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ODILE JACOB, NOVEMBRE 2020


15, RUE SOUFFLOT, 75005 PARIS

www.odilejacob.fr

ISBN : 978-2-7381-4450-8

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AVANT-PROPOS

La maternité, berceau de l’humain

Au commencement étaient la mère et son environnement. Dans cet espace unique, le nouveau-né humain
développe progressivement un intérêt pour son entourage, une pensée symbolique, puis les rudiments d’un
langage. Nous sommes très loin de saisir tous les mécanismes intimes de ce déploiement ou ses impasses.
Néanmoins ce mystère de l’évolution sépare radicalement l’humain des autres vivants. Le milieu maternel
initial et singulier est le berceau et la matrice de l’humanisation de l’enfant naissant. Un tel constat ouvre le
champ à l’investigation scientifique.
Chez les philosophes, à la brève exception de Hannah Arendt pour laquelle « l’homme est un être pour la
naissance » (Arendt, 1983), l’événement de naître est rarement au centre de leur réflexion ; leur préoccupation
habituelle est davantage le souci de mourir. Les recherches en anthropologie décrivent la diversité des rituels
de mise au monde mais il manque, sur ces sujets, une anthropologie psychanalytique (Green, 1999 ; Valabrega,
2001). Il manque le récit de l’interaction entre le chercheur, subjectivement engagé, et la dyade singulière :
jeune mère en attente puis confrontée aux premiers liens avec son nouveau-né. Tel est le propos de ce livre.

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Médecin et curieuse de l’esprit humain, je me suis d’abord tournée vers la neurologie, l’étude du système
nerveux et de ses fonctions. Pendant de longues années, dans cette discipline, à la Salpêtrière auprès du
professeur Raymond Garcin, puis au laboratoire d’anatomie du système nerveux de l’Université Columbia, j’ai
appris la rigueur méthodologique et surtout le recueil soigneux de la séméiologie fine. On a, aujourd’hui, un
peu oublié cette neurologie purement clinique d’avant les diagnostics rapides de l’imagerie. À cette époque,
seul un inlassable travail auprès du malade réussissait à pister le signe, parfois minime, qui emportait la
certitude du diagnostic anatomopathologique. À cette époque encore, malgré la sophistication des outils, en
particulier la microscopie électronique de la transmission synaptique, ma curiosité restait sans réponse ;
l’objet intime de ma recherche, non encore formulé, m’échappait encore. Plus tard, me tournant vers la
psychiatrie et la psychanalyse, j’ai adapté cette discipline de la recherche clinique des signes, que j’avais faite
mienne, à la pratique psychiatrique.
De retour en France en 1967, j’ai fréquenté, en milieu psychiatrique adulte, les pathologies déficitaires et
les pathologies par excès, les folies productrices de délires, créatrices ou meurtrières. Surtout, j’ai eu la
chance de bénéficier de l’enseignement de la psychiatrie communautaire du secteur psychiatrique du
XIIIe arrondissement de Paris. Ce premier secteur, créé en France en 1958, sous l’impulsion novatrice de
Serge Lebovici, avait confié la direction de l’hospitalisation à domicile à un jeune psychiatre-psychanalyste
américain Michael Woodbury, fraîchement émoulu du National Institute of Health de Bethesda et ardent
militant de la psychiatrie communautaire. Précurseur de la politique du secteur psychiatrique français, le
courant communautaire était à l’époque florissant dans certains États américains (Ackerman, 1966). Son axe
théorique était de ne plus considérer les malades mentaux ou asociaux en fonction seulement de leurs
symptômes, conduisant à un diagnostic, à une nosographie selon l’héritage médical du XIXe siècle, mais de
chercher aussi à connecter leur souffrance au fonctionnement de leur environnement familial, de relier le
patient à sa communauté (famille surtout et aussi école, église).
En 1967, j’ai eu la chance d’être invitée à observer les soins à domicile prodigués aux patients du XIIIe
secteur de Paris. Sortis de l’hospitalisation asilaire, ces patients recevaient des soins dans leur communauté,
avec l’implication volontaire, la collaboration, la cothérapie des proches (famille, voisins, collègues). Une
technique de thérapie multifamiliale, à peine importée du Canada (Cook-Darzens, 2007), regroupait chaque
semaine plusieurs familles, avec pères, mères, frères et sœurs. Chaque séance durait trois heures. La
souffrance familiale, cause ou conséquence de la maladie de l’enfant, s’y déployait clairement. J’ai écouté
attentivement ces entretiens cliniques avec les familles « saines » de malades mentaux reconnus et
hospitalisés en institution. Ces séances m’ont brutalement éclairée en me découvrant un invariant essentiel :
les mères « saines » de malades adolescents ou jeunes adultes exprimaient, de façon répétitive et quasi
constante, des remémorations, des souvenirs traumatiques, ou non, jouxtant la gestation, la naissance et les
premiers mois de vie de celui qui, des années plus tard, était devenu le patient désigné. L’histoire de ce
malade commençait donc au berceau.

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* *

Si la pathologie mentale fonctionne bien comme une loupe posée sur le fonctionnement psychique,
comme un miroir grossissant qui permet de saisir des mécanismes intimes, invisibles habituellement, alors
l’invariant maternel, repéré en milieu psychiatrique, devrait se manifester lors de toute naissance. J’ai ainsi été
encouragée à initier une recherche sur un terrain neuf pour la psychopathologie, là où le projet d’enfant se
découvre et où la naissance prend place : le milieu obstétrical, c’est-à-dire auprès des gynécologues, des
accoucheurs et de leurs équipes. Témoins et soignants somatiques restent souvent peu disponibles aux
événements psychiques qui se déroulent à leur contact, mais hors de leur champ d’expertise.
Le milieu obstétrical m’était complètement étranger, il était aussi une terre vierge pour l’exploration
anthropologique et psychologique. Une collègue m’a présentée au professeur Émile Papiernik (1988, 1998)
qui, à la différence des accoucheurs classiques, manifestait un vif intérêt pour les manifestations
psychosomatiques entourant les naissances. J’ai ainsi été accueillie par lui et son équipe pour une expérience
novatrice, avec une hypothèse de travail : l’inconscient des futurs parents agirait, de manière incontrôlée, sur
les événements de la naissance et sur le premier développement du bébé lui-même.
Lors de son premier accouchement, toute femme traverse une expérience sans précédent, initiatique, car
de fille elle devient mère. L’épreuve de l’accouchement est souvent mobilisatrice de mouvements psychiques
imprévus et durables. Des projections, des pensées incontrôlées, des remémorations douloureuses se
manifestent chez nombre d’accouchées saines, mais de façon évidemment moins massive que dans les familles
des malades que j’avais rencontrées en psychiatrie.
Adopté, le projet a avancé pendant trente ans. Trente ans de recherche et d’observation quotidienne, à
plein temps, dans la maternité de l’hôpital Antoine-Béclère, et à tous les niveaux d’activité : consultations en
binôme d’obstétrique et d’infertilité, salle de naissance, d’opération et suites des couches, toujours aux côtés
de la mère. Comme l’avait compris le chef de service, et imposé à son équipe, pour un travail fécond, aucun
lieu ne m’était interdit.
La formation à la méthode psychanalytique m’avait déjà enseigné la capacité d’être observateur
silencieux et empathique. Dans ce milieu de la naissance, il s’agissait de dialoguer avec les acteurs
principaux : les équipes soignantes, pour lesquelles la rencontre avec un psychanalyste sans divan était une
surprise (par la suite l’institution de psychologues dans le milieu de la naissance s’est diffusée), et les futurs
pères et mères qui, en ce moment clé de leur vie, livrent si volontiers leurs productions psychiques et leurs
rêveries à qui sait les entendre.
Dès le début, mon itinéraire en terre hospitalière a été marqué par la rencontre saisissante de la violence
de la naissance humaine. L’accouchement humain le plus normal peut être long et laborieux. L’émerveillement
d’une naissance cache mal tous les dangers qui en faisaient autrefois une épreuve à haut risque. Au début du
e
XX siècle encore, la mortalité maternelle et celle du nouveau-né touchaient un quart des sujets. Elles restent
élevées dans les pays moins développés. Souvent cachés, ces faits sont dans toutes les mémoires modernes. On
se les raconte à voix basse dans les familles.
Le recours insistant à la prévention médicale et à la haute technologie obstétricale vise aujourd’hui à
juguler cette crainte ancestrale. Les femmes ressentent pourtant le prix émotionnel de cette sécurité, car tous
les examens font surgir l’idée du risque possible de mort ou de handicap néonatal. Les praticiens se polarisent
sur la protection de la vie tant est puissante leur intuition d’un danger de mort. Aussi le psychiatre curieux qui
vient offrir sa disponibilité est-il littéralement assailli par leur angoisse rampante. Au mieux, il offrira de servir
de paratonnerre en suscitant des paroles là où règnent un silence gêné, de l’incompréhension, de l’intolérance
ou parfois du rejet. Mes premières publications ont été marquées par ces rencontres et ces collaborations de
terrain avec Émile Papiernik, Madeleine Dayan Lintzer, Claude-Henri Camus, Bernard Fonty, René Frydman,
Jean-Claude Pons.
Ce livre « m’a faite autant que je l’ai fait », pour paraphraser Montaigne ; j’y reviens sur toutes ces
découvertes qui ont jalonné mon parcours autour de la maternité. Il se compose de textes nés dans ce contexte
de collaboration passionnée pour le travail clinique. Le reste a suivi au fil du temps, avec l’intégration du
psychanalyste, devenue naturelle, dans l’espace maternité.
PREMIÈRE PARTIE

De la grossesse aux premiers liens :


un cheminement intérieur
« Tu accoucheras dans la douleur », cette parole inscrite dès les premiers chapitres de la Genèse
(chapitre III, verset 16) rappelle que depuis toujours la naissance humaine est liée à la souffrance physique.
Aux accouchements des siècles derniers, la mère et l’enfant jouaient leur vie ainsi que le danger d’une
séquelle physique ou d’un handicap néonatal. Les immenses progrès obstétricaux et ceux de l’analgésie
moderne ont transformé le risque et la douleur de la mise au monde ; en revanche, ils n’ont pas fait disparaître
la souffrance ni l’angoisse anticipée, diffuse.
La vive douleur physique de l’enfantement est une singularité humaine au sein des espèces mammifères.
L’acquisition de la station debout permanente a pour corollaire la modification du bassin féminin qui rend le
travail de l’expulsion laborieux et explique l’intensité de cette douleur maternelle. Mais ce grand ébranlement
physique du travail de naissance entraîne aussi le psychisme. Lors de l’événement, la femme fait une
expérience existentielle à la fois irrémédiable et inconcevable a priori : sa volonté est anéantie, son corps
prend les commandes de son être et s’ouvre malgré elle. Cette épreuve est intensément sexualisée, ce dont
témoignent les représentations, les paroles recueillies auprès des femmes en travail. Il est vrai que l’effort de
la mise au monde prend place dans les mêmes voies, les mêmes lieux anatomiques que l’expérience sexuelle.
Ces représentations psychiques vives et sexualisées accompagnent et aggravent les phénomènes douloureux.
Le premier accouchement est aussi le moment initiatique par lequel la fille devient mère.
L’épreuve douloureuse s’oublie rapidement dans les jours qui suivent, lorsque la jeune mère reçoit le
corps animé de son bébé. C’est un émerveillement anxieux, son enfant est la chair de sa chair. Elle l’a porté
neuf mois. « Toutes les mères sont ainsi arrêtées par ce fragment de leur chair qu’est leur enfant, et elles se
sentent en exil devant cette vie neuve qu’on a faite avec leur vie », écrit Jean-Paul Sartre dans la pièce de
théâtre Bariona ou le Fils du tonnerre. Il ajoute, à propos de Marie : « Si j’étais peintre, j’essayerais de rendre
l’air de hardiesse tendre et de timidité avec lequel elle avance le doigt pour toucher la douce petite peau de
cet enfant dont elle sent le poids tiède. »
La sexualisation intense et éphémère du moment du travail de la naissance est aussitôt masquée par
l’oubli qui suit la naissance. L’idéalisation collective au profit de la transmission de la vie prend le dessus.
Cette idéalisation est partagée par le corps médical et concerne aussi l’efficacité de l’analgésie – les praticiens
ne sont pas rares qui s’étonnent encore de la persistance tenace de la peur obstétricale à notre époque ! Et
pourtant ! Comme le notait ironiquement Oscar Wilde, « il n’y avait jamais eu de brouillard sur la Tamise avant
les tableaux de Turner » !

*
* *

Il y a quelques décennies la collaboration entre psychiatres et obstétriciens était inhabituelle et réduite


au strict minimum. Elle se limitait aux basses œuvres : transférer en service psychiatrique et en urgence une
accouchée en flagrant délire ou accepter l’interruption de grossesse d’une femme gravement malade au plan
psychique. À ces circonstances près, le clivage persistait entre ces deux domaines. L’accoucheur veillait à la
santé physique de la mère et de l’enfant, en tentant de réduire à l’extrême possible la mort et le handicap
périnatals ; l’hôpital psychiatrique traitait les grandes déstructurations éclatant après une naissance.
Pour l’accoucheur, l’enfant à naître est la richesse. On le prépare. S’il naît en bonne santé, le travail est
achevé. Hôte très discret, véritable passager clandestin, le nouveau-né n’a pas de prix de journée personnel
dans les institutions publiques, sauf s’il est malade. À peine mis au monde sainement, son devenir n’intéresse
que peu ceux qui ont présidé à sa gestation et à sa naissance. Il est vite oublié au profit des naissances
suivantes, des autres nouveau-nés à venir.
Dès mes premiers pas comme chercheur psychanalyste en maternité hospitalière, la structure des lieux,
pourtant familière au médecin que je suis, a été déconcertante, et j’ai dû ajuster mon regard, tel un
anthropologue découvrant un terrain neuf : pas de malades, des soignants affairés et des patients sains,
engagés dans un parcours de vie essentiel : l’attente et la mise au monde de leur enfant. Surtout, il m’a fallu
travailler à découvert, souvent sans bureau clos, sans divan, et en urgence, situation insolite pour un
psychanalyste ; insolite aussi d’être confrontée aux événements vécus « à chaud » et non plus à leur récit à
distance ; et puis s’est imposé l’effort continu et indispensable de stabiliser mes émotions, mes affects
personnels soulevés par ces confrontations quotidiennes.
Pour s’entendre et collaborer, entre soignants de l’obstétrique et ceux du psychisme, il a été nécessaire
de développer un projet commun, souvent lourd de malentendus inévitables et inhérents à toute cause
commune, au sens donné par Vladimir Jankélévitch pour qui « une communauté humaine repose
nécessairement sur un malentendu ».
En effet, notre a priori différait radicalement ; pour l’accoucheur, assurer l’arrivée de la vie en bonne
santé est la valeur première. De mon côté, l’hypothèse est que la naissance pour la mère et pour le père est
une expérience existentielle et que le nouveau-né n’est pas seulement un être biologique ; il est aussi porteur
d’un développement psychique potentiel par transmission des représentations prénatales de ses parents. Ces
dernières vont s’actualiser à travers des gestes de soins corporels nécessaires et quotidiens. Ces
représentations parentales se déposent en l’être nouveau de façon difficile à décrire, et elles sont des facteurs
de son organisation somato-psychique à venir. L’objectif était donc la description de ces influences et la
prévention de leurs effets pathogènes. La méthode de travail en commun était à inventer.
Grâce à l’intérêt et à la bienveillance de mes collègues médecins et en particulier du chef de service, le
professeur Émile Papiernik, j’ai pu m’installer en « binôme » dans leurs consultations médicales et y
rencontrer, tout en respectant une certaine distance, des jeunes femmes enceintes à tous les stades de la
gestation et parfois leurs compagnons.
La consultation en binôme se déroulait de façon assez stéréotypée. On embarquait tôt dans la matinée
pour un voyage de 15 à 20 patients. C’est le médecin consultant et non moi que les patients venaient
rencontrer et avec lequel ils reprenaient rendez-vous. J’étais présente de façon apparemment accessoire,
comme un étudiant étranger ou en formation ; mais lorsque, à l’improviste, dans les propos de la consultante
émergeait une préoccupation étrangère au processus physiologique de la gestation, par exemple le récit d’un
rêve, une insomnie, un symptôme insolite, une phobie, une crainte immotivée, le praticien se tournait vers moi.
Disposant d’un temps d’intervention très bref, pendant lequel le praticien se lavait les mains, j’avais
l’opportunité de saisir la balle au bond, de dévoiler ma véritable fonction et de proposer un rendez-vous
indépendant.
En quelques mois, j’ai recruté un nombre impressionnant de femmes ou de couples curieux de la
dimension psychique accompagnant l’état de grossesse, comme si émergeait soudain une question ignorée,
demeurée latente et qui ne demandait qu’à se faire connaître. Il est vrai qu’aucun lieu n’avait pour vocation
spécifique la prise en charge des questions existentielles qui se posent pour chaque parent à la naissance d’un
enfant.
Le plus difficile restait à faire : pour durer pendant des années dans une institution hospitalière, il fallait
m’assurer une légitimité auprès du personnel soignant auquel m’avait imposée le « désir du maître », la
curiosité de recherche du chef de service qui avait recruté ma présence. Je me suis attachée à comprendre les
fonctions évidentes ou cachées de l’institution et leurs enjeux relationnels, j’ai cherché à entrer dans le
langage des soignants, à être disponible à leurs confidences concernant les ressorts de leur vocation, car on
travaille rarement, toute une vie durant, autour de la naissance sans avoir, en réserve, un contentieux
personnel avec l’origine de la vie.
J’insiste sur la disponibilité nécessaire à ce travail interstitiel avec les équipes soignantes et sur le temps
incompressible qu’il faut y consacrer. Dans les couloirs de ce grand service, les premiers contacts,
préliminaires à toute rencontre clinique individuelle, sont demandés par des soignants de tout rang –
infirmières, sages-femmes, secrétaires, médecins. Ils sont souvent troublés par l’attitude de certains patients :
ce peut être l’insistance d’une jeune femme enceinte poursuivant un jeune interne, le trouble d’un praticien
chevronné face au désespoir d’une interruption de grossesse pourtant ardemment demandée, ou encore
l’embarras d’interrompre une grossesse avancée porteuse d’anomalie. La dynamique de ces rencontres
consiste à provoquer des paroles, des commentaires, des associations d’idées là où règnent un silence gêné, de
l’incompréhension, parfois de la crainte.
Le travail avec ces intervenants de première ligne est le préalable obligé à tout entretien direct avec le
patient que l’on souhaite rencontrer et le préalable, aussi, à tout projet de recherche. Interlocuteurs naturels
des patientes enceintes, les soignants de la maternité me précipitaient vers elles dans l’espoir exprimé de
peut-être apprendre à mieux faire, à mieux comprendre. Dans cette fonction de paratonnerre à l’angoisse des
soignants, la disponibilité du psychiatre contribue à dédramatiser certains désordres, à élever leur seuil de
tolérance à la psychopathologie quotidienne.
Dans cet exercice à plein temps, privée des bénéfices que procure habituellement le milieu professionnel,
la solitude était extrême, avoisinant l’humilité franciscaine. D’où l’importance renouvelée des échanges avec
des collègues partageant des expériences voisines et surtout l’exigence salutaire de l’écriture et de la réflexion
clinique et philosophique sur la naissance humaine.
CHAPITRE 1

Mère et père : deux destins

Devenir parent pour la première fois est souvent une épreuve inattendue pour les jeunes couples
désireux de fonder une famille. L’exercice de la fonction de parents de très jeunes enfants peut même entrer
en conflit avec la conjugalité et représenter pour l’équilibre du couple un facteur de risque lié à la situation
d’épuisement ainsi créée.
Longtemps la question du désir d’enfant ne s’est pas posée : l’enfant était potentiellement à l’horizon de
toute vie humaine. La fertilité faisait partie du futur obligé des femmes soumises à la fois au destin général du
vivant, qui est agencé en vue de sa propre reproduction, et au destin spécifique de l’humain, qui a vocation à la
créativité. Le couple hétérosexué était encore récemment la formule privilégiée de ce projet, mais depuis
quelques décades la mise au point de techniques de contraception efficace et l’AMP ont permis de dissocier la
fécondité humaine de la sexualité et d’envisager le désir d’enfant d’un point de vue individuel et novateur.

Désir d’enfant…

Le désir d’enfant est la manifestation de la créativité propre à l’espèce humaine. Ce désir tire sa
singularité de ce qu’il intervient au carrefour de trois facteurs déterminants : la fonction biophysiologique,
l’impulsion psychique individuelle et le contexte historique et social.
Sur le plan biologique, il est clair que le désir d’enfant présuppose un fonctionnement physiologique et
des gamètes sains chez les parents à venir et aussi un âge approprié dicté chez la femme par l’horloge
biologique qui n’est optimale qu’entre 18 et 35 ans ; en dehors de ces normes, le désir d’enfant devient une
véritable course d’obstacles pour ceux qui doivent recourir aux différentes techniques artificielles de la
procréation ou au parcours de l’adoption.
Sur le plan psychique, le désir d’enfant est la formule humaine qui unit l’élan sexuel, né de l’impulsion à
prolonger l’espèce, à ce vœu suprême : la création d’un enfant, ce souhait d’engendrement vers lequel
convergeraient, selon Freud (1925), tous les désirs infantiles dans les deux sexes. Ce désir universel plonge
ainsi ses racines dans l’inconscient de chacun et peut différer radicalement du « projet » d’enfant, conscient et
empreint de rationalité, qui anime un couple.
Enfin, le désir d’enfant appartient au domaine des idées. La conversion du désir sexuel en une conception
humaine est l’abstraction la plus complète qui soit, mais, à la différence des autres concepts abstraits, ceux de
la physique par exemple, les idées de filiation opèrent dans la chaleur d’organes concrets que la technique
médicale est capable de manipuler. Le contraste est immense entre la réalité physiologique de la fécondation
et le poids des représentations mentales, pour la plupart inconscientes, qui habitent le désir des parents à
venir. Ce contraste donne à la conception humaine une dimension de mystère : l’enfant est rêvé, imaginé ou
redouté, avant même d’être conçu. Ce sont les mots, les images, les rêveries parentales qui président à son
« incarnation ». Cette dimension relativise l’importance de la part génétique, innée, au profit de l’épigenèse,
ce développement postnatal de l’enfant nouveau-né, piloté par les représentations inconscientes et les
projections de ses parents. Toute nouvelle naissance donne ainsi des nouvelles du monde intérieur, méconnu,
de ceux qui l’ont initiée.

Le poids des changements sociaux et démographiques


En France, les changements sociologiques sont multiples : âge plus tardif des couples à la première
naissance ; entrée des femmes sur le marché du travail grâce à des suppléances (crèches, assistantes
maternelles) ; souci et droit à des postes ou des carrières équivalents de ceux de leurs compagnons. La famille
élargie (grands-parents, oncles et tantes) qui prendrait soin des petits est en voie de disparition. Socialement,
si le parent est toujours perçu comme le pourvoyeur de biens non substituables (sécurité affective et
matérielle, éducation), il est aussi reconnu comme facteur potentiel de risques pour l’enfant (négligence,
maltraitance). Les dispositions sociales tendent ainsi à encadrer la parentalité dans les cas visiblement
pathologiques. L’apport des travaux sociologiques de langue anglaise (Maslach, 2003) sur la parentalité –
traduction du mot parenthood – est de montrer que celle-ci peut induire un changement de personnalité et
s’apparenter à une véritable crise pour l’un ou l’autre du couple.
Le schéma ancestral de la grossesse humaine a été bouleversé par les progrès de la prévention et de la
sécurité périnatale. La charge d’angoisse liée au risque vital s’est ainsi beaucoup atténuée. Ensuite, la
conquête de la contraception accessible et efficace a donné à chacun l’illusion d’une complète maîtrise de la
fécondité. Ces progrès en santé ont été orchestrés par le mouvement du refus de la « maternité devoir »
(Knibiehler, 1997) et des tâches matérielles qui l’accompagnent. Le désir d’enfant est naturel et non
instinctuel, et certaines femmes s’y refusent, la contraception moderne leur permettant le choix délibéré de la
stérilité. Soutenues par les acquis du féminisme, elles renoncent d’avance et de façon respectable à la
maternité au profit d’autres choix d’existence.
De fait, les maternités sont moins nombreuses – 758 000 enfants sont nés en France en 2018 – et plus
tardives – l’âge moyen de la première grossesse acceptée se situe autour de 30-31 ans ; la première naissance
survient souvent chez des couples ayant déjà l’expérience de plusieurs années de vie conjugale sans enfant.
Un autre bouleversement important est l’implication moderne des pères dans le processus de la
grossesse et de la naissance. L’intervention traditionnelle de ceux-ci ne se faisait autrefois qu’à l’inscription de
l’enfant à l’état civil et au moment du premier face-à-face avec le nouveau-né. Actuellement, les futurs pères
sont accueillis à l’échographie et en salle de naissance sans réticence de la part des équipes ; ils peuvent
assister leur compagne et partager l’émotion de l’irruption du bébé. Ils sont ensuite requis pour les soins
corporels et alimentaires du bébé et souvent ils les revendiquent et y prennent plaisir.
Les démographes soulignent que le projet d’enfant a beaucoup évolué dans les familles au cours des
siècles. Il était question autrefois d’avoir un ou des enfants comme source de richesse et de main-d’œuvre
complémentaire (en milieu rural et artisanal). La tendance actuelle en Europe est de donner la vie de façon
plus limitée – 2,8 enfants tendraient à devenir le chiffre idéal par couple (Festy, 2004 ; Prioux, 2004) et ce
chiffre est en baisse (1,9 récemment) – ainsi que de rechercher, en devenant parent, un élément essentiel pour
l’accomplissement de soi (Leridon, 2003 ; Le Voyer, 2003). Ce projet d’un enfant considéré comme la réussite
narcissique de soi, avec l’aide et la collaboration de l’autre du couple, est souvent déçu ; en témoigne la
fréquence des divorces après le premier ou le second enfant désiré.
Devenir parent pour la première fois est donc une épreuve inattendue. Des chercheurs (Verjus, Boisson,
2005 ; Guéritault, 2004) ont même pu comparer la charge de fatigue importante que représentent la première
naissance et ses suites immédiates au « burn-out » ou syndrome d’épuisement professionnel décrit en milieu
professionnel.

Une double crise

Des travaux français (Bydlowski, 1997, 2000, 2008), conduits en milieu obstétrical et périnatal, ont
apporté quelque éclairage sur cette étape : l’attente et la naissance d’un enfant – et tout spécialement du
premier enfant d’un couple – introduisent une crise spécifique et différente pour chacun des deux sexes et, par
voie de conséquence, pour le couple conjugal dont l’aptitude parentale, a priori, est inconnue. En effet, il est
pratiquement impossible d’anticiper comment sera accueilli l’enfant, si désiré soit-il, ni quels seront les effets
du chaos que sa présence va installer. Cette dimension d’inconnu rend compte de l’angoisse qui accompagne
l’approche de toute naissance, et il faut rappeler que 10 à 18 % des naissances sont suivies de désordres
psychopathologiques pouvant affecter l’un ou l’autre des parents avec une nette prédominance féminine.
Néanmoins, on sait que cette crise spécifique qui accompagne l’attente de l’enfant et sa naissance va se
décliner de façon différente selon le sexe du parent et son parcours psychoaffectif singulier.

Du côté des femmes

La gestation est une aventure biologique, doublée d’une expérience intérieure chaque fois unique. Une
grossesse psychique accompagne la gestation somatique, et les pathologies obstétricales actuelles ont
largement une origine psychosomatique au sens plein du terme.
L’écoute et le recueil de récits maternels individuels, pendant les mois de grossesse, conduisent à la
découverte d’éléments invariants d’une femme à l’autre qui éclairent la question du désir d’enfant au féminin.
Une narration singulière émerge des récits maternels spécifiques. Cette narration précède la naissance,
préside à l’accueil que la jeune mère va pouvoir faire à son bébé et va moduler la rigidité des contraintes
génétiques qui pèseront sur lui.

Enfant et désir d’enfant

Avant l’enfant il y a le désir d’enfant, ce souhait vers lequel convergent tous les désirs infantiles des deux
sexes (Freud, 1925). La jeune femme dispose du pouvoir exorbitant et très envié par celles qui n’y parviennent
pas (et par les hommes !) de le réaliser au terme d’une série d’étapes permettant la combinaison harmonieuse
de trois thèmes que l’on peut décliner comme une charade :
– Mon premier est l’identification à la mère fiable des débuts de la vie : en deçà du conflit œdipien
exacerbé à l’adolescence, le mouvement intérieur de la jeune femme est de retrouver l’amour pour sa mère
des premiers soins, sa mère source de vie, fontaine de tendresse sans laquelle le bébé d’autrefois n’aurait pu
survivre. Le rappel à la mémoire de cet amour ancien, sa permanence inconsciente sont aussi la source d’un
sentiment de gratitude maternelle durable et responsables de la couleur nostalgique qui teinte le désir
d’enfant.
– Mon deuxième est un autre vœu : recevoir, comme elle, un enfant de mon père. L’amour œdipien de la
jeune fille culmine dans la réalisation de ce bébé qui selon la formule freudienne actualise celui que toute
petite fille a, un jour, désiré en cadeau de son père.
– Mon troisième est constitué par la rencontre adéquate de l’amour sexuel pour un homme
actuel. L’enfant est certes un avoir inné pour toute femme, mais il doit être donné par un homme du présent,
celui du couple, qui pour la jeune femme va incarner idéalement la synthèse des deux amours précédentes :
père et mère.
– Mon tout est la conception et la naissance de cet être nouveau qui, au terme d’une attente,
transformera la femme en mère.
Ce profond désir féminin se teinte souvent d’ambivalence : vouloir une grossesse signifie d’abord cesser
de la refuser par la contraception régulière. Ce geste simple réalise une confrontation avec le désir
authentique ou, au contraire, avec le non-désir provisoire : « Je veux et je ne veux pas à la fois. » La décision
est difficile au siècle de la maîtrise de la fécondité. Le désir authentique n’est pas toujours clair. Parfois c’est
le corps lui-même qui, en refusant toute fécondation et en défiant les techniques biomédicales, dit le vrai « je
ne veux pas », tandis que la femme se lance à la conquête d’un enfant à tout prix grâce à la procréation
assistée. Cette irruption de l’irrationnel dans le désir d’enfant explique souvent les ratés de la fécondation et
défie la statistique qui, selon un calcul de probabilité, admet une conception réussie pour quatre cycles
menstruels, chiffre au-delà duquel un diagnostic d’infertilité est envisagé.
L’irrationnel dans le désir féminin d’enfant s’exprime aussi lorsqu’une grossesse non prévue s’annonce,
dont la date de début ou bien celle du terme vient répéter jour pour jour une date douloureusement
significative – par exemple la perte d’un enfant précédent ou une épreuve vitale. Comme si, par une opération
de calcul, une force inconsciente mettait le corps en demeure de célébrer la commémoration d’un deuil
traumatique. Un exemple classique ici est la naissance de Vincent Van Gogh, né une année jour pour jour
après le décès d’un frère aîné.
Pour la femme, le désir d’enfant est toujours teinté d’irréalisme. L’enfant imaginé est supposé tout
accomplir, tout réparer : deuils, solitude, destin. Il est l’objet par excellence. Il est ce que la femme, la plus
sincère dans son refus de maternité, a un jour désiré. Il est l’enfant manquant à l’appel de celles qui, par
plusieurs naissances, ont comblé leur désir de procréation, mais non leur désir d’enfant. Il est l’enfant suivant,
dont rêve presque toute accouchée devant son nouveau-né vivant. La clinique de l’infertilité témoigne aussi de
la force de ce désir, en soulignant la détresse de celles qui ne peuvent concevoir.

L’attente

À l’époque des fusées intersidérales et de la révolution numérique, grossesse et accouchement sont le


retour à une nature animale et encore immuable. Pendant la grossesse, la jeune femme opère un lent retrait de
son monde familier. Ses investissements amoureux et professionnels sont en perte de vitesse. Elle traverse une
crise maturative (Racamier, Sens, Carretier, 1961) comme au début de l’adolescence et appelle à l’aide toute
personne de référence. Cette vulnérabilité est vivement ressentie par les praticiens consultés et a
fréquemment pour corollaire un sentiment d’abandon ressenti par le compagnon du couple.
Un processus psychique actif pendant la grossesse est celui de l’idéalisation maternelle. La seule femme
à laquelle l’accouchée pourrait confier l’enfant si elle venait à défaillir est sa propre mère idéalisée, même si
les conflits qui ont marqué la relation mère-fille resurgissent à la fin de la trêve, après la naissance.
L’identification idéalisante à une autre est une nécessité pour celle qui attend l’enfant. Mais la place est alors
mince faite au compagnon travaillé par son propre cheminement, également critique et problématique,
quoique sur un mode tout différent. Le changement de régime psychique de la jeune femme est souvent à
l’origine d’une crise conjugale.
En outre, la gestation féminine est le moment privilégié d’une transparence psychique au sein de laquelle
des réminiscences du passé et des fantasmes habituellement tenus secrets viennent aisément à la mémoire,
sans être barrés par la censure quotidienne (Bydlowski, 2000). Ce ton nouveau chez les jeunes femmes
enceintes a surpris ceux qui, les premiers, leur ont proposé une attention psychanalytique, et Winnicott (1956)
considérait même ce nouvel état transitoire comme « psychotique » (psychotic state). Il notait aussi que les
femmes s’en souviennent difficilement lorsqu’elles en sont remises. Enfin, la gestation et la transparence
psychique qui l’accompagne peuvent aviver des angoisses primitives selon les termes de Winnicott, angoisses
antérieures même à l’acquisition du langage (Winnicott, 1975). Leur actualisation rend compte de la
vulnérabilité psychique de certaines femmes.
La transparence psychique créée pendant la grossesse est l’occasion privilégiée pour les professionnels
de nouer une alliance thérapeutique avec le narcissisme maternel et d’encadrer le dévoilement de souvenirs
douloureux et de fantasmes qui, en demeurant en deçà du conscient, mais sous une forme obsédante,
risqueraient de peser sur l’enfant.

Du côté des hommes

Pour un homme, comme pour une femme, souhaiter un enfant exprime le projet conscient d’élever
auprès de soi un étranger familier : son propre enfant. Il s’agit, en outre, de devenir un père comme les
hommes de la famille et en particulier comme son propre père avant lui. Une autre réalité se présente,
cependant, une évidence : pour l’homme, l’étape de la grossesse est emblématique de son incapacité
anatomique à porter l’enfant au-dedans de lui. Le pouvoir féminin matriciel exorbitant de fabriquer un être
humain en quelques mois s’impose à lui. Contre cette évidence, les nouveaux stéréotypes masculins inventent
de nouvelles conduites : présence des pères à la naissance, reprise du rituel de la couvade, maternage
paternel, voire désir de recours à une maternité de substitution (GPA).
Face au désir d’enfant, la problématique masculine est radicalement différente de celle de sa compagne
et peut se décliner selon plusieurs figures dont voici les plus marquantes.

Quand le désir d’enfant est dénié

Comme l’écrivait Nietzsche (1885), « pour la femme, l’homme n’est qu’un moment, le but est toujours
l’enfant ». Radicalement séparés du corps de l’enfant à venir par la différence irréductible entre les sexes,
certains hommes prendront leurs distances. Ils auront perdu contact avec leur désir infantile d’autrefois : ce
désir d’enfant actuel qui se réalise n’est que celui de leur compagne ; ils n’ont fait qu’y accéder ; ils iront pour
leur propre compte à la conquête d’investissements extérieurs, amoureux ou sociaux, ou autres ; souvent à la
recherche d’une immortalité que l’enfant imaginé ne permet pas d’anticiper – un patient alpiniste amateur
multipliait ainsi les « premières » dans les sommets des Alpes pendant la grossesse de sa compagne. Ce
faisant, ces hommes contribuent à leur propre exclusion, laissant, le temps de la grossesse, une place
imaginaire vacante au côté de la femme enceinte, place que celle-ci peut d’autant plus facilement remplir avec
l’image œdipienne idéalisée de son propre père.
La fuite de la paternité d’une gestation pourtant consciemment acceptée est ainsi une façon de rester fils
perpétuel, de ne pas affronter l’image intérieure de son propre père. Si la fuite pure et simple est impossible,
cette disposition conflictuelle s’exprimera par des phobies d’impulsion à l’égard de l’enfant à naître (peur de
vouloir lui faire du mal, le jeter, l’écraser) traduisant la rivalité et les désirs infanticides, ou par des rêves
répétitifs au cours desquels l’enfant est représenté comme un danger immanent, un monstre attendu et
redouté.
Dans ce contexte, le futur père manque souvent la première échographie et, malgré ses efforts, reste
douloureusement étranger à ce qui se passe. Cette première échographie est certainement une étape de
réalité décisive : minuscule, le fœtus s’y présente dans son intégralité ; l’image prouve que le corps féminin est
bien habité par un être humain, figuré, vulnérable. La démonstration est moins claire au cours des
échographies ultérieures où le praticien, à la recherche d’une anomalie, n’a pas l’occasion de visualiser le
corps de l’enfant dans son entier. Aux deux parents, la première échographie propose une sorte de « réalité »,
une preuve virtuelle de la grossesse avant même que l’enfant ne soit représentable pour le psychisme
parental. Comme toute image, l’image échographique tire sa force des associations d’idées qu’elle suscite. En
regardant les images de routine, les parents vont humaniser, par leurs fantasmes et par leurs souvenirs, le
profil, la silhouette reconstruite aux ressemblances incertaines qu’offre la technique. Cependant, l’image
échographique manque de support sensoriel. La représentation mentale « avoir un nouveau-né » a besoin de la
sensorialité pour se construire. À la naissance, elle sera nourrie par la vue, l’odeur, l’échange de regards et
surtout par le contact, par le toucher, ce sens primordial dont on ne peut en aucune façon être privé.

Identification féminine…
Identification féminine…

La paternité est aussi l’occasion pour un homme de reconnaître une part féminine à l’intérieur de soi, sa
propre bisexualité psychique. Cette formule caractérise ces pères que l’on a qualifiés un temps de
« nouveaux ». Ils ont probablement toujours existé, mais le contexte sociologique ne leur permettait pas une
libre expression sociale – au même titre que l’homosexualité masculine.
La crise induite par l’attente de l’enfant peut faire flamber des fantasmes de grossesse et d’identification
féminine. Si ces derniers restent inconscients et conflictuels, ils peuvent avoir pendant la gestation de leur
compagne une expression psychosomatique, surtout digestive : douleurs et crampes abdominales, douleurs
ulcéreuses, appendicite, mais aussi rhumatismale (sciatique, lumbagos). Sont aussi décrites des affections
oculaires (chalazions) ou dentaires (abcès, gonflement). Assez communément la poussée « fluxionnaire » de
ces troubles en indique la dimension symbolique et traduit le phénomène de la conversion hystérique qu’ils
expriment. Un « syndrome de couvade » a ainsi été décrit pour caractériser ces troubles qui pourraient
toucher 10 % des futurs pères selon une étude déjà ancienne, recrutant ses sujets lors de l’incorporation au
service militaire (Trethowan, Coulon, 1965) ; en France, un feuillet spécial du carnet de maternité de
l’assurance-maladie prévoyait encore récemment un examen de santé pour l’homme du couple…
Le terme « couvade » est emprunté à l’anthropologie et renvoie à un rite universel (Haynal, 1968)
concernant le nouveau père. Le rite de la couvade est un rite de naissance très ancien et universel où le père
se déclare malade et s’alite quelques jours après l’accouchement de sa compagne. Ce rituel symbolise la
manifestation du malaise paternel fait d’identification à celle qui accouche et de rivalité à l’égard du nouveau-
né. Ce faisant, le père mime la jeune mère en s’identifiant à elle et annule symboliquement tout mouvement
agressif à l’égard du nouveau-né. On retrouve dans ce rituel les deux figures de la crise paternelle
(identification féminine et déni du désir d’enfant retourné en vœu infanticide). Ces jeunes pères à forte
identification féminine pourront être particulièrement compétents dans les premiers soins à leur bébé. Se
souvenant dans leur corps de celui qu’ils ont été, ils auront, auprès du nouveau-né, les gestes adéquats et
assureront un « paternage » complémentaire (ou parfois substitutif) aux soins que prodiguera leur compagne.

Penser l’origine

La réalisation de ce vœu paternel simple et légitime formulé par Victor Hugo (1856) : « suivre heureux
un étroit chemin et n’être qu’un homme qui passe tenant son enfant par la main », suppose donc un long
cheminement intérieur en raison de la distance qui sépare le désir de l’homme de sa réalisation biologique. Si
la maternité est irrécusable, il existe, au contraire, un doute ontologique sur la paternité. Alors que la
maternité est une promesse, un destin, la paternité est, au contraire, une conquête de jour en jour et d’instants
partagés en instants partagés. Cette incertitude conduit à développer des hypothèses et des déductions, tout
un processus de la pensée, au cœur du désir d’enfant, au masculin.
« Quand je serai grand, je serai (un) papa » : c’est ainsi que se révèle le désir d’enfant des très jeunes
garçons à ceux qui écoutent attentivement leurs propos. Au même titre que la petite fille, le petit garçon
souhaite engendrer, créer de la vie, quoique d’une manière inconnue et longtemps inimaginable. Être un papa
signifie à la fois devenir grand et fort comme papa, mais aussi être celui qui donne la vie et soutient la
croissance du petit humain, être père et mère à la fois. Cette aspiration primitive à s’identifier à un autre fort
et protecteur vise la mère d’autrefois, mais aussi le père, et cela d’autant plus que celui-ci a participé
activement aux soins des débuts de la vie.
Sur le chemin du devenir père, l’homme retrouve souvent des fantasmes de son enfance ; il est comme
lorsqu’il était petit confronté à l’énigme « d’où viennent les enfants ? ». Face à ce mystère, la capacité de
théorisation de l’enfant d’autrefois mobilisait des fantasmes aux contenus fournis par la culture – par exemple,
la peur des loups, des requins ou de tout être menaçant ; ces fantasmes créent aussi bien souvent les thèmes
d’un « roman familial ». On désigne ainsi le roman que se racontent les enfants visant à modifier
imaginairement leurs liens de filiation – comme s’imaginer être un enfant trouvé ou bien d’une origine sociale,
ou ethnique, ou religieuse différente de celle de ses parents réels. Au contraire des souvenirs plus tardifs de la
période œdipienne et frappés d’oubli, ces élaborations théoriques infantiles précoces ont la particularité
d’échapper partiellement au refoulement. Elles ne sont jamais complètement oubliées. On les retrouve, à l’âge
adulte, de façon très vive dans la rêverie qui accompagne chez l’homme le désir et l’attente de l’enfant. Ainsi,
les théories infantiles sur la sexualité ne cessent d’agir en nous ; elles sont bien repérables dans le discours et
les fantasmes de l’homme qui souhaite un enfant, surtout si un obstacle s’oppose à sa réalisation. Pour
l’homme, la privation de l’expérience sensorielle, privilège féminin de la gestation, allume et stimule
intensément le moteur à fantasmes, issu des rêveries infantiles.

Séparer et donner son nom

Le nom donné habituellement, le patronyme, n’est pas en propre celui du père, mais celui de sa lignée.
La nomination par le père, qui reste traditionnelle, ne fait évidemment pas tout, et le rôle concret du père est
nécessaire pour transformer en relation à trois le lien fondamental que tout enfant tend naturellement à
n’entretenir qu’avec sa mère. Pour jouer ce rôle séparateur, encore faut-il que le nouveau père se soit extrait
lui-même du lien fusionnel à sa propre mère. Comment sortir de ce fantasme fusionnel entretenu de façon si
naturelle au cours de la croissance psychique ? C’est au compagnon sexuel de la mère qu’a incombé autrefois,
dans l’enfance, et qu’incombera à l’avenir, ce travail de séparation qui permet à l’enfant naissant d’en finir un
jour avec le retour du fantasme de fusion.
Le désir d’enfant puis la paternité représentent donc une opération de mutation. La naissance d’un fils
ou d’une fille fixe des investissements libres et flottants. Elle actualise ce que l’homme a été et ce qu’il
adviendra de lui dans l’avenir. Le processus de paternité vient boucler le mouvement pubertaire et guérir le
garçon de son adolescence, souvent émaillée de symptômes régressifs. La paternité constitue ainsi une sorte
de nouveau temps de l’adolescence, une nouvelle rupture avec l’enfance, le renoncement au sentiment de
toute-puissance qui paralysait jusque-là l’accès à la vie adulte. Devenant père, le garçon évince son père en sa
place de père. Par là même, il assume d’avance son éviction future par l’enfant qui naît. Il fait face à sa propre
mortalité.

Reconnaître sa dette de vie en nommant son enfant

Une figure particulière de la paternité est évoquée par Heinrich von Kleist dans une nouvelle d’une
grande audace pour la fin du XIXe siècle et qui s’intitule La Marquise d’O (1808). En Italie du Nord, une
marquise se découvre enceinte après un abus sexuel. Elle publie le récit de son infortune dans une gazette
locale et invite le père à se nommer : « Nommez-vous, déclarez votre désir d’être père afin de donner un nom à
cet enfant. » Un homme au cœur noble se déclare et, afin d’affirmer son lien paternel, il ne se contente pas de
doter richement la mère, il reconnaît aussi l’enfant et fait de lui le seul l’héritier de tous ses biens au détriment
de sa propre parentèle.
La conclusion de cette nouvelle indique le prix exorbitant qu’un père est prêt à payer pour gagner le
droit d’occuper la place paternelle. Ce prix est à la mesure de la dette d’existence qui lie tout homme à son
propre père et aux valeurs de sa lignée : langue, traditions, patrimoine. Est père celui qui cède sa place
d’enfant à ses enfants.
Jean-Paul Sartre, dans Bariona ou le Fils du tonnerre, ce conte de Noël écrit et mis en scène au stalag en
1940, raconte ainsi la crèche qu’il aimerait peindre : « Joseph ? Je ne le peindrais pas. Je ne montrerais qu’une
ombre au fond de la grange et aux yeux brillants, car je ne sais que dire de Joseph. Et Joseph ne sait que dire
de lui-même. Il adore et il est heureux d’adorer. Il se sent un peu en exil. Je crois qu’il souffre sans se l’avouer.
Il souffre parce qu’il [comprend que] Joseph et Marie sont séparés pour toujours par cet incendie de clarté, et
toute la vie de Joseph, j’imagine, sera d’apprendre à accepter. Joseph ne sait que dire de lui-même : il adore et
il est heureux d’adorer. »

La haine de la paternité

Dans Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, Imre Kertész, prix Nobel de littérature en 2002, publie le
long cri de douleur d’un homme qui refuse de faire l’enfant que sa femme lui demande : « Jamais je
n’imposerai à un autre le malheur d’être un enfant… Non ! Jamais je ne pourrai être le destin, le dieu d’un
autre être. » Derrière l’horreur de la Shoah, dont les récits entretiennent son désespoir de l’humanité, se
profile la mémoire de son enfance terrorisée. Au nom d’une enfance violentée par son père, une haine pour la
condition paternelle et son refus absolu peut ainsi se développer chez certains, en dehors de toute
circonstance historique.
D’autres hommes « choisissent » l’infertilité et se satisfont d’une vie sans enfants. Il peut s’agir
d’artistes, de créateurs confiants en leur œuvre ou bien tellement absorbés par celle-ci, tellement centrés sur
sa réalisation, que la disponibilité d’une paternité ne se présente jamais, si leur compagne n’insiste pas. C’est
aussi le cas du « vieil enfant », c’est-à-dire de l’homme installé dans le rôle de fils exclusif et perpétuel d’une
mère ou d’une compagne, voire d’un compagnon. Enfin, il y a les vocations paternelles tardives, l’absence
théorique d’horloge biologique masculine permettant toujours de rêver à une paternité même tardive.

La naissance : une épreuve ?

Une naissance est toujours éprouvante ; elle l’est pour chacun des deux dans le couple et à la mesure de
ce que la différence des sexes lui impose. Pour la femme, le premier accouchement est toujours le terme
ultime d’une lente évolution psychique et sexuelle commencée dans l’enfance.
Accoucher borne l’expérience de la gestation et contraste avec elle par sa violence. Malgré les progrès
modernes de l’analgésie et un contexte habituellement favorable, toute femme est ébranlée par la dilatation et
l’effraction provoquée par le chemin que doit parcourir l’enfant qui naît. La peur n’est jamais loin, cette peur
ancestrale qui renvoie aux générations d’autrefois qui risquaient leur vie en enfantant. Cette crainte peut
prendre un caractère panique et conduire à des demandes excessives de césarienne ou d’anesthésie.
La commotion de la naissance n’est que la part visible d’un processus faisant émerger de façon plus ou
moins violente des représentations inconscientes, d’autant que le travail de naissance prend place dans les
lieux du corps marqués par l’expérience sexuelle, et il n’est pas excessif de signaler que certaines accouchées
rechercheront des sensations sexuelles en refusant l’analgésie. Au moment des douleurs expulsives les plus
vives, certaines femmes peuvent momentanément perdre tout contrôle, et la coutume est d’encadrer
solidement l’accouchée de bras secourables. Inversement, d’autres femmes restent sereines pendant
l’expulsion, traduisant la solidité de leur résistance psychique à l’émergence des mouvements profonds.
Pour les futurs pères, grossesse et accouchement sont à la limite du représentable. Ils figurent
l’impossible de leur anatomie. Ceux qui le désirent sont accueillis en salle de naissance, mais leur présence
répond souvent à la pression féministe ambiante. Le déroulement de la mise au monde de l’enfant, vu de face,
peut être un spectacle au caractère traumatique, expliquant des malaises, voire les moments psychotiques plus
ou moins transitoires que l’on observait lorsqu’on recevait pour les premières fois des pères en salle de
naissance. L’habitude actuelle est prise de cantonner le futur père à des gestes de réconfort auprès de la tête
de sa compagne.
Enfin, le passage du nouveau-né inaugure brutalement une réalité dont parfois les parents doutaient
encore. Une transmutation radicale se produit : d’un ventre habité de mystères surgissent un corps et un
visage inconnus. Moment magnifique ou terrifiant, le corps maternel se divise et le nouveau parent se soude
pour toujours au souvenir du nouveau-né. Des mouvements bouleversants qui ont précédé sont oubliés dès que
dans les bras de ses parents le nouvel enfant a conquis une place et une identité : le bébé est aussi neuf et
propre que s’il avait été déposé par la cigogne. L’intense sexualisation précédente s’efface ; fantasmes et
douleurs s’estompent. L’oubli psychique a pour corollaire social l’intense spiritualisation qui entoure toute
naissance humaine acceptée. Donner la vie, à l’instar des dieux, est l’objet d’une exceptionnelle idéalisation,
car, comme l’indique dans Condition de l’homme moderne (1958) Hannah Arendt, « à chaque naissance
nouvelle, c’est un nouveau monde qui advient ».
Grâce à l’oubli d’après la naissance, les jeunes parents vont pouvoir regarder leur nouveau-né comme on
regarde un ange. Pour peu de temps, car, en raison de sa faiblesse et malgré ses compétences propres,
l’enfant nouveau-né est le lieu d’élection de projections parentales. Souffrances et rêves obscurs qui ont
précédé la naissance se retrouvent sur la scène du quotidien : à travers la myriade des petits gestes de soins,
père et mère vont s’exprimer à leur insu et projeter sur l’enfant tout neuf des parts de leur histoire
personnelle. C’est ainsi que se fait très normalement le processus de filiation. Dans le meilleur des cas
s’installe une « parentalité » que l’on peut qualifier de normale : être parent pour la première fois implique de
renoncer à sa propre position d’enfant, d’en finir avec l’idéalisation parentale et de reléguer père et mère dans
la catégorie des vieux – ce mouvement n’est pas simple dans le monde de la modernité et de la presque
éternelle jeunesse des seniors. D’autre part, cette position nouvelle implique que le jeune parent mobilise aussi
des identifications positives à ses propres parents afin d’en assumer le rôle. Les projections parentales font
ainsi un aller et retour entre le parent et son bébé, au service d’une relation empathique structurante pour
l’enfant.
Ce renoncement parental à sa position d’enfant, ou « deuil développemental » (Manzano, Palacio-Espasa,
Zilkha, 2009), est un mouvement nécessaire dans le développement de chaque humain qui va de sa propre
naissance à l’engendrement de sa postérité. En ce sens la première naissance est une étape unique. Un certain
nombre de jeunes parents ratent cette marche. Soit l’hyperidéalisation de leurs parents ne leur permet pas de
se sentir à la hauteur, soit, plus gravement, ils sont envahis par les images conflictuelles et agressives du bébé
difficile qu’ils ont été eux-mêmes et ils risquent de ressentir l’enfant actuel comme un persécuteur. Ces
projections du passé actualisées sur le nouveau-né seraient à l’origine de dysfonctionnements entre le bébé et
ses parents, aggravant la situation de crise de chacun des deux, et le bébé venant aussi jouer sa partie, en
dysharmonie avec les attentes conscientes de ses géniteurs.

Quel devenir pour le couple ?

La première naissance est une étape décisive qui peut surprendre par sa dimension critique, bien
différente des représentations sociales idéalisées et édulcorées. Vont se jouer la viabilité du lien parental et
l’aménagement nécessaire du conjugal en parental. Grossesse et naissance entraînent une mobilisation
fantasmatique, une crise qui est différente et hétérogène chez chacun des deux futurs parents. Chacun la vit
selon la logique de son développement psychosexuel propre. Les aménagements narcissiques et d’étayage
mutuel ayant présidé à la construction du couple sont mis en danger par la nouvelle situation.
Si cette étape est décisive, rien ne permet de prédire comment chaque couple va réaménager son
équilibre face aux exigences de la parentalité.
La capacité parentale, dans les situations les plus habituelles, est donc l’inconnue de l’équation
conjugale. Pour que le couple reste viable après la première naissance, le projet parental doit être
suffisamment idéalisé ; chacun doit mettre, pour un temps, en veilleuse ses aspirations narcissiques et
érotiques, tâche difficile pour les personnes immatures ou trop fusionnelles. Le désir humain d’être parent doit
se substituer à l’impulsion sexuelle et amoureuse procréative. L’intolérance à cette contrainte explique le
risque de divorce, émotionnel dans un premier temps, conséquence obligée du conflit entre aspirations
individuelle, conjugale et parentale.

