Vous êtes sur la page 1sur 56

l e s   n o u v e l l e s JAN

d’A rchimède
FÉV
MAR

la revue culturelle de l’Université Lille 1 # 5 6

« Migrations », « Université » Rendez-vous d’Archimède /


« Résistances 2 » Question de sens / L'étape universitaire, images
des premiers jours et des années qui suivent, Voyage incrusté
de Kaixuan Feng Expositions

2011 « À force de vivre œil pour œil, le monde finira aveugle »


Mohandas Karamchand Gandhi
LNA#56 / édito

Retour sur un rapport

Nous avons déjà consacré plusieurs éditos au statut de la culture dans l’université
Nabil EL-HAGGAR française. Nous avions alors mis en évidence l’impossible accomplissement de l’uni-
Vice-président de l’Université versité ces quarante dernières années, durant lesquelles elle s’est confirmée en une
Lille 1, chargé de la Culture, de la institution Non Culturelle. C’est ainsi que la caractéristique Non culturelle de
Communication et du Patrimoine l’Université française fait d’elle une exception quasi mondiale.
Scientifique J’ai eu l’occasion de rendre hommage à Valérie Pécresse, Ministre de l’enseignement
supérieur et de la recherche, pour sa vision que j’estime relativement exigeante du
rapport de l’université à la culture.
Une commission Culture et Université a été chargée par la Ministre de faire des propo-
sitions plaçant la culture au cœur de l’université.
Il s’agit là d’une grande ambition ! Cette initiative devrait contribuer à une remise en
cause institutionnelle et politique de la médiocrité culturelle d’une grande partie des
universités. La mise en place de la Commission Culture et Université était nécessaire
et ses conclusions pourraient, pour le moins, aider à rendre visible l’inhérence de la
culture à l’université.
Fort d’un projet culturel qui n’a rien perdu de son originalité, ni de son exigence
culturelle et scientifique depuis 17 ans, l’Université Lille 1 a fourni sa contribution aux
travaux de la Commission, qui en a retenu une partie. J’espère que cette contribution
trouvera un écho favorable auprès des universités. Nombreux sont nos homologues,
en France et à l’étranger, qui nous sollicitent, s’inspirant du projet culturel de Lille 1.
Notre expérience, fondée sur le débat d’idées, le développement de la pensée, les arts,
la culture et la culture scientifique, intègre et croise en permanence diverses disciplines
avec la rigueur universitaire qui s’impose.

128 propositions retenues !


De nombreuses propositions sont pertinentes, d’autres le sont moins : comme souvent,
un nombre non négligeable d’entre elles se cantonne à des questions techniques qui
L’équipe n’ont pas lieu d’être dans ce rapport, devenant ainsi source de confusion.
Il appartient maintenant à cette Commission de retenir les plus pertinentes puis
Jacques LESCUYER il nous faudra attendre pour savoir dans quelle mesure les propositions retenues seront
directeur
Delphine POIRETTE applicables dans les universités.
chargée de communication
Edith DELBARGE Mais ce rapport et ces propositions pourraient aussi finir dans un tiroir ministériel si
chargée des éditions et communication des réponses claires et pertinentes ne sont pas données rapidement aux trois questions
Julien LAPASSET
graphiste - webmestre qui suivent :
Audrey Bosquette
assistante aux éditions
1 - Qu’en est-il du nécessaire positionnement politique de l’État en ce qui concerne la
Mourad SEBBAT place que doit occuper la culture dans l’université ?
chargé des initiatives étudiantes et associatives
Martine DELATTRE
2 - Quel sera réellement l’engagement du ministère quant à la place incontournable de
assistante initiatives étudiantes et associatives la pensée et du débat d’idées au cœur de la vie culturelle universitaire ? C’est là ce que
Dominique HACHE nous attendons de la part de l’Université culturelle.
responsable administratif
Angebi Aluwanga Cela suppose que l’État assume et garantisse que la priorité des enseignants-chercheurs
assistant administratif ne soit pas seulement la culture de la performance technique. La vraie culture doit être
Johanne WAQUET inhérente à leur statut d’universitaire.
secrétaire de direction
Antoine MATRION 3 - Enfin, l’État dégagera-t-il les moyens financiers et humains indispensables à faire
chargé de mission patrimoine scientifique
vivre une culture que l’on veut « exigeante et digne des grandes universités mondiales »
Brigitte Flamand
accueil selon les propos de la Ministre ?
Jacques SIGNABOU
régisseur technique
Joëlle MAVET
responsable café culture
Élise VERDIÈRE
stagiaire communication

2
sommaire / LNA#56

Retrouvez le détail de nos manifestations


dans notre programme trimestriel et sur
notre site Internet : culture.univ-lille1.fr

JANVIER > MARS 2011 /#2

Migrations

4-6 Migrants sans droits, réfugiés suspects : de l’élargissement du droit d’asile…


par Luc Cambrézy
7-8 Migrations de travail et de savoir-faire à l’époque moderne
par Corine Maitte
9-10 L’exil et la demeure par Jean-François Rey
11-13 L’imaginaire de la communauté d’origine portugaise en France et ses Rendez-vous d’Archimède
cycle Migrations

représentations dans le cinéma contemporain : de la fête canonique à la cycle Université

fête dionysiaque par João Sousa Cardoso


14-16 Désigné étranger par Guillaume Le Blanc Conférence sur la jubilation
Qu'ils reposent en révolte
Oscillations/Boogie Woogie
ça bouge mais ça tient
Michaël Levinas
Valse des livres

Université
Jongleur !
L’étape universitaire
Voyage incrusté
Horizon

17-20 Massification ou démocratisation de l’enseignement supérieur ? Un débat


mal posé par François Vatin
21-23 L’évaluation comme « dispositif de servitude volontaire » par Roland Gori
24-26 Le projet universitaire républicain de la Troisième à la Cinquième
République par Christophe Charle

Rubriques

27 Humeurs : Mort d’un témoin : hommage à Claude Lefort par Jean-François Rey 
28-29 Paradoxes par Jean-Paul Delahaye
30-31 Mémoires de sciences : Techniques, Sciences, Technologies et politique de la
recherche par Bernard Maitte
32-33 Repenser la politique : Les « cœurs intelligents » par Alain Cambier
34-35 Jeux littéraires par Robert Rapilly
36-37 À lire : Autour des neurosciences (1ère partie) par Rudolf Bkouche
38-39 À lire - À voir : Retour à Pasolini par Youcef Boudjémaï En couverture :
Manteau - Écharpes
40-41 L’art et la manière : Kaixuan Feng : Maîtresse du Thé par Nathalie
(objet, photographies 2009-2010)
Poisson-Cogez © Kaixuan Feng
42-43 Vivre les sciences, vivre le droit… : Vivre ou courir : faut-il choisir ?
par Jean-Marie Breuvart
44-45 Chroniques d’économie politique : La société française de plus en plus
inégalitaire ? par Nathalie Chusseau
46-48 À voir : Trois Al Pacino pour un « Richard III » par Jacques Lemière
LES NOUVELLES D’ARCHIMÈDE

Libres propos Directeur de la publication : Philippe ROLLET


Directeur de la rédaction : Nabil EL-HAGGAR

Comité de rédaction : Rudolf BKOUCHE


49-50 Six compositeurs à la recherche de Musique mathématique par Tom Johnson Youcef BOUDJEMAI
Jean-Marie BREUVART
Alain CAMBIER
Nathalie Poisson-Cogez
Jean-Paul DELAHAYE
Bruno DURIEZ
Au programme Rémi FRANCKOWIAK
Robert GERGONDEY
Jacques LEMIÈRE
Jacques LESCUYER
51 Rendez-vous d’Archimède : Cycle « Migrations » Bernard MAITTE
Robert RAPILLY
52 Rendez-vous d’Archimède : Cycle « Université » Jean-François REY
53 Question de sens : Cycle « Résistances 2 » Rédaction - Réalisation : Delphine POIRETTE
54 Exposition « L’étape universitaire, images des premiers jours Edith DELBARGE
Julien LAPASSET
et des années qui suivent »
Impression : Imprimerie Delezenne
55 Exposition « Voyage incrusté » de Kaixuan Feng ISSN : 1254 - 9185

3
LNA#56 / cycle migrations

Migrants sans droits, réfugiés suspects :


de l’élargissement du droit d’asile…
Par Luc CAMBRÉZY
Géographe, directeur de recherche à l’Institut de Recherche pour le
Développement (IRD), directeur adjoint du CEPED (Centre popula-
tion développement) – Université Paris Descartes, IRD, INED

En conférence le 4 janvier

D epuis la fin des trente glorieuses, la question de l’immi-


gration est devenue, on le sait, un sujet à fort impact
électoral dans tous les pays industrialisés. Associée à la montée
droits de l’homme est ainsi à géographie variable. C’est leur
talon d’Achille et ce n’est pas nouveau.

du chômage, elle fait l’objet de diverses prises de positions


politiques qui, toutes, des plus essentialistes aux plus ouvertes « Vrais » et « faux réfugiés »
et généreuses, interrogent de manière récurrente l’énigma- Selon l’origine des réfugiés et les régions d’accueil, le respect
tique 1 « concept » de Nation. En France, elle est au cœur et l’application du droit international s’avèrent éminemment
des récentes controverses, aussi bien à propos de « l’identité variables. Par ailleurs, l’accroissement des migrations de
nationale » ou de la déchéance de la nationalité que du lien travail – mécaniquement entretenu par la globalisation des
établi entre immigration et délinquance. Dans ce contexte, échanges, le raccourcissement des distances et la persistance
où l’idéologie le dispute souvent au populisme, la question de forts écarts de développement – contribue à multiplier
des réfugiés et de leur accueil ne peut manquer d’interférer et diversifier les modalités et les catégories de la circulation
avec celle des politiques dites de « maîtrise et de contrôle des migratoire. Dès lors, le problème est double. Comment le
flux migratoires ». réfugié est-il défini en droit ? Et dans quelle direction, plus
Au cours de ces mêmes décennies, la chute du Mur de Berlin, ouverte ou plus restrictive, ce droit peut-il évoluer ?
la globalisation, la prise de conscience de la réalité du Ces questions s’inscrivent dans le contexte d’une confusion
« village planétaire » et l’instantanéité de l’actualité mondiale grandissante tant dans l’usage des termes que dans l’appré-
et de ses drames font osciller les démocraties occidentales ciation des causes de la migration et des responsabilités
entre deux positions que la célèbre formule de Michel Rocard nationales ou internationales qui en découlent. Il est vrai
résumait au fond assez bien : « on ne peut pas accueillir toute que l’habituelle distinction entre « vrais » et « faux » réfugiés
la misère du monde (…) » retiennent de celle-ci les partisans (les « migrants économiques ») est loin d’être aisée à établir.
de la fermeture ; tandis que leurs opposants en rappellent la Mais cette question se pose surtout au Nord, là où l’octroi
conclusion : « (…) mais il faut s’y préparer »… de l’asile à titre individuel conduit certains migrants en situa-
Le monde occidental est à l’image de cette ambivalence. tion irrégulière à tenter de demander le statut de réfugié.
Du fait même de son histoire et d’une certaine forme de Par ailleurs, la cacophonie sémantique sur la désignation
compassion qu’accompagne le sentiment d’une responsabilité de « réfugiés » lorsqu’il s’agit de « déplacés » ajoute à cette
particulière, aussi bien en ce qu’il se pense exemplaire (les confusion. Depuis le cyclone Katrina aux USA, en 2005,
« valeurs », la démocratie, les droits de l’homme, …) ou jusqu’aux inondations dévastatrices de 2010 au Pakistan,
critiquable (la colonisation, l’exploitation des ressources les médias ont beaucoup contribué à rendre ces termes
naturelles, le réchauffement climatique, …), le rapport interchangeables ; quoiqu’en privilégiant systématiquement
à « l’autre », à l’étranger et au lointain, est en effet pour le le terme (impropre au sens juridique) de réfugié... Inten-
moins paradoxal. Crainte de « l’autre » lorsqu’il se présente tion délibérée ou simple facilité de langage, force est de
aux portes de l’Europe mais aussi, immense élan d’émotion constater que cette confusion est en phase avec le souhait
et de solidarité pour ce même « autre » lorsqu’il est victime, des organisations environnementalistes et de certains
chez lui, de l’oppression, de l’exploitation, de la dictature, spécialistes qui prônent l’élargissement du droit des réfugiés
du racisme, de la guerre civile, de la sécheresse, d’une inon- aux victimes des catastrophes environnementales (inon-
dation, d’un tsunami ou d’un tremblement de terre. Aux dations, séismes, tsunamis, …) et, plus récemment encore,
« charters » des expulsions de Maliens ou d’Afghans du réchauffement climatique…
« répondent » donc, mais mal, l’aide au développement ou Dans l’état actuel des choses, la définition du réfugié demeure
les avions de l’assistance humanitaire. Selon les circons- pourtant assez restrictive. Selon la convention de Genève
tances et les intérêts des États démocratiques, le respect des
de 1951 2, est considérée comme réfugié toute personne qui

1
M. Detienne, L’ identité nationale, une énigme, éd. Folio Histoire, 2010, 177 p. 2
Inspirée de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, elle ne

4
cycle migrations / LNA#56

« craignant avec raison d’ être persécutée du fait de sa race, de minorité que la distinction entre « vrais » et « faux » réfugiés
sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain se pose dans des termes très différents.
groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du
pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette Au Nord, et en France en particulier, le statut de réfugié est
accordé à titre individuel après une longue procédure visant
crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays ; ou
à établir la réalité des craintes personnelles en cas de retour.
qui, si elle n’a pas de nationalité et se trouve hors du pays dans
Il autorise un titre de séjour qui offre accès à des droits très
lequel elle avait sa résidence habituelle, ne peut ou, en raison
étendus (travail, santé, éducation, …). La qualité de cette
de ladite crainte, ne veut y retourner ».
protection a son revers. Alors que d’aucuns la jugent injus-
On le voit, si la définition du réfugié est associée au fait tement sélective, elle ouvre de fait la porte à toutes sortes de
d'avoir fui le pays dont il a la nationalité (ce qui le distingue tentatives de détournement. En France, ceci place les ins-
des « déplacés »), elle ne fait aucunement référence à des tances en charge de ces dossiers (OFPRA et CNDA) 3 face à
désordres économiques ou environnementaux. En 2009, la réalité de la difficile distinction entre « vrais » et « faux »
le nombre de réfugiés était estimé à 11,4 millions de personnes. réfugiés. Les demandes d’asile, lorsqu’elles sont jugées fon-
Les pays en voie de développement en accueillent les quatre- dées du fait de l’origine et de l’histoire du requérant, sont
cinquièmes. Quant aux déplacés, toutes causes confondues en général validées (par l’octroi du statut de réfugié) au pre-
(mais essentiellement pour des raisons politiques), leur mier niveau de l’OFPRA. Les requérants déboutés de cette
nombre est de l’ordre de 26 millions de personnes. C’est première demande sont, quant à eux, en droit de déposer
aussi des pays du Sud que sont originaires la majorité des un recours (ce qu’ils font le plus souvent) devant la CNDA.
Pour ces deux instances, et pour l’essentiel des demandes
migrants économiques. Ces f lux concernaient environ
d’asile présentées, la question centrale de l’arbitrage reste
200 millions d’individus en 2008.
cependant la même : dans le cadre de la Convention de
Genève, avec quel type de « profil » et pour quels faits, com-
Différences Nord - Sud ment apprécier la réalité des persécutions et des « craintes
personnelles en cas de retour » ?
Contrairement aux pays du Nord, la plupart des pays africains
s’appuient sur le statut de réfugié dit prima faciae. La faiblesse Les demandes d’asile rejetées relèvent, pour une bonne part,
des moyens financiers et des infrastructures, les nécessités liées de migrants dont il apparaît – faute d’éléments probants
à l’urgence et aux flux massifs d’exilés justifient l’attribution – que la principale motivation du départ répond au projet de
du statut de réfugié sur une base collective. Si la procédure trouver en Europe un travail et un salaire (dont une partie
est beaucoup plus rapide, les conditions d’accueil et de séjour sera envoyée au pays). Déboutés de leur demande d’asile
dans le pays d’accueil sont en revanche terriblement précaires. – et donc considérés de manière implicite comme de « faux
Les camps sont la norme pour le plus grand nombre. Ils réfugiés » –, ces migrants retournent à la précarité économique
et sociale associée à l’irrégularité de leur séjour et à la crainte
assurent, par l’assistance humanitaire qui y est dispensée, une
de leur expulsion du territoire français.
double fonction d’absorption et de rétention des flux. Les
possibilités de travail sont inexistantes quand elles ne sont pas Mais des cas autrement plus complexes rendent les arbitrages
strictement interdites. Ainsi, il vaut mieux être réfugié au Nord parfois bien incertains tant l’instabilité politique, la violence
qu’au Sud où l’asile individuel est réservé à une si petite et diverses formes de discrimination dans le pays d’origine se
combinent à un contexte de crise économique, de pauvreté
et de sous-emploi. Au total, la diversité et la complexité
reprend cependant pas les attendus de son article 13 : « 1) toute personne a des situations politiques et sociales dans les pays concernés,
le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État. combinées à la spécificité des parcours individuels de chaque
2) Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir
dans son pays ». La convention de 1951 relative au statut des réfugiés – ratifiée
pour traiter la question des réfugiés dans l’Europe de l’après-guerre –, a ensuite
été élargie aux autres continents par le Protocole de New-York de 1967 et la 3
OFPR A : Office Français de Protection des Réfugiés et des Apatrides.
Convention de l’OUA qui régit les aspects propres aux réfugiés en Afrique. CNDA : Cours Nationale du Droit d’Asile.

5
LNA#56 / cycle migrations

requérant, ont pour effet de créer un large espace d’in- de séjour des étrangers 4. Dès lors, on peut s’interroger sur
certitude entre la demande d’asile qui semble fondée et le sens d’un éventuel élargissement du statut de réfugiés aux
celle qui ne le serait pas. Faire en sorte que cette marge victimes des catastrophes naturelles et des dégradations
floue soit aussi réduite que possible constitue dès lors la environnementales. Car, s’il y a urgence en matière de
meilleure garantie du maintien des droits des réfugiés. protection de la planète, la solidarité avec les pays les plus
pauvres (qui en est d’ailleurs l’une des conditions) ne serait-elle
pas de commencer par œuvrer à la reconnaissance d’un
Le droit des réfugiés passe par celui des migrants statut de « réfugié économique » ? Dans cet esprit, faut-il
Eu égard aux importantes différences entre le Nord et le davantage cloisonner et clarifier les différentes catégories de
Sud, le fait que la très grande majorité des réfugiés demeure migrations, pour mieux en distinguer les responsabilités (et
cantonnée (au Sud) dans les camps des régions limitrophes les charges) qui relèvent soit des États, soit de la commu-
des zones de conf lit peut surprendre. Plusieurs raisons nauté internationale ? Ou faut-il au contraire les rassembler
expliquent cet apparent paradoxe. En fait, bien peu de dans un seul et même ensemble, au nom du principe de
réfugiés disposent des ressources économiques et sociales la libre circulation du migrant ? À travers cette question,
suffisantes pour que puisse être envisagé un long et périlleux on retrouve, au fond, cette même ambivalence d’intérêts et
périple de plusieurs mois avant d’atteindre le Nord. En creux, d’enjeux contradictoires entre le local et le global, le
cela confirme combien l’image du migrant économique national et l’international.
doit être révisée. Bien plus que celle du miséreux, le migrant
est sans doute moins dans une logique de départ contraint
que dans celle, croissante, d’un projet d’émancipation et de
promotion économique et sociale.

***
Les pays du Nord, et la France en particulier, se trouvent
ainsi confrontés à de redoutables dilemmes. Ils se voient
en effet tentés d’exercer un contrôle d’autant plus strict et
restrictif du droit d’asile qu’un nombre significatif de
migrants tentent de s’en réclamer.
Au regard de la question d’un élargissement du statut des
réfugiés à d’autres catégories de migrants, la première des
priorités semble donc être celle d’un statut pour les migrants
économiques en situation irrégulière. Dans le cas inverse, il
est clair que les tentatives de détournement du droit d’asile
seront d’autant plus nombreuses que l’accès à un titre de
séjour pour les migrants restera inatteignable ou très hypo-
thétique. Plus que jamais, le respect et l’application du droit
des réfugiés – tel qu’il est aujourd’hui défini – oblige donc
à penser, dans le même temps, celui du migrant de travail.
En définitive, dans le contexte d’un monde écartelé entre
l’ouverture et le repli sur soi, c’est encore et toujours le
principe de la « souveraineté de l’État » qui – dans les
limites frontalières du territoire – fixe les règles d’accueil et 4
 G. Noiriel (Réfugiés et sans papiers : la République face au droit d’asile, éd. Hachette/
Pluriel, 1991) note avec raison que « la Convention de Genève, plus qu’un « progrès »,
doit être vue comme une conséquence du triomphe absolu du principe national ».

6
cycle migrations / LNA#56

Migrations de travail et de savoir-faire


à l’époque moderne
Par Corine Maitte
Professeure d’histoire moderne, laboratoire ACP 1,
Université de Paris-Est Marne-la-Vallée

En conférence le 18 janvier
L’historiographie française a longtemps proposé l’image d’une société d’Ancien Régime globalement sédentaire et stable,
dont l’horizon ne dépassait que rarement le clocher du village au-delà duquel s’étendaient, pour les paysans, des marges
plus ou moins effrayantes… Il convient de réviser cette image.

L a tradition historiographique française a étudié, de


façon relativement précoce, les mobilités et les migra-
tions d’Ancien Régime, mais en a constamment minoré
fin du XVIIIème siècle, plus de 300 000 migrants se déplacent
chaque année sur des distances de 250-300 kms pour
travailler. Ces mouvements, apparemment de tous ordres et
l’importance, les localisant principalement dans les bassins en tous sens, s’organisent en une vingtaine de « systèmes »
démographiques des villes et sur les côtes atlantiques, attestés de migrations liées au travail, dont sept plus impor-
rendant ainsi plus forte, et quelque part plus tragique, la tants : trois en Europe du Nord (Allemagne/Pays-Bas ; est
« rupture » du XIXème siècle marquée par l’industrialisation de l’Angleterre, Bassin Parisien) qui drainent au total sans
et l’exode rural. Un dialogue fécond s’est engagé, dans doute plus de 100 000 travailleurs chaque année, quatre en
les années 1990, entre historiographie française et anglo- Europe du Sud (Castille, Catalogne/Provence ; plaine du
saxonne, qui n’a pas totalement fini d’animer discussions Pô, Italie centrale) qui en mobilisent près du double. Les
et, parfois, polémiques. Jan et Léo Lucassen affirmaient frontières politiques n’ont pratiquement aucune importance
ainsi en 1997 : « le temps où les paysans de l’Europe préindus- dans la forme et la direction de ces mouvements. Si les mi-
trielle étaient perçus comme stables, immobiles et sédentaires grants vont des campagnes vers les villes, transformant pour
est désormais dépassé » 2 . En 2003, la grande synthèse de une saison les paysans en maçons, porteurs, ramoneurs,
Daniel Roche faisait le point sur cette Europe de la vendeurs ambulants..., ils cheminent majoritairement des
mobilité en construction et en perpétuelle évolution 3. Sans campagnes vers d’autres campagnes : des groupes de mois-
revenir sur toutes ces formes de mobilités, nous évoquerons sonneurs, de faneurs, de journaliers, etc., se déplacent, le
ici les migrations de travail, d’abord d’une façon générale plus souvent en équipe, profitant du décalage des saisons
pour en estimer le poids, ensuite en rappelant ce que les agricoles entre régions ou apportant une main-d’œuvre
études relatives aux migrations montagnardes ont apporté à nécessaire dans les grandes propriétés où les paysans locaux
la connaissance de ces migrations anciennes, enfin en étu- sont insuffisants à effectuer les gros travaux.
diant de plus près quelques migrations de travailleurs très
spécialisés, qui permettent d’aborder le rôle de l’État et la
question des transferts techniques. Les migrations montagnardes
Une grande partie de ces migrations lient montagnes
Les migrations de travail et plaines, ce qui a incité Fernand Braudel à lancer une
formule-choc, souvent reprise, discutée, contestée : « la
D’une façon très générale donc, de véritables systèmes montagne, fabrique d’ hommes à usage d’autrui ». Comme
migratoires liés au travail se mettent en place de façon rela- si la démographie montagnarde, par nature surabondante,
tivement précoce en Europe, certains sans doute dès 1450, produisait des hommes pour les expulser dans les plaines,
et se maintiennent pour la plupart jusqu’au XIXème siècle. faute d’avoir les ressources nécessaires à les faire vivre. Ce
L’enquête sur les migrations périodiques, lancée par le gou- faisant, Braudel se situait dans la lointaine lignée des préfets
vernement napoléonien entre 1807 et 1813, permet d’en dé- napoléoniens qui proposaient des explications instinctivement
gager quelques caractéristiques : tout d’abord, les mobilités malthusiennes d’inadéquation entre les hommes et les
de travail fourmillent partout. On peut estimer que, vers la ressources : en présupposant que l’agriculture céréalière et
la sédentarité étaient des occupations naturelles et évidentes
de la terre et de l’espace, les mobilités s’expliquaient par les
1
 Analyse Comparée des Pouvoirs.
insuffisances des ressources locales. Ce sont ces postulats
2
 Jan et Leo (eds), Migration, migration history, history : old paradigms and new de base, encore très vivaces dans l’étude des migrations
perspectives, Berne, Lang, 1997.
actuelles, que les recherches sur les pays de montagne ont
3
 Roche Daniel, Humeur vagabonde. De la circulation des hommes et de l’utilité des contribué à mettre en cause. En France, le travail de Lau-
voyages, éd. Fayard, Paris, 2003.

7
LNA#56 / cycle migrations

rence Fontaine sur les migrations de colporteurs, souvent ferts techniques. L’étude des chemins européens empruntés
tous originaires des mêmes villages montagnards et qui or- pendant une bonne partie de l’époque moderne par les verriers
ganisent des réseaux de vente dans l’Europe entière, montre italiens, à une époque où la mode des produits « façon de
« que la mobilité peut être un mode d’occupation du territoire Venise » leur assurait une clientèle de plus en plus nom-
et que la sédentarité n’est pas le but nécessaire et la référence breuse, montre au contraire que l’organisation et les carac-
obligée de toutes les migrations » 4. Elle résume ainsi la force téristiques des migrations doivent peu au métier mais beau-
de ces migrations : tout d’abord, les montagnards consti- coup à la structure des communautés de départ. Ainsi, les
tuent des réseaux multipolaires entre lesquels les familles verriers vénitiens, certes plus connus, ne sont pas les plus
sont dispersées, ce qui permet un accès privilégié à l’infor- nombreux à aller installer un peu partout des verreries. La
mation, minimise les coûts de transaction qui y sont liés, plupart viennent d’une communauté ligure qui vit à la fois
permet leur adaptation constante aux données changeantes de l’exportation au loin de ses produits (jusqu’en Sicile et en
des conjonctures, économiques, politiques, religieuses… « Barbarie ») et de ses hommes. Détenteurs de savoir-faire
Ces réseaux sont gérés par des organisations pyramidales, et de techniques propres, ils effectuent des saisons de travail
à la tête desquelles on trouve de véritables entrepreneurs dans les verreries urbaines italiennes et reviennent chaque
issus des montagnes, contrairement à l’image de migrants année au village ou s’en vont prospecter les bonnes affaires
tous égaux dans la misère. Ces entrepreneurs sont à la tête à faire hors de la Péninsule, emmenant des équipes de travail
de réseaux de relations et de réseaux de crédits, qui donnent qui gardent toujours des liens avec le village. Gérées par la
un aspect tout à fait particulier à leur fortune, fondés sur corporation villageoise, ces migrations sont intégrées dans
les papiers commerciaux, les reconnaissances de dettes bien l’économie locale dont elles constituent la principale
plus que sur la terre. De fait, l’endettement des plus pauvres ressource. La politique des États mercantilistes est certes
leur assure avant tout un pouvoir sur une force de tra- mise à profit par les migrants, mais sans qu’ils abandonnent
vail contrainte d’œuvrer dans toute l’Europe pour payer les la gestion autonome de leurs savoir-faire techniques.
dettes au village. Le contrôle social, constamment exercé L’épisode, célèbre, de la manufacture de glaces fondée par
par les familles, assure à la fois la cohésion et la discipline Colbert, en 1665, en est un bon exemple : les verriers vénitiens
de ces équipes de travail, ce qui constitue un élément clé débauchés à grand prix repartent rapidement vers la Séré-
dans la réussite des migrants montagnards à une époque où nissime, sans livrer leurs « secrets », des secrets tout relatifs
l’encadrement du travail reste un problème constant. puisque d’autres verreries étaient alors capables de faire des
miroirs à la vénitienne en France ! Comme on le sait, les
transferts techniques prennent des voies complexes, bien
Les migrations de savoir-faire différentes des transplantations pures et simples de savoir-
Si les montagnards exercent, un peu partout, des activités de faire.
vendeurs ambulants ou des métiers relativement peu qua- Ainsi, l’étude des migrations de travail aux époques anciennes
lifiés (porteurs, maçons, ramoneurs ou autres soldats mer- a été incontestablement fécondée par les études sociologiques
cenaires), des mécanismes similaires peuvent être à l’œuvre et anthropologiques des phénomènes contemporains, mais
dans des professions très hautement qualifiées, comme celle l’inverse devrait aussi être vrai : par exemple, à raisonner en
des verriers 5. Sauf en cas de crises politiques ou religieuses, termes nationaux, les études sur les mouvements actuels
les migrations artisanales ont en général été conçues comme perdent une partie de la complexité des organisations régio-
résultant de décisions essentiellement individuelles, portant nales ou locales ; à ne considérer que la misère des migrants,
d’une ville A vers une ville B et largement stimulées par les politiques, comme parfois les citoyens, perdent de vue la
les primes financières d’États mercantilistes avides de trans- complexité des situations qui incitent à migrer.

4
 Laurence Fontaine, Montagnes et migrations de travail. Un essai de comparai-
son globale (XV ème-XX ème siècles), Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine,
2005, 52-2, p. 26-49.

5 Corine Maitte, Les chemins de verres. Les migrations des verriers de Venise
et d’Altare (XVIème -XIXème siècles), éd. PUR, Rennes, 2009.

