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Communication et langages

Fonctions du langage et linguistique appliquée


André Martinet

Citer ce document / Cite this document :

Martinet André. Fonctions du langage et linguistique appliquée. In: Communication et langages, n°1, 1969. pp. 9-18.

doi : 10.3406/colan.1969.3705

http://www.persee.fr/doc/colan_0336-1500_1969_num_1_1_3705

Document généré le 23/09/2015


Fonctions du langage

et linguistique appliquée

par André Martinet

Sous le titre la Linguistique, André Martinet, directeur d'études de


linguistique structurale à la IVe section de l'Ecole pratique des hautes
études, publie, aux éditions Denoël, un ouvrage collectif sous la forme
d'un dictionnaire. "... On s'est efforcé, dit-il dans la préface, de donner de
toutes les théories et de toutes les tendances de la linguistique
contemporaine une image fidèle et aussi complète que le permettait le
cadre du volume." Des 51 chapitres, classés par ordre alphabétique, nous
avons choisi le chapitre 14 : "Fonctions du langage", par Denise
François, et le chapitre 26 : "Linguistique appliquée", dû à André
Martinet lui-même. Les notes entre guillemets placées en bas de pages
sont extraites d'autres chapitres du même ouvrage (1).

Fonctions du langage
Lorsqu'il s'agit des fonctions du langage, la plupart des
acceptions de fonction se rattachent plus ou moins
étroitement au sens courant de "rôle", "activité utile". On
ne rencontre pas le sens mathématique du terme (relation
fonctionnelle entre .y et v) appliqué au langage dans sa totalité.
On a attribué au langage diverses fonctions (rôles) et fait de ce
terme "fonction" des emplois plus ou moins stricts. On
distinguera notamment les fonctions j du langage qui ne sont
pas établies sur la base d'observations proprement linguistiques,
mais en raison de pré-supposés externes au langage, des
fonctions, qui reposent sur l'observation des faits de langue
et requièrent l'établissement d'une terminologie plus
rigoureuse ; on examinera ensuite certains emplois particuliers
du terme fonction.
Le terme même de fonction, est, en dehors de la syntaxe, d'un
usage assez récent et son extension est liée au développement
scientifique. Néanmoins, dans la mesure où l'on s'est toujours
intéressé au(x) rôle(s) du langage, avant même de l'étudier
I . l.a linguistique, ouvrage publié sous la direction d'André Martinet, avec la
collaboration de Jeanne Martinet et d'Henriette Walter, professeur à la Sorbonnc
(I ditions Denoel).

LINGUISTIQUE 9
scientifiquement et dans sa totalité, on emploie couramment
fonction pour désigner les conceptions traditionnelles de cette
notion. Les fonctionSj ne sont pas saisies dans le langage mais
assignées au langage, en quelque sorte, de l'extérieur : le
logicien traditionnel, par exemple, en fait l'instrument du
raisonnement ; le styliste, un matériau de création esthétique ;
le savant, un moyen de nomenclature, etc. Chacun lui confère
un rôle - et généralement un seul - en raison de ses objectifs,
de son approche particulière de la langue, de telle sorte que
si l'on mentionne ici plusieurs fonctions, c'est en référence à
la diversité des opinions représentées et non parce que la
coexistence de plusieurs fonctions du langage a été reconnue.
Dans leur diversité, ces conceptions de la fonction, sont donc
caractérisées par leur partialité. Elles accordent, so"uvent
arbitrairement et au prix d'une distorsion des faits observables,
une importance excessive à des préoccupations comme celle
des rapports entre langue et pensée, qui ne sont pas négligées,
mais mises à leur place dans la théorie linguistique. En dernière
analyse, elles relèvent plutôt de vues finalistes que d'une
véritable étude des fonctions : on considère le langage à
travers ce qu'il est censé manifester, transmettre (pensée, visée
esthétique) sans tenir grand compte des emplois réels qu'en font
les usagers.
On s'est efforcé, en linguistique, de dégager les fonctions du
langage en écartant tout a priori et en se fondant sur l'étude
du matériau linguistique. L'élaboration de la notion de
fonction, a donc été étroitement liée au développement des
méthodes d'observation et d'analyse proprement linguistiques.
On remarquera qu'elle a pu être précisée, notamment quand la
linguistique,se dégageant de toute préoccupation externe,
s'est constituée comme science descriptive et a étudié le
langage non plus dans son universalité abstraite - comme une
faculté — mais à travers des langues variées dont chacune
représente une institution sociale sui generis, qu'on doit
observer dans son fonctionnement réel, sans négliger sa forme
orale, et qui, en tant que système, doit être décrite dans la
variété de ses manifestations. Une langue apparaît alors comme
un instrument sémiologique à la disposition des membres d'une
communauté et, en tant que tel, susceptible d'être chargée de
différents rôles.
Les linguistes font un emploi plus ou moins libéral du terme
fonction (fonction," ) pour désigner ces divers rôles que la
langue peut jouer.
En se fondant sur l'une et / ou l'autre des approches qui
permettent d'établir la (ou les) fonction(s) d'un instrument,
à savoir :
a) l'observation des emplois (c'est-à-dire des comportements
des usagers) et
b) l'étude interne de cet instrument.
On admet généralement la coexistence de plusieurs fonctions2