On ne peut pas anticiper…

Le désir d’enfant et sa réalisation par la grossesse entraînent une mobilisation fantasmatique, un


processus psychique inconscient qui est profondément différent et hétérogène chez chacun des deux futurs
parents. Chacun traverse cette période critique selon la logique de son développement psychosexuel et surtout
selon les impératifs inconscients dictés par la différence des sexes.
Quant à la construction commune du projet conjugal d’avoir un enfant, son harmonie est aléatoire et
dépend de la compatibilité des désirs inconscients individuels qui le sous-tendent. Par avance, ce projet
commun est idéalisé. Ensuite, pour se réaliser, il suppose la mise en veilleuse des aspirations narcissiques et
érotiques secrètes qui ont fondé le désir inconscient d’enfant de chacun.
Dans les meilleurs cas, le désir de chacun s’infléchira pour permettre une triple croissance psychique :
celle de chacun des deux devenant parents et celle de l’enfant. Ainsi ne peut-on jamais vraiment anticiper
comment sera reçu l’enfant. Cette constatation est à la base de la clinique psychopathologique en périnatalité
et des stratégies de soins préventifs qui en découlent.
CHAPITRE 2

Brève histoire de la naissance humaine

La naissance humaine commence lorsque nos lointains ancêtres se différencient des autres mammifères
supérieurs et adoptent décisivement la station debout. Celle-ci entraîne la modification de la forme du
bassin et le développement d’une courbure lombaire. La date exacte de cette avancée évolutive est inconnue,
mais de plusieurs millions d’années, et se confond avec les premiers usages de symboles et de rites funéraires
qui signent l’hominisation de l’espèce. Avant cette évolution, le fœtus quadrupède, dans l’utérus gravide,
s’étire transversalement de la tête aux pattes postérieures. Le travail de naissance, grâce aux contractions du
muscle utérin, peut être long et pénible, mais ne rencontre pas d’obstacles mécaniques.
Il en va tout autrement chez l’humain, en bipédie permanente : il y a conflit d’intérêts entre la forme
acquise du bassin et sa fonction pour l’accouchement (Tardieu, 2012). En station debout, l’utérus gravide
prend une forme ovoïde du fait de la pression. Le fœtus, membres repliés sur lui-même, doit tourner tête
première et franchir un détroit osseux resserré. Il est, pendant l’expulsion, en moins bonne posture que ses
cousins quadrupèdes pour se sortir aisément du nid utérin.

Mettre au monde

Dans cette nouvelle configuration, la naissance humaine devient une épreuve à risque vital, autant pour
la mère que pour l’enfant. Les premières femmes bipèdes, en donnant naissance, ont dû mourir souvent,
souffrir intensément et perdre une grande partie de leur progéniture. Sans parler des traumatismes
obstétricaux et des infections qui suivent l’accouchement. La situation obstétricale ne s’améliorera d’ailleurs
qu’au milieu du XIXe siècle, grâce à l’asepsie autour des accouchées. L’histoire de cette conquête due aux
travaux de l’accoucheur hongrois Ignace Philippe Semmelweis a été magnifiquement relatée dans la thèse de
médecine de Louis-Ferdinand Céline (1924), puis dans le roman qu’il en a tiré. À l’exception de la réduction
des infections, la situation des naissances et leurs risques changeront peu jusqu’à l’aube du XXe siècle où
surviennent les progrès modernes décisifs de l’obstétrique et de l’analgésie.

Le désir d’enfant

Désirer est un verbe d’étymologie latine ; il vient de desiderare qui signifie d’abord l’« absence de
constellation astrale favorable » (sidera), puis prend ensuite le sens profane de « regretter », de « déplorer
l’absence ». Aujourd’hui, le désir d’enfant a acquis un sens actif et désigne une volonté de parenté, mais on
risque, en le prêtant à l’histoire, de commettre l’erreur d’un passé antérieur, c’est-à-dire de projeter sur le
passé nos valeurs actuelles.
En effet, le désir d’enfant ne pouvait autrefois être pensé comme il l’est de nos jours. Les naissances
s’imposaient, faisant partie du destin ; il naissait trop d’enfants dont la survie était problématique et la mort,
peu digne de mémoire. On pense aux propos désabusés de Montaigne dans ses Essais : « J’ai perdu deux ou
trois enfants en nourrice non sans regrets mais sans fâcherie. » L’historien Philippe Ariès dans L’Enfant et la
Vie familiale sous l’Ancien Régime (1960) indique que dans ces temps anciens les enfants en surnombre
étaient destinés à être abandonnés ou exposés dans des lieux sauvages. Ce qui n’empêchait pas aussi
l’infertilité d’être source de malheur, sans remède, pour les puissants et pour ceux qui souhaitaient
transmettre patrimoine et lignage, en particulier à un héritier mâle.
Fondamentalement, le désir d’enfant désigne l’impulsion biologique propre au vivant pour la
reproduction de l’espèce ; cette dimension est prise en charge par la pulsion sexuelle culminant à la puberté et
qui déjà porte le désir d’enfants à venir.
L’être humain est un animal généalogique ; chez lui, le désir d’enfant et le sens de la parentalité se
développent avec la conscience de la finitude et la peur de la mort. Chez tous les mammifères, le petit est
soigné maternellement, mais il n’existe qu’en soi ; il n’est porteur ni d’avenir ni de projet et il devient un
animal comme un autre dès le sevrage. À la différence du reste de la condition animale, la conscience de notre
mortalité imprime sa marque à notre désir d’enfant. Par ailleurs, la naissance humaine, acceptée ou redoutée,
est toujours une naissance « élue ». De l’infanticide à la contraception, le refus actif de l’enfant a toujours
existé, et la naissance d’un enfant vivant résulte toujours d’un choix, d’une attente, même négative. Le destin
humain marque ainsi sa singularité au sein des espèces. Pour les autres créatures vivantes, cette liberté
d’élection n’existe pas, le produit de la fécondation s’impose et appartient au destin. L’élection humanise la
procréation, tout en exprimant la pulsion vitale, à l’opposé des pulsions agressives, agents de destruction.

À travers le temps

Les anthropologues ont justement insisté sur le fait que la naissance humaine acceptée n’est jamais un
événement naturel comme il est admis qu’elle l’est dans les espèces animales. Toutes les civilisations
l’entourent, comme elles entourent la mort, de coutumes de caractère universel. Ces faits se confirment
lorsqu’on se penche sur l’histoire des usages obstétricaux. Les coutumes qui cadrent la naissance humaine ont
entre elles une certaine analogie qui conduit à penser qu’elles portent les traces de représentations
psychiques spécifiques à la naissance et dont on peut supposer l’universalité.

La présence d’assistantes féminines

La présence de femmes au chevet des accouchées paraît ainsi être une coutume universelle : solidarité
féminine ou transmission d’expérience ? À l’exception de quelques peuples où la femme va accoucher seule
dans un lieu consacré et en revient sans aide avec son nouveau-né, la présence d’assistantes féminines aux
naissances semble très répandue. Dans ce domaine, la coutume précède l’action rationnelle. La femme qui
assiste l’accouchée n’est pas, au départ, une femme qui sait, une « sage » femme, mais une femme liée par des
liens affectifs ou familiaux. L’art d’accoucher est d’abord un usage primitif avant de devenir une expérience
transmise, puis une pratique professionnelle.
Les sages-femmes à travers l’histoire sont d’abord des femmes capables d’offrir à l’accouchée une bonne
identification maternelle. L’un des textes les plus anciens et des plus précis est de Platon, le dialogue avec
Théétète, où Socrate précise que l’art de la sage-femme doit être exercé par des femmes âgées, ayant déjà eu
des enfants et incapables désormais d’en concevoir – le mot grec maia signifie d’ailleurs à la fois « sage-
femme » et « grand-mère ». En France, lorsque la profession de sage-femme s’institutionnalise, les aspirantes
sont tenues de faire paraître une existence vertueuse, et l’un des premiers articles de leurs statuts les
encourage à dénoncer les irrégulières. Ces précautions dissimulent mal l’autre représentation qui se cache
derrière l’image de la femme vertueuse et secourable : celle de la sorcière, de la faiseuse d’anges, voire de
l’empoisonneuse ou de la tueuse d’enfants.
En Angleterre et en France, aux XIVe et XVe siècles, les procès sont nombreux de sages-femmes
convaincues de sorcellerie, d’usage et de commerce de membranes fœtales, de fabrication de philtres d’amour
ou de succession, à partir des produits de leur pratique criminelle. Ces faits vont de pair avec la fantastique
diffusion des infanticides à cette même époque. Les sages-femmes sont souvent de simples exécutantes ;
e
parfois aussi elles servent de boucs émissaires. Quoi qu’il en soit, au XVII siècle, la collusion sage-
femme/sorcière atteint son acmé, au moment même où la rationalité médicale commence à s’imposer et où la
profession s’institutionnalise. C’est l’époque des procès célèbres avec exécutions pour empoisonnements ou
meurtres d’enfants. L’affaire des poisons fera ainsi grand bruit à la cour de Louis XIV et la Voisin, sage-femme
convaincue d’empoisonnement, dénoncera sous la torture des centaines de clients, dont les nièces de Mazarin
et aussi Jean Racine, avant d’être brûlée pour sorcellerie en 1680 (Petitfils, 2010).
Ces faits d’histoire sont importants, car ils éclairent l’expérience clinique. La représentation de la sage-
femme correspondrait à l’accolement de deux images : une mère bonne, vertueuse et secourable, d’une part,
et une sorcière à risque d’infanticide de l’autre. Ces deux images se clivent parfois dans le vécu de certaines
femmes, et, au cours d’un premier accouchement attendu sans appréhension, certaines peuvent aussi
développer à bas bruit une véritable névrose traumatique postobstétricale. L’accouchement peut devenir une
scène traumatique (Freud, 1920) moins par sa violence physique que par l’irruption de représentations
psychiques incestueuses qui l’accompagnent (sages-femmes malveillantes et médecin absent) ; c’est vers la fin
de la gestation de la grossesse suivante que la névrose traumatique se déclarera, faite de cauchemars
ressassant l’accouchement précédent, d’insomnie par peur de l’endormissement et de la survenue de
cauchemars en attaques (Bydlowski M. et R., 1976).

La spécificité d’un lieu de naissance

La maternité hospitalière est la formule moderne d’une coutume universelle : l’usage d’un lieu consacré
à la naissance. La liste et la description de ces lieux seraient interminables : pavillons d’accouchées de
l’Égypte ancienne, briques d’accouchement de la Bible, pièce réservée de la domus patricienne à Rome, etc. Le
fait marquant est que ce lieu est souvent distant et distinct des lieux de la vie quotidienne. Cette mise à
distance a sa rationalité : que l’on songe à l’impureté du sang utérin chez les Arapesh océaniens étudiés par
l’anthropologue Margaret Mead (1962) ou au risque infectieux dans les maternités modernes depuis la
découverte empirique d’Ignace Philippe Semmelweis, le jeune accoucheur à qui l’on doit la découverte de
l’importance de l’asepsie pour la survie des accouchées à la maternité de Budapest, bien avant la découverte
pasteurienne.
Le meuble d’accouchement a aussi souvent sa spécificité. Ce meuble ad hoc dans de nombreuses cultures
prend son origine dans les genoux ouverts de la mère de l’accouchée ou d’une femme qui s’y substitue – dans
la Bible (Genèse III), Rachel, épouse stérile de Jacob, lui dit ainsi : « Voici ma servante Bilha, va vers elle et
qu’elle enfante sur mes genoux : par elle, j’aurai moi aussi des enfants. »
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L’usage de la chaise obstétricale dès le I siècle de notre ère en Occident semble dériver directement de
cette tradition d’enfanter sur les genoux. L’un des premiers obstétriciens de notre civilisation, Soranos
d’Éphèse (98-138 après J.-C.), recommande le fauteuil obstétrical après avoir blâmé l’accouchement d’une
femme sur les genoux d’une autre. Cette chaise élevée et percée, munie de bras, véritable effigie en bois du
corps maternel secourable, restera utilisée dans de nombreux pays occidentaux jusqu’au XVIIe siècle, la sage-
femme la faisant porter au domicile de la parturiente quelques jours avant la date prévue. En France au début
e
du XVI siècle, ce fauteuil obstétrical sera remplacé par le lit de travail – aussi appelé lit de misère ou lit de
gésine –, étroit et dur, qui assure une position demi-assise ; il diffère peu de celui qui est en usage aujourd’hui
dans les salles de travail des maternités modernes.
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Si le meuble change pour des raisons de pratique obstétricale, le XVII siècle marquant le début de
l’obstétrique médicale et non plus empirique, sa spécificité persiste et conserve la signification des bras
secourables qu’il est destiné à remplacer. Lorsque au cours de ce même siècle le grand accoucheur de
l’époque, Mauriceau, tente d’imposer l’accouchement dans le lit même de la parturiente, faisant valoir que
cela lui évitera la fatigue du transport du lit de travail au lit de repos, il se heurte à de fortes résistances et
doit renoncer à cette innovation (Witkowski, 1887). On peut interpréter la spécificité du lieu de
l’accouchement, et son caractère consacré, en avançant qu’il semblerait inadéquat d’enfanter dans le lit et le
lieu du rapport sexuel et de la conception. Cette mise à distance désexualise la naissance en venant signifier
que le rapprochement ne peut se faire entre le coït fécondant et la naissance.
La mode de l’accouchement à domicile du XIXe siècle et du début du XXe a été éphémère au regard de la
sécurité obtenue en milieu professionnel, même si elle tente de revenir de nos jours. D’une autre pratique,
celle de l’accouchement sur les genoux maternels, ou sur la chaise obstétricale ou le lit de travail, qui en
dérivent, on peut rapprocher ce fait qu’à notre époque de dispersion de la famille, en fin de grossesse, des
femmes voyagent parfois très loin pour accoucher à proximité de leur mère.
Les traditions entourant la naissance – lieux consacrés et assistance féminine – auraient ainsi deux
significations : d’une part, la mise au monde est un événement qui prend place entre deux femmes,
l’accouchée et celle qui l’assiste, cette dernière incarnant une image maternelle, réelle ou substitutive, parfois
menaçante ; d’autre part, l’enfantement est sans rapport avec la vie quotidienne, il est isolé de la vie sexuelle.
Cette désexualisaton est en accord avec de grands mythes de naissance et aussi avec le récit évangélique de la
naissance virginale de Jésus (Matthieu I, 18).

Quelle place pour les hommes ?

Qu’il s’agisse du père ou de l’homme-médecin, jusqu’à l’époque moderne, les hommes ont été
traditionnellement exclus de tout ce qui a trait à l’accouchement. Les œuvres d’art antérieures au XVIIe siècle
qui représentent des naissances célèbres dépeignent toujours une assistance nombreuse et exclusivement
féminine – que l’on songe à la Naissance de la Vierge par Ghirlandaio ou Andrea del Sarto, à la Naissance de
saint Jean-Baptiste par Ghirlandaio ou Giotto. Plus près dans le temps, un tableau célèbre de Chagall
représente une naissance en milieu paysan : la femme est assistée de matrones dans une chambre et la foule
des hommes se presse à l’extérieur de l’isba ; l’un d’eux, plus malin que les autres, a tout de même réussi à se
glisser sous le lit de la parturiente !
L’apparition du métier de médecin-obstétricien est historiquement un événement récent. Il date du début
du XVIIe siècle et coïncide avec l’investissement de la naissance comme objet d’intérêt médical. Jusque-là, dans
tout l’Occident, l’accouchement est uniquement l’affaire des matrones et si, dès le Ve siècle avant J.-C.,
l’observation médicale s’intéresse à l’enfantement, ce n’est que dans l’idée de conseiller les sages-femmes et
de leur enseigner des techniques, non de se substituer à elles. Hippocrate, Soranos d’Éphèse, Guy de Chauliac
et Ambroise Paré, pour citer les plus célèbres, ont été des enseignants, des référents auxquels les
accoucheuses en difficulté pouvaient demander conseil.
Jusqu’au XVIIe siècle les hommes ne sont donc pas praticiens de l’obstétrique. La nouveauté que constitue
leur présence à un accouchement s’accompagne de toute sorte d’anecdotes comme l’exécution à Hambourg au
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XVI siècle d’un chirurgien convaincu d’avoir assisté, déguisé en matrone, à un accouchement dystocique ou la
mise à l’index par la faculté de médecine de Paris de l’ouvrage d’Ambroise Paré intitulé De la génération de
l’homme et de la manière d’extraire les enfants du ventre de leur mère (Siebold, 1891 ; Witkowski, 1887)…
Un précis d’accouchement publié en Hollande en 1681 par Samuel Janson nous en apprend davantage
sur la nature de l’interdit qui paraît frapper toute présence masculine à la naissance. Il comporte une gravure
décrivant les positions respectives à adopter pour réaliser un bon accouchement : l’obstétricien est assis face à
la parturiente, mais un drap est tendu du col du médecin à la taille de la patiente : toutes les manœuvres se
font donc à l’aveugle, à l’abri de ce drap et à l’abri total du regard de l’homme-médecin.
Un interdit semble en effet se porter spécifiquement sur le regard masculin. Le grand anthropologue
Géza Roheim (1967) rapporte qu’aux îles Normanby les femmes accouchent au centre du village pour que tout
le monde puisse voir ; seulement, comme les hommes sont présents, elles gardent sur elles leur jupe d’herbe
pendant qu’elles enfantent. Cette coutume serait à interpréter comme une identification symbolique du village
à la femme.
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Au XVII siècle les choses changent donc : la naissance devient objet d’intérêt médical et la présence
d’hommes-médecins aux accouchements se généralise. On peut la repérer à travers les récits d’accouchements
célèbres qui sont passés dans l’histoire (Devraigne, 1939). Ce changement des mœurs ne se fait pas sans
heurts. En 1708, pourtant, quand le docteur Hecquet, futur doyen de la faculté de médecine de Paris, tente
sans succès de s’élever contre ces pratiques nouvelles, son plaidoyer véhément intitulé « De l’indécence aux
hommes d’accoucher les femmes… », s’il fait grand bruit, ne convainc plus personne. Le pas est franchi :
l’accouchement est devenu objet médical, objet du regard masculin ; il n’y aura pas de retour en arrière ; il n’y
aura plus que des aménagements avec l’interdit.
Ce passage par l’histoire n’est pas si éloigné de l’observation clinique qu’il pourrait sembler. Des
représentations incestueuses refoulées émergent parfois au cours du travail de naissance ; elles sont
partagées par la femme qui accouche et par l’homme, que ce soit le père de l’enfant ou l’homme-médecin. Or
la marque du refoulement de cette représentation est précisément l’interdit du regard. Il n’est pas indifférent
de relire ce qu’écrit Mauriceau en 1676 : « Un chirurgien qui veut pratiquer les accouchements doit être
malpropre ou à tout le moins fort négligé, se laissant venir une longue barbe sale, afin de ne donner aucune
jalousie aux maris des femmes qui l’envoient quérir pour les secourir. » Le refoulement toujours à l’œuvre
rend compte aussi de la réticence de bien des pères – inavouée depuis le féminisme ! – à assister à la naissance
de leur enfant. Leur présence est souvent de façon significative associée soit à des traits pervers – prise de
photos –, soit à des traits hystériques – malaise en salle de travail.
Quant à l’accoucheur, il n’intervient qu’au nom du cas pathologique, l’accouchement simple restant
fondamentalement l’affaire de la sage-femme. Autrement dit, l’homme-médecin ne s’autorise à assister aux
accouchements qu’en mettant en avant sa vocation réparatrice de nature scientifique. D’ailleurs, la vocation
obstétricale comporte, outre la sublimation de la pulsion de voir et de savoir, comme toute vocation médicale,
une forte composante identificatoire féminine. À l’instar de Socrate, fils de la sage-femme Phénarète, et aussi
inventeur de la maïeutique, l’art d’accoucher les esprits.
CHAPITRE 3

Quand l’inconscient piège le projet d’enfant…

Désirer un enfant est souvent une démarche consciente, programmée et spécifiquement humaine. Ce
souhait s’intègre à un plan de vie en relation avec les idéaux sociaux et familiaux. Bien que conscient, ce projet
est toujours infiltré de significations inconscientes ; il arrive même qu’il soit totalement débordé ou inexistant :
la survenue d’une grossesse traduisant alors, à l’état pur, la mise au jour – la mise en corps – de désirs restés
non conscients.
La diffusion de la contraception tend à occulter ce fait qu’on espère ensevelir, mais qui revient
obstinément à la surface : la transmission de la vie échappe en partie ou parfois complètement à ceux qui la
transmettent.
Les parents qui donnent la vie sont eux-mêmes porteurs de traces signifiantes, transmissibles à leur insu,
au même titre que le souffle biologique. Le concept de « trace signifiante » du désir inconscient, pris dans son
sens immédiat, désigne tout signe repérable renvoyant à un sens caché, à une signification enfouie. On peut
classer ces traces transmises à l’enfant à naître en deux groupes : certaines sont littérales, elles sont
énonçables dans le champ de la parole, ce sont les lettres et les nombres qui composent les noms, prénoms,
dates de naissance et de conception de l’enfant ; d’autres traces sont moins directement énonçables et on peut
les qualifier de traces « corporelles », elles indiquent que l’inconscient de chacun des parents intervient dans
un espace psychocorporel neuf : l’enfant.

Les traces corporelles

Par ces traces, l’enjeu est bien de constituer un corps nouveau et unique ; l’enfant à venir va prendre vie
somato-psychique dans un réseau de représentations qui lui préexistent et qui répondent à la tendance
répétitive de l’inconscient. Dans son corps et son psychisme, l’enfant est le lieu de projection involontaire du
capital représentatif de chacun de ses parents avec, cependant, une modulation d’arrangement tout à fait
imprévisible qui fait le caractère unique et spécifique de chaque enfant à naître, y compris de jumeaux nés le
même jour.

L’enfant imaginaire

Transmettre la vie, c’est transmettre aussi des signes qui se feront éventuellement reconnaître. La
période de la gestation est un moment privilégié pour repérer certains d’entre eux : entre l’enfant imaginaire
du temps de la grossesse et l’enfant de chair du moment de la naissance, le désir inconscient, pris au piège de
sa réalisation, se dévoile de façon transitoire et peut-être irreproductible dans la vie du sujet. Ce dévoilement
éphémère est encore favorisé du côté de la mère par l’état psychique si particulier que lui confère la
grossesse, état caractérisé par une grande perméabilité aux représentations inconscientes et par une certaine
levée de refoulement en ce moment particulier de la vie (Bydlowski, 1976). Ainsi, au moment même où
s’élabore l’enfant biologique, il se tisse, autour de lui, une trame unique de représentations. En revanche, le
nouveau-né à venir reste, lui, ignoré et non connaissable. Sujet silencieux, il fera toujours surprise à la
naissance, irréductible à une répétition de plus du destin de ses ascendants.
L’enfant imaginaire est celui que toute femme, même la plus sincère dans sa dénégation de maternité,
vient un jour à désirer. Il est l’enfant manquant à l’appel de celles qui par d’assez nombreuses maternités ont
comblé leur désir de procréation, mais non leur désir d’enfant. Il est l’enfant suivant, dont rêve presque toute
accouchée devant son nouveau-né vivant. Il est l’enfant supposé tout accomplir, tout réparer, tout combler –
deuils, solitude, destin, sentiment de perte. Ainsi le désir d’enfant peut-il être saisi comme le lieu de passage
d’un désir absolu, réalisation magique d’un souhait infantile.
L’enfant qui se développe dans le corps maternel reste imaginaire. Il demeure irreprésentable malgré
l’image échographique. Mais, dans le corps de sa mère, il est source de représentations psychiques, de rêves
nocturnes où il diffère complètement de sa réalité biologique. De façon significative, les femmes enceintes
rêvent souvent d’enfant, mais jamais du fœtus au stade embryogénique correspondant à leur terme. Le
mystère de l’alchimie de la vie reste entier ; l’information et l’éducation n’y changent rien.
Corps non représentable, corps rêvé : ce que la femme grosse entoure de ses bras, c’est un ventre, non
un enfant, un ventre porteur de tous les mystères au-delà et en deçà de l’expérience et de la raison qui lui
enseignent que ce n’est qu’un enfant au visage inconnu. N’a-t-on pas rapproché les tortures exercées, au nom
d’une politique, sur des femmes enceintes du désir fou d’un savoir sur l’intérieur de ce ventre féminin
(Hachblum, 1976) ? Le jeu des ressemblances « à qui ressemble-t-il ? » est un jeu de cache-cache où chacun
s’efforcera de reconnaître sur le visage de l’enfant l’empreinte, le dessin (le dessein !) ou le trait d’un désir qui
ne peut être reconnu comme sien. Compris ainsi, son propre enfant ressemble toujours à un autre.
Donner la vie se joue sur un double registre : l’enfant est porteur d’avance de représentations qui lui
échappent et le précèdent, mais, en même temps, s’instaure l’émergence d’une nouvelle organisation et d’un
réaménagement unique de ces déterminations préexistantes. En ce sens, toute naissance est un « avènement »
et l’enfant, littéralement, un nouveau-né.

L’ENFANT DU DÉSIR ŒDIPIEN

Freud n’en dit pas long sur le désir d’enfant ; il indique le désir infantile d’obtenir du père le pénis dont
la fille est privée, relayé par celui d’en avoir un enfant, cet enfant devenant l’ersatz du pénis (Freud, 1905).
Cette proposition indique que le désir incestueux intervient dans toute grossesse et qu’après la naissance il
tend à se refouler. C’est là une vue générale qui se module de façon singulière chez chaque femme. Le récit
d’Adèle en témoigne. Cette jeune femme se soigne depuis cinq ans pour stérilité. Le jour où elle est enfin
enceinte, le flou le plus complet, l’amnésie totale s’installe au sujet de la date de ses dernières règles.
L’accoucheur doit recourir à l’échographie pour prévoir le terme. Jusqu’au bout, celui-ci demeure l’objet d’un
litige entre elle et lui. Elle finit par accoucher le jour anniversaire de son père, signifiant majeur que son
amnésie tentait de dissimuler.
S’il n’y a pas désir d’enfant hors du désir incestueux, celui-ci se partage entre père et fille, et avec acuité
lors de la première gestation de celle-ci. Les observations sont nombreuses d’une maladie déclarée ou d’un
décès du père au cours de la grossesse d’une fille ou à l’annonce même de celle-ci. Ainsi chez Claude qui est
célibataire : vers le sixième mois, elle annonce sa grossesse à son père. Le lendemain même, celui-ci fait un
infarctus du myocarde. La semaine suivante, Claude accouche prématurément d’une fille qui meurt. Son père
guérit et son seul commentaire concernant l’enfant est : « Sous quel patronyme l’as-tu déclarée ? – Le sien
évidemment. » Deux ans plus tard, Claude a épousé son ami, elle est enceinte une seconde fois ; au troisième
mois, elle l’annonce à son père qui décède dès le lendemain de récidive d’infarctus. L’enfant survit.
De quoi meurt ce père ? De la réalisation insupportable, non symbolisable de son désir incestueux dans le
corps de sa fille ? Ou bien du renvoi brutal, par la grossesse, de la part féminine de son identité qu’il tentait de
dénier ? Cette question ouvre sur celle des décompensations masculines (pères et grands-pères) à l’occasion
d’une naissance dans leur descendance (Renoux, 1965)…

L’IDÉALISATION MATERNELLE

Il existe aussi des traces signifiantes repérables au cours de la grossesse qui viennent traduire
l’émergence du désir inconscient sur un registre non œdipien. En enfantant, une femme rencontre sa propre
mère et vient à son contact, elle la devient, la prolonge en se différenciant d’elle. On a, pour cette raison, pu
dire que les femmes qui détestent leur mère n’ont pas d’enfant : la haine ne permet pas de s’inscrire dans la
continuité ; la vengeance barre la transmission (Groddeck, 1963).
Sur ce versant homosexué de la maternité, enfanter revient à reconnaître sa propre mère à l’intérieur de
soi. Ainsi Denise enceinte d’un partenaire de trente ans son aîné, comme son propre père, décédé trop tôt.
Jusqu’au sixième mois, elle tente de dissimuler son état, tant elle déteste la modification de son corps. À un
dîner, elle rencontre une femme enceinte, à terme, énorme, envahissante. Dès le lendemain, elle est
hospitalisée pour une menace d’accouchement prématuré. À sa fille, elle donne le prénom d’Ariane, celui d’une
femme abandonnée comme elle l’a elle-même été par la mort du père.
La rencontre avec une autre femme plus avancée dans la grossesse et donnant corps à sa gestation
jusque-là maintenue imaginaire et cachée croise le thème évangélique de la Visitation. Dans saint Luc, on lit
que, peu après l’Annonciation faite à Marie de sa conception virginale, celle-ci rend visite à Élisabeth, sa
cousine, elle-même miraculeusement enceinte malgré son grand âge, qui refuse de le reconnaître et se tient
cachée depuis cinq mois : « Elle [Marie] entra chez Zacharie et salua Élisabeth. Or, dès qu’Élisabeth eut
entendu la salutation de Marie, l’enfant tressaillit dans son sein et Élisabeth fut remplie du Saint-Esprit. Alors,
elle poussa un grand cri et dit : “Tu es bénie entre les femmes et béni le fruit de ton sein !… Car, vois-tu, dès
l’instant où ta salutation a frappé mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein !” » C’est à
Élisabeth, de femme à femme, que Marie vient dire sa grossesse miraculeuse et c’est la Visitation de Marie,
porteuse de l’enfant engendré de façon divine, qui, dans le corps d’Élisabeth, âgée et stérile, donne
vie/tressaillement et jouissance/allégresse à l’enfant dont elle doutait encore. C’est le thème joyeux célébré par
le Magnificat de Bach et aussi par le motet Exsultate, jubilate de Mozart.
Le corps maternel gravide serait-il aussi irreprésentable que le corps même de l’enfant porté ? Les sœurs
aînées gardent rarement le souvenir de la silhouette maternelle déformée avant la naissance de cadets. Cette
irreprésentabilité du corps maternel renvoie à la non-représentabilité de l’enfant à naître. Il faut souvent la
rencontre, la « Visitation » d’une autre pour qu’il se représente comme dans le cas des grossesses méconnues
ou déniées (voir chapitre 4, première partie).
Il est donc nécessaire d’avoir ou d’avoir eu référence à une image maternelle pour enfanter. Les récits de
patientes comme les récits mythiques en témoignent ; la présence traditionnelle de femmes auprès des
accouchées tente de l’instituer (Bydlowski, 1976). L’ombre portée de la mère sur sa fille devenue ou en voie de
devenir mère elle-même constitue cet arrière-plan réel ou virtuel sur lequel la femme enceinte s’appuie de
nécessité : celle qui prendrait soin de l’enfant si elle venait elle-même à défaillir.
La seule femme à qui une femme puisse confier son enfant sans arrière-pensée est pour cette raison sa
propre mère idéalisée. Il s’agit bien d’idéalisation. En témoigne le fait qu’on voit s’établir cette confiance
éphémère alors que d’intenses conflits ont marqué la relation mère-fille jusqu’à cette date. Vue par l’enfant, la
grand-mère maternelle est aussi celle dont la mort constitue le premier deuil maternel, répétition générale
d’un moment décisif, celui du deuil inéluctable de sa propre mère.

L’OMBRE DE LA MÈRE

La question de l’ombre (Freud, 1917) comme représentation de l’autre soi-même indissociable de soi, du
double narcissique, de l’ange gardien ou de l’âme immortelle est un thème extrêmement répandu tant dans les
mythes que dans la littérature poétique et romanesque (Rank, 1909). L’ombre est régulièrement cette part de
soi que l’on troque illusoirement contre la fortune ou la jeunesse. Ailleurs, ce terne reflet mystérieux se rend
indépendant et vient tourmenter son ancien possesseur. Quant à la perte de l’ombre, elle correspond toujours
à une menace de mort. D’ailleurs, le féminin n’est-il pas pour l’homme un double mystérieux dont le corps
sexué est inlassablement interrogé (Minor, 1975) ?
L’ombre est aussi métaphorique de la fécondité. Dans « Anna », ballade du poète autrichien Nicolas
Lenau (1838) qui reprend un mythe scandinave, une jeune femme sur le point de se marier et redoutant d’y
perdre sa beauté et sa jeunesse recourt à une sorcière : en échange de son ombre, celle-ci lui supprime
d’avance les sept enfants que le destin lui promettait. Un autre récit est celui de Hugo von Hofmannsthal La
Femme sans ombre (Hofmannsthal, 1919). Contemporain de Freud, Hofmannsthal était plus intuitivement
proche du « continent noir féminin » que le père de la psychanalyse. C’est en des termes très suggestifs que ce
poète définit l’ombre, ce terne miroir que la femme projette à son côté. Dans son récit, l’héroïne est un être
surnaturel, une fée devenue impératrice par son mariage avec un empereur mortel. Elle peut, grâce à son
talisman magique, prendre toutes sortes d’incarnations vivantes, mais elle n’a pas d’ombre et ne peut pas
enfanter. Elle saisit brusquement ce lien lorsqu’elle lit sur son talisman : « Et sera changé en pierre celui qui
ne rachète pas son destin à la terre, avec son ombre. » Elle comprend alors que posséder une ombre signifie
pouvoir transmettre la vie puisque « c’est avec son ombre qu’on rembourse à la terre sa dette d’existence ». À
partir de cet instant, elle se met en quête d’une ombre, quitte à la voler. Comme si la vie n’était pas un cadeau,
mais portait en soi l’exigence de rendre ce qui a été transmis.
Dans le récit de von Hofmannsthal, l’impératrice part donc à la recherche d’une ombre et, par
l’intermédiaire de sa ténébreuse nourrice, tente de dérober celle d’une mortelle pauvre et peu encline à la
maternité. En échange, la nourrice entremetteuse offre à sa victime parures et miroir. C’est un marché de
dupes, car que vaut l’image mortelle revêtue d’une parure, reflet narcissique et vain, face à l’ombre, promesse
de procréation et donc d’immortalité ? C’est en ces termes enjôleurs que la nourrice s’adresse à la mortelle :
« Tu es l’unique, l’élue parmi des milliers […], tu es celle qui saute par-dessus son ombre, celle qui a renoncé
aux vaines étreintes de son mari et qui s’est dit : “je suis rassasiée de la maternité avant d’y avoir goûté” […].
Tu es celle qui a choisi d’avoir un corps intact, éternellement svelte et a refusé dans ta sagesse le ventre abîmé
et les seins tôt flétris. » Troc de l’illusoire éternelle jeunesse dans le reflet de son miroir contre l’ombre de la
mortelle : l’ombre, reflet projeté au-delà de soi, métaphore poétique de la filiation, promesse du passage d’un
corps déclinant dans le corps renouvelé d’un enfant à naître…
Ainsi la dette de vie prend-elle corps dans le corps de l’enfant. Cette dette d’existence, dette symbolique
à la Terre Mère que l’ombre vient représenter, renvoie à ce fait que, par l’enfantement et singulièrement par
le premier enfant, une femme règle sa dette à l’égard de sa propre mère. Souvent des femmes donnent
littéralement leur premier enfant à élever à leur mère. Inversement, l’avortement a souvent le sens de tuer la
mère à l’intérieur de soi ; il peut signifier « plutôt avorter, voire se mutiler, que laisser s’installer à l’égard de
sa propre mère une dette qu’il faudrait reconnaître ». Un avortement peut ainsi être le prix du sang à verser
pour devenir femme soi-même. On rencontre ici le thème littéraire du retour persécutoire du double de soi
dont on a cru se séparer et qui revient tourmenter son ancien possesseur, comme dans le conte d’Andersen
intitulé sobrement L’Ombre. Seul parfois le suicide peut mettre un terme à cette persécution – dans Le Horla,
au titre suggestif, de Guy de Maupassant –, la mort destinée à l’ombre, au double, frappe le sujet : de même en
avortant, je crois me débarrasser de ma mère, et c’est moi que je mutile.
Mais l’ombre prometteuse de maternité n’est pas seulement un symbole de la dette maternelle. Elle est
aussi le reflet dans le miroir, l’image maternelle ternie, brouillée dont le masque de grossesse viendrait
constituer la métaphore (Lemoine-Luccioni, 1971). Conduire à terme une grossesse sous-entend assumer que
le miroir se trouble, que l’image de la jeunesse que jusque-là il reflétait se brise pour laisser s’entrevoir un
autre reflet, le reflet identificatoire à la mère vieillissante, l’approche implicite de sa propre mort. Ne dit-on
pas des enfants qu’ils vous poussent à la tombe ? La stérilité permet cette économie, le maintien de l’illusion
narcissique de l’éternelle jeunesse, le refus de s’inscrire dans une lignée de femmes par non-reconnaissance
de la dette maternelle.
Lorsque la grossesse se développe, il n’y a plus d’échappatoire : le corps s’alourdit, le geste se ralentit, le
ventre grossit inéluctablement ; cela témoigne de la transformation intervenue. S’intriquent alors deux
niveaux, l’un d’identification maternelle archaïque, l’autre de réalisation œdipienne : le corps encore
adolescent s’augmente de l’enfant désiré du père en même temps que la ressemblance au corps maternel flétri
s’accentue. Cette double perspective peut être si catastrophique dans certains cas que seule une autre
catastrophe vient y remédier : la mise en danger de l’enfant par la menace d’accouchement prématuré !
La question du vieillissement en miroir que renvoie l’état de grossesse dépend aussi de la façon dont la
mère de la femme enceinte a narcissiquement ressenti ses propres gestations. Certaines femmes s’y vivent
défaites, et ce masque altéré se transmet identificatoirement. Pour d’autres, le corps alourdi est radieux. Dans
certaines cultures, le sujet féminin comme procréateur est valorisé, et l’inconscient n’est pas sans relations
avec les canons esthétiques et culturels dominants.

Deuil, grossesse et naissance

Ainsi le désir d’enfant peut-il s’inscrire dans un registre dominant tantôt œdipien, tantôt de double
narcissique. Cette même alternance se retrouve dans la relation de ce désir à la mort et au deuil. Certaines
stérilités tiennent de l’impossibilité de donner vie à un enfant qui prendrait sa propre place. Ne pas concevoir
pour ne pas mourir soi-même ou bien ne concevoir qu’à l’occasion d’un deuil sont les deux faces de la même
problématique narcissique. Ainsi, l’état de deuil, lorsqu’il coïncide avec la conception d’un enfant, conduit à
approcher plusieurs ordres de questions.

LA FÊTE MANIAQUE

Il arrive que la disparition soudaine de l’un des parents coïncide avec – provoque, pourrait-on dire – une
conception involontaire. Ainsi, Françoise est célibataire et très attachée à un frère de cinq ans son aîné ; celui-
ci se noie un 17 août ; dès le 4 septembre, Françoise est enceinte envers et contre son habituelle
contraception ; elle décidera d’une interruption de grossesse. Ou encore Irène qui vient de se marier et ne
souhaite pas d’enfant. Un 2 juillet, son père se fait opérer. Le chirurgien lui apprend qu’il s’agit d’un cancer.
Dès le 1er août, Irène est enceinte et accouche très prématurément d’un enfant auquel elle n’arrivera pas à
faire une place.
La recrudescence du besoin sexuel, l’accroissement libidinal après un deuil objectal, la « fête
maniaque », est un fait clinique désormais bien établi et admis (Abraham, Torok, 1968). Il s’agirait d’un
phénomène répandu, et cette « maladie du deuil », lorsqu’elle s’installe, serait liée non pas à la perte de l’objet
elle-même, mais au sentiment d’un péché irréparable : l’irruption du désir sexuel à un moment jugé
inapproprié.
Il paraît clair, dans les récits rapportés plus haut, que la mort brutale du père ou d’un frère fait brèche et
met en ébullition la pulsion sexuelle incestueuse. La conception d’un enfant s’ensuit et c’est une mise en acte
ou plutôt une « mise en enfant ». Littéralement, il n’y a plus de cadavre, il y a un enfant qui vient prendre sa
place et faire barrage au deuil en tant que processus d’élaboration psychique. Il y a négation du deuil. Le
cadavre s’enfouit dans l’enfant.

LE DÉNI DE LA PERTE

Ce travail du deuil barré par l’irruption libidinale incestueuse n’est que l’une des facettes du rapport du
deuil au désir d’enfant. Celui-ci peut, en effet, se lire davantage, dans certains cas, comme la négation
narcissique de la perte d’une partie de soi. Par exemple, Kristine a soigné chez elle, jour après jour, pendant
huit ans, son père hémiplégique. Peu après sa mort, elle conçoit son premier enfant et dit à ce propos : « Mon
père était comme un enfant malade, j’ai voulu le remplacer. » La grossesse est difficile, elle développe une
hypertension artérielle, puis doit subir une césarienne. Âgé de 2 ans et demi aujourd’hui, Laurent est atone,
triste, sans langage ; il se cogne la tête contre son berceau. Kristine, profondément déprimée, fait le
cauchemar répétitif suivant : « C’est l’exode de 1940, comment faire pour emporter avec moi mon père
paralysé ? » Pour cette femme, son père paralysé est venu satisfaire un désir fétichiste d’enfant-« poupée de
son », non séparé d’elle-même. Laurent par lequel elle tente de le remplacer n’a pu prendre que cette place-là,
où n’existe aucun espace ni pour une parole de l’enfant ni pour une vie séparée du désir maternel (Castoriadis-
Aulagnier, 1975). Le « cadavre exquis » du père ne gît pas seulement dans l’endeuillée, il est l’enfant lui-
même.
Que la problématique de la perte soit du registre de l’inceste ou du double narcissique, dans les deux cas
il s’agit d’obstacles au travail du deuil : le travail intrapsychique est évité, et la mise en acte, la mise dans le
corps vivant, vient s’y substituer.
Mais la mort d’un parent, de celui ou de celle qui avant soi a toujours été là, peut aussi ouvrir
brutalement la perception de sa propre mortalité. La permanence du parent vivant est le support du fantasme
infantile d’immortalité, du temps sans limite, ouvert à l’infini, sans horizon ni déclin. En mourant, le parent fait
surgir une borne à l’existence, et celle-ci est insupportable car elle donne à entrevoir sa propre mortalité,
brièveté dérisoire qui pousse à jouir et à procréer. Procréer un enfant peut alors reconférer l’immortalité que
l’on a cru perdre à l’instant de la disparition du parent. En devenant génitrice, on redevient immortelle : le
soma peut mourir, le germen est éternel. Telle est la spirale où s’inscrivent mort de l’autre, jouissance,
conception, récupération du fantasme d’immortalité dans un défi jeté au temps qui passe, au moment même où
se marque le temps passé. Dans le cadavre qui choit éclot l’enfant à naître.

LE VŒU DE MORT REFOULÉ

La mort de l’autre est insoutenable quand elle vient accomplir des vœux de mort soigneusement refoulés.
Laure a perdu son père et sa mère accidentellement. Adolescente, elle a été recueillie par une tante et a oublié
ses mauvais souvenirs. Une fois mariée, elle tente d’avoir un enfant, et son histoire est une suite de
catastrophes : un premier enfant meurt prématuré ; elle avorte, l’année suivante, de deux jumeaux ; suivent
des fausses couches spontanées. Durant sa cinquième grossesse, elle se remémore en quelques entretiens sa
propre dureté à l’égard de sa mère, elle lui reprochait la mort de son père. Elle n’a pas pleuré lorsqu’elle a
disparu à son tour. Elle accouche enfin d’une fille, le 16 mars, date de la naissance de sa mère, et lui donne le
prénom de celle-ci.
De son côté, Marie a toujours connu sa mère malade. Fille unique, elle est née difficilement par le siège.
Depuis sa naissance, sa mère a toujours souffert de troubles gynécologiques puis meurt d’un cancer utérin un
10 juillet. Après un long traitement, Marie conçoit le 10 juillet de l’année suivante un enfant qui naît et meurt
le 2 avril. Deux ans plus tard, elle conçoit de nouveau un 2 avril. En cours de grossesse, elle retrouve le
sentiment douloureux d’avoir par sa naissance lentement tué sa mère. Elle la revoit répétitivement en rêve
dans des situations quotidiennes. Elle donne vie à une fillette qu’elle prénomme comme elle.
Que les vœux de mort s’inscrivent sur le versant œdipien (Laure) ou bien dans une problématique de
filiation narcissique, de rapport au double (Marie), c’est d’un deuil au travail ou en gestation qu’il est question
chez ces deux femmes.

LE NIRVANA DE LA GROSSESSE

À l’opposé des récits précédents, il arrive que la gestation suscite un état de bonheur indicible. Faire
renaître l’enfant qu’elle a été dans l’enfant qu’elle porte est un souhait (ou une crainte) souvent exprimé de
façon plus ou moins explicite par la future mère. Odette raconte qu’elle a atteint dans les dernières semaines
de sa grossesse un état exceptionnel de calme et de sérénité. Elle rêve : « Je suis délicieusement ivre, je ne
sais où je vais accoucher et je trouve enfin un parking. » Le parking est celui de l’immeuble où vit sa mère ;
l’ivresse renvoie à son adolescence où, déprimée, elle dévorait et buvait pour se remplir et se bien sentir. Le
désir qui s’exprime au long de sa grossesse est celui de retrouvailles nostalgiques avec un lien mère-bébé. Être
grosse, c’est moins avoir un enfant qu’être le tout petit enfant nourri dans l’ivresse de la satisfaction. Ce désir
se réalise imaginairement et fugitivement au cours des derniers jours où, dans l’imminence et la prémonition
de la rupture de l’accouchement, se marque une pause nirvanique, instant fugitif d’envahissement par la libido
narcissique et de retour à une béatitude originelle. Cet instant suprême n’existe peut-être qu’en fonction de
son caractère éphémère et de la perte inéluctable, la séparation que va introduire la réalité de la naissance.
Toutefois, l’équilibre ne va pas toujours dans ce sens et la défense contre la séparation anticipée d’avec
l’enfant peut se faire sur le mode d’une réelle angoisse.

LA NON-SATURATION DU DÉSIR MATERNEL

Si désirer, c’est se représenter l’objet manquant, aucun objet réel, fût-ce un enfant, ne peut venir
satisfaire la représentation (Montrelay, 1970). À peine né, l’enfant réel est décevant : presque toutes les
accouchées parlent déjà du prochain enfant qu’elles vont concevoir. C’est dire que l’enfant du désir manque
encore à l’appel, mais c’est dire aussi que l’espace de cette déception, cette brèche entre le désir et l’enfant
qui en naît, est ce qui le protège de la psychose, car il y a risque d’un lien psychotisant, lorsque l’enfant vient
de façon quasi métonymique, sans écart, combler le désir inconscient maternel. À l’inverse, fantasmer un
prochain enfant face à celui qui vient de naître, c’est laisser une place vacante où l’enfant naissant pourra
grandir.
La non-saturation du désir maternel par un enfant vivant trouve une expression rituelle dans les
coutumes qui concernent le délivre, placenta et cordon. Seules nos sociétés évoluées font un triste sort à ce
double palpitant que la femme accouchée expulse quelques moments après l’enfant. Encore, dans certains cas,
recueille-t-on le placenta pour en extraire la base de crèmes de beauté aux propriétés rajeunissantes. Dans les
sociétés primitives étudiées sous l’angle des coutumes de la naissance (Van Gennep, 1909 ; Roheim, 1967), un
rite de deuil s’attache au délivre. Il est régulièrement enterré, incinéré ou immergé selon un rituel précis : il
est le double mort de l’enfant vivant. Une trace de ces rites se retrouve dans la tradition qui consiste à planter
un arbre à la naissance d’un enfant, double végétal qui, chez les primitifs, se plante précisément sur le lieu
d’inhumation du délivre. Cette tradition vient indiquer que tout enfant vivant connote un enfant mort au désir
de sa mère, que le désir inconscient maternel ne peut se satisfaire complètement d’aucun enfant vivant.
Si l’enfant ne peut être qu’objet de désir, il en va de même pour son sexe, et la place vacante peut être
celle de l’autre sexe. « Je ne voulais qu’un seul enfant, mais puisque c’est une fille, je recommencerai pour
avoir un garçon », entend-on souvent dire – ou bien l’inverse. Et l’on sait l’application désespérée de certains
enfants à mimer le sexe qu’ils n’ont pas pour tenter de satisfaire, au pied de la lettre, le désir maternel : un
enfant de l’autre sexe.
Il faut insister aussi sur la « susceptibilité psychique » (Freud, 1896) qui affecte la plupart des femmes en
fin de gestation : au bord de son terme, la grossesse serait le moment d’une particulière perméabilité aux
représentations de l’inconscient avec levée partielle du refoulement. Ce moment ne serait-il que le paroxysme
de la proximité par quoi une femme serait « plus proche de sa mémoire pulsionnelle, plus ouverte à sa
psychose et, par conséquent, plus dénégatrice du lien symbolique social » (Kristeva, 1975) ? Ce moment qui,
chez les unes, peut être vécu comme une pause nirvanique éphémère peut être chez d’autres celui d’une
intense angoisse : assaillies par les excitations endosomatiques liées à la présence de l’enfant et les
représentations incestueuses qui s’y attachent, elles déclenchent un signal d’alarme : la peur d’accoucher.

L’enfant à l’intérieur de soi

Encore irreprésentable, la présence de l’enfant est source d’excitations, de perceptions sensorielles ;


signe du premier éveil d’une sensorialité commune avec la jeune mère et qui se déploiera après la naissance.
Ces perceptions sensorielles sont les premières vraies manifestations de la réalité de l’enfant. L’image
échographique est une image objective, mais non sensible. Elle est importante pour le futur père, privé de
l’expérience sensorielle directe – déjà à la cour des rois de France les premiers mouvements fœtaux repérés
par la reine signalaient la réalité de l’attente d’un héritier et permettait la publication à l’entourage et au
peuple de la gestation royale.

ORGASMES ET PHOBIES D’IMPULSION

Si le corps de l’enfant ne se représente pas en tant que tel, au moment où la future mère perçoit ses
mouvements actifs, il devient pure sensation interne –
frémissement/frôlement/attouchement/grouillement/coups de pied (« il fait du pied »). Ces perceptions
souvent voluptueuses sont d’autant plus précocement reconnues qu’elles sont attendues – on dit que le
deuxième enfant bouge plus tôt que le premier –, mais elles se teintent souvent de culpabilité : « Le rapport
sexuel est-il autorisé ? » demande la femme enceinte à l’accoucheur ; ou, encore, survient la séquence
stéréotypée : mouvements fœtaux actifs/sommeil/rêve d’orgasme/réveil brutal sous l’effet de contractions
utérines/tentative d’expulsion de cet objet mobile et par trop érogène. En fin de grossesse, cette jouissance
non dicible peut être source d’indicible angoisse, à ce moment fragile d’imminence de la perte d’une partie de
l’intérieur de soi, formule singulière, au féminin, de l’angoisse de castration ; l’insomnie et la peur d’accoucher
en sont l’expression.
Au revers de cette situation, on trouve la phobie d’impulsion qui s’éveille souvent dès les premières
perceptions actives, pour atteindre son acmé peu après la naissance et ne disparaître, ou se déplacer, que
lorsque l’enfant cessera d’être trop dépendant, c’est-à-dire au début de sa motricité autonome. C’est, par
exemple, l’histoire de Simone qui a beaucoup souhaité son premier enfant. Pourtant, lorsque à la fin de
l’accouchement on pose sur sa poitrine nue un petit corps chaud, humide et gluant, elle est saisie d’un
tremblement de terreur et hurle : « Quelle est cette horrible bête… Ôtez-moi ça ! » L’enfant repris par la
puéricultrice, le calme revenu, elle rapprochera cet instant d’effroi de l’horripilation que lui ont toujours
inspirés les petits animaux mobiles – les chats, chiens, lapins. « Ôtez-moi ça ! » associé à l’effroi des petits
animaux signe l’émergence d’une phobie horripilatoire surprise dès la naissance.
Ainsi, l’enfant de l’intérieur, objet mobile, pousse l’excitation à son acmé et tétanise la représentation
préexistante : la bascule se fait tantôt vers l’orgasme, tantôt vers la phobie. Thérèse, elle, bascule vers la
phobie. Elle est saisie pour la première fois de phobie d’impulsion lorsque, âgée de 12 ans, on lui donne à
garder le bébé nouveau-né de sa sœur aînée. Bien plus tard, à la fin de sa première grossesse, elle est assaillie
de craintes : l’enfant pourrait se faire mal en bougeant à l’intérieur de son ventre. À la naissance de Marc, ses
peurs sont si intenses qu’elle ne peut approcher l’enfant ; elle ne le touchera pas avant l’âge de 1 an.
Répétitivement, elle se sent envahie du désir de le blesser avec un couteau, une lame de ciseaux. Elle doit faire
disparaître ces objets, imaginant immédiatement, à leur vue, le bébé ensanglanté dans son berceau. La phobie
d’impulsion peut aussi être de défenestrer l’enfant, métaphore de l’expulsion de la naissance, mais l’objet
redouté est, comme dans l’histoire de Thérèse, obstinément muni d’une lame. Pourquoi ? Si c’est vraiment de
castration qu’il s’agit, et c’est indéniable, on reste stupéfait du retour, toujours le même, de cet objet
(Lacan, 1994). La lame serait à la phobique d’impulsion ce que la chaussure est au fétichiste ! Néanmoins, les
cliniciens sont formels : les femmes affectées de phobies d’impulsion sont tétanisées d’angoisse mais ne
passent jamais à l’acte.

LA GROSSESSE POUR LA GROSSESSE

Bien des grossesses n’ont d’autre finalité qu’elles-mêmes, si bien que le désir d’un enfant en tant qu’être
figuré et distinct de soi ne tient aucune place dans le discours. Certaines avancent qu’elles veulent être
enceintes pour vérifier leur bon fonctionnement, mis en question par l’efficacité de la contraception, ou pour
éprouver une plénitude, quelque chose en plus, une complétude. Il est difficile de dissocier dans quelle mesure
cet « en plus » renvoie à un déni de castration féminine ou bien, sur un mode plus archaïque, à la nostalgie
d’une complétude narcissique. En tant qu’étape vers la naissance d’un enfant viable, une telle grossesse,
pourtant pleine de sens, peut être complètement insensée et aboutir à un avortement volontaire. L’acte
d’extraction du fœtus conforterait la maîtrise de cet « en plus » qui vient à pousser et qu’on peut faire ôter
pour recommencer de plus belle. Une telle disposition peut conduire au choix d’une contraception par
avortements répétitifs.
Mais les mêmes dispositions peuvent présider à une naissance acceptable. Vécue alors selon un régime
de jouissance, la grossesse ne sera perturbée que par l’inévitable accouchement, l’intérêt pour l’enfant n’étant
pas proportionné au plaisir de la gestation. Dans ce cas, une césarienne est souvent demandée. En effet, le
déni de la castration féminine est figuré par la grossesse épanouie. Il n’y a pas désir d’un enfant, mais désir de
grossesse, et quasi mise en scène involontaire du déni de castration. En accouchant, la perte d’une partie de
soi serait évidente à la vue ; à l’inverse, l’intervention chirurgicale et ses suites – séparation de l’enfant parfois
mis en incubateur – tendent à nier l’accouchement dans sa réalité somatique. Ainsi, un enfant peut être
victime d’avance d’un caprice de l’inconscient maternel. Et, jusqu’à la naissance, le père n’y peut rien.