8
cycle migrations / LNA#56

L’exil et la demeure

Par Jean-François REY


Professeur de philosophie à l’IUFM/Université d’Artois

La multiplication des situations de « sans droits » dans nos villes occidentales nous jette en plein visage le spectacle de
l’errance et de la précarité. Qu’ils soient des autochtones exclus ou marginalisés ou des travailleurs immigrés clandestins,
leur présence atteste de la réalité de l’exil. Pour un État qui les traque, la solution, outre ou avant l’expulsion, est le centre
de rétention. Il fut, avant-guerre, le camp d’internement. Le camp est l’envers de la maison : deux lieux du même espace
politique où, dans l’un, tout « élément humain » tend à disparaître tandis que, dans l’autre, au contraire, se développe
et s’entretient la vie en relation : famille, générations, amis. La maison et le camp, ainsi rapprochés, questionnent notre
manière d’habiter le monde, notre identité et notre rapport à l’autochtonie et à l’exil, au proche et au lointain.

«L e rôle privilégié de la maison ne consiste pas à être la


fin de l’activité humaine, mais à en être la condition
et, dans ce sens, le commencement. » 1, écrit Levinas dans
paix hospitalier, n’est pas, pour Levinas, opposée à l’errance.
Au contraire, elle s’en souvient et c’est elle qui à la fois au-
torise et déborde l’installation : lieu sans racine. Autrement
Totalité et Infini. La maison n’est pas le tout de la vie, le telos dit, il ne faut pas opposer abstraitement l’exil et la demeure.
de l’intimité, mais le lieu à partir duquel chacun commencera
une série d’actions dans le monde, ce qui est le contenu Mais on sait bien que beaucoup de maisons se ferment
vivant de la liberté. Mais une liberté a besoin d’une base à l’étranger. La maison, c’est aussi ma « place au soleil » et
où se recueillir. Le « chez soi », c’est donc un mode d’ins- tout semble indiquer qu’il n’y a pas de place pour tout le
tallation dans le monde. « L’homme se tient dans le monde monde. « Il n’a pas d’autre lieu, non autochtone, déraciné,
comme venu vers lui à partir d’un domaine privé, d’un apatride, non habitant, exposé au froid et aux chaleurs des
chez soi, où il peut à tout moment se retirer. » 2 La maison saisons. » 4 Ces lignes désignent l’Étranger, le non-familier
n’est pas nulle part, elle n’est pas une utopie domestique. (Unheimlich en allemand). Qu’est, pour nous, l’étranger ?
Mais elle condense deux dimensions de l’espace : comme Celui que je n’ai « ni porté ni conçu » et qui pourtant me
bâtiment, elle appartient à l’espace public réglementé, mais, pèse sur les bras, m’incombe. L’étranger n’est pas nécessai-
comme lieu de vie elle est subjectivement investie. Demeurer rement celui qui se présente à moi comme « apatride ». Il
est un événement, dit encore Levinas. On reconnaît sans faut entendre « apatride » en deux sens distincts : empirique
peine ici une phénoménologie de l’espace initiée par Husserl et transcendantal.
et Heidegger : l’espace est habité avant d’être connu. Il n’est plus d’apatride dans le monde d’aujourd’hui comme
Mais la maison, lieu de recueillement, est aussi ouverte à autrui : il y en eut avant et pendant la Deuxième Guerre mondiale.
hospitalité. La tente d’Abraham est ouverte aux quatre Le nazisme et ses collaborateurs annulent la nationalité de
points cardinaux. D’où qu’il vienne, l’étranger est certain ceux qu’ils contraignent à l’exil. C’est de ces apatrides que
d’y voir une porte et un seuil où il sera accueilli. Or, on sait parle Hannah Arendt. Aujourd’hui, pourtant, il y a encore
aussi qu’Abraham n’avait pas de domicile fixe. Son instal- des déracinés, dépourvus de titres de séjour ou autres jus-
lation nous est montrée comme provisoire. Il vient bien de tificatifs. Même s’ils ne sont pas formellement apatrides
quelque part : Ur en Chaldée, mais il va à la recherche d’un puisqu’ils ne sont pas déchus de leur nationalité, ils peuplent
lieu plus « vrai ». Entendons qu’il va droit devant lui et qu’il les marges de nos vies actives. D’où l’acception transcendantale :
ne revient pas à un chez soi qu’il a quitté, comme le fait « en être réduit à recourir à moi, c’est cela l’apatridie ou
Ulysse revenant à Ithaque. « La maison choisie est tout le l’étrangeté du prochain. Elle m’incombe » 5. L’apatride n’est
contraire d’une racine. Elle indique un dégagement, une plus formellement celui à qui tout droit humain est dénié,
errance qui l’a rendue possible, laquelle n’est pas un moins mais l’apatridie définit toujours la condition de l’autre pour
par rapport à l’installation, mais un surplus de la relation moi. « L’humanité nue » des parias évoqués par Hannah
avec Autrui ou de la métaphysique. » 3 La maison, havre de Arendt s’étend aujourd’hui à une humanité plurielle en
marges des nations : « Le persécuté est expulsé de son lieu

1
 Emmanuel Levinas, Totalité et Infini, 2e édition Martinus Nijhoff/ La Haye,
1965, p. 125.
 Emmanuel Levinas, Autrement qu’ être ou au-delà de l’essence, Martinus Nijhoff/
4

2
 E. Levinas, op. cit., p 125. La Haye, deuxième édition, 1978, p. 116.
3
 E. Levinas, op. cit., p. 147. 5
 E. Levinas, op. cit., p. 116.

9
LNA#56 / cycle migrations

et n’a que soi à soi, rien dans le monde où poser sa tête » 6. après ces lignes, le Monde Un s’est encore davantage res-
serré sur lui-même, secrétant de nouveaux parias. Mieux
Avec Hannah Arendt, on revient à l’empirique, à l’enquête. connus aujourd’hui par les témoignages des rescapés (de
Pour elle, les actes de solidarité, les signes d’amitié ou Primo Levi à Varlam Chalamov), les camps sont les lieux
d’amour relèvent « d’imprévisibles hasards ». L’essentiel de conversion des citoyens déchus en déchets. Exclus du
réside dans le caractère d’ « acosmie » (worldlessness). Il n’est droit d’avoir des droits, les déportés sont « défaits de la
rien d’humain dans un monde où s’est perdu « l’intervalle » (in trame sociale, arrachés aux milieux qui leur procuraient
between) spécifique « qui aurait dû se former entre l’individu les repères symboliques de leur existence » 11. Sans liens qui
et ses semblables » 7. La privation des droits de l’homme les unissent, sans propriété, sans famille, sans attache à
revient à être privé d’une « place dans le monde » 8. Plus un milieu professionnel, sans implantation dans l’espace,
profondément que les droits-libertés du citoyen, c’est du sans histoire, c’est à travers cette dépossession que l’on peut
« droit d’avoir des droits » qu’il s’agit ici 9. Le paria, c’est mettre en perspective le camp et la maison.
celui qui est né citoyen et ne l’est plus par suite d’une législation
d’exception et pour qui être ici ne va plus de soi. Hannah La maison, c’est l’espace habité. Penser l’habitation,
Arendt va jusqu’à dire que le paria condamné pour un c’est penser l’espace à travers les catégories de l’humain :
délit de droit commun par le pays qu’il traverse se retrouve « l’homme habite en poète » (Hölderlin). Ces mêmes catégo-
encadré par le droit, lors même qu’il a perdu ses droits. La ries ne jouent plus partout où apparaît l’ « humanité nue ».
prison lui reconnaît par la négative un statut juridique et le Perdre sa place dans le monde, d’un monde organisé à
maintien des droits de l’homme. partir d’un chez soi, c’est aussi une épreuve qui traverse la
personne mélancolique ou déprimée. Bien des traits carac-
Il en va tout autrement des camps. Ici, il faut distinguer téristiques de la psychose se retrouvent chez ceux que l’on
parmi les camps hors du droit : camps de réfugiés, camps appelait, dans les camps nazis, « les musulmans » : la
d’internement, camps de concentration, camps de travail « désolation » est aussi l’expérience d’une perte du monde
et camps d’extermination où l’on retrouve respectivement commun que n’abrite plus aucune maison. Expulsé de sa
les Palestiniens depuis 1948, les Républicains Espagnols à maison qu’il habite sans s’y retrouver, le psychotique
partir de 1938, les Juifs d’Allemagne puis d’Europe centrale témoigne d’un sens de l’exil qui dépasse les déplacements
depuis les lois de Nuremberg (1935), les Zeks de l’archipel de population. Étranger à lui-même, il est dans un exil qui
du Goulag et à nouveau les Juifs et les Tziganes à Auschwitz consiste à continuer à vivre hors des repères familiers, même
et tous les camps pratiquant la « solution finale ». Pour cha- quand le décor semble ne pas avoir changé. On aurait tort
cun de ces types de camp, il faudrait une grille d’analyse de croire qu’il ne s’agit là que de situations exceptionnelles.
qui fasse apparaître les degrés d’exclusion de la vie et de L’individualisation outrancière et sans limites des sociétés
ses droits. « Sans-droit » serait le plus petit dénominateur occidentales défait sous nos yeux, et souvent malgré nous,
de situations d’exception imposées par les régimes totali- les refuges que les générations précédentes tentaient d’amé-
taires. Mais ceux-ci ne sont que le développement en même nager. N’y aurait-il plus, dans nos maisons, quelque chose
temps que le renversement de la démocratie. Pour Hannah comme un « haven in a heartless world » ? 
Arendt, il n’y a pas d’État moderne qui soit en marge de
la « civilisation » : il n’y a plus un endroit « non civilisé
sur terre, parce que, bon gré mal gré, nous avons vraiment
commencé à vivre dans un Monde Un » 10. Un demi-siècle

6
 E. Levinas, op. cit., p. 155.
7
 Hannah Arendt, Vies politiques, éd. Gallimard, 1974, p. 13.
8
 H. Arendt, L’ impérialisme in Les origines du totalitarisme, éd. Gallimard-Quarto,
2002, p. 599.
9
 H. Arendt, op. cit., p. 599.
10
 H. Arendt, op. cit., p. 599.  Claude Lefort, Un homme en trop, éd. du Seuil, 1976.
11

10
photogramme du film Sans Elle... d'Anna da Palma, 2003 cycle migrations / LNA#56

L’imaginaire de la communauté d’origine portugaise


en France et ses représentations dans le cinéma
contemporain : de la fête canonique à la fête dionysiaque 1
Par João Sousa CARDOSO
Maître de conférences en sciences sociales à l’Université lusophone
des Sciences Humaines et Technologies de Lisbonne
et à l’Université lusophone de Porto, Portugal

En conférence le 8 mars

Dans le cadre du cycle de Rendez-vous d’Archimède voué aux problèmes des « Migrations », nous nous proposons
d’analyser le processus d’hétérogénéisation à l’œuvre dans la communauté d’origine portugaise en France. Pour le
but, et parce que ladite communauté est une grande nébuleuse aux contours très flous, nous prenons l’une des
représentations majeures de la vie du groupe – la fête – dans le cinéma contemporain pour mieux comprendre ce
processus qui glisse de l’identification nationale aux identifications circonstancielles et sensualistes. Le corpus de
travail de la recherche que nous avons développé, entre 2007 et 2009, concerne les trois dizaines de films tournés sur
l’immigration portugaise en France, entre 1967 (la date du premier film, O Salto, de Christian de Chalonge) et 2007
(la date de Oxalà – Quête sur les chemins de la mémoire, de Gaël Bernardo).

L ’ensemble de notre corpus de travail révèle que les rites


collectifs – tantôt domestiques, tantôt au sein de la vie
communautaire, parfois dans le pays d’origine – jouent un
Dans les films qui font l’objet de notre recherche, les
formes qu’une telle « fraternité interne » assume sont
diverses, mais un rituel important figuré dans les films qui
rôle de relève dans un exercice de revivification et de trans- font l’objet de notre étude, associé à l’installation temporaire
mission culturelle, en même temps qu’ils constituent un cadre dans un lieu spécifique qui devient le symbole de tous les
de sauvegarde affective. Les repas, la messe dominicale et les espaces de vie, est celui des festivités saisonnières, au
voyages au pays se comptent parmi les plus importants ; s’y village portugais d’origine, pendant la période estivale.
ajoutent les fêtes au cours des vacances, au Portugal. L’élé- En général, ces fêtes populaires intègrent un programme
ment commun à toutes ces formes d’expression rituelle est de culte religieux (où l’on célèbre, traditionnellement, le
ce qu’Howard Becker a appelé la « fraternité interne » 2, qui patron de dévotion de chaque localité) pendant la journée
se manifeste par des gestes de reconnaissance mutuelle et de et durant les soirées au doux climat des bals, très fréquentés.
coopération entre les membres du même groupe. Les fêtes au village, qui coïncident avec l’arrivée sur place
des émigrés portugais en vacances, montrent le besoin
de réintégration sociale qui s’impose – thérapie pré-
caire mais cyclique – à tout élément de la communauté
1
 Ce texte, adapté pour cette occasion, est une réécriture de notre communication considéré égaré. D’après la synthèse de Roland Barthes,
au colloque L’enseignement du Portugais et des cultures d’expression portugaise : contri-
butions à un dialogue interculturel, organisé par le Département d’Études des Pays
selon laquelle « l’autre est un scandale qui attente à
de Langue Portugaise de l’Université Paris 8, qui a eu lieu les 30 et 31 octobre 2008. l’essence » 3, l’émigrant rentré provisoirement au pays est,
2
 Cf. Howard Becker, Outsiders, trad. J.-P. Briand et J.-M. Chapoulie, Paris,
éd. Métailié, 1985, p. 130. 3
 Roland Barthes, Mythologies, Paris, éd. du Seuil, 1957, p. 226.

11
LNA#56 / cycle migrations

lui aussi, un excentrique qui met en crise le substantialisme de nouvelles représentations des émigrés en vacances au
et l’autonomie des valeurs villageoises. Se trouvant hors pays. Le bal villageois intergénérationnel y est remplacé
d’un cadrage social, on cherche, par la fête sensuelle et par les fêtes au son de la musique rock, sur la plage, entre
guérisseuse, à stabiliser cet élément venu d’ailleurs. Donc, les jeunes luso-français en vacances au Portugal. La réa-
la fête, qui va de la solennité liturgique aux excès du bal, lisatrice dit avoir participé à des expériences semblables
tous les étés, n’est plus qu’une modulation actuelle de la d’osmose adolescente, dans des concerts rock au pays, pendant
tradition archaïque de « l’épidémie chorégraphique ». À la l’été, parfois répété (dans un mimétisme de groupe qui
ressemblance du rôle jouissif du repas, la musique et la valorise l’éternel recommencement) dans des associations
danse des fêtes rendent honneur à l’émigré et recherchent de la région parisienne 4. Le témoignage d’Anna da Palma
la construction de représentations alternatives à celle du fait comprendre l’échange symbolique qui s’est produit
dévoyé, de l’autre irréductible et des figures exotiques de entre les deux pays, également via les fils d’immigrés, dont
secours qui en découlent. Ces rites empêchent que l’émi- l’impact est d’autant plus intense en France que l’expé-
gré devienne un pur objet, un objet de spectacle ou un rience vécue au Portugal, entre les bandes de copains en
« guignol », au sein de la vie du village et ils cultivent, à ambiance estivale, a été marquante. À ce niveau-là, ce n’est
travers une communauté de sensations suscitée par l’expé- plus la morale du canon catholique qui laisse les traces les
rience esthétique, la rencontre de tous à travers un « être plus profondes dans l’imaginaire de cette jeunesse.
ensemble ». La coenesthésie naturelle du corps social se
charge d’en contrebalancer organiquement les fonctionne- Ce qu’il y a de commun entre toutes les séquences de fêtes
ments et les dysfonctionnements, où la ritualité joue aussi convoquées par les films, ce sont les éléments fondamentaux
un rôle. L’accent est mis sur ce qui reste « commun à tous » de la fête : la participation de tous, la théâtralité exacerbée
sur une scène dans laquelle tous participent à la fois en et la prévalence des valeurs liées à la tactilité. À travers
tant qu’acteurs et spectateurs. Les processions et, surtout, ces films, une évolution se ressent : l’accent est désormais
les bals, en été au Portugal, ont toujours produit, chez les mis sur le paganisme au détriment des valeurs morales de
émigrants en vacances, des souvenirs marqués de joie inti- la fête, ce qui est clairement exprimé dans l’histoire
mement liés à la nostalgie du pays. Le jeu dialogique entre racontée par Gagner la vie, de João Canijo (2000). Le film
amour et éloignement, soit la proxémie, s’y trouve ainsi de João Canijo ouvre avec la séquence d’une messe com-
confirmé comme un élément qui fait lien au cœur de la munautaire, fréquentée surtout par la première génération
structure sociale de la communauté immigrée portugaise de l’immigration portugaise. La situation est rituelle, les
et entre celle-ci et les réseaux de convivialité locale, et le gestes sont codés et organisés par le pouvoir de la parole.
pays d’origine. Pourtant, à la suite du processus de la perte de soi dans les
On assiste à des images de ces bals estivaux, surtout dans autres, auquel le personnage principal, Cidália, se livre, le
les films de production récente. Même si L’Évangile selon dernier rassemblement qui se produit dans le film est fort
Sainte Nostalgie, de José Veira, en 1986, s’occupait déjà à différent. Il s’agit d’une fête de jeunes, à l’intérieur d’un bar
montrer le côté païen du pèlerinage (les commerces, la fête obscur, dans une ambiance musicale aux pulsions lourdes,
de la nourriture et du vin, les chants et les danses popu- où les corps dansent dans une grande proximité et Cidália
laires à connotations érotiques, la jouissance juvénile de la f lirte avec un ami de son fils assassiné, selon une rêve-
culture pop…) et, quand bien même les images des rituels rie intense et circonstancielle, assombrie par la figure du
chrétiens continuent d’exercer une fascination auprès des double, le fantasme de la mort et le désir charnel.
jeunes réalisateurs, il est certain que la représentation des La canonique de la messe dans l’ouverture de Gagner la
festivités glisse, progressivement, dans les films plus récents, vie se voit ainsi substituée par l’anomique de la fête dio-
de l’événement catholique vers l’avènement festif et syn- nysiaque, sans que pour autant le sentiment religieux (au
crétique où l’accent est mis sur l’être ensemble hic et nunc sens étymologique du mot : relier) soit mis en cause. Mais
dans un environnement sensoriel extraordinaire.
Dans ce lignage, Sans Elle…, d’Anna da Palma (2003),
reste un film important en ce qui concerne la proposition 4
 Anna da Palma, interview accordée à João Sousa Cardoso, réalisée autour de
Sans Elle… (2003), le 3 juillet 2007, à Paris.

12
cycle migrations / LNA#56

si, dans la première séquence, on célèbre une transcen- sentiment de « retour à la terre », dans la célébration im-
dance, dans la dernière séquence, on célèbre le local et ce morale des valeurs dionysiaques et chtoniennes. En fait,
qui est proche, insistant sur la forme de l’être-ensemble, le « retour » de ces jeunes (beaucoup d’entre eux sont nés
selon le vécu d’une transcendance immanente. en France) est d’ordre symbolique et se confond avec une
« initiation ». Cette initiation est, fréquemment, aussi de
Sans Elle… d’Anna da Palma prolonge l’exploitation de nature sexuelle.
l’anomie et son imaginaire complexe. C’est justement
le risque pressenti d’une érotisation hors norme entre les C’est pour ces raisons que le personnage de Fanfan (dans
personnages de deux jumeaux, encouragé par le territoire Sans Elle…) s’éloigne de son frère jumeau, s’installe au
anomique d’une fête dans un bar sur la plage, qui fait Portugal (alors qu’il rentre en France) afin de renouer sen-
que le personnage de la sœur (Fanfan), dans Sans Elle…, suellement avec le pays et s’aventurer à découvrir l’amour
s’oblige à répudier son frère (Jo). La musique, le rythme physique auprès d’un homme portugais. La réalisatrice
et la danse jouent alors un rôle fondamental dans l’agré- du film, Anna da Palma, qui a écrit le scénario en par-
gation excitée de tous les éléments dans un moule, sous la tant d’expériences vécues, témoigne que cette fantaisie se
forme de l’effervescence sociale. trouve assez répandue parmi les jeunes franco-portugais,
qui brouillent le « retour » au pays avec les valeurs de la
Tout autant que les repas collectifs, la tradition catholique terre et l’expérience de la chair 5. Comme Dionysos, « dieu
et les festivités dynamisent les liaisons intra-communau- venu d’ailleurs » pour aider à l’intégration de « l’autre »
taires et sédimentent l’image d’un Portugal mythique dans la citée grecque, des rites connectés aux limites de
(engendrée depuis la France et entremêlée à des séjours l’expérience corporelle et à la fusion sensualiste avec
saisonniers au pays). Les films plus récents exposent un l’environnement viennent introduire l’étrangeté dans le
désir d’aller au-delà des rites trop institués et de la morale corps social. L’intensification du « polythéisme des valeurs »,
en se livrant plutôt à une attraction sensuelle de la terre énoncée par Max Weber, et le processus d’anamnèse qui
d’origine familiale. récupère l’archaïque rappellent à la communauté portugaise
Ces films – notamment Explication des Salamandres, en France sa structure hétérogène, relativisent son ancrage
de Maria Pinto (2005), Entre deux rêves, de Jean-Philippe exclusif dans la tradition catholique et la libèrent des
Neiva (2005) et Oxala, de Gaël Bernardo (2007) – font la surreprésentations du Portugal.
preuve de la pulsion, ressentie chez les fils d’immigrés
portugais en France, d’aller à la rencontre de ce pays ima-
ginaire qu’ils construisent depuis leur enfance. Une telle
aspiration s’accompagne non seulement du désir de reve-
nir à une culture antérieure, celle dont leurs parents sont
imprégnés (basée sur la morale catholique) et dont ils sont
porteurs (involontaires ou revendiqués) ; mais aussi du
désir d’aller au-delà de la culture savante institutionnalisée
(basée sur la rationalité et la valeur de domination). Au
contraire, les films que l’on vient de nommer évoquent
une quête de la profondeur, de la chaleur et du contact
physique qui renvoient aux valeurs de la terre et de la chair,
soit par le biais de l’effervescence collective, soit à travers
l’expérience solitaire. Ces films mettent définitivement
l’accent sur la confusion hédoniste entre la personne et
l’environnement (social et naturel) où toute individualité
tend à s’effacer. Sans Elle… reste l’un des films qui décrit 5
 Elle le résume ainsi : « [ça suscite l’imaginaire de] faire l’amour avec quelqu’un
avec plus de complexité ce rite d’évasion, à la recherche du pays. Un tas de gens m’ont raconté ça ! Un fantasme ! Ça occupe beaucoup
les adolescents en vacances. S’unir charnellement avec le pays », Anna da Palma,
des endroits entassés de gens et en quête de sensualité. notes prises pendant la conversation qui a accompagné le visionnement de Sans
L’amalgame charnel et la promiscuité approfondissent le Elle… (2003), le 6 août 2007, à Paris.

13
LNA#56 / cycle migrations

Désigné étranger 1

Par Guillaume Le Blanc


Philosophe, professeur de philosophie
à l’Université de Bordeaux

1
En conférence le 22 mars

Q ue signifie ne pas être d’ici ? Une vie peut-elle être


seulement une vie migrante ? Existe-t-il un bon usage
du nom « étranger » ? Il faut faire revenir les voix, les corps
le compte d’une altérité première issue d’un site ontologique
de l’étranger mais revenir au contraire, de façon critique, sur
les procédures de désignation qui éloignent des vies hors des
disqualifiés. Quelle est cette vie au bord de la frontière qui cercles épistémologiques légitimés. Il faut donc maintenir
est sans cesse acculée à la limite sans pouvoir la franchir ? l’étranger comme le pôle déprécié des jugements nationaux
Comment l’étranger finit-il par être cette vie absolument qui est en relation avec l’autre pôle apprécié du sujet natio-
précaire, au bord du rien, vie expulsée hors de la jungle nal plutôt que de le penser comme un site originaire. Car
démantelée, hors des frontières de la nation, rendue à l’invisi- être étranger, c’est souvent surgir comme le pôle récalcitrant
bilité ? Qui sommes-nous pour construire l’autre comme cette qu’affirment les jugements nationaux en se référant de
vie étrangère à tous les sens du mot, qui n’a rien à nous dire, manière élogieuse au pôle national même s’il peut arriver que
à nous apprendre, une vie qui semble moins vivante que la le sujet national, en devenant un sujet colonial ou un sujet
nôtre ? Il semble que toutes les vies n’habitent pas le même conquérant, en vienne à penser le pôle de l’étranger comme
monde. Les unes sont perçues comme des vies nationales, tandis un pôle hautement productif et positif.
que les autres sont reléguées hors du champ de perception
autorisé, ne semblent perçues que comme des vies excessives Il semble ainsi qu’une nation ait besoin de « ses » étrangers
qui contredisent le déroulé de la nation. Les unes sont attachées pour pouvoir s’affirmer comme nation. Que doit être alors
à des droits tandis que les autres n’en ont guère. La nation l’étranger pour apparaître en même temps comme l’autre de la
divise « ses » sujets en sujets nationaux et en autres. Mais ces nation et l’autre dans la nation ? Si être étranger, c’est être fait
autres ne sont autres que parce que la nation les a altérés, les a autre (plutôt que de s’affirmer par soi-même comme pouvoir
d’être autre), cela signifie-t-il que l’étranger est à la fois hors

Migrant mother, 1936 - Photo de Dorothea Lange. Library of Congress, Prints & Photographs Division, FSA/OWI Collection, [LC-DIG-ppmsca-23845].
transformés en mauvais sujets.
de la nation et dans la nation ? Comment une vie peut-elle
Il semble souvent que formuler la possibilité de l’étranger être dehors alors qu’elle est dedans ? L’altérité n’est pas une
revienne à affirmer l’existence d’un site originaire indompté qualité introduite par la vie étrangère à la faveur d’une
que l’exilé et le visiteur activeraient à leur façon. Pourtant, expérience indomptée de l’exil ou de la visitation. Elle repose
étranger est moins un site originaire que l’appréciation pro- sur une désignation souvent injurieuse qui convoque une vie
duite par une désignation dans un contexte particulier. à la périphérie, la maintient à la frontière en la situant tantôt
Étranger devient alors l’un des pôles d’un jugement qui l’arrime dedans, tantôt dehors. L’altérité ne révèle donc pas le monde
à l’autre pôle du sujet national. Le sens de cette relation bipo- secret de l’étranger qu’une phénoménologie nous permettrait
laire étranger/national n’est pas fixé par avance. De ce point de de restituer en sa leçon de choses propre, en faisant retour aux
vue, nulle ontologie de l’étranger qui fixerait les conditions de gestes de l’étranger, à ses manières d’être.
déploiement du site de l’étranger (cela n’exclut pas la possibi-
lité d’une ontologie sociale de l’étranger comme nous le ferons Pour percevoir une vie comme autre, plusieurs conditions
apparaître au cours du livre) mais une politique de l’étranger doivent être remplies. Tout d’abord, première condition,
qui, tantôt, en fait le conquérant légitime ou arrogant, tantôt il est nécessaire de disposer d’un ensemble homogène de per-
le vaincu malheureux. Que se passe-t-il quand l’étranger devient ceptions standard qui construisent et étayent la familiarité du
le vaincu, quand il n’est plus qu’un subalterne ne comptant monde national. Il va sans dire que cette cohérence percep-
pour rien ? À quelle forme culturelle est-il encore relié ? Com- tive ne peut exister qu’à la condition qu’elle s’enracine dans
ment peut-il contester les formes de vie hégémoniques qui un dispositif cohérent qui est la scène d’intelligibilité propre à
l’ostracisent ? Comment se redistribuent les relations de genre une nation. La nation existe en effet comme cette scène d’in-
à l’intérieur des modes de vie étrangers ? Plus généralement, telligibilité primordiale qui dirige les faisceaux de perception
quel sens y a-t-il à porter le nom d’étranger ? vers les éléments les plus familiers en les regroupant comme
faisant partie du mobilier de la nation. A contrario, elle éloigne
Lorsqu’une vie est désignée négativement comme vie étran- les éléments perçus comme étranges, insolites, queer. Ensuite,
gère, il ne faut pas s’empresser de reverser cette altération sur seconde condition, il est nécessaire de disposer d’une structure
de témoignage particulièrement vigoureuse. Pour pouvoir
percevoir la vie autre de l’étranger, il semble que des sujets
 À lire sur ce sujet : Dedans, dehors. La condition d’ étranger, Guillaume
1
soient requis, pleinement assurés d’être des sujets nationaux,
Le Blanc, éd. du Seuil, oct. 2010.