FONCTIONS DU LANGAGE
du langage. Ceci n'implique pas toutefois qu'elles se
manifestent toutes par des faits observables de même type, ni
qu'elles aient toutes une égale importance ; les fonctions-,
s'exercent différemment et sont- hiérarchisées (on distingue
une fonction centrale et des fonctions secondaires),
d'où certaines latitudes dans l'acception du terme qui ne
recouvre pas la même réalité lorsqu'il désigne un emploi
occasionnel du langage (son utilisation à des fins ludiques, par
exemple) et son rôle principal. Ce dernier offre en quelque sorte
une définition-type de fonction ,, maison relèvera des
divergences pour les fonctions secondaires, dans les critères
retenus comme décisifs pour l'emploi du terme auquel on
pourrait opposer, comme le propose Goblot, des usages et des
effets : "Un organe peut avoir des effets et des usages qui ne
sont pas sa fonction. L'arc-boutant a pour fonction
de supporter des charges dont les résultantes tombent en
dehors des appuis verticaux ; il peut avoir pour effet d'assombrir
l'édifice ; il peut être utilisé pour accéder à la toiture ; on peut
en tirer parti pour la décoration... Le langage, qui a pour
fonction la communication de la pensée, peut servir à la
déguiser (2)."
La plupart des linguistes s'accordent pour dégager comme
fonction centrale du langage la fonction de communication en
désignant par communication ce que l'on trouve défini dans la
théorie de l'information (3) comme l'utilisation d'un code pour
la transmission d'un message qui constitue l'analyse d'une
quelconque expérience en unités sémiologiques, afin de
permettre aux hommes d'entrer en rapport les uns avec les
autres.
Tout s'accorde, en effet, à prouver le caractère central de cette
fonction : en observant, dans une liaison plus ou moins
affirmée avec le'behaviorisme, les comportements verbaux, les
linguistes ont constaté que le langage sert avant tout à
permettre des échanges, une communication, entre un émetteur
et un récepteur (4), ce que l'on peut présenter, en insistant sur les
besoins sous-jacents, en un schéma du type : stimulus —► réponse,
ou, en tenant compte avant tout du fait que les usagers sont
nécessairement habitués à être alternativement locuteur et
auditeur, comme un circuit :

