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Visage et vulnérabilité /

Quelle hospitalité pour


les migrants ? / Les
énigmes du corps / La
trace de Dieu / Talmud et
philosophie/Emmanuel
SE
S-
HORRIE

LEVINAS
Au lendemain de la Shoah, il a
refondé la philosophie à partir
de l’éthique et de l’expérience
du visage de l’autre
Avec Judith Butler,
Belgique-Luxembourg-Portugal : 8,90 € / Allemagne : 9,20 € / Suisse : 14,90 FS
3’:HIKQMJ=[U\^U^:?a@k@e@k@f";

Luc Dardenne, Alain Finkielkraut,


M 06296 - 40H - F: 7,90 E - RD

Jean-Luc Marion…
Canada : 13,25 $CAN / TOM : 1100 CFP / DOM : 8,90 €
France : 7,90 € / Andorre : 7,90 € /

ET AUSSI : LE DILEMME DESSINÉ


PAR EMMANUEL GUIBERT /
ET UN ENTRETIEN AVEC THOMAS
OSTERMEIER
franceculture.fr
@Franceculture

en partenariat
avec

Si vous
n’entendez
rien à
la philo, LES CHEMINS

montez DE LA
PHILOSOPHIE.
1 H

le son. Adele
Van Reeth

SEMAINE SPÉCIALE LEVINAS


DU 04 AU 07 FÉVRIER 2019

L’esprit
d’ouver-
ture.
Levinas
Emmanuel
Responsabilité infinie

I
l y a une énigme Levinas. Voilà une œuvre qui ne se résume
pas facilement, sauf à dire qu’elle s’appuie sur le sixième
commandement : « Tu ne tueras point », pour faire du « visage
d’autrui » le centre de sa réflexion et une porte sur l’infini.
Voilà une œuvre difficile, exigeante et dont la notoriété est, du coup,
presque paradoxale ! Comment peut-elle être revendiquée
à la fois par des chrétiens et des juifs, des conservateurs et des
révolutionnaires ? Comment peut-elle séduire l’infirmier d’un service
de soins intensifs comme le cinéaste qui explore
les conflits de l’enfance, l’humanitaire qui prend
soin des réfugiés ou le chef d'entreprise qui
s’interroge sur les effets financiers de la
mondialisation ? Qu’est-ce qui fait que cette œuvre
semble résonner aujourd’hui avec les grandes
questions de notre temps, inégalités, précarité
ou accueil des migrants ?

5
C’est tout simplement que sa proposition
essentielle est aussi énorme que transversale :
SVEN ORTOLI
RÉDACTEUR EN CHEF fonder la philosophie sur l’éthique et non

Éditorial
sur la métaphysique ; renversement copernicien
qui fait de l’autre le centre de mon monde et donne à ma
responsabilité à son égard la préséance sur ma liberté. Mais cette
révolution de la pensée n’est pas si simple à accepter :
que se passe-t-il quand un tiers – et c’est toujours le cas – s’intercale
dans le duo que je forme avec autrui ? En d’autres termes, y a-t-il
un usage politique de Levinas, ou sa pensée trouve-t-elle sa limite
dès qu’intervient ce tiers ?
Car c’est bien joli d’asséner un devoir de « responsabilité infinie »,
mais comment hiérarchiser ce que chacun doit aux innombrables
autrui qui l’entourent ? À ceux qui jugeraient cette perspective
un peu terrifiante, Levinas offre un chemin des écoliers en évoquant
la « petite bonté » dont Vassili Grossman dit qu’elle est sans pensée.
« Pourquoi sans pensée ? demande Levinas. Parce que c’est la bonté
PHILOSOPHIE MAGAZINE

hors de tout système, de toute religion, de toute organisation sociale.


© Coll. part.

Gratuite, cette bonté-là est éternelle. »


HORS-SÉRIE

On fait ce qu’on peut, en somme, mais on peut beaucoup.


Levinas
Emmanuel

Ils ont
contribué à TINA CHANTER
Professeure de philosophie à l’université Kingston

ce numéro…
de Londres, directrice de la collection « Théorie du
genre » des Presses de l’université d’État de New
York. On lui doit notamment (non traduits à ce
jour) Ethics of Eros: Irigaray’s Rewriting of the
Philosophers (Routledge, 1995), Time, Death, and
the Feminine: Levinas with Heidegger (Stanford
University Press, 2001), et Art, Politics and
Rancière: Broken Perceptions (Bloomsbury Press,
2017). Elle examine dans quelle mesure la
notion de féminin employée par Levinas est
empreinte de préjugés sexistes, pp. 84-85

LAZARE BENAROYO JUDITH BUTLER


Professeur d’éthique et de philosophie de la Philosophe américaine, professeure à l’université
médecine à la Faculté de biologie et de médecine Berkeley. A publié Trouble dans le genre (1990 ;
de l’université de Lausanne (Suisse) et médecin- trad. fr. La Découverte, 2005, rééd. 2006), Vie
chef de l’unité d’éthique du Centre hospitalier précaire (2004 ; trad. fr. Éditions Amsterdam,
universitaire vaudois. Il est l’auteur de Éthique et 2005), et Vers la cohabitation. Judéité et critique
DANIELLE COHEN-LEVINAS
Responsabilité en médecine (Médecine et hygiène, du sionisme (2012 ; trad. fr. Fayard, 2013). Elle
4

Philosophe et musicologue, ancienne élève du


2006), a co-édité La Philosophie du soin. Éthique, présente la réflexion sur la précarité des « sans-
Conservatoire national supérieur de musique et de
médecine et société (PUF, 2010) et Les Classiques visage » qu’elle a développée au contact de la
l’École normale supérieure de musique, belle-fille
du soin (PUF, 2015). Fort de son expérience de pensée de Levinas, pp. 61-63
d'Emmanuel Levinas. Elle a notamment publié
médecin, il révèle l’intérêt de la pensée de
Contributeurs

Inventions à deux voix. Entretiens avec Jean-Luc


Levinas pour comprendre le rapport entre
Nancy (Le Félin, 2015), et Le devenir-juif du poème.
patient et soignant, pp. 35-37
Double envoi : Celan et Derrida (Presses de
l’Université de Montréal, 2016). À paraître : Une
métaphysique sans logos. Philosophie de Richard
Wagner (Gallimard). Elle interroge le rapport de
la pensée de Levinas au judaïsme, pp. 100-103

PHILIPPE CAPELLE-DUMONT © Heidi Diaz © CP © CP © CP © Serge Picard pour PM © DR © Manuel Braun pour PM
Prêtre catholique, professeur à la Faculté de
théologie catholique de l’université de Strasbourg
FLORENCE BURGAT et doyen honoraire de la Faculté de philosophie de
Directrice de recherche à l’Institut national de la l’Institut catholique de Paris. On lui doit les trois
recherche agronomique, membre des Archives volumes de Finitude et Mystère (Cerf, 2005, 2013,
Husserl et du comité consultatif du muséum 2016), et la codirection des cinq volumes de
national d’Histoire naturelle, co-rédactrice en chef l’anthologie Philosophie et Théologie (Cerf,
PHILIPPE CORCUFF
de la Revue semestrielle de droit animalier. Elle a 2009, 2010, 2011). Il explore le rapport
Sociologue, maître de conférences de sciences
publié Liberté et Inquiétude de la vie animale complexe de la philosophie levinassienne
politiques à l’Institut d’études politiques de Lyon
(Kimé, 2006), Une autre existence. La condition avec le christianisme, pp. 110-111
et cofondateur des universités populaires de Lyon
animale (Albin Michel, 2012), et Être le bien d’un et de Nîmes. Il est notamment l’auteur de La
PHILOSOPHIE MAGAZINE

autre (Rivages, 2018). Elle se demande si, pour Société de verre. Pour une éthique de la fragilité
Levinas, le visage de l’animal exprime, comme le (Armand Colin, 2002), Mes années Charlie et
visage humain, le commandement « Tu ne tueras après ? (Éditions Textuel, 2015), illustré par Charb,
HORS-SÉRIE

point », pp. 40-42 ou encore Pour une spiritualité sans dieux


(Éditions Textuel, 2016). Il explore divers usages
politiques et sociologiques possibles de la
pensée de Levinas, pp. 66-67
Levinas
Emmanuel
LUC DARDENNE EMMANUEL LEVINE JEAN-MICHEL SALANSKIS
Réalisateur et auteur belge. On doit au duo qu’il Agrégé de philosophie, élève de l’École normale Professeur émérite de philosophie de l’université
forme avec son frère Jean-Pierre des films comme supérieure, il prépare une thèse en phénoménologie Paris-Nanterre. Il a publié Levinas vivant (Les Belles
Rosetta et L’Enfant, Palme d’or 1999 et 2005 au et philosophie politique. Il a réalisé les entretiens Lettres, 2006), Heidegger, le mal et la science
Festival de Cannes, Le Fils (2002), Le Silence de de François-David Sebbah, de Judith Butler et (Klincksieck, 2006 ; rééd. 2009) et Le Fait juif (Les
Lorna (2008) et La Fille inconnue (2016). Il est de Philippe Capelle-Dumont. Il a également Belles Lettres, 2017), Le Monde du computationnel
aussi l’auteur de Sur l’Affaire humaine (Le Seuil, participé aux entretiens avec Frédéric Worms, (Encre Marine, 2011), et Partages du sens : une
2012) et de deux volumes intitulés Au dos de nos Alain Finkielkraut, Jean-Michel Salanskis, présentation de l’ethanalyse (Presses universitaires
images (Le Seuil, 2005 et 2015), dans lesquels Danielle Cohen-Levinas et Jean-Luc Marion. Il a de Paris Ouest, 2014). Il souligne le rôle
il médite sur son travail cinématographique. Il enfin contribué à l’ensemble de ce numéro. fondamental joué par le corps dans l’architecture
analyse l’influence que la philosophie de Levinas de la pensée levinassienne, pp. 88-91
a exercée sur son cinéma, pp. 19-25
© Christine Plenus / Diaphana © CP © Adam Walanus © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons © J.F. PAGA / Grasset © DR © CP © CP © Mike Lazaridis/ I FA

JEAN-LUC MARION
Philosophe, professeur émérite de l’université FRANÇOIS-DAVID SEBBAH
ALAIN FINKIELKRAUT Paris-Sorbonne, professeur à l’université de Professeur de philosophie à l’université Paris-
Philosophe, académicien, ancien professeur à Chicago et membre de l’Académie française. On Nanterre, membre associé des Archives Husserl et du

5
l’université Berkeley et à Polytechnique, lui doit notamment L’Idole et la Distance (Grasset, laboratoire « Connaissance organisation et systèmes
cofondateur de l’Institut d’études levinassiennes, 1977 ; rééd. Le Livre de Poche, 1991), Dieu sans techniques » de l’Université de technologie de
il anime sur France Culture depuis 1985 l’émission l’être. Théologiques (Fayard, 1982 ; rééd. PUF, Compiègne. Auteur notamment de Levinas,
« Répliques ». Il est notamment l’auteur de Et si 2002), De surcroît. Études sur les phénomènes ambiguïtés de l’altérité (Les Belles Lettres, 2000),

Contributeurs
l’amour durait (Stock, 2011), L’Identité saturés (PUF, 2001) ou encore Le Phénomène L’Épreuve de la limite. Derrida, Henry, Levinas et la
malheureuse (Stock, 2013 ; rééd. Folio, Gallimard, érotique (Grasset, 2003 ; rééd. Le Livre de Poche, phénoménologie (PUF, 2001), Usages contemporains
2015), La Seule Exactitude (Stock, 2015 ; 2004) et Prolégomènes à la charité dont l’édition de la phénoménologie, coécrit avec Jean-Michel
Gallimard, édition augmentée, 2016), et a dirigé définitive vient de paraître (Grasset, 2018). Il met Salanskis (Sens et Tonka, 2008). Il décrypte la
l'édition de Des animaux et des hommes (Stock, en lumière la nouveauté fondamentale que notion complexe et fondamentale de visage
2018). Il explique, à la lumière de la philosophie représente l'apport de Levinas dans l’histoire de chez Levinas, pp. 30-34
de Levinas, ce que signifie la « sagesse de la pensée, pp. 116-120
l’amour » qu’il défend, pp. 76-81

FRÉDÉRIC WORMS
MICHEL OLIVIER Professeur agrégé de philosophie contemporaine à
OCTAVE LARMAGNAC-MATHERON Chargé de cours de philosophie à l’université l’ENS, directeur adjoint du département des Lettres
Titulaire d’un master de philosophie contemporaine Paris-Nanterre. Ses travaux portent notamment et membre du Comité consultatif national d’éthique.
à Paris-I. Il a réalisé l’entretien avec Luc sur la philosophie du langage et la question de la Il a notamment publié Le Moment du soin. À quoi
Dardenne, pp. 19-25, a participé aux entretiens légitimité collective. Par ailleurs chef d’entreprise, tenons-nous ? (PUF, 2010), Revivre. Éprouver nos
PHILOSOPHIE MAGAZINE

avec Jean-Michel Salanskis et avec Frédéric il est l’auteur de Peirce. La Pensée et le Réel blessures et nos ressources (Flammarion, 2012), La
Worms, et a contribué à l’ensemble de ce (Hermann, 2013). À partir d’un extrait de Levinas, vie qui unit et qui sépare (Payot, 2013) et Les
numéro. il s’interroge sur la nécessité, pour la justice, Maladies chroniques de la démocratie (Desclée de
HORS-SÉRIE

de faire parfois usage de violence, pp. 59-60 Brouwer, 2017). Il questionne la possibilité de
construire, à partir de la pensée de Levinas, une
politique de l’hospitalité, pp. 52-56
Emmanuel Levinas
« Sans nom » (Vingt ans après)
pp. 8-11

biographie
Vie et visages
du « penseur de l’autre » LE VISAGE DE L’ÉTHIQUE
pp. 13-18 DE L’AUTRE À LA POLITIQUE
EN RÉSUMÉ… EN RÉSUMÉ…
Accorder l’éthique Autrui, visage, vulnérabilité, Tiers, justice, État,
et l’esthétique responsabilité droits de l’homme
Entretien avec pp. 28-29 pp. 50-51
Luc Dardenne
pp. 19-25
Face à la vulnérabilité Pour une politique de l’hospitalité ?
Entretien avec Entretien avec Frédéric Worms
François-David Sebbah pp. 52-57
pp. 30-34

Extrait
L'appel de l’autre souffrant Accueillir sans condition
Par Lazare Benaroyo Jacques Derrida
pp. 35-37 p. 55

L’animal a-t-il un visage ? Extrait


Par Florence Burgat La justice et le bourreau
pp. 40-42 Emmanuel Levinas
p. 58

Extrait
Bobby, le dernier kantien Autrui, le tiers et l’État
d’Allemagne Par Michel Olivier
Emmanuel Levinas pp. 59-60
p. 41

La parole des « sans-visage »


Extrait Entretien avec Judith Butler
La souffrance animale me regarde pp. 61-63
SEMAINE SPÉCIALE Emmanuel Levinas
LEVINAS dans les « Chemins p. 43
Une réponse aux tentations
de la Philosophie » identitaristes
produits par Adèle Van Reeth Talmud, mode d’emploi Par Philippe Corcuff
sur France Culture Par Emmanuel Levine pp. 66-67
p. 44
Du 4 au 7 février 10h - 11h.
Le Talmud lu
Le Talmud lu par Emmanuel Levinas
par Emmanuel Levinas L’accueil des anges
Un exemple : l’Alliance pp. 68-69
MENSUEL, 10 NUMÉROS PAR AN / Rédaction : p. 45
10, rue Ballu 75009 Paris / E-mail : redaction@phi-
lomag.com / Information lecteurs : 01 43 80 46 10 Dans la bibliothèque
/ www.philomag.com / Directeur de la rédaction :
Alexandre Lacroix / Service abonnés : Philosophie
Dans la bibliothèque d’Emmanuel Levinas :
magazine, 4, rue de Mouchy, 60438 Noailles Cedex – d’Emmanuel Levinas : Vassili Grossman,
France (01 43 80 46 11), abo@philomag.com / Offres Fiodor Dostoïevski, Vie et Destin
d’abonnement : abo.philomag.com / Diffusion :
Presstalis / Contact pour les réassorts diffuseurs : À
Les Frères Karamazov pp. 70-71
Juste Titres (04 88 15 12 42 – Julien Tessier, j.tessier@ pp. 46-47
ajustetitres.fr)
CAHIER CULTURE
FACES DE DILEMME
Par Emmanuel Guibert,
LES ÉNIGMES LA TRACE prix René-Goscinny 2017
DU CORPS DE DIEU du Festival d’Angoulême
pp. 122-137
EN RÉSUMÉ… EN RÉSUMÉ…
Insomnie, jouissance, Dieu, religion, idée d’infini, trace
caresse, paternité pp. 98-99
pp. 74-75

Une synthèse entre


Sagesse de l’amour Athènes et Jérusalem
Entretien avec Alain Finkielkraut Entretien avec
pp. 76-81 Danielle Cohen-Levinas
pp. 100-103

Extraits
« Une dualité insurmontable Sartre-Levinas.
des êtres » Israël et la question juive
Emmanuel Levinas, Simone Par Emmanuel Levine
de Beauvoir, Jacques Derrida pp. 104-107
pp. 82-83

Levinas et le christianisme
Quelle place pour les femmes ? Entretien avec
Par Tina Chanter Philippe Capelle-Dumont
pp. 84-85 pp. 110-111
« RACONTER
DES HISTOIRES
Le corps, voie d’accès à l’autre Le Talmud POUR PARLER
Entretien lu par Emmanuel Levinas DES CONFLITS
avec Jean-Michel Salanskis Offenses et pardon DANS LA SOCIÉTÉ »
pp. 88-91 pp. 112-114 Entretien avec Thomas
Ostermeier par Cédric Enjalbert
pp. 138-146
Le Talmud lu Dans la bibliothèque
par Emmanuel Levinas d’Emmanuel Levinas :
Et Dieu créa la femme René Descartes,
pp. 92-93 Méditations métaphysiques
pp. 114-115

Dans la bibliothèque
d’Emmanuel Levinas : Une pensée sans exemple © Philippe Quaisse / PASCO © Pierre Gonnord © Jon Nazca / REUTERS
Marcel Proust, Entretien avec Jean-Luc Marion © Frédéric Delangle / SIGNATURES © ADAGP / Wellcome collection et
Ann Veronica Janssens © Agathe Poupeney / Divergence
Du côté de Guermantes pp. 116-120
pp. 94-95

HORS-SÉRIE “LEVINAS” Hiver 2018 / Rédacteur en chef : Sven Ortoli / Rédacteurs : Octave Larmagnac-Matheron, Emmanuel Levine / Secrétariat de rédaction : Vincent Pascal,
asssisté de Noël Foiry / Direction artistique  : Jean-Patrice Wattinne / L’Éclaireur / Iconographie : Lise Bruyneel, Mika Sato / Couverture : © illustration : Sonia Roy /+ colagene pour PM
photo-droits d’inspiration : Ulf andersen/ Getty images / Directeur de la publication : Fabrice Gerschel / Responsable administrative : Sophie Gamot-Darmon / Fabrication : Rivages
/ Impression : Pollina, ZI de Chasnais, 85407 Luçon / Commission paritaire : 0521 D 88041 / ISSN : 2104-9246 / Dépôt légal : à parution / Philosophie magazine est édité par Philo
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responsable des textes et documents qui lui sont envoyés. Ils ne seront pas rendus à leurs propriétaires /
Publié en 1966, le texte intitulé « Sans nom » porte la mémoire
Levinas
Emmanuel

des six millions de juifs exterminés lors de la Shoah. Si Levinas a survécu


aux atrocités du nazisme, il reste irrémédiablement marqué par cette époque
où le monde s’effondrait. Telle est la « tumeur dans la mémoire » qui ronge le survivant,
et qui lui inspire « trois vérités pour l’humanité ».

Dessin à la mine sur papier d’emballage réalisé par Liana Franklova au camp de concentration de Terezín (Theresienstadt). Il représente
la distribution de nourriture au camp. On remarque qu’aucun des enfants qui se présentent devant l’énorme gamelle de soupe
ne possède de bouche pour la boire. Née le 12 janvier 1931 à Brno (Tchécoslovaquie), Liana Franklova fut déportée le 5 décembre 1941.
Transférée à Auschwitz, elle y fut assassinée le 19 octobre 1944 à l’âge de 13 ans.

Vingt ans après...


PHILOSOPHIE MAGAZINE
HORS-SÉRIE
Levinas
Emmanuel
D
«  epuis la fin de la guerre, le sang n’a pas cessé de couler. Racisme, impé-
rialisme, exploitation, demeurent impitoyables. Les nations et les
hommes s’exposent à la haine, au mépris, craignent misère et destruction.
Mais les victimes savent au moins où porter les yeux qui s’éteignent. Leurs
espaces désolés appartiennent à un monde. De nouveau existe une opinion
indiscutée, des institutions indiscutables et une Justice. Dans les discours, les
écrits et les écoles, le bien a rejoint le Bien de toutes les latitudes et le mal est
devenu le Mal de tous les temps. La violence n’ose plus dire son nom. Ce qui
fut unique entre 1940 et 1945, ce fut le délaissement. Toujours on meurt seul
et partout les malheurs sont désespérés. Et entre les seuls et les désespérés, les
victimes de l’injustice sont partout et toujours les plus désolées et les plus seules.
Mais qui dira la solitude des victimes qui mouraient dans un monde mis en
question par les triomphes hitlériens où le mensonge n’était même pas néces-
saire au Mal assuré de son excellence ? Qui dira la solitude de ceux qui pensaient
mourir en même temps que la Justice au temps où les jugements vacillants sur
le bien et le mal ne trouvaient de critère que dans les replis de la conscience

9
subjective, où aucun signe ne venait du dehors ?
Interrègne ou fin des Institutions ou comme si l’être même s’était suspendu.
Plus rien n’était officiel. Plus rien n’était objectif. Pas le moindre manifeste sur

Sans nom
les droits de l’Homme. Aucune “protestation d’intellectuels de gauche” ! Absence
de toute patrie, congé de toute France ! Silence de toute Église ! Insécurité de
toute camaraderie. C’était donc cela “les défilés étroits” du premier chapitre
des Lamentations 1 : “Pas de consolateur !”, et la plainte du rituel de Kippour 2 :
© Jewish Museum, Prague

“Ni grand prêtre pour offrir des sacrifices, ni autel pour y déposer nos holocaustes !”
Il y a plus d’un quart de siècle, notre vie s’interrompit et sans doute l’histoire
elle-même. Aucune mesure ne venait plus contenir les choses démesurées.
Quand on a cette tumeur dans la mémoire, vingt ans ne peuvent rien y changer.
Sans doute la mort va annuler bientôt l’injustifié privilège d’avoir survécu à six
millions de morts. Mais si pendant ce délai de grâce, les occupations ou les
divertissements de la vie remplissent à nouveau la vie, si toutes les valeurs
dépréciées – ou antédiluviennes – se remettent à valoir, si tous les mots qu’on
croyait de langues mortes réapparaissent dans les journaux et les livres, si bien
des droits périmés trouvent à nouveau institutions et force publique pour les
protéger – rien n’a pu combler, ni même recouvrir le gouffre béant. On y
PHILOSOPHIE MAGAZINE

retourne à peine moins souvent des recoins de notre dispersion quotidienne,


et le vertige qui saisit à son bord est toujours le même.
Faut-il s’obstiner à faire entrer dans ce vertige une humanité dont la mémoire
HORS-SÉRIE

n’est pas malade de ses propres souvenirs ? Et nos enfants qui naquirent au
lendemain de la Libération et qui appartiennent déjà à cette humanité ? Pourront-ils
Levinas
Emmanuel

d’ailleurs comprendre cette sensation de chaos et de vide ?


Par-delà l’incommunicable émotion de cette Passion où tout fut consommé, que
doit-on et que peut-on transmettre vingt ans après sous forme d’enseignement ?
Rappeler à nouveau le difficile destin juif et le raidissement de notre nuque ? Exiger
une justice sans passion ni prescription et se méfier d’une humanité dont les institutions
et les techniques seules conditionnent le progrès ? Certes. Mais on peut, peut-être, tirer
de l’expérience concentrationnaire et de cette clandestinité juive qui lui conférait
l’ubiquité, trois vérités transmissibles et nécessaires aux hommes nouveaux.
Pour vivre humainement, les hommes ont besoin d’infiniment moins de choses que
les magnifiques civilisations où ils vivent – voilà la première vérité. On peut se pas-
ser de repas et de repos, de sourires et d’effets personnels, de décence et du droit de
tourner la clef de sa chambre, de tableaux et d’amis, de paysages et d’exemption de
service pour cause de maladie, d’introspection et de confession quotidiennes. Il ne
faut ni empires, ni pourpre, ni cathédrales, ni académies, ni amphithéâtres, ni chars,
ni coursiers – c’était déjà notre vieille expérience de juifs. L’usure rapide de toutes
les formes entre 1939 et 1945 rappelait plus que tous les autres symptômes la fra-
gilité de notre assimilation. Dans ce monde en guerre, oublieux des lois mêmes de
la guerre, la relativité de tout ce qui semblait indispensable depuis notre entrée dans
la cité apparut brusquement. Nous sommes revenus au désert, à un espace sans
paysage ou à un espace tout juste fait – comme le tombeau – pour nous contenir ;
nous sommes revenus à l’espace-réceptacle. Le ghetto est cela aussi et non
10

seulement séparation d’avec le monde.


Mais, deuxième vérité – et elle aussi rejoint une antique certitude et un antique
espoir – aux heures décisives où la caducité de tant de valeurs se révèle, toute la dignité
humaine consiste à croire à leur retour. Le suprême devoir quand “tout est permis”
Sans nom

consiste à déjà se sentir responsables à l’égard de ces valeurs de paix. Ne pas conclure,
dans l’univers en guerre, que les vertus guerrières sont seules certaines ; ne pas se
complaire dans la situation tragique aux vertus viriles de la mort et du meurtre
désespéré, ne vivre dangereusement que pour écarter les dangers et pour revenir
à l’ombre de sa vigne et de son figuier.
Mais – troisième vérité – il nous faut désormais dans l’inévitable reprise de la civili-
sation et de l’assimilation enseigner aux générations nouvelles la force nécessaire
pour être fort dans l’isolement et tout ce qu’une fragile conscience est alors appelée
à contenir. Il nous faut – en rappelant la mémoire de ceux qui, non-juifs et juifs, surent,
sans même se connaître ni se voir, se comporter en plein chaos comme si le monde
n’avait pas été désintégré, en rappelant la Résistance des maquis, c’est-à-dire précisé-
ment celle qui n’avait d’autre source que ses propres certitudes et son intimité – il faut,
à travers de tels souvenirs, ouvrir vers les textes juifs un accès nouveau et restituer
à la vie intérieure un nouveau privilège. La vie intérieure, on a presque honte de
prononcer, devant tant de réalismes et d’objectivismes, ce mot dérisoire.
PHILOSOPHIE MAGAZINE

Quand les temples sont debout, quand les drapeaux flottent sur les palais et que
les magistrats ceignent leur écharpe – les tempêtes sous les crânes ne menacent
d’aucun naufrage. Ce ne sont peut-être que les remous que provoquent, autour des
HORS-SÉRIE

âmes bien ancrées dans leur havre, les brises du monde. La vraie vie intérieure n’est
pas une pensée pieuse ou révolutionnaire qui nous vient dans un monde bien assis,

Levinas
Emmanuel
mais l’obligation d’abriter toute l’humanité de l’homme dans la cabane, ouverte à
tous les vents, de la conscience. Et certes, il est fou de rechercher la tempête pour
elle-même, comme si “dans la tempête résidait le repos” (Lermontov 3). Mais que
l’humanité installée puisse à tout moment s’exposer à la situation dangereuse où sa
morale tienne tout entière dans un “for intérieur”, où sa dignité reste à la merci des
murmures d’une voix subjective et ne se reflète ni ne se confirme plus dans aucun
ordre objectif – voilà le risque dont dépend l’honneur de l’homme. Mais c’est peut-être
ce risque que signifie le fait même que dans l’humanité se constitue la condition juive.
Le judaïsme, c’est l’humanité au bord de la morale sans institutions.