14
cycle migrations / LNA#56

15
LNA#56 / cycle migrations

auxquels le certificat de sujet national a été soigneusement possibilité sociale du sujet privé de toute autre possibilité
délivré, qui s’autorisent (sont autorisés) à instituer la visibi- sociale. Disparaître dans la forêt de Calais (comme jadis
lité de la vie étrangère. L’étranger en soi n’existe pas sans une le brigand dans la forêt de Cherbourg), c’est chercher à se
structure active de témoignage qui vient attester de la nature soustraire au raid national, précisément parce que sa visibilité
de l’expérience vécue par l’étranger, en se portant garante de est exclusivement constituée comme en trop. Elle peut aussi
ce qui est vu et entendu (mais aussi, le cas échéant, en mobilisant se comprendre, de ce fait, comme un effet de la perception
le toucher et l’odorat). Au croisement de ces deux conditions, nationale autorisée qui ne veut tout simplement pas voir la vie
une question s’impose : comment pouvons-nous nous autoriser étrangère et la retenir dans le champ perceptif autorisé. Il faut
à être de tels témoins ? Qui nous institue comme témoin alors poser la question suivante : « Comment certains hommes
légitime, habilité pour témoigner et reconstruire le monde de sont-ils devenus transparents, invisibles à eux-mêmes, des
l’étranger ? Pourquoi l’étranger n’est-il pas autorisé à être le témoins légitimes de la réalité des faits cependant que la
témoin de la vie étrangère ? À quelle contre-narration est-il plupart des hommes et des femmes étaient rendus tout sim-
enchaîné pour se voir dénier le droit d’entrer dans l’espace des plement invisibles, déplacés de la scène, soit qu’ils travaillent
narrations officielles ? physiquement sous la scène dans les souffleries évacuant la
pompe, soit qu’ils soient entièrement hors-scène ? » 2. Donna
D’un côté, nous ne pouvons trouver aucun étranger, et Haraway pose cette question dans un autre contexte, quand
partant aucune altérité de la vie étrangère, sans témoins qui l’émergence du récit scientifique au XVIIème siècle conduit
attestent de la vie réelle de femmes, d’hommes et d’enfants certains à s’instituer comme des témoins neutres de l’objecti-
qui sont différents du fait de la singularité de l’exil. D’un autre vité scientifique alors même que la totalité des autres sujets se
côté, les structures de témoignage internes à la vie étrangère voit frappée de discrédit. Mais il faut entendre cette question
sont disqualifiées ou ignorées, rendues inaudibles au point sur un plan plus radical encore, concernant le rapport entre le
que l’étranger en ressort potentiellement invisibilisé. Car un familier et l’étranger et le type de narration qui s’y joue. Les
témoin ne saurait se découvrir par lui-même témoin dans le témoignages légitimes sont en réalité des témoignages qui
monde tant il est toujours institué comme témoin sur une s’accordent avec les canons narratifs de la nation, qui respectent
scène nationale qui le reconnaît témoin et l’habilite dans sa le schème de l’identité nationale et s’évertuent à le déployer
fonction de témoin. Si l’ontologie a été peu sensible à cette dans des récits appropriés. Leur conséquence est une expul-
structure de témoignage dans la possibilité d’être au monde sion, hors de la scène nationale, hors des récits édifiants de la
au point que dire le monde et être au monde semblent relever nation, des populations désignées comme étrangères rendues
de la même donation métaphysique, affirmer le rôle majeur invisibles alors même que leur travail, au noir, dans les cou-
du témoin qui dit le monde en soulignant combien il est ins- lisses, est très souvent constitutif d’une nation. Les Chinois
titué sur une scène nationale qui l’autorise à être témoin, le qui construisent le rail américain dans des conditions désas-
reconnaît comme tel, c’est, en revanche, disjoindre la possibi- treuses, les Espagnols, les Italiens, les Arabes qui travaillent
lité d’être au monde et la possibilité de dire le monde. Celle ou dans le bâtiment en France, les Turcs ou les Polonais qui sont
celui qui est au monde n’est absolument pas garanti de pou- réquisitionnés sur les grands chantiers de la réunification
voir dire le monde dans lequel elle ou il se trouve. Seule une allemande sont des sujets invisibles qui peuvent mourir, dans
ontologie sociale attentive à la structure nationale et sociale du le béton ou sur les rails, sans que leur mort soit pleurée, des
témoignage peut revenir de façon critique sur ces formes de sujets en quête de récits dont les vies ne sont en général restituées
disjonctions qui éloignent des formes de vie hors des canons par aucun témoignage national. Elles deviennent alors des vies
de la narration, les rendant pour cette raison incertaines qui ne sont plus considérées comme des vies, des vies qui ne
sinon invraisemblables, voire bizarres. sont pas considérées comme étant pleinement vécues. Comme
Parce qu’un sujet surgit dans le champ visuel comme faisant le soutient Judith Butler, « sans le chagrin (…), il y a une vie
tâche, il ne lui reste guère que la possibilité de se soustraire à ce qui n’aura jamais été vécue, soutenue par aucun regard, aucun
champ visuel. À moins qu’il ne soit tout simplement congédié témoignage, une vie non pleurée quand elle est perdue » 3.
de ce champ visuel par l’absence de toute perception qui le
relègue dans le hors-champ. L’invisibilité de l’étranger peut 2
 Ibid., p. 316.
ainsi être de deux sortes. Elle peut apparaître comme l’ultime
3
Judith Butler, Frames of War, London/Brooklin, Verso, 2009, p. 15.

16
cycle université / LNA#56

Massification ou démocratisation de l’enseignement


supérieur ? Un débat mal posé
Par François VATIN
Professeur de sociologie à l’Université de Paris Ouest,
directeur de l’École doctorale « Économie, Organisations, Société »,
membre fondateur du collectif pour une Refondation de l’université française

En conférence le 11 janvier

Démocratisation et massification  certain niveau d’études est socialement moins sélectif 1.


Mais elle est forcément porteuse de frustrations : pour
L’enseignement supérieur a connu en France, comme atteindre le niveau social de ses parents (dans la mesure
partout dans le monde, une expansion constante, entamée où celui-ci est défini par le niveau scolaire atteint, ce qui
au XIX ème siècle et qui s’est brutalement accélérée dans la n’est qu’en partie vrai), il faut en effet avoir atteint un niveau
seconde moitié du XX ème siècle. Cette expansion n’est pas scolaire supérieur au leur. D’où le sentiment permanent
dissociable de celle de l’ensemble de l’enseignement. Le de « déqualification » des diplômes. Ce sentiment de
temps moyen de formation initiale n’a cessé de croître, déclassement est partagé par les enseignants, puisque le
selon un processus séculaire qui a démarré quand on niveau que ceux-ci occupent dans la société est corrélé
est passé des sociétés rurales traditionnelles à la société in- avec celui de leurs élèves. Un professeur de lycée était
dustrielle, puis à la société post-industrielle et, en conséquence, encore un « notable » dans l’entre-deux-guerres, il ne l’est
l’âge moyen de fin des études initiales n’a cessé de s’élever. Si plus aujourd’hui. Ainsi, dans un contexte de massification
le taux de scolarisation pour les moins de 18 ans semble scolaire, un enseignant régresse au cours de sa carrière en
avoir atteint, aujourd’hui en France, un seuil difficilement termes de position sociale 2 . Une autre façon de formuler
dépassable, il continue en revanche à croître pour les la chose consiste à dire que l’augmentation des effectifs
18-25 ans. d’élèves, à un niveau déterminé d’études, entraîne une
L’expansion de la formation provoque nécessairement augmentation proportionnelle d’enseignants dédiés à la
effets pervers et distorsions cognitives, tant chez les for- prise en charge de ce niveau d’études, et donc un déclas-
mateurs que chez les formés. Ceux-ci s’expriment sous sement professionnel corrélatif lié à la banalisation du
les figures symétriques de la « baisse du niveau » ressentie corps professionnel correspondant.
par les enseignants et du « sentiment de déqualification » Ces effets pervers sont donc le prix que l’on doit iné-
vécu par les enseignés. En effet, à mesure qu’un niveau luctablement payer pour l’expansion de la scolarisation.
de diplôme se banalise dans une classe d’âge, sa valeur Prenons un exemple comparable dans un autre champ :
relative, c’est-à-dire distinctive, ne peut que décroître. Cela celui de la santé. Comme l’enseignement, l’accès à la
ne signifie pas pour autant nécessairement que le niveau médecine s’est, au cours du temps, banalisé, c’est-à-dire
de compétences réelles sanctionnées par le diplôme ait démocratisé. L’accès au médecin, devenu plus facile, n’a
décru. Au début du X X ème siècle, savoir lire, écrire et
calculer (ce que sanctionnait un certificat d’études pri-
maires) permettait d’accéder à des emplois « qualifiés », 1 
Il n’y a pas de lien logique formel entre les deux processus. Si on admet, ce
car seule une minorité de la population disposait de ces qui est généralement le cas aujourd’hui, que la hiérarchie sociale n’exprime pas
compétences. Il s’agit aujourd ’hui de compétences une hiérarchie de compétences intellectuelles innées et génétiquement transmis-
sibles, on pourrait imaginer un système scolaire fortement sélectif et pourtant
standard minimales sans lesquelles on ne peut plus, non socialement « juste ». C’est l’idéal « méritocratique ». On sait qu’il est largement
seulement occuper la plupart des emplois, même ceux illusoire car, comme l’a montré Pierre Bourdieu, le système scolaire évalue, pour
une large part, des compétences « sociales », transmises au niveau familial
réputés sans qualification, mais même assumer les tâches
et, comme l’a montré Raymond Boudon, les couches aisées développent un
les plus ordinaires de la vie courante. Mutas mutandis, il investissement scolaire au profit de leurs enfants plus important que les couches
en est de même du baccalauréat qui, assurément, ne peut populaires, ceci tant en raison de leurs moyens financiers disponibles que parce
que l’idée même de « réussite » scolaire est relative au niveau atteint par la géné-
avoir aujourd’hui, alors qu’il est obtenu par environ 60 % ration antérieure.
d’une classe d’âge, la signification sociale qu’il avait dans
les années 1970, quand il était obtenu par environ 25 %
2
 Ce processus est indépendant de la question du niveau absolu des élèves dans
une classe donnée. Si le niveau général de formation final n’a pas baissé,
d’une classe d’âge. au contraire, on peut effectivement admettre que, à mesure de la massification
scolaire, un élève met, en moyenne, plus de temps à atteindre un niveau donné
La « massification » est donc le corollaire de la « démo- et donc qu’un élève de 6ème a aujourd’hui un niveau moyen plus faible qu’il y a
trente ans, ainsi que, de même, un étudiant de première année universitaire.
cratisation scolaire », au sens où un accès plus large à un
Mais même si tel n’était pas le cas, le sentiment de déclassement professoral ne
pourrait qu’apparaître avec la démocratisation scolaire.

17
LNA#56 / cycle université

plus, même pour les couches populaires, la valeur sym- l’augmentation de la durée des études touche maintenant
bolique qu’il pouvait avoir. Conséquemment aussi, les le niveau dit « supérieur » d’éducation et il n’y a donc pas
médecins, plus nombreux, ont perdu une partie de leur motif à se plaindre qu’une fraction croissance des jeunes
prestige social. Dira-t-on pour autant qu’on est, globale- Français atteigne un tel niveau d’études. Pour autant,
ment, plus mal soigné qu’hier, parce que les soins médicaux cette tendance ne peut manquer d’avoir pour conséquence
se sont banalisés ? une déva lorisation relative des diplômes de niveau
supérieur et un sentiment de déclassement chez les en-
Cette comparaison permet de poser une question fonda- seignants du supérieur. La crise matérielle et morale que
mentale. Personne ne doutera de mon argument concernant traverse aujourd’hui l’Université française ne peut toutefois
la santé, car il est évident que la santé est un bien en soi. se réduire à ce cadre général. Paradoxalement, elle a été
En est-il de même de l’enseignement ou, plus précisément, déclenchée non par la massification mais par l’arrêt de
du savoir qui en est le produit ? La critique récurrente ce processus de massification. Pour comprendre ce paradoxe,
contre la démocratisation scolaire repose en fait sur la cri- il faut introduire un nouvel élément jusqu’à présent passé
tique, implicite ou explicite, de ce présupposé. C’est dans sous silence : le dualisme de l’enseignement supérieur français.
cet esprit qu’au XIXème siècle il était de bon ton de critiquer
le « demi-savant », celui dont la connaissance superficielle J’ai évoqué l’ « enseignement supérieur » en laissant entendre,
est inutile, car au-dessus de sa condition. Ce demi-savant conformément aux conceptions courantes, que c’était là
n’accepterait plus, dès lors, d’assurer la fonction laborieuse une autre façon de désigner l’Université. Or, cette as-
que la société attend de lui, la jugeant trop vulgaire. similation est fausse et de plus en plus fausse. Depuis le
X I X ème siècle, une la rge pa r tie de l ’enseignement
La théorie de l’ « inflation scolaire », développée au début supérieur français échappe aux universités. Il s’agit d’abord
des années 1970 par Raymond Boudon et récemment de ce que l’on a appelé les «  grandes écoles  » et leurs
reprise par Marie Duru-Bellat, repose sur un pareil pré- appendices : les « classes préparatoires ». Le champ couvert
supposé utilitariste. L’accroissement de la scolarité s’expli- par ces écoles s’est considérablement élargi au cours des
querait exclusivement par une lutte des places résultant dernières décennies, au point que l’intitulé même de
du processus décrit plus haut : chacun serait poussé à « grande école » ne signifie plus grand-chose, tant il y en
prolonger sa scolarité pour ne pas perdre son rang re- a de moyennes, de petites, voire de minuscules. Mais,
latif. Ce modèle rend sans doute assez largement compte de plus, deux nouveaux concurrents sont apparus dans
des stratégies individuelles de formation, mais décrit-il le paysage au cours des années 1970-1980 : les IUT, for-
pour autant un processus substantiellement pervers ? En mellement rattachés aux universités, mais de fait indépendants
cherchant à sauvegarder sa position relative par l’inves- dans leur gestion, et les classes de techniciens supérieurs
tissement scolaire, chacun contribue à l’élévation du (S.T.S.), installées, comme les « classes prépa », dans les
niveau général de formation, qui reste, d’un point de vue établissements secondaires.
humaniste, un bien en soi. Dans une société comme la
nôtre, où le niveau de savoir collectif ne cesse d’augmenter Or, la caractéristique commune à toutes ces formations,
(progrès de la science), il est « normal » que le niveau qui les distingue de l’université stricto sensu, est qu’elles
général du savoir individuel augmente aussi, si l’on ne disposent du droit de sélectionner leur public à l’entrée
veut pas qu’un fossé infranchissable se constitue entre les dans le cursus, ce qui leur accorde un avantage compa-
« sachants » et les autres. ratif sur l’université, pour deux raisons contradictoires,
mais qui se combinent dans le jugement ordinaire :
Enseignement supérieur et université - d’une part, l’université est déconsidérée par le fait
que « tout le monde peut y entrer » ;
L’évolution qu’a connue l’enseignement supérieur en - d’autre part, l’université est déconsidérée par le fait
France depuis la Seconde Guerre mondiale n’est donc que le taux d’échec y est important.
pas, dans son essence, différente de celles qu’ont connues
successivement les enseignements primaire et secondaire. Or, à l’évidence, l’importance du taux d’échec au cours
Elle a la même ambivalence. La tendance séculaire à du cursus universitaire est la conséquence de l’absence de
sélection à l’entrée.
18
cycle université / LNA#56

Il résulte de cette concurrence structurellement défavorable « autres formations supérieures », c’est-à-dire toutes les
à l’université un mouvement de « fuite de l’université ». écoles techniques, mais aussi du secteur sanitaire et so-
Cette tendance a pu longtemps rester inaperçue en raison cial où l’on rentre au niveau du baccalauréat, ainsi que
de l’augmentation exponentielle de la population de les « prépas » qui y sont intégrées ou associées. Or, la ca-
nouveaux bacheliers jusqu’au milieu des années 1990. À ractéristique commune de l’ensemble de ces formations
cette date, les effectifs de bacheliers se sont stabilisés, à est d’être privées et payantes. À cela, il faut ajouter que
la fois pour des raisons démographiques générales et du l’inscription parallèle dans une école privée est devenue
fait de la stagnation du taux de bacheliers dans une classe quasiment la règle dans le secteur des études médicales et
d’âge. Le processus de fuite des études universitaires a pharmaceutiques. Nous assistons, autrement dit, à deux
pris alors l’apparence d’une débâcle. Sans qu’on y prenne phénomènes emboîtés :
garde, l’Université stricto sensu est en fait devenue large-
- une fuite généralisée de l’université ;
ment minoritaire dans l’enseignement supérieur français.
- une privatisation rampante de l ’enseignement
Le tableau suivant montre les conditions de poursuite
supérieur.
d’études des bacheliers français des promotions 1996 et
2008. Si l’on excepte le secteur de médecine-pharmacie, Jusqu’au milieu des années 1990, l’Université a payé un
qui fonctionne en fait sur le modèle de la préparation au lourd tribut à la « massification » : queues aux inscriptions,
concours, la part des cursus universitaires dans les pour- amphithéâtres bondés, dysfonctionnements administra-
suites d’études a considérablement décru entre ces deux tifs de tous ordres, mais aussi augmentation des taux
dates. Or, ce phénomène ne s’explique pas par le change- d’échec, ce qui n’a pas peu contribué à entretenir sa mauvaise
ment dans la structure du baccalauréat, avec le dévelop- réputation. Mais l’arrêt de ce processus ne lui a pas été
pement des baccalauréats professionnels, puisqu’il s’ob- favorable. Elle a en effet facilité les stratégies de fuite de
serve aussi pour les bacheliers généraux. l’université de la part d’une fraction de plus en plus large
du public étudiant, transformant, de plus en plus claire-
Tous bacheliers
Bacheliers ment, l’université en « voiture-balai » de l’enseignement
Poursuite d’études Généraux supérieur français. Les seuls secteurs protégés sont ceux
% qui disposent d’un monopole professionnel : la médecine-
2008 1996 2008 1996
pharmacie et, dans une moindre mesure, le droit. En
Licence universitaire 24 36 35 50 revanche, les cursus dont l’identité est académique et pas
directement professionnelle, c’est-à-dire ceux de sciences
Médecine-Pharmacie 7 4 11 6 et ceux de lettres et sciences humaines, ont vu leurs effectifs
s’écrouler littéralement.
Classes préparatoires 8 8 13 12

I.U.T 9 9 11 10 Mettre un terme à la décomposition de l'Univer-


sité française
S.T.S 23 21 8 9
À tous égards, cette situation est dévastatrice pour
Autres formations
14 7 17 9 l’enseignement supérieur français :
supérieures
Autres formations - elle constitue un gâchis pour les finances publiques
4 3 2 2
non-supérieures du fait de la sous-utilisation du corps universitaire,
Taux total de poursuite chargé d’accueillir le public le moins bien préparé à
89 88 97 98
d’études
suivre ses enseignements ;
- elle conduit les universités et les universitaires à
Mais, ce tableau fait également apparaître une autre un grand écart permanent entre leur mission de
tendance. Mis à part le secteur de médecine-pharmacie, recherche et celle d’accueil d’un public étudiant mal formé ;
le mode de poursuite d’études qui augmente signifi- - elle marginalise les formations fondamentales de
cativement entre ces deux dates correspond à la ligne : sciences et de lettres au profit d’un enseignement

19
LNA#56 / cycle université

à vocation pratique immédiate, au risque d’une perte rapidement négociable sur le marché du travail qui la fuit
culturelle et scientifique dramatique pour le pays ; dès qu’il en a la possibilité.
- elle conduit à la privatisation rampante de l’en-
seignement supérieur en favorisant la création d’un On ne pourra résoudre cette crise sans toucher au
secteur opaque, qui ne fait souvent l’objet d’aucun verrou fondamental que constitue le processus de sélection-
contrôle public et dont la solvabilité à terme n’est pas orientation à l’entrée des études supérieures. Il faut que
assurée. l’Université redevienne attractive, ce qui suppose qu’elle
dispose des mêmes droits que les formations concurrentes
Depuis quarante ans, les gouvernements successifs se pour définir les compétences requises pour suivre avec
sont moins préoccupés de politique universitaire que de profit ses cursus. Il ne s’agit pas de réduire le droit des
politique d’emploi. On a confié à l’Université la mission jeunes Français à poursuivre des études supérieures, mais
d’accueil des flux massifs de bacheliers dans un contexte à faire en sorte que ce droit ne conduise pas à imposer à
marqué, depuis la fin des années 1970, par un chômage l’Université, et à elle seule, de prendre en charge le public
chronique, touchant particulièrement les jeunes. Ce refusé ailleurs.
rôle d’endiguement du chômage des jeunes bacheliers
a détourné l’Université de ses missions : la production,
la conservation et la transmission du savoir. L’échec est
double : l’Université française a de plus en plus de mal
à accomplir ses vraies missions, comme en témoigne
sa médiocre place dans des classements internationaux
comme celui de Shanghai ; mais, par ailleurs, elle ne
satisfait pas le public à la recherche d’une formation

20
cycle université / LNA#56

L’évaluation comme « dispositif de servitude volontaire »

Par Roland GORI 1


Psychanalyste, Professeur émérite des Universités

En conférence le 8 février

L’expertise deviendrait-elle la matrice permanente d’un pouvoir politique qui nous inviterait à consentir librement
à nos « nouvelles servitudes » ? L’expertise deviendrait-elle aujourd’hui le nouveau paradigme civilisateur, modèle
universel d’une morale positive et curative produisant une mutation sociale profonde comparable à celle que le
concept d’ « intérêt » avait su produire au XVIIème siècle dans l’art de gouverner ?

L ’évaluation, qui se veut objective, quantitative et


« scientifique », rassemble par l’opérateur de la pensée
calculatrice le positivisme des sciences, l’esprit gestionnaire
tunistes, et selon un despotisme toujours plus étendu
dans le détail des petites affaires, que se « monnayent »
les recherches et les publications. Cette civilisation des
et comptable et le souci bureaucratique des sociétés mœurs universitaires s’étend aujourd’hui toujours plus
techniques. Ce modèle de l’évaluation n’est-il pas en selon des valeurs et des normes propres à ce que Richard
train de nous conduire à renoncer à la pensée critique, à Sennett, par exemple, a décrit comme « culture du nouveau
la faculté de juger, de décider, à la liberté et à la raison au capitalisme » 2 : faible loyauté institutionnelle, diminu-
nom desquelles, paradoxalement, s’installent ces nouveaux tion de la confiance informelle et affaiblissement d’un
dispositifs de normalisation sociale ? À la fois pratique de savoir du métier. C’est une authentique initiation sociale
pouvoir et idéologie, l’expertise assure ainsi une prescription normative qui se met en place par des rituels d’évaluation
sociale au nom d’une description soi-disant scientifique de la recherche et de l’enseignement. La pertinence des
et objective de la réalité. critères importe bien moins que l’obéissance implicite
aux valeurs que cette culture requiert.
Au cours de ces dernières années, l’évolution de l’évaluation
à l’Université vers des critères de plus en plus formels, Dans la « société du spectacle » 3, où la recherche tend à
chiffrés, standardisés et homogénéisés a produit un véri- se mettre en scène à partir des travaux évalués seulement
table déficit du débat démocratique dans les commissions sur les « marques » des revues qui les publient, au moins
d’expertise dont les membres sont pourtant en majorité les doctorants sont-ils dispensés d’avoir à apprendre leur
soucieux de justice, d’équité et de pensée critique. Remar- métier, de s’inscrire dans des réseaux de loyauté mu-
quons tout d’abord que cette logique du marché qui sévit tuelle ou d’avoir à se faire confiance. Cette course effré-
actuellement dans la recherche et les publications, à partir née à une productivité formelle et éphémère accroît la
de l’évaluation bibliométrique par exemple, favorise tou- précarité des conditions d’existence institutionnelle des
jours davantage une culture du « profit à court terme », universitaires. Les universitaires et les laboratoires
profit volatile, instable, éphémère, culture obsédée par auxquels ils appartiennent, leur visibilité sociale et leur
l’immédiat et le rentable. Les objets de la recherche ont survie institutionnelle dépendent étroitement de « réseaux
épousé la configuration des autres produits de consom- intellectuels » extrêmement puissants qui assurent une
mation : dépassés sans cesse, ils doivent se renouveler hégémonie anglo-américaine quasi absolue dont attestent
dans l’urgence d’une concurrence féroce permettant tout les évaluations bibliométriques. Ces évaluations biblio-
et n’importe quoi, invitant toujours plus à la méfiance métriques ont-elles, d’ailleurs, d’autres valeurs que celles
collective et à l’instrumentation des autres davantage de devoir assurer une hégémonie de la civilisation anglo-
qu’au travail d’équipe et à l’esprit de loyauté. La sujétion américaine contrôlant la production, la sélection et la
à des réseaux de prescription sociale, à des dispositifs diffusion des connaissances scientifiques dans un nouveau
de micro pouvoirs culturels masqués par l’anonymat et marché du savoir ?
structurés parfois dans le cynisme froid et calculateur
des petits-maîtres, a remplacé l’allégeance aux « manda- Nous sommes bien ici avec les dispositifs actuels d’éva-
rins », à leur forme directe de domination et à leurs préférences luation quantitative des actes et des productions dans
doctrinales. Aujourd’hui, c’est sur le « marché » des un maillage de contrôle social des universitaires et des
valeurs mobiles, précaires, flexibles des alliances oppor- soignants par exemple, confinés à des activités profes-

 Richard Sennett, La culture du nouveau capitalisme, Paris, éd. Albin Michel, 2006.
2
1
 Dernier ouvrage : De quoi la psychanalyse est-elle le nom ? Démocratie et subjectivité,
éd. Denoël, 2010. 3
 Guy Debord, La Société du Spectacle. Paris, éd. Gallimard, 1972.

21
LNA#56 / cycle université

sionnelles rigoureusement et régulièrement régulées, cadrées, en fonction de ce qu’ils lui rapportent, et choisit ses
standardisées, homogénéisées… et façonnées par le concepts, ses thèmes de recherche et les citations d’auteurs
« fétichisme de la marchandise ». Occupés à produire des de ses articles en fonction des supports de publication
publications, à partir desquelles ils seront « évalués » en auxquels il les adresse et des membres des comités d’ex-
permanence, les universitaires deviennent des « fonction- pertise auxquels il les destine. Bref, l’expertise biblio-
naires » comme les autres, strictement ajustés à leur fonc- métrique quantitative, qui tend aujourd’hui à s’imposer
tion. Les professeurs d’Université se voient ainsi libérés dans l’évaluation des travaux de recherche, fabrique un
d’avoir à penser, à critiquer ou à réfléchir à la finalité de chercheur nouveau qui se vend sur le marché des publi-
leur entreprise ou même de leurs recherches. Cette ma- cations comme on présente son profil sur le Net pour
trice d’assujettissement consiste notamment à ne retenir chercher des partenaires amoureux ou préparer des
comme savoir, recherche ou soin que ce qui compte, ce entretiens d’embauche, c’est-à-dire dans une totale auto-
qui s’échange et peut se transmuter en chose. Ce ratio- réification. De même, une conception managériale du
nalisme économique du monde, de soi, de ses actes et de soin tend aujourd’hui, à partir de la «  tarification à
ses relations à autrui se révèle comme un puissant dispo- l’activité » des actes, à recomposer les pratiques de soin
sitif anthropologique qui œuvre dans tous les secteurs qui et de travail social.
prennent soin de l’humanité dans l’homme : éducation,
justice, médecine, travail social, culture, recherche, etc. Le principal opérateur de ce dispositif pour normaliser,
contrôler et conformer les comportements des praticiens
Quand je parle de dispositif, c’est au sens fort du terme et des universitaires, c’est d’abord et avant tout une
tel que Giorgio Agamben le définit après Foucault  : manière de parler, une manière de dire, une novlangue.
« j’appelle dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une Comment ici ne pas penser à ce qu’écrivait Victor Klemperer
autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, à propos de la langue du IIIème Reich : « Et qu’arrive-t-il si
d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les cette langue cultivée est constituée d’éléments toxiques
gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres ou si l’on en a fait le vecteur de substances toxiques ? Les
vivants » 4 . Le dispositif présente, pour Foucault, une mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic :
nature et une fonction essentiellement stratégiques qui on les ava le sans y prendre garde, ils semblent ne
supposent des interventions dans les jeux de pouvoir par faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet
des types de savoir dont ils sont à la fois l’occasion, la toxique se fait sentir 6 ».
conséquence et l’origine. Comme l’écrit Giorgio Agamben : L’expertise participe aujourd’ hui à ce nouvel art de gouverner
« le dispositif est donc, avant tout, une machine qui produit sans l’avouer.
des subjectivations et c’est par quoi il est aussi une Foucault nous a montré qu’à partir du XVIIIème siècle
machine de gouvernement » 5. l’art de gouverner suppose que la Raison d’État puisse
s’imposer toujours davantage à la population qu’elle gère
Ce dispositif de l’évaluation quantitative dont nous dans le grain ténu de leur existence par une référence
voyons crûment les méfaits dans les domaines du soin, toujours plus grande à l’idée de liberté corrélée avec la
de la recherche, de l’éducation, de la justice, du travail mise en place de dispositifs de sécurité. Il ne s’agit plus
social, etc., tend à transformer ces institutions en essen- d’imposer des croyances vraies ou fausses auxquelles on
tielle matrice de subjectivation et d’idéaux normatifs. Ce demande aux individus de se soumettre, telle par exemple
guide moral des conduites dans les domaines du soin, de celle de faire croire aux sujets en la légitimité d’une sou-
la culture et de l’éducation érige la figure anthropologique veraineté royale de droit divin, mais toujours davantage
d’un homme réifié réduit à sa part la plus technique. Cet de connaître, de modifier et de modeler l’opinion de la
homme nouveau, mutilé et réifié dans ses activités d’en- population à laquelle il est demandé une servitude volontaire
seignement et de recherche, sélectionne ses partenaires ou une soumission librement consentie en l’incitant
à une intériorisation des normes. Pour cela, il faut une
4
 Giorgio Agamben, 2006, Qu’est-ce qu’un dispositif ?, éd. Payot & Rivages, Paris,
2007, p. 31.
6
 Victor Klemperer, 1975, LTI - La langue du IIIème Reich, éd. Albin Michel,
5
 Giorgio Agamben, 2006, ibid., p. 42. Paris, 1996, p. 40.

22
cycle université / LNA#56

police des conduites qui prélève, rapporte, rassemble et taires, dont les dispositifs d’évaluation constituent pour
analyse des données sur les forces et les ressources d’une le pouvoir une nouvelle étape dans l’art de gouverner
population, ce qu’on appelle à l’époque la « statistique ». sans l’avouer, les experts ne deviennent-ils pas les scribes de
Avant d’être une science ou une méthode, la statistique nos « nouvelles servitudes » ? Les scribes, non d’un pouvoir
apparaît étymologiquement comme une connaissance de disciplinaire et souverain étendant son contrôle sur un
l’État et par l’État qui estime le potentiel humain dont territoire géographiquement bien délimité et son emprise
il dispose pour le gérer au mieux dans l’exercice de son sur des populations hiérarchisées, mais les scribes d’un
pouvoir. La statistique constitue un savoir que l’État pouvoir réticulaire, liquide, flexible, mobile, sécuritaire,
doit constituer à partir d’enquêtes ou de sondages pour annihilant l’espace par le temps et d’expansion illimitée.
agir sur le comportement des individus conçus comme Pouvoir qui viendrait abolir la liberté et l’égalité réelles
sujets économiques, et sur leurs représentations sociales, au nom même des valeurs formelles et qui, par cette nou-
individuelles et collectives puisqu’ils sont aussi des sujets velle catégorie de pensée de l’expertise, assurerait sa
politiques. C’est donc l’activité de l’homme concret dans domination sur des populations précaires, mal définies,
le grain le plus fin de son existence qui va faire l’objet d’un en constante évolution et déconnectées des dispositifs
savoir pratique constitutif d’un guide politique pour traditionnels de transmission et de mémoire.
l’exercice du pouvoir et d’un guide moral, normatif, pour
les individus et les populations.
On voit ici, d’une part, comment les sciences sont convo-
quées pour construire un savoir sur la population qui
permette l’action politique et l’hygiène des conduites et,
d’autre part, on soulignera comment tous les médias et
leurs réseaux, des plus archaïques aux plus sophistiqués,
se trouvent invités à modeler l’opinion que les gens peu-
vent se faire de la manière dont ils sont gouvernés.
Au nom de l’expertise et de la science, on normalise
aujourd’hui simultanément les institutions, l’éducation,
le soin, la culture, la politique et le comportement des
professionnels et des usagers, comme on dit, qui s’y trouvent.
C’est un vieux rêve du XIX ème siècle que d’administrer
scientifiquement le vivant, tel Ernest Renan qui voulait
faire de la science la nouvelle religion qui éclairerait
le monde : « La science qui gouvernera le monde, ce ne
sera plus la politique ». Mettre la science à la place de la
religion pour définir une politique a conduit dans notre
histoire récente aux pires abominations. Mais de manière
moins tragique, dans nos sociétés modernes, le recours
à l’expertise tend à imposer des normes et à les faire
intérioriser par les individus, « par une sorte de pression
immense de l’esprit de tous sur l’intelligence de chacun », pour
reprendre la formulation de Tocqueville. Ce qui suppose
aussi de nouveaux dispositifs de propagande auxquels les
discours de l’expertise contribuent.
Ne sommes-nous pas aujourd’hui avec le paradigme de
l’évaluation généralisée face à une mutation culturelle ?
Dans nos sociétés de contrôle et de normalisation sécuri-
23
LNA#56 / cycle université

Le projet universitaire républicain


de la Troisième à la Cinquième République
Par Christophe CHARLE
Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Paris 1-Panthéon-Sorbonne,
membre de l’Institut Universitaire de France, directeur de l’Institut d’Histoire
Moderne et Contemporaine (CNRS/ENS)

En conférence le 15 mars
Après la suppression des universités en 1793 et leur remplacement par les facultés napoléoniennes, il a fallu attendre la
Troisième République (après 1870) pour que la question des universités soit enfin traitée au fond. Les nouveaux diri-
geants, convaincus que l’enseignement supérieur doit devenir le lieu de formation des nouvelles élites et d’avancée de
la science par la recherche, s’attellent à une réforme de fond et de longue durée. Ils multiplient les postes d’enseignants,
s’efforcent de rééquilibrer les filières, diversifient enfin les disciplines enseignées (les sciences humaines et les sciences
appliquées entrent dans l’enseignement supérieur). La République, aidée par les municipalités, reconstruit les « palais
universitaires » et la loi Liard, recréant les universités à partir de la réunion des facultés napoléoniennes et leur confé-
rant la personnalité civile, est votée en 1896. De nouveaux publics se pressent dans les amphithéâtres : les femmes et les
étrangers notamment.