En interrogeant la langue elle-même, dans son fonctionnement et


dans son évolution, on peut déterminer plus précisément encore
l'importance de la fonction de communication en se référant à
des faits linguistiques assignables. En ce sens, fonction2 se
rattache étroitement à fonctionnel et à fonctionnalisme.
2. A. Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, article fontion.
3. Voir dans ce numéro page 29
4. Voir dans ce numéro page 82
LINGUISTIQUE 11
La phonologie a eu le mérite de fournir un modèle d'analyse
fonctionnelle, c'est-à-dire, en partant de l'hypothèse que la
fonction est la raison d'être de la structure et de son évolution,
d'avoir examiné comment les fonctions du langage sont
assumées au niveau des unités phoniques. Dans cette
perspective, qui a ensuite été appliquée aux éléments de
première articulation, l'étude des fonctions du langage perd
tout caractère liminaire ; solidaire, indissociable même de celle
des éléments linguistiques, elle oriente l'analyse des faits de
langue qui, à son tour, en valide ou invalide les hypothèses.
Ainsi, l'établissement des fonctions distinctive, démarcative et
cumulative des unités phoniques suppose le postulat d'une
langue qui sert à communiquer et, en retour, le vérifie. La
notion de fonction2 acquiert ici une plus grande cohérence
puisqu'elle offre un critère valable sur tous les plans de la
langue pour dégager et classer les unités et pour établir, sur la
base indispensable de ce criblage fonctionnel, les structures
linguistiques. Ce lien entre fonction et structure fait
l'originalité de la notion de structure en linguistique.
Cette méthode fonctionnaliste a confirmé la prépondérance de
la fonction de communication : seules les nécessités de la
communication permettent, pour l'une et l'autre articulation,
de rendre compte, en synchronie, des caractères fondamentaux
des unités linguistiques (opposition, discrétion, solidarité), de
leur structure et, en diachronie, de dégager les causes du
maintien, de la disparition, de la transformation des unités,
d'expliquer l'évolution des systèmes. C'est pourquoi
fonctionnel s'emploie couramment en linguistique — qu'il
s'agisse de phonèmes ou de monèmes (5), de fonction distinctive
ou de fonction significative - en référence aux besoins de la
communication, et c'est ce qui justifie la définition du langage
comme un instrument de communication.
L'emploi de fonction,, lorsqu'il s'agit de la fonction de
communication qui s inscrit dans les faits linguistiques mêmes,
a une valeur spécifique, une rigueur que ne partage aucun autre
emploi du terme. Bien plus, le caractère central de la fonction
de communication — le fait qu'elle détermine nécessairement
les structures linguistiques disponibles — implique que les autres
fonctions-, (rôles) ne peuvent être définies que par rapport à elle,
comme dés écarts (comme refus de communication, ou
communication 4- quelque chose).
Ces écarts se manifestent et on parle de fonction2 secondaire
quand on observe soit, dans le comportement verbal, des
emplois du langage-instrument de communication à des fins
autres que la communication, soit des procédés linguistiques
dont les seuls besoins de la communication ne peuvent rendre
compte.
5. "La langue s'articule successivement en monèmes et en phonèmes ; les sons sont
subordonnés au sens : on parle pour être compris. Le sens appartient aux unités
de première articulation, mais ne se réalise que dans un contexte et une situation
donnés. Il est en outre, formellement impliqué dans le message phonique, et à
chaque différence de sens correspond nécessairement une différence de forme."