La condition juive
Nous ne disons pas que la condition juive soit aussi une assurance contre ce risque.
Peuple comme tous les peuples, désireux, lui aussi, de savoir les voix de sa conscience
enregistrées dans une civilisation impérissable ; peuple plus vieux, plus sceptique, plus
chercheur que les autres, se demandant, avant les autres, si ces voix ne sont pas déjà
l’écho d’un ordre historique qui les dépasse. Peuple épris de bonheur, comme tous les
autres peuples, et amoureux de la douceur de vivre. Mais par une étrange élection,
peuple aussi conditionné et ainsi situé parmi les nations – est-ce métaphysique ou
est-ce sociologie ? – qu’il s’expose à se retrouver, du jour au lendemain et sans préavis,
dans la désolation de son exil, de son désert, de son ghetto ou de son camp, toutes les
splendeurs de la vie balayées comme des oripeaux, le Temple en flammes, les prophètes
sans vision, réduit à la moralité intérieure – par l’univers démentie. Peuple exposé –

11
même en pleine paix – au propos antisémite, car peuple capable de percevoir dans
ce propos un sifflement inaudible à l’oreille commune. Et déjà un vent glacial
parcourt les pièces encore décentes ou luxueuses, arrache les tapisseries et les

Sans nom
tableaux, éteint les lumières, fissure les murs, met en loques les vêtements et
apporte les hurlements et les hululements d’impitoyables foules. Verbe antisémite
à nul autre pareil, est-il injure comme les autres injures ?
Verbe exterminateur par lequel le Bien se glorifiant d’Être retourne à l’irréalité
et se recroqueville au fond d’une subjectivité, idée transie et tremblante. Verbe
révélant à l’Humanité tout entière par l’entremise d’un peuple, élu pour l’entendre,
une désolation nihiliste qu’aucun autre discours ne saurait suggérer. Cette élection
est certes un malheur.
Mais cette condition où la morale humaine retourne après tant de siècles comme à
sa matrice atteste – d’un testament très ancien – son origine d’en deçà les civilisations.
Civilisations que cette morale rend possibles, appelle, suscite, salue et bénit, mais qui,
elle, ne s’éprouve et ne se justifie que si elle peut tenir dans la fragilité de
la conscience, dans les “quatre coudées de la Halacha” 4, dans cette
demeure précaire et divine. »
Emmanuel Levinas, « Sans nom », in Noms propres, Le Livre de Poche, 1997, pp. 141-146.
PHILOSOPHIE MAGAZINE

1. Le Livre des Lamentations se trouve dans les Ketouvim (« écrits »), troisième partie du Tanakh, la Bible hébraïque. 2. Yom Kippour, aussi appelé Jour
HORS-SÉRIE

du Grand Pardon, est la fête la plus importante de l’année juive. 3. M. I. Lermontov (1814-1841) est un poète, romancier et dramaturge russe. 4. « Depuis
la ruine du sanctuaire, Dieu ne possède plus sur la terre que l’espace de quatre coudées assigné à l’enseignement de la Halacha », la loi juive, affirme
le Talmud de Babylone (Traité Bérakhoth, 8b).
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Ils ne croient pas au progrès AU Faire de sa vie


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la Terre : pour
TRAVAIL
Une question pardon, réconciliation :
Ils méprisent la démocratie Folie, prisons,
qui résiste, de Platon comment y répondre ? un contrat avec
à Arendt la Nature
Ils sont de retour migrants :

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Les figures
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Juif lituanien naturalisé français en 1931, Levinas passe la Deuxième Guerre dans un stalag.

Levinas
Emmanuel
Dès 1930, il introduit la phénoménologie en France. Puis il entreprend une œuvre nourrie
de judaïsme qui érige l’éthique au rang de philosophie première et fait de l’ouverture à
l’autre le devoir suprême. Saluée par Derrida comme par les penseurs chrétiens,
sa philosophie est plus que jamais d’actualité.

Emmanuel Levinas derrière ses


jeunes frères, Aminadab et Boris
qui, restés en Lituanie, seront
fusillés au début de la IIe Guerre
avec leurs parents.

14
Vie et visages
du « penseur de l’autre »

Une vie dans le siècle


Par Octave Larmagnac-Matheron et Emmanuel Levine

EN LITUANIE
Emmanuel Levinas naît le 12 jan- mitnagued, un judaïsme de l’étude qu’en tant que juif, son existence est
vier 1906 à Kaunas (Lituanie). En savante des textes, opposé au mys- placée sous le signe du provisoire. À
marge de l’empire russe, cette pro- ticisme du hassidisme. Dès l’âge de chaque étape, trouver un professeur
vince balte n’a rien à voir avec la 6 ans, Levinas reçoit la visite d’un pro- d’hébreu pour ses enfants est le pre-
« Sainte Russie » des romans, des fesseur qui lui apprend l’hébreu à tra- mier souci du père : c’est « l’élément pre-
palais et des tsars. C’est un genre de vers la lecture de la Bible. À la maison, mier du confort » 2 , dira-t-il. Ils finissent
« bout du monde » qui, en dépit de on parle néanmoins russe, langue de par s’établir à Kharkov, en Ukraine. En
l’antisémitisme ambiant, fait office de l’administration. 1916, en dépit du numerus clausus res-
refuge pour les juifs. Leur commu- trictif pour les juifs, Emmanuel y
nauté est une des plus importantes du intègre le lycée. Il découvre
L’EXIL
PHILOSOPHIE MAGAZINE

Yiddishland 1, et la capitale Vilna Shakespeare et approfondit sa


(Vilnius) est surnommée la Le déclenchement de la Première
« Jérusalem du Nord ». Le père de Guerre mondiale pousse la famille à
HORS-SÉRIE

1. Terres où habitent les communautés juives d’Europe


Levinas est libraire, et sa famille, rela- l’exil devant l’avancée des troupes alle- centrale et orientale. 2. Emmanuel Levinas. Qui êtes-
vous ? Entretien avec François Poirié, La Manufacture,
tivement aisée, appartient au milieu mandes. De cet exode, Levinas retient
© DR

1987, p. 67.
Emmanuel Levinas
Levinas
Emmanuel

à Strasbourg en 1928.

rationaliste du judaïsme lituanien,


qui valorise, dans la droite ligne
de Gaon de Vilna et de Haïm de
Volozine, la confrontation critique
avec les textes et les audaces de
l’interprétation.

À STRASBOURG
L’obtention du baccalauréat
ouvre à Levinas la porte de l’univer-
sité. Admis à Strasbourg en 1923, il y
rencontre Maurice Blanchot qui lui
fait découvrir Valéry, et surtout Proust
[voir pp. 94-95]. S’ils partagent un
respect de l’ordre et de l’autorité, ils ne
sont pas du même bord politique –
Levinas est briandiste, pacifiste ;
Blanchot est proche de l’Action fran-
çaise. Toutefois, se noue entre eux
une amitié jamais démentie.
15

connaissance de la littérature russe. Il JUDAÏSME ET ROMAN PHÉNOMÉNOLOGIE


restera marqué toute sa vie par cette RUSSE Découverte durant cette période
phrase des Frères Karamazov : Les enfants sont envoyés au lycée strasbourgeoise, la pensée de
« Chacun de nous est coupable de tout et juif du Dr Moses Schwabe, pour pré- Bergson alimente la méfiance de
Une vie dans le siècle

de tous devant tous, et moi plus que les parer le baccalauréat. Si le lycée ne Levinas à l’égard du « mathéma-
autres » 3 [voir pp. 46-47]. Épargnée dispense pas de cours de philosophie, tisme » 5 : dans une époque qui parais-
par l’avancée allemande, la famille Levinas médite déjà la question du sait « sans nouveauté possible, sans
voit surgir une nouvelle menace avec « sens de la vie » par sa confrontation avenir », réduite au « mécanisme uni-
la Révolution russe de 1917. L’Ukraine avec les « inquiétudes métaphysiques » versel » 6, la notion bergsonienne de
est le théâtre d’affrontements entre les de la littérature russe. L’autre source durée permettait de retrouver l’intui-
bolcheviques et les royalistes. Dès majeure de son cheminement intel- tion d’un temps vivant. Mais c’est
1920, après l’évacuation de la Lituanie lectuel est évidemment son rapport surtout à la phénoménologie – qui se
par l’armée allemande et la proclama- au judaïsme : « Plus Litvak qu’il ne veut développe en Allemagne – que
tion de son indépendance, les Levinas l’avouer »4 , dira plus tard Gershom Levinas s’initie, par l’entremise du
© DR

rentrent à Kaunas. Scholem, il s’inscrit dans la tradition théologien protestant Jean Hering.

HISTOIRE DES IDÉES 1921 1923 1931


Franz Rosenzweig, Martin Buber, Je et Tu. Husserl, Méditations
1889 1913 L’Étoile de la rédemption. cartésiennes, traduction
Henri Bergson, Idées directrices « Sa nouveauté profonde 1927 de ses conférences
Essai sur les données pour une phénoménologie tient à la contestation du Être et Temps, de Martin données en Sorbonne
immédiates de la et une philosophie caractère primordial d’une Heidegger, fait de l’être en février 1929.
PHILOSOPHIE MAGAZINE

conscience. L’un des cinq phénoménologique pures, certaine rationalité [...] le problème fondamental
plus grands livres de la par Edmund Husserl, qui consistait à totaliser de la phénoménologie.
philosophie selon Levinas. ouvrage fondateur de la l’expérience naturelle et Levinas : « Rien n’a pu
HORS-SÉRIE

phénoménologie. sociale [...] jusqu’à en bâtir défaire dans mon esprit


un système incluant l’ordre la conviction qu’il est
religieux lui-même. » imprescriptible ».
Ayant obtenu sa licence en 1927, il de 1932, « Martin Heidegger et l’on- 1932, la fille de ses voisins de palier,

Levinas
Emmanuel
se rend de 1928 à 1929 à Fribourg- tologie », met en lumière ce troi- Raïssa Lévi, qui le suit en France.
en-Brisgau où, hébergé par Edmund sième moment « existentiel » de la Malgré cet attachement à ses racines,
Husserl, il assiste notamment à son phénoménologie, après le réalisme Levinas éprouve un amour profond
dernier cours consacré à la question et l’idéalisme husserliens. Levinas pour la France, le pays de l’abbé
de l’intersubjectivité. La familiarité est ainsi l’un des principaux intro- Grégoire et des droits de l’homme,
est moindre, voire inexistante, avec ducteurs de la phénoménologie en « pays où, disait son père, l’on se déchire
Martin Heidegger, l’autre maître de France. Son rôle de passeur est pour le sort d’un petit capitaine juif » 9,
la phénoménologie, disciple du pre- essentiel, notamment pour Sartre. Dreyfus. Il en aime la culture : « C’est le
mier. Levinas a lu avec enthousiasme sol de cette langue qui est pour moi le sol
son grand œuvre, Sein und Zeit 7, dès français. » 10 Naturalisé en 1931, il
1927, et c’est avec son appui qu’il L’INTÉGRATION effectue son service militaire
participe aux rencontres franco-alle- Il s’installe à Paris en 1930, mais
mandes de Davos. Il y assiste à la renonce à passer l’agrégation et com- 3. Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov (1879-1880),
t. I, trad. Henri Mongault (1923), disponible en ligne sur
célèbre controverse entre Ernst mence à travailler à l’École normale Bibliothèque électronique du Québec, p. 723. 4. Cité in
Cassirer, représentant du néo-kan- israélite orientale (Enio), chargée de Marie-Anne Lescourret, Levinas, Flammarion, 2e édition,
2006, p. 39. Le terme « Litvak » désigne un juif lituanien. 5.
tisme et défenseur de l’héritage des former les maîtres des établissements Ibid., p. 378. 6. Emmanuel Levinas, Éthique et Infini.
Lumières, et Heidegger, qui annon- d’enseignement qu’entretient l’Al- Dialogues avec Philippe Nemo, Fayard et Radio France,
1982, p. 23. 7. Être et Temps, en français. 8. Emmanuel
çait la destruction des fondements liance israélite universelle autour du Levinas, Théorie de l’intuition dans la phénoménologie de
de la métaphysique traditionnelle. bassin méditerranéen. Chaque été, il Husserl (1930), Vrin, 1963, p. 218. 9. Cité in La Règle du jeu,
n° 35, 2007, p. 265. 10. Emmanuel Levinas. Qui êtes-vous ?
Levinas qui se grima en Cassirer pour rentre en Lituanie, où il épouse, en Entretien avec François Poirié, La Manufacture, 1987, p. 72.
le moquer, le regrettera après l’adhé-
sion de Heidegger au nazisme.
Emmanuel Levinas, au centre,
avec Eugen Fink, philosophe
allemand, assistant de Husserl,
UN PASSEUR et Otto Friedrich Bollnow,

16
À son retour d’Allemagne, Levinas phénoménologue allemand,
à droite, à Davos (Suisse)
publie l’article « Sur les “Ideen” de en 1929.
Monsieur Husserl » et entreprend
avec Gabrielle Pfeiffer la traduction

Une vie dans le siècle


française de ses Méditations carté-
siennes. En 1930, il soutient sa thèse
de doctorat, intitulée Théorie de l’in-
tuition dans la phénoménologie de
Husserl. Husserl représentait pour
lui une nouvelle voie, redonnant sa
valeur au réel sensible. Mais de cette
plongée dans les choses, il fallait
encore fournir le sens existentiel :
« Seul M. Heidegger ose affronter déli-
© DR

bérément ce problème. » 8 Son article

1934 1935 1938 1943 1947


La Présence totale, Être et Avoir, Jean-Paul Sartre, Dans L’Être et le Néant, Introduction à la lec-
de Louis Lavelle. L’auteur de Gabriel Marcel, La Nausée. Sartre développe ture de Hegel, d’Alexandre
développe, comme chef de file de Les Juifs parmi les notamment son analyse Kojève, d’après ses leçons
chez Levinas, l’idée d’une l’existentialisme chrétien. nations, de Jacques de l’être-pour-autrui. à l’École pratique des
genèse du moi à Maritain, tableau de hautes études, prononcées
PHILOSOPHIE MAGAZINE

partir d’un processus l’antisémitisme en Europe 1946 entre 1933 et 1939.


de différenciation appelant à la lutte contre Sartre, Réflexions La Pesanteur et la
par rapport à l’être. le « tellurisme raciste », sur la question juive. Grâce, de Simone Weil,
HORS-SÉRIE

« antisémite » et publication posthume.


« antichrétien ».
Emmanuel Levinas, entouré des
Levinas
Emmanuel

professeurs, en 1953, à l’École


normale israélite orientale qu’il
dirigea de 1945 à 1978, à Paris.

l’année suivante à Vincennes. Lui qui


aime l’ordre et la hiérarchie, appré-
cie cette période de sa vie. Il restera
d’ailleurs longtemps ami avec ses
camarades de régiment.

L’HITLÉRISME
En 1933, l’accession d’Hitler au pou-
voir change la donne en Europe.
Quoiqu’il ne soit pas habitué des
prises de position publiques, Levinas
publie en 1934 un article marquant :
« Quelques réflexions sur la philoso-
phie de l’hitlérisme », pressentiment
de l’horreur du nazisme qui, dans sa
célébration du sang, de la race, du sol,
réveille les « sentiments élémen-
taires » 11 de l’homme. Dans ce climat
de malaise qui gagne l’Europe,
17

Levinas rédige le texte De l’évasion, le reste de la guerre dans le stalag et compose une bonne partie du
dans lequel il expose notamment son 11 B, près du camp de Bergen-Belsen. texte qu’il publiera en 1947 sous le
concept de nausée, au moment où Son statut de prisonnier de guerre le titre De l’existence à l’existant. Libéré
Sartre travaille encore sur son roman protège de la déportation, mais il se par les troupes américaines, il
Une vie dans le siècle

du même nom. C’est d’ailleurs à cette sent comme « dépouillé de sa peau regagne Paris, alors que les hor-
époque, vers 1938, qu’il rencontre le humaine » 12 par le regard de ses tor- reurs du nazisme sont dévoilées.
père de l’existentialisme en France, tionnaires. Néanmoins, avec ses Douleur du survivant, « tumeur dans
lors des soirées « avant-gardistes » codétenus, il fait l’expérience d’une
de Gabriel Marcel. « humanité fraternelle » 13. En atten- 11. Emmanuel Levinas, « Quelques réflexions sur la
dant de retrouver sa femme et sa philosophie de l’hitlérisme », in Les Imprévus de l’histoire,
Fata Morgana, 1994, p. 27. 12. Emmanuel Levinas,
fille, mises à l’abri avec l’aide de « Nom d’un chien ou le droit naturel », in Difficile
© Collection Anna Niddam
PRISONNIER DE GUERRE Maurice Blanchot, Levinas lit Racine Liberté, 3e édition (1983), Le Livre de Poche, 1984,
p. 215. 13. Emmanuel Levinas. Qui êtes-vous ? Entretien
Mobilisé à Rennes lors du déclen- et Corneille, Baudelaire et Rimbaud, avec François Poirié, La Manufacture, 1987, p. 72.
chement de la guerre, Levinas est Edgar Poe et Conan Doyle… Il 14. Emmanuel Levinas, « Sans Nom », in Noms propres,
Fata Morgana-Le Livre de Poche, 1976, p. 142.
rapidement fait prisonnier. Il passera esquisse deux tentatives de roman 15. Emmanuel Levinas. Qui êtes-vous ? op. cit., p. 83.

1949 1951 1954 1958 1963


Simone de Beauvoir, Albert Camus, La Philosophie de Claude Lévi-Strauss, Michel Henry, L’Essence
Le Deuxième Sexe. L’Homme révolté. l’existence, de Jean Wahl, Anthropologie de la manifestation,
Elle y affirme de Levinas : dont la réflexion sur structurale. un livre « admirable »
« quand il écrit que la la transcendance Le structuralisme selon Levinas, qui
femme est mystère, il a marqué Levinas. s’épanouit contribue à la genèse
PHILOSOPHIE MAGAZINE

sous-entend qu’elle est La Pensée interrogative, en France. d’Autrement qu’être.


mystère pour l’homme. Si de Jeanne Delhomme, Hannah Arendt,
bien que cette description influence grandement Eichmann à Jérusalem.
HORS-SÉRIE

qui se veut objective est la réflexion de Levinas Rapport sur la banalité


en fait une affirmation du sur le Dire et le Dit. du mal.
privilège masculin. »
la mémoire » 14, dit-il [voir pp. 8-11]. relativement peu connu et reconnu en une période de déjudaïsation, le phi-

Levinas
Emmanuel
« Ma vie se serait-elle passée entre l’hit- Israël. On le rapprochera souvent, losophe trouvait dans cet enseigne-
lérisme incessamment pressenti et contre son gré, de Martin Buber, parti ment une possibilité de revitaliser le
l’hitlérisme se refusant à tout oubli ? » 15 d’Allemagne pour Jérusalem en 1938. judaïsme.
Ce dernier développe une philosophie
du dialogue, axée sur la relation inter-
ISRAËL personnelle, le « Je et Tu », dont Levinas MONDE PHILOSOPHIQUE
Malgré la création de l’État d’Israël critique le caractère réciproque. Sous la houlette de Sartre qui,
en 1947, qui représentait un espoir durant la guerre, a publié L’Être et le
pour la communauté juive française Néant, l’époque est au marxisme et
ébranlée, Levinas ne fera pas son alya, LE RENOUVEAU à l’existentialisme. Le marxisme a
son immigration vers la Terre sainte. Il DU JUDAÏSME toujours exercé une certaine fasci-
respecte le sionisme, et sa solida- Souhaitant participer au renou- nation sur Levinas car il « représen-
rité avec Israël est inébranlable. veau du judaïsme, il est nommé tait le dévouement à l’autre homme
Cependant, il redoute l’avènement directeur de l’Enio en 1945, poste [et] voulait sauver tous les hommes,
d’un mystique de l’enracinement dans qu’il occupera trente-trois ans. À la non pas les abandonner » 20. Mais son
le territoire, d’une forme de nationa- fois austère – supprimant le ciné-club orientation stalinienne est incompa-
lisme. À Ulysse qui regagne son île, de l’école – et respecté, il est peu fami- tible avec sa méfiance à l’égard de
Levinas préfère Abraham, l’éternel lier mais connaît tous ses élèves. Il toute idéologie. Levinas reste donc
errant. « L’honneur sans drapeau » des commence à donner ses fameux en marge des débats philoso-
juifs repose sur une manière de vivre « cours Rachi » d’herméneutique tal- phiques. Quelques connaissances
Israël dans la diaspora. Et «  la diaspora mudique le samedi matin, vite incon- sont toutefois attentives à son tra-
est une résignation : un renoncement tournables. En 1957, il est membre vail, notamment Jean Wahl qui lui
foncier à une destinée politique fondateur des Colloques des intellec- confie, en 1946-1947, des confé-
propre » 16. Israël n’est d’ailleurs pas tuels juifs de France, où il côtoie rences au Collège philosophique,
pour lui la « Terre promise » car « les Vladimir Jankélévitch. Ses lectures publiées l’année suivante sous le

18
livres […] nous portent […] plus pro- talmudiques sont originales. Il n’hé- titre Le Temps et l’Autre.
fondément que le sol » 17. « La personne site pas, par exemple, à faire réfé-
est plus sainte qu’une terre. » 18 rence à la filmographie de Brigitte
Toutefois, il voit l’État hébreu investi Bardot pour montrer l’actualité du TOTALITÉ ET INFINI

Une vie dans le siècle


d’une responsabilité hors norme : mon- texte. Malgré cela, il s’agit d’un retour Sa propre voie philosophique
trer l’avènement possible d’une autre au judaïsme érudit, délaissé lors de la prend forme peu à peu, s’éloignant
politique, réconciliée avec l’éthique. La période strasbourgeoise. Retour de plus en plus de la pensée de
« difficile liberté » d’Israël, c’est d’être à la motivé notamment par la rencontre Heidegger comme en témoigne
hauteur de cette vocation d’un de l’énigmatique « Monsieur
judaïsme humaniste. En 1982, le tra- Chouchani » en 1947. « Clochard 16. Emmanuel Levinas, «  L’inspiration religieuse de
l’Alliance », cité in Cahiers d’études levinassiennes,
gique épisode de Sabra et Chatila lui mythique » 19, talmudiste des plus n° 6, 2007, p. 120. 17. Cité in Marie-Anne Lescourret,
donna une autre occasion de rappeler audacieux qui rendait au texte toute Emmanuel Levinas, Flammarion, 2e édition, 2006,
p. 344. 18. Emmanuel Levinas, préface à Marlène
cette responsabilité [voir p. 62]. En sa vitalité, sa fécondité, sa richesse, Zarander, Heidegger et les paroles de l’origine, Vrin, 1986,
raison de cette distance parfois cri- Chouchani devient le maître de p. 12. 19. Cité in Marie-Anne Lescourret, op. cit., p. 142.
20. Les Nouveaux Cahiers, n° 82, 1985, cité in Marie-Anne
tique, Levinas demeure longtemps Levinas en matière de Talmud. Dans Lescourret, op. cit., p. 349.

1964 la philosophie Publication posthume 1966 1968


« Violence et de Levinas, qui semble de La Mort, de Georges Michel Foucault Dans Pour l’homme,
métaphysique », avoir saisi Derrida Bataille, qui exerça annonce la fin de Mikel Dufrenne, influencé
de Jacques Derrida, comme une sorte de une influence « secrète » l’homme dans Les Mots par Levinas, critique
dans la Revue révélation, et d’un sur Levinas. et les Choses. la « mort de l’homme »
de métaphysique effort systématique Maurice Merleau-Ponty, Écrits, de Jacques annoncée par Foucault,
PHILOSOPHIE MAGAZINE

et de morale, pour mettre en évidence Le Visible et l’Invisible. Lacan. Althusser et les


première étude le caractère, structuralistes.
majeure de Totalité à ses yeux contradictoire,
HORS-SÉRIE

et Infini. de cette pensée même »,


« Dualité d’une fascination affirmera Stéphane
profonde pour Mosès.
son article « L’ontologie est-elle fon- 1973, il achève sa courte carrière uni- Levinas participe dès 1968, que se
Levinas
Emmanuel

damentale ? » paru en 1951. Il entame versitaire, demeurant professeur noue ce dialogue interconfessionnel si
le projet qui deviendra son grand émérite jusqu’en 1979. important pour le philosophe. En
œuvre, Totalité et Infini, en 1958. témoigne sa relation d’estime avec
Jean Wahl, encore lui, le convainc Jean-Paul II, qu’il rencontre en 1980.
d’en faire sa thèse d’État, pour enfin AUTREMENT QU’ÊTRE
intégrer l’université. Il la soutient en Ces années d’université coïncident
1961. Jankélévitch, qui siégeait dans avec la maturation de son second NOTORIÉTÉ ET FIN DE VIE
son jury, lui glisse : « Vous devriez sié- grand œuvre, Autrement qu’être ou Au tournant des années 1980,
ger ici à ma place. » 21 « Il faudra désor- au-delà de l’essence, paru en 1974. La Levinas est désormais un philosophe
mais compter avec Levinas » 22, lance langue de Levinas devient plus ardue, en vue, même au-dehors du monde
Paul Ricœur à la sortie de la soute- les phrases nominales se multiplient, philosophique. Sa position de « pen-
nance. Sous l’influence de Franz la grammaire vacille, et surtout, un seur de l’autre » fait de lui un interlo-
Rosenzweig, chez qui il puise sa cri- tout nouveau lexique s’impose, cuteur privilégié, malgré la complexité
tique de la notion de totalité, Levinas empruntant beaucoup à la théologie. de sa pensée. Il sait à l’occasion résu-
critique la tradition philosophique, et Ce tournant stylistique marque l’in- mer son éthique sous la forme d’un
s’attache à décrire l’expérience de l’in- fluence des critiques qui lui furent simple « Après vous, Monsieur ».
saisissable, de « l’absolument autre », adressées par Jacques Derrida dans Sollicité à propos du conflit israélo­
permettant une « rupture de la tota- un article essentiel : « Violence et palestinien ou du mouvement
lité ». Or, cette expérience fonda- métaphysique » (1963). Derrida Touche pas à mon pote, il continue à
mentale, c’est d’abord celle de la considérait que la langue de Levinas publier beaucoup jusqu’à la fin de sa
rencontre d’autrui. Voilà pourquoi était demeurée sous l’emprise de la vie. Il s’éteint le 25 décembre 1995,
Levinas érige l’éthique au rang de métaphysique traditionnelle, et que, le huitième jour de Hanoukka. Sa
philosophie première. par conséquent, il était incapable de pensée « aura changé le cours de la
penser véritablement ce qu’il s’effor- réflexion philosophique de notre
çait de penser : la relation à l’absolu- temps » 24, dira Derrida dans son
19

L’UNIVERSITÉ ment autre. L’autre source de cette Adieu. « Le salut de l’à-Dieu ne signifie
Levinas fait donc une entrée tardive inflexion d’Autrement qu’être est à pas la fin. “L’à-Dieu n’est pas une fina-
dans le monde universitaire. En rechercher dans le dialogue que lité”, dit [Levinas] en récusant cette
1964, il commence sa carrière à Levinas noue au tournant des années “alternative de l’être et du néant” qui
Une vie dans le siècle

Poitiers comme chargé de cours. Avec 1970 avec les penseurs chrétiens, les “n’est pas l’ultime”. L’à-Dieu salue
l’appui de Paul Ricœur, il rejoint en premiers artisans de sa notoriété, à l’autre au-delà de l’être, dans
1967 la jeune université de Nanterre, l’étranger notamment : Allemagne, “ce que signifie, au-delà de
foyer des événements de Mai-68. Suisse, Pays-Bas, États-Unis, où il l’être, le mot gloire”. » 25
Attaché à l’institution, choqué par les reçut le titre de docteur honoris causa
dégradations, il s’en tient à distance, de l’Université jésuite de Loyola, et en 21. Cité in Marie-Anne Lescourret, op. cit., p. 218.
continuant à faire cours. « C’est intolé- Belgique, où il reçut le même titre de 22. Ibid. 23. Ibid., p. 241. 24. Jacques Derrida, Adieu à
rable ! » 23, s’exclame-t-il devant un la part de l’Université catholique de Emmanuel Levinas, Galilée, 1997, p. 14. 25. Ibid., p. 27.
La première citation de Levinas est tirée de « La
graffiti de De Gaulle grimé en Hitler. Louvain. C’est surtout dans le cadre conscience non intentionnelle », in Lévinas, Cahier de
Puis, c’est à la Sorbonne – une consé- des colloques Castelli de philosophie L’Herne, 1991, p. 18 ; les autres, de « La mauvaise
conscience et l’inexorable », in Exercices de la patience,
cration pour lui– que, nommé, en de la religion, à Rome, auxquels n° 2, 1981, Obsidiane, p. 113.