L’ENFANT LAPSUS

Il est des naissances complètement inattendues. L’effet de surprise rend, comme dans un lapsus, plus
immédiatement lisible l’élucidation du désir. C’est par exemple le cas de grossesses tardives chez des femmes
ayant renoncé à la maternité. Ainsi Valérie qui a 45 ans et deux enfants de 18 et 16 ans. Elle pratique une
contraception habituellement efficace et cette grossesse est une complète surprise. La conception a coïncidé
avec un événement : sa fille aînée, après une crise convulsive, suit un traitement antiépileptique continu et
Valérie en a conclu qu’elle ne pourrait jamais avoir d’enfant. Elle dit que l’enfant qu’elle porte tardivement est
pour sa fille, elle lui laisse choisir les prénoms et insiste pour qu’elle l’assiste en salle de travail.
L’accouchement est prévu pour le 11 mai, date significative pour Valérie, dont le père a été déporté le 11 mai
1942. Elle accouche d’un garçon qu’elle prénomme Nathan, comme son propre père. Elle revient en
catastrophe six mois plus tard, bouleversée par la décision de sa fille aînée de devenir sage-femme,
« profession incompatible avec une vie de femme », dit-elle.
On peut entendre que la décision de sa fille revient à l’oreille de Valérie comme une interprétation
sauvage concernant l’insupportable révélation du désir méconnu ayant présidé à la conception de Nathan :
« Je suis la seule génitrice. » La surprise de cette grossesse trahit la vérité du désir d’une femme qui croyait ne
plus vouloir d’enfant. Le 11 mai vient aussi dater une signification œdipienne majeure. Après coup, le seul
enfant qui compte, c’est Nathan qui, par sa date de naissance, va venir, corps pour corps, nom pour nom, un
vivant pour un mort, remplacer le père perdu. Enfin cette grossesse survenue alors que se glisse un doute sur
la fertilité de sa fille signifie : « Je supprime ma fille en tant que mère potentielle, moi seule peux enfanter ; je
conçois à sa place et, ce faisant, j’assure la pérennité de mon règne. » Ainsi s’intriquent dans le lapsus où va
prendre corps l’enfant le versant œdipien, marqué par la date de naissance, et le versant du double
narcissique – refus d’accepter que sa fille puisse devenir mère à son tour et maintien par une conception
tardive du fantasme d’une jeunesse éternelle.
Quant à Wilhelmine, 46 ans, elle est mariée depuis vingt ans et n’a jamais conçu d’enfant. Elle ne s’en est
d’ailleurs jamais souciée et ressemble à une petite fille vieillie. Elle est enceinte huit jours après avoir subi une
ablation spectaculaire des amygdales : non anesthésiée, elle a eu sous les yeux une cuvette pleine de sang.
Questionnée sur cette coïncidence, elle déclare : « Ces trop grosses amygdales devaient bien empêcher
quelque chose de passer. » Ce propos fait écho à celui d’autres femmes qui déclarent connaître la date de leur
conception par le fait qu’« elles ont toujours une angine lorsqu’elles sont prises ». « Être prise », être
enrhumée : ici surgit la théorie sexuelle enfantine selon laquelle un enfant, cela s’avale, par la bouche ou par
le nez. On peut supposer que pour Wilhelmine ses grosses amygdales sont, dans la réalité de son corps, des
cerbères anatomiques, support du fantasme. Leur ablation vient valider sa conviction infantile et permet alors
une conception.

LE DÉSIR SUR LA PEAU DE L’ENFANT

Si le désir qui piège un vœu d’enfant peut se lire dans la surprise de sa mise en acte, il peut aussi se
marquer en direct sur le corps de l’enfant sous forme d’une malformation majeure (Raimbault, 1977) ou, de
façon moins dramatique, sous forme de taches cutanées. La mythologie populaire dit bien que les taches
colorées qui s’impriment parfois sur la peau des enfants sont des signes du désir maternel. Le terme « envies »
dont on les désigne est évocateur, mais il est une désignation a posteriori. Il est clair que toute anomalie
corporelle de l’enfant fait fantasmer l’entourage et principalement la mère qui peut s’en tenir pour
responsable. Il existe des cas où la fantasmatisation précède la naissance et, donc, toute constatation possible
de visu, et où les données recueillies auprès de la future mère pendant sa grossesse coïncident de façon
saisissante avec la marque corporelle constatée sur le nouveau-né.
C’est, par exemple, l’histoire de Xavière qui développe pendant sa grossesse une véritable folie
obsessionnelle. Elle imagine des taches sur tous les objets qui l’entourent, elle récure continuellement ses
couverts à l’alcool, elle frotte les appareils de sa salle de bains et le sol de sa chambre. Cette affaire coïncide
avec sa gestation et elle associe ces taches sales qu’elle s’efforce d’effacer aux sécrétions sexuelles, aux pertes
vaginales. Elle donne naissance à une fille « tachée » d’un vaste nævus pileux couvrant une bonne partie de
son dos et, devant son entourage médusé, elle constate, consternée : « Heureusement, elle ne le verra pas. »
Inscription/retour sur la peau de l’enfant des répulsions sexuelles de sa mère ? La tache donne à voir de dos et
sur la peau ce qui est activement refusé par les obsessions de Xavière. L’« envie » dévoile le désir maternel et
l’enfant porte inscrit sur son dos ce que sa mère ne peut voir en face, ce qu’elle ne peut se représenter.

La transmission littérale

Au même titre que les traces signifiantes corporelles que nous venons de passer en revue, les traces
littérales traduisent la tendance répétitive de l’inconscient parental dans le support corporel d’un enfant à
naître. Toutefois, elles ont la particularité de définir l’identité sociale et de s’exprimer par des phonèmes et des
chiffres. À ce titre, elles constituent l’enveloppe sur laquelle se trace l’identité du sujet – identité illisible pour
celui qui en est porteur ; lisible éventuellement par ses propres parents, si toutefois les énoncés ne tombaient
pas habituellement sous le coup de l’oubli.

Donner un prénom à l’enfant

Le prénom est donné par les parents – les Anglo-Saxons parlent de « given name ». Le prénom est choisi
par opposition au patronyme qui, hérité, s’impose. La prénomination est l’occasion privilégiée pour les
parents, penchés sur le berceau, ou dès avant la naissance, de donner libre cours à leurs souvenirs, à leurs
associations d’idées, de mots et de noms, voire d’inventer de toutes pièces un mot-nom. De ce fait, le prénom
est irréductible à un signe pour la communication sociale à quoi chercheraient à le limiter les sociologues. Le
sujet fascinant de l’influence du prénom sur le destin du sujet est peu exploré par la recherche (Albott et
Bruning, 1970 ; Murphy, 1957). Pourtant Freud (1914) avait déjà montré la voie en signalant que, pour
l’homme primitif, le nom constitue une partie essentielle de sa personnalité et qu’il possède une signification
concrète. Par analogie, le prénom de l’enfant n’est pas quelque chose de conventionnel et d’indifférent. Il est
un « attribut essentiel ». Il ne fait qu’un avec la personne, il est un programme, il peut même selon certaines
théorisations nouvelles témoigner d’un mandat transgénérationnel qui lie l’enfant à sa filiation ascendante
(voir chapitre 6, première partie).
Beaucoup d’enfants sont ainsi dotés d’un « grand » prénom : prénom d’un ascendant significatif pour
celui qui le choisit, prénom d’un saint, d’un héros réel, légendaire ou romanesque, choisi intentionnellement
ou non. Ce sont les Sarah, les Pierre, les Marie et d’autres. Élire un tel prénom, c’est donner à l’enfant un nom
mythique, le vouer à un mythe qui, bon gré, mal gré, va peser dans son capital de naissance de façon
déterminante (Valabrega, 1962). D’autres prénoms ont une étymologie transparente comme Zoé, Maxime,
Sylvestre, Victor ; ici c’est le sens littéral du prénom qui peut faire mythe. L’enfant lui-même joue souvent à
retourner les lettres de son prénom, ce qui lui permet d’accéder à un personnage mythique, un autre lui-
même ; ce retournement peut même livrer la clé mythique d’une vocation ou d’un destin inscrits, pourrait-on
dire, dans le désir parental et déchiffrables après coup par l’enfant. Donner à un enfant un prénom d’un
ancêtre ou celui d’un saint, c’est affirmer que « l’enfant se préexiste pour ainsi dire lui-même dans le fantasme
parental et spécialement maternel ».
De nos jours, un certain climat culturel où la psychanalyse a pris place laisse penser aux parents que « le
prénom a de l’importance » ; certains s’y précipitent intentionnellement ; d’autres, effrayés de cette
responsabilité supplémentaire, tentent un camouflage du prénom signifiant par un prénom à la mode,
volontairement insignifiant : le prénom du héros ou de l’ascendant auquel l’enfant est voué vient alors en
deuxième, voire en troisième place. Ailleurs, le camouflage involontaire s’opère par une manipulation littérale
ou anagrammique du prénom. Ainsi, André peut donner Sandra, et Michel se transformer en Manuel, Joël en
Julien, Lucien s’abréger en Luc : le signifiant caché, le sens à retrouver se loge alors dans une syllabe,
éventuellement manquante, dans une finale, voire dans une initiale comme dans l’histoire de Zoé qui a nommé
ses quatre enfants, Alban, Agathe, Arnaud et Axelle. Bien des années plus tard, elle relie sa prédilection pour
le A initial avec le souvenir de la bibliothèque de son père, amateur et collectionneur des romans de Pierre
Benoit, dont les héroïnes dominatrices et cruelles ont un nom qui toujours commence par la lettre A.
La distorsion anagrammique du prénom signifiant est parfois très complexe. Aline exerce ainsi une
fonction subalterne dans un milieu scientifique. Elle attend son premier enfant, mais n’a qu’une passion, celle
qu’elle porte à la femme de science admirable qui l’emploie, à laquelle elle consacre son temps et sa
disponibilité. Elle refuse le congé prénatal pour ne pas lui manquer et met rapidement son enfant à la crèche
pour retourner au travail. Elle nomme sa fille Aurélie, prénom qui, à son insu, constitue l’anagramme exacte,
lettre par lettre, du nom de sa patronne aimée. L’enfant vient ici littéralement incarner et désigner l’amour
soumis d’Aline. Quant à Brigitte, elle rêve de reconstituer le lien perdu avec sa jumelle Josiane, décédée, et
elle met au monde une fille qu’elle prénomme Sonia. La décomposition anagrammique de Josiane donne : Je…
Sonia, récupération de la symbiose gémellaire perdue.

Un calcul inconscient de la date de naissance

Un fait précis a été observé, dont la notation en un nombre extrêmement important rend improbable le
caractère de pure coïncidence. Ce fait est que de nombreuses femmes programment involontairement, parfois
répétitivement, la naissance de leurs enfants à des dates pour elles significatives. Plus précisément, la date en
question dont le caractère paraît signifiant est moins celle de l’accouchement lui-même, qui peut être soumise
à des imprévus (prématurité intercurrente, intervention médicale), que la date prévue pour la naissance. Cette
date se calcule aisément à partir de la date du dernier cycle menstruel additionné de quarante et une
semaines, durée statistique moderne d’une gestation, mais aussi durée connue en toutes civilisations depuis
une époque immémoriale, qu’on l’exprime en mois ou en lunes. C’est la date de « probabilité » de la naissance
– on pourrait dire la date assignée à la naissance par le désir. Ce phénomène est peut-être particulièrement
apparent à notre époque de contraception efficace où cette date de naissance surprise intervient toujours
comme un raté du programme conscient qu’elle vient déjouer.
Ainsi, Mme A. a consacré sa vie à son fils Éric, handicapé majeur. Il meurt à 7 ans, un 27 janvier. À sa
surprise, elle est enceinte l’année suivante et la date du terme est calculée pour le 27 janvier…
Mme C. a eu un enfant mort-né le 3 septembre. Elle ne veut plus d’enfant et pratique une contraception.
Trois ans plus tard, elle a la surprise d’être enceinte et son terme est calculé pour le 3 septembre…
Mme E. a subi en urgence l’ablation d’un ovaire un 17 août. Elle est depuis très inquiète sur sa fertilité et
multiplie les consultations de spécialistes. Lorsqu’une grossesse survient enfin, le terme en est calculé pour le
17 août…
Mme F. a déjà eu deux filles prématurées mort-nées, les 22 et 23 octobre, à deux ans d’écart. Elle a
42 ans et la grossesse actuelle est une surprise. Le terme en est prévu pour le 20 octobre. Mme F. a perdu sa
mère très tôt, fusillée à 42 ans, le 20 octobre 1944…
Cette liste pourrait devenir fastidieuse s’il n’y avait chaque fois l’effet de surprise renouvelé. Ce calcul
inconscient ou préconscient qui entoure le terme de l’accouchement est une opération involontaire (addition
ou soustraction) sur le moment d’une durée fixée par la biologie (les 41 semaines et demie de la gestation) à
l’intérieur d’une période numériquement limitée (les 365 jours de l’année) et cycliquement répétée sur le
calendrier (jour, mois, semaines et saisons). L’effet de ce calcul est l’émergence d’une date signifiante : donner
la vie à la date anniversaire de la perte décisive d’une partie de soi : enfant, parent, organe vital. Pas plus que
le prénom donné, la date prévue pour la naissance peut ne pas être le fruit du hasard ; mais, à l’inverse, une
trace littérale et méconnue du désir des parents, illisible par son porteur. L’exemple, bien connu et déjà cité,
est celui de Vincent Van Gogh né un 30 mars, un an jour pour jour après le décès d’un frère aîné également
prénommé Vincent.
L’inconscient ignore le temps ; en revanche, il n’est pas étranger aux cycles. Il ignore le temps à l’échelle
de la vie humaine, mais il tient compte du temps astronomique, celui qui à travers les saisons et les dates du
calendrier se répète de façon cyclique. L’investissement de ce temps cyclique apparaît aussi dans les maladies
à répétition périodique ou saisonnière, dans les psychoses maniaco-dépressives et dans les commémorations
de deuil involontaires. Le corps féminin lui-même est soumis à l’horloge de sa fécondité et cette proximité
cyclique donne au temps qui passe une scansion qui pour la femme tempère le fantasme d’immortalité, la rend
peut-être plus distante de la maîtrise illusoire des autres et du temps, et préserve peut-être sa longévité. On
dit que les femmes meurent deux fois, une première fois lorsque s’arrête l’horloge biologique. Mais, tant que
l’horloge tourne, elles peuvent, à la même date, une autre année, avoir l’illusion ou l’occasion de ressaisir ce
qui a été perdu et, puisque tout concorde, de le faire renaître. Commémoration anniversaire involontaire qui
traduit le retour du refoulé avec fatalité du resouvenir en acte ; moment inoubliable où la mort de l’objet en
permet la reconquête magique à « sa » date. Resouvenir en acte car cette répétition inconsciente est une
répétition dans un corps maternel et dans celui de l’enfant ; elle échappe le plus souvent au langage, et même
à la mémoire… Le plus souvent, la date de probabilité de la naissance est une trace signifiante destinée à être
perdue – elle va dormir dans le dossier de l’accoucheur !

Le piège de l’inconscient
Ainsi se fait naturellement la filiation : le projet d’enfant est souvent piégé par l’irruption inconsciente de
traces signifiantes de chacun des parents et transmises involontairement. L’enfant naissant est porteur
innocent de ces traces dont l’inventaire a priori est impossible – à peine en saisit-on l’écho auprès des femmes
enceintes.
La programmation volontaire des naissances trouve ici sa limite : quand la vie éclot, une trame de
signifiants inconnus est en place ; leur agencement imprévisible est à l’origine de l’avènement d’un être
unique et neuf. Avant même d’avoir poussé son premier cri, l’enfant survient comme le témoin, après coup, de
ce qui était advenu avant lui.
Tout enfant est ainsi le lieu d’aménagement unique d’un double champ de représentations et de langage ;
lieu où la chaude loi des hommes change le rêve en réalité, comme seul sait l’énoncer le poète – ici Paul Éluard
(1951) :

C’est la chaude loi des hommes


Du raisin ils font du vin
Du charbon ils font du feu
Des baisers ils font des hommes.
CHAPITRE 4

Grossesse et transparence psychique :


le regard de la Madone

La vie fantasmatique féminine est-elle influencée par le développement d’une grossesse ? La gestation
maternelle est-elle le moment privilégié de la mise en place des prémices de l’organisation psychique de
l’enfant à venir ? Existe-t-il une continuité entre la vie psychique prénatale de la future mère et l’aube du
psychisme de son enfant ? Des représentations psychiques maternelles habituellement inconscientes sont-elles
transmissibles à l’enfant ?
Sous l’influence des pédopsychiatres, on admet désormais l’impact naturel des dispositions internes
parentales sur le développement de la personnalité de l’enfant : la parentalité se fonde très naturellement sur
ces transmissions. Pour autant, la vie psychique de la femme enceinte est encore loin d’être au centre des
préoccupations scientifiques : elle est vue comme une période brève et vite oubliée. Pourtant, s’il y a bien
transmission de la vie psychique, celle-ci se fait de façon concomitante à la transmission biologique.

Une crise très particulière

La grossesse est naturellement le moment d’un état psychique singulier, un état de susceptibilité ou de
transparence psychique où des fragments de l’inconscient viennent à la conscience. Ce mouvement psychique
qui, cliniquement, caractérise souvent de graves affections, notamment les psychoses, se présente chez la
femme enceinte comme un événement ordinaire (Bydlowski et Camus, 1988 ; Bydlowski, 1997).
Dire que la grossesse est un moment de crise psychique n’est pas une idée neuve. Certains psychiatres
de l’adolescence avaient déjà effectué ce rapprochement (Erikson, 1968 ; Bibring, 1959 ; Racamier, 1961). À
l’instar de l’adolescence, la période de grossesse serait donc, de façon essentielle, une période de conflictualité
exagérée, une période de crise « maturative ». À la différence de la crise névrotique ou psychotique que l’on
voit s’autoentretenir au prix d’un important gaspillage d’énergie défensive, la crise maturative est à
comprendre comme une crise qui mobilise de l’énergie, en réveillant de l’anxiété et des conflits latents, mais
qui se présente aussi comme une recherche et un engagement dans de nouvelles virtualités. En fait il s’agit
d’une situation qui contient sa propre capacité évolutive et contribue au processus de formation d’une identité
nouvelle.
Le pédiatre Donald Winnicott est sans doute le premier à avoir observé l’existence d’un état psychique
« anormal » chez des femmes normales récemment accouchées. Cet état particulier, il le désigne par les
termes « maternal concern », un peu longuement traduit en français par « préoccupation maternelle
primaire » (Winnicott, 1969). Par ces mots, il désigne l’intime et immédiate compréhension de la nouvelle mère
pour les besoins de son nouveau-né. À sa suite, des pédopsychiatres mettront en relation les contenus
psychiques maternels avec les réactions du jeune enfant avant le stade de la parole (Stern, 1995 ; Lebovici,
1988).

Le temps de la grossesse
Le concept de transparence psychique de la femme enceinte peut être décomposé en deux termes
spécifiques, quel que soit le stade de la grossesse. Dès les premières semaines de gestation s’installe un état
relationnel particulier que l’on peut considérer comme un état d’appel à l’aide, latent et quasi permanent. Il
est habituel de rencontrer des difficultés pour instaurer des entretiens psychanalytiques dans un contexte
médical parce que le patient s’abrite derrière la question somatique et qu’il voit dans son interlocuteur un
individu trop perspicace ou trop curieux, voire persécuteur ; au contraire, pendant la grossesse, tout se passe
comme si la femme était a priori, tout comme à l’adolescence, dans une situation d’ouverture et d’appel à
l’égard d’un tiers neutre et bienveillant. Cet état relationnel particulier conditionne une aptitude au transfert
et est très favorable pour la recherche. En second lieu, pour ces femmes, la corrélation entre la situation de
gestation actuelle et les remémorations infantiles va complètement de soi, sans soulever de résistance notable.
Cette authenticité particulière de la vie psychique est perceptible dès les premières semaines. L’état de
conscience paraît modifié, et le seuil de perméabilité à l’inconscient comme au préconscient est abaissé. Ainsi
d’anciens souvenirs et des fantasmes régressifs affluent-ils à la conscience sans rencontrer la barrière du
refoulement. Pour chaque femme, ils sont souvent marqués d’un certain monothématisme.

L’écho de l’enfant d’autrefois

À la maternité, les patientes sont mises en position de régression enfantine par le dispositif médical :
elles sont soignées, dorlotées et une partie importante d’elles-mêmes se fait l’alliée des thérapeutes. On
pourrait s’attendre à ce que l’enfant attendu soit le thème dominant abordé par ces futures mamans ; c’est
l’inverse que l’on constate quand on s’entretient avec ces femmes.
L’entretien psychanalytique a ceci d’original qu’il prend en compte la personne qu’est la femme enceinte
à un moment où l’ensemble du milieu médical et familial accorde prioritairement son intérêt au bébé. Il lui
permet ainsi, en dépit du brouhaha social, d’entendre l’écho de sa voix personnelle, l’écho de son narcissisme.
En effet, dans presque tous les cas, les représentations qui viennent à la conscience sont nostalgiques et
centrées non sur l’enfant qu’elle porte, mais sur l’enfant qu’elle a été autrefois. Le discours spontané sur le
bébé à venir, les fantasmes et projets le concernant tiennent une place restreinte, parfois nulle dans le
discours spontané de la femme enceinte, et l’enfant imaginaire, précurseur supposé de l’enfant réel, est
maintenu au secret. Au cours de l’entretien, il suffit parfois de restaurer l’enfant que la femme a été autrefois,
en exhumant un conflit intrafamilial ancien auquel la transparence psychique confère une nouvelle actualité,
pour dédramatiser une situation à peu de frais.
Ainsi, Mme A. porte une grossesse de dix semaines qu’elle veut absolument interrompre ; elle a 38 ans et
vit heureuse avec son ami, auteur de la grossesse, et sa fille de 15 ans issue de son couple précédent. L’enfant
à venir est celui de la dernière chance en raison de son âge, et sa demande d’avortement n’a pas de motif
rationnel. Elle me relate sans réticence ce qu’elle n’a jamais confié à personne : adolescente, à l’âge actuel de
sa fille, elle vivait au foyer de sa mère remariée ; le beau-père venait la visiter chaque nuit sans qu’elle puisse
définir s’il s’agissait d’une rêverie ou d’une réalité incestueuse ; en tout cas, ce souvenir est teinté de
culpabilité et sa mère n’en a rien su. Elle n’y avait jamais repensé jusqu’à la grossesse actuelle. La vivacité de
sa remémoration est remarquable. Le passé fait irruption dans le présent et explique son refus de la grossesse
actuelle…
Mme B. porte une seconde grossesse qui, comme la première, est l’occasion d’un symptôme obsédant :
elle est saisie d’angoisse et voudrait se laisser mourir lorsque sa mère nourrit son chien ; dans l’intervalle des
grossesses, elle vit en bonne intelligence avec sa mère, son mari et son chien dans la même maison ; cette
angoisse d’être privée de nourriture au profit de l’animal disparaît après la naissance…
Si, pour certaines femmes, les représentations invasives portent ainsi des fantasmes incestueux ou de
régression orale, pour d’autres, la thématique dominante concerne la propreté, la chasse aux impuretés, ou
bien un deuil ancien qui, en ce moment privilégié de la grossesse, fait l’objet d’une élaboration accélérée. Cela
apparaît clairement dans l’histoire de Mme C. qui est saisie de panique depuis le début de sa grossesse au
point de penser à l’interrompre. Elle est envahie de remémorations concernant son enfance d’orpheline : sa
mère perdue à l’âge de 5 ans, le silence de sa famille, le cimetière où elle n’a jamais été… L’enfant auquel elle
donne vie peu après est atteint d’une tumeur maligne et elle s’y dédie jusqu’à la fin. Plus tard, elle dira qu’à
l’occasion de cette épreuve elle a enfin vécu quotidiennement le deuil de sa mère qu’elle avait escamoté
autrefois et dont l’état de grossesse avait réveillé le souvenir.
D’autres fois, pendant la grossesse, le passé revient sous forme d’affect pur, de tristesse immotivée par
exemple. Avant d’incriminer une hypothétique dépression, on peut chercher avec la femme à quel moment de
sa vie d’enfant, à quelle émotion de la petite fille d’autrefois l’état de grossesse vient donner la parole. Mme D.
est ainsi accablée d’une tristesse incompréhensible dès le début d’une gestation pourtant ardemment désirée ;
elle sera soulagée après une fausse couche spontanée et pourra faire le lien avec sa tristesse de petite fille,
seule au foyer maternel après la désertion du père.
Mais pourquoi ces femmes normales taisent-elles si intensément l’enfant qu’elles portent et livrent-elles
au contraire si aisément des fantasmes et des remémorations, un flux régressif et remémoratif qui témoigne de
la transparence psychique et qui ne se fait guère entendre en dehors de cette conjoncture particulière qu’est
la grossesse ? La réponse paraît tenir dans l’hyperinvestissement dont le nouvel objet psychique – l’enfant – est
l’enjeu. Au début de la gestation, l’enfant est une simple idée, soutenue au bout de quelques semaines par des
perceptions sensorielles. Toutefois, ce nouvel investissement narcissique vise un objet encore non visible,
appartenant à l’intérieur même de la personne. Il envahit progressivement le psychisme de la future mère avec
une intensité telle qu’aucune perception, pas même celle de l’image échographique de l’enfant, ne vient le
limiter jusqu’au jour de la naissance. Cette intensité est comparable à celle de l’énamoration : seul l’état
amoureux produit une invasion semblable du psychisme, mais dans la grossesse cette invasion ne vise pas un
objet distinct de soi.
Dans le même mouvement, les thématiques psychiques étrangères à l’invasion narcissique sont
désinvesties ; elles sont comme désancrées du fond de l’inconscient. Devenues flottantes, elles sont livrées
sans retenue dans le discours spontané de la femme enceinte. Ce désinvestissement des thèmes étrangers à la
nouvelle condition physique et psychique explique l’émergence de fantasmes, de représentations, d’affects et
de remémorations. En dehors de la grossesse, ces mêmes représentations, ces mêmes souvenirs d’abus sexuel
ou de deuil seraient soumis à la censure ou au refoulement. Toutes ces questions auparavant secrètement
investies sont désormais dévaluées ; elles perdent la charge libidinale qui les vouait au silence. D’anciennes
histoires oubliées et des fantasmes cachés peuvent ainsi être communiqués sans gêne. Comme si, par rapport
à l’événement nouveau qu’est la grossesse, plus rien de tout cela n’avait d’importance.
Le silence qui est fait sur l’enfant mérite aussi un commentaire. D’une façon générale, la mise au silence
d’un secteur d’activité mentale est l’un des signes les plus sûrs de son érotisation. Ainsi l’avare cache-t-il sa
cassette et l’alcoolique nie-t-il sa consommation. Dans le cas présent, le secret concerne l’enfant attendu et le
silence qui l’entoure témoigne de l’érotisation dont il est l’objet. C’est le silence de l’investissement amoureux
et du bonheur qui se passe de commentaire : il se suffit à lui-même, il est voué au secret. Quand tout va bien,
rien ne se dit.

Transfert sur l’enfant

Ainsi, l’érotisation de la grossesse est une énergie nouvelle qui dévalue ce qui était précédemment
érotisé. Cette force est un transfert sur l’enfant, créant un lien unique et puissant qui restera actif toute la vie.
Mais que devient cette érotisation silencieuse après la naissance, lorsque l’enfant devient réalité, corps
séparé ? Habituellement on assiste à son retrait progressif au profit de la resexualisation de la vie conjugale et
sociale, et les femmes s’en souviennent difficilement lorsqu’elles en sont remises. Toutefois, cette
désérotisation de l’enfant ne se fait pas systématiquement, et son maintien après la naissance contribue à
nombre de ruptures conjugales.
La gestation est donc l’occasion, pour la future mère, d’une résurgence de temps forts de son psychisme
infantile. Les représentations et les fantasmes dominants qui s’expriment alors risquent d’acquérir une
matérialité avec l’arrivée de l’enfant. Une jeune mère nous confiait ainsi la difficile mise au sein de son
nouveau-né et son angoisse d’être dévorée par la voracité de son bébé ; et elle l’associait immédiatement à la
grande bouche de sa propre mère, capable de gober une pomme d’un seul coup ! Concernant les premières
interactions mère-bébé, on a pu dire que la mère rejoue avec son enfant des conflits et des angoisses qui ont
fondé sa relation première (Kreisler et Cramer, 1981). Du fait de sa plasticité et en dépit de ses compétences,
le tout-petit peut devenir un lieu d’expression privilégié de ces conflits. On connaît l’effet souvent pathogène
des fantasmes refoulés et agis par la mère au cours de la première année de vie avec son bébé.

Un regard vers l’intérieur de soi

La gestation d’un enfant et la transparence du psychisme avivent donc, pour beaucoup, la mémoire de
l’origine. Lorsque la future mère était elle-même un nourrisson fragile, elle a connu l’alternance des présences
et des absences des soins maternels. Grâce à ce rythme cohérent et rassurant, elle a fait l’expérience d’une
continuité d’être au monde sans laquelle elle serait restée dans le chaos. Elle a pu développer une confiance
dans la continuité apaisante des soins que l’on qualifie, métaphoriquement, de bon « objet interne ». Cet objet
intérieur pendant l’état de grossesse s’incarne : il a un volume, celui du ventre qui s’arrondit, du fœtus qui
pousse inexorablement de l’intérieur. La perception des premiers mouvements actifs donne à penser qu’un
objet est là ; il veille ou sommeille, mais ne se laisse pas oublier.
À l’inverse, des angoisses primitives, antérieures au langage, peuvent retrouver une actualité périmée
depuis longtemps. Certaines femmes, lorsqu’elles étaient bébés, ont été confrontées à l’angoisse du chaos en
raison de soins maternels insuffisants, intrusifs ou discordants (Winnicott, 1975). Dans ce cas, l’objet interne
construit est peu fiable et même menaçant. Devenu une femme enceinte, le bébé d’autrefois va alors subir la
difficile contiguïté d’une image intérieure non rassurante. L’enfant encore à venir, représentant actuel de
l’objet interne peu fiable, risque alors d’être perçu avec effroi ou comme une menace persécutoire – ce que les
femmes concernées peinent souvent à avouer. Stimulés par la gestation, la vie onirique et les rêves nocturnes
peuvent traduire en termes simples ce retour d’angoisses passées. Ainsi une jeune femme enceinte rêvait-elle
qu’elle portait en elle une petite fille blonde qui pleurait et appelait au secours – mémoire exacte du bébé en
détresse qu’elle a été…
Heureusement, la grossesse est aussi ce moment privilégié au cours duquel le narcissisme maternel peut
opérer une alliance thérapeutique avec des soignants ou un thérapeute. Cette alliance peut alors favoriser le
dévoilement de ces fantasmes et de ces remémorations dont on sait combien ils peuvent peser sur l’enfant qui
grandit. Partagés avec le thérapeute, tel souvenir chargé d’affect, tel fantasme invasif peuvent ainsi perdre
leur charge émotionnelle : celle-ci se dissout au fil des entretiens, favorisant de ce fait une plus grande
disponibilité envers le nouveau-né. S’adressant au narcissisme de la mère, il suffit souvent, pour restaurer
l’enfant qu’elle porte, de réparer celui qu’elle a été.

Le regard de la Madone

La transparence psychique, qui est propre à la gestation humaine et qui rend irrésistible l’attraction pour
l’objet intérieur, a peut-être été perçue en premier par les artistes, eux qui ont accès à la réalité intime en
deçà et au-delà des seules apparences sensibles. Des poètes l’ont mentionnée ; surtout des peintres l’ont
captée sur le visage de leurs modèles (Bydlowski, 2001-2002).
À la base de l’inspiration des artistes depuis les débuts de la peinture religieuse chrétienne, il y a le
regard maternel de Marie et sa silencieuse éloquence qui témoigne du fond de l’âme. À la Renaissance, les
représentations religieuses s’humanisent. Les peintres sont nombreux et ils ont des commanditaires.
Renonçant aux visages de Vierges primitives prédicatrices aux grands yeux, ils s’inspirent désormais de la
réalité de leurs modèles féminins, femmes simples ou pauvres, rencontrées dans les rues des nouvelles cités.
Aussi Marie prend-elle le visage d’une femme jeune, peut-être enceinte, peut-être récemment accouchée, celle
qui a posé pour le peintre. Elle a l’âge de la maternité, elle allaite et soigne l’enfant avec des gestes humains.
Souvent ces Madones de la Renaissance affichent un regard oblique : leurs yeux sont tournés vers le bas et en
dehors, dans un mouvement qui dirige l’axe du regard vers l’intérieur d’elles-mêmes. On l’observe sur le
visage des Madones de Memling, Fouquet, Botticelli, Bouts, Bellini et bien d’autres.
Une célèbre Madone de Giovanni Bellini porte même un regard oblique qui a les caractères d’un regard
« pathétique » au sens neurologique du terme. Le nerf pathétique est, en effet, la quatrième paire des nerfs
crâniens. Dédié uniquement à la motricité oculaire, il agit simultanément le mouvement des yeux vers le bas et
vers le côté, ce qui correspondrait à l’expression de la passion intérieure – d’où son appellation de « nerf
pathétique ». Par quel obscur dessein l’évolution a-t-elle attribué une fonction si limitée et si intense à une
paire entière de nerfs crâniens ? Les regards obliques ou pathétiques des madones ne sont pas dirigés vers
l’enfant, ils sont orientés vers l’intérieur de la future ou nouvelle mère et ils plongent en direction de son
cœur, en direction de cet intérieur d’elle-même qui est dévoilé par son état de transparence psychique.
Certaines œuvres de Bellini ou de Botticelli montrent même clairement que le regard de l’enfant ne parvient
pas à accrocher celui de sa mère, encore trop plongée en elle-même pour échanger avec celui qui vient de
naître.

L’état passionné de mère

En représentant la Vierge, les peintres de la Renaissance ont arraché à leurs modèles une étincelle de
vérité et inscrit dans la matière une silencieuse représentation du monde intérieur. Le regard maternel
intérieur, pathétique, est celui de la passion silencieuse, il reflète le monde interne. Il peut être la traduction
plastique et métaphorique de la crise émotionnelle et maturative que traverse la femme pendant cette période
de sa vie. L’attraction pour l’intérieur de soi est intense, lisible dans le regard des Madones tel que nous l’ont
légué les peintres de la Renaissance et aussi perceptible dans nos entretiens grâce à la transparence
particulière du psychisme de la femme enceinte.
La réalité intérieure de la femme enceinte pourrait se décrire ainsi : elle est ce bébé d’autrefois qui porte
aujourd’hui un enfant à naître et qui se souvient dans son corps de ses émotions anciennes. Son regard, saisi
par les peintres de la Renaissance, témoigne de cette passion. D’un regard oblique, pathétique, dirigé vers
l’intérieur d’elle-même la Madone contemple le nouveau-né sans défense et confiant qu’elle a été autrefois. Sur
ses genoux, elle tient l’enfant réel, mais elle reste captive de celui d’autrefois dont elle attend la renaissance.
CHAPITRE 5

Les liens premiers

La qualité d’humain n’est pas promise par avance au nouveau-né d’un couple. Celui-ci n’est porteur ni
d’un « génie » développemental ni d’un préprogramme qui assurerait sa croissance psychomotrice et son
appartenance à l’humanité. On sait d’ailleurs le désastre des bébés abandonnés à eux-mêmes – par exemple,
les rares enfants sauvages qui ont survécu grâce à des soins animaux ou ceux privés des soins qui
humanisent : on se souvient des enfants des pouponnières roumaines dans l’après-Ceausescu. Ces expériences
désastreuses confirment les observations faites par René Spitz, psychiatre américain d’origine hongroise, qui
établit dès 1945 que, séparés de leur mère pour des raisons médicales – en l’occurrence, la tuberculose –, les
nouveau-nés nourris et placés en institution mouraient précocement, dans un état de marasme.
À la naissance, le cerveau du bébé est encore embryonnaire, inachevé. Ce peut être une des
conséquences de l’évolution, en particulier de la permanence de la station debout et du terme de la
gestation humaine survenant après 40 semaines, bien avant que ne s’achève la maturation cérébrale fœtale
qui, à la différence des autres mammifères, se poursuit encore trois années après la naissance. Toutes les
virtualités évolutives du petit humain vont donc se développer après la naissance : elles sont, pour cette
raison, grandement soumises aux aléas de ses rencontres avec ses parents, lesquels constituent son milieu
environnant. Une telle disposition évolutive relativise les contraintes du plan génétique individuel et laisse une
place centrale au développement épigénétique – lequel, dans les jours et les semaines qui suivent la naissance,
va dépendre des soins quotidiens humains.

La jeune mère est l’interlocutrice privilégiée de son bébé

À l’instant de la naissance s’instaure une confrontation non symétrique entre le nouveau-né, déjà riche en
capacités sensorielles, mais probablement vierge psychiquement, et l’adulte (père ou mère), lourd de son
expérience vitale – le concept de « situation anthropologique fondamentale » (Laplanche, 2002) a été proposé
pour désigner cette confrontation asymétrique ou s’échangent des messages énigmatiques, autant pour
l’enfant qui les reçoit que pour le parent qui les émet. Cette situation fonde l’humanité de l’enfant naissant.
L’étude attentive des mouvements psychiques de la femme enceinte et de la jeune mère montre qu’un
état intérieur singulier s’installe dès le début de la grossesse et se poursuit dans les jours qui suivent la
naissance (voir chapitre 4, première partie). Cette transparence du psychisme est de repérage assez aisé, car
l’équilibre habituel de la jeune mère est ébranlé. L’explication de cette transparence inhabituelle paraît résider
dans un double mécanisme : l’abaissement de la résistance habituelle face au refoulé sexuel inconscient, mais
aussi l’hyperinvestissement dont ce nouvel objet psychique, l’enfant, est l’enjeu. À la naissance, l’actualisation
de remémorations anciennes et de moments enfouis va faire de la mère une interlocutrice d’une particulière
intensité dans ses échanges avec le bébé.
Il est normal que, pendant les premières journées de vie, le bébé ne réagisse pas aux vives sollicitations
de sa jeune mère (Rochette, 2007). Ce qui explique que celle-ci doive puiser dans ses propres ressources
psychiques la capacité à interpréter les moindres mouvements de son enfant, même minimes – mouvements
des doigts, des lèvres… Cette capacité interprétative correspond à ce qui est désormais désigné sous le terme
de « préoccupation maternelle primaire » (Winnicott, 1969). On peut aussi évoquer un réflexe d’empathie
semblable à une « rêverie » : le nouveau-né se trouverait à l’abri à l’intérieur de la « matrice » de l’esprit
maternel, comme il l’était à l’intérieur de son corps avant sa naissance physique (Bion, 1979). Une telle
situation explique aussi la vulnérabilité maternelle particulière de la période de l’après-naissance et
l’importance du risque dépressif. On sait aujourd’hui que l’absence du blues habituel après la naissance
(Bydlowski, 2019) ou l’engagement dans une humeur dépressive sont des facteurs de risque majeurs pour la
mise en place des interactions mère-bébé et pour l’enfant lui-même.

Une rencontre sensorielle

Comment la vie somato-psychique débutante du bébé – ses premières sensations, ses premières
perceptions puis ses premières représentations – s’enracine-t-elle dans la rencontre sensorielle avec celle ou
celui qui le soigne, rencontre suscitée par des besoins corporels et alimentaires quotidiens ?
On a longtemps cru que le nouveau-né était une sorte de page blanche et on a même parlé d’un stade
autistique primaire normal (Tustin, 1986). On sait depuis, selon la formule célèbre du pédiatre anglais Donald
Winnicott, que « le bébé n’existe pas tout seul » : il a besoin de l’univers interactif construit à l’occasion des
soins quotidiens. C’est ce corps-à-corps qui organise l’intersubjectivité entre une mère et son bébé. Voilà
pourquoi, dans le cas particulier de bébés prématurés placés temporairement en couveuse, les deux parents
sont encouragés à participer autant que possible à pratiquer des soins peau à peau afin de lutter contre
l’impact négatif de la séparation physique.
À la naissance, tel un cosmonaute échappé de sa capsule, le nouveau-né humain est presque impotent sur
le plan moteur ; il ne dispose que de quelques mouvements des doigts, de rares mimiques, de son regard et
surtout de sa sensorialité. Son équipement sensoriel est, en revanche, très développé : impotent moteur, il est
richement doté d’une sensorialité multiple qui a maturé progressivement et précocement pendant la vie fœtale
– l’observation de grands prématurés en couveuse montre la richesse de ces aptitudes sensorielles précoces,
porteuses de possibilité de communication. Dès la 25e ou la 26e semaine de la gestation, dates de viabilité
fœtale, l’audition, le goût, l’odorat et surtout les sensations corporelles, superficielles et profondes, les
perceptions rythmiques, tactiles, motrices et même sociales (imitation, synchronie tonique et perception des
différentes parties du corps) sont présents. Dans cet équipement prénatal sont aussi présentes la régulation
des états de vigilance et la disponibilité à l’apaisement. Quant à la vision, elle vient s’ajouter à la naissance
lorsque la rétine rencontre la lumière, son stimulus spécifique. C’est cette sensorialité fine, mature et multiple,
qui va être l’agent de la communication du bébé avec celle ou celui qui va le soigner et le soutenir. Les
premières identifications de l’être humain sont ainsi corporelles.
L’exploitation de cet équipement initial va mettre plusieurs années à être au point et performant – à la
différence des autres mammifères qui, pour la plupart, sont matures en quelques mois.
La littérature a su se saisir de ces expériences précoces qui échappent au souvenir. Ainsi Patrick
Süskind, dans son roman Le Parfum (1986), décrit-il génialement la nécessité du nouveau-né de s’étayer par la
sensorialité. Pour le héros né dans un bac de poissons, il s’agit de se soutenir par le canal de l’olfaction. De son
odorat qui se développera de façon monstrueuse dépend en effet sa survie. Le personnage principal de Gros-
Câlin d’Émile Ajar (1974) souffre, quant à lui, d’angoisses qu’il qualifie de « prénatales » et qu’il calme en
adoptant un python qui l’enlace autour des épaules et de la taille : comme un nouveau-né dans l’état de non-
intégration du premier âge, ce « contenant » sensoriel lui permet de se rassembler, de contenir et de sentir
toutes les parties de son corps (Bick, 1992).

Moi et non-moi : l’acquisition de l’intersubjectivité

Pour être perçues comme les agents principaux de la communication, les compétences sensorielles du
bébé ont évidemment besoin d’être accueillies par un parent raisonnablement doué d’empathie – cette
aptitude à reconnaître les émotions d’autrui, singulièrement les besoins de son tout petit enfant, à capter ses
états mentaux de façon presque non consciente, sans y réfléchir. Quand c’est le cas, un processus de
subjectivation réciproque – on parle d’intersubjectivité – peut se déployer.
L’intersubjectivité est donc la capacité à prendre peu à peu conscience que soi et autrui ne sont pas
confondus, que soi et l’autre sont des êtres distincts. Cette aptitude précoce va permettre au bébé, futur sujet,
de se dégager de la symbiose originelle avec la mère qui l’a porté. Au bout de deux à trois mois, en se fondant
sur l’expérience des absences maternelles brèves mais répétées, il prend conscience qu’il existe un certain
écart intersubjectif entre lui et cet autre qui le materne : il ne cesse pas d’exister si l’autre s’absente. Il établit
ainsi pour lui-même un sentiment d’exister de façon continue (Winnicott, 1970).
Des signes comportementaux très précoces marquent l’accès graduel à l’intersubjectivité – par exemple,
les conduites de coopération du bébé aux soins maternels dès le deuxième mois, comme tenter de tenir le
biberon soi-même, s’essayer à aider aux gestes du bain, du change… Ces moments de coopération, minuscules
au début, vont au-delà de simples conduites d’imitation, elles sont souvent émouvantes pour l’adulte qui en est
le témoin. Elles incitent à penser que le bébé est devenu capable de prêter des intentions à l’autre.
La subjectivité du très jeune bébé est ineffable, elle ne passe pas encore par les mots, mais elle est
rapidement bien présente. Pour certains chercheurs, elle serait une aptitude primaire innée ; pour d’autres,
une capacité très précocement acquise (Trevarthen, 1979, 2003). Quoi qu’il en soit, son émergence
progressive repose sur l’échange sensoriel créé par l’interaction corps à corps nécessaire aux soins du bébé et
sur le besoin absolu qu’a celui-ci d’une relation sensorielle qui le contienne et le maintienne.
L’intersubjectivité conditionne également l’avènement du début du langage, car il ne peut y avoir de langage
tant que le futur sujet se vit en collage avec autrui, sans « zone transitionnelle » (Winnicott, 1970). Des
hypothèses récentes (Bazan, 2014) indiquent à ce sujet l’importance du muscle strié, propre aux vertébrés,
dans la sélection évolutive pour la communication et l’émission de cris d’appel. Avec le bébé humain, les bruits
qu’il émet avec son larynx et qu’il adresse à l’autre qui le soigne précèdent le début de la communication par
le langage.

Vers une synchronie des sens

La question de l’intersubjectivité se complexifie encore d’une autre exigence développementale : les


diverses modalités sensorielles éprouvées pendant les échanges mère-bébé doivent être synchronisées. Aucun
objet ne peut être ressenti comme extérieur à soi-même tant qu’il n’est pas appréhendé simultanément au
moins par deux modalités sensorielles – un exemple banal à l’âge adulte est que l’on entend mieux si l’on
regarde ce que l’on écoute.
Ces échanges intersubjectifs polysensoriels entre un bébé et son parent supposent une « transmodalité »
perceptive, c’est-à-dire la capacité à transférer des informations sensorielles reçues sur un canal sensoriel vers
un autre canal. Ainsi, le bébé peut répondre de façon tactile (pression du doigt) ou motrice (pédalage) à une
perception visuelle, à l’interpénétration des regards, à une parole. Quand cette transmodalité est en place, il
peut aussi visuellement reconnaître et différencier deux tétines (l’une cannelée, l’autre lisse) à partir de leur
goût de lait différent – preuve qu’il y a bien eu transfert de la perception sensorielle buccale et gustative à la
perception visuelle (Stern, 1989).

Une coproduction mère-bébé

Le processus de subjectivation au cours des interactions précoces se présente comme une coproduction
de la mère et du bébé. Il implique, du côté du nouveau-né, un équipement cérébral intact et surtout des
capacités sensorielles ; du côté maternel se produit un travail psychique intense lié à la présence de cet
enfant. L’importance de la mise en jeu de multiples sensorialités dans la construction intersubjective explique
d’ailleurs le caractère délétère de l’exposition très précoce des bébés aux écrans ; un écran lisse, froid et
inodore ne mobilise que la sensorialité visuelle et auditive ; le bébé excessivement exposé risque de passer à
côté de la sensorialité tactile, superficielle et volumétrique, si importante dans la construction du lien à l’autre.
Les processus comodaux et transmodaux se déroulent spontanément dans la plupart des cas. Toutefois,
certains enfants s’y enlisent dès les premiers mois de leur vie, avec des risques autistiques et psychotiques ; le
temps développemental semble alors figé. On a ainsi pu montrer qu’un bébé à risque autistique investit un
objet sensoriel différent avec chacun de ses sens et que rien ne vient faire la synthèse des différents stimuli
sensoriels. De ce fait, le monde qu’il perçoit est sans relief, sans volume et réduit à une juxtaposition de
sensations.

Quelle place pour l’observation clinique ?

Les observations faites sur le terrain des soins précoces renseignent sur le déroulement des interactions
entre la mère et son enfant. Il arrive ainsi qu’à la première rencontre avec une mère et son bébé, et avant
toute parole échangée, un thérapeute éprouve de façon empathique une émotion non immédiatement
verbalisable qu’il va traduire en acte : il fera alors un geste ou produira une parole non réfléchie. Le talent de
l’observateur (Lebovici, 1994) est de comprendre que, ce faisant, il se conduit exactement comme la jeune
mère confrontée les premières fois à son bébé et guidée par son seul mouvement empathique. On pourrait
même dire que la plupart des gestes maternants sont dictés par l’empathie, tant ils ne s’apprennent pas et
sont spontanés : ils expriment la mobilisation psychique de la jeune mère, liée à l’expérience de la grossesse et
de la transparence psychique, et aussi son émotion devant la rencontre sensorielle avec son bébé. Idéalement,
une jeune mère est comme en pilotage automatique : elle répond à son bébé de façon continue, sans passer ni
par la pensée ni par la parole, comme le musicien de haut niveau joue sans réflexion ni partition.
Au début de la vie, il n’y a pas de distinction entre espace somatique et espace psychique, entre dedans
et dehors. Dans ce domaine sensible, la recherche du contexte affectif dans lequel peut apparaître un trouble
du développement du bébé est un enjeu clinique et scientifique important, même si, mêlant à tort causalité et
faute, les résultats prennent malheureusement le risque d’être, à tort, culpabilisants.
De nouveaux travaux sont en cours qui viendront enrichir nos connaissances sur l’énigme de cette
construction du psychisme humain. On peut aussi espérer qu’ils initieront une meilleure politique préventive
concernant cette période périnatale cruciale.
CHAPITRE 6

Transmissions involontaires

En hommage à Serge Lebovici.



« Mon héritage n’est précédé d’aucun testament. »

René CHAR.

Certains individus paraissent visiblement porteurs d’un destin ou bien semblent exécuter au cours de
leur vie une vocation inéluctable, non consciemment choisie ni raisonnée et cependant incontournable. On
pense aux destins héroïques en temps de guerre, mais aussi plus banalement aux vocations professionnelles
qui s’imposent envers et contre tout.
Cette idée, Serge Lebovici l’a conçue vers la fin de sa carrière scientifique, en développant le concept de
« mandat transgénérationnel ». Ce faisant, il innovait en suggérant ainsi, aux psychanalystes intéressés par le
mystère de la filiation psychique, d’utiliser certains concepts empruntés aux thérapeutes familiaux qui usent
de l’approche systémique. Initiée par la psychiatrie américaine, cette approche favorise en effet l’étude des
échanges entre les différents membres de la même famille.
Ce mandat peut être vu comme un devoir de transmission, une sorte d’héritage spirituel qui incombe aux
nouvelles générations à la suite des drames ou plus banalement d’histoires complexes qu’ont pu vivre les
ascendants. Des références passées, des deuils nous animent et nous font agir. Hermann Hesse l’exprime ainsi
dans sa Lettre à un jeune artiste (1949) : « Chacun d’entre nous a hérité de son père et de sa mère et de ses
nombreux ancêtres, de son peuple, de sa langue, certaines particularités bonnes ou mauvaises, agréables ou
fâcheuses, certains talents ou certains défauts, et tout cela mis ensemble fait de nous ce que nous sommes,
cette réalité unique […] que chacun doit vivre jusqu’au bout. » Un tel mandat peut pousser certains à
s’imposer la mission que leurs parents ou leurs grands-parents n’ont pu réussir. Ce peut être aussi, dans
certaines cultures, l’argument d’une réparation ou d’une vengeance comme le développe la nouvelle de Guy de
Maupassant « Une vendetta » (1883). On pense aussi au roman de Daniel Mendelsohn Les Disparus (2007)
dont le héros voue son existence à une quête analogue : rendre vie par l’écriture à des morts familiers et
anonymes.
Le mandat est verbal à la différence de la procuration qui est écrite ; il est le message oral par lequel le
mandant donne à une autre personne – le mandataire – le pouvoir d’agir à sa place et en son nom. Il s’agit
d’une opération située dans le champ de la transmission par la parole et, de ce fait, possiblement non
consciente, souvent oubliée, méconnue. Pour autant, cet héritage a force de loi.

Wagner et la Tétralogie

Grand amateur d’opéra en général, Lebovici a été inspiré par l’œuvre de Wagner pour illustrer la
conception qui était sienne du mandat transgénérationnel. Après sa disparition, ses proches ont rappelé que
son héros favori, le mythe familier auquel il s’identifiait le plus volontiers, lorsqu’il livrait un peu de son
intimité et de sa vocation pour la pédopsychiatrie, était le mythe de Siegfried. Il s’agit évidemment du
Siegfried du Crépuscule des dieux, le petit-fils valeureux et ignorant la peur qui va se montrer capable de
reprendre l’Or du Rhin dilapidé par son grand-père Wotan.
Wotan est le roi des dieux du Walhalla. Il exerce sa puissance sur les vivants en pratiquant de multiples
transgressions. Il ne connaît aucune limite, aucune loi. En particulier, il est lié par l’inceste à sa fille
Brunehilde, l’une des Walkyries. Surtout, il a accaparé l’Or du Rhin qui assure puissance et richesse éternelles.
Wotan est cependant épouvanté par la malédiction qui pèse sur celui qui possède l’Or du Rhin. Cette
malédiction risque de l’atteindre et de le détruire ainsi que les dieux du Walhalla. Pour contrer ce danger, il va
concevoir un enfant, Sigmund, en s’unissant à une mortelle. Ce fils aura pour mission explicite de pérenniser
la puissance de son père, de poursuivre son règne et de protéger l’Or. Mais Sigmund, soumis à toutes sortes
d’épreuves, est tué malgré la protection de Wotan. Heureusement, avant de mourir, il a conçu secrètement un
fils, Siegfried. Ce petit-fils de Wotan ignore tout de sa filiation, il va ainsi être le porteur complètement
inconscient du mandat laissé en suspens par la mort de son père.
C’est donc avec Siegfried, à la troisième génération, que le mandat transgénérationnel prend toute sa
force. Il lui est transmis à son insu, et en dehors de la volonté consciente du mandant. Clairement, Wotan a
mandaté Sigmund, son fils, et non Siegfried, son petit-fils. Mais son père étant mort, c’est Siegfried qui hérite
du mandat, qui en devient le mandataire. Il sera le héros courageux et téméraire, inconscient de la force
historique qui le fait agir. C’est lui qui s’empare de l’épée de Sigmund, sauve la Walkyrie Brunehilde, et qui,
surtout, récupère le fameux Or du Rhin. Siegfried suit sans faiblir un destin inconnu, composé bien avant sa
naissance. Sa mort sera le Crépuscule des dieux, la fin de leur pouvoir totalitaire, l’embrasement du Walhalla
et la fin de l’ancien ordre des choses.
On peut dire que Wagner procède à la façon d’une enquête anamnestique. Il est créateur complet ; il
écrit en même temps le livret poétique et la musique de son œuvre. Pressentant génialement des vérités sur
l’humain, camouflées par l’apparence, bien avant que les psychanalystes ne s’en mêlent, il leur donne une
forme artistique. Dans la composition de son œuvre, Wagner suit une démarche régulièrement chronologique
et rétrograde, puisqu’il compose Le Crépuscule des dieux, opus qui boucle la Tétralogie, des années avant de
composer L’Or du Rhin qui est le tout début de la saga. Il crée ainsi, à l’instar de celui qui reconstruit sa
propre histoire dans les dédales de sa biographie psychanalytique et cherche les clés de son destin ou
découvre l’origine de sa vocation. On décèle aussi que des conflits existent entre les deux mandats
transgénérationnels distincts, celui du grand-père Wotan et celui du petit-fils Siegfried – de tels conflits sont
souvent retrouvés au cours des psychothérapies. Le mandat du grand-père, Wotan, est probablement
d’échapper à toutes les règles morales. Il est un dieu absolu qui pratique la transgression, le vol et l’inceste.
Cette transgression est en même temps son instrument de puissance sur les hommes. D’un autre côté, son
petit-fils, Siegfried, n’a pour mandat qu’être un petit-fils héroïque, ignorant la peur et capable de reprendre
l’Or du Rhin. Et Siegfried va l’emporter sur Wotan. Il va également libérer la Walkyrie Brunehilde et provoquer
la destruction apocalyptique de l’ordre arbitraire établi par les dieux.
Pour Serge Lebovici, les mandats transgénérationnels qui opposent ainsi les principaux héros de la
Tétralogie, de Wotan à Siegfried, pourraient être l’expression des conflits œdipiens du compositeur lui-même,
d’une façon tout à fait inconsciente et sans que rien n’en ait jamais été révélé à ses admirateurs.