FONCTIONS DU LANGAGE
Parmi les écarts du premier type (écarts d'emploi), la fonction
d'expression (ou encore d'extériorisation) se différencie
nettement de la fonction centrale du langage en ce qu'elle est
une manifestation de soi, le récepteur et l'émetteur étant une
seule et même personne utilisant le langage ""pour s'exprimer,
c'est-à-dire pour préciser en mots ce qu'il pense, sans trop
s'occuper des réactions d'autrui, et aussi, dans bien des cas,
pour affirmer son existence, à soi-même et aux autres (6)."
La fonction d'expression se définit comme non-communication
encore qu'elle utilise la langue de communication. On se
gardera de confondre cette fonction d'expression avec la
fonction expressive en général ou avec la fonction expressive
des éléments phoniques que nous retrouverons ci-dessous.
Les autres usages du langage, auxquels on a pu donner le nom
de fonction secondaire parce qu'ils ne sont pas pure et simple
communication, se rattachent en fait étroitement à la fonction
centrale du langage. La fonction esthétique apparaît plus
comme Y utilisation de la langue pour une meilleure
communication que comme une fonction autonome isolable ;
elle use de l'instrument de communication et ne semble pas
pouvoir être conçue sans intention communicative. 11 en va de
même de certains usages marginaux du langage, comme son
usage à des fins ludiques. Quant à l'emploi de la langue
comme support de la pensée, il n'est, du point de vue
linguistique, qu'un des aspects de la fonction de communication,
dans la mesure où la pensée elle-même est objet de
communication et ne détermine pas de faits linguistiques
spécifiques, un énoncé métaphysique n'utilisant pas une *
autre langue que la communication d'une expérience
quelconque. 11 n'incombe pas au linguiste, qui ne considère que
la pensée verbalisée, d'examiner les problèmes de la pensée
intérieure ou de la pensée sans langage.
On a été tenté de rattacher certains traits qui ne relèvent pas
de la communication même du message, mais de la personne de
l'émetteur ou du récepteur, à des fonctions particulières
(expressive, appellative). Il s'agit, en fait de modalités plus ou
moins volontaires de la communication, d'aspects qui, en
raison des variations idiolectales, de la diversité des intentions
des usagers, des situations, etc., sont constamment et
nécessairement présents dans tout message. Ces modalités se
différencient nettement des autres fonctions définies comme
rôles.
L'utilisation de certains procédés comme le parallélisme, la
fréquence insolite de certains traits (allitérations), certaines
distorsions d'emploi, bref, certains écarts (du second type)
qui représentent une élaboration de la communication ont
également pu entraîner l'emploi de fonction2 (secondaire).
C'est ainsi que, en ce sens encore, on parle de fonction
esthétique parce que ces elaborations linguistiques ne semblent
pas pouvoir être expliquées par le simple besoin de
6. A. Martinet, Economie des changements phonétiques, pp. 40-41.

LINGUISTIQUE 13
communiquer. On notera toutefois qu'il s'agit de l'exploitation,
sur des points marginaux et circonscrits, des latitudes
offertes par la langue commune, et non de la création d'un
instrument indépendant ayant son statut propre, c'est-à-dire
qu'il s'agit plutôt, dans la recherche d'une meilleure
communication, de fonction esthétique de certains faits
linguistiques localisables que de "fonction esthétique" du
langage dans sa totalité.
In raison même des nombreux emplois auxquels se prête la
langue, le terme de fonction? a donc pu recevoir en
linguistique des acceptions multiples et parfois constestables :
on pourrait légitimement distinguer entre fonction et, par
exemple, usage ou utilisation, modalité et exploitation du
langage. On peut néanmoins, avec la plupart des linguistes,
retenir le terme de fonction^ toutes les fois où, pour expliquer
certains faits dont la seule communication ne rend pas compte
(qu'il s'agisse de comportements verbaux ou de faits de
langue), il est nécessaire de postuler une utilisation
fonctionnelle particulière.
Il semble préférable de distinguer des emplois notés ci-dessus
une acception particulière du terme fonction qui se fonde sur
un raffinement de l'analyse de l'acte sémiologique global : à
chaque terme constitutif du procès linguistique (destinateur,
destinataire, message, contexte, contact, code) est rattachée
une fonction 3 (respectivement : émotive, conative, poétique,
référentielle, phatique, métalinguistique), la fonction conative.
par exemple, correspondant à "l'orientation vers le
destinataire " telle qu'on peut la noter dans un impératif. Cette
acception semble coiffer tout ensemble la fonction centrale du
langage, ses usages et ses modalités, mais elle se caractérise par
le fait que chacune des fonctions 3 est considérée comme
participant nécessairement, avec des prépondérances variables,
à tout message.
On notera enfin qu'on attribue parfois à la langue elle-même
des fonctions marginales qui ne conviennent qu'à des variétés
d'idiomes d'emplois limités comme l'argot ("fonction
cryptique") ou les langues secrètes rituelles ("fonction
magique"). Il convient de distinguer ces emplois s'appliquant
à des sous-groupes linguistiques de ceux qui se réfèrent à des
usages sporadiques de la langue commune, comme l'usage
incantatoire ou l'usage ludique. D.T.

