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LE BILAN
L’UTOPIE
1 Définition de l’utopie
Origines. Le mot « utopie », formé sur les mots grecs Ou-topos (« nulle
part ») ou bien Eu-topos (« bonheur »), est créé par l’humaniste anglais
Thomas More, qui intitule ainsi en 1516 son récit d’ un voyage ima-
ginaire jusqu’ à une île idéalement gouvernée, Utopia. C’ est dans ce
sens que Rabelais l’emploie dans Gargantua en 1532, lorsqu’il dépeint
la société utopique de l’ abbaye de Thélème (« Fay ce que voudras »).
Il reprend le terme d’ utopie dans Pantagruel : « Finalement arri-
vèrent au port d’ Utopie, distant de la ville des Amaurotes par trois
lieues. »
Reconnaissance du genre. C’ est au XVIIIe siècle, où les philo-
sophes des Lumières rêvent d’ une société juste et fondée sur l’égalité
et où les récits de voyages abondent, que l’ utopie acquiert ses lettres
de noblesse. Le Dictionnaire de l’ Académie française donne comme
définition en 1762 : « Titre d’ un ouvrage. On le dit quelquefois figu-
rément du plan d’ un gouvernement imaginaire, à l’ exemple de La
République de Platon ». Puis, il ajoute cette définition en 1793 : « Se
dit en général d’un plan de gouvernement imaginaire, où tout est par-
faitement réglé pour le bonheur commun. » Ainsi, l’ utopie dissimule
également une dénonciation de la société de l’ Ancien Régime.

2 L’utopie, un monde atemporel


Au pays utopique, le temps est suspendu, faisant place à l’éternité
bienheureuse. (R. TROUSSON)
L’ utopie se situe en général dans un « ailleurs ». Il n’ est pas
discernable, est écarté du monde et dépayse le lecteur. L’île, lieu clos,
préservée de tous les regards, présente toutes ces caractéristiques,
pourvu qu’ elle soit difficile d’ accès. C’ est ainsi que Candide dans le
conte philosophique de Voltaire doit franchir de nombreux obstacles
avant d’ arriver dans l’ Eldorado.
Le temps est également suspendu. Louis Sébastien Mercier,
dans L’ an 2440, rêve s’ il en fut jamais (1786), sera le premier à
présenter une utopie dans le futur. Le cadre spatio-temporel vise à
prendre ses distances avec le monde réel, désignant ainsi un idéal, par
définition inaccessible, qui va permettre d’ autant plus de l’ opposer à
la société réelle que l’ auteur critique implicitement.

© HATIER 2009
3 La description de l’utopie
Mythe et utopie. L’ utopie reprend deux mythes importants.
D’ une part, le mythe de l’âge d’or, rêve d’ un paradis perdu où les
hommes vivaient dans l’ innocence, en harmonie avec la Nature.
C’est ainsi que Montesquieu présente dans les Lettres persanes (1721)
la société primitive des Troglodytes qui vivent dans la vertu et la
simplicité, garantes de leur bonheur. D’ autre part, l’ utopie brode
autour du mythe du « bon sauvage ». Diderot, dans le Supplément au
voyage de Bougainville (1772), montre que la sagesse et l’ innocence
des sauvages, qui s’ opposent à la corruption des gens civilisés, sont
les seules valeurs d’ une société heureuse.
L’imaginaire de l’utopie. Le merveilleux propre à l’ utopie est
décrit grâce à de nombreux termes mélioratifs, des hyperboles qui
lui donnent un caractère prodigieux, des tournures négatives qui
montrent l’ opposition entre l’ utopie et le monde réel, et des apho-
rismes qui rappellent qu’ elle repose sur des lois voulues par tous
(« Ici, tout est à tous », dit le Tahitien dans le récit de Diderot).

4 La fonction de l’utopie
Critique de la société. Les philosophes du XVIIIe siècle utilisent
l’ utopie pour montrer les dysfonctionnements de la société française.
Marivaux, dans L’ Île des esclaves (1725), dénonce la cruauté des
maîtres envers leurs valets.
Un véritable projet de société. Les philosophes ne critiquent pas
uniquement. L’utopie offre un modèle de société fondée sur la raison
et l’idéal des Lumières. L’homme trouvera son bonheur individuel au
sein du bonheur collectif. Son rôle de citoyen l’amène donc à participer
activement au bon maintien de cet équilibre. Dans Candide (1759),
Voltaire présente une morale du travail qui montre que l’homme se
rend utile par le commerce. C’est à cette seule condition que l’har-
monie sociale, garante de la justice et de la tolérance, est possible. De
plus, l’utopie valorise la science et la recherche du progrès qui doivent
permettre de lutter contre l’ignorance.
La recherche du bonheur. C’est une idée nouvelle au XVIIIe siècle.
L’ individu prend conscience de lui-même. Mais pour conférer un
sens à son existence, il a besoin de trouver sa place au sein d’ une
société harmonieuse qui respecte la liberté de chacun pour mieux
respecter la liberté de tous.

© HATIER 2009