tales graves dont souffrait le Président. Cf. son livre Bourguiba. Le pouvoir d'un seul Flammarion,
1986.
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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

entourage immédiat, un Premier ministre accusé d'immobilisme, mais en


bien des circonstances ligoté par les diktats de Carthage, les désirs de
vengeance qui animent les uns, les appétits politiques des autres, les
Tunisiens sont de plus en plus désemparés ».
Ligoté ? C'est peu dire !

Le 24 juillet 1985, je fus convoqué à 17 heures par le Président au


Palais de Skanès à Monastir. À peine introduit dans son bureau, je le vois
interpeller Allala Laouiti et j'assistai à une scène très pénible.
Bourguiba : « On m'a dit que tu disposes de deux voitures ? »
Laouiti : « Oui, Monsieur le Président.
- Pourquoi ?
- Une voiture pour moi et l'autre utilisée par ma femme pour ses
courses. » se mit à crier et à lui trouver tous les défauts. Il le somma
Bourguiba
de remettre les archives à Mahmoud Belahssine et fit publier un
communiqué annonçant « la résiliation du contrat de recrutement de
Allala Laouiti, chargé de mission auprès du président de la République ».
Je rappelle que l'intéressé assurait les fonctions de secrétaire particulier du
Président depuis 1933. Il était le confident, l'intendant de la vie
quotidienne, l'infirmier, le souffre douleur et l'exemple même de la
fidélité.
Ainsi le clan formé principalement par Mansour Skhiri et Saïda Sassi
avait réussi à éloigner Bourguiba junior 1, Allala Laouiti, Wassila...
Bourguiba était de plus en plus seul. Mon tour arriva le 8 juillet 1986 !

1. Les relations entre le Président et son fils furent souvent tendues. Voici, à titre d'exemple, ce
que m'écrivait Bourguiba junior le 25 juillet 1980 : « Mon cher  Mohamed, je t'adresse ce message
 pour te prier de m'excuser de ne pas assister à la réunion suivante du gou\ernement  et du Bureau
 politique ; en effet, ma présence ne se justifie plus, car, si  depuis trois mois, j'ai   réussi à me
contenir afin de ne pas manquer de respect (ni à mon père, ni à mon Président, fondateur  de notre
 parti, puis de notre pays...) en offrant ma démission, geste que je continue à rejûser de faire, pour
les mêmes
même raisons,puisque
très spécial bien que dusuis
je ne Conseiller
plus tenuspécial, il nede
au courant reste plus
quoi queque le mot
ce soit spécial,  et je dirais
des décisions prises ou
à prendre. Mais si aujourd'hui je me retire sous ma tente, c 'est parce que mon père m'a traité comme
un valet en me mettant à la porte et plus encore en insultant ma mère... » et plus loin : « Je constate
que mon père est remonté contre tout ce qui porte le nom de  Nouira (il m'a interrogé   sur la
 formation de [son fils] Chékib) et comme j'ai eu le malheur de répondre honnêtement   ce que je
 savais, je reçois des « Fous-moi le camp d'ici... et des tas  d'injures .' (Din Waldek,  din Aslak
[Maudite soit la religion de tes parents ! Maudites soient tes origines !].../.

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CHAPITRE II

« Crise économique » ou « sakana1 » ?


Une manipulation comme prétexte

Malgré les intrigues et les pressions exercées par le régime libyen,


malgré le renvoi de certains ministres connus pour leur loyauté à mon
égard, pour des prétextes dérisoires2, je poursuivais ma tâche.
Cependant la situation économique devenait de plus en plus difficile :
Les recettes nettes pétrolières sont passées, du fait de la baisse de la
 production des hydrocarbures, de 300 en 1985 à 200 millions de dollars.
e

Le dollar,
à elle ayant
seule, une doublé au cours
augmentation du VIde
du déficit  plan, cette hausse
la balance a engendré,
des paiements de
l'ordre de 300 millions de dollars, soit 15 % du déficit enregistré pendant
les quatre premières années du Plan. Elle a aussi gonflé de 260 millions de
dollars le remboursement du principal de la dette (soit 25 %). Elle a enfin
aggravé notre niveau d'endettement dans une proportion de 25 % environ
 par rapport aux prévisions 3.
La répercussion de la détérioration des termes de l'échange sur la
 balance des paiements a amplifié le déficit surtout durant les années 1984
et 1985. Alors que les prix du pétrole baissaient et que ceux des
 phosphates et dérivés stagnaient4, les prix des matières premières importées
et consommées par notre industrie chimique, comme le soufre,
augmentaient de près de 50 %. Les prix des biens d'équipement et des
 produits semi-finis augmentaient quant à eux de 9 % environ.

1. Sakana, en arabe parlé, peut se traduire par mauvaise querelle ou cabale.


2. Ainsi Béchir Ben Slama, ministre de la Culture, rappelait à Bourguiba le faciès de Salah Ben
Youssef. Frajappelé
nouvellement Chadli,au ministre de l'Education
gouvernement ; nationale partageait son nom avec un cousin
 Noureddine Hached, ministre des Affaires sociales, ne parlait que de la lutte de son père et si peu
du Président, etc.
3. Cf. mon rapport moral au congrès du PSD du 19 juin 1986.
4. Superphosphate : évolution des prix ($ par tonne métrique)
1980 : 180,33 ; 1981 : 161,00 ; 1982 : 138,38 ; 1983 : 134,67 ; 1984 : 131,25 ; 1985 : 121,38 ; 1986 :
121,17. Soit une baisse de 59,16 $ par tonne métrique ou de 33 % comparée à un prix-record de
308 S par tonne métrique en 1974.

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Tout cela a causé un déficit supplémentaire dans la balance des


 paiements de 75 millions de dollars au moins pour la seule année 1985. Ce
 phénomène s'est poursuivi durant les six premiers mois de 1986, suite à
l'importante baisse du prix du pétrole qui se situait à cette date autour de
15 dollars le baril, après avoir été de l'ordre de 30 dollars en 1985. Suite
à cette chute brutale du prix du pétrole, nos ressources en devises ont
 baissé au moins de 40 millions de dollars.
Le comportement hostile des autorités de Tripoli a engendré des
 pressions sur l'emploi et provoqué une régression de nos ressources en
devises de l'ordre de 150 millions de dollars pour 1985 se composant
comme suit :
- 50 millions de dollars qui auraient dû être transférés à partir de 1985,
conformément aux conventions.
- 58 millions de dollars, suite à la baisse de nos exportations habituelles
vers- 5lamillions
Libye (huile d'olive,
de dollars textiles...).
suite au ralentissement des grands travaux.
- 22 millions de dollars pour le non-règlement des marchandises déjà
expédiées en Libye. Cela sans compter le manque à gagner dû à
l'interdiction faite aux Libyens de venir en touristes dans notre pays.
- La baisse enregistrée dans l'activité touristique suite au raid israélien
sur Hammam Chott le 1er  octobre 19851, et au raid américain sur Tripoli et
Benghazi en avril de la même année, ce qui a créé un halo d'insécurité qui
a embué toute la région.
À ces causes exogènes, j'ajoute ceci :
La brusque décision de « dégourbification » totale et immédiate prise
 par le Président début janvier 1986 et dont le coût, non prévu au budget,
était estimé à 200 millions de dollars. En effet, moins d'une semaine après
la promulgation de la loi de finances, j'ai trouvé un matin, dans le bureau
 présidentiel, Mohamed Sayah, ministre de l'Equipement, Salah Mbarka,
ministre des Finances et l'inévitable Mansour Skhiri, directeur du cabinet.
Le Président m'accueillit en larmes et me dit :
« Hier,
restait 120en
000écoutant à laAprès
gourbis... radio30
un ans
discours de Sayah, j'ai
d'indépendance, appris
je ne peuxqupas
'il
 supporter cela. Arrêtez tous les projets, procédez à tous les virements
nécessaires, mais éradiquez-moi tous les gourbis avant la fin de l'année
en cours... ».
Les ministres présents lui promirent d'exécuter ses ordres dans les
délais prescrits, en omettant de lui dire le coût réel de l'opération, à savoir
deux cent millions de dollars ! Je me suis battu tout seul pour le
convaincre, par la suite, d'étaler ce plan sur trois exercices budgétaires.
Un autre jour de janvier 1986, Bourguiba me fit part de sa décision de
commander aux États-Unis, 54 tanks M60 (deux escadrons), dont le coût
était estimé à plusieurs dizaines de millions de dollars et ce, sans étude

1. Cf. chapitre Du monde arabe et des relations avec Kadhafi (V e partie)

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approfondie ni appel d'offres et comparaison des prix qui auraient pu être


 proposés par d'autres pays amis. Remarquant ma réserve, il me donna la
raison de sa décision : il avait entendu, le matin même à la radio, que le
roi Hussein de Jordanie venait de faire la même commande pour son
armée ! Il m'a fallu de même insister pour le convaincre que l'achat de
FI5 et Fl,
 pouvait pascoûteux et difficilement
être d'une supportable
grande utilité pour terme,
pour le court notre économie,
vu que notrene
armée nationale n'avait pas totalement « digéré » l'acquisition récente
d'une escadrille de F5, imposée d'ailleurs par lui et signifiée, à l'insu du
Premier ministre, à l'ambassadeur des États-Unis, convoqué d'urgence
dans son bureau... et que nous n'avions à l'époque ni suffisamment
d'aviateurs, ni suffisamment d'ingénieurs et encore moins de crédits pour
maintenir ces F5 en état opérationnel de vol. Ces achats nous avaient déjà
coûté presque cent millions de dollars avec les pièces de rechange,
l'instruction et l'armement nécessaire. Or ces 12 F5 n'avaient pu
intervenir à temps pour intercepter les F15 et F16 israéliens et encore
moins éviter le raid du 1er   octobre 1985... pour la bonne raison que les
avions israéliens étaient d'une génération plus récente et donc plus
 performants.
J'ai évité autant que j'ai pu de fragiliser notre économie, déjà très
secouée par l'achat de ferraille dépassée. Il était loin le temps où
Bourguiba se flattait de consacrer le tiers du budget pour l'éducation et la
formation et à durant
Toujours, peine 5 la% pour la défense
dernière année nationale
de mon ! mandat au Premier
ministère, le Président « m'informa » qu'il venait de donner des
instructions impératives aux départements concernés pour appeler deux
mille recrues nouvelles. À la suite d'une manifestation estudiantine, il
 procéda de surcroît au recrutement de deux vagues successives et égales
de deux mille agents de police.
Il m'est arrivé aussi de louvoyer et, sous prétexte d'un supplément
dde'étude, de lui faire oublier
 la non-rentabilité de telleououdetelle
le convaincre de la non-opportunité
dépense imprévue ou
au budget. Voici
un exemple parmi d'autres : il me convoqua un après-midi de 1982.
Introduit dans son bureau, j'y ai trouvé Wassila et un certain Yahia, que
 je voyais pour la première fois. Il s'est présenté comme homme d'affaires,
opposant au régime libyen et résidant en Suisse. Le Président me remit un
dossier pour étudier l'achat de trois sous-marins anglais d'occasion « à un
 prix très convenable », insista-t-il. Wassila opinait de la tête. J'ai pris le
dossier et l'ai remis aux services du ministère de la Défense en leur
recommandant de prendre tout leur temps avant d'émettre un avis. Ni lui,
ni moi n'en avons jamais plus parlé.
Devant toutes ces difficultés budgétaires, économiques et
 psychologiques, qui s'ajoutaient au déséquilibre de plus en plus
insupportable de la Caisse de compensation, aux grèves et aux menaces et
fanfaronnades de Habib Achour, j'ai décidé de réunir en conclave le
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gouvernement et le Bureau politique du PSD à Dar Maghrebia à Cartilage.


Trois réunions marathon ont eu lieu les mercredi 14, lundi 19 et mercredi
21 mai 1986. Je préconisais une politique d'austérité, je ne désespérais pas
de motiver mes collègues et de sensibiliser les organisations syndicales et
 patronales pour accepter une thérapeutique, dut-elle être rude. D'aucuns,
surtout Ismaël
ajustement Khelil,Jeministre
structurel. du Plan,
m'en méfiai préconisa
d'instinct, ce qu'il
comme appelait un
de beaucoup de
recommandations, souvent imposées par le FMI. Je savais que la
médication « recommandée » par cette institution consistait non seulement
à libéraliser, à abaisser les droits de douane à nos frontières mais surtout
à privatiser. Je sentais que pareilles mesures provoqueraient la récession,
développeraient la paupérisation. Je ne suis pas un spécialiste de
l'économie, mais j'étais persuadé, car j'ai vu défiler dans mon bureau un
grand nombre de « spécialistes » du FMI, de la BIRD (Banque
internationale
incalculable depour
noteslaetreconstruction
de rapports suretlalequestion,
développement) et un
que les pays nombre
riches, par
organisations financières internationales et experts interposés, imposaient
 partout, surtout aux régimes sans assise populaire réelle, ce qu'ils
appellent la mise en conformité économique, c'est-à-dire la fin des
subventions publiques aux produits de première nécessité, la dévaluation
des monnaies des pays pauvres au profit des multinationales. Ce qui
 procurait des bénéfices juteux pour les riches, de bonnes miettes pour une
minorité
et inéluctable
d'intermédiaires
des miséreux.
et de parasites
C'étaientet déjà
un appauvrissement
les lois d'airain
croissant
de la
mondialisation.
Aujourd'hui, je suis frappé par la facilité avec laquelle de nombreux
gouvernements s'accoutument à la résignation et au fatalisme au nom de
la globalisation, mais agréablement surpris par la réaction des peuples, des
ONG, des syndicats, à cette mondialisation, leur résistance et leur lutte
 pour échapper à ce carcan que les riches, les banquiers, les Grands
imposent aux peuples. Je n'ai pas attendu les « antimondialisateurs », les
manifestants
opinion.
de Seattle, Gênes et autres Kananaskis 1  pour me faire une
Au cours de ces réunions, j'ai émis donc certaines réserves sur certains
de ces ajustements de structures dont j'appréhendais les conséquences :
les privatisations sauvages, les licenciements, le chômage, la libéralisation
des prix de base au nom de la soi-disant flexibilité. Beaucoup de mes
collègues m'approuvaient, certains ne pipaient mot ; Rachid Sfar, quant à
lui, défendait ma thèse avec véhémence voire emportement. Ce qui ne
l'empêcha pas, quelques semaines plus tard, d'appliquer avec un zèle
1. Les sommets de Seattle (réunion de l'Organisation mondiale du commerce, 29 novembre-3
décembre 1999), Gênes (réunion du G8 - les 8 plus grands puissances mondiales -, 20 au 20 juillet
2001) et Kananaskis, petite station des Rocheuses canadiennes (réunion du G8, 24 juin 2002), ont
été l'occasion pour les antimondialistes de se rassembler pour manifester avec force et violence
leur opposition.

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excessif les recommandations du FMI et... d'ajuster structurellement !


À ce propos, une scène reste gravée dans mon esprit. C'était le 15
octobre 1986, c'est-à-dire trois mois après mon éviction. Au retour de
Bizerte où il a célébré l'évacuation des troupes françaises, Bourguiba
affirma qu'Ismaël Khelil1  lui avait rapporté que le gouvernement
américain et la Banque Mondiale poussèrent un « ouf » de soulagement
après le départ de Mzali. Je ne sais si c'était vrai. Mais Bourguiba a-t-il
voulu me décerner, par contumace, un certificat d'indépendance et même
de résistance vis-à-vis de certaines pressions extérieures ?
Quoi qu'il en soit, et suite à ces réunions marathon tenues en mai, une
note rédigée - je crois savoir - par l'actuel Premier ministre, Mohamed
Ghanouchi, à l'époque directeur général au ministère du Plan, m'a été
soumise le 6 juin 1986. Elle a été préparée conjointement par les
départements du Plan, des Finances et de l'Economie, de l'Industrie et du
Commerce
approuvée parainsi que par la Banque
le gouvernement, centrale.
par le Bureau Elle fut
politique examinée
et par et
moi-même
évidemment. Je me rappelle qu'il y avait été recommandé, entre autres,
l'éventualité de rechercher des ressources extérieures additionnelles
notamment par le recours aux facilités offertes par le FMI.
Je rappelle cela pour dire que le gouvernement était conscient des
difficultés économiques, dues dans la plupart des cas, à des raisons
extérieures et qu'il avait pris les mesures adéquates en temps voulu. Le
gouvernement dont le mesures
qu'appliquer certaines Premier que
ministre
j'avaisétait Rachidle Sfar,
arrêtées 6 juinn'avait
1986. fait
La
 sakana  était destinée à m'accabler et à justifier ma disgrâce devant
l'opinion nationale et internationale.
J'ajouterai à tout cela deux précisions :
- PIB : taux de croissance annuel (à prix constant 1990) 1981 : + 6,5 % ;
1982 : - 0,5 % ; 1983 : + 4,7 % ; 1984 : + 5,7% ; 1985 : + 5,7%2 ; 1986 : ... ?.
Soit pour l'ensemble de la période 1980-1986, une progression du PIB
réel de 4,3 % en moyenne et par an.
- Indice de développement humain (PNUD) selon les notes de mon
ministère.
1960 : 0,258 ; 1980 : 0,563 ; 1985 : 0,610. Soit un progrès cumulatif
entre 1980-1985 de 0,047 ou + 8,3 % ou + 1,2 % par an, comparé à + 6,5 %
entre 1970-1980. Remarque importante : une part non négligeable de ce

1. Lequel, nommé gouverneur de la Banque Centrale après mon départ, s'empressa de convoquer
un ancien
Paris, pourministre
lui dire (A. L.) croyez
: « Ne nommé,pas
après sa démission
ce que publient lesenjournaux
1985, responsable d'une
tunisiens sur banque arabe
la soi-disant criseà
économique... Rien de grave en réalité... Seulement un besoin conjoncturel en devises... Je vous
 prie de demander à Abdallah Seoudi (haut responsable de cette banque) un prêt de 50 millions de
dollars que nous rembourserons dans les trois mois avec les intérêts. Ce qui fut fait et le
remboursement eut lieu comme prévu car les rentrées de devises programmées depuis janvier 1986
n 'avaient pas tardé. C 'est pour faire face à ce problème que j'ai fait appel depuis 1985 à nos frères
arabes du Golfe. C'était donc une vraie cabale ! ».
1. Malgré le départ de M. Moalla ou grâce à lui ?! ...

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différentiel est due au fait que le rythme de progression de l'indice ne peut


que se ralentir à mesure que le pays se développe. Ceci ayant été dit et
quoique nous pensions que l'indice de développement humain (IDH)
tunisien aurait pu enregistrer de meilleures performances au cours de la
 période 1980-1985, le fait que la Tunisie a réussi à conforter le niveau de
son développement humain pendant les années concernées constitue un
résultat positif en soi.

Un événement peu connu, même de certains proches du pouvoir, et


dont l'opinion publique ne sut rien, précipita ma disgrâce déjà
 programmée, non par le Président mais par les impatients.
Début juin 1986, à la fin de l'une des audiences quotidiennes que le
 président Bourguiba m'accordait, Mansour Skhiri me tendit une simple
feuille de papier
Président. ne comportant
Elle comportait ni en-tête
le texte, ni cachet,
rédigé à part la
en français, signature
d'un projet du
de
décret portant attributions du ministère de la Fonction publique et de la
Réforme administrative que Skhiri cumulait avec la direction du Cabinet
 présidentiel. À la lecture, ce texte me parut vider le Premier ministère
d'une grande partie de sa substance, en contradiction avec l'article 60 de
la Constitution de la République, stipulant expressément : « Le Premier
ministre dirige et coordonne l'action du Gouvernement. Il dispose de
l'administration et de la force publique... ». Il contrevenait également aux
dispositions de nombreuses lois en vigueur. En effet, il prétendait placer
sous l'autorité d'un simple département administratif et technique non
seulement des directions importantes telle que le contrôle des dépenses
 publiques et l'Inspection générale de l'Administration, mais attribuait au
titulaire de ce département les présidences de la Commission supérieure
des Marchés et celle du Conseil supérieur de la Fonction publique.
Je n'étais pas trop étonné de trouver la signature du chef de l'État au
 bas de ce texte constituant une ineptie juridique, sur un papier quelconque.
Je
étéme souvins
signé qu'un Traité
par Bourguiba, le portant fusion
12 janvier de sur
1974 la Tunisie et de
un simple la Libye
papier avait
à en-tête
d'un hôtel, l'Ulysse Palace de Djerba (situé à Houmt Souk). J'encaissai le
coup et toujours respectueux  du  vieux leader et soucieux de ne pas
troubler plus avant son état psychique, j'ai promis d'étudier ce dossier et
de lui en reparler au courant de la même semaine. Je convoquai Mansour
Skhiri dans mon bureau et j'eus avec lui une séance de travail au cours de
laquelle je tentai, mais en vain, de lui faire comprendre l'inanité et surtout
l'inconstitutionnalité d'un pareil projet qui contrevenait à la loi
fondamentale
Mahmoud tunisienne.
Belahssine J'apprisdeentretemps
harcelaient que, déjà,Hamed
coups de téléphone Saïda Abed,
Sassi et
le
conseiller juridique du gouvernement dépendant du Premier ministère, lui
intimant au nom du chef de l'État, de faire publier ce texte en l'état, au
 Journal Officiel de la République tunisienne.

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Le 7 juillet 1986, à Skanès, j'allais être introduit auprès de Président,


quand Hamed Abed, haut cadre sérieux et scrupuleux, m'appela au
téléphone pour m'informer, d'un ton pour le moins embarrassé, des
menaces que Saïda Sassi et Mahmoud Belahssine lui avaient adressées le
matin même, toujours dans le but d'obtenir la publication du fameux
décret au Journal Officiel. J'ai aussitôt apostrophé Mansour Skhiri qui se
 profilait comme d'habitude dans les parages du bureau présidentiel. Il se
contenta alors de rétorquer, approuvé par Mahmoud Belahssine qui
l'accompagnait, que telle était, en effet, la décision du président de la
République. Je déclarai à nouveau que ce texte était illégal et
anticonstitutionnel et qu'avant de lui donner force exécutoire, il fallait, au
moins, modifier un certain nombre de textes préexistants. J'eus droit alors
à une répartie mémorable de la part de Mahmoud Belahssine : « On publie
d'abord le décret ; on modifie les lois ensuite ».
Je de
chef tinsl'État
bon etnéanmoins et luije dis
qu'au besoin que je me proposais de convaincre le
démissionnerais.
Peu après, le Président me reçut. Il ne fit aucune allusion à ce sujet.
Mais en sortant avec Bourguiba qui voulait faire les cent pas, j'entendis
Saïda Sassi lui susurrer à plus d'une reprise : « Tu n 'es plus chef de l'État,
mon oncle ! Non, tu ne l'es plus puisque ton Premier ministre Mzali refuse
de publier un décret signé par toi ».
Je rejoignis aussitôt mon bureau à Tunis et fis convoquer le conseiller
 juridique
faire pourdurendre
gouvernement pour étudieretavec
ce texte acceptable lui ce qu'il
publiable. y avait
J'appris qu'il lieu de
venait
d'être appelé au Palais de Skanès par l'entourage du Président. Chassé-
croisé qui éclaire d'un jour cru les méthodes des courtisans.
Le lendemain 8 juillet, j'étais limogé sans même être convoqué ou
informé. Le mercredi 9 au matin, je passai mes « pouvoirs », si on peut
dire, à mon successeur Rachid Sfar et je crus utile de lui signaler
l'existence de ce dossier « délicat ». Avec une indifférence totale, ou une
totale inconscience, il me répondit superbement :  « Je compte faire publier
ce décret. Le Premier ministre n'a pas à s'occuper de ces... détails ».
C'est ainsi que l'on donna vie à ce mongolien juridique qui, avec
l'appoint d'une description apocalyptique de la situation économique faite
au Président en mon absence le mardi matin 8 juillet, permit aux
comploteurs de m'écarter
Bien sûr, je ne pouvais nier le revers que je venais de subir. Mais ma
conception de l'engagement politique m'avait amené à ne concevoir ni
amertume, ni esprit de vengeance.
Ma longue
 bassesses traversée
humaines, des allées
lâcheté, du pouvoir,
cynisme, côtoyant
hypocrisie, toutes
n'a jamais sortesmes
entamé de
convictions de jeunesse. Pour moi, l'action politique n'avait de sens que

1. On m'a rapporté que Bourguiba m'a donné raison en mon absence sur mon refus de dévaluer,
car, aurait-t-il dit , ce sont les citoyens modestes qui en souffriront...

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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

si elle reposait sur un esprit de dévouement. Il fallait servir et non se


servir.
Une parole de Farhat Hached, le grand leader syndicaliste, m'avait
marqué profondément, depuis que je l'avais lue en 6 e  année au Collège
Sadiki, dans le journal du Néo-Destour 1 Al Horrya \« Jet 'aime, ô peuple ».
Je me sentais consubstantiellement relié à ce peuple dont j'étais issu et
 je ne pouvais concevoir de plus haute ambition que de le servir, du mieux
que je pouvais.
L'expérience politique et ses servitudes n'ont jamais réussi à extraire
de mon cœur cet idéal kantien, ni l'enthousiasme que procure le devoir
accompli.
Je quittai mes responsabilités d'un cœur léger, en pensant aux multiples
activités, dans les domaines intellectuel et sportif, qui m'attendaient, ainsi
qu'auamis,
mes tempslesplus détendu
vrais, queentrent,
ceux qui j'allais comme
pouvoirdirait
consacrer à ma famille,
Vauvenargues, quandà
les autres sortent.
Les tragiques événements allaient biffer ce rêve et m'obliger, seize ans
durant, à engager un combat pour récupérer mon honneur et la quiétude
des miens 2.

1. Le Néo-Destour a été fondé par Habib Bourguiba le 2 mars 1934 lors du Congrès de Ksar Hellal.
Ainsi appelé par opposition au Destour, fondé en 1920 par Abdelaziz Taalbi et jugé « archéo » dans
sa plateforme politique et ses méthodes.
2. A propos de Mansour Skhiri j'affirme que je n'y suis pour rien dans sa nomination. Au contraire,
 j' ai résisté autant que j'a i pu à l'application des décisions présidentielles le concernant. Certains,
croient aujourd'hui encore que j'avais pensé renforcer ma position au gouvernement grâce à lui.
B.C.Essebsi l'affirme dans ses mémoires (Le Bon Grain et l'Ivraie). La réalité est toute autre !...

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CHAPITRE III

Le tranchant de l'exil

Tu as vécu sans rencontrer l'adversité ? Personne ne saura ce dont tu étais


capable. Toi-même, tu n 'en sauras rien. L'épreuve est nécessaire à la
connaissance de soi. C'est l'expérience qui nous fait prendre la mesure
de nos propres forces... L'homme de bien ne doit craindre ni la
 souffrance, ni la peine. Il ne doit pas se plaindre de la destinée,
et quoiqu 'il advienne, il en prendra son parti et tournera toute
aventure à son avantage. Ce qui compte, ce n 'est pas ce
que l'on endure, c 'est la manière de l'endurer.
Sénèque,  Lettres à Lucilius

L'ambiance autour de moi était devenue irrespirable. Ma belle-fille


avec son bébé dans les bras, rendait visite tous les jours à son mari
emprisonné, d'abord au centre pénitentiaire de Gammarth, ensuite à la
caserne de Bouchoucha. Un jour, elle me dit .'  « Le commissaire qui
interroge Mokhtar m'a déclaré : "Il n'y a absolument rien contre votre
mari. Le dossier est vide. Il faut que votre beau-père aille à Monastir et
voie Bourguiba pour lui dire que son fils n 'a rien à se reprocher " ».
Je lui répondis  : « Je n 'irai voir personne, je ne frapperai à la porte de
 personne. Durant toute ma vie, je n 'ai rien sollicité de personne. Arrive
ce qui doit arriver ! ».
D'un autre côté, ma fille était sans nouvelle de son mari, médecin comme
elle, et qui avait été arrêté sous la fallacieuse accusation du «   complot
médical ».  Elle ne savait même pas où il se trouvait et était éconduite
chaque fois qu'elle demandait à le rencontrer.
Courant août, elle m'informa : « Aujourd'hui, un policier m'a dit : Ne vous
en faîtes pas madame, nous ne sommes pas au Liban, votre mari est vivant ».
C'était une ambiance terrible, oppressante... Parallèlement, la presse
s'était mise à tirer sur moi à boulets rouges. On avait soufflé à certains
 journaux du Moyen-Orient des «  indiscrétions »  calculées, comme quoi
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ma maison était un palais, et autres balivernes... Les accusations portaient


aussi sur ma « mauvaise gestion », etc.
Evidemment, je ne recevais personne, c'est-à-dire que personne ou
 presque ne venait me voir. De temps en temps, des gens me disaient :
<r Attention, M. Mzali, on compte vous condamner à mort, on veut votre
 fin. Et
Il faut
moi,trouver une solution
je répondais ». non, j'ai confiance en mon pays. Je ne
:  « Non,
 partirai pas ».
Des messages de sympathie me parvenaient surtout de l'étranger.
L'ambassadeur de Suisse a eu l'élégance de venir lui-même chez moi me
remettre un message personnel de Pascal Delamuraz, Conseiller fédéral :
« Cher Ami,
«Au-delà des chancelleries, du protocole, de l'officialité diplomatique,
l'homme profond... Cet homme profond, en moi, est   atteint par   le sort
injuste qui vous frappe. Il est atteint parce qu 'il sait vos qualités d 'esprit
et de cœur et parce qu 'il aime la Tunisie. Un grand  serviteur de ce pays
est blessé. Le pays tout entier l'est aussi.
« Votre force propre, votre conviction, votre vigueur vous aideront à
 franchir le cap. Puisse ce message d'estime et d'amitié y contribuer
encore.
« Je me réjouis de vous revoir, cher ami, et de vous redire mon
attachement ».
L'ambassadeur
1986 deux messages.d'Italie, Gianfranco
Le premier Farinelli,
émanait de mon m'aami
transmis
GiulioleAndreotti,
11 juillet
 plusieurs fois président du Conseil ou ministre des Affaires étrangères,
 président du Comité d'organisation des Jeux Olympiques de Rome en
1960, dans lequel il est dit :  « Au moment où vous quittez vos hautes
 fonctions et dans le souvenir de nos rencontres, je désire vous faire
 parvenir mes meilleurs vœux, même d'un point de vue sportif... ».  Dans le
second, mon ami et collègue Bettino Craxi, alors président du Conseil des
ministres d'Italie, me disait : « Au moment où vous quittez la direction du
 gouvernement tunisien, je désire vous faire parvenir mon souvenir et ma
 plus cordiale pensée. Durant ces années nous avons travaillé ensemble
 pour donner une nouvelle impulsion aux rapports de coopération entre
nos deux pays et pour faire accomplir ce saut de qualité exigé par la
complémentarité des économies, la proximité géographique, l'intensité
des liens entre nos deux peuples et l'affinité culturelle.
« Les fruits de notre travail n 'ont pas tardé à mûrir : aujourd'hui nous
 pouvons regarder le travail accompli avec une satisfaction légitime et
avec orgueil.
« En vous exprimant mes meilleurs vœux pour vos futures activités et
en espérant vous revoir bientôt, recevez mes meilleures salutations ».
Le 10 juillet, Michel Jobert, ancien ministre français des Affaires
étrangères, devait m'écrire : «  Cher Monsieur le Premier ministre, à
l'heure où vous méditez probablement, avec sérénité ou chagrin, sur les

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ingratitudes de la vie politique, je tiens à vous dire, par ce mot, toute ma


 sympathie personnelle et la considération que je porte à l'œuvre que vous
avez poursuivie pendant tant d'années, pour le bien de votre pays.
« Je vous prie d'exprimer mon respectueux souvenir à Madame Mzali
et de croire à tous mes sentiments amicaux ».
le 5Deaoût
son1986,
côté, laJean Daniel,
lettre directeur
suivante : du Nouvel Observateur  m'écrivait
« Monsieur le Premier ministre,
« J'ai appris pendant mes vacances la mesure qui vous a éloigné de vos
 fonctions et j'en ai été attristé.
« Je ne prétends nullement critiquer la conception que le Combattant
 suprême se fait des intérêts supérieurs de votre pays et je n 'ai aucune
raison de douter des qualités de votre successeur. Mais les occasions que
vous m'avez données de vous connaître m'ont permis de découvrir un
homme d'État de grande culture et de nobles scrupules.
« Je voulais vous dire combien je me félicitais de vous avoir connu et
ma certitude que votre pays aura à nouveau recours à vos compétences et
à votre sens de l'État... ».
De sa nouvelle ambassade au Japon, Gilbert Pérol, ambassadeur de
France qui a représenté son pays à Tunis pendant que j'étais Premier
ministre, m'adressa en date du 10 juillet 1986 la lettre suivante : « De mon
Tokyo lointain, j'apprends votre départ. Je voulais seulement vous dire
que j'ai une pensée pour vous et pour la Tunisie, et vous assure de
l'estime et de la considération que j'ai pour vous. Ma femme se joint à moi
 pour vous adresser, à Madame Mzali et à vous-même, mes sentiments de
 fidèle amitié ».
Maurice Herzog, le vainqueur de l'Annapurna, le premier 8000,
ministre du général De Gaulle et membre du CIO, m'adressa la lettre
suivante :
« Cher Mohamed,
 Dans« Jelessuis ton ami.
mêmes Fidèlement
conditions, je le reste.
j'ai assisté Ces Pompidou,
Debré, instants sontMauroy...
douloureux.
Tu
le vois, je suis œcuménique dans mes rapports humains qui ont pour moi
toujours le pas sur les considérations ou hiérarchies officielles, fussent-
elles politiques.
« Si seul que tu te sentes, sache que tes amis de toujours sont là,
 présents, qui souhaitent être proches de toi en ce moment. Ton héritage
est tellement positif que toute tentative pour en contester la valeur ne fera
qu 'accroître ta notoriété nationale et l'immense respect dont tu jouis sur
le plan international.
« Il me serait agréable, tu le sais déjà, de te revoir tranquillement un
 jour et te dire ce que je pense de ces événements qui doivent te marquer
 profondément. Je t'embrasse ».
Un jeune universitaire tunisien, Mezri Haddad, encore étudiant à la
Sorbonne, que je n'avais jamais vu ni connu auparavant, n'a pas hésité à
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 publier dans Arables  1 un article qui m'a mis du baume au cœur, dans mon
exil forcé. Parce que son auteur a fait preuve d'un grand courage, je
voudrais le reproduire pour l'histoire :
« En 1980, à la chute du puissant Hédi Nouira, personne n 'auraitparié
un seul millime sur ce gentil ministre de l'Education nationale que le
 président Bourguiba appelait à former un gouvernement. Au mois d'avril de
la même année; Monsieur Mzali est nommé Premier ministre. H doit faire
 face à une situation très difficile. Les plaies causées aussi bien par  l'aventure
collectiviste que par l'échec du libéralisme sauvage m sont  pas   encore
refermées. Le souvenir de janvier 1978 2 et les événements de Gafsa3 étaient
encore présents à l'esprit des Tunisiens.

« Aux yeux de l'opinion tunisienne, Mzali n 'était  qu 'un  « écrivain »,


un « penseur » fortement imprégné de philosophie.  Il n'a  pas les
compétences requises pour assumer une telle responsabilité, disaient les
mauvaises langues. Pour le personnel politique   tunisois, cet   homme
intérimaire qui pendant quarante ans est au service  du  Bourguibisme,
accepte les missions les plus désagréables et les  avanies les plus  amères,
ne tiendrait pas plus de quelques semaines.
« Celui qu'on appelait le successeur de   Bourguiba comme pour bien
montrer qu 'il n 'était rien d'autre que le dépositaire  d'un héritage, changeait

en une année
 paysage tout considéré
politique ce qui avait fini par constituer 
jusqu'alors   le "Bourguibisme".
comme  immuable,   subissait  une
Le
métamorphose. Mzali ouvrait les prisons (entre 1980 et   1981, il a soumis
1 200 décrets d'amnistie au Combattant suprême),  supprimait   les écoutes
téléphoniques et les Polices de la Pensée. Il   prônait le  pluripartisme
 politique, le libéralisme économique tempéré,  l'ouverture  diplomatique,
l'arabisation raisonnable de l'enseignement.
« Cet homme qu 'on présentait à tort comme un admirateur de Machiavel,
cet homme dont la seule arme était d'avoir été désigné par Bourguiba pour
assurer la continuité, apparaissait en quelques semaines comme un
démocrate, un amoureux du peuple, un ami de l'Occident et un frère de
l'Orient arabe.
« Qu 'on le veuille ou non, la Tunisie a été entre 1981 et 1986 le seul pays
arabe et l'un des très rares pays du tiers-monde à connaître une relative
démocratie. Les élections de 1981 ont été libres et les opposants qu'ils
 s'appellent Mohamed Harmel ou Ahmed Mestiri pouvaient s'exprimer
librement sur les ondes de la radio et de la télévision tunisienne ; ce qui n 'a
 pas été le cas pour les élections du 2 novembre 1986.

1. Novembre 1987.
2. Grève générale de l'UGTT qui fut suivie d'une rude répression.
3. En janvier 1980, un commando téléguidé par Tripoli avait tenté, par les armes, de créer des
troubles dans le pays.

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« Qu 'on le veuille ou non, après une longue absence, la Tunisie entre


1981 et 1986 a retrouvé son identité et sa dynamique au sein du monde
arabo-musulman.

« Qu'on
entrepris pourlelareconnaisse ou pas,
Tunisie, n 'avait cet lui
derrière homme,
ni unedans tout ce
oligarchie qu'il a
puissante,
ni une armée sans scrupules, ni une police sanguinaire, ni des conseillers
américains. C 'était un homme seul n 'ayant en tête qu 'un programme
humain rationnel et réaliste : réduire le chômage, réduire les inégalités
 sociales, libérer le pays des hégémonies étrangères et construire une
économie saine. Son message appelait à une répartition égale des charges
de la citoyenneté, à l'égalité en droit des citoyens, avec la condition que
les lois ne favorisent ni ne défavorisent aucun individu, groupe ou classe,
à l'impartialité des tribunaux, à une répartition équitable des avantages
que l'appartenance à un État peut procurer aux citoyens, à une libre
circulation des idées... En somme il voulait d'une égalité sans
égalitarisme et d'une liberté sans laxisme.
« Le peuple tunisien a-t-il compris ce message ?
« Ce peuple est particulièrement respectueux de son idole Bourguiba, il
est comme tout autre peuple du tiers-monde exposé à toutes les
manipulations si bien que les exigences de ce message n 'étaient retenues
qu 'à mauvais escient par des professionnels du complot qui se virent bientôt
menacés dans leurs ambitions déloyales. Il est bien connu que les ennemis
de la liberté accusent toujours ses défenseurs de subversion et qu 'un grand
nombre de personnes sincères et bien intentionnées ont la candeur de les
croire. La masse n 'a pas compris le message secret de Mzali mais elle est
tombée dans le piège des arrivistes irresponsables qui ont confisqué le
 pouvoir. Il est bien connu aussi que les arrivistes sautent sur une position
 pour la conquérir ou pour la détruire. Les arrivistes qui gravitent
actuellement autour
la détruire ; pour de Bourguiba,
eux, l'État n 'est sont résolus
qu 'une à conquérir
machine destinéela àTunisie ou àle
protéger
 sommeil des riches de l'insomnie des pauvres...
« Qu 'il soit limogé, discrédité, assassiné, qu 'il trahisse lui-même son
image, on sait désormais qu 'il restera à jamais pour les hommes de bonne
volonté l'homme intègre, le patriote incontestable et le philosophe
réformateur.
« Même si le tribunal de l'histoire ne peut ouvrir séance que longtemps
après la participation
cependant trop tôt des hommes quipour
aujourd'hui en ontsaluer
infléchienle cours,
Mzali ill'heureuse
n 'est pas
concordance d'une philosophie et d'une politique lucides. Car si les
conséquences d'une politique ne peuvent s'apprécier qu'à long terme,
nous pouvons déjà prendre acte de la fécondité des orientations et des
méthodes politiques mises en œuvre par le Premier ministre.
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"Au tribunal de l'histoire, nous disait-il, je ne  serai plus  là pour


connaître la sentence. Néanmoins, n'est-ce pas un  vrai  bonheur, un
 profond bonheur pour moi, aujourd'hui, et tant que Dieu me prêtera vie,
de savoir que mes enfants n'ont pas à rougir de leur  père ? Jamais rien de
ce que j'ai entrepris n'a été fait pour nuire à autrui  ou par  mépris des
hommes"
« Loin (Mohamed Mzali, La parole
d'être une démagogie de les
de plus, l'action,   Publisud,
  œuvres 1984).  Mzali
de Monsieur 
 sont là pour nous prouver qu'en politique   comme dans tous  les autres
domaines, il n'y a pas un acte vrai et juste qui   ne se soutienne  d'une
 pensée authentique. Fil d'Ariane de sa pratique  politique, la philosophie
de Mzali guide son engagement dans l'histoire,  lequel a justement  pour
dessein de mettre à l'épreuve et d'illustrer le  parti pris de la sagesse.
"Je voudrais tant que la jeunesse se débarrasse de  sa grisaille et qu'elle
redevienne la jeunesse du monde et notre   horizon souriant. Il  est bien
temps, en effet, qu'elle mette fin à l'humiliante   illusion  du bien-être
matériel et qu'elle apprenne les vertus de la satisfaction d'âme et du cœur
en joie". (Mohamed Mzali, La parole de l 'action)
« Hélas ! La jeunesse est-elle prête à écouter   et à recevoir   vraiment
cette sagesse ? Ne sombre-t-elle pas plutôt  dans le pire des conformismes
en prenant pour argent comptant tous les  ragots invraisemblables  de la
 presse tunisienne et de certains médias réactionnaires.
« Pourtant la tâche lui incombe de ne pas priver la Tunisie des fruits
d'une politique
Tunisiens à unepositive
prise deinjustement
conscienceinterrompue.   Le Devoir 
 collective mont qu 'il    ne
appelle les
soit trop
tard. Il est temps que la jeunesse se réveille de sa léthargie pour qu 'elle
libère son Président « kidnappé » par la   Trinité satanique  (Mansour
Skhiri, Saïda Sassi, Hédi Mabrouk). Le  Devoir nous  exhorte tous à
 soutenir l'homme qui, comme nous, aime la Démocratie ; comme nous il
est nationaliste mais sans xénophobie ; comme nous il est  musulman mais
 sans fanatisme. C'est à la jeunesse qu'il   revient de mettre  un terme à
l'arrivisme des médiocres, à elle qu'il   appartient de choisir   entre la
dictature de courtisans analphabètes et   immoraux et le  gouvernement
d'un homme qui, sans jamais prétendre à l 'héroïsme, eut   comme seule
"incompétence " de ne pas avoir voulu hurler   avec les loups.
« Paris, le 10  décembre 1986 »

Mezri Haddad a été l'un des rares  intellectuels tunisiens à prendre sa


 plume pour me défendre publiquement alors qu'il ne me  connaissait pas
 personnellement. Mieux, il avait quitté la Tunisie en janvier  1984 après
ilavoir
avaitdémissionné de la pas
fait ses premiers revue
de de la RTT  (Radiotélévision
journaliste. Il n'était donc ni tunisienne)
destourien, où
ni
un petit apparatchik qui venait de perdre ses privilèges,  ni un ambitieux
calculateur.
Cri de colère et de douleur, son article   recelait  un sens aigu du
 patriotisme et une grande lucidité dans le décryptage des vrais dangers qui

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menaçaient le pays. Je me souviens encore de ma première rencontre avec


ce jeune barbu aux lunettes rondes, venu me soutenir moralement et me
tenir des propos d'une grande clairvoyance : « Vous avez été victime d'une
conspiration machiavélique et votre limogeage annonce inexorablement
la chute de Bourguiba. Le destin de la Tunisie se joue désormais entre deux
 forces aussiSkhiri,
(Mansour malfaisantes l'une que
Saïda Sassi). Unl'autre : les intégristes
seul homme et les
peut encore arrivistes
redresser la
 situation. Cet homme, vous l'avez connu et vous avez appécié ses
compétences ; vous l'avez aidé : c'est Ben Ali Nous devons l'aider... ».
C'était en décembre 1986.
Le 17 juillet 1986, Camille Bégué, universitaire français qui avait
longtemps enseigné au lycée Carnot de Tunis, ami de Bourguiba et de la
Tunisie m'a adressé une longue lettre d'où j'extrais les passages suivants :
« Monsieur
Jamais titre
le Premier
ne fut plus
ministre,
honorablement porté. Vous le conservez à
mes yeux. L'histoire le consacrera.
« Vous n'êtes pas un homme d'État. Vous êtes l'homme d'État, celui
qui saisit les problèmes immédiats en leurs contradictions, qui les
ordonne malgré leur complexité, qui les situe dans leur perspective
 spatiale et dans leur prospective temporelle. Votre action, vos discours,
votre remarquable ouvrage, allient harmonieusement l'immanent et le
transcendant. Je vous ai suivi depuis 1980 avec une admiration
croissante. Vous représentiez à la fois l'identité, l'ouverture évolutive
indispensable dans l'authenticité des valeurs pérennes. Vous présent,
quels que fussent les tourmentes et leurs ressacs, l'avenir de la Tunisie me
 paraissait assuré. Je sens, je sais, que vous auriez gouverné selon les
impératifs du bien commun permanent, le jour où les circonstances vous
auraient laissé les coudées franches.
« Votre départ tinte à mes oreilles comme un glas. Maintenant, j'ai
 peur pour la Tunisie. Je crains pour sa survie. Je souhaite, sans trop y
croire, que les étiez-vous
« Peut-être événementsaffligé
me démentent.
d'un défaut mortel : vous n'étiez pas un
véritable politicien. Trop droit pour déjouer les intrigues ; trop humain
 pour être impitoyable à l'occasion. Vous avez gagné beaucoup de
batailles. Vous avez perdu la guerre de Cour,  parce que si vous étiez
disciple, vous n 'étiez pas courtisan. Vous exaspériez vos concurrents en
vous situant au-dessus d'eux. Vous étiez trop sincère pour lutter à armes
égales contre leur hypocrisie ; trop désintéressé pour évaluer le danger
écarter
de leursdesordides
leur soleil
ambitions.
et n 'enIls
étaient
ne s'acharnaient
que plus fatigués
que davantage
de vous entendre
à vous
appeler   le Juste...
«[...] Les félicitations que reçoit M. Rachid Sfar, et qui, d'où qu'elles
viennent, sont indélicates et me font mal, me semblent éphémères et fort

1. Cet officier, directeur de la Sûreté, est le futur président de la République (NDE).


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 prématurées. S'il est honnête, comme on le claironne pour les besoins de


la cause, il sert en ce moment d'alibi et de caution à de tortueuses
manœuvres qui l'engloutiront plus vite qu 'elles ne vous ont dévoré.
« Pour vous, y avoir succombé vous grandit encore, s'il est possible ».
Le 17 octobre 1986, je reçus cette lettre de Jean-Marie Vodoz,
 président de « l'Union
langue française internationale
- section Suisse » : des journalistes et de la Presse de
« Monsieur le Premier ministre,
« Lorsque l'Union internationale des journalistes de langue française
a tenu son congrès dans votre pays, vous lui avez réservé un accueil dont
aucun d'entre nous n 'a oublié la chaleur ; et nous nous souvenons aussi
des propos que vous nous aviez tenus : leur éloquence n'excluait ni
l'humour, ni une certaine franchise que vos auditeurs avaient appréciés.
« Quelques temps plus tard, siégeant au CIO, vous avez bien voulu, sur
ma demande, vous prêter à une conférence de presse à l'intention des
 journalistes romands ; et mes confrères à leur tour avaient été frappés du
rayonnement de votre personnalité !
« Aujourd'hui, votre destin vous conduit à vous réfugier en Suisse. Il
ne m'appartient pas de juger la situation intérieure de la Tunisie. Mais je
tiens à vous témoigner, par ce mot, ma déférente estime ; à former des
vœux pour votre avenir et celui de vos proches ; à vous dire enfin que si
quelque occasion m'était donnée de vous rendre un modeste service, j'en
 serais infiniment honoré [...] Veuillez [...]».
Aucun, ou presque, de mes amis du Parti n'est venu me voir pour me
réconforter. L'une des rares personnes qui a osé me rendre visite fut
maître Nejib Chabbi, accompagné de Madame Sihem Ben Sedrine et de
Rachid Khachana, tous opposants ! Ils m'avaient exprimé leur solidarité ;
et Chabbi m'a dit que, d'après ses informations, on voulait me faire
 beaucoup de mal, il a ajouté : « Nous allons vous défendre. Comptez sur
nous
Je ».
n'ai pas oublié leur noble attitude.
J'ai  Changé  d'avis et décidai de partir, parce  que je me suis senti
menacé, non pas de prison, mais de mort comme je l'ai déjà mentionné !
On avait convaincu le Président que j'avais préparé un complot avec mon
gendre, le Dr Refaat Dali et quatre médecins. J'ai préféré la vie à la mort
 pour pouvoir défendre mon honneur et ma famille. Je crois que ma
décision de fuir a étonné ceux qui n'avaient pas toutes les informations sur
le sort qui m'était réservé avant même tout jugement. J'ai préparé, sans le
dire à personne, mon évasion. Je me suis dit qu'il ne fallait pas mettre dans
le secret ma famille, y compris ma femme. Je pensais ainsi les protéger.
La suite allait, hélas, me démontrer que mes précautions n'auraient servi
à rien.
J'ai reçu aussi la visite d'un opposant, d'un militant et d'un couple
d'amis. Chacun d'entre eux m'avait proposé un plan d'évasion. Chaque
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fois, j'ai dit non. Je ne voulais parler à personne. On m'avait soumis un


 plan de fuite par la mer et l'Italie, un plan par Gafsa et un autre par
Kasserine, etc. Finalement j'ai parié sur le sens de l'honneur et de
l'hospitalité des frères algériens et j'ai choisi un itinéraire que je
connaissais jusqu'à un certain point. J'ai décidé de partir le 3 septembre,
 parce qu'à de
arrestation cette date on lecommémorait
Bourguiba 3 septembre l'anniversaire
1934 à Monastir de la; un
première
grand
meeting était prévu. Les responsables, y compris le ministre de l'Intérieur,
seraient requis d'y participer et de s'éloigner de Tunis. De plus, le 3
septembre était un jour férié. Je me suis dit que c'était le meilleur moment
 pour mettre à exécution mon projet.
La veille, j'étais allé, comme d'habitude, à sept heures du matin faire
du sport à la caserne du Bardo, située à côté du Musée, comme je le faisais
ingénieur
depuis presque
aviateur,
vingt
que ans.
j'ai connu
J'y ailorsque
rencontré
j'étaisunministre
ancien decommandant,
la Défense,
Rachid Azzouz qui, entre-temps, avait quitté l'armée et avait ouvert un
 bureau d'études - il était président de l'Organisation internationale de
l'énergie solaire - et venait faire du sport avec nous. À la fin de
l'entraînement, je lui dis : « J'ai besoin de vous, ne partez pas ».
Mes amis étaient là. On s'était livré à nos habituels exercices
 physiques. On a pris la douche et le café, mes amis m'attendaient. Je leur
ai dit : « Ne m'attendez pas, je transpire encore. Partez sans moi ».
Tout le monde est parti sauf Azzouz. Je lui ai dit : <r   Cet après-midi,
vers cinq heures, venez chez moi avec votre voiture. Vous ferez semblant
d'inspecter en ma compagnie la maison pour laisser croire que j'envisage
d'y faire des réparations ».
Un maximum de précautions était de mise, d'autant plus que je sentais
que j'étais étroitement surveillé par des agents, comme le gardien de ma
maison, que je payais pourtant ! En fait, j'étais en résidence surveillée,
sans que cela me fût expressément signifié.
Je dois ajouter qu'en août, le président Samaranch, président du CIO,
m'avait invité à aller à Lausanne pour passer quelques jours de congé. Il
m'a réitéré son invitation par télex pour l'accompagner à Athènes afin
d'assister aux funérailles de Nissiotis, président de l'Académie olympique
de Grèce, dont la mort tragique dans un accident de voiture m'avait peiné.
Le mardi 19 août 1986, j'ai retenu une place sur le vol Tunis-Genève
qui devait partir vers 14 heures. J'accomplis les formalités de police, de
douane. Tout le monde m'a salué, comme d'habitude et j'étais en train de
me diriger
lorsque vers l'autobus
le commissaire pour m'embarquer
de l'aéroport, dansm'interpella
M. Boussetta, l'avion de: «
la  Swissair,
Monsieur
le Premier ministre, je m'excuse, mais j'ai ordre de vous empêcher de partir.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas, je ne fais qu 'appliquer des instructions. »
Puis, voyant que je posais encore des questions, il m'a dit : ce  Écoutez,
on va dans le salon d'honneur pour continuer la conversation ».
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Mon épouse et mon fils Rafik m'accompagnaient. Au salon d'honneur,


 je lui ai dit : « Passez-moi le ministre de l'Intérieur ».
Il s'en alla dans le bureau d'à côté et deux minutes après il revint et dit :
« Il n 'est pas dans son bureau.
- Demandez-moi le directeur de cabinet du président de la République,
à Monastir. » après il revient : «  On ne l'a pas trouvé ».
Dix minutes
Alors j'ai compris de quoi il retournait. Je lui ai demandé de me rendre
mon passeport. Il me répondit : « Demain.
- Non, c 'est un passeport ordinaire et je le veux maintenant. »
Comment j'ai obtenu ce passeport ordinaire ? En 1985, le secrétaire
d'État à l'Intérieur a dit à Bourguiba :  « Vu qu'il y a beaucoup de
contrefaçon, de passeports falsifiés, nous avons confectionné un
 passeport vraiment sûr, infalsifiable, inimitable. Si on enlève une page,
toutes les pages se détachent ».
Et il ajouta : « Voilà, Monsieur le Président, je vous livre le passeport
numéro 1 pour vous, et le numéro 2 pour votre épouse ».
Et se tournant vers moi, il dit : «  Monsieur le Premier ministre, voici
votre passeport, le numéro 3 ».  Je disposais donc de ce passeport
ordinaire.
J'ai insisté, il me l'a remis. Je suis parti. J'avais compris que j'étais
interdit de sortie du territoire national.
Les rondesdepolicières
la campagne autour
presse, les de lapersécutés,
enfants maison, lec'était
refoulement de éprouvant.
vraiment l'aéroport,
De plus, je pensais que si je me laissais faire, c'est à ma vie que l'on
attenterait et que, surtout, ma famille ne pourrait compter sur personne
 pour la défendre. Car, pour la première fois, le pouvoir s'attaquait aux
membres innocents de la famille de celui qu'on souhaitait abattre.
Donc il fallait partir. J'ai dit à Azzouz, après avoir déposé ma valise
dans le coffre de sa voiture : «  Venez demain entre midi et demi et une
heure ».
Il m'a répondu :  « Il vaudrait peut-être mieux que je vienne le soir.
-Non,  lui dis-je, le soir, la garde nationale est plus vigilante. »
Le 3 septembre, mon fils Rafik est venu avec sa femme et son bébé. Je
les ai encouragés à aller avec mon épouse se baigner à Ras Jebel, mais
mon fils, légèrement enrhumé, préféra rester avec moi. Je ne voulais pas
les voir accusés de complicité. Finalement, j'ai résolu de le prévenir. On
ne sait jamais...
Lorsque j'ai envisagé de partir en Suisse, à l'invitation de Juan Antonio
Samaranch,
(soit environj'ai200
changé
francsà français),
la Banquec'était
centrale l'équivalent
la règle de 200
pour tout dinars
le monde.
J'avais donc, en francs suisses, l'équivalent de 200 dinars avec le triple
imprimé de la Banque centrale, vert, rouge et blanc. Je n'ai pas voulu
 prendre cet argent-là, je l'ai laissé. Je n'ai rien pris avec moi, aucun
centime. Était-ce de l'inconscience ? J'avais un petit sac de sport avec un

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nécessaire de toilette et un petit poste de radio. Je n'avais même pas une


chemise de rechange. Les spécialistes de l'intoxication ont, plus tard,
inventé des valises pleines d'argent du Trésor public que j'aurais
emportées dans ma fuite semée d'embûches.
Vers midi et demi, j'ai pris mon sac. Je n'ai pas emprunté la sortie
 principale,
où Azzouz me faufilant Mais
m'attendait. derrière les orangers,
au moment je suismasorti
de sortir, filledearrive
l'autre
: «côté
  Où
vas-tu papa ?
 — Je m'en vais, je quitte ce pays ! »
Elle a compris et m'a dit :
«Attends, attends, moi j'ai fait un peu de théâtre, je vais t'apporter des
moustaches ». Elle revint et me colla des postiches.
Je sortis avec une serviette sur la tête pour éviter que le gardien ne
 puisse me reconnaître. Azzouz me prit dans une voiture brinquebalante
 pour éviter les regards indiscrets. On alla chez lui à la Soukra. Je me mis
une chéchia sur la tête et enfilai une blouse. Vers une heure de l'après-
midi, nous sortîmes et prîmes des chemins secondaires. Azzouz conduisait
une Ford Escort qui appartenait à son neveu Nabil. Il avait invité un
chauffeur de taxi, Hadhefi, un homme pieux, à nous accompagner pour le
cas, me dit-il, où il y aurait une panne. Azzouz se mit au volant et je
m'installai à côté de lui. Il avait apporté des casse-croûtes tunisiens, avec
du thon, de la harissa, etc. Jusqu'à la ville de Béja, nous ne rencontrâmes
 personne.
 plan Par ce temps de grande chaleur, les gens étaient assoupis. Mon
fonctionnait.
Lorsque nous arrivâmes à Ain Draham, vers trois heures de l'après-
midi, nous trouvâmes devant nous, un « panier à salade » que nous dûmes
suivre à son rythme jusqu'à ce qu'il tournât à gauche pour rejoindre le
 poste de police de la localité. Nous continuâmes sur la route de droite,
évitâmes le sentier qui menait à Babouch où se trouvait le poste de police,
 pour emprunter celui conduisant à Hammam Bourguiba. Hadhefi m'a dit
alors : « M.
 policiers surMzali,
la route
vousdeavez
Babouch,
de la chance.
parce que
D'habitude
c'est la frontière.
il y a toujours
C'estdes

que se trouve le poste de contrôle ».
Un kilomètre avant Hammam Bourguiba, nous vîmes un Garde
national. J'ai gardé mon sang froid. Nous avons ralenti. Le Garde parlait
avec un civil, il nous a fait le geste « passez ».  Le chauffeur de taxi et
Azzouz m'ont dit : «  Vous êtes béni par vos parents parce qu 'il est
extrêmement rare que l'on ne soit pas arrêté à ce point de contrôle ».
 Nous avons laissé à notre gauche l'hôtel Hammam Bourguiba et nous
avons pris une piste. Je connaissais vaguement l'endroit. À un moment, la
voiture ne pouvait plus passer, nous l'avons donc laissée sur le bas-côté
et, à travers les chênes-lièges, nous sommes descendus vers un gourbi.
Azzouz m'a dit :  « Le fils du propriétaire connaît une piste permettant de
traverser, sans encombre, la frontière ».  Il s'appelait Abderrahmane
Ghouibi.

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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

La frontière, c'est une rivière. J'ai appris, plusieurs années plus tard,
 par Ben Salah, qu'il avait lui aussi suivi îa même piste, qu'il avait traversé
la même rivière. Mais lui, il était attendu, tandis que moi, c'était
l'aventure, l'inconnu... Personne n'était au courant. Le jeune homme
n'était pas là. Il y avait sa petite sœur. Ghouibi lui dit : « Va chercher ton
 frère à Hammam Bourguiba ».
 Nous attendîmes quelque temps. Alors cet homme qui ne m'avait pas
reconnu, s'est mis à éplucher des pommes de terre pour faire des frites.
 Nous les avons accompagnées d'un peu de pain et de quelques olives.
Ensuite il a fait du thé et, voulant m'assurer qu'il ne m'avait pas reconnu,
 je lui demandai : « Comment se fait-il qu 'aucun ministre ne soit venu ici ? ».
Il m'a répondu : « Si, un seul : madame Mzali ».
Elle avait dû rendre visite à cette région dans le cadre du programme
de Je
promotion de la femme
lui demandai s'il y rurale.
a un endroit où je pourrais m'assoupir. Il
m'indiqua une natte à même le sol. Je m'étendis et fis une courte sieste.
Vers six heures, le jeune homme arriva. Azzouz lui dit : « Le monsieur
aimerait aller en Algérie, mais il n 'a pas ses papiers ».
Il lui a répondu :  « Il n'y a pas de problème ».
Je suggérai de partir tout de suite. Ghouibi m'a demandé d'attendre le
coucher du soleil ; « sinon,  dit-il, nous risquerions d'être vus ».
Il commençait à faire sombre quand nous avons repris la voiture et
nous avons
de nous dévalé
arrêter. la piste
À ce jusqu'à j'ai
moment-là, ce que nous une
commis fumes, de nouveau,
imprudence, j'aiobligés
enlevé
mes lunettes. Le jeune homme m'a reconnu dans le rétroviseur. Il dit : «
Vous êtes M. Mzali.
- Oui.
- Non, c 'est trop dangereux, je ne peux pas vous faire passer car je
risque la prison. »
À ce moment-là, monsieur Azzouz lui dit : « Écoutez, personne ne le
 saura
Et il».lui a donné tout ce que contenait son portefeuille c'est-à-dire 200
ou 300 dinars. En plus, Azzouz lui promit qu'il le prendrait le soir en
voiture et lui trouverait un travail à Tunis. Le jeune homme fit mine
d'accepter l'argent et la promesse. On abandonna la voiture. Il fallait
descendre une pente, traverser une rivière qui marquait la frontière entre
la Tunisie et l'Algérie, et ensuite grimper sur l'autre versant de la
montagne. A.u moment où nous avons entamé la descente, le jeune homme
m'a dit : « Écoutez M. Mzali, cachez-vous derrière cet arbre, un chêne-
liège, et vous
inspecter M. Azzouz
les alentours mettez-vous
pour voir s'il n'yderrière
a pas decetgardes
arbre-là, moi je».vais
nationaux
J'ai compris qu'il allait nous trahir. J'ai dit à Azzouz :  « Il faut le
retenir parce qu 'il va nous donner.
- Et vous ?
- Moi, je vais y aller tout seul.

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I 7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

 — Mais vous ne connaissez pas l'endroit.


 — Cela ne fait rien, je cours le risque. » J'étais persuadé que la vie était
devant moi et que si je faisais demi-tour, c'était la mort.
Alors Azzouz sauta sur le jeune homme et parvint à le maîtriser. Je
sentais derrière moi le bruit de leur lutte. À un moment, l'obscurité
augmenta. elles
 blafardes, En levant la tête, de
me servirent je distinguais à l'horizontout
boussole. J'avançais desdroit
lumières
dans
l'obscurité, sans reconnaître une quelconque piste et sans autre repère que
ces lumières clignotantes que je ne voyais que lorsque je levais la tête.
J'ai fait une chute d'à peu près un mètre. Je me blessai au front et perdis
 beaucoup de sang. Je conserve encore aujourd'hui le mouchoir qui me
 permit d'étancher cet écoulement.
En effet, j'étais arrivé, sans rien distinguer, sur le bord de la rivière et
 je continuais à avancer machinalement en me répétant les célèbres paroles
de Tarik Ibn Ziyad à ses soldats avant d'aborder les rives de l'Andalousie
et après avoir brûlé ses navires : « Derrière vous, il y a la mer et devant
vous l'ennemi ».
En me retournant, je voyais sur la partie tunisienne des lumières, des
voitures qui passaient. Je me disais qu'ils devaient être déjà au courant de
mon évasion et qu'ils me poursuivaient. Dans la rivière, il y avait environ
quarante centimètres d'eau. Je n'eus pas de peine à la traverser.
Ensuite, j'ai commencé à gravir la montagne. Cela a duré une heure,
«ne  heuremalgré
 physique et demie ; heureusement
le stress. À un moment, queje j'étais
me suisen retrouvé
bonne condition
dans une
forêt : je ne voyais rien, je butais contre des troncs d'arbre, des branches,
 j'étais égratigné. Mon pantalon s'est accroché à un tronc d'arbre et comme
 j'avançais avec beaucoup de force, le tissu s'est déchiré sur 20
centimètres. Je continuais à monter, je transpirais énormément. Je portais
un petit sac de 50 centimètres - que j'ai conservé jusqu'à présent - il
n'était pas lourd !

Après
long, avoir
 je suis gravi
arrivé au la montagne
village pendant
frontalier dont un temps
j'avais qui melesparut
distingué bien
lumières
vacillantes qui m'avaient servi de phare. Je me suis dirigé vers une famille
assise devant sa maison. L'homme se leva, se dirigea vers moi et après
m'avoir bien dévisagé me dit, à ma stupéfaction : « Monsieur Mzali ?
 — Comment ? Vous me reconnaissez ?
 — Mais tout le monde ici vous connaît. »
C'était, bien sûr, grâce à la télévision que l'on captait facilement en
Algérie.  Je m'étais débarrassé de la blouse dans la forêt parce qu'elle
gênait ma progression. J'ai décollé les moustaches. J'ai demandé :
« Pourriez-vous m'accompagner à un poste de police ?
 — Mais il n'y a pas de poste de police. »
Je lui demandai à qui d'autre je pourrai me présenter.
« Il y a une caserne de gardes frontières, c 'est à cinq cents mètres
environ. »
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Il m'a accompagné à des baraquements entourés de barbelés. À


l'entrée, il y avait une jeune sentinelle en tenue bleu foncé, une
kalachnikov à la main. En me voyant, le jeune homme s'est mis au garde-
à-vous, puis il a couru appeler un gradé qui, me reconnaissant, m'a
également salué.
desJelitsfusdoubles.
accueilliJedans la caserne.
me suis étendu etOn
j'aim'installa
commencé dans une chambrée
à récupérer. avec
Un soldat
est venu avec du mercurochrome, il a commencé à me nettoyer le front,
les mains, les jambes qui étaient égratignés, blessés par des branches et
 par les broussailles. Un autre soldat est venu avec un bol rempli de raisins
noirs. J'ai commencé à grignoter ces raisins parce que j'avais la gorge
sèche et cela a duré peut-être trois quarts d'heure. Je me trouvais dans un
drôle d'état, égratigné, dépenaillé.
Soudain, un homme trapu, dynamique, la quarantaine, vêtu d'une
saharienne couleur paille, est entré et m'a dit :  « Bonjour, monsieur le
 Premier ministre.
- Mais je ne suis plus Premier ministre.
- Pour moi, vous l'êtes et le demeurerez.
- Merci beaucoup
- Je vous prie de m'accompagner à la caserne de La Calle qui se
trouve à 4 kilomètres d'ici.
- Bien volontiers. »
Je me retrouvai
L'ambiance dans un salon
était chaleureuse. bienmon
Alors meublé avec» du
« guide m'acafé,
dit : du thé, etc...
« Nous allons vous emmener à Constantine, nous passerons la nuit là-
bas et r  demain vous irez à Alger.
- Écoutez Si Mohamed   - Il s'appelait Si Mohamed, je n'ai pas oublié
son nom, il devait être de la sécurité militaire -, je vous demande deux
choses, si possible : premièrement, donnez-moi un jean ou un pantalon
d'occasion parce que vous voyez que mon pantalon est déchiré au niveau
des genoux. Deuxièmement, un billet d'avion pour n'importe quel
aéroport européen. Je passe la nuit sur un banc à l'aéroport d'Annaba et
 je prends le premier vol du lendemain matin, comme cela je ne vous crée
aucune gêne. Ni vu, ni connu.
- Non. Vous êtes un frère, vous n 'êtes pas n 'importe qui. Les
responsables veulent vous voir et vous recevoir comme vous le méritez. »
Je n'insistai pas et me rendis à ses arguments. Nous partîmes donc pour
Constantine dans sa voiture. Nous y arrivâmes vers deux heures du matin.
Dans une caserne de la ville, je fus accueilli par une personne en tenue
civile qui meildemanda
interrogative, me dit : «siJe jevous
meairappelais
rencontréd'elle. Devant
à Tunis, ma réaction
il y a trois ans, au
cours d'une audience que vous aviez accordée à une délégation de préfets
algériens ».
On m'installa dans une petite chambre où j'ai pu faire un brin de
toilette et m'endormir d'un sommeil agité. À six heures du matin, mon

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hôte vint me voir et m'annoncer que sans plus tarder, nous partions pour
Alger. Je trouvai la force de hasarder une pointe d'humour : «Auparavant,
 je tiens à vous assurer que je ne dédaignerais pas le plus modeste petit
déjeuner.
- Excusez-moi, on va au réfectoire.
de -boue...
Je veux bien, mais regardez mes chaussures comme elles sont pleines
- Pas de problème. »
On a nettoyé mes chaussures et nous sommes partis. Il n'y avait
 personne. J'ai trouvé le café excellent.
« Pourquoi ne pas partir en avion ? hasardai-je.
- Non, pas en avion, tout le monde vous reconnaîtrait. Il vaut mieux
rester discret. »
Il a conduit,
J'admirai j'étaispaysages
les beaux assis à côté de lui. Nous
et j'évoquai avons traversé
la conduite héroïquelade
Kabylie.
l'ALN
 pendant les huit années qu'a duré la lutte du vaillant peuple algérien pour
son indépendance. Je me souviens très bien de Tizi Ouzou et de la fierté
de sa population. Vers une heure et demie, je me suis retrouvé dans un
 palais situé à une quinzaine de kilomètres d'Alger. J'y ai été reçu par le
général commandant de la sécurité militaire1. J'ai été installé dans une
suite où j'ai pu prendre une douche.