1971 1980 1987 et qui me tutoie ; cela est 1997


Pardonner ? de Vladimir Dans Mille Plateaux, Heidegger et le arrivé, non pas parce que Paul Ricœur publie
Jankélévitch : « Nous Gilles Deleuze et Félix nazisme, de Víctor Farías, nous étions jeunes, mais Autrement. Lecture
ont-ils jamais demandé Guattari développent le suscite une vive par une décision délibérée, d’Autrement qu’être ou
pardon ? » lance-t-il concept de « visagéité ». polémique. un pacte auquel j’espère au-delà de l’essence
aux Allemands. ne jamais manquer. » d’Emmanuel Levinas,
PHILOSOPHIE MAGAZINE

1982 1996 Jean-François Lyotard qui se présente comme


1972 Système et Révélation, Maurice Blanchot donne sa conférence une critique de l’éthique
La Violence et le Sacré, de Stéphane Mosès. publie Pour l’amitié : « Formule charnelle », levinassienne : pour lui,
HORS-SÉRIE

de René Girard. « Emmanuel Levinas, dans laquelle il affirme la responsabilité infinie


le seul ami – ah, ami que « tout est visage dans « devient comme nulle ».
lointain – que je tutoie le monde de la vision ».
Levinas
Emmanuel
ENTRETIEN AVEC LUC DARDENNE
Propos recueillis par Octave Larmagnac-Matheron

Accorder l’éthique
et l’esthétique

19 Éthique et esthétique
© Philippe Quaisse / PASCO

Luc Dardenne

Si le visage doit être distingué de la face matérielle, s’il est un appel d’au-delà
du monde, est-il possible de le représenter ? C’est la gageure qu’affronte le cinéaste
Luc Dardenne, qui a suivi les cours de Levinas à l’université de Louvain. Ses images s’efforcent
PHILOSOPHIE MAGAZINE

de capturer ce dont il est impossible de se saisir : autrui. Le cinéma que ce passionné


de philosophie crée avec son frère Jean-Pierre cherche continument à désarçonner la caméra,
HORS-SÉRIE

afin qu’elle ne puisse enfermer le personnage qu’elle montre. Plans de tournage.


Le Silence de Lorna (2008)
Levinas
Emmanuel

Avec Arta Dobroshi, Jérémie Renier, Alban Ukaj et Morgan Marinne.


Prix du scénario au Festival de Cannes.
20 Éthique et esthétique

Comment avez-vous découvert la pensée du mal ? Et aussi à ce trop peu de résistance de la part de ceux
de Levinas ? qui ont laissé les juifs aller vers la mort ? » Cela m’a beaucoup
LUC DARDENNE \ J’ai commencé à lire Levinas à la fin de marqué. Les juifs d’Europe ont vécu cette situation
mes études à l’université de Louvain, vers 1978. C’est là traumatique où ils regardaient d’autres hommes qui ne
que se trouve une grande partie des Archives Husserl, le les regardaient pas et les laissaient mourir.
père de la phénoménologie. J’ai continué à y suivre des
cours pendant quelques années, et notamment celui de
Levinas de 1980, qui était une reprise de certaines de ses Comment cette pensée a-t-elle influencé
dernières leçons en Sorbonne, sur « Dieu, la mort, le votre pratique cinématographique ?
temps ». Plus tard, je l’ai revu chez lui ; mon frère et moi \ Levinas a été une grande inspiration. Pour mon frère
avions le projet de faire un film documentaire à propos également avec qui j’en parlais beaucoup, même si son
d’Ernst Bloch, sur lequel Levinas avait donné des cours 1. intuition artistique a été générée par d’autres rencontres.
Je lui ai expliqué que nous voulions essayer de comprendre Par rapport au cinéma, une phrase m’a particulièrement
à partir du Principe Espérance de Bloch pourquoi et com- marqué : « le visage désarçonne l’intentionnalité qui le vise » 2
PHILOSOPHIE MAGAZINE

ment les hommes avaient résisté à l’oppression, à la terreur [voir pp. 30-34]. Une révélation ! Ce que nous essayons de
à travers l’histoire. « Effectivement, on a toujours résisté et faire avec mon frère, c’est précisément de penser notre
c’est très bien, m’a-t-il répondu. Mais ce qui s’est passé en caméra comme désarçonnée par ce qu’elle vise, par ce
HORS-SÉRIE

Europe au XXe siècle est tout autre chose. On a exterminé qu’elle prend – on parle de prise, au cinéma. « Peut-être l’art
un peuple. Que répond le Principe Espérance à cette réalité cherche-t-il à donner un visage aux choses et c’est en cela que
© Christine Plenus / Les Films du Fleuve

Levinas
Emmanuel
pas l’image. Le cadrage est alors essentiel. Comment trou-
ver la mauvaise place pour la caméra ? Voilà notre question.
On doit voir des choses, mais de manière à ne pas embau-
mer, mortifier, embellir, figer ce que nous filmons. Le per-
sonnage doit échapper au cadre. Par exemple, lorsque vous
suivez un personnage qui va se retourner, vous pouvez
ralentir exprès, pour ne pas perdre la mise au point. Mais
au contraire, chez nous, la caméra est en retard, elle conti-
nue au même rythme, et perd l’espace d’un instant le per-
sonnage. Il est mal cadré, flou. Il nous échappe. On espère
ainsi montrer que la réalité résiste, qu’elle est vivante, et
créer une optique qui ne soit pas une congélation.
C’est dans Rosetta que la caméra bouge le plus. Pourquoi ?

21
Rosetta ne sait pas où elle va. Nous ne le savons pas non
plus, mais nous essayons de la suivre. C’est elle qui dit où
la caméra doit aller et qui nous regarde. Évidemment, il a
fallu construire tout cela en amont – construire l’incons-

Éthique et esthétique
tructible : le fait qu’elle échappe sans cesse. Il ne s’agit pas
d’une caméra hystérique, qui bougerait pour bouger :
elle essaie de saisir ce corps en révolte qui dit « tu ne me
prendras pas », « tu ne tueras pas mon regard ».
LUC DARDENNE

R éalisateur belge, on
doit au duo qu’il forme
avec son frère Jean-Pierre
inconnue (2016). Il a par
ailleurs publié Sur l’Affaire
humaine (Le Seuil, 2012),
Néanmoins, l’art ne peut pas se passer
de l’image qui est sa matière première ?
des films comme Rosetta
et L’Enfant, Palme d’or
ainsi que deux volumes
intitulés Au dos de nos \ Il y a une ambiguïté terrible de l’image. Dans La
1999 et 2005 au Festival images (Le Seuil, 2005 Réalité et son ombre, on voit que Levinas s’en méfie. Il
de Cannes, ainsi que Le et 2015), dans lesquels croit plus à la parole, à la valeur de la critique, qui fait
Fils (2002), Le Silence il médite notamment entrer l’inhumain de l’œuvre dans l’humain. Plus tard, à
de Lorna (2008), Le Gamin sur son travail
à vélo (2011) et La Fille cinématographique. propos de l’œuvre de Sacha Sosno [peintre et sculpteur
français, 1937-2013], il parlera de l’inachevé dans
l’image, des trous dans la structure, du vide, du frag-
résident à la fois sa grandeur et son mensonge » 3, écrit ment – tout ce qui permet de défaire l’achèvement de
Levinas. Cette contradiction est fondamentale. Comment l’idole. Il ne faut pas faire croire que le simulacre a le
une image peut ne pas être une idole ? C’est le défi que nous pouvoir de parler. Il faut le casser. Mais je dirais qu’il
PHILOSOPHIE MAGAZINE

essayons de relever. Nous nous sommes dit qu’il fallait évi- faut comprendre cette méfiance comme une exigence
ter que la caméra prenne la pose – qu’elle ne laisse pas ce propre à l’art : l’art lui-même doit être critique de
qui est vu devenir la caricature de soi – que ce soit par l’ab-
HORS-SÉRIE

1. Publiés dans La Mort et le Temps. 2. Emmanuel Levinas, En découvrant l’existence avec


sence de maquillage des visages, l’attention au bruit vivant Husserl et Heidegger, Vrin, 1982, p. 195. 3. Emmanuel Levinas, « Éthique et Esprit » (1952),
des respirations, la neutralité de la lumière qui ne compose in Difficile Liberté, Le Livre de Poche, 1984, pp. 20-21.
Levinas
Emmanuel

Le Fils (2002)
22

Avec Olivier Gourmet et Morgan Marinne. Prix d’interprétation


masculine au Festival de Cannes pour Olivier Gourmet.
Éthique et esthétique

sa propre plasticité dont il ne peut, tragiquement, se regard du personnage, qu’il parle au spectateur. Nous
passer. Nous essayons, d’une certaine manière, de faire cherchons à le surprendre, pour qu’il ne puisse jamais se
du cinéma contre le cinéma. saisir complètement du personnage.

Cela passe aussi par un travail sur le récit ? Cette insaisissabilité du visage de l’autre
\ En effet. Comment ne pas enfermer le personnage s’accompagne aussi chez Levinas de sa
dans le récit ? Comment faire pour que le personnage reste vulnérabilité. Cela se traduit-il dans votre
énigmatique, qu’on ne puisse pas entrer dedans totale- cinéma ?
ment ? Par exemple, dans Le Gamin au vélo, le garçon \ Dans Le Fils, nous nous sommes posé cette question :
demande à Samantha, qui l’a recueilli : « Pourquoi avez- comment filmer le moment où Olivier, le menuisier, veut
vous accepté ? — Tu me l’as demandé. — Mais pourquoi étrangler le gamin qui a tué son enfant ? Que peut-on voir
avoir dit oui ? — Je ne sais pas ». On ne fournit pas au spec- dans l’œil d’un tueur, autre que la caricature des yeux
tateur une explication qu’il pourrait projeter sur le person- froids ou injectés de sang ? – ce n’est pas ce que nous vou-
nage pour l’enfermer. Cela le figerait – en ferait un cas, un lions raconter. Notre question, c’était : pourquoi va-t-il
personnage mort. Dans Totalité et Infini [Le Livre de Poche, s’arrêter ? La caméra se place d’abord dans le dos d’Olivier ;
1991, p. 100], Levinas affirme qu’on ne peut pas échapper le spectateur imagine la fureur de cet homme. On croit
PHILOSOPHIE MAGAZINE

© Christine Plenus / Diaphana

à la plasticité de ce qui apparaît. « L’apparition est une forme qu’il a tué le garçon. Puis la caméra tombe sur le visage, les
figée dont quelqu’un s’est déjà retiré. » Nous essayons de yeux du gamin. C’est cela qui a arrêté la violence d’Olivier.
pallier ce risque que dans l’image, le quelqu’un disparaisse. L’autre me regarde et me commande de ne pas le tuer. Il
HORS-SÉRIE

C’est pour cela que l’on ne donne pas d’explications. Nous me demande de le secourir. Mais cette faiblesse est aussi
nous efforçons que ce quelqu’un reste présent dans le la possibilité d’exercer ma puissance, d’exprimer ma haine.
Collection Christophel © Christine Plenus / Diaphana films

Levinas
Comment ne pas détruire l’autre ? C’est cette ques- contemplation d’objet comme un ensorcellement, mais il

Emmanuel
tion-là qui nous intéresse, nous obsède. la considère aussi parfois comme une retenue de notre
désir de conquête, comme une évasion hors de ce désir.

Mais le visage ne se réduit pas au regard,


n’est-ce pas ? La pensée de Levinas peut parfois sembler
\ Tout le corps est un visage, une parole fragile. Dans abstraite. Diriez-vous que votre cinéma
Deux jours, une nuit, nous cherchions à faire voir le corps permet de l’ancrer dans la réalité sociale ?
fragile de part en part de Sandra, y compris dans son désir \ Levinas affirme tout de même que l’éthique est enra-
de donner le change en s’habillant de couleurs vives. cinée dans le monde social ! « La vie spirituelle est essentiel-
Sandra est au bord de l’effondrement ; tout son corps lement vie morale et son lieu de prédilection est l’écono-
devait par moments exprimer cette précarité : ses épaules, mique. » 5 Le fait d’avoir et de ne pas avoir, de prendre et de
ses bras, sa nuque, etc. J’ajouterais qu’un arbre aussi peut donner, d’avoir besoin, de se loger, manger, boire, et ne
être un visage pour moi, même si Levinas n’approuverait pas avoir froid – tout ceci participe à la vie morale. Mais il
pas. Walter Benjamin a écrit en 1930 un texte en réponse est vrai que la pensée de Levinas peut parfois sembler abs-
à l’ouvrage collectif Guerre et Guerriers dirigé par Ernst traite. Notre cinéma montre des individus retranchés en
Jünger sur la guerre, qui exaltait la lutte à mort, le soldat eux-mêmes qui n’acceptent pas leur propre vulnérabilité,
qui défend la patrie au péril de sa vie. « Et que savez-vous de comme Rosetta, et d’autres qui sont aveugles à celle de leur
la paix ? Êtes-vous frappés par la paix dans un enfant, un prochain. Comment arriver au face-à-face au sens de
arbre, un animal comme vous l’êtes sur le champ de bataille Levinas ? Comment l’individu peut-il accepter de ren-
par un avant-poste ? » 4 J’ai trouvé cela très levinassien, contrer enfin autrui, ou bien accepter de craquer ?
malgré la référence à l’arbre : l’être guerrier, l’être en
4. Walter Benjamin, « Théories du fascisme allemand. À propos de l’ouvrage collectif Guerre
expansion ne peut se réfréner qu’en rencontrant l’obsta-
et Guerriers publié sous la direction d’Ernst Jünger », Lignes 1991/1 (n° 13), p. 74. 5. Emmanuel
cle qu’il respecte, et non l’ennemi. Certes, Levinas voit la Levinas, « Textes messianiques », in Difficile Liberté, Le Livre de Poche, 1984, p. 94.

23 Éthique et esthétique
PHILOSOPHIE MAGAZINE
HORS-SÉRIE

La Fille inconnue (2016)


Avec Adèle Haenel, Jérémie Renier, Olivier Gourmet et Olivier Bonnaud.
Levinas
La proximité entre le personnage et le spectateur est élas-

© Christine Plenus / Diaphana
Emmanuel

tique parce que le rapport du personnage aux autres évo- Il y a un traumatisme dans la rencontre
lue : par exemple, s’il éprouve d’abord de la sympathie avec autrui. Comment transcender cette
pour Rosetta et aurait envie de l’aider, le spectateur s’en séparation qui fait de l’autre une menace ?
éloigne bientôt, et juge l’immoralité de ses actes. Enfermée \ Chez Levinas, il y a une transcendance primordiale,
dans son désir de s’en sortir, elle est incapable de voir la antérieure d’une antériorité non chronologique, qu’il
bienveillance, l’amitié de Riquet ; elle sacrifie ce qui pour- nomme parfois la « trace de Dieu ». Pour ma part, je n’ai
rait réellement l’aider : arrêter de se battre seule et com- jamais réussi à dialoguer avec Dieu. Je n’ai jamais entendu
prendre que ce garçon est un ami. Mais elle finit par y sa voix, son obligation. Comment, alors, faire en sorte que
arriver, après de multiples étapes ! Elle s’écroule à la fin du je puisse aller vers autrui sans que le désir de détruire ne
film, et Riquet, qu’elle a pourtant voulu laisser mourir pour l’emporte sur le désir de l’aimer, pour le dire de manière
prendre sa place, la relève. La vulnérabilité qui se mani- trop manichéenne ? Je pense à ce beau poème de Giorgio
feste dans cet effondrement va plus loin que la précarité de Caproni, grand poète et résistant italien qui fut chargé
Rosetta au début du film, et ainsi, le spectateur peut se d’exécuter un ami rallié au fascisme : « Ah, mon dieu. Mon
rapprocher d’elle malgré son cheminement tortueux. Dieu./Pourquoi n’existes-tu pas ? » 6 s’écrie-t-il au moment

« L’autre est toujours en vous. Il vous


interpelle de sa souffrance.
C’est ce que nous avons essayé de
filmer dans La Fille inconnue »
24 Éthique et esthétique
PHILOSOPHIE MAGAZINE
HORS-SÉRIE

Deux jours, une nuit (2014)


Avec Marion Cotillard, Fabrizio Rongione et Olivier Gourmet.
Le Gamin au vélo (2011)

Levinas
Emmanuel
Avec Cécile de France, Jérémie Renier et Thomas Doret.
Grand Prix du Festival de Cannes.

25 Éthique et esthétique
de tirer. Comment faire sans Dieu ? Comment puis-je avoir de folie »[éd. Martinus Nijhoff, La Haye, p. 86]. L’autre est
confiance en l’autre si le premier autrui que j’ai rencontré toujours en vous. Il vous préoccupe, vous parle, vous inter-
ne m’a pas aimé de manière surprenante, infinie ? Je pense pelle de sa souffrance. C’est ce que nous avons essayé de
que ce moment où j’ai été sauvé d’une possibilité de filmer dans La Fille inconnue : Jenny est obsédée par cette
mourir, d’une angoisse profonde que mon père, ma mère, fille à qui elle n’a pas ouvert la porte. Ce sentiment de
un autre, ont apaisée, est absolument essentiel, et me responsabilité est ancré en nous par autrui. Nous pou-
rend capable d’aller vers autrui avec sympathie, et non vons refuser de l’entendre, mais il ne disparaît pas. Dans
avec haine – même si l’une ne supprime pas l’autre. Le Silence de Lorna, la jeune femme refuse de voir en face
la souffrance de Claudy, le junkie, qu’elle n’a épousé que
pour acquérir la nationalité belge, et qui est destiné à
Collection Christophel © Christine Plenus / Les Films du Fleuve / Archipel 35

Vous avez écrit : « Je suis la souffrance mourir. En plein sevrage, il se jette à ses pieds, attrape
de l’autre, elle est en moi plus que son sac et lui demande de l’aide. Lorna refuse d’être rete-
moi-même. » L’autre est donc essentiel nue parce qu’elle ressent confusément qu’elle risque de
dans mon rapport à moi-même ? ne plus accepter qu’il meure. Elle se détache. Mais elle
\ J’ai écrit cela en pensant aux Hauts de Hurlevent va finalement l’aider, contre elle-même. Elle
d’Emily Brontë, en le reformulant de manière hyperbo- est prise dans sa responsabilité à l’égard de
lique. « Je suis Heathcliff. II est toujours, toujours dans mon l’autre, devient son « otage », dirait Levinas.
esprit ; non comme un plaisir […] mais comme mon propre
PHILOSOPHIE MAGAZINE

être » 7, y affirme Catherine à propos du jeune bohémien


errant ramené par son père. Ce qu’il ressent, elle le ressent
6. Giorgio Caproni, « Les Couteaux » in Le Mur de la Terre, trad. B. Simeone & P. Renard,
aussi. Cela me fait penser à cette note de bas de page dans
HORS-SÉRIE

Maurice Nadeau, 1985, p. 123. « “Eh bien ?” me dit-il. / Il avait peur. Il riait. / D’un coup, le vent
se leva. / L’arbre, tout entier, trembla. / Je pressai la détente. Il s’écroula. / Je le vis, le visage
Autrement qu’être : « L’Âme est l’autre en moi. » La relation à
fendu /sur les couteaux : les schistes. / Ah, mon dieu. Mon Dieu. / Pourquoi n’existes-tu pas ?” »
l’autre « peut être possession et psychose ; l’âme est déjà grain 7. Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent, trad. F. Delebecque, Clap Publishing, 2017, p.. 89.
© Pierre Gonnord
Levinas
Emmanuel

Qu’est-ce qui est le plus important


en philosophie ? La connaissance
ou la métaphysique ? Ni l’une
ni l’autre, répond Levinas. L’éthique est
primordiale. Elle surgit dans le rapport
à l’autre, dans le face-à-face,
dans la rencontre avec ce que

Le visage
27

de l’autre
le philosophe appelle le « visage »
et qui ne se réduit ni aux yeux,
ni au nez, ni à la bouche. Car le visage,
dit-il, est avant tout l’expression
d’une vulnérabilité : je suis responsable
de mon prochain car sa fragilité
m’appelle à l’aide.
PHILOSOPHIE MAGAZINE
HORS-SÉRIE

Kristov. Série Testigos.


A
Levinas
utrui n’est pas un alter ego – un être lui n’est donc pas une affaire de connais-
Emmanuel

différent de moi mais assez sem- sance mais de rencontre. Face à moi, il n’est
blable pour que je m’identifie à lui. pas un objet visible et assimilable comme
Qu’est-ce que l’ego ? Un être égoïste, dans toutes les autres choses qui l’entourent : il
sa bulle, qui identifie et absorbe les choses m’apparaît d’une manière radicalement
du monde. Autrui vient rompre cette différente. Levinas appelle « visage » cette
autarcie : entre lui et moi, aucun rappro- façon qu’a autrui de se révéler à
chement n’est possible ; il est absolument ma vue sans être réductible à
autre, définitivement autre. Mon rapport à l’image que j’ai de lui.

Autrui
EN RÉSUMÉ Chez Levinas, l’éthique n’est affaire ni de devoirs ni de vertus. Au contraire,
parce que la morale est partout bafouée, l’éthique ne sera que la description
de la rencontre d’autrui et de l’évidente vulnérabilité qui m’apparaît dans son visage.
28

Cette expérience fondamentale du face-à-face engage ma responsabilité


sans que je puisse m’en défausser. Avant toute connaissance, avant la politique,
l’éthique est ainsi élevée au rang de philosophie première.
Le visage de l’autre

Visage
V
oici la notion centrale de sa philo- plus expressive du corps, celle qui
sophie. Mais attention, ne vous lais- montre le plus clairement la vulnérabi-
sez pas abuser ! Le visage ne désigne lité d’autrui ! On a là tout le paradoxe
pas la figure faite d’un nez, d’une du visage. Le visage d’autrui me désar-
mâchoire et de sourcils. Il n’est pas non çonne, m’interpelle et me commande de
plus réductible à un objet visible comme lui venir en aide. Il est donc ce qu’il y a
une chaise ou une maison. Enfin, il ne tire de plus sensible, de plus saisissant, tout
PHILOSOPHIE MAGAZINE

pas son sens d’une situation sociale ou en étant invisible à des yeux qui vou-
historique : il n’y a pas de différence entre draient le connaître... Quand elles
les visages d’un sénateur et d’un ouvrier. expriment cette fragilité d’au-
HORS-SÉRIE

Le visage se donne toujours hors de tout trui, la nuque ou la main


contexte. Et pourtant, c’est la partie la peuvent aussi « faire visage » !
L

Levinas
e visage d’autrui exprime d’abord des yeux ou de la rudesse des traits, le

Emmanuel
sa vulnérabilité. Pourquoi ? Parce visage se révèle dans sa nudité sans
qu’autrui est mortel, et qu’il peut mou- défense, dans sa faiblesse. Dans le face-à-
rir à tout instant. Sa fragilité n’est donc pas face avec cette « mort dissimulée dans son
liée à telle ou telle situation ; c’est tout le être [...], la honte de sa misère
temps qu’autrui me requiert et engage ma cachée »1 , je ne peux pas rester
responsabilité. C’est d’ailleurs parce qu’il les bras croisés.
est la seule chose que je puisse tuer qu’il est
la source du commandement « Tu ne tueras 1. Emmanuel Levinas, Totalité et Infini, Essai sur l’extériorité,
point ». Indépendamment de la couleur Le Livre de Poche, 1990, p. II.

Vulnérabilité
Respon-
29
sabilité
Le visage de l’autre

P
ourquoi se sentir tenu de répondre pas de limite, car je peux toujours en faire
au salut ou au regard d’autrui ? La plus pour l’autre. Je suis responsable du
responsabilité est d’abord cette mal subi par autrui, y compris lorsque je
affaire de réponse à l’appel de l’autre. Le n’en suis pas l’auteur, et même des torts
visage d’autrui, où se révèle toute sa vulné- commis par lui ! Cette exigence infinie se
rabilité, appelle et commande de lui venir heurte toutefois à un obstacle insurmon-
en aide. Pour lui répondre, je ne peux table : je ne peux jamais sauver autrui de la
« aborder l’autre les mains vides » 2, je ne mort. Pourtant, quitte à vivre dans la
PHILOSOPHIE MAGAZINE

peux m’avancer vers lui que dans la culpabilité, je me dois d’essayer,


mesure où je suis capable de lui donner de me donner à lui entièrement,
quelque chose. Sans rien attendre de de me sacrifier pour lui.
HORS-SÉRIE

l’autre en contrepartie. Cette responsabili-


té qu’on pourrait dire excessive ne connaît 2. Emmanuel Levinas, loc. cit., p. 42.
Levinas
Emmanuel

Face
à la vulnérabilité
30

ENTRETIEN AVEC FRANÇOIS-DAVID SEBBAH


Propos recueillis par Emmanuel Levine
Le visage de l’autre

Rien n’exprime plus immédiatement l’individualité et l’humanité que le visage.


Pour approfondir cette approche levinassienne, le philosophe François-David Sebbah s’est rendu
dans le service de chirurgie faciale d’Amiens qui a réussi la première grefffe de visage en 2005.
Il montre comment le visage porte l’appel d’autrui et commande ma responsabilité infinie
à son égard. Une pensée porteuse d’une haute exigence éthique.