Linguistique appliquée
S'il a fallu attendre, pour qu'on parle de linguistique appliquée,
que se soit constituée une linguistique tout court, c'est
simplement parce que, pendant longtemps et presque
jusqu'à nos jours, on n'avait guère pris conscience de la
légitimité d'une étude du langage humain en lui-même, sous sa
forme la plus normale et quotidienne, et qu'il n'y avait nul
besoin de distinguer une linguistique proprement dite de

LINGUISTIQUE APPLIQUEE
quelque chose qui en aurait été des applications à la solution de
problèmes pratiques. Ou bien le langage était l'objet de
spéculations philosophiques, et alors cet objet ne tardait pas à
se diluer dans un fatras de considérations logiques ou
psychologiques. Ou bien on ne prêtait attention à lui qu'au
moment où il paraissait ne plus fonctionner de façon
satisfaisante et assurer, sans accroc, sa fonction d'instrument de
communication. On faisait bien alors de la linguistique
appliquée, ou, plutôt, on en aurait fait si l'on avait pu concevoir
qu'il était légitime d'étudier, sous la rubrique "linguistique", le
langage en dehors de ses applications.
La fondation, au début du xixc siècle, de la linguistique
comparative (7) n'a pas, à cet égard, modifié sensiblement la
situation. Elle a, pour la première fois, conduit à aborder les
langues dans un esprit scientifique, comme des objets dont
l'évolution, sinon le fonctionnement, était soumis à des lois.
Mais tout ceci restait pratiqué avec des arrière-pensées
historiques : il s'agissait fort peu de savoir pourquoi les langues
changent, mais en quoi les changements constatés permettaient
de tirer des conclusions relatives à la préhistoire des peuples en
cause. Aux yeux de beaucoup, une justification de ces
recherches était leur appartenance à la philologie, c'est-à-dire
à la discipline visant à une meilleure compréhension des textes
classiques.
Aujourd'hui encore, après plusieurs décennies d'une
linguistique générale où l'attention s'est concentrée sur la
nature même du langage et la structure des langues, les
frontières entre linguistique proprement dite et linguistique
appliquée ont souvent tendance à s'estomper. Les chercheurs
d'inspiration un peu courte sont tentés de nier l'existence d'une
linguistique qui ne serait pas au service d'autre chose et qui,
pour se développer et aller de l'avant, ne serait pas
constamment tributaire des résultats d'une recherche appliquée
dans divers domaines. A l'intérieur même de la linguistique
générale, beaucoup de débutants, et ils ne sont pas les seuls,
sont pressés de passer de la phonologie à la morphologie, de la
morphologie à la syntaxe, de la syntaxe au style, c'est-à-dire à
ce qui leur permettra de déboucher au plus vite sur l'utilisation
la plus prestigieuse qui est faite du langage. Il ne faut jamais
se lasser de rappeler que le système phonématique de chaque
langue, c'est-à-dire sa deuxième articulation, existe en
lui-même et comporte un fonctionnement autonome sur le
plan de la fonction distinctive avant de servir à l'établissement
des unités significatives.
Vue dans le cadre d'une opposition à la linguistique tout court,
la linguistique appliquée apparaît comme l'utilisation des
découvertes de la première pour améliorer les conditions de la
communication linguistique.
7. "Recherche qui vise à reconnaître dans le monde un certain nombre de familles de
langues dont on dit qu'elles sont parentes (parenté génétique), parce qu'elles
représentent des évolutions différentes d'un prototype commun que l'on peut
chercher à reconstruire."