Sans tarder, le général m'a dit : « Voici le téléphone, rassurez madame
 Mzali ».
Je compose le numéro, elle me répond :
« Où es-tu ?
- Je suis à Palerme.
- Quand rentres-tu ?
- Bientôt. »
trèsJ'avais oublié
cher ami que notre
d'enfance consul
et un n'étaitde
camarade autre que Mohamed
collège. Il ignoraitHachem, un
tout de ma
fugue. Malgré cela, il a été rappelé par les autorités tunisiennes et
interrogé. Je lui demande encore de m'excuser pour le dommage que je lui
ai porté involontairement.
Le lendemain, j'ai téléphoné à mon épouse qui me demanda, à nouveau :
« Où est-ce que tu es ?
- Je ne sais pas, je suis dans une ferme mais je ne situe pas où.
- Dès
Quandqueest-ce que tu»reviens ?
je pourrai.
Je ne savais pas alors qu'il me faudrait 16 ans pour exaucer ce vœu.
M'adressant à mon nouvel hôte, je m'excusai de mettre les autorités
algériennes devant le fait accompli et je lui demandai si quelqu'un pouvait

1. Le général Lakhal Ayat ; aujourd'hui décédé.


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m'administrer une piqûre anti-tétanique. Ensuite, nous fîmes un excellent


déjeuner et le général me dit :
« Monsieur le Premier ministre, les problèmes que vous connaissez
dans votre pays, nous peinent mais n 'enlèvent rien au respect dont vous
bénéficiez ici, en Algérie, car nous sommes convaincus, et je suis
 personnellement
intégrité et nousbien placé pourgrandement
apprécions le savoir, devotre
votreaction
patriotisme et de votre
en faveur de la
coopération entre nos deux pays ».
Je suis resté quatre jours dans ce palais à Alger. Le deuxième jour, j'ai
reçu au cours de la soirée pendant trois heures, Mohamed Chérif
Messadia, que Dieu l'ait en sa miséricorde, qui était le numéro un du FLN.
On a discuté de tout. C'était un homme très sérieux qui avait fait ses
études à la grande mosquée de la Zitouna et que j'avais souvent rencontré
en Tunisie. Il m'a rappelé qu'il avait milité dans les rangs du parti
destourien lorsqu'il était étudiant. Je l'avais reçu en 1984 à Tunis et d'un
ton mi-taquin mi-sérieux, il m'avait dit :  « Mais M. Mzali, comme
Secrétaire général du Parti destourien, comment avez-vous pu légaliser
les autres partis ? Est-ce qu 'il y a un autre parti digne de ce nom, en
dehors du Destour, le parti de Bourguiba ? Moi, c'est mon parti, le
 Des tour. Qu 'est-ce que c 'est que ce multipartisme ? Il ne peut pas y avoir
d'autres partis en dehors de celui de Bourguiba !
- Monsieur Messadia, il faut évoluer, c'est la loi de l'histoire,  lui
avais-je alors répondu. 
l'indépendance Le partil'efficacité
pour assurer unique senécessaire
justifiait peut-être au débutd'un
à la création de
 État. À présent, il faut construire un État de droit où la garantie de la
diversité d'opinion et la nécessité du dialogue doivent être assurés... »
Je ne crois pas l'avoir convaincu, mais cela n'empêcha nullement la
fraternité, ni la solidarité.
Je me rappelle qu'il m'avait dit : «  Si Mohamed, en traversant la
 frontière à cet endroit-là, vous avez pris des risques énormes : le sol est
encore plein de mines posées du temps de la guerre d'Algérie, et il y a des
loups et des sangliers.
-Jen 'en étais pas conscient , répondis-je.  Mais je recommencerais s'il
le fallait ! Et pour cause : les loups dont je craignais la sauvagerie
n 'étaient pas de l'espèce animale mais humaine. Ils n 'étaient pas devant
moi, mais derrière moi. Ils n 'étaient pas dans cette forêt algéro-tunisienne
mais au Palais de Carthage. »
Plus tard, en 1988, le multipartisme fit son apparition en Algérie et
connut un développement bien plus considérable qu'en Tunisie. Facétie
de Deux
l'histoire ! plus tard, on m'apporta une valise contenant deux
jours
costumes, deux paires de chaussures, six chemises.
Le quatrième jour, j'ai été reçu pendant une heure et demie par Chadli
Ben Jedid, président de la République, d'une manière très amicale. Au
cours de cet entretien, je lui ai parlé de mes problèmes. Il m'a exprimé, à

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 plusieurs reprises, ses craintes quant au futur de la Tunisie en me disant


que l'avenir de la coopération tuniso-algérienne ne paraissait pas assuré
après mon limogeage inattendu. Ensuite il m'a pris par la main, on a
traversé un hall, des salons et on est entré dans le bureau de son directeur
de cabinet, le général L. B. : « Le frère Mohamed veut aller en Suisse,
 faites le nécessaire.
Il m'a »
donné l'accolade et m'a dit :
« S'il y a un problème, vous me téléphonez. Nous avons un
ambassadeur en Suisse. Il sera à votre disposition ».  Un grand merci au
 président Chadli pour son comportement fraternel à mon égard.
On m'a donné un billet de première classe sur  Air Algérie pour Genève
et 40 000 anciens francs. Le lendemain matin 7 septembre, une voiture
m'a emmené au pied de la passerelle. J'ai rencontré dans l'avion quelques
hauts responsables
algérienne, d'autres algériens, Zohra
encore, qui Drif,
étaient tousgrande figure
désolés dequi
de ce la résistance
venait de
m'arriver et qui pensaient avec inquiétude au sort de mon épouse, qu'ils
connaissaient bien, et à celui de mes enfants.
A Genève, j'ai pris le train pour Lausanne et je me suis retrouvé avec
mes amis du Comité international olympique qui constituaient, pour moi,
une sorte de deuxième famille. C'est en arrivant à Lausanne que j'appris
que trois de mes enfants avaient rejoint leur frère Mokhtar ainsi que leur
 beau-frère Refaat Dali en prison, que le fils, le neveu et le frère de Rachid
Azzouz, qui était avocat, étaient arrêtés, que ma fille Houda, ma femme et
mes petits-enfants étaient en résidence surveillée et qu'ils avaient des
difficultés même pour sortir et faire le marché. Les policiers étaient
derrière les portes, 24 heures sur 24.
Je passai par un moment d'angoisse auquel je mis rapidement fin en me
rappelant l'importance et l'urgence des défis que je devais relever :
défendre ma famille persécutée et sauver ma réputation de la boue dont on
s'ingéniait à la maculer. Pour éviter une dépression, me disais-je, il fallait
dormir
une normalement.
fatigue Pour cela,
psychiquement il fallait
reposante en une intense
somme activité physique,
! J'effectuais tous les
 jours une dizaine de kilomètres de marche forcée... Je rentrais à l'hôtel en
nage et fourbu, mais j'avais mes 6 heures de sommeil minimum. On voit
que l'olympisme est une règle de vie !
Et puis je me rappelais cette phrase de Victor Hugo : « ceux qui vivent, ce
 sont ceux qui luttent, car le plus lourd fardeau c'est d'exister pour vivre ».
J'ai séjourné pendant neuf mois à Lausanne. Pendant la plus longue
 période
après unde monséjour
court séjour, j'ai changéj'ai
à Montreux, d'hôtel
choisipour des raisons
un petit de sécurité,
hôtel à Ouchy, et
où j'ai
résidé cinq mois environ : l'hôtel La Résidence, un modeste hôtel situé juste
au bord du lac, dirigé par une dame respectable et d'une grande gentillesse.
Elle était la seule à connaître ma véritable identité, car mon nom d'emprunt
était monsieur Lefort. J'avais choisi Lefort par opposition au faible, pour
me rappeler à moi-même que je devais être fort psychologiquement.
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Madame Schneider, la propriétaire de l'hôtel où je m'étais établi, savait


que l'on me recherchait. Mais elle s'ingénia à protéger mon anonymat. Je
lui adresse ici ainsi qu'à son époux un remerciement ému.
J'ai donné plusieurs interviews, à Yves Mourousi (TF1), sur  France 2,
Jean-Pierre Elkabbach (Europe /), ainsi qu'à d'autres journalistes français
et à dequ'ils
 parce nombreux journalistes
pensaient arabes.
que j'allais En Tunisie,
craquer, certains
que j'allais étaient
devenir unefurieux
loque.
Or, non seulement je conservais mes facultés mentales et physiques, mais
 j'attaquais, je répondais, je dénonçais les choses ignobles faites à ma
famille. Alors ils organisèrent des mascarades de procès à mon encontre
sur lesquels je reviendrai.
C'est grâce au CIO que j'ai pu survivre en Suisse. Celui-ci prenait en
charge mes frais de séjour et de subsistance.
Mais très vite, les autorités tunisiennes, par le biais de Slaheddine Baly,
ministre de la Défense, intronisé président du Comité olympique tunisien,
tentèrent de faire pression sur le président du CIO, Juan Antonio
Samaranch et lui demandèrent de procéder à mon remplacement au sein
du CIO par un autre membre tunisien.
Le président Samaranch tint bon et, dans le respect de la lettre et de
l'esprit de la Charte olympique, opposa une fin de non-recevoir à
l'avalanche de lettres et de télégrammes dont on l'abreuva pour tenter de
venir à bout de sa résistance.
D'autres
 biais pressions furent
de l'ambassadeur de exercées sur l'époque,
Tunisie de le gouvernement suisse,Chaker,
Abdelmajid par le
devenu littéralement enragé contre moi, après avoir vilement et
longuement fait mon siège au Premier ministère pour obtenir quelques
 prébendes ou se positionner dans la course à la promotion

1. Dans le numéro du mercredi 1er   octobre 1986 du quotidien suisse  Le Matin,  il n'hésita pas à
déclarer textuellement à Biaise Lempen :  « Vous n 'avez pas voulu de Marcos [dictateur philippin],
de Baby Doc  [successeur de son père, le tyran haïtien],  du chah d'Iran, pourquoi protégez-vous
 Mzali ? ». 11
développée les: niveaux...
ajouta
à tous « La corruption
». Ainsiestparlait
devenue en Tunisie de
l'ambassadeur unemon
véritable
pays !gangrène.
Et ChakerElle s'est
termina
ainsi ses « révélations » en affirmant :  « Si les Suisses accordent un crédit mixte de plusieurs
millions de francs à la Tunisie, ce n 'est pas pour que certains dirigeants les mettent dans leurs
 poches ! ». Les dirigeants de mon pays auront certainement apprécié...
Un professeur de médecine lausannois, Jean-Marie Pidoux a été tellement choqué par les outrances
de Chaker qu'il publia, spontanément, une réponse, dans ce même journal, du 4 octobre 1986,
intitulée : « Haro sur M. Mzali ». « Monsieur le rédacteur en chef
« Les déclarations de l'ambassadeur de Tunisie à Berne me paraissent excessives, injustes et
injustifiées. Sans vouloir préjuger des décisions que les autorités politiques ou judiciaires
tunisiennes seraient amenées à prendre à l'endroit de M. Mzali, il est de notre devoir d'affirmer
qu 'il est surprenant de comparer M. Mzali à M. Marcos, à Baby Doc, au chah d'Iran. Le fait même
de fairesecette
veuille association
dédouaner dénote
vis-à-vis des d'un parti qu
autorités, pris'il inacceptable. Que etl'ambassadeur
veuille en rajouter faire preuve dedezèle
Tunisie
pour
être en odeur de sainteté avec ceux qui gouvernent la Tunisie aujourd 'hui, cela à la rigueur est
compréhensible. Mais que l'ambassadeur de Tunisie s'acharne contre M. Mzali en ces termes,
c 'est encore une nouvelle illustration du parti pris des responsables tunisiens contre M. Mzali et
de leur volonté de l'abattre politiquement. Nous connaissons l'homme, le dirigeant sportif et le
responsable politique depuis au moins une quinzaine d'années et nous nous étonnons que M. Mzali
 puisse faire l'objet d'insinuations concernant son intégrité et son honnêteté intellectuelle.

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Je bénéficiais du secours de deux avocats, Rochaz, ancien bâtonnier et


François Carrard que le CIO avait engagés pour m'assister.
 Nous nous sommes réunis chez le bâtonnier, en compagnie d'un ami
très cher, aujourd'hui hélas disparu, Pascal Delamuraz, ancien syndic
[maire] de Lausanne qui devait accéder à la fonction de chef de l'État
fédéral après
Celui-ci avoir assumé
me déclara de comprends
: « Je ne hautes charges politiques dansinjustifié
pas l'acharnement son pays.
du
 gouvernement tunisien. Je sais que vous êtes patriote et loyal vis-à-vis du
 président Bourguiba. Ayant été ministre des Finances en Suisse, je suis
bien placé pour savoir que vous avez toujours été d'une intégrité parfaite.
 Beaucoup d'autres ne peuvent pas en dire autant. Non vraiment, je ne
comprends pas cette malédiction qui semble vous poursuivre sans motif,
ni justification ».  Ignorant les demandes officielles du gouvernement
tunisien, il m'invita au Palais fédéral de Berne, alors qu'il était Président

(suite)
« M. Mzali est ministre depuis trente ans et Premier ministre depuis six ans. Comment a-t-il pu
cacher son jeu et comment et par quel miracle le président Bourguiba et ceux qui l'entourent se
 sont-ils aperçus, brusquement, que M. Mzali n'a pas été depuis trente ans l'homme qu'ils
 pensaient être. Concernant l'honnêteté, les Tunisiens et les amis de M. Mzali en Europe savent
que c 'est lui qui s'est toujours attaché à lutter contre la corruption, et si les autorités tunisiennes
ont des preuves, je crois qu 'il faudrait qu 'elles en fassent état et que la justice dise son mot.
 L'ambassadeur joue le rôle de procureur général, ce n 'est pas son rôle et cela n 'est pas de nature
à« accorder
S'agissantà de
sesladéclarations
réaction desune quelconque
autorités crédibilité.
de Tunis après les déclarations de M. Mzali à  l'Agence
France-Presse,  il faut compléter les déclarations de l'ambassadeur, qui raisonne par omission.
 Aujourd 'hui, nous croyons savoir que trois des enfants de M. Mzali et son gendre sont en prison.
 Le fils aîné auquel fait allusion l'ambassadeur de Tunisie a été maintenu en garde à vue pendant
six   semaines. Nous savons qu 'en Tunisie il n'y a pas de loi qui limite les périodes de garde à vue,
mais tout de même, même les grands criminels, les conspirateurs contre le régime politique n 'ont
 jamais été maintenus en garde à vue pendant six semaines. C 'est dire que la police économique
s'est évertuée, pendant six semaines, à trouver un chef d'inculpation et cela sans résultat. Ce que
l 'ambassadeur oublie encore de dire, c 'est que deux autres fils, le Dr Rafik, qui est chirurgien à
l 'hôpital Ch. Nicolle, et M. Hatem, vétérinaire, sont arrêtés et inculpés de complicité concernant
l 'évasion de leur père. En réalité, Hatem n'était pas au courant et n'était pas chez ses parents le
 jour du départ de M. Mzali, il était dans sa société et tous ses collègues peuvent témoigner qu 'il a
été   vu dans son bureau le matin et l'après-midi. Le Dr Rafik a vu son père partir, mais aucune loi
dans le monde n 'oblige un fils à dénoncer son père.
* L'ambassadeur ne parle pas de cela, il ne parle pas surtout du fait que la fille cadette Sara de
 M.  Mzali a été pendant une semaine l'hôte de la police sans aucune raison, et que Mme Mzali,
quoique députée, a été maintenue sous surveillance pendant une semaine. Nous avons appris que
la  maison de M. Mzali a été perquisitionnée, qu 'elle a été mise à sac, que toutes ses archives,
toutes ses affaires personnelles ont été mises sous séquestre. Pendant plusieurs jours, il a été
difficile, voire impossible, à sa famille de se ravitailler.
« Pourquoi l'ambassadeur de Tunisie à Beme ne croit-il pas devoir parler de cela ? Nous estimons
que  tout cela jette une ombre  à  l'image de marque de la Tunisie. Mais l'ambassadeur fait de
l 'amalgame. M. Mzali serait l'homme du dialogue avec les intégristes. Cela demande des preuves.
 M. Mzali serait responsable du doublement du prix du pain. Mais M. Mzali n 'est que le Premier
ministre du chef de l'État et du gouvernement. Pourquoi M. Mzali serait-il aujourd'hui accusé de
tous les péchés ? M. Mzali, contrairement à ce que pensent tous les Tunisiens, à ce que pensent
tous les démocrates en Europe occidentale, serait l'homme qui aurait retardé la démocratisation,
alors que, précisément, il est accusé par la fraction dure de son parti d'avoir encouragé une
démocratisation par étapes progressives. Depuis que M. Mzali a été nommé Premier ministre, trois
 partis ont été reconnus, des dizaines de journaux ont vu le jour et il est injuste d'accuser donc M.
 Mzali d'avoir retardé la démocratisation ».
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de la Confédération helvétique, et me convia ensuite à un déjeuner dans


une auberge située à quelques kilomètres de la capitale fédérale. Il me
confia à cette occasion qu'il avait fait convoquer l'ambassadeur de
Tunisie pour lui suggérer de retirer la demande d'extradition contre moi ;
sinon, ajouta-t-il, nous serions passés outre ; ce qui fut fait. Paix soit sur
sonLeâme !
bâtonnier Rochaz m'a accompagné à Berne pour me faire avoir des
 papiers autorisant mon séjour en Suisse. Je les ai obtenus mais j'ai dû
m'engager à ne pas faire de déclarations politiques sur le territoire suisse
; ce qui était normal. C'est pourquoi j'ai souvent rencontré les journalistes
qui voulaient m'interviewer à Divonne, sur la rive française du lac Léman,
dans les salons de l'hôtel du château de Divonne.
Lorsque j'ai eu la confirmation des mauvais traitements infligés à mes
enfants et à mon gendre, je résolus de partir pour Paris où j'espérais
 pouvoir élargir mon audience pour ce qui concerne la défense de ma
famille et de ma réputation.
Mon ami Maurice Herzog, membre du CIO, que j'avais connu dès
1960, alors qu'il était haut-commissaire à la Jeunesse et aux Sports dans
le gouvernement du général De Gaulle, m'y accueillit et m'installa dans
un hôtel du 8e  arrondissement : « le château Frontenac ».  Décidément,
toujours les châteaux !
Je contactai trois avocats : le bâtonnier Claude Lussan, son fils, Jean-
1

Pierre
de l'Homme.
Lussan Je
 etleur
maître
demandai
Bournazel
d'aller
qui était
à Tunis
membre
pour de
défendre
la Liguemes
desenfants
Droits
et mon gendre. Ils acceptèrent et se rendirent dans la capitale tunisienne.
Mais ils furent étroitement surveillés dès leur arrivée. On leur coupa le
téléphone et ils ne purent contacter personne. Leur mission était devenue
impossible.
Le président de la Ligue tunisienne des Droits de l'Homme, le
 professeur Zmerli, délivra un certificat assurant que mon gendre torturé
 jouissait d'une parfaite santé physique et psychique ! Le journal  La
 Presse qui
donc... unesepreuve
fonde éloquente
sur l'autorité du professeur Zmerli
et supplémentaire affirmera : « Voilà
pour l'opposition que les
enquêtes judiciaires sont menées sous nos cieux dans le respect de la
 personne humaine, sans haine ni recours à la torture ! ».

À ce propos, je signale que le docteur Refaat Dali n'a plus été « touché »
ni malmené depuis le 3 septembre, le jour de ma fuite. On voulait lui
extorquer des aveux au sujet d'un complot médical imaginaire pour
destituer le président de la République. Leur cible principale désormais
hors de portée, ils se sont rabattus pour garder mon gendre en prison sur

1. Jean-Pierre Lussan et son épouse Marie devaient devenir mes amis des mauvais jours. Ils m'ont
apporté leur soutien moral et ont été bons, serviables et de bon conseil. Un grand merci.

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une mauvaise gestion supposée d'une société d'études qu'il venait de


créer depuis seulement trois mois1.
A la vérité, je me dois de dire que ces rapports sans aménité avec
certains dirigeants de la Ligue tunisienne des Droits de l'Homme
connurent, à d'autres époques, une amélioration notable. J'ai été
 particulièrement
Ligue, M. Marzoukitouchéqui,
par sans
l'attitude noble les
mélanger d'undomaines
autre président de et
politique la
humanitaire, défendit ma famille contre les persécutions qu'elle subissait.
Il n'hésita pas à publier un article, le 9 mars 1989, dans le quotidien
 Assabah,  où il rappelait mes efforts en vue d'arracher à Bourguiba le
multipartisme. Il publia au lendemain de ma réhabilitation, le 6 août 2002,
un article dans lequel il affirma : « Mzali a essayé de donner sa dernière
chance au système politique bourguibien pour le sauver... »
auxC'est sanshumaines
qualités la moindre
de réserve que je voudrais
ce combattant rendre ici un hommage
de la liberté.

Grâce à un ami palestinien, je pus louer un appartement à Paris où j'ai


 poursuivi mes efforts pour la libération de mon fils et de mon gendre, puis
 pour ma réhabilitation personnelle. Certains membres de ma famille
vinrent me rejoindre à Paris. D'autres me rendirent visite fréquemment,
lorsqu'ils purent récupérer leurs passeports dont ils avaient été privés
durant trois périodes de 12 à 20 mois chacune.
Mon exil à Paris allait durer seize ans. J'avais juré ne jamais remettre
les pieds en Tunisie tant que ne sera pas cassé sans renvoi le procès inique
qui me fut fait en avril 1987.

1. Je signale, pour lui rendre un hommage posthume, la lettre que le docteur A. Wynen, secrétaire
général de l'Association médicale mondiale adressa au président de la République, au Premier
ministre et au ministre de l'Intérieur daté du 12 septembre 1986 et dans laquelle il déclare
notamment :
#[...] Nous apprenons avec stupeur l'arrestation à Monastir le 24 août dernier de notre ami et
confrère le Docteur Refaat M'rad Dali ! Nous ignorons la raison de cette mesure qui frappe un
médecin dont nous avons toujours apprécié la très haute valeur professionnelle... C'est au nom de
deux millions de médecins qui appartiennent à l'Association Médicale Mondiale que nous prenons
ia liberté de nous adresser à vous ... ».
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CHAPITRE IV

Le regard de la Méduse

 Les peuples sont à la mesure de leurs valeurs morales ; si leurs valeurs


morales dépérissent, ils dépérissent à leur tour.
Ahmed Chawki, poète égyptien

La légende grecque disait que la plus implacable des Gorgones était la


Méduse,
oubliaientdont un simple
d'éviter regard
à tout prix suffisait
de la à pétrifier les inconscients qui
regarder.
Dans notre monde moderne, la Méduse a trouvé une nouvelle
 personnification pour continuer à répandre ses méfaits. C'est sous la
forme rampante, comme les serpents qui ornaient sa tête, de la rumeur, de
la médisance et du parjure qu'elle retrouve une nouvelle vie.
Je dus, après mon exil contraint, rencontrer, à plusieurs reprises, son
regard pétrifiant.
Deux jours après mon départ de Tunisie, un grand nombre de policiers
firent irruption
mandat. dans ma les
Ils confisquèrent maison pour procéder
passeports à une etperquisition
de mon épouse sans
de mes enfants,
saisirent des documents et des effets personnels sans aucun rapport avec
l'affaire de mon départ forcé, dont mon contrat de mariage ! et se rirent de
l'immunité parlementaire dont continuait, pourtant, à jouir mon épouse en
sa qualité de députée.
En plus de mon fils aîné et de mon gendre qui étaient déjà en prison,
mes fils Hatem et Rafik furent mis en garde à vue pendant une vingtaine
de jours dans des cellules au ministère de l'Intérieur où ils subirent le
supplice dit de « la balançoire »  accompagné d'insultes dégradantes. Ils
furent ensuite condamnés à deux mois de prison avec sursis pour
complicité (évidemment non prouvée, et pour cause !) avec leur père ayant

1. Ou du « mouton rôti ». Le supplicié est attaché par les mains à un bâton, placé sous les genoux.
Les tortionnaires font tourner cette « broche » et assènent des coups de bâtons ou de fouets à
chaque rotation.
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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

franchi illégalement une frontière. Ma fille Sara a été emprisonnée durant


une semaine dans le centre pénitentiaire de Gorjani.
J'avais transmis vers la mi-septembre, au président de la Chambre des
députés, par l'entremise de mon avocat, Jean-Pierre Lussan, une lettre
dans laquelle je justifiais mon départ forcé de Tunisie, en lui rappelant que
 j'avais été empêché
1986, alors que j'avaisdeexcipé
quitterd'un
l'aéroport
passeportdeenTunis-Carthage le de
cours de validité, 19 deux
août
invitations officielles émanant de Juan Antonio Samaranch, président du
Comité international olympique et de Jacques Chirac, en tant que maire de
Paris et président de la candidature de Paris aux jeux Olympiques de
19921. Et qu'enfin je ne faisais l'objet d'aucune poursuite judiciaire.
Cette lettre demeura sans réponse, comme celle que j'avais adressée,
fin août, à mon successeur Rachid Sfar pour protester contre mon
refoulement injustifiable à l'aéroport de Tunis-Carthage.
L'Assemblée nationale, réunie le 23 septembre 1986, vota à la hâte, la
levée de mon immunité parlementaire. Il n'y eut quasiment pas de
discussion. L'examen de la question dura une demi-heure environ.
Excepté Habib Boularès, pas un député n'eut le courage de demander un
éclaircissement, d'exprimer un doute ou même de s'abstenir au moment
du vote. Pourtant certains des députés présents - anciens membres de
l'opposition ou syndicalistes - ne devaient leurs sièges qu'à mon souci
d'ouverture qui m'avait amené à les imposer sur la liste du Parti. Je
2
n'aurai pas la cruauté
qu'ils continueront de de citer leurs
regretter noms . de
ce moment Ils faiblesse
se reconnaîtront
! et j'espère

La levée de mon immunité parlementaire sonna l'heure de l'hallali. La


curée s'organisa sur deux plans : l'appareil judiciaire domestiqué fut
mobilisé et les organes de presse aux ordres furent réquisitionnés. Un
concours implicite fut lancé entre ces meutes excitées : on allait voir qui
atteindrait le plus haut degré de servilité et d'infamie.
L'appareil judiciaire ajouta d'autres méfaits à la condamnation inique
de mon fils aîné Mokhtar et de mon gendre.
Pour une mise en bouche, pour ainsi dire, je fus d'abord condamné à
un an de prison pour franchissement illégal de frontière, par une
 juridiction incompétente.
Ensuite une autre mascarade judiciaire me condamna à deux ans de
 prison pour propos diffamatoires à l'encontre du chef de l'État. Mais le
 pire était à venir, le temps de préfabriquer un dossier d'accusations qui
s'avéra affligeant de médiocrité.

1. Elle m'a été remise le 23 février 1986 par l'ambassadeur de France à Tunis, Jean Bressot.
Jacques Chirac m'y exprimait  « son vif désir de  [me]  recevoir personnellement à Paris et   [sa]
 promesse d'être présent à Lausanne, le 17 octobre pour y présenter   [la]  candidature  [de Paris]».
2. Et pourtant mon éditeur - têtu comme le Breton qu'il est - a insisté...

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Le procès qu'on m'intenta, le 20 avril 1987, fut illégal et


inconstitutionnel sur le plan de la forme et fallacieux et non conforme à
l'équité sur le plan du fond. L'article 59 de la Constitution tunisienne
stipule que les ministres ne peuvent être déférés que devant la Haute Cour,
seule juridiction compétente pour juger les membres du gouvernement.
De fait, l'article 68 de la Constitution (avant novembre 1987) et la loi
n° 7010 du 1er  avril 1970 stipulent :
Article 1  : La Haute Cour est compétente à l'égard des crimes de haute
trahison commis par un membre du gouvernement.
Article 2  : Constituent le crime de Haute Trahison de la part d'un
membre du gouvernement :
Les atteintes à la sûreté de l'État.
La pratique délibérée et systématique de l'abus d'autorité ou d'actions
 prises en de
supérieurs violation de la Constitution ou préjudiciable aux intérêts
la Nation.
Le fait d'induire sciemment en erreur le chef de l'État, portant ainsi
atteinte aux intérêts supérieurs de la Nation.
Tout acte accompli dans l'exercice de ses fonctions et qualifié crime ou
délit au moment où il a été accompli et qui  porte atteinte au prestige de
l'État.
Or, voici les derniers attendus de l'arrêt me condamnant :
« Attendu que les actes commis par l'accusé  ont incontestablement
 porté préjudice matériel et moral au Premier ministère et à l'État
tunisien,  le second étant constitué par   l'atteinte au prestige de l'État   du
 fait de l'un de ses plus hauts dignitaires ».
A l'évidence, je ne pouvais donc être jugé que par la Haute Cour de
 justice.
De fait, lorsque Ahmed Ben Salah fut accusé en 1970, c'est la Haute
Cour qui statua sur son cas. Il en fut de même pour Driss Guiga, dont le
 procès eut lieu en 1984, devant la même Haute Cour, malgré le fait que
l'accusation portait sur des marchés douteux et des commissions illicites.
Je fus donc le premier membre du gouvernement et le seul Premier
ministre à être déféré devant une juridiction pénale ordinaire et non pas
devant la Haute Cour. Ce vice de forme aurait dû entraîner,  ipso facto, la
nullité, la cassation du procès qui, d'emblée, fut entaché d'un caractère
anticonstitutionnel flagrant.
Sur le plan du fond, les chefs d'accusation retenus contre moi
 prêteraient à sourire, n'étaient-ce les conséquences dramatiques que ce
 procès
famille.fitIl peser sur ma propre
est nécessaire vievouloir
que sans et surtout sur la viemais
me justifier, des membres de ma
pour l'histoire,
et  même pour la petite histoire, soient rappelés et réfutés ces chefs
d'accusation, assurément débiles, cas par cas.
Premier chef d'accusation
Je fus accusé d'avoir perçu indûment une indemnité de logement
estimée à 200 dinars par mois (c'est-à-dire, à peu près 110 euros) !
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Or cette indemnité - dont la modestie n'aurait pu assurer la location


que d'un petit appartement, au demeurant - faisait partie intégrante du
mandat émis par les services de l'ordonnancement du Premier ministère,
soumis au contrôleur des dépenses publiques, et directement viré par la
Trésorerie, comme tous les mandats, sur mon compte postal. Il ne m'était
 jamais venu L'aurais-je
mensualité. à l'idée de fait
vérifier,
que jepoint par point,
n'aurais le décompte
pas réagi exact deparu
à ce qui m'aurait ma
aller de soi, car l'ensemble des membres du gouvernement bénéficiaient
de cette indemnité (pour ceux qui habitaient chez eux), ou avaient droit à
un logement mis à leur disposition par l'État (et dans ce cas, ils ne
 percevaient pas la modique indemnité).
L'accusation a poussé la mesquinerie jusqu'à faire le décompte global
de la somme que j'étais censé devoir : 200 dinars x 12 mois x 6 années et
trois mois (la durée de ma mandature au poste de Premier ministre !).
Cette somme était censée représenter un « larcin » que j'aurais commis
en dévalisant les caisses de l'Etat. Groucho Marx n'aurait pas fait mieux
dans l'un de ses sketches désopilants !
Deuxième chef d'accusation
J'aurais accaparé, pour mon usage personnel, un nombre
impressionnant de voitures. L'acte d'accusation ne fit pas dans la mesure,
ni même le croyable, en fixant ce nombre à 15 ! En fait, j'utilisais une
seule et unique voiture, en dehors de la voiture officielle de fonction.
C'était une vieille BMW 520 qui servait, pour moi comme pour mon
 prédécesseur Hédi Nouira, à répondre aux convocations imprévues de
Bourguiba ou bien aux déplacements d'ordre familial, les jours de congé.
Il y avait dans le garage une voiture blindée de marque Alfa Romeo qui
avait été mise à ma disposition par l'OLP pour « me protéger de tout
risque », d'après l'argument d'Abou lyad, le numéro 2 de l'Organisation
! Arafat a beaucoup insisté et ne comprit pas que je pusse me contenter
d'une voiture ordinaire sans blindage.

du Je n'avais de
ministère pasl'Intérieur
voulu, dans
ontuninsisté
premier
pourtemps,
que jeaccepter
le fisse mais les services
au motif qu'il ne
fallait pas vexer Arafat ni Abou lyad.
Je dus donc accepter le « cadeau », mais j'affirme que cette voiture
demeura inutilisée dans le garage de la maison depuis sa livraison jusqu'à
ce que le ministère de l'Intérieur vint la quérir, le mercredi 9 juillet
exactement.
Là encore, l'accusation affûta ses calculettes :
15 voitures
chauffeurs x 12xmois
coûtxd'entretien x coût= de
6 ans et 3 mois consommation
x millions x coût de 15
de centimes.
(Chiffre conséquent qui allait s'ajouter à la somme représentant les
indemnités de logement).
Troisième chef d'accusation
Le recours à une cohorte d'employés de maison. L'accusation avança,

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sans rire, et sans esprit superstitieux, le nombre de treize employés de


maison à mon service. Au diable l'avarice !
Tous ceux qui furent, un jour ou l'autre, reçus dans ma maison auraient
 pu, si on les avait conviés à la barre, témoigner du délire de l'acte
d'accusation. Je n'ai jamais eu plus de trois employés de maison,
conformément à un décret signé par Bourguiba qui affectait à chaque
ministre en exercice trois employés de maison à la charge de l'État.
Mon épouse étant ministre, nous aurions eu droit à trois autres
employés. Nous nous contentâmes de trois employés et n'eûmes jamais
recours aux trois autres. J'affirme de surcroît que les ouvriers employés
dans mon orangeraie (3 hectares) ont tous été toujours payés par mes
deniers personnels, que l'eau consommée pour l'entretien des arbres a
toujours été payée aux services de l'Office de mise en valeur de la
Medjerda par moi-même. Tout cela est vérifiable encore aujourd'hui.
Quatrième
Une
chef d'accusation
consommation conséquente d'eau minérale, de jus d'orange, de
café, de thé, d'amandes, de pistaches et de cacahuètes. Ce fut le quatrième
chef d'accusation brandi par une accusation téméraire, car rien ne prouvait
que le ridicule continuait à ne pas tuer !
Tout le monde savait que je recevais souvent chez moi - et non dans
les palaces -, les hôtes de marque de la Tunisie : des chefs d'État et de
gouvernement en visite dans le pays, des personnalités intellectuelles, des
écrivains et des
Bien sûr, dansscientifiques nationauxduou
ce cas, l'intendance étrangers.
Premier ministère pourvoit à ces
obligations officielles en ayant recours, le plus naturellement et
légalement possible, à l'article 31 du budget intitulé : « frais de réception,
dépenses diverses ». Il en fut ainsi du temps de mes prédécesseurs et sans
doute cela a-t-il continué, après mon départ, comme dans tous les pays du
monde.
Ces frais de réception ne servaient nullement à me gaver ou à gaver les
membres de ma famille, ni à nous changer en une tribu de Gargantua ! J'ai
toujours refusé les avantages en nature qui étaient pourtant en usage chez
certains. Chez les Mzali, la frugalité est une vertu.
Ainsi j ' ai mis fin à une « tradition » qui consistait, de la part de 1 ' Office
national des pêches, à envoyer tous les samedis au Président et au Premier
ministre une caisse de poissons frais. Une autre « tradition » consistait à
commander des boîtes de thon fraîchement confectionnées après la «
materna », la saison de la pêche au thon en juin et... d'oublier de régler la
commande. C'est pourquoi aucune note concernant le poisson ne figure
dans le détail du document comptable établi pour estimer le coût des
 boissons et des cacahuètes et « saler la note » !
Deux bons de commande portant sur 500 g. de pistaches et 500 g. de
cacahuètes, signés par un fonctionnaire du service de l'intendance du
Premier ministère, ont été exhibés pour «  convaincre »  les juges et
l'opinion publique de l'importance du détournement de fond auquel

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 j'aurais procédé. Oui décidément, l'accusation avait raison d'être


téméraire : le ridicule ne tuait plus !
Cinquième chef d'accusation
Selon l'acte d'accusation, j'aurais commandé pour la bibliothèque du
Premier ministère des livres qui ne « seraient pas de la compétence de ce
ministère
Comme». il s'agissait, pour l'essentiel, d'encyclopédies, de livres de
 philosophie et de sciences humaines qui se trouvent encore, du moins je
l'espère, sur les mêmes rayonnages où ils avaient été rangés, je pense que
l'entrée du bâtiment aurait été interdite à Platon, Aristote, Averroès,
Spinoza ou Avicenne, s'ils avaient pu revivre et nous faire l'honneur
d'une visite au Premier ministère ! Fulminant contre les choses de l'esprit,
mes accusateurs soutinrent que j'aurais payé les frais de réalisation et
d'impression de ma revue Al-Fikr   (plus que trentenaire) sur les deniers
 publics.
Mensonge éhonté que réfutent les livres de comptes et les factures de
l'imprimeur réglées par des chèques tirés sur le compte postal de la revue.
Tout cela peut être vérifié, encore aujourd'hui, auprès de la Société
tunisienne des arts graphiques sise rue Mongi Slim, à Tunis.
Enfin, l'accusation fit mine de s'étonner de l'achat par le ministère de
la Culture d'un certain nombre de mes livres. Comme si, en ma qualité
d'écrivain, je devais déroger à une pratique courante et justifiée par la loi
d'encouragement
approprié de chaqueauœuvre
livre tunisienne
tunisien parue.
qui autorise l'achat d'un quota
En outre, l'accusation fit mine d'oublier que cette pratique a été
couramment utilisée pour les livres écrits sur Bourguiba et les livres écrits
 par d'autres responsables tunisiens.
Dans son principe, l'encouragement à la création littéraire tunisienne
 par l'État est, non seulement justifié, mais même estimable. De plus,
l'argent provenant de l'achat de mes œuvres a été versé à la maison
d'édition et non pas à l'auteur, comme de bien entendu î
Sixième chef d'accusation
J'aurais, lors d'un séjour à Blair House à Washington, invité par le
 président Ronald Reagan (28-29 avril 1982) perçu un excédent de 3 700
US$ sur mes frais de mission, selon mes accusateurs.
Il est curieux que sur les centaines de mission que j'avais accomplies
comme Premier ministre, les enquêteurs zélés n'aient pu trouver que ce soi-
disant « dépassement  » qui, du reste, ne pourrait pas être de mon fait puisque,
comme il est de coutume, pour chaque voyage d'État, certains membres de
la
dudélégation
pays d'accueil
officielle
affecté
sont auprès
chargésde
de la
distribuer
délégation
des pourboires
: chauffeurs,
au personnel
gardiens,
valets, etc.
Voilà la destination du soi-disant « dépassement  » qui avait été géré par
des fonctionnaires accompagnant la délégation. C'eût été grave si le
Premier ministre d'un pays respectable comme la Tunisie faisait la

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manche et guerroyait avec le personnel affecté à sa sécurité et à son bien-


être pour lui chiper quelques pourboires !
Tels sont donc les 6 chefs d'accusation d'une «  gravité extrême »  qui
furent réunis à la hâte par de médiocres procureurs pour confectionner un
« procès »  de style stalinien destiné à tenter de salir ma réputation et à
ses propres
satisfaire la fautes,
vindictecomme
d'un Président
il le montra
habitué
à diverses
à se défausser
reprisessur
et, les
notamment,
autres de
avec Ahmed Ben Salah accusé de mille maux alors que toute la politique
qu'il avait appliquée, avait reçu l'approbation expresse et publique du
chef de l'État et de son gouvernement.
Pour ce qui me concerne, j'étais accusé, en somme, de dédoublement
(pour utiliser 15 voitures, il faudrait un clonage à grande échelle), de
gloutonnerie (ah ! ces 500 grammes de cacahuètes et de pistaches), de
détournement de pourboires et, en fin de compte, de promotion de la
culture et de la pensée via les livres écrits par d'autres ou par moi-même
- fautes impardonnables, s'il en fut ! De nombreux amis et juristes
auxquels j'ai montré ce « dossier » n'en revenaient pas  1  : comment des
choses pareilles pouvaient-elles se produire dans la Tunisie de Bourguiba,
répétaient-ils. D'ailleurs, le président Ben Ali lui-même, dans une
interview au journal  le Monde  du samedi 10 septembre 1988, jugea
sévèrement cette justice en disant qu'elle avait « tellement été malmenée,
que les citoyens n 'avaient plus confiance... en leur justice ».
Le 20 en
minutes, avril
mon1987, mon évidemment.
absence « procès »  futJeexpédié
soupçonneen une quarantaine
le procureur de
et les
 juges d'avoir voulu se débarrasser, le plus rapidement possible, d'une
corvée aussi déplaisante qui risquait, venant à être trop connue et diffusée,
à mettre les rieurs de mon côté. En leur for intérieur, les juges ont peut-
être pesté contre le manque de sérieux de l'instruction à charge, mais au
moment de rendre leur verdict, toute honte bue, ils eurent la main lourde.
Je  fus condamné, par contumace, à une peine de quinze ans de travaux
forcés et à des amendes diverses totalisant quelque 700 000 dinars
tunisiens.
Je regrette d'avoir eu à détailler les péripéties indignes de cette parodie
 judiciaire, mais il est important que les historiens et tous ceux qui
 pourraient s'intéresser à l'histoire contemporaine de la Tunisie
indépendante, ne soient pas trompés par une manipulation aussi grossière
de la vérité et qu'ils disposent d'une autre version, plus véridique, des faits
concernant cette période à la fois dramatique et grotesque.

Le caractère peu crédible des actes d'accusation, l'incompétence légale


de la juridiction et le caractère excessif et non fondé du jugement

1. Comme le professeur Duverger, les avocats Monique Pelletier, Claude et Jean-Pierre Lussan...
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amenèrent les stratèges en chambre acharnés à ma perte, à utiliser d'autres


méthodes en rapport avec leur niveau pour me nuire.
La rumeur   1 et ses poisons furent sollicités, pour me porter les coups
que l'ordre judiciaire domestiqué ne réussit pas à me donner, de façon
crédible. On fit courir le bruit que je disposais de nombreux comptes
 bancaires à l'étranger qui étaient confortablement pourvus.

Bien sûr, la démarche était astucieuse. Tout le monde en Tunisie savait


que beaucoup de personnes dans les cercles du pouvoir recouraient à des
techniques frauduleuses pour amasser un pécule conséquent à l'étranger.
Les noms des «  40 voleurs »  (comme les surnommait la  vox populi)
étaient sur toutes les lèvres.
L'amalgame
induire avecjeces
que puisque tricheurs
faisais partiehaut
de laplacés
classe était habile.jeOn
dirigeante, pouvait
n'étais pas
différent de la plupart de ceux qui la constituaient. Malheureusement pour
ces fauteurs en eau trouble, je partageais avec Bourguiba et d'autres
collègues, une attitude honnête et dégagée des tentations de la richesse, à
toute épreuve. D'abord, et pour commencer, je n'ai jamais disposé ni moi-
même ni mon épouse jusqu'à mon départ forcé de Tunisie, de compte
 bancaire, ni en Tunisie, ni à l'étranger.
Dès mon retour de France et ma nomination comme professeur, j'ai
ouvert en octobre 1950 un compte courant postal qui perdura jusqu'en
 juillet 1986, date à laquelle j'ai quitté mon pays. Tous les mouvements
d'argent peuvent être vérifiés à partir de ce compte courant postal parce
que je n'en ai jamais eu d'autre et encore moins de compte à l'étranger.
À ce propos, je voudrais narrer une anecdote que je crois significative.
En 1984, Béchir Ben Yahmed et sa femme Danielle étaient venus chez
moi - j'étais Premier ministre - pour me presser de publier un livre aux
éditions Jeune Afrique  qu'ils dirigeaient. Je leur ai confié quelques-unes
de mes conférences
activités olympiques -etj'étais
interventions
président àdeOlympie, dans pour
la commission le cadre de mes
l'Académie
olympique du CIO - plus quelques autres articles. Cet ensemble a été
 publié en 1984 sous le titre L'olympisme aujourd'hui, avec une préface du
rédacteur en chef du journal L'Équipe,  Gaston Mayer. À l'occasion de la
sortie de mon livre, une séance de dédicaces fut organisée à l'hôtel Crillon

1. Voltaire
d'avoir parlant,
tué son en 1766,
fils Marc du Parlement
Antoine auquel il de Toulouse,
reprochait deécrivit à proposau
s'être converti decatholicisme,
l'affaire Calas, accusé
contre sa
volonté... «Le Parlement de Toulouse a un usage bien singulier dans les preuves par témoin. On
admet ailleurs des demi-preuves, qui au fond ne sont que des doutes : car on sait qu 'il n'y a point
de demi vérité ; mais à Toulouse [pas à Tunis !..] on admet des quarts et des huitièmes de preuve.
On y veut regarder par exemple un oui-dire comme quart, un autre ouï-dire plus vague comme un
huitième ; de sorte que huit rumeurs qui ne sont qu 'un écho d'un bruit mal fondé peuvent devenir
une preuve complète !... »

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le 31 mai 1984. Beaucoup de personnalités avaient répondu à l'invitation,


 parmi lesquelles - comme mentionné plus haut - Jacques Chirac, alors
maire de Paris, accompagné d'un Tunisien Abdelhamid Ben Abdallah,
ami de la famille Chirac. Il me le présenta : « Voici un compatriote dont
vous pouvez être fier ».
En 1986,où
d'habitude, en jetransit
reçusà le
Paris, je passaià une
lendemain nuit à du
8 heures notre ambassade
matin, comme
à sa demande,
Danielle Ben Yahmed :
« Monsieur le Premier ministre, le livre est épuisé. Nous avons fait les
comptes et nous allons vous verser vos droits d'auteur.
- Ah bon, je n 'y ai pas pensé. Cela se monte à quel chiffre ?
- Vingt-sept mille francs et quelques centimes. Donnez-moi votre
numéro de compte ici pour que je vous les verse.
- Je n 'ai pas de compte en France.
- En Suisse ?
- Pas de compte non plus.
- Comment cela se fait-il ?
- Non, je n 'ai pas de compte à l'étranger.
- Alors, vos enfants, votre femme.
- Non, personne.
- Bon, on va les laisser à votre disposition. Chaque fois que vous
 sortez, que vous êtes en voyage, vous ou un membre de votre famille, nous
vous donnerons
-Non, je n 'enlaaisomme dont vous
pas besoin. auriez
Chaque fois besoin.
que je dois partir en mission,
 je demande à la Banque Centrale la somme qui m'est nécessaire et j'ai
l'autorisation de sortie, comme tout le monde.
- Alors, qu 'est-ce qu 'on fait ?
- Voici mon compte courant postal en Tunisie. Je vous prie de me les
 y verser. »
Un chercheur curieux peut vérifier que dans mon compte courant
 postal, a été
de droits viré ce etquicela
d'auteur, correspondait
au mois de àmai
27 000 francs
ou de juin et quelques centimes
1986.
Parmi les autres accusations, toutes aussi fantaisistes, qui furent
répandues par les soins d'officines louches, ce fut que j'aurais profité de
ma position pour faire des travaux dans ma maison et la meubler aux frais
de l'État. Bien sûr, les factures existent qui prouvent le contraire. Mais
d'abord c'est Wassila Bourguiba qui s'était offusquée, lors d'une visite
qu'elle fit chez moi pour me féliciter de ma nomination au poste de
Premier ministre, de la modicité de l'ameublement et qui nous pressa,
mon épouse et moi, de remédier à cet état de chose en faisant appel  « aux
 services appropriés ».  Je n'écoutais que la première partie de
l'exhortation et fis appel au Palais Arabe   1  qui exécuta la commande et

1. Fabricant de meubles à Tunis.


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installa les meubles. Le responsable commercial un certain Habib..., j'ai


oublié son non de famille, se présenta un jour :
« Monsieur le Premier ministre, voici les factures, voulez-vous les
 signer, nous allons les adresser au Premier ministère.
- Pourquoi ?
~ Les travaux ont été faits chez vous, mais en tant que Premier
ministre...
- Non, je veux vous payer.
- Alors, je reviens dans une semaine.
~ Pourquoi ?
- Parce que je vais enlever cinq pour cent du prix indiqué. Chaque fois
que nous faisons une facture pour un service de l'État, nous augmentons
nos tarifs car les ministères nous payent avec un an ou deux de retard.
Cette augmentation est destinée à couvrir nos frais financiers. »
Il m'a donné une facture comme il l'aurait fait pour un client privé et
 je l'ai payée comptant. J'espère qu'il est toujours vivant et qu'un jour il
 pourra confirmer ce que j'affirme ici, en cas de besoin.
Une autre accusation, sans fondement, a trait à la somme d'argent
trouvée dans un carton et qui devait se monter à onze ou douze mille
dinars (12 000 francs français, soit 7000 euros environ aujourd'hi). La
 provenance de cette somme est on ne peut plus légale. Elle provenait soit
du produit de la vente des fruits d'un verger dont j'étais, depuis 1965,
 propriétaire et dont
Mokhtar Boujbel, les de
chargé comptes étaient
la gestion méticuleusement
de mon tenuspartie
verger. Une autre par
 provenait des sommes inutilisées en provenance des enveloppes
instituées, à la demande de deux ministres, Azouz Lasram et Mansour
Moalla, pour pallier la modestie de la rétribution des ministres, en ce
temps. C'était en 1981.1
À mon épouse qui lui demandait de compter les billets et d'établir un
 procès-verbal, un des policiers chargés de la perquisition fit,
comiquement, ce commentaire ébahi :
«- Mais une partie de ces billets n'ont plus cours aujourd'hui, ils datent
de 1967 et 1968 ! ».
Il va de soi que, de son côté, mon épouse a son propre compte courant
 postal.

La presse aux ordres se déchaîna contre moi. Je fus accusé de toutes les
forfaitures, traîné dans la boue par des plumitifs dont plusieurs s'étaient
surpassés en d'autres temps dans mon éloge ! Ce qui me répuisa, ce ne
1. Il a été décidé d'accorder à chaque ministre 6 000 dinars par an et au Premier ministre 7 000
dinars, étant entendu que l'indemnité d'un ministre de l'époque ne dépassait pas 800 dinars, c'est-
à-dire 400 dollars avec le taux de change de 1986 où 1 dinar équivalait 2 dollars, et celle du Premier
ministre 1 000 dinars.

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furent pas ces vomissures de saoûlards et de soudards, mais le reniement


de certains « cadres » qui m'avaient encensé, de façon parfois excessive,
 pendant toutes les années où j'exerçais les fonctions de Premier ministre
et qui, retournant indignement leurs vestes, s'appliquaient à présent à
inventer les tares les plus farfelues pour me salir et... sauver leur poste ou
assurer leur promotion.
C'est dans ces moments que l'on est saisi de vertige devant les
faiblesses de la condition humaine et les arcanes sombres de l'âme en
 proie au reniement.
L'hebdomadaire qui se proclame depuis quelque temps « intelligent »
et qui est dirigé par un compatriote tunisien, ancien camarade de classe,
 participa, hélas, à cette campagne de dénigrement après que ses dirigeants
eurent établi mon siège pour obtenir de moi un manuscrit qui fut publié
 par leurs éditions sous le titre de L'Olympisme, aujourd'hui, comme je l'ai
mentionné plus haut.
foi qui fut utilisé pourVoici
tenterun
de exemple de manipulation
porter atteinte et de mauvaise
à ma réputation.
Un envoyé de cet hebdomadaire, Jeune Afrique, François Soudan, vint à
Genève pour m'interviewer sur la signification de mon départ de Tunisie.
L'entretien eut lieu à l'hôtel du château de Divonne. Dans le compte-rendu
qu'il fit de notre échange, mon interviewer omit le terme   « hôtel »  pour
conclure que je vivais dans un château ! 1
Cet hebdomadaire n'hésita pas à annoncer que j'étais en Irlande et
hébergé chez
 président « mon
du CIO. ami avais
Je n'y », le jamais
« milliardaire » Lordévidemment,
mis les pieds Killanin, ancien
mais
 Jeune Afrique  a fait preuve, encore une fois, d'une « imagination
dénonciatrice » ! Ce mensonge a été si « crédible » que l'ambassadeur de
Tunisie a atterri un jour chez Lord Killanin, éberlué, pour demander de
mes nouvelles !..
Toujours dans le même journal, Souhayr Belhassen, peut-être mal
informée, affirma que la police avait saisi chez moi des devises... et des
armes ! Elle est aujourd'hui vice-présidente de la Ligue tunisienne des
Droits de l'Homme !

À propos de ce procès, un journal américain, The Middle East Insider,


écrivit :  « La récente purge qui a frappé le Bureau politique, instance
dirigeante du Parti destourien, et le jugement rendu à l'encontre de l'ancien
 Premier ministre Mohamed Mzali, sont d'ailleurs symptomatiques du climat
 politique général. Le jugement contre Mohamed Mzali apparaît à tous
comme unelebasse
entourant vengeance
Président, politicienne voulue
et particulièrement par la garde
par Mansour Skhiri.prétorienne
Désormais

1. Jean-Pierre Lussan a évoqué, non sans humour, les « vacheries » de Jeune Afrique et surtout de
François Soudan, à mon égard.  Cf.  son livre  Voyage au bout de l'Utopie,  chapitre VII « Si
Mohamed Mzali » p.61-79. Editions A.K.R. - 2004.

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cependant, Mohamed Mzali est encore plus populaire qu 'il ne l'a jamais été
à travers le pays ».
De son côté, le professeur Hichem Djait, intellectuel et universitaire
renommé, commente ce procès dans l'hebdomadaire Réalités  (n° 175 du
16 au 22 décembre 1988) en écrivant : «... qu 'on n 'arrêtepas de nous dire
que la justice est devenue souveraine et indépendante, je n 'en ai nulle
impression. Plus grave encore : elle instruit et juge des procès par la
bande, par le petit côté des choses... Mzali a été condamné pour des
vétilles, des raisons indignes d'un État civilisé ! ».
Le bâtonnier et ancien ministre de la Justice, Tahar Lakhdar commente
dans une lettre à son fils Chadli : « Le procès Mzali a été scandaleux dans
 ses préliminaires, dans son déroulement et dans son aboutissement. Il est
à l'honneur du prétendu condamné et couvre d'ignominies ceux qui ont
 perpétré cet   attentat judiciaire ».
Bref, et
 plateau, cette justice
de son étaitilbien
glaive, à plaindre.
ne reste plus queSalebalance
manche,n'avait plus qui
avec ceux qu'un
se
trouvent de son côté, du bon côté !..
Contre ces falsifications, ces accusations infondées, ces manipulations
de caniveau, je tins bon.
L'exemple de Persée qui trancha la tête de la Méduse, me servit
d'encouragement. À défaut d'espérer terrasser la bête malfaisante, au
moins lui résister jusqu'au dernier souffle, tenir debout le plus longtemps
 possible...
Après 16 ans d'exil, me parvint la bonne nouvelle : l'avocat général
 près la Cour de Cassation a introduit un pourvoi en cassation sous le
numéro 00082 dans l'intérêt de la loi. La justice a été requise de défaire
ce qu'elle avait été instruite de faire seize ans auparavant. La Cour de
Cassation, en son audience du 5 août 2002, a rendu son arrêt cassant celui
de la Cour criminelle de Tunis daté du 20 avril 1987, et cela sans renvoi,
annulant ainsi la condamnation par contumace. Ce qui est considéré en
droit commesans
la cassation étantrenvoi
plus et mieux
crée adapté qu'une
une nouvelle réhabilitation,
situation juridique endudéclarant
fait que
non seulement que la condamnation n'avait jamais été définitive, et
qu'elle est désormais annulée, mais considère avec effet rétroactif que
ladite condamnation, en droit, n'avait jamais existé.
Cependant, rien ne pourra être à la hauteur de réparer l'injustice subie
 pendant seize ans, l'exil forcé, le bannissement de mon pays, le
déracinement, l'éloignement des miens. Seule maigre consolation, l'arrêt
de cassation sans renvoi emporte reconnaissance du fait juridique
irréversible que mon honneur avait toujours été et demeure toujours sauf.
Justice est enfin restituée, c'est l'essentiel.
Le 6 août, dès réception de la copie de la décision de justice, je résolus
d'effectuer un bref retour en Tunisie pour aller à Monastir me recueillir
sur la tombe de mes parents et respirer l'air de mon pays bien aimé.
Le 20 août de la même année, j'adressai cette lettre circulaire à toutes
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les composantes de la famille olympique qui m'avait tant soutenu et


réconforté.
J'ajoute pour l'histoire que le ministre directeur du cabinet présidentiel
avait demandé à mon avocat, Maître Tahar Boussema, que je souscrive au
 préalable à deux conditions :
1/ Ma maison de La Soukra redevenant ma maison après l'arrêt de la
Cour de Cassation
et à l'Ordre et vuetqu'elle
des avocats a étégênant
qu'il sera « offerte
de la» récupérer
à l'amicalepour
des lamagistrats
remettre
à son propriétaire, elle sera « expropriée » moyennant indemnisation ; j'ai
accepté.
2/ M'engager par écrit à ne pas porter plainte contre l'Etat tunisien en
vue de me dédommager pour toutes les iniquités et les souffrances que j'ai
subies, moi et ma famille pendant 16 ans.
J'ai accepté aussi car seule ma réhabilitation m'importait.
Fin juillet 2002, accompagné par mon avocat, je me suis présenté vers
22 heures au consulat de Tunisie à Paris (rue Lubeck) où nous attendait le
consul tunisien. Dans son bureau du 1er   étage, j'ai signé l'engagement
demandé et le consul a légalisé ma signature.
J'ajoute qu'on m'avait versé un million de dinars comme prix des deux
villas et des 3.5 hectares qui formaient ma propriété de La Soukra que j'ai
acquise en 1965 et dont j'ai payé le prix à la BNA en 20 annuités (1965-
1985).
Cette somme m'a permis, avec le rappel de ma pension de retraite
d'acheter
El Menzahun9 appartement à chacun
et d'y construire de mesoùenfants,
une maison et mes
je finirai d'acheter
jours.430m~ à

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 Aux : Président d'honneur à vie, J.A. Samaranch


 Président du CIO, Jacques Rogge
 A : Mes collègues et amis membres du CIO
 Aux : Membres honoraires du CIO
 Membres d'honneur
 Fédérations Internationales
Comités Nationaux Olympiques
 Lausanne, le 20 août 2002

Chers Amis,
 J'ai l'insigne honneur et l'immense plaisir de vous informer que la Cour
de Cassation de Tunis a, le 5 août 2002, cassé et annulé la condamnation que
la Cour pénale avait prononcée à mon encontre le 20 avril 1987, et ce avant
le changement intervenu à la tête de l'État tunisien le  7  novembre 1987.
 Après seize ans d'un âpre exil, je bénéficie ainsi d'une réhabilitation
totale à laquelle j'ai toujours aspiré légitimement pour confirmer mon
innocence outragée. Je suis donc rentré dans mon pays le 6 août, libre, la
tête haute et l'honneur rendu.
 En me réhabilitant, la justice de mon pays se réhabilite elle-même et
témoigne ainsi d'une sérénité digne d'un Etat de droit.
 Je sais, chers collègues, que vous n 'avez jamais douté de mon innocence,
ni refusé votre soutien. En mon nom personnel et au nom de ma famille dont
 plusieurs membres ont connu la privation, la séparation et souffert de
différentes formes de persécutions, je tiens à vous remercier du fond du cœur
 pour votre compréhension, votre confiance et votre solidarité agissante.
 Je remercie plus particulièrement notre président d'honneur à vie, J. A.
Samaranch, ainsi que notre président Jacques Rogge pour leur sollicitude
 sans faille à mon égard. Durant seize années, ils ont protégé un collègue
victime d'une machination politicienne et d'un procès inique monté de toutes
 pièces, et, en un sens, sauvegardé l'indépendance du Comité international
olympique.
Coopté à vie en 1965, je n'ai cessé dès lors de donner au Mouvement
olympique le meilleur de moi-même, comme membre, mais aussi comme élu
à la Commission exécutive (1972-1976), comme vice-président (1976-1980) ; et
comme président ou membre de plusieurs commissions (Académie
Olympique, tripartite, radio télévision, culture...). Fidèle à mes convictions
olympiques, imprégné depuis mon jeune âge des valeurs coubertiniennes,
n'ayant jamais failli à mon serment, ni renié mes engagements, je
continuerai de consacrer les années qui me restent à vivre, pour autant que
 Dieu m'accorde santé et lucidité, au service de l'idéal olympique, à la
défense et à l'illustration de notre Mouvement olympique dont la jeunesse du
monde a tant besoin, à l'orée du troisième millénaire.
 Encore merci
 Mohamed MZALI

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DEUXIEME PARTIE

L'âge d'homme

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Sur les bords du lac Léman

À mes pieds, les vagues viennent doucement mourir sur les berges 1.
Elles effacent la trace des pas et lavent les galets de toute empreinte.
Le soleil disparaît derrière les montagnes emperlées de brume et le
crépuscule tombe sur le lac Léman.
Là-bas, sur la rive opposée, les lumières indécises commencent à
clignoter. Je me rappelle les phrases de Saint-Exupéry imaginant, derrière
chaque lumière entrevue du hublot de son avion, des vies solitaires ou
rassemblées qui s'animent.
Le jour s'effeuille et la nuit déroule la frise des nostalgies.
Je m'assieds sur un banc, sous le dôme vert sombre d'un saule. Je clos les
 paupières et laisse affluer les souvenirs.
Mes premières pensées vont, comme les ailes d'oiseaux migrateurs, à ma
famille. J'en revois, un par un, les membres.
J'essaie de me remémorer des moments heureux vécus avec chacun d'eux
 pour tenter d'éloigner l'angoisse qui m'étreint en pensant aux épreuves qu'ils
vivent, en mon absence.
Un moment, le doute m'assaille et le remord de n'être pas à leurs côtés
me vrille.
Mais je m'apaise en pensant que je pourrai les défendre bien mieux en me
trouvant hors d'atteinte des geôliers et des bourreaux, en alertant l'opinion
 publique internationale sur l'inacceptable traitement qu'ils subissent, en
mobilisant sans relâche sur leur sort les amis de la justice dans le monde.
Oui, je suis plus utile à ma famille, exilé et libre que je n'aurais pu l'être,
enfermé dans une prison de Tunisie, en attendant un jugement inique et une
fin tragique.

1. Après les épreuves que je viens de subir, d'autant plus douloureuses qu'elles étaient injustes, mes
nerfs se relâchent. La Suisse et le CIO m'apparaissent comme un paradis de l'amitié et de la séré-
nité. Cela peut expliquer le ton littéraire, voire sa touche que d'aucuns jugeront bien romantique.

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Je revois des situations, exaltantes ou pénibles, de ma longue vie


 politique. Les images se pressent et se télescopent. La vie est un kaléidoscope
où co-existent grandeur et bassesse, beauté et laideur, sublime et grotesque,
compassion et égoïsme.
 N'aurais-je pas dû, à deux ou trois reprises, démissionner de mes
fonctions pour pas
 N'aurais-je ne pas avoir àlacautionner
dû laisser des actes
lucidité prendre que sur
le pas je réprouvais
la fidélité ??
Sans doute. Mais à ces manques, peut-être pourrait-on reconnaître des
circonstances atténuantes ?
D'abord, mon rapport avec Bourguiba n'a jamais été neutre, de la nature
de celui qui lie un politicien à un autre, un chef de parti à un collaborateur ou
un président à un ministre ou même à un Premier ministre.
Depuis le jour où, enfant, je l'avais rencontré à Monastir pour la première
1
fois, dans la maison d'un parent  où l'on fêtait la circoncision de son fils Habib
Bourguiba junior, la nature du rapport qui me lia à lui fut d'un ordre familial
et quasi filial.
Un psychanalyste y décèlerait peut-être la recherche inconsciente d'un
« second père ». En tout état de cause, mes relations avec Bourguiba excédèrent,
dès les premiers jours, les rapports d'un militant et furent, de quelque
manière, des liens de filiation.
Ce qui a toujours rendu les choses à la fois plus faciles et plus difficiles
dans notre
Plus relation.
faciles parce qu'il avait toujours su, avant d'être gravement diminué
 par la maladie et manipulé par les cyniques, qu'il pouvait, en toute
circonstance, compter sur moi et, par conséquent, il a presque toujours écouté
mes avis et mes conseils.
Plus difficiles parce qu'on ne coupe pas facilement le cordon ombilical et
qu'à quelques occasions, je n'ai pas pu écouter ma raison qui me poussait à
me dissocier de mesures que Bourguiba entendait appliquer ou cautionner et
avec lesquelles
hélas, emporté ! je n'étais pas d'accord. La subjectivité l'a à ces moments,
D'un autre côté, le militantisme des gens de ma génération se plaçait dans
un cadre particulier : celui de la libération nationale. Il exigeait de nous un
engagement total et une discipline absolue qui rendait aléatoire toute
tentative de dissociation perçue, de manière inconsciente, comme un
renoncement, un dénigrement voire une trahison.
Enfin, j'ai toujours cru qu'à cause de la personnalité exceptionnelle de
Bourguiba,
Parti que deon pourrait changer les choses plus facilement de l'intérieur du
l'extérieur.

1. Demeure de Salah Mzali, qui fut caïd de Monastir avant l'établissement du protectorat, le 12 mai
1881.
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Voici, peut-être, les trois circonstances atténuantes que l'on pourrait


reconnaître à un choix qui fut dicté par la foi et le sens du devoir et non par
l'ambition ou le cynisme.
En réalité, je pense qu'en politique, le partage se fait entre ceux qui, à
l'école de Platon, de Montesquieu, de Zola ou de Mendès France, souhaitent
mettre la politique au service d'une éthique et ceux qui, à la suite de
Machiavel, d'Hitler ou de Staline, se proposent d'assujettir la politique au
seul but de la conquête et de la préservation du pouvoir. Il est bien évident
que je me suis toujours compté au nombre de ceux qui composent la
 première catégorie, même si l'histoire nous apprend que ce sont souvent les
tenants de cette conception noble de la politique qui ont été victimes de
condottieres peu regardants sur les méthodes.
Comment évaluer un engagement politique ? Qui, sur le long terme, a le
 plus apporté à l'histoire des hommes ? Celui qui a joui, pour lui-même, d'un
 pouvoir sans partage ou celui qui a fait avancer la justice sociale, la réflexion
collective et la création scientifique et intellectuelle, grâce à un pouvoir
exercé pour le bien de tous ?
Près de moi un oiseau chanta.
Je me levai et me préparai à rentrer à l'hôtel discret où je logeais.
Mais les souvenirs continuaient à m'assiéger. Le ressac de l'eau sur les
 bords du lac Léman ressemble à un écho du murmure de la mer sur les
rivages de Monastir où je poussai mon premier cri...