T rès vite cependant, l’enseignement supérieur français


est devenu, dès la veille de la guerre, l’enjeu de polé-
miques multiples, politiques aussi bien que pédagogiques,
Malgré ces changements considérables, certaines particu-
larités de l’enseignement supérieur français ont tenu bon
ou n’ont commencé à être corrigées que tardivement. En
intellectuelles autant que sociales, selon un cycle immuable premier lieu, le déséquilibre Paris/province reste marqué :
qui dure encore aujourd’hui. en 1914, les facultés parisiennes rassemblaient 43 % des
étudiants français ; en 1968/69, on est revenu à 28,6 %
grâce à la création des nouvelles universités de la couronne
Une crise de croissance du bassin parisien. Le tiers du total est de nouveau dépassé
Ces tensions récurrentes ne renvoient pas seulement au climat dans les années 1970 avec l’implantation des universités
politique agité des Quatrième et Cinquième Républiques extra-muros (Paris VIII à XIII ou, plus récemment, dans les
dont les universités ont été souvent la chambre d’échos. villes nouvelles : Marne-la-Vallée, St Quentin-en-Yvelines,
Elles tiennent aussi et surtout aux bouleversements rapides Évry). La massification n’a pas été non plus synonyme
que les institutions universitaires ont eu à subir du fait de de démocratisation au sens naïf qu’on donnait au mot dans
leur croissance exponentielle. On dénombrait, en 1902, les années 1960. Absentes ou quasiment à la veille de
30 370 étudiants (jeunes filles et étrangers compris), 81 218 la Deuxième Guerre mondiale (on comptait 2 % d’enfants
en 1935 (+ 167 % en 33 ans), 213 100 en 1959/60 (+ 162 % d’ouvriers en 1939 dans les facultés), les catégories les plus
en 24 ans). C’est alors que la croissance s’emballe : qua- modestes forment 12 % du total au début des années 1980.
druplement en moins de vingt ans (837 776 étudiants en Le changement réel ou perçu par les acteurs de l’institution
1977-78), plus que doublement depuis (le cap des 2 millions est à la fois beaucoup plus et beaucoup moins important
est dépassé à la fin du XXème siècle). La mutation qualitative que ne le disent ces moyennes : beaucoup plus, puisque le
est peut-être encore plus importante. La population étu- pourcentage porte en 1939 sur moins de 90 000 indivi-
diante se féminise : représentant 3 % des inscrits en 1902, dus et, à la seconde date, sur près de dix fois plus. En fait,
les jeunes filles sont majoritaires depuis 1975, avec des au début des années 80, le nombre d’étudiants d’origine
décalages sensibles des lettres, très féminisées, aux sciences ouvrière équivalait au nombre total des étudiants d’avant-
et aux écoles d’ingénieurs, très masculines. Les centres guerre. Le passage par l’université d’horizon quasi impossible
d’enseignement se multiplient (24 en 1939, 40 en 1970, plus devient un horizon réel. Beaucoup moins aussi, si l’on
de 80 aujourd’hui) comme les nouvelles filières plus pro- raisonne en chances d’accès car l’ouverture démographique
fessionnelles (IUT, IUP, INSA, écoles de commerce et n’a pas réduit sensiblement les écarts entre groupes sociaux.
de gestion, etc.) et les nouveaux diplômes. Les modes de La diversification des filières et la concurrence entre filières
rapport à l’étude se différencient en conséquence de plus sélectives et non sélectives, donc entre filières dont les
en plus : à côté des étudiants à temps plein, plus rares et diplômes assurent une véritable promotion et celles dont les
souvent obligés de travailler partiellement, sont apparus les débouchés et l’image sociale se dévaluent, aboutissent à une
étudiants salariés, les adultes en formation permanente, les hiérarchisation très claire en fonction des origines sociales,
universités du troisième âge, l’enseignement à distance, etc. donc à un maintien des hiérarchies héritées malgré l’allon-
gement de la scolarisation de tous les groupes.
24
cycle université / LNA#56

La crise de l’université républicaine s’avèrent incapables de trouver la solution des conflits sans
recourir aux autorités externes (recteur, ministre, forces de
Jusqu’aux années 1950, les structures mises en place par la l’ordre). En retour, cela politise, radicalise et élargit la base
Troisième République ont fait face, tant bien que mal, à la sociale de ces conf lits dont les incidents déclencheurs,
croissance. La division du travail était relativement claire rétrospectivement, apparaissent, comme souvent en histoire,
entre écoles et facultés : les unes orientées vers les professions sans commune mesure avec le résultat.
de cadres du secteur privé ou de l’administration, les autres
vers les professions libérales, le professorat, les emplois de
cadres moyens, les premières sélectives et élitistes, les secondes Université ou forum politique ?
ouvertes et promettant la promotion républicaine aux
boursiers et la « vraie » culture aux individus inadaptés au L’originalité des réformes nées de mai 1968 par rapport aux
bachotage des classes préparatoires. Les universités rem- crises universitaires précédentes est double. La loi d’orien-
plissent encore également à cette époque, conformément à tation d’Edgar Faure a cherché à repenser les structures
l’idéal scientiste des réformateurs de la fin du XIXème siècle, dans l’urgence et a répondu, plus que ne le demandait la
la plus grande part de la fonction de recherche grâce à majorité des professeurs, à certains mots d’ordre ou pro-
la fondation d’Instituts liés aux facultés. Les universités de positions du mouvement, élaborés lors des innombrables
province ont fondé surtout des instituts de sciences assemblées générales et commissions tenues en mai et juin.
appliquées dont certains deviendront plus tard des écoles Il en a résulté des flottements considérables et surtout des
d’ingénieurs. Les facultés restent la véritable unité adminis- haines inexpiables entre partisans et adversaires des nouvelles
trative, la conscience d’appartenance à une université étant structures, d’où la création de nouvelles universités plutôt
plutôt faible dans cet univers individualiste, divisé par des en fonction de clivages politiques que de nécessités scien-
modes de recrutement différents. tifiques raisonnées.

Le gonflement des flux étudiants oblige à des solutions de La fonction intellectuelle des universités s’en est trouvé inversée.
fortune : le recrutement massif d’enseignants non titulaires, Jusqu’alors caisse de résonance ou avant-garde des grands
plus jeunes et se sentant plus proches des étudiants faute débats politiques nationaux de l’affaire Dreyfus à la guerre
de participer au pouvoir de décision des conseils de faculté, d’Algérie, le milieu universitaire est devenu le lieu d’affron-
et la création à la hâte de nouveaux campus souvent mal tement presque transparent des clivages externes, l’autonomie
adaptés à des générations issues du baby boom. Moins res- administrative conquise aboutissant à une politisation des
pectueuses des formes, du fait du recul des méthodes éducatives questions proprement universitaires. Mais, en concentrant
les plus autoritaires, ces générations étudiantes sont plus son énergie sur ces querelles internes, la communauté uni-
impatientes face à une société qui mêle contradictoirement versitaire a perdu, au cours des dix années suivantes, l’essentiel
l’éloge de la consommation et de la modernisation et un de ses repères identitaires. La conjoncture budgétaire, de
discours politique officiel dominé par le culte du héros et la plus en plus restrictive après 1974, et le climat de revanche
geste de la lutte contre l’occupant. La culture universitaire anti-soixante-huitard qui culmine sous le ministère
qu’on transmet dans des cadres surannés se trouve encore Saunier-Séïté (1978-1981) aboutissent à une dégradation
plus décalée par rapport au monde extérieur. Les éléments accélérée, tant matérielle que morale, des universités. En
scientifiquement novateurs ont souvent trouvé refuge dans 1982, la France dépensait seulement 2 600 dollars par étudiant,
des structures extra-universitaires : laboratoires du CNRS la Suède 3 300, les États-Unis 5 900, le Royaume-Uni
ou des grands organismes de recherche. 11 600.

Le séisme de 1968 débute, ce n’est pas un hasard, dans le


maillon faible de l’université en chantier, à Nanterre, et chez La seconde crise de croissance
des étudiants qui préfèrent aux humanités les apports
La montée du chômage dans la jeunesse pousse les dirigeants
critiques et politiques d’un savoir lié à la société (en psycho-
de la Cinquième République à voir le remède dans l’allon-
logie et en sociologie par exemple). La crise universitaire
gement des études et l’accès plus large à l’enseignement
est plus profonde que dans les autres pays d’Europe parce
supérieur. Si l’objectif annoncé de « 80 % d’une classe d’âge
que les structures en place et les responsables de celles-ci
25
LNA#56 / cycle université

au niveau bac » n’est toujours pas atteint aujourd’hui, la qu’implique le modèle libéral qui se met en place avec la
poussée des effectifs entre le milieu des années 1980 et le récente loi LRU et l’égalité que porte l’idéal républicain est
milieu des années 1990 oblige à accroître l’investissement une source de conflits entre universitaires et entre groupes
en personnel et en moyens financiers, à créer de nouvelles d’étudiants qui ne peut qu’éclater au grand jour avec la
universités et à diversifier encore les filières et les types de conjoncture économique et sociale morose des années
formation pour répondre à des profils nouveaux de bache- actuelles.
liers et de bachelières. Les réformes des cursus, des modes de
gestion, de la répartition des pouvoirs, des modes d’évaluation
se succèdent à un rythme élevé sans parfois qu’on mesure Bibliographie :
vraiment l’efficacité des nouveaux dispositifs, chaque - Actes de la recherche en sciences sociales n° 183, juin 2010 : « Les classes
ministre souhaitant attacher son nom à une mesure symbo- populaires dans l’enseignement supérieur ».
lique largement médiatisée. Des questions de longue durée - C. Charle, La République des universitaires (1870-1940), éd. du Seuil,
qui courent d’une République à l’autre restent toutefois irré- Paris, 1994.
solues malgré les proclamations officielles : tension entre le - C. Charle et Jacques Verger, Histoire des universités, éd. PUF, 1994.
centralisme ministériel et l’effort d’autonomie et de décen- - C. Charle et C. Soulié (dir.), Les ravages de la modernisation universitaire en
tralisation régionale, taux d’échecs excessifs des premiers Europe, éd. Syllepse, Paris, 2007.
cycles non sélectifs, inégalité choquante d’encadrement et - Charles Fortier (dir.), Université, universités, éd. Dalloz, Paris, 2010.
de budget selon les filières, inégalité de moyens et de taux - Christine Musselin, La longue marche des universités, éd. PUF, Paris, 2001.
d’encadrement entre universités et écoles et, de plus en plus
aussi, entre universités selon leur ancienneté et leur gamme
d’enseignements, démotivation et division des enseignants
en multiples statuts rivaux, tandis que la crise de l’emploi
pousse les étudiants à prolonger toujours plus les études ou
à cumuler de façon un peu anarchique les formations.
L’identité sociale des universitaires se brouille et se partage
de plus en plus entre plusieurs options. La vision moderniste
rejette la posture de l’intellectuel républicain, conscience
critique de la société et défenseur des valeurs académiques,
et prône une pluralité de rôles qu’implique la multifonc-
tionnalité actuelle des universités : à la fois chercheur, péda-
gogue, conseiller d’orientation, gestionnaire, entrepreneur
en quête de contrats de financement, consultant externe,
évaluateur national et international, etc. Toutes ces figures
coexistent dans une communauté de plus en plus éclatée
de par sa taille et ses multiples statuts. La seconde attitude,
plus attentiste, domine chez un grand nombre d’enseignants
des disciplines traditionnelles : ils cherchent à se prémunir
contre les agressions extérieures sans se laisser prendre
par cet activisme du benchmarking, gaspilleur de temps et
d’énergie, et tentent de faire deux parts dans leur vie : l’en-
seignement et/ou l’administration et leur « œuvre ». Ceux
des universitaires ou assimilés qui conservent les signes ex-
térieurs d’appartenance au groupe des intellectuels, guides
de l’opinion, via la présence dans les médias, entretiennent,
pour le public, l’illusion de la continuité avec l’Université
d’autrefois. En tout état de cause, la tension entre l’élitisme

26
humeurs / LNA#56

Mort d’un témoin : hommage à Claude Lefort

Par Jean-François REY


Professeur de philosophie à l’IUFM/Université d’Artois

Une grande voix s’est éteinte le 3 octobre 2010. Claude Lefort adorait échanger avec rigueur et chaleur, comme peu-
vent en témoigner tous ceux qui l’ont écouté et rencontré à Lille en novembre 2007 lors des semaines européennes de
la philosophie (Citéphilo). Claude Lefort a accompagné les convulsions, les crises, les promesses et les désillusions de
ce dernier demi-siècle. Né en 1924, initié à la philosophie par Merleau-Ponty, son nom reste d’abord attaché à la revue
et au groupe Socialisme ou Barbarie.

U n seul mot résume son abondante production  :


liberté. Témoin de son siècle, il est celui qui n’a pas
cédé un pouce sur la liberté, la défendant même contre
pourtant, dans le même temps, il se nourrit : la liberté de
l’expression et de la communication.

ceux, comme Sartre, qui pensaient en suivre toujours les Claude Lefort était un écrivain politique, comme la France
chemins. Il a réussi à ne pas transiger sur son refus du en a connu quelques-uns depuis La Boétie, Montesquieu
stalinisme parce qu’il est, en France, celui qui l’a le mieux ou Tocqueville. « Je ne connais d’autre autorité que celle du
décrit et combattu, à l’écart des oppositions stéréotypées. lecteur », disait-il, rejetant toute tutelle idéologique. « Notre
Il a su identifier la nature du régime soviétique et a fait de contemporain n’écrit pas pour glorifier les dieux, ni pour
l’épreuve du totalitarisme et de sa critique en acte l’ins- plaire, ni pour éclairer l’humanité (…) La littérature est
trument d’une pensée renouvelée de la démocratie. « Le d’abord une pratique : un travail d’expression et de com-
totalitarisme apparaît d’une part comme le renversement munication » (1954). Affranchi des tutelles idéologiques, il
et d’autre part comme le prolongement de la démocratie » l’est aussi de la littérature comme tradition ou de l’histoire
(1978). On aurait tort de croire que si le communisme, sous de la philosophie. « Je n’écris à la suite de personne » disait
sa forme stalinienne, appartient désormais au passé, il n’y Tocqueville, repris par Lefort. On peut être choqué par son
a plus rien à en dire : la question du communisme reste au analyse à chaud des grèves de 1995, juger tiède le libéralisme
cœur de notre temps. Non comme promesse, mais comme auquel, comme d’autres, il a su redonner du lustre. Qui ne
l’énigme du renversement de la liberté en servitude, un des voit pourtant que nous sommes bien dans ce malaise
possibles de nos démocraties tant que subsiste le fantasme structurel de la démocratie moderne : destruction des
de l’Un, du corps Un. Car la démocratie, vue à la lumière hiérarchies et expérience d’autrui comme semblable, mais
du XXème siècle, c’est à la fois la désintrication, la désincor- aussi repli sur soi, l’ici et le maintenant ?
poration du pouvoir, du savoir et de la loi fusionnés dans Homme de liberté, Claude Lefort était un homme de
l’État-Parti totalitaire. la relation. Généreux et attentif dans son contact, il l’était
Claude Lefort a montré que la démocratie suppose la disso- aussi par la pensée et l’écriture. « L’activité philosophique ne
lution des repères de la certitude, l’évanouissement de tout consiste pas à comparer des doctrines, mais à entendre des
référent ultime. La démocratie est bien autre chose qu’un voix en provenance de temps très divers et à faire en sorte
simple régime dont il suffirait d’exporter les élections libres qu’elles gagnent en relation les unes avec les autres, grâce à
et la séparation des pouvoirs pour la voir fleurir partout. nous, en nous, nous lecteurs présents. »
Elle est d’abord « l’élément dans lequel chacun se rapporte Lire ou relire Lefort, désormais, ce doit être un acte de
aux autres ». Ce terme d’ « élément », repris du dernier résistance. À l’évidence, l’œuvre est ouverte. Deux possibilités
Merleau-Ponty, désigne à la fois un concept et une chose : s’offrent à nous : continuer à déceler, dans la démocratie, ce
c’est ce dans quoi l’on vit et l’on pense et, pour cela, cible de qui tendrait à se développer comme une dynamique tota-
l’entreprise de désolation de la déportation dans les camps 1. litaire, mais aussi revenir à nouveaux frais à l’initiative révo-
Et, pour cela, il fallait remonter jusqu’au jeune Marx, lutionnaire, à l’invention démocratique, au-delà des bornes
celui qui faisait une critique déformalisante des Droits de que les versions actuelles du libéralisme politique imposent
l’Homme, avec le succès que l’on sait. En 1981, Claude à notre imagination d’une société plus juste.
Lefort montre d’une façon très convaincante comment
Marx, en 1843, s’aveugle lui-même sur cet élément dont

1
 Un homme en trop. Réflexions sur l’Archipel du Goulag, 1976.

27
LNA#56 / paradoxes

Paradoxes
Rubrique de divertissements mathématiques pour ceux qui aiment se prendre la tête

* Laboratoire d’Informatique
Fondamentale de Lille, Par Jean-Paul DELAHAYE
UMR CNRS 8022, Professeur à l’Université Lille 1 *
Bât. M3 extension

Les paradoxes stimulent l’esprit et sont à l’origine de nombreux progrès mathématiques. Notre but est de vous provoquer
et de vous faire réfléchir. Si vous pensez avoir une solution au paradoxe proposé, envoyez-la moi (faire parvenir le courrier
à l’Espace Culture ou à l’adresse électronique delahaye@lifl.fr).

Le paradoxe précédent : S’opposer au hasard - quel que soit son rang dans une famille, cette probabilité
des naissances ? est 1/2 ; le passé n’influe pas sur la naissance à venir (c’est
du moins l’hypothèse qu’on a adoptée et que l’énoncé ex-
Dans un pays lointain, les femmes ont des enfants qui sont plicitait en disant qu’aucun biais n’avait jamais été observé).
de sexe masculin dans 50 % des cas exactement et, bien sûr,
de sexe féminin dans 50 % des cas. Aucun biais d’aucune Tout enfant à naître ayant une probabilité de 50 % d’être
sorte n’a jamais été observé chez aucune femme ou catégorie une fille, il naît donc en moyenne une fille pour deux nais-
de femmes. Autrement dit, tout se passe comme si le sexe sances. Quelles que soient les règles adoptées par les familles
d’un enfant à naître était tiré au hasard avec une pièce de pour cesser d’avoir des enfants en fonction des précédentes
monnaie non truquée. Le gouvernement décide que seuls naissances dans la famille, les proportions de filles et de
les couples ayant eu au moins une fille toucheront leur garçons restent inchangées. C’est encore vrai si le ratio des
retraite. En réaction à cette mesure, chaque couple adopte naissances fille/garçon n’est pas 1, et c’est vrai encore pour
la stratégie suivante : (1) si leur premier enfant est une fille, toute autre stratégie familiale : toutes se valent et aucune n’a
il n’en a pas d’autres ; (2) si le premier enfant est un garçon, le moindre effet perturbateur.
le couple a un second enfant qui sera le dernier si c’est une
Il se peut que vous ayez des doutes. Pour vous convaincre,
fille ; (...) et ainsi de suite, chaque couple ayant des enfants
nous allons détailler un calcul où, pour simplifier, nous
jusqu’à avoir une fille qui est alors leur dernier enfant.
supposerons que les familles n’ont jamais plus de quatre enfants
Cette stratégie a deux conséquences : il n’y a aucune famille
(mais vous pouvez reprendre le calcul avec 5, 6 ou n enfants
sans fille et une famille sur deux n’a pas de garçon. Cela
ou même sans limitation du nombre d’enfants).
favorise donc clairement les filles. Pourtant, au bout de
quelques années, lorsque le ministère des statistiques évalue Probabilité qu’une famille possède un seul enfant : 1/2.
le rapport [nombre de filles]/[nombre de garçons] depuis La famille est alors du type : [fille]
que la mesure a été adoptée, il découvre qu’à très peu de Probabilité qu’une famille possède 2 enfants : 1/4.
chose près il a eu autant de garçons que de filles. Comment La famille est du type : [garçon, fille]
expliquer ce paradoxe ?
Probabilité qu’une famille possède 3 enfants : 1/8.
La famille est du type : [garçon, garçon, fille]
Solution
Probabilité qu’une famille possède 4 enfants : 1/8.
Merci et bravo aux lecteurs qui ont découvert la solution et
me l’ont fait parvenir. Ce sont, par ordre d’arrivée des ré- La famille est une fois sur deux du type : [garçon, garçon,
ponses : Jef Van Staeyen, Thomas Delclite, Tony Sanctorum, garçon, fille]
Virginie Delsart, Nicolas Vaneecloo, Christophe Vuylsteker, et une fois sur deux du type : [garçon, garçon, garçon, garçon]
Jean-Pierre Bondue et Hervé Louis Moritz.
Donc, sur 16 familles, il y a en moyenne 8 familles du type
Les stratégies des familles n’ont aucune influence sur la [fille], 4 du type [garçon, fille], deux du type [garçon, garçon,
proportion de filles et, d’ailleurs, il en serait de même si la fille], une du type [garçon, garçon, garçon, fille] et une du
probabilité de naissance des filles était différente de 50 %. type [garçon, garçon, garçon, garçon]. Cela fait au total
Aussi surprenant que cela paraisse, au premier abord, les 8 + 4 + 2 + 1 = 15 filles et 4 + 4 + 3 + 4 = 15 garçons.
stratégies familiales appliquées par les couples n’ont abso-
lument aucun effet sur le rapport garçon/fille. On peut L’effort fait par chaque famille pour avoir une fille ne change
s’en rendre compte sans faire le moindre calcul, car si l’on pas la proportion de garçons et de filles, mais conduit
s’interroge sur la probabilité qu’a un enfant à naître d’être cependant à une situation où la plupart des familles
une fille, il est clair que : sont satisfaites car elles ont au moins une fille (dans notre
exemple, 15 familles sur 16 ont une fille).
28
paradoxes / LNA#56

Signalons que, dans la réalité d’aujourd’hui en Inde et en Nouveau paradoxe : Encore une histoire
Chine, les règles traditionnelles sur les dots et d’autres raisons de chapeauX
socioculturelles font que les familles souhaitent avoir en
priorité des garçons. Il en résulte que la proportion de filles Neuf joueurs portent des chapeaux dont la couleur est
à la naissance est nettement inférieure à celle des garçons. rouge, noire ou blanche. Chacun peut voir tous les autres
Cela n’est pas la conséquence de stratégies analogues à celle chapeaux mais pas le sien. Les chapeaux ont été tirés au
envisagée plus haut mais est dû à des avortements sélectifs hasard à l’aide d’un dé (1 et 2 donnent noir, 3 et 4 donnent
organisés par les familles qui, grâce aux échographies, rouge, 5 et 6 donnent blanc).
savent au bout de quelques semaines de grossesse le sexe de L’arbitre du jeu annonce que chaque joueur doit essayer
l’enfant à naître. Ces comportements sont combattus par les de deviner la couleur de son chapeau en voyant les autres
autorités car ils conduisent à un déséquilibre entre hommes chapeaux, et que, si au moins trois d’entre eux donnent la
et femmes susceptible à terme de créer des problèmes bonne réponse, alors ils auront gagné un voyage à Londres
sociaux. Dans plusieurs régions d’Inde, on compte déjà plus tous ensemble. Les joueurs ont pu convenir d’une stratégie
de 110 garçons pour 100 filles. collective avant que les chapeaux soient disposés sur leurs
Une autre remarque mérite d’être formulée. L’invariance du têtes, mais ils donnent leur réponse simultanément sans
rapport fille/garçon face aux stratégies familiales du type de avoir plus aucun échange entre eux une fois les chapeaux
notre énoncé ne reste pas vraie quand on change les hypo- en place.
thèses. Si, pour des raisons hormonales ou autres, certains En répondant au hasard, les joueurs auront une chance non
couples donnent naissance préférentiellement à des filles négligeable de perdre. Précisément, ils perdent si 7, 8 ou
et d’autres préférentiellement à des garçons, alors il n’y 9 joueurs se trompent, ce qui, en menant un petit calcul,
aura plus invariance. Si on imagine, par exemple, qu’une donne : (36 x 27 + 9 x 28 + 29)/39 = 37,7 %.
femme sur deux a 90 % de chances d’avoir un garçon à
chaque accouchement, et qu’une femme sur deux a 90 % Même si cela vous semble paradoxal, ils peuvent réduire
de chances d’avoir une fille à chaque accouchement (cette leur risque de perdre à 0, en convenant avant le jeu d’une
hypothèse préserve une symétrie générale entre garçons et stratégie astucieuse qui les fera gagner de manière certaine
filles), alors la stratégie mentionnée dans l’énoncé conduira quelle que soit la répartition des chapeaux sur leur tête.
à un nombre de naissances de garçons bien supérieur au
nombre de naissances de filles : une « famille à filles » a peu Quelle est cette stratégie ?
d’enfants (un le plus souvent) et une « famille à garçons » en
a beaucoup (tous les enfants sont des garçons sauf le dernier).
Le résultat mentionné reste vrai si on remplace 90 % par
X % avec X > 50, car les familles à filles ont un peu moins
d’enfants que les familles à garçons. Si l’effet recherché par
la loi sur les retraites était d’augmenter la proportion de
filles et qu’il y a réellement des familles à filles et des
familles à garçons, alors le législateur obtiendra l’inverse de
ce qu’il espérait. Encore un paradoxe !

29
LNA#56 / mémoires de sciences : rubrique dirigée par Rémi Franckowiak et Bernard Maitte

Techniques, Sciences, Technologies


et politique de la recherche
Par Bernard MAITTE
Professeur d’histoire et d’épistémologie des sciences
Université Lille 1, CHSE/STL

Profitant de la parution de l’excellent ouvrage de Robert Halleux « Le savoir de la main » 1, Marc Moyon 2 interrogeait,
dans le dernier numéro de cette revue, le rapport liant techniques et sciences. Je voudrais prolonger cette réflexion.
Le développement de la rationalité technique est le fruit d’observations, d’essais, d’erreurs, de succès : elle a toujours
été dépendante d’un projet formé par un groupe humain pour élaborer ingénieusement des combinaisons mettant à
jour des nécessités profondes. Elle a précédé, de loin, le développement de la science, qui, dans la civilisation grecque,
fut pensée en cohérence avec la philosophie, sans que soient recherchées des applications.

C ’est en pays d’Islam, vers l’an mille, au sein d’une


civilisation qui avait métabolisé les savoirs précédents
dans un contexte nouveau, que naît, de la fécondation
créé le Monde ; assurer le Progrès ; devenir véritablement
« comme maître et possesseur de la Nature ».

des études théoriques et des démarches des artisans, L’adoption de ce programme conduit à établir des rapports
la méthode expérimentale : quand la logique seule ne entre sciences et techniques faits d’échanges et de féconda-
peut départager deux conclusions contraires, le recours tions réciproques : la machine à vapeur est inventée par des
à l’expérience permet de trancher. Les clercs médiévaux techniciens (Papin, Newcomen) ; un scientifique, Carnot,
ne surent s’approprier cette immense avancée : c’est à la se penche sur son faible rendement, contribue à fonder une
Renaissance que devint dominante, dans la civilisation nouvelle science, qui deviendra la thermodynamique ; elle
occidentale, l’idée qu’il ne faut pas partir d’une conception permet d’améliorer le rendement des « machines à feu ».
globale pour en déduire les interprétations des faits Tous les scientifiques de la première moitié du XIXème siècle
partiels, mais qu’au contraire il faut observer et décrire affirment que les « plus lourds que l’air » ne peuvent voler.
rigoureusement ces faits pour espérer pouvoir remonter Quand le rapport (puissance/poids) d’un moteur s’améliore,
à une interprétation générale de la nature. Depuis cette des bricoleurs embarquent ces moteurs sur d’étranges
époque, les hommes de science se sont attachés à isoler machines. Ader construit un « avion » qui décolle. Dès lors,
des contingences, à en éliminer ce qu’ils estimaient être il faut se pencher sur cette réussite « interdite » : la défini-
des conditions superflues, à réduire les propriétés du réel tion de ce que sont « traînée » et « portance » permettra
pour pouvoir construire des théories, qu’il fallait tester d’améliorer le vol des avions… Je pourrais multiplier les
en comparant leurs conséquences aux observations sélec- exemples où la rationalité scientifique se nourrit de l’empi-
tionnées. À partir de ce moment, ils se sont penchés sur risme technique, lui fournit des principes d’ordre et d’éco-
les techniques afin d’y trouver les procédures nécessaires nomie, tandis que la rationalité technique – fruit du geste
à l’expérimentation. C’est ce que fait un Galilée, qui va de l’artisan, profondément dépendante de la place de l’outil
plus loin : il mesure grossièrement la chute des corps sur dans la société – met à jour des nécessités profondes, élabore
un plan incliné, constate que le temps et la distance n’y ingénieusement des combinaisons.
croissent pas identiquement, veut trouver une constante, Un autre type de rapports entre sciences et techniques
suppose que c’est ce que nous appelons l’accélération, cal- apparaît à la fin du XIXème siècle. En 1864, J.C. Maxwell,
cule quelles doivent être les distances successives de chute par simplicité, identifie lumière et ondes électromagnétiques.
à intervalles de temps constants dans cette conjecture, la Cette audace déplaît à la majorité des physiciens, mais
vérifie approximativement, en déduit la loi du pendule, Hertz veut la vérifier. Pour cela, il fait, au sens propre,
utilise celle-ci pour rendre plus précises les horloges. Nous des étincelles, réalise un crépiteur, met en évidence des
avons ici un acte fondateur de la science moderne : un ondes électromagnétiques : elles ont les propriétés pré-
outil est amélioré grâce à une loi scientifique. Dès lors, vues par Maxwell (1887). Quelle pourrait être l’utilisation
les « Pères Fondateurs » peuvent édicter les trois buts visés de ces « ondes hertziennes » ? Aucune, affirme-t-il. Mais,
par la science : découvrir les actes par lesquels Dieu a s’appuyant sur ses travaux, Marconi fabrique le premier té-
légraphe sans fil (1895). Après la découverte de la radio-
conduction par Branly, de l’antenne par Popov, des circuits
1
 Robert Halleux, Le savoir de la main. Savants et artisans dans l’Europe pré-industrielle,
éd. Armand Colin, Paris, 2009.
sélectifs par Braun, la radiodiffusion naît en 1906, 42 ans
après la déduction théorique de Maxwell. Nous sommes ici
2
 Marc Moyon, Le savoir scientifique : histoire de sciences et de techniques, Les en présence de ce que j’appellerai une « nouvelle technologie ».
Nouvelles d’Archimède n° 55, p. 18-19.