LINGUISTIQUE 15
La communication linguistique peut poser des problèmes,
même dans le cadre d'une communauté linguistique cohérente
et homogène. Tout d'abord sur un plan pathologique ; il y a
partout des sujets qui, soit dès leur naissance, soit du fait
d'accidents ultérieurs, sont incapables de communiquer
linguistiquement avec leur entourage ou handicapés de telle
façon que la communication en devient difficile ou pénible.
Le problème des sourds-muets a été un des premiers à attirer
l'attention sur le fonctionnement du langage humain ; les
troubles du langage, comme l'aphasie, sont aujourd'hui l'objet
de recherches poussées (8). Il reste à analyser précisément ce
qu'on recouvre du terme de dyslexie dont l'application actuelle
est bien imprécise. Cas reconnus comme pathologiques mis à
part, on est, jusqu'ici, peu tenté d'intervenir en matière
d'acquisition, par l'enfant, de sa première langue. La nécessité,
pour les grands Etats modernes, de mobiliser toutes les ressources
humaines, qui se traduit par ce qu'on appelle la "démocratisation
de l'enseignement", a révélé que bon nombre d'individus sont
handicapés, en matière d'utilisation du langage, par leur
appartenance à certaines couches de la population et. dans la
mesuré où cet état de choses peut susciter une intervention, on
entrevoit là un développement possible de la linguistique
appliquée.
L'idée d'intervenir consciemment pour améliorer le rendement
de la communication linguistique entre adultes parlant la même
langue paraft, un peu partout, et en France en particulier,
passablement saugrenue, voire scandaleuse. Ce qui est toléré,
mieux, approuvé, c'est que des beaux esprits s'arrogent le droit
de critiquer, au nom de la pureté de la langue, l'usage
linguistique de leurs contemporains. En effet, les interventions
se font, en général, dans le sens de la conservation ou de la
restauration des formes traditionnelles et en cherchant à
contrecarrer les besoins de tous ordres qui font apparaître des
formes nouvelles. Il y a cependant des cas où c'est plus le désir
de satisfaire ces besoins que celui de freiner les innovations qui
suscite l'intervention : le public se trouve mieux de l'emploi
d'un composé formé d'éléments du cru, comme salle de séjour
que de celui d'un emprunt comme living-room, qui n'a
simplifié les choses que pour les introducteurs bilingues. Sur le
plan particulier de l'orthographe, les résistances à toute
intervention sont généralement considérables, que les
propositions de changement se fassent dans le sens de la
tradition (pois, proposé, au lieu de poids, parce que remontant
au latin pensum ), ou, au contraire, en faveur d'innovations
simplificatrices. Une fois admis le principe de la légitimité
d'une modification de l'orthographe, il faudrait envisager un
certain nombre d'études préalables où collaboreraient

8. "La pathologie du langage peut concerner soit la formation de la fonction, et se


manifester comme une difficulté spéciale, ou mC'me une impossibilité, pour l'enfant,
à parler selon les normes communes (troubles de l'acquisition), soit l'exercice de la
fonction acquise, et se traduire par une perte, totale ou partielle, de la faculté
d'utiliser le langage selon ces normes (aphasie)."

LINGUISTIQUE APPLIQUEE
éducateurs et psychologues et qui s'intégreraient au domaine de
la linguistique appliquée.
Dans la pratique contemporaine, c'est le plus souvent aux
problèmes des rapports linguistiques entre communautés
différentes qu'on pense lorsqu'on parle de linguistique
appliquée. Pour communiquer linguistiquement avec l'étranger,
vous pouvez tout d'abord essayer de le convaincre d'apprendre
votre langue, ou vous décider à apprendre la sienne. Dans l'un
et l'autre cas, se poseront des problèmes que la linguistique
appliquée contemporaine s'est efforcée de dégager et de
résoudre. La conviction que chaque langue est une structure où
la nature et la fonction de chaque élément sont sous la
dépendance de celles des autres éléments de la structure, et
que, d'une langue à une autre, il n'y a, en principe, aucun
rapport nécessaire, aucun point de contact,sinon l'existence
de part et d'autre de traits qui permettent d'identifier l'une
et l'autre comme des langues, amène à distinguer les aspects
des deux structures qu'on pourra, en pratique, considérer
comme identiques, et ceux pour lesquels il sera nécessaire de
prévoir l'acquisition, par l'étudiant, de nouvelle habitudes
linguistiques. Cela entraine des études comparatives des langues
deux à deux, l'une étant conçue comme l'idiome premier de
l'étudiant, l'autre comme l'instrument qu'il doit apprendre à
manier. L'utilisation de ce qu'on appelle des laboratoires de
langue où les étudiants enregistrent leurs productions dans la
langue étrangère et les confrontent avec des modèles, et celle
des techniques dites audio-visuelles où interviennent différents
appareils, font appel au moins autant au moyens instrumentaux
qu'aux techniques proprement linguistiques comme la méthode
des patterns (mot traduit en français, de façon bien ambiguë,
par ""structure").
Pour communiquer avec l'étranger, on peut aussi utiliser la
compétence d'un bilingue qui se chargera de traduire dans la
langue locale les écrits les plus informatifs produits dans la
langue étrangère. L'accroissement contemporain des besoins
en la matière a amené à envisager la création de machines à
traduire. Les efforts consacrés à cette fin constituent, avec les
recherches relatives à l'apprentissage des langues secondes, les
deux grands chapitres de la linguistique appliquée
contemporaine. Les progrès, rapides au début, sont
actuellement beaucoup plus lents. Les recherches dans ce
domaine ont entraîné, en tout cas. un changement très sensible
dans l'atmosphère des recherches linguistiques contemporaines :
diverses circonstances et, notamment, des considérations
d'économie, ont amené à envisager le passage en machine,
non directement d'une langue naturelle à une autre
langue naturelle, mais d'une langue à l'autre par l'intermédiaire
d'un relais identique pour toutes les opérations, quelles que
soient la langue source et la langue cible. Le passage de la
langue source à la langue de la machine et celui de la langue de
la machine à la langue cible ont été conçus comme des
séries de transformations opérées en général sans trop se