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CHAPITRE I

Apprendre à être

C'est à l'ombre des remparts de Monastir que j'ai vu le jour, le 23


décembre 1925, au sein d'une famille modeste mais fière de son
enracinement dans une ville où se sont étagés les apports des différentes
civilisations, sans jamais amoindrir l'aspiration à la dignité dans la liberté de
ses habitants.
Entre vergers et oliveraies, le ressac de la mer déclinait, sans cesse, la
légende des siècles.
Duaccueilli
avait temps deJules
l'Ifriqiya
César romaine, ma ville
qui y prépara nataledes'appelait
les plans Ruspina.
la bataille Elle
de Thapsus
qui devait, en 46 avant J.-C., lui permettre de vaincre Pompée et devenir le
grand chef qu'il fut. La présence romaine laissa des traces dans nombre de
domaines, y compris dans celui de la linguistique. Un des poissons les plus
utilisés dans la cuisine tunisienne, est le mulet que partout en tunisien on
nomme « bouri », sauf à Monastir, à Mahdia et à Ksour Essaf où on l'appelle
« mejjel, mugil » dont la filiation latine est évidente. Le mouton se nomme
« berkous » (duépuisé
 pulpa), moins latin pecus)
que le  et le résidu
tourteau desdehuileries.
l'olive écrasée
1 « blebba » (du latin
Une autre époque devait imprimer sa marque partout, y compris sur la
topographie des lieux : la période islamique dota la ville d'un monument
emblématique, le célèbre Ribat, édifié en 179 de l'hégire (795 après J.-C.)
 par Harthama Ibn Aïoun, légat du calife Haroun al Rachid, dans l'intention
de défendre, grâce à sa garnison de moines soldats, les Mourabitoun, les
côtes tunisiennes des excursions étrangères, notamment normandes.
Le mausolée de Sidi Al Mazri, aux origines siciliennes (« Mazzara del
Vallo »), la promenade de la « Quaraiya »2, la médina à l'atmosphère si

1. Cf. Au fil de ma vie, Mohamed Salah Mzali, éditions Hassan Mzali, Tunis, 1972.
2. Mot déformé du turc, « Kara Aya », saint noir, qui évoque la même idée que « Lella Kahlia »,
laquelle désigne une vaste grotte où les pêcheurs n'osaient pas jeter leurs éperviers et où, enfant,
 j'allais avec les gosses du quartier, jeter des morceaux de pain qui avaient le don d'attirer beaucoup
de poissons que nous n'osions pas pêcher.
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 particulière et jusqu'au cimetière marin, tout y rappelle l'implantation de


l'islam dans cette ville côtière qui sut, de tous temps, être accueillante et
tolérante aux autres religions et cultures : une rue de Monastir porte le nom
d'un habitant juif de la ville, Gabriel Médina, père de Guido Médina1, poète
délicat et sensible qui consacra à notre ville natale, un recueil intitulé
 Monastir, terre defut
Mon enfance Tunisie.
bercée
par la musique des vagues et la rumeur du soir
tombant sur les champs d'où revenaient, vers les étables, les bêtes aux pas
cadencés.
Je prenais plaisir à voir le « laggam » opérer les palmiers qui procuraient
du « lagmi », cette sève délicieuse qu'il fallait consommer de bon matin,
avant toute fermentation. Dès midi, elle se transformait en alcool et je voyais
souvent les soûlards déambuler avec leur gargoulette de lagmi. Dans son
livre  Au fil de ma vie  2, Mohamed Salah Mzali rapporte que pendant les
incisions quotidiennes, il écoutait les propos du « laggam » : « C'est ainsi
qu 'il m'a appris que le palmier (dont le nom arabe est féminin) est notre
tante. En,créant Adam du limon de la terre, Dieu s'est aperçu qu 'il en restait
encore un peu et il en a fait le palmier qui se trouve être sa sœur, en quelque
 sorte. Cela explique pourquoi tous les arbres repoussent quant on les étête,
 sauf le palmier qui en meurt, à l'instar des humains ».
La brise marine rafraîchissait nos siestes imposées, derrière les persiennes
closes. Nous nous amusions à déchiffrer les ombres sur les murs et les
 plafonds,
injonctionstandis que nous
des parents, faisions qu'il
en attendant semblant de permis
nous fut dormir de
pour obéir aux
reprendre nos
 jeux et nos courses éperdues.
Le soir, les veillées traditionnelles nous permettaient d'écouter, les yeux
ronds d'émerveillement, les récits enchantés que nous racontaient des vieilles
femmes de notre voisinage. Je me souviens, plus particulièrement, de deux
virtuoses en la matière : Ommi Rekaya et Ommi Mahbouba.
Les fêtes, rupture du jeûne (Iftar) et veillées de ramadan, le feu de
 3 4
l'Achoura des
également , l'assida du d'intense
moments Mouled ,sociabilité
les gâteaux de convivial
et de l'Aïd [Seghir]...,
échange.étaient
J'appartiens à une lignée qui vient d'une tribu berbère du Souss, dans la
région d'Agadir, berceau des Aït Mzal 5 . Cette origine marocaine n'est pas

1. Il était mon ami. Je l'ai invité en 1949 à faite une conférence sous les auspices de « l'Étudiant
monastirien » que je présidais.
2. Op. cit.
3. Le dixième
(soit jour
en 61 de de moharam
l'hégire) - le premier
de Hussein, mois du calendrier
fils du quatrième calife Aliarabe - commémore
et petit-fils la mort
de Mahomet. en 681a
Hussein
été tué par les Ommeyades. L'Achoura est devenue la fête des morts, en souvenir du martyr de
Hussein et de son jumeau Hassan. Elle est particulièrement célébrée par les chiites.
4. Commémore la naissance de Mahomet en 570.
5. Un voyageur originaire des Aït Mzal, donc un « Mzali » s'arrêta à Monastir au retour du pèlerinage,
dans les années 1670 et eut la bonne idée de s'y établir et d'y faire souche. A l'occasion du premier
sommet arabe de Fès où j'ai conduit la délégation tunisienne, j'ai tenu à visiter le mausolée de Sidi
Ali Mzali, situé sur une colline dominant la porte des remparts attenante à l'université Karawiyine.
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unique en Tunisie : les Masmoudi proviennent d'une tribu marocaine, les


Masmouda ainsi que la tribus Ben Slama. En sens opposé, les Skalli
 proviennent, à l'origine, de Sicile. La princesse Fatma Fehria était venue de
Kairouan fonder, à Fès, la célèbre université Karawiyine. Tout cela pour dire
l'unité fondamentale du Maghreb où n'existaient ni frontières, ni cartes de
séjour, et que des désaccords ponctuels politiques actuels n'empêcheront pas
de se réaliser, un jour.
Ma lignée établie depuis trois siècles, à Monastir, devait connaître une
sorte de malédiction qui a fait peser sur plusieurs de ses membres, un destin
néfaste et immérité. Sous les beys déjà, la chronique relève qu'à partir de l'an
1191 de l'hégire (fin du XVIIIe siècle) plusieurs Mzali avaient dû subir les
foudres d'un pouvoir autocrate : Mohamed, Talha, Hadj Mohamed, Ajmi,
Hadj Hamouda, Amor, Badr, ont vu, tour à tour, leurs biens, pieds d'oliviers,
terres agricoles, maisons, dépôts... confisqués et vendus d'autorité à des tiers
choisis par le bey et à des prix fixés par lui-même. Salah Mzali a été
 persécuté en 1864 par le général Zarrouk qui lui a confisqué 600 oliviers, 9
entrepôts, 5 maisons... sans motif déclaré1.
Plus près de nous, Mohamed Salah Mzali, docteur en droit, Premier
ministre avant l'indépendance fut condamné, sous les motifs les plus
discutables, à dix ans de prison, à l'indignité nationale à vie et à la
confiscation
dont de tousquelques
il a bénéficié ses biens,mois
le 27plus
février
tard,1959. Malgré
tant les la grâce
preuves amnistiante
à charge étaient
inexistantes, il n'a jamais pu récupérer ses biens.
Un autre Mzali connut également un destin inique. Celui-ci, Abed Mzali,
était un professeur de lettres, agrégé de la Sorbonne. C'était un esprit brillant
et un fin lettré qui exerça la fonction de directeur adjoint de l'enseignement,
avant l'indépendance et les fonctions de secrétaire général au ministère de
l'Éducation nationale, à partir de 1956. Il fit essaimer l'enseignement du
collège Sadiki un peu partout et enregistra des succès notoires dans
l'accomplissement de sa tâche. En 1952, alors que les dirigeants du Néo-
destour étaient sur le point d'être arrêtés, H. Nouira lui confia la trésorerie du
 parti. Bourguiba le nomma, en 1959, ambassadeur de Tunisie en Espagne.

(Suite 5)
J'y ai levudon
avait unedevingtaine
guérir lade femmes tenant
coqueluche... c'estleurs bébés.ceL'on
du moins m'avait
qu'elles expliqué
croyaient. que accompagné
J'étais le saint homme
par
le ministre des affaires étrangères B.C.Essebsi, par Mézri Chékir ministre de la fonction publique
et par d'autres collègues....
1. Cf. le livre de Tahar Aguir, Monastir à travers son histoire, entre enracinement et modernité, éd.
ISBN, Monastir, 1989, page 25. Cf. aussi : « Richesse foncière et confiscation dans la Régence de
Tunis en 1777 (1191 de l'hégire) » in Revue d'histoire maghrébine (29 e année, n° 107-108, juin
2002, Faculté des Lettres, Sfax, où il est dit : « La famille Mzali a été victime de la séquestration
(musadara) : leurs biens furent saisis et vendus aux enchères ».
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Avant de rejoindre Madrid pour y prendre ses fonctions, Abed Mzali tint,
dans un esprit de famille qui l'honore, à rendre visite à son cousin Mohamed
Salah Mzali, l'ancien Premier ministre jeté en prison, pour prendre congé et
lui apporter quelque réconfort et espoir. Ce geste, familial et sans arrière
 pensée politique, fut lourdement et injustement châtié par le gouvernement
qui annula
Suisse. sur le champ
Il demeura sa nomination.
à Neuchâtel De dépit, de
jusqu'à la déposition Abed Mzali s'exila en
Bourguiba.
La liste des persécutions devait se poursuivre par mes propres déboires et
 par l'injuste condamnation et emprisonnement de mes enfants Mokhtar,
Hatem, Rafik et Sara.
Sans oublier d'autres citoyens dont le seul tort fut qu'ils portaient le nom
de Mzali (comme Boubakeur Mzali1 ou Amor Mzali2) ou qu'ils étaient fils
ou mari d'un ou d'une Mzali (comme Ali Besbès3, ancien cadre de la Banque
centrale) leur
 perdirent et qui furent inculpés
gagne-pain sous de
au lendemain les mon
motifs les plus
limogeage 4 fantaisistes ou
.

Mon père avait failli épouser la sœur de Bourguiba, Najia, qui devait
donner naissance à Saïda Sassi, ma contemptrice zélée, bien des années plus
tard. Les fiançailles dûment conclues, furent rompues à la demande du père
de la fiancée : Ali Bourguiba trouvait que mon père ne faisait pas assez de
cadeaux à sa promise. Car la coutume voulait qu'à chaque fête, le fiancé
envoie un cadeau à sa fiancée. J'échappai ainsi à une redoutable perspective
virtuelle : devenir le frère de Saïda Sassi !
Mais la sœur de Bourguiba ne garda pas rancune à mon père. Elle
 plaisantait même avec ma mère, des années plus tard, en arguant que, du fait
que les fiançailles avaient été rompues sans son consentement, elle pouvait
virtuellement se considérer comme la première épouse de mon père, à un
moment où la polygamie était permise ! Durant les années 1946, 47 et 48,
elle venait séjourner quelques jours chez nous et j'appréciais son humour et
ses histoires.
1. Marié, père de 4 enfants, il connut le chômage durant de longues années après qu'on lui eut retiré
sa patente d'un petit café de quartier, dont il a hérité de son père. Sans aucun motif !
2. Cadre syndical, père de famille, fut arrêté et torturé durant trois semaines dans les locaux du
ministère de l'Intérieur. Relâché dans un état piteux, il perdit son travail comme ouvrier dans une
usine textile.
3. Son cas était plus grave car sa mère était une Mzali et qu'il s'était marié à une Mzali !
4. Sans parler des proches parents de mon épouse, dont son frère Hafedh Mokhtar, capitaine au long
cours, PDG de Gabès chimie transport, « poussé » à la retraite dès mon limogeage, ou son beau-
frère Allala Godhbane, ingénieur agronome, directeur d'une coopérative de semences et plantes
sélectionnées qui subit le même sort. Parmi les victimes pour « délit parental », je dois citer feu
Mohsen Ghédira, ingénieur de formation et PDG d'une entreprise de travaux publics, qui n'a jamais
fait de politique. Au lendemain de mon départ forcé le 3 septembre 1986, il a été emprisonné et
torturé sérieusement dans les locaux du ministère de l'Intérieur. Il a été tellement harcelé par la suite
qu'il a succombé à une hémorragie cérébrale. Son seul tort est qu'il est le fils de mon oncle Allala
Ghédira. Que Dieu l'ait en sa miséricorde.

88
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En fait, malgré cet épisode vite oublié, les relations de ma famille avec
celle de Bourguiba furent amicales ; une proche parenté nous avait unis. En
effet, la grand-mère maternelle de Bourguiba, Khadouja, était la tante de
mon père. Elle avait épousé un Khéfacha et divorça. Elle a longtemps
séjourné chez son frère Mahmoud, mon grand-père paternel
Mon père
Ghédira dans Chaabane
les annéesépousa ma mère
1913-1914. Aïchoucha
Sa mère (diminutif
était une fille Laz,ded'origine
Aïcha)
2
turque. Des Laz ont été ministres des Mouradites . Leur nécropole est située
aujourd'hui juste derrière l'hôpital Sadiki, place de la Casbah, non loin du
mausolée de Sidi Ali Ben Ziad. Une rue de Monastir porte aujourd'hui le
nom de Mustapha Laz, ministre de la dynastie mouradite, mort le 3 juillet
1665. Ils eurent deux enfants, ma sœur Saïda, ma cadette de quatre ans,
aujourd'hui décédée et moi-même. Mon père exerça plusieurs métiers, avec
un
quisens aigunedume
jamais devoir et de solides
quittèrent. Il a étéconvictions éthiques àqu'il
épicier à Monastir, m'inculqua
Menzel et
Harb, un
3
village distant de Monastir d'environ 12 km, à Radès  (non loin de Tunis) en
1937, puis à Sbeïtla (l'ancienne Sufetula) en 193 94, avant de revenir à Tunis
 pour m'accompagner dans mes études au collège Sadiki.
Il avait été adhérent du Vieux Destour, depuis 1925. Il rejoignit le Néo-
Destour et Bourguiba dès 1934. Je l'ai accompagné plusieurs fois aux
réunions de la cellule de Monastir située, à l'époque, au premier étage d'une
maison proche
le 10 avril deau
1938, Bab Brikcha.
défilé J'étais à ses
de protestation côtésl'arrestation
contre aussi lorsqu'il
des aleaders
participé,
du
5
Parti et surtout aux événements sanglants du 9 avril 1938 . Le caïd de
l'époque l'avait inclus dans une liste de 68 « agitateurs » destouriens,
adressée au contrôleur civil français de Sousse pour dénoncer les
agissements d'individus dangereux pour l'ordre colonial français6. C'est de
lui que je tiens mon premier éveil à la lutte politique.

1. La sœur de Khadouja Mzali, Aïchoucha, épousa le grand père de A.Laroui, Mohamed Laroui. Ainsi
une parenté existe entre les Mzali, les Bourguiba et les Laroui...
2. Dynastie tunisienne qui régna au début du XVII e siècle jusqu'en 1702. Elle fut fondée par Mourad
Pacha Bey.
3. Au mois de juillet, j'accompagnai mon père à Tunis pour accueillir, avec des milliers de citoyens,
le cheik Taalbi au port de Tunis qui rentrait après un long exil. De même, j'ai assisté au meeting
tenu par le Néo et le Vieux Destour, avenue Gambetta (Mohamed V aujourd'hui), et au cours
duquel Taalbi et Bourguiba avaient pris la parole.
4. J'étais à Sbeïtla à côté de mon père devant notre magasin quand le caïd traversa la rue. Il était élégant
avec son costume de lin blanc, son fez rouge foncé et une canne à la main. « C'est Taïeb Sakka, me
dit mon père, c 'est un avocat originaire de Monastir, parent des Mzali, car sa sœur est l'épouse de
 M.S. Mzali. Il a choisi l'administration. Je ne veux pas aller à sa rencontre et le saluer car il croira
que j'ai un service à lui demander. Ça, jamais,  m'affirma-t-il, quoiqu'il arrive  ! » Cet orgueil
 paternel me marqua pour la vie !
5. Manifestation de soutien au leader nationaliste Ali Belhaouane, arrêté par les autorités du
Protectorat. Elle fut réprimée dans le sang (trente morts et une centaine de blessés).
6. La photocopie de cette lettre a été publiée dans le livre de Tahar Aguir ci-dessus cité, page 232.
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La simple observation de ce qui se passait autour de moi : pauvreté des


« autochtones »1, aisance des colons, le Ribat2  transformé en caserne-
 prison, l'arrachage des oliviers par l'armée française en 1936, pour
construire une deuxième caserne3, les représailles contre les habitants
indisciplinés ou frondeurs... Tous ces faits confortaient mes sentiments de
révolte et renforçaient mes sentiments patriotiques naissants.
Le 7 août 1933, j'assistai, de loin, à des troubles qui devaient avoir un
retentissement considérable sur la lutte pour l'indépendance et sur le destin
 personnel de Bourguiba.
Conformément aux recommandations de ce dernier, des militants avaient
tenté d'empêcher l'inhumation, au cimetière musulman, du fils d'un
monastirien naturalisé français. Pour lutter contre la tentative d'assimilation
menée par les autorités coloniales qui accordaient très facilement la
4
nationalité française
eux, Bourguiba avait aux Tunisiens
quelque peu « ,sollicité
pour briser toute velléité islamique,
» la jurisprudence de lutte chez
en
 proclamant qu'aucun naturalisé ne pouvait se prévaloir de son droit à être
enterré dans un cimetière musulman et que les naturalisés n'avaient qu'à
exiger la création de nouveaux carrés dans les cimetières.
Le caïd de l'époque, Hassan Sakka et le contrôleur civil français de
Sousse, M. Grainic, s'entêtèrent et exigèrent que le fils du naturalisé fut
inhumé dans le cimetière musulman. Une échauffourée s'ensuivit entre les
5

manifestants
des blessés etetun
lesmort,
forcesledepremier
l'ordre martyr
dont je de
fuslatémoin
cause par hasard . Il y eut:
de l'indépendance
Chaabane Bhouri, que Dieu l'ait en sa miséricorde.
Ces incidents provoquèrent une grande émotion dans la ville. Les
monastiriens formèrent une délégation pour aller se plaindre auprès du Bey.
Ils désignèrent, pour la conduire, un jeune avocat, Habib Bourguiba, membre

1. Il y avait partout des chantiers de charité, des camps d'hébergement, dits « tékias », la famine
sévissait et le typhus faisait des ravages. Les usuriers faisaient fortune. Tunis socialiste titrait : « La
Tunisie se meurt » (février 1934). Peyrouton, le résident général à Tunis lui-même, qualifié par les
Tunisiens de satrape, déclara devant le Grand Conseil, le 4 avril 1934 :  « Je vous ai dit ce matin
que la Tunisie est en train de mourir. Je ne sais pas si je me suis fait comprendre... Il y a 2 millions
d'hommes qui ne mangent pas sur 3,5 millions ... ».
2. Couvent fortifié, habité par des moines soldats chargés de la défense des côtes.
3. Notre directeur d'école, M. Petech, nous avait  conduits près d'un champ d'oliviers encore vigoureux
 pour nous montrer la performance des blindés en train d'arracher ces arbres, ce qui inspira à certains
monastiriens une complainte, dont voici le premier couplet que je traduis ainsi :
« Ô père Mekki, ton verger fait pitié
« Nous le pleurons
« Sol nivelé par les engins blindés
« Nous le pleurons
« Oliviers arrachés, quelle pitié ! ».
4.  Les Tunisiens naturalisés bénéficiaient du « tiers colonial » au même titre que leurs collègues
français de la métropole : leurs traitements étaient majorés de 33 %.
5. J'avais sept ans. Ma mère qui se trouvait chez son frère Mhammed Ghédira, à l'occasion du mariage
de son fils Hassine, m'a chargé de porter le déjeuner à mon père resté chez lui dans le quartier Rbat.
J'ai dû longer les remparts avant de me trouver en pleine bagarre sans rien y comprendre !...

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du Destour. La délégation fut effectivement reçue par un proche du Bey, à la


Marsa ; il s'appelait Slim Dziri.
Les caciques du Parti Destour en furent mortifiés et votèrent un blâme à
l'encontre de Bourguiba, au motif qu'ils ne l'avaient pas mandaté pour
diriger cette délégation. Bourguiba n'a pas accepté cette mesure et
démissionna du Parti.1  D'autres jeunes militants démissionnèrent par
solidarité avec lui.
Un Congrès du Parti fut convoqué, le 2 mars 1934 à Ksar Helal, pour une
nécessaire clarification. Mais les Vieux ne s'y présentèrent pas. Ils voulaient
esquiver une confrontation directe. La soixantaine de délégués présents passa
outre et élit un nouveau Bureau politique présidé par le docteur Mahmoud
Matri. Bourguiba, en qualité de Secrétaire général, allait exercer l'essentiel
du pouvoir et procéder à la rénovation et à la dynamisation de ce qui allait
devenir le Néo-Destour.

C'est à l'école coranique que je fis mes premières classes. Elle était
dirigée par un amateur de belles lettres, Hédi Amri. Je poursuivis ma
formation à l'École franco-arabe de Monastir dirigée par M. Petech, un
 pédagogue remarquable à l'enseignement duquel je dois beaucoup et dont je
tiens à saluer la mémoire, avec grande émotion.
Mes parents furent heureux et fiers lorsque je fus reçu au certificat
d'études primaires. Ce modeste diplôme permettait, en effet, à ses heureux
titulaires d'échapper à l'obligation du service militaire. Mes parents avaient
connu trop de jeunes appelés décimés après avoir été enrôlés dans les
régiments de l'armée française et fait la guerre de 14-182 ; ils vivaient dans
l'angoisse que cela pût m'arriver un jour.

Ils furent un peu moins motivés lorsque je fus admis à passer le concours
d'entrée du prestigieux collège Sadiki. Cela était trop abstrait pour eux et
constituait un risque de me voir, en cas de réussite, obligé de « m'exiler » à
Tunis. Pour ma mère, cela représentait une épreuve, d'autant plus que ma
soeur Saïda, qui allait se marier à l'âge de 15 ans, devait bientôt quitter la
maison et la laisser seule.
Le concours se passait au lycée de Sousse, qu'il fallait rejoindre par
l'autocar qui faisait la liaison entre les deux villes. Malheureusement, je
n'avais pas de quoi payer le billet. Nous résolûmes, un ami de classe, Béchir
Soussi et moi, de faire le trajet à bicyclette, nous relayant l'un l'autre 3. Nous

1. Un autre de ses collègues, Bahri Guiga fut, lui aussi, l'objet d'un blâme pour « indiscrétion ».
2. Le nombre de Tunisiens « morts pour la France » en 1914-1918 est estimé à 60 000 environ.
3. Ainsi nous avons parcouru deux fois vingt kilomètres.

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 passâmes les épreuves, déjeunâmes de morceaux de pain tartinés de harissa


et retournâmes harassés à Monastir. Je réussis ce concours et me préparai à
rejoindre Tunis où je devais habiter chez un oncle, Allala Ghédira, commis à
la direction des Finances. À la rentrée d'octobre 1940, je me retrouvais élève
de la classe de 6e C du collège Sadiki. La maison de mon oncle, située au 12,
rue SidilaBel
faisais Abbèsquatre
navette à El Omrane, en était
fois par jour, distante
à pied, de quatre
n'ayant kilomètres.
pas les moyens deJe
 prendre le tramway. Cela m'a donné, pour toujours, le goût de la marche.
Parfois, sur le chemin du retour, je me permettais une courte halte pour
 jeter un coup d'oeil sur la Driba qui rassemblait, en un seul lieu, plusieurs
tribunaux tunisiens. J'écoutais des bribes des plaidoiries des avocats et
 prêtais l'oreille à l'interrogatoire d'un inculpé par le président du tribunal.
Les rites de la justice me fascinaient.
À Halfawine,
mélopées diffuséesjeà tue-tête
m'autorisais
par desune nouvelle
radios ou des halte pour écouter
tourne-disques des
ou prêter
l'oreille aux récits racontés par les  fdaouis,  ces troubadours continuant la
riche tradition de l'oralité littéraire.
La deuxième année, mon oncle informa mon père qu'il ne pouvait plus
m'héberger. Mon père ne discuta pas la décision de l'oncle. Il vendit sa
 boutique de Monastir, se fît engager comme cuisinier auprès de la société de
 bienfaisance, Al Khiriya, et vint me rejoindre à Tunis. Il se débrouilla pour
me
mesfaire admettre
études 1
. comme pupille de cette société et je pus ainsi poursuivre
Les « boursiers » de la   Khiriya  étaient habillés, nourris et logés
gratuitement. Mes études se déroulaient de manière très satisfaisante et je
m'adonnais à une véritable boulimie de lecture : Alexandre Dumas, Jules
Verne, Victor Hugo, Chateaubriand, Pierre Loti... Un ami de classe, Mounir
Essafi, frère du grand chirurgien Zouheir Essafi, me prêtait régulièrement ses
livres. Les auteurs de langue arabe n'étaient pas de reste. Je dévorais les
romans historiques
 poèmes de Georges
de Gibrân Kahlil GibrânZaydan,
et mêmeleslescontes de àKamel
romans Kilani,
l'eau de rose les
de
Manfalouti.
Mes autres loisirs étaient partagés entre le stade où j'étais un fervent
supporter de Y Espérance de Tunis et les salles de concert où je n'entrais pas
mais dont j'écoutais avec ravissement, grâce aux hauts-parleurs, les artistes
comme Fathia Khairi, Hassiba Rochdi, Hédi Jouini, Ali Riahi et Chafïa
Rochdi.

Le 9 novembre 1942, des forces armées allemandes aéroportées atterrirent


et occupèrent l'aéroport d'El Aouina (aujourd'hui Tunis-Carthage). Elles ne

1. C'est Hadj Ahmed Bourguiba, frère aîné du Président et membre influent au comité directeur de
cette institution caritative, qui aida mon père dans ses démarches.
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rencontrèrent aucune résistance et se déployèrent dans certains quartiers


stratégiques de Tunis et de sa banlieue. C'est ainsi que je me suis rendu au
Bardo avec certains camarades de classe pour « profiter » du spectacle. Le
collège Sadiki fut fermé et je dus rentrer à Monastir.
Sousse, bombardée par les avions alliés, fut désertée par une partie de ses
habitants qui se réfugièrent à Monastir. On hébergea leurs enfants dans les
locaux
e
de l'École de jeunes filles musulmanes où je m'inscrivis en classe de
4  A. Ce fut une année scolaire mémorable.
Je me retrouvais, pour la première fois de ma vie, dans une classe
doublement mixte : filles et garçons, musulmans, juifs et chrétiens. Mais je
voulais compenser le choc de cette nouveauté intimidante par un regain
d'intérêt pour les études. Je dus à l'attention que voulut bien me porter
mademoiselle Gayet, devenue madame Ferchiou, notre professeur de
1

français,
née entre d'Ahmed Gharbi,
un condisciple juifnotre professeur
habitué à glanerd'arabe  et àdistinctions
toutes les l'émulationau
quilycée
était
2
de Sousse   et moi-même, d'obtenir une moyenne annuelle générale
dépassant 15/20 qui m'a valu de bénéficier d'une bourse d'internat au collège
Sadiki où je me retrouvais en octobre 1943, en classe de 3 e.
En juin 1944, je réussissais mon examen du Brevet d'arabe. Ce qui devait
donner à mon père une intense mais courte joie, puisqu'il mourut, rassuré sur
mon sort, en septembre de la même année. Je pouvais, quoiqu'il arrive,
 prétendre à un poste d'enseignant dans l'enseignement primaire !

L'année 1947 constitua, au plan de ma formation intellectuelle, une étape


marquante. C'est en grande partie grâce à mon professeur, monsieur Thillet
que je choisis, malgré mes penchants pour la médecine, de continuer, après
le baccalauréat, des études de philosophie à la Sorbonne.
Mais mon parcours scolaire satisfaisant connaissait quelques turbulences.
 e
e fus sanctionné,
Jl'arabe en classe
- « M. Bichoun » audelieu
3 , par un surveillant
de M. Pichon - lepour
nomavoir
d'unprononcé, à
professeur
d'histoire qui se faisait attendre. Décidément, mes ennuis avec l'arabisation
commencèrent tôt !
Une autre fois, avec quelques-uns de mes camarades de la classe de
 philosophie, nous fîmes le mur pour assister à la célébration de l'anniversaire
de la création de la Ligue des États arabes, le 21 mars 1947. Ce qui me valut
un renvoi de quelques jours.

1 Pétais seul en classe d'arabe et M. Gharbi me prodigua des cours de latin.


2. Une grande amitié naquit entre nous. Je lui rendais visite dans sa maison et lui faisait de même. Il
était légèrement plus fort que moi en mathématiques et moi j'avais de meilleures notes en rédaction
fiançaise.

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Mais c'étaient surtout les activités culturelles au sein de l'Association des


anciens élèves de Sadiki, alors dirigée par un remarquable polytechnicien,
Mohamed Ali Annabi, ou des activités théâtrales monastiriennes, au sein de
l'Association La Jeunesse littéraire, devenue après une scission, l'Étudiant
monastirien dont je fus le président, ou tunisoises comme l'Union théâtrale
1
de Tunis   qui occupaient, avec le sport, l'essentiel de mon temps extra-
scolaire.
Ces activités me permirent d'organiser ou d'assister à des causeries
remarquables d'Ali Belhaouane, Fadhel Ben Achour, Othman Kaak,
Mustapha Khraïef, entre autres. Ainsi, j'ai invité en 1949, en tant que
 président de  l'Étudiant monastirien,  Ahmed Ben Salah, alors jeune
 professeur au lycée de Sousse, à donner une conférence intitulée : « l'élan
vers la Renaissance »,  dans le patio du marabout Sidi Abdesselam, au
quartier des
Hamida, Tripolitains
originaire à Monastir.
d'Akouda J'ai invité
et surnommé aussi le cheikh
le philosophe Salem
du Sahel, Ben
à donner
une conférence dont j'ai oublié le titre. Ce dont je me rappelle c'est qu'il était
 progressiste pour un zeitounien2 et avait le courage de ses idées ! Elles me
 permirent aussi de participer à des activités théâtrales variées où je tenais
 plusieurs rôles : Brutus dans Jules César   de Shakespeare, Gauthier dans La
Tour de Nesle d'Alexandre Dumas, ministre dans Louis XI. La première fois
où je suis monté sur la scène de l'ancienne salle des fêtes de Monastir 3, mes
 jambes se mirent à trembler et ce n'était pas sans mal que je m'en étais sorti.
Je devais me rassurer, plusieurs années plus tard sur la signification du trac
en lisant l'anecdote suivante. Un jour, un jeune acteur a demandé à Louis
Jouvet :
« Maître, c 'est étrange, je n 'ai pas le trac...
- Ça te viendra avec le talent ! » lui asséna-t-il.

En juin 1947, nanti de mon diplôme de baccalauréat, je résolus, malgré


toutes
études les difficultés, de tenter l'aventure, de partir en France continuer mes
supérieures.
M. Attia, directeur du collège Sadiki me convoqua, comme beaucoup de
mes camarades, et me posa la question : «  Que comptez-vous faire
maintenant ?
~ Je vais poursuivre mes études supérieures en France.
- Qu 'allez-vous faire en France ? Vous êtes pauvre, il vaudrait mieux
 pour vous un poste de surveillant ou d'instituteur. »

1. J'y ai adhéré en 1944 ; elle était présidée par Salah Lahmar. Deux de ses éminentes figures, Tahar
Belhadj et Béehir Methenni, dirigeaient les répétitions dans le local de cette association situé rue
Sidi Brahim Riahi, en pleine Médina.
2. Étudiant de la Grande Mosquée Zeitouna.
3. Nous jouâmes La Tour de Nesle, également au théâtre municipal à Tunis et Kairouan.

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Voyant mon obstination, il renchérit : « Et qu 'est-ce que vous comptez


 suivre comme études en France ? »
Je répondis : « Des études de philosophie.
- A supposer que vous réussissiez, la direction de l'enseignement en
Tunisie ne vous donnera jamais un poste. A la rigueur, faites une licence
d'arabe », rétorqua-t-il.
La plupart des étudiants de ma génération qui choisissaient des études
littéraires, optaient, en effet, pour une licence d'arabe. Mais tel n'était pas
mon cas.
Pour partir il fallait un minimum d'argent ; je décidai de vendre les
quarante-huit pieds d'oliviers hérités de mon père. Mon oncle proposa de me
les acheter.
De juillet à septembre, il ne cessa de me faire marcher. Chaque fois, il
trouvait une
montait, excuse
jusqu'à pour ne pasoùme
fin septembre monpayer.
sang Le
ne temps pressait
fit qu'un et décidai
tour. Je ma colère
de
me présenter à son lieu de travail à la direction des Finances à la Casbah. Je
 pense qu'il comprit ma détermination. Ses collègues de bureau l'ont poussé
aussi à me payer mon dû. Il a fini par le faire. Cette somme n'étant pas
suffisante, je dus, à mon grand regret, vendre un burnous ayant appartenu à
mon père, au souk de la laine, à la médina à Tunis.
J'étais prêt à partir mais je souffrais à la perspective de laisser ma mère
sans beaucoup
droit de sacrifierde ressources
mes et seule,
études, alors que jema sœurbien
voyais s'étant
que, mariée.
malgré laAvais-je le
difficulté
de la séparation, le vœu de ma mère était de me voir aller de l'avant ?
Je résolus de faire face à ce dilemme et de choisir une voie difficile mais
qui, seule, me paraissait pouvoir concilier mes obligations envers ma mère et
mes aspirations personnelles.
D'abord, je renonçai définitivement à mon rêve d'entreprendre des études
de médecine longues et coûteuses et de devenir chirurgien. Je fis donc le
choix des études
 présentaient de philosophie
l'avantage qui de
de durer moins correspondaient
temps1 et doncàdemes tropismes
nécessiter et
moins
d'argent tout en me donnant une solide charpente intellectuelle me
 permettant d'appréhender la complexité et la richesse de l'existence. Cette
solution me permettait d'économiser sur mes maigres subsides et d'adresser
de modestes mandats à ma mère2.

1. La licence de philosophie comportait cinq certificats. Je réussis le certificat de psychologie (option


 psychiatrie) la première année. Je réussis en deuxième année deux certificats : morale et sociologie
et logique ; et enfin j'ai réussi en troisième année : histoire générale de la philosophie avec une
épreuve de latin et une épreuve de langue vivante et le certificat d'études littéraires générales (dit «
 propé »).
2. Chaque mois, j'adressais à ma mère, sous couvert de mon beau-frère, feu Mohamed Tahar Jafoura,
un mandat de 3 000 anciens francs : le prêt d'honneur, qui m'avait été accordé, ne dépassait pas, en
1947-1948, la somme de 9 000 FF. Il devait plafonner en 1950 à 14 000 FF (anciens).

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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

J'achetai de conséquentes quantités d'huile et de café dans l'espoir de


 pouvoir les revendre à Paris au double, ou même au triple de leur prix
tunisien. Je mis mes effets dans un grand et vieux couffin que mon père
utilisait pour ses voyages.
Et je me retrouvai, par un après-midi d'octobre 1947, sur le pont de
quatrième classe du paquebot Le Chanzy, en partance pour Marseille.

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CHAPITRE II

Les leçons de Socrate :


étudiant à Paris

Me voilà sur le  Chanzy.  Passager de quatrième classe avec pour tout
confort une chaise longue sur le pont !
La traversée se déroula sans incident. À mon arrivée à Marseille, je me
hâtai de me diriger vers la gare Saint-Charles. L'état de mes comptes ne me
 permettait paset...
de Fernandel d'envisager une escapade touristique dans la ville de Pagnol,
de la bouillabaisse.
Après une nuit de train, je débarquai à la gare de Lyon à Paris, avec des
sentiments mêlés de nostalgie des rivages quittés et un vif désir de m'élancer
dans une vie nouvelle.
Mais je dus parer au plus pressé : trouver un toit pour mes premières nuits.
Un ami, Habib Tamboura1 qui fit le voyage avec moi, contacta un étudiant
en médecine, originaire de Monastir, Mokhtar Slamia, qui habitait l'hôtel
Sorbonne, rue Victor-Cousin. Ce dernier accepta de nous héberger quatre ou
cinq nuits, le temps de trouver une solution durable. J'eus la chance de
rencontrer madame Popovitch, une assistante sociale dévouée qui travaillait
au service des œuvres sociales pour les étudiants, rue Soufflot.
Elle me proposa une chambre à Y Hôtel de Savoie, rue de Provence dans
le 9e  arrondissement, juste derrière les Galeries Lafayette dont le loyer
modeste correspondait à mes moyens. Les deux années suivantes, j'ai obtenu
une chambre
 boulevard au loyer
Blanqui, pluslemodéré
dans dans une maison
13e  arrondissement. Les d'étudiants situéeétaient
murs de Paris au 9
noirs et ne devaient être ravalés que dans les années soixante à l'initiative de

1. Aujourd'hui pharmacien à Tunis.

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Malraux. Le pain était rationné et c'est seulement le 1er  février 1949 que les
tickets furent supprimés.
Ayant réglé ce problème crucial, je m'inscrivis à la Sorbonne et
commençai à suivre, avec avidité, les cours des prestigieux professeurs que
 j'allais avoir l'honneur d'écouter tout au long de mes trois années d'études :
Patronnier de Gandillac,
Maxime Schull, Henri Gouhier,
Gaston Bachelard, René LeRené Poirier, Jean Wahl, Pierre-
Senne...
C'est grâce à leur enseignement que j'ai pu rencontrer Socrate... à Paris.
Je veux dire que c'est en les écoutant et en méditant sur leurs propos que j'ai
appris à me méfier des certitudes, des vérités qui paraissaient aller de soi et
des asservissements collectifs. C'est la leçon de Socrate qui m'a permis de
résister aux sirènes alors à la mode auprès de mes condisciples à la Sorbonne.
À un moment où la plupart des jeunes mettaient un point d'honneur à se
 proclamer marxistes ou existentialistes, l'exigence socratique me permit de
n'être ni l'un ni l'autre. À une époque où les doctrinaires du Parti
communiste, comme Jean Kanapa, traitaient toute œuvre non marxiste de
« petite bourgeoise » et l'humanisme de « vocable exténué », j'avoue avoir
trouvé mes plus grands bonheurs de spectateur aux pièces jouées par Louis
Jouvet -  Le docteur Knock -,  Jean-Louis Barrault -  Hamlet   -, Pierre
Brasseur - Les mains sales - et l'ensemble des pièces classiques que j'ai pu
admirer grâce à mon assiduité au « poulailler » de la Comédie-Française où
 brillaient de mille feux Maurice Escande, Louis Seigner, Pierre Dux,
notamment...
C'est dans le cinéma Champollion, aux prix « étudiés » et vraiment à la
 portée de toutes les bourses, que j'ai eu mes plus grandes émotions
cinématographiques grâce notamment à deux grands cinéastes humanistes :
Charles Chaplin et Jean Renoir. C'est dans cette modeste salle, située à un jet
de pierre de la Sorbonne, que j'ai invité pour la première fois ma fiancée
Fathia.
En analysant le dogme marxiste et en recueillant les bribes d'information
très lacunaires
 percevais qui nous parvenaient
bien qu'au-delà de la dérivede
quel'autre côtéladudoctrine
subissait « rideau
dude
faitferde»,son
je
application, c'est l'esprit de système de Marx lui-même qui était en cause.
En d'autres termes, je pensais que la critique d'André Gide1, à son retour
d'URSS, était fondée. Et que même, il fallait aller plus loin que de se
contenter d'opposer Lénine et Staline à Marx ? C'est à la pensée de celui-ci
qu'il fallait s'attaquer pour y débusquer, au-delà des analyses pénétrantes et
des notations pertinentes, les failles d'un système prisonnier de sa logique,
 proposant deprolétariat.
dictature du soigner un La
mallecture
: l'inégalité
du livresociale par Kœstler
d'Arthur un mal aussi néfaste,
intitulé Le la
zéro

1. Il disait : « Je doute qu 'en aucun autre pays aujourd 'hui, l'esprit soit moins libre, plus courbé, plus
craintif, plus vassalisé ».

98
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et l'infini et celle de J'ai choisi la liberté de Kravchenko m'avaient ouvert les


yeux sur la véritable nature du système communiste
Et je pensais avec encore plus d'effroi à l'égarement de certains
intellectuels tel le romancier H.G. Wells qui osait écrire après avoir été reçu
 par Staline :  « Jamais je n 'ai rencontré homme plus sincère, plus juste, et
 plus honnête
qui avait ! » ou
chanté à Aragon,
Staline, que tant de
le Guépéou nos jeunes
(future KGB)étudiants ont admiré,
et la terreur et
dans un
 poème qu'il a caviardé par la suite de ses œuvres complètes :
« J'appelle la terreur du fond de mes poumons
« Je chante le Guépéou qui se forme
« En France à l'heure qu 'il est
« Je chante le Guépéou nécessaire en France ! ».
Quel aveuglement ! Quel déshonneur ! Quel crime contre l'esprit !
C'estdémocratie
 sociale Aragon qui» et avait vitupéré
Étienne Léon
Fajon, Blum etstar
à l'époque «  les ours savants
du journal de la
 l'Humanité,
n'hésita pas à écrire le 27 février 1951 : « les dirigeants socialistes de droite
 jouent un rôle primordial dans la fascisation de la France ».
Ayant lu Lénine, je pensais, déjà à cette époque, qu'il était le vrai père de
la terreur rouge, avant Staline. C'est lui qui a ouvert le premier camp de
concentration, qui a ordonné et organisé l'assassinat de la famille impériale,
le génocide des cosaques, c'est lui le responsable de la tragédie paysanne de
1921, c'est
millions lui qui détruisit
d'hommes, qui fit l'appareil
massacrerde8 production,
000 prêtres qui causa qui
en 1922, la mort de cinq
expulsa les
intellectuels, ces « laquais de la bourgeoisie qui se croient le cerveau de la
nation », écrit-il à Gorki le 15 septembre 1922... Lénine, avec Staline et
Trotsky2, décréta qu'il fallait « mettre fin à la fable du caractère sacré de la
vie humaine ! »3. Oui, vous avez bien lu :  « mettre fin à la fable du caractère
 sacré de la vie humaine ».  Voilà la vraie barbarie, mère de tous les
massacres, de tous les génocides !

quiCe que je
suinte ne supportais
encore pasdes
aujourd'hui chezécrits
ces «etrévolutionnaires
des paroles de », c'était de
certains la haine
leurs
orphelins !

L Henri Lefebvre, communiste enragé lorsque j'étais étudiant à Paris, avoue, mais un peu tard : « que
 Hegel et Staline l'ont dégoûté à jamais des systèmes » (Le temps des méprises,  Stock, 1915). Il
est intéressant de noter que Marx, ayant perdu ses illusions à la fin de sa vie, se rendit à Alger
d'où il écrit à Engels, le 28 avril 1882 : « J'ai supprimé ma barbe de prophète et ma chevelure
 glorieuse » /...
J'ajoute, qu'en bon ethnocentriste, Marx était convaincu de la supériorité du modèle occidental
et  estimait que l'expérience coloniale était nécessaire  « pour sortir des ténèbres le reste du
monde ! ».
Qui dit un jour : « Si le soleil est bourgeois, nous arrêterons le soleil ! ».
Le général Dimitri Volkogorov, président de la commission parlementaire, chargée en 1991 de
l'ouverture des archives soviétiques, déclara :  « Lénine, demi-dieu vénéré pendant 70 ans,
apparaît tel qu 'il est : non pas le guide magnanime de la légende, mais un tyran cynique, prêt
à tout pour prendre et garder le pouvoir ».

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Cela étant, je n'ai jamais cessé d'estimer le vaillant et valeureux peuple


russe, d'admirer son histoire et ses combats pour la liberté. De même, j'ai
toujours respecté les luttes des ouvriers français, communistes, socialistes ou
troskystes, et apprécié, à leur juste valeur, les sacrifices par eux consentis
 pour libérer leur patrie du joug nazi, même si leur combat n'a commencé
qu'après l'invasion
leur propre patrie...de l'URSS par les hitlériens et non dès l'occupation de
Je pensais aussi à Sartre qui qualifia le marxisme «  d'horizon
indépassable de notre temps » et qui, sous prétexte de « ne pas désespérer
 Billancourt » (c'est-à-dire les ouvriers des usines Renault établies dans cette
 banlieue) se trompa énormément dans certaines de ses analyses politiques et
défendit, contre toute évidence, les excès d'un système qu'il dédouana
 parfois imprudemment.
Je l'entendis
Quartier Latin parune seule
David fois, en
Rousset, 1948,
ancien lors d'un
résistant, meeting
ancien déportéorganisé au
qui tentait,
 par la création du Rassemblement démocratique républicain, d'atténuer
l'emprise du Parti communiste sur la gauche française.
Je ne fus pas conquis par Sartre1 que je trouvais piètre orateur. Malgré mes
désaccords avec ses thèses, je préférais quand même le lire que l'écouter 2.
Bien plus tard, la lecture de Soljénitsyne et des dissidents de l'Est, des
« nouveaux philosophes » et de quelques « repentis » du marxisme allait me
conforter dans des analyses que j'avais faites, vingt ans avant la « grande
révision ».
Déjà encore élève au collège Sadiki, j'étais en profond désaccord avec les
analyses que faisait le Parti communiste tunisien dirigé par Maurice Nizard,
dans son journal :  L'avenir de la Tunisie.  Les dirigeants de ce parti
considéraient que le combat nationaliste mené par le Néo-Destour n'était que
l'expression d'un chauvinisme quelque peu obscurantiste !
Je me souviens d'avoir participé, en 1952, à Tunis à une réunion organisée
entre professeurs d'obédience marxiste conduits par Claude Roy, au nom du
Parti communiste français et des professeurs néo-destouriens dont j'étais, au
local de l'USTT, Centrale syndicale tunisienne d'obédience communiste,
situé rue des Tanneurs.
La discussion qui dura plusieurs heures se conclut par un constat de
désaccord. Paul Sebag qui enseigna, pendant des années, la sociologie à la
Faculté de Lettres de Tunis, clôtura la réunion en affirmant que : « Puisque
Staline l'avait dit, c'est comme cela ! ».  C'était en somme  « le magister

1. Je pourrai évoquer aussi l'aveuglement « cubanophile » de Sartre et évoquer son ouvrage intitulé
Ouragan sur le sucre, un reportage qui fit le tour du monde, bien qu'il ne fut qu'un himalaya
d'inepties à la gloire de Fidel Castro. Aux étudiants qui, à Paris, l'interrogeaient sur le sens de
leur vie, il répondait, péremptoire : « Soyez cubains ! ».
2.  Je n'étais pas, non plus, attiré par la « morale » du couple Sartre-Simone de Beauvoir que je
résumerais par les trois règles suivantes : fidélité des esprits, liberté des corps, transparence des
relations !

100
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dixit  ». Nous en étions revenus à la scolastique médiévale de Aristoteles dixit.


Staline mourut quelques semaines plus tard et ce sera le point de vue
 patriotique qui finira par triompher.
J'avoue que, dans la deuxième grande mode intellectuelle qui battait alors
le pavé de Saint-Germain, l'existentialisme, une donnée me rebutait : l'affir-
mation
gratuits,que l'existence
comme l'était était absurde
le meurtre et qu'en
d'un Arabeconséquence nosdeactes
par l'antihéros étaient
 L'Étranger
d'Albert Camus que j'appréciais par ailleurs - je trouvais admirables ses
 Noces à Tipasa et ses adaptations théâtrales de Dostoïevski. Cependant, ma
situation existentielle de jeune intellectuel militant pour la libération de son
 pays me séparait radicalement de l'existentialisme, ce nouveau « spleen » que
les disciples de Kierkegaard entendaient populariser sur les rives de la Seine.
Mon immersion vivifiante dans la vie intellectuelle parisienne de cette
 période ne medans
l'esprit sain faisait
un pas oublier
corps sain,mon goût pour
demeurait le sport.
pour La devisepertinente,
moi toujours latine, de
même sous le ciel gris de Paris2.
Ces activités, intellectuelles et sportives, ne m'empêchaient pas d'être un
militant actif et assidu aux réunions de l'Association des étudiants musulmans
nord-africains (AEMNA) dans son local situé au 115 boulevard Saint-Michel,
où  se retrouvaient des camarades algériens, marocains et tunisiens pour
coordonner la lutte émancipatrice dans leur pays. Nous y œuvrions, sans
relâche,
C'est àaudévelopper l'idée maghrébine
sein de l'AEMNA et à luiquelques
que j'ai côtoyé donner forme et consistance.
camarades marocains
3  4
tels Mohamed Boucetta , Abderrahim Bouabid , Abdellatif Benjelloun et
Moulay Ahmed Alaoui, ou algériens tels Mohamed Yazid  5 et Mostapha
Lacheref   6  qui allaient jouer un rôle significatif dans la lutte pour
l'indépendance de leurs pays. La plupart devinrent ministres voire Premiers
ministres.

1 Je préférais Camus à Sartre parce qu'il dénonça le dogmatisme et condamna le totalitarisme


soviétique. J'ai cependant regretté son attitude vis-à-vis de la Révolution Algérienne. En effet, lors
de la réception du Prix Nobel en 1957, il déclara : « J'aime ma mère et j'aime la justice. Mais j'aime
ma mère plus que la justice ». Jules Roy, natif lui aussi d'Algérie et colonel de l'Armée de l'Air,
disait : « aimer autant la justice que sa mère » ; il préféra démissionner pour protester contre certains
agissements de l'armée, lors de la guerre d'Algérie.
2. Cf. le chapitre intitulé Au service de la jeunesse et des sports, « Les séductions d'Olympie », IVe
 partie.
3l Successeur d'Allal El Fassi à la tête de l'Istiqlal (parti de l'Indépendance) en 1974. Il fut ministre
- des Affaires étrangères d'Hassan II.
4 Nationaliste marocain de la première heure, il fonda l'UNFP (Union nationale des forces
 populaires), parti d'opposition à la monarchie d'Hassan II.
5. Après des études à Langues O et à la Faculté de droit de Paris, Mohamed Yazid (1923-2003) sera
- k représentant du FLN à l'ONU, membre du CNRA, le parlement du FLN, et ministre de
l'Information du GPRA.
6. Après des études à Paris, Mostapha Lacheraf enseigne à Louis Le Grand, le fameux lycée parisien.
Il était à bord de l'avion marocain qui transportait cinq dirigeants du FLN de Rabat à Tunis et allait
étre arraisonné par les forces militaires françaises en octobre 1956. Rédacteur de la Charte nationale
algérienne, il fut ministre de l'Éducation en 1977 et ambassadeur à l'Unesco.
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 Nous écoutions souvent des conférences données par des personnalités


maghrébines de passage ; Messali Hadj Ferhat Abbas , Bourguiba, Farhat 2

Hached   etc. Nous avions joué en 1948 à Maubert-Mutualité une pièce


3

théâtrale, Jugurtha, écrite par le Tunisien Mustapha Laarif où j'ai campé un


rôle de chef berbère. Béchir Hamza, Taïeb Sahbani et des Algériens y ont
tenu des rôles plus ou moins importants. Le regretté Abdelaziz Agrebi avait
fait la mise en scène et dirigé les répétitions.
Je militais également au sein de la Fédération des étudiants destouriens de
France, dont les congrès annuels étaient présidés par Jellouli Farès. J'ai été
élu, deux fois, viceprésident, tandis que Mohamed Masmoudi en était le
 président, Taïeb Mehiri le secrétaire général, et Abdelmagid Razgallah, le
trésorier général.
Je vendais régulièrement les deux journaux du Parti :  Al Hurria  (La
Liberté) en arabe qui était dirigé par Ali Belhaouane et Mission en français,
dont le rédacteur en chef était Hédi Nouira.
Jellouli Farès avait établi son quartier général au café  La Mascotte  qui
faisait face au jardin du Luxembourg. Il nous y réunissait souvent autour de
lui. Parfois des amis français libéraux, comme Jean Rous ou Claude Bourdet,
se joignaient à nous.
En février 1950, une crise secoua les étudiants destouriens de France. Le
 bureau politique avait décidé d'exclure des rangs du Parti le grand militant
Slimane Ben Slimane pour ses activités au sein du Mouvement pour la paix,
sous obédience
France signèrent communiste. Certains camarades
une pétition demandant étudiants
l'annulation destouriens
de la sanction. de
Malgré
la grande estime que je portais à la personne de Slimane Ben Slimane, je ne
fus pas du nombre des signataires de cette pétition et me rangeai à l'avis
majoritaire défendu par le militant Taïeb Mehiri, à savoir renvoyer cette
question devant le prochain congrès du Parti. J'étais, déjà, « discipliné ».
C'est à Paris que j'ai retrouvé, au sein de la Fédération des étudiants
destouriens de France, la jeune fille qui avait passé, en même temps que moi,
les épreuves du
alphabétique baccalauréat,
- elle en des
faisait partie juincandidats
1946 à Tunis.
dont leLes
nomhasards de l'ordre
commençait par
la lettre M. (elle s'appelait Fathia Mokhtar) - nous avaient regroupés, tous les
deux, dans la même salle d'examen, au lycée Carnot.

1. L'une des premières figures du nationalisme algérien, Messali Hadj (1898-1974) fonda l'Étoile
nord-africaine (1925), le PPA (Parti populaire algérien) puis le MTLD (Mouvement pour le
triomphe des libertés démocratiques) en 1946. Exclu du FLN en 1954, il lance alors le MNA
(Mouvement
2. Né en 1899, cenational algérien)
pharmacien : c'est
de Sétif futlel'un
début
desd'une lutte fratricide
fondateurs et sanglante.
de l'AEMNA, avant de créer l'UDMA
(Union démocratique du Manifeste algérien) en 1946 et de rejoindre le FLN en 1956. Président du
GRPA de 1958 à 1961, il est le premier président de l'Assemblée constituante en 1962. Opposé au
radicalisme de Ben Bella, il en démissionnera en 1963. Exclu du FLN, il sera incarcéré juqu'en
1965.
3. Fondateur et secrétaire général de l'UGTT. Abattu par   la Main Rouge  (organisation terroriste
d'Européens « ultras ») le 5 décembre 1952.

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Elle était alors strictement voilée. Son attitude digne remplissait ses
camarades tunisiens de curiosité et de fierté, d'autant qu'elle obtenait de
meilleures notes qu'eux.
Et je ne sais si mon attachement ne date pas, quoique confusément, de
cette période. En tous les cas, une série de hasards (mais n'était-ce pas plutôt
le destin ?) fit elle
mathématiques, que avait
nos itinéraires se croisèrent.
dû se résoudre Quoique
à poursuivre très en
ses études douée en
section
littéraire, au lycée de jeunes filles de la rue de Russie parce que ses parents
ne l'avaient pas autorisée à s'inscrire dans une classe mixte de math. élem.
au lycée Carnot. Nous fumes reçus au baccalauréat ensemble et j'appris, plus
tard, que nous voyageâmes ensemble, mais séparés, sur le  Chanzy  et que
mademoiselle Mokhtar, accompagnée de son père, de son frère Jamal et de
son oncle Hassan Belkhodja, arriva le même jour que moi à Paris pour
s'inscrire aux mêmes
Au cours de l'uneétudes de philosophie.
des réunions présidées par Jellouli Farès au 115
 boulevard Saint-Michel, celui-ci affirma que la Tunisie n'avait besoin que de
femmes capables de tenir leur foyer. Plusieurs étudiants approuvèrent en
éclatant d'un rire moqueur. Fathia Mokhtar demanda la parole pour dire qu'il
fallait d'abord instruire les femmes et les faire accéder à d'autres emplois que
celui de femme de ménage chez les Européens. Farès lui répondit :« Ce n 'est
 pas vous qui êtes visée ».
Voici comment
naissance j'ai décrit dans
de mon attachement à ellemon
: livre «  La Parole de l'Action  » la
« Son amour de la patrie... lui fit, sans tarder, adhérer au Parti. Elle
assistait aux réunions plénières organisées par le bureau de la cellule
destourienne au 115 Boulevard Saint Michel. Et c'est ainsi que j'avais de
multiples occasions de la revoir.
Elle s'habillait avec une remarquable simplicité et une élégance sûre. Sans
couleurs criardes ni tape à l'œil, elle exerçait sans le vouloir, une attirance
 particulière.
de cigarettes,Cette netteté aucune
ni d'alcool, physique, les refus
attirance que je
du côté despartageais avec
sentiments elle (pas
aveugles et
des dérèglements d'une vie en soubresants !, enfin la beauté, physique et
surtout morale, qui la distinguait, tout explique notre entente progressive que
nos convictions communes allaient renforcer. Avec l'estime réciproque, très
tôt établie, je sentais se développer en moi une inclination qui me portait vers
elle sans brusquerie, mûrissait dans la sérénité et me confirmait la vertu d'une
 pudeur sans pudibonderie...»
Un jour d'avril
Bourguiba, 1950,
à l'hôtel je l'ai
 Lutétia  où présentée officiellement
il se trouvait commepolitiques
pour des contacts ma fiancée
. à 1

1. C'est dans cet hôtel qu'il devait donner sa célèbre conférence de presse où il proposa sept réformes
 pour « débloquer » la situation en Tunisie et où il déclara notamment : « Nous reconnaissons que
la France a fait beaucoup en Tunisie, mais elle l'a fait surtout sur le plan matériel, dans un pays
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« Il faut sans tarder établir votre contrat de mariage  », nous encouragea-
t-il. Je demandai sa main à son père qui me l'accorda. Nous nous mariâmes
le 2 septembre 1950 à Tunis.
 Nous avons eu quatre garçons et deux filles, que nous réussîmes à élever
du mieux
dans possible, malgré
nos respectives les charges
carrières écrasantespolitiques
professionnelles, que nous eûmes à assumer,
et ministérielles.
Militante convaincue, Fathia a fait partie de la délégation tunisienne au
Congrès mondial de la Paix qui réunit à la salle Pleyel à Paris, du 20 au 24
avril 1949, des militants accourus du monde entier. La colombe de Picasso
obtenait alors un triomphe. Cette délégation comprenait des néodestouriens,
Taïeb Mhiri, Azouz Rebaï, Mohamed Masmoudi, Nouri Boudali, Taïeb
Sahbani et des représentants du Parti communiste, Hassen Sadaoui,
Mohamed Jerad, Roberte Béjaoui... Quoique ne faisant pas partie de la
délégation officielle, j'y ai participé comme observateur et n'ai pas manqué
de remarquer l'entente parfaite entre Fathia Mokhtar et madame Khira
Mustaphaï représentante des Nationalistes algériens, concernant les motions
et les interventions.
Salah Ben Youssef, secrétaire général du Néo-Destour, adressa à Fathia
un télégramme de félicitations en y mentionnant qu'elle avait fait honneur à
la jeune Tunisienne musulmane. Bourguiba s'était alors exilé au Caire,
surestimant encore l'efficacité de la Ligue arabe.
Au lendemain de l'indépendance, elle a été nommée directrice de l'École
normale d'institutrices (de 1957 à 1974), après y avoir enseigné la
 philosophie et la pédagogie de 1950 à 1957. Elle a été élue députée de 1974
à 1986. Avec quelques militantes, elle a fondé, au lendemain de
l'indépendance, l'Union nationale des femmes tunisiennes, l'UNFT, qu'elle
 présida de 1973 à 1986. Enfin, elle a été nommée par le président de la
République, d'abord membre du Bureau politique en 1979, ensuite ministre
de la Famille et de la Promotion de la femme, le 1  novembre 1983. e r 

Lorsque le destin se montra cruel à mon égard et que les vilenies des
médiocres me poussèrent à l'exil, je pus vérifier encore la force de son
caractère, l'étendue de son dévouement et la solidité de son attachement.
Aucune épreuve de celles qui lui furent infligées, ne parvint à mollir sa
volonté, ni à lui arracher le moindre soupir de découragement. Jusqu'au bout
de l'épreuve, elle se tint à mes côtés, donnant sens et consistance à cette belle
et profonde affirmation : « S'aimer ce n 'estpas se regarder l'un l'autre, mais
regarder ensemble dans la même direction ».

qu 'elle a traité, en res nullius, qu 'elle s'est appropriée aux dépens de ses véritables propriétaires,
lesquels n 'entendent point se laisser déposséder de leur patrie.
« Tout ce que la France a fait en Tunisie risque d'être méconnu parce que pour des hommes fiers,
aucun bien matériel ne peut compenser la perte de la liberté. Est-ce à des Français qui, sous
l'occupation allemande, ont proclamé qu 'il valait mieux "être le cadavre d'un homme libre qu 'un
esclave vivant" qu'il faut dire combien la servitude est insupportable ! C'est pourquoi nous
adjurons le peuple français de faire que la France nous restitue notre Patrie !... ».
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CHAPITRE III

Un engagement multiforme

On demande à ceux qui gouvernent les hommes autre chose


et mieux encore que l'intelligence : la sensibilité qui les rend humains
et la conscience d'un grand idéal qui les fait supérieurs.
Talleyrand

Avec ma licence en poche , je suis rentré en Tunisie et ai été affecté au


1

collège Sadiki
littérature pour J'eus
arabes. y enseigner
beau non pas la chaque
rappeler, philosophie, maispar
année, la langue
lettre, etaux
la
responsables de l'instruction publique que ma spécialisation était la
 philosophie, rien n'y fit. C'est tout juste si on me consentit de compléter
l'enseignement philosophique prodigué par mes collègues français par
quelques cours de philosophie arabo-musulmane que je réussis à donner au
collège Sadiki, à la fondation Khaldounia et à l'université Zitouna. Je dus
m'astreindre à un travail préparatoire important pour compenser le peu
d'intérêt accordé
où l'on passait deàlacephilosophie
pan de l'histoire de antique
grecque la penséeà celle
universelle, à laÂge
du Moyen Sorbonne
latin,
sans accorder un regard à la pensée arabo-islamique qui fut, pourtant, le
maillon de la chaîne entre ces deux époques de l'histoire de la philosophie.
J'aimais enseigner parce que je trouvais que la pédagogie s'apparentait à
l'acte de mise au monde, non pas d'un corps vivant, mais d'une conscience
qui émergerait de la brume pour, lentement, ouvrir les paupières de.l'âme.
Oui, c'est un acte d'enfantement dans toute sa noblesse qui exige de
l'enseignant une ascèse
faire de l'instruction uneetéducation
un grandglobale.
dévouement pour réussir sa mission :

1. J'ai continué mon cursus universitaire, tout en travaillant. J'ai préparé mon diplôme d'études
supérieures en philosophie à Tunis, sous la direction de Patronnier de Gandillac. Mon mémoire était
intitulé « Étude comparative sur une polémique entre Ghazali et Ibn Rochd ». Je l'ai soutenu en
1954.
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C'est ainsi qu'en respectant strictement la neutralité du savoir, je ne


craignais pas de fortifier la confiance de mes élèves dans l'avenir de leur
 patrie, lorsque certains enseignants français s'appliquaient à les éloigner de
leur engagement pour le combat libérateur en prétendant que l'heure était à
l'internationalisme et non aux sirènes « dépassées » du nationalisme.
Je m'appliquais
argumentée, à réfuter
renouvelant, par cette
élèvesthèse, d'une manière
interposés, le genrescientifique
noble de et la
 Disputatio.
Bien sûr, les échos de cette controverse inquiétaient fortement le directeur
du collège Sadiki, qui n'hésita pas, un jour, à enfreindre la coutume et à
m'imposer sa présence, sans s'annoncer, à un de mes cours pour « vérifier »
mon explication de textes du philosophe Farabi. Son espoir de détecter, dans
mon cours, quelques éléments de subversion fut déçu !
J'eus de hiérarchiques.
supérieurs nombreux heurtsÀ laavec ce d'une
suite serviteur zélédes
grève desélèves
intérêtsaudelycée
ses
Khaznadar en avril 1952, le directeur, secondé par le censeur, décida d'en
renvoyer un grand nombre : 290 sur 330 !
Il était 17 heures, la capitale était sous couvre-feu à partir de 20 heures.
J'encadrais tous ces élèves renvoyés, donnais à plusieurs d'entre eux de quoi
 payer le train ou l'autocar pour rentrer chez eux. J'ai fait héberger les autres
chez mes beaux-parents au Bardo et chez plusieurs voisins, contactés par mes
soins.
D'autres incidents ont eu lieu au cours des « conseils de classe », et je
m'opposais à lui à plusieurs reprises, dans l'intérêt des élèves.
A la rentrée d'octobre 1952, le directeur de Sadiki obtint ma mutation
d'office au collège Alaoui. Je craignais une aggravation de ma situation. Ce
fut le contraire. Le directeur de cet établissement, Brameret, bien qu'austère,
avait des principes et respectait ses collègues. Lors de notre premier
entretien, il se contenta de me dire : «  Je sais que vous êtes destourien. Je
compte sur vous pour
votre enseignement ». que votre engagement politique n 'interfère pas dans
Je lui sus gré de cette franchise toute martiale et m'efforçai de ne pas
manquer à l'éthique professionnelle, tout en continuant à poursuivre, hors les
murs du collège, une activité syndicale et politique.
Certes, j'essayais de convaincre des collègues d'adhérer au syndicat ou
d'aider les familles des prisonniers destouriens ou syndicalistes, mais, sur le
 plan politique, je ne trouvais d'assentiment qu'auprès de Mohamed
Soumyah,
afficher sonprofesseur
engagementd'arabe, qui était l'un des rares collègues à oser
néodestourien.
Mon activité politique était débordante. J'essayais de ne manquer aucune
des réunions des cellules de Monastir et de Montfleury où j'habitais.
Le 16 août 1950, le gouvernement de Mohamed Chenik était investi par
le Bey. Un débat passionné eut lieu au sein du Néo-Destour. Fallait-il y
 participer ? Le Conseil national du Parti se réunit nuitamment, dans la cour
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de l'école coranique de la jeune fille musulmane du cheikh Mohamed Salah


Ennaifer du côté de Bab Menara. J'y ai assisté. Pendant une heure,
Bourguiba se surpassa pour convaincre les militants de l'opportunité de la
 participation à ce gouvernement, alors que plusieurs étaient hésitants, voire
hostiles. Salah Ben Youssef, en jebba (tunique) de lin blanc, avait posé son
fez sur la table
l'ambiance et ne decessait
étouffante cette d'agiter son Finalement,
nuit d'août. éventail pourunmieux supporter
consensus s'est
dégagé en faveur de la participation de Salah Ben Youssef, secrétaire général
du Parti, en tant que ministre de la Justice.
Pour ma part, je pensais qu'il fallait tenter cette expérience et non pas se
cantonner dans une opposition stérile. Malheureusement l'expérience échoua
et il a fallu encore quelques années de résistance, de souffrances, de larmes
et de sang, jusqu'à l'arrivée de Mendès France à Tunis et son discours devant
le Bey le 31 juillet 1954 où il offrit l'autonomie interne.
Le 2 septembre 1952, j'ai fait partie de la délégation de la ville de Monastir
(50 membres environ) auprès du Bey pour le soutenir dans son refus d'apposer
son sceau sur les réformes qui lui avaient été soumises par le résident général
de Hautecloque. Suite aux conseils qui lui avaient été prodigués par Farhat
Hached et Sadok Mokaddem, le Bey avait sagement décidé de soumettre le
 projet de réformes à un « Conseil des 40 » (sages) dont l'avocat et grand
 patriote Fethi Zouhir fut désigné secrétaire général. Le Bey nous réserva un
accueil courtois et paternel et écouta avec attention nos interventions.
Je participais également aux réunions de la direction du Parti, rues Bab
Souika et Garmattou. Je collaborais, sous la direction d'Ali Belhaouane, à la
rédaction de l'hebdomadaire Lioua EIHurria (L'Étendard de la liberté).
Sur le plan syndical, je retrouvais mon ancien professeur au collège
Sadiki, Mahmoud Messadi, alors président de la Fédération nationale de
l'enseignement au sein de l'Union générale des travailleurs tunisiens
(UGTT). Il me donnait les dernières informations syndicales utiles à la
rédaction de mes articles.
C'est dans son appartement situé non loin du « Passage » que j'eus
l'honneur de faire la connaissance du grand chef syndicaliste Farhat Hached,
dont le rayonnement personnel et les qualités humaines me séduirent autant
que son prestige de militant et de leader de la lutte syndicale et nationale.
À bord de ma petite voiture, une « Simca-Aronde », je sillonnais la
Tunisie tous les dimanches d'octobre 1954 à mai 1955, faisant le tour de plus
de vingt fédérations du Parti, essaimées du nord au sud du pays pour donner
une conférence intitulée « Droits et devoirs du citoyen » devant des militants
et des citoyens de tous âges et de toutes professions.
Je partageais avec mes compagnons la même ardeur et la même
espérance. Parmi eux, je me souviens de Mohamed Jeddi, Taïeb Sahbani,
Habib Zghonda, Mohamed Gherab, Abdelhamid Fekih, Béchir Bouali,
Tewfik Ben Braham, Hammadi Senoussi...
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De 1950 à 1956, j'ai milité au sein du comité exécutif du Syndicat de


l'enseignement secondaire, dont le secrétaire général était Lamine Chabbi.
 Nos négociations avec Lucien Paye, directeur de l'Instruction publique en
Tunisie, ne portaient pas tant sur l'amélioration des salaires, l'octroi de
 primes ou le réaménagement des plans de carrière mais plutôt sur la
multiplication des classes, l'enseignement de l'arabe et l'intégration dans les
 programmes, de l'étude de l'histoire et de la géographie de la Tunisie . 1

À ces intenses activités politiques et syndicales, j'ajoutais une présence


affirmée sur le plan du journalisme et de l'écriture.
En plus de mes contributions régulières à El Hurria, le journal du Néo-
Destour, je ne dédaignais pas de publier ponctuellement des articles dans
d'autres organes de presse, comme le quotidien Essabah  (Le Matin) ou le
mensuel Al Nadwa  (le Cénacle).
Mon premier livre parut en 1955. Il était consacré à un thème qui allait
constamment guider mon action politique future : La Démocratie ! Ce fut un
acte de foi et un présage. Je fêtais sa parution trois mois après m'être retrouvé
avec des milliers de militants sur les quais du port de La Goulette pour
acclamer le retour triomphal du libérateur du pays, Bourguiba. Je faisais
 partie
émotiondu d'embrasser
comité d'accueil et ce après
Bourguiba fut pour
troismoi un moment
années d'une
« d'absence » !intense
Mes différentes contributions journalistiques n'étanchaient pas ma soif
d'associer réflexion et action. Je résolus de fonder une revue et de l'ouvrir
à toutes les plumes tunisiennes sans exiger autre chose que la qualité et la
sincérité.
Je pensais que c'était un devoir pour l'intellectuel que de participer, à
sa manière et selon ses moyens, à l'effort général que l'indépendance de
notre pays allait exiger de chacun de ses citoyens.
Ce fut l'aventure d 'Al Fikr   qui allait durer trente et un ans.
 Al Fikr , c'est plus « la pensée » que « l'esprit », avec toutes les nuances
que l'analyse philosophique peut apporter à ces deux termes, au
demeurant apparentés ! En créant cette revue, je voulais, tout d'abord,
reprendre le flambeau des revues qui avaient fleuri un temps avant de
cesser de paraître : Al Alam Al Adabi (Le monde littéraire) de Zine Abidine
Senoussi, Al Mabaheth (La recherche), fondée par Mohamed Bachrouch et
animée par Mahmoud Messadi et Abdul Wahab Bakir,   Al Nadwa  (Le
Cénacle) de Mohamed Ennaifer.