Dans le dernier livre que vous cosignez, était un terrain extrêmement sensible où se rejoignaient
Faire face, faire visage, vous analysez la souffrance du patient, l’épreuve vécue des soignants,
les témoignages de médecins et de patients la virtuosité du chirurgien, ainsi que des dispositifs de
du service ayant effectué la première haute technologie. Tout cela avec une intensité particu-
greffe de visage à Amiens, en 2005. lière, parce qu’il s’agissait du visage. Même si elle présen-
PHILOSOPHIE MAGAZINE

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à ce tait des difficultés techniques extrêmes, le retentissement
type d’expérience ? de la première greffe de la main a été moindre, parce qu’il
FRANÇOIS-DAVID SEBBAH \ Le terrain en question, l’hôpital, existe des enjeux symboliques très forts liés au visage.
HORS-SÉRIE

et plus particulièrement le service de chirurgie faciale où Mon intérêt vient aussi du fait que, depuis des années,
a été mise en œuvre la première greffe partielle de visage, j’étudie la philosophie de Levinas, qui met justement en
Levinas
jeu la notion de visage. Il s’agissait donc, d’une certaine soignants, pour réfléchir au rapport à l’autrui souffrant

Emmanuel
manière, de mettre cette philosophie à l’épreuve de l’ex- face auquel les soignants sont parfois désarmés.
périence vécue. Le rapport entre la philosophie de Mais la pensée de Levinas peut apparaître à certains
Levinas et cette pratique médicale n’avait d’ailleurs rien comme un discours très général et quelque peu morali-
d’évident. Spontanément, on aurait pu faire intervenir un sant d’appel à la bienveillance et au souci d’autrui.
épistémologue des pratiques médicales et chirurgicales. L’accueil de Levinas est donc très contrasté dans l’hôpital.
Il est vrai que Levinas est très souvent convoqué dans En l’occurrence, dans le service d’Amiens où je me suis
le cadre hospitalier, mais surtout du point de vue des rendu, le professeur Devauchelle marquait sans

31 Le visage de l’autre
Cosmic Surgery © Alma Haser

PHILOSOPHIE MAGAZINE
HORS-SÉRIE
Levinas
Emmanuel

« Un humain se présente


par son visage comme vulnérable,
en tant qu’il va mourir »

doute quelques réserves par rapport à ces « grands dis- plus concret chez autrui : la nudité, l’exposition de sa peau,
cours » éthiques. D’autant que, pour réaliser cette pre- que je peux toucher, caresser, mais aussi détruire. Enfin,
mière greffe de visage, il a dû se faufiler dans les ambi- le visage est concret en un troisième sens : il est un appel
guïtés du rapport du Comité consultatif national d’autrui, qui me crie famine et me demande de l’aider. Cet
d’éthique, qui était en réalité prudent et dont la réticence appel à l’aide exige de moi des choses très concrètes : de la
s’étayait, ponctuellement, sur un appel à Levinas, sur nourriture, des vêtements, un toit pour dormir. Et cepen-
cette idée que le visage est le support de l’individualité dant, le visage n’est pas concret au sens d’une simple chose
et de l’humanité, et qu’on ne peut donc le toucher sans ou d’un pur objet. Certes, il possède des traits objectivables
une extrême précaution. – des yeux bleus ou marron, un nez grand ou petit – mais
il ne s’y réduit jamais. « La meilleure manière de rencon-
32

trer autrui, c’est de ne pas même remarquer la couleur


Le titre de votre livre instaure une de ses yeux ! », dit Levinas dans Éthique et Infini.
distinction entre face et visage. Pouvez-vous
nous expliquer cette différence ?
\ Le visage est ce qu’il y a de plus concret et de plus Pourtant, Levinas dit parfois qu’une main
Le visage de l’autre

sensible : il m’apparaît, il se situe d’emblée dans le champ ou une nuque peuvent faire visage. Pourquoi
de ma perception. Cependant, il n’est pas un objet que alors conserver le terme de visage ?
l’on pourrait réduire à des traits déterminés ; il n’est pas \ C’est une vraie question. On a pu lire le visage
la composition matérielle de muscles et d’os, de peau et comme une métaphore, presque un emblème pour parler
d’organes spécifiques – les yeux, la bouche, etc. D’un d’autrui, en tant qu’il doit être respecté. Pourquoi assi-
certain point de vue, le chirurgien a affaire à cette gner un rôle privilégié à cette partie du corps ? On
chose-visage, à cette face, faite d’éléments matériels. pourrait considérer que le visage est la partie la plus
Mais il n’a jamais affaire à cette seule matérialité, et c’est expressive du corps humain : le regard enferme une
là toute l’ambiguïté. Bien entendu, pour reprendre la dis-
tinction que je fais, le visage n’est nulle part ailleurs que
dans cette face matérielle que je peux objectiver ; il n’est
pas situé dans un arrière-monde, dans un au-delà idéal. FRANÇOIS-DAVID SEBBAH
Néanmoins, il ne se réduit pas à la face, car tous deux
m’apparaissent différemment. P rofesseur de philo-
sophie à l’université
Paris-Nanterre, membre
Levinas. Une philosophie
de la débâcle (Presses
universitaires de
associé des Archives Paris-Nanterre, 2018).
Husserl. Auteur notamment Son ouvrage Qu’est-ce
S’il n’a rien d’une chose, en quoi peut-on de L’Épreuve de la limite. que la technoscience ?
dire que le visage est concret et sensible ? Derrida, Henry, Levinas (Encre Marine, 2010) traite
et la phénoménologie des nouvelles technologies.
PHILOSOPHIE MAGAZINE

\ Le visage est sensible dans la mesure où il se révèle (PUF, 2001; rééd. 2018), Il a récemment co-écrit
dans l’immédiateté de ma perception visuelle. J’ouvre les Usages contemporains de Faire face, faire visage.
yeux, et je perçois des choses, des objets – mais aussi des la phénoménologie, coécrit Amiens, Hôpital Nord,
HORS-SÉRIE

avec Jean-Michel Salanskis dix ans après la première


visages. Ce n’est donc pas d’abord un rapport théorique à (Sens & Tonka, 2008), et greffe (Encre marine,
une idée. De plus, le visage se donne comme ce qu’il y a de de L’Éthique du survivant. 2018).
Levinas
certaine profondeur – il est le miroir de l’âme, comme Du point de vue éthique, ce même mouvement met

Emmanuel
l’on dit traditionnellement. De plus, c’est par la bouche aussi en question l’affirmation du moi, sa souveraineté,
qu’on parle. Le visage rassemble donc les lieux d’expres- son effort pour persévérer dans son être.
sion et de signification par excellence de l’humain. Cette
dimension n’est pas absente chez Levinas. Mais il va plus
loin : le visage, c’est la vulnérabilité même. Un humain se Cette mise en question du moi
présente par son visage comme vulnérable, en tant qu’il par autrui, c’est ce que Levinas appelle
va mourir. Une nuque, une épaule peuvent faire visage, aussi responsabilité, n’est-ce pas ?
en tant qu’elles manifestent cette vulnérabilité, cette \ La rencontre d’autrui dévoile mon propre égoïsme
nudité d’autrui – nudité non pas au sens littéral, mais au fondamental, ma persévérance dans mon être – ce que
sens où autrui est sans défense face à sa propre mort. Le Spinoza appelle mon conatus, mon désir d’exister. Je me
corps humain tout entier est un appel, un désir de conti- pose dans l’être et m’y déploie, mais ce faisant, j’occupe
nuer à vivre qui m’interpelle : « Aide-moi. » Dans la prison une place qu’un autre aurait pu occuper. Le simple fait
de la Loubianka décrite par Vassili Grossman dans Vie et d’être, c’est donc déjà faire le mal. La description du mal
Destin, les gens qui attendent pour rendre visite aux pri- chez Levinas est d’abord celle d’une indifférence : ce
sonniers exposent leurs nuques à celui qui les suit. Cette n’est pas être méchant et cruel, c’est aller son train
nuque exprime toute la vulnérabilité du monde. Mais le d’être dans l’indifférence aux autres.
visage porte à une acmé [point cuminant] cette nudité. « “C’est là ma place au soleil.” Voilà le commencement et
C’est cela qui le caractérise, plus qu’être le point de ras- l’image de l’usurpation de toute la terre », disait Pascal
semblement des principaux lieux d’expression. [Pensées, 295, éd. Brunschvicg]. Mais l’irruption d’autrui
remet en question cette place au soleil. Cette mise en ques-
tion fait apparaître autrui dans toute son ambivalence : il
Est-ce que le patient souffrant porte est le seul que je peux tuer. Lui seul peut faire l’épreuve de
la vulnérabilité du visage à un degré la perte de la vie. On peut détruire un mur, mais tuer, c’est
supérieur ? Cette vulnérabilité d’autrui ôter la vie pour autant que cette vie s’accroche pathétique-

33
dont parle Levinas est-elle liée à ment à elle-même. Il y a de cela chez autrui : il n’est rien
sa souffrance, ou bien concerne-t-elle d’autre qu’un conatus, une crispation sur soi qui veut
un autrui bien portant ? continuer à vivre. Mais c’est justement parce qu’il est cette
\Tout autrui, en tant qu’il est autrui par rapport à moi, crispation qu’il me demande de l’aider à rester en vie.
apparaît comme la vulnérabilité même. C’est ce qui le Voilà pourquoi il est le seul qu’on peut vraiment tuer, tout

Le visage de l’autre
définit comme tel. Autrui s’annonce d’emblée dans la en me désarmant par sa vulnérabilité.
perception sensible : je perçois le monde, et au cœur de
ce spectacle, un visage se montre et m’interpelle par sa
vulnérabilité. Ainsi, la perception d’autrui est immédia- C’est donc parce qu’il est vulnérable à ce
tement éthique. Cette interpellation met en crise le spec- point qu’il est à la fois ce que je peux avoir
tacle des phénomènes, le monde des choses qui m’appa- envie de tuer et ce que je ne dois pas tuer.
raissent. C’est pourquoi le visage peut être considéré \ Le devoir de ne pas tuer, l’idée même d’un devoir
comme un « contre-phénomène » : il n’est pas situé dans vient d’une expérience vécue, qui est celle d’autrui. Chez
un arrière-monde, mais il met en crise ce qui se montre. Levinas, il n’y a pas de loi morale formelle, sans

« C’est cela, la responsabilité : je dois


répondre à cet appel à l’aide
PHILOSOPHIE MAGAZINE

d’une vie que je peux supprimer.


Et cet appel est infini »
HORS-SÉRIE
Levinas
contenu, comme chez Kant. L’idée d’un devoir n’est que Il y a ainsi une radicalisation progressive de la philo-
Emmanuel

la cristallisation de cette expérience. C’est cela, au fond, sophie de Levinas. C’est parce qu’il tenait à la cohérence
la responsabilité : je dois répondre, littéralement, à cet de sa pensée et voulait en tirer toutes les conséquences
appel à l’aide d’une vie que je peux supprimer. Et cet qu’elle se fait excessive. Ainsi, puisque la responsabilité est
appel est infini. infinie, elle doit aller jusqu’au sacrifice du moi pour autrui.
En effet, puisque autrui est absolument vulnérable et m’ap-
pelle à l’aide, le moi redoute par-dessus tout la mort de cet
Pourquoi ma responsabilité à l’égard autre. La mienne, au fond, ne compte pas. La mort ne
d’autrui est-elle infinie ? prend sens que comme mort d’autrui. Or je peux sauver
\ Je distingue au moins deux raisons. D’abord, je suis autrui en telle ou telle occasion, mais je ne peux le sauver
non seulement responsable de mes actes par rapport à de la mort. Et pourtant, je dois tout faire pour lui, absolu-
autrui, du mal que je peux lui faire, mais aussi du mal ment tout, y compris sacrifier ma vie. Ces réflexions
qu’autrui commet. Ma responsabilité est tellement radi- ouvrent une dimension de désintéressement radical.
cale, va tellement à l’infini, que je dois tenir le monde sur Autrui demande à survivre, il est donc lui aussi très égoïste.
mes épaules. C’est la phrase de Dostoïevski que Levinas Mais je n’ai pas le droit de le dire ! C’est le principe même
cite souvent : « Chacun de nous est coupable de tout et de de l’éthique chez Levinas, celui d’une asymétrie fonda-
tous devant tous, et moi plus que les autres. » mentale : il me faut endurer la demande d’autrui, sans
En un deuxième sens, cette responsabilité est infinie l’identifier comme égoïsme. Autrement, je serais tenté de
parce qu’inextinguible : je ne serai jamais quitte, je n’aurai lui dire « moi aussi, aide-moi ! » C’est ainsi que se déve-
jamais répondu une fois pour toutes à autrui. Non seule- loppe l’idée d’une éthique sacrificielle, hyperbolique,
ment parce qu’il me redemandera toujours mon aide, non une éthique de la responsabilité infinie et inassumable.
seulement parce que d’autres autrui me solliciteront, mais
parce que, structurellement, je ne peux pas sauver autrui
absolument – je ne peux pas le sauver de la mort. Dans la relation au patient, les soignants
ressentent donc de manière quotidienne
34

cette responsabilité devant la souffrance


Je ne peux donc qu’échouer… d’autrui ?
\Oui. Cependant, cet échec n’est pas le lieu d’un renon- \ Je ne veux pas parler à leur place. Le plus souvent,
cement, mais celui d’une relance infinie. Il y a quelque on fait ce qu’on peut devant cette situation hyperbolique
chose de terriblement dur chez le dernier Levinas, qu’il ne et insupportable de la souffrance de l’autre. Je pense que
Le visage de l’autre

faut pas sous-estimer : se confronter à l’appel d’autrui si ceux qui sont exposés aux situations de souffrance
revient à se confronter au mourir d’autrui, à cet échec. Ce extrême, notamment à la mort dans des services de soins
qui transforme d’ailleurs ma responsabilité en culpabilité, palliatifs, vivaient uniquement sous le joug de cette
parce que je vais toujours échouer à le sauver. responsabilité inassumable, ils ne pourraient pas s’en
relever. Cette épreuve de la souffrance d’autrui est pre-
mière et centrale, mais les moments où l’on a un rapport
C’est cette pensée radicale que l’on trouve à elle ne sont pas quotidiens. Toutefois, le cours de notre
à l’œuvre dans Autrement qu’être ? vie ordinaire doit être orienté par cette expérience hyper-
\ En effet. Dans Totalité et Infini, on trouvait bolique. On fait un petit peu, mais inlassablement.
encore des manières négociées de se rapporter à Comme si notre responsabilité infinie était négociée au
l’autre, dans le désir notamment. Levinas maintien- jour le jour.
dra l’idée de désir, mais peu à peu dépouillée de son
caractère intéressé. Désirer, c’est certes s’ouvrir à
l’autre, mais c’est aussi désirer pour soi. C’est évident Levinas est-il lucide par rapport
dans le désir érotique. Reprenant Pascal, Levinas va à cet aspect excessif de son éthique ?
donc commencer à parler d’un « amour sans concupis- \ Je le crois. Certes, il décrit des situations excessives,
cence ». Mais, même en le dépouillant de son côté éro- comme dans le cas du sacrifice, mais il est aussi attentif au
tique, il y a toujours trop de désir dans le désir. Le thème de la « petite bonté » [voir pp. 70-71] qu’il trouve chez
PHILOSOPHIE MAGAZINE

mouvement vers l’autre est toujours trop intéressé. On Vassili Grossman. Cette petite bonté revient à accomplir
a donc l’impression que, peu à peu, il ne s’agit plus de petites choses pour autrui, comme donner du pain à un
de s’ouvrir à autrui : l’effraction de celui-ci devient soldat exténué. Il y a donc ces deux dimensions
HORS-SÉRIE

tellement radicale qu’elle se passe même de l’élan du concomitantes chez Levinas : l’inépuisable
moi vers l’autre, qui en est réduit à la passivité. culpabilité et la petite bonté de chaque jour.
Levinas
Emmanuel
L’appel
de l’autre
souffrant

35 Le visage de l’autre
Untitled Folding. Collage, 2013 © Eli Craven

PAR LAZARE BENAROYO

Médecin et philosophe, Lazare Benaroyo a trouvé dans l’œuvre de Levinas


une approche qui éclaire le sens de sa responsabilité dans sa pratique médicale.
PHILOSOPHIE MAGAZINE

Il en résulte une écoute ouverte à la singularité de la personne qui souffre


et interpelle le soignant. L’ouverture à l’autre abolit alors le retranchement du soignant
HORS-SÉRIE

dans le savoir scientifique comme le repli du malade dans la souffrance.


D
Levinas
urant mes études de [où] il ne s’agit pas de penser ensemble avec l’autre devient possible. » 7 La
Emmanuel

médecine, au cours des moi et l’autre, mais d’être en face. La passivité de la souffrance peut alors
années 1970, puis lors de véritable union ou le véritable ensemble être comprise comme une patience,
mes stages d’interne des n’est pas un ensemble de synthèse, mais une attente de l’autre « secourable »
hôpitaux, j’ai éprouvé que la relation un ensemble de face à face ». 2 Sa philo- – pensez au probable sens étymolo-
de soin était appréhendée essentielle- sophie m’a aidé à éclairer et à appré- gique du mot « patient ». Ainsi, l’em-
ment sur le mode de la connaissance hender le sens de ma responsabilité prisonnement en soi inhérent à la
scientifique. Or, le face-à-face charnel dans ma pratique de médecin. souffrance est aussi le lieu de l’appa-
et immédiat avec les patients me Dans Le Temps et l’Autre, Levinas rition d’autrui comme promesse sal-
révélait que cette approche ne per- caractérise la souffrance comme vatrice d’un avenir moins doulou-
mettait pas de répondre au sens pro- « impossibilité de fuir et de reculer. reux. « La relation avec l’avenir, c’est la
fond de la souffrance qui m’interpel- […] Il y a dans la souffrance, une relation même avec l’autre. » 8 Pour un
lait. Il me semblait donc nécessaire absence de tout refuge ». 3 « La souf- patient, « [sa] propre aventure de la
d’opérer un décentrement, un pas de france est l’enfermement même, souffrance » 9 peut aussi prendre un
côté. J’ai alors consacré plusieurs condamnation à soi-même » 4 ; elle sens dans le face-à-face avec autrui.
années à explorer cette question, en apparaît donc comme une « passivité En tant que soignant, la vulnérabi-
marge de mon activité clinique, en extrême » – « impuissance, abandon lité, que je ressens alors en autrui,
préparant ma thèse de doctorat en phi- et solitude » 5, car elle est le « non- prend la figure d’une injonction
losophie de la médecine. La décou- sens par excellence, vécu directe- éthique à prendre soin de ce malade-
verte de l’œuvre d’Emmanuel Levinas ment » 6. En tant que patient, ma là qui me fait face en ouvrant un
m’a orienté lors de ce cheminement. propre souffrance semble dès lors espace où l’avenir est possible pour
« Il y a dans la connaissance, affirme-t- n’avoir aucune finalité du point de lui. Ainsi se déploie la « catégorie
il, […] une impossibilité de sortir de soi ; vue éthique. Si elle a une finalité anthropologique du médical, primor-
dès lors la socialité ne peut pas avoir la physiologique, d’alerte au danger diale, irréductible, éthique ». 10 « Pour la
même structure que la connaissance. par exemple, elle semble d’un point souffrance pure, intrinsèquement insen-
36

[…] La connaissance la plus audacieuse de vue existentiel « pour rien » et sée et condamnée, sans issue, à elle-
et lointaine ne nous met pas en commu- paraît inutile. même, se dessine un au-delà dans
nion avec le véritablement autre ; elle ne l’inter-humain. » 11 L’éveil à la respon-
remplace pas la socialité ; elle est encore L’ambiguïté sabilité-pour-autrui se manifeste
et toujours une solitude. » 1 du corps souffrant dans le face-à-face avec le visage de
Le visage de l’autre

Il me fallait donc explorer comment Pour Levinas, le corps souffrant est l’autre souffrant.
conjuguer une approche médicale cependant porteur d’une ambiguïté Ainsi, dans la souffrance, le visage
scientifique avec une écoute ouverte essentielle : si l’expérience physique de l’autre homme me révèle, en tant
à la singularité et à l’unicité de la per- de la souffrance enchaîne le sujet à que médecin, l’injonction à aborder la
sonne qui souffre et m’interpelle. lui-même, sa vulnérabilité atteste que situation autrement qu’à travers la
Dans l’œuvre magistrale de Levinas, celui-ci est en situation d’ouverture à démarche habituelle des sciences cli-
j’ai découvert une voie prometteuse autrui : « seul un être arrivé à la crispa- niques. La souffrance, nous dit
pour aborder cet enjeu proprement tion de sa solitude par la souffrance et Levinas, est « une plainte, un cri, un
clinique. Levinas s’attache en effet à à la relation avec la mort, relève-t-il, gémissement ou un soupir, appel origi-
réfléchir à la « relation interpersonnelle se place sur un terrain où la relation nel à l’aide, au secours curatif, au

« À défaut de s’enraciner


dans un espace d’attention
PHILOSOPHIE MAGAZINE

éthique portée au patient,


HORS-SÉRIE

le soin peut se muer en violence »


Levinas
secours de l’autre moi dont l’altérité, semble-t-il, sur la base de cette La technique – y compris médicale –

Emmanuel
dont l’extériorité promettent le salut ». 12 approche levinassienne de la souf- est marquée par une incapacité essen-
« Le médecin est celui qui entend ces france que peut éclore un climat de tielle à atteindre l’altérité en tant que
plaintes. […] Cette attente médicale confiance, ancré sur un fond commun telle. Pour agir efficacement, à l’aune
de l’autre constitue une des racines d’humanité. Ma responsabilité des critères définis à l’avance, elle
très profondes de la relation inter-­ éthique de soignant comprend ainsi à englobe l’altérité de l’autre en son sein
humaine. » 13 En ce sens, l’interpella- la fois une réponse à l’interpellation –  dans une posture de compréhen-
tion de la souffrance d’autrui confère suscitée par l’appel de l’autre et un sion. En ce sens, l’agir technique
à la « proximité du prochain » un carac- mouvement de retour sur soi, source « dé-visage » au lieu « d’en-visager ».
tère particulièrement intense – « avoir- d’accueil de l’autre souffrant. La véri- C’est pourquoi la distance, l’assurance
l’autre-dans-la-peau » 14 –, qui me table « visitation » du patient – et non procurée par la maîtrise technique doit
pousse en tant que soignant à sortir de pas sa simple visite de procédure – s’enraciner dans un espace d’attention
mes certitudes pour donner plus de implique d’accepter son altérité radi- éthique portée au patient. À défaut, le
poids à l’écoute qu’à la vision. Cet cale, de l’accueillir en moi, dans un soin peut se muer en violence.
appel invite à une écoute de la « pré- mouvement d’hospitalité qui mobi- Face à la tentation de réduire la
sence du visage », à une « rencontre lise ma propre vulnérabilité. C’est au médecine à une technique, l’ap-
frontale », plutôt que « de biais » cœur de ce dialogue entre deux vul- proche de Levinas me semble donc
– contre une tentative trop précipitée nérabilités que la confiance peut être un guide qui maintient en éveil le
de compréhension et de maîtrise des prendre naissance. Une démarche médecin et l’enjoint « à s’exposer » 17.
signes et des symptômes. Ne pas trop éthique telle que Levinas la conçoit Elle le pousse à être attentif aux
parler pour écouter, voilà l’essentiel vise avant tout à faire advenir l’huma- gestes les plus banals, aux silences et
pour reprendre une expression de la nité de l’autre homme en même aux murmures porteurs d’appels
philosophe Catherine Chalier. 15 temps que ma propre humanité. qu’on entend dans les couloirs d’hôpi-
En ce sens, faire face à la souffrance taux. « L’éthique […], comme le dit
révèle ma propre humanité, au sein Ma responsabilité Levinas, accomplit l’essence critique du
précède toute liberté

37
d’un espace de vulnérabilité parta- savoir » 18 ; elle est cette vigilance, ce
gée, de fragilité « familière ». C’est, me De ce point de vue, pour Levinas, moment de « rencontre frontale », qui
l’identité, comme relation à soi- convertit le regard dans la parole, à
même, se noue dans un rapport l’écoute du visage de l’autre souffrant,
LAZARE BENAROYO étroit avec la responsabilité. L’irres­ et nous fait toujours reconsidérer,

Le visage de l’autre 
ponsabilité est donc autant une perte parfois dans l’inconfort du « pas de
P rofesseur honoraire et ex-président
de la Plateforme interdisciplinaire
d’éthique de la Faculté de biologie et
d’identité qu’un manquement moral.
Il est même possible de faire un pas de
côté », les procédures médicales en
vigueur. De ce point de vue, la créa-
de médecine de l’université de Lausanne plus et de dire que c’est la responsabi- tion récente d’espaces de délibération
(Suisse). Docteur en médecine de
l’université de Bâle, ancien professeur lité qui fonde l’identité. « Plus je suis éthique au sein de certaines institu-
invité au département de philosophie responsable, plus je suis moi. » 16 Ma tions est une démarche encoura-
de l’École normale supérieure (ENS), responsabilité incessible précède dès geante et novatrice. Elle repose
il a mené des recherches sur l’éthique
et la philosophie du soin, dans les pas lors toute liberté. Je suis d’abord le notamment sur la prise de conscience
d’Emmanuel Levinas. Il a notamment gardien de mon frère – et peut-être du fait que la question de la responsa-
publié Éthique et Responsabilité en davantage en tant que médecin. Face bilité éthique des soignants doit être
médecine (Éd. Médecine et hygiène, 2006),
et coédité aux PUF Les Classiques à un homme atteint dans sa santé, j’ai sans cesse formulée et reformulée,
du soin (2005) et La Philosophie du soin. pour devoir de me mettre en quête afin que le Visage demeure
Éthique, médecine et société (2010). sans tarder des ressources nécessaires une figure de veille indis-
pour répondre à sa souffrance. pensable au cœur du soin.

1. Emmanuel Levinas, Éthique et Infini. Dialogues avec Philippe Nemo, Fayard et Radio-France, 1982, pp. 61-62. 2. Ibid., p. 82. 3. Emmanuel Levinas, Le Temps et l’Autre, PUF, 1985, pp. 55-58.
4. Emmanuel Levinas, in « L’éthique est transcendance. Entretiens avec le philosophe Emmanuel Levinas », in Emmanuel Hirsch, Médecine et Éthique. Le devoir d’humanité, Les Éditions du
PHILOSOPHIE MAGAZINE

Cerf, 1990, p. 43. 5. Emmanuel Levinas, « La Souffrance inutile », in Entre nous. Essais sur le penser-à-l’autre, Grasset, 1991, p. 109. 6. Emmanuel Levinas, in « L’éthique est transcendance.
Entretiens avec le philosophe Emmanuel Levinas », in Emmanuel Hirsch, Médecine et Éthique. Le devoir d’humanité, Éditions du Cerf, 1990, p. 45. 7. Emmanuel Levinas, Le Temps et l’Autre,
PUF, 1985, p. 64. 8. Ibid. 9. Emmanuel Levinas, « La Souffrance inutile », in Entre nous. Essais sur le penser-à-l’autre, Grasset, 1991, p. 110. 10. Ibid. 11. Ibid., p. 109. 12. Ibid., pp. 109-110.
HORS-SÉRIE

13. Emmanuel Levinas, in « L’éthique est transcendance. Entretiens avec le philosophe Emmanuel Levinas », in Emmanuel Hirsch, Médecine et Éthique. Le devoir d’humanité, Éditions du Cerf,
1990, p. 43. 14. Emmanuel Levinas, Autrement qu’être ou au de-là de l’essence, Martinus Nijhoff, La Haye, 1974, p. 146. 15. Catherine Chalier, La Persévérance du mal, Éditions du Cerf, 1987,
p. 132. 16. Mylène Baum-Botbol, « Après vous Monsieur », in Monette Vacquin, La Responsabilité, Autrement, 2002, p. 54. 17. François-David Sebbah, Levinas et le contemporain, Les Solitaires
intempestifs, 2009, p. 160. 18. Emmanuel Levinas, Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité, Martinus Nijhoff, La Haye, 1961, p. 13.
Emmanuel

Levinas
« La nudité du visage est dénument.
Reconnaître autrui, c’est reconnaî­tre une faim.

39
Reconnaître Autrui c’est donner »
Emmanuel Levinas, Totalité et Infini. Essai sur l'extériorité,
Le Livre de Poche, 1990, p. 73.

Le visage de l’autre
© SSPL / National Media Museum / Leemage

PHILOSOPHIE MAGAZINE
HORS-SÉRIE

Dorothea Lange, Migrant Mother,


Nipomo, California, 1936.
Levinas
Emmanuel

Front. Courtesy the artist and Florence Loewy, Paris © William Wegman
40

L’animal a-t-il
un visage ?
Le visage de l’autre

PAR FLORENCE BURGAT

L’animal a une gueule, un museau, un mufle… mais est-il doté d’un visage ?
Autrement dit, l’animal en appelle-t-il, comme autrui, à ma responsabilité à son égard ? Levinas
demeurera toujours réticent à cette idée ; la philosophe Florence Burgat, spécialiste de la
condition animale, décèle cependant chez le penseur de l’éthique du visage une certaine ambiguïté…

L
’éthique du visage forgée Lingis ou encore Peter Atterton, y refusé d’étendre sa notion de visage
par Emmanuel Levinas trouvent une ressource pour aux animaux, rangeant du côté du
fait depuis quelques années repenser le rapport des hommes « travail » leur mise à mort : « Ni la des-
PHILOSOPHIE MAGAZINE

l’objet d’un détourne- aux animaux, et fonder envers truction des choses, ni la chasse, ni l’ex-
ment. Bien qu’elle soit nettement ces derniers l’impératif moral « Tu termination des vivants – ne visent le
cantonnée aux relations inter­ ne tueras point ». visage, qui n’est pas du monde. Elles
HORS-SÉRIE

humaines, plusieurs philosophes Rien d’évident dans cette transposi- relèvent encore du travail, ont une fina-
comme Barbara J. Davy, Alphonso tion, cependant. Levinas a toujours lité et répondent à un besoin. […]
Levinas
Emmanuel
EMMANUEL LEVINAS

Bobby, le dernier
kantien d’Allemagne
Prisonnier dans un camp allemand durant la Seconde Guerre mondiale, Levinas
croise le chemin du chien Bobby : indéniablement, cette bête errante, « dernier
kantien de l’Allemagne nazie », considère les détenus comme des hommes,
à la différence des tortionnaires qui s’acharnent à dénier leur dignité. Un animal
pourrait-il donc agir plus humainement qu’un homme ?