Névrose, psychose et transmission transgénérationnelle

Ugo est chilien. Étudiant des années 1970, il a participé aux luttes révolutionnaires de son pays ; il y a
tout perdu : amis, famille et carrière. En France, des années plus tard, il poursuit une psychothérapie, il
revisite son passé et s’interroge sur les motifs profonds de son parcours de vie, d’un engagement social
tellement coûteux au plan personnel. Il évoque son père, un paysan métis, honteux de son origine et de son
propre père amérindien, colonisé et exploité. Ugo se découvre porteur innocent d’un mandat héroïque
inconscient lui commandant par sa lutte politique de restaurer l’honneur perdu de ce grand-père méprisé…
Rachel a 40 ans et n’a pas connu ses grands-parents paternels victimes de la Shoah. Son père a toujours
été muré dans un silence douloureux. Devenue historienne, elle rassemble traces et documents donnant vie à
ces disparus, sans autre bénéfice personnel que d’obéir à un mandat non formulé par des parents silencieux…
Chaque individu, au regard de sa filiation ascendante et descendante, se retrouve inscrit sur un
« génogramme », autre concept forgé par Lebovici. Ce génogramme est un arbre de vie complètement
différent de ce que les Anglo-Saxons appellent le tree of life – et qui ne correspond qu’à l’arbre généalogique.
L’arbre de vie selon Lebovici est une métaphore végétale ; dans son feuillage épais s’inscrivent à la fois la
filiation de l’enfant, son origine, mais aussi son affiliation – par affiliation, il faut entendre le processus
complexe par lequel un individu adopte sa tradition, sa culture, ses antécédents et les valeurs captées dans le
discours ambiant, dans les paroles qui l’ont bercé dès la petite enfance. En outre, les parents affilient leur
enfant sous l’influence et par la projection involontaire de leurs propres conflits infantiles qui vont jouer sur
son développement.
Dans les cas favorables, les plus nombreux, l’enfant, bénéficiant d’une certaine liberté à l’égard de son
mandat, peut se développer en s’affiliant à la culture et aux valeurs que lui propose le moment historique dans
lequel il est immergé. Il sera aidé dans ce mouvement ascendant, rétrograde et anamnestique, par la façon
dont il saura maîtriser, puis résoudre son conflit œdipien, ce qui l’encouragera à mettre à distance les acteurs
parentaux. Dans les cas plus pathologiques, les traumatismes parentaux anciens, plus ou moins oubliés et
surtout non élaborés consciemment, vont planer sur le petit enfant. Condamné par les projections
inconscientes de ses parents à reproduire inéluctablement leurs conflits infantiles avec la génération
antérieure, l’enfant risque de basculer dans le régime de la psychose. Certains très jeunes psychotiques sont
ainsi incapables de s’affilier et de partager la parole et le patrimoine culturel que leur tendent pourtant les
ancêtres et l’environnement.
On peut en conclure que les règles qui président à la transmission transgénérationnelle n’ont rien de
magique ; elles ne sont pas non plus simplistes ni linéaires, comme on voudrait le croire facilement. Elles
dépendent aussi et largement de la problématique œdipienne à chaque génération. L’arbre de vie est une
métaphore qui conduit à une exploration des racines et des fruits de la transmission. Chez les individus peu
névrosés, le processus de subjectivation s’appuie sur ce déploiement : le feuillage de l’arbre de vie est épais et
soutient bien les recherches exploratoires de l’enfant ; l’affiliation à la culture se fait aisément. Chez des
patients plus névrosés, les choses seront plus complexes, car les conflits ne se limitent plus aux scènes
œdipiennes.
Le génie de Serge Lebovici a été de réunir, en les enrichissant, des concepts empruntés aux champs
épistémologiques différents, voire opposés, que sont la psychanalyse et l’étude des systèmes familiaux. Ce
faisant, il nous a offert un outil de pensée utile pour la compréhension des troubles psychiques, la passion de
toute une vie.
DEUXIÈME PARTIE

Les malheurs des mères


Les troubles psychopathologiques sévères survenant au décours d’une maternité sont connus depuis
l’époque d’Hippocrate qui mentionne déjà la « folie des accouchées » qu’il range parmi les affections
médicales. Pourtant pendant des siècles la souffrance morale ou psychique des jeunes accouchées a été
totalement négligée par le milieu scientifique. Il faut attendre le XIXe siècle pour que le grand psychiatre
Esquirol et son élève Louis Victor Marcé consacrent à son sujet des travaux dont l’actualité clinique et
fondamentale a peu varié. Leurs descriptions restent pourtant limitées au public psychiatrique et ont peu
touché les obstétriciens de l’époque, ces derniers étant davantage engagés dans la problématique immédiate
e
de la survie de la mère et du nouveau-né. Au cours de la seconde moitié du XX siècle, heureusement, tout
change : des connaissances nouvelles s’imposent grâce aux travaux fondateurs de l’école épidémiologique
anglaise qui identifient et étudient les dépressions péri- et postnatales. Les travaux français en
psychopathologie leur font suite.
Il faut remarquer que ces recherches cliniques se sont développées dans des pays ayant institué, par
choix politique, des modèles médicaux, sociaux et d’assistance gratuite, accessibles au plus grand nombre et
engageant l’expertise de nombreux professionnels. Ainsi, le nouveau monde nord-américain, dont les pratiques
médicales sont principalement privées et libérales, a peu participé à ce courant scientifique. Une exception :
celle de Grete Bibring, dont les observations cliniques sur l’état psychique singulier des femmes enceintes
furent pionnières dans les années 1960. Malheureusement, cette psychiatre isolée qui avait fui l’Europe
centrale nazie n’a pas eu d’audience universitaire, et ses observations n’ont été à l’origine d’aucune recherche
systématisée. Aux États-Unis encore ont pris place des travaux expérimentaux isolés, comme la démonstration,
en laboratoire, de la réaction du bébé de moins de 6 mois à l’humeur maternelle. Une autre expérimentation a
conduit à la construction et à la validation statistique d’une échelle de développement néonatale du bébé par
le pédiatre Thomas Berry Brazelton. Cette échelle démontre, à une semaine de vie, les aptitudes précoces de
l’enfant nouveau-né à la régulation de ses états neurovégétatifs – réactions aux changements thermiques, aux
stimuli sonores. Elle mesure aussi son aptitude à se consoler plus ou moins rapidement.
Ces démonstrations expérimentales ont eu un grand retentissement en France et en Europe, car elles
coïncidaient avec nos perspectives cliniques et leur fournissaient une base. Par contre, elles n’ont longtemps
eu que peu de retours sur le terrain américain clinique ou médiatique. Le film bouleversant de Saverio
Costanzo Hungry Hearts relate la totale détresse psychique d’une accouchée, issue pourtant d’un milieu
favorisé, face à l’incompréhension de son environnement et au désert médical et soignant dans une grande
ville comme New York. Une étude en double aveugle de femmes en difficulté postnatale, avec ou sans
assistance psychiatrique, est enfin en cours à la New York University depuis quelques années – le New York
Times y a fort judicieusement consacré sa une à l’automne 2017.
Ainsi, malgré leur leadership en matière scientifique, les chercheurs des États-Unis ont jusqu’ici peu
développé le sujet des soins en psychopathologie périnatale. Certaines recherches cliniques ne peuvent
advenir qu’au sein du tissu humain proposé par un système de santé social riche en professionnels de divers
ordres et s’adressant à l’ensemble de la population, toutes classes sociales confondues, comme c’est encore le
cas en France et en Grande-Bretagne. On peut objecter que la crise qui affecte maintenant ces systèmes de
santé ne permet plus la pleine efficacité des soins que ces recherches proposent. Au moins les idées générales
et les concepts cliniques qui ont été dégagés ont-ils vocation à ne pas s’éteindre et à survivre aux aléas
politiques.

*
* *

Lorsque l’enfant paraît, surtout s’il s’agit du premier accouchement, un double désordre temporaire
s’installe : chaos matériel, car il faut faire place à un nouveau-né, si désiré soit-il, dans une vie de couple bien
ordonnée ; chaos interne pour les nouveaux parents, et singulièrement la mère, qui est sollicitée dès le
premier jour et doit répondre aux besoins de l’enfant avec une spontanéité qu’aucun programme de
puériculture n’enseigne. Des anomalies psychiques ou de comportement peuvent alors survenir.
Parmi celles-ci, une place à part doit être faite au blues de l’accouchée, ce moment émotionnel d’après la
naissance, qui mêle larmes et exaltation. Il déconcerte l’entourage, mais n’a aucune gravité et disparaît
spontanément en moins de huit jours. Il est bien connu, mais souvent confondu, à tort, avec la dépression
postnatale dont il diffère pourtant radicalement. Le blues correspond à un moment d’ajustement de la nouvelle
mère à son bébé et concerne presque toutes les jeunes accouchées. Son absence totale peut annoncer une
difficulté relationnelle ultérieure avec le nouveau-né. Le blues se différencie des manifestations de dépression
qui, elles, se prolongent au-delà de la troisième semaine du post-partum et peuvent durer plusieurs mois.
Celles-ci sont, au contraire, un signal d’alarme devant lequel il ne faut pas rester bras croisés mais se
mobiliser.
L’objectif central des soins à apporter aux désordres du post-partum est à la fois la prise en charge de la
détresse morale des jeunes mères et le sauvetage de leur lien premier avec leur bébé. Longtemps, le
diagnostic de dépression grave – avec le risque de suicide qui l’accompagne – ou celui de psychose puerpérale
avaient pour sanction, outre la prescription de psychotropes, l’hospitalisation psychiatrique prolongée de la
jeune femme et son éloignement d’avec le nouveau-né : les effets délétères de la séparation, pour l’enfant,
étaient connus, mais paraissaient inévitables. Au risque suicidaire s’ajoutait, en plus, le risque d’infanticide.
Pour parer à cette éventualité non exceptionnelle, le système britannique a inventé dans les années
1980, au Maudsley Hospital à Londres, des unités d’hospitalisation conjointe mère-bébé dans des espaces
spécialement dédiés, distincts de l’hospitalisation psychiatrique. Ce concept rapidement importé a permis
l’ouverture en France d’un certain nombre d’unités mère-bébé. Ces unités de trois à cinq lits supposent un
personnel qualifié à plein temps auprès de l’accouchée qui ne doit jamais rester seule. Elles ont fait la preuve
de leur efficacité, mais sont extrêmement coûteuses, surtout en temps humain. Les soins sont médicamenteux,
mais aussi principalement relationnels, faits de la présence continue de soignants qualifiés, présence
bienveillante visant à requalifier la capacité maternelle de la jeune femme et à l’aider à découvrir et à
rencontrer son enfant, en toute sécurité, en appui sur l’équipe soignante.
En effet, en cas de pathologie maternelle, le lien à l’enfant nouveau-né peine à s’établir. Or de sa qualité
dépend l’amorce d’une construction psychique. Si la jeune mère va mal, soit profondément déprimée et
psychiquement absente pour son enfant, soit submergée par des ruminations concernant un autre enfant
précédemment perdu, soit juste stupéfaite d’un accouchement sans gestation préalable reconnue, comme c’est
le cas si la grossesse est déniée, soit enfin envahie de fantasmes terrifiants, dans tous ces cas de figure, cette
jeune mère va éviter le contact corporel avec ce bébé qui l’effraie.
Dans les cas bénins, les plus fréquents, elle va déléguer le contact qu’impliquent les soins élémentaires à
un tiers – son compagnon, sa mère, une nourrice ou un espace de garde collectif. Ce faisant, la jeune mère
risque alors de passer à côté de la construction intersubjective par l’échange des sensorialités, au cours du
corps-à-corps et du peau-à-peau créés par les soins quotidiens de l’allaitement, des changes ou du bain, dans
lesquels elle pourrait engager sa propre sensorialité, ainsi que le bébé lui-même qui est en attente et en éveil –
contacts tactiles, portage, manipulations, échanges de regards et de paroles.
Dans les cas de dépression les moins sévères, des soins simples et ambulatoires – visites à domicile,
rencontres psychothérapiques – aideront la nouvelle mère à s’acclimater à la situation anthropologique à la
fois si banale et pourtant extraordinaire de la rencontre quotidienne avec son petit enfant. Les cas les plus
graves font craindre un geste suicidaire, et le recours à l’hospitalisation conjointe si possible en unité mère-
bébé sera nécessaire. On le voit, la situation chaotique de l’après-naissance dessine un gradient qui s’étend
depuis le blues le plus banal, dont le désordre temporaire et nécessaire favorise ajustement et instauration des
premiers liens, jusqu’à l’extrême gravité d’un geste fatal pour la mère ou pour le nouveau-né.
CHAPITRE 1

Désordre et imprévisibilités psychiques :


le chaos de l’après-naissance

Les recherches épidémiologiques de ces dernières décennies montrent clairement que beaucoup de
pathologies réactionnelles du nouveau-né et certains troubles de son développement résultent du
dysfonctionnement des interactions entre lui et sa jeune mère. Ces troubles peuvent s’installer précocement,
et leur prévention est donc essentielle pour la santé mentale ultérieure de l’enfant.

Historiquement…

La maternité et notamment l’après-naissance peuvent être l’occasion de pathologies mentales et de


troubles du comportement dont la gravité est diverse. Folie puerpérale et infanticide néonatal sont connus
depuis toujours. Au XIXe siècle, Esquirol décrit ainsi « la folie de l’accouchée et celle des nourrices ». Son élève
Louis Victor Marcé répertorie un grand nombre de cas psychiatriques maternels survenant au décours de
naissances ; son ouvrage intitulé Traité de la folie des femmes enceintes, des nouvelles accouchées et des
nourrices, et considérations médico-légales qui se rattachent à ce sujet (1858) est un classique et fait de ce
chercheur l’ancêtre du courant moderne de la psychopathologie périnatale. Marcé est assez méconnu en
France alors que sa célébrité en Grande-Bretagne est telle que son nom a été donné à une société médicale
moderne qui regroupe des professionnels de la périnatalité. Ensuite, longtemps confondus avec les « fièvres de
lait », dénomination ancienne des complications infectieuses de l’accouchement, aujourd’hui disparues, les
accidents psychiatriques périnatals et postnatals ont été progressivement reconnus. Toutefois, au XIXe siècle,
aucun traitement spécifique et aucune compréhension psychopathologique ne s’étaient encore développés.
Aujourd’hui, grâce à l’épidémiologie moderne, on connaît la prédominance féminine des états dépressifs
dans la population générale. Leur pic de fréquence concerne les femmes de 25-45 ans (Paykel, 1991), cette
tranche d’âge est aussi celle des grossesses et des maternités ; cela témoigne de la vulnérabilité psychique qui
les accompagne.
Les termes « dépression postnatale » qui se sont imposés pour caractériser ces troubles du psychisme et
de l’humeur méritent une discussion : « dépression » évoque la tristesse, le désintérêt pour les « objets »
habituels – ici et en particulier le bébé – et le ralentissement psychique que l’on peut même mesurer. Ce
terme, dépourvu de toute spécificité, permet essentiellement de se comprendre entre professionnels du soin,
mais sous cette rubrique de dépression maternelle sont en réalité rassemblés des états psychiques très
différents, tant dans leurs manifestations que dans leur pronostic, car les plus sévères peuvent impacter
négativement le devenir de l’enfant.

Le blues postnatal

Le blues n’est pas une dépression. Il est arbitrairement rangé parmi les événements psychiques de
l’après-naissance et soulève l’intérêt des chercheurs en périnatalité. Il s’agit d’un état clinique d’une si grande
fréquence qu’on a pu le considérer comme normal : il atteint en effet plus de la moitié des accouchées
(Hamilton, 1962 ; Yalom et al., 1968). Sages-femmes et accoucheurs connaissent depuis toujours ce moment
émotionnel incompréhensible, sans gravité, fait de larmes, de tristesse subite et transitoire, survenant dans les
jours mêmes où devrait se célébrer un heureux événement. Les accoucheurs l’ont appelé « dysphorie » ou
« syndrome du troisième jour », mais le terme « blues » (Yalom et al., 1968) est plus évocateur, puisqu’il
renvoie aux mélodies nostalgiques chantant l’Afrique perdue.
Le blues de la jeune mère constitue un événement en rupture dans son comportement. Il est insolite et
non motivé par les circonstances psychologiques extérieures. Les femmes sont averties de sa possible
survenue, elles l’attendent (Lemaitre-Sillere et al., 1989). Pour certains, le blues serait même un « luxe »
auquel ne pourrait pas accéder la jeune mère isolée et dans un contexte difficile, lui interdisant une régression
psychique.
Ce syndrome se développe entre le deuxième et le dixième jour du post-partum et coïncide avec le début
de l’allaitement ; il présente des pics d’intensité aux troisième et cinquième jours (Kennerley, Gath, 1989 ;
Sutter et al., 1995) et guérit spontanément en une dizaine de jours. Le tableau est dominé par des pleurs qui
contrastent avec le sentiment de bonheur, une humeur instable et une certaine confusion ; plus rarement de la
tristesse, les femmes parlant souvent de « larmes de joie ». Les sentiments et les émotions sont très mobiles
avec des changements rapides en quelques minutes au cours de la même journée. L’élation est fréquente,
mêlant sentiment de bonheur intense et grande excitation. On notera que le terme « élation » est un
anglicisme qui décrit une grande joie comportant l’impression d’une menace, ce qui conduit à l’hypothèse de la
perception plus ou moins consciente d’une dimension sombre ou transgressive dans la naissance. Cette élation
pourrait aussi traduire une forme non pathologique de variation de l’humeur, une hyperréactivité
émotionnelle. L’entourage, face à cette tristesse, à ces bouffées d’émotion insolites, ne sait souvent réagir que
par la banalisation (Glangeaud-Freudenthal, 2002 ; M’bailara et al., 2006).
La cause du blues est complexe. Il cumule la fin du stress de la grossesse et de l’accouchement avec des
conditions hormonales nouvelles. Il a aussi été comparé au mouvement dépressif qui accompagne le lendemain
d’une épreuve intense, sportive ou intellectuelle. Mais le blues serait surtout la traduction émotionnelle d’un
double phénomène : d’une part, la perte de la grossesse, le deuil de cet objet intérieur qui, en silence,
accompagnait la jeune femme depuis des mois ; de plus, le psychisme de la jeune mère est comme mis à nu, ce
qui lui permet de se mettre en phase avec son nouveau-né : en cette période postnatale, le « cristal du Moi
maternel », selon la métaphore de Serge Lebovici, serait en partie désorganisé (Lebovici, 1983). Cette mise à
nu du psychisme permettrait la connexion maternelle avec les besoins de l’enfant naissant. Vu ainsi, le blues
témoignerait de cette désorganisation temporaire et serait l’exacerbation de la préparation spontanée de la
mère à saisir les indices en provenance de son nouveau-né, traduisant ses besoins. Ce fait expliquerait son
universalité.
Il semble donc que le blues soit à considérer comme un moment signifiant des transformations
psychiques accomplies et scande la fin du processus de la grossesse. Il témoigne du désordre aléatoire qui
s’installe à la naissance avant que, passé la traditionnelle période des quarante jours après la naissance, dite
« quarantaine », qui boucle cette période, la mère et son bébé ne trouvent leur vitesse de croisière et leur style
interactif unique (Rochette, 2006). C’est à ce moment du blues que prendrait place l’idée que l’enfant pourrait
mourir, fantasme infanticide si fréquent en période postnatale ; ce fantasme signe un moment de vide du
psychisme, un « blanc d’affect » qui coïncide avec l’évacuation du placenta.
Néanmoins, le blues témoigne surtout de la capacité empathique de la mère et de son aptitude à
éprouver l’état émotionnel de son bébé, à en interpréter avec justesse les signaux : le style interactif ultérieur
de la dyade en portera la trace (Bydlowski, 2011). Selon des études conduites pendant plusieurs mois au-delà
de la naissance, la relation empathique entre la jeune mère et son nouveau-né serait même de bien meilleure
qualité chez les mères ayant traversé un blues que chez celles qui ne l’ont pas éprouvé. Cependant, si le blues
est sévère et dure au-delà de huit jours, il peut être le précurseur d’une authentique dépression postnatale
(Fossey et al., 1997). Il devient alors urgent de le considérer comme un événement pathologique et de
demander de l’aide.

La dépression « atypique » postnatale

La dépression postnatale est une pathologie d’un tout autre ordre. Sa dénomination est maintenant
consensuelle mais, à notre avis, assez inappropriée, car le malaise qu’elle désigne n’est pas exactement dans
la ligne d’une pathologie dépressive. Minutieusement décrite par les psychiatres anglo-saxons (Pitt, 1968 ;
Cox, 1989 ; Kumar, Robson, 1984 ; O’Hara, 2001), cette dépression atypique peut parfois devenir une vraie
pathologie mentale. Elle doit alarmer et ne pas laisser l’environnement de l’accouchée ou les professionnels
sans réaction. L’autoquestionnaire Edinburg Postnatal Depression Scale ou EPDS (Cox et al., 1987) en permet
le dépistage de façon aisée et fiable par les professionnels dès la huitième semaine du post-partum et la mise
en œuvre d’un traitement précoce.

Quels sont les signes d’alarme ?


La dépression postnatale est une pathologie qui touche au moins 12 % des accouchées et ce taux peut
atteindre 18 % si le contexte est défavorable : précarité, solitude, absence de compagnon et d’entourage… Elle
est souvent massivement et curieusement méconnue encore aujourd’hui. Le malaise silencieux des mères
passe inaperçu et leur sensation d’être de « mauvaises mères » est complètement tue. Sans doute est-il
inconcevable et très culpabilisant de se sentir déprimée au terme d’une grossesse activement désirée : l’image
idéalisée de la jeune mère est celle d’une femme comblée. La société est ainsi passée, pendant des siècles, à
côté de la douleur des mères, du fait de l’idéalisation ambiante de la maternité… Les femmes elles-mêmes
n’osent pas se l’avouer et prétextent la fatigue et les soins à donner au bébé pour ne pas consulter. En cas de
première maternité, les jeunes mères auront d’autant plus de mal à décrypter le trouble psychologique qui les
accable que leur corps subit aussi des remaniements hormonaux. Ce sera souvent le généraliste, ou le pédiatre
consulté plus tard pour les troubles de l’enfant, qui comprendra rétrospectivement le profond malaise que ces
jeunes mères ont traversé et continuent d’éprouver.
Pourtant les manifestations apparaissent dès les premières semaines du post-partum. Passé le blues des
premiers jours et le brouhaha, et le désordre qui suivent la naissance et le retour à la maison, la jeune mère
reste fatiguée, elle ne s’adapte pas à la nouvelle charge à la fois émotionnelle et pratique que représente la
présence du nouveau-né, et elle se retire dans un désintérêt et un ralentissement qui doivent alerter
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l’entourage. Le tableau est complet et typique dès les 6 ou 8 semaines (Cox, 1989). Cette dépression
postnatale est torpide et dure des mois sans amélioration spontanée. Non soignée, elle transforme en épreuve
douloureuse la première année de vie commune avec l’enfant.
Le point essentiel est en effet le retentissement de l’état maternel sur les interactions précoces qu’elle
développe avec son bébé. L’empathie de la jeune mère est une condition nécessaire pour ressentir l’état
émotionnel du bébé et pour s’y ajuster mais l’empathie ne s’enseigne pas. Pourtant elle est un prérequis à la
constitution de l’intersubjectivité qui fondera la santé psychique de l’enfant. La modélisation de ces
dysfonctionnements interactifs a été mise en place grâce au dispositif du still face, du « visage impassible »
(Tronick, 2004). L’expérience se déroule de façon expérimentale en laboratoire avec une dyade mère-bébé
d’environ 5 mois et réputée saine. Dans un premier temps, la consigne donnée à la jeune mère est de jouer de
façon naturelle avec son bébé ; dans un second temps, on lui demande de cesser toute communication et de
garder un visage impassible. Les deux temps sont filmés. Au cours du premier temps, le jeu interactif entre
mère et bébé comporte des mimiques, des vocalises, des sourires partagés ; dans le second temps, on observe
que le bébé cherche d’abord à « réanimer » sa mère, il initie la relation et comme, suivant la consigne, elle ne
réagit pas, il se fatigue, pleure un peu, puis se lasse et se retire lui-même de la communication (Tronick et
Weinberg, 1997).
Pour les expérimentateurs, ce repli de l’enfant est illustratif et identique à ce qui se passe lorsqu’une
mère est déprimée, incapable d’être en empathie et en synchronie avec son bébé. Pour ce dernier, la situation
va devenir rapidement alarmante si aucune personne-ressource dans son entourage n’est susceptible de
remplir cette fonction maternelle essentielle, à la place de celle qui a accouché. Dans d’autres situations, c’est
moins le malaise silencieux maternel qui domine que l’anxiété. Dans ce dernier cas, les interactions avec
l’enfant peuvent être, au contraire, trop stimulantes, mais discordantes avec les besoins spontanés du bébé et
tout aussi pathogènes. Le « soin » maternel, naturel au bébé, est défaillant, marqué de négligence et entame la
capacité de croissance psychique de l’enfant.
Les études épidémiologiques, anciennes (Murray et al., 1996) ou plus récentes, montrent que 25 % des
enfants exposés à la dépression postnatale sont à risque de troubles. Ceux-ci s’expriment a minima par des
désordres fonctionnels – cris, pleurs excessifs, troubles du sommeil ou de l’alimentation, infections, etc. – qui
conduisent à consulter en pédiatrie ; ultérieurement surviennent des difficultés du développement cognitif et
affectif. Les études longitudinales, menées sur plusieurs années, établissent que ces troubles seront, au
minimum, responsables d’inadaptation scolaire par difficulté à l’attachement et, au maximum, d’évolution de
type autistique. On calcule qu’en raison de la fréquence de la dépression postnatale – entre 12 et 18 % – dans
une maternité de 2 000 naissances annuelles au moins 60 nouveau-nés sont à risque.

Les facteurs de risque supplémentaires

Les travaux actuels convergent vers l’existence de facteurs qui accentuent le danger de survenue de ces
états dépressifs postnatals, en particulier des conditions socio-économiques et d’environnement défavorables
ne pouvant soutenir une défaillance temporaire, surtout si l’accouchement a été mouvementé. Ont également
un impact négatif la reprise trop précoce du travail et un sevrage rapide qui entraînent une séparation brutale
d’avec l’enfant. On peut également citer certaines conditions négatives entourant la naissance : prématurité,
hospitalisation du nouveau-né, antécédent de mort fœtale qui dérive l’intérêt de la jeune mère vers une
thématique de deuil non accompli…
Le risque de dépression postnatale est également élevé lorsque la maternité survient à l’adolescence,
avant 16 ans. Rares en France, ces mères précoces ne représentent que 1 à 2 % des naissances, contre 13 %
aux États-Unis. Cette fréquence est en décroissance régulière, car la plupart des grossesses adolescentes sont
désormais dirigées vers une interruption précoce autorisée par la loi. Les très jeunes filles dont la grossesse
est souvent méconnue ou déniée, et donc non suivie médicalement, n’ont pas eu connaissance de la
contraception ni de l’IVG. Elles sont le plus souvent issues de milieux très défavorisés – émigration récente,
précarité.
Sur le plan psychique, la maternité précoce survient en pleine crise maturative de l’adolescence.
L’interférence entre le processus interne de l’adolescence – prise de distance avec le milieu familial,
fascination pour les conduites à risques – et la grossesse involontaire en est une – prise de toxiques –, et les
remaniements psychiques propres à la gestation induisent un risque élevé périnatal (prématurité) et postnatal
où le danger est autant celui de la dépression que celui d’un dysfonctionnement relationnel avec le nouveau-
né.
Souvent la maternité de l’adolescente correspond à un sentiment de manque, à des désirs irrationnels de
comblement, d’amour illimité, coïncidant avec des antécédents de carences affectives et éducatives. Les
risques à venir sont multiples. Pour la très jeune mère d’abord : ses habitudes de vie sont souvent
incompatibles avec la grossesse, sauf si exceptionnellement elle appartient à un milieu culturel favorable à la
maternité précoce – rares sociétés coutumières africaines ou tziganes. La dépression va s’installer avec
déscolarisation et régression sociale. Pour le bébé ensuite : les études (Choquet, Ledoux, 1994 ; Pawlak, 2000)
signalent la fréquence de la grande prématurité et du retard de croissance intra-utérin. Après la naissance, les
interactions avec le bébé sont souvent trop brusques et mal synchronisées, et ces trop jeunes mères se
montrent rigides avec leur petit qui risque de devenir leur souffre-douleur. Le groupe familial de l’adolescente
– parents, compagnon éventuel, tuteur – doit être un interlocuteur essentiel pour les thérapeutes, mais il est
rarement accessible. L’accompagnement de ces maternités adolescentes et des états dépressifs qui les suivent
suppose idéalement une équipe restreinte et stable qui s’efforcera d’apprivoiser la très jeune mère. L’objectif
est double : amorcer la parentalité et permettre au processus adolescent de reprendre son cours normal. La
maternité précoce rend ainsi indispensable une activité préventive et un accompagnement spécifiquement
adapté.

Quelles perspectives de traitement ?

Le traitement de la dépression postnatale chez la femme adulte est rendu difficile en raison même du
contexte : incrédulité fréquente de l’entourage aveugle au malaise maternel ; exigence des soins au nouveau-
né ; réticences de la jeune femme à consulter. Pourtant, les effets négatifs, qui ne manqueront pas de se faire
sentir dans les mois suivants, font du traitement une véritable urgence. Une fois la période de fréquentation de
la maternité achevée, le seul professionnel consulté risque d’être le pédiatre, d’autant que ce sont les
symptômes du bébé qui vont traduire le malaise maternel : troubles digestifs, difficultés d’endormissement,
cris et pleurs excessifs, petites pathologies infectieuses ou, au contraire, atonie du bébé sont les signes
précoces les plus courants. On peut dire – avec humour – que, lorsque la maman est malade (déprimée), son
bébé l’emmène chez le pédiatre !
Les bonnes paroles ne suffisent plus face à cette pathologie débutante et il faut instaurer un traitement
relationnel plutôt que médicamenteux. Il est nécessaire d’intervenir au plus tôt auprès de ces femmes en
difficulté, car le bébé n’attend pas : c’est dans l’essor de son plein développement qu’il risque d’être touché !
Diverses stratégies thérapeutiques sont envisagées (Bydlowski, 2000 ; Guédeney, Jeammet, 2001). Elles ont en
commun de proposer à la jeune femme l’intervention d’un interlocuteur stable. La thérapie doit se développer
pendant une période de trois à quatre mois et se mettre en place le plus tôt possible dès que le diagnostic est
assuré, c’est-à-dire vers la 4e ou 6e semaine après la naissance. Le traitement de la dépression atypique
installée sera nécessairement relationnel. Son objectif essentiel est la requalification de la jeune femme en
tant que mère. Il peut être aisément accompli par des soignants non surqualifiés, mais attentifs et disponibles.
Une solution simple est d’organiser des visites au domicile des jeunes parents qui peuvent difficilement
se déplacer, par des professionnels formés et supervisés – psychologues ou puéricultrices. Dans ces différentes
approches, l’alliance thérapeutique avec la jeune accouchée l’aide en quelques mois à prendre confiance en sa
capacité maternelle (Appleby, 2001 ; Conquy et al., 1988). Ce sont des interventions simples au cours
desquelles elle pourra exprimer auprès d’un interlocuteur disponible son ambivalence à l’égard de l’enfant,
elle pourra se détacher d’images maternelles internes trop rigides et idéalisées, se requalifier en tant que
mère acceptable pour son bébé et mieux l’objectiver. Dans la période postnatale, comme pendant la gestation,
de bons résultats thérapeutiques peuvent être obtenus avec des moyens relativement limités. Le but est
d’améliorer l’état dépressif et donc l’interaction avec le bébé, sans ambitionner de modifier le fond névrotique
de la jeune femme.
Le meilleur traitement reste donc la prévention. Actuellement, beaucoup d’équipes obstétricales sont
acquises au projet de prévention prénatale. Elles dépistent en fin de grossesse, dès les consultations
prénatales, des jeunes mères à risque de négligence ou de maltraitance involontaire et les confient aux
professionnels de santé mentale. Cette prévention de la dépression est essentielle compte tenu de la plus
grande difficulté du traitement lorsque, après la naissance, l’enfant est présent dans la réalité de la jeune
mère. Il a été montré, dans une population de femmes à risque de dépression postnatale, que seulement quatre
entretiens psychothérapeutiques au cours de la grossesse, permettant l’évocation et l’élaboration de
traumatismes, actuels ou passés, suffisent pour éviter la survenue du trouble (Nanzer, Palacio-Espasa, 2009)…

Les psychoses aiguës postnatales


Les psychoses aiguës sont rares et ne concernent que 1 accouchée sur 2 000 ou 3 000, mais leur
survenue après une naissance est toujours spectaculaire. Il s’agit le plus fréquemment de jeunes femmes
primipares et sans antécédent ; le risque de récidive à la grossesse suivante serait élevé. Les symptômes
présentés sont si peu spécifiques que cette pathologie ne figure pas en tant que pathologie postnatale dans les
classifications internationales modernes de santé mentale (de type DSM).
Les signes d’alarme surviennent brusquement dès les toutes premières semaines du post-partum. Il s’agit
soit d’un état mélancolique aigu, avec prostration et grand risque de suicide de la mère avec ou sans l’enfant ;
soit d’un état maniaque plus ou moins mêlé d’éléments dépressifs subits, avec un risque identique. Ou bien le
tableau peut être celui d’une bouffée délirante aiguë, associant troubles de l’humeur, excitation et troubles de
la conscience. La naissance de l’enfant est souvent déniée de façon troublante ; une accouchée est ainsi
revenue aux urgences de la maternité à peine une semaine après la naissance en prétendant que sa grossesse
n’était pas encore achevée !
Il n’y a aucune difficulté à identifier la psychose devant la confusion, le déni de l’enfant et la montée de
l’excitation. Cependant, il n’y a aucune corrélation entre le caractère bruyant des troubles et le pronostic à
moyen terme, ce qui encourage à un traitement actif. La durée spontanée du trouble est relativement courte,
de quelques jours à quelques semaines. Il s’agit habituellement d’une jeune femme ayant accouché depuis
moins de six semaines. Le premier signe de souffrance psychique est souvent l’insomnie : la jeune accouchée
n’a pas repris son rythme de sommeil depuis la naissance, circonstance encore aggravée par les soins au
nouveau-né et l’exigence des tétées nocturnes.
Dans le passé, la préoccupation de l’entourage et la peur justifiée de l’infanticide conduisaient souvent à
des mesures d’isolement de la jeune mère en milieu psychiatrique et donc de séparation d’avec l’enfant. Cette
séparation aggravait le déni de la naissance et ne permettait pas la constitution du lien mère-enfant. À
l’inverse, les stratégies thérapeutiques modernes visent à éviter cette mise à distance en instituant soit une
hospitalisation conjointe mère-bébé en unité spécialisée à temps plein (type unité mère-bébé), soit une prise en
charge ambulatoire (avec hospitalisation de jour ou de nuit) si la collaboration thérapeutique est possible avec
le conjoint ou la famille. Face aux cas moins sévères, des institutions proposent des « accueils de jour » en
groupe : les soignants reçoivent ensemble plusieurs femmes en difficulté, avec leurs bébés, les observent et
aident au développement des interactions. Ainsi, grâce au maintien du lien entre la mère et l’enfant et aussi
aux neuroleptiques appropriés, la guérison clinique est obtenue en quelques semaines.

Les états psychiatriques chroniques préexistant à la maternité

Grossesse et maternité constituent des circonstances favorisant la décompensation de situations


psychopathologiques anciennes et restées latentes depuis la fin de l’adolescence. De nos jours, ces situations
sont longtemps contenues par la grande diffusion, la banalisation des traitements ambulatoires aux
neuroleptiques, mais risquent de se décompenser à l’occasion d’une grossesse.
On peut observer toute la palette des psychopathologies adultes : états apparentés à la psychose
maniaco-dépressive, dépressions profondes, tentatives de suicide, subexcitation chronique. L’infanticide
néonatal peut être en relation avec ce type de situation, méconnue et brutalement aggravée par la grossesse et
la naissance. La première maternité peut aussi révéler une schizophrénie latente jusque-là. Cette pathologie
lourde pose essentiellement une difficulté de prise en charge, survenant dans un milieu obstétrical non
préparé à la maladie mentale. Là encore, la règle est de tenter une approche conjointe du bébé et de sa mère,
soit en unités psychiatriques mère-enfant, soit en consultations mère-enfant ambulatoires, en mettant en
œuvre toutes les possibilités qu’offrent les systèmes médico-sociaux du service public français – sages-femmes
et puéricultrices à domicile, protection maternelle infantile, liens avec le secteur infanto-juvénile. Enfin
certaines jeunes mères sont affectées de pathologies dites « borderline » d’identification bien précise,
caractérisées par l’impulsivité incontrôlée, les passages à l’acte plutôt que la fantasmatisation, le recours aux
addictions, aux toxicomanies (Kernberg, 1989 ; Apter-Danon, 2004). Ces jeunes femmes, souvent encore
adolescentes, auront une particulière difficulté à développer une relation de synchronie et d’empathie continue
avec leur bébé (Crandell et al., 2003).

Le recours à la psychanalyse pour comprendre les troubles de la maternité

En 1961, Paul-Claude Racamier publie une étude novatrice portant sur 15 femmes hospitalisées de façon
durable en milieu psychiatrique fermé après un épisode de dépression postnatale grave ou de psychose
puerpérale. Avec talent, il montre que ces cas pourtant marqués au sceau de la pathologie sévère témoignent
de la survenue de remaniements réversibles du psychisme féminin concomitant à la maternité. Généralisant
l’importance de ces remaniements psychiques, Racamier propose le concept de « maternalité », qui ne
s’imposera pas, et surtout fonde la psychopathologie postnatale. Même graves, les désordres psychiques
seraient donc l’évolution conflictuelle de processus normaux. Il initie alors une conception psychodynamique et
psychanalytique des troubles de la maternité qui fait aujourd’hui consensus.
On sait aujourd’hui qu’une naissance fait revivre à chaque parent, et tout particulièrement à la jeune
mère, les moments conflictuels de sa petite enfance et les difficultés qui ont été celles de son propre
attachement. Les troubles psychopathologiques postnatals peuvent ainsi se comprendre selon deux axes
psychodynamiques. Le premier est celui de la relation d’ambivalence qui préside au lien que la nouvelle mère
va constituer avec son nouveau-né. Si désiré soit-il, un enfant à peine né s’impose comme un rival obligé. La
femme saine au narcissisme solide aura la capacité de laisser la place à un autre, son propre enfant, sans avoir
le sentiment ou la crainte d’être détruite. Elle pourra l’intégrer dans un courant de tendresse et de créativité.
À l’inverse, une femme aux assises narcissiques fragiles sera en difficulté face à cette violence interne. La
difficile adaptation à la maternité des femmes très narcissiques ou borderline et des adolescentes est
reconnue. Le risque couru est autant celui de leur dépressivité que celui de conduites inadéquates avec
l’enfant – violence, négligence ou, au contraire, excès de sollicitude inadaptée.
L’autre axe de compréhension de cette psychopathologie est celui des carences précoces de la vie
féminine infantile : jeunes femmes ayant eu des expériences de mauvais soins précoces dans les premiers mois
de leur vie, séparation ou négligence maternelle. Toutes ces expériences négatives passées sont remises en
situation pendant la grossesse et après la naissance. L’enfant peut alors être vécu comme persécuteur. La
jeune femme, envahie par la honte de ne pas être conforme à son idéal de mère, se déprime ou se défend
devant l’irruption des exigences insupportables de l’enfant.
La période périnatale est ainsi celle d’une très grande vulnérabilité psychique pour la jeune mère. La
dépression atypique postnatale est la plus fréquente des manifestations psychopathologiques de cette période
et son dépistage préventif ou curatif est de la plus haute importance. En effet, sa survenue affecterait
négativement, entre la jeune mère et son bébé, la relation empathique si nécessaire au développement
harmonieux de celui-ci. Les études modernes s’entendent pour décrire la capacité innée du nouveau-né, puis
du jeune bébé à capter les états émotionnels de celle qui le soigne (sa mère habituellement) et à édifier les
bases de sa santé mentale ultérieure à travers les échanges de cette interaction précoce.
CHAPITRE 2

Le mort saisit le vif :


le deuil infini des maternités sans enfant

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Autrefois la naissance humaine avait pour corollaires violence et risque mortel. Au début du XX siècle, 1
femme sur 6 y laissait sa vie et davantage encore de nouveau-nés. L’extrême fréquence de ces drames
contribuait à faire de l’accouchement une épreuve redoutée, un événement dont la frayeur se transmettait de
génération en génération. Les conséquences psychiques de ce drame silencieux n’étaient pas connues et les
témoignages étaient rares. Dans la France catholique, le rituel religieux offrait un apaisement en réglant la
question par le baptême, du moins en proposant l’ondoiement du petit corps ; non ondoyé, il n’aurait pas eu
droit à des obsèques. Il existait ainsi dans la plupart des cimetières une zone dite « de répit » où l’inhumation
provisoire permettait d’attendre le Jugement dernier. Les historiens signalent aussi que les enfants morts
étaient souvent inscrits sur les registres d’église. Ils figuraient sur les tableaux représentant l’ensemble de la
famille : père, mère, enfants vivants et morts. C’était une façon de les intégrer à la communauté des vivants.
De nos jours, les grossesses sont plus rares et, grâce aux progrès obstétricaux, la fréquence de la
mortalité péri- et néonatale a chuté verticalement sans complètement disparaître. Si les jeunes femmes entrent
sereinement en salle de naissance, le risque vital reste néanmoins la préoccupation de l’équipe médicale ; ses
gestes visent à le prévenir. Avec la laïcisation de l’hôpital, les parents qui perdent un enfant à la naissance
sont libres de récupérer la dépouille et de l’enterrer à leurs frais, mais ces parents désespérés fuient souvent
toute rencontre psychologique. En état de choc, ils ne songent qu’à quitter au plus vite la maternité, devenue
le lieu du drame, et à rejoindre leurs activités quotidiennes à peine interrompues.
Seuls les écrivains ont su traduire leur indicible douleur. On pense au témoignage de Marguerite Duras
dans la revue féministe Sorcières en 1976 : « La peau de mon ventre me collait au dos tellement il était vide ;
l’enfant était sorti, nous n’étions plus ensemble : il était mort d’une mort séparée ; mon ventre était retombé
lourdement sur lui-même, une loque, un chiffon usé, un drap mortuaire, un néant que ce ventre… dans la
chaleur glaireuse et veloutée de sa chair, ce fruit marin avait poussé. Le jour l’avait tué. Les gens disaient :
“Ce n’est pas si terrible à la naissance. Il vaut mieux cela.” Je crois terrible, précisément, cette coïncidence
entre sa mort et sa naissance. Je n’avais pas eu d’enfant même pendant une heure. »

Des symptômes à distance

Des rituels sont mis en place dans la plupart des maternités face à la mort périnatale – présentation du
petit corps embelli, photographies, inscription à l’état civil, conservation du bracelet d’identification,
proposition d’inhumation dans des lieux dédiés… L’objectif est moins d’atténuer la douleur de la perte que de
lutter contre le déni de l’événement et de proposer au petit disparu une place parmi les vivants. Malgré cet
effort, il est très rare de pouvoir surmonter l’effet de sidération et de mettre des mots sur l’instant. Cela ne
sera possible qu’après des années d’incubation de ce deuil difficile. Pour notre part, nous avons montré des
symptômes psychopathologiques résiduels et similaires chez les femmes ayant perdu une grossesse
tardivement, après la vingtième semaine, et dans des circonstances pourtant très différentes : leur gravité est
habituellement sous-estimée.

Le contexte de la perte
La mort fœtale spontanée, périnatale, est un événement non exceptionnel ; elle se retrouve environ 5 fois
pour 1 000 grossesses. Elle survient de façon inopinée autour de la trentième semaine de gestation, au
décours d’un accouchement prématuré que les soins médicaux d’urgence n’ont pas réussi à freiner. Cet
accouchement prématuré est souvent favorisé, mais pas toujours, par l’absence de repos ou par la négligence
des soins qu’impose pourtant le suivi moderne des gestations – conduites à risque, activité sportive excessive,
voyages automobiles, travail debout épuisant… L’autre cause souvent invoquée est la constitution brutale d’un
hématome rétroplacentaire fatal pour la grossesse et dont on peut soupçonner parfois l’origine
psychosomatique (Bydlowski, 2008b). Dans l’immédiat, la perte fœtale suscite des affects de douleur et de
colère intensément projetés sur l’équipe soignante : la mère infortunée accuse les soins médicaux inefficaces
et fait l’économie d’un retour sur elle-même. Ces sentiments de révolte entraînent un refus de tout travail
psychique et correspondent à la première phase du deuil.
Pourtant la mort fœtale suscite le plus souvent la compassion des équipes soignantes. Depuis quelques
décennies, des rituels de deuil sont mis en place en milieu hospitalier : l’enfant est embelli par des soins post
mortem, il est porté dans les bras maternels, pris en photo, imaginé endormi et en contiguïté avec les rêves de
la grossesse. Il s’agit, par ces rites, de lutter contre la représentation terrifiante de la mise à mort du fœtus
par le corps maternel lui-même et de la réduction de l’enfant désiré à une partie morte, traitée autrefois
comme un déchet.
Malgré ces rituels humanisants, l’enfant mort-né reste souvent captif de l’idéal narcissique. L’objectif
implicite de la ritualisation est aussi d’éviter, pour l’autre enfant qui viendra lors d’une grossesse suivante, que
l’idéal maternel ne soit figé par la mort du précédent et que ne lui échoie le statut d’enfant de remplacement.
En effet, on a constaté que l’enfant suivant est souvent méconnu pendant une partie de sa gestation, il est non
représenté, difficilement reconnu, parfois objet d’une véritable hallucination négative.
D’après notre expérience, tous ces rituels humanisants sont pratiquement inefficaces sur la
psychopathologie postnatale ultérieure. Ils font disparaître le statut social de « dépouille », mais ne changent
rien à la blessure narcissique. Les soignants eux-mêmes ne sont plus si sûrs de la pertinence de ces rituels,
tant la rencontre avec le petit cadavre peut faire surgir de représentations de scènes morbides et être d’une
prégnance angoissante et inoubliable (Schott et al., 2007 ; Turton et al., 2009).
L’interruption médicale de grossesse (IMG) est a priori une tout autre situation. Les progrès de
l’échographie fœtale permettent de dépister des fœtopathies malformatives, infectieuses, génétiques ou
métaboliques, létales à plus ou moins court terme et sans aucun recours chirurgical. L’interruption est alors
proposée dans le souci déclaré d’humaniser ces situations cliniques difficiles et d’éviter aux femmes l’épreuve
de la fin de la grossesse, de la naissance et de l’accompagnement de l’agonie d’un enfant mal formé. La même
proposition est faite en cas de trisomie 21.
Cette disposition a été rendue possible grâce à la modification de la loi de 1975 sur l’interruption
volontaire de grossesse qui ne concerne que des grossesses débutantes de quatorze semaines au maximum.
Certains centres hautement spécialisés en médecine fœtale pratiquent ainsi plusieurs IMG par jour – à titre
indicatif, pour la seule année 2016, 7 366 IMG avaient été pratiquées en France selon l’Agence de la
biomédecine. L’importance de soutenir psychologiquement les femmes concernées a été bien montrée
(Soubieux, 2010) ; il s’agit de tenter de contenir les effets psychiques du traumatisme. Cette disposition
nouvelle en milieu obstétrical conduit beaucoup de femmes à rencontrer, à cette occasion, un
psychothérapeute attaché au centre de médecine fœtale. Une moisson de documents cliniques a été ainsi
recueillie et fait réfléchir.
L’IMG est, il faut le dire, un fœticide médical qui va se dérouler de deux façons selon l’âge de la
gestation. Avant 20 semaines, la procédure est la même que celle d’une IVG, qui s’adresse pourtant à des
grossesses bien plus jeunes et à des femmes dont l’enfant n’a habituellement pas été figuré à l’échographie.
Selon cette procédure, la femme est invitée, après médication, à subir le travail utérin dont les contractions
vont être fatales pour le fœtus, puis à expulser les restes fœtaux, seule ou avec l’aide de l’équipe médicale,
avec ou sans aspiration. Néanmoins, compte tenu de la croissance embryonnaire, la mère infortunée a souvent
la perception de comprimer en son sein un fœtus déjà grand – bien plus que celui des 14 semaines de la loi sur
l’IVG. Le souvenir en est habituellement intense et traumatique, quelle que soit la bonne qualité de
l’accompagnement institutionnel.
Après 22 semaines de gestation, le protocole est tout autre. Le fœticide est réalisé par injection d’une
drogue létale dans le cordon ombilical et sous contrôle échographique, généralement sous anesthésie
péridurale. La femme, après quelques heures, mais parfois plusieurs jours, de cohabitation avec le fœtus déjà
mort in utero doit ensuite l’accoucher activement. On lui propose ensuite de prendre dans ses bras le nouveau-
né décédé et rendu présentable, puis de l’inhumer.
Quel que soit le terme de l’intervention médicale, l’interruption médicale de grossesse est une
proposition de l’équipe soignante ; elle est acceptée après réflexion, mais non sans hésitation, par la mère et le
couple. Leur seule alternative serait de poursuivre la grossesse, puis d’accompagner la réanimation néonatale
et l’agonie d’un nouveau-né condamné, pendant une durée pas toujours déterminable. Ce choix alternatif, et
respectable, est fait par certains couples ; plutôt que de se soumettre à l’IMG, ils préfèrent conduire à terme
ces maternités porteuses de pathologies fœtales létales et demandent pour leur nouveau-né très malade un
protocole de soins palliatifs (Alvarez et al., 2008). Des soins corporels bien réels, prodigués à un corps d’enfant
gravement handicapé, condamné mais encore vivant, permettent la mise en œuvre d’une sollicitude maternelle
dont le déploiement est peut-être l’arme suprême, qui permet aux parents de rebasculer du côté de la vie.
Un long travail de deuil

Quelle que soit la cause du décès fœtal, médical ou spontané, les femmes confrontées à cette situation se
plaignent de dépression résiduelle, malgré un accompagnement psychologique soutenu pour certaines.
Plusieurs faits sont récurrents.
Il y a d’abord la difficulté de ce deuil infini qui ne se ferme pas selon un processus naturel et malgré la
survenue ultérieure de gestations d’enfants vivants. Parmi les signes dépressifs, l’insomnie et la perte du désir
sexuel signent la défaite de la pulsion vitale qui oblige habituellement à tenir bon à l’existence : l’insomnie
marque l’impossibilité d’effectuer le retrait des investissements de la vie éveillée qui permettrait le sommeil ;
la disparition de la libido sexuelle et l’anorgasmie signent qu’une partie de soi est morte, et les ruptures
conjugales secondaires ne sont pas rares.
D’autres symptômes sont d’ordre hallucinatoire, comme le retour obsédant de la perception des
mouvements actifs du fœtus pourtant disparu. Il peut se constituer ainsi un « fœtus fantôme », par analogie
avec la pathologie du « membre fantôme » des amputés. Il existe d’autres hallucinations positives sans objet
comme celle d’être réveillée en entendant un bébé pleurer. Ces phénomènes sont particulièrement
angoissants. Les symptômes d’ordre hypocondriaque sont constants, des signes somatiques concernent
toujours la sphère abdominale : boule paroxystique intermittente avec sensation d’angoisse ou, au contraire,
impression de vide abyssal localisé au bas-ventre. Étudiant l’hypocondrie, le psychiatre Pierre Fédida a décrit
le processus d’identification de la personne totale à son organe corporel, cet organe désigné malade devenant
comme « la grossesse permanente d’un enfant mort » (Fédida, 1995).
Enfin, la mère infortunée est fixée traumatiquement aux étapes clés du protocole médical de
l’interruption médicale, du moment fœticide ou du rituel de deuil en cas de mort fœtale spontanée. Elle se
plaint aussi de la récurrence de rêves traumatiques récapitulant l’événement tragique. Tous ces symptômes
sont d’une particulière acuité aux dates commémoratives de la maternité perdue, dates anniversaires que les
patientes viennent à attendre avec angoisse, et à redouter malgré l’usure du temps (Bydlowski, 2008a). Au
total, le tableau clinique est celui d’une mélancolie qu’aucune ébauche de processus de deuil naturel ne vient
entamer.