30
mémoires de sciences : rubrique dirigée par Rémi Franckowiak et Bernard Maitte / LNA#56

L’Avion III de Clément ADER (l’Avion I a volé 50 mètres, à quelques centimètres de hauteur en 1890).
Musée national des Arts et Métiers, Paris.
Photo et photo-montage © Roby

parti, soient pensées. On a cru pouvoir séparer le niveau


d’avancement culturel et social de la société des techniques
imposées. On commence à comprendre l’erreur : une dua-
lité, contradictoire et émotionnelle, opposant la foi dans le
« progrès » et la peur de ses conséquences apparaît souvent.
Ne pouvons-nous pas dépasser ces faux débats, distinguer
clairement autorité du pouvoir civil et autorité scientifique ?
Une approche moins superficielle de l’introduction des
« nouvelles technologies » montre qu’une société se les appro-
prie quand le passage d’une technique traditionnelle à un
outil plus sophistiqué s’inscrit dans la continuité de son
expérience. Le nouvel outil y prend son sens, à partir duquel
un autre rapport homme-machine, plus codé, plus symbo-
lisé, peut se construire. Si la mémoire technique disparaît
avec le départ de ceux qui la détiennent, si elle n’est pas
métabolisée sous une autre forme dans une culture, le fil du
sens sera rompu, pour laisser la place à un appauvrissement
et à un dressage, problème voisin de celui d’une recherche
scientifique qui ignore aujourd’hui le processus dans lequel
Il ne s’agit ni d’un outil fabriqué, ni d’une fécondation par elle se développe, ainsi que sa propre histoire.
la science d’une technique, mais d’une découverte purement
- la seconde concerne la politique de la recherche. « Faire
théorique de Maxwell, prouvée par Hertz, adaptée par des
entrer la culture dans la science et la science dans la
techniciens en un objet qui transmet à distance la voix
culture » reste un but qui s’éloigne en raison des politiques
humaine. Ici, la science ajoute à la Nature, crée des ondes
suivies actuellement. La recherche permet, d’une part, de
électromagnétiques. L’homme les utilise pour transformer
comprendre le monde et, d’autre part, de le transformer.
un objet en outil. Des exemples analogues peuvent être cités :
Viser le premier objectif suppose une recherche libre, désin-
en 1875, par jeu, Fedorov et Schönflies dénombrent 230
téressée, sans objectif autre que le plaisir d’apprendre et de
« groupes de symétrie ». Aucune application en vue. Elles
comprendre. Viser le second suppose d’abord une recherche
viennent après que Von Laüe a montré que les rayons X sont
fondamentale qui, peut-être, s’appliquera un jour. Mais la
des ondes électromagnétiques et les cristaux des réseaux…,
distance entre les fondements et l’application peut prendre
la radiocristallographie en naît 39 ans après le dénombrement
des décennies. Ceux qui se lancent sur de nouvelles voies
des groupes. Elle a actuellement de très nombreuses appli-
ne sont jamais cités, ou tardivement. Ceux qui fréquentent
cations… Je pourrais, ici aussi, multiplier les exemples.
les pistes de l’application, balisées, à la mode, jouissent de
Les « nouvelles technologies », néologisme qui s’est glissé nombreuses citations, disposent de crédits, obtenus, quel
abusivement dans la signification de « techniques de pointe, paradoxe, en annonçant par avance les résultats prévus de
modernes et complexes », ont un rapport différent à la leurs recherches. Ils ne font pourtant que de la recherche
science de celui qu’avaient les techniques : elles sont tirées du passé. Quelle absence de pensée témoigne la volonté de
de la prédictibilité des théories scientifiques. Mais n’est-il pas fonder sur l’application la recherche scientifique ! Certes, à
dangereux de les introduire en discontinuité avec l’expé- l’heure où les multinationales engrangent moins de bénéfices
rience humaine ? N’y aurait-il pas lieu de comprendre le à produire des objets qu’à spéculer, il leur est de peu d’intérêt
sens de leur intrusion avant de les diffuser largement et d’y de développer une recherche finalisée. Elles reportent sur
adapter massivement les utilisateurs ? Leur introduction l’État le soin de s’en charger. Mais nous devrions méditer
n’induit-elle pas des modifications de comportements de l’exemple des États-Unis (mais oui) : ce pays a financé pen-
masse des individus, allant beaucoup plus vite que l’évolution dant vingt années la recherche sur le cancer à une hauteur
de la mémoire collective, générant donc des comportements plus forte que celle sur la recherche spatiale, puis a coupé
non adaptés, dangereux ? Ces questions appellent deux ces crédits, faute de résultats. La victoire sur le cancer viendra
types de remarques : (peut-être) d’une piste encore inexploitée qu’emprunte
aujourd’hui quelque rêveur inconnu : la recherche doit être
- la première concerne la démocratie. On a cru que l’in- financée « à perte » pour pouvoir espérer donner, plus tard,
troduction des « nouvelles technologies » pouvait se faire des applications…
sans que les conditions économiques, sociales, culturelles,
éthiques, politiques, nécessaires pour les assimiler et en tirer
31
LNA#56 / repenser la politique

Les « cœurs intelligents »

Par Alain CAMBIER


Docteur en philosophie, professeur en classes
préparatoires, Faidherbe - Lille

Juillet-août 2010 resteront dans nos annales comme un « été meurtrier » pour les valeurs de la République mises à
mal par les dérives sécuritaires d’un pouvoir politique qui, sous prétexte de capter l’électorat du Front National, n’a pas
hésité à mettre en pratique son idéologie. Les plus hauts représentants de l’État ont tenu des discours et des actes qui,
non seulement, banalisaient, amplifiaient, mais aussi officialisaient les aveuglements extrémistes, au risque d’activer
de plus belle les pulsions racistes en France et d’encourager certains pays d’Europe dans leurs replis nationalistes.
Le comble est que, pour se justifier, cette politique a été menée en s'en prenant aux « coeurs intelligents » au nom du
prétendu irréalisme de la bien-pensance et des bons sentiments…

D énoncer la prétendue bien-pensance apparaît surtout


révélateur d’une défiance vis-à-vis de la puissance de
la pensée. Car qu’est-ce que penser si ce n’est d’abord penser
des autres ne devait plus s’exprimer ! Il est vrai que nos
sociétés post-modernes cultivent à merveille le repli égoïste
sur soi, l’indifférence au sort d’autrui, l'obsession du calcul
bien et correctement ? La pensée sombre dans l’impuis- d'intérêt... Désormais, il ne suffirait plus d’opposer aux
sance quand elle perd le souci de la cohérence logique et prétendus « bons sentiments » un détachement dédaigneux,
s’affranchit des règles de la démonstration. Bien plus, elle mais d’exprimer la part obscure de soi-même : le « retour
n’est plus que rhétorique trompeuse quand elle tourne le dos du refoulé ». En stigmatisant le rom, il s’agit de donner en
à l’établissement de la vérité. Ainsi, pour justifier la bruta- pâture à la vindicte populiste la figure paradigmatique de
lité physique exercée contre les roms, nous avons eu droit à l’étranger transnational de telle sorte qu’elle puisse suf-
un florilège de propos qui, effectivement, se situaient aux fisamment cristalliser tous les ressentiments inavouables en
antipodes d’une pensée juste, puisqu’elle ne procédait qu’à république : le nomade basané ne peut être que le schème
des raccourcis, des amalgames, des contre-vérités. Pour la par substitution de l’immigré exotique que l’on veut trans-
première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, les auto- former en bouc émissaire, pour payer à la place de tous nos
rités de l’État ont désigné un groupe ethnique comme étant maux. Il ne s’agit plus alors de croire ce que l’on voit, mais
globalement susceptible de délinquance, voire criminogène. de voir ce que l’on croit : le Français assiégé par les ennemis
La rhétorique du pouvoir a consisté à instiller la thèse : « Le de l’intérieur. À l’aide de stéréotypes sur les étrangers
rom est potentiellement coupable et je le déduis de son ethnie ». menaçants, il s’agirait d’instiller un sentiment généralisé de
Le discours politique ne s’est jamais autant réduit à défiance vis-à-vis d’eux, afin de mieux se retrouver « entre
multiplier les sophismes qui consistent à poser d’avance une nous ». Notre sentiment d’appartenance à un pays devrait
conclusion arbitraire – comme celle qui décrète que le rom donc s’articuler sur la haine des Autres – fussent-ils ceux
doit être indistinctement « expulsable » – et à établir ensuite qui vivent au milieu de nous. Ainsi ose-t-on imposer la
les prémisses nécessaires pour la justifier. De même, cette « déchéance de la nationalité pour les Français d’origine
rhétorique politique n’a pas hésité à faire croire abusivement étrangère » pour ceux qui tueraient un représentant des
que la vérification de la conséquence d’une hypothèse pouvait forces de l’ordre. Bigre ! Quel sort alors réserver au Français
entraîner nécessairement la vérification de l’hypothèse délinquant – mais prétendument « de souche » – qui tuerait
elle-même. Qui oserait dire que si toutes les mères qui ont, lui-même un policier d’origine immigrée ? Faut-il encore
selon les derniers faits divers, tué et fait disparaître leurs rappeler que l’article premier de la Constitution affirme
nouveaux-nés, sont « blanches », cela administrerait la preuve que la République « assure l’égalité devant la loi de tous
que les « mères blanches » constituent une population à risque les citoyens, sans distinction d’origine, de race ou de
d’infanticide ? Ce type de pseudo-raisonnement est au religion ». Quand on est responsable de l’État, prétendre
fondement des dernières intolérances. Mais, non contente déclarer la « guerre » aux délinquants de son propre pays
de vouloir s’habiller de mauvaises raisons, cette « malpen- revient à préconiser la guerre civile et c’est, en fin de compte,
sance » revendiquée et arrogante s’en prend à ceux qui sont désespérer du droit et de l’État lui-même. Il est tellement
soupçonnés de s’exprimer au nom des « bons sentiments ». facile de lever le drapeau guerrier : toute l’intelligence se
retrouve alors dans la trompette… Tout comme le contraire
Toute manifestation d’empathie pour les plus vulnérables, de la bien-pensance n’est autre qu’une pensée infondée, le
de compassion pour les plus faibles est désormais présentée contraire du bon sentiment n’est rien d’autre que le ressen-
comme de la sensiblerie. Comme si l’amour-sollicitude
32
repenser la politique / LNA#56

timent, c’est-à-dire l’expression de la volonté de puissance bout de ce type de comportement se profile le totalitarisme
des décadents, comme l’avait déjà souligné Nietzsche : « On qui décrète que des hommes sont de trop : « Le totalitarisme
grossit et on gonfle les événements à l’infini » 1. Le plus frap- ne tend pas vers un règne despotique sur les hommes, mais
pant dans l’homme du ressentiment n’est pas seulement sa vers un système dans lequel les hommes sont de trop » 3.
méchanceté, mais sa dégoûtante malveillance. Cette irritabi-
lité morbide des « réactionnaires » au sens strict est le corollaire Se prétendre en « guerre » contre une partie de sa population
de l’impuissance à répondre correctement aux sollicitations – fût-elle constituée en partie de délinquants – revient
du monde extérieur. à corrompre le rôle de l’État de droit, censé se présenter
comme le Tiers impartial. Mais ce n’est pas seulement à des
Prétendre faire ici de la Realpolitik n’est qu’une imposture : minorités ethniques qu’alors cette politique s’en prend : elle
car il ne s’agit, avant tout, que de la politique de communi- ne supporte plus l’existence même de « cœurs intelligents ».
cation, mais aux retombées malheureusement bien réelles. Hannah Arendt rappelait la prière que le roi Salomon adressait
Le rom est un Européen à part entière qui relève désormais à Dieu de lui accorder cette faveur de disposer d’un « cœur
du droit européen : jouer sur les vieux démons xénophobes intelligent », parce que « seul un ‘cœur intelligent’, et non la
n’est guère judicieux, surtout quand on prétend expulser réflexion ni le simple sentiment, nous rend supportable de
des citoyens de l’Union Européenne à laquelle, tous, vivre dans un monde avec ces éternels étrangers que sont les
nous appartenons. Les mêmes qui ont voulu à tout prix autres et leur permet à eux de nous endurer » 4. Le « cœur
imposer le Traité de Lisbonne sont ici ceux qui s’évertuent intelligent » ne s’en remet ni au seul sentiment, ni à la pure
à construire de toutes pièces un ennemi de l’intérieur de réflexion, mais mobilise les deux ensemble. Ce n’est pas un
l’Europe : le rom que l’on prétend expulser est aussi celui hasard si le roi Salomon aspirait à tel don : il avait compris
qui a tout à fait le droit de revenir aussitôt et la déchéance que celui-ci n’est accordé qu’à la grande politique et qu’il
de nationalité du délinquant d’origine étrangère ne doit aussi être le souci de chaque citoyen. C’est une faculté
pourrait conduire qu’à créer des apatrides de « chez nous ». éminemment politique de faire preuve de cette « mentalité
Ceux-ci tomberaient alors dans un vide juridique absurde. élargie » 5 qui consiste à être capable de se mettre à la place
Mais c’est aussi induire l’idée qu’en France, désormais, des autres, de s’élever au-dessus du simple calcul pour pouvoir
des hommes sont de trop. Comme l’avait souligné Hannah juger à partir d’un point de vue universel. Nous ne pouvons
Arendt, la dénationalisation équivaut à un altruicide espérer atteindre concrètement celui-ci qu’en nous souciant
juridique, qui va de pair avec un altruicide moral et qui des conséquences humaines que nos paroles et nos actes
peut inciter à un altruicide physique. Rien n’est pire pour publics peuvent avoir sur tous ceux qui partagent notre
un homme que d’être banni de sa propre communauté destin.
politique. Dans ce cas, c’est l’État lui-même qui fabrique
artificiellement de « l’étranger » en son propre sein, rien
moins qu’un « sauvage nu » en son cœur. Comme le
disait déjà Hannah Arendt à propos de la discrimination
vis-à-vis des Noirs : « Si, dans une communauté blanche, un
Nègre est considéré comme nègre et uniquement comme
tel, il perd, en même temps que son droit à l’égalité, cette
liberté d’action qui est spécifiquement humaine ; tous ces
actes sont alors interprétés comme les conséquences « né-
cessaires » de certaines qualités « nègres » ; il devient un cer-
tain spécimen d’une espèce animale appelée Homme… Le
grand danger qu’engendre l’existence d’individus contraints
à vivre en dehors du monde commun vient de ce qu’ils sont,
au cœur même de la civilisation, renvoyés à leurs dons
naturels, à leur stricte différenciation. Ils sont privés de ce
gigantesque égalisateur de différences qui est l’apanage de
ceux qui sont citoyens d’une communauté publique » 2. Au

Hannah Arendt, Le Système totalitaire, éd. Points-Politique, p. 197.
4
 Hannah Arendt, « Compréhension et politique », dans La Nature du totalitarisme,
Frédéric Nietzsche, Volonté de puissance, II, livre III, § 129.
1 
éd. Payot, p. 59.

Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, III, éd. Points-Politique, pp. 291-292.
2  5 
L’expression est de Kant, Critique de la faculté de juger, § 40.

33
LNA#56 / jeux littéraires

Ad libitum par Robert Rapilly


http://robert.rapilly.free.fr/

Une faute s’est glissée dans notre précédente rubrique archi- d’indénombrables et protéiformes avatars : au théâtre à
médoulipienne, consacrée aux rimes féminines et masculines. Saint-Germain-des-Prés, en dessin ou sculpture par Jacques
Nous remercions Jean-Pierre Varois (de Liège), lecteur attentif Carelman, en chanson par les Frères Jacques, en typographie
qui a corrigé poétiquement le nom du poète : par Robert Massin, en bande dessinée par Matt Madden,
Était-ce ignorance ou paresse en sonnets ténébreux par Camille Abaclar, en Joconde
de n’avoir couronné par S (jusqu’à 100) par Hervé Le Tellier, en Autoportraits (lire
typographiquement trop mince ci-contre)… Sans omettre Umberto Eco qui se régale d’une
le blaze de Jules Romains ? contrainte supplémentaire : la traduction. Car désormais les
« Exercices de style » se propagent, de par le vaste monde, en
À propos d’S, prenons le bus de Raymond Queneau. Long des dizaines de langues.
cou et chapeau à cordon, un type s’y dispute avec un autre
passager puis s’assoit  ; plus tard s’entend conseiller Record du genre peut-être, Za zie Mode d ’Emploi
de remonter son bouton de pardessus. Parus en 1947, les w w w.zazipo.net compile 280 réécritures du sonnet Les vers
« Exercices de style » racontent de 99 façons la péripétie. Peu à soie de Jacques Roubaud. Ce site propose tous les ans un
importe le futile épisode signifié, pourvu que s’en émancipe texte oulipien à triturer, malaxer, détourner, traduire, frelater,
la réalité palpable du signifiant : démultipliées, l’écriture métamorphoser, calligraphier, remanier ou travestir.
et la lecture produisent plaisir et sens. Ad libitum. Le futur L’extrait nouveau est tiré de El Capitan, recueil d’Olivier
cofondateur de l’Oulipo pressentait-il les conséquences Salon. Lisons l’original et quelques variations… avant qu’à
vertigineuses de son invention ? Depuis, tombent sans tarir votre tour vous tentiez un exercice de style ?

Crochet à goutte d’eau Contrainte oulipienne Sonnet du Shield

Le granit est compact. Lisse. Superbe. La page est blanche. Lisse. Superbe. Le lisse, le compact, le superbe granit
Parfois, pas la moindre fissure pour le barrer. Parfois, pas la moindre ligne pour la strier. Voit-il ne l’échancrer parfois la moindre strie
Pas le moindre trou pour lui dessiner un œil. Pas la moindre tache encrée pour lui dessiner un œil. Ni fissure plissée, esquisse d’œil qui rie
Pas la moindre arête pour l’échancrer. Pas le moindre trait pour l’échancrer. D’une arête ou d’un trou vers l’imprenable nid !
Il bombe le torse. Elle bombe le torse.
Et la voie s’appelle The Shield, le bouclier. Et la voie s’appelle The Workshop, L’Atelier. The Shield, le bouclier, s’y contient et bannit
Le désordre impossible en sa géométrie
Lorsque les aspérités font défaut et que toute Lorsque les idées font défaut et que toute Sauf avoir un crochet à goutte d’eau, scorie
pose de matériel d’assurage et de progression ébauche de plan et de progression est Quand l’ultime réserve implore le zénith.
est impossible, impossible,
Il reste un moyen. Unique. Ultime. Il reste un moyen. Unique. Ultime. Ce métal secourra l’hameçon de granite
La réserve des grands cas. La réserve des grands cas. Dans l’écaille enrayée en posant qui gravite
Sur une maigre échelle où l’assurage sied.
Vous prenez un crochet à goutte d’eau. Vous prenez une contrainte oulipienne.
C’est un simple crochet de métal, pointu et acéré. C’est une simple contrainte, de quelques Encoche qu’à ce lien l’aplomb du poids nous livre,
Un hameçon à granit. mots, pointus et acérés. Il se consolide à mesure que l’air vibre
Un hameçon à idées. Rivé parmi l’infime aveuglement du Shield.
Vous le posez sur l’écaille qui saille
Vous la posez sur le blanc de la page blanche
D’un tout petit millimètre.
et millimétrée. Yvan Maurage, à la manière de Mallarmé
Voilà, il est posé.
Voilà, la contrainte est imposée.
À l’extrémité inférieure du crochet, vous suspen-
En vous accrochant à la contrainte, vous dévidez
dez une petite échelle de corde de trois marches.
une courte phrase de trois mots.
Vous respirez. Vous respirez.
Vous posez le pied sur la marche inférieure. Vous ajoutez un adjectif au dernier mot.
Et vous chargez lentement tout le poids de Et vous chargez lentement tout le poids de
votre corps sur cette mince margelle. votre imagination sur ce mince appui.
Très lentement. Tout geste brusque peut faire Très lentement. Toute inspiration brusque
déloger le crochet de sa maigre encoche. fait clinamen, fait déroger à la contrainte.
Progressivement, votre poids se déplace à Progressivement, votre écriture se plie à la
l’aplomb du crochet. contrainte.
Au fur et à mesure, le crochet enfonce sa Au fur et à mesure, la contrainte imprime sa
pointe dans la roche et se trouve consolidé. marque dans la page et se trouve consolidée.
Encore plus lentement, vous vous élevez. Encore plus lentement, vous rédigez une deu-
Évitez à tout prix de regarder sur quoi vous xième phrase.
reposez entièrement. Évitez à tout prix de vous relire.
L’air vibre. L’air vibre.

Olivier Salon, El Capitan, éditions Guérin 2006 Coraline Soulier

34
jeux littéraires / LNA#56

C’est un métier d’homme /


Autoportraits

Ce sont les cadets


de Queneau : Au-
din, Bénabou,
Fo r t e , Fo u r n e l ,
Grangaud, Jouet,
Le Tellier, Levin
Becker, Monk et
Salon soutiennent
que le plagiat est
nécessaire et que
le prog rè s l ’ i m-
plique, se félicitent qu’il serre de près
la phrase d’un auteur et se serve de ses
expressions, bénissent qu’il efface une idée
fausse et la remplace par l’idée juste, le
Cutter Rock fish hook désignent sans fard pour ce qu’il est : coïn-
L’emballage de carton est compact. Lisse. Superbe. Rock is compact. Smooth. Fantastic. cidence littéraire composée d’une primauté
Parfois, pas la moindre indication pour l’ouvrir. Occasionally not a crack across it. remise en doute et d’une honorable postérité.
Pas la moindre poignée pour y glisser un doigt. No hollow to draw a brow or a lash around it. Paul Fournel fut à peine surpris que son
Pas le moindre prédécoupage pour l’éventrer. Nothing jutting out. autoportrait du Descendeur plagiât par
Il fait un sourire en coin, en 4 coins. It puffs up its torso. anticipation celui de ses camarades :
Et la voie s’appelle The Easyopening, l’ouverture Path known as Armour. Séducteur, Tueur à gages, Écorcheur, Res-
facile. susciteur, Tyran, Fourmi, Toupie, Racine
Lacking cracks, not a spot to put a piton, or de 2, Philosophe télévisuel, Spéculateur,
Lorsque les anfractuosités font défaut et que
inch your way along, Président… et autres bien réjouissants
toute pose de matériel décoratif et de transport
honnête est impossible, Failing all, visages du protéiforme Oulipo.
Il reste un moyen. Unique. Ultime. You grasp a hook,
A plain iron pointy hook, sharp as you can wish « C’est un métier d’ homme / Autoportraits » par
La réserve des grands cas.
A rock fish hook. l’Oulipo (Éditions Mille et une Nuits – 10 €)
Vous prenez un cutter de bureau. You put it on that lip that stands proud by a jot.
C’est une simple lame de métal, striée et Got it ! L’Augmentation
biseautée. At hook bottom, you hang a small stringy
Un cutter à carton. foothold. Proposition  – Jusqu’au
Vous le posez au-dessus de l’arête supérieure Sigh ! 8 janvier 2011 à Paris,
gauche Now your foot is on first rung « L’Augmentation »
D’un tout petit millimètre.
You load your full mass on this thin sill de Georges Perec est
Voilà, il est posé.
Slow as you can. Any sharp tug could rip that à l’affiche du Guichet
À l’extrémité inférieure du cutter, vous apposez
la chair molle de la paume de votre main droite. hook from its frail hold. Montparnasse.
Vous respirez. Gradually you shift your dangling body, Alternative – Ou
Vous posez l’index sur la saillie supérieure ar- Bit by bit your hook digs its point into rock vous êtes des happy
mée de plastique orange du cutter. and firms up. few que le bouche à
Et vous chargez lentement tout le poids de Slow slow you go up. oreille a fait réserver,
votre index sur cette mince baguette plastique. Avoid at all costs looking at what you trust.
ou le Guichet Montparnasse aff iche
Très lentement. Tout geste brusque peut faire Air thrums.
complet.
déloger le cutter de sa maigre encoignure.
Progressivement, votre poids se déplace à Danielle Wargny & Joy Holland, traduction Hypothèse positive – Vous vous pressez au
l’aplomb du cutter. lipogramme en E guichet du Guichet, obtenez une place,
Au fur et à mesure, le cutter enfonce sa pointe acclamez Jehanne Carillon, Jean-Marc
dans la chair du majeur qui est glissé en appui Lallement et Olivier Salon.
sur le carton, et il s’en trouve diminué. Hypothèse négative – Patience et longueur
Évitez à tout prix de regarder dans quoi il de temps font plus que force ni que rage ;
Abécédaire
baigne entièrement. attendez une séance ultérieure, par
L’air vibre. Ascension « Bouclier californien » exemple en province.
Dôme en formation granitique... Choix – À supposer que vous lisiez ces
Cécile Riou
Harnais inutile. Judicieux kit lancé, monte ! Nouvelles d’Archimède après le 8 janvier,
Nettement, Olivier progresse. comptez sur le succès durable promis à
Quel risque ? Sa tentative : une victoire ! une pépite littéraire, algorithmique,
Whisky ! Xérès yankee !... Zen... sociale, philosophique, marrante, choré-
Françoise Guichard graphique, plastique, facétieuse.
Conclusion – Du théâtre bel et bien !
Théâtre de la Boderie / www.laboderie.fr / Mise
Envoyez vos réécritures via www.zazipo.net en scène Marie Martin-Guyonnet

35
LNA#56 / à lire

Autour des neurosciences (1ère partie)

Par Rudolf BKOUCHE


Professeur émérite à l’Université Lille 1

I l existe une forme idéaliste de matérialisme, c’est celle


qui conduit à considérer la matière comme une entité
(une substance diraient les métaphysiciens) que l’on croit
ou qu’elle soit affective, renvoyant ainsi aux trois domaines
qui constituent la philosophie, le vrai, le beau, le bien, si on
reprend le schéma de Victor Cousin.
avoir « scientifisée » lorsqu’on l’a réduite aux seuls phéno-
mènes physico-chimiques, comme l’écrit non sans naïveté Nous avons déjà abordé la question des relations entre neu-
Pierre Jacob : rosciences et connaissance dans une rubrique antérieure 5 et
nous nous contenterons ici de rappeler quelques remarques
« Souscrire au monisme matérialiste, c’est admettre que les critiques de Ricœur. Par contre, nous développerons les
processus chimiques, biologiques, psychologiques, linguistiques, remarques sur l’éthique, le point de vue naturaliste de
économiques, sociologiques et culturels sont des processus Changeux qu’il reprendra dans son ouvrage Du vrai, du
physiques. » 1 beau, du bien, et les objections de Ricœur.

C’est ce matérialisme naïf qui conduit à vouloir réduire la Au discours moniste de Changeux qui réduit l’activité de
pensée aux activités neuronales qui l’accompagnent. C’est pensée à l’activité cérébrale, Ricœur oppose ce qu’il appelle
ce que recherche activement un neuroscientifique comme un dualisme sémantique entre deux discours hétérogènes,
Jean-Pierre Changeux qui avait déjà publié un premier ouvrage, celui qui parle de neurones, de connexions neuronales et de
L’ homme neuronal 2 , dans lequel il exposait, à côté de ses système neuronal, et celui qui parle de connaissance, d’action,
travaux scientifiques, sa conception des relations entre le de sentiment, c’est-à-dire d’actes ou d’états caractérisés par
cerveau et la pensée. Il vient de publier un nouvel ouvrage, des intentions, des motivations, des valeurs. Il distingue
Du vrai, du beau, du bien 3, dans lequel il développe ses idées alors ce dualisme des discours et le classique dualisme des
à la lumière des nouvelles découvertes des neurosciences et substances. Il peut opposer le corps objectif, celui qu’étudient
explique comment il est venu à ses idées. Mais nous parlerons les sciences de la nature, au corps vécu, le corps de celui qui
ici moins des ouvrages de Changeux que d’un livre plus pense, parle et agit.
ancien écrit en commun avec Paul Ricœur, Ce qui nous fait
penser 4 , qui est une discussion sur l’apport et les limites des C’est dans la dernière partie de l’ouvrage que Changeux
neurosciences, Ricœur opposant au scientisme de Changeux et Ricœur abordent la question éthique. Pour préciser la
son point de vue de philosophe chrétien proche de Husserl. position de Changeux, nous rappellerons ce qu’il dit dans
Ce dialogue permet à Changeux de développer l’apport des son ouvrage récent, Du vrai, du beau, du bien. Après avoir
neurosciences à la compréhension des activités humaines et expliqué que, selon la philosophie classique, la science dit
à Ricœur d’expliquer qu’on ne peut réduire l’activité de la « ce qui est » et la morale dit « ce qui doit être », Changeux
pensée, qu’elle soit cognitive ou affective, aux seuls mouve- pose la question : « peut-on faire bénéficier ‘ce qui doit être’
ments cérébraux. La question est ici moins de dire qui a raison de la connaissance de ‘ce qui est’ ? » 6, autrement dit peut-on
que de comprendre l’apport des neurosciences à l’étude des déduire la morale de la science ? La normativité deviendrait
phénomènes biologiques accompagnant toute activité ainsi une question de fait.
humaine tout en sachant qu’elles restent sans réponse quant Pour développer ce point, Changeux se place dans une
à la relation entre cette part biologique et ce que l’on pourrait perspective évolutive, la normativité éthique s’inscrivant
appeler la part mentale de l’activité humaine, entendant dans l’évolution des espèces. Reprenant cette perspective
ainsi tout ce qui relève de la pensée, qu’elle soit cognitive évolutive, Ricœur renvoie à L’ éventail du vivant 7de Stephen
Jay Gould, ouvrage dans lequel l’auteur critique le mythe

Pierre Jacob, Pourquoi les choses ont-elles un sens ?, éd. Odile Jacob, 1997, p. 9.