EXTR A I T

V
« “ ous devez être des hommes saints devant yeux sur nous – nous dépouillaient de notre peau

41
Moi : vous ne mangerez point de chair d’un humaine. Nous n’étions qu’une quasi-humanité, une
animal déchiré dans les champs, vous l’aban- bande de singes. […]
donnerez au chien.” (Exode, XXII, 31) […]
C’est au chien de fin du verset que je porte spécialement Et voici que, vers le milieu d’une longue captivité

Le visage de l’autre
intérêt. Je pense à Bobby. – pour quelques courtes semaines et avant que les sen-
Qui est donc ce chien de la fin du verset ? […] tinelles ne l’eussent chassé – un chien errant entre dans
notre vie. Il vint un jour se joindre à la tourbe, alors que,
Au 7e verset du chapitre 11, d’étranges chiens sont sous bonne garde, elle rentrait du travail. Il vivotait
frappés de stupeur ou de lumière en pleine nuit. Ils dans quelque coin sauvage, aux alentours du camp.
n’aboieront pas ! Autour, pourtant, un monde s’achève. Mais nous l’appelions Bobby, d’un nom exotique,
Voici la nuit fatale de la “mort des premiers-nés” comme il convient à un chien chéri. Il apparaissait aux
d’Égypte. Israël va sortir de la maison de l’esclavage. rassemblements matinaux et nous attendait au retour,
[…] Une tourbe d’esclaves célèbrera ce haut mystère sautillant et aboyant gaiement. Pour lui – c’était incon-
de l’homme et “pas un chien n’aboiera”. À l’heure testable – nous fûmes des hommes.
suprême de son instauration – et sans éthique et sans
logos –, le chien va attester la dignité de la personne. Le chien qui reconnut Ulysse sous le déguisement à
L’ami de l’homme – c’est cela. Une transcendance dans son retour de l’Odyssée, était-il le parent du nôtre ?
l’animal ! Et le verset si clair dont nous étions partis Mais non ! mais non ! Là-bas, ce fut l’Ithaque et la patrie.
s’éclaire d’un sens nouveau. Il nous rappelle une dette Ici, ce fut nulle part. Dernier kantien de l’Allemagne
toujours ouverte. […] nazie, n’ayant pas le cerveau qu’il faut pour universali-
ser les maximes de ses pulsions, il descendait des chiens
Nous étions soixante-dix dans un commando forestier d’Égypte. Et son aboiement d’ami – foi d’animal –
PHILOSOPHIE MAGAZINE

pour prisonniers de guerre israélites, en Allemagne naquit dans le silence de ses aïeux des bords du Nil. »
nazie. […] Les autres hommes, dits libres, qui nous
Emmanuel Levinas, « Nom d’un chien ou le droit naturel »,
croisaient ou qui nous donnaient du travail ou des
HORS-SÉRIE

in Difficile Liberté, 3e édition (1983), Le Livre de Poche, 1984,


ordres ou même un sourire – et les enfants et les pp. 213-216.
femmes qui passaient et qui, parfois, levaient les
Levinas
Autrui est le seul que je peux vouloir donc sa vulnérabilité particulière. Le
Emmanuel

tuer », écrit-il dans Totalité et Infini 1. visage est en outre parfois pris en un FLORENCE BURGAT
La violence du meurtrier ne peut sens métonymique par le philosophe
s’exercer que dans la mesure où, dans
le visage d’autrui, l’interdit de tuer est
– la nuque donnerait à lire toute la
faiblesse de l’autre. Mais avant tout, le
D irectrice de recherche à l’Institut
national de la recherche agro­
nomique, membre des Archives Husserl
à la fois perçu et transgressé. Or, l’ani- visage est une demande, un appel : il et du comité consultatif du muséum
national d’Histoire naturelle, co-rédactrice
mal semble dépourvu d’un tel visage. est ce qui m’interrompt dans la persé- en chef de la Revue semestrielle
Pourtant, « l’éthique s’étend à tous les vérance de mon être et me requiert ; de droit animalier. Elle a publié plusieurs
êtres vivants », déclare Emmanuel une injonction sans considération des ouvrages sur la condition animale et
son rapport à l’homme, dont Animal, mon
Levinas dans un entretien donné en capacités de l’autre et de ses carac- prochain (Odile Jacob, 1997), Une autre
1988. Cela signifie que « nous ne vou- tères empiriques. Or, force est de existence. La condition animale (Albin
lons pas faire souffrir les animaux inu- constater que je peux ressentir des Michel, 2012), et plus récemment Être le
bien d’un autre (Payot et Rivages, 2018).
tilement » 2. Cet adverbe, « inutile- obligations éthiques à l’égard d’entités
ment », est d’autant plus remarquable autres qu’humaines. Dans ce com-
que, dans son beau texte intitulé « La mandement, je fais face à un visage, Mais précisément, ne serait-il pas
souffrance inutile » 3, Levinas souligne puisque voir un visage, c’est rencon- exact de dire que la vulnérabilité
que c’est par essence que la souf- trer une obligation. Si le visage est radicale de l’animal m’appelle
france est inutile. Aucune théodicée appel, peu importe qui m’appelle ; je d’autant plus que cet appel est
ne saurait la justifier. L’idée d’une dois répondre à cet appel de la vulné- dépourvu d’énoncés ?
souffrance utile est une monstruosité rabilité de l’Autre qui me requiert Ces différents aspects invitent
morale. « Pour une sensibilité éthique, avant toute considération empirique. décidément à entraîner Levinas
[…] la justification de la douleur du Pourtant, jamais Levinas n’aura admis dans une direction où il ne veut pas
prochain est certainement la source de l’idée d’étendre son éthique à l’animal, aller en raison de son anthropocen-
toute immoralité. » 4 Dès qu’un dis- jamais il n’aura vu que la relation aux trisme, mais dont il semble souvent
cours justifiant quelque souffrance animaux offre par excellence le proto- très proche, étant donné l’impor-
42

que ce soit est prononcé, la plus type d’une relation dissymétrique au tance qu’il accorde à la vulnérabilité
grande inquiétude doit nous saisir. sein de laquelle l’autre est à ma merci. et à la relation asymétrique. En ce
Mais alors, la souffrance de l’animal Certes, il concède que l’« on ne peut sens, transposer l’éthique levinas-
n’est-elle pas marquée du même refuser complètement le visage à l’ani- sienne du visage à la question de
scandale que celle qui frappe mon mal ; c’est par le visage que l’on com- l’animal peut paraître infi-
Le visage de l’autre

prochain ? Quel est cet autre que l’on prend, par exemple, un chien » 5 ; mais dèle à la lettre du texte,
sacrifie pour moi et que j’ose ne pas c’est seulement parce que nous avons mais fidèle à son esprit.
appeler mon prochain ? d’abord accès au visage humain que
nous pouvons opérer une telle trans-
1. Emmanuel Levinas, Totalité et Infini. Essai sur
L’appel de la position, poursuit-il. Le visage ani- l’extériorité (1961), Le Livre de Poche, « Biblio Essais »,
vulnérabilité de l’Autre mal, lui, est relégué au rang de phé- 1971, p. 216. 2. « The Paradox of Morality : an Interview
with Emmanuel Levinas. Tamra Wright, Peter Hughes,
Pas de prochain sans visage. Pas de nomène, réduit à sa matérialité. Alison Ainley », in The Provocation of Levinas.
visage sans prochain. Tel est le nœud Pourquoi une telle réticence ? Faut-il Rethinking the Other, Robert Bernasconi and David
Wood (ed.), 1988, p.  171 [nous traduisons et
du problème. Mais qu’est-ce donc que pouvoir parler pour avoir un visage soulignons]. 3. Emmanuel Levinas, « La souffrance
le visage chez Levinas ? Parce qu’il au sens éthique ? En effet, « le com- inutile », in Les Cahiers de la nuit surveillée. Emmanuel
Lévinas, n° 3, Jacques Rolland (dir.), Verdier, 1984, n° 3,
« n’est pas du monde », aucun caractère mencement du langage est le visage. 1984, pp. 329-338. 4. Ibid., p. 336. 5. Emmanuel Levinas
empirique ne saurait le contenir. Dans une certaine mesure, dans son et al., « Le paradoxe de la moralité. Un entretien avec
Emanuel Levinas » (1988), in Philosophie, Éditions de
Certes, Levinas évoque sa peau nue, et silence même, celui-ci vous appelle ». 6 Minuit, 2012 /1, n° 112, p. 13. 6. Id.

« Faut-il pouvoir parler


PHILOSOPHIE MAGAZINE

pour avoir un visage au sens


HORS-SÉRIE

éthique ? »
Levinas
Emmanuel
EMMANUEL LEVINAS

La souffrance animale
me regarde
L’homme se distingue de la bête en ce qu’il est capable de mettre en suspens
la lutte animale pour la vie, et de se sacrifier pour autrui : c’est le sens
même de l’éthique. Mais cette exigence ne s’étend-elle pas à l’animal ? se
demande dans cet entretien Levinas. Car nous éprouvons de la pitié
devant la souffrance inutile des autres vivants et ressentons une
obligation envers eux.

EXTR A I T

43
Y
« a-t-il dans le visage humain quelque chose Si les animaux n’ont pas – au sens éthique du terme
qui, par exemple, le distingue de celui de – de visage, est-ce que nous avons des obligations à
l’animal ? leur égard ? Et si tel est le cas, d’où viennent-elles ?

Le visage de l’autre
On ne peut refuser complètement le visage à l’animal ; Il est clair – sans qu’il faille considérer les animaux
c’est par le visage que l’on comprend, par exemple, un comme des êtres humains – que l’éthique concerne
chien. Néanmoins ce qui est premier ici, ce n’est pas l’ani- tous les êtres vivants. On ne veut pas faire souffrir
mal, mais le visage humain. […] Ce n’est pas dans le sans nécessité un animal, etc. Mais le modèle de tout
chien que réside, sous sa forme la plus pure, le phéno- cela est l’éthique humaine. Le végétarisme, par
mène du visage. Dans le chien, dans l’animal, il y a exemple, résulte du transfert sur l’animal de l’idée
d’autres phénomènes : par exemple, la force de la nature de la souffrance : l’animal souffre ; c’est parce que
est pure vitalité ; c’est plutôt cela qui caractérise le chien. nous, en tant qu’humains, savons ce qu’est la souf-
Mais il a également un visage. […] france, que nous pouvons avoir cette obligation.

Selon votre analyse, le commandement “Tu ne […] L’être des animaux est une lutte pour la vie ; une
tueras point” est révélé par le visage humain ; mais lutte pour la vie, sans éthique ; c’est une question de
ce commandement n’est-il pas exprimé également puissance. […] C’est là l’idée de Darwin […] : le but de
par le visage de l’animal ? […] l’être est l’être lui-même. Pourtant, avec l’apparition de
l’humain – voilà toute ma philosophie –, il y a quelque
Je ne sais pas si un serpent a un visage ; je ne peux chose de plus important que ma propre vie, qui est la
répondre à cette question, il y faudrait une analyse plus vie de l’autre. C’est déraisonnable ! Mais l’homme est
spécifique. Mais il y a quelque chose au fond de notre un animal déraisonnable ! »
PHILOSOPHIE MAGAZINE

attirance pour l’animal... Ce que nous aimons chez le


chien, c’est peut-être la ressemblance de son caractère Emmanuel Levinas et al., « Le paradoxe de la moralité.
Un entretien avec Emmanuel Levinas » (1988), in Philosophie,
avec celui de l’enfant : comme s’il était fort, joyeux,
HORS-SÉRIE

Éditions de Minuit, 2012 /1, n° 112, p. 13, 15 et 16.


puissant, plein de vie. Par ailleurs il y a, même à propos
de l’animal, de la pitié. […]
TALMUD,
Levinas
Emmanuel

MODE
D’EMPLOI
La Loi juive telle qu’elle s’exprime dans la
QUE R EP R ÉS ENTE L E TA L M UD DA NS L E JUDA Ï S M E  ?
Torah ne doit pas être prise au pied de la lettre :
transmise oralement de génération en
génération avant d’être mise par écrit, elle a été
commentée et enrichie au fil des siècles et des
discussions rabbiniques. Le Talmud témoigne
S i le christianisme et l’islam se réfèrent comme lui aux cinq
premiers livres de la Bible (appelée aussi Torah, « instruction » en
hébreu), le Talmud (« étude », en hébreu) est un texte propre au judaïsme.
de ce rapport vivant à la loi. C’est la mise par écrit et la compilation de discussions rabbiniques et
de récits transmis par tradition orale jusqu’au ve siècle de notre ère.
On y découvre les lois rituelles et les récits qui façonnent le judaïsme
depuis plus de deux mille ans. Cœur battant de l’enseignement et de la
vie spirituelle juive partout
dans le monde, le Talmud fut
aussi une victime symbolique
de l’antisémitisme : les censures
et les autodafés des traités
QUELLE EST SON HISTOIRE ?
talmudiques ont ainsi rythmé
l’histoire juive en Europe.

L a Loi révélée par Dieu à Moïse


fut transmise et commentée
de génération en génération jusqu’à
le Talmud dit « de Jérusalem » a été
terminé au milieu du ive siècle,
tandis que la rédaction du Talmud
sa mise par écrit entre le retour de « de Babylone » a été achevée au
44

l’exil de Babylone (200 av. J.-C.) et vie siècle. Considéré comme plus


la destruction du Temple de complet et plus abordable, le
Jérusalem (70 apr. J.-C.) : c’est la second est de loin le plus
Michna (« répétition », en hébreu). commenté.
Celle-ci fut ensuite compilée vers On classe les textes talmudiques
220 à Tibériade, sous l’égide de en deux catégories : la Halakha
Le visage de l’autre

rabbi Yehouda Hanassi. Puis, (« cheminement », en hébreu – dans


jusqu’au viie siècle, elle fut enrichie les voies de Dieu) comprend les
de la Guemara (« complément », parties normatives, la Haggada COMMENT LE LIRE ?
en araméen, langue dans laquelle (« récit », en araméen) est formée
elle est rédigée), commentaire de des parties narratives.

P
la Michna qui représente 90 % du Les traités et chapitres qui
our les talmudistes, la
Talmud. composent le Talmud obéissent à
Bible n’est pas un texte
La consignation de la Michna et une logique par digressions et
© Sotheby’s

sacré intouchable. Au contraire,


de la Guemara se poursuivit sur associations d’idées, à l’opposé des
il faut toujours réactualiser son
plusieurs siècles et en deux lieux : plans de nos dissertations scolaires.
sens par une interprétation
nouvelle – il s’agit donc d’une
des premières entreprises
d’herméneutique moderne.
Sous la forme de débats
juridiques, de métaphores ou d’anecdotes, les textes portent en eux
des sens philosophiques implicites à la première lecture. Pour les
rendre manifestes, tout l’art de l’exégèse talmudique consiste à
faire varier les différents sens d’un même mot, à relier deux
passages bibliques apparemment sans rapport, à opérer des
rapprochements par homonymie ou synonymie, et – instrument
de prédilection des rabbins – à interpréter les termes selon leur
étymologie. Promesse d’un commentaire infini !
Levinas
Emmanuel
Un exemple :
l’Alliance
ressemble à la reconnaissance d’autrui, à l’amour
Le Talmud d’autrui. À tel point que d’autrui, de l’adhésion
lu par Emmanuel Levinas et de la fidélité d’autrui à la Loi, je me porte
garant. Son affaire est mon affaire. Mais mon
affaire n’est-elle pas la sienne ? N’est-il pas
responsable de moi ? Puis-je dès lors répondre de
L’Alliance de Dieu avec les Hébreux inclut une multiplicité de sa responsabilité pour moi ? Kol Israèl arévim zé
pactes. Y adhérer implique quatre obligations : apprendre la loi, lazé, “Tout le monde en Israël répond de tout le
l’enseigner, la garder et l’accomplir. En outre, en souscrivant à monde” signifie : tous les adhérents à la Loi

45
l’Alliance, on accepte à la fois la bénédiction offerte à celui qui y divine, tous les hommes véritablement hommes
obéit et la malédiction de celui qui la transgresse. Enfin, adhérer à sont responsables les uns des autres.
l’Alliance signifie aussi adhérer à chacun de ses commandements.
L’Alliance contient donc en réalité 16 pactes. Mais ce n’est pas Cela doit aussi signifier que ma responsabilité
tout : par trois fois – au Sinaï, dans les plaines de Moab et entre s’étend jusqu’à la responsabilité que peut

Le visage de l’autre
Hebel et Garizim – Dieu a scellé cette Alliance, ce qui porte à 48 le prendre l’autre homme. Moi, j’ai toujours une
nombre de pactes. Ajoutons que l’Alliance concerne chacun des responsabilité de plus qu’autrui, car de sa
603 550 Juifs en exode dans le désert, car la responsabilité est responsabilité je suis encore responsable. Et, s’il
l’affaire de chacun ! Cette démultiplication exprime toutes les est responsable de ma responsabilité, je suis
dimensions d’une Alliance concrète et personnelle, bien différente encore responsable de la responsabilité qu’il a de
de la légalité anonyme des sociétés modernes.
ma responsabilité : en ladavar sof, “cela ne finira
jamais”. À l’infini, derrière la responsabilité
reconnue à tous pour tous, surgit le fait que je
suis encore responsable de cette responsabilité,

O
dans la société de la Thora ! C’est un idéal, mais
«  n n’est pas seulement responsable un idéal que suppose l’humanité de l’humain.
de tous les autres, on est Dans l’Alliance pensée jusqu’au bout, dans une
responsable de la responsabilité de société qui déploie toutes les dimensions de la
tous les autres. Il faut donc Loi, la société est aussi communauté. »
multiplier 48 par 603 550 et
multiplier encore le produit par
603 550. C’est extrêmement important. Tout à
l’heure, nous avons vu quelque chose qui
PHILOSOPHIE MAGAZINE
HORS-SÉRIE

Emmanuel Levinas, « Le Pacte », in L’Au-delà du verset. Lectures et discours


talmudiques, Éditions de Minuit, 1982, pp. 104-106.
Emmanuel

Levinas
DANS LA BIBLIOTHÈQUE
D’EMMANUEL LEVINAS

Plutôt que de considérer un roman à partir de sa trame, Levinas en extrait une phrase,
qu’il réinterprète sans relâche. Une phrase des Frères Karamazov le suivra toute sa vie :
« Chacun de nous est coupable devant tous pour tous et pour tout, et moi plus
que les autres. » Il y trouve le germe et l’horizon de sa pensée : dans ma relation éthique
à l’autre, je suis irremplaçable, et ma responsabilité à son égard est infinie.

FIODOR DOSTOÏEVSKI
« Coupable devant tous pour tous
et pour tout »
} EXTRAIT {

A
«  ux domestiques qui entraient, il pour tous et pour tout. Je ne sais comment
disait à chaque instant : “Mes te l’expliquer, mais je sens que c’est ainsi,
bien-aimés, pourquoi me ser- cela me tourmente. Comment pouvions-nous
vez-vous, suis-je digne d’être servi ? vivre sans savoir cela ?” Chaque jour il se
Si Dieu me faisait grâce et me laissait la vie, réveillait plus attendri, plus joyeux, frémis-
46

je vous servirais moi-même, car tous doivent sant d’amour. Le docteur Eisenschmidt, un
se servir les uns les autres.” Notre mère, en vieil Allemand, le visitait : “Eh bien ! docteur,
l’écoutant, hochait la tête : “Mon chéri, c’est vivrai-je encore un jour ? plaisantait-il par-
la maladie qui te fait parler ainsi. — Mère fois. — Vous vivrez bien plus d’un jour, des
adorée, il doit y avoir des maîtres et des ser- mois et des années, répliquait le médecin.
Le visage de l’autre

viteurs, mais je veux servir les miens comme — Qu’est-ce que des mois et des années !
ils me servent. Je te dirai encore, mère, que s’écriait-il. Pourquoi compter les jours, il
chacun de nous est coupable devant tous suffit d’un jour à l’homme pour connaître
pour tous et pour tout, et moi plus que les tout le bonheur. Mes bien-aimés, à quoi bon
autres.” Notre mère à cet instant souriait à nous quereller, nous garder rancune les uns
travers ses larmes : “Comment peux-tu être aux autres ? Allons plutôt nous promener,
plus que tous coupable devant tous ? Il y a nous ébattre au jardin ; nous nous embras-
des assassins, des brigands ; quels péchés serons, nous bénirons la vie. — Votre fils
as-tu commis pour t’accuser plus que tous ? n’est pas destiné à vivre, disait le médecin
— Ma chère maman, ma joie adorée (il avait à notre mère, quand elle l’accompagnait
de ces mots caressants, inattendus), sache jusqu’au perron ; la maladie lui fait perdre
qu’en vérité chacun est coupable devant tous la raison.” »

Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov (1879-1880), tome I,


trad. Henri Mongault (1923), disponible en ligne sur Bibliothèque
électronique du Québec, pp. 723-725.
PHILOSOPHIE MAGAZINE

P ublié peu de temps avant la mort de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski


(1821-1881), Les Frères Karamazov constitue le sommet littéraire et
HORS-SÉRIE

philosophique de l’écrivain russe. Pour lui, le sentiment de culpabilité n’est pas


accidentel, mais au fondement de toute existence.
Emmanuel

Levinas
«  L’interprétation de Levinas
« La relation intersubjective est une relation non-symétrique. En ce sens, je suis
responsable d’autrui sans attendre la réciproque, dût-il m’en coûter la vie. La
réciproque, c’est son affaire. C’est précisément dans la mesure où entre autrui et
moi la relation n’est pas réciproque, que je suis sujétion à autrui ; et je suis “sujet”

47
essentiellement en ce sens. C’est moi qui supporte tout. Vous connaissez cette
phrase de Dostoïevski : “Nous sommes tous coupables de tout et de tous devant
tous, et moi plus que les autres.” Non pas à cause de telle ou telle culpabilité
effectivement mienne, à cause des fautes que j’aurais commises ; mais parce
que je suis responsable d’une responsabilité totale, qui répond de tous les autres

Le visage de l’autre
et de tout chez les autres, même de leur responsabilité. Le moi a toujours une
responsabilité de plus que tous les autres. »

Emmanuel Levinas, Éthique et Infini. Dialogues avec Philippe Nemo,


Fayard et Radio-France, 1982, p. 105.

« La parole de Dieu […] est inscrite dans le Visage d’Autrui, dans la rencontre
d’Autrui ; double expression de faiblesse et d’exigence. Est-ce parole de Dieu ?
Parole qui m’exige comme responsable de l’Autre ; et il y a là une élection, parce
que cette responsabilité est incessible. Une responsabilité que vous cédez à
quelqu’un n’est plus responsabilité. Je me substitue à tout homme et personne
ne peut se substituer à moi, et dans ce sens-là je suis élu. Pensons encore
à ma citation de Dostoïevski. J’ai toujours pensé que l’élection n’est pas du tout
un privilège ; c’est la caractéristique fondamentale de la personne humaine,
en tant que moralement responsable. La responsabilité est une individuation,

 «
un principe d’individuation. Sur le fameux problème, “l’homme est-il individué
par la matière, individué par la forme ?”, je soutiens l’individuation par
PHILOSOPHIE MAGAZINE

la responsabilité pour autrui. C’est aussi dur ; tout le côté consolateur de cette
éthique, je le laisse à la religion. »
HORS-SÉRIE

Emmanuel Levinas, « Philosophie, Justice et Amour », in Entre nous.


Essais sur le penser-à-l’autre, Grasset, 1991, pp. 126-127.
© Jon Nazca / REUTERS
Emmanuel

Levinas

À quoi sert la philosophie


de Levinas face au malheur des
migrants et aux peurs qu’ils
suscitent ? Et si chacun est infiniment
responsable d’autrui, pourquoi ne
pas tout donner au premier venu ?
Comment conjuguer cette
exigence absolue avec la multiplicité

De l’éthique
49

à la politique
des hommes qui demandent mon aide ?
En établissant des règles de justice,
seules capables de guider la générosité
en lui imposant des limites, affirme
Levinas. Et à la condition que
cette justice, toujours au risque
de se corrompre, demeure sous
contrôle de l’éthique.
PHILOSOPHIE MAGAZINE

Migrants débarquant d'un canot sur une plage


HORS-SÉRIE

à la pointe de Tarifa en Andalousie (Espagne)


après avoir traversé le détroit de Gibraltar depuis
les côtes marocaines, le 27 juillet 2018.
C
Levinas
omme souvent, Levinas raconte à l’un sans risquer de priver l’autre d’une
Emmanuel

une histoire pour décrire le pas- aide dont il aurait, peut-être, plus besoin.
sage de l’éthique à la politique : Levinas ajoute que ce second autrui n’a pas
alors que j’étais face à un unique autrui, un besoin d’être présent en personne pour me
autre protagoniste entre en scène, le tiers. forcer à trancher entre ce que je dois aux
Quel est son rôle ? Ce deuxième autrui qui autres hommes. Cette exigence de justice,
me fait face m’oblige à limiter la responsa- d’arbitrage, que traduit le tiers est
bilité illimitée qui me liait au premier per- toujours déjà présente dans les
sonnage rencontré : je ne peux tout donner yeux d’autrui qui me fait face.

Tiers
EN RÉSUMÉ Si je suis infiniment responsable de l’autre homme qui me fait face,
dois-je tout lui sacrifier ? Qu’advient-il de tous les autres qui, eux aussi, réclament mon
aide ? Ces questions imposent, pour Levinas, un passage de l’éthique à la politique.
50

La politique, en effet, pose des limites à ma responsabilité afin de la répartir en prenant


en compte la diversité des situations, au-delà de la commune vulnérabilité des hommes.
Elle est donc une affaire d’arbitrages. Mais les structures politiques tendent
à se corrompre : elles doivent donc demeurer sous la vigilance critique de l’éthique.
De l’éthique à la politique

Justice
L
a justice n’est pas d’abord une ins- bonté le fondement des lois et de la poli-
titution prononçant des jugements, tique. La Justice désigne alors l’apparition
appliquant des lois, mais l’expérience d’un tiers nécessitant l’arbitrage entre ce
du face-à-face éthique avec autrui. Dans que je dois aux différents « autrui ». Cette
Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité, genèse de la justice aboutit aux formes ins-
rendre justice, c’est sortir de moi-même, titutionnelles que nous connaissons : vote
reconnaître l’irréductible différence qui me des lois, jugements rendus par les tribu-
PHILOSOPHIE MAGAZINE

sépare de l’autre et faire preuve de bonté à naux et établissement d’un État capable de
son égard : donner du pain à celui qui a faire appliquer les sanctions. Mais ces
faim, un toit à celui qui n’en a pas. Dans les structures politiques doivent
HORS-SÉRIE

textes plus tardifs comme Autrement toujours pouvoir être critiquées


qu’être, Levinas cherche à faire de cette du point de vue de l’éthique.
Levinas
Emmanuel
A
près l’expérience des totalita- l’État libéral doit prendre sa source
rismes, Levinas n’aura de cesse dans la reconnaissance de l’unicité de
de critiquer les États qui abusent chaque individu, singulier et respon-
de leur pouvoir, traitant les individus sable. Cette exigence éthique vient sans
de manière impersonnelle et inhu- cesse troubler le pouvoir poli-
maine, comme des objets interchan- tique et mettre en question sa
geables. Contre cette dérive tyrannique, légitimité.