LINGUISTIQUE 17
soucier des caractères propres de chacune des langues en cause,
ces caractères propres étant considérés comme des structures de
surface, le résultat des transformations correspondant à des
structures profondes identiques dans les deux langues et
intégrables à la langue de la machine. On entrevoit comment
ceci a pu conduire à un engouement pour ce qu'on appelle les .
universaux du langage et à une conception des faits linguistiques
qui rappelle celle des philosophies du langage de périodes
préscientifiques où la conception de la langue comme une
réalité universelle empêchait la considération de chaque langue
comme un tout structuré.
Une solution plus radicale des problèmes de la communication
internationale est celle qui consiste à diffuser généralement une
langue admise comme véhicule normal de la communication
entre gens de langue première différente. Le latin à l'Occident,
la graphie chinoise à l'Orient ont longtemps servi à cette fin et
en démontrent le caractère non hypothétique. On peut, bien
entendu, faire confiance à la dynamique naturelle des échanges
pour imposer au monde des siècles à venir une langue
auxiliaire commune qui sera celle de la communauté
linguistique la plus active dans tous les domaines. Mais on a
aussi envisagé l'extension, comme instrument auxiliaire de
communication, d'une langue artificielle créée de toutes pièces
ou inspirée étroitement de modèles naturels existants (lM. I ti
création des langues de ce type est une branche de la
linguistique appliquée que l'on connaît sous le nom
d'interlinguistique.
Dans le même ordre d'idées, il faut signaler les tentatives pour
mettre au point des pasigraphies, c'est-à-dire des codes où, à
chaque concept correspond une représentation graphique
plus ou moins symbolique qui permettrait d'éviter l'arbitraire •
inhérent aux langues naturelles.
Une autre possibilité, plus modeste, et plus aisément réalisable
pour faciliter les échanges internationaux, consiste en un effort
pour favoriser dans chaque langue les formes les plus
susceptibles d'être comprises hors du domaine d'une
communauté linguistique particulière. Des tentatives dans ce
sens se sont fait jour en Scandinavie où l'on a proposé de
favoriser, dans chaque langue, les formes qui sont communes
aux trois langues du Nord.
Sur un plan plus vaste, on pourrait envisager un travail collectif
visant à expliciter les principes de création du vocabulaire
international, notamment à partir du latin et du grec.

A.M.

aujourd'hui
9. "Ces langues
sontartificielles
très prochesse par
comptent
leur lexique,
par milliers...
leur grammaire
celles quietsont
leur pratiquées
phonologu
des langues naturelles du groupe roman'.'Ce sont l'expo ran to, l'ido,
l'occidental, le novial, l'interlingua.

LINGUISTIQUE APPLIQUEE

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