Jean-Pierre Changeux, L’ homme neuronal, éd. Fayard, coll. « Le temps des

« Neurosciences et enseignement », Les Nouvelles d’Archimède n° 49 (octobre -

sciences », Paris, 1983. décembre 2008).

Jean-Pierre Changeux, Du vrai, du beau, du bien. Une nouvelle approche neuro-


3  6 
ibid. p. 91.
nale, éd. Odile Jacob, Paris, 2010.

Stephen Jay Gould, L’ éventail du vivant. Le mythe du progrès, 1996, traduit de
Jean-Pierre Changeux, Paul Ricœur, Ce qui nous fait penser. La nature et la règle,

l’américain par Christian Jeanmougin, éd. du Seuil, Coll. « Science Ouverte »,
éd. Odile Jacob, Paris, 1998. Paris, 1997.

36
à lire / LNA#56

du progrès. Si l’homme est le produit d’une variation de chercher à comprendre les phénomènes cérébraux qui
aléatoire, c’est par un regard rétrospectif sur l’évolution accompagnent l’activité de pensée de l’homme ?
que l’homme peut rendre intelligible sa généalogie, autre-
ment dit « si la nature ne sait pas où elle va, c’est à nous (les Nous rappelons ici la position de Eccles qui, après un
hommes) qu’ il revient d’y mettre un peu d’ordre ». Pous- exposé sur le développement du cerveau humain, ne peut
sant à l’extrême le discours de Ricœur, on peut dire que la que renvoyer à Dieu pour définir la relation entre le cerveau
science est moins une description du monde que sa mise et la pensée 8. Je ne sais si Eccles est croyant ou pas, mais sa
en ordre par l’homme. Pour Ricœur, c’est parce qu’il est conclusion, aussi peu satisfaisante soit-elle pour un athée,
un être moral que l’homme cherche dans l’évolution les apparaît plus raisonnable et bien moins métaphysique que
origines de la morale, ce qui renvoie à une forme d’anthro- les constructions plus ou moins complexes pour réduire
pocentrisme. Ici, le philosophe chrétien se montre plus posi- l’activité mentale de l’homme à l’activité cérébrale.
tiviste que l’homme de science, qui se propose d’inscrire Et nous terminerons par cette remarque du psychanalyste
l’origine des règles morales dans la continuité de l’origine Thomas Szaz :
des espèces selon Darwin. On peut y voir, selon Ricœur,
une nouvelle forme des « incessantes allées et venues entre « Je pense que nous découvrirons les causes chimiques de la schi-
théories sociologiques et théories biologiques ». zophrénie que lorsque nous découvrirons les causes chimiques
du judaïsme, du christianisme et du communisme. » 9
À Changeux qui pose la question de l’apport des neurosciences
à la définition de la conduite humaine, Ricœur renvoie une
autre question : «  Avons-nous besoin de connaître notre
cerveau pour mieux nous conduire ? ». À cela, Changeux
ne sait que répondre sinon que si la contribution des neu-
rosciences à une morale « humaniste et laïque » est encore
modeste, on peut espérer qu’elle sera plus importante dans
l’avenir. Réponse de croyant plus que réponse de scientifique,
pourrait-on dire. Il est vrai que Changeux souligne
l’importance de la référence à l’évolution biologique « car
elle élimine toute finalité et tout anthropocentrisme ». Mais
a-t-on besoin d’une référence biologique pour éliminer finalité
et anthropocentrisme ?

Il est intéressant de remarquer que, dans ce débat, c’est le


savant « matérialiste » qui se montre bien plus métaphysicien
que le philosophe chrétien, mais c’est peut-être que ce maté-
rialisme qui se veut scientifique repose sur une croyance,
la possibilité d’une théorie naturaliste de la pensée. Ici, le
réductionnisme nécessaire à tout travail scientifique devient
une forme de croyance et nous renvoyons à la phrase de
Pierre Jacob citée en début de cet article.

Cela pose la question de la possibilité d’un matérialisme


non métaphysique et, sur ce plan, la critique de Stephen Jay
Gould, cité par Ricœur, nous semble plus importante que le John C. Eccles, Évolution du cerveau et création de la conscience. À la recherche de

discours de Changeux dans sa volonté de naturaliser la pensée. la vraie nature de l’ homme, 1989, traduit de l’anglais par Jean-Mathieu Luccioni
Pourquoi faut-il ajouter aux neurosciences une interprétation avec la participation de Elhanan Motzkin, éd. Flammarion, Coll. « Champs »,
Paris, 1994.
inutile au lieu de se contenter, dans une optique positiviste,
Thomas Szasz, http://www.dicocitations.com/auteur/4263/Thomas_Szasz.php

37
LNA#56 / à lire - à voir

Retour à Pasolini

Par Youcef BOUDJÉMAI


Directeur à l’ADNSEA (Sauvegarde du Nord)

Le 2 novembre 1975, le corps de Pier Paolo Pasolini fut retrouvé sauvagement mutilé sur la plage de la banlieue romaine.
Son cadavre ressemblait, selon un carabinier, à « un tas d’ordures enfoui dans le sable ». L’émotion comme l’abjection
accompagnèrent cette disparition brutale du poète, romancier, essayiste et cinéaste, le plus polémiste, le plus controversé
et le plus libre de l’Italie d’après-guerre. Malgré la machination politico-judiciaire qui tenta d’enfermer sa mort dans
une affaire de mœurs, la dimension politique du meurtre s’imposa avec force. « Le crime est politique », écrivait alors
M.A. Macciocchi. Depuis 1949, Pasolini apparaissait comme la mauvaise conscience d’une société gangrénée par
l’héritage fasciste, et l’incarnation d’une énergie en conflit permanent avec tous les pouvoirs. Il symbolisait cette part
maudite dont parle Bataille, qu’il fallait neutraliser pour effacer la moindre zone d’obscurité d’un corps social dévoré par
« la barbarie moderne ». Trente-cinq ans après sa mort, l’immense ventre robuste de l’Italie, selon les termes de son amie
Laura Betti, a digéré avec un cynisme total le cadavre de sa bâtardise. Restent ses écrits et ses films, assez abondants, pour
apprécier la dimension complexe d’une figure intellectuelle qui continue de résister à toute récupération. Ce premier texte
revient sur ses écrits journalistiques, lesquels constituent une introduction à une œuvre dense et variée. Le second traitera
de l'esthétique cinématographique de l'auteur.

L ongtemps, son assassinat fut imputé à un « ragazzo


di vita » (adolescent délinquant de milieu populaire)
qui reconnût être l’auteur du crime. Libéré il y a quelques
vent des jeunes, ouvriers et communistes) ne relève pas
d’une posture intellectuelle, elle est l’expression vitale d’une
expérience existentielle, concrète, corporelle, et d’une hu-
années, il finit par avouer que les meurtriers étaient des milité sans orgueil. Il y a, chez lui, une exigence continuelle
membres du MSI (organisation néofasciste) voulant donner à montrer l’existence d’individus dans la souffrance de leur
une leçon à « ce sale pédé et à ce sale communiste ». Toute- condition humaine et dans leur dimension « religieuse »,
fois, pour l’ancien avocat de Pasolini, de nouveaux éléments tragique et absolue. Il a ainsi construit peu à peu une nouvelle
sont venus confirmer que cet acte s’apparentait davantage manière de concevoir l’intervention publique en adéquation
à un « guet-apens politique » pour éliminer celui qui en avec les transformations de son époque. Pour Pasolini, l’intel-
savait trop sur les liens entre le pouvoir, l’extrême droite et lectuel ne peut être dissocié de l’engagement. Néanmoins,
la mafia. Si, à ce jour, les preuves matérielles manquent à cet engagement ne succombe ni à la nostalgie des grands
la démonstration d’un assassinat politique, il n’en demeure intellectuels universels, ni au conformisme du compagnage, et
pas moins que les indices ne cessent de se cumuler pour encore moins à l’ivresse du pouvoir. Malgré son attachement
plaider en sa faveur. Pasolini dérangeait considérablement électoral au PCI, duquel il fut exclu en 1949 pour « raison
les fascistes, la démocratie chrétienne comme le Parti morale et idéologie arriériste », il était loin d’être un intel-
communiste italien, tant sur le plan politique que culturel. lectuel « organique » au sens d’un agent de transmission de
Toutefois, la revendication publique de son homosexualité l’idéologie d’un parti ou d’un pouvoir. Sa fidélité était toute
polarisa toutes les persécutions subies durant son existence. vouée à l’unique « parti »  des « humbles » que représentaient,
Les uns comme les autres ne pouvaient concilier le « désordre pour Gramsci, les « classes subalternes », les pauvres d’entre
des mœurs » avec leur ordre moral et politique. Là résidait les pauvres, les sans nom et les marginaux. Jusqu’à sa mort,
le « scandale » pasolinien. À partir des années cinquante, Pasolini aura participé à un travail intellectuel consistant à
il intervenait régulièrement dans de nombreux journaux et donner du sens à la communauté historique et politique à
revues de tendances diverses, en prenant position sur les laquelle il appartenait. Cette démarche impliquait une cri-
questions les plus variées. Publiés pour la plupart, ses écrits tique permanente de la représentation commune. Comme
journalistiques attestent d’une activité aussi intense que le pour Foucault, il s’agit de rompre avec l’ordre des discours
reste de sa production intellectuelle. Il y exprime un profond pour subvertir les régimes de vérité, produits des systèmes
besoin de communiquer en déployant une écriture tout en de pouvoir. Le rôle de l’intellectuel est alors d’intervenir
mouvement, située au cœur des préoccupations sociales, avec radicalité quand ces ordres de vérité deviennent intolé-
politiques et culturelles. Dans ces textes, Pasolini saisit rables et résistent à toute mise en question par la force de la
l’acuité des événements avec une écriture qu’il qualifie de raison. En cela, il occupait bien la fonction d’un aiguillon
« langue » de la contestation, de la prise de position. La « organique » indispensable à toute société démocratique.
proximité avec la réalité quotidienne de ses lecteurs (sou-

38
à lire - à voir / LNA#56

Pasolini s’imposa, en Italie d’abord, par sa poésie et ses approuva sur le plan législatif, résidait dans son refus de la
travaux linguistiques sur la culture populaire et les dialectes. planification de la vie sexuelle par la marchandisation du
Sa recherche, profondément inf luencée par Gramsci, corps. La disparition de ce monde habité par les éléments
portait notamment sur le langage de cette immigration inté- irrationnels, mystiques, « religieux » vient signifier l’effon-
rieure installée au lendemain de la guerre dans les faubourgs drement du rapport de la société italienne à son historicité.
de Rome. Ce langage traduisait la confrontation entre la Pasolini situe la crise du marxisme dans son incapacité
culture populaire classique et les nouvelles formes de culture à comprendre ces « nouveautés du néo-capitalisme » et à
produites par le « progrès néo-capitaliste » qui fut, pour intervenir comme une pensée directrice capable d’atteindre
Pasolini, un véritable cataclysme anthropologique, consti- l’irrationnel par l’exercice de la raison et la rupture avec les
tutif du fascisme dans sa forme contemporaine. Dans les certitudes rationalistes jacobines. Chez Pasolini, cette irra-
années soixante, Pasolini aura capté, avec une lucidité tionalité n’a rien à voir avec la décadence mais avec l’incons-
tragique, la rupture historique avec le monde de Gramsci. cient, les différences, la poésie naturelle de l’existence. Ce
Il n’a plus de peuple à qui raconter des histoires. Le corps qui l’amena à déceler cette irrationalité dans le quotidien
prolétarien a disparu sans que personne ne s’en aperçoive. du sous-prolétariat romain, dans le fonctionnement sym-
À sa place, il n’y a plus désormais que la masse, ce grand bolique des cultures du tiers-monde et dans la « religio-
nombre hétérogène et complexe d’individus sans distinction sité » hérétique.
de classe, que la bourgeoisie domine par de nouvelles
formes de pouvoir, en prenant appui sur l’hédonisme laïque Rebelle aux secousses idéologiques et irréductible à toute
de la consommation et sur les nouveaux systèmes de com- repentance. Sa pensée est sans cesse décentrée. Elle se veut
munication. L’instauration de ce « conformisme généralisé » « apatride », ne revendiquant aucune frontière. Elle n’a que
a fini par détruire les différences et les cultures, particulières, la violence de son intelligence à offrir pour résister à l’in-
périphériques et régionales. La grande ambition de son solence, l’arrogance et la vulgarité de ceux qui occupent le
travail théorique était de parvenir à instituer une « sémiologie de devant de la scène en ces temps de misère.
la réalité », c’est-à-dire à distinguer et à articuler les signes
du temps, de l’histoire, de la société et du psyché. Dans Ouvrages de référence
cette démarche, la langue est située comme symptôme, Dialogues en public, éd. du Sorbier, Paris, 1980 :
Anthologie posthume des textes publiés dans la rubrique des « Dialoghi » (courrier
forme du pouvoir et d’hégémonie, et lieu de fonctionnement des lecteurs) dont Pasolini fut le responsable de 1960 à 1965 à l'intérieur de
de la politique et des processus historiques. Le « néo- l'hebdomadaire communiste Vie Nuovo, dirigé alors par M.A. Macciocchi.
capitalisme » se traduit d’abord par le développement d’une Indispensable à la compréhension des rapports de l'auteur au P.C.I.
langue homogène, unifiée et technique. Le passage à cette Description des descriptions, éd. Rivages, Paris, 1984 :
langue n’a pas seulement détruit le peuple comme unité, Entre 1972 et 1975, Pasolini tient une chronique littéraire dans Il Tempo. Le recueil
de ces textes offre un riche panorama de la littérature italienne de cette période.
n’a pas seulement déraciné les différences linguistiques et
sociales, il a conduit à l’avènement de la norme qui a fini par Écrits corsaires, éd. du Seuil, Paris, 2000 :
La première partie de cet ouvrage est composée de textes essentiels pour la com-
étendre son emprise sur l’ensemble de la vie économique, préhension de la pensée politique de l'auteur, rédigés entre 1973 et 1974, et pu-
sociale et culturelle, en s’infiltrant au sein des strates subjectives bliés notamment dans Corriéra della Sera, Il Mondo et Paese Sera.
les plus fondamentales, les plus existentielles, des individus. Lettres luthériennes, éd. du Seuil, Paris, 2000 :
Cette « barbarie moderne » a touché particulièrement les L'ouvrage repose sur un dialogue avec un jeune imaginaire, en prenant appui sur
un ensemble de textes publiés par Pasolini en 1975 dans le quotidien Il Corriera
jeunes ouvriers dans leur intimité. « Elle leur a donné », della Sera. Ces textes y traitaient de divers sujets (la culture populaire, la télévi-
écrivait-il, « d’autres sentiments, d’autres façons de penser, sion, l'école, la presse, les classes sociales italiennes, la sexualité...).
de s’exprimer, de vivre, d’autres modèles culturels ». Elle L'odeur de l'Inde, éd. Gallimard, Paris, 2001 :
est l’expression d’une « violence douce » du pouvoir néo-fasciste De son voyage en Inde, en 1961, en compagnie de Moravia et Morante, Pasolini
ayant pour conséquence la destruction linguistique des rédige une série d'articles pour le quotidien Il Giorno.

possibilités expressives, subjectives et « mythiques » du langage La longue route de sable, éd. Xavier Barral, Paris, 2005 :
En 1959, pour le magazine Successo, Pasolini parcourt en voiture les côtes ita-
du sous-prolétariat, et la subordination de la sexualité à ce liennes de Ventiouglia à Trieste. Cette réédition du très beau texte de Pasolini est
nouvel « empire de la vérité ». La profonde réaction déclenchée accompagnée de manière remarquable par des photographies de Philippe Séclier.
par l’hostilité de Pasolini au recours à l’avortement, qu’il

39
LNA#56 / l'art et la manière

Kaixuan Feng :
Maîtresse du Thé
Par Nathalie POISSON-COGEZ
Docteur en histoire de l’art contemporain, membre associé
du Centre d’Étude des Arts Contemporains (CEAC) - Lille 3

« Mon intérêt pour ce rituel se trouve dans la fusion qui s’opère entre les matières : l’eau, le végétal et le corps. Mais
comment garder trace de l’éphémère et du don de soi ? » *. Les notions de séduction et d’échange sont récurrentes
dans le travail de Kaixuan Feng. La performance, intitulée Maîtresse du Thé (Hospice d’Havré - Tourcoing, 2009),
témoigne d’une approche plastique singulière dans laquelle se conjuguent les cultures.

D ans le titre choisi pour cette performance, le terme


« maîtresse » associé à l’artiste elle-même est entendu
dans une triple acception. Dans un premier temps, la maî-
l’infusion du thé. Le cérémonial divise l’espace et le temps
et a pour apogée l’infusion du thé qui coule et ruisselle sur
ma peau en traversant les sachets de la robe. Le liquide remplit
tresse de maison est l’hôtesse, celle qui invite ses convives les bols des 24 invités. » * Si, dans les traditions judéo-
à boire un café dans l’intimité de son appartement. Cette chrétienne et hindouiste, l’eau est indissociable des rites de
tasse de café, symbole de la convivialité à l’occidentale, purification ; dans la tradition bouddhiste, elle est l’un des
est offerte à des personnes de son entourage ou à des ano- cinq éléments (avec le feu, le bois, le métal et la terre) qui
nymes rencontrés dans la rue. « Nous conversons. Lors de la participe de l’équilibre entre le yin et le yang. Sa propriété :
conversation, l’eau traverse le café dans le filtre, goutte après s'infiltrer et descendre...
goutte. Longtemps après leur départ, les filtres, bien séchés,
sont les traces personnalisées et particulières de l’intimité C’est à dessein que l’ensemble des convives appartient
de notre dialogue. Comme s’il s’agissait d’enveloppes, je les à la gente masculine. La démarche de l’artiste s’inscrit
envoie toutes par la poste à chacun de mes furtifs invités. J’y délibérément dans un rapport de séduction entre le masculin
insère un mot les invitant à une cérémonie du thé. Je leur (au pluriel) et le féminin (au singulier). Par une troisième
demande de me ré-expédier le filtre du café bu avec moi. occurrence, le mot « maîtresse » est envisagé de manière
Cela signifie alors qu’ils acceptent une nouvelle invitation sous-entendue comme désignant l’amante d’une relation
à la performance de la Maîtresse du thé » *. Le filtre utilisé amoureuse et/ou charnelle impossible. Suite au tête-à-tête
pour la confection du breuvage, comme le filtre d’amour intimiste de l’appartement, les hommes sont, lors de la
dans les contes de fées ou les rites magiques, sert ainsi de cérémonie collective, tenus à distance. Ils entourent cette
vecteur de communication entre l’artiste et autrui. Vénus venue du pays du soleil levant, dont la peau hâlée,
les yeux sombres et bridés, la longue chevelure noire dé-
Par l’entremise postale, les convives ont été invités, dans nient les représentations usuelles du genre : teint pâle, yeux
un second temps, à participer à la performance qui s’est bleus et chevelure dorée comme en témoignent nombre de
déroulée dans la cour à ciel ouvert de l’Hospice d’Havré à représentations académiques 1. Voilant la nudité originelle,
Tourcoing. Le deuxième sens du mot « maîtresse » est as- les sachets de thé accrochés à sa robe pourraient évoquer
socié à la maîtresse d’école (celle qui instruit) ; la maîtresse du les attributs de l’Artémis d’Éphèse. Les effigies sculptées de
jeu (celle qui se porte garante des règles) ; ou la maîtresse de cette déesse de la fertilité et de la fécondité – celles conservées
cérémonie qui procède à une « gestuelle codifiée » * comme au Musée archéologique d’Ephèse par exemple – sont
dans la cérémonie traditionnelle du thé inhérente à la ornées de formes ovoïdes apparentées à des seins gorgés de
culture orientale. « Je me place au centre du lieu où se passe lait divin ou symbolisant des testicules de taureau porteurs
la cérémonie et pivote sur moi-même au cœur d’un cercle de multiples semences. De fait, dans la performance de
à la périphérie duquel se tiennent les 24 invités. Je porte Kaixuan Feng, le rapport entre « infusion » et « effusion »
une robe confectionnée avec des sachets de thé cousus, est – comme l’indique l’artiste – au cœur du propos. L’eau
debout sur une nappe blanche, autour de moi sont disposés
24 bols. À la portée de ma main se trouve un chaudron
d’eau chaude avec une louche. Des bougies maintiennent la * Propos de l’artiste.
chaleur. L’espace rituel de la performance est rythmé par 24
axes fictifs qui symbolisent la fragmentation du temps. Le 1
Voir notamment les tableaux représentant la Naissance de Vénus, peints par
Amaury-Duval (1862, Palais des Beaux-Arts de Lille), Alexandre Cabanel (1863,
temps est également scandé par l’écoulement de l’eau, de Musée d’Orsay), William Bouguereau (1879, Musée d’Orsay)…

40
l'art et la manière / LNA#56
Manteau - Écharpes
(objet, photographies 2009-2010)
© Kaixuan Feng

ruisselle sur son corps, à l’image de la Vénus Anadyomène


(sortant des flots). Les sachets de thé infusés vont colorer la
blancheur immaculée de sa robe et tacher la nappe blanche.
Foulée par les pieds de la maîtresse, cette aura peut être perçue
comme une allusion visuelle à la conque ou à l’écume de
la Naissance de Vénus, puis, une fois mouillée, comme une
allusion symbolique à la percée de l’hymen. Or, loin d’être
d’ordre sexuel, la consommation passera par l’absorption du
liquide chaud et parfumé qui pénètre le corps des convives,
sorte d’inversion du flux qui s’opère alors du féminin vers
le masculin.
Le rituel terminé, les convives – avec un sentiment aigu
de frustration – quittent l’espace solennel. Leur absence
est soulignée par l’empreinte laissée par leurs corps sur les
coussins blancs et par « une écharpe qu’ils ont pris soin de
porter » * et qu’ils abandonnent sur place telle une offrande. Maîtresse du Thé
(performance, vidéo 2009)
De ces morceaux d’étoffes aux textures et aux couleurs © Kaixuan Feng

variées, Kaixuan Feng réalise un « manteau d’intimités


multiples qui garde la chaleur et l’odeur de chaque invité » * Un comité de soutien 2
et qui matérialise le souvenir de ces êtres évanouis. Plus (formé par des élus locaux,
tard, vêtue de cette double peau, la jeune femme opère, des pa rlementa ires, des
par procuration, un corps à corps différé. Abandonnant professeurs et étudiants de
la gestuelle lente et codifiée de la cérémonie du thé, elle l’ERSEP, des enseignants du
évolue librement dans une sorte de danse incantatoire, de Lycée Montebello où Kai-
transe, qui témoigne d’une certaine jouissance. Ses propres xuan enseigne le chinois,
membres et les traînes laineuses de ses amants éconduits des membres de la Ligue
se confondent. La parure, tel un accessoire chamaniste, des Droits de l’Homme,
dissimule alors la silhouette féminine qui devient déesse de des organisations syndicales,
l’obscurité. de l ’association A mitiés
Franco-Chinoises, des ci-
toyens…) s’est constitué afin
La Maîtresse du Thé menacée d’expulsion qu’une solution administra-
tive durable soit trouvée.
En Orient, la tradition affirme que, pour obtenir la paix, Elle a finalement obtenu un récépissé de demande de renou-
il suffit d’envoyer une belle femme dans le camp adverse. vellement de son titre de séjour qui repoussait l’échéance
Kaixuan Feng est née à Tianjin (Chine) en 1982. C’est en au 24 janvier 2011. Entre-temps, la préfecture lui a accordé
2004, suite à un programme d’échange entre l’École des un permis de séjour d’un an au titre de « Profession indé-
Beaux-Arts de Tianjin où elle suit un enseignement axé pendante ». Cependant, le comité s’active pour que celui-ci
exclusivement sur la peinture traditionnelle chinoise et soit renouvelé par une carte de séjour « Compétence et
l’ERSEP (École Régionale Supérieure d’Expression Plastique) talent » 3 valable trois ans, ce qui permettrait à Kaixuan
de Tourcoing, que Kaixuan Feng décide de venir dans notre Feng de poursuivre son travail créatif en toute sérénité dans
pays pour se former aux pratiques contemporaines de l’art. notre pays.
Elle a obtenu le DNSEP (Diplôme National Supérieur
d’Expression Plastique) en juin 2010. Son titre de séjour
accordé par son statut estudiantin est arrivé à échéance le
26 octobre 2010. En raison des lois sur l’immigration en 2
 Voir le Blog du Comité de soutien  : http://arcdetriomphe.hautetfort.com/
vigueur actuellement, Kaixuan Feng ne sait pas si elle pourra
rester en France, où elle désire continuer à vivre et à travailler. Voir la loi du 24 juillet 2006, relative à l’immigration, et la circulaire du
3 

1er février 2008 : IMI/G/08/00017/C.

41
LNA#56 / vivre les sciences, vivre le droit...

Vivre ou courir : faut-il choisir ?

Par Jean-Marie BREUVART


Professeur émérite de philosophie

La parution récente du livre Accélération - Une critique sociale du temps 1, traduction d’un ouvrage allemand de
Hartmut Rosa, me conduit à infléchir quelque peu le sens de ma rubrique, pour y introduire une perspective plus
large, en laquelle tant « les sciences » que « le droit » prennent une signification nouvelle, sans évidemment disparaître
pour autant du champ social.

C ertes, le sujet n’est pas nouveau. On pense à l’incon-


tournable Paul Virilio qui proposait, dès les années 1990,
un nombre impressionnant d’ouvrages 2 . On peut éga-
médecine. Au lieu de transmettre d’une génération à l’autre
les mêmes pratiques de soin médical depuis l’Antiquité, le
développement des connaissances entretient la volonté de les
lement penser au livre plus récent de Nicole Aubret, Le culte utiliser pour une efficacité technique toujours plus grande,
de l’urgence, La société malade du temps 3 , insistant sur la au fur et à mesure que le corps humain est mieux connu.
priorité actuelle donnée au court terme, avec son impact sur Nous en sommes aujourd’hui à l’époque où la lutte contre les
la personne. maux de l’humanité (le sida, le cancer, la maladie d’Alzhei-
Mais, ce qui semble nouveau, c’est d’analyser, à partir d’une mer, les maladies cardio-vasculaires entre autres) fait l’objet
telle situation, les conséquences qui en découlent pour d’un programme précis qui introduit dans la recherche une
repenser le politique. Pour l’auteur, en effet, l’accélération des part d’urgence, et donc d’accélération potentielle.
rythmes de vie que nous constatons tous les jours semble Plus près de nous, on pourrait également prendre avec l’au-
modifier en profondeur le rapport que chacun entretient teur l’exemple des révolutions numérique et politique des années
avec les autres citoyens. 1989 4. Ici encore, et même davantage, une pression très
forte est mise, du fait d’une concurrence entre industriels,
sur la vitesse de traitement de l’information. Puces de plus
Temps des sciences, temps des techniques, quelle en plus performantes, allant de pair avec leur miniaturisation
accélération ? de plus en plus poussée, passage à l’idée d’un flux perma-
Il faut d’abord constater avec l’auteur que le processus d’ac- nent s’accélérant lui-même continuellement. On en arriverait
célération dont nous sommes les témoins à tous les niveaux ainsi à un courant d’événements à la fois plus fluide et plus
est un phénomène inhérent à la modernité elle-même. Sans rapide, conjuguant deux accélérations : celle du matériel,
remonter jusqu’à Descartes, qui entrevoyait déjà un de plus en plus performant, et celle des personnes qui
programme intergénérationnel de domestication de la nature, l’utilisent, capables de communiquer immédiatement les
on peut considérer le XVIIIème siècle comme celui d’une événements les plus marquants, sans différer d’un seul ins-
thésaurisation de connaissances, dont la possession devrait tant leur transmission.
améliorer la technique d’une telle domestication. Le fait
même de dresser des répertoires de concepts dans une Ency- Le temps de la vie
clopédie comme celle de Diderot a pour objectif la maîtrise
des connaissances sur la nature, en les rendant immédiatement En réalité, selon l’auteur, les choses se compliquent, de nos
disponibles pour une action technique plus rapide, et donc jours, du fait même que l’accélération devient un objectif
plus performante. en soi, et non plus une simple conséquence de la modernité.
Cette instrumentalisation des connaissances va donc On pourrait dire paradoxalement que l’accélération
permettre, sur le long terme, de « progresser » dans la domi- s’accélère, et que la technique, de moyen qu’elle était pour
nation de la nature. Prenons un exemple précis, celui de la la jouissance d’un temps de vivant humain, devient fin en
elle-même, recherche de la performance « accélérative ».
La conséquence en est une perversion du sens même de cette

Éd. La Découverte, 2010. vie qui s’étire de la naissance à la mort. Si l’accélération devient
2
  Cf. entre autres L’art du moteur (Galilée, 1993) et La vitesse de libération le but universellement poursuivi, non seulement pour le
(Galilée, 1995) qui posaient déjà les jalons d’une véritable science de la vitesse, développement technique mais également pour les perfor-
ou dromologie. Du reste, je viens d’apprendre la parution d’un nouveau livre de
P. Virilio, intitulé Le Grand Accélérateur, éd. Galilée, 16 septembre 2010. Il est
malheureusement trop tard pour que j’en tienne compte ici.
3
 Éd. Flammarion, coll. Champs/Essais, 2009 (2003). 4
 p. 63.