État
Droits
51
de l’homme De l’éthique à la politique

T
rop formels et abstraits, les droits politiques impérialistes qui ne servent pas
de l’homme seraient-ils valables à protéger les hommes de chair et d’os.
pour tous mais en fait pour per- Contre cette dérive, il faut promouvoir
sonne ? C’est précisément la critique que « les droits de l’autre homme », cet être
Levinas leur adresse : si l’idée est bonne, unique qui me fait face et qui m’engage
les droits de l’homme deviennent souvent à agir pour lui. Levinas revendique l’aspect
mes droits à moi, pour lesquels je me bats utopique de ce nouvel huma-
PHILOSOPHIE MAGAZINE

de manière égoïste. À l’échelle internatio- nisme, plus concret mais aussi


nale, on les voit servir de justification à des plus « idéaliste ».
HORS-SÉRIE
Levinas
Emmanuel
52

Pour une politique


de l’hospitalité ?
De l’éthique à la politique

ENTRETIEN AVEC FRÉDÉRIC WORMS


Propos recueillis par Octave Larmagnac-Matheron, Emmanuel Levine et Sven Ortoli

Insistant sur le rôle de la demeure dans l’existence humaine, Levinas


a ouvert la voie pour penser une politique de l’hospitalité.
La maison devrait ainsi être à ses yeux le lieu de l’accueil inconditionnel d’autrui.
PHILOSOPHIE MAGAZINE

Sans nier son caractère problématique, le philosophe Frédéric Worms


souligne la valeur critique de cette exigence.
HORS-SÉRIE
Levinas
Emmanuel
53 De l’éthique à la politique
Vue aérienne de migrants honduriens à bord d’un camion en
route vers les États-Unis, dans les faubourgs de Tapachula,
au sud du Mexique, le 22 octobre 2018.

Né en Lituanie avant de s’installer En revanche, en 1940, l’effondrement du sol français,


en France, Levinas était lui-même que tout le monde croyait solide, est un moment de véri-
un immigré. Quel était son rapport table dénuement pour lui – on en découvre l’ampleur
à l’exil et à l’accueil ? dans les volumes d’inédits. Il parle d’une détresse, d’un
FRÉDÉRIC WORMS \ Il est certain que Levinas a une expé- abandon total. C’est une expérience terrifiante, d’autant
rience du déplacement, mais il faut distinguer deux plus marquante que Levinas avait confiance dans cette
moments dans son parcours. D’abord, son arrivée en France qui l’avait bien accueilli. Voilà pourquoi, quand
PHILOSOPHIE MAGAZINE

France via l’Allemagne, qui n’est pas un exil imposé : il tout s’écroule en 1940, puis quand il est témoin des per-
n’est pas chassé de chez lui, c’est un choix totalement sécutions, quelque chose se brise en lui. Son rapport
© Pedro Pardo / AFP

volontaire et libre, motivé par un profond désir de France, à la France est fait de cette ambivalence : une
HORS-SÉRIE

qui passe notamment par l’histoire de l’affaire Dreyfus confiance, mais aussi un ébranlement, sans que l’un
et par la philosophie de Bergson. prenne le pas sur l’autre.
Levinas
Emmanuel

Levinas voit la France comme une terre FRÉDÉRIC WORMS


d’accueil, mais surtout comme une culture.
« Les livres nous portent plus profondément P rofesseur agrégé Revivre. Éprouver nos


de philosophie blessures et nos ressources
que la terre » 1, dit-il. Plus tard, il aura une contemporaine à l’ENS, (Flammarion, 2012),
directeur adjoint du La vie qui unit et qui sépare
certaine méfiance envers la sacralisation de département des Lettres (Payot, 2013)
la terre d’Israël et il ne fera jamais son alya et membre du Comité et plus récemment
[immigration en Israël]. Pouvez-vous consultatif national Les Maladies chroniques
d’éthique. S’intéressant de la démocratie (Desclée
expliquer cette méfiance à l’égard de notamment à la philosophie de Brouwer, 2017).
l’enracinement dans la terre ? Quel sens du care (soin), il a publié Il a également codirigé
donner à cette « vérité nomade » 2, comme Le Moment du soin. À quoi Les Classiques du soin
tenons-nous ? (PUF, 2010), (PUF, 2015).
la nommait Maurice Blanchot ?
\ Il reprend à Franz Rosenzweig 3 l’idée que dans le
Livre, le peuple juif transportait ses racines avec lui. Il
existe donc d’autres racines que la terre : des racines
mobiles, portables. Mais chez Levinas, la constitution de
soi s’accompagne d’un attachement au monde qui passe Pour accueillir, il faut une demeure.
aussi par la vie. Si son sol est totalement ébranlé, la vie Comment ce concept s’articule-t-il avec
n’est plus possible. Il n’y a donc pas une idéalisation de l’hospitalité ?
l’errance, du hors-sol. La demeure permet un « dégage- \ On peut presque dire que le premier rôle de la
ment » par rapport à « une errance qui l’a rendue possible » 4 demeure est d’accueillir : il ne s’agit pas, dans un pre-
– en ce sens, elle est « tout le contraire d’une racine » 5, mier temps, d’avoir une demeure et, dans un second
ajoute Levinas. Le rapport au Livre, aux livres, à la temps seulement, d’accueillir. Du point de vue de
culture, n’abolit pas, je crois, la nécessité d’un habiter. celui qui possède un chez-soi, la demeure devient une
C’est d’ailleurs l’une des ambiguïtés du rapport de Levinas aliénation, une prison, presque un crime, une usurpa-
54

à Israël. On ne peut vivre dans l’absence de rapport au tion, si elle n’est pas d’emblée ouverte sur l’accueil de
monde et à la terre – même si ce rapport doit être trans- celui qui n’en a pas. Avoir une maison, c’est pouvoir
cendé par l’éthique. « Le rôle privilégié de la maison ne accueillir.
consiste pas à être la fin de l’activité humaine, mais à en Toutefois, et justement parce qu’elle est fondamenta-
être la condition. » 6 lement une possibilité d’accueil, la demeure peut tout
De l’éthique à la politique

aussi bien être le lieu de son contraire, d’un refus d’ac-


cueillir, le lieu d’une grande violence. Entre l’accueil et
Prisonnier dans un camp allemand durant la guerre, il n’y a pas de moyen terme chez Levinas... Il
la guerre, il affirme : « nous avons appris reprend cela à Bergson, même s’il le cite très peu : une
la différence entre avoir et être. Nous avons société est close ou ouverte 9. La maison n’est jamais un
appris le peu d’espace et le peu de choses peu ouverte ou un peu close. L’homme a besoin d’un sol,
qu’il faut pour vivre. Nous avons appris la d’une demeure, mais d’une demeure constitutivement
liberté. » 7 Pensez-vous qu’il y ait quelque ouverte sur l’accueil de l’autre.
chose de libérateur dans les privations
de l’exil ?
\ Certes, mais vivre, c’est toujours « vivre de… » C’est Mais si l’hospitalité est une exigence éthique,
ce que Levinas pense sous la forme de la jouissance : il y a aussi la tentation de ne pas accueillir ?
l’homme jouit de nourritures, d’une maison, de sa liber- \ C’est tout un paradoxe implicite mais profond chez
té. Sans doute n’y a-t-il pas besoin de beaucoup pour Levinas, qui se ressent dans la structure même de Totalité
vivre ; mais il faut tout de même un minimum. Un et Infini. Le premier moment décrit est celui de la consti-
être radicalement exilé, persécuté, est un être dans tution du soi. Cette identification du moi avec lui-même
le malheur, dans la détresse. S’il y a une dimension passe par un retour sur soi au sein de sa demeure. La
éthique de la condition d’exilé, c’est seulement pour transcendance éthique – la rencontre avec le visage d’au-
PHILOSOPHIE MAGAZINE

celui qui l’accueille, pour celui qui voit dans l’exilé trui – a lieu dans un second temps. Or, si la demeure est
un autre à secourir. « La transcendance du visage est, un moment constitutif du soi, et si en sortir suppose l’ir-
à la fois, son absence de ce monde où il entre, le dépay- ruption d’une transcendance, cela indique bien qu’il n’est
HORS-SÉRIE

sement d’un être, sa condition d’étranger, de dépouillé pas si facile de s’ouvrir et de l’ouvrir à l’autre ! C’est un
ou de prolétaire. » 8 véritable effort ; il faut se faire violence pour ne pas vivre
EMMANUEL LEVINAS

Levinas
Emmanuel
Accueillir sans condition
S’inspirant de l’éthique de Levinas, Jacques Derrida propose l’idée d’une
hospitalité inconditionnelle de l’étranger, accueilli sans lui demander son nom
ni ses origines. Le philosophe est conscient que les lois réelles conditionnent
toujours l’accueil de l’autre à certains critères. Néanmoins, ces lois n’ont de sens
que si elles sont guidées par cette exigence d’hospitalité absolue…

EXTR A I T

L
« e droit à l’hospitalité engage une maison, une (pourvu d’un nom de famille, d’un statut social d’étranger,
lignée, une famille, un groupe familial ou eth- etc.) mais à l’autre absolu, inconnu, anonyme, et que je lui
nique. Justement parce qu’[il] est inscrit dans un donne lieu, que je le laisse venir, que je le laisse arriver, et
droit, une coutume, un ethos, [il] suppose le statut social avoir lieu dans le lieu que je lui offre, sans lui demander
et familial des contractants, la possibilité pour eux d’être ni réciprocité (l’entrée dans un pacte) ni même son nom.

55
appelés par leur nom, d’avoir un nom, d’être des sujets de La loi de l’hospitalité absolue commande de rompre avec
droit, interpellés et passibles, imputables, responsables, l’hospitalité de droit. […] Mais tout en se tenant au-dessus
dotés d’une identité nommable, et d’un nom propre. […] des lois de l’hospitalité, la loi inconditionnelle de l’hospi-
Ce droit à l’hospitalité offert à un étranger “en famille”, talité a besoin des lois, elle les requiert. Cette exigence est
représenté et protégé par son nom de famille, c’est à la fois constitutive. Elle ne serait pas effectivement incondition-

De l’éthique à la politique
ce qui rend possible l’hospitalité ou le rapport d’hospitalité nelle, la loi, si elle ne devait pas devenir effective, concrète.
à l’étranger mais du même coup le limite et l’interdit. Car […] Réciproquement, les lois conditionnelles cesseraient
on n’offre pas l’hospitalité, dans ces conditions, à un arri- d’être des lois de l’hospitalité si elles n’étaient pas guidées,
vant anonyme et à quelqu’un qui n’a ni nom, ni patro- inspirées, aspirées, requises même, par la loi de l’hospita-
nyme, ni famille, ni statut social, et qui dès lors est traité lité inconditionnelle. »
non pas comme un étranger mais comme un autre bar-
Jacques Derrida, in De l’hospitalité. Anne Dufourmantelle
bare. […] L’hospitalité absolue exige que j’ouvre mon invite Jacques Derrida à répondre, Calmann-Lévy, 1997,
chez-moi et que je donne non seulement à l’étranger pp. 73-75.

de manière égoïste, clos sur soi-même. Il me semble cette évidence apparente de l’ouverture à autrui
que Levinas reste en partie implicite sur cette tentation, masque une quasi-impossibilité ! On retrouverait cela
cet obstacle du repli sur soi – qu’il faut critiquer mais aussi chez Bergson qui voit dans la clôture une force
qu’il faut aussi comprendre, et c’est ce qu’il fait. vitale, et ne peut penser l’ouverture que comme une
autre force, non moins vitale, une aspiration.
PHILOSOPHIE MAGAZINE

C’est un peu angélique, si l’on peut dire ?


\ Levinas, restant phénoménologue, cherche à mon- 1. Cité in Marie-Anne Lescourret, Emmanuel Levinas, Flammarion, 2e édition, 2006, p. 344.
2. Ibid., p. 50. 3. Franz Rosenzweig, L’Étoile de la Rédemption. 4. Emmanuel Levinas,
trer où cet impératif de l’accueil nous apparaît : dans le
HORS-SÉRIE

Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité, Le Livre de Poche, 1990, p. 187. 5. Ibid. 6. Ibid.,
p. 168. 7. Emmanuel Levinas, Carnets de captivité, Grasset / Imec, 2009, p. 203. 8.
visage. Il est normal qu’il le présente sur le mode de Emmanuel Levinas, Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité, Le Livre de Poche, 1990, p. 73.
l’évidence, c’est lié à la méthode qu’il emploie. Mais 9. Henri Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion, Félix Alcan, 1932.
Levinas
Mais chez Levinas, autrui est comme une apparition, travail… L’hospitalité inconditionnelle, est-ce seule-
Emmanuel

et une parole. C’est ce que Derrida lui reprochera : ment, comme dans la Bible : « Entrez et mangez dans
d’avoir minimisé la difficulté, voire l’impossibilité ma maison » ? Je penche pour un soin beaucoup plus
d’accéder à cette altérité. complet ; si l’on accueille quelqu’un, il faut lui donner
des minima, des capacités d’agir : la langue, un travail,
une participation à la communauté économique
Pourtant, Derrida a puisé chez Levinas nationale et internationale, etc. Donner à chacun les
pour penser son concept d’hospitalité ? moyens d’être un soi.
\ Derrida s’est inspiré de Levinas pour penser l’hos-
pitalité comme inconditionnelle, sans conditions res-
trictives 10 ; mais contre lui il refuse l’idée d’une trans- Levinas pense la relation éthique comme
cendance absolue d’autrui qui nous serait accessible, un langage, une parole d’avant les mots.
évidente, une sortie possible au-delà de la « totalité », Y a-t-il une évidence du devoir d’hospitalité
d’un « moi » construit et renforcé par toute une « méta- face à un réfugié, y compris quand on ne
physique ». Peut-on en sortir ? Est-ce si facile ? De son parle pas la même langue ?
côté, il insiste sur l’impossibilité d’en sortir, jointe à la \ Bien sûr. Car, ce n’est pas le contenu d’un dis-
nécessité de critiquer. C’est ce qu’il appelle « décon- cours qui nous oblige mais le simple fait que quelqu’un
struire », de l’intérieur (sans prétendre pour autant y parle, s’exprime, quoi que cette personne dise. Ce qui
échapper ou en sortir) la volonté de contrôler l’alté- nous oblige, ce n’est pas un commandement abstrait,
rité, de la réduire à de l’identique – ce que ne cesse de comme les droits de l’homme. Ce sont des êtres par-
faire la métaphysique, et plus généralement le lan- lants en face de nous. C’est un point extrêmement
gage, qui identifie toujours ce qu’il a d’abord vu profond de la pensée de Levinas.
comme étranger. L’éthique est donc, en un sens, À titre personnel, j’ajouterai que, pour être capable
impossible à réaliser. En revanche, elle possède une d’entendre cette parole de l’autre, il faut d’abord que des
valeur critique, déconstructive. gens nous aient parlé quand nous étions nourrisson. Il
56

L’hospitalité sera donc inconditionnelle, dès qu’on faut que nous ayons été constitués comme des sujets
la pense, et impossible, dès qu’on veut la pratiquer. éthiques par l’adresse primitive des autres pour qu’on
On doit pouvoir garder l’idée fondamentale d’accueil- ressente l’autre comme un autrui. Levinas parle très pro-
lir sans restriction, justement parce que tout accueil fondément dans Autrement qu’être de l’amour maternel,
concret aura des restrictions. Derrida pense le pardon mais il parle toujours du point de vue de la mère, traver-
De l’éthique à la politique

de manière analogue, à la fois comme inconditionnel sée par une inquiétude absolue pour l’enfant, prête à se
et impossible : on ne peut selon lui vraiment pardonner sacrifier pour lui – elle est donc le modèle de l’éthique.
que l’impardonnable. L’hospitalité inconditionnelle Or, cette inquiétude constitue le nourrisson, elle ne fait
ne se réalisera donc jamais ; elle est d’abord un outil pas que lui sauver la vie. Pour être capable d’accueillir la
critique du refus d’accueillir. C’est même essentiel : parole d’un autre visage, il faut qu’on se soit adressé à
il faut critiquer ceux qui ne veulent pas accueillir nous comme à un visage ; avant d’être un sujet qui doit
inconditionnellement. respecter autrui, nous avons été un autrui pour d’autres
sujets. Levinas a raison sur la folie maternelle primaire
qui fait qu’une mère est prête à mourir pour ses enfants.
Comment sortir de cette impasse ? C’est ainsi que l’espèce a pu survivre. Mais il a aussi fallu
\ Pour Derrida, on ne peut sortir de cette contradic- que cette folie cesse, que la mère puisse revivre indépen-
tion qui constitue l’éthique. Il y a pourtant des manières damment de son enfant. Ce qui est excessif chez Levinas
d’en sortir sans pour autant prétendre être dans l’abso- et Derrida, c’est cette attitude hyperbolique qui implique
lu et « l’infini ». Je pense qu’il faut définir des niveaux presque de se nier soi-même pour l’autre.
d’accueil inconditionnel, qui doivent être inscrits dans
la loi. Il s’agit d’ailleurs plutôt d’interdits absolus : ne
pas laisser mourir, ne pas laisser affamé, ne pas laisser Avec le délit de solidarité, la justice peut
dans le froid, mais aussi ne pas laisser ignorant, ne pas punir cette exigence éthique de solidarité.
PHILOSOPHIE MAGAZINE

laisser sans soin. Si l’on dit d’un réfugié qu’il suffit de Qu’en dirait Levinas ?
ne pas le laisser mourir, on est dans une posture huma- \ Si la loi nous demandait de ne pas aider quelqu’un
nitaire qui se contente de « sauver les corps ». Mais quand qui meurt de l’autre côté de notre frontière, il faudrait
HORS-SÉRIE

il s’agit de sauver un être humain, il ne faut pas non plus transgresser cette loi, pour lui rappeler son fondement
le laisser sans langage, sans famille, sans identité, sans éthique. Pour Levinas, le passage de l’éthique à la justice
Levinas
est nécessaire. L’éthique doit cependant nous guider mais de devoirs 11. Mais la formule de Levinas est très

Emmanuel
dans les cas où la loi ne vient pas au secours d’autrui qui juste : « les droits de l’autre homme » 12. Ce ne sont pas
est un impératif absolu, quand la justice devient injuste. seulement des devoirs que j’ai envers l’autre : autrui
Il est donc extrêmement grave d’instaurer le « délit de a des droits.
solidarité ». À cela, nous devons opposer une solidarité
inconditionnelle. Ce sens critique de l’inconditionnel
dont je parlais pour Derrida est présent chez Levinas, en Cette priorité d’autrui est-elle suffisante
ce qui concerne le politique. pour fonder un programme politique ?
\ Je pense qu’un programme politique simpliste, qui
promeut un sacrifice pour autrui, et conduit à se nier soi-
Mais cette solidarité inconditionnelle même totalement, est non seulement excessif, mais
est-elle réaliste ? contradictoire. On ne peut s’occuper d’autrui si l’on n’est
\ Comme tous les grands hyperboliques, comme pas un soi. J’ajouterai qu’une véritable philosophie poli-
Camus ou Jankélévitch, Levinas ne dit pas qu’elle est tique doit passer par une critique des pouvoirs. C’est là
possible à réaliser, mais qu’elle est nécessaire pour qu’il faut compléter Levinas par Foucault. Un médecin
critiquer les abus évidents. Il est essentiel aussi pour qui abuse de sa blouse blanche n’est pas seulement un soi,
lui de rendre tragiques les situations de dilemme par- fermé sur lui-même. Il est aussi tributaire d’une structure
fois inévitables. Dans une situation de « tri » néces- sociale qui lui donne les moyens de dominer autrui. En
saire, lors d’une catastrophe par exemple, vous devez France, il y a donc deux versants de l’éthique médicale :
choisir, et trouver les meilleurs critères possibles. Levinas et Foucault ; le dévouement envers autrui et la
Mais même ainsi justifié, ce choix est toujours injusti- critique des pouvoirs.
fiable dans l’absolu. Si vous choisissez sans avoir le
sentiment que ce choix est tragique, sans vous sentir
coupable, vous êtes un salaud. Cela ne change peut- Vous diriez que Levinas est idéaliste ?
être rien dans la pratique : on sera contraint de ne pas \ Non, au contraire, en un sens. Levinas dédie

57
respecter l’inconditionnel, et on doit chercher les Autrement qu’être « à la mémoire des êtres les plus proches
moins mauvaises raisons possibles. Mais on doit gar- parmi les six millions d’assassinés par les nationaux-socia-
der en tête cette exigence. Celui qui n’est pas déchiré listes » 13... Il sait très bien que le meurtre, le refus de l’hos-
par le choix qu’il doit faire a déjà renoncé. Cette pitalité, la haine et la guerre sont possibles. Il n’a rien
nécessaire culpabilité, c’est la trace de l’éthique dans d’idéaliste. Il va en fait aux extrêmes, sans le dire tou-

De l’éthique à la politique
son impossibilité même. Dans les comités d’éthique, jours. L’expérience de la bonté, qu’il emprunte notam-
je dis parfois que si quelqu’un est déchiré, il est déjà ment à Vassili Grossman [voir pp. 70-71], se rencontre
dans l’éthique ; s’il n’y est pas et quoi qu’il fasse, il n’y toujours avec émerveillement, avec un sentiment de
sera jamais. miracle. Pourquoi ? Parce qu’elle devrait être là tout le
temps, mais qu’il n’en est rien. Totalité et Infini s’ouvre
d’ailleurs sur cette phrase : « On conviendra aisément qu’il
Si son éthique est impossible à réaliser, importe au plus haut point de savoir si l’on n’est pas dupe
quelles peuvent être les applications de la morale. » 14 Dans son éthique, il décrit une structure
politiques de Levinas ? universelle, dont il sait bien qu’elle est rare, parce qu’elle
\ L’idée d’un programme simple, facilement réa- est recouverte par un obstacle extrêmement puissant et
lisable, inspiré de Levinas est évidemment une illu- lui aussi universel : la vie même ou (selon moi) l’un de ses
sion. Cela nourrit un levinassisme un peu facile, aspects, le besoin, le fait de toujours persévérer dans
insuffisant et même trompeur. Néanmoins, il existe son être propre, la clôture, la guerre. La relation ou
un certain nombre d’exemples concrets des liens l’opposition entre vie et éthique sous-tend
entre son éthique et la politique. Il souligne notam- cette description, qui nous alerte en tout cas
ment l’existence d’un piège, d’une dérive possible au sur les conséquences d’une vie sans éthique.
cœur des droits de l’homme. Leur force est certes
d’être universels, de s’appliquer à autrui autant qu’à
PHILOSOPHIE MAGAZINE

moi. Cependant, j’ai tendance à les considérer


10. De l’hospitalité. Anne Dufourmantelle invite Jacques Derrida à répondre, Calmann-
d’abord comme mes droits à moi. Levinas nous rap-
Lévy, 1997. 11. Simone Weil, L’Enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs
pelle avec raison que ce sont d’abord les droits de
HORS-SÉRIE

envers l’être humain, Gallimard, 1949. 12. Emmanuel Levinas, « Les droits de l’autre
homme », in Altérité et transcendance, Fata Morgana, 1995, pp. 151-157. 13. Emmanuel
l’autre homme. Certains, comme Simone Weil,
Levinas, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, Martinus Nijhoff, La Haye, 1974, p. V.
pensent d’ailleurs qu’il ne faut pas parler de droits 14. Emmanuel Levinas, Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité, Le Livre de Poche, 1990, p. 5.
Levinas
Emmanuel

EMMANUEL LEVINAS

La Justice
et le bourreau
L’institution de la Justice limite ma responsabilité envers autrui.
Pour ce faire, l’État a recours à celui que Levinas nomme le « bourreau »,
son bras armé porteur de la violence légitime. Pour que celui-ci ne verse pas
dans le totalitarisme, la relation qui s’instaure dans le face-à-face avec autrui
doit pouvoir demeurer possible.
E X TR A I T
58

« – E st-ce que le bourreau a un Visage ? face-à-face. Mais, en revanche, c’est à partir de la rela-
De l’éthique à la politique

tion avec le Visage ou de moi devant autrui qu’on peut


– Vous posez tout le problème du mal. Quand je parler de la légitimité de l’État ou de sa non-légitimité.
parle de Justice, j’introduis l’idée de la lutte avec le Un État où la relation interpersonnelle est impos-
mal, je me sépare de l’idée de la non-résistance au sible, où elle est d’avance dirigée par le détermi-
mal. Si l’autodéfense fait problème, le “bourreau” est nisme propre de l’État, est un État totalitaire. Il y a
celui qui menace le prochain et, dans ce sens, appelle donc limite à l’État. Alors que dans la vision de
la violence et n’a plus de Visage. Mais mon idée cen- Hobbes – où l’État sort non pas de la limitation de la
trale c’est ce que j’appelais “asymétrie de l’intersub- charité mais de la limitation de la violence – on ne
jectivité” : la situation exceptionnelle du Moi. Je peut fixer de limite à l’État.
rappelle toujours à ce propos Dostoïevski ; l’un de ses
personnages dit : “nous sommes tous coupables de tout – L’État est-il donc toujours acceptation
et de tous, et moi plus que tous les autres”. Mais à cette d’un ordre de violence ?
idée – sans la contredire – j’ajoute aussitôt le souci
du tiers et, dès lors, la justice. Ici s’ouvre donc toute – Il y a une part de violence dans l’État, mais qui peut
la problématique du bourreau : à partir de la justice comporter la justice. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut
et la défense de l’autre homme, mon prochain, et pas pas l’éviter, dans la mesure du possible ; tout ce qui la
du tout à partir de la menace qui me concerne. S’il remplace dans la vie entre les États, tout ce qu’on peut
n’y avait pas d’ordre de Justice, il n’y aurait pas de laisser à la négociation, à la parole, est absolument
PHILOSOPHIE MAGAZINE

limite à ma responsabilité. Il y a une certaine mesure essentiel, mais on ne peut pas dire qu’il n’y ait aucune
de la violence nécessaire à partir de la justice ; mais violence qui ne soit légitime. »
si on parle de justice il faut admettre des juges, il faut
HORS-SÉRIE

Emmanuel Levinas, Entre nous. Essais sur le penser-à-


admettre des institutions avec l’État ; vivre dans un l’autre, Grasset, 1991, pp. 123-124.
monde de citoyens, et non seulement dans l’ordre du
Levinas
Emmanuel
Autrui, le tiers
et l’État

59
© Kamil Zihnioglu / AP / SIPA

PAR MICHEL OLIVIER

De l’éthique à la politique
Moule en plâtre, réplique du visage de La Marseillaise de François Rude à l’intérieur de l’Arc de Triomphe
à Paris, endommagé en marge d’une journée d’action des Gilets jaunes, le 1er décembre 2018.

Le Bourreau a-t-il un Visage ? Cette question énigmatique soulève l’une des grandes
difficultés de la pensée de Levinas : celle des liens entre la justice éthique, dont
l’exigence surgit dans ma relation personnelle à Autrui, et la justice politique, celle des
institutions de l’État. La justice doit-elle être pensée en termes de responsabilité à
l’égard d’Autrui, ou en termes de règles collectives et de processus de gouvernance ?
Michel Olivier expose les enjeux du problème.