1. Nous ironisions sur les collègues opportunistes dont les revendications se limitaient aux
«arabiles » et « anadices », c'est-à-dire les rappels et les indices !
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Je ne voulais pas que les prédictions des colonialistes réduisant la Tunisie 1

à un « grenier à blé » sans horizons culturels fussent réalisées et que la terre


qui a vu naître saint Augustin   et Ibn Khaldoun , saint Cyprien   et l'imam
2 3 4

Sahnoun , Térence  et le poète Abul Kacem Chabbi fut réduite à ne disposer
5 6

que de beaux dépliants touristiques.


J'étais dans
d'exister convaincu
la tête que le colonialisme
de ceux cesserait
qu'il asservissait. dès lors
J'espérais voirqu'il
ma cesserait
revue  Al
 Fikr   contribuer à libérer les « têtes » et en exorciser les poisons
colonialistes...
Pendant les trente et un ans que vécut la revue Al Fikr,  je veillais à la
 ponctualité de sa parution, le premier de chaque mois, sans aucun retard.

dèsBien sûr, j'ai constitué,


les premiers numéros, autour de moi,
l'animation un comité
à mon ami, leéditorial dontBéchir
professeur j'ai confié,
Ben
Slama. Nous avions une ligne éditoriale définie et rassemblions, autour de
nous, des écrivains partageant la même foi dans l'avenir de notre pays.
Mais nous avions tenu, dès le début et jusqu'à la fin, à ouvrir nos colonnes
à tous les talents qui souhaitaient s'y exprimer, quelles que soient leurs
options esthétiques, littéraires ou idéologiques pourvu qu'ils expriment leurs
convictions avec sincérité et talent. Ainsi nous avons publié, sans hésiter, des
textes
connu qui étaient
de cette loin ded'esprit
ouverture notre credo et de par
fut illustré nosnotre
options. L'exemple
décision le plus
de publier en
1969, l'audacieuse nouvelle d'Ezzedine Madani, AlInsane al sifr  (L'Homme
zéro), écrite avec la rythmique du Coran. Certains voulurent détecter dans ce
récit une atteinte à la religion amenant quelques imams à appeler à brûler le
numéro de la revue contenant ce texte « impie ». Le mufti de Tunisie
entreprit même une démarche de protestation auprès du secrétaire d'État à la
Présidence.

1. Al Fikr   a toujours été une revue engagée et a, tout au long de son parcours, défendu les causes
 justes : indépendance de l'Algérie, lutte du peuple palestinien pour la dignité... Ainsi - à titre
d'exemple - elle a publié - durant les huit années que dura la Guerre d'Algérie - 70 études, 27
nouvelles, 60 poèmes, 6 pièces de théâtre, témoignages... dus à la plume de 36 Tunisiens, 25
Algériens, 11 poètes arabes et 5 écrivains français. J'y ai contribué moi-même par la rédaction de
13 éditoriaux.
2 Pére de l'Eglise latine theoligien Saint Augustin(354-430) fut éveque d'Hippone l'actuelle
Annaba en Algérie, à partir de 396. Il est l'auteur de très nombreux ouvrages dont Les Confessions
et La Cité de Dieu.
3. Historien et sociologue arabe (1332-1406), Ibn Khaldoun est l'auteur d'une monumentale
Chronique universelle,  précédée des  Prolégomènes,  dans lesquels il énonce sa philosophie de
l'Histoire.
4. Père de l'Église, saint Cyprien fut évêque de Carthage, une ville qu'il contribua à faire rayonner. Il
mourut en martyr en 258, persécuté par l'empereur romain Valérien.
5. Cadi malekite de Kairouam
6. Térence (190-159 av. J.-C.), auteur latin, a écrit six comédies, très appréciées notamment par
Molière.
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Ma résolution à publier et à défendre des textes qui étaient loin de mes


 propres choix, pourvu qu'ils soient de qualité et qu'ils expriment des
 positions sincères, ne faiblit pas . 1

C'était le moins que l'on pouvait demander à un écrivain qui avait


inauguré son œuvre par un ouvrage sur la démocratie et qui allait consacrer
une part non
 pratique dansnégligeable
le terreau dedelason
vieaction politique
quotidienne au réformiste à implanter
risque - d'ailleurs avérécette
par
la suite - d'y perdre tous ses acquis, à commencer par la revue Al Fikr  qui ne
survécut pas à mon exil hors de Tunisie.

Le 17 avril 1956, Lamine Chabbi, frère du grand poète national Abul


Kacem Chabbi, fut nommé ministre de l'Éducation nationale dans le premier
gouvernement
régime beylical,deparlaleTunisie indépendante
président mais qui
du Conseil, Habib était encore sous le
Bourguiba.
Je l'avais connu alors qu'il était secrétaire général du syndicat de
l'enseignement secondaire. J'avais apprécié sa disponibilité à l'écoute et sa
réelle sensibilité aux besoins de ses collègues. Agrégé de lettres, il avait
l'humour caustique. Toujours égal à lui-même, je ne me souviens pas de
l'avoir vu en colère. Sous une allure débonnaire, il cachait un caractère bien
trempé. Un jour de 1957, il rejoignit son bureau après une entrevue agitée
avec le président
instituteur, frère duBourguiba. Ce dernierMasmoudi,
ministre Mohamed lui demanda de nommer
directeur un
de l'école
 primaire à Kelibia. Lamine Chabbi lui répondit que les directions des écoles
 primaires étaient attribuées sur concours où intervenaient plusieurs
 paramètres : note d'inspection, note administrative, ancienneté, situation de
famille... et que ces nominations étaient décidées par une commission
 paritaire. Mais Bourguiba insista. Chabbi maintint sa position et voyant le
Président tenir à cette nomination, lui dit :  « Vous pouvez, Monsieur le
 Président, le nommerd'école,
mais pas directeur déléguécar(sous-préfet),
il ne faut gouverneur,
pas mêler laministre même...
politique à la
 pédagogie ».
De colère, le Président frappa si fort sur son bureau qu'il se blessa la main
 par le verre qui le recouvrait et qui s'était cassé. Quelques jours après, le frère
du ministre Masmoudi fut nommé délégué de gouvernorat à Kelibia même
et termina sa carrière comme cadre aux affaires étrangères.
Une grande amitié était née entre nous. Je ne fus guère étonné lorsqu'il me
 proposa de devenir
d'envisager sonmon
de quitter chefmétier
de cabinet. À la vérité,
d'enseignant il m'était
et d'avoir difficileà
à renoncer
l'aventure de la revue Al Fikr. Je dois dire que j'ai hésité avant d'accepter

1. J'ai également encouragé, dès 1959, Béchir Kraïef, alors quasiment inconnu, et j'ai publié ses
œuvres. Il est considéré aujourd'hui, ajuste titre, comme l'un des plus grands romanciers tunisiens.
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cette proposition. Chabbi insista et consentit à me laisser cumuler mes


fonctions de chef de cabinet avec la direction de la revue et quelques heures
d'enseignement de la philosophie musulmane à l'université Zitouna,
répondant au souhait de son recteur, le cheikh Tahar Ben Achour.

À propos de la revue Al Fikr, je voudrais évoquer quelques anecdotes qui


ont jalonné le cours de sa longue existence.
Comme toutes les publications d'un certain niveau désirant sauvegarder
leur indépendance, la revue  Al Fikr   devait résoudre certaines difficultés
financières. L'abonnement annuel avait été fixé à la modique somme d'un
dinar. Je préparais, moi-même, à la main, les factures.
Dès ma nomination comme chef de cabinet auprès de Lamine Chabbi,

mon ancienalors
dirigeait professeur
l'Écolede normale
philosophie musulmane, Mahjoub
d'instituteurs, Ben Miled
me sollicita pour qui
un
abonnement de soutien pour son établissement d'une valeur de trois dinars.
À la rentrée d'octobre 1958, alors que j'avais quitté le ministère et repris
mon enseignement au lycée Alaoui, Ben Miled me renvoya la facture avec
ce commentaire qu'il croyait humoristique écrit en marge, de sa propre main :
« Il est normal que l'École normale souscrive un abonnement normal ! ». J'ai
dû réécrire la facture sans lui en vouloir !
Le ministère de l'Éducation nationale avait souscrit, pour sa part, cinq
abonnements.
En 1957, le Néo-Destour lança une revue pour les jeunes :   Al Chabab
(Jeunesse). Lamine Chabbi reçut son directeur, Mahmoud Mamouri qui
devait faire, par la suite, une brillante carrière dans la diplomatie et, en signe
d'encouragement, décida de souscrire 100 abonnements. J'assistais, bien sûr,
à l'entrevue. Lorsque nous fumes seuls, je fis remarquer à mon ministre
qu'Ai Fikr  méritait, au moins, le même traitement que cette nouvelle revue.
Il exprima
concrétiser. Le son accord
dossier et autorisa àl'opération.
« abonnement la revue AlCelle-ci fut délicate
Fikr   » passa entre lesà
mains du contrôleur des dépenses, Abderrazzak Rasaa pour visa. Ce dernier
- par scrupule - n'osa ni viser ni refuser. Il soumit tout le dossier au
secrétaire d'État à la Présidence pour « décision ! ». J'ai lu moi-même, par la
suite, la décision de Béhi Ladgham : « viser s.v.p. » !
 Al Fikr  dut faire face, également, à l'animosité injustifiée de certains. Jean
Duvignaud, un coopérant « de luxe » qui avait longtemps enseigné la
sociologie
 Jets à la Faculté des aLettres
et   sidi-bousaïdienne, de Tunis,
cru devoir et qui
attaquer   Alfaisait
Fikr   partie
dans und'une certaine
article du
 Monde consacré à la Tunisie, paru le 31 mai 1966.
Jean Duvignaud, qui ne pratiquait pas la langue arabe et ne pouvait donc
 pas lire Al Fikr, qualifiait cette revue « d'éphémère » et regrettait qu' elle n' ait
 pas réussi à rassembler tous les talents !
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Jugement pour le moins doublement faux : Al Fikr  fut et demeure, malgré


son interruption forcée du fait de mon exil, la moins « éphémère » de toutes
les revues de la Tunisie avant et après l'indépendance ! En outre, son
éclectisme libéral était reconnu même par ses adversaires idéologiques qui,
eux, lisent l'arabe !
Je résolus
1966, d'userqualité
en ma seule de monde droit de réponse
directeur et adressai,
de la revue, en point
la mise au date du 8 juin
suivante
au directeur du journal Le Monde, Hubert Beuve-Méry : « Dans l'article que
 M. J. Duvignaud a publié dans le numéro spécial du Monde consacré à la
Tunisie, sous le titre "La vie intellectuelle et artistique ", l'auteur, parlant des
 publications culturelles a affirmé : "Brillantes mais irrégulières ou
éphémères, des revues comme Al Fikr...  n'ont pas réussi à rassembler des
talents... "

qu «'il Tout
a cruendevoir
laissant
faireà au
l'auteur la nos
sujet de responsabilité des je
collaborateurs, jugements
voudrais,dedans
valeur
un
 souci d'information exacte, préciser que depuis la fondation de la revue
culturelle de langue arabe  Al Fikr   (La Pensée) en octobre 1955, cette
 publication a paru régulièrement, sans aucun retard. En octobre dernier,
elle a fêté son dixième anniversaire en présence d'un grand nombre
d'hommes de lettres tunisiens et étrangers. Son comité de rédaction forme
une équipe homogène et semble avoir ce "souffle " qui a tant manqué aux
écrivains tunisiens
Je reçus avantsignée
une lettre l'indépendance ». où ce dernier m'exprimait ses
Beuve-Méry
regrets de ne pouvoir publier mon « droit de réponse ». Je ne sus jamais
 pourquoi !
Pour terminer cette brève évocation de la vie   à'Al Fikr,  je voudrais
attester, pour l'Histoire, que jamais Bourguiba n'est intervenu pour en
influencer la ligne éditoriale.
Durant les trente et une années d'existence de la revue, il ne me fit que
deuxUnremarques
jour, il meconcernant
confia qu'illatrouvait
revue qu'il
que,lisait
pour assez régulièrement.
le rayonnement de la Tunisie
dans le monde arabe, Al Fikr  faisait autant sinon plus qu'une ambassade.
Un autre jour, en 1967, il commenta élogieusement un numéro spécial sur
l'Islam et les musulmans où j'avais réussi à faire s'exprimer des intellectuels
tunisiens d'horizons aussi différents que Béchir Ben Slama, Chemli, Jaïet,
Guermadi, Laroussi Metoui et Fitouri. Il avait été particulièrement frappé par
l'audace de l'article de Jaïet sur la Révélation.  « Quand je pense que Tàhar
 Haddad avaitalors
musulmane, été qu
persécuté
'il n 'est pour sonaussi
pas allé livreloin
surquelaJaïet
femme et illaévoquait
! » Et religion
ses souvenirs sur ce grand réformateur : « Je le vois encore, emmitouflé dans
 son burnous, tout seul, assis au café   La Casbah. Personne n 'allait lui dire
bonjour ! ».
Bourguiba se félicitait de l'évolution réalisée dans la conquête de la liberté
de pensée et d'expression, trente ans après la disparition de Tahar Haddad.
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Pendant les deux années où je devais demeurer aux côtés de Lamine


Chabbi, nous accomplîmes un grand travail dans le secteur de l'éducation,
marqué par la multiplication du nombre d'écoles rurales grâce à la
mobilisation populaire. Je recevais, toutes les semaines, des délégations des
différents gouvernorats qui venaient réclamer des enseignants pour les
classes disponibles
 populaire. dans avoir,
Je me rappelle les nouvelles écolesà labâties
un jour, reçu grâcedélégation
tête d'une à l'initiative
de
Gabès un caïd, Hédi Mabrouk.
Malgré certaines résistances au sein du ministère sur lesquelles je
reviendrai dans le chapitre consacré à l'éducation, nous avons pu continuer
la politique d'arabisation nuancée et progressive, lancée paradoxalement par
Lucien Paye lui-même. Nous n'avons pas hésité à « tunisifier » les cadres du
ministère. Nous avons remplacé les chefs de service pédagogiques et
administratifscompétence,
 pédagogie, par des Tunisiens remplissant
patriotisme. les conditions
Ainsi Mohamed Bakir, requises
Mahmoud:
Messadi et Ali Zouaoui furent nommés respectivement chef de service de
l'enseignement primaire, secondaire et technique. A. Babbou remplaça M.
Luzi à la tête du service du Budget et de la Comptabilité. M. Boughnim qui
devait poursuivre sa carrière à la Banque centrale, à la tête du service du
 personnel pour remplacer M. Sac et A. Sebaï à la tête du bâtiment en
remplacement de M. Cary. Nous avons nommé aussi Salah Mahdi chef du
service des Beaux-Arts, un fin lettré Hassan Hosni Abdelwahad à la tête de
l'Institut d'Archéologie et l'historien Othman Kaak, conservateur de la
Bibliothèque nationale. Nous avons créé aussi un service de traduction et
d'édition, en juillet 1956, confié à Tahar Khémiri. Très peu de Tunisiens
occupaient des emplois de catégorie moyenne ou supérieure, même les deux
standardistes du ministère s'appelaient Mme Pousse et Mme Caruana !
Les huissiers étaient cependant des « indigènes ». Leur chef ou Bach
Chaouch s'appelait Belkhodja. Il portait fièrement un séroual bouffant et une
chéchia rouge. Un jour, Lucien Paye sonna et l'huissier en chef entra et
s'adressant
dispensa deàrectifier 
son directeur
. : «  Vous êtes sonné, Monsieur ? ».   Paye se
1

 Nous avons créé une École normale supérieure, dont la direction fut
confiée au professeur Ahmed Abdesselam, une École supérieure de Droit
dont nous avons confié la direction à l'éminent magistrat Mohamed Malki et
trois écoles normales primaires "à Sfàx, Sousse et Monastïr. Cette dernière
école devait être érigée dans la caserne de Monastir, bâtie sur une oliveraie
ayant appartenu à Mekki. Pour qu'elle fut prête avant la rentrée d'octobre
1956, il avaitGhédira,
Abdesselam fallu fairefitrapidement
un marché des travaux
de gré à gréd'aménagement.
avec un tâcheronLelocal
délégué,
qui
devait s'imposer par la suite comme un grand entrepreneur : Sadok Debbabi.
Vu l'urgence et la proximité de la rentrée scolaire, il n'a pas été fait d'appel

1. Paye rappela cette anecdote aux membres des bureaux du syndicat de l'enseignement secondaire
dont j'étais membre... probablement pour adoucir l'ambiance des négociations...
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d'offres. Bourguiba me téléphona, lui-même, de Monastir. Je lui objectai que


la réglementation en vigueur n'avait pas été respectée : « Pas de problème,
me dit-il, je vais demander sur-le-champ à M. Hammadi Senoussi, conseiller
 juridique du gouvernement, d'adapter les textes ! Mais en attendant,  ajouta-
t-il, veuillez régulariser ! ».
En juin parisiens
 professeurs 1957, Mahmoud Messadi proposa
comme membres des jurysà pour
Lamine Chabbi des
les examens de
 passage des normaliens de première en deuxième année. Pour la section
d'arabe, il avança le nom de Régis Blachère. Je conseillai à mon ministre de
faire exception, en invitant le professeur d'université égyptien et grand
écrivain, Taha Hussein. L'ancien doyen de la faculté des lettres du Caire
répondit à notre invitation et arriva à Tunis le 29 juin 1957. J'eus l'honneur
de lui organiser son séjour et de l'accompagner dans ses activités officielles.
Le 18 les
Parmi juillet, il proclama
étudiants les résultats
qui réussirent et cedefut
l'examen une très
passage, bonne Béchir
je citerai promotion.
Ben
Slama, Mohamed Sayah, Amor Belkheria, Larbi Abderrazak...
Taha Hussein accepta ma suggestion de donner une conférence et j'eus
l'honneur de le présenter moi-même au cinéma Le Palmarium  devant une
salle bondée, où l'on remarquait la présence du président du Conseil, Habib
Bourguiba, de tout le gouvernement et des ambassadeurs des pays arabes
accrédités à Tunis.
Taha Hussein poussa la modestie jusqu'à assister au local de
l'Association des anciens élèves du collège Sadiki que je présidais alors, à la
cérémonie de remise des Prix aux lauréats des établissements secondaires de
Tunis. Ce fut une fête de l'esprit et un grand bonheur pour un grand nombre
de jeunes élèves d'approcher ce géant de la littérature arabe contemporaine.
À propos de cette visite, je voudrais évoquer un épisode demeuré inconnu.
Le président Bourguiba qui avait beaucoup d'estime pour Taha Hussein, me
confia une enveloppe contenant 500 dinars   pour la lui remettre comme1

indemnité pour la mission accomplie en Tunisie. Le jour de son départ, je lui


rendis visite dans sa suite à l'hôtel Majestic et, en y mettant les formes, je lui
tendis l'enveloppe. « Jamais ! me dit-il. Remerciez le président Bourguiba et
dites-lui que ma modeste contribution à la création de l'université tunisienne
est un devoir et un honneur pour moi. » Seul son secrétaire particulier Férid
Chehata assistait à l'entretien.
Le grand écrivain était un homme d'une grande probité intellectuelle et
morale. Je n'ai pas regretté d'avoir été à l'origine de son invitation.

Dès la formation du premier gouvernement de la Tunisie indépendante, en


1956, le ministère de l'Éducation a été chargé de constituer et de superviser
les jurys pour le choix du texte de l'hymne national et de sa composition.

1. A titre de comparaison, mon traitement de chef de cabinet était de 120 dinars y compris les
allocations familiales.
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Lamine Chabbi présida en personne ces jurys et me fît l'honneur de m'en


nommer membre, avec le cheikh Tahar Ben Achour, Abdul Wahab Bakir,
Hassan Hosni Abdelwahab, Othman Kaak, Manoubi Senoussi, Mustapha
Bouchoucha. Nous avions retenu trois candidats pour chaque concours et les
avions soumis à Bourguiba qui se trouvait à Monastir, pour le choix définitif.
Après avoir lu
Jalel Eddine les poèmes
Naccache pouretson
écouté
texteles
 (Alaenregistrements, il choisit!)le auquel
Khallidi - Immortalisez poète
il apporta quelques retouches et Salah Mahdi pour la composition musicale.

Le 6 juillet 1956, j'ai fait partie de la délégation tunisienne qui a fait


admettre la Tunisie au Bureau international de l'Éducation (BIE), situé à
Genève et dirigé alors par le grand psychologue Piaget. Cette délégation
 présidée
Mohamedpar le ministre
Bakir, Lamine
Abdesalem Chabbi,
Knani, comprenait
Ali Zouaoui Ahmed Noureddine,
et moi-même. C'était mon
 premier voyage en Suisse où j'admirai la beauté des rives du lac Léman et le
civisme des habitants de la patrie de Rousseau. Nous logions à l'hôtel
 Beaurivage, situé à une centaine de mètres du siège du BIE. Tous les jours
nous marchions sur les berges du lac. Ahmed Noureddine nous faisait
 bénéficier de son talent de chanteur que je ne soupçonnais pas, en fredonnant
la chanson de l'Égyptien Karem Mahmoud : «   Sur la rive de l'océan
d'amour, ma barque a jeté l'ancre » qui s'intégrait parfaitement au cadre.
De même, j'ai accompagné le ministre à la conférence générale de
l'Unesco qui s'était tenue à New Delhi en octobre et novembre 1956, à
l'hôtel Ashoka. Nous fûmes bloqués à Rome, car aucun avion n'était autorisé
à décoller à cause de la guerre déclenchée contre l'Égypte, d'abord par Israël
le 29 octobre 1956, et ensuite par le Royaume-Uni et la France, les 5 et 6
novembre 1956, qui occupèrent le canal de Suez à partir de Chypre. Sur
injonction du président américain Eisenhower, suivie par celle du maréchal
Boulganine, président du Conseil de l'URSS, les alliés s'étaient résignés à
évacuer le territoire égyptien entre le 4 et le 22 décembre. Nous avons dû, à
Rome, attendre le premier vol durant cinq jours au cours desquels notre
ambassadeur, Mondher Ben Ammar, fit preuve d'une grande affabilité.
Grâce au concierge de l'hôtel convaincu par un bon pourboire, nous avons
 pu trouver des places dans un avion qui nous emmena de Rome à Istanbul
 puis à Téhéran et à Bombay où nous prîmes un petit avion omnibus qui nous
déposa, enfin ! après quatre escales, à New Delhi.
Lamine Chabbi retourna à Tunis après seulement quatre jours et me
confia la présidence de la délégation. Je devais séjourner un mois jusqu'à la
clôture de la conférence où la Tunisie, comme le Maroc, ont été admis
membres de cette prestigieuse organisation internationale.
C'est à l'hôtel Ashoka  que j'ai côtoyé le Premier ministre Nehru, dont
l'élégance et la tenue m'avaient impressionné et Chou En Laï dont les yeux
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 brillaient d'une vive intelligence, entre autres personnalités participant à la


conférence générale de l'Unesco. J'y ai connu aussi le grand poète syrien
Amor Abu Richa, alors ambassadeur de Syrie à New Delhi, qui nous reçut à
dîner chez lui et nous récita plusieurs de ses poèmes.
Le 7 décembre 1957, j'ai fait partie de la délégation tunisienne au
troisième Congrès des hommes de lettres arabes qui se tint au Caire, à la
Faculté d'agronomie. Elle était présidée par Mahmoud Messadi et
comprenait Hassan Hosi Abdelwahab et Mohamed Hlioui. Laroussi Métoui,
qui était conseiller culturel auprès de notre ambassade en Égypte, se joignit
à nous. Le thème était : «   L'écrivain et la nation arabe ».   La plupart des
délégués firent preuve d'un grand talent oratoire, mais le contenu de leurs
discours était, en général, creux ; les thèmes étant l'engagement pour la
grande cause arabe, la lutte contre le sionisme, l'impérialisme et surtout la
sacro-sainte unité arabe. De la rhétorique ! Mahmoud Messadi fit une
intervention mesurée où il a « osé » évoquer la liberté d'expression de
l'écrivain, la liberté de pensée... Les autres délégués se déchaînèrent contre
lui : Raïf Khouri (Liban) l'accusa de défaitisme et de lâcheté, Saïd El Ariane
(Égypte) osa lui dire :  « Si vous ne croyez pas au nationalisme arabe,
qu 'êtes-vous venu faire au Caire, La Mecque del'arabité ? ». Je n'en croyais
 pas mes oreilles !
J'ai pris la parole et répondu avec force que l'engagement n'était pas
l'encagement, que le créateur littéraire ou artistique n'était pas la pièce d'un
 puzzle. J'ai ajouté que la Tunisie n'avait de leçon d'arabité ou d'arabisme à
recevoir de personne, que tout au long de la <r nuit coloniale », les Tunisiens
avaient lutté pour la sauvegarde de la langue arabe. Lorsque, par exemple, le
docteur Fahmy, académicien égyptien, avait proposé en 1944 de substituer
l'alphabet latin à l'alphabet arabe, ce fut Abed Mzali, qui lui répondit dans
les colonnes de la revue AlMabaheth pour réfuter cette thèse et en démontrer
les dangers d'acculturation et de dilution de la personnalité arabo-
musulmane.
Dans cette hystérie collective, mon intervention a jeté un froid et je pense
que beaucoup de participants se sont calmés. Les échanges furent moins
agressifs . 1

A l'occasion d'une pause, Taha Hussein a tenu à me saluer en me disant,


en français dans le creux de l'oreille : « Et pourtant, ils n 'ont pas été payés
 pour cela ! ».
Le grand romancier Mahmoud Taymour (décédé le 26 août 1973)
m'invita à prendre le thé chez lui. Il se plaignit, lorsque nous fûmes seuls, de
la main mise d'une soldatesque médiocre sur les lettres et les arts en Égypte,
ajoutant : «  Les vrais créateurs se sont tus !  ». Il me donna quelques
nouvelles qu'il me pria de publier dans ma revue  Al Fikr. Ce que je fis avec
 plaisir !

1. J'ai publié dans Al Fikr  le texte de Mahmoud Messadi et ma réponse à ses détracteurs.

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Hassan Hosni Abdelwahab, qu'on surnommait au Caire « Le Pacha », me


fît visiter le musée du Caire où j'ai pu admirer les momies des pharaons et
les trésors archéologiques égyptiens. C'est lui aussi qui me fit connaître Khan
 Khalili  qui ressemble aux souks de notre médina, mais avec plus de
mouvement, de bruit, de pittoresque et de richesse.
J'ai beaucoup aimé l'Égypte, son histoire plusieurs fois millénaire, son
 peuple si fin, si sensible à l'humour, malgré sa résignation au sous-
développement, comme je ne cesse d'admirer ses écrivains, ses poètes, ses
musiciens. Je devais retourner au Caire en 1962 pour participer, en tant que
 président de la Délégation des hommes de lettres tunisiens, au Congrès des
hommes de lettres d'Afrique et d'Asie et nous avons été, à cette occasion,
longuement reçus par Nasser.
Tels furent les faits notables de ma première incursion dans les
responsabilités étatiques qui devait inaugurer une nouvelle étape de ma vie.
Même si je devais, pour un court laps de temps, retrouver mes anciennes
fonctions d'enseignant au lycée Alaoui, une dynamique semblait s'être
établie qui n'allait plus me permettre de m'écarter de l'exercice des
responsabilités publiques aux différents départements ministériels, dont j'ai
eu la charge au cours d'un itinéraire bien rempli dont il me faut, à présent,
tenter d'établir un bilan.

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TROISIEME PARTIE

Tous comptes faits

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Contribution à l'édification
r
d'un Etat moderne

De la même manière que j'avais tenté de concilier mon travail de chef de


cabinet du ministre de l'Education nationale et la direction de ma revue, je
souhaitais pouvoir continuer à concilier mes différents tropismes :
engagement politique et social, attrait pour récriture et l'expression littéraire,
vocation pédagogique et intérêt pour le sport.
Le moment historique que vivait la Tunisie indépendante rendait difficile
et aléatoire cet exercice de conciliation entre pensée et action,
accomplissement personnel et militantisme au service du bien commun,
retrait philosophique individuel et participation disciplinée collective.
Les cadres de ma génération avaient en charge impérieuse la construction
d'un État et d'un pays émergents. Nous ne pouvions pas aisément nous
soustraire à cette « ardente obligation » de nous jeter dans le feu de l'action
collective. Au risque, pour certains, de voir s'y calciner quelques ambitions
 plus personnelles.
Tout en acceptant, en militant discipliné et en patriote engagé, des postes
de responsabilité dans divers secteurs de la vie nationale, j'ai eu la chance de
constater que, dans l'ensemble, ma carrière politique à la tête de divers
départements ministériels correspondait en général à mes différents centres
d'intérêt.
À part le ministère de la Culture dont je n'ai jamais eu la charge directe,
mes autres fonctions ministérielles   se sont harmonisées avec l'un ou l'autre
1

de mes tropismes ou m'ont révélé, parfois, des centres d'intérêt moins


évidents à première vue mais tout aussi pertinents, comme ce fut le cas
lorsque j'occupais les fonctions de ministre de la Santé publique ou de
ministre de la Défense nationale.

1. Ministre de la Défense nationale (1968-1969) ; ministre de l'Éducation nationale à trois reprises, en


1970,1972 et 1976 ; ministre de la Santé de 1973 à 1976.

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J'ai retracé, dans le détail, ce parcours de responsable de divers


départements dans un précédent ouvrage . Aussi, dans le cadre de ces
1

Mémoires, je choisirai, pour restituer cet itinéraire, un autre point de vue.


Au-delà de la description factuelle de la conduite, au jour le jour, d'une
action, je m'intéresserai plutôt à tenter d'établir un bilan de ce que je
considère avoir été mon apport dans l'exercice de telle ou telle
responsabilité !
C'est pourquoi j'ai intitulé cette partie retraçant ma carrière politique,
avant l'accession à la Primature, « Tous comptes faits ».
Ce titre implique un bilan. J'essayerai de l'établir dans les pages qui
suivent, de la manière la plus objective et honnête possible. Tout en
reconnaissant la difficulté de cet exercice d'auto-évaluation et tout en étant
conscient de l'incomplétude des souvenirs.
Mais même si une part modeste de nos actions survivent dans les
métamorphoses du temps qui passe, comme l'écume des jours, beaucoup de
ceux qui ont partagé avec moi certaines aventures dans ces différents
domaines, sauront retrouver l'enthousiasme sincère qui avait présidé à ces
germinations et à ces éclosions.

1. La parole de l'action, Publisud, 1984.


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CHAPITRE I

Au service de la jeunesse et du sport.


Les séductions d'Olympie

Voir loin, parler franc, agir ferme !


Pierre de Courbertin
 Il faut apprendre au corps à saluer l'esprit.
Gœthe

C'est le matin. Comme bien souvent, je marche à travers la ville. D'un


 bon pas.
Avec la lucidité du sportif, je sais bien que le fleuve du temps a poursuivi
sa route depuis ce jour de novembre 1977 où, répondant à un défi lancé par
un de mes collègues du gouvernement, j'avais effectué d'affilée 56 tours de
 piste de 400 mètres, soit 22 kilomètres 400 en deux heures trente, tandis que
le champion olympique, Mohamed Gammoudi, qui avait eu la gentillesse de
courir quelques kilomètres à mes côtés, se voyait contraint par une tendinite
récurrente de s'arrêter, d'où les blagues dénuées de toute méchanceté de mes
camarades... Mzali a battu Gammoudi ! !...
Il n'empêche que par cette déambulation matinale quasi quotidienne
s'exprime aujourd'hui encore mon goût inchangé pour l'effort physique, ce
goût du sport qui ne m'a jamais quitté depuis l'enfance. Au long des rues,
attentif aux passants que je croise, mais détaché de la sensation immédiate,
 je songe. Les images se succèdent, se bousculent, certaines sont gaies,
d'autres me conduisent à de nouvelles évocations, de nouvelles réflexions.
Le sport ce n'est pas seulement un divertissement, ni une hygiène
élémentaire, c'est une règle de vie ; il demeure une des lignes de crête de mon
existence.
Éducation. Confrontation. Éthique. La saine pratique sportive relève de
ces trois registres, de ces trois notions autour desquelles viennent s'articuler
tout naturellement mes réflexions et mes analyses.

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La vie est un puzzle, aux pièces innombrables. Nous les assemblons,


mêlons, classons, dispersons, jusqu'au dernier jour, tendant plus ou moins
vainement à une unité, à une logique peut-être fictives. Ainsi, je suis
conscient que séparer ces trois domaines est avant tout une construction de
l'esprit, puisque dans la réalité de la pensée et de l'action, mon itinéraire
s'effectua simultanément dans chacun d'entre eux.

Il pleut. Le flot de la mémoire me ramène au printemps 1941. Comment


l'adolescent de 15 ans que j'étais alors aurait-il pu imaginer qu'un jour il se
verrait confier les affaires de la jeunesse de son pays, alors que, désigné parmi
les élèves du collège Sadiki, il patientait sous un déluge, avenue Gambetta- la
future avenue Mohamed V - avant le passage de l'ancien « Mousquetaire » du
tennis français,
 prendre Jean leBorotra.
place dans Celui-ci,de
gouvernement quiVichy
avait où
accepté, en juilletson
il poursuivra 1940, de
action
 jusqu'au 18 avril 1942, effectuait une tournée en Afrique du Nord « de
Casablanca jusqu'à Bizerte » ; tournée à laquelle il avait convié cent
cinquante athlètes de Métropole parmi les plus fameux... C'était au cours
d'une compétition d'athlétisme organisée à cette occasion que certains
athlètes tunisiens s'étaient illustrés : Hédi Saheb Ettabaa parcourut les 100 m
en 11 secondes, Mekki les 400 m en 50 secondes... nouveaux et appréciables
1

records
Bien àplus
l'époque   ! 1978, je serai amené à faire connaissance de Borotra,
tard, en
lorsque j'ai été coopté comme « membre étranger » de l'Académie des
Sports de France, dont il était l'un des vice-présidents et lorsque je pris place
la même année au Comité exécutif du Conseil International pour le Fair Play
qu'il présidait depuis sa création et auquel il consacra une part de ses activités
marquées du sceau d'un dynamisme communicatif.
En 1941, c'était le « Commissaire général à l'éducation générale et aux
sports » quemes
abandonner nousbelles
devions attendrelittéralement
espadrilles et applaudir.aspirées
Le cortège
dans passé, je dus
la gadoue et
rentrai chez mon oncle à El Omrane, les pieds nus...

À la fin décembre 1958, l'enseignant et le fondateur de la revue culturelle


 Al Fikr  que j'étais devenu, apprend, quelque part dans l'avion entre Rome et
Tunis vers laquelle revenait la délégation tunisienne au 4   Congrès des e

écrivains
Fadhel Benarabes qu'il
Achour avait présidée
(1909-1970) au Koweit,
qui vient lui-même dedelalire
bouche du Cheikh
la nouvelle dans
un journal distribué par  Tunis Air  et se réjouit d'être le premier à me féliciter,

1. Ces deux champions couraient sous les couleurs de  l'Orientale de Tunis,  dirigée par un grand
meneur d'hommes : Olivier!
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que le président Bourguiba remaniant le gouvernement   m'avait confié les 1

fonctions de directeur général de l'Enfance, de la Jeunesse et des Sports. Je


n'avais que 33 ans depuis quelques jours. Ce fut pour moi une surprise totale
car rien ne laissait prévoir pareille promotion.

Après
d'une part,une première
j'aimais réactionet,d'étonnement
enseigner et d'autoquestionnement
de l'autre, mon approche des milieux-
ministériels se bornait jusqu'alors à mon expérience de chef de cabinet de feu
Lamine Chabbi, premier ministre de l'Éducation nationale de la Tunisie
indépendante - je répondis à l'invitation du Président que son secrétaire
 particulier m'avait transmise dès mon arrivée à l'aéroport, ce samedi 30
décembre 1958. Bourguiba me reçut au milieu des militants dans sa maison
du « quartier des Tripolitains » et me fit cette remarque un peu malicieuse :
« Je me demandais
annoncée dans les : journaux
et si par hasard Si Mohamed
? ».  Je déclinait
lui répondis en luicette charge déjà
exprimant ma
gratitude. Le 2 janvier 1959, j'étais à mon poste, sans savoir que j'allais
l'occuper pendant près de six années .  2

Le Président me demanda si je préférais voir rattachée la direction


générale à la tête de laquelle il venait de me désigner, à la présidence de la
République ou si je me contenterais du statu quo, c'est-à-dire de son
rattachement au ministère de l'Éducation. Pensant à l'efficacité et à jouir
d'une plus grande liberté d'action, je choisis de « dépendre » de la
 présidence. J'étais de fait un secrétaire d'État, puisque j'assistais à tous les
conseils des ministres et que, depuis octobre 1959, j'étais député. Je n'avais
 jamais pensé à mes émoluments qui demeurèrent ceux d'un directeur général
d'administration.

Quel autre but pouvais-je avoir que celui d'éduquer la jeunesse


tunisienne
de la moitiéet dededonner un sens à sa
la population, vie, ces
tandis que adolescents
les moins constituant
de 25 ansprèsen
représentaient les deux tiers ?...
Je compris rapidement qu'il fallait absolument rattacher à la Direction des
sports dits « civils », le sport scolaire et universitaire pour pouvoir agir en
 profondeur sur des acteurs qui ne pouvaient être séparés. Le ministre de
l'Éducation nationale de l'époque, Mahmoud Messadi, refusa obstinément
d'envisager cette dévolution. Je dus solliciter l'arbitrage du Président qui se
rangea à mon point de vue. Messadi renâcla avant de se résoudre à la
 passation de pouvoir que lui ordonnait le Président.

1. Hédi Khefacha et Ahmed Nouredine furent nommés ce jour-là, le 30 décembre, respectivement


ministre de la Justice et ministre des Travaux Publics.
2.  C'était au Palais Cohen, Avenue de Paris, siège du Grand Conseil du temps du Protectorat,
aujourd'hui local de l'Union des Ecrivains.

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Quoiqu'il en soit, « l'unité » du Département se réalisa. Désormais,


 j'avais toute latitude pour effectuer les réformes souhaitées, modifier les
horaires de l'Éducation physique et sportive et former, en priorité, les cadres
nécessaires à l'action programmée. D'une heure par semaine, je fis passer les
cours d'éducation physique et sportive à cinq heures ; tandis que dans le
secondaire, l'horaire
d'entraînement obligatoire
pour les membresfutdeporté à trois heures,
l'association plus
sportive deux heures
scolaire, et un
après-midi consacré aux compétitions. Encore fallait-il former des
 professeurs et des maîtres compétents pour que ce projet se concrétisât. J'ai
fondé, à cet effet, une École de formation à Bir El Bey, dont sortit après une
année une première promotion de cent enseignants, suivis de quatre cents
autres en quatre ans '. J'ai créé par la suite une École normale de maîtres
d'éducation physique, à Sfax. Et j'aurai garde d'oublier, à El Omrane, la
fondation au
 physique, duprix
premier Centre sociologiques
de difficultés de formationquede lesmaîtresses
nouvelles d'éducation
générations
auraient de la peine à imaginer.
 Nous étions donc en 1959 et la libération de la femme était encore à ses
 premiers balbutiements. Les parents suivaient avec peine et non sans
réticence le rythme réformateur de Bourguiba. J'ai dû charger Leila Sfar,
normalienne et animatrice au centre de Bir El Bey d'aller d'un établissement
à un autre pour convaincre les filles et les motiver. Pour donner l'exemple,
 j'ai
fillespersuadé mon
de la rue beau-père
du Pacha pourd'autoriser sa fille àd'entrée
passer le concours quitter en
le lycée de jeunes
première année
de l'Institut national des Sports (section féminine). Elle devait réussir cet
examen et faire par la suite toute sa carrière dans l'enseignement des sports.
Pour former les professeurs de lycées et de facultés, j'ai fondé l'Institut
national des Sports à Kassar Saïd. J'avais repéré un ancien camp militaire de
l'armée française où il n'y avait que des baraquements en mauvais état,
 beaucoup de fils barbelés et toutes sortes de bestioles peu ragoûtantes ! J'ai
 bataillé
 présidenceduret auprès
ministredede feu Béhi Ladgham,
la Défense alors secrétaire
pour qu'il acceptât de nous d'État à cet
concéder la
établissement. J'ai fait étudier rapidement le projet et construire, en un temps
record, une piscine couverte de 25 mètres, un grand gymnase, des bâtiments
d'internat et plusieurs terrains pour tous les sports collectifs.
Plusieurs fois par semaine, j'inspectais les chantiers et discutais avec les
architectes, entrepreneurs et fonctionnaires du ministère des Travaux publics.
Dans cet Institut supérieur devaient être formés non seulement les
 professeurs, mais aussi
diverses disciplines les futurs
sportives, les cadres du sport
arbitres... civil,deslesjeunes
et aussi entraîneurs
venus des
de
certains pays arabes et surtout d'Afrique subsaharienne. Parmi ces étrangers,

1. Ces maîtres étaient astreints à réserver quatre heures par semaine aux clubs civils de la ville où ils
exerçaient. Ce qui explique l'essor des sports collectifs comme le hand-ball, le volley-ball, le
 basket-ball... presque inexistants à l'époque après le départ des Français et des Italiens.
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 je citerai un jeune Libyen, Béchir Attarabulsi, qui s'était présenté en 1960 à
mon bureau, sans aucune demande écrite préalable ni correspondance
diplomatique, et auquel, après une visite médicale, j'accordai une inscription
et une bourse d'études. Il devait réussir son professorat d'éducation physique
et devenir par la suite un éminent dirigeant du sport libyen. J'ai parrainé en
1979 sa candidature au CIO. C'est un homme droit et compétent ; il est
devenu et demeure un grand ami. Les questions relatives à l'enfance et
 particulièrement l'enfance la plus démunie requéraient également mon
attention vigilante. Je m'y employai en contribuant, comme s'y était attaché
le premier secrétaire d'État à la Jeunesse et aux Sports de la Tunisie
indépendante, le militant Azouz Rebaï, à développer ces « villages d'enfants
de Bourguiba », structures d'accueil pour les orphelins et autres abandonnés.
Celles-ci avaient été mises en place par Bourguiba, alors Premier ministre, au
sortir du terrible hiver 1955 qui avait vu deux de ces déshérités mourir de
froid. On n'hésita pas alors à aménager des casernes abandonnées, voire des
 baraquements de construction de barrages ou de locaux d'anciennes mines
désaffectées. Cette initiative devait avoir les plus heureux développements.
Plusieurs futurs cadres de la nation ou grands champions comme Zammel
(village d'enfants de Haffouz) y trouvèrent les conditions d'un bon départ
dans la vie.
Quant aux activités socioculturelles, j'étais convaincu de la nécessité de

les multiplier, afin


établissements que les jeunes
scolaires ou du y lieu
trouvent,
de en dehorsunde cadre
travail, la famille et desà
propre
l'épanouissement de leurs facultés psychiques, physiques et une meilleure
intégration sociale : des maisons de jeunes, des auberges de jeunesse, des
colonies de vacances, des ciné-clubs, des centres aérés... Bir El Bey et Boij
Cedria (à 20 km de Tunis) y pourvurent. Des centaines d'élèves maîtres et
élèves maîtresses y avaient reçu une formation d'animateurs, de cadres de
 jeunesse... Je cite, pour leur rendre hommage, notamment Hédi Essafi,
directeur de Bir El
Béchir Ghazali... Bey
Pour lesetmaisons
Borj Cedria, Habib
de jeunes, Sfar et Béchir
un plan-type Bouassida,
avait été conçu et
le coût évalué à 60 000 dinars, soit 60 000 francs français (10 000 euros
environ). Le budget de mon département et les municipalités volontaires
devaient supporter le coût, à égalité.
La première maison de jeunes fut édifiée à Radès (12 km de Tunis), car
le maire était très motivé (c'était le militant et syndicaliste Abdallah Farhat
qui veilla sur tout). Le Président tint à venir inaugurer lui-même cette
 première réalisation
et bien d'autres, en Tunisie. Bizerte, Sfax, Sousse, Kairouan, Kasserine,
suivirent.
Pour mener à bien ces actions, il m'avait fallu venir à bout de certaines
réticences. C'est ainsi que lors d'une mémorable séance de nuit du Conseil
national du Néo-Destour, en 1962, tenue à la Bourse du Travail, le soutien
du ministre de l'Intérieur fut nécessaire pour convaincre plusieurs militants

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que leurs critiques ne prenaient pas suffisamment en compte l'intérêt des


 jeunes générations. Je me souviens encore de la charge véhémente
d'Abdelmajid Ben Amor et surtout de Radhia Haddad, présidente de l'Union
des Femmes, qui m'a reproché de dilapider les deniers de l'État en
construisant ces maisons de jeunes à coup de milliers de dinars, en ajoutant :
« De monet temps,
 garages nous nous
de débarras /... ».contentions, pour nos activités périscolaires, de
Quoi qu'il en soit, au prix de discussions parfois vives et de
détermination, des progrès évidents s'étaient manifestés qui
m'encourageaient à aller de l'avant.
Le sport est une éducation. Il sait attribuer à chacun selon son mérite et
son effort, au-delà de toute classification sociale. Il illustre, de façon concrète
et plénière, le fameux « ascenseur social » qui permet à toute société de
 bénéficier de l'énergie et de l'engagement de l'ensemble des citoyens.
Le chantier était vaste et je m'attelais à la tâche avec conviction et passion.

Sur le sens profond que revêt à mes yeux le sport, je me suis souvent
exprimé. Dans mon ouvrage La parole de l'action, j'ai écrit :
« L'activité sportive constitue une éducation du corps et de l'esprit [...]
Cette éducation est un élément fondamental de la formation intégrale de
l'homme. Certes, en premier lieu, le corps est l'expression du dialogue avec
 soi-même et cette éducation du corps constitue une marque du respect de soi
[...] Mais le corps permet aussi une rencontre avec autrui et, à ce titre, il est
une expression de ma présence au monde autant qu'il constitue mon
instrument privilégié de communication. Le sport apparaît alors comme
condition de l'art de vivre avec les autres ; une manière de tendre, avec
 sérénité, une main amicale ; finalement, un humanisme en marche ».
Cette conviction s'appuyait sur une expérience personnelle. Enfant à
Monastir, ou élève au collège Sadiki, nos jeux étaient physiques : nous
courions partout, la mer était constamment présente. Et puis, il y avait le
football. Je ne peux pas dire que mes parents aient été favorables au sport,
considéré alors comme une perte de temps, et je ne pus jamais songer à «
signer une licence » sportive. Je me consolais avec les autres gamins du
quartier ou les camarades de Sadiki en utilisant les boîtes vides de conserve
de tomates ou les chaussettes bourrées de chiffons, comme ballons, ou alors
on organisait des séances de jonglage au pied, toujours, avec des pièces de
monnaie trouées de 5 sous attachées à un morceau de papier modelé en ailes
de papillon. Surtout il y avait eu, dès avant la Seconde Guerre mondiale, à
Monastir, au stade d'El Ghedir (l'étang) des rencontres organisées par la
 Ruspina Sports,  fondée en 1923, qui se transforma, le 13 janvier 1942, en
Union sportive monastirienne, cette chère USMO, présidée durant plusieurs
années par M. Petech, mon directeur de l'école franco-arabe de Monastir.
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Puis l'avait rejointe, dans mon cœur de supporter,   Y Espérance sportive de


Tunis  (EST) qui m'enthousiasmait car tous ses joueurs étaient tunisiens et
qu'elle était de fait l'équipe du bon peuple de Tunis, voire de toute la Tunisie.
Je pourrais encore réciter par cœur la composition de l'équipe fanion des
années 1941 à 1946, qui tenait la dragée haute aux clubs « français », tels
l'ASF, le  Stade Gaulois,  la  Jeanne d'Arc,  ou israélites tels l'UST. Les
Laroussi, Mouldi, Draoua, Klibi, Mabrouk, Kacem, Moncef Zouhir, Larbi
Soudani... me faisaient vibrer, ainsi que la majorité des Tunisiens.
Un incident s'inscrivit dans mon esprit, d'une empreinte indélébile, à
l'occasion d'une rencontre comptant pour la coupe d'Afrique du Nord.
L'EST affrontait le Club des Joyeusetés d'Or an (CDJ) formé d'Européens.
Te n'aurais donné pour rien au monde ma place resquillée du côté « pelouse
> avec mon ami Mohamed Hachem. C'était en avril ou mai 1941 ! L'arbitre,

Elyès, sa
nalgré ayant sifflé
petite un perdit
taille, penalty
tout« contrôle
contre nous », Kacem,au lepoint
de lui-même grand
de Kacem,
se faire
expulser, et un tir imparable sanctionna l'élimination de Y Espérance par 1 à
) ! J'en conclus que si le joueur avait contrôlé ses nerfs et respecté la décision
le l'arbitre, il serait resté sur le terrain et peut-être aurait contribué à la
victoire de son équipe. Je sentais instinctivement que le sport, ne prenait tout
ïon sens que si, au-delà de l'enjeu du moment de la confrontation et de la
fièvre des uns et des autres, les règles écrites et même non écrites se
rouvaient
Dhotos derespectées
mes joueursparfavoris
des adversaires loyaux. En
dans les rubriques tout cas,des
sportives je découpais
journaux deles
i'époque tels Tunis Soir   ou Le Petit Matin.
Il ne s'agissait plus de ballon rond lorsqu'en mars 1947, avec quelques
condisciples de ma classe de philosophie, je sautai le mur de clôture du
collège Sadiki et fis l'école buissonnière pour assister au stade Géo André -
le futur stade Chadli Zouiten, du nom du regretté président de Y Espérance et
ie la Fédération tunisienne de football - à la célébration de l'anniversaire de
la création
quelques de la Ligue des États arabes ; ce qui me valut une exclusion de
jours.
Bientôt, prenant mon destin en main, j'allais franchir la Méditerranée pour
devenir un étudiant parisien. Assidu aux cours et sur les différents lieux du
savoir et du militantisme, s'il m'arrivait tout de même de m'éloigner des
amphithéâtres et bibliothèques du Quartier latin, c'était pour goûter les joies
du théâtre et du cinéma. Mais mes dimanches après-midi se voyaient
régulièrement dévolus à la fréquentation du Parc des Princes où je retrouvais
l'enthousiasme
somme Albert des « derbys
Camus » tunisiens
du  Racing Clubendetant que  en
Paris fervent supporter,
souvenir du RUÀnon
d'Alger, mais du Stade français qui fut un temps une constellation de talents,
Orchestrés par la classe d'un natif du Maghreb, « la perle noire », l'élégant
intérieur gauche marocain Larbi Ben Barek. Il m'arriva de partager avec lui
le thé à la menthe au palais Berlitz situé derrière l'Opéra Garnier. Je
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remarquais à la lecture de France-Football   où trônait Gabriel Hanot que ce


grand joueur était qualifié de... « Français » quand il marquait un but et
redevenait « Marocain » sous la plume des mêmes journalistes quand, par
exception, sa performance était moins réussie qu'à l'accoutumée ! Je m'en
amusais ou m'en indignais dans les lettres que j'adressais à mon ami
Mohamed Hachem, missives où je lui exprimais mes émotions de spectateur,
le plus souvent debout dans les places bon marché des virages...
Loin des stades tunisiens, j'avais adopté pour idoles des champions
français tels que l'extraordinaire gardien de but Julien Darui (CO Roubaix-
Tourcoing), supérieur à mon sens au cascadeur René Vignal surnommé par
les Anglais theflyingfrenchman,  l'arrière Salva arrivé d'Alger, le défenseur
Prouff, l'avant-centre lillois Jean Baratte, l'ailier Ernest Vaast, successeur,
dans un autre style, du virevoltant « Fred » Aston, longtemps gloire du  Red
Star  de Saint-Ouen, Roger Marche, le sanglier des Ardennes, Heisserer inter-
droit de Strasbourg. Plus tard, ce fut l'école rémoise, modelée par Albert
Batteux, exemple de finesse et de sportivité, réunissant Raymond Kopa,
Roger Piantoni, Robert Jonquet et Just Fontaine - un « Marocain » -, qui
recueillit mes suffrages
Comment, pour parler d'autres sports, ne pas vibrer aux exploits de
Marcel Cerdan - un autre « Marocain » ? J'étais à Paris, fin octobre 1949,
lorsque se répandit la nouvelle du drame des Açores. Le   Constellation
l'emmenant vers les États-Unis pour le combat revanche contre La Motta
s'était écrasé dans la nuit contre un pic montagneux. Aucun survivant ! Parmi
les victimes il y avait la grande violoniste Ginette Neveu. J'ai vécu ce drame
comme un deuil personnel.
Comment ne pas être ému devant le courage des coureurs du Tour de
France ? J'admirais Gino Bartali, le fringant Louison Bobet, l'immense
Fausto Coppi surtout, dont la disparition prématurée, le 2 janvier 1960, me
 plongea, comme tant d'autres sportifs, dans la tristesse... Ces sentiments
d'admiration juvénile envers les beaux gestes et l'émotion spontanée des
grands moments du sport, envers la qualité humaine des champions, je les ai
toujours ressentis et les ressens encore avec la même fraîcheur, la même
ardeur.
La pratique de l'exercice physique et du sport est restée l'une des
composantes de ma vie. Quelles que soient plus tard mes responsabilités
gouvernementales, fut-ce de Premier ministre, mes journées commençaient
 par un décrassage musculaire. Si je gardais un faible pour le tennis, il m'était

1. J'ai eu aussi l'occasion de voir évoluer Lev Yachine, l'araignée noire (1,84 m !) qui, au-delà d'une
attitude nonchalante, était réputé pour sa détente à l'horizontale, ou l'Anglais Gordon Banks,
surnommé the Banks ofEngland, célèbre avec l'arrêt le plus extraordinaire de l'histoire du football
sur une tête de Pelé au Mondial de 1970 à Guadalajara (Mexique)... Et comment oublier Sir
Stanley Matthews qui fut désigné « Ballon d'or » à 41 ans, en 1956 et joua son dernier match en
 première division anglaise cinq jours après son cinquantième anniversaire !!
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uc pms en plus difficile de préserver le temps pour des parties joyeuses mais
disputées, comme à l'époque si proche et déjà si lointaine où je résidais dans
le logement de fonction de mon épouse, directrice à l'École normale
d'institutrices. En revanche, les mardi, jeudi et samedi, mon groupe d'une
dizaine de collègues et d'amis m'accompagnait pour une course d'au moins
dix tours de piste, souvent avec une intensité dépassant le simple footing. À
9 heures, j'étais à mon bureau ou à celui du chef de l'État, le corps et l'esprit
régénérés par ces soixante à quatre-vingt-dix minutes d'exercices vivifiants.
Bref, évoluer en survêtement m'a, je l'avoue, toujours mieux convenu que
les salons ou les réceptions ! Si je m'attache à décrire ces expériences et ces
sentiments personnels, c'est pour faire comprendre combien j'ai pu me
réjouir de me voir confier la responsabilité de ce domaine d'action. De la
 justesse du précepte de Jean-Jacques Rousseau, «  Plus le corps est faible,
 plus il commande ; plus il est fort, plus il obéit ! »,  j'étais intimement
 persuadé. Persuadé également - et je l'ai déjà exprimé dans La parole de
l'action - que « Le sport est pour l'individu une éducation, un apprentissage,
une formation. Il constitue pour une nation, une école de droiture, une
initiation à la pratique de la vertu, un exercice de démocratie ».
Pour relever les défis posés par les multiples chantiers projetés, il fallait
obtenir les crédits nécessaires en m'assurant du soutien du président de la
République qui se manifesta sans équivoque. Parfaitement conscient des
réticences
lesquels leetsport
des demeurait
préjugés exprimés par de
une activité certains
secondresponsables politiques
rang, voire un pour
jeu de gosses
et de rue, j'adressai au chef de l'État, en septembre 1960, un rapport dans
lequel je le sollicitais de présider la cérémonie d'ouverture de la saison
sportive pour l'année 1960-1961. Je lui demandais de «  dénoncer le mépris
que certains nourrissent à l'endroit du sport, considéré comme un jeu
dangereux qui distrait les jeunes de leur travail ou les éloigne des études...
 L'ignorance de ces dirigeants, pour lesquels le sport est synonyme de
 passion, de chauvinisme,
Le Président de violence...
a lu et annoté ce rapport».qu'il m'avait remis et que je garde
comme souvenir. On trouvera ci-après, la reproduction de la fiche où il a jeté
quelques idées ou propositions que je lui avais soumises, annoté en arabe et
en français, ainsi qu'une des pages de ce rapport avec ses remarques en
marge.

de Réagissant aux difficultés


réalisation d'un Complexe que je rencontrais
national pour
omnisports, faire avancer
j'adressai le projetle
au Président,
24 novembre 1961, un rapport de dix pages dans lequel j'affirmais : « Il faut
un  choc profond pour faire bouger les choses en Tunisie, et ce choc, vous
 seul pouvez le provoquer ». À vrai dire, le terrain était favorable, le Président
ayant été par exemple dès 1928, membre du Comité directeur de Y Espérance
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 sportive de Tunis.  Il avait en outre pu apprécier les effets des cours de


gymnastique avec son moniteur suédois au collège Sadiki lorsqu'il eut plus
tard à affronter les conditions rudes de sa détention, pendant dix ans, dans les
geôles coloniales.
Le 30 septembre 1960, à la Bourse du Travail, son discours sur le sport
sa valeur
Deux morale
années pluset tard,
son rôle dans la pas
il n'hésita construction
à faire undedeuxième
la nation,discours
fut mémorable.
sur le
même thème, en prenant acte de l'évolution rapide des mentalités et des
réalités. Désormais le regard des responsables et des cadres, politiques et
administratifs, jusqu'alors indifférents, changea. Ils devenaient de plus en
 plus attentifs.

Mame
allait ferveur, sansde
permettre doute communicative,
réaliser étayéed'objectifs.
un grand nombre par le soutien du Président,
D'abord, je désirai chiffrer aussi exactement que possible les besoins du
 pays. La compétence et le travail de M. Escande, maire de Mâcon, expert de
l'Unesco délégué auprès de mes services pendant quelques mois et de
Moncef Ben Salem, commissaire à l'équipement sportif au sein de mon
département, un homme honnête, patriote et compétent, me furent très utiles.
Après étude démographique dans toutes les communes, et même dans les
zones
stades,rurales, ils ont
piscines, établi les besoins
gymnases, maisonsdudepays pour les
jeunes, vingt années
colonies à venir :
de vacances,
auberges de jeunesse, camps pour le scoutisme, ainsi que le nombre et les
spécialités des cadres nécessaires.
À l'occasion de la préparation du plan triennal (1962-1965), j'ai soumis
aux responsables du Plan après une longue et minutieuse préparation, mon
 propre plan triennal qui s'inscrivait dans les perspectives décennales du Plan
national. Lors d'une réunion de synthèse tenue dans la bibliothèque du
ministère
m'a révélédes
queFinances et dubudgétaire
l'enveloppe Plan, la discussion a été serrée.
qui était prévue dans leUnbudget
calculdu
simple
plan
correspondait à 0,9 % des investissements inscrits pour les trois années à
venir ! Après une longue discussion, j'ai apostrophé mon collègue et ami Ben
Salah devant environ quarante ministres, ingénieurs, directeurs...
« Si Ahmed, si tu maintiens dans ton projet de plan ce pourcentage
ridicule de 0,9 %, la jeunesse ne te le pardonnera jamais.

1. Afin de souligner la rentabilité de ce chantier, j'affirmais à la page 6 de ce rapport : « De plus, sur
le plan de l'utilisation de la main d'œuvre, affecter le 1/15 des chômeurs de la région de Tunis dans
les terrassements, dans l'infrastructure et le gros œuvre de l'édifice considéré, serait une opération
tout aussi rentable que celle qui consisterait à planter des arbres dans la même zone. Je pourrais
même dire qu 'il serait plus utile à la main d'œuvre elle-même puisque celle-ci aura l'occasion de
 se voir offrir la possibilité de se spécialiser dans les chaussées, les coffrages, les ferraillages, la
mécanique, l'électricité, la sonorisation ...Le Complexe national omnisports de Tunisie offrirait ainsi
la possibilité d'être un véritable chantier d'apprentissage et déformation professionnelle... ».
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- Puisque tu le prends ainsi, je ne peux plus discuter. Il faut demander


l'arbitrage du Président.
- Chiche !   » 1

Le Président a défendu mon projet et j'ai obtenu 4 % de crédits prévus


dans le plan triennal. Cela m'a permis de réaliser la cité sportive d'El
Menzah,
 places à savoiràun
 (agrandi
2 stadeplaces
7 000 de 50pour
000 la
places,
boxe),unungymnase polyvalent
groupe de piscines de 6 000
dont une
couverte, toutes installations situées sur un terrain de 40 ha, pour lequel la
municipalité de Tunis avait bien voulu prévoir la somme de 500 000 dinars
afin de le viabiliser, l'arboriser...
Pourquoi ai-je confié l'étude préparatoire de ce complexe olympique puis
sa réalisation aux Bulgares ? Ce point mérite une explication.
J'ai été élu en 1960-1963 et réélu en 1963-1966, conseiller municipal de
la ville de était
municipal Tunis.feu
Nous étionsZaouche
Ahmed soixanted'abord,
conseillers et leBen
Hassib président
Ammar duensuite.
conseil
J'ai également été élu président de la commission de la Culture, de la
Jeunesse et des Sports. J'ai eu la chance de connaître et de travailler avec
l'ingénieur en chef des travaux de la ville, feu Osmane Bahri, exemple
d'abnégation, d'intelligence et d'infatigabilité dans le travail. Autour de lui,
 j'ai trouvé une équipe d'ingénieurs et d'architectes bulgares dirigés par M.
Todorov.

Avecmoi-même
choisi Osmane Bahri, Moncef leBenprogramme,
le terrain, Salem et lesl'architecture
techniciens bulgares, j'ai
et négocié
durement le coût et les modalités de paiement : 3 millions et demi de dinars !
dont seulement 400 000 dinars en devises  et le reste a été payé, sur dix ans,
3

avec des phosphates et des agrumes !... Le chantier a duré trois ans et une
moyenne de 1 000 techniciens et ouvriers y ont travaillé jour et nuit !...
Mais dans une période où les besoins étaient criants dans tous les
domaines, « l'ambition » du projet fit pousser de hauts cris. Même au sein du
gouvernement,
 banane le combat
réelles ou fut rude.
provoquées Inutile
que j'ai d'évoquertout
rencontrées ici au
toutes
longles
de peaux de
ces trois
années. Il me suffit de rappeler la dernière réunion interministérielle présidée
 par Bourguiba lui-même, au cours de laquelle les avis de mes collègues
étaient réservés ou franchement hostiles. De guerre lasse, et voyant que le
chef de l'État se rangeait toujours de mon côté, un collègue sortit le dernier
argument :

1. Autre exemple d'échanges « amicaux » :


Ben Salah :  « Je ne commencerai jamais mon plan avec ce complexe !! ».
Moi-même :  « Si Ahmed, n'en fais pas un complexe... ».
2. Je disais à certains de mes amis mélomanes, sur le ton de la plaisanterie, que sans cette grande salle
couverte, jamais la grande cantatrice Oum Kalsoum n'aurait pu venir se produire en 1968, car
aucune autre salle n'aurait eu la capacité de « rentabiliser » ses deux concerts.
3.Les Bulgares ont utilisé cette somme en devises pour l'achat, en RFA, d'un tableau lumineux et
d'équipements techniques pour les piscines.

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« Monsieur le Président,  dit-il,  les Américains sont mécontents !


- Et pourquoi donc ?
- Parce que Mzali a confié le marché aux Bulgares !
- Je suis indépendant, bon sang ! Ce projet est bon, il est rentable et les
 Bulgares le réaliseront !... »
Il en fut
 présence ainsi pays
de vingt ; et participants,
le 8 septembre 1967, dans
s'ouvraient dans l'euphorie générale,
la Cité sportive en
les Jeux
méditerranéens, que j'ai eu la charge et l'honneur d'organiser !
Plusieurs années après, Fouad Mbazaa, qui devait me succéder à la
direction générale de la Jeunesse et des Sports, et avait tenu à poursuivre mon
œuvre, écrira   :  «   [...]  C'est aussi quelqu'un qui fait ce qu'il a décidé
  1

d'entreprendre, quels que soient les obstacles. Le meilleur exemple est cette
cité olympique que nous avons eue grâce à la persévérance de M. Mzali. Je
le dis, car cette
continuer j'ai été très proche
œuvre-là ; s'il de
n 'yluiavait
à l'époque
pas eu et
M.j'ai pris sa
Mzali, on succession pour
n 'aurait jamais
eu cette réalisation » .  2

Parallèlement, je menais un travail de recrutement, de formation et de


 perfectionnement à tous les niveaux et à l'échelle de toute la République. En
 plus des milieux scolaires, l'armée nationale et la garde nationale s'avérèrent
le meilleur
nom doit icivivier
être pour
cité, détecter
celui du les futurs champions
commandant HassineetHammouda,
les perfectionner. Un
dont j'ai
obtenu le détachement en 1960 par la Défense nationale et que j'ai nommé
commissaire général des Sports pour le centre et le sud tunisiens, avec pour
siège Sfax. Il fit un travail énorme. Son amour du sport et sa formation
militaire faite d'ordre, de discipline et du sens du commandement, firent
merveille. Bientôt la détection allait permettre que se révèle le talent d'un
Gammoudi. Hammouda revint par la suite à la Défense de 1964 à 1969, prit
sa retraite
d'Horst avec lel'ancien
Dassler, grade depatron
colonel et devintetl'un
d'Adidas, desdes
l'une collaborateurs
personnalitésappréciés
qui ont
 joué un rôle indiscutable dans l'essor du sport africain.
Je n'oublie pas non plus que lorsqu'en 1968, devenu ministre de la
Défense, je décidai de créer, au sein de la caserne du Bardo, une école de

1. Mzali, l'authenticité   de M. Guitouni, éditions de la SROH, Montréal, 1984, page 130.


2. Je signale qu'à cette époque, j'ai construit des centaines d'installations sportives et de jeunesse, cette
cité sportive, des villages d'enfants, alors que je n'avais pas de maison et que je logeais dans
l'appartement de fonction de mon épouse. Beaucoup d'amis ne comprenaient pas... Ainsi
l'ingénieur en chef, Osmane Bahri m' a presque obligé à visiter en sa compagnie le terrain viabilisé
« Notre Dame »... Le 3 octobre 1962, j'ai reçu une lettre du ministère des Travaux Publics et de
l'Habitat, signée de l'ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, chef de service des Bâtiments, de
l'Urbanisme et de l'Habitat, me proposant de choisir un ou deux lots sur le plan du lotissement (El
Mahdi) - Notre Dame - où sont situés aujourd'hui le ministère des Affaires étrangères, la clinique
Tewfîk et la nouvelle maison de la Télévision. Je n'y ai pas répondu.. .à ce jour !
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formation des éducateurs sportifs militaires, le ministre français Pierre


Messmer accepta de détacher auprès de nous le colonel Gérard Dupont, qui
conduisit durant plusieurs années le fameux « Bataillon de Joinville ».
Initiateur d'une méthode d'avant-garde destinée à renforcer les qualités
foncières du sportif de haut niveau, incluant notamment un solide
  1

 programme de musculation.
qu'à nos stagiaires du Centre Ilsportif
la prêcha aux élèves
du Bardo. demoi-même
J'en fus l'EMES   de
un même
adepte
assidu trois fois par semaine, retirant de cette pratique un bénéfice certain. Le
ministre Messmer détacha également le médecin lieutenant-colonel Jean
Léger. Diplômé de médecine sportive, il donna aux élèves de l'EMES des
cours d'anatomie et de physiologie et les initia aux secrets des soins et
massages sportifs, tout en mettant sa grande compétence de médecin
généraliste à la disposition de tous.
Ils devaient,
sympathie et unel'un et l'autre,
franche restersportives.
fraternité des amis liés à la Tunisie par une sincère
J'ajoute que l'EMES a formé plusieurs promotions d'éducateurs sportifs
dont certains devaient effectuer une brillante carrière, y compris dans le sport
civil.
Toutes mes actions étaient inspirées par une adhésion totale à une certaine
 philosophie du sport.
Au-delà de la simple application des règles, le respect de l'adversaire,
c'estintraduisible,
 pas le respect demais
soi-même.
que sonCette loyauté,
élégance ce fair-play
a imposé dans le -vocabulaire
terme anglais non
sportif
mondial, tant il est parlant - doivent rester indissociables du sport. C'est
 pourquoi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que je rendis publique, le 30
septembre 1960, la « Charte du sportif », dont les compétiteurs s'engageaient
à respecter la lettre et l'esprit. Ces temps ne sont plus, car d'autres modalités
s'imposent aujourd'hui, mais le climat qui entoura la naissance d'un vrai
sport national tunisien, mérite d'être évoqué et de servir de potentielle source
d'inspiration
Frappé parpour d'autresesthétique
la qualité reformulations.
des Spartakiades auxquelles j'avais été
invité à Prague en 1960 , j'ai créé la Fête de la jeunesse qui prit place au
 2

lendemain du 1   juin, fête de la Victoire, et se déroula, plusieurs années


e r 

durant, sous la présidence effective de Bourguiba. 3

1. École Militaire des éducateurs sportifs.


