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Didier Fassin : “Zemmour fait passer un

racisme ordinaire pour un racialisme


intellectuel”
Le 18 décembre 2008 à 16h00
Tags : racisme Eric Zemmour arte

LE FIL IDéES - Si vous affirmez que les races n’existent


pas, comment pouvez-vous parler de métissage ? Les
propos tenus (en substance) par Eric Zemmour sur le
plateau de l'émission “Paris-Berlin” (sur Arte, la semaine
dernière) continuent de déchaîner la Toile. Comment
donner les clés de ce débat sans se satisfaire de la posture
de la dénonciation morale ? Nous avons choisi
d'interroger l'anthropologue et médecin Didier Fassin.
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Didier Fassin est anthropologue et médecin, professeur à l’Université Paris 13 et à l’Ecole
des hautes études en sciences sociales. Il a notamment écrit Quand les corps se
souviennent. Expériences et politiques du sida en Afrique du Sud et codirigé De la question
sociale à la question raciale ? Représenter la société française (La Découverte).

Télérama : Vous citez Colette Guillaumin dans l'introduction de votre livre De la


question sociale à la question raciale ? : “Non, la race n'existe pas. Si, la race existe.
Non certes, elle n'est pas ce qu'on dit qu'elle est, mais elle est néanmoins la plus
tangible, réelle, brutale des réalités.” Qu'est-ce qui fait que l'usage de ce mot est si
compliqué ?
Didier Fassin : La difficulté tient à ce que, d’une part, la race n’existe pas en tant que
réalité physique ou génétique ou anthropologique (plus d’un demi-siècle de travaux
scientifiques l’a établi) et que, d’autre part, la race existe pourtant comme réalité sociale par
le simple fait que des personnes ou même des sociétés tout entières peuvent penser et agir
comme si elle leur permettait de différencier, voire de stigmatiser et d’exclure, des
individus ou des groupes humains (c’est le principe de la discrimination raciale dont la
forme extrême peut conduire à la ségrégation ou à l’extermination). Ayant codirigé un livre
qui s’intitule De la question sociale à la question raciale ?, je récuse évidemment la race
comme fait naturel, ou culturel, mais je dois bien la reconnaître comme une construction
mentale qui fait que l’on traite différemment des personnes en fonction de leur couleur de
peau, de leur mode de vie, de leur religion même.

« “Oui, la race existe, faut-il répondre au polémiste,


elle existe bien dans la tête de gens comme vous. »

Le journaliste Eric Zemmour joue de cette ambiguïté : il fait passer un racisme ordinaire
pour un racialisme intellectuel, autrement dit il donne une apparence de vérité à ses
préjugés. Ce type de posture m’est relativement familier : en Afrique du Sud, où je mène
des enquêtes, certains continuent, parmi les Blancs, de voir le monde ainsi, plus d’une
décennie après la fin de l’apartheid. Pour combattre cette idéologie dangereuse qui se donne
des allures d’évidence inoffensive (« vous êtes noire, je suis blanc, nous sommes donc de
deux races différentes »), il faut faire plus que de récuser l’existence des races : cinquante
ans d’affirmations des plus grands savants ne l’ont pas permis. Il faut entrer dans cette
construction par laquelle des individus donnent à leur rejet de l’autre une connotation
raciale : « Oui, la race existe, faut-il répondre au polémiste, elle existe bien dans la tête de
gens comme vous, et c’est ce fléau qui a conduit à tant de tragédies humaines hier, et à tant
d’injustices ordinaires aujourd’hui encore. » C’est sur ce terrain que doit se faire la riposte
et non par une simple dénégation.

Et c’est du reste ce que font depuis longtemps les mobilisations « black » en Grande-
Bretagne ou en Afrique du Sud, et plus récemment le mouvement « noir » en France :
reprendre la couleur non pas comme un trait physique, mais comme ce par quoi on est
discriminé ; en se disant noir, on ne dit pas la couleur de sa peau (et du reste certains dans
ces mouvements sont métis, arabes, asiatiques, blancs), on fait un geste politique qui veut
en finir avec le racisme. Contrairement à ce que croient la plupart des commentateurs,
souvent bien intentionnés du reste, la campagne de Barack Obama ne s’est pas faite sur
l’oubli de la question raciale, mais sur son affirmation comme condition de son
dépassement : c’est parce que nous reconnaissons notre histoire en tant que Noirs et que
Blancs, que nous pouvons en finir non seulement avec le racisme mais aussi avec le
racialisme. En d’autres termes, c’est parce que nous reconnaissons qu’il y a eu et qu’il y a
encore des Eric Zemmour (pour qui la race existe et détermine les individus) que nous
pouvons contester la pensée raciale.