Fixation traumatique et cauchemars

Un dénominateur commun dans le récit après coup de toutes les femmes que nous avons rencontrées est
l’intensité de la fixation, soit au moment du décès fœtal, soit au moment de la rencontre avec l’enfant décédé,
et la réapparition de cette fixation dans les rêves nocturnes. En témoignent les quatre courtes histoires qui
suivent.
Ainsi, Bernadette, après une interruption médicale, rêve du moment où on lui a proposé de saisir le petit
corps, présentable, mais déjà rigide. Elle y a renoncé et cette impuissance passée la persécute et revient en
cauchemar…
Brigitte, après l’épreuve d’une mort fœtale, rêve répétitivement de l’instant où cet autre corps s’est
détaché du sien sans pourtant la quitter, partie morte d’elle-même qui pèse sur son ventre. Elle a d’ailleurs
développé une obésité monstrueuse. L’enfant perdu est toujours là : malgré l’inhumation et les manifestations
de culpabilité. Elle dit : « Mon corps est une tombe ouverte… »
Pour Béatrice, qui a subi une interruption médicale de grossesse pour fœtus polymalformé, le moment
inoubliable est celui de l’injection intra-utérine : elle a senti le corps de l’enfant se raidir en elle. Ce moment
d’horreur indicible revient dans les cauchemars et se répète aussi pendant les deux grossesses suivantes :
l’hallucination négative de l’enfant perdu prend le pas sur la perception de l’enfant suivant, pourtant bien
vivant, mais à peine ressenti…
Brune, enfin, quand on lui a remis le petit défunt, mort dans son ventre, lui a vu le visage de son père,
immédiatement associé à un raz-de-marée de souvenirs incestuels. Elle n’a pas pu le caresser, la ressemblance
du bébé à son propre père la renvoyant à des rêveries qu’elle rumine maintenant jour et nuit. Désignant son
ventre, elle a déclaré que l’enfant qu’elle a porté est toujours présent et que l’enfant inhumé était un autre…
Dans toutes ces histoires, le moment traumatique signe la rupture de la continuité entre l’enfant du
dedans investi narcissiquement et celui d’après la naissance, celui de la relation d’objet (Bydlowski, Golse,
2001), continuité qui se fait tout naturellement lors de l’accouchement normal. Ce moment traumatique
immobilise l’enfant narcissique du dedans et le place sous séquestre.

Hostilité maternelle inconsciente, idées et fantasme de mort

Donald Winnicott a affirmé, dans un texte resté célèbre et qui choqua à l’époque (1947), l’idéalisation
habituelle que subit la maternité, la nocivité potentielle des mères et les menaces qui planent sur toute
naissance. Il y propose une longue liste des motifs qui peuvent conduire une jeune mère à éprouver de
l’hostilité pour son nouveau-né. Entre autres raisons figure l’idée que l’enfant est parfois perçu comme un
danger permanent pour le corps, la beauté ou la santé maternels ; en outre, il diffère complètement du bébé
des rêveries et des jeux de l’enfance (Winnicott, 1947).
On considère aujourd’hui que toute grossesse, toute maternité, même la plus heureuse, est l’occasion de
l’émergence de moments d’hostilité exprimés sous forme d’idées négatives à l’égard de l’enfant porté. Ce peut
être le simple refus des conseils de repos ou la mise en acte d’une sollicitude anxieuse – « je l’aime tant que je
ne pense qu’à ce qui peut lui arriver de pire », fait dire Boris Vian à une jeune mère, dans L’Herbe rouge. Ces
vœux funestes restent habituellement préconscients, mais les sentiments négatifs sont parfois mentalisés en
« phobies d’impulsion », en peur involontaire de faire physiquement du mal au bébé ; leur intensité peut
devenir persécutrice.
Au moment même de la mise au monde, à l’instant de la délivrance et du vide utérin, chez beaucoup de
femmes, y compris les plus saines, s’impose souvent le fantasme que l’enfant pourrait mourir, moment qu’on
peut qualifier d’« hiatus périnatal » (Drossart, 2009). Dans ce moment de vide, sensation de blanc, sans affect
autre que « va-t-il bien ? respire-t-il ? va-t-il survivre à notre épreuve ? », l’évocation de pertes anciennes ou
plus récentes, d’enfants morts réellement survenus dans la famille risque de faire irruption et de potentialiser
cet instant.
La bonne santé psychique maternelle consisterait justement en la capacité de maintenir ces productions
fantasmatiques dans le préconscient, de façon à ne pas nuire à l’enfant dans la réalité et de se situer du côté
de la vie naissante. Winnicott a précisément développé en 1956 le concept de « concern », traduit par
« sollicitude maternelle », dont le déploiement, dans les jours et les semaines qui suivent la naissance, vient
tamponner les effets négatifs de l’hostilité maternelle inconsciente. Dans le drame de la mort fœtale, il y aurait
condensation de ces idées transitoires de mort d’enfant et leur soudaine insupportable réalité ; comme un
arrêt sur image difficile à évacuer.

Mélancolie plutôt que deuil naturel

On peut ainsi comprendre la persistance de cette mélancolie. Certaines diront, évoquant toujours leur
bas-ventre : « Il est toujours là, je le sens », ou : « Il est mon chagrin intime », ou encore : « Mon ventre est
comme une tombe qui reste ouverte. » D’autres évoqueront « une chose laide et pourrie » qui leur pèse ou
« un oignon qu’elles doivent éplucher » en présence du thérapeute, et l’associent librement à des
remémorations passées. Si la mise en liens de ces fantasmes avec l’événement funeste, leur passage au
conscient et leur partage avec un thérapeute ont un effet de soulagement temporaire, la perte narcissique
demeure néanmoins, avec son cortège d’insomnie, d’autoreproches, de disparition du désir sexuel, comme
autant de signes d’une mort intime. L’adage juridique « le mort saisit le vif », qui signe la transmission – le roi
est mort, vive le roi ! –, s’applique de façon métaphorique : le souvenir de l’enfant mort se saisit du corps
vivant de sa malheureuse mère et ne le lâche plus.
La confrontation à la mort fœtale fait donc surgir la représentation d’une partie de soi, séquestrée,
abîmée ou morte, où se condensent, outre la représentation de l’enfant perdu, toutes les blessures
narcissiques passées. Souvent la conception d’un autre enfant ne survient pas malgré le désir conscient. Si, au
contraire, une nouvelle grossesse se présente, le travail de deuil peut être escamoté, mais l’enfant
« séquestré » se maintient envers et contre le nouvel objet qui, pourtant présent, n’est pas perçu. Le comble
de la perte serait alors de ne plus pouvoir être vivant pour un autre. L’enfant de remplacement est ainsi
assigné à un double rôle : il est entaché du précédent, mais doit aussi être l’agent réparateur du narcissisme
maternel blessé.
Le deuil normal exige que se déroule un temps nécessaire pour que s’exécute le commandement de
l’épreuve de réalité selon laquelle l’objet d’amour a vraiment disparu. Le moi peut alors se libérer de sa
fixation à l’objet perdu et la libido, se déplacer vers de nouveaux investissements (par exemple vers un désir
d’enfant renouvelé). Au contraire, dans la mort fœtale, le deuil évolue souvent vers la mélancolie, le sujet
s’identifiant à l’objet abandonné. Le mort a saisi le vif, illustrant exactement le propos de Freud (1917) :
« L’ombre de l’objet tombe sur le moi considéré comme objet abandonné. » C’est donc une partie vive de la
mère qui s’éteint lorsque se détache l’enfant mort. C’est à cette femme partiellement morte que nous avons
affaire en psychothérapie, et le travail est ardu.

Il y a aussi des deuils heureux…

Avec ou sans rituel de deuil, avec ou sans mise au travail psychothérapique, il y a heureusement des cas
d’évolutions favorables : certaines femmes peuvent arriver graduellement à développer une formation
réactionnelle créatrice qui s’exprimera dans la réalisation d’une vocation adaptée. Le chagrin se transforme en
un « merveilleux malheur », une richesse secrète, à nulle autre pareille. Nous avons ainsi pu observer
l’éclosion d’une vocation médicale ou paramédicale autour de la naissance des enfants, d’une vocation de juge
pour enfants ou d’une vocation artistique, par exemple devenir créatrice de ligne de vêtements pour bébés, de
meubles pour chambre d’enfants… Il s’agit de formations réactionnelles plutôt que de sublimation, car le désir
refoulé – les idées de mort inconscientes qui ont accompagné la perte fatale – est toujours présent et affleure
dans l’activité créatrice. Il peut s’agir de création littéraire ou scientifique autour de la naissance ; les
exemples sont nombreux et souvent tenus secrets (Squires, 1998, 2009). On pense aussi au beau film de Jane
Campion, Portrait de femme (1996) qui aurait cette origine. Le récit, inspiré d’une nouvelle de Henry James
décrit une jeune femme belle et pleine de promesses ; après la perte néonatale de son enfant, son caractère
s’aigrit, une mélancolie permanente s’installe. On songe aussi à l’œuvre picturale de Frida Kahlo.
Il arrive qu’un autre deuil, dans la réalité, ait une fonction de réparation. Dans La Petite Chambre, le film
subtil de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond (2011), une jeune infirmière, mélancolique après la perte de
son bébé, accompagne patiemment, à domicile, les derniers mois de vie d’un vieillard esseulé, aigri et
abandonné des siens. Dans sa sollicitude, elle accepte même qu’il vienne pour un temps dormir dans la petite
chambre, restée vide, de son bébé qui n’a pas vécu. Après le décès du vieillard, la vie recommence à se
manifester pour elle sous la forme d’une nouvelle grossesse.
La traversée de l’enfer de la perte d’un bébé peut aussi susciter une force vitale renouvelée. À l’instar du
soldat Er dans La République de Platon qui, laissé pour mort sur le champ de bataille, et rescapé des Enfers,
peut alors vivre sereinement sa vie et renaître plutôt que de devenir victime. Il y a la richesse d’avoir
rencontré la mort en face et de transformer une expérience tragique en un malheur fécond…
L’enfant perdu traverse les années ; il est une douleur intime, inoubliable, qui ne disparaît jamais et se
nourrit d’elle-même. Bien des femmes blessées à vie cherchent réparation dans la plus humaine des créations :
un nouvel enfant. Ce projet de maternité peut devenir obsédant. Maternité à l’ombre des limbes et qui peine
souvent à se réaliser. On a montré le douloureux travail de différenciation entre l’enfant perdu et son
remplaçant bien vivant, et la difficulté de cicatriser de la mélancolie de l’enfant des limbes. L’enfant suivant
sera souvent accueilli avec une « grande maladresse, mais ses parents l’aimeront d’un amour d’autant plus
absolu qu’ils lui seront reconnaissants d’être venu au monde en dépit de toute la fragilité et de tout le non-
sens » (Péju, 1998).
CHAPITRE 3

Quand la grossesse est méconnue…

Le déni de grossesse désigne la méconnaissance de la gestation au-delà de la fin du troisième mois – ou


de vingt semaines d’aménorrhée selon l’obstétrique moderne, car l’échographie permet de dater la grossesse à
la semaine près. Cette méconnaissance peut durer jusqu’à l’accouchement ; elle implique la femme et souvent
aussi son entourage.

Un peu d’histoire

Les grossesses déniées ont probablement toujours existé mais elles ne sont repérables qu’à partir du
moment où la déclaration de grossesse devient obligatoire en France, en 1556, sous le règne d’Henri II. Le but
de cette déclaration était de lutter contre les infanticides et les abandons/expositions d’enfants si fréquents
depuis toujours et qui privaient de nombreuses âmes des bienfaits de la religion. Selon l’édit du roi Henri II, la
grossesse non reconnue était alors considérée comme un « recel » d’âmes !
e
C’est au XVIII siècle seulement que la non-conscience de l’état gravide est pour la première fois signalée
e
par des accoucheurs. Au XIX siècle, elle intéresse les psychiatres, notamment Esquirol qui demande à son
élève Marcé, en 1838, de rassembler, dans la perspective de sa thèse, quelques cas cliniques d’aliénées
hospitalisées à la Salpêtrière à Paris qui n’ont pas connaissance de leur grossesse, ni de la naissance, ni même
de l’existence de l’enfant. En 1949, Helene Deutsch, une élève de Freud, signale que « bien des femmes
prennent, contre le fait d’avoir un enfant, une attitude psychique si arrêtée qu’en dépit de modifications
physiques évidentes, elles le nient ». Quant à l’expression « déni de grossesse », elle apparaît dans la
littérature psychiatrique dans les années 1970. À partir de cette date sont rapportés régulièrement des cas
médicaux de jeunes femmes ayant méconnu leur grossesse. Les médias s’en font l’écho lorsque ce déni conduit
à un infanticide : c’est le début d’un amalgame entre déni et infanticide, amalgame encore actuel et pas
toujours justifié.
On a aussi proposé de faire figurer le déni de grossesse dans le DSM (Diagnostic and Statistical Manual
of Mental Disorders), le manuel international de diagnostic en santé mentale. Il paraît cependant plus juste
d’envisager les termes de « grossesse méconnue » ou « grossesse inconsciente », le concept de déni ayant une
connotation psychiatrique très restrictive puisqu’il renvoie habituellement au refus psychotique de reconnaître
une réalité évidente pour tous. Depuis la seconde moitié du XXe siècle, les réglementations européennes
conduisent à la déclaration et au suivi médical de toute gestation ; la grossesse non reconnue (ou cachée
intentionnellement) constitue par conséquent une situation pathologique. Mais le phénomène recouvre des
configurations diverses.

Que disent les chiffres ?

À partir de séries de plusieurs dizaines de cas dans la littérature internationale, on évalue le phénomène
à 3 ou 5 cas pour 1 000 gestations. En Allemagne, où le système de santé diffère peu du nôtre, 1 grossesse
méconnue survient pour 475 naissances, et 300 accouchements par an sont totalement imprévus et non
précédés de déclaration. Ce chiffre fait du déni de grossesse une occurrence obstétricale nettement plus
fréquente que des pathologies graves comme l’hématome rétroplacentaire ou la rupture utérine qui mobilisent
à juste titre les obstétriciens. D’où l’importance de donner à ces praticiens des informations précises si on veut
lutter contre leur incrédulité première. Dans une enquête rétrospective, les chercheurs ont trouvé de
nombreux dénis de gestation rangés sous la rubrique « grossesses non suivies, non déclarées ». Ces femmes
avaient été considérées comme négligentes et n’avaient en aucune façon alerté les obstétriciens incrédules
(comme tout un chacun devant l’étrangeté du phénomène de déni). Si l’on ajoute les risques encourus par le
nouveau-né, alors on ne peut plus considérer le déni de grossesse comme un événement à ce point
exceptionnel, et il est important que les milieux médical et familial en soient informés.

Quelles femmes sont concernées ?

Le déni de grossesse concerne des femmes de 15 à 44 ans et affecte plus fréquemment des adultes
jeunes que des adolescentes ; il peut même se trouver chez des femmes ayant déjà enfanté ou se considérant
en instance de ménopause. Très souvent, le cycle menstruel n’est que réduit, plus ou moins maintenu a
minima, ce qui entretient la méconnaissance de l’état de gestation. La prise de poids est souvent très modérée
ou attribuée à une suralimentation passagère. Un état de tension des muscles abdominaux permet de ne pas
changer de taille de vêtements. Les mouvements actifs du fœtus, qui débutent au quatrième mois et sont
tellement importants car ils signalent au corps féminin qu’il est « habité », ne sont pas perçus ou bien sont
interprétés comme des manifestations intestinales – crampes du côlon, gaz… Tout se passe comme si le corps
lui-même collaborait au déni de la gestation débutante.
Cette complicité du corps est saisissante : les muscles abdominaux sont tendus, et l’utérus et son
contenu, refoulés vers l’arrière de la cavité abdominale. Le transit intestinal est souvent ralenti et il arrive que
ces femmes consultent justement pour constipation ou dérèglement digestif. S’il y a une tendance à
l’embonpoint ou une franche obésité, la dissimulation involontaire est aisée. On considère que le corps est le
lieu d’une sorte de « complaisance somatique » d’autant que des signes de début de grossesse fréquents tels
que la fatigue des premiers mois et les nausées manquent à l’appel. La suspension des règles, premier signe
médical de grossesse, est souvent rationalisée et attribuée au stress ; à l’adolescence, elle est carrément
banalisée. Quant à la prise de poids, elle est minime ou imputée à de la gourmandise et elle déclenche parfois
une activité sportive nouvelle. S’il arrive que le psychiatre de la maternité soit appelé par la sage-femme ou
l’obstétricien, il peut parfois observer, au cours même de la consultation, une dissolution du déni : le refus
inconscient cède, la femme enceinte s’exprime et se détend, et récupère un volume abdominal correspondant
au terme de la gestation, même à peu de semaines de l’accouchement. Le déni n’était que « partiel ».
C’est ainsi que les trois quarts des femmes vont se convaincre progressivement de leur état à partir de la
25e semaine (6e mois), spontanément ou grâce à un entretien psychologique. Elles arrivent au terme d’une
gestation raccourcie psychiquement, mais reconnue. Dans les autres cas, plus rares, le déni peut être total,
massif, et la méconnaissance de la grossesse, durer jusqu’à l’accouchement ; le danger est alors maximal pour
l’enfant dont la naissance risque de se faire de façon catastrophique en dehors de tout contexte médical.

Le déni est contagieux !

La contagion du déni à l’entourage de la femme est particulièrement intrigante. Les parents, le conjoint,
voire le médecin de famille – souvent consulté pour des troubles intestinaux – sont envahis eux-mêmes ou
convaincus par la dénégation de la femme et passent habituellement à côté du diagnostic de gestation. Le père
de l’enfant à venir, contaminé par le déni, méconnaît les transformations de sa compagne malgré leur intimité
et s’étonne autant qu’elle de la proximité de la naissance qui s’annonce. Il est arrivé que certains hommes,
stupéfaits par la naissance imprévue, demandent une recherche en paternité !

La naissance et l’enfant nouveau-né

Lorsque le déni massif a persisté jusqu’au terme, l’accouchement est souvent rapide. Survient alors un
moment de sidération pour la femme qui n’a rien vu venir. Le décès du nouveau-né se produit dans un tiers des
cas soit par infanticide passif – accouchement dans les toilettes et chute sur le crâne avec traumatisme fatal, et
loin de tout recours médical –, soit par prématurité non diagnostiquée et non soignée, puisque la grossesse
n’était pas médicalement suivie, soit par détresse néonatale et hypothermie. Les nouveau-nés sont
probablement les victimes potentielles de ces gestations méconnues. Deux tiers des enfants résistent
cependant, sans séquelles physiques notables, à l’accouchement qui suit un déni massif.
Il est important dans toute grossesse de pouvoir disposer de ces longues semaines naturelles d’attente
pour tricoter ce que certains ont nommé la « layette psychique » de l’enfant à venir. En cas de déni, la
transparence psychique qui accompagne très souvent la gestation peine à se déployer ainsi que les
identifications maternelles bienfaisantes. L’ambivalence maternelle risque de peser d’un poids négatif. Trop
brièvement espéré, lorsque le déni cède enfin vers la 30e semaine, le nouveau-né surprendra par sa non-
familiarité, et les semaines postnatales d’adaptation à la nouvelle condition de mère risquent d’être marquées
de dépression et de difficultés d’ajustement, surtout s’il manque un environnement étayant (père de l’enfant,
grand-mère).
Si le déni a persisté jusqu’à la naissance, l’accouchement survient dans la solitude, de façon rapide et
souvent brutale dans des lieux non appropriés. Se surajoute la panique de la jeune mère qui peut avoir un
geste infanticide, volontaire ou non. En effet, toute naissance, même la plus naturelle, comporte un moment de
sidération, vite contenu par l’entourage dont le rôle est d’aider l’accouchée, affolée de douleur et, en cas de
déni massif, de surprise totale.
Dans tous les cas, ces bébés insuffisamment espérés, mais qui survivent, doivent être l’objet de soins
particuliers de la part des équipes soignantes. Trop peu attendus, ils sont à risque d’une idéalisation excessive
– comme s’ils avaient été apportés par la cigogne – et les besoins élémentaires de leur détresse initiale
peuvent n’être pas reconnus.

Trois histoires

Josiane, 35 ans, vit de façon fusionnelle avec sa mère retraitée. Elle mène une existence terne avec des
relations sexuelles rares et sans affect. Après suspension de ses règles, elle vient, avec sa mère, demander une
interruption volontaire de grossesse. La sage-femme qui la reçoit constate une gestation de 34 semaines,
proche de son terme, et appelle le psychiatre. L’entretien qui suit est marqué par l’ambivalence de Josiane et
par son indifférence totale à l’égard de sa situation, symptômes évocateurs d’un état psychotique. Un
accouchement hospitalier et « sous secret » (loi de 1974) lui est proposé dans la perspective de l’abandon de
l’enfant et de son placement adoptif, et aussi pour éviter une naissance non préparée et catastrophique. Elle
demeure ambivalente et indécise jusqu’à la naissance et refuse définitivement de voir l’enfant…
Jules, 45 ans, a deux grandes filles d’une précédente union. Il souhaite vivement un enfant, un garçon, de
sa nouvelle compagne, Juliette, 25 ans ; la maternité est pour elle une option vague et lointaine. Elle consulte
un généraliste pour une constipation insolite et apprend avec surprise sa gestation de 22 semaines. La
grossesse, raccourcie, sera « couvée » par Jules. Après la naissance, il se mettra en congé pour se consacrer
au nouveau-né, un garçon. Juliette rencontre un psychothérapeute avec lequel elle évoque difficilement une
petite enfance, solitaire et carencée en soins maternels, enfance douloureuse qu’elle espérait avoir totalement
oubliée…
Justine, 30 ans, est enceinte de 18 semaines. Elle consulte un psychologue et confie sa difficile relation
avec la fille de son conjoint, âgée de 12 ans et née d’un mariage précédent. Des scènes éclatent souvent dans
le couple au sujet de cette enfant. Elle s’étonne de ne pas ressentir sa grossesse, et même de parfois en
douter, pourtant authentifiée par un test biologique ; ni modification des seins, ni prise de poids, ni nausée.
Elle se souvient alors qu’à l’âge de 12 ans elle apprenait avec stupeur que son père avait des enfants, hors
mariage, dont elle n’avait jamais entendu parler. La mise en liens de ce souvenir ancien et son partage avec un
interlocuteur bienveillant lui permettent, dès la semaine suivante, de ressentir tous les symptômes de sa
grossesse débutante et d’échapper au déni dans lequel elle s’engageait.

Des situations psychiques très diverses

Comment expliquer un tel phénomène ? Il faut supposer un mécanisme d’une puissance peu commune
qui inhiberait les perceptions corporelles et barrerait même la route à l’idée de grossesse. La grossesse
« méconnue » peut être simplement une grossesse cachée, dissimulée pour d’évidentes raisons familiales, en
particulier chez les très jeunes adolescentes qui ne savent à qui se confier ou bien qui espèrent que, par un
exercice de pensée magique, il suffit de ne pas dire sa grossesse pour en annuler l’existence. Lorsqu’il s’agit
d’un déni authentique, les différentes configurations psychiques ont en commun de recouvrir à la fois un
mécanisme de défense psychique et une grande ambivalence à l’égard de la grossesse.
Pour être reconnue, la gestation humaine doit pouvoir être confiée à un autre, surtout entre femmes. La
reconnaissance sociale de la grossesse qui est instituée par les visites prénatales régulières et obligatoires en
milieu occidental trouve ainsi toute son importance. Au Grand Siècle, c’était la reconnaissance des premiers
mouvements fœtaux avérés qui signait la gestation des princesses et en permettait la publication. Pour faire
sienne une gestation, il faut la partager. La parole d’autrui dit la grossesse, et le ventre peut alors pousser.
Cette nécessité humaine croise le thème évangélique de la Visitation que nous avons déjà évoqué : Élisabeth,
en recevant Marie sa cousine, dont la grossesse est miraculeuse, reconnaît alors, de la bouche d’une autre, sa
propre gestation tardive dont elle doutait encore. C’est le thème du Magnificat qui célèbre la joie d’Élisabeth,
qui donne naissance à Jean le Baptiste.
À l’opposé extrême et dans un contexte de solitude psychotique, comme c’est le cas de Josiane, le déni de
grossesse peut être le premier symptôme d’une schizophrénie avérée, et réaliser un syndrome de Cotard,
c’est-à-dire le déni global et massif d’une réalité non supportable. Avant la meilleure connaissance moderne
des grossesses, cette éventualité était le seul diagnostic envisagé. Le risque est alors majeur pour l’enfant, car
les événements sont vécus dans une totale irréalité. Il peut être, lui aussi, pris dans le déni, victime de la
négation de l’accouchement et de la naissance, voire victime d’infanticide. La nouvelle de Guy de Maupassant,
« Rosalie Prudent » (1886), est illustrative de cette situation. Ce récit est d’ailleurs emprunté à un cas réel,
connu de l’écrivain et présenté aux assises de Rouen : il s’agissait d’une fille de ferme, fruste, ignorante de sa
grossesse, prise de douleurs nocturnes d’accouchement, et qui mit au monde deux jumeaux qu’elle étouffa
successivement sous son oreiller.
Dans le contexte bien plus fréquent et banalement névrotique des cas habituels de déni de grossesse, on
invoque comme ressort du refus inconscient une défense psychique contre des souffrances ou des
maltraitances passées ou archaïques, c’est-à-dire antérieures même à l’acquisition du langage, mobilisées par
la gestation. Comme dans la situation de Julie, ou de Justine, cette souffrance interne est ignorée du conscient
de la jeune femme et n’apparaîtra que dans les entretiens psychologiques qui lui seront proposés. En ce sens,
le déni de grossesse, ne coïncidant pas avec une pathologie définie, peut affecter toute femme. D’autres fois, il
peut s’agir de lutter contre le souvenir d’abus sexuels récents ou anciens, ou contre une ambiance familiale
incestuelle fonctionnant en vase clos, sans qu’un inceste n’ait réellement eu lieu.

Quelle prise en charge ?

Lorsque le déni dure jusqu’au terme de la grossesse, les professionnels sont confrontés à une situation
d’urgence. L’accouchement a souvent lieu dans une ambulance de pompiers ou du Samu. Les soins d’urgence
concernent surtout le nouveau-né, qui est souvent de faible poids et risque de souffrir d’hypothermie. Ensuite,
l’examen psychologique de la mère évaluera son aptitude à faire face à une maternité si soudaine et non
préparée, et aussi la qualité de l’étayage par son entourage. Un suivi psychologique postnatal est
indispensable, même dans les cas qui peuvent paraître les plus favorables. D’abord reçu comme un cadeau du
ciel, le nouveau-né risque, en effet, dans un second temps, une fois passée l’idéalisation initiale, de décevoir et
d’être victime de négligence.
La levée du déni à mi-parcours de la grossesse – éventualité la plus fréquente – pose des problèmes
spécifiques. Un travail psychothérapeutique soutenu est nécessaire pendant les quelques semaines de
gestation qui restent à parcourir afin d’aider la femme à anticiper une naissance qu’elle n’a souvent pas
désirée et à développer une « grossesse psychique », bien que décalée du plan somatique.
À la naissance, il est important d’accompagner la dyade mère-bébé pendant les premiers mois de vie. En
effet, l’ambivalence qui a présidé au déni risque de reprendre le dessus, et le nouveau-né, après sa survenue
un peu miraculeuse, peut se voir exposé, là encore, à la négligence maternelle, voire à la maltraitance. Ces
soins psychiques seront prodigués dans le cadre de l’accompagnement de la naissance par les psychologues de
la maternité ou par une équipe de psychopathologie périnatale, comme celles qui se sont développées dans les
secteurs de psychiatrie infanto-juvénile. Malheureusement, ces soins postnatals sont trop souvent non
prodigués. Néanmoins la formation des équipes soignantes en périnatalité est en progrès continu.
Il faut distinguer deux types de situations. Ou bien le déni de grossesse, partiel, finit par céder plus ou
moins spontanément autour de 20 semaines ; grossesse abrégée et accueil de l’enfant se rapprochent alors des
conditions habituelles, mais des soins postnatals sont néanmoins nécessaires. Ou bien le déni persiste jusqu’à
l’accouchement ; dans les cas favorables, le nouveau-né bénéficiera de soins de réanimation indispensables, et
le suivi psychologique maternel est nécessaire.

Une folie, une rêverie ?

Le déni complet et massif d’une réalité extérieure évidente est un phénomène très étrange qui fait
penser à la folie et c’est sous cette rubrique que les Anciens rangeaient les cas de grossesses déniées, surtout
si cette négation massive durait jusqu’au terme, voire jusqu’à la naissance elle-même.
Mais la grossesse est-elle bien une réalité ? À proximité de son terme certes, mais à son début et au
cours de son développement insidieux, progressif, inexorable ? Elle s’apparente plutôt à une rêverie, à une
expérience subjective, unique et inimitable, souvent inexprimable, et cette rêverie peut être obscurcie par des
souvenirs traumatiques inaccessibles au conscient. Expérience subjective, une grossesse a toujours besoin de
la parole et singulièrement de celle d’un(e) autre, moins pour être partagée que pour être reconnue et devenir
une expérience humanisante.
CHAPITRE 4

Le drame de l’infanticide néonatal

La plus dramatique des situations engendrées par le malaise psychique de l’après-naissance est le
meurtre de l’enfant. On qualifie ainsi d’« infanticide néonatal » ce geste homicide sur un nouveau-né. Suivant
une proposition américaine (Resnik, 1970), on a souhaité substituer à ce terme celui de néonaticide et lui
adjoindre un article approprié du Code pénal, mais cette modification n’a pas fait l’unanimité sur le plan
juridique. La loi a, en effet, varié au cours de l’histoire. L’acte meurtrier sur nouveau-né a longtemps été
banalisé et l’histoire humaine est riche en éliminations ou en expositions d’enfants indésirables. De nos jours
encore, dans certains pays comme la Chine ou l’Inde, leur fréquence reste grande et leur comptabilité,
impossible. En France, ce geste constitue un crime très sévèrement et anciennement puni. Paru dans le droit
sous Henri II en 1556 (voir chapitre 3, deuxième partie), l’infanticide conduit aujourd’hui encore en cour
d’assises (Dubec, 2009). Pourtant, aux assises, les jurés populaires se montrent souvent, sinon toujours, d’une
grande clémence. Entre 1940 et 1944, sous le gouvernement de Philippe Pétain, l’infanticide, par souci de
sévérité, est correctionnalisé afin de lutter contre le laxisme des jurés populaires des assises. De lourdes
peines sont alors prononcées pendant cette triste période. Depuis 1994, le terme « infanticide » a disparu du
Code pénal au profit de la notion de « meurtre sur mineur de moins de 15 ans », mais le concept de
« néonaticide » continue de faire son chemin.
L’idée même d’infanticide néonatal suscite l’horreur et le rejet. Même en milieu carcéral, les femmes
auteurs d’infanticide sont souvent maltraitées par les autres détenues. La tendance actuelle tant dans les
médias que dans les jurys est d’associer, arbitrairement et de façon non justifiée, l’infanticide aux grossesses
déniées massivement jusqu’à l’accouchement. Cette tendance à plaider l’inconscience du geste vise à en
atténuer l’horreur, dans les médias et surtout dans les plaidoiries d’assises. Pourtant, dans la clinique, le geste
infanticide et la pulsion meurtrière qui le soutient ne paraissent pas, ou alors exceptionnellement, corrélés à la
méconnaissance de la grossesse qui le précède.

Quelques chiffres…

La fréquence du néonaticide serait en France de 50 à 80 cas par an, selon les dossiers de la justice. Une
étude Inserm (Turz, 2009) a cherché à évaluer la fréquence réelle des décès d’enfants de moins de 1 an
imputables à un geste meurtrier qu’il soit volontaire ou non, c’est-à-dire à mesurer la fréquence des dossiers
de morts néonatales inexpliquées. Dans ce but ont été enregistrés et examinés, dans les départements de trois
régions françaises et pendant cinq ans, tous les décès ayant fait l’objet d’une saisine du procureur de la
République et tous les dossiers de bébés décédés de moins de 1 an, transférés, pour investigation, dans des
hôpitaux. Comparant les chiffres obtenus aux statistiques officielles de mortalité infantile globale – environ
3 000 par an –, l’étude arrive, en extrapolant à la France entière, au chiffre d’environ 300 décès par brutalité
par an. Un chiffre qui est très supérieur à celui de la justice, car beaucoup de cas ne sont pas signalés, ou
sous-investigués scientifiquement. Ils passent pour des morts accidentelles ou pour des morts subites du
nourrisson. Ils sont mal repérés, surtout si le décès survient au domicile ; le médecin de famille, qui ne
soupçonne rien, signe le certificat de décès donnant pour cause la mort subite du nourrisson ou un accident de
literie. Une précision ici : dans les cas du syndrome du bébé secoué, les pères sont plus souvent impliqués que
les mères. Les maladies mentales sont rares chez les deux parents, mais, en l’absence d’expertise, on ne peut
pas se prononcer. L’enquête Inserm conclut à une sous-évaluation des faits qui s’explique autant par le
manque de curiosité médicale devant la mort de très jeunes bébés ou devant les violences sur nouveau-né en
général que par la réticence à dénoncer et le refus de criminaliser (Turz, 2009).
Meurtres à la naissance

Les quelques cas connus, suivis et ayant fait l’objet d’une instruction ont la particularité de se dérouler
de façon stéréotypée. La femme, jeune habituellement, connaît sa grossesse, mais la cache à l’entourage, y
compris le plus proche. Non suivie et non datée, la grossesse s’achève de façon imprévue dans une ambiance
de panique, souvent au domicile et dans la solitude, avec une impression de stupeur, moment de vide, de
« blanc » d’affect. Expulsé avec sang et pertes, le fœtus est vécu comme un objet repoussant et inhumain –
souvent, son sexe n’est pas repéré – et dont il faut se débarrasser au plus vite. L’acte homicide se situe là :
dans un seau d’eau, la cuvette des toilettes ou la poubelle ; l’urgence est de le faire disparaître et
l’accablement dépressif qui suit voisine avec une prostration suicidaire.
Le contexte affectif est également très pauvre et stéréotypé. Quel que soit le milieu social auquel
appartient la jeune femme, elle a souffert de carences affectives graves, passées ou actuelles, et la terreur
panique de l’abandon réel par ses proches domine ses sentiments. L’emprisonnement qui suit ainsi que la
sanction pénale ont pour effet d’humaniser le fruit de ses entrailles et régulièrement de faire émerger un
intense sentiment de culpabilité.

Un récit exemplaire

Jeanne a 24 ans. Elle est la fille d’un couple de la petite-bourgeoisie provinciale. Séparée de son mari,
elle vit seule avec sa mère. Le père a d’autres enfants, mais elle est, de loin, sa fille préférée et il entretient
des relations très proches avec elle ; il interviendra de nombreuses fois auprès de l’avocat et du psychiatre.
Jeanne est très sérieuse selon sa mère, et elle ne sort pas ; elle a eu des relations sexuelles sporadiques avec
un copain mais sans aucun engagement sentimental. Elle ne réalise sa grossesse qu’au cinquième mois et la
garde complètement secrète ; elle ne consulte pas et parvient à ne pas y penser. Des hémorragies minimes ont
été prises pour des règles. Quelques mois plus tôt, un bon copain – « comme un frère » – s’est tué à moto, et
cette pensée entretient en elle une grande tristesse et des idées de mort qui prennent le pas sur toute autre
préoccupation.
Espérant une fausse couche spontanée, elle prend le travail particulièrement épuisant de
manutentionnaire dans une grande surface. L’accouchement, probablement prématuré, se déroule
rapidement, un dimanche dans la cuisine familiale. Elle tranche le cordon avec un couteau qu’elle trouve sur
place et enfouit le nouveau-né dont elle ne repère même pas le sexe dans la poubelle où il décède étouffé. Elle
dit avoir agi dans un « état second » de stupeur et de panique, et les questions insistantes de l’instruction,
cherchant à établir sa préméditation, donneront, seules, un peu de réalité à son geste. Ensuite, elle saigne
abondamment et s’allonge pour attendre la mort. Sa mère et une voisine, de retour de la messe, la découvrent
et appellent le Samu. Après une hospitalisation et une réanimation en soins intensifs, elle survit et est
incarcérée.
Après deux années de prison préventive et en attente du jugement, son avocat obtient une mise en
liberté provisoire avec injonction de soins, et Jeanne rencontre le psychiatre. Cette jeune femme est déprimée
et d’une grande pauvreté d’associations d’idées et d’expression. Elle raconte répétitivement, comme à
l’instruction, sa triste histoire d’enfant carencée affectivement et malmenée, trouvant difficilement sa place
entre des parents divisés, et en lien étroit avec un père très séduisant. La relation à sa mère est
particulièrement non chaleureuse et terrorisante au quotidien.
Le séjour en prison est raconté comme une expérience positive. Elle s’est sentie en sécurité et a apprécié
les rencontres avec d’autres détenues. Elle y a pris des cours d’anglais et un peu d’informatique. Sa compagne
de cellule est sympathique, et la rencontre avec une psychologue de la prison a éveillé un sentiment de
culpabilité qui sera exploité positivement. Elle prévoit d’ériger un monument funéraire au bébé décédé malgré
ses faibles ressources économiques ; il s’agissait d’une petite fille à laquelle a posteriori elle donne le prénom
de sa propre mère.
Il s’agit bien là, comme il est habituel, d’une grossesse tout à fait reconnue, ni déniée ni méconnue, mais
refusée de façon passive et tenue totalement secrète comme si, de façon magique, ce secret suffisait à
l’annuler. Les idées de mort qui précèdent le geste homicide s’étayent sur la perte d’un ami et entretiennent
un état de deuil qui envahit la conscience et colore son vécu.
Cette situation est conforme aux autres cas rapportés dans les études sur le sujet, en particulier par sa
précipitation à faire disparaître l’enfant ; en revanche, elle s’écarte complètement d’autres situations très
médiatisées où la mère tente au contraire une conservation par congélation. Ces derniers cas font penser au
recours à une pensée toute-puissante, peut-être délirante, de ressuscitation ultérieure des nouveau-nés
décédés conservés au froid.
Chez Jeanne, l’abandonnisme domine le tableau ; ce sentiment est constant dans des contextes sociaux
précaires ou non, mais toujours dramatiques. L’exemple littéraire de la nouvelle de Guy de Maupassant
« Rosalie Prudent », déjà citée, en est une bonne illustration – rappelons qu’il s’agit d’une fille de ferme très
fruste, abandonnée, qui accouche seule et, à sa grande surprise, de deux jumeaux auxquels elle donne
immédiatement la mort par étouffement.
On peut se représenter les angoisses primitives, archaïques de celle qui est maintenant mère malgré elle.
Ces angoisses du passé ont émergé à l’occasion de la grossesse non désirée et elles culminent au moment de
l’accouchement. L’abandonnisme explique aussi que Jeanne, la jeune meurtrière, idéalise le temps de
l’incarcération. Quoi de plus rassurant pour une femme terrorisée en permanence par la peur de l’abandon
que la sécurité de la vie carcérale, son rythme de vie immuable et son emploi du temps prévisibles ? Enfin, le
séjour en prison et la rencontre avec une psychologue ont le mérite d’humaniser le nouveau-né perdu, de lui
conférer un sexe qu’elle n’aura pas même vu et de tisser une culpabilité que les soins psychiatriques ultérieurs
entretiendront et aideront à élaborer en pensant à l’avenir. En effet, une nouvelle grossesse, désirée peut-être,
est possible et doit être préservée dans le futur de cette femme jeune.

Du fantasme à la réalité

Qu’y a-t-il à l’origine du moment de vide qui conduit à la pulsion meurtrière ? À la suite immédiate de la
plupart des naissances, y compris chez les jeunes mères les plus normales, donc psychiquement saines, il
semble qu’on puisse constater l’émergence surprenante d’un fantasme, d’une idée d’enfant mort. Ce fantasme
s’exprime a minima et de façon très banale par son retournement : la préoccupation anxieuse excessive pour la
santé du nouveau-né : « Va-t-il survivre malgré sa fragilité ? » Ce fantasme, peut-être fugitif et vite oublié, est
exprimé par la plupart des accouchées. C’est le renversement anxieux de l’idée inexprimable de mort de
l’enfant. On peut lui rattacher la sensation de vide qui survient au moment de la délivrance, c’est-à-dire de
l’expulsion du placenta ; seul un témoin attentif du processus de la naissance peut le recueillir – Louis Victor
Marcé en 1858 en avait déjà l’intuition ; il signalait une « sympathie du psychisme maternel vis-à-vis du vide
utérin ».
Depuis quelques années, le concept d’hiatus périnatal a été proposé pour désigner ce moment (Drossart,
2009). Il s’oppose brièvement et transitoirement au mécanisme normal qui tend à faire du bébé réel l’enfant
qui se substitue au bébé rêvé de sa mère pendant la grossesse. Il s’accompagne de représentations
d’inquiétante étrangeté qui peuvent s’appuyer sur des antécédents familiaux : fausses couches préalables,
enfants réellement morts dans l’entourage. La psychiatre américaine Selma Fraiberg a proposé l’expression
suggestive de « fantômes dans la nursery » pour qualifier ces antécédents de deuil ou de traumatismes
familiaux qui peuvent assombrir l’événement d’une naissance (Fraiberg, 1980). Le fantasme d’un enfant mort
pèse intensément lorsque le contexte de la naissance est catastrophique – grossesse déniée ou activement
refusée et accouchement dans la détresse et la solitude. De césure maturative, cet hiatus acquiert alors le
statut d’arrêt sur image, ce qui explique le moment de vide dans lequel naît le geste meurtrier, conséquence
de ce drame psychique.
Dans les situations normales, l’écart entre l’idée d’enfant mort et la réalité de l’enfant vivant se résout
spontanément, débouchant sur le baby-blues habituel de quelques jours. Par des signaux sonores, visuels et
tactiles, le bébé sollicite activement le psychisme de sa mère et joue un rôle actif dans la réparation
maternelle, rôle amplement démontré par les travaux éthologiques (Stern, 1998 ; Brazelton, 1995 ;
Trevarthen, 2003). Dans les conditions normales le bébé concourt donc activement à protéger sa mère de la
catastrophe psychique que pourrait représenter un hiatus périnatal persistant. Ainsi, dans les cas favorables et
normaux, le conflit psychique qui a fait rage, durant un bref moment de vide, dans le psychisme maternel se
résout en une ambivalence tout à fait normale. C’est ce que décrit Winnicott quand il énumère toutes les
raisons que peut avoir une mère de « détester » son bébé nouveau-né (Winnicott, 1947).
À l’inverse, lorsqu’il y a néonaticide, la catastrophe a vraiment eu lieu, et l’enfant n’est plus là pour
réparer sa mère et la protéger de ses fantasmes persécuteurs. La dépression est massive ainsi que la tentation
du suicide.
Soins et prévention psychopathologiques doivent s’exercer efficacement ; l’invention des unités mère-
bébé à Londres par le psychiatre anglo-pakistanais Ramesh Channi Kumar en est le modèle. Les soins visent
aussi à protéger les gestations ultérieures et les enfants à venir de celle qui a tué son premier-né. À condition
de ne jamais considérer ce drame comme un non-événement, ce à quoi la justice ne manque pas de s’employer,
le désir réparateur et l’espérance de jours meilleurs peuvent ne pas s’éteindre pour ces femmes infortunées.
TROISIÈME PARTIE

e
L’infertilité féminine au XXI siècle

« L’homme sait assez souvent ce qu’il fait, il ne sait jamais ce que va faire ce qu’il fait. »

Paul VALÉRY.
Aborder la question de l’infertilité, et du désir d’enfant insatisfait qui l’accompagne, suppose de définir
quelques termes et, en premier lieu, de distinguer l’infertilité de la stérilité. Est stérile la femme qui se trouve
dans l’impossibilité absolue de se reproduire pour des raisons génétiques ou anatomiques – syndrome de
Turner, malformations diverses des voies génitales chez la femme – ou acquises – obstruction des trompes de
l’utérus à la suite d’un processus infectieux ou d’endométriose diffuse, hystérectomie chirurgicale. La stérilité
confirmée conduit à envisager l’assistance procréatique ou l’adoption. L’infertilité, elle, désigne plutôt une
situation temporaire ou acquise secondairement et souvent mal explicable scientifiquement, car elle concerne
des patientes dont les organes et les fonctions physiologiques sont sains. L’expression « infertilité
énigmatique », qui avait cours aux débuts de l’assistance médicale à la procréation, traduit avec un certain
succès cette incompréhension.
Une autre expression contemporaine mérite explicitation : le « désir d’enfant ». Issu des impératifs de la
biologie, ce désir d’enfant signale le souhait conscient d’une postérité et varie avec le contexte socio-
historique. Il est aussi porteur de mouvements psychiques sous-jacents dont la connaissance est récente et
dont la révélation se fait progressivement (voir notre première partie). Depuis peu, ce désir d’enfant est
souvent dévoyé en « droit à l’enfant », que soutiennent ceux qui en sont radicalement exclus en raison de leur
âge, d’une stérilité irréductible, par choix d’un couple non bisexué ou par renoncement à celui-ci. Ce « droit à
l’enfant » s’appuie sur les innovations les plus récentes avec un risque majeur pour l’enfant à naître : devenir
le « produit » d’un contrat ou d’une négociation.

*
* *

Après la découverte scientifique du mécanisme du cycle reproductif féminin et, plus tard, la mise au
point de la contraception chimique, la légalisation politique de la contraception s’est installée dans les pays
occidentaux malgré des réticences religieuses encore actives. Actuellement, la maîtrise de la contraception
favorise l’illusion de la maîtrise totale de la fécondité ; elle favorise surtout la procrastination et l’ajournement
d’une première conception pourtant ardemment espérée ! Selon l’Insee, l’âge de la première grossesse a ainsi
été repoussé à 30 ans. Défiant l’horloge biologique du cycle féminin, ce retard à procréer est devenu la
première cause de consultation pour infertilité. Quant à la natalité, elle n’atteint plus, en France, le niveau de
deux enfants par femme, et la situation est pire encore dans la plupart des autres pays européens.
Aujourd’hui, le désir d’enfant, s’il répond bien à l’impulsion biologique propre au vivant, s’il évolue avec
l’histoire de la société, notamment l’histoire progressive de l’émancipation féminine, il subit aussi les
contraintes qui vont avec la modernité. À notre époque, l’enfant est devenu un objet de désir et de projet en
proportion de sa raréfaction provoquée par les évolutions sociales, médicales et techniques successives – c’est
d’autant plus vrai qu’en France la contraception chimique est gratuite et diffusée dans une culture de la
prévention. Le désir d’enfant se trouve ainsi en adéquation avec les exigences sociales et économiques du
moment : études prolongées, impératifs professionnels, nécessité de trouver emploi et logement, choix
raisonné du compagnon… Pour emprunter la formule de Françoise Sagan, l’enfant est devenu le « rayon de
soleil dans l’eau glacée » d’un monde régi par l’économie, en même temps qu’une valeur refuge face à la
disparition des idéaux moraux ou religieux.

*
* *

L’assistance médicale à la procréation (AMP) a suivi de peu la mise au point de la contraception


chimique et a ouvert une véritable boîte de Pandore. Le frein de la réalité anatomo-physiologique s’est encore
desserré : tout ce qui est techniquement possible est devenu désirable et médiatisé. « Tout borne l’homme
mais rien ne l’arrête », remarquait déjà Victor Hugo. En effet, aujourd’hui, tous les fantasmes génératifs sont
potentiellement réalisables à condition de se procurer les gamètes étrangers ou le matériel humain adéquat :
don de sperme, ou d’embryon, don d’ovocyte, vitrification ovocytaire, greffe utérine et gestation pour autrui.
En théorie, le désir d’enfant peut d’autant plus se donner libre cours, sauvagement et sans frein, que des
techniques encore plus innovantes se profilent à l’horizon : greffe d’utérus étranger prélevé sur un cadavre ou
sur une femme ayant renoncé à la fertilité ; prélèvement de l’utérus d’une femme ménopausée, comme dans
l’histoire récente impliquant la mère d’une femme infertile. De façon plus marginale, il faut aussi citer les
« grossesses transgenres ». S’annonce également la fabrication de gamètes artificiels à partir de cellules
souches qui pourrait rendre caduc le recours aux actuels Centres d’étude et de conservation des ovules et du
sperme (Cecos). Enfin, l’utérus artificiel se profile à l’horizon de la recherche, ainsi que les modifications
génétiques liées à l’utilisation de « ciseaux à ADN », déjà en expérimentation sur l’embryon humain. Accentués
par la pression sociale, l’inventivité des chercheurs, l’hubris technologique et la course au profit sont
potentiellement sans limite.
Toute société s’accompagne de questionnements sur le montage symbolique de la parenté. Actuellement,
la contraception et l’assistance médicale à la procréation, en favorisant la reproduction sans sexualité génitale,
font de la parenté une intention, une pure volonté, et non plus le lien intime et biologique qu’on tisse avec
l’enfant grâce à l’union charnelle, habituellement reconnue civilement ou religieusement, des corps parentaux.
Cette dissociation entre sexualité et procréation est à l’origine d’un paradoxe contemporain qui réunit, en les
opposant, la revendication d’une parenté fondée sur sa seule part symbolique – comme dans la gestation pour
autrui (GPA) – et l’exaltation de la seule filiation biologique – comme dans la levée de l’anonymat des donneurs
de gamètes.
Par ailleurs, la France est le seul pays au monde à s’être doté en 1994 d’une loi de bioéthique présentée
et votée par le Parlement et révisable systématiquement tous les quatre ans. À ce titre, cette loi ne garantit
pas l’avenir des pratiques, mais elle permet d’en penser les limites en langage politique et d’ouvrir le débat
public. Il y est dit que toutes les techniques de l’AMP ne peuvent se pratiquer que dans des établissements
publics ou à but non lucratif, ce qui devrait restreindre les dérives commerciales. Elle tend, par ailleurs, moins
à freiner la recherche que l’application des innovations, si celles-ci entrent en conflit avec des enjeux humains
fondamentaux ; elle vise ainsi à cadrer la mince frontière entre innovation pour mieux soigner et impératif de
ne pas altérer de façon définitive le génome humain.
Cette loi française est une exception, un « îlot modèle », à l’échelle internationale. En effet, les pays de
droit anglo-saxon préfèrent se référer à des instances autorisant, au cas par cas, les « bonnes » pratiques,
même celles qui sont commercialisées. Les autres lois nationales ne reconnaissent pas toutes les variantes et
changent d’un pays à l’autre au gré des enjeux économiques, de la pression de l’opinion publique, des
politiques en vigueur ou des conceptions éthiques locales – ainsi, l’Allemagne est très réticente à l’assistance
médicale à la procréation (AMP) et à tout ce qui pourrait rappeler l’eugénisme nazi. Pour le moment, l’origine
des gamètes est encore scellée par l’anonymat, mais pour combien de temps encore vu les promesses de
transparence informatique et le baby business mondial ? Des entreprises étrangères commercialisent déjà les
dons de spermatozoïdes, prenant le risque non contrôlé de transmissions génétiques sans parler des questions
inédites d’héritage qui pourraient se profiler.
La filiation maternelle a reposé de façon ancestrale sur le constat biologique non récusable de
l’accouchement : la mère est celle qui met au monde – par opposition au lien paternel, établi symboliquement
par la déclaration à l’état civil et qui peut être objet de doute. Avec le don d’ovocyte et la GPA, l’évidence
biologique maternelle s’efface, le statut de « mère » change : en raison de la rupture du lien avec la génération
grand-maternelle, il est à son tour gagné par l’incertitude, jusqu’ici propre à la paternité. De surcroît, si,
habituellement, toute accouchée est obligée d’« adopter » son propre enfant, la maternité par don complique
ici ce processus d’adoption et peut induire un difficile sentiment de gratitude ou, à l’opposé, de ressentiment à
l’égard de la donneuse.
L’emballement procréatique auquel on assiste depuis quelques années a plusieurs causes. Une certaine
illusion est diffusée par les médias selon laquelle la procréation médicalement assistée « inventerait la vie »,
alors que cette dernière n’est au départ qu’une prothèse de la procréation naturelle. Ensuite, il y a l’angoisse
latente de la dénatalité du Vieux Continent : le gynécologue procréateur serait, sans le savoir, le bras armé
d’une tentative de sauvegarde de la population occidentale. S’y ajoute la fascination des chercheurs entraînés
par un fantasme faustien dans un engrenage technologique et engagés, bien malgré eux, aux services des
convenances personnelle, sociétale et économique, aux dépens de toute considération morale et politique.