2. Les Spartakiades relevaient d'une tradition qui remontait aux fêtes du mouvement tchèque des
Sokols au XIX  siècle et avaient alors permis aux gymnastes d'affirmer la pérennité de la Bohème
e

face à l'hégémonie de l'empire austro-hongrois. Plus tard, ces manifestations furent annexées par
le communisme.
3. Avec les scouts tunisiens, j'ai organisé en août 1960 le jamboree qui a réuni 3 000 jeunes scouts de
tous les pays arabes et qui fut ouvert en présence du président Bourguiba, du secrétaire d'État à la
 présidence, des ambassadeurs arabes accrédités à Tunis. De même, j'ai organisé, en 1962 le rallye
international des Auberges de jeunesse à Bir El Bey, qui a groupé environ 4 000 jeunes du monde
entier.

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Mais à côté de ces réussites, il y eut des moments difficiles et de dures


décisions à prendre pour tenir résolument le cap, avec sérénité, équité, mais
sans faiblesse.
Certains considéraient que l'attribution de places gratuites aux tribunes
officielles des stades et dans les loges municipales était un dû. Pour donner
l'exemple, j'ai payé de ma poche des cartes d'abonnement annuel pour les
miens et pour moi. En qualité de vice-président du Conseil municipal et
 président de la commission de la Culture, de la Jeunesse et des Sports, j'ai
décidé de lutter contre ces mauvaises habitudes, de mettre fin au régime de
la faveur et de l'exception. Pourquoi, disais-je, un simple citoyen paie-t-il sa
 place tandis qu'un ministre ou un conseiller municipal, ou un parent de
responsable, trouve naturel d'occuper une place de choix et ce,
gratuitement ? Cela occasionna des grincements de dents et me valut
quelques inimitiés.
Sur et autour des terrains, il fallait être vigilant. J'ai toujours accordé la
 plus grande attention au recrutement des arbitres et à leur perfectionnement
continu, estimant que ces hommes en noir devaient être respectés par tous.
Cela n'empêchait malheureusement pas les « incidents » ; comme ceux
survenus à l'issue de la demi-finale de la coupe de Tunisie de 1961, opposant
à Sousse Y Étoile du Sahel   à Y Espérance Sportive de Tunis. J'avais assisté
moi-même avec deux de mes enfants, en compagnie du gouverneur et
d'autres responsables, à ce match. Les cars transportant les supporters de
Y Espérance et d'autres emmenant des touristes furent endommagés par des
 jets de pierre. J'ai appliqué le règlement en vigueur et décidé de suspendre le
terrain de Sousse jusqu'à la fin de la saison. Mais le Président ne se satisfit
 pas de cette mesure. Il me demanda de dissoudre l'équipe de  YÉtoile du
Sahel. Avec Mahmoud Chehata, chef du service des sports, ancien joueur de
YÉtoile, qui a fait ses études de droit à Paris à la même période que moi, nous
avons de
 projet misdécision
au point un stratagème
« suspendant consistant
la section seniorà de YÉtoile ».
soumettre à Nous
Bourguiba un
pensions
ainsi limiter les dégâts ! À Monastir, où nous nous étions rendus à cet effet,
le Président ne fut pas dupe, il me dit :

(Suite 3)
Par ailleurs, j'ai profité de l'invitation du Comité olympique égyptien, en février 1971, pour
m'entretenir
les causes deavec le secrétaire
l'échec général de etla dégager
des Jeux panarabes Ligue arabe, Abdelkhalak
les mesures Hassouna,
susceptibles étudier des
de relancer avecJeux
lui
sur des bases solides, afin de leur assurer un succès sportif et populaire analogue à celui des Jeux
méditerranéens. Il a été décidé à cette occasion, avec mes collègues arabes du CIO (Egypte, Maroc.
Liban), de convoquer une assemblée générale, dans les trois mois, pour élire un comité exécutif de
dix membres. Malheureusement, aucune suite n'a été donnée à ces initiatives parce que la plupart
des ministres arabes des Sports étaient et restent, à ce jour, jaloux de leurs prérogatives et étaient -
et sont encore - victimes de remaniements successifs pour des raisons étrangères à l'intérêt du sport
et de la jeunesse. Ces Jeux panarabes posent, du reste, problème jusqu'à aujourd'hui !...
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« Si Mohamed, vous n 'avezpas étudié le droit. Dissoudre une association


c'est la faire mourir. Une personne morale qui disparaît !... ».  J'objectai :
« Mais les jeunes, minimes, cadets, juniors, qu 'ont-ils fait ? ».
Bourguiba répondit :  « Si Mohamed, vous êtes jeune, vous n 'avez pas
connu les confréries des Aïssaouias qui, à la cadence d'une musique
endiablée,
avalaient desse clous
perçaient
et desles joues àIlsl'aide
scorpions. de longues
restaient aiguilles
ainsi dans un état ou qui
second
 jusqu 'à ce que le "cheikh " leur sifflât à l'oreille quelques mots ésotériques.
 Ils se réveillaient d'un coup et retrouvaient leurs esprits. Cette décision que
 je prends, quoique draconienne, est ce coup de sifflet qui va réveiller les
 supporters envoûtés jusqu 'à l'inconscience par la passion de leur club ».
En réalité, très jeune, j'avais assisté en compagnie de mon père, en face
de Sidi Mazri à Monastir, à ce type de scènes impressionnantes, que je n'ai
 jamais oubliées !
Mahmoud Chehata avait les larmes aux yeux au moment où il rédigeait le
nouveau texte voulu par Bourguiba. Ce fut un grand choc dont les ondes se
répandirent dans le pays. Les joueurs de Y Étoile adhérèrent au Stade soussien
et remportèrent plusieurs titres. Deux ou trois années après, à la suite de mon
insistance pour « ressusciter » Y Étoile, et à d'autres interventions peut-être,
Bourguiba accepta de lever la mesure de dissolution de  Y Étoile du Sahel, et
restaura son prestige. Elle continue, à ce jour, à servir le sport tunisien.
Cet épisode, où je fis preuve de discipline en acceptant d'assumer la
décision du Président, a dû me valoir l'inimitié de certains supporters de
Y Étoile sportive qui n'ont jamais su avec quelle constance je m'étais évertué
à sauver leur équipe.
Un soir de fin décembre 1962, en quittant l'Assemblée nationale après
une séance éprouvante consacrée à la discussion du budget, je bifurquai vers
minuit en direction de PINS (Institut national des sports) de Kassar Saïd, au
lieu de rentrer calmement chez moi. En fait d'inspection, je fus servi. Les
élèves maîtres étaient tous agglutinés dans un des dortoirs, fumant, chantant,
 palabrant... Le lendemain, je convoquai le directeur, Hédi Saheb Ettabaa,
recordman de Tunisie du 100 m, arrière-gauche international du  Club
africain et ancien maître d'éducation physique au collège Sadiki. Au lieu de
me soumettre un projet de sanctions, il s'évertua à trouver des circonstances
atténuantes à ses étudiants : beaucoup d'entre eux étaient des joueurs
vedettes dans leurs clubs... il y avait Chetali, Habacha, Ben Amor de Y Étoile
 sportive du Sahel, Antar du  Club gabésien,  et bien d'autres, en effet... Je
rétorquai que, pour moi, ils étaient d'abord de futurs collègues et dans les
salles de professeurs, dis-je, il n'y a pas de différence entre un professeur de
mathématiques ou d'anglais et un professeur de sports. Voyant que Saheb
Ettabaa n'était pas convaincu, je lui dis :
« Je vous respecte, vous êtes mon ami, mais nous ne sommes pas d'accord
 sur la pédagogie à adopter à l'Institut. Je vous décharge donc de vos
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 fonctions et vous serez reversé dans votre cadre d'origine, à savoir :


inspecteur d'éducation physique et sportive ».
Quelques jours après, j'ai pensé que j'aurais dû en informer le Président
car Hédi Saheb Ettabaa n'était autre que le mari d'une de ses nièces (fille de
son frère, maître Mhamed Bourguiba). Dans son petit bureau de travail au
 palais Essaada à La Marsa, il me dit : «  Vous n'avez pas l'habitude de
m'informer lorsque vous nommez ou mutez vos fonctionnaires ! Pourquoi me
 parlez-vous de celui-là ! Vous savez que j'ai une confiance totale en vous ! ».
À la suite d'un match qui opposait notre équipe nationale de football à
celle du Ghana à Accra, les deux accompagnateurs, dirigeants fédéraux, Béji
Mestiri et Ajmi Slim m'avaient signalé le comportement blâmable après le
match des joueurs Chetali, Tewfik Ben Othman, Henia et Sghaër. Ils étaient
alors des vedettes nationales, mais je ne voulais pas qu'ils fussent des
gladiateurs à crampons. Je les convoquai. Sghaër avoua et je me contentai de
lui adresser des reproches. Les trois autres nièrent. Ils furent suspendus.
Comptant sur les pressions des supporters, qui n'avaient du reste pas tardé,
ils campèrent sur leurs positions. Je tins bon.
À l'occasion de la fête de l'Evacuation de Bizerte le 15 décembre 1963, à
laquelle avaient assisté, autour de Bourguiba, les présidents Nasser, Ben
Bella et le prince héritier Ridha de Libye, un match opposa au stade Zouiten
l'équipe nationale à celle du FLN. Tout le monde m'attendait au tournant. À
Bizerte, ce matin-là, Hédi Nouira et d'autres collègues avaient pronostiqué
une défaite par 5 à 0. Je répondis que devrions-nous encaisser sept buts, je ne
subirais jamais la pression de la rue. À la fin du match, auquel assistèrent
 plusieurs ministres tunisiens et algériens, Ben Bella, à l'époque président de
la République, déclara à Radio Tunis, chaîne française : « Le match nul (0 à
0) est avantageux pour... l'Algérie  /... ». Plus d'un an après, les joueurs
suspendus m'ont adressé une lettre où ils avouaient leur mauvais
comportement et s'excusaient. Je les graciai le jour même. Je ne sais si ce
document existe encore dans les archives de la FTF !...
J'ai toujours refusé les interventions de certains ministres, ou
gouverneurs, ou amis personnels du Président comme, par exemple, le
docteur Sadok Boussofara, maire d'Hammam-Lif et président du club local.
Ils cherchaient toujours à effacer les sanctions que les fédérations prenaient
contre des joueurs ou même des dirigeants qui ne respectaient pas la Charte
du sportif. Finalement, tous durent se convaincre qu'il n'y avait pas de
 protection ou de passe-droits possibles, même pour ceux qui se croyaient
intouchables.

C'est à la demande expresse du Président que j'acceptai d'ajouter


momentanément à mes charges, à compter de 1961, la présidence de la
turbulente Fédération de football. Pour plus de représentativité, j'ai constitué
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un Bureau regroupant des personnalités sportives connues et représentatives


dans leurs régions respectives : le Dr Hamed Karoui (Sousse), Béji Mestiri
(La Marsa), Dr R. Terras (Bizerte), A. Kallal (Sfax), Salah Ben Jennat
(Monastir et Kairouan) Ajmi Slim (Le Bardo), Hmida Hentati (/ 'Espérance
de Tunis), A. Ben Lamine (Club africain) et M. Chehata, chef de service des
sports...
Je réunissais tous les mardis le Bureau fédéral, et trouvais avec mes
collègues des solutions adéquates aux problèmes parfois délicats qui nous
assaillaient !
Je dois signaler que Bourguiba avait dissous le Bureau fédéral à la suite
d'un différend avec l'ancien président Chadli Zouiten. J'ai été témoin de la
 brouille qui opposa les deux hommes dans la villa occupée à l'époque par
Bourguiba rue du 1  juin. Zouiten défendait l'autonomie des Fédérations et
e r 

Bourguiba réagissait violemment au point qu'il donna un coup sur une table
et la coupa carrément en deux ! Ce fut pour moi très pénible. J'ai compris
 plus tard le pourquoi de ces éclats et de cette, « passion ». Dans   Habib
 Bourguiba, ma pensée, mon œuvre (1938-1943)  ont été publiées des lettres
de Zouiten adressées à l'étudiant Bourguiba à Paris et qui avaient été
excipées par le juge d'instruction militaire, le colonel Guerin de Cayla pour
charger le futur Président qui ne l'a jamais oublié ! 3

Pour ma
intégrité part,
et son j'ai toujours
autorité naturelle.apprécié la sportive
La famille personnalité de Zouiten,
tunisienne sonà
l'a pleuré
la suite d'un accident mortel de la circulation survenu en août 1963, non loin
de Bir Bouregba (55 km de Tunis). J'ai prononcé son oraison funèbre au
cimetière de la Marsa.
La compétition sportive exalte les valeurs individuelles, engendre des
enthousiasmes collectifs, parfois excessifs . Il faut comprendre qu'il n'est
 4

 pas toujours facile de canaliser cette déflagration d'énergie.


 planCurieusement, je pourrais
international ne s'est pas dire que sur
produit monlesvéritable
gradins baptême sportif
des stades, maissur le
dans
un amphithéâtre d'un pays sportif entre tous, la Finlande. C'est, en effet, à
Helsinki que, sous l'égide de l'Unesco, le gouvernement finlandais réunit, du
10 au 15 août 1959, les participants d'une conférence sur le thème : « Sport
 — Travail - Culture », présidée par le très remarquable directeur général de

1. Il a été un des fondateurs de la JSK en 1942.

2.
3. Pion, 1986,114
A la cote 751dupages.
dossier d'instruction, Zouiten écrivait à Bourguiba : « Adresse-toi à un autre
rayon ; chez moi on ne cultive pas les mauvaises herbes...  » ; et à la cote 109 :  « Tu es trop
 prétentieux et trop susceptible » ;  à la cote 110 : « combien je t'aimerai davantage, le jour où tu
auras éteint en toi... la fatuité... » !!... (page 222).
4. Ainsi de cette guerre déclenchée à l'occasion d'un match entre le Salvador et le Honduras pour les
éliminatoires en vue de la Coupe du monde qui devait se dérouler au Mexique en 1970 ! Cette
guerre a duré 5 jours ; elle a fait 6 000 morts et des milliers de blessés ; un avion salvadorien a même
lâché des bombes !...
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l'Unesco, René Maheu. Cette rencontre fut marquée par une excellente
contribution de l'homme de théâtre, Jean-Louis Barrault, sur le thème « Sport
et art dramatique ».
Faisant partie d'un groupe de travail traitant de « la situation des sports en
Afrique et Asie », j'y intervins, ainsi que Babalota Olowu du Nigeria, Joseph
Ghes
d'Iran.Quierès
Dans le du Congo
rapport finalbelge,
de nosA.H. Kardar
travaux du Pakistan,
présenté Hussein Hannu
par le Finlandais Banaï
Karkainen, celui-ci reprit littéralement un certain nombre de mes propos.
De fait, René Maheu avait compris toute l'importance du phénomène
sportif dans l'ère moderne :
« L'homme est là, dans son éternité et son mouvement. Il est là dans les
attitudes plastiques les plus parfaites de son corps et le drame de son âme. Il
est là aux prises avec les lois de la nature et avec leur contraire, la
contingence, l'accident, le sort. Et avec tout cela, il produit en lui-même et
[pour] celui qui le contemple, les preuves les plus authentiques de sa dignité.
 Le geste,... maîtrise dans l'espace, le rythme,... maîtrise dans le temps, le
caractère,... maîtrise de la personne ».
En Finlande, je fis la découverte du sauna grâce à notre hôte, M. Resko . 1

MM. Chehata et Ben Chabane déclinèrent l'offre d'alterner un bain dans


l'étuve bouillante et une plongée dans les eaux glacées du lac. Je fus le seul
à relever le défi, avec quelque imprudence et témérité. Je sortis vivant de
l'épreuve. Et même revigoré !
Je devais,
visite en en
officielle 1963, accompagner
Finlande. À peinele m'avait-il
président présenté
Bourguibaaulors de sa
président
Kekkonen lors de la première cérémonie que celui-ci cacha sa cigarette
derrière le dos en disant :  « Je ne peux saluer le ministre des Sports, la
cigarette à la main ! ».   C'était un grand sportif qui fut même champion du
saut en hauteur, dans son pays.
Le programme officiel de cette visite prévoyait des prières dans la
mosquée d'Helsinki. En fait, nous nous sommes trouvés dans un petit
appartement
des situé au de
autres bâtiments quatrième
la ville. étage d'unétait
L'imam immeuble
vieux etque rienduneroyaume
parla distinguait
de
Tunis en demandant à Dieu d'accorder longue vie à... Lamine Bey.
Après Helsinki, ma deuxième grande expérience fut celle des jeux
Olympiques de Rome. Dès 1959, j'avais - précédant en cela le Comité
international olympique - promulgué un décret instituant « une Journée
olympique » en Tunisie, chaque troisième dimanche de mai. Peu après, je
 proposai également au conseil municipal de Tunis de changer la rue de
Strasbourg où se trouvait le siège du Comité olympique tunisien, en « rue
Pierre de Coubertin », en hommage au grand humaniste, concepteur des
 bases du mouvement olympique. Mais vivre les Jeux, vivre l'inoubliable
victoire d'Abebe Bikila, l'Ethiopien aux pieds nus arrivant sous l'arc de
Constantin dans cette ville d'où Mussolini avait naguère lancé ses troupes à

1. Président de la Fédération finlandaise de boxe.


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l'assaut de l'Abyssinie, aura été l'une des grandes émotions de ma vie. Je ne


m'étais donc pas trompé, tout ce que j'avais cru trouver dans le sport comme
facteur d'équilibre obtenu par la recherche de l'excellence, s'épanouissait
sous mes yeux. La beauté était là ; sans périphrases, mais en actes, exaltant
la fraternité des joutes athlétiques. Et le sport tunisien n'en était pas absent.
Quelle émotion à nouveau dans le tournoi de boxe, en demi-finale de la
catégorie poids « welters », lorsque Sadok Omrane accula dans ses derniers
retranchements un Nino Benvenuti - futur champion du monde des poids
moyens - porté par le public, mais groggy debout, et qui dut à la mansuétude
de l'arbitre de se sortir de ce mauvais pas. Je devais le rencontrer trente-sept
ans après à Cagliari, en Sicile, à l'occasion des Universiades de 1997. Il était
mon voisin de table et m'a parlé longuement de Sadok Omrane ! Je découvris
également à Rome la qualité de dirigeants tels que G. Onesti, président du
Comité olympique national italien (CONI), qui devait être coopté membre du
CIO et futolympiques
nationaux à l'origine de
du lamonde
création de (ACNO),
entier l'Assemblée générale
avec des Comités
les regrettés Raoul
Mollet (Belgique), Raymond Gafner (Suisse) et certains autres précurseurs.

Avant de reprendre le chemin d'Olympie, il convient que je demeure un


instant sur les rives de celle que les Romains de l'Antiquité dénommèrent
 Mare Nostrum et que je parle de ces Jeux de moindre ampleur certes, mais
combien de
 pratique attachants et qui ont
l'organisation compté dans mon
de manifestations de expérience personnelle
grande envergure : les et ma
Jeux
méditerranéens.
C'est en octobre 1959 à Beyrouth que s'étaient noués mes premiers contacts
avec ces concours conçus et lancés en 1951, à Alexandrie, par Mohamed Taher
Pacha président du Comité olympique égyptien et membre du CIO, afin de
 promouvoir le sport et l'olympisme dans les pays baignés par cette mer
commune, renforcer les liens d'amitié et la paix entre les jeunes et les sportifs
du bassin méditerranéen. Depuis, je fus toujours fidèle au rendez-vous :
 Naples, Tunis, Izmir, Alger, Rabat, Athènes, Agde-Languedoc Roussillon,
Bari, sont autant de chers souvenirs. Ce fut évidemment un paradoxe que je
sois absent de l'édition qui se déroula à Tunis en 2001, Tunis où 34 armées
auparavant j'avais organisé ces Jeux, en réussissant à introduire dans le
 programme des épreuves féminines, après avoir obtenu, à Naples en 1963,
l'organisation de cette édition de 1967.
A propos de ces Jeux de Tunis de 1967, je ne peux oublier le conseil de
mon ami Juan Antonio Samaranch. « Le prince Juan Carlos est destiné à être
intronisé après le décès de Franco, me dit-il.  C'est un sportif accompli. Je te
 propose de l'inviter comme hôte d'honneur. »  C'est ce que je fis. Le

-1. La révolution de Nasser en 1952  l'obligea à s'exiler en Suisse, où il demeura membre du CIO
 ju squ'à sa mort.

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 président Bourguiba le reçut « royalement » et lui décerna la plus haute


distinction de la République. Chaque fois que j'ai l'honneur de le rencontrer,
il me rappelle que sa première visite officielle a été cette visite en Tunisie.
Des émotions émaillèrent cette édition : la victoire de Gammoudi dans
l'épreuve des 10 000 mètres qui furent allongés d'un tour de piste dû à
l'étourderie du directeur
La victoire de la course
en demi-finale L.
du tournoi de football d'Izmir du Onze
tunisien, entraîné par Ameur Hizem, sur l'équipe de France. J'étais fier
d'avoir obtenu une bourse pour cet éducateur, exemple de sérieux et de
 probité pour faire des études de professorat à Cologne (cinq années) ; de
même j'ai fait bénéficier A. Chetali d'une bourse analogue et qui devait
 briller, comme entraîneur national à la tête de l'équipe tunisienne de football,
à la coupe du monde en 1978, en Argentine.
Succédant à mon ami cheikh Gabriel Gemayel, dont j'ai toujours apprécié
l'élégance, la finesse, le grand cœur et la fidélité dans l'amitié, c'est à Split
(Croatie) en 1979 que je fus élu à la présidence des Jeux méditerranéens,
fonction que j'assumai jusqu'en 1987, avant de passer le relai à mon ami
Claude Collard.
Je me trouvai directement responsable de la bonne organisation des Jeux
de Rabat de 1983. Constatant une certaine lenteur dans la préparation,
voulant voir le Maroc obtenir un succès digne de son peuple, de son histoire
et encouragé par mon ami et collègue feu Hadj Mohamed Ben Jelloun,
membre du CIO, l'exemple de l'honnête homme, je résolus d'en parler
directement au roi Hassan II, le 6 septembre 1982, à l'occasion du Sommet
arabe de Fès, où je représentais la Tunisie. Le Roi me reçut dans son palais
de l'ancienne capitale du Maroc en présence de son ministre de l'Intérieur,
Driss Basri.
Après avoir échangé nos points de vue sur l'ordre du jour du Sommet...
 je décidai de frapper un grand coup.
« Majesté, lui dis-j ç,je m'adresse à vous maintenant en tant que président
du CIJM Je considère le Maroc frère comme ma seconde patrie. Je ne vous
cache pas que les préparatifs piétinent et je crains fort que le Maroc ne soit
 pas prêt le jour J... »
Loin de m'en tenir rigueur, le Roi me demanda mon avis sur ce qu'il y
aurait lieu de faire. J'eus une intuition :
« Majesté, puis-je oser vous proposer de nommer le prince héritier, Sidi

 Mohammed,
Le Roi seprésident du Comité
tourna vers Basri : «d'organisation ? ».responsabilité nouvelle
 Est-ce que cette
risque de perturber la préparation de ses diplômes de droit ? ». Basri répondit
 par la négative. Et le Roi me dit en souriant : « Ouakha ! [D'accord !] Si Mzali.
Oui ! ».
1. Comité international des jeux méditerranéens.
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Avant de regagner mon pays, j'ai coprésidé à Casablanca le Comité


d'organisation avec celui qui devait devenir le roi Mohammed VI.
Inutile de dire que les crédits ont été dégagés rapidement, que
l'infrastructure a été réalisée dans un temps record, que tous les responsables
marocains se sont surpassés pour faire de ces Jeux un succès mémorable.
À la cérémonie d'ouverture à Casablanca en 1983, Hassan II me plaça à
sa gauche, le Prince héritier étant à sa droite, tandis que mon collègue, le
Premier ministre marocain Maati Bouabid, était placé, avec les autres
membres du gouvernement, au deuxième rang. J'ai été ému lorsque le
Roi,avant d'annoncer l'ouverture des Jeux, tint à me rendre publiquement un
hommage personnel et me décora de l'ordre culturel, devant 80 000
spectateurs.

Autre épisode marquant : les II  Jeux de l'Amitié, à Dakar, en avril 1963.


e

Après les Jeux de la Communauté en avril 1960 à Tananarive, puis les


 premiers Jeux d'Abidjan (décembre 1961), on était enfin sur la bonne voie
qui devait mener, en juillet 1965, à Brazzaville à la première édition de ces
« Jeux africains » intensément voulus par Pierre de Coubertin dès 1923, mais
dont la frilosité des autorités coloniales de l'époque avait empêché la tenue à
Alger (1925) ou Alexandrie (1929).
A Dakar, je retrouvai Maurice Herzog qui m'avait cordialement invité en
octobre 1960 à Paris, où j'avais fait la connaissance du chef de son service
de presse et d'information, l'ancienne nageuse, championne et recordwoman
de France (40 titres) et demi-finaliste aux jeux Olympiques de Londres en
1948, Monique Berlioux, femme de caractère et de talent, qui allait bientôt
devenir directrice du CIO et le rester jusqu'en 1985. C'est à elle que l'on doit
la création de l'administration moderne du Comité. Une solide amitié devait
me lier à elle et à son mari, l'écrivain Serge Groussard, depuis les années 70.
Durant mon long exil en France, cette amitié ne s'est jamais démentie. À
cette grande dame, je présente mes hommages fraternels . 1

J'ai fait aussi la connaissance du chef de cabinet de Maurice Herzog,


Olivier Philip, qui devait par la suite faire une brillante carrière de préfet. Il

1. Elle a bien voulu rendre compte, dans la Revue Olympique, de mon livre L'Olympisme aujaurd 'hui
en ces termes : « Un livre choc.
« Attention ! L'Olympisme aujourd'hui est un livre de combat. Passionné ; passionnant.
« A le lire, on comprend pourquoi M. Mohamed Mzali, fils d'un petit épicier de Monastir, a accédé
aux plus hautes destinées.
« On est captivé d'un bout à l'autre par ces pages denses et frémissantes, où l'auteur prend à bras-
le-corps l'Olympisme pour le projeter à la pointe de la modernité. Le thème est traité à grands
coups de lumière. Une personnalité exceptionnelle s'y impose, avec ses lignes majeures.
« Il y a le philosophe, dont l'originalité de pensée faisait l'admiration, de ses maîtres en Sorbon ne.
Ses définitions de l'Olympisme sont révélatrices : "La paix et la sacralité". "Une morale en
action", "Une eurythmie universelle". L'Olympisme doit donc s'adapter continuellement aux
réalités contemporaines. D'où l'opposition irréductible de l'auteur à "une conception éthérée,
désincarnée du sport, conçu comme étant au-dessus de la mêlée".

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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

m'invita chez lui pour rencontrer son père André Philip, ministre du général
De Gaulle qui voulait connaître mon avis sur les voies susceptibles de
conduire l'Algérie vers l'indépendance. Nous avions alors discuté tard dans
la soirée et je n'ai pas manqué de lui dire ce que je pensais avec toute la clarté
et la franchise dictées par l'amitié.
J'ai retrouvé à Dakar une ancienne connaissance de Tunis, devenue
ambassadeur de France au Sénégal, Lucien Paye. J'avais rompu avec lui
quelques lances lorsqu'il occupait, en Tunisie, le poste de directeur de
l'Instruction publique, tandis que, syndicaliste de l'enseignement secondaire,

(Suite 1)
« Il y a le combattant qui a préservé l'allant de sa jeunesse. C'était l'époque où Mohamed Mzali,
vice-président de la Fédération des étudiants destouriens de France, s'exposait en pleine lumière
à Paris dans la lutte pour l'indépendance. Ecoutez-le aujourd'hui stigmatiser "la bienveillante
neutralité sportive ".
« Comment sensibiliser et enthousiasmer des milliards de jeunes gens sur la grandeur de
l'Olympisme, comment les amener à s'y reconnaître et à l'assumer en tant qu'éthique et
 philosophie, si par ailleurs, dans un monde où les inégalités, les injustices, la discrimination raciale
 subsistent, ils perçoivent l'apolitisme comme une attitude négative, alibi qui consolide les
 privilèges... ?
« Écoutez d'autres sentences encore, au long de l'ouvrage. Elles sont bien à l'image de cet homme
qui a toujours appliqué dans sa propre vie l'éthique du dépassement : "Les hommes vrais pensent
que la vie est un combat". "Hommes " vaut ici pour tout le genre humain, évidemment ! Profitons-
en pour dire que L'Olympisme aujourd'hui contient de vigoureux passages en faveur de
l'émancipation
extrême féminine.
intelligence, estAu reste, l'épouse
la première femmedetunisienne
l'auteur, -Madame
et mêmeFathia Mzali, professeur,
maghrébine d'une
- à être ministre.
(Tout cela n 'apoint empêché le couple d'avoir six enfants !)
[...] Coopté par le CIO depuis bientôt deux décennies, membre de la Commission exécutive de
1973 à 1976, vice-président de 1976 à 1980, M. Mzali a démontré qu 'il savait tenir compte de la
 pesanteur des choses dans le domaine sportif aussi bien que dans les autres.
« S'il fut ainsi élu et réélu à ces fonctions de grande importance, c'est parce qu'il ne cessa
d'apporter une précieuse contribution à la progression du Mouvement olympique.
« Et cela, dans un climat d'unité. Car, au CIO, les discussions sont franches, les prises de position
 parfois passionnées, mais la solidarité demeure.
« Mohamed Mzali est un créateur. La destruction, la violence lui font horreur. C'est l'homme de
l'action et du dialogue. Voilà pourquoi, après avoir assumé pendant vingt-quatre ans des
responsabilités nationales et ministérielles de plus en plus importantes, il est depuis le 23 avril
1980 Premier ministre de Tunisie et successeur désigné du Président à vie Bourguiba.
« À la lecture de L'Olympisme aujourd'hui,  apparaît encore un aspect, et non des moindres, de
cette figure si solide dans sa complexité. Je veux parler de l'homme de lettres, nourri de deux
cultures parfaitement différentes, l'une araboislamique, l'autre française. Il les a assimilées
 jusqu 'en ses racines. C'est sans doute grâce à cela qu 'il a toujours voulu avoir, selon ses propres
termes, « une vision globale du monde ». Et cet amant de la Méditerranée veut tout naturellement
que le long miracle de l'Elide [région de Grèce où est située Olympie], rénové au rythme du temps,
 s'étende sur les jeunesses à l'échelle planétaire.
« L'autre mois, je me trouvais à Monastir. [...] Maintenant, grâce en soit rendue à ses deux fils
célèbres, le légendaire libérateur Habib Bourguiba et son dauphin Mohamed Mzali, Monastir
«renaît,
Je medans le déploiement
rendais à la plage dedesSkanès.
constructions
Et voicineuves.
que j'aperçus Mohamed Mzali qui courait torse nu
à travers sentes et sable, à la tête d'un peloton étiré. "Attendezmoi, on va nager ensemble !" me
cria au passage le Premier ministre. Après qu 'il eut couvert pour le moins six kilomètres, nous
 plongeâmes de concert dans cette Grande Bleue, dont M. Mzali connaît toutes les civilisations et
toutes les promesses. [...]A observer son corps d'athlète aux puissantes épaules, je songeais à la
discipline de vie que l'homme d'État, au fû des années, a observée avec une constante rigueur.
« Je le félicitai d'une telle volonté. "Mais le sport c'est ma joie !" répliqua-t-il avec son grand
 sourire qui restera toujours jeune. »

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146
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 je défendais, avec Lamine Chabbi, les collègues tunisiens, et revendiquais


face à lui l'égalité de choix entre enseignants français et tunisiens, comme
directeurs d'école ou proviseurs... Les temps avaient changé !
A Dakar, je fis aussi la connaissance de Jean de Beaumont, membre
influent du CIO, qui pensait déjà créer la « Solidarité olympique ». Nous

devionsladevenir
 parfois de grandsdurant
langue anglaise amis.lesAmicalement,
sessions du CIO je !luiIl m'invita
reprochaià passer
d'utiliser
un
week-end dans sa propriété d'Alsace, à Diebolsheim, les 24 et 25 novembre
1990, et ce fut une partie de chasse étonnante. Parmi ses invités, il y avait
l'ambassadeur américain W. Curley, le constructeur d'avion Serge Dassault,
l'ancien ministre de l'Éducation René Monory, le prince Gabriel de Broglie,
le comte de Ribes... Le coup de fusil de notre hôte - ancien participant aux
épreuves de tir aux jeux Olympiques de 1924 - était imparable. L'après-
midi, le tableau de chasse était impressionnant : plus de 400 faisans et
 perdrix. Sa secrétaire, Sylvie Plassnig, était l'exemple de la fidélité, de la
gentillesse et de l'efficacité. Elle était imprégnée de l'esprit olympique. Le
comte Jean de Beaumont est mort centenaire en juin 2002. Il a laissé
 plusieurs livres et beaucoup d'amis.
J'ai connu aussi Lamine Diack, ancien champion de France de saut en
longueur et futur ami et président de l'IAAF , un dirigeant qui fait honneur à
1

l'Afrique.
Je fus particulièrement fier de faire la connaissance de Léopold Sedar
Senghor, cet homme d'une stature exceptionnelle, ayant su réaliser une
grande œuvre aussi bien politique que poétique. Président de la République
du Sénégal de 1960 jusqu'à son retrait volontaire du pouvoir le 31 décembre
1980, il fut directement mêlé à un épisode précis de ces Jeux dakarois. À
l'issue de la finale de football, au terme des prolongations, la Tunisie qui
avait, quelques jours auparavant, remporté à Beyrouth la Coupe arabe des
nations, sous la direction de l'excellent entraîneur français André Gérard, et
le Sénégal se trouvaient toujours à égalité ; mais le nombre de corners obtenu
fit pencher la balance en faveur de nos adversaires. Au moment de la remise
de la médaille d'or, le président du Sénégal suggéra à monsieur Camara,
 président de la Fédération sénégalaise de football, et pharmacien de son état,
de la remettre plutôt à la Tunisie car, dit-il, elle a mieux joué. Et Camara de
répondre : « Les règlements s'y opposent, M. le Président ! ». J'admirai son
courage et la modestie de Senghor qui s'inclina. Durant le match, des
supporters jetèrent des cailloux sur nos joueurs. Notre goal Zarga avait le
visage plein de sang. J'ai rejoint les vestiaires pour ramener le calme et
rappeler que seul l'arbitre était habilité à rendre justice. Au bout du compte,
et selon l'expression en vigueur, ces péripéties firent de notre équipe le
véritable « vainqueur moral » du tournoi. Le lendemain, le quotidien   Le

1. Association internationale des fédérations d'athlétisme.

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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

Soleil de Dakar  rendit un vibrant hommage à la Tunisie pour son niveau de


 jeu et de sportivité.
Ainsi notre pays s'inscrivait-il peu à peu avec les honneurs au sein de la
communauté sportive internationale.

Le journal  Le Sport   fondé et dirigé par le militant Mahmoud Ellafi


organisa, en 1959, le Tour de Tunisie cycliste. Parmi les nombreux pays
invités, il y avait la République démocratique allemande (RDA) qui faisait
alors partie de l'empire soviétique. L'équipe allemande était dirigée par
Gunther Heinze qui devait être, plus tard, coopté membre du CIO.
Aujourd'hui, il en est membre honoraire. Je le reçus avec courtoisie. Il mit à
ma disposition cinq bourses pour la formation ou le perfectionnement de
cadres sportifs dans les spécialités de mon choix. Une commission choisit les
cinq candidats les plus appropriés parmi ceux que les clubs, alertés par
circulaire, avaient proposés et qui devaient voyager et séjourner en RDA six
mois aux frais des Allemands. Quelle ne fut ma surprise lorsque le secrétaire
d'État à la présidence me répondit par un refus net et sans appel.
« Quoi,  me dit-il,  on envoie maintenant nos jeunes pour être endoctrinés
 par les marxistes ?
- Je ne le crois pas, répondis-je, nos communistes et nos trotskistes ont été
"formés" au Quartier latin, à Paris ou dans d'autres villes de province. Les
rares étudiants tunisiens qui ont fait leurs études dans les pays de l'Est ont
été "vaccinés" ... » et je lui ai cité des noms !
Peine perdue ! Je ne voulais pas solliciter l'arbitrage du chef de l'État pour
ne pas vexer Béhi Ladgham. C'est alors que j'ai demandé l'aide de mon ami
Taïeb Mehiri, ministre de l'Intérieur et grand sportif, qui m'a rassuré. Une
demi-heure plus tard, il me téléphona pour m'annoncer que je pouvais
donner suite à mon projet.
Avec nos frères algériens, j'étais très proche. Quand les joueurs algériens
quittèrent brusquement le championnat de France pour former l'équipe
itinérante du FLN, celle-ci fut évidemment accueillie chez nous à bras
ouverts. Juste après l'indépendance de l'Algérie en 1962, j'avais invité son
ministre de la Jeunesse et des Sports pour étudier notre système de formation
et notre organisation sportive. Il me convia à son tour à visiter son pays. Ce
fut un sentiment très fort que de fouler, pour la première fois, un « sol »

désormais pleinement « algérien » après une guerre de libération de huit


années.
Le ministre s'appelait « Sadok Batel ». En arabe le prénom Sadok
(sincère) semblait jurer avec le nom Batel (imposteur) ! Je me permis de lui
suggérer, avec humour et amitié, de changer le « e » de Batel en « a » car
Batal signifie « héros ». Il trouva son « nouveau » nom « sincère héros » très
seyant. Et nous rimes de bon cœur de cette « transfiguration ».
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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

Le président Ben Bella me reçut à la villa Joly et me tint un long discours


sur le socialisme, émaillé de quelques réserves concernant les positions de
Bourguiba !
Président de la Fédération tunisienne de football, j'ai invité Sir Stanley
Rous, président de la FIFA , qui vint par deux fois en Tunisie et y organisa
1

deux apprécier
 plus stages pour entraîneurs
l'humour et arbitres.
britannique. À son
Il me contact,
reçut à son j'ai
tourappris à encore
à Londres au
centenaire de la Fédération anglaise et me convia à la rencontre qui, sur la
 pelouse de Wembley, opposait l'Angleterre au « reste du monde ». C'était la
 première fois que j'ai vu évoluer sur un terrain ce joueur d'exception qui
s'appelait Pelé. Ce fut l'Angleterre, et non la Grande Bretagne !, qui
l'emporta !
Sir Stanley Rous eut la délicatesse, à cette occasion, de m'inviter au Palais
de Buckingham
m'offrit le thé. où la reine Elisabeth m'a réservé un accueil cordial et
Le Brésilien Joao Havelange succéda à sir Stanley Rous en 1974. Nous
étions déjà collègues au CIO et amis. J'ai toujours apprécié son caractère
droit, sa connaissance des sports et des hommes. À ma demande d'organiser
en Tunisie la première Coupe du Monde juniors en 1977, il me témoigna une
grande confiance et ce fut un grand succès. La cérémonie d'ouverture se
déroula à Sfax dans la ferveur populaire.
Havelange
conforter dans fut
monleexil
premier, avec àHadj
en Suisse, Mohamed
Montreux Zerguini,
exactement à venir
où nous me
avions
déjeuné ensemble. Ces gestes valent mieux que tous les discours !

Il est clair que les jeux Olympiques sont devenus l'événement sportif
majeur de notre temps. S'il en est ainsi, c'est parce que Pierre de Coubertin
eut la prescience de les fonder sur des principes susceptibles de leur
 permettre
touchent endetant
durer,
que les principesL'olympisme
pédagogue. d'un éducateur qui, évidemment,
ne saurait se limiter à me
un
rendez-vous quadriennal basé sur la seule compétition. Il doit se conjuguer
au quotidien. Car il est plus qu'une pratique si saine soit-elle ; c'est un
véritable état d'esprit, une philosophie et une éthique qui doivent éclairer la
conduite de notre vie, au jour le jour, et charpenter notre comportement
quotidien. Ces idées ont eu et revêtent aujourd'hui encore, une grande
importance. Ce sont ces idées que j'ai tenté de développer dans mon ouvrage,
2

 L'Olympisme
Ayant eu le aujourd
privilège'hui
de .me voir coopté comme membre à vie du Comité
international olympique lors de la session de Madrid, en octobre 1965, grâce

1. Fédération internationale de football association.


2. Éditions Jeune Afrique, 1984.

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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

surtout à mes amis francophones et particulièrement au cheikh Gabriel


Gemayel du Liban, j'ai été l'un des huit membres élus à la commission
exécutive en 1973 à Varna . Je devais ensuite en être élu, en 1976 à Montréal,
1

vice-président. J'exerçai cette fonction jusqu'en 1980 à Moscou, où je me


rendis pour assister à la session du CIO, malgré la décision du gouvernement
tunisien de boycotter,
Jimmy Carter, commesur « recommandation
plusieurs autres pays, »les
duJeux
président des États-Unis.
organisés dans cette
ville.
Bien sûr, je dus regagner la Tunisie, dès les travaux de la session achevés,
sans attendre l'ouverture des Jeux. Mes responsabilités de Premier ministre
m'obligeaient à respecter la décision du gouvernement de mon pays.
Cet épisode moscovite fut particulièrement significatif pour le
mouvement olympique, puisqu'il marqua l'accession de Juan Antonio
Samaranchà àLord
succédant la présidence du CIO, dont il devenait le septième titulaire,
Michaël Killanin.
 Nombre de mes collègues européens, sud-américains et même
anglophones m'avaient, depuis 1976, poussé à me porter candidat. Certains
 journaux en avaient évoqué la possibilité. Si j'en étais honoré, je ne voyais
guère comment mon engagement en politique de manière quasiment
ininterrompue pourrait se concilier avec une fonction nécessitant une
disponibilité presque exclusive. Cela étant, lors de la 80  session en 1978 à e

Athènes,dejeledéjeunai
 proposa en tête-à-tête
laisser briguer avec Juan car,
seul la présidence Antonio Samaranch
me dit-il, quiâgé
il était plus me
que moi et s'engageait après quatre ou cinq ans à démissionner en ma
faveur. À quoi je lui répondis : «  Mais qui te dit que j'ai décidé d'être
candidat ?... ».
Toujours est-il que si dilemme il y avait, le nœud gordien se trouva
définitivement tranché le 23 avril 1980. C'est à cette date que je fus, en effet,
nommé Premier ministre et la question ne se posa plus . 2

Le Je16m'étais
juilletmobilisé pour candidats
1980, cinq assurer à mon ami en
étaient Samaranch un franc succès.
course. Monsieur Cross
(Nouvelle-Zélande) se retira juste avant le vote. Il y avait 77 votants ; la

1. Comment oublier les longues marches que j ' effectuais le soir dans la forêt de Varna, en compagnie
de mes deux amis algériens, feu Hadj Mohamed Zerguini, et Mustapha Larfaoui, sportif dans l'âme
avec lequel j'ai coopéré au début des années soixante dans le cadre de la Confédération maghrébine
de natation et qui est aujourd'hui membre du CIO et président de la Fédération internationale de
natation... Voilà un éminent dirigeant qui fait honneur à son pays et au grand Maghreb. J'évoque,
 pour saluer sa mémoire, un autre grand sportif, Hammadi Bahri, ancien président de la Fédération
tunisienne de natation, qui a coopéré avec Mustapha Larfaoui pour la promotion de la natation
nord-africaine, et qui a contribué grandement, en tant que chef du protocole, au succès des Jeux
méditerranéens de 1967.
2. Abdelaziz Dahmani écrit dans Jeune Afrique (n° 1017 du 2 juillet 1980) « En super favori  [souligné
 par l'auteur], Mohamed Mzali, premier vice-président du CIO, se trouve hors-course depuis que,
non sans hésitation, il a choisi de diriger la politique de son pays en tant que Premier ministre et
 scrétaire général du Parti... ».

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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

majorité absolue était donc de 39. Juan Antonio Samaranch obtint, dès le
 premier tour, cette majorité absolue au détriment des trois autres candidats :
Daume (RFA), Hodler (Suisse) et Worrall (Canada).
Après l'annonce des résultats du premier tour, Lord Killanin annonça
qu'on allait procéder au second tour. J'étais, en tant que premier vice-
 président, à sa droite ! Je lui dis : «  Monsieur le Président, il n 'est plus
nécessaire de voter car Samaranch a dépassé largement les 39 voix
nécessaires ».
Des applaudissements nourris saluèrent le nouveau président.
Lors de la session du CIO de Lake Placid, qui eut lieu du 11 au 13 février
1980, nous avions été confrontés à la décision du président américain Jimmy
Carter d'inviter les pays « libres » à boycotter les Jeux de Moscou, en
réaction à l'invasion de l'Afghanistan par l'URSS. J'étais fermement contre
ce boycott qui prenait en otage les athlètes et leur faisait perdre le fruit de
 plusieurs années d'efforts et de sacrifices. Avant d'entrer dans la salle des
réunions vers 15 heures, j'ai croisé le grand-duc Jean de Luxembourg qui
m'avait semblé soucieux. « Je suis embêté, m'a-t-il confié, car je suis contre
le boycott, mais je ne suis... que le chef de l'État ; je règne, mais le
 gouvernement gouverne et je ne connais pas encore sa position ; je crains
d'être en porte-à-faux.  » Je connaissais bien le grand-duc et j'ai toujours
apprécié sa modestie, sa convivialité et sa fidélité aux valeurs olympiques. Le
hasard a voulu que nous prenions le même avion à Paris pour rejoindre Séoul
en 1988 et durant les seize heures de vol avec escale à Anchorage, je me suis
trouvé placé à ses côtés et j'ai pu découvrir l'homme et sa riche personnalité.
À Lake Placid, je me suis permis de lui conseiller de rejoindre sa chambre et
de faire une bonne sieste pour l'après-midi. Il m'a remercié par la suite :
« Vous m'avez sorti d'une situation difficile »\
Le lundi 2 juin 1997, j'étais invité avec mon épouse à visiter la ville
d'Ostersund, candidate aux Jeux d'hiver. Le soir même à Stockholm, nous
avons été conviés à un dîner à Operakalaren, sous le signe de « Tradition et
qualité », sous la présidence du roi Cari Gustave XVI. Nous avons été placés
à la table de la reine Sylvia. Il y avait aussi le grand cuisinier Bocuse qui,
 pour une fois, n'était pas derrière ses fourneaux.
Un souvenir concernant la reine me revint.
En 1976, aux Jeux d'hiver que la ville autrichienne d'Innsbruck avait
organisés au pied levé pour pallier la défaillance de Denver (États-Unis),
nous participâmes à un dîner offert aux collègues francophones par Jean de
Beaumont. À la fin de la rencontre, ce dernier me pria de reconduire à sa
 pension de famille l'une des hôtesses qui nous accompagnaient. Elle parla en

1. À l'occasion de ma visite officielle au Grand-Duché du Luxembourg, Jean, grand-duc de


Luxembourg, duc de Nassau, me fait « Grand Croix de l'Ordre Ducal de la couronne de Chêne »,
en 1982. Deux jours auparavant, lors d'une visite officielle en Belgique, le roi des Belges m'a
décoré de la Grand Croix de l'ordre de Léopold II.

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151
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allemand au chauffeur qui la déposa à l'adresse indiquée. Quelle ne fut ma


surprise en apprenant le lendemain qu'elle était la fiancée du prince héritier
de Suède. Je la voyais à présent dans son nouveau rôle de reine d'une
immense distinction. Elle montra beaucoup de sollicitude à notre endroit.
Elle me rappela notre rencontre en Autriche et nous invita le lendemain à
 prendre le café au Palais royal.
Si j'évoque ces anecdotes c'est pour mentionner à quel point j'ai été
 proche du centre décisionnel du CIO. J'avais eu l'occasion de bien connaître
Avery Brundage, homme aux idées peut-être un peu rigides notamment sur
la question de l'amateurisme, mais doté de l'autorité naturelle du
businessman  rompu aux discussions d'affaires à l'américaine, d'une
résistance physique à toute épreuve, forgée par le sport, et d'un esprit de
décision non dépourvu d'humour.
Je me souviens d'une discussion durant laquelle, après avoir écouté les
 points de vue contrastés de ses deux vice-présidents, le Français Armand
Massard, ancien médaillé d'or d'escrime par équipes, et le Britannique Lord
Exeter, ex-médaillé d'or olympique du 400 mètres haies, il les interrompit en
leur disant :  « Étant donné la qualité de vos arguments respectifs, comment
voulez-vous que j'arrête ma position ? ».
En vérité, sa position était, bien entendu, déjà prise.
L'URSSet avait
Romanov deux Le
Andrianov. membres en 1970,décida
Bureau politique à la de
session
« retirerd'Amsterdam,
» Romanov
et proposa pour le remplacer, Vitaly Smirnov, plus jeune et plus dynamique.
Avery Brundage rendit hommage à cette occasion à Romanov et souligna
que sa principale qualité était... qu'il n'avait jamais fait perdre son temps à
la session. Effectivement, il n'avait jamais pris la parole, contrairement à son
compatriote Andrianov !
De Lord Killanin, élu à l'occasion des Jeux de Munich en 1972,
 j'évoquerai le commerce agréable. Ancien journaliste et vrai démocrate, il
ouvrit la porte aux Comités nationaux olympiques et aux Fédérations
internationales, dont il avait compris qu'elles prenaient de plus en plus
d'importance et méritaient d'avoir la parole. Comme membre de la
Commission exécutive, j'eus le plaisir de l'accompagner pour apprécier
l'avancement des préparatifs des Jeux de Montréal, confiés à l'architecte
français, Roger Taillibert, membre de l'Institut, spécialiste du béton
 précontraint. Je fis alors la connaissance du Maire de Montréal, Jean
Drapeau, idéaliste et plein d'enthousiasme, harcelé, harassé par les grèves et
les oppositions politiciennes, mais allant de l'avant, ne cessant au cours de
longues marches lors de la session d'Amsterdam de vouloir me convaincre
que Tunis devait, à son tour, postuler à l'organisation des Jeux ! Comme
vice-président, Lord Killanin me fit confiance pour les dossiers africains et
arabes et me permit d'œuvrer avec une grande liberté.
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Si j'avais quelque influence, elle me permit d'aider à l'admission au sein


du CIO de Hadj Mohamed Zerguini  (Algérie) en 1974, ainsi que de Béchir
1

Ettarabulsi (Libye), du prince Fahd Ahmed Sabah (Koweït), abattu le 2 août


1990 froidement par les soldats de Saddam Hussein, devant le palais du
gouvernement, ainsi que du prince Fayçal ibn Fahd ibn Abdelaziz (Arabie
Séoudite). Il en est de même de quelques collègues africains.
À propos de Lord Killanin, voici une anecdote qui illustre son sens de
l'humour et son sang froid.
Le 26 janvier 1978 , j'avais demandé la permission au Premier ministre
2

Hédi Nouira de quitter le Conseil des ministres vers 10h30 du matin. J'avais
invité, en effet, la Commission exécutive du CIO à se réunir à Tunis, à l'hôtel
 Africa. Vers 1 lh30, alors que nous étions plongés dans nos dossiers, nous
entendîmes des coups de feu échangés entre les forces de l'ordre et les
émeutiers. Lord Killanin, imperturbable, se contenta de dire : «   J'ai été
reporter de guerre en Asie et j'ai connu le baptême du feu ! Messieurs,
continuons ! ».
Le lendemain, j'ai organisé une excursion qui permit à mes hôtes, dont
Juan Antonio Samaranch, Monique Berlioux, de visiter Kairouan, El Djem,
Monastir, Sousse et Hammamet. Tout était calme et je ne devais me rendre
compte des dégâts que plusieurs heures après.
Avec le président Juan Antonio Samaranch, il faut parler d'une profonde
amitié, à l'épreuve de... toutes les épreuves, amitié développée déjà à partir
de 1963 dans le contexte des Jeux méditerranéens à Naples. Le président a
su donner au CIO un lustre et un rayonnement mondial que l'organisation
n'avait pas encore atteint. Efficace pour trouver les ressources budgétaires
indispensables, infatigable voyageur, il a pu rendre visite durant ses vingt et
une années de présidence - un record, après les vingt-neuf années de Pierre
de Coubertin (1896-1925) - à tous les Comités nationaux, alors même que le
nombre de ceux-ci se multipliait par quatre, se gonflant jusqu'à dépasser le
chiffre de 200, (plus que celui des membres des Nations Unies). Il a résolu,
avec diplomatie, nombre de situations extrêmement complexes. Il a
dépoussiéré les textes, parfois dépassés, faisant disparaître le terme devenu

1. Je fis sa connaissance en 1971 à la cérémonie d'ouverture des Jeux d'Izmir. Il faisait un froid de
canard et je grelottais car je n'avais pas mis de vêtements chauds ni de pardessus. Tout à coup une
 personnalité placée derrière moi dans la tribune officielle, me mit sur les épaules un burnous en poil
de chameau qui m'a réchauffé. Je le remerciai et le lui rendis à la fin de la cérémonie. Il refusa et
insista
enfantspour que je le garde.
se connaissent. Je l'aiDepuis, nous n'avons
vu, la dernière fois, àcessé d'être des
l'occasion amis,JOfrères. Nos épouses
de Sidney en 2000 etet nos
l'ai
trouvé fatigué et pâle. Lui, le grand marcheur, le sportif passionné, en était arrivé à suivre les
compétitions à la télévision dans sa chambre. Il a été un valeureux combattant de l'ALN, officier
dans l'état major de Boumediene établi à Ghardimaou en Tunisie. Après l'indépendance de son
 pays, il a été gouverneur, ambassadeur et ministre. Comme président du Comité olympique algérien
et membre du CIO, il rendit d'éminents services au sport algérien. Que Dieu l'accueille dans son
immense miséricorde !
2. Jour de la grève générale déclenchée par Habib Achour.
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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

obsolète « d'amateurisme » du fameux article 26 de la Charte olympique,


rejetant une hypocrisie trop longtemps entretenue. Il a œuvré pour la
cooptation, dès 1981, des premiers membres féminins du Comité et pour
l'essor à travers la planète du sport féminin.
En ce qui concerne l'ami, il me suffira de dire que lorsque vinrent pour
moi les qu'aient
quelles années été
difficiles, son soutien
les pressions, parfoisfuttrès
total et ne
fortes queme
l'onmanqua
exerça jamais,
sur lui.
Il me disait à Nagano (février 1998) :  « C'est très difficile, Mohamed, mais
tant que je serai Président !... ».
Le Comité international olympique est effectivement pour moi une
famille. Si rarissimes ont été les sessions ou célébrations des Jeux que j'ai
manquées depuis 1965 et ce toujours pour cas de force majeure, c'est chaque
fois un plaisir pour moi de retrouver mes collègues. Je résiste à l'envie de
citer iciportraits
leurs tel ou tel,etcarjela lepagination
regrette debeaucoup.
ce livre neNous
peut me permettre
sommes de tracer
d'horizons,
formations, origines géographiques, opinions, des plus variés. Éducateurs,
gens de sport ou de finance, militaires, éventuellement hommes politiques
sinon chefs d'États, chacun d'entre nous croit au sport et à un idéal
olympique. Le système de cooptation, a assuré longtemps notre
indépendance et notre engagement d'ambassadeurs du CIO dans nos pays et
nos régions, et non l'inverse. Chacun essaie de faire preuve au mieux d'un
esprit de tolérance et de respect envers les autres membres. Lors des votes, il
va de soi que nous nous prononçons chacun en notre âme et conscience.
 Nous ne prétendons pas donner l'image d'une perfection utopique mais
nous faisons de notre mieux pour être au rendez-vous de l'idéal qui nous
anime.
Hélas, les hommes ne peuvent pas toujours résister à leurs faiblesses.
Je citerai l'exemple navrant d'un camarade de classe depuis la sixième et
la cinquième (1940 et 1941). Cet ancien condisciple me suivit dans la vie
sportive.
que Il fut la
j'exerçai secrétaire général
présidence de du Comité
cette olympique
institution, de tunisien
1962 à tout le temps
1986. Sans
hésitation, je souhaitai le voir me succéder à cette présidence. Il me suivit
dans la vie politique puisque je le proposai comme chef de cabinet au
ministère de la Défense en 1968 et plus tard, le ministre de ce même
département lorsque je fus devenu Premier ministre. Or, lorsque les
circonstances me contraignirent à prendre la douloureuse décision
d'échapper aux menaces qui s'amoncelaient et le dur chemin de l'exil, trois
 jours ne s'étaient
quelques semainespas écoulés que
auparavant, le CIO des
m'accablait recevait uneleslettre
éloges plus où celui lors
flatteurs qui,
de conférences de presse tenues, comme chaque année, à la veille de la
Journée olympique, me qualifiait de délinquant parce que j'avais - et pour
cause - illégalement franchi la frontière, en concluant que je devais, à
l'instant même, être radié du CIO ! Il multiplia les démarches écrites et orales
 pour y prendre ma place.
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Mais, aurais-je pu imaginer connaître des scènes aussi bouffonnes que


cette montée en ascenseur à l'hôtel Mariott, lors des Jeux d'Atlanta, où nous
nous trouvâmes seuls, dos à dos, durant plus de trente étages, sans qu'il
ouvrît la bouche. Ma route devait encore côtoyer la sienne au cours d'un vol
de Miami à Cancun pour une réunion de l'assemblée des Comités
olympiques,
Deux heuresoùdurant,
nous fumes
pourplacés,
éviterpardepur hasard,mon
croiser sur des sièges ilmitoyens.
regard, regarda
obstinément par le hublot. Seule, sans doute, une intervention de la
Providence lui épargna un torticolis, pourtant combien mérité !
Triste exemple de dévoiement d'un idéal. L'olympisme est le contraire de
ces reniements.

Lorsque je réfléchis à la leçon de l'olympisme, je suis toujours ramené au


 point nodal, miraculeusement préservé, d'Olympie elle-même, l'un des lieux
du monde où j'aime à me retrouver, dans le calme des ruines de l'Altis, près
du premier « stade » revenant aux premiers âges et réfléchissant à la marche
de l'humanité.
Il est bien des façons de servir l'olympisme. Ce peut être de la manière la
 plus modeste. Ainsi, toutes les fois que cela me fut possible, je n'ai jamais
hésité à prendre part, comme conférencier à l'une des sessions de l'Académie
internationale olympique. J'y ai noué de précieuses amitiés, par exemple
1
avecfut
que l'avocat Pétralias,
le professeur très empreint
Nissiotis, ou Jeand'esprit
Durry,olympique
fondateur ,du
avec le philosophe
Musée national
du sport en France, et talentueux orateur de l'Académie. Plus d'une fois, j'y
ai, oubliant le protocole attaché à la fonction de Premier ministre, pris ma
 place, le plateau à la main, dans la file d'attente avant de mettre dans mon
assiette les tomates et la feta. J'y ai partagé avec les étudiants le travail mené
en commun dans les groupes de discussion, les ateliers, et, à leur contact, je
retrouvais mon enthousiasme juvénile.
De 1972 jusqu'à 1986, c'est avec joie que j'ai présidé la Commission du
CIO traitant de l'Académie, avant que ne m'y succède Nikos Filaretos. En
novembre 1982, j'ai présidé une réunion des présidents des académies
nationales. En avril 2003 encore, je suis revenu, pour réfléchir à haute voix
sur « la contribution de l'olympisme au développement culturel des individus
et des nations », affirmant :  « L'olympisme ne se réduit pas au sport, même
 s'ils s'appuient fermement l'un sur l'autre. Il ne s'agit pas de simple
compétition, d'éducation physique, d'effort corporel. Ou plutôt tout cela est
mis ajoutent
 s'y au servicedes
d'unvaleurs
idéal...La dimension
éthiques physique duPar
et esthétiques. corpslà,estlela mouvement
base, mais

1. Dont la fille Fanny, ministre des Sports, qui m'invita en mars 2003 à Athènes pour participer aux
cérémonies commémoratives organisées en hommage à son père et auxquelles avait assisté le
Premier ministre Semitis et le chef de la Nouvelle Démocratie, Caramanlis. Celui-ci, après avoir
gagné les élections législatives en mars 2004, devint Premier ministre. J'étais le seul étranger invité.

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olympique œuvre pour faire accéder le sport à la dignité de la culture, une


culture dont le développement constitue la condition première de la
 pérennité de la civilisation ».
Tous les quatre ans, avec désormais l'alternance Jeux d'été - Jeux d'hiver,
décidée sous l'impulsion de Juan Antonio Samaranch - tout comme le beau
Musée olympique
quadriennale de Lausanne
du printemps - renaît
humain ». Cece sont
que Coubertin appela
des moments « la fête
intenses, de
l'ouverture des Jeux à la cérémonie de clôture.
Si j'ouvre la valise de mes souvenirs, que de moments précieux me
reviennent à l'esprit. Rarissimes, je le répète, sont les éditions que j'ai
manquées. Qu'on n'attende pas de moi un impossible classement. Pour
donner simplement une idée de la palette des émotions, sans répéter une
énumération et un itinéraire mille fois parcourus dans les histoires des jeux
Olympiques,
marqué par laj'évoquerai
magnifique1964 et le sentiment
et vivante preuve deexprimé par Avery
cette maxime Brundage,
d'espoir et de
foi qui fût frappée à Tokyo : « Le monde est un ! ».
À Séoul, en 1988, a été fournie la plus magistrale, la plus inoubliable
démonstration : celle d'une culture ancestrale se donnant au monde entier et lui
révélant l'âme d'un peuple et d'une civilisation. À Albertville en 1992,
l'imaginaire du chorégraphe Philippe Decouflé a bouleversé les conceptions
stéréotypées et routinières des cérémoniaux habituels, créant une brèche dans
laquelle d'autres se sont engouffrés. À Lillehamer, la « petite » Norvège nous
a offert des Jeux aussi fervents que l'avaient été ceux d'Helsinki en 1952, ou
ceux de Sidney en l'an 2000. Quel contraste avec Atlanta 1996, son
mercantilisme et ses dysfonctionnements. Et que d'espoirs nous nourrissons
dans l'attente d'Athènes 2004, Turin 2006, Pékin 2008 et Vancouver 2010. Et
d'autres villes qui leur succéderont, selon la volonté universaliste de Coubertin.
Mais voilà qu'à mon corps défendant, et en m'en voulant de ne pas citer
toutes les villes organisatrices, je verse justement dans le style énumératif
que je récusais ! Il me faut revenir à l'essentiel des Jeux, c'est-à-dire aux
champions et championnes qui nous éblouissent par leur talent, et par leur
esprit spattjf. Comment ne pas évoquer l'admirable exemple que donna le
concours du saut en longueur de Berlin 1936, grâce à l'accolade émouvante
de Ludlutz Long (7 m 89) donnée à son vainqueur Jesse Owens (8 m 06) déjà
titulaire de deux médailles d'or au 100 m et 200 m, niant tous les préjugés et
les appels à la haine de la propagande nazie. Hitler ne supporta pas le
spectacle.
Ce fut un bonheur d'accueillir à Tunis, à l'Institut des Sports, au début des
années 60, le grand Emil Zatopek vainqueur en 1952 à Helsinki des 5 000,
10 000 mètres et du marathon, accompagné par sa femme Dana Zatopkova,
championne olympique du javelot. Personne n'a oublié, pendant ces courses,
son visage marqué par la souffrance et son corps qui se surpassait. Durant son
trop bref séjour parmi nous, il se montra non seulement l'un des meilleurs
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instructeurs sportifs, mais un homme exquis, drôle, d'une générosité de cœur


évidente.
À l'horizon montait l'étoile de Mohamed Gammoudi. Quelle joie pour
moi d'avoir pu directement aider à sa progression ! J'ai été le premier avec
le colonel Hassine Hammouda à croire en lui et trouvai, avec l'aide du
ministère
1963 à la de la Défense
semaine nationale,delesTokyo.
pré-olympique crédits nécessaires pour l'envoyer en
L'année suivante, dans son style qui se rapprochait de celui d'Alain
Mimoun - aux duels acharnés avec Zatopek jusqu'à son propre triomphe lors
du marathon de Melbourne 1956 -, Gammoudi n'était devancé que de 4/10 e

de seconde par l'Américain Bill Mills sur le 10 000 mètres. Cette médaille
d'argent lui révéla ses possibilités et le poussa à la changer en or à l'arrivée
du poignant 5 000 mètres de Mexico, 2/10  de seconde devant le Kenyan Kip
e

Keino. Quel palmarès, assorti du bronze du 10 000 mètres, puis en 1972, sur
la piste de Munich, malgré une blessure causée par son vainqueur le
Finlandais Viren avec un nouvel argent au 5 000 mètres. Tout cela sans
 jamais se départir d'une modestie faisant de celui qui était devenu un héros
 pour le peuple tunisien, un sportif parmi les plus exemplaires. En parlant de
Tokyo, je n'oublie pas notre valeureux boxeur Habib Galhia, titulaire d'une
médaille de bronze.
Le Gammoudi de Munich était âgé de 34 ans, soit près du triple de la
 ballerine de la gymnastique à laquelle le protocole du CIO me donna, aux
Jeux de Montréal en 1976, l'honneur de remettre une de ses trois médailles
de championne olympique : barres assymétriques, poutre et concours général :
 Nadia Comaneci, la petite Roumaine, espiègle, mutine, mais follement
concentrée et, en fait, inaccessible.
Ainsi que l'exprimèrent, dès les jeux d'été de la VIII  Olympiade en 1924 e

à Paris, les écrivains André Obey ou Jean Prévost en des textes superbes, ces
figures de proue entraînent dans leur sillage lumineux, par le geste et la
 performance qui écartent les murs de la prison, la masse des anonymes, ceux
qui restent tout
d'admiration inconnus mais pour
aussi intense lesquels
; ceux-là, j'éprouve
qui gagnent leurune autrelorsqu'ils
combat forme
croient avoir tout perdu. Au reste, comme l'a exprimé Aristote :  « Aux jeux
Olympiques ce ne sont pas forcément les hommes les plus beaux et les plus
 forts qui reçoivent la couronne »,  car l'essentiel c'est de s'être aligné sur la
ligne de départ. En nous mêlant à ce flot qui tend humblement à s'améliorer
au prix d'une ascèse volontairement consentie, nous voici au cœur de
l'olympisme, d'une éthique en action et d'une morale. Et nous prenons
conscience, ainsi que j'ai pu le formuler dans mon ouvrage, La parole de
l'action,  que le sport est une des voies vers : «   l'unité de la solidarité
humaine, une découverte de la multitude des peuples du monde, une
communion dans l'émotion esthétique, une fraternisation vécue ».
Lors de la fête olympique, le sport apparaît comme le plus puissant
vecteur de la communication. Au-delà des fuseaux horaires, il  est temps
commun et centre universel d'un spectacle partagé.
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Certes, en cette matière comme en d'autres, le progrès n'est pas continu,


sans heurts ni secousses. L'olympisme a traversé bien des zones de
turbulence ; il en connaîtra d'autres. Le village olympique de Munich violé,
les boycotts successifs, Montréal, Moscou,... contre lesquels je me suis
vigoureusement engagé . Pourtant, contre vents et marées, la barque a franchi
1

divers écueils
République et j'ai pu
populaire y contribuer
de Chine dans
a fait son la mesure
retour espéré, de
sansmes
quemoyens. La
Taïwan fut
 pour autant rejeté. Il suffit de lire le procès-verbal de la session de
Montevideo (Uruguay, du 5 au 7 avril 1979) pour constater les efforts
consentis par le vice-président du CIO que j'étais, afin qu'un milliard de
Chinois puissent rejoindre le mouvement olympique . L'absurde politique 2

d'apartheid, à laquelle s'accrochait une Afrique du Sud figée dans une vision
rétrograde des rapports entre les communautés, lui valut d'être mise en
marge de la famille olympique. Mais elle a pu regagner le navire après s'être
débarrassée du cancer raciste.
À Sydney, les deux Corées, celle du Nord comme celle du Sud, si
longtemps ennemies farouches, ont défilé ensemble derrière le drapeau
olympique aux cinq anneaux de couleur, conçu et dessiné par Pierre de
Coubertin en 1913.
La corruption, cette tentation à laquelle certains ont prêté le flanc, a été
fermement jugulée.

