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190 Comptes rendus

OTTE M., dir. (2004) – La spiritualité, actes du col- est composée des mêmes éléments mais l’outillage est
loque international de la Commission 8 de l’UISPP, différent. Constatation faite par plusieurs auteurs, sans
10-12 décembre 2003, université de Liège, ERAUL, explication évidente, sinon une imprécision chronolo-
106, 252 p., 35 €. gique.
L’art mobilier, formes, technique et décor, a beaucoup
Le sujet de ce colloque est audacieux car un des plus inspiré les intervenants. Cornelius Beldiman a présenté
difficiles à traiter avec les documents amputés de leur l’inventaire actuel de l’art mobilier du Paléolithique supé-
sens qu’ont laissés les préhistoriques. Mais sujet passion- rieur de Roumanie. Il y joint les coquillages et les objets
nant puisqu’il se propose d’ouvrir le champ intellectuel utilitaires décorés. La plupart sont gravettiens, plus rare-
de sociétés que nous ne connaissons que par leurs pro- ment aurignaciens. Les décors sont souvent des traits inci-
ductions utilitaires. sés comparables à ceux d’autres sites d’Europe centrale.
Les sections de ce colloque étaient divisées, de façon L’inventaire de l’art mobilier du site roumain de Poiana
inégale, en Fonctionnements spirituels (4 interventions), Ciresului-Piatra Neamt précise la continuité du choix des
Objets symboliques (11 interventions), Religions (4 inter- dents perforées et des incisions rythmées.
ventions) et Sépultures (2 interventions). Mais les auteurs Dans les mises au point que permettent les inven-
se sont sentis libres d’enrichir leur texte d’aspects trans- taires, il est heureux que Gaëlle et Wilfried Rosendahl
versaux à ce découpage. aient eu l’idée de nous faire connaître les collections
Où sont les traces de la spiritualité préhistorique ? de ­Mannheim (Allemagne) largement ignorées des pré-
Quelle orientation donner à la recherche pour les détec- historiens. Bel ensemble d’art mobilier provenant des
ter ? Quels objets faut-il privilégier ? Chaque intervenant gisements magdaléniens les plus prestigieux, il fait partie
a été d’abord confronté à ces questions. Les réponses ont maintenant de nos références de base de la spiritualité
été cherchées dans des domaines précis qui doivent porter exprimée dans l’art sur objets.
des traces de la spiritualité, essentiellement la parure, l’art Les grandes questions sur le fait spirituel ont été
mobilier (formes et décor), l’art pariétal, et les sépultures. rarement exposées avec la logique, l’universalité et la
Une recherche de l’évolution des traces de la spiritualité quête des moyens de réponse que dans l’article de Anne-
conduit à des comparaisons chronologiques, culturelles, Catherine Welté et Georges Lambert. Sujet d’autant plus
régionales avec une approche dynamique de contacts intéressant qu’il s’introduit dans un milieu peu fami-
inter-groupes et de distances de diffusion. lier au préhistorien : la psychologie sociale inspirée de
L’origine de l’expression graphique est recherchée C.-G. Jung et de M. Eliade et développée par le groupe
par Pavel M. Dolukhanov et Dusan Mihailovic pour la des psychanalystes, Alain Gibeault, François Sacco… Le
période de transition Paléolithique moyen et début Paléo- sujet du colloque est traité là dans son aspect universel et