*
* *

Pour garder notre humanité dans ce monde envahi par la technique, le fil rouge pourrait être de
considérer les risques potentiels courus par les enfants à venir. Or toutes les techniques évoquées ont en
commun l’absence de réflexion sur leurs conséquences pour l’enfant. Sans doute est-il très difficile de
s’identifier par avance à un enfant encore inconnu. Toutefois, au nom de la convenance personnelle et du
« droit à l’enfant », on met en péril les droits élémentaires de celui-ci et on tend à oublier que « l’obligation
précède le droit et le relativise », comme l’écrit la philosophe Simone Weil dans L’Enracinement. Malgré
quelques études par questionnaire de satisfaction auprès de parents ayant eu recours à l’AMP et qui se veulent
rassurantes, les risques pour l’enfant ne sont tout simplement pas « pensés » – peut-être ne sont-ils pas
pensables à l’avance. La procréation technique risque de la sorte de s’apparenter à une expérimentation
scientifique sans essai clinique, ce préalable pourtant théoriquement nécessaire avant toute mise en œuvre
thérapeutique. À ce manque éthique s’ajoute l’intense idéalisation de l’enfant moderne et de ses capacités : on
fait fi de sa détresse originelle, de sa vulnérabilité ; on lui prête, sans réfléchir, une résilience – le terme est à
la mode – à toute épreuve.
Pour le moment, les risques pour l’enfant sont principalement évoqués par les sociologues et par les
juristes. Ceux-ci soulignent qu’en France, où la gestion de la santé est traditionnellement solidaire, existe une
tendance actuelle et croissante à la « contractualisation » dans des domaines habituellement régis par la loi, à
des négociations entre individus sur le modèle de la politique de l’emploi. Une telle tendance risque
d’instrumentaliser l’enfant qui pourrait devenir l’objet d’un contrat engageant des parties à exécuter des
obligations personnelles. C’est déjà le cas avec la gestation pour autrui (GPA) en raison de la libéralisation
progressive de la société, sur un modèle anglo-saxon – le consentement requis est une fausse liberté ; il y a
fabrication et remise d’un produit fini : l’enfant ; le prix de cet enfant fluctue selon l’offre et la demande…
Traité comme un produit, cet enfant-là est livré contre rémunération et, s’il est « défectueux », on va
simplement à l’interruption médicale de la gestation, voire à l’abandon. On voit bien ici comment la
qualification de l’enfant nouveau-né n’est pas pensée et comment son statut juridique dépend entièrement du
« projet » que les parents gardent ou abandonnent avec lui.
Le seul risque pris en considération est celui des effets réputés néfastes du secret des origines, une fois
l’enfant devenu grand. Des associations militent ainsi pour la reconnaissance du droit à la levée de l’anonymat
des gamètes. Il faut dire que les parents concernés n’osent souvent pas commenter avec leur propre enfant les
circonstances de sa conception et que leur embarras peut laisser penser que le secret est responsable des
difficultés existentielles éventuelles que leur fille ou leur fils rencontre. Comme si seul le biologique avait une
valeur originaire. Comme s’il était le seul discours de vérité sur la filiation.
Ce faisant, on minimise un droit essentiel du nouveau-né et de l’enfant, celui d’avoir une sécurité
familiale, narrative, symbolique et surtout d’être accueilli par des parents au cœur d’une relation émotionnelle
cohérente et secourable compte tenu de son état initial de détresse. En l’absence de trouble génétique, la
qualité du premier développement du bébé et la mise en route de sa construction psychique dépendent de
cette relation empathique précoce. Ce point est essentiel, et il ne faudrait pas l’oublier devant les
transformations de la parentalité qui se profilent. Dans une déclaration aux accents prophétiques, le
philosophe Walter Benjamin écrivait déjà : « Une nouvelle pauvreté s’est abattue sur les hommes avec
l’innovation […] avec laquelle on doit négocier une nouvelle alliance. »
CHAPITRE 1

L’enjeu de la filiation féminine

« C’est avec son ombre que l’on rembourse à la terre sa dette d’existence. »

Hugo VON HOFMANNSTHAL.

La pratique généralisée de la contraception chimique entraîne pour presque chaque femme une période
plus ou moins prolongée d’infertilité volontaire. S’ensuit un retard de l’âge moyen de la première maternité.
Cette infertilité volontaire, clairement revendiquée, accentue la peur de la stérilité, cette peur de tous les
temps et de toutes les femmes, avant qu’une première grossesse n’apporte la preuve de la fertilité. Elle est à
l’origine de bien des consultations médicales qui peuvent parfois conduire chez le psychothérapeute. La
collaboration de gynécologues et d’obstétriciens avec des psychanalystes sur le terrain même de la maternité
va également dans ce sens.
Aujourd’hui des demandes psychiques de femmes enceintes ou infertiles peuvent ainsi émerger qui
n’auraient pu être entendues auparavant, apportant quelques éclairages sur le fameux continent noir de la
féminité. En étudiant la sexualité féminine sous l’angle de l’un de ses buts essentiels, celui de la filiation, nous
risquons d’apporter « ces quelques renseignements plus approfondis et plus ordonnés » que Freud attendait
de la science (Freud, 1932). La question « que veut la femme ? » est toujours posée et sa réponse, plus actuelle
encore aujourd’hui qu’à l’époque de Nietzsche : « Tout chez la femme est énigme et tout chez la femme a une
solution unique, laquelle a nom grossesse » (Nietzsche, 1885). L’exorbitant pouvoir de créer de l’humain dont
est doté le sexe féminin n’est-il pas à la base du mystère originaire que la féminité représente pour l’homme ?

Qui est la mère ?

On connaît l’histoire du jugement de Salomon dans le Livre des Rois : deux femmes accouchent le même
jour et au même endroit ; l’un des deux enfants meurt sur le sein de sa mère, laquelle vole alors l’enfant de sa
voisine. Les deux femmes vont ensuite prétendre à la maternité du seul enfant survivant. « Celle-ci dit : “Voici
mon fils qui est vivant et c’est ton fils qui est mort !” Et celle-là dit : “Ce n’est pas vrai ! Ton fils est celui qui
est mort et mon fils est celui qui est vivant !” “Apportez-moi une épée”, ordonna le Roi. Et on apporta une épée
devant le Roi qui dit : “Partagez l’enfant vivant en deux et donnez la moitié à l’une et la moitié à l’autre.” Alors
la femme dont le fils était vivant s’adressa au Roi car sa pitié s’était enflammée pour son enfant et elle dit :
“S’il te plaît Monseigneur, qu’on lui donne l’enfant, qu’on ne le tue pas.” Mais l’autre disait : “Il ne sera ni à
toi, ni à moi, il sera partagé.” Alors le Roi prit la parole et dit : “Donnez l’enfant à la première, ne le tuez pas,
c’est elle la mère.” »
La seule mère véritable est donc celle qui est prête à se retirer et à tout perdre, y compris son enfant ;
c’est la mère démunie, la mère perdante qui renonce à son bien le plus cher. L’énigmatique faiblesse de cette
image maternelle biblique surprend au premier abord. Un mode de pensée plus habituel tend en effet à faire
de la représentation maternelle une figure phallique toute-puissante, reliquat adulte et singulièrement
masculin de la première des théories sexuelles de la petite enfance – prêtant un organe mâle à tous les
humains ! Le travail psychothérapeutique avec l’adolescence féminine révèle cette image de mère toute-
puissante –, c’est celle-ci que capte à la période œdipienne le regard de la fille adolescente. En cette période
de crise dont l’enjeu est la conquête d’une identité féminine, la mère œdipienne est pour sa propre fille le
modèle à la fois enviable et haï. Vue par sa fille adolescente, la mère de cette période à la fois manœuvre le
père qui l’a possédée sexuellement et surtout monopolise pour elle seule le pouvoir de génitrice. Ces attributs
la parent de toute-puissance aux yeux de sa fille encore infertile.
En vérité, l’adolescence féminine ne s’achève qu’avec la première naissance, même tardive. Il se produit
alors une bascule des identifications et des retrouvailles avec une autre image maternelle, celle des premiers
soins, celle de la tendresse. Réciproquement, on connaît l’idylle monoparentale de certains couples mère-fille
adolescente : le père s’est éloigné et la rencontre avec la mère de l’origine n’est plus entravée par les
représentations envieuses que suscite la proximité œdipienne.

Dette de vie et hypothèque

Un accoucheur m’appelle en urgence pour rencontrer Mme A. Celle-ci est enceinte de jumeaux dont la
naissance menace à six mois de gestation. C’est une grande et forte femme de 35 ans. Elle est allongée sur le
côté, telle une bête blessée. Elle souhaite faire partager les angoisses qui l’habitent. Après plusieurs fausses
couches spontanées, elle se croyait définitivement stérile, puis cette grossesse a commencé, coïncidant avec
un événement dramatique : le suicide du meilleur ami de son couple, un homme jeune considéré comme un
frère par son mari. Leur émotion a été si grande que les premiers signes de la grossesse sont passés
inaperçus. Quelques semaines plus tard, on lui annonçait des jumeaux. Jusqu’à la veille, tout allait bien et puis,
ce matin, elle a été réveillée à la fois par des douleurs d’accouchement et par un horrible cauchemar où « elle
est une grosse chienne domestique, punie par ses maîtres pour une vétille. Ceux-ci lui ont ouvert le ventre et
ont répandu ses viscères sur le sol. Elle essaie désespérément avec sa langue et ses pattes de les rentrer et les
remettre en place à travers la plaie. Mais un fouet en cuir tournoie autour d’elle pour l’en empêcher ». À ce
récit, une intense émotion nous étreint toutes les deux, premier indice du lien qui s’installe entre nous.
Les soins médicaux ne parviennent à différer l’accouchement que de quelques jours, et Mme A. donne
naissance à deux garçons, un mort et un vivant, qui ne pèse que 1 000 grammes. Pour ce bébé qui va survivre
s’ensuivent trois mois d’hospitalisation dans un service de réanimation. Mme A. vient tous les jours passer de
longs moments auprès de la couveuse ; elle observe intensément l’enfant, elle lui parle et réagit à ses moindres
mimiques. À l’aller ou au retour, elle s’arrête dans mon bureau pour une autre pause. Elle flotte comme une
ombre dans une robe de maternité immense qu’elle ne quitte pas. À travers des rêves et des remémorations,
elle me raconte son enfance.
Elle est la quatrième fille d’un couple. Le père est effacé, et elle le cherche en vain. Sa mère est trop
grande, trop puissante, omniprésente, même par téléphone. « Elle sait tout sur les grossesses et les
naissances. Elle m’a dit que cette fois encore je risquais une fausse couche. Je lui ai raccroché au nez. Je ne lui
ai pas dit la naissance du petit. Maintenant elle le sait, je ne veux pas qu’elle vienne le voir, je ne veux pas
qu’elle le touche. » Le fouet du rêve initial ressemble étrangement au martinet de sa mère, jamais utilisé mais
toujours menaçant.
Il n’est pas fréquent d’avoir en cure analytique des femmes enceintes ; lorsque c’est le cas, le contenu
des séances est souvent extrêmement silencieux, surtout en fin de grossesse. Par contre, la pratique
hospitalière permet ce genre de rencontres, comme avec Mme A., à des moments particulièrement aigus du
processus de reproduction. En outre, le risque ou la réalisation d’un accouchement prématuré sont des
moments où viennent s’intriquer aux événements biologiques des représentations psychiques, toujours
concomitants.
Les jumeaux de Mme A. ont été conçus dans un moment de deuil. C’est une conception involontaire qui
survient juste après la perte d’un proche, dans une sorte de « fête maniaque » induite par la disparition
soudaine d’un être cher : la mort brutale de l’ami, du quasi-frère a mis en ébullition la pulsion sexuelle – une
« irruption libidinale triomphante » a accompagné la perte de l’objet, pour reprendre les termes de Freud.
Dans ce récit, parce que l’enfant est venu prendre la place d’un défunt, le deuil, en tant que processus
élaboratif, risque de ne jamais s’accomplir : le cadavre ne gît pas seulement dans l’endeuillée ; il est l’enfant
lui-même (Torok, Abraham, 1987). Le deuil est nié, le cadavre s’enfouit dans l’enfant et ce dernier est « mal
parti ».
Grossesse pathologique, accouchement prématuré, enfant malade ou inachevé… Les idées inconscientes
de mort qui ont présidé à cette conception se sont-elles activées au niveau du corps de l’enfant ? La
représentation terrifiante que Mme A. m’a communiquée dès notre première rencontre comporte à la fois
l’idée d’une faute, de sa punition excessive et un mouvement de dépendance totale à l’image maternelle. La
faiblesse de l’enfant et sa maladie viennent-elles, en quelque sorte, en gages, en garanties hypothécaires, de la
dette maternelle non réglée ?
Mme A. est prise au piège de son impossible identification à sa mère, une mère sans faille ni faiblesse,
véritable « Reine de la Nuit » dans le regard adolescent que continue de poser sur elle sa fille. Or, pour se
reconnaître enceinte, pour assumer une grossesse et la conduire à terme, ne faut-il pas se reconnaître
identique à sa propre mère des débuts de la vie ? C’est la représentation maternelle d’origine qui est ici
convoquée, mémoire de la phase préœdipienne d’attachement passionné et tendre du bébé à la mère des
premiers soins, véritable fontaine de vie. S’accepter identique à cette mère-là signifie aussi s’identifier à une
image suffisamment faible à laquelle l’enfant à venir serait dû comme le prix à payer pour la transmission de la
vie. Faute de la reconnaissance de cette dette, l’enfant est grevé d’hypothèque – ce terme renvoyant à la
fragilité du nouveau-né, à sa prématurité, à son maintien en couveuse. Pour être dénoué, un tel lien
hypothécaire morbide exigerait un travail, une élaboration psychique ultérieurs. Mme A. le fera-t-elle ? À la
sortie de l’enfant, au retour du bébé à la maison, elle interrompt brutalement le travail psychothérapeutique
avec moi.
La question de la dette maternelle dans la filiation est souvent évoquée dans la poésie et le folklore sous
la forme de l’ombre ou du double narcissique. Dans ces textes, l’ombre, ce terne reflet que l’on projette au-
delà de soi, est la métaphore de la filiation : sans ombre, on ne peut concevoir. Ainsi, dans le récit de Hugo von
Hofmannsthal La Femme sans ombre, la question de l’ombre coïncide avec celle de la fécondité et de la
filiation, car comme le formule le poète, « c’est avec son ombre [sa filiation] qu’on rembourse à la terre [la
mère] sa dette d’existence » (voir aussi chapitre 3, première partie).
Comme l’ombre, la dette à l’égard de la génération précédente, et singulièrement à l’égard de la mère,
est une nécessité. Comme si la vie n’était pas un cadeau gratuit, mais portait en soi l’exigence de transmettre
ce qui a été donné et aussi de reconnaître que le don de vie, à la fois promesse d’immortalité et de mort,
implique une dette qui circule de mère à fille. Voilà pourquoi une dette non réglée risque de grever le corps de
l’enfant à peine né.
Cette dette d’existence que l’ombre vient représenter, que l’enfant vient incarner, renvoie bien à ce fait,
confirmé par l’observation clinique, que par l’enfantement, singulièrement par le premier enfant, une femme
règle sa dette à l’égard de sa propre mère. Sans ombre, une femme ne peut concevoir ; sans reconnaissance de
la dette, l’enfant est le porteur innocent de l’hypothèque de cette dette non réglée. Cette formule pourrait être
valable pour d’autres processus créatifs que celui de l’enfantement, par exemple pour la dette de tout créateur
à l’égard de celui ou de ceux qui ont contribué à sa formation ; l’œuvre aussi est hypothéquée ou hypothécable
par une dette non réglée.
Les textes freudiens nous apprennent que la maternité serait du côté de « l’avoir » : avoir l’enfant désiré
du père ou l’ersatz du pénis, les bijoux de la mère (« Voici mes plus beaux bijoux », disait la mère des
Gracques de ses fils). Mais, à côté de cette thématique de l’avoir, l’enjeu de la filiation ne serait-il pas du côté
de « l’être » ? Mme A. nous apprend sa difficulté d’être comme une mère, la sienne, trop narcissique, qui
jamais n’a montré de failles, qui n’a jamais rien perdu, qui, même dans son grand âge, reste toute-puissante :
transformant son pouvoir de génitrice en pouvoir de manipulation de sa famille. Certaines femmes sont ainsi
marquées d’un défaut de représentation : elles sont incapables de voir en leur mère une femme affaiblie,
fragile, perdante, que l’enfant viendrait réparer ; une mère qui aurait besoin que sa propre fille devienne mère
à son tour pour lui donner l’enfant qu’elle ne peut plus avoir.
Mme A. est dans l’impossibilité de se représenter qu’elle est faite de la même façon que sa mère,
d’assumer qu’elle est issue d’un trou devenu infécond, mais qu’elle porte aussi en elle. Elle exprime, à
l’inverse, le maintien du fantasme de l’éternelle fécondité de la mère. C’est ici qu’intervient le concept forgé
par le psychanalyste François Perrier, celui d’amatridie : on peut être amatride comme on est apatride, c’est-à-
dire privé d’une terre natale de référence. Sont amatrides ces femmes privées de référence maternelle
originaire, auxquelles « l’idéologie, le mythe, la légende de la mère ont manqué » et qui ne peuvent pas
supporter de savoir qu’on pourrait aimer quelque chose de leur propre mère, en elles, en les aimant (Perrier,
1978). Or, pour que la mère devienne un mythe narcissisant pour soi-même, il faut avoir en soi la
représentation d’une mère faible, vaincue, perdante, aimée parce que faible – au lieu de la représentation
adolescente d’une mère toute-puissante, encore active et indépassable chez bien des femmes infertiles ?
Dans le récit de Mme A, la victime risque d’être l’enfant, avec sa vulnérabilité, son corps inachevé et son
besoin d’une « mère couveuse » pendant plusieurs mois. L’enfant malade se retrouve donc pris ici en étau
entre grand-mère et mère, sauf si une intervention tierce vient mobiliser les représentations de Mme A. Ce
qu’elle a d’ailleurs entrevu dans les séances analytiques, qu’elle a abandonnées précipitamment pour ne pas
remettre en question la toute-puissance maternelle à laquelle, tout compte fait, elle tient et pour ne pas
développer un sentiment de gratitude insupportable.

S’identifier à la mère des débuts

L’idéalisation maternelle ne peut intervenir qu’à partir de l’identification de la fille à cette mère
suffisamment faible pour recevoir en cadeau l’enfant qui scelle la dette et enchaîne les deux femmes à travers
les générations. Et cette idéalisation maternelle est nécessaire au bon déroulement de la grossesse. La grand-
mère maternelle constitue cet arrière-plan, réel ou virtuel, sur lequel la future mère va s’appuyer par
nécessité : celle qui viendra prendre soin de l’enfant si elle-même vient à défaillir, la seule femme à laquelle
une mère puisse confier son propre enfant sans arrière-pensée, sa propre mère idéalisée – ainsi sainte Anne
veille-t-elle sur Marie et l’Enfant dans le célèbre tableau de Léonard de Vinci.
On peut voir cette idéalisation et cette confiance s’établir juste pendant le temps de la grossesse, alors
que d’intenses conflits ont marqué la relation mère-fille jusque-là et qu’ils reprendront ensuite. Cette
idéalisation maternelle en forme de trêve, même transitoire, même fugace, voire déplacée sur une personne
étrangère, paraît indispensable pour qu’une maternité puisse être menée à bien. Il faut avoir, le temps de la
conception et de la grossesse, adopté la valeur « donner la vie » comme valeur suprême, puisque c’est la
valeur maternelle qui a fondé sa propre arrivée au monde. On peut ainsi comprendre que certains avortements
volontaires ressemblent à des équivalents suicidaires.
L’identification maternelle trouve son expression traditionnelle dans les coutumes humaines ayant trait
aux naissances (Bydlowski, 1991). Les traditions témoignent que, chez l’humain, les faits biologiques sont
toujours repris par la culture (voir première partie, chapitre 2).

Se représenter une mère suffisamment faible

Mme B. est venue consulter pour infertilité. La grossesse qu’elle appelle de tous ses vœux depuis cinq
ans ne se produit pas. Pour le reste, sa vie est une réussite. Agrégée de lettres, elle enseigne avec plaisir. Son
mari l’adore, sa mère également qui vit dans une lointaine province. Elles sont, grâce au téléphone, à la fois
proches et intimes.
Dès la première minute du premier entretien, elle sanglote sur le deuil de son père. Il est mort
brutalement alors qu’elle avait 10 ans. Elle est la seule fille, elle n’a pas été à l’enterrement, elle n’a jamais
pleuré pour épargner sa mère effondrée. Au fil des séances et au milieu de ses larmes, un souvenir se précise,
insistant : la veille de son décès, elle jouait avec son père sur le canapé familial, ils regardaient ensemble la
télé, elle se racontait qu’ils étaient fiancés, elle se voyait en robe de mariée à son bras. Il se laissait d’ailleurs
embrasser avec la tendre complicité de sa mère. Après sa disparition, elles sont restées comme deux petites
veuves, effondrées. Plus tard, elle s’est mariée. Depuis, avec son époux, elle ne cesse de conforter sa mère.
Quelques mois plus tard, Mme B. est enfin enceinte. Un rêve vient scander l’événement : elle doit
renoncer à une randonnée et rentrer à la maison en auto-stop. Elle me reconnaît au volant de la voiture qui est
aussi celle de ses voisins : ceux-là mêmes qui l’ont recueillie le soir de la mort du père et, malgré l’ambiance
de catastrophe familiale, l’ont autorisée à regarder la télévision.
On voit ici, comme in vitro, fonctionner, puis céder le processus qui interrompait le lien de filiation et
provoquait son infertilité. L’interrupteur est constitué par l’affect de culpabilité qui noue, comme dans le
souvenir, l’amour incestueux de la petite fille pour son père à l’intense culpabilité due à la mort brutale de
celui-ci. Dans le souvenir reconstruit, les deux événements sont même liés chronologiquement. Tout s’est
passé le même soir.
Si l’on met de côté l’affect de culpabilité qui fait interrupteur, les ingrédients psychiques nécessaires à la
maternité sont ici bien présents. La grossesse vient ainsi au point de rencontre entre, d’une part, le lien à la
mère de l’origine et, d’autre part, la réalisation du vœu infantile d’obtenir un enfant du père et, enfin, le fruit
de l’amour pour un homme présent dans sa vie actuelle. Toute maternité suppose la coïncidence de ces trois
éléments. Encore faut-il que les voies soient libres sur le plan biologique et que, sur le plan psychique, aucun
domaine ne soit frappé d’interdiction, ne soit interrompu.
Érotisme, amour incestueux et menace de mort pour le père, ce lien culpabilisé a ainsi été pour un temps
interrupteur de la conception pour Mme B.
Ce lien fonctionne de façon analogue chez Mme D. À 30 ans, celle-ci n’a jamais encore conçu d’enfant,
bien qu’elle le souhaite vivement. Dès les premiers entretiens, deux rêves signalent les vœux de mort
concernant le père. « Sur une route de montagne, celui-ci est accidenté gravement ; dans un autre rêve c’est
un accident d’avion qui atteint le président de la République, le père de la nation. » Mme D. raconte alors sa
première expérience amoureuse et sexuelle au lycée avec un camarade de classe. Le proviseur a alerté le père
qui a brutalement sévi, en provoquant un changement d’établissement en pleine année scolaire. Un échec au
baccalauréat a suivi. Puis le père est tombé malade. Ces événements ont été vécus comme une catastrophe par
Mme D. Elle s’est enfermée en elle-même et mariée sans amour. Sa vie amoureuse se limite à la lecture de
romans et aux rêveries éveillées.
Si l’équation symbolique de l’enfant comme réalisation d’un vœu phallique est habituelle, le lien
originaire à la mère de la phase préœdipienne, ingrédient pourtant nécessaire à la filiation féminine, est
souvent négligé. Or c’est par ce lien que la maternité inaugure des retrouvailles avec l’objet perdu et le
ressouvenir en acte d’un passé nostalgique – Freud (1931) lui-même note que l’amour œdipien pour le père
recueille la succession d’un lien aussi fort à la mère et que cette phase ancienne persiste souvent pendant une
période d’une durée inattendue.
Devenir mère suppose donc un compromis entre l’attachement à la mère d’antan, source de vie et de
tendresse – cet attachement au passé, qui donne sa dimension nostalgique au désir d’enfant, peut être qualifié
d’homosexualité de naissance de toute fille – et l’exigence de l’échange de l’objet maternel contre l’objet
paternel. C’est aussi par identification à cette mère d’origine qu’une femme, souvent, devient objet d’attrait
pour un homme (Freud, 1932).
Dans le processus en cours pour mettre en place la maternité, il faut ainsi une inflexion dans
l’identification à la mère rivale de la période œdipienne : il faut retrouver, derrière celle-ci, la mère d’autrefois,
celle de la tendresse et de la faiblesse originaires. Autrement dit, la mère de la phase œdipienne doit s’effacer
au profit de celle qui l’a précédée. Derrière l’amour œdipien de Mme B. se dessinent clairement l’attachement
maternel d’origine et le désir de réparer celle d’autrefois, aujourd’hui vaincue par le deuil, le désir d’être,
comme elle, une mère, et de lui donner l’enfant qu’elle ne peut plus concevoir et qui va la combler dans son
grand âge. En somme, être comme sa mère, mais en creux – beaucoup d’enfants premiers-nés ont ainsi
d’avance le destin d’être donnés à la grand-mère maternelle. En outre Mme B. a choisi le compagnon qui
permet ce compromis : cet homme, en l’aimant, aime quelque chose de sa mère. Réciproquement, elle trouve
en lui la part maternante qui, pour elle, le fonde comme coauteur de l’enfant à venir.
L’importance de la solidité du pacte identificatoire avec la mère des débuts peut s’exprimer ainsi : mon
père autrefois en te désirant a fait de toi, ma mère, un objet d’amour ; comme toi, par l’enfantement, je ferai
l’expérience de la perte et, d’ailleurs, cet enfant, je te le dois, pour te réparer des outrages du temps.
Il arrive en consultation que la rencontre avec la représentation maternelle originaire soit une surprise.
Je connais Mme E. depuis deux années. Elle est pétrifiée tant dans son énergie vitale que dans ses forces
reproductives par une maladie de deuil. À l’âge de 10 ans, elle chahutait sa petite sœur dans la cour de la
ferme familiale. L’enfant a fait une chute mortelle. Peu après, Mme E. est allée en pension et n’a plus jamais
vécu avec sa famille. Le souvenir est une image figée comme elle-même.
Deux tentatives de psychothérapie ont tourné court. Elle a 42 ans et n’a jamais conçu d’enfant malgré un
mariage satisfaisant. De la mère de son enfance, elle produit le seul souvenir, stéréotypé, d’une femme très
grande, très belle, qu’elle jalousait vivement : elle la pinçait jusqu’au sang pendant qu’elle chantait la messe le
dimanche et ne pouvait réagir. Un jour, elle s’écroule enfin : il lui revient brutalement en mémoire le souvenir
de sa mère effondrée par le deuil de sa petite sœur, et les innombrables visites au cimetière. Elle sanglote :
« Je ne veux surtout pas avoir d’enfant car je ne peux pas risquer de vivre ce qu’elle a vécu. » Quelques jours
plus tard une grossesse débute qui tournera court.
L’essence de la maternité serait alors pour une part faiblesse, perte, dénuement. Derrière la mère de la
phase œdipienne se dessinerait une représentation maternelle originaire, celle des premiers soins, dont
l’aptitude au renoncement serait un attribut essentiel : l’image inconsciente de cette mère originaire,
suffisamment faible, fonctionnerait naturellement dans les maternités harmonieuses, alors que le manque à se
la représenter ferait obstacle à la filiation de la femme amatride. C’est pour marquer l’importance de la
première mère de la phase préœdipienne, derrière celle de l’époque de l’œdipe, que Freud a proposé,
concernant la maternité, la métaphore de la découverte de la civilisation minoenne-mycénienne, dont on sait
l’importance et l’antériorité par rapport à la civilisation hellénique.
La représentation d’une mère originaire, mythe narcissisant de la fécondité dont le deuil et le
renoncement sont des attributs emblématiques, paraît constituer une représentation dont il faut tenir compte.
Les grands mythes maternels occidentaux vont d’ailleurs dans ce sens. Ainsi, il y a Ève, objet d’une punition
terrible, pire que la mort, le bannissement du Paradis, la vie en exil à tout jamais et la malédiction des peines
de la grossesse, de l’enfantement dans les douleurs. C’est à ce prix qu’elle devient la mère originaire de tous
les vivants, mais d’abord elle est brisée – il faut voir Ève sur la fresque sublime peinte par Masaccio Adam et
Ève chassés de l’Éden, le visage tordu de douleur, tentant de cacher son dénuement. Sur un mode moins
dramatique, Sarah partage cette figure de mère originaire, mythique et renonçante. Avec Abraham, son époux,
elle a dû rompre toutes ses attaches terrestres, abandonner sa parenté et Harran, en Mésopotamie, pour
gagner un pays lointain et inconnu. Ce premier acte de foi est sa réponse à l’appel de l’Éternel qui lui promet
une postérité. Puis elle accepte de transformer son nom : « Sarai ton épouse, on ne l’appellera plus ainsi, et
Sarah sera son nom. » Le commentaire admis de cet épisode biblique désigne le i perdu de Sarah (yod) comme
le signe du masculin et de la puissance ; s’y substitue le h (hê), indicatif du féminin et symbole de la fécondité.
Sarah et Abraham porteront tous deux cette lettre, gage de leur postérité à venir.
Enfin on rappelle le mythe de Déméter, la bonne déesse, la Terre qui reçoit le grain dans son sein et le
multiplie, la Terre qui nous nourrit et nous recueille. Pourtant, selon la légende, Déméter, fille de Cronos,
sœur de Zeus, est jeune et gaie lorsqu’elle a sa fille Coré. Elle perd sa gaieté pour toujours lorsque celle-ci lui
est enlevée violemment par Hadès qui règne sur le royaume des Morts. Au moment de disparaître, Coré
pousse un cri, sa mère l’entend, depuis l’angoisse lui serre le cœur. L’intervention de Zeus permet un
compromis : Coré passe désormais trois mois de l’année en compagnie d’Hadès, elle règne alors sur les
ombres sous le nom de Perséphone ; les neuf autres mois, elle retrouve sa mère. Leurs retrouvailles sont
décrites ainsi : « Qu’il est doux chaque printemps de revoir les deux déesses réunies. Chaque fois qu’elles se
retrouvent leur cœur déborde de bonheur et chaque fois la terre abonde de promesses ; les fleurs renaissent
aux branches et les sillons se hérissent d’une tendre verdure » (Bonnard, 1944). En revanche, aussi longtemps
que les déesses sont séparées, la terre est stérile, et c’est la triste saison de l’hiver. Déméter, déesse de la
fécondité, a bien pour attributs la couronne de fruits et la gerbe d’épis, mais aussi le voile de deuil qui rappelle
la perte de sa fille.
Dans les contes qui peuvent être vus comme la mise en forme sociale des mythes, il y a beaucoup plus de
belles-mères hautaines et méchantes – qu’on pense à Blanche-Neige – que de mères bonnes et effacées (Péju,
1981). Comme si les bonnes mères originaires ne pouvaient être que vouées à la disparition, effacées par la
mort.

Les amatrides

Mme F. a pris rendez-vous après plusieurs tentatives infructueuses de procréation médicalement


assistée. C’est une jolie femme, la trentaine comblée : elle a un mari un peu âgé, mais tout à sa dévotion, et
une bonne situation sociale, après des études brillantes. Seule ombre au tableau : l’enfant qui ne vient pas.
Progressivement apprivoisée, elle remâche son hostilité d’adolescente à l’égard de sa mère : « Je ne
comprends pas ce que mon père lui trouve. Elle est vulgaire, grosse, inculte ; elle a fait des enfants comme une
lapine. » Malgré ces fortes paroles, elle retrouve ses parents chaque week-end et en période de vacances,
peut-être pour bien conforter sa dépendance agressive. Elle me révèle aussi les conditions de l’entente
sexuelle de son couple : pour les deux, la jouissance est obtenue par des relations purement externes, sans
pénétration. Mme F. clame son droit à l’aberration sexuelle, à sa singularité et néanmoins à l’enfant, grâce aux
progrès de la procréation assistée.
Elle fait penser à ces femmes amatrides qu’a si bien évoquées le psychanalyste François Perrier : les
valeurs phalliques de l’adolescence sont bien là – beauté, succès social, succès professionnel, qui sont autant
de domaines particulièrement investis par le père ; par dérivation du phallus à l’enfant, on comprend qu’elle
demande un « petit » à son compagnon. En revanche, les autres ingrédients indispensables à la maternité
manquent dramatiquement, en particulier la reconnaissance d’une dette de vie à sa mère d’origine. Mme F.,
comme bien des femmes stériles, n’a capté de sa mère qu’une image de toute-puissance conférée à l’époque
œdipienne par le désir du père, et cette image la maintient dans une position adolescente. C’est « l’inépuisable
collusion, pour l’amatride, entre elle-même et la mère qu’elle n’a jamais eue », cette mère suffisamment faible
qu’elle ne s’est jamais représentée, une mère qui aurait tout perdu, l’amour de son compagnon, sa jeunesse et
sa capacité d’enfanter ; à cette mère démunie, l’enfant, en paiement de la dette de vie, viendrait compenser
son impossibilité de concevoir encore.
Bien des femmes ne peuvent rencontrer cette image maternelle vaincue qu’à travers la mort réelle de
leur mère. Cette mort déclenche chez nombre d’entre elles une crise à l’origine de changements, en particulier
le passage de l’infertilité à la maternité. Pour d’autres, c’est la mort du père, du compagnon de la mère, qui
vient entamer la toute-puissance prêtée à la mère par l’adolescente et qui sera le pivot d’un changement
permettant la filiation. Les relations des deuils parentaux avec l’aptitude à la procréation se jouent ainsi de
façon complexe.
Le continent noir de la sexualité féminine n’est obscur que dans la mesure où il demeure en partie
inexplorable par la parole et où le décodage du secret de la jouissance féminine reste mystérieux. Chez
Mme F., la jouissance est externe, phallique. On pourrait dire que c’est une jouissance « frigide », si l’on osait
ce paradoxe, ou, en tout cas, une jouissance inféconde : jouissance frigide ou frigidité tout court, comme dans
la sexualité de l’adolescente. Pour l’amatride, l’amour de l’homme n’existe que dans la mesure où « rien du
désir de cet homme, de sa parole, de son idéologie amoureuse, de sa pratique sexuelle, rien ne vient la
renvoyer à quelque chose d’elle qui ferait penser à une mère ». Sa jouissance sexuelle est alors anonyme,
comme dans le viol d’une inconnue par un inconnu. Rien dans ce désir, dans cette jouissance ne peut la
renvoyer à une signification maternelle originaire.
Une secrète chimie des couples fait leur fécondité ou leur infécondité psychique – pourquoi ce couple est
infertile et non cet autre alors qu’ils présentent les mêmes composants, combinés autrement ? Il arrive
pourtant que la femme rencontre dans la défaillance de la jouissance, dans l’expérience de se perdre soi-
même, l’identification à une image maternelle originaire faible, perdante et démunie. Sa jouissance sexuelle
serait comme l’expérience d’un abandon, d’une faiblesse, bien éloignée des revendications féministes. On
pense au texte du Cantique des cantiques : « La Sulamite, l’épouse dit : “J’ai trouvé celui que mon cœur aime /
Je l’ai saisi, je ne le lâcherai point que je ne l’aie fait entrer dans la maison de ma mère / Dans la chambre de
celle qui m’a conçue.” » Et, plus loin : « Que ne m’es-tu un frère allaité au sein de ma mère / Te rencontrant
dehors je pourrais t’embrasser sans que les gens me méprisent / Je te conduirais, je t’introduirais dans la
maison de ma mère, tu m’enseignerais. » Pour le dire autrement, la chambre de celle qui m’a conçue est
devenue la chambre de celle qui ne peut plus concevoir et à laquelle me lie une dette dont je peux m’acquitter
en concevant et en donnant cet enfant qui viendra combler le désir d’enfant qu’elle ne peut plus satisfaire,
elle, qui est vaincue par la vie : et cette dette prend corps dans le corps de l’enfant à venir, pour le meilleur ou
pour le pire.
Fixée à la mère de la phase œdipienne, comme le montre la particularité de sa sexualité qui témoigne de
la rémanence de l’adolescence, Mme F. ne pourrait concevoir qu’au prix d’un travail élaboratif qui lui ferait
retrouver la mère originaire derrière celle de l’œdipe.

Des filiations extraordinaires…

Lorsque l’enfant ne vient pas, il arrive que le couple ait recours à une maternité extraordinaire, à une
procréation médicalement assistée. Ces modes de reproduction ont bénéficié à leurs débuts d’un grand
support médiatique. Miracles de la technologie, ils semblent dire que l’homme maîtrise enfin, sinon la vie, du
moins le développement de l’œuf humain – la reproduction semble échapper à l’aléatoire et se laisser maîtriser
par la volonté. Cette assistance médicale à la procréation peut offrir une simple suppléance à la mauvaise
volonté de voies génitales féminines qui n’offrent pas de lieu confortable pour la rencontre gamétaire et les
premières divisions cellulaires. Dans ce cas, les gamètes viennent des parents eux-mêmes et l’AMP est une
sorte de prothèse de la sexualité reproductive du couple, qui s’y soumet en toute conscience même si les effets
pervers ne manquent pas.
En effet, du côté masculin, la situation est complexe. Le plus motivé des futurs pères se sent repoussé à
la périphérie du projet d’enfant par la technologie biomédicale. Sans parler du parcours auquel il doit se
soumettre et qui transforme l’acte fécondant en masturbation anonyme dans des locaux médiocres, avec
l’assistance de revues érotiques. Dans le meilleur des cas, ces hommes se retrouvent préposés au soutien de
leur conjointe et réduits au rôle de géniteurs. Certains, dans un tel contexte, s’avèrent incapables de fournir le
sperme souhaité et des catastrophes, rares mais exemplaires, peuvent survenir – j’ai ainsi rencontré un couple
où le conjoint, fort silencieux, s’est tiré une balle dans la tête le jour même de la réimplantation
embryonnaire…
Par ailleurs, le poids des technologies biomédicales pour obtenir l’ovulation et la fusion gamétaire est
très lourd : multiplication des consultations ; traitement par injections intramusculaires ou sous-cutanées,
douloureuses et riches en effets secondaires déplaisants ; cœlioscopie avec ou sans anesthésie générale, avec
ou sans hospitalisation… C’est la femme qui paie le prix de la conception en souffrances physiques – en livres
de chair. Du fait de la technologie médicale, elle noue alors un lien de dépendance très intense. On peut même
dire à la limite que le couple imaginaire au sein duquel se fait l’enfant est celui qui est composé de la patiente
et du médecin ou du biologiste – lesquels sont transformés pour l’occasion en ingénieurs de l’espèce. Les
gynécologues le pressentent bien, qui constatent avec honnêteté qu’un important pourcentage de grossesses
spontanées – jusqu’à 5 % – est le fait de couples infertiles après simple inscription sur leur liste d’attente.
Comme si, dans ces cas, l’acceptation médicale, l’admission dans le protocole, suffisait à lever une infertilité
de plusieurs années.
Une grossesse ainsi obtenue évoque le miracle de la guérison par suggestion et le pouvoir quasi magique
attribué à l’intervention médico-technique. Des cas exceptionnels viennent souligner l’importance de ces
attentes. Ainsi Mme G., après une longue infertilité, met-elle au monde un enfant conçu dès la première
procréation médicale. Son lien d’amour transférentiel et de gratitude envers l’accoucheur est si intense qu’il
inquiète le praticien. L’année suivante, elle insiste pour obtenir une nouvelle procréation. Elle insiste trop.
L’accoucheur résiste, tente de gagner du temps. Elle s’installe de longues heures sur le palier de son
immeuble et menace même de tuer le premier enfant si une nouvelle fécondation lui est refusée. Son
érotomanie se poursuit tragiquement par un internement psychiatrique contre son gré.
Du côté féminin, on peut dire que la démarche biomédicale soutient l’ancienne envie de pénis. Certaines
s’y complaisent, et parfois la procréation a lieu à ce prix. Comme si l’assurance de la présomption phallique
fournie par le scénario médical représentait l’ingrédient manquant au processus de filiation. Une jeune femme
impatiente de procréer avait ainsi subi une douzaine de tentatives de fécondations in vitro sans succès, avec
les plus célèbres médecins parisiens. Jusqu’à ce qu’elle se souvienne, en entretien psychologique, de la haute
stature de son père médecin, décédé depuis longtemps, et que, par l’entrebâillement de la porte de son
cabinet, elle le revoie agir mystérieusement sur ses patientes.
En somme, malgré le brouhaha introduit par la technologie biomédicale, les enjeux de la filiation restent
sensiblement les mêmes, ainsi que les ingrédients nécessaires à son accomplissement. Il y a plus
extraordinaire en termes de filiation féminine. Il est des cas où la femme stérile doit avoir recours à une autre
femme, habituellement de la même génération, pour devenir mère elle-même. Ce sont les cas de maternité par
recours à une mère porteuse ou par un don d’ovocytes d’une donneuse, anonyme ou non. Or ceux-ci sont de
plus en plus fréquents de nos jours. Ces pratiques qui comportent une rupture de la filiation féminine pour une
lignée étrangère provoquent des craintes de transgression. Dans le champ de la procréation, les praticiens
sont désormais attelés à des activités qui paraissent plus que jamais « hors nature » puisqu’il s’agit de
manœuvres sur la lignée germinale qui créent un sentiment de sacrilège – l’équivalent des premières
dissections sur le corps humain à l’époque de Vésale.
La simple fécondation in vitro ne posait pas de problème éthique, car les demandeurs y assuraient leur
identité de parents. Ce n’est pas le cas de la maternité par don d’ovocytes ni par mère porteuse – aussi appelée
« maternité substitutive ». La première est soumise à une stricte réglementation dans notre pays, tandis que la
seconde est illégale, même si elle existe de façon non légale – elle est d’ailleurs diffusée dans les pays anglo-
saxons dont les lois sont très différentes des nôtres.
Qu’il s’agisse de dons d’ovocytes ou de mères porteuses, ces deux types de pratique introduisent une
situation nouvelle. Pour devenir mère, la femme stérile va avoir besoin de la référence réelle à une femme
étrangère, la donneuse – donneuse d’enfant ou donneuse d’œuf – dont l’aptitude à la maternité n’est pas
questionnable. Cette situation actualise, dans la réalité de la génération, la problématique inscrite dans sa
filiation féminine. Se joue ici une bipartition de l’imago maternelle : d’un côté, il y a la mère de la réalité qui
n’a pas su lui transmettre le pouvoir générateur ; de l’autre, ce pouvoir générateur qui va lui être donné par
une autre femme, mais une étrangère. Cette bipartition de l’imago maternelle sera ensuite transmise à l’enfant
qui ne saura jamais qui, de la donneuse ou de sa mère sociale, est sa mère véritable.
Cette situation nouvelle est un événement dans le domaine de la maternité, habituellement une et
indivisible. Certes, dans certaines cultures primitives, les enfants sont élevés par un collectif de femmes qui
ont toutes fonctions maternelles, mais l’enfant sait généralement qui est sa génitrice. Ici la génitrice a deux
têtes ; cette image maternelle bicéphale est étrangère à notre culture, alors que la bipartition est banale en ce
qui concerne la paternité : il est admis que le père social et le père génétique puissent être différents.
Quel est le statut maternel de celle qui adopte l’enfant à sa sortie d’un ventre étranger, éventuellement
vénal, ou qui porte l’enfant venu pour la moitié de son capital génétique et représentatif de l’ovaire d’une
donneuse ? Les patientes nous apprennent que cette situation risque d’embraser les représentations
inconscientes qui lient la femme stérile à sa filiation maternelle. Si la femme a développé une situation
d’amatridie, si elle ne peut en aucune façon reconnaître la dette qui la lie à une imago maternelle, si elle ne
peut rencontrer le mythe originaire d’une mère suffisamment faible et s’identifier à elle, elle ne pourra pas
davantage assumer le fait d’être liée réellement par une dette à la donneuse d’enfant ou à la donneuse d’œuf.
On rapprochera cette situation de celle de l’adoption, à ceci près qu’il n’y a pas, dans l’adoption,
d’échange de matériel biologique. Toutefois, dans un cas comme dans l’autre, une représentation négative,
consciente ou inconsciente, de la mère naturelle par la mère adoptante peut être à l’origine de projections sur
l’enfant. Dans une certaine mesure, la qualité du lien que cette future mère va développer avec son enfant va
dépendre largement de sa capacité à gérer sa dette de vie et le mythe maternel originaire. On retrouve ici la
thématique du jugement de Salomon : la véritable mère est celle qui, pour sauver l’enfant, est prête à tout
perdre, y compris l’enfant. Mère parce que perdante. Perdante parce que mère. L’intégration de cette perte
semble un ressort essentiel de la filiation féminine.
CHAPITRE 2

À l’écoute des femmes souffrant d’infertilité

L’attribution d’une origine psychique à l’infertilité féminine date du début du XXe siècle – c’est-à-dire des
premières formulations sur le psychisme humain. Par exemple, Helene Deutsch, élève de Freud, y voit un
désordre souvent fonctionnel, donc relatif et réversible au gré d’événements de vie non prévisibles (Deutsch,
1953-1955). Avec les fondateurs de la médecine psychosomatique, elle note en particulier l’impact sur la
fertilité de sentiments hostiles développés par la jeune femme à l’égard de sa propre mère.
Pour autant, on sait aujourd’hui que l’infertilité peut coexister avec toute sorte de configuration
psychologique : névrose où domine la conflictualité œdipienne ; organisation psychotique avec déni de la
réalité ; structure perverse ; structure psychosomatique. En vérité, aucune spécificité de la psychologie ou de
la psychopathologie n’a de lien significatif avec l’infertilité. Et on a vu des grossesses spontanées, inespérées,
survenir chez des femmes jusqu’ici stériles au moment où elles adoptent un enfant. Le même déblocage
magique d’une infertilité durable a été attesté aux débuts de l’assistance médicale à la procréation par la
survenue de grossesses chez des femmes qui étaient tout juste inscrites sur liste d’attente ou qui venaient à
peine de faire leur première consultation gynécologique d’orientation (Frydman, 1987).
Le stress, maladie du siècle, a souvent été incriminé pour expliquer ces mystères, mais c’est un concept
vague qui peut condenser toute l’histoire psychique de l’individu et qui intervient chez de nombreuses jeunes
femmes chargées de responsabilités et menant carrière dans des entreprises où les rivalités et les enjeux sont
violents ; toutes, pourtant, ne sont pas infertiles. L’hypothèse d’une causalité psychique a également été
évoquée pour expliquer ces infertilités, mais elle a été délaissée au profit de l’évaluation de ses conséquences
psychologiques et de ses traitements. Pour les équipes d’assistance médicale à la procréation, la détresse des
couples qui viennent consulter constitue une urgence et la collaboration des psychologues vise surtout à leur
proposer un soutien moral durant un parcours thérapeutique éprouvant ou à les aider à renoncer à une
filiation biologique. Enfin, en dehors des cas où l’infertilité est associée à des pathologies précises comme un
trouble des conduites alimentaires, les études psychologiques ne peuvent que difficilement être soumises aux
critères scientifiques habituels. Si chaque praticien est convaincu qu’il y a une part psychique dans la
détermination ou la levée d’une infertilité, sa conviction reste intuitive, elle est issue de ses consultations et ne
rencontre ni validation quantitative dans le domaine de la recherche ni perspective thérapeutique spécifique.
Tout cela étant dit, les parcours biographiques et les configurations psychologiques semblent sur le terrain
mener à des conclusions psychodynamiques convergentes, sachant que, depuis plus de trente ans, la
médiatisation des procréations médicalement assistées a fait sortir de l’ombre un grand nombre de femmes et
d’hommes qui, autrefois, auraient accepté leur sort sans recourir à la médecine ou se seraient tournés
rapidement vers l’adoption.
Pour ma part, j’ai eu le privilège d’être la collaboratrice et le témoin de quelques gynécologues aux
débuts innovants de l’assistance médicale à la procréation. Successivement sont survenues les naissances par
fécondation in vitro de Louise Brown en Angleterre et, un an plus tard, d’Amandine en France grâce à l’équipe
des professeurs Frydman et Testart. Mes collègues médecins proposaient l’assistance médicalement assistée à
des couples ou à des individus infertiles ; et le fort taux d’échec faisait à l’époque beaucoup de déçus. La
confiance de ces collègues m’a permis de développer auprès de ces patients, laissés-pour-compte de la
technique, une pratique de psychothérapie originale, sans idéologie militante et axée sur l’accueil, l’écoute et
le décodage de la souffrance. Devant la résistance du corps à accomplir sa promesse de fertilité, la souffrance
et l’impatience se changent en angoisse et en dépression ; elles ne vont cesser d’augmenter au fil de l’attente,
surtout si le bilan ne révèle aucune anomalie majeure que la médecine peut corriger simplement.

Une pratique novatrice


Le désir d’enfant est le plus naturel des désirs puisqu’il est dans la définition même du vivant d’être
e
organisé en vue de se reproduire. Jusqu’au début du XX siècle, les efforts médicaux étaient surtout organisés
pour lutter contre l’hyperfertilité humaine. La maîtrise de la fertilité par la diffusion de la contraception
chimique a produit une révolution anthropologique, entraînant l’illusion tenace d’une maîtrise totale de la
fertilité et, à sa suite, une nette tendance à procrastiner : les femmes et les couples donnent désormais la
priorité aux études prolongées, à la carrière et à l’emploi, au choix raisonné du compagnon et du lieu de vie,
etc. Ce faisant, ils se retrouvent vite au-delà de la période favorable de la courbe statistique de fertilité
féminine, dont le plateau optimal se situe entre 18 et 28 ans.
Jointe à ce retard à envisager une première grossesse, la promotion des techniques d’assistance médicale
à la procréation a rapidement engendré une multiplication des consultations d’infertilité. Les gynécologues les
plus sensibles ont vite remarqué le contexte biographique particulier de certaines demandes – demandes après
une interruption de grossesse ; demandes à un âge avancé… Orchestrées par les médias, ces demandes
témoignent aussi de l’idéologie ambiante de l’accomplissement narcissique de soi par l’enfant : l’enfant, même
tardif, est espéré comme l’élément essentiel, voire exclusif de la réussite personnelle ; en conséquence, l’échec
à concevoir devient une source de souffrance morale où s’engouffrent toutes les frustrations.

Classer pour pouvoir penser

L’extrême diversité des situations d’infertilité rencontrées montre la nécessité d’une réflexion
scientifique. Un effort classificatoire, conforme à la démarche médicale, s’avère ici nécessaire.

Des dysfonctionnements sexuels

Certains couples qui consultent ne sont pas à proprement parler infertiles. C’est le cas notamment des
non-conceptions liées à des aberrations de la sexualité, incompatibles avec la fécondation : vaginisme ;
rapports sexuels incomplets et sans pénétration ; impuissance totale ou partielle par éjaculation trop précoce
ou phimosis. L’exemple paradigmatique est celui du roi Louis XVI et son inaptitude à assurer la postérité
royale auprès de Marie-Antoinette : elle céda à l’énergique intervention de son beau-frère Joseph II. Une autre
cause d’infertilité, très banale, est la pauvreté de l’activité sexuelle de certains couples : la fécondation
survient plus volontiers au décours d’un flux de sexualité, vital et soutenu. Venant en réalité se plaindre de la
pauvreté de leur sexualité, les couples qui ne peuvent aborder cette question de face transforment leur
insatisfaction en demande d’enfant. Demander un enfant peut être une façon de chercher une nouvelle issue à
son existence, de répondre à l’ennui d’une vie quotidienne sans joie. Dans ce cas, les biologistes proposent
souvent une insémination avec sperme du conjoint. Le taux de succès est considérable, réalisant une véritable
prothèse de la sexualité défaillante.

Des synergies de couple

D’autres couples sont infertiles malgré une sexualité dans les limites d’une normalité acceptable.
L’infertilité paraît ici dépendre de l’association conjugale elle-même – elle serait d’ailleurs dans 50 % des cas
une affaire du couple. En dehors d’une pathologie masculine avérée, notamment l’azoospermie, il arrive
souvent que tel homme soit fertile avec telle femme et infertile avec telle autre. De subtiles synergies
physiologiques sont parfois repérables, des dysfonctionnements minimes qui, pris isolément, n’ont pas de
valeur pathologique, mais qui, associés à d’autres petits dysfonctionnements chez le partenaire, viennent
verrouiller la fécondité du couple – par exemple, une ovulation boiteuse qui rencontre une pauvreté de désir
sexuel. De plus, vu de près, chacun des partenaires a souvent de bonnes raisons inconscientes de rester
infertile. N’est-ce pas d’ailleurs souvent la base involontaire et méconnue de leur association conjugale ?

Des infertilités féminines

Ma longue pratique de psychologie psychanalytique auprès de femmes souffrant d’infertilité m’a


conduite à classer, de façon un peu schématique, les situations en infertilités primaires et en infertilités
secondaires :
1. Une grossesse, voire une naissance, a déjà eu lieu, mais peine à se renouveler. La jeune femme peut
avoir traversé des fausses couches précoces et spontanées ou le drame d’une mort fœtale, ou d’une
interruption médicale de gestation dans un passé récent. D’autres fois, il s’agit d’une ou plusieurs grossesses
rapidement et volontairement interrompues grâce à la législation française de l’avortement avant 14
semaines ; la sécurité médicale de cet acte d’avortement volontaire ne permet pas toujours d’anticiper
l’éventuel retentissement psychologique négatif pour celle qui y recourt. Dans ces différents cas, la femme a
donc déjà fait l’expérience d’un début de gestation ; elle n’a ni identité ni vécu de stérilité. Son espoir de
fécondité est intact, son narcissisme aussi. Cependant, outre l’événement gynécologique précédent, il n’est pas
rare de découvrir dans son histoire un événement de valeur négative comme une perte ou un deuil ancien,
responsable d’un effet traumatique actuel perturbant la fécondité. Pour cette raison, nous proposons que ces
infertilités secondaires soient dites post-traumatiques.
2. Malgré une activité sexuelle dans les limites de la norme et en l’absence de contraception depuis
plusieurs années, il n’y a eu aucune conception. L’organisation psychique qui prévaut ici évoque souvent celle
de la névrose pour la psychanalyse. La souffrance de ces femmes qui souffrent d’infertilité primaire est
souvent d’une intensité bouleversante, leur narcissisme est blessé. Elles témoignent d’une impression d’échec,
souffrent d’être exclues de l’expérience de complétude narcissique qu’elles attendent de la grossesse.
Signalons qu’un nombre plus restreint d’infertilités primaires va avec une désorganisation des conduites
alimentaires – anorexie ancienne ou actuelle, crises boulimiques. L’image d’un corps féminin qui doit être
maîtrisé à volonté semble être la thématique dominante, voire exclusive chez ces femmes.
Bien sûr, comme toute classification, cette division entre infertilités secondaires et infertilités primaires
est arbitraire, et des infertilités primaires peuvent renvoyer à une origine post-traumatique individuelle ou à
une désorganisation psychique antérieure même à la névrose infantile. Un tel classement a souvent peu de
pertinence pour les gynécologues, et il est inconnu des dossiers médicaux, car il n’induit pas d’indications
thérapeutiques spécifiques. On pourrait dire avec Anatole France que « les savants ne sont pas curieux » –
aphorisme repris par Freud pour signaler la résistance des savants à accepter un fait nouveau, étranger à leur
mode de pensée habituel. Cette distinction qui renvoie essentiellement à l’expérience intime de la
consultation, qui ne s’exprime que dans les entretiens psychologiques, fournit pourtant de précieuses pistes.