42
vivre les sciences, vivre le droit... / LNA#56

mances personnelles ainsi rendues possibles, on en arrive à gressif devant la tâche trop lourde d’une temporalisation de
un écrasement du temps vital, ainsi que de l’identité qui lui la vie.
était liée. C’est donc finalement le sens même de la vie qui
s’estompe, avec sa durée incompressible. Selon l’expression
de l’auteur, La transformation du régime spatio-temporel Les changements ainsi engendrés dans les rapports
d’une société a donc des répercussions sur les formes de rapport entre les sciences et le droit
à soi dominantes dans la société, autrement dit sur les types de Or, si l’on considère que le droit, selon la conception qu’on
personnalité ou sur les modèles d’identité dominants 5. en a au moins depuis Aristote, consiste en une stabilisation de
Cette identité est définie par lui comme identité situative. la société par des règles durables, comment ce même droit
Un tel « effet pervers » s’exerce à tous les niveaux de la vie (national ou international) peut-il continuer à tenir le rôle
des individus en société : aussi bien lorsqu’ils produisent des de stabilisateur dans un monde soumis quotidiennement à
biens que lorsqu’ils les consomment. Mais la logique est la la surenchère de l’urgence ?
même : il faut, dans chaque cas, selon l’auteur, passer d’une
temporalisation de la vie à une temporalisation du temps. Cela L’auteur aborde cette question dans un chapitre très stimulant
signifie que perdent leur crédit les projets personnels à long pour la pensée du politique, intitulé Politique situative : des
terme, reposant sur les rythmes vitaux, tels qu’ils avaient horizons temporels paradoxaux entre désynchronisation et
jadis été définis par Aristote : une naissance, un dévelop- désintégration. Son propos est de montrer que l’accélération
pement vers l’âge adulte et une mort. Or, une telle logique même dictée par la simple évolution des sciences et des
tend à disparaître aujourd’hui : techniques conduit à un abandon de la conception du poli-
La temporalisation du temps signifie donc l’abolition de la tique qu’avait consacrée l’ère des Lumières. Cette conception
temporalisation de la vie comprise comme un projet étendu moderne était encore celle des grandes philosophies (peut-être
dans le temps 6. Hegel ou Marx ?) annonçant une fin de l’ histoire 8. Pour
Cette abolition du temps de la vie s’accompagnerait d’une l’auteur, cette fin de l’histoire est rendue problématique par
flexibilisation du quotidien : non pas seulement une plus le phénomène même de l’accélération :
grande flexibilité du travail, mais une plus grande souplesse
dans l’organisation de ce travail, la prise de rendez-vous, etc. La pression à l’accélération qui impose au système politique de
Une telle absence de projet stable pour les personnes délivrer rapidement des décisions exécutoires est tout d’abord
conduit, selon lui, à chercher une nouvelle identité dans et une conséquence immédiate de l’accélération des rythmes
par des objets. Dès lors, c’est toute la société qui change, d’ évolution d’autres systèmes sociaux, en particulier de la cir-
dans la manipulation qu’elle fait globalement de ces milliards culation économique et des innovations technico-scientifiques 9.
d’objets transitionnels que sont, par exemple, les mobiles En définitive, l’idée même d’un progrès indéfini régi par
sur terre. le politique, dans le sens d’une vie meilleure pour tous, a
Car la rupture de plus en plus consommée entre le temps fait place à celle du seul progrès des sciences et techniques
du « surf » et celui de la vie avec son rythme propre peut entraînant à sa suite une évolution parallèle des modèles
conduire la personne à une renonciation voulue à ses rythmes juridiques. Cela ne signifie certes pas la disparition du droit,
vitaux. Cette renonciation prend souvent actuellement, selon mais des réglementations plus flexibles 10, afin de maintenir
N. Aubert, la forme de la dépression, dans laquelle vivante la possibilité de redonner « du temps au temps ».
Tout se passe (…) comme si l’ inconscient déclenchait une sorte Plus que jamais, le droit apparaîtra alors comme l’un des
de panne de la pensée et de l’action, pour permettre à la per- meilleurs remparts contre les assauts délétères de l’accé-
sonne de rétablir un temps de recul (…) 7. lération.
Dès lors, la dépression conduirait, non pas nécessairement
au suicide de la personne mais plutôt à son effacement pro-

5
 H. Rosa, Accélération, éd. La Découverte, 2010, p. 275.
6
 Op.cit., p. 286.
7
 N. Aubert, Le culte de l’urgence, La société malade du temps, p. 170. Cf. éga-
lement, pp. 256 & svtes, l’analyse sur L’ homme-présent, un homme sans projet, 8
 H. Rosa, op.cit., pp. 315-316.
s’inspirant entre autres d’études de P.A. Taguieff, L’effacement de l’avenir,
éd. Galilée, Paris, 2000 et de Zaki Laïdi, Le Sacre du présent, éd. Flammarion, 9
 op.cit., p. 319.
Paris, 2000. La conclusion de N. Aubret sera alors que l’ homme-présent (…)
fonctionnerait dans un système de sens incapable d’envisager quoi que ce soit au-delà Comme l’illustrerait actuellement la discussion sur la pénibilité du travail et sa
10 

de l’ ici et maintenant (p. 258). reconnaissance sociale et politique.

43
LNA#56 / chroniques d'économie politique coordonnées par Richard Sobel

La société française de plus en plus inégalitaire ?

Par Nathalie CHUSSEAU


Maître de conférences en économie,
Université Lille 1/EQUIPPE

La montée des inégalités depuis 1980 Des riches encore plus riches
De 1914 jusqu’en 1980, la France, comme tous les pays Comme pour les inégalités salariales, l’outil le plus souvent
industrialisés excepté la Suisse, a connu une forte baisse de utilisé pour mesurer les inégalités de revenu est le rapport
ses inégalités de revenu. Les revenus comprennent les reve- interdécile, soit ce que touchent les 10 % les plus riches
nus du travail, les revenus du patrimoine et les revenus rapporté à ce que touchent les 10 % les plus pauvres.
sociaux. Cette baisse sensible des inégalités a été concentrée L’évolution du rapport interdécile des revenus révèle que
uniquement sur l’inégalité de patrimoine, la distribution des la France a connu une baisse de ses inégalités de revenu
salaires ne révélant aucune tendance à la baisse sur longue depuis 1970. Cette baisse est très nette jusqu’en 1984 (le
période. Au cours de cette période, les détenteurs de patrimoine rapport interdécile passe de 4,8 en 1970 à 3,5 en 1984),
ont certes subi des chocs (guerres, inflation, crise des années puis elle est très faible (3,1 en 2007). Toutefois, l’utilisation
1930) mais, surtout, deux facteurs ont empêché la reconsti- d’un autre indicateur d’inégalités comme le revenu moyen
tution des grandes fortunes : l’impôt progressif sur le revenu pour chaque tranche de 10 % révèle une tout autre évolution,
instauré en 1914 et l’impôt progressif sur les successions créé en particulier sur les dix dernières années. Entre 1998 et
en 1901. Cette baisse tendancielle des inégalités de revenu 2008, le niveau de vie moyen des 10 % les plus pauvres
a cessé pendant les années 80. Si l’on regarde uniquement a progressé de 13,7 %, soit 970 euros. Le niveau de vie
l’évolution des salaires depuis 1970, on constate que les iné- moyen des 10 % les plus riches a augmenté de 27,3 % soit
galités de salaire n’ont véritablement augmenté qu’aux États- 11530 euros. L’écart entre ces deux catégories a augmenté :
Unis et au Royaume-Uni. Cependant, on observe, dans tous en 2008, les plus pauvres touchent 6,7 fois moins que les
les pays, un arrêt dans la réduction des inégalités salariales plus riches contre 6 fois en 1998 (tableau 2).
pendant les années 80 (voir tableau 1). Aux États-Unis, 1998 (€) 2008 (€) Gain (€) Gain en %
l’inégalité salariale entre les 10 % les moins bien payés et les
Niveau de vie
10 % les mieux payés a augmenté de 50 % entre 1970 et moyen des 10 % 7100 8070 970 13,7 %
2008, les États-Unis revenant à leur niveau d’inégalité de les plus pauvres
l’entre-deux-guerres. Le Royaume-Uni, qui présentait une
inégalité de salaire très faible en 1970, proche de celle observée Niveau de vie
moyen des 10 % 42270 53800 11530 27,3 %
dans les pays scandinaves, a vu ses inégalités augmenter de
les plus riches
45 %, l’essentiel de la hausse se produisant à partir de 1980.
Les États-Unis et le Royaume-Uni sont les pays les plus Rapport entre
les 10 % les plus
inégalitaires. 6,0 6,7
riches et les 10%
1970 1980 1990 2000 2008 les plus pauvres
Allemagne 2,5 2,8 3,2 3,3 Écart entre les 10 %
États-Unis 3,2 3,8 4,5 4,5 4,9 les plus riches et
35170 45730
France 3,7 3,2 3,2 3,1 3 les 10 % les plus
Japon 2,5 2,8 3 3 pauvres (en €)
Royaume-Uni 2,5 2,6 3,3 3,5 3,6 Tableau 2 : Évolution des niveaux de vie moyens annuels pour le 1er et le 9ème déciles pour une personne
(après impôts et prestations sociales) - Source : Observatoire des inégalités et INSEE.
Suède 2,1 2,0 2,1 2,35 2,3
Tableau 1 : la montée des inégalités salariales depuis 1970 (rapport interdécile D9/D1) Les inégalités de revenu ont très nettement augmenté durant
Source : Piketty (2004) et OCDE
les dix dernières années en France. Cette hausse s’explique
En 1970, la France était le pays le plus inégalitaire des pays par une forte hausse du revenu des plus riches (tableau 3).
occidentaux, beaucoup plus inégalitaire que le Royaume-Uni. Les inégalités s’accroissent donc par le haut. Entre 2004 et
L’inégalité salariale a ensuite diminué pendant les années 2007, le revenu annuel des 10 % les plus riches s’est accru de
70 pour se stabiliser à partir de 1980 à un niveau intermédiaire. 11 % (contre 9 % pour les 90 % de la population restante).
En 2008, les 10 % les mieux payés gagnent 3 fois plus que Mais cette évolution est d’autant plus spectaculaire que l’on
les 10 % les moins bien payés. Mais que révèle cette évolution en monte dans la hiérarchie des revenus : entre 2004 et 2007,
matière d’inégalités de revenus, et que se passe-t-il depuis les 1 % les plus aisés ont vu leur revenu annuel augmenter
les dix dernières années : la France demeure-t-elle moyen- de 16 %, et les 0,01 % les plus riches ont vu leur revenu
nement inégalitaire ? annuel s’accroître de 360 000 euros (données avant impôts),
soit une hausse de 40 %.
44
chroniques d'économie politique coordonnées par Richard Sobel / LNA#56
Hausse en % Hausse en valeur Probabilité d’être : 1993 2003
De 0 à 90 % les plus bas +9 + 1423
cadre supérieur quand son père est ouvrier 5,7 % 7,82 %
10 % les plus riches + 11 + 4624
1 % les plus riches + 16 + 16712 ouvrier quand son père est ouvrier 46 % 39 %
0,1 % les plus riches + 27 + 72229 cadre supérieur quand son père est cadre
40 % 47 %
0,01 % les plus riches + 40 + 361623 supérieur
Tableau 3 : la hausse des plus hauts revenus entre 2004 et 2007 (données avant impôts). ouvrier quand son père est cadre supérieur 8,7 % 6,65 %
Source : INSEE : « Les revenus et les patrimoines des ménages »
diplômé du supérieur 3 cycle quand son père
ème

Deux explications peuvent être avancées à cette hausse : 1,27 % 2,52 %


est sans diplôme
d’une part, la forte augmentation des revenus du patrimoine diplômé du supérieur 3ème cycle quand son père
3,17 % 3,71 %
(financier et immobilier) et, d’autre part, l’envolée des a le certificat d’études primaires
hauts, voire des très hauts salaires. Du point de vue des diplômé du supérieur 3ème cycle quand son père
29,7 % 40 %
revenus du patrimoine, le CAC 40 est passé, de fin 2003 à est diplômé du supérieur 3ème cycle
fin 2007, de 3500 à 5600 points, et, plus on s’élève dans la sans diplôme quand son père est sans diplôme 29,4 % 31 %
hiérarchie des niveaux de vie, plus les revenus liés au patri- diplômé du baccalauréat quand son père a lui-
21,5 % 19,6 %
moine s’accroissent. Les revenus du patrimoine représentent même le baccalauréat
en effet 2,6 % en moyenne du revenu des 90 % les moins Tableau 4 : la transmission des inégalités de père en fils
Source : calculs à partir de l’enquête Formations, Qualifications Professionnelles (FQP) de l’INSEE
rémunérés contre 33 % pour les 1 % les plus aisés et 50 %
pour les 0,01 % les plus riches. Du point de vue de l’évolu- En 2003, un fils d’ouvrier n’a que 7,8 % de chances de
tion des salaires en France, Landais (2007) a montré que les devenir cadre supérieur contre 47 % pour un fils de cadre
250 000 salariés français les mieux payés (1 % des salariés) supérieur. Toujours en 2003, la probabilité d’être diplômé du
ont vu leur rémunération augmenter de 14 % entre 1998 supérieur troisième cycle quand son père a seulement le
et 2005. Les 25 000 meilleurs salaires français ont connu certificat d’études est de 3,7 %. L’origine sociale est donc
une augmentation de 29 %, et les 2500 salaires français déterminante pour la réussite scolaire. En outre, on constate
les mieux rémunérés ont augmenté de 51 %. On assiste à peu d’évolution entre 1993 et 2003 : la mobilité sociale est
une convergence vers les modèles de rémunération des hauts donc faible.
salaires anglo-saxons, même si la France reste nettement
plus égalitariste que l’Angleterre ou les États-Unis. Conclusion : quelques pistes pour contenir la montée
des inégalités
De fortes inégalités scolaires et une faible mobilité
Plusieurs pistes peuvent être suivies pour contenir la montée
sociale
des inégalités de revenu. Tout d’abord, il s’agit de conserver
Alors que l’éducation est censée être la même pour tout le l’impôt progressif sur le revenu qui est un impôt juste, et
monde, des disparités persistent selon le milieu social d’origine. mettre davantage à contribution les plus aisés. En effet, le
Un premier exemple de ces inégalités scolaires persistantes est taux d’imposition des plus riches est de 20 % selon l’INSEE
l’origine sociale des élèves inscrits en classes préparatoires aux et de 25 % pour les 0,01 % les plus aisés. Il semble donc
grandes écoles. En 2002, 55 % des élèves inscrits en classes possible d’augmenter ce taux sans forcément craindre une
préparatoires étaient des enfants de cadres supérieurs ou de évasion fiscale, d’autant plus que depuis dix ans on observe
professions libérales et 9 % seulement des enfants d’ouvriers une baisse des impôts en France.
ou d’inactifs 1. Un second exemple concerne l’origine sociale On peut également réduire la charge fiscale pesant sur le
des élèves en difficulté au collège présents dans les Sections travail et mettre à contribution les patrimoines. Les ménages
d’enseignement général et professionnel adapté (Segpa) : les possèdent aujourd’hui 9 200 milliards d’euros de patrimoine
enfants d’ouvriers, d’employés ou de personnes sans activité immobilier et financier (net de dettes), soit six ans de revenu
représentent 84 % des élèves de Segpa 2. national et jamais, depuis 1900, les patrimoines ne se sont
La mise en évidence de la liaison entre la catégorie sociopro- aussi bien portés. Parallèlement, les salaires, les revenus et la
fessionnelle de l’individu et la catégorie socioprofessionnelle production croissent à un rythme très faible depuis 30 ans.
du père témoigne également de la transmission des inégalités L’impôt sur les successions doit être maintenu et renforcé afin
de génération en génération. Il en est de même pour la rela- d’empêcher les patrimoines conséquents de croître trop
tion entre le diplôme obtenu et le diplôme du père (tableau 4). rapidement. L’impôt sur les grandes fortunes doit également
être conservé et réformé en supprimant notamment ses
multiples règles dérogatoires et en en étendant l’assiette.
1 Source : Ministère de l’Éducation Nationale, Direction de l’évaluation de la Enfin, il faut promouvoir la mixité sociale et scolaire pour
prospective et de la performance, suivi après le baccalauréat des élèves entrés en
sixième en 1995.
combattre les inégalités d’éducation. Plusieurs études mon-
trent en effet que la réussite scolaire dépend du revenu moyen
 Source : Ministère de l’Éducation Nationale, Repères et références statistiques 2007.
2
du quartier d’habitation et de la composition sociale des élèves
de l’école fréquentée. Cela revient à instaurer une carte sco-
Bibliographie : laire qui oblige à la mixité sociale. Une dernière piste consiste
Landais C., Les hauts revenus en France (1998-2006) : une explosion des à développer des politiques éducatives ciblées en faveur des
inégalités ?, École d’économie de Paris, Juin 2007. plus défavorisés, les caractéristiques des parents étant elles
Piketty T., Les hauts revenus en France au XX siècle. Inégalités et redistri- aussi déterminantes pour la réussite scolaire des enfants.
butions 1901-1998, éd. Grasset, 2001.
Piketty T., L’ économie des inégalités, éd. La Découverte, collection
Repères, 2004.

45
LNA#56 / à voir

Trois Al Pacino pour un « Richard III »


(« Sors-moi de ce documentaire, je veux être roi ! »)
Par Jacques LEMIÈRE
Maître de conférences,
Institut de sociologie et d’anthropologie, Université Lille 1

On connaît bien Al Pacino, acteur. Al Pacino, new-yorkais, né en 1940, élevé (par sa mère) dans le Bronx, qui suit les
cours de l’Actor’s Studio, en gagnant sa vie comme ouvreur de théâtre, puis qui joue Shakespeare avec la Compagnie
de théâtre de Boston. Et qui ne débute que plus tard, en 1969, comme acteur de cinéma, où il a tourné avec Lumet
(Serpico, 1973 ; Un après-midi de chien, 1975), Coppola (la série des trois Le Parrain, de 1972 à 1990), Pollack
(Bobby Deerfield, 1977), De Palma (Scarface, 1983), Beatty (Dick Tracy, 1990).

O n connaît peut-être moins Al Pacino, producteur,


scénariste et réalisateur d’un film qui questionne la
relation des Américains au théâtre de Shakespeare, des gens
du film, que quand on dispose de ce « sentiment », et donc
de ce « sens », donné par les mots, la violence recule : pensée
forte quand on la réfère à la violence que déploient les pièces
de la rue, à New-York, des spectateurs, mais aussi des acteurs de Shakespeare, et notamment la violence nue de ce
de théâtre. Et qui questionne cette pièce, Richard III, « une Richard III. Violence nue qu’Al Pacino sait, avec maîtrise,
pièce plus jouée qu’Hamlet », « la pièce la plus populaire de traiter, quand il le faut, par l’ellipse comme dans la
Shakespeare », dit le film, une pièce aussi où l’on peut se séquence du meurtre des deux enfants de la veuve du roi,
perdre, dans les personnages et les méandres de cette histoire dans la tour où ils sont enfermés par Richard.
de lutte pour le pouvoir, dans l’Angleterre du XVème siècle, Le spectre des réponses, à cette enquête dans la rue, est
dans les conséquences de la Guerre des deux Roses entre les d’autant plus large qu’« il arrive, avec Shakespeare, qu’on
York et les Lancaster. confonde les pièces ».

Puissant de son montage, le film repose sur un ensemble Mais c’est aussi l’enquête auprès des gens de théâtre, à partir
de tensions, à commencer par la tension entre une enquête de l’hypothèse que ce n’est pas seulement le public américain
(« question ») et une quête (« quest ») portées par un groupe qui est « intimidé par Shakespeare » mais les acteurs améri-
« double » qui – autour de Al Pacino, lui-même non seulement cains également : « Qu’est-ce qui se met entre Shakespeare et
double (Al Pacino acteur du film, Al Pacino réalisateur du nous, et qui fait que nos meilleurs acteurs sont bloqués pour
film), mais triple (Al Pacino acteur de la pièce, jouant le jouer Shakespeare ? » (Al Pacino, dans le film).
rôle de Richard dans Richard III) – mène le projet d’un film Pour le public, qui peut être conduit à penser que « les
documentaire et le projet d’une mise en scène, pour le film, mots, ça embrouille les gens » (sur les mots des pièces de
de Richard III : Shakespeare, un homme, dans la rue, à New-York), et qui
- l’enquête sur cette relation des gens à Shakespeare (« des se demandera ce que peut bien vouloir dire « l’ hiver de notre
gens » car on comprend bien que, finalement, cette enquête déplaisir est changé en glorieux été, sous le soleil d’York »,
sur les new-yorkais vaut pour tous, à commencer par ceux on ouvrira la question : « faut-il comprendre tout ce qui est
qui, spectateurs du film, hors Amérique, découvriront dit ? », dès lors qu’on peut se laisser porter par la poésie du
Looking for Richard en y étant davantage attirés par la notoriété texte de Shakespeare.
d’Al Pacino que par celle de Richard III), Pour les acteurs américains, embarrassés par la diction du
- la quête sur les ressorts de la pièce Richard III. texte shakespearien, car impressionnés par la figure de maî-
trise, en la matière, des acteurs anglais, on lèvera les secrets
Dans les rues de New-York, le film va jouer avec l’éventail du pentamètre iambique.
des réponses à la question « Connaissez-vous Shakespeare ? »,
réponses qui vont de l’ignorance de celui qui, de Shakespeare, Alors, il convient pour le réalisateur d’organiser le film
ne retient que le « to be or not to be, that is the question », à autour d’une tension entre Amérique et Angleterre :
l’intelligence de cet ouvrier, noir, qui déclare si bellement aller questionner (avec sérieux) les shakespeariens « cano-
qu’ « il faudrait que Shakespeare soit présent dans notre ensei- niques », comme John Gieguld, Vanessa Redgrave, Kenneth
gnement, pour que les jeunes aient du sentiment (…) car si on Branagh…, aller (avec autodérision) visiter la maison natale
ne met pas du sentiment dans les mots, on dit des choses qui ne de Shakespeare, se demander si aller jouer une scène,
signifient rien ». particulièrement difficile, de la pièce sur le lieu même où
Ce philosophe du peuple ajoutera, dans une autre séquence elle fut jouée à Londres, au Théâtre du Globe, trois cents

46
à voir / LNA#56
photo : DR

ans plus tôt, inspire davantage des acteurs américains. Avec Shakespeare, ce sont les illustrations ». 
autodérision, encore, mais, comme à Stratford-on-Avon Le montage du film va organiser la tension entre les supposés
dans la séquence précédente, cette posture n’empêche ou réels hésitations, incidents et aventures du tournage et le
pas, chemin faisant, le travail documentaire du film de cheminement de la mise en scène de la pièce : « On ne finira
s’accomplir sur la manière dont les Anglais entretiennent jamais ce film ! C’est dans sa structure ! », fait dire Al Pacino
la mémoire nationale de Shakespeare : non seulement la à un membre de l’équipe du tournage. « C’est fini, j’espère »,
conservation de la maison natale de Stratford, mais la ajoute un technicien, « car s’ il (Al Pacino) apprend qu’ il reste
reconstitution du Théâtre du Globe au cœur de Londres. La dix bobines de pellicule, le malheur, c’est qu’ il va vouloir les
musique du film sera donc jouée par le London Philarmonic utiliser ».
Orchestra. Tension, donc, entre le théâtre et le cinéma, repérable dans
Et l’on pourra aussi mettre en scène, en passant, la tension l’allure prêtée par le film au groupe des dramaturges, plongé
entre les universitaires érudits de Shakespeare et les gens dans les livres, très « intellectuel de Brooklyn à bicyclette »,
de théâtre, acteurs et dramaturges, qui se confrontent aux et à l’équipe du film documentaire, tirée vers le look à « cas-
énigmes de la pièce : pourquoi la « science » des premiers quette de réalisateur ». D’un côté, le groupe des gens
serait-elle plus légitime que la pensée pratique des seconds ? de théâtre, qui se pose des questions de théâtre, qui s’inter-
– ce qui est une manière, drolatique dans le traitement roge : « Pourquoi veut-on tellement faire du théâtre, et pas du
qu’en fait le film d’Al Pacino, de poser la très sérieuse cinéma ? » ; de l’autre, l’équipe de réalisation du film, qui
question des différents statuts de la pensée, pensée dans la s’inquiète : « Ce n’est plus un documentaire, il n’y en a plus
science, certes, mais pensée dans l’art : pensée à l’œuvre au que pour la pièce ».
cœur du travail théâtral. C’est que la mise en scène de la pièce Richard III est en train
de prendre le pouvoir, en termes d’occupation de l’écran,
Car, en même temps que la caméra à l’épaule suit Al Pacino au fur et à mesure de l’avancée du film. La mise en relation,
et ses copains dans le processus de l’enquête, un autre « work motrice de la dynamique du film, à la fois confusion et
in progress » s’est organisé : la mise en scène de Richard III, séparation, entre le processus de type documentaire et le
avec toutes ses étapes, constitution du groupe qui va prendre processus de la mise en scène des extraits de la pièce, laisse
en charge la réf lexion dramaturgique, recrutement des chaque fois davantage de place au résultat du travail de mise
acteurs, lectures du texte, attribution des rôles, recherche en scène.
des lieux, répétitions, jeu et tournage de ces scènes. Alors Al Pacino/Richard est de plus en plus présent à l’écran,
À ce public qui est susceptible de « s’embrouiller dans les sans jamais cesser d’être confronté à Al Pacino/acteur du film,
mots de Shakespeare » (hors ce lumineux shakespearien du sous le regard de Al Pacino/réalisateur (Al Pacino/l’homme,
peuple noir de New-York, que nous avons distingué), et qui qui porte tout le projet) : un des points culminants de cette
est au risque d’en « confondre les pièces », on va expliquer la confrontation est l’insert des plans montrant Al Pacino dans
structure de Richard III et le contexte historique de l’his- un jardin de New York (« Je l’aurai » !) dans le montage des
toire que la pièce raconte et, au-delà des mots, l’illustrer scènes jouées de la « conquête » de la belle Ann par Richard.
aussi, puisque Al Pacino, découvrant un ouvrage portant Cette confrontation culmine à la fin du film, quand nous
le titre de Shakespeare illustré, lance : « Ce que j’aime, dans
47
LNA#56 / à voir

est livrée la mise en scène du dernier acte : « Il faut que tu me Y a-t-il film plus subtil, c’est-à-dire à la fois intelligent et
sortes de ce documentaire, qui est allé trop loin. Sors-moi de ce drôle, libre et émancipateur du regard, pour servir, par les
documentaire, je veux être roi ! », ou encore : « Quand vais-je moyens du cinéma, la cause de Shakespeare et, partant,
mourir ? Je veux le savoir ». celle du théâtre ? Et pour rendre hommage, comme il est dit
dans Looking for Richard, au « langage de Shakespeare qui est
Looking for Richard est un film moderne, en tant qu’il orga- le langage de la pensée ».
nise la confrontation de ces matériaux divers (l’enquête do-
cumentaire, la mise en scène de la pièce, le film en train de
Looking for Richard (118 minutes) est édité en DVD, depuis mars 2005,
se faire) dans des modalités qui laissent en permanence au en format PAL, par Fox Pathé Europa.
spectateur une possibilité de distance, une place de liberté.
Il y a des films qui atteignent cette émancipation du regard
du spectateur par des moyens tout à fait opposés à ceux du
film d’Al Pacino, qui pratique la prise caméra à l’épaule et
le découpage extrême. Pensons au chef d’œuvre de Manoel
de Oliveira, Amour de Perdition, dont les quatre heures et
demie donnent à entendre la totalité du texte du roman de
Camilo Castelo Branco dans une modalité où le film « est
simultanément peinture (tableaux qui nous donnent l’ image
visuelle que le livre ne peut nous donner), théâtre (action dra-
matique conduite par les dialogues) et narration romanesque
(succession temporelle de ces tableaux et de cette action, et leur
enchaînement) » 1. Dans la démarche d’Oliveira, c’est la
procédure de la « théâtralisation », à l’œuvre dans de longs
plans séquences qui atteignent souvent à la fixité de la pein-
ture, au point qu’on peut parler de « picturalisation », qui,
« adaptant le cinéma au texte d’un roman, et non pas adaptant
d’un roman au cinéma » 2 donne au spectateur cette place
émancipée.
Un grand mérite de Looking for Richard est que rapidité du
découpage et toute-puissance du montage n’empêchent nul-
lement Al Pacino de parvenir à construire une telle position
pour le spectateur, bien que par de toutes autres voies, qui
sont, sous ce critère, généralement plus périlleuses : c’est, ici,
toute la force du dispositif qui consiste à déployer… trois Al
Pacino pour un Richard III.

1
 João Bénard da Costa, écrivain et critique, qui fut président de la Cinémathèque
Portugaise, dans un texte donné pour accompagner la projection à Lille d’Amour
de Perdition le 7 novembre 2004 dans le cadre de Citéphilo (thème « L’Europe,
un lieu commun ? »), pour un cycle cinématographique « Oliveira et Syberberg »,
consacré à deux films géants pour deux cinéastes (européens) géants : le film
d’Oliveira était projeté au Palais des Beaux-Arts de Lille ; celui de Syberberg,
Hitler, un film d’Allemagne (plus de 8 heures de projection), avait fait salle
comble, de 10 h du matin à 22 h, débat compris, un samedi de novembre, dans
l’auditorium de l’Espace Culture de l’Université Lille 1.

 Denis Lévy, dans son article sur Amour de Perdition, n° 21-22-23, « Manoel de
2

Oliveira » (automne 1998) de la revue « L’art du cinéma ». 