lithique supérieur alors que Aleta et Jean-Luc Guadelli les objets des sites de la vallée de l’Aveyron ne servent
étudient quelques traces sur un os du Paléolithique infé- que de prétexte à cette grande réflexion.
rieur de la grotte Kozarnika, située en Bulgarie. Le problème que pose la chronologie est majeur. Les
La parure est un domaine où le sens exprimé, qu’il moments de création, de diffusion, d’évolution du sens
soit religieux ou simplement d’intérêt social immé- ne peuvent être situés les uns par rapport aux autres
diat (esthétique, appartenance à un groupe…), ne peut sans repères dans le temps. L’organisation sociale, l’im-
guère être contesté. Les intervenants qui développent portance accordée à l’expression des idées dans chaque
cette recherche insistent sur la permanence des objets groupe restent des aspects inaccessibles sans ces repères
de parure à travers les époques et l’espace. La continuité temporels. Depuis Henri Breuil et André Leroi-Gourhan,
des choix des mêmes espèces de coquillages et de dents une étude stylistique, qui ferait apparaître des caracté-
perforées est démontrée par des comparaisons avec des ristiques comparables, pourrait suppléer à cette carence.
sites éloignés. L’idée était valable mais vouée à l’échec par manque
L’article de Eleni Kotjabopoulou et Eugenia Adam d’une méthode rigoureuse. C’est pourquoi un groupe
développe un regard croisé sur les sociétés paléolithiques, de chercheurs (J. Fortea Perez, C. Fritz, M. Garcia,
leur parure et leurs contacts à distance. C’est l’occasion J.-L. Sanchidrian Torti, G. Sauvet et G. Tosello) ont initié
de décrire quatre sites de l’Épire et leurs productions, sur- une méthode d’analyse formelle des figures, fondée sur
tout leurs parures, tellement classiques du Paléolithique des caractères précis et cumulatifs, permettant de propo-
supérieur de l’Ouest. Les coquillages Cyclopea, Homo- ser des modèles morphologiques. Chaque figure cumule
lopoma sanguineus, Theodoxus et les dents, essentielle- plus ou moins les caractères-types et cette proportion
ment des craches de cerf, parfois ornées de ponctuations, conduit à la mettre ou non dans le morphotype principal
sont les éléments d’une parure de base. Leur abondance d’un site. Les comparaisons deviennent aisées et révèlent
n’est constatée qu’à Klithi qui pourrait avoir eu un rôle des parentés à degré différent, très proches comme entre
important dans la production ou mieux dans les contacts certains bisons du Salon Noir avec ceux de Santimamine
inter-régionaux. ou assez éloignées comme entre un bison de Rouffignac
À Fumane, la répartition spatiale de la parure permet avec ceux du Salon Noir. Il faut évoquer alors des oeuvres
à A. Broglio de suggérer le stockage, dans des étuis, de d’artistes formés hors du groupe et qui apportent leur
coquillages obtenus par contacts entre groupes. Cette différence stylistique. Cette étude, qui ne fait que com-
même conclusion s’impose et s’enrichit dans l’article de mencer, aura à se confronter aux dates 14C et aux aspects
Nuno Bicho, May Stiner et John Lindly qui ont cherché techniques mais elle donnera des résultats utilisables pour
à singulariser des ensembles du Portugal méridional par rapprocher des groupes qui expriment leur spiritualité par
rapport à d’autres du centre de l’Espagne. La parure des moyens semblables.