Dans ses interventions sur le plateau d'Arte, Eric Zemmour passe de l'évidence du
sens commun (“ça se voit”) à l'idée de hiérarchie (non plus des races mais des
cultures) : comment comprendre que cet habitué des plateaux de télé se soit cru
autorisé à tenir de tels propos ?
Didier Fassin : En jetant le masque, le journaliste Eric Zemmour (dont ce n’est
évidemment pas la première provocation) rend un grand service à celles et ceux qui
s’efforcent de lutter contre le racisme. Depuis plusieurs décennies, en effet, on s’est un peu
trop vite rassuré sur cette question, en se disant que le racisme diminuait, ou tout au moins
que la raciologie de la fin du XIXe siècle qui avait nourri les politiques du nazisme ou de
l’apartheid avait disparu, que le rejet de l’autre procédait désormais bien plus de la
distinction culturelle que de la définition biologique. Or, s’il est vrai que les formes les plus
brutales du racisme ne peuvent plus être énoncées (ne serait-ce que parce qu’elles
tomberaient sous le coup de plaintes en justice et, plus largement, d’un opprobre social), le
vieux réflexe naturaliste n’a pas disparu (« vous voyez bien, ils sont noirs, nous sommes
blancs ») et probablement a-t-il même repris du poil de la bête ces dernières années.

Le polémiste du Figaro reprend le fond désormais banal des Jean-Marie Le Pen, Georges
Frêche et autres Alain Finkielkraut (le racisme ratisse large sur l’échiquier politique et
intellectuel), qui ne voient l’équipe de France de football que sous l’angle de la couleur de
ses joueurs. Il va du reste un peu plus loin qu’eux (en tout cas dans son discours public, car
probablement la différence n’est-elle pas si grande dans les pensées), d’une part en passant
de la couleur de peau (que chacun peut en effet voir) à l’affirmation des races (le
racialisme), et d’autre part en glissant de cette affirmation à l’idée d’une hiérarchie et d’un
refus des échanges (ici, très clairement le mot « culturel » est un euphémisme pour « racial
»). Si donc de tels propos peuvent être prononcés sous le regard finalement bienveillant de
la présentatrice, qui semble s’étonner que l’on s’en prenne à son invité et surtout se réjouir
qu’il y ait un peu de controverse dans son émission, c’est qu’effectivement l’air de notre
temps est devenu très perméable à ce retour d’idéologies que l’on croyait disparues.

Le débat public en France est-il devenu tel que ces paroles relèveraient simplement du
“politiquement incorrect” ?
Didier Fassin : Il faut vraiment se demander si ces paroles sont réellement politiquement
incorrectes. Au fond, quand notre président de la République va dire aux Africains, à
Dakar, qu’ils doivent « ne plus rester immobiles » et qu’il leur faut « entrer dans l’histoire
», quand il voit en eux « le besoin de ressentir plutôt que de raisonner » et « les joies
simples, les bonheurs éphémères de l’enfance », quand il les invite enfin à échapper à un «
imaginaire où il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès », ne
dit-il pas plus encore que la différence des cultures : la hiérarchie des peuples, dans laquelle
celui qu’il appelle « l’homme noir » a encore du chemin à parcourir pour atteindre
l’humanité commune. Il en est de même de l’affirmation d’une « identité nationale »,
parfois en « identité européenne », pour ne pas dire simplement « blanche », et de toute
cette stigmatisation des pratiques culturelles et des croyances religieuses qui, pour certains,
dans les mondes politique et intellectuel, sont devenues l’ordinaire de l’expression d’une
supériorité ontologique de l’homme occidental. Beaucoup de propos qu’on n’aurait pas
même imaginé possibles il y a dix ou quinze ans apparaissent aujourd’hui comme,
finalement, la forme la plus aboutie du « politiquement correct ».