Infertilités secondaires : la question du traumatisme

Comme nous venons de le voir, une infertilité peut survenir alors qu’une première grossesse a été perdue
dans les années précédentes – cette perte peut avoir eu lieu à tous les stades du processus maternel : fausse
couche précoce, spontanée ou provoquée ; grossesse extra-utérine ; mort fœtale inexplicable et tragique juste
avant l’accouchement ; douloureuse épreuve d’une interruption médicale de grossesse tardive en raison d’une
malformation du fœtus… Les femmes concernées se savent donc fertiles : la gestation perdue a pu n’être qu’un
brouillon, mais elle a existé ; l’infertilité s’est ensuite installée de façon durable. En vérité toutes les
pathologies obstétricales peuvent être responsables, par un effet traumatique à distance, de l’inhibition d’une
fécondation ultérieure ; aussi cette situation ouvre-t-elle souvent sur une psychopathologie que l’on peut
qualifier de post-traumatique. Une nouvelle grossesse apparaît à ces femmes comme la seule solution pour
réparer l’échec précédent. Certaines développent même une obsession à répéter les tentatives d’AMP, avec ou
sans changement d’équipe : la technique supposée salvatrice devient un objet d’addiction.

Les deux temps du trauma

Comme toujours en matière de névrose traumatique, la femme ne fait en général aucune corrélation
entre l’événement traumatique, banalisé, mais non oublié – par exemple, une IVG avant 15 semaines – et
l’intensité de la réponse traumatique – l’infertilité secondaire.
Suivant la définition freudienne (Freud, 1914), il est important de bien distinguer le trauma, c’est-à-dire
l’événement venu de l’extérieur, dont la gravité objective est diversement appréciée, et le traumatisme lui-
même qui désigne l’effet psychique, la conséquence différée du trauma. Ainsi, tout trauma n’a pas
obligatoirement un effet traumatique ultérieur ; inversement, un effet traumatique peut être sans commune
mesure d’intensité avec le trauma. Par exemple, la plupart des interruptions volontaires de grossesse
médicales sont ainsi apparemment inoffensives à notre époque, surtout si on les compare aux ravages
somatiques et psychiques des avortements clandestins d’autrefois. Pourtant, on ne peut pas affirmer d’avance
qu’un effet psychique traumatique n’en sera pas la conséquence à moyen ou long terme : l’avortement peut
faire une effraction qui n’est pas assimilable par le psychisme ; il risque alors d’en parasiter le fonctionnement
à distance, en produisant angoisse et dépression.
Les premières descriptions de névroses traumatiques ont été faites chez des personnes ayant eu, en
raison de la violence des combats, la sensation de voir la mort en face. On sait depuis que tout événement
menaçant la vie ou la fécondité peut produire un effet analogue. L’absence de corrélation entre l’innocuité
apparente de l’événement causal – le trauma – et l’intensité de la réponse traumatique – une infertilité
irréductible – est d’ailleurs remarquable.
Un étonnant pouvoir matriciel

Les récits cliniques que nous recueillons témoignent souvent de l’exorbitant pouvoir matriciel dont sont
dotées les femmes. La production de la vie, même éphémère, même une simple vie embryonnaire, éphémère et
vouée à l’avortement, peut déclencher l’évocation psychique de pertes, de deuils qui ont marqué la mémoire
ancienne. Une étude américaine (Coddington, 1979) a noté que des adolescentes exposées au deuil parmi leurs
proches développaient des grossesses non désirées et promises à l’avortement de façon statistiquement plus
fréquente qu’une population du même âge n’ayant rien traversé de tel. Exposées à l’expérience émotionnelle
du deuil, de la perte, ces jeunes filles répondaient involontairement en produisant de la vie.
On peut faire le même constat auprès de jeunes femmes qui étaient accueillies pour un entretien
psychologique dans un centre médical d’interruption de grossesse. La grossesse non voulue et l’avortement
qui suit réalisent un scénario inattendu : production de cellules vivantes condamnées à disparaître et
émergence au conscient d’un passé funèbre parfois secret. Ce phénomène attesterait les liens profonds entre
la fécondité féminine et la mémoire inconsciente des souvenirs douloureux anciens (Mytnik, 2007). Une
véritable capacité matricielle à faire émerger la douleur passée se déploie ainsi lorsque la fertilité est en
cause. Quand l’avortement a pris place à l’adolescence, la situation ouvre souvent sur un lien conflictuel entre
la jeune fille et sa mère – qui n’a pas autorisé ou reconnu cette grossesse trop précoce, qui n’a pas vu naître la
sexualité de sa fille adolescente.
À condition d’être reconnus, ces états d’infertilité secondaire sont souvent mobilisables. Le travail
psychothérapique consiste à faire surgir le souvenir du trauma au cours des consultations répétées, à l’user
jusqu’à lui faire perdre son pouvoir effrayant et pathogène, et à le lier à d’autres représentations vivantes.
L’empathie du thérapeute est ici vivement sollicitée. L’important est de décoder le message, lourd de sens,
envoyé par l’infertilité : c’est un appel à l’amour de ce premier autre qu’a été la mère d’autrefois et que le
psychothérapeute actuel vient provisoirement incarner.
Certaines femmes souffrant d’infertilité secondaire peuvent être demandeuses d’assistance médicale à la
procréation. Fuyant les interrogations psychiques, elles préfèrent un parcours technique même éprouvant à un
travail d’élaboration intérieure qui ferait resurgir la douleur du trauma passé. Pour nombre d’entre elles, il
importe même de ne pas se souvenir, de maintenir le cauchemar passé dans l’ombre ou l’oubli, voire de dénier
globalement l’existence même d’une dimension psychique. La banalisation sociale ne fait-elle pas de même qui
conseille à celles qui viennent de perdre une grossesse désirée de faire aussitôt un autre enfant « pour se
consoler » ?

La mémoire du passé

Comment expliquer cette puissante inhibition à la conception sous l’effet à distance d’événements
douloureux du passé ? Risquons un détour par les neurosciences qui, dans une logique positiviste, tentent
d’expliquer la survenue d’effets secondaires suite à un traumatisme du passé.

INCONSCIENT COGNITIF VS INCONSCIENT FREUDIEN

La question de la vie mentale est le dernier terrain de combat entre les tenants d’un neurobiologisme pur
et les praticiens du psychisme dont l’objet n’est pas descriptible avec des outils concrets. Les travaux de
recherche essaient d’établir des ponts entre ces deux modèles théoriques. La question d’une base biologique
positive au fonctionnement du psychisme n’est pas neuve, et la psychanalyse elle-même se situe, dès ses
débuts, dans une logique positiviste : Freud déclare que toutes les conceptions provisoires en psychologie
devront un jour être placées sur la base de supports organiques (Freud, 1914). Derrière ce propos pointe
l’espoir d’une intersection entre faits biologiques et faits psychiques : l’inconscient freudien s’inscrirait au sein
des neurones et du réseau synaptique qui fondent le fonctionnement cérébral, même si un long chemin nous
sépare encore de la démonstration de ce postulat.
En comparaison, l’inconscient des sciences cognitives concerne les souvenirs non conscients qui sous-
tendent les automatismes – arcs réflexes simples ou complexes, mémoire procédurale à l’œuvre dans les
apprentissages. L’exemple trivial est celui de la conduite automobile qui ne suppose plus de penser à chaque
instant aux gestes à accomplir à partir du moment où ils sont automatisés. Les neurosciences ont aussi montré
que des phénomènes mentaux inconscients prennent leur origine dans les zones cérébrales corticales, et non
pas, comme on le croyait, dans le cerveau primitif sous-cortical. Autrement dit, il n’y a pas de sanctuaire
anatomique de la conscience (Naccache, 2006).
Une autre avancée majeure des neurosciences concerne l’agencement du réseau neuronal qui n’est pas
stabilisé une fois pour toutes à l’âge adulte, comme on l’a longtemps pensé (Ansermet, Magistratti, 2006). Au
contraire, ce réseau se réarrange en permanence et s’enrichit au fur et à mesure de l’existence et des
expériences vécues. La comparaison du cerveau à un ordinateur n’est ainsi pas pertinente : dans la machine, le
nombre des programmes informatiques, des algorithmes possibles est à la fois immense, mais fini et stable ;
dans le cerveau, l’accroissement de la densité du tissu neuronal se poursuit tout au long de la vie. Le constat
de la plasticité neuronale, de l’aptitude du réseau synaptique du cerveau à se moduler et à se diversifier au fil
des événements de la vie donne à croire à un nombre réellement infini de réarrangements, de combinaisons
auxquels seule la mort cellulaire met un terme.
Soutenu de façon analogue par le réseau neuronal, l’inconscient postulé par la psychanalyse, et théorisé
à différentes périodes dans l’œuvre de Freud, diffère radicalement de cet inconscient cognitif. À la lumière du
concept de plasticité cérébrale, cet inconscient freudien constituerait une mémoire non consciente, composée
de deux sortes de traces : d’une part, les traces, le plus souvent oubliées, laissées par les expériences vécues ;
d’autre part, les associations multiples que ces traces développent entre elles au long de l’existence au sein
d’une plasticité cérébrale que seule limite la mort organique. Inscrit dans le réseau neuronal, l’inconscient
freudien pourrait en conséquence être considéré comme un « trésor » en réaménagement permanent,
radicalement hétérogène à l’inconscient cognitif qui, lui, est procédural.

L’INSCRIPTION À DISTANCE DU TRAUMA

Ces descriptions un peu longues permettent d’entrevoir la complexité de l’inscription traumatique


derrière l’infertilité secondaire. Selon Antonio Damasio, spécialiste des neurosciences (Damasio, 1994),
certains souvenirs autobiographiques restent enfouis très longtemps, voire pour toujours. Lorsqu’ils
parviennent à la conscience, ils paraissent inexplicables, car dépourvus de liens avec les contenus conscients
actuels. Leur évocation peut même s’accompagner de la résurgence non contrôlée de sensations, somatiques
ou sensorielles, comme dans la madeleine de Proust, contemporaines de l’événement ancien et totalement
hétérogènes à l’actualité. La mémoire serait comme un décor général et les souvenirs, des éclairs souvent
incongrus. Dans une telle perspective, l’infertilité pourrait être la réponse somatique à des souvenirs passés
non évocables.
L’espoir, le projet d’une filiation individuelle induit toujours une rêverie subjective qui mobilise la
mémoire inconsciente. L’être humain, en procréant, noue le fil des transmissions familiales qui le précèdent et
le lient à l’espèce. À la mesure de cette prise de conscience, lorsque l’idée de filiation s’impose, des pans
entiers de mémoire inconsciente se mettent alors en mouvement : l’évocation d’une grossesse potentielle
allume un moteur de rêves et de ruminations. Une rêverie involontaire, inévitable s’installe, qui sera le terreau
psychique de la fécondation à venir.
Quand une expérience à forte charge émotionnelle, comme un deuil, survient à un âge trop tendre pour
qu’un travail psychique de détachement de l’objet aimé puisse se faire, il peut se produire un trauma où
dominent la perte, l’abandon et qui laisse des traces durables. Son évocation involontaire, non contrôlée,
entrave alors la disponibilité psychique nécessaire à la rêverie : au moment de rêver à l’enfant à venir, ces
traces anciennes, oubliées, mais inscrites, s’activent et s’imposent en lieu et place de la rêverie créatrice
d’enfant.
Certes, le deuil fait partie des banalités de l’existence humaine, et la réaction psychique à cet événement
est naturelle. De son côté, le travail du deuil est un mouvement psychique actif, il requiert à bas bruit et sans
manifestation explicite la même énergie pulsionnelle, le même investissement que l’attente d’un enfant. Il peut
aussi ne jamais s’achever. Beaucoup d’infertilités incompréhensibles s’éclairent si l’on se représente que la
disponibilité pulsionnelle intérieure que requiert l’accueil d’une grossesse peut être parasitée par l’émergence
de souvenirs anciens tournés vers la mort ou la morbidité.
Revenons maintenant aux neurosciences qui proposent (Damasio) une métaphore saisissante : les
réseaux neuronaux qui portent la mémoire de la toute première enfance seraient des noyaux autour desquels
les souvenirs ultérieurs s’organisent ; des traces très anciennes pourraient ainsi être activées en totale
ignorance de leur origine. Une telle mémoire implicite pourrait être le lieu d’enregistrement de souvenirs
profonds capables de venir parasiter la vie actuelle du sujet. À partir de ce concept de mémoire implicite, il
paraît justifié de rapprocher l’infertilité secondaire d’autres cas où l’antécédent décisif est constitué par une
catastrophe, parfois oubliée, ayant touché la lignée de filiation féminine aux générations précédentes.
On connaît ainsi la relative fréquence des cas d’infertilité chez les jeunes femmes dont la mère est morte
en couches – ce peut être à la naissance de la future patiente ou à celle d’un enfant puîné. Or, si la mortalité
maternelle a presque complètement disparu en France pour nos générations, elle sévit encore dans beaucoup
de pays moins développés dont viennent aussi nombre de patientes. D’autres histoires font état de cas de
psychose puerpérale se produisant chez la mère de la femme aujourd’hui infertile. Dans les familles, le silence
entoure habituellement les antécédents de folie de l’accouchée et son cortège sinistre d’hospitalisations
psychiatriques prolongées, de séparations d’avec le nouveau-né, de peurs du suicide ou de l’infanticide.
L’infertilité permettrait alors de se mettre à l’abri d’un danger catastrophique et à la vie de se poursuivre, en
évitant, par une nouvelle grossesse, la répétition d’un scénario inévitablement chargé d’une même issue
funeste, mais décalée d’une génération.
Ainsi, comme le travail auprès de patientes souffrant d’infertilité secondaire l’a démontré, la persistance
inconsciente de réminiscences tournées vers la mort ou la morbidité est susceptible de parasiter le travail
nécessaire à la gestation et d’inhiber la fécondation sur le plan psychique. Dans les consultations qui
précèdent une IVG, on entend vivement combien une grossesse, très débutante et pourtant condamnée à court
terme, possède l’intense pouvoir évocateur de renvoyer à des deuils, à des séparations anciennes (Mytnik,
2007).

Des perspectives thérapeutiques spécifiques


Le pronostic d’une psychothérapie acceptée en cas d’infertilité secondaire est plutôt favorable.
L’efficacité dépend de la capacité du patient et du thérapeute à partager les objets psychiques et les
interprétations qu’ils manient ensemble, et à cocréer une réalité psychique nouvelle acceptable. Chaque fois
qu’un événement de haute gravité du passé personnel ou familial peut être remémoré et retravaillé, sa prise
en compte au cours d’entretiens réguliers peut lui faire perdre son actualité pathogène.
Que le mécanisme scientifique réside, selon les apports des neurosciences, dans la mise en œuvre de la
fonction interprétante du conscient ou bien dans le réveil d’hypothétiques traces neuronales concrètes
enfouies, il est impossible de trancher. Mais il faut reconnaître que le dénominateur commun des évolutions
positives au cours d’un travail thérapeutique est justement l’accessibilité à la parole. Dans l’atmosphère de
confiance créée par le transfert médical ou au cours de consultations thérapeutiques sur le modèle de celles
que Winnicott développait avec les mères et leurs bébés (Winnicott, 1987), l’épisode traumatique finit au bout
de quelques semaines ou de quelques mois de travail associatif par être découvert, évoqué, actualisé, élaboré,
remémorisé et mis en lien avec la souffrance actuelle. Les souvenirs perdent leur valeur pathogène ; ils
peuvent même ouvrir sur des associations d’idées nouvelles, vivantes et mutatives pour l’infertilité actuelle. La
patiente, se libérant d’un poids jusque-là méconnu, peut alors accueillir une gestation avec une nouvelle
sérénité.
L’élaboration des traumas anciens grâce au travail psychothérapique donne ainsi accès à une position
sublimatoire favorable à la filiation biologique, mais aussi à l’adoption qui, pour être réussie, suppose aussi
une posture sublimatoire. De son côté, le thérapeute doit accepter d’être pour un temps le support du
transfert, le représentant de cet autre auquel le patient ne cesse de faire appel. Ce patient travail à deux vient
souvent à bout de fixations mortifères ou morbides et permet à la vie de circuler de nouveau.

Infertilités primaires : le mode de la névrose

Un couple qui n’a jamais conçu décide de son premier enfant et renonce à toute contraception. Les mois
passent et la grossesse ne vient pas. Le gynécologue consulté prescrit un bilan d’infertilité. Ce couple vient
d’entrer par surprise dans le circuit de l’infertilité primaire…

Une défense psychobiologique

Une infertilité peut répondre à des mécanismes biologiques inhibiteurs labiles, parfois voyageurs, et
situés à n’importe quel étage physiologique du processus général de la fécondation. Les biologistes observent
successivement des dysfonctionnements touchant l’ovulation – de l’anovulation à toutes les formes de
dysovulation possibles, ces cycles irréguliers qui défient le monitorage de la fécondation, puis qui touchent la
compatibilité entre les gamètes mâles et femelles, et que l’on incrimine tantôt à la mauvaise qualité de la
glaire cervicale, tantôt à des facteurs immunitaires mal connus ; enfin, ce peut être la mystérieuse
endométriose. On assiste ainsi à une suite d’obstacles à la réalisation de la grossesse, obstacles qui
s’additionnent ou se succèdent souvent de façon inexorable. Leur cortège est un véritable défi aux soins
biologiques et témoigne d’une inventivité somatique qui fait soupçonner une sorte de « génie », sachant faire
feu de tout bois, dans la défense psychique contre la fertilité.

Une intense souffrance

On n’insistera jamais assez sur la grande souffrance qu’induit la crainte de la stérilité. Cette douleur
morale est saisissante dès la première consultation. La formule insistante de ces couples infertiles, et
singulièrement des femmes, peut être : « Je veux un enfant à tout prix », ou bien : « Un enfant, ou la vie ne
vaut pas la peine d’être vécue », ou encore : « Un enfant, ou mourir. » Ces formulations extrêmes témoignent
de l’angoisse dépressive qui les saisit, même si un mal de vivre réel préexistait au symptôme. Le caractère
obsédant de cette préoccupation envahit tout le champ psychique, l’infertilité ayant la particularité de ramener
sans cesse aux thèmes conflictuels de la sexualité et de la filiation. Surtout, il témoigne d’une vive blessure
narcissique : la gestation qui se dérobe paraît l’objet le plus désirable qui soit, le signe de cette complétude
parfaite à laquelle toute femme pense avoir droit. L’homme du couple, sauf en cas de trouble associé de la
sexualité, souffre moins dans sa chair que dans la lignée qu’il anticipe.
Cette douleur psychique est parfois revendicative ou transformée en rage impuissante à l’égard des
praticiens. Son intensité stimule pourtant leur inventivité biotechnologique ! Cause ou conséquence,
souffrance sociale et souffrance narcissique à la fois, l’infertilité primaire peut conduire au désespoir, à des
idées de suicide ou de meurtre. La littérature s’en fait souvent l’écho – dans la pièce de Frederico García Lorca
(1934) Yerma, folle de douleur et de honte de sa stérilité, elle finit par tuer son compagnon qui ne lui donne
pas d’enfant.
L’éclairage de la psychanalyse

Une femme s’engage rarement dans une cure psychanalytique classique en raison de sa seule infertilité.
Pourtant, il est possible, en aménageant l’espace de la cure, de parvenir à des informations cliniques
précieuses pour l’intelligibilité de ces situations.
Un des paradigmes de l’infertilité féminine est celui d’une organisation psychique en névrose de
caractère autour d’un noyau dépressif (Faure-Pragier, 2007). La souffrance narcissique de ces femmes,
pourtant intense, fait l’objet d’un déni. Ce déni s’exerce aussi à l’égard du fonctionnement psychique dans son
ensemble et les rend très friandes de solutions techniques réservées au corps et à sa physiologie. Leur désir
d’enfant insatisfait est responsable d’un sentiment de frustration, source d’une violence faite de dépendance
rageuse à l’égard de leur mère et de haine pour les autres femmes enceintes. S’ensuit souvent une escalade
thérapeutique afin de faire cesser l’angoisse. Les médecins ont parfois du mal à temporiser la fécondation in
vitro, qui ne s’impose pas au début du traitement. Chez ces femmes, la structuration œdipienne est
insuffisante et le lien à leur mère, exclusivement œdipien, dévorant, dictatorial, les enferme dans une relation
inconsciente homosexuelle avec celle-ci. Tout a souvent commencé à la puberté, par des troubles de l’ovulation
et des menstruations, puis l’infertilité est survenue, lorsque le désir d’enfant s’est déclaré. Ici le lien conflictuel
à la mère de la période œdipienne s’inscrit dans le corps, faute d’une mentalisation impossible au très jeune
âge.
C’est dire que manquent ici deux temps essentiels pour la construction d’une future maternité : le
manque de la mémoire et des retrouvailles avec la mère des premiers soins, celle de la douceur ; le manque de
la rencontre avec un compagnon fiable, rencontre barrée par le discrédit qui touche les hommes, en particulier
leur père, personnage faible et dévalué par la mère. L’enfant est réclamé comme un pur prolongement d’elles-
mêmes. Elles ne savent imaginer qu’un enfant identique à leur propre image, non modifié par le caractère
radical de la rencontre avec l’autre sexe, avec un compagnon estimé. En période postnatale, des désillusions
de cette reproduction de soi-même ne manquent pas de survenir.

Le mythe d’Électre

Ces femmes dont l’hostilité maternelle est si vive et si poignante font penser au personnage d’Électre
dans la tragédie grecque. Électre, tragiquement seule, est livrée à la haine qu’elle porte à Clytemnestre, sa
mère. Dès l’ouverture de l’œuvre de Sophocle, tout est dit : « Sans enfants, malheureuse et sans mari… » Ses
gémissements signalent l’intensité de sa plainte dépressive. Elle « verse des pleurs éternels sur son père
infortuné » et s’adresse à sa mère, cette tueuse d’hommes qui ne songe qu’aux plaisirs du lit : « Tu n’es pas
une mère pour moi, tu es un tyran. » La scène introductive de la tragédie de Sophocle fait penser au contenu
de la première, et parfois unique, séance qui peut avoir lieu chez le psychothérapeute (Bydlowski, 2008).
Séance unique, car l’essentiel est dit du malheur intime auquel ces femmes sont souvent solidement fixées au
point de ne pas vouloir donner suite.

Mère des débuts et dette de vie

L’opéra de Richard Strauss, La Femme sans ombre, sur un livret de Hugo von Hofmannsthal
(Hofmannsthal, 1930), est particulièrement explicite de cette double thématique du désespoir d’infertilité et
du défaut de la dette de vie originaire. Le livret raconte le triste sort d’une impératrice riche et immortelle,
mais dépourvue d’ombre – femme sans ombre, femme stérile. De façon poétique, l’ombre qui se projette au-
delà de nous est une métaphore de la transmission la vie. De même, la fertilité projette une descendance :
« C’est en perdant son ombre qu’on rembourse à la terre sa dette d’existence », écrit le poète. Ainsi, par la
maternité, la fille se lie à la terre, élément maternel, et lui rembourse sa dette d’existence. Cette dette circule
de mère en fille. Le don de la vie par la maternité assure ainsi le passage inéluctable du corps maternel
déclinant dans le corps renouvelé de l’enfant à naître (voir chapitre 3, première partie).
Cette dette d’existence, que l’enfant va littéralement incarner, renvoie à un fait clinique : par
l’engendrement, et singulièrement par le premier enfant, les femmes accomplissent leur devoir de gratitude à
l’égard de leur propre mère. Elles lui donnent souvent, pour un temps, leur premier enfant à élever.
Curieusement, la culture freudienne diffusée dans le public tend à ne retenir du désir d’enfant que la
perspective œdipienne – une perspective bourgeoise en quelque sorte. Certes, c’est bien de son père que la
fille adolescente souhaite un petit, à l’imitation de sa mère, mais ce désir de l’époque œdipienne vient
recouvrir, chez la fille, un vœu bien plus profond : celui d’une identification à sa mère du commencement, des
premiers soins – image originaire, premier modèle, premier amour.
Reconnaître une dette maternelle, c’est savoir que l’essence de la maternité est, pour une part, faiblesse,
perte, dénuement (voir chapitre 1, troisième partie). En amont de la mère de l’adolescence, il y a une autre
représentation maternelle, caractérisée par son aptitude au renoncement, une mère d’origine, faible, car
atteinte par l’âge. Ce modèle inconscient s’établit tout naturellement chez celles qui développent des
maternités harmonieuses auprès de leur mère vieillissante. Au contraire, si cette représentation du dénuement
maternel est absente, alors le manque risque de faire obstacle au sentiment de gratitude et à la capacité de
transmettre la vie. Il arrive aussi que certaines femmes ne puissent s’accepter faites de la même façon que
leur mère. Elles n’assument pas le fait d’être issues d’un ventre devenu infécond et, pour leur plus grand
malheur, maintiennent le fantasme de l’éternelle fécondité de leur mère. Ce sont celles que l’on nomme les
« amatrides » – elles ne peuvent même pas supporter de savoir qu’on pourrait, en les aimant, aimer en elles
quelque chose de leur propre mère (voir chapitre 1, troisième partie). On observe chez nombre de patientes
souffrant d’infertilité primaire que les images de toute-puissance maternelle œdipienne restent indestructibles.
Or la représentation d’une mère suffisamment faible est nécessaire pour recevoir en cadeau l’enfant qui scelle
la dette liant deux femmes, la fille à la mère.

De l’anarchie alimentaire

Les femmes souffrant d’infertilité primaire sont souvent confrontées, en outre, à des désordres
alimentaires. La responsabilité de ces troubles dans l’infertilité est largement établie par des études
internationales (Corcos, 2005). Près de 50 % des anorexiques se plaignent d’infertilité primaire – il s’agit le
plus souvent d’anorexie actuelle ou datant de l’adolescence. Le désordre alimentaire peut être guéri, mais
avoir laissé derrière lui une grande maigreur et des irrégularités de l’ovulation. Il arrive que cette anorexie
alterne avec des crises d’angoisse boulimique que seul calme le vomissement provoqué. La souffrance que ces
femmes éprouvent est souvent déniée et trouve des solutions palliatives : addiction à la consommation,
boulimie d’achats vestimentaires, interventions chirurgicales esthétiques… Ces conduites, étrangères à la
fertilité, concernent l’image spéculaire : tout ce qui améliore l’image dans le miroir vise à compenser les
dégâts narcissiques du manque d’enfant.
Dans tous les groupes humains, l’alimentation est ritualisée. Dès la naissance, l’enfant a le goût du sucré.
L’initiation à la nourriture diversifiée se fait naturellement, et la scansion des repas, rythmés par la sensation
interne de réplétion, ne nécessite aucun apprentissage (Igouin, 2004). Il est d’autant plus difficile d’échapper à
la régulation de l’alimentation que les repas représentent habituellement un plaisir convivial partagé.
Pourtant, ce dérèglement règne chez les anorexiques qui dépensent inlassablement et efficacement leur corps.
Ces bizarreries de comportement sont comparables à une toxicomanie sans drogue, à une addiction comme le
tabagisme – d’ailleurs également incriminé dans l’infertilité.
On peut ici emprunter au psychanalyste Didier Anzieu une métaphore expressive : l’expérience
biologique du corps serait comme le tronc et les branches d’un arbre dont la conscience de soi serait le
feuillage (Anzieu, 1990). Chacun éprouve des sensations venant de l’intérieur du corps, qu’elles soient de
plaisir, de douleur ou de volupté ; elles sont issues de toutes les zones sensorielles possibles – cutanées,
génitales, intestinales. Les femmes aux conduites alimentaires déréglées, elles, ne prêtent pas attention aux
messages de ce corps interne. Au contraire, elles se consument beaucoup pour les faire taire : voyages
exténuants, frénésie ménagère ou sportive, jogging effréné… Elles s’épuisent souvent aussi à l’excellence
professionnelle. En somme, toute hyperactivité est bonne pour réduire le corps au silence, annuler les
sensations qu’il pourrait produire. Pour ces femmes, la médecine de haute technologie, ses examens
sophistiqués, son imagerie, mais aussi les réponses virtuelles sur Internet et même l’assistance à la
procréation sont les seuls recours contre la grande peur de perdre le contrôle de leur corps.
À côté des sensations venues de l’intérieur du corps, il y a sa perception de l’extérieur, ou plutôt son
image spéculaire. Le miroir renvoie le regard des autres et leur jugement sur le corps féminin. L’opinion des
autres devient centrale afin d’élaborer l’image de soi. À défaut de confiance en soi, il devient nécessaire de se
conformer à l’idéal dicté par la mode et par son univers de normalité, plein d’inconsistance. Le constat négatif
de stérilité lui-même est battu en brèche par la satisfaction qu’apporte l’image spéculaire.
Ces avatars de l’image intime du corps rendent compte du contact humain incohérent de ces femmes à
l’alimentation anarchique. Leur désir d’enfant pourtant authentique est constamment mis en balance avec
celui, très puissant, de conserver une image spéculaire impeccable. L’évitement de la fertilité leur permet de
se soustraire au temps, de garder toujours un corps adolescent. Les mécanismes de défense viennent ici au
secours de l’extrême fragilité narcissique et visent à éviter l’effondrement.

Des grossesses intolérables

De façon non exceptionnelle, il arrive que les médecins soient confrontés à des demandes d’interruption
de grossesse, alors même que l’enfant était ardemment désiré. Un beau matin, au bout de quelques semaines,
une gestation qui a été un peu forcée grâce à l’assistance médicale se transforme en une demande pressée
d’IVG. Quoique de mauvaise grâce, les praticiens y consentent, tant l’angoisse déclenchée par la réalité du
début de gestation est intense et les défenses psychiques, débordées : l’avortement semble une mesure
nécessaire pour protéger la femme contre une angoisse psychotique ou un passage à l’acte suicidaire.
En réalité, ce mécanisme défensif peut protéger contre un effondrement d’une autre nature, qui a eu lieu
dans le passé lointain de la jeune femme, antérieurement même au langage. La pensée du pédiatre et
psychanalyste Donald Winnicott est très explicite sur ce point : au cours des premiers mois de sa vie, tout bébé
éprouve le sentiment d’exister de façon continue grâce à la cohérence et au dévouement des soins maternels ;
si ce sentiment de continuité est menacé par le chaos, par des soins maternels faisant alterner intrusions,
négligences et menaces de chute, alors il risque de traverser des moments d’angoisse. Ces « expériences
agoniques » (Winnicott, 1975) sont des expériences non représentables à l’âge adulte, car elles surviennent à
un stade où l’enfant ne dispose pas encore d’un langage organisé pour symboliser des émotions indicibles :
leur trace ne s’inscrit que dans la mémoire du corps.
La crainte adulte déclenchée par l’idée de grossesse serait alors la peur innommable de revivre ces
moments d’angoisse, la peur diffuse d’un effondrement et, comme un futur antérieur, d’une bascule dans ce
chaos qui a déjà eu lieu autrefois. L’organisation psychique défensive protégerait contre toute remémoration,
tandis que la présence concrète d’une grossesse, puis d’un nouveau-né viendrait réveiller cette trace.

Une cicatrice psychique

La plupart des situations d’infertilité primaire biologiquement inexpliquée ont en commun la présence de
facteurs adverses à la procréation comme la non-reconnaissance de la dette de vie ou l’hypertrophie de l’image
spéculaire. Il semble qu’un système de défense psychique soit alors à l’œuvre, ciblant la fécondité et agissant
en inhibant l’un ou l’autre des principaux mécanismes physiologiques qui assurent la réussite de la gestation.
Le but d’une telle inhibition serait de protéger la femme contre la menace que constitue la survenue d’une
grossesse, consciemment désirée mais très redoutée, car elle entraînerait un effondrement psychique.
Ce type d’infertilité primaire fonctionne alors comme une cicatrice psychique. Il témoigne d’un désastre
passé dont la personne craint le retour, sans pouvoir ni se le représenter ni le nommer, car ce désastre date
d’avant l’usage des mots pour se plaindre, d’avant même la capacité de penser : mieux vaut bloquer la fertilité
qu’être encore une fois confrontée à ce gouffre ancien et s’y perdre. La stérilité est installée, mais la vie peut
continuer.
L’infertilité pour ces femmes n’est alors ni une maladie ni un dysfonctionnement permanent, mais une
opération de défense active pour survivre à la catastrophe que constituerait une grossesse ou une maternité.
Catastrophe pour celles auxquelles a manqué l’accès à une représentation de vulnérabilité maternelle et à la
dette de vie qui s’ensuit. Catastrophe pour d’autres dont une maternité menacerait l’image spéculaire.
Catastrophe, enfin, pour celles dont les premiers mois de vie ont été marqués d’expériences d’angoisse
agonique et de perte du sentiment de continuité d’existence, quand elles ont été confrontées bébés au chaos
créé par des soins maternels incohérents.
Vue ainsi, l’infertilité primaire semble donc au service de l’économie inconsciente et de la protection
intime. Elle vient mettre la personne à l’abri d’une situation périlleuse, en servant ce que Freud nomme
l’angoisse anticipatrice (Freud, 1926), c’est-à-dire cette forme d’angoisse qui protège contre l’effroi et contre
la tentation du suicide : si elle est source de souffrance, grâce à elle, la vie continue. Au nom de l’angoisse
vitale que son évocation suscite, l’infertilité devient l’arme absolue contre la procréation.
S’il n’y a pas de cause psychogène au sens médical du terme, mais un mécanisme inconscient indirect
très actif, alors l’infertilité s’écarte des modèles de la pathologie qui se construisent habituellement en
décrivant des fonctionnements défectueux. Les anomalies biologiques que les praticiens constatent sont
secondaires aux bénéfices inconscients que la femme retire de cette condition, à son total insu. Admettre
l’infertilité comme un système défensif involontaire permet aussi de comprendre certaines guérisons
magiques, certaines grossesses qui démarrent après une seule consultation, quand le système défensif baisse
brusquement la garde, capté dans la douceur transférentielle.

Quels traitements ?

On comprend que des femmes qui nient le lien psychique ne puissent que rarement nouer une relation
psychothérapique durable ; le plus souvent, elles interrompent rapidement leurs consultations. Quand elles
restent le temps de quelques séances, elles revivent leur conflit et leur dépendance haineuse et insupportable
à l’égard de leur mère, en les transférant sur la personne du thérapeute. Leur travail psychique est alors obéré
par la violence et le goût des ruptures, lesquels contribuent, avec le déni du psychisme, au choix de cette
solution activiste qu’est l’assistance médicale à la procréation. Si, pourtant, on réussit à apprivoiser ces jeunes
femmes, à maintenir avec elles un lien suffisamment prolongé, le moteur du changement sera l’accès à
d’autres représentations. Par le travail de remémoration et d’associations d’idées qui s’enclenche, elles
peuvent alors arriver à évoquer la vulnérabilité de leur propre mère et penser le lien de gratitude qui les unit à
elle. De ce travail analytique, s’il a lieu, peut aussi émerger un vrai et authentique refus de l’enfant permettant
au thérapeute de valoriser certaines sublimations.

Vers la sublimation du désir d’enfant

Devant toute situation d’infertilité, il est primordial de mener une sorte d’enquête anamnestique : le
passé de la femme recèle-t-il une grossesse infortunée ? ou bien, au contraire, est-il vide de toute conception ?
Les infertilités secondaires sont, en effet, souvent accessibles à une thérapie sur le modèle de la névrose
traumatique, au contraire des infertilités primaires dont l’abord est plus ardu. Confronté à la délicate situation
de l’infertilité primaire, un psychanalyste doit se garder de toute obligation de résultat en matière de
grossesse. L’objectif poursuivi est celui du mieux-être de sa patiente, avec ou sans enfant à la clé, de
préférence lors de consultations thérapeutiques ouvertes, dans un cadre assez souple, à l’hôpital et sur le
terrain même de la gynécologie.
Comme nous l’avons vu, chez les infertiles, le refus profond de l’enfant biologique prend très souvent son
origine dans la mémoire souffrante d’une relation défaillante avec la mère des origines, et on retrouve chez
ces femmes le pur désir de rejouer leurs propres débuts dans l’existence, d’être une fois encore elles-mêmes
ce bébé sans défense, et non de donner la vie à un enfant étranger. Avec le thérapeute, l’effort doit se porter
vers la transformation des chagrins en idées vivantes, vers la sublimation. Comme l’écrit Marcel Proust dans
Le Temps retrouvé, « les idées sont des succédanés des chagrins […], au moment où ceux-ci se changent en
idées, ils perdent une partie de leur action nocive sur le cœur ». Notre culture actuelle qui aime tant les
réalisations sociales et créatrices valorise cette alternative à la fécondité naturelle qu’est la sublimation, qu’il
s’agisse d’un projet d’adoption, du choix d’élever sans malentendu un enfant abandonné ou de toute autre
réalisation créatrice dans les domaines de l’art, de la création littéraire ou cinématographique, voire dans le
domaine politique et social. Soutenir ces infertiles douloureuses jusqu’à la sublimation de leur désir d’enfant
exige souvent un délai long et incompressible, mais constitue pour ces femmes le fruit possible de leur
traitement psychothérapique.
Quoi qu’il en soit, le traitement des situations d’infertilité ne saurait se limiter à proposer des innovations
techniques sans simultanément entreprendre une prise en charge relationnelle visant à l’apaisement de la
souffrance. Il est important d’accompagner ces patientes, dans le but non seulement d’humaniser des
protocoles contraignants, mais aussi de leur permettre d’accéder à la problématique intime de la fertilité et de
cultiver de nouvelles sublimations sur le modèle de ces femmes, de plus en plus nombreuses, qui choisissent
délibérément la stérilité. Finissons sur un exemple fameux d’existence réussie par la sublimation de la
stérilité : celui de la reine Élisabeth Ire d’Angleterre au XVIe siècle – la grande Élisabeth, fille de Henry VIII et
d’Anne Boleyn. L’histoire l’a surnommée la « Reine vierge », car elle a régné près de cinquante ans sans
connaître ni le mariage ni la maternité. Ses biographes (Zweig, 1933) attribuent son infertilité à une probable
malformation, gardée secrète, de ses organes reproducteurs. En ces temps de transmission héréditaire du
pouvoir absolu, on imagine la malédiction que représentait cette stérilité. Femme sans enfants et sans époux,
Élisabeth a transformé sa probable détresse secrète en une œuvre féconde. Convertissant toute sa passion
intérieure en amour de son pays, elle a soutenu les forces nouvelles de l’Angleterre, encourageant marchands,
corporations et financiers à se lancer à la conquête de la suprématie maritime mondiale. Une existence royale
fertile et plus banale aurait-elle eu pareille influence sur le cours de l’histoire européenne ?
CHAPITRE 3

Les maternités nouvelles

Longtemps le pilier de la filiation maternelle a été « mater semper certa est » (« la mère est une
certitude »), par opposition au père qui est incertus, « incertain ». La mère est celle qui accouche de l’enfant ;
le père, lui, peut toujours faire objet d’un doute.
C’était sans compter avec l’inventivité des innovations biologiques, bientôt relayées par des
revendications de la société. Dans un premier temps, leur essor a permis le don de sperme étranger au couple
(insémination avec donneur ou IAD), afin de traiter certaines infertilités masculines. Leur gestion a été confiée
en 1973 aux Centres d’étude et de conservation des ovules et du sperme (Cecos) sous le régime de l’anonymat
et de la gratuité. Quelques années plus tard, à partir de 1980, la fécondation in vitro (FIV), encore améliorée
par l’injection du sperme directement en intracytoplasmique (ICSI) s’est largement développée
(Bydlowski, 2008). Réservée aux couples hétérosexués, elle réalise une prothèse de la procréation défaillante
du couple en utilisant leurs propres gamètes et assure leur identité parentale.
La nouveauté récente a été le développement de techniques ayant recours aux gamètes féminins, les
ovules ou ovocytes, qui sont étrangers au couple, voire à un ventre étranger comme dans la gestation pour
autrui. La congélation de ces ovocytes qui permet leur conservation a longtemps été difficile ; elle est
actuellement disponible depuis 2015, mais réservée en France aux jeunes femmes traitées par chimiothérapie,
susceptible d’altérer la qualité des ovocytes.
Aujourd’hui, beaucoup de femmes souhaiteraient cette technique pour convenance personnelle grâce à la
conservation de leurs ovocytes : retarder la conception en attendant d’en choisir le moment idéal, bien que les
praticiens en soulignent les réels graves dangers médicaux et le caractère très aléatoire des résultats. Au
moment où s’écrit ce livre, une révision de la loi de bioéthique est en cours, mais non encore définitive. Elle
concerne l’accès des techniques aux femmes seules et en couple homosexuel. La levée de l’anonymat de
l’origine des gamètes est aussi en question bien que très contestée par les spécialistes (Wolf, 2018). La
gestation pour autrui reste illégale en France.

La question du don d’ovule et de son anonymat

Toutes ces manipulations de matériel vivant qui relevaient il y a quelques décennies de la science-fiction
ont pour conséquences une révision des a priori biologiques qui régissent la parenté occidentale ; elles
soulèvent aussi des complications psychologiques imprévues pour les acteurs, que ce soient les enfants ainsi
conçus ou leurs parents.
En particulier, la rupture du lien génétique maternel qu’introduit le don d’ovocytes crée une situation
inédite ; la femme qui s’y prête risque d’affronter une situation contraire aux fondamentaux psychiques de sa
situation de mère, notamment une rupture de son lien intime de gratitude à sa mère d’origine –
ressemblances, identifications, souvenirs enfouis…
La fécondation assistée par le don d’ovules (ou d’ovocytes) est porteuse de résultats et peut être
proposée à des femmes soit atteintes d’une malformation ovarienne, soit trop précocement ménopausées, soit,
les plus nombreuses, infertiles parce que ayant laissé passer l’âge optimal de procréation. La limite d’âge de la
procréation peut ainsi être retardée de façon importante, même si des considérations éthiques empêchent les
praticiens de la proposer à des femmes ménopausées au-delà de la cinquantaine. Lorsque ces candidates
infertiles ont l’occasion de s’entretenir avec un psychologue, il est habituel de noter, en deçà de la souffrance
de stérilité, des réticences explicites concernant, d’une part, l’origine des gamètes et la crainte de devoir pour
ainsi dire « adopter » un étranger d’origine inconnue et, d’autre part, le risque d’une inégalité dans le couple,
comme si l’enfant ainsi conçu allait appartenir davantage au père qui, lui, aura fourni son matériel biologique
propre. Ces constatations nous ont amenés à réfléchir soigneusement aux modalités du don de gamète féminin
(en particulier anonymat et gratuité) et aux motivations de ceux et de celles qui y recourent.
Dans le droit français, quatre origines d’ovocytes disponibles au don sont envisagées : ils peuvent
provenir soit d’une donneuse en cours elle-même de protocole de procréation assistée et informée par l’équipe
médicale de l’intérêt de donner généreusement un ovule surnuméraire à une femme stérile devant recourir au
don d’ovocytes ; soit d’une femme subissant une chirurgie gynécologique – ligature des trompes, par exemple ;
soit d’une donneuse passionnelle – nous désignons ainsi ces rares femmes, informées par les médias et prêtes
à toutes sortes de dons, y compris de sang ou d’organes ; soit, enfin, d’une « donneuse de relation » amenée
par le couple stérile. Mais que sait-on des motivations de ces candidates donneuses, leurs craintes sous-
jacentes et souvent méconnues ?

Quelles motivations ?

Les motivations au don d’ovocytes ont été peu explorées alors qu’existent depuis longtemps des travaux
sur les motivations psychologiques au don de sperme et sur le suivi du développement des enfants nés après
insémination artificielle avec donneur (Manuel et al., 1983) et par fécondation in vitro (Raoul-Duval, 1987).
Pour comprendre ce qui se passe dans la tête de ces différentes donneuses, mais aussi dans l’intérêt des
enfants à venir, nous avons, il y a quelques années, mené une étude psychologique auprès de 37 candidates au
don d’ovocytes dans le service hospitalier du professeur René Frydman (Bydlowski, Frydman, 1993). Il nous
paraît aujourd’hui que les hypothèses formulées en amont de la recherche et de la pratique même du don
d’ovocyte se sont avérées pertinentes.
Dans notre étude, les candidates donneuses étaient proposées par le couple stérile. Pour moitié, elles
étaient sœurs de l’un ou l’autre membre du couple et, pour l’autre moitié, amies. Nous leur avons proposé la
gratuité du don et surtout son anonymat : l’ovule ou les ovules récupérés pouvaient être attribués à un couple
autre que celui qui avait amené la candidate au programme. Par ailleurs, toutes ces candidates donneuses
étaient mariées, déjà mères de un ou deux enfants, libres de disposer de leur corps et âgées de moins de 38
ans. Les entretiens, 74 au total, ont été réalisés soit avec la candidate donneuse seule, soit, pour beaucoup
d’entre eux, avec cette candidate et son conjoint.

L’OVULE EST UN ORGANE PRÉCIEUX

Dans presque tous les cas, 35 sur 37, l’ovule est perçu par la donneuse comme un organe précieux dont
elle peut faire le don. Une représentation psychique particulière semble y être attachée, comme si la femme
savait qu’il s’agit d’un capital limité en quantité et en durée au cours des années – cette représentation est
d’ailleurs partagée avec les receveuses. En cela, elle diffère considérablement de celle qui est attachée au
sperme qui ressemble davantage à celle du sang : ces deux produits sont reconnus comme inépuisables,
comme des flux jaillissants toujours reproductibles tant que la vie continue. L’ovule, au contraire, est précieux,
périssable, en stock limité, et un seul suffit à la conception. Les femmes en ont le savoir inconscient, bien
qu’elles en soient généralement non informées.

LE FANTASME DE LA REPRODUCTION ENTRE FEMMES

La proposition de don d’ovocytes connote un fantasme de reproduction entre femmes, dont les hommes
seraient exclus. Il est apparu, plus précisément, que la donneuse volontaire est prête à donner pour la
receveuse qu’elle a accompagnée et choisie, et presque jamais – 34 fois sur 37 – pour une autre femme
inconnue ni pour une banque anonyme, si toutefois celle-ci existe.
Au début de cette étude, nous avons vu beaucoup de femmes venir à deux, avec une amie sélectionnée,
pour demander à la médecine un enfant ; les maris, lorsqu’ils existaient, étaient supposés être d’accord bien
qu’absents ou confinés à la salle d’attente.
On sait que le désir d’enfant chez la femme se joue pour une part sur le versant du même sexe
(Bydlowski, 1992, 1997). La fillette, au cours du développement psychoaffectif et avant même la situation
œdipienne, désire d’abord un enfant de sa mère, son premier lien d’amour (Bydlowski, 2000). C’est ce
fantasme ancien qui est avivé chez les femmes donneuses potentielles qui proposent la fécondation d’une autre
femme par le don gratuit de leur propre ovocyte. En matière de don d’ovocytes, comme pour la fécondation in
vitro, rappelons qu’il s’agit d’une conception virginale, hors acte sexuel, et que, de plus, la conception requiert
réellement la participation d’une autre femme. Cette disposition risque de donner un statut de réalité à ce qui
n’est habituellement qu’un fantasme, qu’une rêverie résiduelle de la petite enfance (voir chapitres 3 et 4,
première partie). Ce fantasme de reproduction entre femmes est aussi présent chez les compagnons, ce qui
contribue à leur sentiment d’exclusion.

DÉPRÉCIATION ET HYPERMATERNITÉ
Les candidates donneuses ont, toutes, un sentiment d’hypermaternité, de toute-puissance maternelle.
Elles font des enfants « quand elles veulent », « autant qu’elles veulent ». La plupart déclarent qu’en cas de
grossesse involontaire pour elles-mêmes elles garderaient l’enfant supplémentaire qui leur viendrait.
Cette déclaration se double d’un sentiment de dépréciation à l’égard de la receveuse, allant de la pitié au
mépris pour son « mauvais utérus », sa stérilité.
Le sentiment d’hypermaternité est peut-être analogue au fantasme mégalomaniaque d’être le géniteur de
quantité d’enfants, fantasme souvent exprimé par les donneurs de sperme. C’est ce fantasme que Milan
Kundera a mis en scène dans son roman La Valse aux adieux : un gynécologue spécialisé dans le traitement de
la stérilité recherche ses propres caractères morphologiques, en particulier la forme de son nez, chez les
enfants de ses patientes (Kundera, 1987).
En matière de don de gamètes, la politique de l’anonymat, telle qu’elle est pratiquée en France, recueille
une certaine unanimité. L’avantage est de protéger les trois parties – le donneur, le receveur et l’enfant – ainsi
que le corps médical. En matière de don d’ovocytes, il est facile, par analogie avec le don de sperme, de
réaliser l’anonymat lorsque le prélèvement est fait, avec l’accord de la patiente, chez une femme en cours de
protocole de fécondation in vitro ou chez les rares donneuses passionnelles. Par contre, chez les donneuses
relationnelles de notre étude, la proposition d’anonymat a dû être une décision initiale et arbitraire, d’ordre
éthique.
Le sentiment d’hypermaternité éprouvé par les donneuses de notre étude, joint à celui de dépréciation
envers les femmes bénéficiant de leur don, est important, car il laisse penser qu’en l’absence d’anonymat la
receveuse devenue mère risque de rester « infantilisée » par son amie donneuse. Ce point nous paraît
susceptible de handicaper l’avenir entre les deux femmes. Si la receveuse devient enceinte, comment l’enfant
sera-t-il psychiquement à l’abri du mépris que la donneuse conçoit pour sa mère ? Cette constatation nous a
confortés dans notre décision d’anonymat.
Certes, l’anonymat du protocole ne peut annuler la force des fantasmes qui couvent, mais, à l’inverse, un
événement de la vie réelle, comme le fait de connaître celle qui fournit les gamètes étrangers à son couple,
peut embraser des fantasmes latents : la femme est, dans la réalité, confrontée à une conception
parthénogénique quand il s’agit des ovocytes d’une amie, ou incestueuse quand il s’agit de sa sœur.
Ce que permet l’anonymat, c’est donc de maintenir les fantasmes à leur place imaginaire et d’éviter leur
passage dans le réel. Par ailleurs, la dépréciation de la receveuse, en tant que femme, par la donneuse – la
« pauvre petite » au « mauvais utérus » – peut avoir un résultat catastrophique, moins sur la grossesse que sur
son véritable enjeu : l’enfant.
On peut anticiper qu’une relation de dépendance donneuse/receveuse puisse donner lieu à une grossesse
paisible. On pense aux cas relatés par la psychanalyste Helene Deutsch (Deutsch, 1944) où une relation de
grande dépendance et de docilité entre une fille et sa mère semble assurer une bonne grossesse. Comme si la
fille était déresponsabilisée de cela aussi par la toute-puissance maternelle. Par contre, lorsque l’enfant arrive,
à moins d’être donné à élever à la mère de la jeune femme, il ne pourra qu’encombrer une jeune mère
demeurée infantile… Dans un protocole de don d’ovocytes non anonyme, la donneuse instituée en mère toute-
puissante, du fait de ses fantasmes et de la transparence de la réalité du don, risquerait d’usurper la place qui
est souvent celle de la grand-mère maternelle (voir aussi chapitre 4, première partie).

L’ESPOIR D’UNE PLACE PRIVILÉGIÉE

Sur nos 37 candidates donneuses, il est apparu que 10 espèrent obtenir auprès de l’enfant à venir une
place privilégiée, celle de marraine, ou bien une place spéciale déterminée par le lien familial ou amical établi
avec la receveuse, moins par la valeur symbolique du don que par le sentiment de dette, le devoir de gratitude
réelle contractée à son égard par la receveuse. On peut certainement se demander comment les deux parents
de l’enfant à venir pourraient assumer sereinement leur rôle en présence de ce tiers réel qui participe à leur
aventure parentale dès la conception.

LA VALEUR SYMBOLIQUE DU DON ANONYME

Pour toutes les raisons que nous venons de mentionner, l’anonymat dans le don d’ovocytes relationnel
nous paraît être une stratégie protégeant l’éthique et évitant le passage à la réalité de fantasmes de toute-
puissance accordée à l’imago maternelle et d’inceste – toutes situations que l’on est en droit d’augurer comme
néfastes pour le principal intéressé de l’acte procréateur : l’enfant à venir. En outre, la proposition d’anonymat
induit chez les couples un sentiment de soulagement. L’ovule, le produit biologique, va circuler, changer de
corps, et le don prend réellement un sens oblatif et symbolique.
Pour autant, l’anonymat ne représente pas une disposition idéale. On sait qu’il fait l’objet de critiques
parce qu’il institue à la fois l’inconnu sur l’origine des gamètes pour les parents et le secret pour l’enfant à
venir, secret parfois remis en question pour le don de gamètes masculin (IAD) par les enfants qui militent pour
la levée de l’anonymat. Rien n’est simple. La procréation par don d’ovocytes ne guérit pas
l’infertilité psychique, et la dynamique de cet état demeure. En outre, l’ovule étranger introduit une rupture
génétique qui redouble celle de la perte du lien intime à la mère de l’origine, de la rupture de contact avec les
états d’âme des premiers mois de la vie – contacts et intimités archaïques qui sont aux fondements psychiques
de la condition de mère. L’enfant qui naît par don d’ovocyte doit être « adopté » par sa mère comme dans un
protocole d’adoption, contrainte qui n’est pas partagée par le conjoint, l’autre parent, qui a donné ses propres
gamètes et peut revendiquer une ressemblance.
Nous avons remarqué, dans les années qui suivent, la grande réticence à « avouer » à l’enfant le recours
au don d’ovule alors que le protocole de FIV, lui-même, est banalisé. Pour l’enfant, avec ou sans anonymat, il y
a secret, mais celui-ci ne concerne-t-il pas autant la question de l’origine que celle, plus troublante, de la
stérilité maternelle ?

La question de la gratuité du don

Les donneuses gratuites sont rares et la demande dépasse largement l’offre ; une pratique rémunérée
s’est mise en place dans différents pays d’Europe aux lois plus souples. La loi de bioéthique française interdit,
pour le moment, cette forme de commerce, mais elle est susceptible d’évoluer dans cette direction. En
attendant, les femmes françaises souhaitant bénéficier d’un tel « don » peuvent facilement l’obtenir en se
rendant chez certains de nos voisins européens plus « libéraux ». La technique du don d’ovocytes et de sa
vitrification s’y est en effet répandue, ouvrant un marché commercialement lucratif, réservé à une clientèle
pouvant faire face aux tarifs élevés du circuit privé. Notons qu’à leur retour en France ces femmes
bénéficieront néanmoins des avantages sociaux habituels concernant le suivi de leur grossesse et
l’accouchement.
Selon des témoignages non chiffrés, la quête d’un ovule à féconder entretiendrait un flux de tourisme
procréatif vers l’Espagne (en particulier la Catalogne), la Grèce et la Bulgarie. Ce don est rémunéré (plusieurs
centaines d’euros selon certaines sources) pour la donneuse dans plusieurs pays de l’Union européenne et aux
États-Unis où est accepté implicitement le commerce de parties du corps humain et ne sont pas pris en compte
les risques sérieux que le prélèvement d’ovocyte implique.