Bulletin de la Société préhistorique française 2006, tome 103, no 1, p. 189-198


Comptes rendus 191

Les sépultures n’ont pas inspiré les auteurs sauf Pablo Unie par sa technologie, différente par ses nombreuses
Arias et Esteban Alvarez-Fernandez dont le texte remar- variantes lithiques, occupant des zones distinctes de con-
quable fait le point sur les sépultures du Paléolithique centration, avec habitats groupés, son idéologie à base
supérieur et du Mésolitique connues dans la péninsule du thème féminin traverse l’Europe. Pour l’auteur, les
ibérique. Cette étude met en évidence les changements modifications économiques, semi-sédentarité, stockages
dans le rituel funéraire entre les tombes rares et disper- des vivres, langue commune développent une sacrali-
sées du Paléolithique supérieur et celles nombreuses, le sation de l’espace et une sacralisation de la fécondité.
plus souvent groupées près des habitats, du Mésolithique. Peu à peu un système religieux se construit qui répond
Des modifications profondes dans le domaine social et à l’idéologie. La comparaison avec les premiers néoli­
dans l’idéologie paraissent être les causes de ces chan- thiques du Proche-Orient s’impose.
gements. Jean Clottes écrit ce qui peut paraître comme une
Le second texte sur les sépultures est celui de Andrei « défense » du chamanisme, hypothèse qui, dit-il, a sa
A. Sinitsyn qui regroupe les sépultures de Kostienki pour place parmi les nombreuses hypothèses qui tentent d’ex-
démontrer leur hétérogénéité dont l’explication pourrait pliquer le monde préhistorique. Ses arguments sont tirés
être d’ordre chronologique. de la comparaison ethnologique des peuples chasseurs
Dans le cadre de la recherche de la continuité de la qui pratiquent le chamanisme et de la présence de silex
spiritualité à travers les époques et les cultures, l’étude et d’os fichés dans les fissures des parois. Pour lui, la
de Vasile Chirica est originale car elle part du thème bien grotte égale le voyage chamanique vers les esprits du
représenté de la grande déesse dans le monde néolithique monde d’en bas. Mais la qualité des oeuvres et surtout
méditerranéen et en cherche les prémices dans le monde la composition attentive des panneaux ainsi que l’orga-
paléolithique. Il est évident que les allusions précises nisation spatiale dans la grotte induisent de minutieuses
ou suggérées de la féminité sont nombreuses dans le préparations, sans doute collectives, après avoir acquis
Paléolithique supérieur. Mais les aspects communs avec une parfaite connaissance de la topographie des lieux. On
les figures féminines du Néo-Énéolithique ne démontrent est loin de l’instantané d’une vision chamanique !
pas nécessairement les mêmes significations. Chacun sait L’article de François Djindjian traite du problème de
combien une même figuration peut être à la fois ubiquiste l’insertion de l’art dans le contexte économique et cli-
et polysémique. matique vécu par les artistes. La question est d’expliquer
Des auteurs se sont attachés à proposer des interpré- la variabilité des espèces représentées dans l’art à travers
tations du besoin de spiritualié dans les groupes paléoli- les époques et les régions. Parmi les espèces figurées
thiques. Codrin-Valentin Chirica cherche la signification certaines ne sont pas présentes dans la faune consommée.
artistique et religieuse d’objets découverts dans le monde L’auteur suppose que ces espèces étaient connues dans
carpato-dniestréen. L’inventaire descriptif de nombreux les territoires parcourus. Par ailleurs, la fresque repré-
objets, ornés ou non, utilitaires ou non, dont beaucoup de sente en réduction le territoire de déplacement : les grands
parure et d’objets façonnés en matériaux variés, le conduit panneaux traduiraient les espaces ouverts, les pourtours
à proposer son interprétation. La difficulté de survivre, en seraient inspirés par les zones excentrées…
particulier par la chasse, aurait amené l’homme à vouloir Sujet intéressant mais difficile puisque les connaissances
dominer le monde animal en se l’appropriant, en portant ne sont pas encore suffisantes ni en datations ni en varia-
sur lui les dents perforées, les bracelets et perles en ivoire tions climatiques fines pour corréler l’époque de l’exécution
et les os façonnés, en déguisant l’apparence animale dans avec les groupes locaux et la zoocénose contemporaine.
les figurations. Ce désir serait devenu ensuite croyance à Seule une approche très générale peut être tentée.
valeur de religion. Le sacré individuel serait plus répandu Ce colloque a réuni des auteurs très compétents sur
que le sacré collectif retrouvé dans les grands centres un sujet très difficile. On peut penser que les inventaires
comme à Losauti. ont une place un peu trop large et que l’insertion des
Tsoni Tsonev se pose des questions sur la singularité objets dans le groupe ne donne pas souvent lieu à une
de groupes fondés sur la technologie lithique et leurs réflexion sur la spécificité et le degré de spiritualité de ce
larges contacts à distance tels qu’ils sont constatés à groupe. Mais c’est un colloque qui engage la recherche
Temnata. La nécessité d’approvisionnement induit ces pour l’avenir.
cheminements qui favorisent les échanges intellectuels.
La culture gravettienne a été étudiée par Janusz K. Yvette TABORIN
Kozlowski dans une recherche de son identité ethnique. Institut d’art et d’archéologie, Paris

Bulletin de la Société préhistorique française 2006, tome 103, no 1, p. 189-198

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