À Moscou, le 21 juillet 2001, là même où il s'était vu confier la barre du


Comité, vingt et un ans auparavant, Juan Antonio Samaranch a passé le
témoin au Belge Jacques Rogge. J'attends beaucoup du huitième président
des Temps modernes. Son sérieux, sa maîtrise des dossiers, son savoirfaire,
sa connaissance du sport, son aversion de la tricherie du dopage, apparaissent
comme autant d'atouts. Il a une vision claire et une volonté : celle de
recentrer une manifestation, peut-être hypertrophiée en plus d'un siècle
d'existence - leayant
et télévisuels développement
eu, en ce exponentiel des médias,
sens, une influence en particulier
déterminante, audio
- sur sa
substance et sa raison d'être : le peuple des athlètes. Qu'à Sait Lake City, au
sortir d'une période tourmentée et épineuse, le président du CIO se soit
installé au village olympique, m'est apparu sympathiquement significatif.

1. Dans le n° 960 de Jeune Afrique  (30 mai 1979) je n'ai pas hésité encore une fois à critiquer la
décision des gouvernements africains, dont le mien, en déclarant : « Trois ans après les Jeux de
 Montréal,
leur a coupéje considère
les jambes.encore le des
J'ai vu boycottage
sportifs comme une faute. africains
et des dirigeants Cela a pleurer
freiné nos athlètes,
lorsque des
« fonctionnaires » les ont privés de « leurs » Jeux. Il y a d'autres méthodes plus sérieuses pour
écorcher l'apartheid ! ».
2. Dans le PV sus-mentionné, il est dit à la page 41 : « Le CIO résout :
- de reconnaître le Comité olympique chinois sis à Pékin
- de maintenir la reconnaissance du Comité olympique chinois sis à Taipei. »
J'ai la faiblesse de croire que j'y avais beaucoup contribué.

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L'olympisme m'a valu de connaître un être d'exception. Quelques mois


avant son arrestation en 1962, Nelson Mandela avait été reçu et aidé par
Habib Bourguiba et Béhi Ladgham, alors Premier ministre, car le combat de
l'ANC c'était aussi le nôtre, celui du Néo-Destour.
Le lundi 30 juin 1997, avec mon épouse, me trouvant au Cap, j'ai voulu
visiter
de ses lavingt-sept
célèbre prison
annéesde de
Roben Island Était-ce
captivité. et la petite cellule
dans où il vécutphysique
sa condition dix-huit
d'ancien boxeur qu'il trouva la résistance et la force d'âme qui lui permirent de
tenir ? Comment un homme peut-il endurer pareille géhenne, en dépit d'une
nourriture infâme, astreint à des travaux forcés ? Puis libéré enfin, comment a-
t-il pu dépasser la réaction de haine à l'égard de ses oppresseurs ? Entre tant
d'autres sujets de préoccupation vitaux pour son pays, il aida activement le
CIO et la Commission dont Juan Antonio Samaranch avait confié la présidence
au juge Keba
formation M'Baye, àcelle
multiraciale, préparer
d'une lanation
réintégration deBarcelone,
unifiée. À l'Afrique du
enSud avec
1992, une
dans
la cité chère à la fibre catalane de notre futur Président d'honneur à vie, j'étais
 proche de Mandela, et je vis fleurir son sourire lorsque, sous ses yeux, parut le
drapeau de son pays, qui concrétisait son rêve. Mieux, le 10 000 mètres féminin
- autre témoin des progrès constants des femmes dans le sport - fit se dresser
le stade. La ligne franchie, les deux protagonistes de cette joute admirable se
 jetèrent dans les bras l'une de l'autre, s'embrassant comme deux sœurs.
Quelques minutes d'anthologie pour nous tous, partagées avec des milliards de
téléspectateurs, lorsque Derarte Tulu l'Ethiopienne à la peau sombre et Elena
Meyer la Sud-Africaine si blanche s'élancèrent ensemble pour un tour
d'honneur en commun !...
Je crois à l'olympisme, expression, incarnation de l'éthique sportive, une
éthique d'excès et de raison, de démesure et d'équilibre.

1959-1964, six années passionnantes, je l'ai dit. Contre mon gré, je suis
alors nommé
tunisienne. AuDirecteur
moment de général
quitterdemes
la fonctions
radio et chargé de créer
à la Jeunesse la télévision
et aux Sports, je
remerciai tous les collaborateurs qui m'avaient aidé à lancer notre pays sur des
voies nouvelles, sans chauvinisme sourcilleux ni nationalisme provocant ,   2

1 .African National Congress, principale organisation des noirs sud-africains, combattant le « pouvoir


 blanc » et l'apartheid.
2. Je devais déclarer dans le numéro ci-dessus cité de Jeune Afrique  en... 1979 :  « La politique doit
être au service du sport, non l'inverse. Je déteste les faussaires du sport. Je déteste le sport-

 spectacle
à une fouleoù lad'excités
« vedettisation » est la ou
de s'égosiller règle,
de où le show-business
hurler et le marketing
devant de soi-disant sportif
athlètes auxpermettent
sourires
mécaniques. Je déteste le sport-politique où des jeunes sont utilisés par une « gouvernementaille »
aussi incompétente que malhonnête pour illustrer la suprématie d'une idéologie. Je déteste encore
 plus le sport-marchand où l'athlète, le cœur attiédi et asséché se transforme en panonceau
 publicitaire, en bête à concours. Je ne veux pas davantage de sport-résultat qui réduit l'homme à
une musculature au service du rendement, où la « championnite » et la « médaillite » font fureur,
où on surentraîne et on dope les jeunes sportifs pour les jeter dans la fosse aux lions... ». C'était,
il y a un quart de siècle, ma profession de foi. Je la revendique encore aujourd'hui !
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mais animé d'un patriotisme dont le sport peut constituer l'une des
incarnations les plus tangibles.
Depuis, le sport ne m'a jamais quitté et je n'ai jamais quitté le sport. Loin
d'être une illusion lyrique, le sport est un besoin vital : physique, mental,
 psychique. Il est une philosophie de l'existence.

les «performances
Le corps du sportif n 'a avec
déclinent qu 'une saison, du
l'érosion celletemps. Mais» Non
des fleurs. toutespas que
choses
égales, à chaque âge son niveau. Le sport reste alors une source jaillissante,
un mode perpétuel d'exploration de soi, une manière d'aller vers les autres.
« Le sport, c'est de la vie multipliée »,   a dit Georges Clemenceau. C'est en
tout cas, pour moi, l'un des plus sûrs viatiques pour le long et trop court
voyage de l'existence.

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CHAPITRE II

A la radio télévision.
Création de la télévision tunisienne

Tout ce qui peut être fait un autre jour, le peut être aujourd'hui.
Montaigne

Parmi les actions que j'ai pu réaliser au cours de mon activité de


responsable politique, une des plus importantes à mes yeux fut celle relative
à la création de la télévision tunisienne.
Cette réalisation fut une contribution tout à fait explicite au renforcement
du processus de modernisation du pays, tant cette forme de communication
a acquis d'importance à notre époque. Mais elle fut aussi l'aboutissement
d'un des défis les plus risqués que j'avais accepté de relever au cours de ma
carrière.
Ma nomination au poste de directeur général de la Radiodiffusion
télévision tunisienne (RTT) a été rendue publique avec la liste des membres
du gouvernement constitué le 12 novembre 1964, au lendemain du Congrès
de Bizerte qui devait adopter le socialisme destourien comme doctrine pour
l'ancien Néo-Destour.
Je dois dire qu'un an auparavant, le président Bourguiba avait demandé à
me voir. Il était, à ce moment-là, au palais de La Marsa et travaillait dans un
 petit bureau que ses familiers connaissaient bien. Il m'a dit : « D'habitude, je
nomme mes collaborateurs aux postes qui me paraissent les plus appropriés
 sans leur demander leur avis. Mais je vais faire une exception pour vous. Je
 suis préoccupé parce que les préparatifs pour lancer la télévision n 'avancent
 pas. M. [Habib] Boularès [mon prédécesseur à la tête de RTT] a certes formé
des commissions mais je ne vois aucune concrétisation... Parce que je sais
avec quelle volonté et persévérance vous avez obtenu la construction de la
Cité sportive d'El Menzah, malgré l'opposition de pratiquement tous les
ministres concernés, je compte sur vous pour vous atteler au lancement de la

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télévision nationale. C'est pourquoi je me propose de vous nommer


 Directeur général de la Radio Télévision, avec pour mission principale de
lancer la télévision tunisienne ».
Je n'étais pas content parce que je souhaitais rester à la tête du
département de la Jeunesse et des Sports et achever tous les « chantiers » que
 j'avais ouverts. Il a lu sur mon visage ces réserves que pourtant je ne
déclarais pas réfléchissez
tout de suite, encore. Il m'a devancé alors
vingt-quatre et m'a
heures dit : «  Ne
et demain me répondez
donnez la réponsepas
à
 M. Béhi Ladgham, secrétaire d'État à la Présidence ».
Sans hésiter, je signifiai le lendemain matin à ce dernier mon refus.
Bourguiba ne m'en reparla plus.
Étant grippé, je n'ai pas pu assister à l'ouverture du Congrès de Bizerte
mais, écoutant à la radio le président Bourguiba prononcer son discours
d'ouverture, je fus agréablement surpris de l'entendre y faire mon éloge
 personnel.
la jeunesse Le
quelendemain, j'étaisauprésent
j'avais préparé nom duauBureau
Congrès où j'ai A
politique. lu la
le clôture
rapport du
sur
Congrès^, je m'étais entendu avec le gouverneur de Bizerte de l'époque,
Hédi Baccouche, qui devait accéder bien plus tard, au poste de Premier
ministre à la suite de la déposition de Bourguiba, pour proposer au Président
d'aller poser la première pierre de la Maison des Jeunes et de la Culture à
Bizerte. En quittant le Palais des Congrès, j'ai demandé au Président s'il
voulait bien inaugurer son activité au lendemain du Congrès par ce geste
symbolique qui signifierait son intérêt pour la jeunesse, avenir de la nation.
Le Président a tout de suite donné son accord et posé la première pierre dans
la ferveur des militants.
Deux ou trois jours plus tard, le Président m'invita à venir le voir au Palais
de Carthage, dont les travaux venaient d'être terminés. Il me dit, d'emblée :
« Si Mohamed, cette fois-ci je ne vais pas vous demander votre avis, je vous
nomme Directeur général de la Radiotélévision. Je considère cette mission
aussi importante que celle de la Défense nationale. La télévision est le moyen
 par excellence d'entrer dans tous les foyers, d'influencer les comportements,
de peser sur
 processus vital les volontés pour de
de développement assurer
notre la mobilisation
pays. de tousque
Je suis convaincu dans
vousle
êtes la personne idoine pour réaliser ce défi, malgré la modestie des moyens
qui seront mis à votre disposition ».
Je n'ai pas cillé. Il sentait ma réserve. Alors, pour me montrer à quel degré
d'importance il situait la nouvelle mission qu'il me confiait, il me montra une
feuille de papier pleine de noms et de ratures et me déclara : «   Voici le
brouillon de la liste des membres du nouveau Bureau politique que je suis en
train de mettre M.
radiodiffusion, au point.
Klibi, Vous y figurez
n y figure pas. alors
C'estque
vousledire
ministre
à queldepoint
tutelle
la de
RTTla
est importante et stratégique à mes yeux ! ».

1. J'y ai été élu en bonne place au Comité central et non nommé par le Président comme tant d'autres.

162
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Il n'y avait plus rien à opposer à cette argumentation pour le militant


destourien que j'étais.
Pour souligner encore l'importance qu'il accordait à la radiotélévision, le
 président Bourguiba fit figurer mon nom dans la liste du nouveau
gouvernement constitué au lendemain du Congrès de Bizerte, comme si je
devais être considéré comme un ministre ou, à tout le moins, un secrétaire
d'État. Ma nomination au sein du Bureau politique me donnait, par ailleurs,
les moyens politiques de l'action dans le cadre de mes nouvelles fonctions.

Cette nouvelle mission, inattendue pour moi, fut une expérience d'autant
 plus enrichissante, voire passionnante, qu'elle me permit de plonger dans un
monde nouveau tout à fait différent de tous les domaines dans lesquels
 j'avais évolué jusque là. Mais grâce à ma formation générale et à mon
tempérament militant et fonceur - je ne suis pas du signe du Capricorne...
et sportif pour rien - j'ai vite fait de prendre à bras le corps cette nouvelle
« maison », déterminé à la mettre au diapason de la Tunisie en marche.
À la Radio, la situation était convenable. Chedli Klibi avait su choisir de
 bons collaborateurs. Homme de grande culture, il avait assez d'imagination,
assez de libéralisme et de tolérance pour réussir à s'entourer de gens
compétents. Il y avait donc des programmes intéressants dans les différents
services dirigés par des personnes de valeur qui savaient faire équipe.
Il m'a fallu toutefois renforcer et rénover les installations techniques de la
Radio pour que la voix de la Tunisie atteignît, clairement et de façon
continue, le sud tunisien et les pays du Machrek (Proche-Orient). Ces
derniers nous inondaient, jour et nuit, de programmes qui n'étaient pas
toujours favorables à notre politique animée par le renouveau et le progrès.
Des critiques, parfois des insultes, étaient proférées contre Bourguiba
 parce qu'il avait osé interdire la polygamie, la répudiation ou parce qu'il
avait
ne pasexhorté les leTunisiens
pratiquer jeûne s'ilausetravail
révèledurant le mois avec
incompatible de Ramadan,
le labeurdussent-ils
quotidien.
Le fameux jus de fruits bu par le Président, durant le jeûne, lui valait
régulièrement les imprécations de plusieurs radios arabes. Il fallait répondre,
expliquer, faire prendre conscience... tâche difficile... encore aujourd'hui !
J'ai créé Radio Sfax après avoir installé un puissant émetteur à la station
de Sidi Mansour et nommé à sa tête le militant Abdelaziz Achiche. J'ai
détaché quelques musiciens et chanteurs, dont Ahmed Hamza et Ali
Chalgham, pour former
Cheikh Boudaya, une M.
Alloulou, grande troupeetmusicale
Jamoussi d'autres...quirivaliser
devait avec
avec le
la
troupe de Radio Tunis.
J'étais conscient du rôle que la radio et la télévision pouvaient jouer dans
l'essor de la culture tunisienne. Je me suis donc attelé, avec mes
collaborateurs et à leur tête le professeur Béchir Ben Slama, à donner un

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nouvel élan à la création spécifiquement tunisienne dans le domaine des


lettres, de l'histoire, de la musique, du théâtre, des arts populaires.
Avec mon équipe, nous nous étions proposés de donner un nouveau
souffle à la chanson tunisienne par une production accrue et une diffusion
 plus grande. La chanson égyptienne, et orientale en général, supplantait la
nôtre. J'ai œuvré en vue de rétablir un équilibre sain, sans démagogie ni repli
sur soi et accordé aux jeunes leur chance. J'ai donné à Mekki Ben Hammadi,
 programmateur et régisseur des programmes, des instructions en vue de
réserver à la production artistique tunisienne 80 % du temps consacré à la
chanson. Partant du principe que la quantité aide à secréter la qualité, je
faisais enregistrer dans nos studios une ou deux chansons nouvelles par jour.
J'ai doublé et même triplé les cachets pour motiver paroliers, compositeurs
et chanteurs...
J'ai tenu aussi à promouvoir la littérature tunisienne par des programmes
adéquats.
Certaines innovations furent introduites qui permirent à des jeunes auteurs
de s'essayer à l'adaptation radiophonique de grandes œuvres du répertoire
dramatique mondial dans le cadre d'une émission intitulée « La pièce du
mois » qui permit également à de jeunes acteurs, comme Hichem Rostom, de
faire leurs premiers pas en public. C'est dans ce cadre que nous présentâmes
la pièce de Mahmoud Messadi : Al Sudd  (le Barrage), réputée injouable, dans
une mise en scène de Mohamed Aziza.
Béchir Ben Slama a motivé Mohamed Hifdhi pour adapter sous forme de
feuilleton radiophonique le chef d'œuvre de Béchir Khraïef :  Bar g ellil
(Éclair de nuit) qui fut mis en scène par Hamouda Maali et qu'on a depuis
rediffusé plusieurs fois.
Un grand nombre d'hommes de culture de toutes tendances a été sollicité
 pour participer aux différents programmes diffusés par la chaîne nationale et
internationale qui, elle aussi, a œuvré pour faire connaître notre culture.
Parmi eux, je voudrais citer Hassen Abbès, un journaliste de talent et un
homme de culture d'une grande dignité. Il faisait partie de l'équipe du
quotidien Assabah  depuis sa création en 1951. Je lui avais demandé de «
critiquer » le premier numéro de la revue  Al Fikr   que j'avais fondée le 1 e r

octobre 1955. Il ne s'était pas privé de le faire sans ménagement. Je m'étais


empressé de publier son article sans la moindre censure, dans le numéro
suivant et lui avais exprimé toute mon estime.
Le président Bourguiba écoutait assidûment la radio d e 6 h à 8 h 3 0 d u
matin et tous les après-midi. Il avait ses émissions préférées. Il ne manquait
 pas une occasion pour me téléphoner afin de signaler telle faute de syntaxe,
de morphologie ou de prosodie, telle inexactitude historique ou pour faire
l'éloge de telle émission ou de tel conférencier ou poète. Un jour, il me
demanda si je connaissais Salah Guermadi, professeur de linguistique à la
faculté des Lettres de Tunis, critique et poète bilingue, s'exprimant très bien

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en arabe et en français. Il venait d'écouter une de ses chroniques et m'en avait


dit beaucoup de bien. Il voulut le rencontrer. J'arrangeai le rendez-vous.
Quelques jours plus tard, le Président me dit : «J'ai rencontré "ce monsieur"
(hak erajil)pendant trois heures. Il est irrécupérable ! C'est un communiste
bouché à l'émeri ! ». Il était vexé de n'avoir pu le « séduire » mais il n'avait
 pris aucune mesure de rétorsion contre lui. Guermadi a toujours coopéré avec
la radio et enseigné à l'université jusqu'à sa mort prématurée, suite à une
chute fatale survenue à El Haouaria au Cap Bon au milieu des années quatre-
vingt.
Une autre fois, Bourguiba me téléphona vers 16h30. Il me demanda si
 j'étais en train d'écouter la radio. Constatant que ce n'était pas le cas, il m'a
 prié d'ouvrir mon poste, le « mouchard » dans le jargon de la maison de la
radio, et d'écouter. C'était le professeur Mahjoub Ben Miled qui lisait sa
chronique hebdomadaire. Bourguiba me pria d'écouter avec lui quelques
minutes ; puis il me dit : « Est-ce que vous avez compris quelque chose ?
Convoquez, je vous prie, ce conférencier et dites-lui de ne pas se griser de
 son propre discours. S'il a des idées à exprimer, il est libre de le faire. S'il
 s'agit d'aligner des phrases grandiloquentes et creuses, ce n 'est pas la peine
de se moquer des auditeurs ».
Le 29 juin 1965, il me réveilla vers 5 heures du matin et s'étonna de
constater que je n'étais pas déjà à mon bureau !... Il m'apprit le décès du

grand militant
téléphoner à laTaïeb
radioMhiri
et à et me demanda
l'agence de rédiger
de presse l'avis J'accomplis
tunisienne. de décès et de le
cette
tâche la mort dans l'âme car le défunt était un grand ami et un patriote
authentique qui a servi son pays avec dévouement, abnégation et efficacité.
Que Dieu l'ait en son immense miséricorde !

En plus de ce travail épuisant à la tête de la radio, il fallait créer la


télévision car elle existait seulement sur le papier. Et encore ! Pas de budget,
 pas d'équipement et une toute petite équipe de jeunes diplômés, frais
émoulus d'écoles de cinéma françaises, belges et italiennes, l'arme au pied
faute de moyens et passablement découragés.
Il fallait se lancer dans l'aventure. Je me battis d'abord pour la création de
la structure technique, indispensable outil pour la concrétisation du projet.
J'étais aidé par de remarquables et dévoués ingénieurs Hammadi Rebaï et
Mongi Chafei. J'ai lancé un appel d'offres pour renforcer l'émetteur de
Boukornine établi par les Italiens, en 1960, pour retransmettre les jeux
Olympiques de Rome et qui était resté en place après cet événement pour
diffuser des programmes de la RAI, et mettre en place un autre émetteur plus
 puissant à Zaghouan. Nous avons préparé également les dossiers techniques
nécessaires à l'acquisition des équipements de studio (régies, caméras, etc.).
Ensuite je me suis attaqué à la question de l'encadrement. En attendant de
nommer un directeur de la Télévision, j'ai chargé Mezri Chekir de s'occuper
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de ce secteur. Il est allé en Italie et en Espagne pour visionner et choisir le


maximum de programmes compatibles avec notre culture et nos objectifs. Il
n'est pas rentré les mains vides. Il rencontra à cette occasion deux
réalisateurs qui furent recrutés sur-le-champ : Rachid Ferchiou chargé de la
 production des émissions de variétés et A. Hammami, chargé des émissions
dramatiques.
un accord de Mezri Chekir crédit
crédit (partie devait-separtie
rendre ensuite
don) pour en France pour
l'acquisition du négocier
matériel
nécessaire aux studios d'émission. En attendant la signature de l'accord, il a
commandé sur le crédit-don le matériel le plus urgent pour le démarrage des
 programmes.
Par la suite, j'ai chargé Hassen Akrout, jusque-là directeur des relations
extérieures, de la direction des programmes de télévision et nommé, sur sa
 proposition, comme adjoint Mohamed Maghrebi.
Il fallait,des
l'extérieur, ensuite, faire des
formateurs réalisateurs
capables et des techniciens
de transmettre, sur place,déjà formés
à des jeunesà
recrues, les bases du métier, pour pouvoir constituer des équipes minimales.
Des réalisateurs comme Ben Salem, Besbès, Hammami, Ferchiou, Sayadi,
Harzallah et Yahiaoui formèrent des assistants. M. Frikha, chef opérateur, et
Taoufïk Bouderbala formèrent des caméramen et des éclairagistes, Fatma
Skandrani forma des monteuses.
Tout le monde s'investit avec un enthousiasme et une foi qui me
remplissent d'aise,
J'ai décidé, pourà plus
chaque
de fois que j'y pense.
transparence et d'équité, de recruter dans les
différents secteurs par concours, de l'ingénieur du son jusqu'au maquilleur.
Parfois, les examens des candidats donnaient lieu à des échanges vifs
quoique teintés d'humour. À un membre du jury de recrutement des futures
speakerines, Tijani Zalila, qui se plaignait de l'aspect « rural et bédouin »
d'une candidate trop brune et trop « typée » à ses yeux, je répondis, en ma
qualité de président du jury : « Mais, en Tunisie, il existe plusieurs types de
beauté féminine. On ne demande pas à nos futures speakerines de passer le
concours de miss Tunisie, mais de bien prononcer leur texte et d'être
 présente et persuasives ». Abdelaziz Laroui, Mohamed Ben Smaïl et d'autres
membres du jury m'avaient approuvé. La candidate mise en cause fut
acceptée avec une majorité démocratique de voix. Elle fut, avec trois autres
candidates, retenue et toutes firent toute leur carrière à la télévision.
La question du budget allait me donner infiniment plus de fil à retordre.
À la fin août 1965, j ' avais rendez-vous avec Abderrazak Rasaa, secrétaire
d'État aux Finances auprès de Ahmed Ben Salah. Il me reçut et écouta
 placidement mes doléances. J'ai eu beau lui détailler mes besoins :
acquisition d'équipements, rémunération du personnel, achat de programmes
etc., je ne pus m'attirer de sa part qu'une réponse laconique : «   Vous
disposerez d'une enveloppe de cinq cent millions de centimes,  (l'équivalent
de 300 000 € actuels) et vous allez devoir vous débrouiller avec ».
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Inutile de dire dans quel état je rejoignis mon bureau à la maison de la


RTT. Je me disais en moi-même : « Mais, qu 'est ce que je suis allé faire dans
cette galère ? ». Avec un état-major de crise où figuraient Mezri Chekir et
Moncef Mhiri j'essayai de répartir ces maigres, très maigres subsides, entre
les différents chapitres du budget en élaboration. J'étais sûr que l'ingénieur
en chef Mongi Chafei et surtout Hassen Akrout, le directeur des
 programmes, hommes de caractère, n'allaient pas pouvoir s'en sortir.
J'étais tellement stressé que je connus mon premier et seul malaise, au
cours de toute ma carrière gouvernementale. C'est dire la difficulté de la
tâche qui m'attendait. Je fus examiné par différents docteurs qui ne
diagnostiquèrent aucune insuffisance organique mais me mirent tous en
garde contre le surmenage. De toute évidence, mon malaise était dû à une
tension nerveuse excessive. Bourguiba, mis au courant de ce problème de
santé,
le mêmemediagnostic
demanda d'aller consulter
et la même le docteur
prescription queMathivat à Paris.tunisiens,
ses collègues Celui-ci les
fit
docteurs Charrad et Ben Smaï'l. D'ailleurs, si tel n'avait pas été le cas, je
n'aurais jamais pu courir, 13 ans après, plus de 22 km en deux heures et
demie !
À mon retour de Paris, Bourguiba voulut me voir pour se tranquilliser sur
ma santé. À la fin de l'entretien, il appela au téléphone Mohamed Jeddi,
secrétaire d'État au ministère de l'Agriculture et lui demanda de me trouver
un logement dans
décompresser une zone
et changer tranquille
d'air après leettravail
aérée avec
». jardin  « afin qu 'ilpuisse
Quelques jours après, il me proposa l'acquisition d'une villa à la Soukra,
à moitié achevée mais qui disposait d'un bon verger. Bourguiba a tenu, au
 préalable, à la visiter en compagnie de son épouse. Après plusieurs mois de
travaux, nous quittâmes le modeste logement de fonction attribué à mon
épouse en sa qualité de directrice de l'École Normale de jeunes filles, à
Montfleury.
Un jour,
mûres et lesBourguiba vint
goûta. Il me revisiter: la
demanda nouvelle demeure.
« Combien d'hectaresIlavez-vous
cueillit quelques
autour
de la maison ?
- Trois hectares et demi, monsieur le Président.
- Ah bon,  répondit-il.  Pourquoi m'a-t-on assuré que vous disposiez de
trente cinq hectares ? »
Acte de jalousie qui sera suivi de beaucoup d'autres !
Mon malaise n'était plus qu'un souvenir lorsque, pour parfaire le défi, je
décidai de fixer l'ouverture de la chaîne, à titre expérimental, au mois de
 janvier 1966. C'est peu dire que l'équipe qui m'entourait était affolée par
cette décision qui ne brillait certes pas par une prudence exagérée. Hassen
Akrout est venu me dire qu'Alexandre Tarta, un réalisateur renommé de la
télévision française, souhaitait me rencontrer. Mongi Chafei fit la même
démarche. Je refusai car j'avais compris qu'ils voulaient tous me demander
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de surseoir à l'ouverture. M. Nouvel, conseiller culturel français - un homme


d'une grande finesse et de tact - me rendit visite et me proposa de nous
fournir un certain nombre de jeunes techniciens français pour une année
renouvelable, dans le cadre de leur service militaire. Je déclinai poliment.
Le nouveau ministre de tutelle, Abdelmajid Chaker, répercuta la même
 proposition. Même refus. Je voulais, malgré le trac qui m'assaillait, relever
le défi avec le seul secours des équipes tunisiennes que j'avais formées . 1

La veille du jour fixé pour l'ouverture officielle, j'ai réuni les quelques
dizaines de jeunes filles et de jeunes garçons formés sur le tas grâce aux pion-
niers dont je disposais : H. Besbès, A. Hammami, F. Skandrani, Frikha, etc.
Plusieurs personnalités culturelles tunisiennes, qui avaient accepté de
s'engager dans l'aventure, étaient également présentes dans le grand hall de
la Maison de la Radio, sous la belle fresque du peintre Zoubeir Turki. Et j'ai
improvisé un discours qui devait s'apparenter à la célèbre formule romaine :
« Alea jacta est ! » . Je m'y suis adressé à l'amour propre et au patriotisme
2

de ces jeunes garçons et de ces jeunes filles pour en tirer tout ce qu'ils
valaient. Je me rappelle que j'avais conclu ainsi : « Allez de l'avant, ayez
confiance en vous-mêmes. On n 'apprend à nager qu 'en se jetant à l'eau... Si
nous échouons, j'en porterai seul la responsabilité ! si nous réussissons, le
mérite en reviendra à vous tous !... ».
Le tonnerre d'applaudissements qui accueillit la conclusion de mes
 propos me rassura un peu : on pouvait au moins compter sur la passion dans
cette aventure. Le lendemain, le 6 janvier 1966, l'atmosphère était
incroyablement tendue au studio d'où devaient être diffusées les premières
images. Je résolus de ne pas rester sur place pour ne pas augmenter la tension
et c'est devant mon poste personnel, chez moi, que je regardais la naissance
de la télévision tunisienne, marquée par un incident cocasse. La
téléspeakerine N. Zidi apparut sur l'écran en image inversée : la tête en bas
et le buste en haut. L'image se rétablit, bien sûr, au bout de quelques
secondes. Et cette téléspeakerine qui devait devenir, plus tard, l'une des
figures les plus populaires de la télévision, s'excusa de cet incident ; ce qui
devait lui valoir le surnom affectueux de « Madame Excuse ». Ces incidents
de parcours inévitables donnaient du sel à l'action et ajoutaient du panache à
l'exploit.
Toutes les émissions passaient, pendant plus d'un an et demi, en direct car
nous n'avions pas encore de magnétoscope, faute de moyens budgétaires.
Un jour, M. Hammami vint me voir dans un grand état d'anxiété. Un des
comédiens principaux de sa dramatique, le grand acteur Hamouda Maali,
avait un trou de mémoire. Il n'arrivait plus à se souvenir d'un mot de son
texte.

1. Gérard Aumont, Serge Erich, Maurice Audran, Michel Servet et d'autres coopérants français ont
 poursuivi leur collaboration à notre radio nationale sans aucun problème.
2. Le sort en est jeté.

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Je descendis au studio, prenai par la main le grand comédien, le poussai


doucement sur la scène et fermai à double tour derrière lui le studio. Après
un moment de trouble, tout se passa fort bien.
Combien de fois avions nous dû, avec Rachid Ferchiou, improviser le
remplacement d'un chanteur ou d'une chanteuse défaillant à la dernière
minute par d'autres
ces contrariétés interprètes
n'arrivaient paspour sauver un
à amoindrir programme
notre de variétés.
allant. Nous Mais
étions tendus,
harassés mais profondément satisfaits, parfois même jubilants.
Au début, nous émettions le programme tunisien durant deux heures et le
 programme français durant une heure. Ce dernier était assuré par des
émissions obligeamment mises à notre disposition par M. Serra, le
représentant de l'ancienne ORTF en Tunisie.
L'inauguration officielle de la Télévision par le président Bourguiba eut
lieu le 31 mai 1966, six mois après son lancement expérimental. C'était la
victoire de la foi, de la passion et de l'esprit d'équipe et je dédiai ce
 parachèvement à tous ceux qui, aux divers postes qu'ils occupaient, avaient
accepté de relever le défi.

Ensuite, l'aventure se poursuivit. Et la place que j'avais résolu d'accorder


à la culture tunisienne au sein du nouveau média se confirma. Dans mon
esprit, la défense des cultures nationales ne devait procéder d'aucun
chauvinisme, mais de l'intérêt bien compris de la culture tunisienne et de la
culture arabe dans son ensemble. Celle-ci devait, à mes yeux, résulter d'une
synthèse entre les divers apports de chaque particularisme et de chaque
spécificité et non pas être le résultat de la dominance d'une culture propre à
une nation, sur les cultures des autres nations.
C'est pourquoi une des émissions-phares de l'époque héroïque du
lancement de la télévision tunisienne fut « Culture vive » (Thaqafa Haya),
que le grand intellectuel et homme de lettres tunisien Mohamed Àziza lança
avec une équipe de collaborateurs connus, responsables de rubriques
spécialisées, comme pour une revue classique.
Cette équipe regroupait Khélifa Chateur (pour le cinéma), Ezzedine
Madani (pour la littérature), Najib Belkhodja (pour les arts plastiques), Fredj
Chouchane (pour le théâtre), Khaled Tlatli (pour la musique) et d'autres
collaborateurs occasionnels tout aussi réputés.
Cette émission devait, pendant deux années, animer l'espace culturel
tunisien. Elle fut la référence, même implicite, des émissions culturelles qui
lui succédèrent après le départ de son fondateur à l'étranger, pour assumer de
hautes fonctions internationales à l'Organisation de l'unité africaine d'abord,
 puis à l'Unesco. Comme plus tard l'émission culturelle « Bouillon de Culture »
de Bernard Pivot, « Culture vive » lançait, à la télévision tunisienne encore
 balbutiante, la formule d'une véritable revue culturelle télévisuelle où des
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spécialistes de l'ensemble des domaines de la créativité analysaient les


nouveautés intervenues dans leurs spécialités autour d'un rédacteur en chef,
animateur.
Cette émission devait s'illustrer par plusieurs numéros spéciaux, dont
ceux consacrés à la célébration du Millénaire du Caire, qui comprenaient des
reportages et des interviews inédites (avec la célèbre cantatrice Oum
Kalthoum par exemple ou de grands auteurs aujourd'hui disparus). Ces
numéros spéciaux sur le Millénaire du Caire donnèrent une dimension
internationale à l'émission et furent suivis avec grand intérêt par les publics
tunisien et égyptien étant donné le rôle que joua le grand chef El Moaz Bi
Dine Allah parti de Mahdia en Tunisie pour bâtir, sur les bases d'un ancien
village nommé Fustat, les fondations de ce qui deviendra la Kahira - Le
Caire.
Lorsque l'émission prit fin, certains des membres de son équipe
continuèrent, chacun de son côté, une carrière télévisuelle notable.

Parmi les feuilletons à succès, je citerai «   Hadj Klouf   » diffusé


quotidiennement durant tout le mois de Ramadan et dont les rôles principaux
étaient campés par les inimitables Zohra Faïza, Hamouda Maali et Mohamed
Ben Ali, aujourd'hui décédés.

Tous lescomme
classiques mercredis était Le
 L'Avare, diffusée en direct
Bourgeois une dramatique.
gentilhomme Des pièces
  étaient adaptées en
arabe classique ou en arabe dialectal et interprétées par les acteurs de la
troupe de la radio, ou celle de la municipalité, ou par des groupes amateurs.
Grâce au play-back, des chanteurs et des chanteuses qui avaient acquis
leur renommée dans les années quarante ont pu passer à la télévision, à la
grande satisfaction des nostalgiques et des connaisseurs. Ainsi Chafia
Rochdi, Hassiba Rochdi, Fathia Khairi, Hedi Kallal... ont renoué avec le
succès
exprimé, devant un grand
en 1967, public. Je pour
son admiration me rappelle
Hassibaqu'Ahmed
Rochdi enBen Salah m'a:
s'exclamant
« L'âge n 'a pas entamé la voix de Hassiba Rochdi ! C'est extraordinaire ».
Je finis par lui révéler la recette de cette jeunesse « perpétuelle » !
Par ailleurs, la continuité était assurée de belle façon par Abdelaziz
Laroui, chroniqueur et conteur à la faconde inégalée et, de plus, homme
d'une correction exemplaire que j'ai dû sauver un jour de l'ire injustifiée de
Bourguiba, auditeur assidu pourtant de ses chroniques. C'était en 1966 dans
le bureauauduBureau
signaler Président qui tança
Politique des ledéfaillances
Dr Abdemajid
dans Razgallah,
la gestion coupable de
de certaines
coopératives agricoles. C'est ce moment que choisit Abdelmajid Chaker,
ministre de l'Agriculture pour se plaindre de Laroui qui aurait dénoncé, dans
une de ses chroniques, les dysfonctionnements de la coopérative de poissons
du Marché Central. Bourguiba se tourna vers moi et me demanda de

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suspendre ce grand journaliste. J'ai objecté que je devais, au préalable,


 procéder à une enquête et auditionner moi-même la causerie incriminée. Seul
Bourguiba junior me donna raison. Le Président accepta et je n'ai pas eu
 beaucoup de peine 48 heures plus tard pour le convaincre que les remarques
de Laroui étaient fondées !

Un jour, je reçus H. Besbès, réalisateur venu se plaindre de la modicité de


ses émoluments (500 dinars environ), qu'il comparait avec ceux perçus par
ses homologues en France. Je lui rappelai que le budget ne permettait pas une
augmentation cette année- là. Il insista. Je lui ai dit : « Moi-même, tout directeur
 général que je suis, mon traitement ne dépasse pas les 250 dinars !  ». Il
s'exclama : «  Mais défendez-vous, monsieur Mzali !   ». Il ajouta : «  Vous
n 'avez pas de syndicat ? ».

Ma tâche s'avéra plus délicate et plus rude dans le secteur de


l'information car j'ai été nommé à la tête de la RTT alors que les relations de
la Tunisie avec certains pays du Moyen-Orient, et surtout avec l'Egypte de
 Nasser, étaient tendues.
Depuis le voyage de Bourguiba au Moyen-Orient, en février-mars 1965,
et son célèbre
résolution discours Unies
des Nations à Jéricho oùPalestine
sur la il exhortait
de les Palestiniens
novembre 1947,àune
accepter la
violente
 polémique médiatique avait été lancée contre lui.
La radio y prenait une part prépondérante notamment la célèbre Voix des
 Arabes  et  Radio Le Caire,  animées par Ahmed Saïd et l'inénarrable
Choukeiri. En ma qualité de directeur de la radio, j'étais requis d'orchestrer
la réponse aux attaques souvent indignes que la   Voix des Arabes  lançait
contre les positions pourtant ô combien éclairées de Bourguiba sur le conflit
israélo-arabe. Tantjamais
attention ne devait que dura cette violente
se relâcher. polémique
Ce fut une période dedes ondes,
tension mon
terrible.
Je dus au concours d'une équipe de journalistes dévoués, animée par
Mohamed Maherzi et Hédi Ghali de m'acquitter convenablement de ma
tâche, répondant à l'invective par des arguments raisonnés et à l'injure par
des démonstrations motivées.
Je souhaiterai ouvrir une parenthèse pour évoquer l'origine de cette
 polémique parce qu'elle conserve, à mes yeux, encore aujourd'hui, une
étonnante et amère actualité.
Le président Bourguiba avait décidé d'effectuer en 1965 une grande
tournée à travers le Moyen-Orient. Il est allé en Égypte à partir du 16 février
1965, en Arabie Séoudite à partir du 22 février de la même année, à Amman,
en Jordanie, à partir du 27 février. Ensuite il devait aller au Liban, en Syrie,
en Irak, en Turquie et en Iran.
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Je l'avais accompagné durant son voyage dans les trois premiers pays,
Égypte, Arabie Séoudite et Jordanie. J'ai pu ainsi assister aux entretiens
 politiques qui ont eu lieu au Kasr El Kouba, un des palais du Caire, en
compagnie du reste de la délégation dont Ahmed Ben Salah, Chedli Klibi,
Bourguiba junior.
 Nasser était flanqué du maréchal Amer, de Hossine Chafei, d'Anouar el
Sadate... et d'autres personnalités de la révolution égyptienne. L'entretien
était, par moment, tendu. Nasser fit montre d'un sang froid remarquable et
son sourire le quitta rarement. Bourguiba avait expliqué, souvent avec
fougue, comment par leurs attitudes extrémistes et jusqu'au-boutistes, les
Arabes ne faisaient que perdre des batailles alors qu'Israël en gagnait et
s'étendait géographiquement, et comment, sur le plan international, Israël
avait convaincu l'opinion occidentale que le petit pays qu'il était avec quatre
millions d'habitants était entouré par un océan d'ennemis, cent vingt millions
d'Arabes ! Israël avait l'habileté de se présenter comme le petit Poucet
menacé par tous les loups de la région. Bourguiba ajouta : «  Les Arabes ont
 fait la bêtise de refuser, tandis que Ben Gourion a eu l'intelligence
d'accepter le partage proposé par les Nations Unies en novembre 1947... Ce
qui explique que plusieurs journaux d'Occident avaient ce jour-là pour
manchette : "Soulagement à Tel Aviv" ! ».
Bourguiba remarqua aussi : «  Ce partage, garanti par l'institution
internationale,
 proposée, un peudonnait
plus deau50 nouvel État palestinien,
% du territoire dont historique.
de la Palestine la créationHaïfa,
était
Saint Jean d'Acre, une partie du Néguev... devaient faire partie de la
 Palestine arabe !... Je pense que les Palestiniens et les États arabes, qui ne
 font que vociférer contre les sionistes, devraient reconnaître la légitimité
internationale dans les frontières fixées en novembre 1947. Israël
n'acceptera jamais évidemment. L'opinion publique internationale saura
que c 'est Israël qui dit non ! Pourquoi ce seraient les Arabes qui diraient
toujours non, qui seraient condamnés à tenir le rôle négatif ? Acceptons !
Que les Palestiniens luttent euxmêmes pour leur indépendance comme l'ont
 fait les peuples d'Afrique du Nord. Les armées arabes ne devraient jamais
intervenir, car ce serait considéré par le monde comme une agression
inadmissible ».
D'une manière inattendue, Nasser a répondu : « C'est formidable ; c'est
un plan fantastique ! ».
Et Bourguiba de remarquer : « Vous avez accordé récemment à un journal
 français une interview où vous avez affirmé la nécessité de prendre en
considération la décision de l'ONU relative au Proche Orient ».
 Nasser : « Oui, bien sûr l Peut-on faire autrement ? ».
Bourguiba, avec malice : « J'ai constaté que vos déclarations n 'ont pas
été reprises dans les journaux égyptiens ! ».
 Nasser : « L'opinion, ici, n 'est pas mûre ! Les Égyptiens penseraient que
 j'ai perdu la raison (Iganenouni !) ».
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Bourguiba : « Est-ce que vous voyez un inconvénient à ce que ce soit moi


qui expose ce plan ? ».
 Nasser : « Formidable ! (Adhim !) ».
Bourguiba : « Je serai en Jordanie dans quelques jours et j'exposerai ces
idées, non dans un studio de radio ou dans les colonnes d'un journal mais
devant lesmédias
 puissants Palestiniens
ne m'attaqueront   Il alors
eux-mêmes.»pas ajouta! ».
en riant : « J'espère que vos
 Nasser s'esclaffa, mais ne répondit pas !
Ensuite, Bourguiba évoqua la guerre du Yémen qui faisait alors rage : plus
de 30 000 soldats égyptiens étaient embourbés dans les hauts plateaux et les
montagnes de ce pays. Il déclara devant ses hôtes médusés : «  En tant que
Tunisien frère, je me permets de vous recommander de vous retirer du
Yémen. Personne n'a jamais occupé ce pays. Ni les Anglais, ni les
 Français...
 Nasser : ».« Monsieur le Président, je laisse la parole au maréchal Amer
qui gère ce dossier ».
Amer : « Il est trop tard pour savoir si cette guerre est légitime ou pas.
 Nous y sommes engagés. Nous avons perdu des centaines de soldats et
engagé des crédits faramineux. Il n 'est plus question de reculer !... ».
Bourguiba : «  Un responsable ne doit pas  raisonner de cette façon ! Ce
n 'est pas parce que vous avez perdu beaucoup d'hommes qu 'ilfaut continuer
à enauperdre
dos ! Un homme
mur. Limitez politique
les dégâts doit savoir
pour votre peuplese! désengager
». s'il se trouve
 Nasser : «  Ce sera difficile. Le peuple ne comprendrait pas ».
Bourguiba : « Ce sera votre guerre de cent ans ! Même si vous perdez
100 000 soldats, vous ne gagnerez pas cette guerre ».
Ces paroles furent accueillies par un silence glacial. La franchise de
Bourguiba tranchait trop avec les habitudes mielleuses de la diplomatie
levantine de l'époque . 1

Bourguiba
discours alla plus
que Nasser loin. prononcer
devait Le lendemain nousunétions
devant publicinvités à assister àpour
très nombreux un
commémorer l'union avortée entre l'Egypte et la Syrie et délivrer un
 plaidoyer  pro domo pour l'unité arabe. Enervé par l'aspect irréel, irrationnel
du discours de Nasser, Bourguiba rompit avec les usages et demanda la
 parole : « Je rêve ou quoi ? Vous parlez de quoi ? Vous parlez d'une unité
qui n'existe plus. Au lieu d'en tirer les conséquences et de modifier votre
approche de l'unité arabe, vous continuez à célébrer un mort » . 2

rienUn
dit.silence
C'étaitpesant accueillit
une douche ces paroles. Personne n'a applaudi. Nasser n'a
froide.

1. Les paroles directes et franches de Bourguiba ont-elles fait leur effet ? Nasser alla, le 23 août 1965,
à Canossa, en se rendant à Djedda pour rencontrer le roi Fayçal, après l'avoir attaqué furieusement
 par ses médias. Il signa le fameux accord de Djedda et fit évacuer ses troupes du Yémen.
2. L'union égypto-syrienne a été scellée le 1er février 1958 et a pris fin le 28 septembre 1961.
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Au moment où le séjour du président Bourguiba se terminait, Nasser,


ayant décidé de « punir » l'Allemagne fédérale qui ne lui avait pas accordé
le crédit souhaité, crut opportun de s'aligner sur l'Allemagne de l'Est, la
RDA, et demanda à tous les États arabes de le suivre après avoir rompu lui-
même les relations avec la RFA. Tous obtempérèrent, sauf Bourguiba. Ce
qui devait augmenter le ressentiment du Raïs à son encontre et expliquer la
virulente campagne de presse qui suivit cette visite . 1

Le séjour à Djedda fut amical. Le roi Fayçal multiplia les gestes de


courtoisie et d'estime à l'égard du Président tunisien avec lequel il était lié
 par une longue et vieille amitié depuis les années 1946-1947 alors qu'il était
ambassadeur aux États-Unis.
Avec nos épouses, nous avions accompli les rites du petit pèlerinage à La
Mecque et en compagnie du roi Fayçal nous avions pu pénétrer dans le
sanctuaire de la Kaaba. Ce fut un moment émouvant.
Après un vol mouvementé, avec des trous d'air impressionnants, ballottés
durant trois heures dans un petit avion à hélices, nous avons pu atterrir à
Amman, secoués mais rassurés. Le roi Hussein nous réserva un accueil
officiel et populaire grandiose.
Le 3 mars 1965 eut lieu la rencontre historique de Bourguiba avec le
 peuple palestinien à Jéricho (Ariha). Des milliers, hommes et femmes
accoururent pour souhaiter la bienvenue à Bourguiba et écouter son discours.
Ils ne furent pas déçus !
Le chef de l'État tunisien eut le courage de répéter publiquement les
 propos qu'il avait tenus au Caire, en réunion privée avec Nasser. Rompant
avec la démagogie et les imprécations des radios arabes et de certains leaders
locaux, il fit œuvre de pédagogue. Il analysa, expliqua la situation avec une
franchise inconnue dans ces contrées. Il dit en particulier : « [...]
l'enthousiasme et les manifestations de patriotisme ne suffisent point pour
remporter la victoire. C'est une condition nécessaire, mais elle n'est pas
 suffisante. Il faut un commandement lucide, une tête pensante qui sache
organiser la lutte, voir loin et prévoir l'avenir. Or, la lutte rationnellement
conçue implique une connaissance précise de la mentalité de l'adversaire,
une appréciation objective du rapport des forces afin d'éviter l'aventure et
les risques inutiles qui aggraveraient la situation...

1. Je rappelle que Bourguiba avait désigné Habib Chatti, ambassadeur auprès de la Ligue arabe et
l'avait chargé de profiter de la séance solennelle prévue pour l'admission de la Tunisie pour
dénoncer, en présence de la presse arabe et internationale, la politique expansionniste de Nasser et
de le démystifier au moment où il était au summum de sa puissance et terrorisait, par ses campagnes
de presse et même par des complots, la plupart des chefs d'État arabes. Le discours de Chatti avait
 provoqué la consternation en Egypte et l'admiration dans la plupart des États arabes.

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télévision était à présent sur les rails et que mon successeur n'aurait qu'à
continuer sur la lancée...
Ce n'est pas sans un serrement de cœur que je quittai l'équipe qui m'avait
aidé à relever un grand défi et dont certains étaient devenus des amis et le
demeurent à ce jour.

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CHAPITRE III

À la tête d'un ministère de souveraineté :


la défense nationale

 Le patriotisme est la source du sacrifice,


 par cette seule raison qu 'il ne compte
 sur aucune reconnaissance quand il fait
 son devoir.
Lajos Kossuth,
Souvenirs et écrits de mon exil,   Avant-Propos

J'ai été nommé, le 18 mars 1968, ministre de la Défense nationale.


Certes, ce ne fut pas sans un serrement de cœur que je quittai la
Radiodiffusion télévision tunisienne. Mais c'est avec fierté que je pris mes
nouvelles fonctions, à la tête d'un ministère de souveraineté appelé à veiller
sur la protection des citoyens et à sauvegarder les intérêts supérieurs de la
 patrie.
Je ne partageais pas la rhétorique de certains, ni l'antimilitarisme primaire
d'autres. Je ne pensais pas que, par essence, la plume devait être opposée à
l'épée. Et je me remémorais des exemples célèbres, lointains ou proches, qui
surent marier magistralement les deux arts. De Jules César, dont j'avais
traduit du latin, en classe de quatrième, les  Commentaires de la guerre des
Gaules à Charles De Gaulle et son magistral Au fil de l'épée. J'ai beaucoup
appris en lisant le magistral traité de Cari von Clausewitz  De la guerre.  Ni
l'écrivain, ni le pédagogue en moi ne se trouvaient dépaysés par mes
nouvelles fonctions.
C'est que l'armée devait, à mes yeux, constituer une école de civisme et
de patriotisme où s'apprend le respect du bien public, où s'interpénétrent les
couches de la société et où s'éprouvent le sentiment d'appartenance et le
devoir de défendre le même territoire et le même destin.
La première tâche que je m'étais assignée à la tête de ce nouveau
département, fut de renforcer l'esprit républicain qui devait, à mes yeux,
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animer l'ensemble des membres appartenant à notre jeune armée nationale.


C'est pourquoi j'ai donné, dès le premier mois de ma prise de fonction,
une conférence à l'Académie militaire sur le thème «  L'État et le citoyen »  x

où je soulignais combien il est vital pour la nation de ne jamais mettre


l'armée au service des jeux politiques.
Comme le disait Cicéron, le pouvoir civil doit toujours commander à
l'armée pour garantir la prééminence de la démocratie : «   Cédant arma
togae ! » Que les armes le cèdent à la toge !
Dans une autre conférence donnée, en septembre 1969, au festival de
Jugurtha, au Kef, je développais une analyse sur l'apport d'Hannibal non
seulement à l'art militaire - ses victoires à Cannes et au lac Trasimène sont
des modèles étudiés jusqu'à présent dans les académies militaires
internationales - mais également à la philosophie qui le sous-tend :
- Tenir à la liberté plus qu'à la vie
- Se garder du désespoir et dépasser le scepticisme
- La patrie c'est un territoire plus une souveraineté.
De fait, dans mon panthéon personnel, Hannibal occupe, avec Khaled ibn
Walid , Youssef ibn Tachfme  et Tarik ibn Ziyad , une place de choix parce
2 3 4

que ces chefs militaires ont toujours su doubler leur action d'une réflexion
approfondie sur le sens même de leur engagement et de leur fidélité à une
 patrie.
J'ai maintes fois souligné combien l'appellation même de ministère de la
Défense nationale impliquait une philosophie bien définie, par opposition
aux anciens intitulés qui ne sont plus en vigueur que dans de rares pays
fortement militarisés : « ministère de la Guerre » ou « ministère des
Armées ».
Après les sanglants conflits mondiaux, un changement marqué dans les
mentalités est apparu. Plus personne n'a osé parler de guerre en termes
 primesautiers. Rares sont ceux qui osent préconiser un recours à cette « ultime
alternative ». Partout la société civile s'élève contre les ravages et les
dommages, même « collatéraux » (!) que toute guerre provoque. C'est
 pourquoi la notion de guerre ne devrait se concevoir que comme une action
défensive contre une agression extérieure.
Bien sûr, dans des pays en développement comme le nôtre, la véritable
invincibilité ne peut être envisagée que si l'on s'attaque, sur tous les fronts,
aux effets du sous-développement.

1. Le texte de cette conférence figure, en arabe, dans mon livre Études - STD Tunis, 1974 (pages 208
à 259). Une traduction française, due à Raja Al Almi, a été publiée dans l'hebdomadaire Dialogue,
n° 31 janvier 1983 (pages 35 à 50).
2. Conquérant de l'Irak et de la Perse au VIIe siècle.
3. Originaire du Sud marocain, il conquit l'Andalousie. Il mourut en 1115.
4. Il franchit le détroit de Gibraltar (Djebel Tarek, c'est-à-dire la montagne de Tarik à qui il donna son
nom) à la tête de ses troupes. Il mourut en 711.

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C'est pourquoi notre armée se devait doubler sa préparation militaire


technique par une contribution sociale grâce à des actions ciblées dans le
domaine du génie civil, de l'assistance médicale et humanitaire, de la lutte
contre les catastrophes naturelles.

Comme je l'ai expliqué, l'obtention du certificat d'études primaires


m'avait exempté du service militaire du temps du Protectorat. Je m'en étais
félicité. Comme la majorité des Tunisiens, je considérais que l'armée
française était, à cette époque, une armée d'occupation et qu'elle participait
à la répression de mes concitoyens. Mais cette phobie circonstancielle ne
m'amena pas à rejeter, en bloc, la chose militaire.
Je me rappelle avoir vibré, le 15 juin 1956, lorsque j'ai assisté, avec un
sentiment de grande fierté au premier défilé de la jeune armée tunisienne
nouvellement composée à partir des effectifs de l'armée beylicale et de
soldats tunisiens provenant de l'armée française et encadrés par des officiers
ayant fait carrière dans cette même armée, après avoir reçu une solide
formation et subi le baptême du feu en Indochine, à Monte Cassino en Italie
ou en France. Les trois plus hauts gradés ne tardèrent pas à être nommés
généraux et à constituer le premier noyau du haut commandement : le
général Kéfi, premier chef d'état-major des Armées de terre, de mer et de
l'air, le général Tébib, inspecteur général des troupes et le général Habib
Essousi, chef d'état-major de l'Armée de terre. Avec le général Ben Youssef,
le général Fehri, commandant de l'Armée de l'air et l'Amiral Jedidi, notre
Armée a fait un bon départ et mérita le respect et l'estime de tous les
Tunisiens.
Déjà en 1956, le ministère de la Défense, qui devait être dirigé pendant
 plus de dix ans par Béhi Ladgham, avait recruté plus de cent bacheliers qu'il
avait fait inscrire dans les grandes Écoles militaires françaises
 principalement, mais aussi américaines, italiennes, belges et suédoises. De
 plus, on avait sélectionné qautre-vingt jeunes du niveau de cinquième et
sixième années, en fin d'études secondaires, et on les avait inscrits dans les
mêmes écoles étrangères, mais pour une formation spéciale, de courte durée.
Parmi les bacheliers, j'eus le bonheur de constater que plus d'une dizaine
de mes anciens élèves avaient choisi la carrière militaire et avaient été dirigés
vers Saint-Cyr, l'École de l'air de Salon ou l'École navale. Parmi eux, je
citerai les généraux Saïd Kateb, Abdelhamid Écheikh, Gzara, Ammar,
Fedila, Béchir Ben Aïssa, Kheriji, le colonel Gmati... J'ai la faiblesse de
croire que j'avais contribué, avec d'autres, à leur inculquer le sens du
véritable respect de soi-même, l'importance du sentiment d'appartenance à
une nation, la beauté et la grandeur de servir un idéal. Ce fut donc une joie
 pour moi de les retrouver déjà officiers dans nos états-majors ou à la tête de
nos bataillons, dans toutes les garnisons que j'inspectais souvent.
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Le courant est vite passé et nos contacts ont dépassé le minimum


 protocolaire. Certains d'entre eux n'hésitaient pas du reste à m'appeler, non
 pas « Monsieur le ministre », mais « sidi » (maître) comme ils le faisaient
 plus de quinze années auparavant, du temps où ils étaient mes élèves en
classe de troisième ou de philosophie.
En exerçant
souvent évoqué lames fonctions
bataille de ministre
de Bizerte de laentre
qui eut lieu Défense nationale,
le 19 et j'ai
le 22 juillet
1961 et où s'illustrèrent plusieurs de nos soldats et officiers, tombés au
champ d'honneur.
Cette bataille a révélé notre armée qui n'avait pas choisi la guerre, mais
savait la faire. Elle a montré que l'exemple de nos martyrs tombés au combat
en 1934 en 1938, en 1958  dans le sud, et particulièrement à Remada, face
2

aux troupes du colonel Mollot, inspirait notre jeune armée et que ces héros,
dont le grand
Malgré un résistant Mosbah Jarbou,
grave déséquilibre entreavaient trouvé
les forces en de dignes successeurs.
présence, nos soldats
avaient résisté et disputé le terrain pouce par pouce. Ils ont tenu tête avec les
valeureux gardes nationaux à une implacable machine de guerre (avions,
 blindés, frégates...) et ont réussi à empêcher la ville de Bizerte d'être
totalement occupée. Le drapeau national n'a pas cessé d'être déployé sur la
ville arabe, ou l'ancienne Bizerte.
Les pertes étaient nombreuses et avaient touché principalement la masse
enthousiaste
lointains maispour
villages inexpérimentée
exprimer, endes volontaires,
chœur, venus
le profond des villes
message et des
d'un pays qui
refuse de se soumettre. 3

Pour ma part, j'étais en visite officielle en Chine, au sein d'une délégation


 présidée par Mohamed Masmoudi, ministre des Affaires étrangères et
comprenant Ahmed Mestiri, notre ambassadeur à Moscou à l'époque,
Hassan Belkhodja, PDG de la Banque nationale agricole, Mongi Kooli,
responsable de la jeunesse au PSD et Slaheddine Ben Hamida, directeur du
 journal du PSD, AlAmal. Nous avons été longuement reçus par Liu Shao Shi,
 président de la République, qui devait être emporté dans la tourmente de la
Révolution culturelle, Chou En Laï , Premier ministre, véritable homme
  4

1. L'arrestation de Bourguiba le 3 septembre 1934 déclencha des échauffourées au cours desquelles


des militants furent tués, surtout à Moknine, dans la gouvernorat de Monastir.
2. Le 8 février 1958, l'aviation française bombarda en représailles le village de Sakiet Sidi Youssef :
Bourguiba interdit tout déplacement des troupes françaises, ce qui provoqua des heurts et des
victimes
3. Pour tunisiennes.
les jeunes et les chercheurs qui voudraient en connaître plus sur cette bataille, je recommande
le livre de Omar Khlifi : Bizerte, la guerre de Bourguiba, éd. Media Com, 2001. L'on m'a signalé
aussi la parution d'un livre publié en 2003 par l'un des acteurs les plus remarqués car parmi les plus
courageux de cette épopée, le colonel Boujallabia.
4. 4. Il devait dire à Hédi Nouira qui lui rendait visite sur son lit d'hôpital à Pékin en 1975 : « Je vous
recommande de ne jamais vous allier à l'URSS car elle est le pire des États colonialistes ! ». Il est
décédé le 9 septembre 1979.
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d'État et par d'autres responsables du parti communiste. Je me rappelle que


nous avons été hébergés à l'ambassade de France, occupée comme beaucoup
d'autres ambassades occidentales par les nouvelles autorités chinoises depuis
1949 ; elle était immense et entourée d'un beau et vaste jardin. Après
Shanghai, nous étions à Canton, sur le point de visiter la république
démocratique et populaire
d'urgence à cause du Vietnam,
de la guerre quand
de Bizerte. Dès nous fumes juste
mon retour, tous rappelés
après le
cessez-le-feu, en application d'une résolution du Conseil de sécurité de
l'ONU, le président Bourguiba m'a reçu au Palais Essaada à La Marsa.
Rasséréné, très calme, il commenta cette bataille en me disant : « C'est le prix
 payé pour retrouver notre souveraineté complète et entière. Un peuple ne
 peut rester soudé et survivre sans accepter des sacrifices, dussent-ils être
lourds ».
Dag24Hammarskjôld,
lundi juillet 1961, secrétaire général
sur invitation du de l'ONU, Bourguiba.
président débarqua à IlTunis le
devait
constater les « dégâts » à Bizerte même. Malgré son immunité diplomatique,
les parachutistes français n'ont pas hésité à fouiller sa voiture et ont exigé que
le coffre arrière fut ouvert. L'amiral français Amman, commandant de la
 base, avait refusé de le recevoir !
À la suite de la plainte du gouvernement tunisien, et faute d'un quorum
suffisant au Conseil de sécurité, l'Assemblée générale fût convoquée pour le
21 aoûtd'ailleurs
devait 1961. Mongi Slim,brillamment,
être élu notre représentant auprès desde
le 20 septembre Nations Unies,
la même qui
année,
 président de cette Assemblée générale , a fait preuve d'intelligence, de
1

finesse et d'énergie pour défendre la thèse tunisienne. Après cinq jours et une
nuit de débats, la résolution présentée par le groupe afro-asiatique fut adoptée
 par 66 voix sur les 99 États membres avec 33 abstentions.
En parcourant les rues de Tunis, j'ai lu plusieurs graffitis indiquant que la
Tunisie avait battu la France par 66 à 0 !
Parmi
 jeunes ceux qui officiers
et brillants sont morts
: lecourageusement pour laTaj,
lieutenant Abdelaziz Patrie
quefiguraient deux
j'ai eu comme
élève au lycée Alaoui et le commandant Mohamed Bjaoui, un grand soldat
et un animateur sportif remarquable. Il était la cheville ouvrière de la
Fédération de Tir et j'ai eu personnellement à apprécier l'homme qu'il était
quand j'inaugurai, en 1960, en ma qualité de directeur de la Jeunesse et des
Sports, un stand de tir à El Ouardia, près de Tunis.
Durant les premières années de l'indépendance, le ministère de la Défense
nationale
généraliserala connu des difficultés
conscription matérielles
de tous les jeunes en âgeetd'accomplir
psychologiques pour
leur service
militaire. Insuffisance de cadres, de locaux bien sûr ! Mais aussi le souci de

1. Cette élection fut une date mémorable de l'histoire de la diplomatie tunisienne, africaine et arabo-
musulmane.
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 permettre aux bacheliers de poursuivre leurs études supérieures en Tunisie et


à l'étranger pour qu'ils deviennent médecins, ingénieurs, professeurs... Les
dispenses ou les sursis s'accumulaient selon des critères qui n'étaient pas
toujours évidents.
À partir de 1966, Ahmed Mestiri mit au point une formule originale qui

devait concilier
nécessité « l'impôt
de ne pas du sang
interrompre ses» études.
dû par chaque jeune
Des stages de Tunisien,
formationavec la
étaient
organisés dans les casernes et assurés par des officiers et des sous-officiers
 pour tous les élèves valides de sixième et de septième année, durant les week-
ends : formation physique, civique, technique, maniement des armes et
discipline militaire. Trois semaines, pendant les mois de juillet et août,
devaient parfaire cette formation.
J'ai apprécié cette formule et l'ai maintenue. J'étais heureux de voir mes
deux enfants
d'un stage Mokhtar
de trois et Habib
semaines en bénéficier.
effectué Un jour
à Ain Draham, Mokhtar
fourbu, est enflés
les pieds rentré
et douloureux. « On nous a réveillés avant-hier à 3 heures du matin et avec
notre paquetage nous avons effectué une marche de plus de 20 km. »  Il ne
s'était pas plaint et considérait cela comme partie intégrante de la formation
civique. « C'est bien, lui dis-je.  C'est comme cela que tu seras un homme et
que tu pourras faire face aux difficultés de la vie ! » Je ne croyais pas si bien
dire, car dix-huit ans plus tard, il dut affronter, avec endurance et courage,
l'épreuve de la question et de la prison.
Je reçus un jour un célèbre médecin gastro-entérologue, marié à une
Française elle-même médecin, tous deux amis du président Bourguiba et de
son épouse. Il m'informa, effaré, que son fils avait été convoqué par les
services de l'Armée pour suivre ce service militaire fractionné. Il ajouta :
« Est-ce vraiment pour nous autres ce service militaire ? ».
Il n'insista pas et pris congé lorsque je l'informai que mes deux enfants
ont été heureux en effectuant ce service militaire et que j'en étais fier !
Je n'ai pas oublié la leçon de mon passage à la tête de ce département en
1985, puisque je me suis adressé de la tribune du parlement aux députés et
au peuple tunisien, au début de décembre de cette année, en ces termes : « Je
me rappelle lorsque j'étais, en 1968, ministre de la Défense nationale que
 plusieurs de ceux qui disposaient de quelque influence, à quelque niveau que
ce soit, ne cessaient de multiplier les interventions pour faire dispenser leurs
enfants ou les enfants de leurs proches, du service militaire. Ils pensent, à tort,

que ledeservice
que, militaire
nos jours, n'est fait
les armées quemoins
valent pour ceux qui ne
par leurs sont pas
effectifs instruits
que ; alors
par le niveau
technique et la compétence technologique des hommes et des femmes qui les
composent. Dans les pays avancés, l'Armée compte de plus en plus, un
nombre considérable d'ingénieurs, d'électroniciens, de chercheurs
scientifiques... ».