48
libres propos / LNA#56

Six compositeurs à la recherche


de Musique mathématique
Par Tom JOHNSON
Compositeur

Autour de la conférence-concert organisée Mais, avec si peu de notes, avec des idées si simples, comment
par la MESHS de Lille le 17 janvier 2011 leur donner un sens ? Comment les ordonner ? Sans
aucune formation mathématique, j’étais dans l’obligation
(détails p. 2) de chercher une logique, une continuité, une raison d’être
L’Espace Culture a déjà accueilli Tom Johnson à deux reprises en et les meilleures solutions me conduisaient toujours dans
partenariat avec Muzzix : en 2004, pour la performance Galiléo, une direction mathématique.
Vers 1980, j’ai composé Musique à compter avec une
et en 2010, accompagné de l’Ensemble Dedalus.
logique fondée sur un, deux, trois. Puis il y a eu les Mélodies
À l’occasion de sa venue à Lille en janvier 2011, il nous expose
Rationnelles, un peu plus évoluées, des morceaux fondés sur le
ici le projet qu’ il présentera aux côtés d’un mathématicien et triangle de Pascal ou d’autres modèles mathématiques et, plus
de cinq jeunes compositeurs. récemment, je suis entré dans le dédale de la combinatoire.
Pourquoi ai-je voulu que ma musique soit liée avec les Parfois, j’ai utilisé des dessins pour construire la logique que
structures mathématiques ? Ma formation à Yale avec mon je cherchais : par exemple, déterminer les 56 combinaisons
professeur Morton Feldman s’inscrivait dans un cadre possibles de triplets parmi 8 chiffres et lier ces triplets deux à
relativement traditionnel mais, à New York dans les an- deux lorsqu’ils ont une différence minimale (voir la figure
nées 70, l’ambiance expérimentale était très forte. C’était ci-dessous). À la fin, j’avais la structure d’une composition pour
la période de l’évolution de la nouvelle musique minimale 3 percussionnistes, chaque chiffre correspondant à un rythme.
américaine et, comme La Monte Young, Steve Reich, Alvin
Lucier, Phill Niblock et une vingtaine d’autres jeunes
compositeurs, je voulais arrêter la musique dodécaphonique,
la musique classique officielle de l’époque et trouver un
langage plus simple, plus direct, des sons auxquels les auditeurs
non spécialisés seraient sensibles.
Le style le plus populaire de notre groupe était la musique
répétitive, avec des séries de croches jouées en boucle,
généralement très vite 1, mais d’autres voulaient « faire une
musique de drone 2 », avec des petits changements à l’intérieur
d’un seul son ou des installations sonores jouant automa-
tiquement toute la journée. Pour moi, l’important était de
faire une musique qui ne se développe pas, qui n’avance pas
vers un but, avec des matériels les plus modestes possible.
J’ai écrit Une Heure pour piano, une musique agréable, qui
Un autre exemple de structure que j’ai beaucoup étudiée est
ne va nulle part durant une heure, un peu à la manière
le pavage (série des Tileworks). Par exemple, est-il possible
des compositions d’Erik Satie, l’Opéra de quatre notes, où
de remplir une ligne de 15 points avec 5 voix, chaque voix
les chanteurs n’utilisent que la, si, ré et mi du début à la jouant trois durées régulières dans un tempo différent, de
fin, puis Neuf Cloches avec un instrument inventé qui n’est manière à ce que chaque point ne soit occupé que par une
d’ailleurs que cela : neuf cloches suspendues au plafond. et une seule voix ? Réponse : il y a une solution unique, que
j’ai utilisée pour Tilework for piano :

 Les premières œuvres de Philip Glass ou Steve Reich sont typiques de cette forme.
1 V1 : - - 3 4 5 - - - - - - - - - -
V2 : - - - - - - - - 9 - 11 - 13 - -
2
 « Drone » est le terme anglais pour « bourdon ». Dans les musiques traditionnelles,
le terme désigne une vibration continue entretenue soit par des cordes ou des V3 : - - - - - 6 - - - 10 - - - 14 -
anches caractéristiques de l’instrument (vielle à roue, harmonium, cornemuse) V4 : - 2 - - - - 7 - - - - 12 - - -
soit par des instruments dédiés à cette fonction de bourdon comme le tampura
dans la musique hindoustani, ou le didgeridoo des Aborigènes. V5 : 1 - - - - - - 8 - - - - - - 15
Le terme « drone » est utilisé pour désigner les musiques contemporaines basées
sur ce principe, en premier lieu dans le domaine expérimental (La Monte Young, Pavage V5 V4 V1 V1 V1 V3 V4 V5 V2 V3 V2 V4 V2 V3 V5
Alvin Lucier, Charlemagne Palestine, Phil Niblock, Eliane Radigue) puis, plus
récemment, dans d’autres genres musicaux (rock, électronique). (V = voix)
49
LNA#56 / libres propos

CONFÉRENCE-CONCERT
MUSIQUE ET MATHEMATIQUE
Proposée par la MESHS de Lille (Maison Européenne des Sciences de
l’Homme et de la Société)
En partenariat avec le Centre d’Étude des Arts Contemporains (Lille 3) et
le collectif Muzzix

Avec Tom Johnson, compositeur et Jean-Paul


Delahaye, mathématicien
Lundi 17 janvier 2011 à 17h30
au Conservatoire de Lille
Les œuvres seront interprétées par Tom Johnson et cinq
Bien que les mathématiques aient joué un rôle important autres compositeurs : Christopher Adler, Steve Gisby,
dans l’histoire de la musique, de Pythagore, Machaut et Brian Parks, Samuel Vriezen, Michael Winter
Bach aux compositeurs plus récents comme Milton Babbitt
et Iannis Xenakis, il semble que je sois le seul compositeur Programme (sous réserve)

de ma génération à travailler essentiellement dans ce sens. Tom Johnson : Musique à compter, Catalogue des accords,
Peu à peu, j’ai commencé à être reconnu comme un mini- Tilework for Log Drums
maliste différent des autres. Brian Parks : Mississippi Hot Dog fondé sur les rythmes du Ghana
Samuel Vriezen : une pièce systématique de poésie sonore

En février et mars 2010, lors d’une série de conférences et Michael Winter : Subset Canon
de concerts que je donnais aux États-Unis, trois jeunes Christopher Adler : 11 Séquences
compositeurs – écrivant eux aussi la musique suivant les Nouvelles compositions
modèles mathématiques – ont souhaité s’entretenir avec
Tom Johnson est un compositeur américain établi à Paris depuis
moi. L’un était même prêt à faire le voyage à Paris pour pouvoir
une trentaine d’années. Il se revendique du minimalisme, terme qu’il
discuter davantage ! Étant probablement le seul à pouvoir a contribué à imposer, c’est-à-dire d’une écriture musicale employant
comprendre précisément ce qu’il faisait, je me sentais dans volontairement un nombre de principes de composition limités. Tom
l’obligation de le recevoir. Après réflexion, j’ai pensé qu’il Johnson utilise des structures mathématiques et logiques souvent très
serait intéressant de se réunir avec ces jeunes compositeurs simples mais très fécondes sur le plan du développement musical et qui
sont le contenu même de l’œuvre, théorie et pratique se confondant : le
et décidé d’y associer deux connaissances de Londres et spectateur voit et entend la structure de la pièce.
Amsterdam. http://www.editions75.com/

Ce projet, intéressant pour chacun d’entre nous, restait à Mathématicien de formation, Jean-Paul Delahaye obtient l’agrégation de
mathématiques en 1976, puis soutient un doctorat de troisième cycle
concrétiser. J’ai donc effectué des démarches en ce sens. en mathématiques en 1979 et un doctorat d’État en mathématiques en
Moreno Andreatta (Équipe Représentations Musicales, 2002. Il est professeur d’informatique à l’Université Lille 1 depuis 1988
IRCAM - CNRS UMR 9912) a été immédiatement d’accord et chercheur au sein du Laboratoire d’Informatique Fondamentale
pour organiser une journée à l’IRCAM visant à présenter et de Lille du CNRS. C’est aujourd’hui un spécialiste de la théorie de la
complexité. Il est l’auteur de plusieurs livres dont les deux derniers sont :
expliquer notre musique. Jeux finis et infinis (éd. du Seuil, 2010) et Mathématiques pour le plaisir
La MESHS 3, s’associant au Conservatoire de Lille, a accepté avec (éd. Belin - Pour la science, 2010).
un vif intérêt la proposition de Yanik Miossec (Muzzix) Christopher Adler a étudié la musique et les mathématiques au MIT et
d’organiser une conférence-concert avec la participation a terminé un doctorat à la Duke University. Il est aujourd’hui professeur
de Jean-Paul Delahaye (Professeur à l’Université Lille 1, à l¹Université de San Diego (Californie).
chercheur au Laboratoire d’Informatique Fondamentale http://members.cox.net/christopheradler/
de Lille). D’autres lieux seront associés à cette semaine : Steve Gisby vient de recevoir un Ph.D. de musique et composition à la
Les Instants Chavirés à Montreuil (93), La Muse en Circuit Brunel University (Angleterre) et travaille avec des mesures comme 16:15.
Il vit à Londres et joue de la basse électrique dans différents ensembles.
à Alfortville (94), La Métive en Creuse (23) et l’Église http://www.stevegisby.com/
Américaine de Paris pour un concert d’orgues.
Brian Parks, diplômé de la Wesleyan University, est organiste, pianiste
À ce jour, je ne sais pas encore ce que le groupe pourra et compositeur. Ses œuvres sont souvent fondées sur ses études des
rythmes complexes traditionnels du Ghana.
préparer en une semaine. J’aimerais que nous essayions
de jouer ensemble au moins une partie du Catalogue Samuel Vriezen, pianiste et compositeur, est diplômé du Conservatoire
Royal à La Haye et a également fait des études de mathématiques. Il a
des accords, une liste de 8178 accords, uniquement jouée
composé de nombreuses pièces pour voix et pour clavier, et pour ensemble
jusqu’à maintenant par des solistes. Il y a d’autres morceaux de chambre. Il est la première personne après Tom Johnson à jouer « le
qui exigent de calculer la musique en jouant au lieu de lire Catalogue des accords » (tous les accords possibles sur une octave).
des partitions ou d’improviser, il y a également d’autres par- http://www.xs4all.nl/~sqv/index.html
titions à nous, toutes écrites, à essayer… Michael Winter est diplômé de CalArts et a obtenu un Ph.D. à l’Uni-
versité de Californie (Santa Barbara). Il vit à Los Angeles où il donne des
cours et anime l’organisation « The Wulf » dédiée à l’expérimentation
musicale. Il a étudié les théories mathématiques de la musique et est
3
 Maison Européenne des Sciences de l’Homme et de la Société. également compositeur.
http://www.meshs.fr http://www.mat.ucsb.edu/~mwinter/

50
au programme / réflexion-débat / LNA#56

www.culture.univ-lille1.fr

Migrations
Octobre 2010 – mai 2011

RENDEZ-VOUS D’ARCHIMÈDE philosophie à l’IUFM de Lille/Uni- Trop souvent, nous considérons le fait
versité d’Artois. d’être étranger comme une possibilité
u  Des migrants économiques aux exceptionnelle conférée par l’expérience
Que ce soit le flux des apatrides de de l’exil qui ouvrirait à des libertés iné-
« réfugiés de l’environnement » : le l’entre-deux-guerres en Europe et aux
grand écart des concepts menace- dites dont ne dispose pas le citoyen or-
États-Unis, ou celui des réfugiés, des dinaire. En réalité, l’étranger se heurte
t-il l’asile politique ? sans papiers, des demandeurs d’asile,
Mardi 4 janvier à 18h30  toujours à des désignations dont cer-
toute une partie de l’humanité est taines peuvent être injurieuses. De telle
Par Luc Ca mbrézy, Géographe, privée d’un lieu où se poser et re-
directeur de recherche à l’Institut de sorte que l’on devient étranger à partir
poser. Interroger la demeure à partir de cette désignation que l’on reçoit.
Recherche pour le Développement, de l’errance nous oblige à repenser notre
directeur adjoint du Centre population rapport à la maison, à l’autochtonie. Cf. article p. 14 à 16.
développement - Université Paris
Descartes, IRD, INED. Cf. article p. 9-10.
À suivre :
Dans le contexte d’un contrôle accru
u 
L’imaginaire de la communauté
des mouvements de population vers
d’origine portugaise en France et u 
Les papiers et le guichet, formes
le Nord, et alors que la distinction
ses représentations dans le cinéma contemporaines du contrôle de
entre réfugiés et migrants écono-
contemporain l’immigration
miques est souvent difficile à établir,
l’émergence de nouvelles catégories Mardi 8 mars à 18h30 Mardi 12 avril à 18h30
telles que « réfugiés climatiques » ou Par João Sousa Cardoso, Maître de Par Alexis Spire, Chercheur au CNRS
« réfugiés de l’environnement » est-elle conférences en sciences sociales à l’Uni- (Centre d’Études et de Recherches
de nature à renforcer la protection des ver sité lu s ophone de s S c ienc e s Administratives, Politiques et Sociales
populations ? Humaines et Technologies de Lis- - Université de Lille 2).
bonne et à l’Université lusophone de
Cf. article p. 4 à 6.
Porto, Portugal.
u 
Journée d’études
u  Migrations de travail et de savoir- La communauté portugaise jouit d’une
Migrations et droits
faire à l’époque moderne réputation d’invisibilité au sein de
Mercredi 4 mai
Mardi 18 janvier à 18h30 la société française. Il faut envisager
Par  Corine Ma itte, Professeure les représentations associées à la com- 9h : La situation des Roms dans l’espace
munauté portugaise immigrée dans le européen
d’histoire moderne à l’Université de
Paris-Est Marne-la-Vallée. contexte de la société d’accueil, et les 10h45 : La cité Nationale de l’Histoire de
représentations d’elle-même que cette l’Immigration
Les migrations de travail ont longtemps communauté a pu produire au long de 14h15/16h30 : Table ronde
été considérées comme des contraintes la période considérée. Notre recherche Où en est le droit des étrangers ?
imposées à des individus ou à des s’est ainsi proposée de saisir les éléments
Entrée libre sur inscription : 03 20 43 69 09
groupes qui ne pouvaient faire autre- symboliques qui structurent l’imagi- ou johanne.waquet@univ-lille1.fr
ment que de partir. L’historiographie naire collectif des immigrés portugais
des migrations anciennes a mis en cause en France et de leurs descendants. Retrouvez toutes nos conférences en vidéo
ces modèles et a montré les ressources sur le site : http://lille1tv.univ-lille1.fr/
Cf. article p. 11 à 13.
que constituaient les migrations. Remerciements à Rudolf Bkouche, Youcef
Cf. article p. 7-8. Boudjémaï, Jean-Marie Breuvart, Frédéric
u  Désigné étranger Dumont, Bruno Duriez, Rémi Franckowiak,
Mardi 22 mars à 18h30 Jacques Lemière, Bernard Maitte et Jean-Fran-
u L’exil et la demeure Par Guillaume Le Blanc, Philosophe, çois Rey pour leur participation à l’élaboration
Mardi 1er février à 18h30 professeur de philosophie à l’Université de ce cycle.
Par Jean-François Rey, Professeur de de Bordeaux.

51
LNA#56 / au programme / réflexion-débat

www.culture.univ-lille1.fr

Cycle Université
Octobre 2010 – mai 2011

RENDEZ-VOUS D’ARCHIMÈDE servitude volontaire qui participent réconcilier sur le mode républicain à
de l’art néolibéral de gouvernement l’université la science, la démocratie et
u  Massification ou démocratisation des individus et des populations. la formation des élites obligent à des
de l’enseignement supérieur ? Un Pour y parvenir, le Pouvoir, pris par la compromis difficiles et à des entorses
débat mal posé fièvre de l’évaluation, a dû insidieu- croissantes avec les principes fondateurs
Mardi 11 janvier à 18h30 sement et progressivement acter le de liberté, égalité et fraternité dans un
Pa r Fra nçois Vat in, Professeur changement de signification de cette contexte mondial qui leur tourne de
de sociologie à l’Université de Paris notion, conçue comme une extension plus en plus le dos.
Ouest, directeur de l’École doctorale sociale de la norme managériale dans Cf. article p. 24 à 26.
« Économie, Organisations, Société », des secteurs de la vie sociale qui en
membre fondateur du collectif pour une étaient jusque-là préservés.
Refondation de l’université française. Cf. article p. 21 à 23. À suivre :
Depuis plusieurs décennies s’affron-
tent deux conceptions de l ’Uni- u  Le projet universitaire républicain u  L’Université, inst itut ion ou
versité, respectivement incarnées par de la Troisième à la Cinquième organisation ?
les « pédagogues » et les « savants ». République, science, démocratie et Mardi 5 avril à 18h30
Les premiers se sont félicités de la élites Par Pierre Louart, Directeur de
« démocratisation » de l’enseignement Mardi 15 mars à 18h30 l’Institut d’Administration des Entre-
supérieur ; les seconds se sont plaints Par Christophe Charle, Professeur prises de Lille.
de sa « massification ». Un tel débat d'histoire contemporaine à l’Université de
repose sur une identification erronée Paris I Panthéon-Sorbonne, membre u 
Journée d’études
entre « enseignement supérieur » et de l’Institut universitaire de France,
« université ». Le problème de l’heure directeur de l ’Institut d ’histoire Refonder l’Université ?
n’est pas de réduire l’accès des jeunes moderne et contemporaine (CNRS/ Jeudi 5 mai
Français à l’enseignement supérieur, ENS). Entrée libre sur inscription : 03 20 43 69 09
mais de faire en sorte que l’Université, ou johanne.waquet@univ-lille1.fr
L’avènement de la Troisième République
lieu de production, de conservation et
a coïncidé avec un grand mouvement
de transmission du savoir, ne soit plus
de réforme étalé jusqu’au début du XXème Retrouvez toutes nos conférences en vidéo sur
la « voiture-balai » de l’enseignement
siècle où le système napoléonien hérité le site : http://lille1tv.univ-lille1.fr/
supérieur, mais son cœur intellectuel.
a tenté de s’inspirer du modèle germa- Remerciements à Rudolf Bkouche, Youcef
Cf. article p. 17 à 20. nique. Pour former de nouvelles élites, Boudjémaï, Jean-Marie Breuvart, Frédéric
s’ouvrir à la science et rapprocher l’uni- Dumont, Bruno Duriez, Rémi Franckowiak,
u  L’évaluation comme « dispositif versité traditionnelle et la démocratie. Jacques Lemière, Bernard Maitte et Jean-
François Rey pour leur participation à l’élabo-
de servitude volontaire » Le bilan final de ces réformes est ration de ce cycle.
Mardi 8 février à 18h30 contrasté comme on le verra et explique
Par Roland Gori, Psychanalyste, pro- la renaissance des problèmes dès
fesseur émérite des Universités, ini- l’entre-deux-guerres.
tiateur de l’Appel des appels. La Quatrième et surtout la Cinquième
Républiques ont dû remettre la réforme
Les pratiques de l’évaluation à l’Uni- sur le métier mais dans un contexte
versité, à l’Hôpital, dans les milieux de croissance rapide et de concur-
professionnels de la Justice, de la Police, rence internationale bien différent de
de la Culture, dans la Recherche, la Troisième République.
le Travail Social et l’Information, La aussi, comme le montrent les débats
constituent de nouveaux dispositifs de c ontempora i n s, le s objec t i f s de

52
au programme / réflexion-débat / LNA#56

Question de sens 2010-2011 :


Résistances 2
Résistances contemporaines et spirituelles
Cycle proposé par Jean-Pierre Macrez et l’équipe « Question de sens »
(Université Lille 1)

« Créer c’est résister, résister c’est créer » 1 u« Paradis fiscaux et développe- « Vice », « pêché », « crime », « mala-
ment » : quels enjeux ? die », « fléau social » : l’amour, le désir
Résister  Jeudi 17 février à 18h30 d’une femme pour une femme, d’un
contre tout ce qui est survalorisé, aux Par Mathilde Dupré, Chargée de homme pour un homme, ont été vio-
moyens qui se prennent pour des buts mission au Comité Catholique contre lement stigmatisés. Mais il s’est trouvé
contre tout ce qui oublie l’ humain la Faim et pour le Développement aussi des penseurs, de Platon à Sartre,
contre les formatages - Terre Solidaire, coordonnatrice de pour proposer d’autres visions dans un
contre l’ inacceptable la plateforme pa radis f iscau x et affrontement de représentations et de
contre la violence légalisée judiciaires. valeurs qui interroge chaque individu.
contre les effets de mode…
En partenariat avec le CUPS, avec le soutien
Donner priorité à l’ humain et aux En écho au Colloque « Paradis fiscaux
de L’Egide - Maison régionale des associations
chemins d ’ humanisation af in de et développement : Quels enjeux pour Lesbiennes Gays Bi Trans.
promouvoir la solidarité internationale le G20 ? » qui s’est tenu le 18 juin
et la fraternité. 2010 à l’Assemblée Nationale.
Personne ne peut l’ignorer, la fraude uLogiciels libres : quelle résistance ?
Michel Deheunynck Jeudi 31 mars à 18h30
et l’évasion fiscale coûtent à la France
trois fois le trou de la Sécurité Sociale. Avec Bernard Szelag, Administrateur
Conférences En Afrique, 125 milliards d’euros système du service informatique de
s’évaporent chaque année : cinq fois l’Université Lille 1 et Philippe Pary,
la somme nécessaire pour éradiquer la Association chtinux, administrateur
uLes religions objet et source de de l’Association nationale de promo-
résistances spirituelles faim dans le monde selon l’ONU.
tion et défense du logiciel libre (www.
Jeudi 13 janvier à 18h30 « Les paradis fiscaux, le secret bancaire, april.org).
Par Raphaël Picon, Doyen de la Faculté c’est terminé. » Nicolas Sarkozy, le En partenariat avec l’association chtinux
libre de théologie protestante de Paris, 23/09/2009 qui a pour vocation de promouvoir les logiciels
auteur de Dieu en procès (éd. de l’Atelier, Comment aider Nicolas Sarkozy à te- libres http://www.chtinux.org
2009), signataire de l’Appel pour une nir sa promesse ?
relance du christianisme social, pour
des communes théologiques *. À voir : la pétition Stop paradis fiscaux !
www.stopparadisfiscaux.fr
Raphaël Picon se consacre à l’évolution
En partenariat avec le CRDTM et le CCFD.
des pratiques religieuses, démontrant
à quel point les critiques, même les
plus violentes, les plus douloureuses u L’homosexualité n’est pas un
ou le s plu s déc onc er t a nte s sont problème, l’homophobie en est un
nécessaires aux religions. Elles seules, Jeudi 10 mars à 18h30
souvent, peuvent les sauver de l’abso- Avec Nadia Flicourt, Sexologue anthro-
lutisme et d’une tyrannie qui annihile pologue, directrice du Carrefour d’Ini-
la pensée de leurs croyants. tiatives et de Réflexions pour les Mis-
sions relatives à la vie affective et sexuelle
* http://lapetition.be/en-ligne/petition-7297.html et Daniel Borrillo, Juriste, maître
de conférences à l’Université de Paris-X-
Nanterre, chercheur associé au Centre
d’Études et de Recherches de Sciences
Administratives, auteur de L’homophobie
(éd. PUF, 2001), directeur de l’ouvrage
1
Extrait de l’appel à la commémoration du 60 ème collectif Lutter contre les discriminations www.culture.univ-lille1.fr
anniversaire du programme du Conseil National
de la Résistance du 15 mars 1944.
(éd. La Découverte, 2003).

53
LNA#56 / au programme / exposition

© Carl Cordonnier
L’étape universitaire,
images des premiers jours
et des années qui suivent

Du 3 janvier au 11 février
Vernissage : lundi 10 janvier à 18h30
Entrée libre

À chaque entrée universitaire, les inscrits en première année sont confrontés à une nouvelle manière de vivre et
d’étudier. Tous les ans aussi, l’université se doit de résoudre les problèmes attenants à l’inscription, l’accueil, l’orien-
tation des étudiants. Entre l’institution appliquant des procédures optimisées et des jeunes cherchant à construire
leur avenir, de multiples scénarios sont possibles, chacun porteur de questions et de charges affectives différentes.

C e mouvement chaque année recommencé fait


l’objet d’observations, certaines de leurs caracté-
ristiques étant restituées lors de cette exposition. Deux
Parallèlement à cette démarche, l’OFIP 3 (Observatoire
des Formations et de l’Insertion Professionnelle) se mobilise
pour communiquer ses analyses des f lux d’étudiants.
sociologues du Clersé 1 (laboratoire CNRS) et un artiste L’ensemble des néo-bacheliers inscrits en première année
photographe 2 ont élaboré un dispositif d’enquête et de suivi de Licence en 2004 a, en particulier, été suivi durant
qualitatif de primo entrants. Lors de la prérentrée de septembre six années. Il apparaît que des sous-groupes d’étudiants
2009, ils ont demandé à des étudiants volontaires inscrits se distinguent, qui mènent, chacun, les études selon des
dans différentes disciplines de se présenter par une photo rythmes et des objectifs propres. Ils n’atteignent pas les
d’identité en pied. Deux mois après, ils ont repris contact mêmes niveaux de diplôme, parcourent parfois des cursus
avec eux. Au cours d’un entretien, chaque étudiant a décrit complexes, abordent différemment la vie active.
ses premières appréciations et expériences du supérieur.
Chacun a aussi réfléchi au contenu d’une photo qui traduirait Ces approches, artistique, qualitative, statistique de la prise
une impression marquante de cette période. Dans cette de contact avec l’institution et des destinées universitaires
seconde photo, l’étudiant a collaboré avec le photographe à ne visent pas à l’exhaustivité. Les contributions photogra-
une symbolisation de sa situation. Ainsi, trente étudiants, phiques, verbales et chiffrées espèrent alimenter les débats
par l’image et la parole, font part de leurs représentations qui concernent l’université, en mettant l’accent sur les
de l’université et traduisent leurs réactions subjectives impressions, les représentations, les attentes et les besoins,
face à l’institution. les hésitations et les stratégies des néo-bacheliers qui
passent plus ou moins de temps à Lille 1.


Catherine Baichère, Hubert Cukrowicz.
2
 Carl Cordonnier. 3
 Martine Cassette, Eric Grivillers.

54
© Kaixuan Feng au programme / exposition / LNA#56

Voyage incrusté
Photographies de Kaixuan Feng
Du 28 février au 25 mars
Vernissage : lundi 28 février à 18h30
Entrée libre

K aixuan Feng est née en 1982 à Tianjin en Chine. À 23 ans, elle


quitte les Beaux-Arts de Pékin et décide de venir en France pour
se former aux pratiques contemporaines de l’art.
Elle étudie l’art contemporain à l’École Régionale Supérieure d’Expres-
sion Plastique de Tourcoing, passant ainsi de la peinture académique
chinoise à la performance contemporaine.
Elle a obtenu le Diplôme national Supérieur d’Expression Plastique en
juin 2010.
Sa réf lexion tourne autour de la métaphore entre l’incrustation
d’image et l’intégration dans un pays étranger : « M’intégrer dans
un pays étranger, c’est incruster ma propre image dans une autre
image : modifier, transformer, déplacer, recadrer, sélectionner, inverser,
masquer, balancer, contraster, saturer, teinter, colorer, gommer, convertir,
filtrer, associer, dissocier, verrouiller, magnétiser, fusionner... ».
En utilisant des images libres de droit, elle échappe aux contraintes de
temps et d’espace. La question posée est alors la suivante : y a-t-il un pays
hors territoire à partir duquel voyager à l’étranger n’a plus de sens ?
Cf. article p. 40-41

55
Ag e nd a Retrouvez le détail des manifestations sur notre site : http://culture.univ-lille1.fr ou dans notre programme
trimestriel. L’ ensemble des manifestations se déroulera à l’Espace Culture de l’Université Lille 1.

Exposition « L’étape universitaire, images des premiers jours et des


*Pour ce spectacle, le nombre de places étant limité, il est nécessaire de retirer préalablement vos entrées libres à l’Espace Culture (disponibles un mois avant les manifestations).

Janvier , février, mars


Du 3 janvier au 11 février
années qui suivent » - Vernissage le 10 janvier à 18h30
Les 4, 11, 18 et 25 janvier 14h30 Conférences de l’UTL
Rendez-vous d’Archimède : Cycle « Migrations » « Des migrants
Mardi 4 janvier 18h30 économiques aux ‘réfugiés de l’environnement’ : le grand écart des
concepts menace-t-il l’asile politique ? » par Luc Cambrézy
Rendez-vous d’Archimède : Cycle « Université » « Massification ou
Mardi 11 janvier 18h30 démocratisation de l’enseignement supérieur ? Un débat mal posé »
par François Vatin
Question de sens : Cycle « Résistances 2 » « Les religions objet et
Jeudi 13 janvier 18h30
source de résistances spirituelles » par Raphaël Picon
19h « Conférence sur la jubilation » par la Compagnie La mère Boitel *
Rendez-vous d’Archimède : Cycle « Migrations » « Migrations de
Mardi 18 janvier 18h30
travail et de savoir-faire à l’époque moderne » par Corine Maitte
Film : Avant-première/débat « Qu’ils reposent en révolte (des figures de
Jeudi 20 janvier 19h
guerres 1) » de Sylvain George *
Les 1er, 8 et 15 février 14h30 Conférences de l’UTL
Rendez-vous d’Archimède : Cycle « Migrations » « L’exil et la demeure »
Mardi 1er février 18h30
par Jean-François Rey
Rendez-vous d’Archimède : Cycle « Université » « L’évaluation comme
Mardi 8 février 18h30
‘dispositif de servitude volontaire’ » par Roland Gori
Concert d'Ictus String Quartet - « Oscillations / Boogie Woogie » Quatuor
Jeudi 10 février 19h
à cordes n°1 de Michaël Levinas (en partenariat avec l’Opéra de Lille) *
Question de sens  : Cycle «  Résistances 2 » «  ‘Paradis fiscaux et
Jeudi 17 février 18h30
développement’ : quels enjeux ? » par Mathilde Dupré
19h Cirque « ça bouge mais ça tient » par la Compagnie XY *
Installation « Horizon » de Enrique Ramirez / Exposition « Voyage
Du 28 février au 25 mars
incrusté » de Kaixuan Feng - Vernissage le 28 février à 18h30
Les 8, 15, 22 et 29 mars 14h30 Conférences de l’UTL
Rendez-vous d’Archimède : Cycle « Migrations » « L’imaginaire de
Mardi 8 mars 18h30 la communauté d’origine portugaise en France et ses représentations
dans le cinéma contemporain » par João Sousa Cardoso
Question de sens : Cycle « Résistances 2 » « L’homosexualité n’est pas un
Jeudi 10 mars 18h30
problème, l’homophobie en est un » avec Nadia Flicourt et Daniel Borrillo
Rencontre avec Michaël Levinas et l’équipe artistique de La Métamor-
19h
phose (en partenariat avec l’Opéra de Lille) *
Rendez-vous d’Archimède : Cycle « Université » « Le projet universitaire
Mardi 15 mars 18h30 républicain de la 3ème à la 5ème République, science, démocratie et
élites » par Christophe Charle
Les 15 et 16 mars Valse des livres en partenariat avec Radio Campus
Spectacle « Jongleur ! » par la Compagnie Pré-O-ccupé / Nikolaus &
Jeudi 17 mars 19h
Ivika Meister *
Rendez-vous d’Archimède : Cycle « Migrations » « Désigné étranger »
Mardi 22 mars 18h30
par Guillaume Le Blanc
Question de sens : Cycle « Résistances 2 » « Logiciels libres : quelle
Jeudi 31 mars 18h30
résistance ? » avec Bernard Szelag et Philippe Pary
19h Lancement d'un ouvrage d'écrits (clôture de la résidence de G. Dumont)

Espace Culture - Cité Scientifique 59655 Villeneuve d’Ascq Tél : 03 20 43 69 09 - Fax : 03 20 43 69 59


Du lundi au jeudi de 9h30 à 18h et le vendredi de 10h à 13h45 Mail : culture@univ-lille1.fr
Café : du lundi au jeudi de 11h à 18h et le vendredi de 10h à 13h45 Site Internet : http://culture.univ-lille1.fr