L
evinas suggère d’abord opère alors un déplacement de la d’Autrui, que j’accueille comme
que le bourreau, en un question. En effet, le bourreau demande et appel qu’il m’adresse et
PHILOSOPHIE MAGAZINE

premier sens, c’est le incarne ici le bras armé de l’État non comme concurrent ou contre-
meurtrier ; et celui-là ne qui punit, de l’État potentiellement partie. Ce sont là deux modalités
fait en aucun cas œuvre de justice. violent qui fait respecter ses règles de la socialité, Visage et Bourreau,
HORS-SÉRIE

Mais il souligne d’emblée que ce et ses normes. Le Visage, lui, qui semblent être exclusives l’une
n’est pas ce sens qui l’occupe ; il incarne la terrible vulnérabilité de l’autre et qui incarnent
Levinas
pourtant deux significations pos- me porter au secours de chacun
Emmanuel

sibles de la justice. Celle, parfois d’eux. L’aide que je dois à autrui est MICHEL OLIVIER
violente, de l’État qui assure le res- donc perpétuellement en tension
pect des règles collectives, et celle, avec la justice que je dois aux tiers. C hargé de cours de
philosophie à l’université
Paris-Nanterre. Ses travaux
humaine et infiniment charitable, C’est là qu’intervient l’État, la jus-
portent notamment sur la
de la relation éthique à autrui. Deux tice institutionnelle, et donc le
philosophie du langage et la ques-
façons de répondre au mal. Deux bourreau. tion de la légitimité collective.
possibilités de lui résister : le saint et Le bourreau pourrait n’avoir pour Par ailleurs chef d’entreprise,
il est l’auteur de Peirce. La Pensée
le gouvernement. moi qu’un sens égoïste : celui de
et le Réel (Hermann, 2013).
Levinas nous enseigne que ces punir le meurtrier qui aurait pu me
deux possibilités de résistance au tuer. Ce bourreau-là, qui me pro-
mal sont articulées entre elles : l’une tège, n’aurait aucune signification
fonde l’autre, donne sa signification éthique. Il serait un simple instru- citoyens, il menace de basculer dans
à l’autre. C’est cette fondation qui ment au service de mon exigence une bureaucratie au service d’elle-
permet de distinguer la violence légi- de protection, de mon conatus. même, de devenir une machinerie
time de l’État et la violence d’un État indifférente au destin de chacun. Il
totalitaire. Le sens éthique de l’État devient virtuellement totalitaire. Le
Tout réside dans la citation de et du bourreau bourreau exerce alors une violence
Dostoïevski. La relation éthique à Mais telle n’est pas la signification sans visage, et perd son sens éthique.
Autrui est responsabilité illimitée. du bourreau pour Levinas. Il est ici Dans la perspective de Hobbes,
Je prends sur moi le destin, la fragi- nécessaire en raison de la présence où l’État a le monopole consensuel
lité d’Autrui ; je m’affirme comme le du tiers. Toute société s’accompagne de la violence pour me protéger,
gardien de mon frère. de son lot de torts, de meurtres, de où l’État est donc au service de
Cette relation éthique semble violences, dont je me sens d’une cer- l’égoïsme de chacun, je peux me
contredire ce que nous pourrions taine manière responsable. Et pour- satisfaire d’une telle bureaucratie
60

penser instinctivement. Spinoza tant, même s’il le faudrait, je ne peux anonyme tant qu’elle fait le travail
nous enseigne en effet que l’es- me porter au secours de tout et de d’assurer ma protection.
sence de chaque chose consiste à tous. Je ne suis pas en mesure de Mais si la signification de l’État est
persévérer dans son être, à s’effor- protéger tout le monde de tout le levinassienne, si sa signification est
cer d’augmenter sa puissance, et monde. Alors, je demande une jus- de tenter de décliner en multitude la
De l’éthique à la politique

non à se soucier d’Autrui. C’est en tice institutionnelle, donc un État et responsabilité éthique, d’assurer la
cela que consiste le fameux conatus un bourreau, mais aussi des règles justice pour les nombreux tiers que je
(participe passé du verbe latin et des lois, ainsi que des philo- ne saurais assurer moi-même, alors
conari, « s’efforcer »). Justement, sophes et des juristes, pour penser l’État devenu machinerie anonyme à
pour Levinas, s’affirmer humain, ces règles qui protègent. son propre service trahit sa vocation
c’est résister à cette tendance et Tel est le sens éthique de l’État, de éthique originelle. Et ma responsa-
rejeter notre indifférence naturelle la justice institutionnelle et du bour- bilité est alors de lutter pour la res-
envers autrui. reau. Si je me sens responsable de taurer ou pour compléter moi-même
Mais on rencontre alors une diffi- tout, je dois exiger un État qui pro- ce que l’État ne peut pas faire.
culté, car autrui n’est jamais seul. tège chaque citoyen, et cet État Ainsi, le bourreau n’a de visage,
Au-delà de ma relation à lui, il y a implique un bourreau. Levinas n’est fidèle à sa signification
plusieurs tierces personnes (en fait, prend donc ses distances avec éthique, que si l’État n’oublie jamais
toute l’humanité), que je ne vois pas Hobbes, pour qui l’État doit assurer sa vocation  : celle d’étendre à
en face de moi, mais qui sont tou- la protection du conatus de chaque chaque citoyen l’exigence de justice
jours déjà présentes dans le regard individu, doit me protéger, moi, de qui naît dans le face-à-face éthique
d’Autrui, et dont je me sens tout tous les autres. Chez Levinas, au avec Autrui. Et ma responsabilité est
autant responsable. Ce tiers, comme contraire, la signification de l’État de surveiller cet État ou de pallier
l’appelle Levinas, ne vient pas après et de sa violence n’est plus égoïste moi-même à ses manquements inévi-
PHILOSOPHIE MAGAZINE

coup, comme une simple limitation de mais éthique : il protège tous les tables, de veiller à ce qu’il ne sombre
ce que je dois à Autrui : il est toujours tiers que je ne peux protéger. jamais dans un processus
déjà présent dans ma relation à Mais le raisonnement doit se pour- totalitaire où il deviendrait
HORS-SÉRIE

l’Autre. Or, puisque les tiers sont nom- suivre. Car dès que l’État est en place sa propre finalité.
breux, je ne peux pas concrètement pour assurer un équilibre juste entre
Levinas
Emmanuel
61 De l’éthique à la politique
© Martina Bacigalupo / Agence VU

Audrey, 29 ans, ivoirienne photographiée à bord de l’Aquarius le 11 décembre 2017,


cherche à gagner l’Europe pour y « mener une vie normale ».

La parole des « sans-visage »


ENTRETIEN AVEC JUDITH BUTLER
Propos recueillis et traduits par Emmanuel Levine

Sommes-nous tous également vulnérables ? demande la philosophe américaine


PHILOSOPHIE MAGAZINE

Judith Butler à Levinas. Si la précarité est le lot de l’humanité exposée aux catastrophes,
aux guerres, etc., elle est accrue pour les minorités ethniques, sexuelles et religieuses.
HORS-SÉRIE

Minorités « sans-visage », elles sont condamnées à lutter pour accéder à la visibilité.


Levinas
avant même le développement d’une identité personnelle
Emmanuel

ou d’un Moi. J’ai immédiatement vu à quel point cette


compréhension de l’éthique était éminemment singu-
lière : elle ne s’écartait pas seulement des explications en
terme de volonté qui dominaient la philosophie morale,
mais elle donnait une signification éthique au comman-
dement biblique, surtout au « Tu ne tueras point ».

Quand et comment avez-vous découvert Pouvez-vous nous présenter le concept


l’œuvre de Levinas ? de précarité ?
JUDITH BUTLER \ Ce sont mes étudiants qui m’ont intro- \ Je ne suis pas sûre que la précarité (precariousness)
duite à son œuvre. Je connaissais Levinas, bien sûr, mais soit un concept. Peut-être est-ce plutôt une condition de
ils ont insisté sur son importance pour comprendre l’existence, non pas de l’existence individuelle (qui serait
l’éthique, et ce d’une manière radicalement nouvelle. Je donc synonyme de finitude), mais de l’existence sociale
redoutais que cette pensée ne soit trop religieuse, mais j’ai et environnementale ? La persistance de la vie n’est
découvert que les aspects religieux de son œuvre étaient garantie par aucune caractéristique de la vie. En effet, la
en vérité très séduisants. Contrairement à certains de mes vie peut être blessée ou détruite de manière imprévisible
étudiants, je considère d’ailleurs qu’éthique et religion par des désastres naturels ou des catastrophes histo-
sont inséparables chez lui. L’idée la plus importante pour riques, par la maladie ou la violence. Il n’existe pas de
moi, c’était que l’exigence éthique, l’exigence que l’Autre vie qui ne soit précaire. Toute forme de vie dépend
fait porter sur moi, est une forme de « persécution », au sens des conditions incontrôlables qui rendent possible sa
où je n’ai pas choisi de recevoir cette exigence. Qui que je
sois, j’ai reçu cette exigence à un niveau qui précède et
fonde le moi, et qui précède toute notion bien définie de
62

sujet. Cette affirmation suggère que l’éthique est première JUDITH BUTLER
par rapport à tout contrat que je choisis de signer (et donc
première par rapport à la tradition contractualiste de la
philosophie politique libérale – celle de Locke, Hobbes et
P rofesseure à
l’université Berkeley,
elle est connue pour son
le genre (2004 ; trad. fr.
Amsterdam, 2006).
Elle est aussi l’auteure
Rousseau). Elle implique deuxièmement que la responsa- travail sur la théorie queer, de Vie précaire (2004 ;
De l’éthique à la politique

bilité possède une dimension affective qui nous marque à travers des ouvrages trad. fr. Amsterdam, 2005),
comme Trouble dans réflexion sur la vulnérabilité
le genre (1990 ; trad. fr. humaine, et de Vers
La Découverte, 2005), la cohabitation. Judéité et
Ces corps qui comptent critique du sionisme (2012 ;
(1993 ; trad. fr. Amsterdam, trad. fr. Fayard, 2013).
2009) ou Défaire

SABRA ET CHATILA question : « Si votre prochain attaque un


autre prochain ou est injuste avec lui, que
défense je donne le nom de politique, mais
de politique éthiquement nécessaire ». Il
pouvez-vous faire ? Là, l’altérité prend un condamne toutefois fermement les atroci-

D ans un entretien radiophonique de


1982, Levinas réagit aux massacres
des camps de Sabra et Chatila [commis
autre caractère ; là, dans l’altérité, peut
apparaître un ennemi, ou du moins là se
pose le problème de savoir qui a raison et
tés de Sabra et Chatila et « la tentation de
l’innocence » : « se réclamer de l’Holocauste
pour dire que Dieu est avec nous en toutes
du 16 au 18 septembre 1982 par les milices qui a tort, qui est juste et qui est injuste. Il circonstances est aussi odieux que le Gott
chrétiennes des phalangistes près de y a des gens qui ont tort. » Levinas ajoute : mit uns [Dieu avec nous] qui figurait sur les
Beyrouth-Ouest contre des combattants et « Mon peuple et mes proches, ce sont encore ceinturons des bourreaux » nazis. Il ajoute :
PHILOSOPHIE MAGAZINE

civils palestiniens en représailles à l’assas- mes prochains. On défend le prochain « Là où surgit la responsabilité morale de
sinat du président libanais Bachir Gemayel, quand on défend le peuple juif. » Ainsi, il tous […], c’est dans cet événement de
l’armée israélienne occupante restant sans y a à côté du sentiment de « responsabilité Sabra et Chatila. Là, personne ne peut nous
HORS-SÉRIE

réaction]. À la question : « Est-ce que illimitée une place pour une défense, car il dire : vous êtes en Europe et en paix, vous
l’autre pour l’Israélien n’est pas d’abord ne s’agit pas toujours de “moi”, mais de n’êtes pas en Israël et vous vous permettez
le Palestinien ? », il répond par une autre mes proches qui sont mes prochains. À cette de juger ! »
Levinas
persistance. Ces conditions peuvent être suspendues ou visibilité sur laquelle repose le politique. En cela, je suis

Emmanuel
détruites, et la vie peut donc disparaître. C’est en ce sens d’accord avec Jacques Rancière, quand il souligne les
que nos vies sont précaires. limites de la théorie de Hannah Arendt. Pour elle, le fait
de pouvoir apparaître dans la sphère publique, qui est la
condition de la participation à la vie politique, repose
Mais vous faites souvent la distinction sur une prise de parole. Mais Rancière souligne que
entre deux formes de précarité ? cela ne va pas de soi, que la prise de parole est, en
\ En effet, il est évident que certaines populations sont réalité, réservée à une élite.
sujettes à des formes spécifiques de précarité (precarity),
du fait de politiques sociales, d’exposition à la violence, de
guerres, etc. Ces populations sont bien plus vulnérables, Vous avez ainsi développé la notion
plus susceptibles de destruction en raison de formes socia- de « sans-visage ». Pouvez-vous nous
lement déterminées d’exposition à la mort. C’est le cas des l’expliquer ?
minorités ethniques, des personnes incarcérées, de ceux \ Le fait de ne pas exister dans l’espace public est
qui vivent en zone de guerre, des victimes de violences constitutif de certaines vies, qui sont non seulement mar-
sexuelles ou genrées, de ceux qui sont confrontés à la ginalisées, mais même effacées de la vie publique. Ce sont
fermeture des frontières ou à la famine. Dans un premier ces individus que j’appelle « sans-visage ». Invisibilisés, ils
sens, la précarité (precariousness) désigne l’exposition s’efforcent néanmoins d’émerger dans la sphère de l’ap-
universelle à la mort, fondée sur des conditions structu- paraître ; ils cherchent à avoir ou à être un visage afin que
relles nécessaires à la vie, qui peuvent être défaillantes pèse sur les autres une exigence éthique à leur égard. De
ou anéanties, tandis que la précarité en ce second sens nombreux mouvements sociaux sont engagés dans cette
(precarity) caractérise l’exposition à la mort inégale et lutte, qui a pour enjeu la sphère publique.
injuste dont souffrent des populations assujetties.

Vous commentez un entretien de Levinas

63
Diriez-vous que les visages sont différenciés de 1982 [lire l’encadré ci-contre] en disant
en raison de leur statut socio-politique ? que « l’interdiction du meurtre [...] qui est
\ Levinas est très clair sur le fait que le visage ne doit incarnée et même commandée par le visage
pas être entendu de manière littérale. Et pourtant, d’une est interrompue ou suspendue quand,
manière ou d’une autre, le visage d’autrui doit apparaître, d’après Levinas, il devient nécessaire de tuer

De l’éthique à la politique
il doit nous affecter dans l’expérience sensible. Nous en autodéfense ou en défense de ceux
devons voir, entendre ou sentir les autres pour être sen- qui sont proches ». Dans quels cas une telle
sibles à l’appel éthique qu’autrui nous adresse. Cependant, suspension s’applique-t-elle ? Quand
si certaines vies n’entrent pas dans la sphère de l’appa- et comment l’Autre devient-il l’ennemi ?
raître, c’est-à-dire dans la sphère publique, qu’elles en \ C’est une question complexe, qui a fait l’objet de
sont exclues, peut-on dire que ces vies nous affectent ? nombreuses interprétations. Si nous considérons que
Sommes-nous capables de les voir, de les reconnaître ? nous sommes obligés de défendre les vies de ceux qui nous
sont proches, de ceux qui nous sont liés, qui constituent
notre communauté ou notre famille, nous affirmons que
Diriez-vous que ce questionnement tend ces proches ont davantage un visage pour nous que
à élargir la notion levinassienne d’autres. Cela signifie que nos obligations éthiques envers
de visage, effaçant la distinction entre les autres ne sont pas égales. Celui qui veut nous tuer est
l’éthique et le politique ? assurément un ennemi. Mais ne suis-je pas encore l’obligé
\ J’essaie de montrer que l’apparition du visage est de ce potentiel meurtrier ? Si nous faisons acte de légitime
tributaire de certaines conditions de visibilité sociale- défense quand quelqu’un cherche à nous tuer, nous ou un
ment déterminées qui ne sont pas réunies pour tout le de nos proches, alors il semble que l’interdit du meurtre
monde. En ce sens, même si je suis d’accord avec Levinas soit suspendu. Cette mise entre parenthèses du « Tu ne
pour dire que le visage exige une réponse éthique, qu’il tueras point » est problématique. Peut-être que le partisan
PHILOSOPHIE MAGAZINE

est le nom d’une relation éthique à l’altérité plus fonda- de la non-violence, qui renonce à se défendre,
mentale que toute théorie morale centrée sur le moi, je même face à celui qui veut le tuer, est plus levi-
veux aussi souligner que certains visages apparaissent nassien que Levinas lui-même.
HORS-SÉRIE

plus clairement que d’autres, et qu’il est donc de notre


responsabilité d’analyser et de transformer la sphère de
Levinas
Emmanuel
« La solidarité du monde moderne, solidarité planifiée
à travers la Loi et le règlement, […] fait de nos jours

65
fonctionner le réel ; même si ces rapports nous font
marcher ensemble plutôt qu’ils ne tournent
les hommes les uns vers le visage des autres »

De l'éthique à la politique
Emmanuel Levinas, L'Au-delà du verset,
Éditions de Minuit, 1982, p. 89.

PHILOSOPHIE MAGAZINE
© Sergey Ponomarev

HORS-SÉRIE

Migrants à bord d'un bateau turc accostant près du village de Skala


sur l'île grecque de Lesbos, le 16 novembre 2015.
Levinas
Emmanuel

© Nicolas Krief / Divergence
Dans les locaux de l’agence Pôle Emploi de Tremblay-en-France (Seine-Saint-Denis).
66

Une réponse
aux tentations
De l’éthique à la politique

identitaristes
PAR PHILIPPE CORCUFF

Sociologue, Philippe Corcuff a trouvé dans la philosophie de Levinas un outil


pour décrire les relations de soin ou d’assistance en termes de « face à face ».
Militant engagé, il voit aussi dans cette éthique une ressource pour penser
l’émancipation et une politique des identités ouvertes.

E
n dehors du regretté Miguel l’entre-soi académique, les usages Je me suis pourtant hasardé sur ces
PHILOSOPHIE MAGAZINE

Abensour, peu ont tenté de tièdes, conformistes, moralisateurs, sentiers désertés, vers 1993, d’abord
renouveler la pensée critique du nom de Levinas sont courants. On en sociologue, puis en philosophe de
et émancipatrice dans la est loin de la radicalité de l’interroga- la politique engagé.
HORS-SÉRIE

confrontation avec des ressources tion éthique et du potentiel politique Venant d’une sociologie critique,
levinassiennes. Quand on sort de de l’auteur de Totalité et Infini (1961). croisant Marx et Bourdieu, tout en
Levinas
nous sommes contentés, en sociolo- idéologiques ultra-conservateurs ont

Emmanuel
gues, d’en faire une des modalités le vent en poupe, en France, en
locales et historiques de notre engage- Europe, aux États-Unis et dans
PHILIPPE CORCUFF ment dans le monde – une modalité d’autres pays du monde. Les « identi-
s’exprimant, par exemple, dans des tés nationales » sont fétichisées ; « les
S ociologue « altermondialiste et
libertaire », maître de conférences
en science politique à l’Institut d’études
relations aussi ordinaires que celles
que des RMIstes, des chômeurs ou
migrants », « les musulmans », « les
juifs », « les antiracistes », « les fémi-
politiques de Lyon et membre du Centre des malades entretiennent avec des nistes », « les homosexuels »… sont
de recherche sur les liens sociaux des
universités Paris-Descartes et Paris-3- agents des services publics 1. constitués en boucs émissaires. Cet
Sorbonne Nouvelle et du CNRS, il a ultra-conservatisme montant n’est
notamment publié La Société de verre. « Comparer d’ailleurs qu’une des formes du
Pour une éthique de la fragilité (Armand
Colin, 2002), Les Grands Penseurs de la l’incomparable » moment identitariste qui pourrait être
politique. Trajets critiques en philosophie Cette ligne de recherche nous a per- le nôtre, cette tendance à la fixation
politique (Armand Colin, 2005), Mes mis de réinterpréter une part de ce des individus et des groupes dans une
années Charlie et après ? (Éd. Textuel,
2015), illustré par Charb, Pour une qui est identifié, dans un registre identité unique, homogène et fermée.
spiritualité sans dieux (Éd. Textuel, 2016 ; psycho-pathologique, comme le
rééd. 2018) et Les Dérèglements stress ou le burn-out des agents publics Un penseur de
actuels de la critique (Cerf, 2019).
con­frontés à des situations sociales l’émancipation
difficiles. L’interpellation éthique nous Là aussi, une philosophie politique
est même apparue au cœur des pro- de l’émancipation a besoin de Levinas.
participant à la nouvelle sociologie blèmes posés par la gestion du temps Car Levinas a dessiné diverses figures
pragmatique initiée par Luc Bol­ infirmier, pris dans une tension entre de sortie de l’être, d’ouverture de l’être
tanski et Laurent Thévenot, je me l’attention exclusive à la singularité à ce qui est autre : l’évasion (« De l’éva-
suis intéressé au début des années d’un individu et des exigences com- sion », 1935), la caresse comme échap-
1990 à ce qui pouvait échapper, dans munes de justice. Une infirmière peut pée vers « l’inaccessible » (Le Temps et

67
la vie quotidienne, aux contraintes tenir la main d’un malade mourant la l’Autre, 1948) ou le visage d’autrui…
structurelles des dominations (de nuit, prise dans la singularité d’une Une politique des identités ouvertes,
classe, de genre, politiques, etc.). relation ; mais à un moment, elle réin- exploratrices et aventureuses, pourrait
Non pas pour nier la dureté du troduit la comparabilité avec tous les alors se dessiner : ouvertes à l’inquié-
monde social, mais afin de repérer autres – ce que Levinas nomme « le tude, ouvertes au trouble, à ce qui n’est

De l’éthique à la politique
dans le monde existant des trouées tiers » – en consultant sa montre, car il pas elles, au métissage, ouvertes aux
vers d’autres mondes possibles, sur y a d’autres malades dont elle doit s’oc- transformations, ouvertes à l’inédit,
lesquelles une politique d’émancipa- cuper. Il faut « comparer l’incompa- tout en s’appuyant sur des stabilisa-
tion pourrait s’appuyer. Il s’agissait rable », nous dit en substance Levinas 2. tions relatives. Quelque chose qui à
de mieux nouer critique sociale et « Comparer l’incomparable », c’est la fois relèverait de l’identité et la
émancipation en partant, selon une aussi devenu pour moi une interroga- subvertirait. Ce que Judith Butler, qui
injonction d’inspiration marxienne, tion clé pour repenser la philosophie a aussi nourri la pensée critique
des contradictions du réel. politique au-delà du capitalisme. actuelle de ressources levinassiennes,
J’ai ainsi mené des enquêtes à l’hô- Comparer ? C’est l’exigence de justice saisit comme « la constitution même
pital, à l’ANPE (ancêtre de Pôle sociale qui suppose la comparabilité du sujet par et dans l’altérité » 4.
emploi) et dans les caisses d’alloca- pour répartir plus équitablement les Emmanuel Levinas nous aide ainsi
tions familiales en 1994 et 1995, avec ressources. « L’incompa­rable » ? C’est magnifiquement à explorer les faces
la philosophe Natalie Depraz et le la place faite à la singularité per- ensoleillées et « le côté
sociologue Vincent Dubois, au moyen sonnelle en ce qu’elle déborde obscur de la force » de notre
d’outils empruntés à Levinas. Avec toutes les mesures collectives. J’ai époque déboussolée.
Depraz, nous avions formalisé un donné le nom de social-­démocratie
modèle d’interpellation éthique (ou libertaire à cet horizon politique assu-
de compassion) éprouvée dans le 1. Voir Philippe Corcuff, Où est passée la critique sociale ?,
mant la tension entre ces deux
chap. 3, La Découverte, 2012. 2. Emmanuel Levinas,
PHILOSOPHIE MAGAZINE

face-à-face. Mais au lieu de suivre dimensions 3. Depuis la fin des Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, Martinus Nijhoff,
complètement Levinas, en faisant de La Haye, 1974, p. 202. 3. Philippe Corcuff, La Société de
années 1990 où les espérances
verre. Pour une éthique de la fragilité, Armand Colin, 2002.
la responsabilité pour autrui la altermondialistes d’autres mondes
HORS-SÉRIE

4. Judith Butler, Vers la cohabitation. Judéité et critique du


dimension fondamentale et univer- sionisme, Fayard, 2013, p. 64. Voir aussi Philippe Corcuff,
possibles se sont épanouies, les cieux
« Levinas-Abensour contre Spinoza-Lordon », in Réfractions,
selle de l’expérience humaine, nous se sont assombris. Des bricolages n° 39, automne 2017.
Levinas
Emmanuel

LES
EXTRAITS
DU
TALMUD
En bon talmudiste, Levinas s’arrête dans le fil de son commentaire sur un
nom : Abraham, dont il explore toute la richesse. Pourquoi cet intérêt pour
Abraham ? Il a souvent eu l’occasion de le souligner : à Ulysse, le naufragé
qui retrouve son île, il préfère la figure du perpétuel errant, dont la tente est
toujours ouverte à l’autre,
quel qu’il soit. Il incombe à
l’humanité d’être à la
hauteur de cette exigence E XTR AI TS
d’hospitalité.

MICHNA « Celui qui engage des ouvriers ANCIEN TESTAMENT « 1. Et l’Éternel
et leur dit de commencer tôt et de finir [apparut à Abraham], comme il était
tard ne saurait les y obliger, si assis à la porte de sa tente au temps
commencer tôt et finir tard n’est pas chaud de la journée. 2. Et ayant levé les
conforme à la coutume de l’endroit. yeux il regarda, et voici, trois hommes
Là où la coutume veut qu’on les étaient debout devant lui. Et les ayant
nourrisse, il est obligé de les nourrir vus, il courut à leur rencontre depuis
[…]. Tout se conforme à la coutume de l’entrée de sa tente, et il s’inclina jusqu’à
68

l’endroit. terre 3. et dit : Seigneur, si je peux


Un jour, Rabbi Yohanan ben Mathia dit trouver grâce à tes yeux, ne passe donc
à son fils : “Va et engage des ouvriers.” pas outre devant ton serviteur. 4.
Celui-ci a inclus la nourriture parmi les Permets qu’on apporte un peu d’eau
conditions. Quand il revint, le père dit : pour laver vos pieds, et reposez-vous
“Mon fils, même si tu leur préparais un sous cet arbre. […] 6. Et vite Abraham
De l’éthique à la politique

repas égal à celui que servait le roi entra dans la tente vers Sarah et dit :
Michna Salomon, tu ne serais pas quitte envers Prends vite trois mesures de fleur de
Traité « Baba Metsia » (83a – 83b), eux, car ce sont les descendants farine que tu pétriras pour en faire des
cité dans Du Sacré au saint, d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Tant galettes. 7. Puis Abraham courut à
Cinq Nouvelles Lectures talmudiques, qu’ils n’ont pas commencé le travail, va l’étable et prit un veau délicat et bon
Emmanuel Levinas, Éditions et précise : vous ne pourrez prétendre et le donna au valet qui se hâta de
de Minuit, 1977 / 2003, pp. 11-14. qu’au pain et aux légumes secs.” l’apprêter. 8. Et il prit de la crème et
Rabban Shimon ben Gamliel dit : “Il du lait et le veau qu’il avait apprêté et
Ancien Testament
Ancien Testament, trad. Auguste n’avait pas à le dire, car, en toutes il le leur servit ; […] il se tenait debout
Perret-Gentil (1861), Théotex, choses, on se règle d’après la coutume devant eux sous l’arbre, et ils
© Sotheby’s

2010, Genèse, 18, pp. 35-36 de l’endroit.” » mangèrent. »


Levinas
Emmanuel
L’accueil
des anges
Abraham. Père des croyants ? Certes. Mais
Le Talmud surtout celui qui a su recevoir et nourrir des
hommes : celui dont la tente était ouverte aux
lu par Emmanuel Levinas quatre vents. Par toutes ces ouvertures, il
guettait les passants pour les accueillir. Le repas
offert par Abraham ? Nous en connaissons un
surtout : celui qu’il avait offert aux trois anges.