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La célèbre chaîne de télévision qatarie  Al Jazira  me consacra, dans le


cadre de sa série «  Un témoin pour l'Histoire »,  huit émissions qui furent
diffusées en mars et avril 2001.
Au cours de l'une d'elles, je racontai un épisode survenu au début de
1969, alors que j'étais en fonction à la tête du ministère de la Défense
nationale.
Je reçus une délégation de l'OLP conduite par Abou Iyad qui était alors
le numéro deux de l'organisation et comprenant Saïd Kamel, aujourd'hui
directeur à la Ligue arabe et Mohamed Youssef Ennajar, assassiné à
Beyrouth avec Kamel Adwan dans les années soixante-dix par un commando
israélien dirigé par Ehud Barak, le futur Premier ministre israélien.
Ils me parlèrent de la tutelle pesante qu'exerçaient sur eux certains
régimes arabes et me demandèrent une aide en armes pour pouvoir assurer la
défense
Sans légitime de leur
en référer peuple.
au chef de l'État, ni même au secrétaire d'État à la
Présidence, je donnai des instructions au général Essoussi pour accéder à leur
demande. En fait, il s'agissait d'armes légères en petites quantités. C'était en
réalité un geste symbolique qui entendait réaffirmer, avec détermination, le
soutien de la Tunisie à la lutte du peuple palestinien à un moment où certains
régimes arabes tentaient de le dominer, tout en utilisant le slogan de l'unité
arabe pour étouffer leurs propres peuples. Les armées de Nasser occupaient
Gaza
ne et celles
cesse de medudemander
roi Hussein contrôlaient
encore la Cisjordanie
aujourd'hui pourquoi et
cesJérusalem
régimes Est. Je
arabes
n'avaient pas aidé les Palestiniens à proclamer leur Etat en leur restituant la
Cisjordanie, Jérusalem Est et le territoire de Gaza. Le problème se serait posé
aujourd'hui autrement. Au lieu de cela, ils se gargarisaient de slogans et
chaque régime avait ses propres Palestiniens « de service » « mobilisés » soit
au nom du panarabisme du Baas soit au nom du nationalisme arabe prôné
 par Nasser. Paradoxe : ces régimes arabes occupaient les territoires
 palestiniens...
L'aide que pour mieux lutter
la Tunisie contreaule peuple
apportait colonialisme israélien
palestinien en !lutte pour
reconquérir son indépendance et sa dignité, procédait, en droite ligne, du
discours de Jéricho dans lequel Bourguiba défendait la légalité internationale
en recommandant à la partie arabe d'accepter la Résolution de l'ONU
appelant à la constitution de deux États souverains.
L'animateur de l'émission  à'Al Jazira  fut incrédule. Il téléphona à Saïd
Kamel qui faisait partie de la délégation de l'OLP. Celui-ci confirma que
 j'avais accédé àEtleur
hiérarchiques. « sollicitation,
comment sans demander
le savez-vous ? » insistal'aval de Mansour. «
Ahmed mes supérieurs
C 'est
 simple, il convoqua devant nous le général et lui donna ses instructions sans
téléphoner à personne ! »

1. Parti nationaliste pan-arabe, socialisant.


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Saïd Kamel me fit cette confidence lors d'une rencontre que j'ai eue avec
lui au Caire en mars 2002. Il ajouta à cette occasion :« Ce n 'est que plus tard
que nous avions saisi la stratégie de Bourguiba. Il ne méritait pas les
attaques féroces qui ont suivi son discours à Jéricho. Moi-même, jeune exalté
et manipulé par la propagande nassérienne, je me suis mêlé aux
manifestations contre l'ambassadeur de Tunisie, Mohamed Badra, et
 participé à l'incendie de votre ambassade. Dommage, dommage ! ».
Quant à mon geste spontané, je considérais qu'il s'agissait, en la
circonstance, d'un devoir d'assistance à peuple en danger et qu'aussi bien le
chef de l'État que le secrétaire d'État à la Présidence ne pouvaient
qu'approuver ma décision.
En octobre 1969, juste après le coup d'arrêt à la politique des coopératives
opéré par Bourguiba en septembre, le PSD avait publié les listes de ses
candidats aux élections législatives. J'étais le deuxième candidat inscrit sur
la liste de la circonscription de Monastir qui englobait particulièrement Ksar
Helal et Moknine, fief de Ben Salah, tête de liste, vu qu'il était secrétaire
général adjoint du Parti.
À la veille de la campagne électorale, Bourguiba me téléphona vers 21
heures.
« Dis à Ben Salah, m'ordonna-t-il, de ne pas aller au Sahel où il sera mal
reçu et considère-toi comme tête de liste ! »
C'est ce que je fis. L'épouse de Ben Salah me dit que son mari souffrait
d'une forte fièvre
transmettre et qu'elle
ce message préférait ne pas le déranger. Je l'ai priée de lui
du Président.
La campagne se déroula normalement. J'ai, dans mes discours, analysé
objectivement les raisons de l'échec de cette expérience socialiste, sans
attaquer la personne de Ben Salah, sans hurler avec les loups. Quelques jours
 plus tard, Wassila dit à son mari devant moi : « Ton ministre de la Défense a
 peur de Ben Salah ! ». J'ai rétorqué avec fermeté : « Le courage ne consiste
 pas à insulter, ni à s'en prendre aux personnes ! ». Le Président ne pipa mot.

Parmi les voyages officiels que j'ai effectués en tant que ministre de la
Défense nationale, je citerai :
Une visite officielle en Turquie   durant l'année 1968, en compagnie
  1

d'une grande délégation d'officiers supérieurs. L'accueil a été chaleureux


aussi bien de la part du chef de l'État, du Premier ministre que de mon
collègue le ministre de la Défense. Un protocole de coopération technique a
été signé qui prévoyait la formation et le perfectionnement d'officiers et de
spécialistes militaires dans les trois armes.
J'ai été impressionné par le protocole grandiose de la cérémonie de dépôt
d'une gerbe de fleurs sur la tombe d'Atatiirk, libérateur de la Turquie et

1. C'était ma deuxième visite dans ce pays. En juillet 1960 j' y avais été invitéà l'occasion de la fête de
la jeunesse.

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artisan du nouvel État turc, laïc et moderne, édifié sur les décombres de
l'Empire ottoman. La Turquie pratique, à ce jour, le culte du père fondateur :
sa statue domine les principales places du pays, ses photos ornent les salles
d'attente, les bureaux des administrations. Il pensait que tous les malheurs de
la Turquie étaient la conséquence de l'Islam dont il a rejeté tous les
symboles.
Ataturk En observant
a réussi la greffeledepeuple turcDifficile
la laïcité. aujourd'hui, l'on peut
question !... se demander si
Bourguiba lui n'était pas d'accord avec les méthodes d'Ataturk ; il écrivit
à son fils de l'île de la Galite (1953-1954) : « on peut arriver à des résultats
meilleurs par des moyens moins draconiens qui tiennent compte de l'âme du
 peuple ».
Mon programme prévoyait une visite de courtoisie à Ismet Inônii (1884-
1973), dans son modeste appartement à Istanbul. J'étais flatté de me trouver
devant ce prestigieux général et grand homme d'État. Principal collaborateur
de Mustapha Kemal, il fut victorieux des Grecs précisément à Inônù en 1921.
Il devint Premier ministre et le resta de 1923 à 1937 ; il négocia à ce titre le
traité de Lausanne, signé en 1923, « effaçant » l'humiliant traité de Sèvres
(1920) qui a dépecé l'Empire ottoman. Ainsi a été consacrée la
reconnaissance des frontières de la Turquie d'aujourd'hui, après que les
Italiens eurent évacué Adalia et les Français renoncé à la Cilicie. À la mort
d'Ataturk, il a été élu président de la République en 1938, poste qu'il occupa
 jusqu'en 1950 et présida le Parti républicain du peuple de 1938 à 1972.
Quand je l'ai rencontré, il avait 84 ans mais, à part des difficultés
d'audition, il était lucide et d'une grande vivacité d'esprit.
En passant devant l'hôtel  Beaurivage  à Lausanne, je m'arrête souvent
 pour relire la plaque commémorative de ce traité historique, scellé sur un des
murs extérieurs de cet hôtel où eurent lieu les négociations.
Une visite officielle en France début 1969, sur invitation de Michel Debré,
alors ministre avec
diplomatiques de lalaDéfense
France seavait été amicale
ressentaient et fructueuse.
encore des retombéesLesderelations
la guerre
de Bizerte et surtout de la nationalisation des terres ayant appartenu aux colons
français, mais aussi italiens, suisses... décidée par le président Bourguiba et
officialisée par la loi du 12 mai 1964, jour anniversaire du Protectorat (12 mai
1881) et signée sur la même table ronde en marbre sur laquelle Sadok Bey avait
été contraint de signer le traité du Bardo (instituant le protectorat).
Le général De Gaulle était encore président de la République française. Le
 protocole n'avait pas prévu une entrevue avec lui. De mon côté, je n'avais
rien demandé. J'avais déjà serré la main du Général peu avant la cérémonie
d'ouverture des jeux Olympiques de Grenoble, en février 1968, en même
temps que tous mes collègues du CIO.
Cette visite permit, malgré tout, de réchauffer les relations tuniso-
françaises et notre coopération militaire reprit sous de bons auspices.
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Je me souviens aussi d'une visite au porte-avion américain Indépendance


les 27 et 28 août 1968. J'ai passé une nuit dans la chambre à coucher de
l'Amiral commandant la VI   flotte. J'ai assisté à un grand nombre de
e

catapultages et d'appontages impressionnants. L'ambiance était amicale et


nos hôtes américains ont tout fait pour rendre notre séjour sur cet
impressionnant bâtiment de guerre, agréable et instructif.

Voici une histoire vraie qui pastiche une certaine idée de la discipline
militaire. Elle m'a été racontée par un général, un de mes anciens élèves.
Au cours d'une inspection, le ministre de la Défense, Béhi Ladgham
découvre sous le matelas d'un « bidasse » la photo de Brigitte Bardot.
L'adjudant se mit à sermonner le jeune conscrit qui ne savait plus où se mettre.
Mais Béhi Ladgham
l'adjudant de dire aului jeune
dit :  «: C'est un jeune
« Mets-la et ilun
dans fautcadre
le comprendre ». Etet
convenable
accroche-la au-dessus de ton lit ». Le soldat resta au garde-à-vous jusqu'au
départ de ses chefs, sans rire L.
De toutes façons, la discipline était de rigueur et il n'y avait pas beaucoup
de... gaieté dans l'escadron !

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CHAPITRE IV

Allers-retours au ministère
de l'Éducation Nationale.
La fausse querelle de l'arabisation
Si tu brises tes chaînes, tu te libères ; si tu coupes
tes racines, tu meurs.
Adage

Par trois fois \ j'ai assumé la fonction de ministre de l'Éducation nationale,


durant de courtes périodes : cinq mois, dix-sept mois et un peu moins de
quatre années.
En fait, j'avais été familiarisé avec les problèmes de ce département, non
seulement par ma pratique de professeur, mais également par ma nomination
au lendemain de l'indépendance, comme chef de cabinet de Lamine Chabbi
alors ministre de l'Éducation nationale. 2

Celui-ci avait formé, en 1957, une commission pour la Réforme de


l'enseignement qu'il fallait généraliser, renationaliser et moderniser. Au sein
de cette commission, deux visions s'affrontaient : celle défendue par le
ministre Lamine Chabbi, Abed Mzali, secrétaire général du ministère,
Mohamed Bakir, chef de service de l'Enseignement primaire et par moi-
même, qui souhaitait maintenir et poursuivre la réforme que Lucien Paye,
directeur de l'Enseignement public du temps du Protectorat, avait introduite,
sous la pression du Néo-Destour et de l'UGTT, en arabisant l'enseignement
de la première à la quatrième année, y compris le calcul (!), et celle que
défendait Mahmoud Messadi, alors chef de service de l'Enseignement

1. Du 29 décembre 1969 au 12 juin 1972,


- de début novembre 1971 au 18 mars 1973,
- du 1  juin 1976 à début mars 1980.
e r 

2. J'ai évoqué de manière exhaustive cet itinéraire au service de l'Éducation nationale dans mon
ouvrage : La parole de l'action, op. cit., pp. 169 à 193.
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secondaire et quelques ministres qui proposaient de revenir sur les acquis


légués pourtant par les autorités françaises et d'opter pour un bilinguisme
inégal, la langue arabe n'étant enseignée que comme langue véhiculant
uniquement l'enseignement religieux, la syntaxe et la morphologie ainsi que
l'explication de textes... moyen-orientaux. Le reste des matières, calcul,
leçon de choses, histoire, géographie... étant enseignées en français.
L'arbitrage du président de la République  fut en faveur de cette deuxième
1

option. Messadi fut, en conséquence, nommé ministre de l'Éducation


nationale, le 8 mai 1958, le jour du décès, à cinquante ans, du grand leader
Ali Belhaouane, intellectuel engagé, homme d'action remarquable, orateur
distingué et meneur de foules irrésistible.
J'ai pris la décision qui s'imposait : reprendre mon cartable de professeur
et rejoindre le collège Alaoui dès la mi-mai, ainsi que l'université Èzzitouna.
Je n'étais pas d'accord avec l'option choisie parce que je pensais
qu'aucune élaboration en matière pédagogique ne pouvait être réussie sans la
médiation des maîtres et professeurs. J'ai mis toute mon ardeur à convaincre
mon ministre que c'était une priorité absolue. Bien sûr, à mes yeux, pour
réussir la mise en place d'un système scolaire harmonieux et productif, il
fallait aller à pas décidés mais mesurés, en montant progressivement en
 puissance et en scolarisant de manière réfléchie et maîtrisée, au fur et à
mesure que les moyens - notamment en nombre d'enseignants correctement
formés, principalement dans les Écoles normales - se multipliaient.
Au lieu de cette politique équilibrée, Messadi se lança dans une frénétique
 politique de « scolarisation » à outrance. L'effet d'annonce tint lieu de
méthode. Son plan décennal de scolarisation, élaboré - en fait - par un
spécialiste français, M. Debiesse , et d'autres inspecteurs français, prévoyait
2

l'inscription annuelle de 50 000 à 60 000 nouveaux élèves dans les classes


 primaires. Il fallait donc ouvrir, chaque année, mille classes environ.
Cela amena Messadi à imposer un local pour deux classes d'élèves , à   3

diminuer les horaires d'enseignement pour les premières et les deuxièmes


années (quinze
au lieu de trenteheures au troisième,
dans les lieu de trente), à se contenter
quatrième, cinquièmede etvingt-cinq heures
sixième années,
à supprimer ainsi plus d'une année du cycle primaire (cinq années au lieu de
six !)
Mais le plus grave, ce fut l'obligation dans laquelle se trouva
l'administration de recruter des milliers de jeunes du niveau de la troisième
ou la quatrième année secondaire, de leur « arranger » un stage ultra rapide
de trois semaines et de les jeter dans l'arène ! 4

1. Abed Mzali rendit compte des péripéties de cet arbitrage dans ses mémoires (manuscrites à ce j our).
2. Jean Debiesse : Projet de réforme de l'Enseignement en Tunisie, 1958, 4 fascicules.
3. Une classe A d e 8 h à lOhet une autre B de 10 h à 12 h. La classe A a, de nouveau, cours entre 13
h et 15 h et la classe B de 15 h à 17 h !
4. Des communiqués annonçant le recrutement de jeunes de ce niveau-là étaient régulièrement publiés
dans les journaux paraissant tout au long des années soixante. Les chercheurs pourraient s'y référer !

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Cinq années après l'entrée en vigueur de cette dangereuse réforme, un flot


impressionnant d'élèves, en majorité peu formés, surtout en zones rurales où
le soutien pédagogique familial faisait quasiment défaut, frappèrent aux
 portes de l'enseignement secondaire.
Dans une édition du Journal officiel  de la République tunisienne du début
des années soixante, dont j'ai oublié la date, mais que les chercheurs
 pourraient facilement retrouver, a été publié un arrêté signé Messadi qui
autorisait les jurys à admettre les candidats à l'entrée en sixième à partir de
8 sur 20 de moyenne !... Il en a été de même d'ailleurs du baccalauréat où,
en vertu d'un arrêté ministériel, la moyenne exigée était limitée à 8 sur 20.
Sans oublier le rachat, ou rattrapage !...
À la hâte, on créa une École normale de professeurs « adjoints ». Le
recrutement se faisait à partir de la classe de cinquième secondaire. Le
diplôme du baccalauréat n'était pas requis. Après trois années de formation
accélérée, les élèves recrutés devenaient professeurs adjoints et ne tardaient
 pas, avec la pression des syndicats, à devenir professeurs tout court !
Le corps professoral connut une vertigineuse baisse de niveau, comme ce
fut le cas du corps des instituteurs, du fait d'un recrutement massif et peu
regardant et d'une formation rapide et souvent bâclée. Je connaissais le
 problème dans ses détails du fait que j'étais en relation avec un grand nombre
de collègues pédagogues dont certains directeurs d'Écoles normales qui
continuaient à fonctionner dans des cadres normaux mais où Messadi était
allé jusqu'à créer, au début des années soixante, une section de moniteurs
dont la formation n'excédait pas deux années ! On était loin du baccalauréat
et de l'année de stage pédagogique !...
Plus tard, les élèves du secondaire cumulant les handicaps se présentèrent
aux portes de l'Université. Il y eut évidemment un taux faramineux d'échecs.
En un mot, cette « démocratisation » de l'enseignement fut, à mes yeux, une
entreprise plutôt démagogique où la quantité fut poursuivie au détriment de
la
a qualité. Outre l'affaissement
pu constater, du niveau
cette « réforme scolaireunet grand
» produisit universitaire
nombrequed'échecs
chacun
scolaires. L'expérience du « bilinguisme intégral » fit perdre la maîtrise des
deux langues, arabe et française, au profit d'un sabir qui meurtrissait l'une et
l'autre langue !
Certains, de bonne ou de mauvaise foi, continuent d'affirmer que le
niveau du français a baissé parce que Mzali a « arabisé » ! C'est vite dit !
C'est le niveau général de l'enseignement qui avait baissé et non pas
seulement celui
l'Éducation et a pudumener 
français. Messadi
 sa réforme est resté
de bout sixLeannées
en bout. niveauministre
a baissé, de
en
réalité, parce que celui des enseignants l'a été tragiquement. Si à Tunis,
Sousse, Sfax et autres grandes villes, les bons éducateurs ont pu assurer un
certain niveau malgré la suppression de fait d'une année dans le cursus du
 primaire, et d'une année dans l'enseignement secondaire (six années au lieu
de sept), il n'en a pas été de même dans la plupart des zones rurales.
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Pour expliciter davantage cette défaite de la qualité dans notre système


éducatif et fixer les responsabilités, je précise qu'un élève qui arrivait en
terminale en 1972 avait été scolarisé en... 1960. Dans au moins un cas sur
trois, son « enseignant » avait été un moniteur formé en trois semaines, à
 partir du niveau de troisième année secondaire !
L'expérience
supprimée. remarquable,
Ce collège, queleconstitua
fondé par Premier le collègeKhereydine
ministre Sadiki, fut en
également
1875, se
voulait un lieu de l'excellence et du brassage à la fois puisque c'était par un
concours national auquel participaient les éléves de tous les établissements de
Tunisie qu'était assuré le recrutement annuel d'une élite de cent élèves
environ choisis sur leurs seuls mérites et provenant de toutes les couches
sociales de la population et de toutes les régions du pays.
Lorsque je fus moi-même admis à Sadiki en 1940, grâce au concours
national,
Tozeur, dej'yMoknine,
rencontraidedes camarades
Nabeul, de toutes
de Bizerte, origines
de Sfax, sociales
de Djerba. venant
Nous de
étions
une élite, non par la naissance, ou le niveau économique de nos familles,
mais uniquement grâce à nos résultats scolaires.
Ce n'est qu'en 1976, lors de mon troisième passage au ministère de
l'Éducation nationale que j'ai pu réintroduire cette notion féconde d'un lycée
d'élite et de brassage en implantant dans l'ancien lycée Carnot, un lycée
Bourguiba recrutant ses élèves par un concours national ouvert à tous les
établissements
résurrection du scolaires de la condamné
collège Sadiki République.
par C'était, en quelque
la « réforme sorte, La
» Messadi. la
suppression du concours d'entrée aux Écoles normales entraîna son
remplacement au sein des lycées par une section dite « normale » où le rebut
des élèves de la classe de troisième du secondaire se retrouvait. Ceux qui
n'étaient pas retenus pour continuer le second cycle en classe de
mathématiques (les meilleures moyennes) ou en classe de sciences ou en classe
littéraire, étaient « versés » en classe « normale » (le plus souvent c'étaient les
élèves
choisirqui n'avaient
la section pas la moyenne
« normale et qui
»). Et c'est cetten'étaient
« classemême pas »volontaires
normale pour
qui préparait
les futurs instituteurs ! C'était, en somme, la « poubelle » d'où devaient
 provenir les formateurs des nouvelles générations. Bien entendu, dès ma
 prise de fonction comme ministre de l'Éducation nationale en 1972, je me
hâtai de supprimer ces classes « normales » (qui étaient l'anormalité même)
et de revenir à des pratiques saines et classiques en matière de formation des
formateurs. J'ai donc réhabilité les Écoles normales et réintroduit le
2

volontariat .
1. C'était le chiffre en 1940-1941.
2. Driss Guiga, ministre de l'Éducation (de 1973 à 1976) supprima - hélas ! - l'École normale
d'institutrices à la faveur de la loi budgétaire. Au cours des débats à l'Assemblée nationale, la
députée Fathia Mzali, ancienne directrice de cette École normale de Tunis, tenta vainement de s'y
opposer   (cf. Journal officiel   de l'Assemblée).

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Ces rappels peuvent paraître sévères, ils reflètent malheureusement la


triste réalité. Je les avais exposés du reste, avec plus de détails, en préambule
au débat sur la mission, la réforme et la finalité du système éducatif, dans un
discours - repris par les journaux   - prononcé devant les commissions du
  1

Plan chargées de l'éducation, de la formation et de l'emploi à Dar Maghrébia


(la maison de style marocain), à Carthage, le 3 avril 1981. Personne, à ma
connaissance, n'avait démenti et Messadi avait observé un silence prudent.
A partir de 1964-1965, tous les responsables ne manquaient pas dans leurs
discours de déplorer le nombre croissant des « déchets » de notre système
éducatif : 80 000 à 100 000 élèves du primaire et du secondaire étaient
renvoyés chaque année ! Les coutures du système Messadi craquaient de
toutes parts, à telle enseigne que le président Bourguiba créa une commission
nationale pour évaluer la « décennie Messadi » et fit dans un discours public,
le procès de sa réforme. Ben Salah fut le vice-président de cette commission.
Les chercheurs qui s'intéresseraient aux travaux de cette commission,
 pourraient aisément constater la sévérité des critiques exprimées à cette
occasion et la gravité du diagnostic émis par la majorité des participants
quant à l'avenir de nos enfants. D'ailleurs, Messadi fiât remplacé par Ben
Salah pour essayer de sauver ce qui pouvait l'être ! Heureusement pour lui,
la crise politique des coopératives qui survint quelques mois plus tard, éclipsa
le désastre de la « décennie Messadi » !
Que l'on me comprenne bien. Mon intention n'est pas de faire le procès
d'un homme, ou d'un ministre. Je me suis contenté de rappeler certaines
causes qui expliquent la faiblesse du niveau de l'enseignement, non
seulement en français mais dans toutes les disciplines. Cependant, parmi les
centaines de milliers d'élèves et d'étudiants, quelques milliers ont pu
acquérir un niveau excellent et certains ont réussi brillamment les concours
d'entrée dans les Écoles supérieures, en France et ailleurs, surtout dans les
sections scientifiques et techniques. Mais que de fruits secs durant cette
décennie !
Cela étant, j'ai toujours respecté Messadi, le professeur et l'intellectuel. Je
me suis parfois demandé si la politique ne l'avait pas « perverti » et détourné
de la création littéraire . 2

1. Cf. par exemple Dialogue n° 406 du 14 juin 1982.


2. Dans Sadiki et les Sadikiens paru dans les années 1970 et dû à la plume du professeur Ahmed
Abdesselam, j'ai jugé ainsi Messadi l'enseignant que j'ai eu en classe de seconde en 1945 : «Avec

lui, onàétait
hisser dans lesethauteurs,
son niveau onIlplanait
à le suivre. dans
utilisait le royaume
la méthode de l'idée.: l'ironie.
socratique Peu d'élèves arrivaient
Il donnait à se
des notes
négatives. Il avait aussi des expressions très méchantes comme "mon garçon, il fait midi dans votre
cerveau ". Nous avons mis très longtemps à comprendre qu 'il voulait dire que les choses étaient
réduites à leur plus simple expression. Ou bien il faisait dessiner à un élève un rond puis plus bas
un trait et le renvoyait à sa place avec ces mots : "le rond c 'est votre cerveau, le trait c 'est la bêtise
qui irrésistiblement exerce un effet de pesanteur" !... ».
J'ajoute que je n'ai pas oublié - le fait était rare - que lors d'un examen de rédaction arabe, j'ai
réussi à avoir la note 11 sur 20 et j'étais premier  ex œquo avec Brahim Khouadja !
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Durant les cinq mois et demi que j'ai passés à la tête de ce département,
 je n'eus pas le temps de mettre en application mes idées de réforme globale
et n'ai pas pu prendre les mesures adéquates pour élever le niveau de
l'enseignement.
Je dus me contenter de quelques restructurations au sein du ministère, de
quelques en
réflexion retouches urgentes
profondeur sur lesaux méthodes
moyens pédagogiques
de corriger et d'engager
les impasses une
du système
dont j'héritais. Mon successeur, Chadli Ayari, un éminent universitaire et
l'un de nos meilleurs économistes, non plus, puisqu'il devait quitter ce
ministère après un an et demi environ (du 12 juin 1970 au 29 octobre 1971).
Trois « affaires » devaient écourter ma mission à la tête du Département.
La première fut en rapport avec Ahmed Ben Salah, le « super ministre »
démis par Bourguiba et qui ne devait pas tarder à être emprisonné et
condamné d'injuste
Au temps façon,rares
de sa gloire, à uneétaient
lourdeceux
peine
quideosaient
prison.la moindre remarque
à son encontre. Je fus parmi cette poignée de téméraires à exprimer,
clairement et publiquement, un désaccord avec sa politique de
collectivisation à outrance et d'implantation systématique de coopératives. Je
le fis notamment, de façon solennelle le 8 septembre 1969, à l'occasion d'une
réunion extraordinaire du Conseil de la République regroupant l'ensemble
des membres du gouvernement et du Bureau politique du Parti et présidée
1

 par Béhi Ladgham.


réciproque que nous Mais cette divergence
nous portions, n'empêchait
d'autant que nullement
je considérais l'estime
que Ben Salah
 bénéficiait du plein accord et même des encouragements explicitement
formulés plusieurs fois en réunion du Conseil des ministres ou dans le cadre
d'autres instances, par le chef de l'État. 2

L'ensemble du personnel politique exerçant le pouvoir partageait avec lui


la responsabilité de la politique suivie, avec l'assentiment explicite du chef
de l'Etat. C'est pourquoi lorsqu'en février 1970, Béhi Ladgham, alors
secrétaire d'État précaire
sur la situation à la Présidence (l'équivalent
dans laquelle de Premier
se trouvait ministre),
notre ancien m'alerta
collègue M.
Ben Salah, après avoir été démis de ses fonctions et me demanda de préparer
un arrêté le renommant professeur - il avait déjà enseigné au lycée de Sousse
avant d'être nommé représentant de la centrale syndicale tunisienne à la
CISL  à Bruxelles  -, je n'hésitai pas une seconde. Béhi Ladgham fit preuve
3 4

1. C'était la première fois où toutes les interventions des ministres étaient enregistrées.
2. Le 12 mars 1962 Bourguiba déclarait : « Lorsque nous avons décidé d'apporter des limitations à la
 propriété privée, on a fait grief à A. Ben Salah. Contre cette accusation je m'inscris en faux. Je
revendique personnellement la responsabilité du Plan. J'en contrôle moi-même la mise en œuvre.
 Rien dans ce domaine ne se fait sans mon accord ».
3. Confédération internationale des syndicats libres. En pleine guerre froide, elle est créée pour
contrecarrer la FSM (Fédération Syndicale Mondiale), aux ordres des communistes.
4. Sur proposition de Farhat Hached. Il fut durant trois armées environ adjoint au chef du département
Afrique, Asie et Moyen-Orient.

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de la même célérité pour signer l'arrêté, en accordant à son bénéficiaire un


congé payé jusqu'au 30 septembre 1970. Les services financiers établirent,
en conséquence, un règlement couvrant la période allant de janvier à
septembre, à l'ordre de Ben Salah.
Je ne savais pas comment lui faire parvenir le mandat ni sur quel compte
 postal
ami trèsouproche
bancairedeleM.
faire
Benvirer.
SalahJe pour
résolus de passer
tenter par l'intermédiaire
d'obtenir d'un
ces renseignements.
J'invitai le professeur Mahmoud Bennaceur, cardiologue et chef de service à
l'hôpital Charles Nicolle, à passer me voir au ministère. Le hasard voulut que
ce jour-là, on déposât sur mon bureau un certain nombre d'exemplaires de
mon nouveau livre,  Propos inspirés par Al Fikr,   afin de les dédicacer à
l'intention d'un certain nombre de collègues et d'amis. J'expliquai donc
l'affaire au professeur Bennaceur puis au moment où il allait prendre congé,
 je ne que
livre résistai pas à la tentation
je dédicaçai de luià Ben
amicalement confier un exemplaire
Salah. Je le fis parde mon etnouveau
estime amitié
mais aussi parce que Ben Salah avait été un collaborateur de la revue, signant
ses contributions de deux pseudonymes : Abul Al Hassan (parce que son fils
aîné se prénommait Hassan) ou Ibrahim. Je dus même dédicacer un autre
exemplaire au professeur Bennaceur pour le remercier d'avoir accepté
d'accomplir l'ambassade que je lui confiais.
Le médecin s'acquitta de sa mission. Mais je ne reçus jamais la réponse
de Ben Salah.
et l'arrêta. SesDeux jours
papiers après
furent cette entrevue,
confisqués la police
ainsi que fit irruption
l'exemplaire chez lui
dédicacé de
mon livre trouvé sur son bureau.
Il n'en fallut pas plus à la meute des courtisans qui entourait déjà le
 président Bourguiba pour monter l'affaire en épingle et faire de moi un «
 bensalhiste » impénitent, alors que j'étais l'un des rares à avoir exprimé des
réserves sur certains aspects de la politique suivie, tout en maintenant mon
amitié à l'homme et au militant hautement estimable qu'il n'a jamais cessé
d'être à mes
Cette yeux.» me fit mal voir de la part des veules. Mais je ne regrette
« affaire
 pas mon geste ; j'en suis plutôt fier.
Une autre « affaire » brouilla mon image dans certains milieux « influents ».
Je fis droit, en janvier 1970, à la plainte d'un citoyen de Gafsa qui accusait
un coopérant, enseignant français affecté dans un lycée de cette ville, de
menées de subordination à l'encontre de sa sœur, élève de cinquième année
secondaire de cet établissement. Je chargeai Naceur Chlioui, qui était alors
directeur
conclusionsde l'enseignement
furent positives.secondaire, de mener
L'enseignant, unemilitaire
un jeune enquête d'une
sur place. Ses
vingtaine
d'années, reconnaissait avoir poursuivi de ses assiduités son élève et de
l'avoir attendue au sortir du hammam pour l'emmener chez lui.
Je résolus de demander au fautif de s'abstenir de poursuivre ses cours au
lycée, tout en maintenant son contrat jusqu'à son terme, c'est-à-dire au 30

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 juin. Quatre-vingt coopérants de la région menacèrent, par écrit, de faire


grève si leur collègue n'était pas réintégré. Je tins bon. Et il n'y eut pas de
grève. Mais j'eus droit aux protestations du conseiller culturel de
l'ambassade de France, un certain M. Brie qui avait de la coopération une
idée disons... particulière. Depuis cet incident, certains milieux me collèrent
l'étiquette
sorbonnardd'arabisant,
qui devais n'aimant pas leetfrançais
ma formation et lessurtout
ma carrière Français ! À maîtres
à mes moi, le
français au collège Sadiki et à la faculté des Lettres à Paris !
La troisième affaire acheva de signer ma disgrâce.
En effet, j'avais décidé, en accord avec Béhi Ladgham, d'arabiser la
 première année primaire. Le Président séjournait alors à Paris pour soigner
une grave dépression. Je reçus deux coups de téléphone de Hédi Nouira, alors
gouverneur de la Banque centrale et Ali Zouaoui, directeur de cet
établissement bancaire, m'informant que Bourguiba était mécontent de cette
décision.
Lorsqu'en mai 1970, de retour d'Amsterdam où j'avais participé aux
travaux de la 70e session du CIO, j'ai voulu profiter d'une courte escale à
Paris pour saluer Bourguiba à l'ambassade de Tunisie où il résidait,
Masmoudi, alors ambassadeur, me répondit que le chef de l'État était
souffrant. Je compris et m'empressai de prendre l'avion du retour, le jour
même.
Le 12 juin
convoqua pour 1970 j'eus droit
m'informer de laàfin
undecoup de fil deà la
ma mission Béhi
têteLadgham qui de
du ministère me
l'Éducation nationale, à l'occasion d'un remaniement ministériel que
Bourguiba avait décidé pour faire entrer au gouvernement les « libéraux » qui
s'étaient opposés à Ben Salah '.
Il se montra très affectueux à mon égard, rendit hommage à mes qualités
de ministre mais précisa que telle était la décision du chef de l'État. Je le
remerciai en ajoutant :

 y a «unMonsieur
problème.le Premier ministre,
Depuis trois je comprends
semaines, et j'assume.
la direction du PSDCependant il
a publié un
communiqué me désignant pour présider le dimanche 14 juin le congrès du
Comité de coordination de la région de Gabès. Je ne suis plus ministre, ni
membre du Bureau politique. Dois-je y aller quand même ? ».
Très gêné, il me questionna :
« Psychologiquement, êtes-vous disposé à accomplir cette mission ?
-J'ai toujours été un militant proche de la base et ne cesse de croire aux
vertusconférence
une du contactdemain
direct avec
à la lacellule
population. Si vous
du plus petit me chargez
village de Tunisie
de la donner
 profonde, j'irai volontiers. »

1. D'autres collègues furent « remerciés » le même jour : Hédi Khefacha, Chedli Klibi, Mohamed
Sayah...

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Il me dit d'y aller. C'est ce que je fis et tout se passa le plus régulièrement
du monde.
Plusieurs années plus tard, j'eus la confirmation de la sincérité des
sentiments d'estime et de confiance que Béhi Ladgham avait envers moi,
lorsque j'ai lu, en 1990, la lettre manuscrite qu'il adressa, le 6 janvier 1970,
à Bourguiba qui séjournait à Paris. Il lui disait :
« M. Mohamed Mzali a pris un bon départ à l'Éducation, dominant bien
les problèmes. Il tranche nettement, me semble-t-il, par l'ouverture d'esprit
et l'esprit de décision. Ceci, sans compter le contact humain avec le corps
enseignant qui a été satisfaisant. Hier j'ai reçu les représentants des
enseignants en sa présence, et je leur ai exposé les grandes lignes de notre
 politique... »

Après de vraies vacances passées avec ma famille à Monastir et à Ras


Jebel, je repris mon enseignement au collège Alaoui. J'avais une classe de
sixième, une autre de troisième et enfin les classes de philosophie et de
mathématiques où je donnais des cours de philosophie arabo-musulmane.
J'étais heureux de pratiquer le métier que j'avais librement choisi, même si
l'administration coloniale m'avait privé de l'enseignement de la philosophie
générale. Durant ce mois d'octobre, le président Bourguiba me fit inviter par
son secrétaire particulier Allala Laouiti. Il me reçut longuement, pendant plus
d'une heure et voulut connaître mon opinion sur les problèmes de
l'Éducation nationale. Ce que je fis avec franchise. Il me demanda ensuite :
« Vous êtes satisfait, maintenant, de vos fonctions de directeur du collège
 Alaoui ?
- Je suis professeur dans cet établissement, et non directeur.
- Mais Messadi m'a dit qu 'il vous avait nommé proviseur ! Il a menti ou
quoi ? »
Gêné, je répondis : « Cela n 'estpas possible. Mon épouse est directrice à
l'École normale d'institutrices et dispose d'un logement de fonction. »
J'ajoutai : « J'aurais certainement refusé. D'ailleurs M. Lamine Chabbi
me proposa avant son départ de me nommer chef de service de
l'enseignement secondaire et j'avais refusé. Je ne tiens pas à être proviseur.
 J'aime l'enseignement et je suis heureux de mon sacerdoce auprès de mes
élèves. »
Après quelques instants de silence, Bourguiba mit fin à l'entretien en me
tapotant sur l'épaule et en répétant : «  Barakalahou fik. Merci ! ».
Vers la mi-décembre, il m'annonça lui-même qu'il venait de me désigner
chef de la délégation des hommes de lettres tunisiens devant participer au 4 e

Congrès des écrivains arabes qui devait se tenir à Koweït, fin décembre 1958.

1. Foued Lakhoua,Legouvernement Ladgham : 7nov. 1969-2 nov. 1970, éd. Alif, Tunis, 1990, page
154.

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Du 12 juin 1970 jusqu'à novembre 1971, je me consacrai à ma revue Al


 Fikr  et participai aux travaux de l'Assemblée nationale, en qualité de député.
Quelques événements émaillèrent cette période.
La revue Esprit, fondée par Emmanuel Mounier  avait publié un numéro  1

spécial (juillet-août 1970) sur le thème « La coopération et les coopérants ».


Beaucoup d'articles étaient consacrés à la coopération culturelle avec la
Tunisie, le Maroc et certains pays d'Afrique noire. L'éditorial avait posé le
 problème de la sincérité de cette coopération et n'avait pas hésité à affirmer
qu'il s'agissait d'un néo-colonialisme pratiqué à leur insu par les coopérants
qui, au-delà de l'enseignement lui-même, manipuleraient les jeunes Nord-
Africains et les Africains pour en faire de futurs clients pour l'économie
occidentale et des « consommateurs » de la culture française... C'est
d'ailleurs en 1970 que  Paris Match  a publié une déclaration de Christian
Fouchet, ancien ministre de l'Éducation nationale du général De Gaulle
disant : «  La France a perdu un empire colonial ; il faut aujourd'hui le
remplacer par un empire culturel ! ».  Un député tunisien a relevé, le 26
décembre 1970, lors d'une séance plénière, cette déclaration pour mettre en
garde les responsables contre cette reconquête culturelle. Le rapporteur du
 budget du ministère de l'Éducation nationale pour l'année 1971 a relevé du
reste que le nombre de coopérants français au secondaire n'avait cessé de
croître, passant de 1 278 en 1965 à 2 850 en 1970, tandis qu'il passait, dans
l'enseignement supérieur, de 56 en 1962 à 249 en 1970. 2

Je devais d'ailleurs provoquer l'animosité de certains diplomates et les


réserves de certains... Tunisiens en élaborant, en 1972, un plan de relève.
C'était la politique de tunisification, amalgamée, dans l'esprit de ceux qui
n'ont rien appris et rien oublié, avec l'arabisation. Il s'agissait simplement de
la tunisification... des cadres. Je rappelais alors une norme de bon sens, à
savoir qu'une coopération réussie est celle qui s'achève dans les meilleurs
délais ! Les « béotiens » ne l'entendaient pas de cette oreille.
Dans ce numéro spécial d 'Esprit   ont été publiées aussi des déclarations
d'un certain nombre de coopérants qui avaient affirmé qu'ils véhiculaient un
enseignement « bourgeois » expression d'une société de consommation qui
ne pouvait que « former » des « petits Tunisiens » à l'image des Français et
 pour lesquels le modèle français serait l'idéal. Ils avaient ajouté que
l'enseignement en arabe faisait le lit de l'obscurantisme et que, en bons
enseignants de gauche, ils étaient là pour sauver les jeunes Tunisiens des
affres du Moyen Age musulman !

1. J'avais d'excellentes relations avec son directeur Jean-Marie Domenach que j'avais invité en tant
que directeur de la revue Al Fikr , dans les années soixante. Je lui avais organisé une réunion avec
des intellectuels tunisiens et principalement avec les collaborateurs de ma revue.
2. Il est utile de constater qu'en 1962, il y avait seulement 8 enseignants tunisiens dans le Supérieur.
Ce chiffre atteint... 24 en 1970 ! Comme il est utile de savoir aussi que 8 milliards de centimes -
en 1970 - étaient inscrits pour la rémunération des coopérants français.

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Un autre coopérant n'avait pas hésité à se moquer de certains parents


d'élèves du lycée de Gabès qui n'autorisaient pas leurs filles à participer aux
activités du Ciné Club de la ville lorsque l'animateur était tunisien, mais
avaient une totale confiance lorsque le responsable était un coopérant
français. Il ajoutait : « [...]  et nous en avons profité ! »
J'ai répondu fermement à certaines de ces déclarations dans l'éditorial
à'Al Fikr   du 1er février 1971, qui s'intitulait :  « Il y a loin de la coupe aux
lèvres ! ».  Le Premier ministre Nouira a demandé à me voir pour de plus
amples explications. Informé de la teneur de ce numéro  d'Esprit, il n'insista
 pas.
En janvier 1971, j'ai reçu au local de la revue Al Fikr, une délégation de
l'Union générale des étudiants tunisiens (UGET) qui m'avait sollicité pour
 présider la « semaine de l'arabisation » à la salle Ibn Rachiq, avenue de Paris
à Tunis.
J'acceptai évidemment et j'improvisai, le 23 février 1971, une conférence
intitulée : « De l'arabisation et de la tunisification »  devant une salle archi-
comble, suivie d'un long et intéressant débat. Les journaux en avaient repris
de larges extraits, surtout le quotidien Essabah.
Hédi Nouira m'a appelé encore une fois et m'a dit : « Si Mohamed, vous
êtes toujours membre du Comité central de notre Parti ! Comment avez-vous
 pu "faire ça " ? ».
Je répondis :  « Monsieur le Secrétaire général, ma conférence est
enregistrée par la radio nationale. Veuillez l'écouter. Si vous trouvez une
idée ou une proposition qui contredit ce que vous-même n'avez cessé
d'écrire et de réécrire dans  Mission,  qu'Ali Belhaouane n'a cessé de
 proclamer dans Al Hurria, que le leader Habib Bourguiba a toujours affirmé
dans ses discours et ses articles de presse [...] à savoir que notre langue
nationale est l'arabe, notre religion l'Islam mais que c'est un devoir
impérieux aussi d'étudier les langues étrangères [...] prenez contre moi les
décisions disciplinaires que vous voudrez. Si vous me le demandez
aujourd'hui, je suis prêt à démissionner... ».
Le Premier ministre parla d'autre chose et je pris congé.

En octobre 1971, je participai au Congrès du Parti en ma qualité de


membre du Comité central. La lutte était vive entre les « libéraux » regroupés
autour de Mestiri et les « orthodoxes » menés par Hédi Nouira, Abdallah
Farhat et Mohamed Sayah. Pour ma part, je ne m'engageai dans aucun camp,
voulant préserver ma liberté d'action et de pensée.
Profitant de l'absence du Président du parti le troisième jour du Congrès,
qui correspondait au 15 octobre, jour anniversaire de l'évacuation de Bizerte

1. Dont le secrétaire général était Aïssa Baccouche.


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que Bourguiba devait présider sur place, les « libéraux » par la voix de
Hassib Ben Ammar, engagèrent l'épreuve de force, en exigeant que le
Bureau politique fût élu par les membres du Comité central et non pas
désigné par le Président du parti, comme le prévoyaient les statuts. Hédi
 Nouira me demanda de lui répondre. Je refusai car je ne voulais pas qu'on
interprétât
gouvernementmon! intervention
Il se résolut comme un opposer
alors à s'y appel dului-même
pied pourfermement.
un retour La
au
question fut débattue quelques jours après au Palais de Carthage, Bourguiba
s'opposa encore aux « libéraux » et proposa même d'offrir sa démission en
ajoutant : « Je terminerai ma vie dans la maison de mes parents à Monastir ».
Cependant une majorité le soutint et il décida alors l'exclusion de ce
groupe. Ce qui vicia, pour un long moment, l'atmosphère au sein du Parti et
mit hélas ! un terme aux promesses démocratiques de ce que l'on appela
hâtivement le « Printemps de Tunis ».
Quelques jours plus tard, Nouira, confirmé Premier ministre, me sollicita
 pour faire partie de son équipe gouvernementale.
Je lui exprimai mon acceptation de principe mais lui indiquai que ma
 préférence était pour un retour à la tête du département de la Jeunesse et des
Sports et non pas à celui de l'Éducation nationale d'où je considérais que
 j'avais été « débarqué » sans motif acceptable. Il insista. Mon sens du devoir
emporta mes dernières réticences et je me promis de compléter une action qui
était demeurée
nationale, inachevée.
boulevard Je repris
Bab Benet. monmission
Cette bureauneaufut
ministère de l'Éducation
pas longue, non plus :
une année et demie environ, de novembre 1971 à mars 1973.
J'étais disposé à faire l'impossible pour appliquer la réforme que je
n'avais pas réussi à imposer, lors de mon premier passage trop court. Mais je
me heurtai à de sérieux obstacles, notamment à l'université très hostile, non
 pas à ma propre personne, mais au gouvernement et même au régime.
À mon retour de Sapporo (Japon) en février 1972, où j'étais allé participer
à la 72   session du CIO et vivre pendant trois ou quatre jours cette fête
e

quadriennale du sport qu'étaient les jeux Olympiques d'hiver, je fus


confronté à la décision de fermeture de l'université prise, en mon absence,
 par Nouira qui avait malheureusement spécifié que cette fermeture durerait
 jusqu'à la fin de l'année. Je sentais qu'il avait été manipulé : parce que si la
fermeture de l'université était nécessaire - ce qui restait à démontrer - il
suffisait de la prononcer   sine die.  Ce qui permettrait d'autoriser sa
réouverture au moment jugé le plus opportun.
En fait, un complot ourdi par ceux qui ambitionnaient de lui succéder,
était déjà en œuvre pour évincer le trop honnête Nouira. Mon tour viendra
dans ce jeu de massacre.

Des événements parfois cocasses, parfois tragiques émaillaient les travaux


et les jours.
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M. Achour, ce « syndicaliste historique » qui n'hésita pas à lancer des


dockers pour matraquer les étudiants sur les campus, en 1972, commenta
ainsi un défilé de travailleurs, un jour de fête du Travail, à Sfax en 1975 :
« Vous voyez, M. Mzali. Ce sont les mineurs de Gafsa ».
Je risquai une plaisanterie : « Ah ! Oui. Mais ils sont majeurs ».
Mal m'en prit : « Non, non, je vous assure. Ce sont des mineurs... ».
Je continuai stoïque : « Certes, mais ces mineurs sont majeurs ».
Ce fut en pure perte : « Non, non, ce sont des mineurs bien mineurs ».
Je réussis, à grand-peine, à dissimuler sous une toux feinte, un hoquet
d'hilarité un peu navré par le niveau culturel de mon interlocuteur.
Lors d'un Conseil des ministres consacré à la crise de l'université, le Dr
Hannablia, alors ministre de l'Agriculture, s'adressa au Premier ministre en
ces termes :
« La pression est trop forte, les critiques trop acerbes du fait de la
 fermeture de l'université... je n 'en peux plus... ».
Et Nouira de répondre : «  Mon cher collègue, lorsqu'on fait de la
 politique, il faut avoir la peau d'un pachyderme ! ».
Devant moi, un secrétaire d'Etat, que la courtoisie m'empêche de
nommer, demanda à Chedli Klibi qui se trouvait à sa droite : « Pachyderme,
qui est-ce ?
- Un auteur du Moyen Âge II »
Je ne sais si Klibi a, par la suite, éclairé la lanterne de notre collègue peu
au courant des richesses de la faune !

Malgré un climat politique lourd et de sérieuses résistances bureaucratiques,


 je suis fier d'avoir réussi à établir, avec l'aide de commissions coordonnées
 par Abdelaziz Belhassen, alors directeur des programmes au ministère, trois
schémas directeurs pour une réforme du système éducatif en Tunisie.
Le premier schéma
de l'enseignement concernait
primaire. la réforme
Le rapport des structures
de synthèse et deseize
comportait l'organisation
pages et
dix annexes.
Le deuxième schéma concernait la réforme des structures et de
l'organisation de l'enseignement secondaire. Le rapport de synthèse
comportait vingt pages et quatre annexes.
Le troisième schéma concernait la réforme des structures et de l'organisation
de l'université et de l'enseignement supérieur. Le rapport de synthèse
comportait
J'espère quarante huit pages
que les archives du etministère
seize annexes.
ont conservé ces documents. Les
chercheurs qui les consulteraient pourront, je l'espère, témoigner pour
l'histoire de l'importance du travail fourni par les membres des commissions
et de la portée de cet effort pour la réforme.
D'un autre côté, j'ai poursuivi mon effort pour arabiser les cours dans les
 premières années de l'enseignement primaire pour permettre aux petits
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élèves de raffermir leur connaissance de leur langue maternelle avant de


s'attaquer résolument à partir de la quatrième année à l'acquisition du
français que j'ai toujours considéré comme une obligation impérieuse pour
doter l'enfant tunisien d'un accès vers la modernité, les techniques, la
technologie, et lui faciliter la compréhension des évolutions du monde et
l'accès
En ceà moment,
l'universalité
mes contemporaine.
principales difficultés ne venaient pas de cette action
d'arabisation des premières classes primaires mais d'un contentieux
entretenu par certains avec les services de la coopération française, me valant
la réputation certes usurpée d'anti-Français, qu'aucune de mes actions ne
 pouvait justifier !

De juin 1976
l'Éducation à marsJe1980,
nationale. pus jealors,
devais,deà nouveau, gérer sereine,
manière plus le département
mettre deen
application mes idées ; rénover le système traditionnel de transmission du
savoir de sorte à le rendre apte à s'ouvrir sur les valeurs de la modernité et à
y participer dans le respect des diversités culturelles, mais avec la ferme
détermination de s'intégrer à la marche du monde.
Je devais donc revenir, pour la troisième fois, au ministère de l'Éducation
nationale et y rester quatre ans, dans des conditions qui méritent d'être

évoquées.
Le 31 mai 1976, je dirigeais la délégation tunisienne aux travaux de
l'Organisation mondiale de la Santé, à Genève, en ma qualité de ministre de
la Santé. Le soir, mon chef de cabinet, Rafîk Saïd me téléphone pour
m'informer qu'un communiqué de la présidence de la République venait
d'être diffusé annonçant ma nomination à la tête de l'Éducation nationale.
Mon sang ne fit qu'un tour et je demandai fermement à mon interlocuteur
de prévenir le secrétaire général du gouvernement que je refusais cette
nomination et que l'on pouvait me considérer comme démissionnaire du
gouvernement et du Bureau politique du PSD.
Par deux fois, en effet, mon action à la tête du département de l'Éducation
nationale avait été « écourtée » et je sentais bien que ma politique soulevait
 bien des réserves de la part des partisans du statu quo ou des francomanes.
Je ne voulais pas courir le risque d'un troisième échec ou alors être obligé
de renier mes convictions et d'appliquer une politique à laquelle je n'adhérais
 pas. Pendant une période de la nuit, la sonnerie du téléphone retentit dans ma
chambre d'hôtel, sur le lac Léman . Nouira, Premier ministre, Klibi,
  2

directeur de cabinet de Bourguiba, Mabrouk, ambassadeur de Tunisie en

1. Ce n'est que treize ans plus tard, en 1986, que cette question de « l'arabisation » des premières
classes de l'enseignement primaire devait curieusement ressurgir pour « justifier », du moins
formellement, mon limogeage du poste de Premier ministre.
2. Je logeais à l'hôtel Méditerranée, situé juste en face de la gare.

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France se succédèrent pour essayer de me convaincre d'accepter cette


nomination. En vain. Vers minuit, Wassila Bourguiba, elle-même, se mit de
la partie :  « Attention !  me dit-elle. Le Président risque une nouvelle crise
cardiaque s'il apprend que vous refusez ; vous en serez responsable... ».   Je
lui promis que j'allais avancer mon retour à Tunis et que je viendrai, dès ma
sortie d'avion, m'expliquer avec Bourguiba.
Ce que je fis le lendemain, 1er juin, à 16 heures. Je me rendis au palais de
Carthage où l'on célébrait la fête de la victoire - c'est le retour d'exil
triomphal de Bourguiba -, pour avoir un aparté avec le Président qui me
 promit « une durée de vie » de cinq ans à la tête du ministère de l'Éducation
nationale, alors que je lui proposais de me décharger après avoir assuré la
rentrée scolaire et universitaire, pour ne pas lui faire perdre la face.
La question restait pendante. Même si, par discipline de militant, j'avais
accepté un ordre, dans ma tête je demeurais démissionnaire. En fait, je n'ai pas
rejoint le ministère et priai mon collègue Hédi Zghal, secrétaire d'Etat auprès
du ministre de l'Éducation nationale, professeur de mathématiques et ancien
 proviseur du lycée de Sfax de « gérer >> le département et de « m'oublier ».
J'espérais secrètement que le chef de l'État, mis au courant de ma « grève »,
allait me libérer de cette charge ministérielle et de... la politique. Cependant
une dizaine de jours plus tard, Tahar Belkhodja m'informa que le Premier
ministre souhaitait me voir. Celui-ci insista. Je sentais que la situation ne
 pouvait pas encore
Je résolus durerl'abcès
de crever longtemps
en luiendemandant,
l'état ; il fallait
en satrouver
qualitéune sortie.
de secrétaire
général du Parti, de convoquer une réunion du Bureau politique devant lequel
 j'exposerais les grandes lignes de mon plan de réforme que l'on mettrait aux
voix. Je l'ai convaincu, que n'étant pas un technocrate, ni un carriériste, je ne
 pouvais « gérer » ce département tellement sensible, sans me conformer à
mes convictions et à ma conscience. Nouira eut l'amabilité d'accepter ma
 proposition.
Mais
trois au lieuMon
reprises. de seplan
réunir une seule
recueillit unefois, le Bureau politique
quasiunanimité se réunit
de la part de laà
quinzaine de membres du Bureau politique.

Fort de cette clarification, j'allais, pendant quatre ans, de 1976 à 1980,


m'attaquer aux nombreux problèmes que j'ai trouvés en reprenant mes
fonctions à la tête de l'Éducation nationale.
Qu'il comme
certains, me soitCharfi,
permisn'ont
de faire justice
pas hésité d'une accusation
à reprendre ici et là. infondée que
Je n'ai jamais arabisé l'enseignement de la philosophie, ni retiré du
 programme tel ou tel auteur jugé « dangereux ». L'arabisation de
l'enseignement de la philosophie fut l'œuvre de Driss Guiga, comme en
témoigne un des numéros du Journal officiel   de l'année 1975, une année

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avant ma reprise en charge du ministère de l'Éducation nationale C'est


 pour réduire l'influence des philosophes « rouges » que Driss Guiga avait
 proposé l'arabisation de l'enseignement de la philosophie. Au cours d'une
réunion du Bureau politique en juin 1974, en pleine période d'examens, il
n'avait pas hésité à lire, devant nous quelques copies de dissertation
 philosophique
l'adhésion de au tonNouira
Hédi révolutionnaire particulièrement
à son projet exalté pour emporter
d'arabiser l'enseignement de la
 philosophie, afin de créer, dans son esprit, un contre-feu à l'influence
dominante de la pensée marxiste et révolutionnaire parmi les élèves et les
étudiants.
Les préjugés et les idées reçues ont la vie dure. Un militant marxiste, rompu
en principe à la dialectique et à l'esprit critique, Gilbert Naccache, affirme,
simplement par ouïdire, dans un article intitulé « Voyage dans le désert
 2
tunisien
entre la »nature
 : « [ ...]
du  Car un jour,
régime et laonculture.
s'est aperçu qu en
C'était 'il y1976.
avait incompatibilité
Le ministre de
l'Éducation d'alors, Mzali, a considéré que la culture française était
 porteuse de contestation, et il a fait modifier en conséquence les programmes
 scolaires. Il a notamment arabisé la philosophie, c'est-à-dire supprimé
l'enseignement de la philosophie française en tant que philosophie du
questionnement   [...] ». Espérant qu'il est de bonne foi, je souhaite qu'il ait
l'occasion de lire ma mise au point et qu'il se pose... des questions !
En conclusion,
l'enseignement il faut laisser
de la philosophie la paternité
à son initiateur : DrissdeGuiga
l'arabisation de
et ne pas me
l'attribuer pour, pensent certains, « aggraver » mon cas.
Quant à la « disparition » de Voltaire c'est, de la part de Charfï, une
illusion d'optique. L'enseignement de l'œuvre de Voltaire a toujours fait
 partie du programme de littérature française de sixième année secondaire.
Tout comme Montesquieu, Diderot et les Encyclopédistes. On les a toujours
enseignés dans ce cadre. Et on continue, de nos jours, à le faire. Je ne pense
 pas un seul
Bouhdiba, qui instant qu'un alors
avait présidé universitaire de ladesstature
la commission de Abdelwahab
programmes, aurait pu
collaborer à une entreprise de « dérationalisation » du contenu des
 programmes de philosophie, ni qu'il aurait pu cautionner l'élimination de
Descartes, de Spinoza, de Freud ou même de Marx. Je ne pense pas non
 plus que les nombreux professeurs français 3 qui avaient fait partie de cette
commission auraient pu accepter un virage vers l'obscurantisme ! En réalité,

1. C'est à Driss Guiga aussi que l'on doit aussi « l'orientation universitaire » à partir de 1975. Je
regrette que le temps m'ait manqué pour amender ou perfectionner cette « innovation ».
2. Paru dans une revue intitulée Les Inrockuptibles, en 2003.
3. 23. Je me rappelle avoir lu des rapports rédigés par ces enseignants français qui se plaignaient de la
faiblesse de leurs élèves en langue française !... Je précise encore une fois que ces élèves de classe
de philosophie en 1975, « tellement médiocres en français ! », étaient élèves de première année
secondaire en 1967 ou 1968, c'est-à-dire qu'ils étaient « le produit » de la décennie Messadi.

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il avait été décidé simplement d'ajouter l'étude de philosophes musulmans


tels que Abu Hamed Ghazali ! , Avicenne 2 ou Averroès  3.
J'ajoute encore que les professeurs tunisiens de philosophie, aussi bien dans
l'enseignement secondaire que supérieur, avaient gardé leurs postes et fait
simplement l'effort de s'exprimer en arabe. Driss Guiga a dû « remercier »
 plusieurs enseignants français de philosophie ou les reconvertir dans
l'enseignement du français.
J'ajoute encore que le professeur Charfi, que j'apprécie en tant qu'homme
et dont je respecte les convictions, s'est laissé « déborder » par le ministre
Charfi puisqu'il a déclaré à Jeune Afrique4  que «[...] Parfois dans le passé
des mesures à caractère "démagogique" (!) ou politicien ont été prises,
notamment en réaction à la montée de la gauche, contre laquelle on a cru
bon d'injecter une dose d'arabisme et d'islamisme. Ce fut une erreur jointe
à beaucoup d'autres, dont on mesure désormais les conséquences ».  Si je
suis visé, je souhaiterais qu'il soit persuadé que je n'ai agi, sous l'autorité de
Hédi Nouira, que par conviction et non par calcul politicien et que cela m'a
 beaucoup coûté, ne serait-ce que parce que j'ai été renvoyé deux fois du
ministère de l'Éducation.
Puisque nous sommes dans le rétablissement de certaines vérités,
faisons justice de quelques autres contre-vérités. Je voudrais réfuter une
autre « accusation » que des contempteurs peu soucieux du respect de la
vérité historique n'ont pas hésité à m'adresser en la truffant de sous-entendus
infondés. J'aurais défendu l'enseignement zitounien que ces mêmes critiques
considèrent, tout à fait à tort, comme le ventre qui a enfanté l'intégrisme 5.
D'abord un rappel historique : l'université de la Zitouna, vieille de plus de
treize siècles  6, a joué - de la même manière que sa sœur aînée au Maroc,
l'université Quarawyne (fondée par une princesse de Kairouan) - le rôle de
véritable conservatoire de l'identité culturelle tunisienne.
D'éminents juristes, penseurs et écrivains tunisiens y ont été formés. Ainsi
le cheikh Ali Ibn Zyad (son tombeau se trouve à la Casbah), qui a introduit

1. Théologien de l'islam (1058-1111).


2. Médecin et philosophe d'origine iranienne (980-1037) dont les ouvrages furent des références
 jusqu'en Europe.
3. Philosophe arabe (1126-1198).
4. N° 1530 du 30 avril 1990.
5. Un décret beylical paru le 1er  novembre 1842 porte institution de l'université de la Grande Mosquée.
Le 4 novembre 1884 parut un décret disposant que les examens des élèves de la Grande Mosquée
seront passés à Dar El Bey de Tunis.
6. Au moment
(Presses de mettrePo,sous
de Sciences avrilpresse
2004),cedont
manuscrit, je viens
les auteurs, de Camau
Michel lire dans  Le syndrome
et Vincent Geisserautoritaire
sont des
chercheurs reconnus comme spécialistes du Maghreb :«[...]  la thèse d'une hégémonie islamiste
 fabriquée par le pouvoir afin de "casser" l'influence de la gauche universitaire - le mythe du
complot mzaliste contre la gauche laïcisante — nous semble non seulement caricatural mais aussi
aveugle... » et ils ajoutent : « thèse rarement étayée d'éléments historiques probants (archives,
 preuves, témoignages...). Pour le cas de la Tunisie, ce type d'analyse grossière sera tenu jusqu 'au
début des années quatrevingt- dix... ».

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203
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dans notre pays le livre  El Mouatta  de l'imam Malek qui enseignait à


Médine, et qui a poussé l'imam Sahnoun et le cadi Assad Ibn Fourat - le
conquérant de la Sicile - à aller apprendre le malékisme  1 à Médine... Ainsi
Ibn Khaldoun, le père des sciences sociales, Salem Bouhajeb, Tahar et
Fadhel ben Achour   2, Tahar Haddad ou le poète Abul Kacem Chabbi...,
furent les produits
statistiquement queréussis de cet enseignement.
les étudiants intégristes se D'un
sont autre côté, ilauestsein
multipliés prouvé
des
facultés scientifiques et sur les bancs des universités européennes et non au
sein de la Zitouna, ni même majoritairement au sein des facultés littéraires de
l'université tunisienne.
Dans la Zitouna, l'enseignement, certes traditionaliste, était marqué par
un quiétisme et une tempérance propres à la pratique majoritaire d'un islam
 populaire tout à fait modéré. En outre, l'enseignement littéraire pousse à la
réflexion critique
feux naturels et au questionnement
à l'endoctrinement interrogatif. Il engendre les contre-
simplificateur.
Tel ne paraît pas être le cas de l'enseignement scientifique qui semble
 pousser à l'affirmation catégorique ou, tout au moins, à la simplification
opératoire. Là réside, peut-être, l'explication de ce paradoxe étonnant mais
indiscutablement prouvé par des statistiques objectives et neutres : la masse
des étudiants intégristes se recrute, en majorité, au sein des facultés
scientifiques et techniques.

du En tout étatdedel'Éducation
ministère cause, au moment où la
nationale, j'exerçais
questiondes
de responsabilités à la tête
l'intégrisme n'était pas
à l'ordre du jour. En aucune façon, l'enseignement zitounien ne pouvait être
tenu pour le terreau de ce qui allait devenir, plus tard, le phénomène
intégriste. Au contraire, ma ferme conviction demeure que l'enseignement,
traditionnel et non manipulé, d'une religion prônant la tolérance pouvait
constituer un barrage devant ceux qui veulent utiliser la religion pour des
objectifs politiques de conquête du pouvoir par la violence.
Certains ont
universitaire. C'estégalement tentéet de
un mensonge uneme prêter la C'est
contrevérité. paternité
DrissdeGuiga
la police
qui a
créé, en 1975, au sein des universités, le corps des vigiles et c'est Tahar
Belkhodja qui a créé les BOP (Brigades pour l'ordre public). C'est moi, par
contre, qui ai supprimé les vigiles, dès mon accession au poste de Premier
ministre. De même que j'ai immédiatement ordonné la libération d'étudiants
croupissant en prison, depuis la « reprise en main » musclée décidée par le
tandem Guiga-Belkhodja. J'ai, en revanche, résisté à toutes les pressions me

1. L'un des quatre rites de la Sounna - dont les fidèles sont dits « sunnites » - institué par Malek ibn
Anas, né et mort à Médine (715-795).
2. Fadhel Ben Achour a été mon professeur de philosophie musulmane en 7ème année au collège
Sadiki. Nous sommes devenus amis. J'ai eu le triste privilège de prononcer son oraison funèbre en
avril 1970 au cimetière du jellaz en présence de son père cheikh Tahar et de Béhi Ladgham, premier
ministre.
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demandant de muter ou de sanctionner des professeurs ou des proviseurs peu


dociles.
Parmi les enseignants que j'ai protégés, parce que ma conscience me
l'imposait, je me contenterai de citer un cas. Nouira me demanda un jour,
« d'écarter » Mme S. Boulahya de son poste de directrice du lycée d'El
Omrane, au motif
d'opposition MDS que son mari qui
(Mouvement des faisait partie socialistes),
démocrates des cadres dumenait
parti
campagne contre le gouvernement. J'eus beau essayer de convaincre le
Premier ministre qu'après enquête, cette dame se révélait être une
enseignante de haut niveau et une directrice irréprochable et, qu'en
conséquence, toute sanction à son encontre serait une mesure injuste et
injustifiable, il demeura ferme, exigeant de l'écarter de son poste. À bout
d'argument, je lui dis fermement : «  M. le Premier ministre, nommez un
autre ilministre
Mais pour
ne revint ce sur
plus "boulot" ». Il
le sujet. Et ne
Mmerépondit pas et
Boulahya putmit fin à l'entretien.
continuer à diriger
le lycée d'El Omrane, avant d'être promue, par mes soins, directrice du lycée
d'élite Bourguiba.
Plus tard, je la rencontrai à Monastir. Elle me fit comprendre que, bien que
 je n'en aie parlé qu'à Hédi Zghal, alors secrétaire d'État au ministère de
l'Éducation, que j'avais sollicité pour l'enquête, elle était au courant de
l'affaire et qu'elle tenait à me remercier. «  De quoi parlez-vous ? » me suis-
 je contenté de lui dire...

En tout cas, après avoir réussi à faire adouber mon projet de réforme du
système éducatif par le Bureau politique, je pus, de manière un peu plus
sereine que les deux fois précédentes, mettre en application mes idées,
rénover le système traditionnel de transmission du savoir de sorte à le rendre
apte à s'ouvrir sur les valeurs de la modernité tout en assumant son
authenticité et son
Ma réforme enracinement
comportait trois culturels.
grandes parties. Seule, l'une d'entre elles,
« l'arabisation », retint l'attention et devint matière à polémique. Les deux
autres volets, tunisification des programmes et tunisification des cadres
furent, en général, négligées.
Je voudrais essayer de clarifier le débat au sujet de cette question de
l'arabisation et faire, une fois pour toutes, justice des mauvais procès remplis
d'erreurs, quand ce n'est pas de mauvaise foi, auxquels cette question donna
lieu. Déjà,
 jour, en 1978,
sans préavis, quelelePremier ministre,
Président Hédi de
avait décidé Nouira
diviserm'avait informé un
le département en
deux, nommant Abdelaziz Ben Dhia à la tête de l'Enseignement supérieur et
me laissant le reste. Un de mes fils avait eu ce commentaire : « Papa, si tu
continues à parler d'arabisation, tu n 'auras plus, dans quelques mois, que le
ministère des Écoles maternelles ».