La détresse morale des donneuses rémunérées

En matière de don d’ovules, on peut s’interroger sur la détresse des donneuses, de celles souvent très
jeunes qui sont ainsi prêtes à vendre leur potentiel d’éternité, leur stock si précieux, avec le risque non
négligeable, mais encore non chiffré, d’infertilité ovarienne cicatricielle secondaire au prélèvement. Leur
e
misère fait penser à celle des ouvrières du XIX siècle et à la mise en nourrice massive des nouveau-nés
parisiens décrites par l’historien Philippe Ariès (1960). À cette époque, la révolution industrielle en Europe
offre, en effet, emploi et survie aux femmes de milieu ouvrier à condition qu’elles se défassent totalement de
leurs tâches maternelles. Les nouveau-nés sont donc confiés à des nourrices mercenaires domiciliées à la
campagne, loin de leurs mères et des centres urbains ; leur mortalité par négligence et par abandon est très
élevée. Le sacrifice de la filiation pour raison économique n’a donc rien de neuf, même si une enquête médico-
sociologique sur le devenir des donneuses rémunérées actuelles reste à faire.
En droit français, le don de gamètes (ovocytes et sperme) est gratuit et anonyme, comme celui du sang
ou des organes. Il est également cadré selon un modèle normatif traditionnel et est réservé aux couples
hétérosexuels vivants et en âge de procréer. Cette restriction légale concernant le don de gamètes va
disparaître de la loi. Néanmoins, les femmes seules ou homosexuelles en couple accèdent déjà facilement aux
dons de gamètes à l’étranger, à leurs frais, et leur grossesse bénéficie en France des droits sociaux gratuits
afférents. On peut aussi noter que chaque pays inscrit les techniques selon ses normes culturelles. La France,
pays de tradition républicaine et des droits de l’homme, proscrit le commerce des parties du corps humain et
son instrumentalisation. L’Allemagne, nous l’avons déjà dit, qui doit gérer l’héritage eugéniste du nazisme
dispose d’une législation encore plus restrictive de l’assistance médicale à la procréation. Dans les pays de
droit anglo-saxons et aux États-Unis, qui soutiennent la non-ingérence de l’État dans les affaires intimes, les
agences de commerce de gamètes ont pignon sur rue et sont cotées en Bourse. À cette absence
d’harmonisation, il faut ajouter la liberté éthique des praticiens qui se réservent le droit de refuser d’engager
dans des parcours techniques complexes des patients dont les situations sont aux limites du raisonnable.
On peut aussi remarquer que, si le don d’ovocytes, sur le marché libéral étranger, a perdu sa valeur
initiale de gratuité et d’entraide, il conserve souvent, sans que cela soit normé, son anonymat : dans les
différents pays étrangers, les ovocytes sont prélevés chez des femmes jeunes en bonne santé, libres de
disposer d’elles-mêmes, et bien rémunérés. Des informations sont fournies à la receveuse concernent l’âge et
quelques caractères morphologiques de la donneuse comme la couleur des yeux et le teint. Ces informations,
quoique rudimentaires, ne manquent pas d’attiser les fantasmes et les rêveries de la receveuse.
Le débat éthique qui a démarré dès les premières performances des années 1970 se poursuit et n’est pas
près de s’éteindre. Robert Edwards, le père scientifique de Louise Brown, le premier bébé né par FIV, ne
déclarait-il pas que, si l’on arrêtait la recherche scientifique en Europe, elle se développerait irrésistiblement
ailleurs ? Le débat est encore compliqué par le fait que l’harmonisation des pratiques, même si on se limite au
monde occidental, ne se profile pas à l’horizon. On peut penser que l’instrumentalisation des constituants
biologiques de la filiation est même en route dans de nombreux pays.
Les regrets du progrès : une évolution de la médecine contemporaine

L’assistance médicale à la procréation (AMP) est devenue paradigmatique de l’évolution de la médecine


moderne qui ne se contente plus d’intervenir a posteriori auprès de malades. Par l’AMP, la médecine intervient
désormais aussi et a priori sur le processus même de la vie. Son efficacité réelle comporte un risque, celui de
l’emprise de la technique et de son idéalisation par des personnes au désespoir de leur mal d’enfant. Une telle
réponse technique est conforme à l’évolution générale des soins médicaux vers le morcellement spécialisé du
sujet ; elle touche d’autres spécialités de haute technologie, comme l’ophtalmologie ou la chirurgie cardiaque :
le patient n’est plus saisi par le processus thérapeutique dans son intégralité de sujet souffrant, et la
sophistication technique des soins conduit les praticiens à intervenir en abandonnant le souci de prise en
charge globale du patient. Celle-ci est souvent déléguée au personnel paramédical – c’est souvent la secrétaire
qui, après une fécondation, prend le téléphone pour donner le résultat crucial de la présence ou non
d’embryons vivants ou d’autres résultats biologiques ardemment attendus.
Confrontés à la souffrance de l’infertilité, à la rêverie, aux réminiscences qui accompagnent le désir
d’enfant, aux complexités de la sexualité, les praticiens de la procréation médicalement assistée frôleraient
peut-être l’erreur technique s’ils ne parvenaient pas à faire abstraction de ces thématiques intimes, que leur
formation ne leur apprend d’ailleurs pas à contenir. La qualité de la prestation biomédicale exige de la part de
ses acteurs un clivage psychique efficace, les protégeant de leurs propres émotions devant la souffrance du
patient, même si cela se fait au détriment du confort de ce dernier.
Faut-il regretter que les praticiens du progrès aient renoncé au rôle compassionnel qui était celui des
médecins démunis d’autrefois ? À cette impasse, une solution originale peut être celle d’une consultation en
binôme associant le praticien qui fait l’offre technologique et un psychothérapeute formé à ces questions. En
effet, pour les couples en échec de l’AMP, la rancœur est intense ; l’emprise idéologique de la technique est si
forte que, souvent, une croyance déraisonnable à l’égard des biotechnologies s’installe, risquant de faire nôtre
le sinistre propos de Martin Heidegger formulé en 1954 dans « La question de la technique » : « À l’ère de la
technique, tout de l’être devient opérable. »

Le problème de la gestation pour autrui

La gestation pour autrui (GPA) est illicite en France depuis la loi de juillet 1994, dite loi de bioéthique,
qui a introduit dans le Code civil un article stipulant la « nullité de toute convention portant sur la gestation
pour le compte d’autrui ». Cette loi établit donc l’indisponibilité du corps humain et aussi la protection des
plus vulnérables ; elle tend à faire respecter une certaine conception de la dignité féminine, chaque mère
porteuse représentant une parcelle d’humanité. En Europe, la même interdiction frappe l’Allemagne, l’Italie,
l’Espagne et la Suisse. En revanche, la gestation pour autrui (GPA) est pratiquée dans d’autres pays, en
particulier aux États-Unis – où des couples peuvent se procurer une mère de substitution en Californie –, mais
aussi en Inde ou en Europe de l’Est.
Rappelons que la GPA est une technique « non médicale », puisqu’il s’agit de féconder une femme, future
porteuse, avec le sperme de l’homme du couple stérile. Plus rarement, la mère d’intention, celle qui recevra
l’enfant, peut fournir son propre ovocyte, prélevé puis fécondé par le sperme de son conjoint en vue de son
implantation dans l’utérus porteur d’une autre femme qui, comme le disait plaisamment une candidate, « fait
le taxi » ou, pourrait-on dire, la « nourrice fœtale ».

Pourquoi tant de bruit ?

On l’oublie, mais la GPA est une pratique ancienne, déjà évoquée dans la Bible. Dans le récit de la
Genèse, Sarah, épouse d’Abraham, est âgée et n’a pas d’enfants. Elle pense alors à sa jeune esclave Agar et
l’offre à son époux : « Approche-toi de mon esclave Agar et peut-être par elle j’aurai un enfant… » Agar met
ainsi au monde Ismaël. La Bible ne dit pas si Sarah a ou non accueilli Ismaël comme son propre enfant ; la
question est moins de devenir mère que de donner une postérité à la lignée d’Abraham. Quelque temps plus
tard, Sarah, miraculeusement enceinte, donne naissance à Isaac. Les enfants Isaac et Ismaël sont élevés
ensemble jusqu’à ce que Sarah, jalouse, ne chasse Agar vers le désert avec son fils Ismaël. Isaac et Ismaël se
retrouveront bien plus tard pour inhumer leur père Abraham. Pour les musulmans, Ismaël serait l’ancêtre de
Mahomet, et l’histoire d’une gestation par substitution aurait ainsi installé un différend historique prolongé !
Aujourd’hui, les futures mères d’intention sont celles qui n’ont d’autre choix alternatif que l’adoption : ce
sont des femmes stériles par pathologie utérine. Il peut s’agir de femmes ayant subi une hystérectomie
précoce en raison d’un cancer de l’utérus ou d’hémorragies incoercibles en accouchant ; de femmes souffrant
d’une absence congénitale d’utérus dans le syndrome de Mayer-Rokitansky-Küster-Hauser ; des rares
« filles Distilbène » dont les mères ont ingéré ce médicament pendant leur gestation et qui ont développé des
anomalies des voies génitales – le pic de prescription de ce médicament se situe fin 1960-début 1970 ; il est
proscrit depuis le premier procès en 1991, confirmé en 2009.
Actuellement, ces différentes pathologies représentent environ 100 cas annuels en France. Ce chiffre
confronté à celui des 25 000 naissances annuelles par assistance médicale à la procréation, toutes techniques
confondues, souligne le paradoxe étonnant de l’inflation médiatique et interroge sur les vrais motifs du débat.
Sans doute faut-il ici faire intervenir les autres demandes, pour des motifs non pas médicaux, mais
d’esthétisme, de convenance – désir d’enfant mais refus de la grossesse – ou d’idéologie, concernant la filiation
– en particulier, la revendication masculine de la filiation homosexuelle.

Du côté des mères porteuses

En comparaison, les mères porteuses potentielles sont infiniment plus nombreuses. Au cours d’une étude
un peu antérieure à l’interdiction française de 1994, j’ai conduit des entretiens avec des jeunes femmes
inscrites auprès d’une association de recrutement – j’avais expliqué à l’association que nous pourrions ainsi
reconnaître les femmes les plus fragiles ou perturbées. J’ai pu ainsi rencontrer 19 femmes qui étaient
partantes pour une GPA. J’ai revisité avec elles leur parcours, leur vie, les raisons qui les amenaient à ce choix.
Je devais les revoir après l’accouchement ; elles ne sont jamais revenues. Ma source s’est brusquement tarie,
et l’association m’a expliqué que ces femmes, reçues pourtant de façon neutre, n’avaient plus voulu porter
d’enfant. Comme si l’entretien au cours duquel elles avaient donné leurs motivations les en avait dissuadées :
leur propre démarche les avait effrayées.
Il s’agissait d’une population de jeunes femmes très précaires, témoignant de toute la misère du monde –
grande détresse sociale et affective, ruptures familiales, migration. Elles espéraient gagner à l’époque
5 000 francs – nous étions en 1992 – et la GPA était pour elles une alternative à la dérive totale et à la
prostitution. Par ailleurs, toutes ces femmes s’imaginaient que l’enfant à venir leur en serait reconnaissant,
qu’il serait un petit prince bien élevé, qu’il aurait une meilleure enfance, un meilleur destin et surtout qu’elles
auraient un retour. Cet espoir était un grand mensonge. Ce fut mon premier contact avec la GPA.
Je n’ai pas publié ces travaux, car 19 cas ne constituent pas un échantillon suffisant. Puis j’ai été invitée
sur un plateau de télévision. Je me suis retrouvée coincée entre la ministre de la Santé d’alors et une avocate
célèbre. J’étais débutante. J’attendais qu’on me donne la parole. Ces deux personnes bataillaient autour du
micro ; elles n’avaient jamais ni l’une ni l’autre rencontré une seule mère porteuse. Elles avaient des points de
vue arrêtés, politiques, idéologiques, sans substrat clinique ni scientifique. Déjà !
On tend à oublier que la grossesse n’est pas un simple parcours de santé. Malgré les progrès décisifs de
la médecine et l’idéalisation de la maternité, il y a toujours des accidents obstétricaux. Une femme enceinte
peut développer un diabète ou une hypertension gravidiques. Elle peut aussi mourir en couches, bien que très
rarement en France ; elle risque des blessures vaginales ou périnéales à la naissance ainsi que des séquelles
physiques – cela arrive dans les meilleurs contextes obstétricaux. Quand il s’agit de donner naissance à son
propre enfant, bien entendu on prend tous les risques, y compris le risque vital. Mais quand ce n’est pas le
sien… il paraît raisonnable d’hésiter.
On minore de la même manière les risques psychiques. Le psychiatre épidémiologiste anglais Eugene
Paykel a pourtant bien montré, à partir de milliers de cas, que la période de vulnérabilité psychique maximale
des femmes est la période périnatale ; on compte alors environ 20 % d’accidents répertoriés, les troubles
pouvant aller jusqu’à une hospitalisation durable en psychiatrie.
Aujourd’hui, certaines féministes voudraient faire de l’enfantement un travail éventuellement rémunéré ;
elles dénient ainsi la dimension psychoaffective de la grossesse et de la naissance. Tout particulièrement à la
fin de la gestation : la femme s’habitue à la présence d’un être intérieur, il bouge, il se déplace ; quelqu’un est
là. Les trois derniers mois sont longs pour celle qui porte l’enfant. On ne sait pas si les femmes porteuses
rémunérées se sentent mères, mais, à coup sûr, elles se sentent « habitées ».
La question du consentement soulevée par ceux qui sont en faveur de la GPA est certainement
fondamentale. En droit anglo-saxon, cette fabrication d’enfants destinés à l’abandon et leur commerce contre
rémunération sont rationalisés : il y a une convention entre les parties, mais n’engageant que celles-ci. Cette
pratique est encore aujourd’hui jugée inacceptable par le droit français qui prône un droit solidaire applicable
à tous et qui proscrit la vente de parties du corps humain. On ajoutera qu’il est difficile d’accepter une
procédure de « couleur néocolonialiste », même si le marché des pauvres prêts à vendre des parties de leur
corps est immense. On témoigne aussi de rares femmes qui, à la dernière minute, refusent de donner l’enfant,
renonçant aux compensations financières, et dans des conditions sociales pourtant catastrophiques…

Que dit le droit ?

Dans un ouvrage paru il y a plus d’une dizaine d’années, The Baby Business (2006), l’économiste de Yale
Debora L. Spar estimait déjà que le marché de l’AMP et la GPA confondues se comptait, aux États-Unis, en
milliards de dollars. Or ce marché du « droit à l’enfant » est exponentiel, même si, en France, il est difficile de
l’estimer précisément, puisqu’il contrevient au principe d’ordre public de l’indisponibilité du corps humain et
de l’indisponibilité des personnes qui a été institué depuis l’abolition de l’esclavage.
La GPA suscite forcément les réflexions des juristes. Dans son ouvrage sur la gestation pour autrui, la
spécialiste du droit privé Muriel Fabre-Magnan montre bien les situations inextricables, les litiges juridiques et
les décisions de justice inédites qui sont issus de cette pratique en milieu anglo-américain libéral depuis plus
de vingt ans (Fabre-Magnan, 2013). Il est vrai que la justice américaine est casuistique et que les juges – et
non le législateur – sont tout-puissants pour déterminer, au cas par cas, la règle applicable à chacune des
parties et leurs décisions. On a rappelé, par exemple, le vieil adage juridique « mater semper certa est » – la
mère est celle qui accouche et, cela, on peut le vérifier de visu. Mais alors quel est le statut de la mère
d’intention, qui n’accouche pas ? Aux États Unis, un débat s’est ainsi déployé pour le déterminer, et il a été
jugé qu’elle peut être l’« épouse du père » contractant, si celui-ci, en fournissant ses gamètes, participe
génétiquement à la procréation.
Cela nous ramène au droit de l’Antiquité et au statut de l’enfant d’esclave. Le droit romain a refusé
d’admettre que la femme esclave qui accouche soit « comme une terre ensemencée ou un animal fécondé »
(Fabre-Magnan, 2013). Il a plutôt considéré que l’enfant humain est rattaché à celle qui l’a mis au monde, et
non au maître de celle-ci. On y trouve donc l’idée implicite que le corps maternel humain est doté d’une
irréductible originalité, étrangère à une simple production. Or la GPA implique, en droit, la fabrication et la
remise d’un produit fini… En juin 2008, un simple rapport d’information du Sénat français soulignait ainsi que
la gestatrice (la porteuse) ne devait pas être la mère génétique et expliquait sans états d’âme qu’il faudrait
faciliter son « désinvestissement affectif » – autant dire la réduire à un simple utérus. Pourtant, compte tenu
de la transparence qu’introduit l’informatique, il sera difficile de la cacher à l’enfant, s’il souhaite un jour
savoir.
Quant à l’argument économique, il est le bruit de fond de tous les contrats de GPA. Malgré les slogans
parlant de don, de générosité, de débats affectifs, en toutes circonstances, la GPA institue toujours une
obligation de remise de l’enfant en contrepartie d’un paiement. L’enfant est ainsi sans conteste réifié dans
cette opération : il est l’objet d’une convention, d’un contrat, il est une des choses échangées par les parties.
Même dans un pays de droit anglo-saxon comme la Grande-Bretagne, où quelques études de cohortes, très
limitées, affirment que tout se passe pour le mieux, l’enfant est régulièrement remis en échange d’une
compensation financière, d’un prix. Juridiquement, la gestation pour autrui n’est aucunement un don.
À notre interrogation initiale sur le bruit médiatique autour de la GPA alors que si peu de cas sont
concernés dans la réalité, on peut répondre en partie en invoquant la nature éminemment transgressive de la
pratique et l’excitation qu’elle suscite pour cette raison dans le public, les médias et même chez les politiques.
Cette technique concentre, en effet, une triple fascination transgressive : pour la contractualisation des
relations humaines que permet un système libéral ouvert ; pour un monde hors loi, soumis au seul principe de
plaisir du narcissisme, du désir individuel sans limite dans un monde où tout peut s’acheter ; enfin, « pour la
montée en puissance de l’innovation et de la consommation d’avant-garde connectée au champ de
l’économie », comme le formulait déjà le philosophe Walter Benjamin (1939).
Incontestablement, la GPA dispose d’une personne ou d’un corps, celui de la porteuse a priori
socialement vulnérable, et elle opère une « violence misogyne » (Agazinski, 2018). Quant à l’enfant, il devient
l’objet d’une convention entre parties et il est aliéné à la convenance de ceux qui l’ont produit ou qui l’ont
acheté. Transgression des lois humanistes sur l’indisponibilité du corps et sur le respect de la dignité de
chaque femme ; transgression de la vente de l’enfant et de sa réification comme s’il était un vulgaire produit
commercial.

Quel devenir pour les enfants ?

Comme toujours en matière de procréation artificielle, l’enfant est régulièrement le grand absent des
débats et l’oublié d’un monde cruel où règne la loi du désir individuel de l’adulte. Au nom du droit à l’enfant,
on oublie complètement ses propres droits et ses besoins élémentaires.
Pour commencer, rappelons que des études sur l’animal ont montré que l’environnement dans lequel
baigne le fœtus peut influer sur son équipement génétique. Chez l’être humain, on sait très peu de chose sur
les interactions prénatales entre un fœtus humain et celle qui le porte. On sait, en revanche, que, à peine né,
l’enfant se développe à travers le corps-à-corps, le peau-à-peau, les soins corporels quotidiens qui mettent en
interaction la sensorialité en éveil du nouveau-né – toucher, odorat, sons, regards – et l’aptitude empathique de
la personne qui s’occupe de lui. Une intersubjectivité entre le bébé et le porteur de soins maternels s’établit
ainsi, décisive pour le développement néonatal extra-utérin (voir aussi chapitre 5, première partie).
L’intérêt de l’enfant est certainement d’être affilié à ceux qui ont commencé à s’occuper de lui, mais la
doctrine du « fait accompli » peut être délétère. On le sait, en adoption, lorsque l’enfant est confié avant
l’inscription légale et symbolique : cette pratique joue au détriment de la construction du lien de filiation
adoptif. Le principe de précaution devrait ici intervenir. Enfin, la question clé est de savoir « si nous voulons
une société où des enfants peuvent être fabriqués et vendus, et si nous assumons les conséquences sociales et
humaines qui en résulteront » (Fabre-Magnan, 2013).
Il y a, aussi, tout le patrimoine historique que les parents d’accueil qui ont eu recours à une GPA vont
transmettre à leur enfant à travers leurs silences, leurs allusions ou, à l’inverse, leur médiatisation. Ils restent
souvent silencieux ou bien sont gênés pour évoquer ce mode de conception et sa dimension financière. Or un
enfant capte très tôt de nombreux signaux et à l’insu de son entourage. En outre, les parents stériles, après
leur long parcours douloureux de traitements médicaux, sont souvent habités par des scénarios traumatiques
qu’ils risquent ainsi de transmettre sans le vouloir. Par ailleurs, et c’est une autre difficulté qu’ils rencontrent,
singulièrement les mères, il leur faut parvenir à affilier un enfant qui ne les a pas « habités ». Sans parler du
regard de la société et de la famille qui peut être lourd et pesant – comme en adoption, il arrive, par exemple,
que les grands-parents hésitent à reconnaître pleinement un petit étranger ethnique, alors que les parents y
sont disposés. En se plaçant du côté de l’intérêt de l’enfant, un arrêt de la Cour de cassation, en octobre 2019,
a inscrit à l’état civil français deux enfants nés aux États-Unis par GPA. Il a aussi été proposé que la « mère
d’intention » qui accueillerait l’enfant né par GPA suive une procédure d’adoption plénière. Rien n’est réglé.
Enfin dans les débats, certains tenants de la GPA soulèvent parfois la comparaison avec la loi encadrant
le don d’organes. Remarquons qu’en matière de don d’enfant, lequel ne saurait être réduit à un organe,
s’impose un supplément d’âme ; la comparaison atteint sa limite ici.

Vers la fin de la sexualité procréative ?

Dans notre pays, jusqu’à aujourd’hui, l’adoption est la seule alternative qui s’offre aux femmes
infortunées dont la stérilité est sans appel. Pour autant, les couples demandeurs ou déjà en protocole
d’adoption témoignent souvent des difficultés qui vont avec ce parcours. D’une part, peu d’enfants bénéficient
d’un accouchement « au secret » dans les pouponnières françaises, car peu de grossesses « refusées » arrivent
à terme en raison de la diffusion de l’avortement médicalisé précoce : elles sont interrompues bien avant.
D’autre part, les enfants étrangers « adoptables » sont assez âgés et ont souvent vécu des traumatismes
considérables au cours de leur brève vie avant d’arriver dans un foyer adoptif où le parent généreux a la
lourde tâche d’élever auprès de soi et à vie un « petit patient » (Winnicott, 1955).
La GPA permettrait aux femmes stériles de recevoir un enfant de leurs gènes ou surtout de ceux de leur
mari. Pour celles qui se prêtent au prélèvement d’un ovule pour « fabriquer » l’enfant, il y a l’idée forte d’une
participation corporelle. Sans mettre trop d’emphase sur le lien génétique, la question de la ressemblance est
importante pour tout le monde. Elle est centrale dans la construction imaginaire ou identitaire de l’enfant.
Toutes les candidates aux techniques d’AMP espèrent avoir un enfant qui soit un peu d’elles, un peu de leur
couple…
Il existe aussi une autre possibilité qui sera peut-être effective dans les années qui viennent : les femmes
stériles pourront être candidates à l’utérus artificiel quand il sera au point. La recherche va dans ce sens, vers
la proposition d’une gestation et d’une naissance complètement extracorporelles. Si cette pratique devait être
réalisée, on parviendrait alors à l’affranchissement complet des contraintes de la nature et à la parité idéale
hommes/femmes dont certains rêvent (Atlan, 2005) !
Depuis des siècles, en effet, la culture poursuit son travail de tarissement de la reproduction en limitant
l’hyperfertilité naturelle – exposition d’enfants dans l’Antiquité, infanticides, abandons, avortements… La
contraception chimique et ses conséquences – retard à la première conception, infertilités, AMP – sont à
comprendre aussi dans un tel contexte, induisant depuis quelques décennies une vraie révolution
anthropologique. De l’AMP intraconjugale aux innovations les plus récentes, la technique permet désormais la
séparation complète entre procréation et sexualité génitale. Les « nouvelles parentés » offrent la possibilité de
procréer sans union charnelle procréative. En privilégiant cette séparation, la culture tend aussi à effacer la
séparation entre amour hétérosexuel et amour homosexuel, et rend même ce dernier fécond. En outre, l’acte
technique lui-même est plus qu’une simple assistance thérapeutique, puisqu’il permet à la médecine
biologique de se substituer au couple procréateur défaillant. Pour toutes ces raisons se dessine de plus en plus
pour l’espèce humaine la possibilité de séparer clairement la pulsion sexuelle, qui conduit à se reproduire, de
celle de l’autoconservation, c’est-à-dire de l’« instinct » de préservation de sa propre vie.
En 1914, dans une lettre à Jones, Freud émettait une réflexion qui paraît aujourd’hui prophétique :
« Celui qui, à l’avenir, libérera l’humain de l’esclavage contraignant de la sexualité charnelle sera salué et
suivi comme un héros ! » Mais pour quels bénéfices ce choix se ferait-il ? Quel espoir serait promis aux
« derniers hommes », pour reprendre la formule de Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra ? S’agit-il de
promouvoir la priorité du biologique aux dépens du psychique et du spirituel ? S’agit-il d’annoncer la fin du
travail souterrain de l’inconscient individuel, celui qui fait obstacle à une sexualité « ludique et radieuse » ? En
espère-t-on la fin de l’angoisse ? En sommes-nous déjà là ? L’emprise technologique sur la procréation sera-t-
elle une héroïne de notre époque ?
CONCLURE

Vers une philosophie de la naissance

La maternité est le moment privilégié où s’humanise l’enfant qui vient. Dans le secret de la gestation,
l’être nouveau, génétiquement déterminé, se construit aussi au rythme des souvenirs et des rêveries de ses
deux parents ; des parts importantes d’inconscient sont ainsi transmises sous forme de traces. Chez la future
mère, grâce à la transparence qui affecte son psychisme pendant les mois de la grossesse, et à condition d’être
auprès d’elle pour les recueillir, on peut les repérer. Des traces paternelles existent aussi, moins facilement
identifiables, mais non moins signifiantes. Projetées sur l’enfant, ces représentations du passé habiteront son
être intime, sorte de tabernacle intérieur.
Ainsi se déroule naturellement la filiation. Chacun retrouve, dans son enfant, une part méconnue de soi ;
chaque enfant est, pour ses parents, le révélateur de ces parts cachées, inconscientes, devenant alors l’objet
de leur « amour fou », folie de l’amour : « Je m’étais perdu à moi-même et tu es venu me donner de mes
nouvelles », écrit André Breton (1937).
Le parcours de la maternité est accidenté, du bref blues postnatal, marqueur de santé psychique, à
l’étrangeté de la grossesse méconnue, au vide abyssal de l’infanticide et à toutes les dépressions
intermédiaires, sans oublier la douleur intime de l’infertilité féminine. La prise en compte de ces processus
conditionne les soins précoces aux mères et aux très jeunes enfants, et la prévention des désordres
développementaux.
Avec ces irruptions inconscientes qui la jalonnent, la maternité appartient à la nature, mais elle est
aujourd’hui contaminée par les innovations techniques, dont l’ambition ultime, dans le domaine biologique, est
la maîtrise de la production de la vie, voire sa transformation. Certes, l’assistance médicale à la procréation
simple rend de grands services aux couples infertiles en réalisant une prothèse de leur sexualité procréative
défaillante, mais la boîte de Pandore est ouverte. Recours aux gamètes étrangers anonymes et commercialisés,
recours aux utérus et peut-être aux ventres anonymes : le schéma ancestral s’en trouve bouleversé. Saura-t-on
s’arrêter ? Au siècle de la technique, manifestation ultime de la volonté de puissance de l’homme sur la nature
(Heidegger, 1954), l’innovation technologique s’associe à la puissance de l’économie, ce que Jean-Paul Sartre
nommait le « veau d’or du réalisme ». Saura-t-on arrêter un mouvement qui pourrait devenir rapidement
sinistre ?
La modernité conduit à la démesure, seule la loi humaine peut freiner l’ambition prométhéenne, établir
des limites, favoriser l’esprit de résistance aux innovations déshumanisantes et surtout réhabiliter le fait
moral, le fameux « un homme, ça s’empêche », d’Albert Camus.
Bibliographie

AVANT-PROPOS
LA MATERNITÉ, BERCEAU DE L’HUMAIN

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PREMIÈRE PARTIE
DE LA GROSSESSE AUX PREMIERS LIENS : UN CHEMINEMENT INTÉRIEUR

CHAPITRE 1
MÈRE ET PÈRE : DEUX DESTINS

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CHAPITRE 2
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CHAPITRE 3
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CHAPITRE 4
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CHAPITRE 5
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Meltzer D., « Le conflit esthétique et son rôle dans le processus de développement psychique », Psychanalyse à
l’université, 1988 13 (49), p. 37-57.
Rizzolatti G., Sinigaglia C., Les Neurones miroirs, Odile Jacob, 2007.
Rochette J., « La mélodie des émotions dans le post-partum immédiat », Spirale, 2007 (44), p. 85-93.
Spitz R. A., De la naissance à la parole, PUF, 1979.
Stern D., Le Monde interpersonnel du nourrisson, PUF, 1989.
Süskind P., Le Parfum, Fayard, 1986.
Trevarthen C., « Communication and cooperation in early infancy. A description in primary intersubjectivity »,
in M. Bullowa (dir.), Before Speech : The Begining Of Human Communication, CUP, 1979, p. 321-347.
Trevarthen C., Aitken J., « Intersubjectivité chez le nourrisson, recherche, théorie et application clinique »,
Devenir, 2003 15 (4), p. 309-428.
Tustin F., Les États autistiques de l’enfant, Seuil, 1986.
Varela F. et al., L’Inscription corporelle de l’esprit. Sciences cognitives et expérience humaine, Seuil, 1993.
Waal F. de, L’Âge de l’empathie, Les Liens qui libèrent, 2010.
Waal F. de, À la recherche de l’humanisme chez les primates, Les Liens qui libèrent, 2013.
Winnicott D. W., De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1969.
Winnicott D. W., Processus de maturation chez l’enfant, Payot, 1970.

CHAPITRE 6
TRANSMISSIONS INVOLONTAIRES

Hesse H. (1949), Lettre à un jeune artiste, Mille et Une Nuits, 1997.


Maupassant G. de (1883), « Une vendetta », Contes et nouvelles, t. 1, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »,
1974.
Mendelsohn D., Les Disparus, Flammarion, 2007.

DEUXIÈME PARTIE
LES MALHEURS DES MÈRES

CHAPITRE 1
DÉSORDRE ET IMPRÉVISIBILITÉS PSYCHIQUES : LE CHAOS DE L’APRÈS-NAISSANCE

Appleby L., « Le traitement de la dépression postnatale », Devenir, 13, 3, p. 21-26, 2001.


Apter-Danon G., De l’intersubjectivité à l’intrapsychique. Étude des interactions précoces des mères borderline
et de leur bébé de trois mois, thèse de doctorat de l’université Paris-VII-Denis-Diderot, sciences
humaines et cliniques, recherches en psychanalyse, 2004.
Bydlowski M., La Dette de vie. Itinéraire psychanalytique de la maternité, PUF, 1997 ; 5e édition mise à jour,
2005.
Bydlowski M., « Des soins aux jeunes mères », Je rêve un enfant. L’expérience intérieure de la maternité,
Odile Jacob, 2000, p. 125-142.
Bydlowski-Aidan S., « Violences du post-partum : enjeux psychiques maternels et groupaux », Confrontations
psychiatriques, 2010, 50, p. 225-244.
Bydlowski-Aidan S., Le Blues postnatal et ses effets sur le bébé. Dynamique de l’émotion maternelle et
régulation du nouveau-né dans les huit premières semaines de vie, thèse de doctorat en
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Choquet M., Ledoux S., Adolescents. Enquête nationale : analyse et perspectives, Inserm, 1994.
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Drossart F., « Résurgences archaïques chez la mère en période périnatale », Topique, 2004, 87, p. 207-214.
Fossey L., Papiernik E., Bydlowski M., « Postpartum blues : A clinical syndrome and predictor of postnatal
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contexte psychosocial ? », in C. Guillaumont (dir.), Les Troubles psychiques précoces du post-partum,
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Guédeney N., Jeammet P., « Dépressions postnatales (DPN) et décisions d’orientation thérapeutique »,
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Horwitz S. M., Klerman L. V., Sung Kuo H., Jekel J. F., « School age mothers : Predictors of long term
educational and economic outcomes », Pediatrics, 1991, 87, p. 74-77.
Kennerley H., Gath D., « Maternity blues. I : Detection and measurements by questionnaire », British Journal
of Psychiatry, 1989, 155, p. 356-362 ; « Maternity blues. III : Associations with obstetric, psychological,
and psychiatric factors », British Journal of Psychiatry, 155, p. 367-373.
Kernberg O. F., Les Troubles graves de la personnalité. Stratégies psychothérapeutiques, PUF, « Le Fil
rouge », 1989.
Knauer D., Palacio-Espasa F., La destinée des bébés peut-elle changer ?, PUF, « Le Fil rouge », 2010.
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Lebovici S., Le Nourrisson, la Mère et le Psychanalyse. Les interactions précoces, Le Centurion, 1983.
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M’bailara K., Henry C., Lestage J., Launay J. M., Parrot F., Swendsen J., Sutter A. L., Roux D., Dallay D.,
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haut risque du point de vue de la psychopathologie », Psychiatrie de l’enfant, 1993, 36, 1, p. 253-287.
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psychiatrique, 1961, 4, p. 525-570.
Rochette J., « Entre la naissance et le quarantième jour, émotion et temporalité dans le post-partum
immédiat », in M. Dugnat (dir.), Émotion autour du bébé, Érès, 2006.
Sutter A. L., Leroy V., Dallay D., Bourgeois M. L., « Post-partum blues et dépression postnatale : étude d’un
échantillon de 104 accouchées », Ann. méd. psychol., 153, 6, 1995, p. 414-417.
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Tronick E. Z., Weinberg M. K., « À propos des conséquences toxiques psychiques de la dépression maternelle
sur la régulation émotionnelle mutuelle des interactions mère-bébé », in L. Murray, P. Cooper (dir.), Post-
partum Depression and Child Development, Guilford, 1997.
Uzan M., Rapport sur la prévention et la prise en charge des grossesses des adolescentes, La Documentation
française, 1998.
Yalom I. D., Lunde D. T., Moos R. H., Hamburg D. A., « Post-partum blues syndrome : A description and related
variables », Archives of General Psychiatry, 1968, 18, p. 16-27.

CHAPITRE 2
LE MORT SAISIT LE VIF : LE DEUIL INFINI DES MATERNITÉS SANS ENFANT

Alvarez L., Parat S., Yamgnane A., Golse B., Beauquier B., Oucherif S., 2008, « La naissance d’un enfant
porteur de pathologie fœtale sévère : réflexions cliniques et éthique périnatale », La Psychiatrie de
l'enfant, 2, 51, p. 457-480.
Bydlowski M., Golse B., « De la transparence psychique à la préoccupation maternelle primaire. Une voie de
l’objectalisation », Le Carnet PSY, 2001, 63, p. 30-34.
e
Bydlowski M., « Date de la naissance et calcul inconscient », La Dette de vie, PUF, « Le Fil rouge », 2008a, 6
édition, p. 115-119.
Bydlowski M., « La représentation psychique inconsciente de l’accouchement : le cauchemar de la naissance »,
e
La Dette de vie, PUF, « Le Fil rouge », 2008b, 6 édition, p. 31-43.
Bydlowski M., « Transparence psychique due à la grossesse. Attraction par l’objet interne », La Dette de vie,
PUF, « Le Fil rouge », 2008c, 6e édition, p. 91-103.
Bydlowski M., « À propos de l’infanticide néonatal », Champs psychosomatique, 2009, 56, 17-21.
Bydlowski M., « Néonaticide ou infanticide néonatal », Penser l’infanticide aujourd’hui, Érès, 2010.
Drossart F., « Le hiatus périnatal », in L. Ayoun, P. Ayoun, F. Drossart (dir.), 2009, Les Traces de l’archaïque,
Érès, 2009, p. 31-60.
Dubec M., « Crime en solitude ? Un cas clinique », Enfance et psy, 2009, 44, p. 60-74.
Duras M., « L’horreur d’un pareil amour », Sorcières, 1976, 4, p. 31.
Fédida P., Le Site de l’étranger, PUF, 1995.
Freud S. (1917), « Deuil et mélancolie », Métapsychologie, Gallimard, « Folio essais », 1968.
Péju P., Naissances, Gallimard, 1998.
Resnik P. J., « Meurtre de nouveau-né : une synthèse psychiatrique sur le néonaticide », Enfance et psy, 2009a,
44, p. 42-54.
Resnik P. J., « Retour sur le néonaticide : perspectives actuelles », Enfance et psy, 2009b, 44, p. 55-59.
Schott J., Henley A., Kohner A., Pregnancy Loss and the Death of a Baby. Guidelines for Professionals,
Stillbirth and neonatal Death Society, 2007.
Soubieux M. J., Le Berceau vide, Érès, 2010.
Squires C., « La grossesse suivant une mort in utero », in M. Bydlowski, D. Candilis (dir.), Psychopathologie
périnatale, PUF, 1998, p. 29-45.
Squires C., « Destin de naissance, avant-propos », Champ psychosomatique, 2009, 4, 56, p. 5-6.
Turton P., Badenhorst W., Pawlby S., White S., Hughes P., « Psychological vulnerability in children next-born
after stillbirth : A case control follow up study », Journal of Child Psychology and Psychiatry, 2009,, 50,
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Tursz A., Cook J. M., « A population-based survey of neonaticides using judicial data », Archives of Disease in
Childhood, 2010.
Vian B. (1950), L’Herbe rouge, Le Livre de Poche, 1969.
Winnicott, D. W. (1947), « La haine dans le contre-transfert », De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, « Petite
bibliothèque Payot », 1969.
Winnicott D. W. (1956), « La préoccupation maternelle primaire », De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot,
« Petite bibliothèque Payot », 1969.

CHAPITRE 3
QUAND LA GROSSESSE EST MÉCONNUE…

Maupassant G. de (1886), « Rosalie Prudent », La Petite Roque et autres nouvelles, Gallimard, « Folio
classique », 1987.

CHAPITRE 4
LE DRAME DE L’INFANTICIDE NÉONATAL

Brazelton T. B., Neonatal Behavioral Assessment Scale, MacKeith Press, 1995 ; Échelle de Brazelton.
Évaluation du comportement néonatal, Médecine et hygiène, 2001.
Brezinka C., Huter O., Bielb W., Kinzl J., « Denial of pregnancy », Journal of Psychosomatics and Obstetrics
Gynecology, 1994, 15, p. 1-8.
Dubec M., « Crime en solitude ? Un cas clinique », Enfance et psy, 2009, 44, p. 60-74.
Drossart F., « Le hiatus périnatal », in L. Ayoun, P. Ayoun, F. Drossart (dir.), Les Traces de l’archaïque, Érès,
2009, p. 31-60.
Fraiberg S., Clinical Studies in Infant Mental Health : The First Year of Life, Basic Books, 1980.
Fraiberg S., Fantômes dans la chambre d’enfants, PUF, « Le Fil rouge », 2012.
Friedman S., Henegan H., « Concealed pregnancy », Psychosomatics, 2007, 48, p. 117-122.
Maupassant G. de (1886). « Rosalie Prudent », La Petite Roque et autres nouvelles, Gallimard, « Folio
classique », 1987.
Pierronne C., Delannoy M.-A., Florequin C., Libert M., « Le déni de grossesse : à propos de 56 cas observés en
maternité », Perspectives psychiatriques, 2002, 41, 3, p. 182-188.
Resnik P., « Murder of the newborn », American Journal of Psychiatry, 1970, 126b, p. 1414-1420.
Stern D., La Constellation maternelle, Calmann-Lévy, 1998.
Trevarthen C., Aitken K. J., « Intersubjectivité chez le nourrisson : recherche, théorie et application clinique »,
Devenir, 2003, 15, p. 309-428.
Turz A., communication orale au colloque Penser l’infanticide aujourd’hui, Paris, 16 novembre 2009.
Wessel P., Buscher M., « Denial of pregnancy », British Medical Journal, 2002, p. 324-458.
Winnicott, D. W. (1947), « La haine dans le contre-transfert », De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, « Petite
bibliothèque Payot », 1969.

TROISIÈME PARTIE
L’INFERTILITÉ FÉMININE AU XXIE SIÈCLE

Benjamin W. (1933), Expérience et pauvreté, Payot, 2018.

CHAPITRE 1
L’ENJEU DE LA FILIATION FÉMININE

Bonnard A., Les Dieux de la Grèce, Gonthier, 1944.


Bydlowski M., « Childbirth customs : A psychoanalytical approach », J. of Reprod. and Infant Psychology, 1991,
9, p. 35-41.
Freud S. (1904), « Trois essais sur la théorie sexuelle » (G.W. V), Trois essais sur la vie sexuelle, Payot, 2014.
Freud S. (1931), « Sur la sexualité féminine », (G.W. XIV), La Féminité, Payot, 2016.
Freud S. (1932), « La féminité », (G.W. XV), La Féminité, Payot, 2016.
García Lorca F. (1984), Yerma, Gallimard, « Folio », 2019.
Nietzsche F. (1885), Ainsi parlait Zarathoustra, Gallimard, « Idées », 1971.
Péju P., La Petite Fille dans la forêt des contes, Robert Laffont, 1981.
Perrier F., « L’amatridie », Le Séminaire sur l’amour, 1970-1971, La Chaussée d’Antin, t. II, 10/18, 1978.
Rank O., Don Juan et le double. Études psychanalytiques, Payot, 1973.
Torok M., « Maladie du deuil et fantasme du cadavre exquis », in N. Abraham et M. Torok, L’Écorce et le
Noyau, Flammarion, 1987, p. 229-275.

CHAPITRE 2
À L’ÉCOUTE DES FEMMES SOUFFRANT D’INFERTILITÉ

Ansermet F., Magistratti P., À chacun son cerveau, Odile Jacob, 2006.
Anzieu D., « Épiderme nomade et peau psychique », Apsyge, 1990.
Bydlowski M., Les Enfants du désir, Odile Jacob, 2008.
Coddington R. D., « Life events associated with adolescent pregnancies », J. Clin. Psychiatry, 1979, 40, 4,
p. 180.
Corcos M., Le Corps insoumis. Psychopathologie des TCA, Dunod, 2005.
Damasio A. R., L’Erreur de Descartes, Odile Jacob, 1994.
Deutsch H., La Psychologie des femmes. Étude psychanalytique, PUF, 1953-1955.
Faure-Pragier S., « Aspects psychiques des infertilités féminines », in M. Marzano, Dictionnaire du corps, PUF,
2007.
Freud S. (1926), Inhibition, symptôme, angoisse, PUF, « Quadrige », 2016.
Freud S. (1914), Pour introduire le narcissisme, PUF, 1982.
Frydman R., « Les grossesses surprises de la FIV », Contraception, fertilité, sexualité, 1987, 15, p. 417-419.
Hofmannsthal H. von, Die Frau ohne Schatten, in Ausgewählte Werke, t. II, Fisher, 1928 ; La Femme sans
ombre, livret de l’opéra de Richard Strauss, Stock, 1930.
Igouin L., La Boulimie et son infortune, PUF, 2004.
Mytnik B., IVG, fécondité et inconscient, Éres, 2007.
Naccache L., Le Nouvel Inconscient, Odile Jacob, 2006.
Proust M., À la recherche du temps perdu, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1987-1989.
Winnicott D. W., « La crainte de l’effondrement », Nouvelle revue de psychanalyse, 1975, 11, 35-44.
Winnicott D. W., Les Processus de maturation de l’enfant, Payot, 1987.
Zweig S., Marie Stuart, Grasset, 1933.

CHAPITRE 3
LES MATERNITÉS NOUVELLES

Agazinski S., L’Homme désincarné, Gallimard, 2018.


Ariès P. (1960), L’Enfant et la Vie familiale sous l’Ancien Régime, Plon, 1973.
Atlan H., L’Utérus artificiel, Seuil, 2005.
Benjamin W. (1939), L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, Payot, 2013.
Bydlowski M., « Les infertiles. Un enjeu de la filiation féminine », Nouvelle revue de psychanalyse, 1992, 1,
p. 185-202.
Bydlowski M., La Dette de vie. Itinéraire psychanalytique de la maternité, PUF, 1997 ; 4e édition, 2002.
Bydlowski M., Je rêve un enfant. L’expérience intérieure de la maternité, Odile Jacob, 2000.
Bydlowski M., Les Enfants du désir, Odile Jacob, 2008.
Bydlowski M., Frydman R., « Le don d’ovocytes. Une étude des motivations de 37 donneuses volontaires »,
Médecine et hygiène, 1993, 51, p. 792-795.
Deutsch H., La Psychologie des femmes, PUF, 1944, 2 vol.
Fabre-Magnan M., La Gestation pour autrui, Fayard, 2013.
Freud S., Jones E. (1914), Correspondance, PUF, 1998.
Gex P., Czyba J.-C., « Problématique du donneur de sperme », in C. Manuel et J.-C. Czyba (dir.), Aspects
psychologiques de l’insémination artificielle avec donneurs, SIMEP, 1983, p. 57-67.
Granet P., « Aspects psychologiques du don de sperme », in C. Manuel et J.-C. Czyba (éd.), Aspects
psychologiques de l’insémination artificielle avec donneurs, SIMEP, 1983, p. 44-56.
Heidegger M. (1954), « La question de la technique », Essais et conférences, Gallimard, « Tel », 1980.
Kundera M., La Valse aux adieux, Gallimard, 1987.
Manuel C., Choquet M., Czyba J.-C. (1983), « Aspects sociaux, médicaux et psychologhiques des grossesses et
accouchements des mères IAD », in C. Manuel et J.-C. Czyba (dir.), Aspects psychologiques de
l’insémination artificielle avec donneurs, SIMEP, 1983, p. 114-134.
Raoul-Duval A., « Étude psychologique des enfants nés après fécondation in vitro. Évolution des relations
parents-enfants », Contraception-Fertilité-Sexualité, 1987, 15, 635.
Spar D., The Baby Business. How Money, Science and Politics Drive the Commerce of Conception, Harvard
Business Review Press, 2006.
Winnicott D. (1955). « Le problème de l’adoption », L’Enfant et sa famille, Payot, 1987.
Wolf J.-P., « Espoirs et limites de l’AMP », Le Monde, 20 janvier 2018.

CONCLURE
VERS UNE PHILOSOPHIE DE LA NAISSANCE

Breton A., L’Amour fou, Gallimard, 1937.


Camus A., Le Premier Homme, Gallimard, 1994.
Heidegger M., « La question de la technique », Essais et conférences, Gallimard, 1954.
Sources

Ce livre a pour origine les textes les plus significatifs, remaniés profondément, de ma recherche
concernant les mouvements psychiques propres à la maternité :
Bydlowski M. et R., « Le cauchemar de la naissance, la représentation inconsciente de l’accouchement »,
Topique, 1976, 17, p. 139-145.
Bydlowski M., « Le désir d’enfant dans ses relations à l’inconscient », Psychanalyse à l’université, 1978, 4, 13,
p. 9-92.
Bydlowski M., Papiernik E., « La névrose traumatique postobstétricale, signal symptôme dans la prophylaxie
des accidents périnataux », Médecine et hygiène, 1978, 36, p. 1272.
Bydlowski M., Dayan-Lintzer M., « Un modèle de collaboration somaticien-psychanalyste », Psychosomatique,
1985, 1, p. 109-114.
Bydlowski M., Huber G., « Les nouvelles procréations, entre biologie et psychanalyse », Psychanalyse à
l’université, 1987, 12, 47, p. 437-448.
Bydlowski M., Cahen F., Dauphin F., « L’équipe soignante face aux périls psychiques de l’après-naissance », in
W. Pasini, F. Beguin, M. Bydlowski (dir.), L’Après-Naissance en copropriété, Médecine et hygiène, 1987,
p. 135-144.
Bydlowski M., « La transparence psychique de la grossesse », Études freudiennes, 1991, 32, p. 2-9.
Bydlowski M., « Les infertiles. Un enjeu de la filiation féminine », Nouvelle revue de psychanalyse, 1992, 1,
p. 185-202.
Bydlowski M., Frydman R., « Le don d’ovocytes. Une étude des motivations de 37 donneuses volontaires »,
Médecine et hygiène, 1993, 51, p. 792-795.
Bydlowski M., « L’inconscient peut calculer la date de naissance », Le Carnet PSY, 1995, 8, p. 14-15.
Fossey L., Papiernik E., Bydlowski M., « Postpartum blues : A clinical syndrome and predictor of postnatal
depression ? », J. Psychosom. Obstet. Gynaecol., 1997, 18, p. 17-21.
Bydlowski M., « Le regard intérieur de la femme enceinte. Transparence psychique et représentation de l’objet
interne », Devenir, 2001, 13, 2, p. 41-52.
Bydlowski M., Golse B., « De la transparence psychique à la préoccupation maternelle primaire. Une voie de
l’objectalisation », Le Carnet PSY, 2001, 63, p. 30-34.
Bydlowski M., « Les dépressions maternelles en question », Le Carnet PSY, 2008, 129, p. 38-44.
Bydlowski M., « À propos de l’infanticide néonatal », Champ psychosomatique, 2009, 56, p. 17-21.
Bydlowski M., « Le déni de grossesse », Sciences humaines. Les Troubles mentaux, 2010, 20, p. 68-69.
Bydlowski M., « Le deuil infini des maternités sans objet », Topique, 2011-2013, 116, p. 7-16.
Bydlowski M., « Face au désir d’enfant, père et mère, deux destins », Journal des psychologues, hors série,
juillet-août 2012, p. 29-36.
Bydlowski M., « La situation anthropologique fondamentale de Jean Laplanche et le concept d’intersubjectivité
dans le développement néonatal », La Séduction à l’origine. L’œuvre de Jean Laplanche, PUF, 2016.
Bydlowski M., « Étude psychopathologique de l’infertilité féminine », Carnet PSY, 2019, 222, p. 24-34.
Remerciements

Ma gratitude va à Mme Odile Jacob qui a accepté de publier ce travail dans sa prestigieuse maison
d’édition.
Je tiens à remercier tout particulièrement Marie-Lorraine Colas, directrice éditoriale, dont la compétence
attentive et les conseils judicieux ont été bien utiles pour la construction de ce livre. Qu’elle soit assurée de ma
reconnaissance et de ma profonde sympathie.
SOMMAIRE

AVANT-PROPOS - La maternité, berceau de l'humain

PREMIÈRE PARTIE - De la grossesse aux premiers liens : un cheminement intérieur

CHAPITRE 1 - Mère et père : deux destins

Désir d'enfant…

Le poids des changements sociaux et démographiques

Une double crise

Du côté des femmes

Du côté des hommes

La naissance : une épreuve ?

Quel devenir pour le couple ?

On ne peut pas anticiper…

CHAPITRE 2 - Brève histoire de la naissance humaine

Mettre au monde

Le désir d'enfant

À travers le temps

Quelle place pour les hommes ?

CHAPITRE 3 - Quand l'inconscient piège le projet d'enfant…

Les traces corporelles

La transmission littérale

Le piège de l'inconscient

CHAPITRE 4 - Grossesse et transparence psychique : le regard de la Madone

Une crise très particulière

Le temps de la grossesse

L'écho de l'enfant d'autrefois

Transfert sur l'enfant

Un regard vers l'intérieur de soi

Le regard de la Madone

L'état passionné de mère

CHAPITRE 5 - Les liens premiers

La jeune mère est l'interlocutrice privilégiée de son bébé


Une rencontre sensorielle

Moi et non-moi : l'acquisition de l'intersubjectivité

Vers une synchronie des sens

Une coproduction mère-bébé

Quelle place pour l'observation clinique ?

CHAPITRE 6 - Transmissions involontaires

Wagner et la Tétralogie

Névrose, psychose et transmission transgénérationnelle

DEUXIÈME PARTIE - Les malheurs des mères

CHAPITRE 1 - Désordre et imprévisibilités psychiques : le chaos de l'après-naissance

Historiquement…

Le blues postnatal

La dépression « atypique » postnatale

Les psychoses aiguës postnatales

Les états psychiatriques chroniques préexistant à la maternité

Le recours à la psychanalyse pour comprendre les troubles de la maternité

CHAPITRE 2 - Le mort saisit le vif : le deuil infini des maternités sans enfant

Des symptômes à distance

Le contexte de la perte

Un long travail de deuil

Fixation traumatique et cauchemars

Hostilité maternelle inconsciente, idées et fantasme de mort

Mélancolie plutôt que deuil naturel

Il y a aussi des deuils heureux…

CHAPITRE 3 - Quand la grossesse est méconnue…

Un peu d'histoire

Que disent les chiffres ?

Quelles femmes sont concernées ?

Le déni est contagieux !

La naissance et l'enfant nouveau-né

Trois histoires

Des situations psychiques très diverses

Quelle prise en charge ?

Une folie, une rêverie ?

CHAPITRE 4 - Le drame de l'infanticide néonatal

Quelques chiffres…

Meurtres à la naissance

Un récit exemplaire

Du fantasme à la réalité

TROISIÈME PARTIE - L'infertilité féminine au xxie siècle

CHAPITRE 1 - L'enjeu de la filiation féminine


Qui est la mère ?

Dette de vie et hypothèque

S'identifier à la mère des débuts

Se représenter une mère suffisamment faible

Les amatrides

Des filiations extraordinaires…

CHAPITRE 2 - À l'écoute des femmes souffrant d'infertilité

Une pratique novatrice

Classer pour pouvoir penser

Infertilités secondaires : la question du traumatisme

Les deux temps du trauma

Infertilités primaires : le mode de la névrose

Vers la sublimation du désir d'enfant

CHAPITRE 3 - Les maternités nouvelles

La question du don d'ovule et de son anonymat

La question de la gratuité du don

Le problème de la gestation pour autrui

CONCLURE - Vers une philosophie de la naissance

Bibliographie

Sources

Remerciements

Du même auteur chez Odile Jacob


Du même auteur
chez Odile Jacob

Les Enfants du désir, 2008.


Je rêve un enfant, 2000.
www.odilejacob.fr

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