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De fait, cette question de l'arabisation n'allait pas finir de me compliquer


l'existence jusqu'à la conclusion paroxystique que l'on sait !
Je voudrais, avant de mettre les choses au clair sur cette question, rappeler
d'abord quelques principes. La langue, disait Heidegger, est la demeure de
l'être. La langue d'un peuple est indissolublement liée à sa culture, à sa
manière de vivre, àdesesson
qu'à la formation valeurs, à la structuration
inconscient de sa ce
collectif. C'est conscience, aussi bien
que proclame, dès
1539, l'ordonnance de Villers-Cotterêts prise par François 1er pour imposer
le recours à la langue française dans les actes officiels du royaume de France.
Bien plus tard, en 1992 et 1994, la loi Toubon a réaffirmé la nécessité de lutter
contre l'invasion des termes étrangers pour sauvegarder la langue française,
dans les actes officiels de la République française et dans le monde '.
Israël impose à tous les candidats à l'immigration, un stage pour
l'acquisition de l'hébreu.
langue étrangère, mais pasUne loi interdit des
l'enseignement même l'enseignement
langues étrangères. dans une
Pendant la période de lutte pour l'indépendance, la restauration de la
langue arabe figurait parmi les principales revendications du Néo-Destour et
des syndicats. C'est à la suite de longues luttes politiques et syndicales que
Lucien Paye, responsable du système éducatif sous la colonisation, avait été
obligé d'arabiser une partie de l'enseignement primaire.
J'avais déjà lu et médité les paroles du duc de Rovigo pendant la conquête
de l'Algérie
comme en 1832
le moyen le :plus
«  Je efficace
regarde de
la propagation
faire faire de
desla progrès
langue française
à notre
domination sur ce pays [...] Le vrai prodige serait de remplacer peu à peu
l'arabe par le français ! ».
Une fois l'indépendance acquise et proclamée la République, le
législateur n'avait pas hésité à inscrire dans l'article premier de la
Constitution, que « la République tunisienne est un État souverain dont la
langue est l'arabe... ».
Voici ce
Pour pour
quilesme
principes généraux.
concerne, on a tenté de faire croire que j'aurais été
viscéralement attaché à la langue arabe parce que j'étais « professeur
d'arabe ! ». Rien n'est plus faux. J'ai fait mes études supérieures à la
Sorbonne, entièrement en français, en section de philosophie. A mon retour
en Tunisie, je fus empêché d'enseigner la philosophie, malgré ma maîtrise et
mon diplôme d'études supérieures dans cette matière (soutenu sous la
direction de Gandillac). Lucien Paye, directeur de l'Instruction publique m'a
chargé d'enseigner
ensuite à Alaoui. l'arabe et la philosophie
Mon épouse, titulaire musulmane au collège
d'une maîtrise Sadiki et
en philosophie,
connut, elle aussi, la même mésaventure. Pour compléter son horaire

1. De Gaulle confiait à Malraux que l'Algérie resterait française comme la France est resté romaine
(icf. Les chênes qu 'on abat,  Gallimard, 1972).
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d'enseignante à l'École normale d'institutrices, elle dut faire des heures


d'administration à la bibliothèque nationale !
De fait, pour assumer ma mission d'enseignant, j'ai dû me mettre à
l'arabe, revoir la grammaire, la syntaxe, la morphologie, la prosodie pour être
à la hauteur et ne pas décevoir mes élèves, comme je l'ai déjà mentionné.
En réalité, personnelle,
 prédisposition ni sur le plan desjamais
je n'ai principes généraux
ressenti ni sur
cette juste celui de de
restauration la
la langue maternelle, l'arabe, comme une agression ou même un
amoindrissement de la langue d'usage, le français, que j'ai toujours
considérée et continue de considérer comme une fenêtre sur la modernité et
sur le monde.
La mise en place de la réforme avait été réalisée grâce à l'aide que m'avait
obligeamment prêtée Christian Beulac, ministre français de l'Éducation
nationale
détachant de l'époque,
auprès de mesdansservices
le gouvernement
pendant un de Raymond
mois, Barre, en
deux inspecteurs
généraux français.
La réforme était basée sur des considérations objectives et pratiques qui
avaient réuni un consensus quasi général. Il était question de retarder d'une
seule année le début de l'enseignement du français, le temps de donner à
l'enfant la possibilité de maîtriser les rudiments de sa langue maternelle et de
l'enraciner davantage dans son terreau social.
Pour ce qui concerne
l'enseignement le secondaire,
de l'histoire, la réforme Les
de la géographie. se contentait d'arabiser
mathématiques, la
 physique et la chimie continuaient à être enseignées en français.
Cette arabisation fut menée d'une manière douce et ouverte, sans la
moindre agression contre le français qui était la langue utilisée tout au long
de ma formation à la Sorbonne et qui, de plus, était la langue de quelques-
uns de mes livres de chevet.
Cette réforme allait de pair avec une tunisification des programmes
rendue
tunisien.nécessaire pourleadapter
On connaît hiatusl'enseignement
qu'a souvent du français
créé, dans àlesl'environnement
pays de l'ex-
Empire, la célèbre affirmation : «  Nos ancêtres, les Gaulois ».
Enfin, la réforme comportait la tunisification des cadres qui se faisait
 progressivement en accord avec les services français concernés, au fur et à
mesure que les six Écoles normales, l'École normale supérieure et
l'Université produisaient leurs promotions annuelles.
Dans tous les cas, je rappelle pour l'histoire que :

que1.surtout
J'ai accepté
en juinle1976.
ministère à contrecœur, aussi bien en novembre 1971
2. J'ai conduit les réformes pédagogiques avec l'accord du Premier
ministre Hédi Nouira et avec le feu vert de tous les membres du Bureau
 politique du PSD. Ces réformes ont été élaborées après de longs débats avec
les enseignants, les responsables de la société civile, aussi bien au niveau
régional que national.
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Pour corriger les effets de l'acculturation subie par les élèves du fait de la
distorsion des contenus des manuels scolaires avec leurs références
culturelles propres, j'ai voulu inclure, dans ces manuels, des textes écrits par
des Tunisiens. Il était légitime, me semblait-il, qu'entre   Les Merveilles de
 Paris,  redécouvertes par   Zazie dans le métro  et les écrits d'auteurs en
 provenance du Caire, de Beyrouth, ou de Bagdad, une place fût faite aux
textes des auteurs tunisiens, de saint Augustin et Ibn Khaldoun aux plus
contemporains. J'étais d'autant plus sensible à cette question que j'exerçais
alors la fonction de président de l'Union des écrivains tunisiens et que je
souhaitais que nos jeunes s'initient à leur patrimoine culturel et littéraire,
 passé et présent.
Pour atteindre cet objectif, j'ai organisé des séminaires, présidé des
réunions et me suis dépensé sans compter pour convaincre mes collègues

enseignants de procéder
Je me souviens qu'à laà première
cette recension
réunionet consacrée
à ces choix.
à ce thème, qui s'était
tenue au lycée d'El Omrane, certains collègues s'étaient montrés dubitatifs
sur la qualité des textes pouvant être retenus. J'ai même tenu auparavant à
évoquer cette question devant un conseil des ministres présidé par
Bourguiba. Je fûs ébahi et, oserai-je le dire, un peu choqué d'entendre
Mahmoud Messadi, pourtant écrivain lui-même, porter un jugement
méprisant en déclarant que nous n'avions pas d'écrivains dignes de ce nom
et que, par conséquent,
Bourguiba ne fut pascedeprojet ne méritait
cet avis. pas :examen
Il rétorqua «  S'il en! est ainsi, eh bien,
 M. Messadi vous n 'avez qu 'à écrire des textes, M. Klibifera de même ainsi
que M. Mzali. Nous avons déjà trois écrivains attablés avec nous. Le reste
 suivra ! ».
Mahmoud Messadi n'osa pas répondre. Et j'ai continué à pousser pour
concrétiser le projet.
Le troisième élément était la nécessité d'ouvrir l'enseignement à la
modernité et même
Ainsi, contre les àtenants
la compétitivité que le monde
d'une arabisation moderne
à outrance, impose.
j'ai tenu à assurer à
l'enseignement du français sa place en lui réservant dix heures par semaine
dans le cycle primaire. Le français est demeuré la langue d'enseignement des
disciplines scientifiques et techniques dans le cycle secondaire, jusqu'à mon
départ. Je me suis laissé dire que les mathématiques, la physique, la chimie
sont enseignées aujourd'hui, en arabe jusqu'en quatrième année secondaire.
Cependant, personne, parmi les observateurs « patentés », n'a identifié un
nouveau champion
Dans les de l'arabisation.
programmes, nous avons continué à choisir, dans le patrimoine
culturel et littéraire français, des références ayant un caractère d'universalité
tout en étant un pur produit du génie français.
Telles sont les idées générales qui ont servi de base à ma réforme.
Celle-ci devait être jugée sur ses résultats et non pas sur quelques procès
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d'intention ! Or ses résultats se passent, je crois, de commentaires : en 1985,


sur vingt étudiants étrangers admis à Polytechnique, quatorze étaient
tunisiens. Au cours de la même période, la première jeune fille tunisienne fut
admise dans cette prestigieuse grande École et des dizaines de postulants
furent reçus à l'École normale supérieure, à Centrale, aux Ponts et
Chaussées,
instituts à l'École des
d'excellence ! Cesmines, à l'École
brillants élèves d'électricité et dans
sont les enfants de labien d'autres
réforme que
 j'ai réalisée à partir de 1976.
La querelle qui m'a été faite à propos de cette question de l'arabisation, se
caractérise par la mauvaise foi et la confusion sciemment entretenues.
Parce que j'ai été exigeant avec certains coopérants français, on a
 prétendu détecter dans mon attitude tout à fait sereine, je ne sais quel relent
de francophobie ! Parce que j'ai voulu lutter contre les risques de
dépersonnalisation de l'enfant
son espace réel de vie, par un
on a voulu voirenseignement
dans ce projetsans référence vécue
d'enracinement de laà
 personnalité de base, je ne sais quelle rétraction ombrageuse, quel repli
identitaire, quelle crispation passéiste aussi éloignés de toutes mes options
fondamentales que peuvent l'être l'ombre et la lumière !
Dans l'ensemble de mes écrits consacrés à cette question, tout lecteur
objectif et de bonne foi peut vérifier que, jamais, je n'ai minimisé
l'importance de l'acquisition du français en particulier et des langues
étrangères en général, les considérant, au contraire, comme notre nécessaire
ouverture sur le monde moderne. De même que j'ai toujours milité pour une
réforme moderniste de la langue arabe et des valeurs qu'elle véhicule.
J'ai solennellement réaffirmé ces options lors de la Conférence mondiale
sur les politiques culturelles organisée par l'Unesco, à Mexico, du 26 juillet
au 6 août 1982, en souscrivant entièrement à la Déclaration finale de cette
réunion :
« Le respect, la préservation et la promotion de l'identité culturelle
nationale revêtent une importance primordiale parce qu 'ils correspondent
aux vœux communs des pays en développement. La domination culturelle est
l'un des plus graves dangers qui menace l'identité culturelle des nations et
qui, en conséquence, aliène l'individu. Les langues sont un élément essentiel
de l'identité culturelle des peuples et c'est dans leur propre langue que les
 peuples peuvent le mieux participer à leur développement culturel, social et
économique ».
Pour moi, le bilinguisme actif - voir le trilinguisme - est source
d'ouverture et d'enrichissement mutuel. C'est un élément d'équilibre entre
l'enracinement dans sa propre culture et l'ouverture sur celle des autres, dans
un dialogue respectueux de la diversité mais établissant, en commun, un
horizon d'universalité partagée. Comme y invitait le président sénégalais
Léopold Sedar Senghor qui engageait à  « Vivre le particularisme jusqu 'au
bout pour y trouver l'aurore de l'universel ».
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CHAPITRE V

Une action permanente


au service de la culture

 Boire dans le creux de la main et non dans une coupe empruntée !


Alain

J'ai toujours lié, dans mon action militante à quelque niveau où je l'ai
exercée, culture et politique. La lutte pour l'indépendance n'était pas
seulement motivée par des considérations politiques, économiques ou

sociales.léguées
valeurs C'est auparnom
son de la récupération
histoire de son
multiséculaire identité
et de culturelle, àdes
ses aspirations la
définition libre de son avenir, que le peuple tunisien a su, malgré le système
colonial, trouver, en lui-même, les ressources nécessaires pour échapper à
l'entreprise de dépersonnalisation collective et individuelle qui le menaçait et
réaliser sa libération.
Je partageais la conviction de Léopold Sedar Senghor qui disait : « Quand
nous étions étudiants, dans les années 30, nous avions posé le problème

 fondamental
nous disaientdeque
la culture de l'identité,
le communisme, face aux étudiants
c 'est-à-dire communistes
la politique, résoudraitqui
le
culturel. Nous, nous disions que c 'est le culturel qui résoudrait le politique.
 Il faut d'abord être indépendant culturellement pour pouvoir être
indépendant politiquement ».
Et Jean Monet, l'inspirateur de l'Europe du charbon et de l'acier ne disait-
il pas : « J'aurais dû commencer par la culture » ?

Depuis l'adolescence, je me suis mêlé aux mouvements culturels,


notamment par la participation à des troupes théâtrales et à des associations
culturelles. J'ai lu et médité sur les diverses questions touchant à la culture.
Très rapidement, après mon retour en Tunisie et le début de ma carrière dans
l'enseignement, j'ai fondé en 1955, une revue que j'ai baptisée Al Fikr   et

210
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 pour être « moderne » et renoncer à ce qui fait sa spécificité propre sous


 prétexte de répudier le passé, ne peut mener culturellement qu'à une impasse,
surtout que certains « milieux » avouent vouloir subjuguer les consciences.
Certains responsables de grands médias occidentaux ne s'en cachent même
 plus
Au contraire,
concilier l'attitude
authenticité appropriée
et histoire, m'a toujours
affirmation de l'êtreparu êtreetcelle
propre qui sait
participation
active à une modernité plurielle, particularisme et universalité.
À l'occasion d'un colloque sur les fondements d'un véritable dialogue
entre l'Orient et l'Occident, que j'ai eu l'honneur de présider en 1977 à la
Faculté des Lettres de Tunis, en présence de Maurice Druon de l'Académie
française, de l'ambassadeur de France et d'un grand nombre d'universitaires
tunisiens et français, j'ai ainsi exprimé mes idées : « [...]   Il n'échappe à
 personne
révolue et aujourd'hui que l'ère
que chaque peuple, sousdepeine
"l'occidentocentrisme" est belunetsous-
d'être une copie conforme, bien
 produit, doit tailler sa culture à sa mesure, tout en s'ouvrant sur les autres
 pour ne pas s'asphyxier par un repli hermétique sur soi. Chaque peuple doit
être en quête continue de sa personnalité. Il doit s'attacher à rester fidèle à
 son terroir. Si les peuples n 'assument pas leur histoire, ne revendiquent pas
leur identité, ils favorisent l'expansion des cultures "tentaculaires" ou
impérialistes, auxquelles la puissance économique ou militaire suggère
toujours une "mission idéologique" ou "humaniste" à l'échelle planétaire ».

Un deuxième débat avait trait à l'affirmation d'une culture tunisienne.


Certains nous reprochaient de nous dissocier, ce faisant, de la notion d'une
culture arabe totalisante et englobant toutes les formes culturelles de
l'expression arabe.
Sans nier la référence majeure arabo-musulmane partagée par les pays
appartenant
 par profits età pertes
cet ensemble,
les traitsnous ne voyons
particuliers pas pourquoi
caractérisant les ilrégions
fallait passer
qui le
constituent.
Comment retrancher de la culture tunisienne les apports latins qui ont
 permis l'éclosion des talents d'un saint Augustin, d'un Térence, d'un
Tertullien2, d'un Apulée3  dans  Ylfriqyia romaine ? Et pourquoi gommer les

1. Ainsi, le directeur des services de l'Information de la  Voix de l'Amérique  a déclaré au journal
Washington Post daté du 21 novembre 1981 « Nous pensons qu 'il n 'est pas efficace d'essayer de
dire ouvertement ce que les pays étrangers devraient faire. Mais ce que nous essayons d'obtenir,
c 'est de faire arriver ces pays aux mêmes conclusions que nous, comme s'il s'agissait de leurs
 propres idées (! !) ; alors ils seront plus à même de les réaliser ».
2. Né à Carthage vers 155, il fut le premier écrivain chrétien : il lutta contre le paganisme en Afrique
du Nord.
3. Écrivain latin (125-180 environ), né en Numidie, l'actuelle Libye, et auteur de  L'Ane d'or ou les
métamorphoses.
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traditions particulières nées de l'accumulation des cultures dans une terre


d'ouverture et d'accueil, où les sédiments des divers apports se sont
superposés : Phéniciens et Byzantins, Numides et Arabes, Turcs, Italiens,
Espagnols, Maltais et Français, etc.
Bien sûr, l'imprégnation arabo-musulmane a été prépondérante et
structurante
toutes depuis
les autres quatorzemême
influences, siècles, mais est-ce
modestes, une raison
en cendres ? Est-cepour réduire
surtout une
raison pour chasser toute préoccupation de défense de la culture tunisienne
contre l'hégémonie de la chanson et du cinéma égyptiens, par exemple, dans
l'élaboration de nos politiques culturelles ?
Un troisième débat opposait les technocrates frais émoulus des grandes
écoles françaises, ou sous forte influence anglo-saxonne, qui pensaient le
développement en termes purement technicistes de rattrapage du retard
 pris
du développement.
par rapport aux pays développés, aux tenants d'une vision culturelle
Ceux qui, comme chez certains de nos voisins, avaient opté pour
l'industrialisation à outrance, se gaussaient de ceux qui appelaient à tenir
compte des paramètres culturels pour en faire les ferments de l'action à
entreprendre, en vue d'un développement endogène et autocentré.
J'étais en harmonie bien sûr, avec ceux qui étaient convaincus de la
dimension culturelle du développement aussi bien à sa genèse qu'à sa
finalité.
La mise en action de certains constituants de la personnalité culturelle
d'un peuple peut s'avérer un moyen efficace de mobilisation pour le
développement. A l'inverse, la lutte contre certaines composantes négatives
- comme le fatalisme - peut s'avérer nécessaire pour dépasser des obstacles
de nature psychologique.
Mais aussi, à l'autre bout de la chaîne, le développement ne saurait avoir
comme unique fin d'assurer la possession de moyens seulement matériels,
financiers ou techniques. Il doit pouvoir ouvrir à l'homme d'autres potentialités
 pour sonsorte.
quelque accomplissement
Dans le mêmepersonnel et collectif,
colloque, auquel jeunme«suis
supplément d'âme
référé plus haut,»j'ai
en
dit à ce sujet :  « Certains ne finissent pas de parler de modernité, de progrès,
de sciences, de techniques... Ils ne perçoivent que la scientificité ; leur
argument est l'efficacité et la croissance matérielle. Ils oublient que tout
comportement, toute connaissance, toute action impliquent un système de
valeurs, une vision du monde, des références idéologiques et qu 'il n 'est pas
 suffisant d'avoir une formation scientifique, ou de parler plusieurs langues,
 pour
à la assumer
promotionsondeauthenticité et contribuer àlalatechnophilie
l'homme. L'économisme, transformation du monde et
n 'expliquentpas
tout et sont à eux seuls loin de concilier l'homme avec lui-même ».

Voici quelques-uns des débats dont ont résonné les colonnes de notre
revue Al Fikr, que j'ai repris dans quelques-uns de mes ouvrages et qui ont
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guidé mon action dans le domaine culturel. C'est dire combien j'ai toujours
accordé d'importance à la réflexion et à l'action culturelles.

Fin octobre 1950, j'exerçais au collège Sadiki depuis moins d'un mois
donc, comme
Fédération professeur
nationale des non encore titularisé,
fonctionnaires bienaffiliée
tunisiens entendu, lorsque laà
à l'UGTT,
laquelle je n'avais pas encore adhéré, décida d'appeler à une grève le
vendredi 27 octobre 1950. Je résolus de m'y associer au grand dam du
directeur du collège, M. Attia qui essaya, en vain, de me dissuader de faire
grève '.
Je me rendis au siège de la Fédération du Néo-Destour, rue Garmattou,
non loin du mausolée de Sidi Mahrez. Il y avait des enseignants et des élèves
mêlés aux Fekih,
Abdelhamid militants : Azouz
Naceur Rebaï,Habib
Ben Jaafar, Tahar Amira, Béchir
Zghounda, Slimane Agha,
Bouali...
Le président de la Fédération, Ali Zlitni, proposa de former trois équipes
composées d'élèves et conduites chacune par un professeur pour vendre
l'hebdomadaire du Parti, Mission, qui paraissait tous les vendredis, donc le
 jour même de la grève.
Je fus désigné pour conduire une des trois équipes, de Bab Souika à la rue
de Rome, en passant par la rue de Londres et l'avenue Roustan 2. Notre nombre
s'amenuisa
 plus au fur
que cinq dontetun
à mesure queavait
élève qui nous fait
avancions.
preuve Ad'une
l'arrivée, nous
grande n'étions
ténacité et
constance : Béchir Ben Slama.
 Notre amitié naquit ce jour-là. Elle devait durer cinquante-quatre ans et
continue à ce jour, plus forte que jamais, malgré les vicissitudes de la vie.
Lorsque je créai la revue  Al Fikr,  il n'hésita pas à me rejoindre comme
rédacteur en chef. Il était devenu, entre temps, à son tour professeur. Il
m'accompagna à la RTT lorsque j'en fus nommé directeur général et
continua à m'aider
 Nous avons à y promouvoir
traduit les créateurs
du français vers l'arabe latunisiens.
grande œuvre de Charles-
André Julien, Histoire de l Afrique du Nord, parue aux éditions Payot en 1952,
en deux tomes, ainsi que son ouvrage Colons français et jeunes Tunisiens. Au
début des années soixante, j'ai proposé à Si Béchir d'entreprendre ensemble ce
travail en amateurs. Personne ne nous avait rien demandé. J'étais sûr qu'un jour
ou l'autre, l'enseignement de notre histoire se ferait en arabe. Or, très peu
d'ouvrages exhaustifs étaient publiés à cette date dans notre langue nationale.

 plusÀ objective.
mes yeux,  L'histoire
l'œuvre deancienne
Charles-André Julienduétait
de l'Afrique la 3plus
Nord    de complète et la
Stephen Gsell

1. « Vous n 'avez pas encore perçu votre premier traitement ! » ne cessa-t-il de me répéter dans la salle
des professeurs.
2. Aujourd'hui, avenue Habib Thameur.
3. Hachette, 1913.
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dénigrait systématiquement nos pays et, fidèle aux historiens romains,


n'hésitait pas à noircir l'image et la mémoire-de Carthage. Mentionnons Le
 passé de l'Afrique du Nord, les siècles obscurs du Maghreb  1 d'Emile- Félix
Gautier (1864-1940), dont le titre était tellement provocateur, si peu objectif,
qu'il a été réédité sous un titre moins partial en 1952 et en 1964 :  Le passé
de
(450l'Afrique
pages) du Nord.
et cinq  Nous
ans pouravons mis huit
le deuxième ans pour
(autant traduireAujourd'hui
de pages). le premier tome
nous
sommes fiers d'avoir élaboré un ouvrage de référence si utile aux élèves et
aux étudiants du Maghreb, ainsi qu'aux chercheurs de langue arabe.
Une vieille amitié me liait à Charles-André Julien que j'ai croisé au
lendemain de l'indépendance chez Bourguiba. Il me remerciait dans ses
lettres, ou à l'occasion de nos rencontres à Tunis ou à Paris, de la traduction
de ses livres. Voici, à titre d'exemple, la dédicace qu'il m'a écrite sur son
2
livre Lepour
 Mzali, Maroc face aux
le lettré impérialismes.
qui pratique 1415-1956 
avec une   : « Pour
égale maîtrise M. de
l'usage Mohamed
l'arabe
ou du français, pour le penseur qui poursuit sa quête de l'identité sur les
traces de Ghazali, sans pour autant abdiquer le droit au rêve, pour le
champion des belles-lettres tunisiennes, pour le fondateur de la revue
culturelle Al Fikr, ce livre de bonne foi... en témoignage de reconnaissance
 pour le maître traducteur de  /Histoire de l'Afrique du Nord  et de  Colons
français et jeunes Tunisiens... »

sansBéchir Ben Slama


les signer, et moidesavons
notamment essaisréalisé
et uned'autres
pièce detraductions
théâtre quepour  Al Fikr
le penseur
algérien Mustapha Lacheraf nous faisait parvenir de la prison de la Santé où
il était détenu avec Ben Bella et les autres chefs historiques du FLN.
De son côté, Béchir Ben Slama publia plusieurs nouvelles, essais et
romans. Il fit constamment preuve de loyauté et de fidélité à des choix
communs. C'est un intellectuel authentique, un militant sincère depuis les
années cinquante, qui sait observer et ne parler qu'à bon escient. C'est mon
ami, comme
Tout cela onexplique
n'en a qu'un seul ou
pourquoi je deux danspas
n'hésitai uneàvie !...
proposer son nom à
Bourguiba lorsque celui-ci démit Fouad Mbazaa de sa fonction de ministre
de la Culture.
C'était en janvier 1981. Bourguiba avait été invité par Fouad Mbazaa à
assister à une pièce théâtrale3 qu'il jugea médiocre. La pièce relatait l'action
d'un résistant qui mena, par les armes, un dur combat contre la colonisation
 pendant la Première Guerre mondiale. Le président Bourguiba, ne pouvant
 plus
commetolérer la moindre
un affront dirigécomparaison, considéra
contre sa propre l'éloge de ce simple résistant
personne.

1. Payot, 1927.
2. Éditions Jeune Afrique, 1978.
3. Dont le titre était Mansour El Houch.
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Ce motif futile suffit à le faire entrer dans une colère noire. Il convoqua le
lendemain le ministre, lui fit une scène terrible et, à mes yeux, injustifiée : il
le menaça même de sa canne. Je dus m'interposer !
Bourguiba démit sur-le-champ Fouad Mbazaa et me demanda un nom
 pour le remplacer. Je proposai Ben Slama. Il accepta, sans attendre. C'est
ainsi que je me retrouvai avec un collaborateur des plus précieux occupant
un ministère que je n'ai jamais dirigé, mais dont les domaines de compétence
m'étaient très proches. Nous pûmes ainsi mettre en application nos idées
communes et concrétiser certaines de nos aspirations.

Pour la première fois, la culture eut droit à un chapitre spécial dans le VIe
Plan. La dotation budgétaire dont elle bénéficia, dans ce cadre, fut multipliée
 par trois par rapport au Ve Plan.
Considérant que la culture devait être traitée comme une partie de
l'économie, dans le sens où elle générait une circulation d'argent et créait des
emplois, nous nous occupâmes de renforcer l'investissement par la création,
en 1982, dans la loi de finances, d'un Fonds de promotion du cinéma
alimenté par une petite taxe sur les billets d'entrée dans les salles obscures.
En 1983, nous étendîmes le principe à d'autres secteurs de l'activité
culturelle en créant le Fonds de développement de la culture (FDC) par la loi
du 30 décembre 1983. Ce Fonds, qui réunit à peu près 3 milliards de centimes
tous les ans grâce à la perception de 30 millimes imposés sur les boissons
alcoolisées, aida à la promotion de plusieurs activités culturelles par l'achat
de livres tunisiens l'aide à la production de pièces théâtrales  2  et de
spectacles musicaux, l'achat d'œuvres plastiques  3. Avec l'investissement et
l'encouragement financier, notre souci était également de créer ou de
renforcer les structures nécessaires à l'activité culturelle et à la formation.
 Nous avons veillé à ajouter à la nomenclature classique des établissements
 publics, à caractère financier, industriel ou commercial, une nouvelle
catégorie : l'établissement public à caractère culturel.
C'est ainsi que des troupes nationales de théâtre et de musique furent
créées. Le nombre des imprimeries passa de 6 en 1956 à 102 en 1986. Pour

1. En 1985, le livre et l'édition ont « consommé » le tiers du Fonds (un million de dinars). Tout éditeur
tunisien a ainsi vu une bonne partie de sa production achetée par le FDC. Hormis les romans, les
essais et les études, des textes, jadis introuvables, comme ceux de pièces célèbres du Nouveau
théâtre de Tunis : la Noce ou encore Ghassal el Enouader (Pluie d'automne), par exemple, ont pu
êtrethéâtre
2. Le publiésa obtenu
grâce auenFonds.
1985 600 000 dinars. Le Fonds a permis, par achat anticipé sur dossier, de
soutenir aussi bien des pièces du théâtre national tunisien que des pièces du secteur privé, comme
 La Tour aux Colombes du théâtre Phou.
3. Sans perdre de temps, Rachid Sfar décida en juillet 1986, à peine deux semaines après m'avoir
succédé, de supprimer, à la faveur d'un collectif budgétaire, ces deux Fonds : le Fonds du
développement culturel et le Fonds d'encouragement à la production cinématographique. Leur
suppression a été - hélas ! - un coup dur pour la création et la production culturelles.

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encourager la création, douze prix furent institués et décernés chaque année


et diverses revues, s'occupant de domaines culturels variés, furent lancées.
Des instituts supérieurs de théâtre et de musique furent créés pour
 perfectionner la formation des étudiants, dont on exigeait désormais le
niveau du baccalauréat à l'inscription et où les études duraient quatre années.
Reprenant la prestigieuse tradition de la Beit al Hikma créée à Bagdad par
Al Mamùn, au IXe siècle, nous avons créé une Fondation nationale pour la
traduction, la sauvegarde du patrimoine et la promotion de la pensée et de la
création de haut niveau.
À la fois Académie et Institut d'excellence, cette institution, que nous
avions dénommée par référence,  Beit al Hikma,  se rapprochait d'un autre
modèle : le Collège de France.
Elle ne prépare à aucun examen et ne délivre aucun diplôme. Elle
constitue un espace pour l'échange de haut niveau entre savants et chercheurs
de diverses provenances pour encourager la recherche en commun et
l'innovation. Sur proposition du ministre de la Culture, son premier président
fut le professeur Ahmed Abdesselam. Elle est aujourd'hui dirigée par le
 professeur A. Bouhdiba.
Sur le plan international, un grand effort fut entrepris pour renforcer le
rayonnement de la Tunisie. La neuvième édition des  Journées
cinématographiques de Carthage  atteint, en 1985, le nombre fatidique et
significatif de cent films (tunisiens, arabes, africains) projetés au cours de
cette manifestation.
Pressentant les effets d'une globalisation qui s'annonçait et risquait
d'accentuer les effets de l'échange inégal entre les cultures, nous avons
défendu, dans les instances internationales, la nécessité de préserver les
spécificités culturelles du rouleau compresseur de l'uniformisation.
 Notre action se fondait, en fait, sur la condamnation de toute forme de
domination d'un modèle censé être supérieur sur des « multitudes primitives »,
comme les appelait Albert Sarraut, ministre français des Colonies en 1923,
ou sur les « ténèbres » non occidentales d'après Karl Marx. Nous croyions à
l'égale dignité de toutes les cultures et à leurs semblables pertinences. Nous
militions surtout pour une universalité composée de toutes les spécificités, les
faisant converger vers un même estuaire où s'emmêlent les eaux et non vers
un désert où s'assèchent les vagues. Nous recherchions la fertilité de
l'échange dans le respect mutuel et l'écoute.

Telles continuent à être mes convictions, en matière de culture.

En 1970, étant déchargé de toute responsabilité ministérielle, j'entrepris


avec Chedli Klibi, Béchir Ben Slama, Tahar Guiga, Mustapha Fersi, Laroussi
Métoui, Abul Kacem Kérrou, Habib Belkodja, Hassan Zmerli, Mohamed
Marzouki, de créer une Union des écrivains tunisiens. Plusieurs réunions ont
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été consacrées à la rédaction des statuts et du règlement intérieur.


L'Assemblée générale constitutive a approuvé les textes fondateurs et je fus
élu président. Le visa légal nous fut accordé le 17 mars 1971. D'après les
statuts, une Assemblée générale devait avoir lieu et renouveler, entre autres
questions à l'ordre du jour, le Comité directeur. C'est ainsi que j'avais été élu

cinq
1979.fois
La successives président,
veille de cette réunionpartenue
un vote
à lasecret,
maisonsauf
deune fois, fin de
la Culture décembre
Bab El
Assal, j'ai été attaqué au Parlement à l'occasion de la discussion du budget de
l'Éducation nationale par deux députés du Comité central du PSD : Mahmoud
Charchour et Hassen Kacem, tous deux zeitouniens, unilingues arabes. Le
 premier qui fut un grand militant reprocha à ma réforme des programmes de
l'enseignement d'aller à l'encontre des orientations de politique générale du
chef de l'État. J'étais assis au banc du gouvernement aux côtés de l'ancien
Premier ministre, Hédi Nouira. Je lui dis : « Si ce que dit le député est vrai, je
dois quitter le gouvernement ! ». Il me répondit : « Laissez-le... palabrer !1 ».
Ce jour-là j'avais invité à la Chambre des députés mon collègue Mechargua,
ministre syrien de l'Enseignement, qui me fit remarquer : «  Je ne comprends
 pas qu 'un membre du Comité central du Parti au pouvoir critique avec tant de
véhémence un membre de son Bureau politique ! »  et moi de lui répondre :
« Ce sont-là les délices du Parti unique /... ».
Après ces attaques, des écrivains opposants, comme Mohamed Mouada
ou Maïdani Ben Salah, proposèrent à l'Assemblée générale de m'élire par
acclamations, en signe de solidarité pour mon combat en faveur de
l'authenticité tunisienne. Ainsi, des opposants ont soutenu publiquement un
ministre, attaqué par des députés de son propre Parti. C'était là un des
charmes du paysage politique de la Tunisie bourguibienne.

L'Union des écrivains fut un lieu de rencontres et une tribune où toutes


les opinions pouvaient s'exprimer, où les choix politiques de tous les
adhérents étaient respectés. Le seul critère pour l'adhésion de nouveaux
adhérents était la qualité des œuvres publiées. Pour les décisions qui ne
rencontraient pas l'unanimité des membres du Comité directeur, je recourais
facilement au vote secret. Il en était ainsi, par exemple, de la désignation des
délégations qui devaient nous représenter aux rencontres internationales ou
aux congrès des Unions d'écrivains dans les pays étrangers.
 Nous devions surtout œuvrer pour accorder une place honorable aux
textes tunisiens dans les programmes et les livres scolaires. Excepté le poète

1. Parmi la cinquantaine de députés qui m'avaient interpellé ce jour-là, c'est-à-dire la moitié des
membres du Parlement, ma propre femme m'avait posé cinq questions, d'ordre pédagogique. Le
Premier ministre Nouira me glissa à l'oreille : « Elle ne pouvait pas te poser ces questions à la
maison ?... ».

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Chabbi, les manuels scolaires ne se référaient à aucun auteur tunisien et ce,


 jusqu'en 1972. Cet « oubli » a été réparé.
 Nous devions aussi défendre les hommes de lettres tunisiens, contre la
censure, vis-à-vis des maisons d'édition... Un jour de 1974 ou 1975, Ezzedine
Madani est venu me demander d'intervenir en vue de « décensurer » une de
ses pièces de théâtre :  La révolte des Zinj.  J'en parlai au Premier ministre
Hédi Nouira qui demanda des explications au ministre de l'Intérieur de
l'époque, Tahar Belkhodja. «  L'expression "Vive la liberté" revient trop
 souvent dans le texte »,  lui répondit-il. Je sursautai : «  Monsieur le Premier
ministre,  lui dis-je,  les militants du Néo-Destour ne cessent de proclamer :
Vive la liberté ! depuis des dizaines d'années ! Si moi je vais maintenant à
 Bab Souika et que je "hurle " vive la liberté, vous me blâmerez ou quoi ? ».
Le Premier ministre comprit vite et ordonna qu'on autorisât la représentation
de cette pièce. Ce n'était là qu'un exemple.
Le jour où j'ai été nommé Premier ministre, j'ai adressé au Comité
directeur une lettre de démission, mais je demeurai un adhérent de l'Union
des écrivains tunisiens qui fut un modèle de tolérance. J'y servis la culture
tunisienne, et défendis les droits moraux et matériels des hommes de lettres
tunisiens. Je suis fier aujourd'hui d'en avoir été l'un des dix fondateurs, et de
l'avoir présidée durant dix années d'affilée.

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CHAPITRE VI

Au service de la santé publique.


Un enjeu de société

En mars 1973, le Premier ministre Hédi Nouira m'annonce que le


Président a décidé une permutation au sein du gouvernement : Driss Guiga,
ministre de la Santé, était nommé à l'Éducation que je quittais pour prendre
la Santé.
Je dois avouer que ma première réaction ne fut pas positive. Je vivais mal
mon éloignement de l'Éducation où j'avais lancé un plan de réformes
ambitieux et je ne voyais pas très bien les raisons qui pouvaient justifier que
 je prenne les rênes d'un ministère éloigné, a priori, de ma formation.
À ma prise de fonction, j'ai maintenu à son poste l'ancien chef de cabinet
de Driss Guiga, Mongi Fourati, pharmacien de formation, qui fut mon
condisciple en classe de philosophie et que j'estimais. Il m'informa qu'un
expert délégué par l'OMS avait déjà établi un plan général de réformes pour
la santé publique, que je pouvais consulter si je le souhaitais. Je déclinai la
 proposition car je voulais me rendre compte, par moi-même, de la situation
et, si j'ose dire, « prendre le pouls » de la santé directement, sans
intermédiaire et sans expert.
Je consacrai deux à trois mois à cette « initiation » parcourant les
hôpitaux, les dispensaires de tout le pays, même dans les coins les plus
reculés, rencontrant un grand nombre d'agents de la santé publique : des
grands patrons aux infirmiers, en passant par les administrateurs et jusqu'aux
gouverneurs, les responsables du Parti et des organisations nationales. C'est
ainsi que j'ai pu avoir une vision d'ensemble des questions de santé dans le
 pays. J'ai pu enregistrer les acquis réalisés autant que les progrès restant à
faire. Sur le plan de la médecine préventive, des succès notables avaient été
atteints, notamment dans la politique d'éradication des maladies endémiques,
en particulier le trachome. Dans toutes les formations sanitaires, dans les
débits de tabac même, la population pouvait trouver des tubes d'Orécycline
 pour un prix symbolique. Des milliers de Tunisiens ont été ainsi sauvés de la
cécité, surtout dans la région du Djérid où le trachome sévissait.
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D'autres campagnes de vaccination contre la poliomyélite, la tuberculose,


la diphtérie, la coqueluche connurent des effets spectaculaires.
De manière générale, la protection maternelle et infantile avait été
 poursuivie par tous les ministres de la Santé qui s'étaient succédés depuis
l'indépendance. Mais si le bilan de la médecine préventive était satisfaisant,
il n'en
Au allait
courspas
de demes
même de la médecine
tournées curative.
d'inspection, j'avais enregistré un déficit
général et préoccupant. Un déficit en matière de personnel aussi bien que
d'infrastructures. On comptait alors seulement 895 médecins, dont la
majorité était d'origine étrangère, en grande partie roumaine et bulgare, soit
un médecin pour 5 900 habitants et un médecin tunisien pour 11 800
habitants ! Ce déficit s'étendait aux techniciens et aux auxiliaires de santé.
Une seule faculté de médecine, créée en 1964, était alors en exercice à Tunis
et formait d'excellents médecins mais en nombre insuffisant. La première
urgence m'a semblé être, dans ces conditions, de m'attaquer à la question de
la formation des cadres.
J'ai donc décidé de créer, en priorité, deux nouvelles facultés de
médecine, l'une à Sousse, l'autre à Sfax. Certains médecins, de Sousse
surtout, étaient paradoxalement contre cette initiative. Ils craignaient une
formation au rabais et de voir ces facultés devenir de simples écoles de santé.
C'était là une réaction que l'on pourrait qualifier d'endémique. Elle s'était
manifestée en France, il y a longtemps, lorsque l'on créa les facultés de
médecine en province que l'on soupçonna de dispenser un enseignement au
rabais par rapport à la faculté de Paris. De même à Tunis, la création de la
faculté de médecine souffrit des mêmes préjugés par rapport aux facultés
françaises.
Les craintes exprimées par le milieu médical ne refroidirent point mon
allant, d'autant plus que j'eus la chance de bénéficier de l'adhésion
enthousiaste de deux professeurs de médecine remarquables : Mme Souad
Yacoubi et Abdelhafidh Sellami. La première à Sousse, le second à Sfax,
déployèrent une énergie peu commune et firent preuve d'un moral à toute
épreuve, s'occupant de la construction, de l'équipement et de la mise en
 place pédagogique, pour faire naître les deux nouvelles facultés et assurer
leur lancement.
La France et le Canada détachèrent des enseignants pour permettre la
mise en route des activités des deux facultés. Ils venaient pour des périodes
groupées et, à chaque fois, je me faisais un devoir des les recevoir pour les
remercier et les sensibiliser à la nécessité de nous aider à relever le défi.
J'avais proposé d'orienter la faculté de Sousse vers la médecine
communautaire. Ce qui rencontra l'agrément des Canadiens. Une excellente
collaboration s'établit avec la faculté de Montréal. Mais j'ai dû, à plusieurs
reprises, remonter le moral des étudiants à qui l'on faisait croire qu'ils ne
 pouvaient aspirer qu'à la condition de médecin de qualité inférieure. Les
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résultats brillants de certains d'entre eux aux concours d'assistanat se passent


de commentaires.
Lorsqu'en 1973, je pris mes fonctions de ministre de la Santé, j'ai
constaté que la profession pharmaceutique était en crise. Elle était gérée
 par un « comité provisoire », dirigé par mon excellent camarade de
 promotion
Ouahchi Benau Cherifa,
collège Sadiki,
femme Radhi Jazi, assisté
dynamique et d'uned'une vicevivacité
grande présidente, Aziza
d'esprit. Le
 problème qui les préoccupait était d'abroger la loi de 1950 régissant les
 professions pharmaceutiques et devenue obsolète.
Dès ma première entrevue avec ces deux responsables, j'ai compris le
 problème et donné rapidement satisfaction à leurs doléances. Une loi
organique fut soumise par mes soins à la signature du Chef de l'Etat le 3 août
1973 à Monastir ! Plusieurs arrêtés d'application de cette loi de 1973 furent
signés,
des comblantdans
injections un vide juridique agencement
les officines, depuis l'indépendance : réglementation
des pharmacies avec une
surface utile minimale, ainsi que plusieurs directives concernant l'exercice
des professions pharmaceutiques...
Dans la foulée, j'ai donné satisfaction à mes amis pharmaciens pour
combler un vide et promulgué, par décret, un code de déontologie, le 14
novembre 1975. Ce fut le premier Code depuis l'indépendance !
Plus tard, j'approuvai aussi la création de pharmacies de jour (catégorie A)
et de pharmacies
réglementa cette exclusives
innovationdedans
nuit l'exercice
(catégorie de
B). laLeprofession
décret du 16 mars 1976
d'officine et
 permit de répondre aux besoins du public 24h/24h. L'on me dit qu'il existait
en 2009 plus de 200 pharmacies de nuit... Quel progrés ! ...
J'ajoute que les laboratoires d'analyse médicales furent également
organisés par un nouveau texte législatif dont je ne retiens pas la référence.
Le Président Bourguiba m'a demandé à deux; reprises de transformer les
 bâtiments de l'école normale d'instituteurs de Monastir en une Faculté de
 pharmacie.
nécessaires etIl acheter
fallait des crédits pourtechniques
les équipements faire effectuer les transformations
indispensables.
Au cours d'un conseil de ministres présidé par Hédi Nouira, Mustapha
Zaanouni, Ministre du plan s'opposa à l'inscription des crédits au Titre II du
 budget de 1976. J'ai eu beau argumenter, sans toutefois dire qu'il s'agissait
d'un projet présidentiel, Zaanouni ne cessait de répéter qu'il s'agit d'une
faculté de pharmacie non rentable et qu'il fallait... la fermer.
Agacé, j'ai répliqué : Bon, alors, ferme là. Ce n'est que le lendemain que
Zaanounidemesonreprocha,
membre au l'a
entourage téléphone, de...lel'agresser
aidé à sentir ! Il de
double sens est ma
probable qu'un
répartie...
Ma meilleure réponse à ce technocrate est qu'en 1975 il n'y avait que 262
 pharmaciens et qu'en 2009, notre pays comptait plus de 4000 pharmaciens
diplômés...
En tant que Premier ministre, je crois avoir contribué modestement à
l'essor de l'industrie pharmaceutique : j'ai reçu Mme Aziza Ouahchi,
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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

Présidente du Conseil de l'Ordre des Pharmaciens ainsi que Radhi Jazy,


Président de l'Union des Pharmaciens arabes, accompagnés par un Irakien du
non de Hachem Khaher, Président de la société « ACDIMA ». Cette société
qui groupait plusieurs pays arabes encourageait financièrement, sur
recommandation du Conseil des Ministres arabes de la santé, les sociétés
arabes de des
accordant fabrication
prêts ou de médicaments
en s'associant et d'articles
à leurs capitaux.paramédicaux, en leur
L'on m'avait signalé que la Tunisie, pourtant membre fondateur de
ACDIMA hésitait à verser sa quote part, et Aziza Ouhchi et Radhi Jazy n'ont
 pas manqué de me signaler qu'il s'agissait d'honorer notre signature
d'adhésion. Je les ai approuvés et donné des instructions dans ce sens.
L'avenir devait me donner raison puisqu'ACDIMA a contribué à la
création de la société SAÏPH (Société Arabe d'Industries Phamaceutiques) en
Tunisie, qui connait aujourd'hui un grand essor
La faculté de médecine de Tunis souffrait d'une sélection trop rigoureuse.
Certes, les médecins qui en sortaient étaient excellents mais le taux de
réussite ne dépassait pas 30 % chaque année, l'écrémage ne laissait que fort
 peu de « survivants ». Un étudiant sur dix était à même de franchir le cap des
trois premières années. Cette conception élitiste aboutissait à du gâchis. Je
résolus d'analyser les causes de ce dysfonctionnement. Les étudiants étaient
 parmi les meilleurs lauréats du baccalauréat, les enseignants jouissaient
d'une excellente réputation et le doyen, Amor Chadli, était compétent,
sérieux, rigoureux et d'une moralité exemplaire. Ne restait plus à incriminer
que le programme. De fait, il était pléthorique - 250 heures d'enseignement
en anatomie dès la première année ! - et mal équilibré : des parties de
 programme, pouvant être réservées au cursus de la spécialité, étaient étudiées
dès les premières années. J'ai donc établi une commission comportant une
majorité d'enseignants, des étudiants, mais également des membres de
l'administration
des programmes.hospitalière pour me faire des propositions de modification
Une partie des étudiants qui se flattaient d'être dans l'opposition, étaient
- par principe - contre ce projet de réforme qui leur était pourtant favorable.
Le doyen de la faculté, l'excellent professeur Zouheir Essafi, ancien interne
des hôpitaux de Paris, chirurgien réputé, me proposa de m'adresser à
l'ensemble des étudiants de la faculté réunis dans le grand amphithéâtre, pour
leur expliquer les raisons et le contenu de la réforme, mais il me prévint que
cela risquait d'être un remake de l'épisode biblique de Daniel dans la fosse
aux lions.

1. Je remercie mon ami R. Jazy qui m'a " rafraichi " la mémoire sur ces quelques réalisations que j'ai
accomplies à la tête du Ministère de la Santé, avec la coopération d'éminents pharmaciens dont ceux
cités plus haut.

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De fait, je me rendis dans un amphithéâtre bondé. Il y avait à peu près


mille étudiants. Je fus accueilli dans un silence total. Le délégué des
étudiants, un militant d'extrême gauche, me souhaita la bienvenue et me
 présenta de manière polie mais glaciale. Le service minimum !
Je pris la parole et parlai durant deux heures, expliquant, argumentant,
démontrant.
J'avais gagnéAla la fin de
partie. Le mon discours
dialogue des payant.
avait été applaudissements crépitèrent.
La réforme fut adoptée et le pourcentage d'étudiants admis passa de 30 %
à 70 %, sans que la qualité de la formation eût à en souffrir.
Les chiffres étant plus éloquents qu'une longue dissertation, il suffit de
rappeler que le nombre de médecins tunisiens qui était de 405 en 1973, a plus
que doublé en quatre ans, puisque qu'il était de 977 médecins tunisiens en
1977.
À vrai certains
caractérise dire, j'eus parfois». des
« patrons C'estdémêlés
ainsi queavec cet esprit
lorsqu'un de castefrais
jeune médecin qui
émoulu de la faculté de médecine de Paris, le docteur B. A. fut recruté par
mes soins et affecté à l'hôpital de Kassar Saïd, le chef de service, le
 professeur Kassab, grand chirurgien orthopédiste, refusa d'accueillir le jeune
médecin (car cela pouvait entamer son pouvoir de mandarin) et menaça de
démissionner si je maintenais cette nomination. Ne tolérant pas le recours au
chantage, j'acceptai sur l'heure cette démission et le fis savoir, par retour du
courrier, à l'intéressé. Ce fut un tollé général car c'était la première fois que
l'administration rappelait à un « grand patron » qu'elle pouvait se passer de
ses services. J'ai reçu plusieurs délégations de médecins, en particulier de
l'Amicale des anciens internes des hôpitaux de France. Ma réponse était la
même :  « De quel droit puis-je retenir un fonctionnaire qui décide de
démissionner ? ».  Le problème s'est compliqué car le professeur Kassab
avait une parenté avec Wassila Bourguiba. Le Premier ministre intervint pour
me demander de réintégrer le professeur démissionnaire. J'exigeai des
excuses. Le directeur de cabinet du Président, Chedli Klibi m'entreprit dans
le même sens. Je tins bon. Bourguiba, lui-même, m'interrogea. Je lui
expliquai la genèse de l'histoire. Il me dit : « Je comprends, je n 'interviens
 plus ».   M. Kassab s'excusa par écrit et je le réintégrai. Aujourd'hui, l'hôpital
 porte son nom. Certains, constatant que j'étais prêt à démissionner plutôt que
de céder à un chantage, que j'ai résisté au chef de l'État lui-même, crurent
que le docteur B. A. était un parent ou un ami proche. Ils ont été suffoqués
d'apprendre que je le reçus pendant un quart d'heure seulement avant son
recrutement, que je ne l'ai jamais revu et que je continue d'ignorer, à ce jour,
de quelle région il pouvait être originaire. L'intéressé lui-même était le
 premier étonné de mon soutien, m'a-t-on dit.
J'ai complété mon action concernant le personnel médical par la
formation des infirmiers, des aides soignants et de l'ensemble des auxiliaires
médicaux. J'ai régularisé la situation de beaucoup d'entre eux, amélioré leurs
rémunérations et veillé à la ponctualité de leur avancement.
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Dans le cadre de cette politique des « soins pour tous » que je m'étais
assigné de mener, à la tête du ministère de la Santé, le deuxième axe avait
trait au renforcement de l'infrastructure hospitalière qui devait compléter
l'effort entrepris pour la formation des cadres et la promotion du personnel
médical et paramédical.
Les services
l'afflux hospitaliers
de malades provenantdans la villerégions
de plusieurs de Tunis étaientJ'aiengorgés
du pays. par
donc décidé
la création de quatre hôpitaux régionaux à Jendouba, Médenine, Gabès et
Mahdia et de plusieurs hôpitaux locaux.
Il a fallu convaincre le ministère du Plan du bien fondé de ce projet. J'y
suis arrivé avec peine, d'autant plus que mes demandes de crédits ne
s'arrêtaient pas là : je voulais ouvrir quatre grandes maternités à Tunis, Sfax,
Sousse et Bizerte, sept cents nouveaux centres de consultation surtout dans
le secteur(les
infantile rural, trente
PMI), deuxcinq nouveaux
cliniques centres
pilotes deCHU
et deux Protection maternelle
nouveaux, à Sfax et
à Sousse, que j'ai inaugurés moi-même '.
J'ai parachevé cette action sur l'infrastructure médicale en constituant
trente-cinq équipes médicales mobiles chargées d'agir dans le monde rural et
se déplaçant sans cesse pour couvrir les zones les plus reculées.

Mais cetdémographique
explosion immense effort risquait, qu'il
menaçante à toutfallait,
moment, d'être
à tout prix,anéanti
juguler.par une
Le président Bourguiba avait, dès avant l'indépendance, une vive
conscience de ce problème. Il avait compris qu'il fallait s'y attaquer, à la
 base, en utilisant toutes les ressources : les dispositions légales autant que le
changement des mentalités.
Le 13 août 1956, c'est-à-dire quatre mois seulement après
l'indépendance, une des premières mesures révolutionnaires prises par
Bourguiba
Prenant deetvitesse
son premier gouvernementet fut
les conservateurs leslatimorés,
suppression de la polygamie.
Bourguiba osa cette
réforme radicale des comportements qui suscitait, bien sûr, quelques réserves
et protestations mais qu'il fit passer en force profitant de l'état de grâce dont
il bénéficia longtemps, en sa qualité de héros libérateur et Père de la nation.
La loi qui interdisait la polygamie comportait une autre interdiction d'une
 portée considérable : elle répudiait, en quelque sorte, la répudiation !
Dans un beau livre, l'écrivain algérien Rachid Boujedra avait décrit les
ravages
familles psychologiques
de son pays ; etl'exemple
sociaux pouvait,
que cettebien
pratique entraînait
entendu, dans lesà
être étendu
l'ensemble du monde arabe. La répudiation se faisait par une simple formule
 prononcée par l'homme à l'encontre de son épouse : « Tu es répudiée ». Elle

1. Les plaques ont été descellées par des « responsables » zélés... c'était petit !

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s'apparentait au « bon vouloir » tyrannique des monarques de droit divin et


constituait un exemple scandaleux de machisme et d'oppression inacceptable,
sans parler des conséquences désastreuses qu'elle pouvait avoir sur le milieu
familial, les enfants et même la cohésion sociale. Bourguiba a supprimé cette
 pratique moyenâgeuse et l'a remplacée par le divorce prononcé par un
tribunal
Il ne civil.
se contentait pas de faire promulguer une loi ou de signer des
décrets. Il préparait l'opinion publique à accepter les réformes, en
 parcourant le pays du nord au sud et d'est en ouest, développant des
arguments devant ses auditoires, faisant preuve d'un talent de tribun que
lui reconnaissaient même ses adversaires et déployant des trésors de
 pédagogie et de persuasion. C'est pourquoi la comparaison avec
l'autoritarisme militaire de Mustapha Kemal Atatiirk me semble
approximative.
méthodes Certes,
étaient les deux voulaient
fort différentes réformer leurssans
: le commandement sociétés. Maispour
fioriture les
l'un, la persuasion douce pour l'autre.
Les résultats obtenus par l'un et l'autre divergent, sur le long terme.
Les réformes kémalistes semblent menacées par la montée de l'intégrisme
en Turquie ; celles de Bourguiba lui survivent et font dorénavant partie
des acquis acceptés unanimement par la société civile tunisienne.
Bourguiba fut très critiqué dans les autres pays arabes pour ses
réformes pas
n'osaient que entrevoir
les dirigeants
pour de cespeuples.
leurs pays, parBourguiba
égoïsme n'en
ou conservatisme,
avait cure. Il
était habité par sa mission : faire voler en éclats le fatalisme, en finir avec
la résignation, faire naître, par un effort soutenu de prise de conscience, un
homme nouveau libéré non seulement de la dominance extérieure, mais
également de ses chaînes intérieures, de tout un fatras d'idées reçues et de
superstitions héritées.
Il a lutté contre le port du voile, parce qu'il y voyait un élément de

discrimination
 janvier à l'encontre
1974, j'ai des femmes
fait promulguer et uneinstituant
un décret atteinte l'Office
à leur dignité. Le 31
du planning
familial, pour nous doter d'un instrument adéquat dans notre lutte contre
l'explosion démographique.
 Nous étions, au lendemain de l'indépendance, sous la loi française de
1921 qui n'avait pas encore été abrogée et qui interdisait toutes les formes de
contraception. Elle encourageait, au contraire, la croissance démographique
 pour des raisons évidentes en France, au lendemain de la Première Guerre
mondiale.
Consciente du problème, mon épouse a voulu faire une conférence au
Club féminin  1 Aziza Othmana  2 pour sensibiliser les femmes, et aussi les

1. Présidé alors par madame Habiba Zaouche.


2. Mécène bienfaitrice, elle légua sa fortune au profit du collège Sadiki et de l'hôpital qui porte
aujourd'hui son nom à Tunis.

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hommes, sur la gravité de la situation démographique. Devant l'hésitation des


uns et des autres, elle résolut d'exposer le problème au président Bourguiba.
Gelui-ci fut vite convaincu et non seulement il lui signifia son accord et
l'encouragea, mais il donna des instructions au ministre de la Santé, Mondher
Ben Ammar pour élaborer une loi abrogeant celle de 1921, et pour autoriser
l'importation des produits contraceptifs et la propagande anticonceptionnelle.
Ce fut la loi du 9 janvier 1961.
En tant que ministre de la Santé, je me suis investi dans cette bataille
et mené une campagne de conscientisation aussi bien dans les villes que,
surtout, dans le monde rural. J'ai contribué à lever les préjugés sociaux, à
« défataliser » les naissances en vulgarisant, en termes simples, populaires
et clairs, les possibilités de contrôler les naissances. S'agissant des
convictions religieuses, j'ai rappelé sans cesse que la vocation de la religion
était le bonheur des hommes et des femmes ici-bas, autant, bien sûr, dans
l'au-delà. J'ai rappelé que la femme, créature de Dieu, devait préserver sa
santé, bien élever ses enfants et rechercher l'harmonie du couple. J'ai
invoqué des hadiths, dont celui rapportant qu'un compagnon du Prophète lui
demanda comment éviter qu'une femme, avec laquelle il cohabitait, tombe
enceinte et celui-ci de lui conseiller de pratiquer le   coïtus interruptus  (en
arabe :  al azl)  qui est, en effet, une des pratiques anticonceptionnelles
naturelles. J'ai invoqué aussi Ghazali qui recommandait aux femmes
d'espacer les naissances, si cela devait conserver leur fraîcheur de peau et
leur beauté.
J'eus des contacts avec des collègues égyptien (Dr Mahfoudh), algérien
(Dr Omar Boujallab) et irakien (Dr Izzet Mustapha). Certains étaient
carrément contre le planning familial pour des raisons « religieuses ». Ils
 pensaient qu'on ne peut pas échapper à la volonté de Dieu et qu'il ne fallait
 pas se préoccuper du destin d'un enfant qui naît, « puisque de toute façon,
celui-ci était inscrit sur son front et que Dieu pourvoirait aux besoins de sa
créature ».  D'autres étaient, par contre, convaincus de la nécessité du
 planning familial mais n'osaient pas heurter les croyances de leurs
 populations. Politiquement, ils étaient timorés, paralysés.
Le décret-loi de 1966 recula l'âge du mariage à dix sept ans pour les filles,
à vingt ans pour les garçons. Il faut se souvenir que les filles étaient
couramment mariées à l'âge de quatorze ou quinze ans !
Par ailleurs, j'avais constaté que, malgré les interdits et les non-dits,
 beaucoup
Angleterre d'avortements de Tunisiennes
par les filles appartenant à desétaient pratiqués
familles en Suisse
aisées. Les et en
avortements
secrets continuaient à se pratiquer, sur place, dans des conditions souvent
insoutenables pour les plus démunies. Il fallait mettre fin à cette situation
alarmante en libéralisant l'avortement, tout en le réglementant. Avec l'appui
de Bourguiba je présentai à l'Assemblée nationale une loi sur l'avortement,
qui fut votée le 26 septembre 1973 et publiée au  Journal officiel,  le 19
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novembre 1973. Remarquons que cette loi devança d'une année celle de
Simone Veil, à qui je veux rendre un hommage mérité pour son courage et
son humanité
La loi que je fis adopter permet à chaque femme, célibataire ou mariée,
avec ou sans l'autorisation de son père ou de son mari, de se faire avorter
gratuitement
trois premiersdans n'importe
mois quel hôpital
de la grossesse. ouce
Passé formation
délai, unsanitaire, au cours
avis positif des
de deux
médecins devient nécessaire, car le motif n'est plus social mais sanitaire.
Cette loi n'a jamais été remise en cause. Elle est en vigueur de nos jours
et j'en tire une légitime fierté. D'autant plus que j'ai dû batailler fermement
 pour emporter l'adhésion des députés. Curieusement, les résistances ne
vinrent pas toujours du côté d'où on les attendait. Certains députés, parmi les
 plus « libéraux » politiquement ou se proclamant comme tels, ne furent pas
les derniers
veux à s'élever
pas citer de noms,contre.
mais Certains se sont
les historiens abstenus
peuvent lors dusevote.
aisément Je ne
référer au
compte-rendu des débats publié au Journal officiel  de l'Assemblée nationale.
Quoiqu'il en soit, c'est avec une confortable majorité que la loi sur
l'avortement fut adoptée et je pense que sur le plan de l'histoire sociale de la
Tunisie contemporaine, elle marqua une date notable 2 .
Il y eût ensuite une grande campagne de sensibilisation des femmes
 pour qu'elles choisissent librement si elles le voulaient, de subir, après le
quatrième
visites dansenfant, une opération
les hôpitaux ou dans de
les ligature des trompes.
centres sanitaires, Lors femmes
certaines de mes
me racontaient, sans fausse pudeur, comment exténuées par des grossesses
répétées, trouvant de plus en plus difficile d'élever une ribambelle
d'enfants, elles se confiaient en désespoir de cause à des guérisseuses qui
leur faisaient courir des dangers parfois mortels. L'humour involontaire
détendait parfois l'atmosphère lourde qui entourait ces confessions. Une
femme m'a raconté, par exemple, comment une guérisseuse lui avait
recommandé, pour en finir avec ses grossesses répétées, de faire bouillir
les chaussures de son mari pendant six heures - pourquoi six et pas cinq,
mystère - puis de boire l'eau de la cuisson !
À l'hôpital du Kef, j'ai visité une femme, mère de huit enfants, qui avait
choisi de se faire ligaturer les trompes. Je lui demandai comment elle se
sentait. « Comme quelqu 'un qui vient d'être affranchi »,  me répondit-elle.
La campagne de sensibilisation porta ses fruits. Dans certains
gouvernorats, il arrivait que trois à quatre cents opérations de ligature des
trompes fussent réalisées au cours d'un seul mois, sans aucune contrainte, ni
même incitation, mais à la suite du libre choix de mères de quatre enfants ou
 plus.
1. Durant mon exil, elle me reçut chez elle et intervint au profit de mon épouse et de mes enfants, privés
à plusieurs reprises de leurs passeports.
2. Quelqu'un devait même proposer que l'on baptisât cette loi de mon nom, comme on le fit de la
« loi Veil » ! Mais c'était un Européen !

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Mes tournées dans les campagnes pour prôner la maîtrise des naissances
incitèrent un jour Bourguiba, en visite dans le gouvernorat de Kairouan où je
me trouvais, à me taquiner : « Si Mohamed, commentpouvez-vous inciter les
 femmes à limiter les naissances, alors que vous avez, vous-même, huit
enfants ? ». J'osai le corriger :   « Monsieur le Président, je n 'en ai que six ».
Il
Je rétorqua : « Sixune
risquai alors ou pointe
huit, peu importe.: Le
d'humour «   Aproblème
la vérité,reste
j'enleaimême
5 plus». 1 ».
Intrigué, il attendit mon explication. « Il y a un premier groupe de 5 enfants
nés entre 1950 et 1957. Ceux-là sont nés à un moment où l'on n'avait pas
encore conscience des problèmes démographiques et où, au contraire, on
avait besoin d'être nombreux pour lutter pour l'indépendance. Depuis 1957
à aujourd'hui, je n 'ai eu qu 'un seul enfant. Et ce sera le dernier. Je pense
donc être dans la norme. » Il m'approuva d'un rire soutenu.
Lesfruits.
leurs effetsAujourd'hui
de cette politique du planning
on ferme familial
des classes dans ne
le tardèrent
primaire pas à porter
en Tunisie,
alors que dans les pays voisins, la crise de la scolarisation des enfants issus
de l'explosion démographique s'approfondit, de jour en jour. Sans parler de
l'emploi !
Cette politique du planning familial soulevait des réserves, même dans les
 pays de l'ancien bloc de l'Est, pourtant réputés « révolutionnaires ». J'eus
l'occasion de m'en rendre compte, à mon grand étonnement, à un Congrès
international sur la population qui eut lieu à Bucarest, en août 1974 où
certains délégués de pays communistes accueillirent, avec réserve voire
hostilité, ma présentation de la politique tunisienne en matière de régulation
démographique.
En revanche, des années après avoir quitté mes fonctions de ministre de
la Santé, je reçus un témoignage de considération qui me toucha beaucoup.
En 1985, j'exerçai depuis un certain temps les fonctions de Premier
ministre. Mme Yacoubi, ministre de la Santé, vint m'informer à son retour
de Sanaa, où s'était tenue la Conférence des ministres arabes de la Santé, que
celle-ci avait décidé de créer un prix récompensant une action emblématique
dans le domaine de la Santé et que les ministres arabes de la Santé avaient
décidé de me décerner ce Prix, pour sa première attribution. Ce Prix devait
être remis, en avril 1986, au Maroc, à l'occasion de la prochaine Conférence
des ministres arabes de la Santé.
A l'approche de cette date, je demandai à Bourguiba l'autorisation d'aller
à Casablanca pour recevoir mon Prix. Il rechigna un peu : « Mais c 'est à moi
qu 'ils auraient dû donner ce Prix ! ». Je lui expliquai que ce Prix était destiné
seulement aux anciens ministres de la Santé. Il acquiesça. Je partis donc au
Maroc, à la tête d'une délégation du ministère de la Santé et de quelques
collaborateurs. Lorsque nous entrâmes dans l'espace aérien marocain, je fus
informé par le pilote que le Roi souhaitait que l'on atterrît à Marrakech où il
se trouvait et non à Casablanca. Bien sûr, nous nous exécutâmes.
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QUATRIÈME PARTIE

Premier ministère :
le fil interrompu

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CHAPITRE I

Une nomination inattendue

Tout est toujours très difficile en politique,


telle est la leçon que j'ai tirée de ma vie.
Léon Blum
(à son retour de déportation)

Le 1er  mars 1980, j'étais avec mes amis en train de courir en comptant les
tours de piste - il nous fallait en faire au moins dix, l'équivalent de 4 000
mètres
ministre- de
quand l'adjudant Othman
l'Equipement, Nabli informa
que le Président MohamedJ'étais
le convoquait. Sayah,sous
alors
la
douche quand le même adjudant vint m'informer que j'étais appelé, moi
aussi, au Palais de Carthage.
Vers 9 heures, j'ai trouvé à la bibliothèque du Palais, Wassila Bourguiba
et Mohamed Sayah. La Présidente n'y alla pas par quatre chemins :
« Le Président,  me dit-elle,  a décidé tôt ce matin de charger Sayah des
 fonctions de Premier ministre. Je m'y étais opposée et fis appel à Béchir Zarg
 1
 El Ayoun les
étudiants,   pour m'aider à l'en
universitaires, il sedissuader. Sayah apar
trouve handicapé desunproblèmes avec les
grave contentieux
avec la centrale syndicale, tandis que vous êtes estimé dans ces milieux, sans
 parler des intellectuels et des enseignants qui s'entendent bien avec vous ».
Je ne dis mot, arrivant à peine à réaliser cette accélération des événements
auxquels je ne m'attendais pas du tout. Mohamed Sayah fît une proposition :
« Lella Wassila, lui dit-il, nous ne savons pas si M. Nouira va se rétablir 2
comme je le lui souhaite. En attendant, je pense qu'une troïka pourrait
expédier les affaires courantes ».
1. Béchir Zarg El Ayoun (mot à mot : Béchir aux yeux bleus) : militant de la première heure. Il
connut les prisons françaises depuis 1937 et organisa la résistance armée de 1952 à 1954. En
évoquant ses sacrifices, Bourguiba déclara un jour   :«[...] il n'y a pas un Tunisien qui ne soit
redevable, dans une grande mesure, de sa liberté et de son appartenance à un pays indépendant
à Zarg El Ayoun [...] ».
2. Il a été victime d'une hémorragie cérébrale ; les pronostics médicaux étaient réservés.
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7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

Wassila lui demanda ce que signifiait ce mot étrange. Il s'agit, répondit-


il, d'une direction de trois personnes : M. Mzali, Bourguiba fils et moi-
même.
« Non ! trancha-t-elle,  il faut une seule personne qui soit responsable ».
Sur ces entrefaites, Abdelmajid Karoui, directeur du Protocole, nous
introduisit auprès
« J'ai pensé du chef
à vous pourde l'État.
vous charger des fonctions de Premier ministre »,
dit Bourguiba à Sayah sans autre transition ;  « et puis... j'ai réfléchi. Si
 Mohamed sera mieux reçu que vous. C'est lui que je nomme. Allez
 poursuivre votre tâche dans votre département. »
Quand nous fumes seuls, il me déclara :
« Je n 'ai qu 'une recommandation à vous faire. Dès que je rends l'âme,
installez- vous dans mon fauteuil et désignez tout de suite un Premier
ministre. La politique,
l'invulnérabilité de notrecomme
pays ».la nature, a horreur du vide ; il y va de
Il esquissa un mouvement pour se lever. Je n'ai pas dit un seul mot. Au
moment où je prenais congé, il me demanda un nom pour me remplacer à la
tête du ministère de l'Éducation. J'ai proposé Frej Chedly, alors directeur de
l'enseignement primaire mais qui avait assumé auparavant les fonctions
d'instituteur, de directeur des écoles primaires, de professeur de lettres, de
 proviseur et qui a été le directeur de mon cabinet. C'est un fin lettré, cultivé,
écrivain
d'une à ses estime.
grande heures, En
charmant camarade
regagnant et jouissant
mon bureau auprès des
au ministère enseignants
de l'Éducation,
 je réalisais à peine ce qui venait de m'arriver. Bourguiba m'a mobilisé
comme un soldat, sans me demander mon avis et sans me laisser le temps de
réagir à cette nomination. Il savait que je m'étais toujours comporté en
militant et que j'avais rempli les missions qui m'étaient confiées sans
hésitation.
Ainsi, le 1er   mars, je fus nommé «  coordinateur »  par un simple
communiqué de presse.
Je n'ignorais pas quePasla de décret,du
situation paspays
de délégation de signature
était délicate, !..
sinon bloquée.
L'université était en crise, rien n'y allait plus. Les grèves s'y succédaient à un
rythme de plus en plus accéléré, les assemblées générales se multipliaient sur
les campus et ceux qui y participaient n'hésitaient pas à traîner dans la boue le
régime. Doyens, professeurs et étudiants, toutes tendances confondues,
 proclamaient haut et fort une double exigence : la libération des étudiants
incarcérés depuis 1974 et 1975  1 et la suppression du corps des vigiles institué
 par décret
l'ordre » à en 1975 à des
l'intérieur l'initiative
facultésdeet Driss
écolesGuiga, en vueDes
supérieures. « de maintenir
centaines de
syndicalistes, dont des patriotes confirmés, remplissaient les geôles du pays.

1. Période au cours de laquelle Tahar Belkhodja et Driss Guiga étaient respectivement ministre de
l'Intérieur et ministre de l'Education nationale.
http://slidepdf.com/reader/full/mzali-un-premier-ministre-de-bourguiba-temoigne 245/442
7/25/2019 Mzali Un Premier Ministre de Bourguiba Temoigne

Les événements dramatiques de Gafsa (27 janvier 1980) pendant lesquels


une bande de mercenaires, entraînés et armés par Kadhafi, avaient cru
 pouvoir ébranler un État structuré et d'essence populaire, en parant un
vulgaire hold-up des oripeaux de la révolution !... n'étaient pas oubliés.
Cette attaque dans la nuit du 26 au 27 janvier 1980 fut une sorte de séisme
qui prit tous les responsables au dépourvu.
La Tunisie était donc fragile !
Les troubles sociaux affaiblissaient l'autorité de l'État. Les grèves
tournantes affectaient surtout le secteur des phosphates et des industries
chimiques et celui des transports urbains. Ainsi, au lendemain de cette
ignoble attaque, c'était un lundi, la grève déc