V
Sans se douter de leur condition d’anges ; car,
«  oilà des indications sur l’étendue du pour recevoir dignement des anges, Harpagon
droit d’autrui : c’est un droit lui-même se serait coupé en quatre ! Abraham a
pratiquement infini. Si je disposais des dû prendre les trois passants pour trois Bédouins,
trésors du roi Salomon, je n’arriverais trois nomades du désert du Néguev – trois

69
pas à accomplir mes obligations. Bien Arabes, quoi ! Au-devant d’eux il court. Il les
entendu, la Michna y met une appelle “Messeigneurs”. La descendance
condition : il s’agit d’autrui qui descend d’Abraham, d’Abraham – hommes à qui l’ancêtre légua une
d’Isaac et de Jacob. Que l’on se rassure, il n’y a là tradition difficile de devoirs à l’égard d’autrui,
aucune idée raciste. Je le tiens d’un maître éminent : qu’on n’a jamais fini d’accomplir, un ordre où

De l’éthique à la politique
chaque fois qu’il est question d’Israël dans le l’on n’est jamais quitte, mais où le devoir prend
Talmud, on est libre, certes, d’entendre par là un avant tout la forme d’obligations à l’égard du
groupe ethnique particulier qui, probablement, en corps, le devoir de nourrir et d’abriter. Ainsi
fait, aura accompli un destin incomparable ; mais on définie, la descendance d’Abraham est de toute
aura ainsi rétréci la généralité de l’idée énoncée nation : tout homme véritablement homme est
dans le passage talmudique, on aura oublié qu’Israël probablement de la descendance d’Abraham. […]
signifie peuple ayant reçu la Loi et, par conséquent, Toute la splendeur du roi Salomon ne suffirait
une humanité arrivée à la plénitude de ses pas à assurer la dignité des descendants
responsabilités et de sa conscience de soi. Les d’Abraham. Il y a plus dans la famille d’Abraham
descendants d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, c’est que dans les promesses de l’État. Il importe certes
l’humanité qui n’est plus enfantine. Devant une de donner, mais tout dépend de la manière. Ce
humanité consciente d’elle-même et qui n’a plus n’est pas par l’État et par les progrès politiques de
besoin d’être éduquée, nos devoirs sont sans limites. l’humanité que sera satisfaite la personne – ce qui
[…] n’exclut, certes, pas l’État des conditions
Descendance d’Abraham ? Rappelons la nécessaires de cette satisfaction. Mais la famille
tradition biblique et talmudique relative à d’Abraham fixe les normes. »
PHILOSOPHIE MAGAZINE

Emmanuel Levinas, « Judaïsme et Révolution », in Du Sacré au saint, Cinq Nouvelles Lectures


talmudiques, Éditions de Minuit, 1977 / 2003, pp. 18-20.
HORS-SÉRIE
Levinas
Emmanuel

DANS LA BIBLIOTHÈQUE
D’EMMANUEL LEVINAS

Dans Vie et Destin de Vassili Grossman, Levinas trouve une illustration,


et même une radicalisation, de sa propre réflexion sur l’éthique.
L’écrivain comme le philosophe voient en effet dans la « petite bonté », ancrée
dans les relations personnelles, la source première du bien.

VASSILI GROSSMAN
« Une petite bonté sans idéologie »
} EXTRAIT {

L
«  e bien n’est pas dans la nature, il Cette bonté privée d’un individu à l’égard
n’est pas non plus dans les prédica- d’un autre individu est une bonté sans
tions des prophètes, les grandes témoins, une petite bonté sans idéologie.
doctrines sociales, l’éthique des phi- On pourrait la qualifier de bonté sans pen-
losophes… Mais les simples gens portent en sée. La bonté des hommes hors du bien
leur cœur l’amour pour tout ce qui est vivant, religieux ou social.
70

ils aiment naturellement la vie, ils protègent Mais, si nous y réfléchissons, nous voyons
la vie ; après une journée de travail, ils se que cette bonté privée, occasionnelle, sans
réjouissent de la chaleur du foyer et ils ne idéologie, est éternelle. Elle s’étend sur tout
vont pas sur les places allumer des brasiers ce qui vit, même sur la souris, même sur la
et des incendies. branche cassée que le passant, s’arrêtant un
De l’éthique à la politique

C’est ainsi qu’il existe, à côté de ce grand bien instant, remet dans une bonne position pour
si terrible, la bonté humaine dans la vie de qu’elle puisse cicatriser et revivre.
tous les jours. C’est la bonté d’une vieille, qui, En ces temps terribles où la démence règne
sur le bord de la route, donne un morceau au nom de la gloire des États, des nations et
de pain à un bagnard qui passe, c’est la bonté du bien universel, en ce temps où les hommes
d’un soldat qui tend sa gourde à un ennemi ne ressemblent plus à des hommes, où ils ne
blessé, la bonté de la jeunesse qui a pitié de font que s’agiter comme des branches
la vieillesse, la bonté d’un paysan qui cache d’arbre, rouler comme des pierres, qui, s’en-
dans sa grange un vieillard juif. C’est la bonté traînant les unes les autres, comblent les
de ces gardiens de prison, qui, risquant leur ravins et les fossés, en ce temps de terreur et
propre liberté, transmettent des lettres de de démence, la pauvre bonté sans idée n’a
détenus adressées aux femmes et aux mères. pas disparu. »

Vassili Grossman, Vie et Destin, trad. A. Berelowitch


& A. Coldefy-Faucard, L’Âge d’Homme, 1980, p. 383.
PHILOSOPHIE MAGAZINE

Πuvre majeure de Vassili Grossman (1905-1964), Vie et Destin fait partie,


avec Pour une juste cause, du diptyque centré sur la bataille de Stalingrad,
HORS-SÉRIE

en 1942, à laquelle l’auteur a participé. Considéré comme perdu après que le KGB
se fut emparé des manuscrits, l’ouvrage a finalement été publié en 1980 grâce à
des copies mises à l’abri par Grossman.
Levinas
Emmanuel
« L’interprétation de Levinas
« C’est au nom de la responsabilité pour autrui, de la miséricorde, de la bonté
auxquelles appelle le visage de l’autre homme que tout le discours de la justice
se met en mouvement, quelles que soient les limitations et les rigueurs de la dura
lex qu’il aura apportées à l’infinie bienveillance envers autrui. […] Justice
toujours à parfaire contre ses propres duretés.

71
C’est peut-être là l’excellence même de la démocratie dont le foncier libéralisme
correspond à l’incessant remords profond de la justice : législation toujours inachevée,
toujours reprise, législation ouverte au mieux. Elle atteste une excellence éthique
et son origine dans la bonté dont l’éloignent pourtant […] les nécessaires calculs

De l’éthique à la politique
qu’impose une socialité multiple, calculs qui recommencent sans cesse. Il y aurait
ainsi – dans le vécu du bien sous la liberté des révisions – progrès de la Raison.
Mauvaise conscience de la Justice ! Elle sait qu’elle n’est pas juste autant que la bonté
qui la suscite est bonne. Pourtant quand elle l’oublie, elle risque de sombrer dans
un régime totalitaire et stalinien et de perdre, dans les déductions idéologiques,
le don de l’invention des formes neuves d’humaine coexistence.
Vassilij Grossmann, dans Vie et Destin […] va plus loin encore. Il pense que
la “petite bonté” allant d’un homme à son prochain, se perd et se déforme dès qu’elle
se cherche organisation et universalité et système, dès qu’elle se veut doctrine,
traité de politique et de théologie, Parti, État et même Église. Elle resterait pourtant
le seul refuge du Bien dans l’Être. Invaincue, elle subit la violence du Mal que,
petite bonté, elle ne saurait ni vaincre, ni chasser. Petite bonté n’allant que d’homme
à homme, sans traverser les lieux et les espaces où se déroulent événements
et forces ! Remarquable utopie du Bien ou le secret de son au-delà.
Utopie, transcendance. Inspirée par l’amour du prochain, la justice raisonnable
est astreinte aux dossiers et ne peut égaler la bonté qui l’appelle et l’anime.
PHILOSOPHIE MAGAZINE

Mais surgie des ressources infinies du moi singulier, la bonté répondant sans

 «
raisons ni réserves à l’appel du visage, sait trouver des sentiers vers cet autre
qui souffre sans pourtant démentir le verdict. »
HORS-SÉRIE

Emmanuel Levinas, « L’Autre, Utopie et Justice »,


in Entre nous. Essais sur le penser-à-l’autre, Grasset, 1991, pp. 259-261.
© Frédéric Delangle / SIGNATURES
Emmanuel

Levinas

Nausée, insomnie, caresse…


Avec Levinas, le corps entre
en philosophie par les petites portes
du quotidien. En passant par la nausée,
avant Sartre, le philosophe décrit cet
enfermement en soi-même qui conduit
à la limite de l’étouffement.
Par l’insomnie, il touche à ces moments

Les énigmes
73

du corps
de solitude et d’inquiétude nocturnes
où chacun est submergé par un monde
sur lequel il n’a plus de prise. Par la
caresse, il explore le geste fondamental
du rapport érotique : la main de l’un
ne fait qu’effleurer le corps de l’autre,
elle ne peut jamais s’en emparer.
PHILOSOPHIE MAGAZINE
HORS-SÉRIE

Série Coït. Couple faisant l'amour. France, 2006.


S
Levinas
ur le dos, sur le ventre, sur le côté, rien » 2 d’identifiable, nous n’avons plus
Emmanuel

tourner, se retourner… rien n’y affaire à un monde. Mais « on est tenu à
fait, le sommeil ne vient pas. Dans l’être, tenu à être » 3, ignorant jusqu’à
l’éprouvante expérience de l’insomnie, quand cette veille va durer. C’est l’épreuve
qui révèle pour Levinas une structure fon- du il y a, le nom que donne Levinas à
damentale de notre rapport à l’existence, l’être, neutre, anonyme ; il y a de l’être,
notre attention n’est pas mobilisée par comme on dit : « il pleut ». Et pourtant,
une chose en particulier ; notre « vigilance dans le sommeil du point du jour, nous
est absolument vide d’objet » 1, mais néan- pouvons suspendre cette veille,
moins tenue en éveil. C’est la présence trouvant alors « un refuge en soi
oppressante et indistincte de l’être qui pour s’y retirer » 4.
nous submerge et maintient nos yeux
ouverts, sans échappatoire possible.
1. Emmanuel Levinas, De l’existence à l’existant, Vrin, 2013, p. 95.
« Dans la nuit, […] nous n’avons affaire à 2. Ibid., p. 82. 3. Ibid., p. 95. 4. Ibid., p. 96.

Insomnie
EN RÉSUMÉ On pourrait décrire ainsi la méthode de Levinas : partir d’expériences
74

concrètes et corporelles pour en dégager les significations profondes de


l’existence humaine. Entre face-à-face éthique et corps à corps érotique, aucune
relation à autrui ne peut être désincarnée.
Les énigmes du corps

Jouissance
L
e besoin n’est-il qu’un manque, consommation de tel ou tel aliment) avec
comme le pensent d’habitude les la satisfaction d’être rassasié qui provoque
philosophes ? Non, répond Levinas. un « retrait en soi » 6. Rapportant les objets
Revenant à toutes les expériences où l’on du monde extérieur et les assimilant,
vit de quelque chose – de nourriture, de j’opère une « transmutation de
lumière, de sexualité –, il montre comment l’autre en Même » 7 et me com-
« l’être humain se plaît dans ses besoins » 5, plais dans cet égoïsme vital.
PHILOSOPHIE MAGAZINE

loin d’en devenir l’esclave. Pensez par


exemple à l’alimentation, qui conjugue le
plaisir qu’on éprouve dans l’acte même de
HORS-SÉRIE

5. Emmanuel Levinas, Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité, Le


se nourrir (indépendamment de la Livre de Poche, 1990, p. 118. 6. Ibid., p. 123. 7. Ibid., p. 113.
Levinas
Emmanuel
L
a caresse qui effleure le corps de solliciter ce qui s’échappe sans cesse. […] Elle
l’être aimé est le geste érotique par cherche, elle fouille » 8 sans savoir de quoi
excellence. Mais elle ne se limite pas elle est en quête ; elle approche l’autre
au contact d’une main sur un corps, car, sans jamais s’en emparer.
dans le fond, c’est l’autre lui-même qu’elle Cette esquive incessante interdit
cherche à atteindre. Or, cet autre, dans sa toute fusion entre les amants.
pudeur, se dérobe sans cesse, et met en
échec toute tentative de possession. Ainsi, 8. Emmanuel Levinas, Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité, Le
« la caresse consiste à ne se saisir de rien, à Livre de Poche, 1990, p. 288.

Caresse
Paternité
L 75 Les énigmes du corps
evinas, qui a lui-même eu deux en étant autrui, est moi » 9 : non pas un
enfants, s’inspire de son expérience autre moi mais moi-même comme autre.
pour faire de la paternité une expé- Grâce à lui, je suis comme rajeuni, allégé
rience fondamentale. Pour lui, c’est là de la lassitude d’être moi-même ;
que le rapport érotique prend tout son quelque chose de moi survivra à ma
sens. Cette conception peut paraître propre mort. Cependant, ce nouvel être
conservatrice ou sembler un cliché. En n’est pas que mon enfant : plei-
réalité, il entend montrer par là que l’ir- nement séparé de moi, il vivra
ruption d’un enfant marque une césure sa propre existence.
dans le cours de ma vie, dans laquelle
j’étais jusque-là comme enfermé. En
PHILOSOPHIE MAGAZINE

effet, cet enfant est « un étranger qui, tout 9. Emmanuel Levinas, Le Temps et l’Autre, Fata Morgana, 1979, p. 85.
HORS-SÉRIE
PHILOSOPHIE MAGAZINE Emmanuel
HORS-SÉRIE Les énigmes du corps
76 Levinas

Série « Images sonores ». © Alain Willaume / Tendance Floue


Levinas
Emmanuel
Sagesse de
l’amour
ENTRETIEN AVEC ALAIN FINKIELKRAUT
Propos recueillis par Sven Ortoli et Emmanuel Levine

Dans une époque qui ne jurait que par le désir, Levinas donna à l’amour une place
centrale dans sa pensée. Néanmoins, il mettait en garde contre la possibilité
d’un sacrifice absolu de l’amant pour son aimé. L’amour authentique, en effet,
n’est ni une dissolution de soi en l’autre, ni une fusion : il se déploie dans la distance,
l’écart insurmontable entre les êtres. Nos caresses ne font qu’effleurer sans posséder.
Face aux excès de la passion, le philosophe Alain Finkielkraut insiste

77
sur la nécessité d’une « sagesse de l’amour ».

Les énigmes du corps


Comment avez-vous découvert Levinas ? on lit le Cantique des Cantiques, et cela rejoignait l’histoire
ALAIN FINKIELKRAUT \ Un jour de l’été 1974, à l’étage amoureuse que je vivais alors. Il me parlait littéralement
Philosophie de la librairie des PUF, j’ai été attiré par une de l’éthique, et souterrainement de la passion amoureuse.
jaquette bleue. C’était Totalité et Infini, de Levinas. Son À la fin de Totalité et Infini, cette dimension devient expli-
nom m’était familier, mais c’était un philosophe tout à cite, car Levinas décrit l’approche érotique de l’autre, à
fait confidentiel. La phénoménologie était alors jugée travers la caresse : « la caresse consiste à ne se saisir de rien,
désuète : l’époque ne jurait que par les penseurs structu- à solliciter ce qui s’échappe sans cesse de sa forme [...] à
ralistes. J’ai feuilleté le livre, j’étais fasciné par ce que je solliciter ce qui se dérobe comme s’il n’était pas encore. Elle
découvrais, je l’ai donc acheté, et je l’ai lu d’une seule cherche, elle fouille. » 1 Déjà, dans Le Temps et l’Autre, il
traite, sur la plage, le cœur battant – et sans éprouver la affirmait : « Ce qui est caressé n’est pas touché à proprement
moindre difficulté. Et ce, je crois, pour deux raisons. parler. Ce n’est pas le velouté ou la tiédeur de cette main
D’abord, c’est un philosophe qui me raconte une histoire, donnée dans le contact que cherche la caresse. Cette
c’est un philosophe narratif. L’un de ses mots clefs est recherche de la caresse en constitue l’essence par le fait que
l’intrigue, l’intrigue éthique : je vaque à mes affaires et il la caresse ne sait pas ce qu’elle cherche. » 2 Un charme unique
PHILOSOPHIE MAGAZINE

m’arrive quelque chose, je rencontre autrui. La seconde se dégageait de cette pensée, même dans ses moments
raison est que cette rencontre se déroule sur deux plans : les plus ardus. J’ai eu une expérience de lecture
d’une part, il raconte la naissance de l’éthique dans la
HORS-SÉRIE

rencontre du visage ; et, d’autre part, il raconte l’événe- 1. Emmanuel Levinas, Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité, Le Livre de Poche, 1990,
ment de l’amour. Je le lisais pour cela aussi, un peu comme p. 288. 2. Emmanuel Levinas, Le Temps et l’Autre, Fata Morgana, 1979, p. 82.
Levinas
comparable avec Autrement qu’être ou au-delà de l’es- bourgeoises. C’était le choix de l’amour contre la vertu,
Emmanuel

sence, qui présentait pourtant d’extrêmes difficultés. Au en ce qu’elle avait de répressif, et contre l’intérêt, et ce qu’il
cœur de l’ouvrage, il y a cette formule : « malgré moi, avait d’étriqué. Mais, dans les années 1970, l’amour lui-
pour-un-autre » 3. C’est la définition même de la passion. même était perçu comme bourgeois : il signifiait la posses-
C’est très exactement ce qui arrive quand on aime éper- sion, la polarisation sur un être unique, alors que le désir
dument quelqu’un. pouvait nous sortir de cette cage. C’était l’époque où Gilles
Deleuze et Félix Guattari écrivaient L’Anti-Œdipe et où
Lyotard parlait d’« économie libidinale ». Avec Levinas, j’ai
Qu’y avait-il de si bouleversant pu échapper à ce discours. J’ai vu ce qu’avait de vain et de
dans sa réflexion sur l’amour ? mensonger cette critique de l’amour au nom du désir.
\Levinas me parlait du visage, ce qu’aucun philosophe
n’avait fait vraiment avant lui ; il me disait du visage
quelque chose que ni les peintres ni les romanciers Levinas utilise le concept de désir, mais dans
n’avaient dit : le visage échappe au visible, il n’est jamais un tout autre sens que Deleuze. Il en dit
enfermé dans sa forme, il se détache constamment de sa quelque chose d’assez proche de l’amour ?
propre manifestation. Lorsqu’on lit cette définition, on est \ Absolument, le désir est chez Levinas quelque chose
subjugué, parce qu’elle correspond à l’expérience que l’on d’infini, d’irréductible à la fusion. C’est sous le signe de
fait dans l’amour : l’autre est là, mais il se dérobe constam- Freud que certains procédaient à une remise en question
ment à notre prise, dans un mouvement de dépossession. de l’amour. De même que le marxisme nous expliquait
que le droit était une superstructure, de même on nous
disait que l’amour relevait de la sublimation. Il fallait en
Dire que, dans le rapport amoureux, revenir à l’authenticité munificente de la libido. Pour
l’érotique est déjà éthique, Levinas, cette hiérarchisation n’a aucun sens. Il montre
ce n’était pas évident à cette époque ? l’amour à l’œuvre dans le désir, dans cette dualité insur-
\Levinas dit que « le pathétique de l’amour consiste dans montable des êtres, et le désir à l’œuvre dans l’amour.
78

une dualité insurmontable des êtres ». 4 Je précise que le


pathétique n’est pas ici une tristesse : il faut le comprendre
comme l’émotion suprême de l’amour. La tradition philo- Comment Le Nouveau Désordre amoureux
sophique et littéraire du discours amoureux nous parle de a-t-il été accueilli ?
l’amour comme d’une communion, d’un moment fusion- \ Très bien. Justement parce que nous remettions en
Les énigmes du corps

nel. Au contraire, dit Levinas. La socialité, dit-il, est meil- cause certains dogmes de la libération sexuelle. Nous
leure que la fusion. Et il faut entendre ici « meilleur » au n’avions rien contre l’hédonisme du temps, mais j’imagine
sens moral et au sens voluptueux ! qu’on nous a su gré de rendre un peu de leur vérité au
C’est à partir de là que j’ai pu avec Pascal Bruckner écrire désir et à l’amour. Je crois que l’époque actuelle nous ren-
Le Nouveau Désordre amoureux. Nous étions en 1976 : la drait la vie plus difficile. Les théoriciens et théoriciennes
libération sexuelle battait son plein. Au nom du désir, on du genre seraient peut-être choqués voire indignés, car
mettait l’amour en accusation. Les romantiques avaient notre livre était un hommage à la différence sexuelle et
opposé l’ivresse amoureuse à la vie et aux valeurs donc à la féminité. S’il n’y a pas de fusion en amour, il n’y

« Levinas montre l’amour à l’œuvre


dans le désir, dans cette dualité
insurmontable des êtres, et le désir
PHILOSOPHIE MAGAZINE

à l’œuvre dans l’amour »


HORS-SÉRIE
Levinas
a pas non plus d’interchangeabilité possible entre le mas- propre mort. Si la grâce ne nous est pas donnée de

Emmanuel
culin et le féminin. Le Zeitgeist [l’esprit du temps] ne souffle mourir en même temps, aimer c’est vouloir mourir
pas dans ce sens. avant l’autre et peut-être, qui sait, à la place de l’autre,
pour ne pas avoir à en porter le deuil. Voilà pourquoi
on peut reconnaître dans l’expérience amoureuse la
C’était moins un hommage à la féminité présence d’Agapé.
qu’à la différence ?
\ Oui, mais c’était la femme, la jouissance féminine
qui nous importait ! C’était l’homme émerveillé par Avec votre livre La Sagesse de l’amour,
une manière de vivre le plaisir absolument différente vous repreniez une expression de Levinas.
de la sienne. Quel est le rapport entre cette sagesse
et l’amour dont nous venons de parler ?
\ Il faut souligner le danger qui existe dans l’amour
Vous dites avec Levinas qu’il vaut ainsi décrit : l’obsession amoureuse de l’autre risque de
mieux chercher Agapé dans Éros faire oublier tous les autres. Cela peut avoir quelque
que le contraire. Pouvez-vous chose de monstrueux. C’est là qu’intervient la « sagesse
expliquer ces deux termes et leur relation ? de l’amour ». Nous ne sommes pas deux, dit Levinas.
\ Une certaine tradition religieuse distingue, oppose D’emblée, il y a le tiers. Avec lui, surgit le problème.
même, l’amour sentimental, à l’Agapé, l’amour chari- Nous avons besoin de la philosophie, de la pensée,
table et désintéressé. Le catholicisme a combiné l’éloge parce que nous vivons au sein de la pluralité humaine.
de l’Agapé et la méfiance à l’égard de l’amour-sentiment. Et l’amour fou fait l’impasse sur cette pluralité. On ne
Quant à l’Éros, à l’érotisme, il était l’objet d’une réproba- peut pas, au nom de l’amour, s’exempter de la tâche de
tion sévère et d’une inquiétude quotidienne. Ici, il me la pensée. Rien n’est plus éloigné de la réflexion de
faut faire appel à un autre philosophe. Voici ce qu’écrit Levinas que la formule d’Augustin : « aime et fais ce que
Jankélévitch à la fin du Traité des vertus : « La charité-­ voudras » 6. Le tiers, autre que le prochain, est aussi mon

79
vertu participe à la fois de l’amour-sentiment et de la bonté. prochain ; dès lors, la question se pose : lequel passe en
Mais l’amour pur et simple est le seul sentiment qui soit premier ? Comme le dit Victor Hugo dans L’Homme qui
déjà une vertu. Il est moral d’aimer, quel que soit l’aimé, et rit, plusieurs routes peuvent s’offrir en même temps.
même si l’aimé n’est pas aimable, c’est-à-dire ne mérite pas « Que le devoir ait des carrefours, c’est étrange. La respon-
l’affection que nous lui portons : car l’amour, s’il est sincère sabilité peut être un labyrinthe. » 7 Levinas fonde ainsi la

Les énigmes du corps


et passionné, a une valeur catégorique et justifie à lui seul philosophie non comme amour de la sagesse, mais
les aberrations les plus singulières de l’amant. » 5 Voilà comme sagesse de l’amour.
l’Agapé présent dans l’amour ! Pour Levinas, ce qui défi-
nit l’étant, c’est le conatus, le fait de persévérer dans son
être. On n’en sort jamais, sauf par et dans l’amour, jusque L’amour est donc une expérience première,
dans sa dimension érotique, puisque précisément l’autre et la sagesse de l’amour est un arbitrage ?
compte pour vous plus que vous. Aimer, comme Levinas \ C’est une modération de l’amour, et en même temps,
le dit, c’est avoir plus peur de la mort de l’autre que de sa une exigence de réflexion. Il faut peser le pour et le contre.
Voilà ce qu’est la sagesse de l’amour. Ainsi, Levinas fonde
simultanément la philosophie et la politique. La justice ne
va pas sans charité, mais la charité livrée à elle-même peut
ALAIN FINKIELKRAUT conduire au pire. Je crois qu’il est important de s’en sou-
venir aujourd’hui, car nous avons tendance à croire que la
P hilosophe,
académicien,
ancien professeur
L’Identité malheureuse
(Stock, 2013 ; rééd. Folio,
Gallimard, 2015), La Seule
politique se réduit à la morale. Souvent les responsables
politiques doivent choisir non pas entre le mal et le bien,
à l’université Berkeley Exactitude (Stock, 2015 ; mais entre deux sortes de biens. Ils sont, du fait de la plu-
et à Polytechnique, Gallimard, éd. augmentée,
cofondateur de l’Institut 2016) et En terrain miné. ralité humaine, confrontés à la complexité du monde réel.
d’études levinassiennes, Une amitié conflictuelle, Dans le mépris et la haine des politiques, je vois
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il anime sur France Culture dialogue avec Élisabeth


depuis 1985 l’émission de Fontenay (Stock, 2017).
« Répliques ». Il est l’auteur Il a également dirigé 3. Emmanuel Levinas, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, Martinus Nijhoff,
notamment de Et si l’amour Des animaux et des
HORS-SÉRIE

La Haye, 1974, p. 14. 4. Emmanuel Levinas, Le Temps et l’Autre, Fata Morgana, 1979, p. 78.
durait (Stock, 2011), hommes (Stock, 2018). 5. Vladimir Jankélévitch, Traité des vertus, vol. 1, Bordas, 1949, p. 442. 6. Saint Augustin,
Commentaire de la première épître de Jean, traité VII, 8. 7. Victor Hugo, L’Homme qui rit,
Arvensa Éditions, 2014, p. 585.
Levinas
Emmanuel

« L’amour découvre une altérité


irréductible. Quand l’altérité
se réduit, quand l’autre est totalement
à disposition, l’amour meurt »

poindre une allergie à la complexité. C’est extrêmement pas être amoureux longtemps d’une femme au foyer,
dangereux. À sa manière, Levinas nous met en garde d’une femme toujours là. Il faut aussi que l’autre échappe,
contre cette tentation. qu’on le perde et qu’on le retrouve.

Un autre écueil de l’amour, Votre lecture de Levinas est aussi nourrie


c’est l’affrontement ? Non pas la fusion, par celle de Proust… Pour lui, il y a
mais l’amour qui en reste un malentendu dans l’amour, on n’atteint
à un conflit entre volontés ? jamais l’autre, on ne le rencontre jamais.
80

\Sartre décrit l’amour en ces termes conflictuels : toute Il reconnaît l’abîme dont nous parlons ?
la question est de savoir lequel va finalement dominer \ Je me suis replongé récemment dans Proust, et j’ai
l’autre. Cette situation existe sans doute. Mais je dirais que pris conscience pour la première fois de sa haine de
ce n’est pas l’amour. C’est une possibilité de l’amour, mais l’amour. Sur cette question, le romancier se transforme en
presque une déchéance. La véritable expérience de militant. Proust veut nous convaincre que l’amour est un
Les énigmes du corps

l’amour est une expérience de dépossession. Dans leurre. Tous ses récits racontent la même chose, qu’il
l’amour, on est dépossédé et heureux de l’être. Tout à s’agisse de Swann et d’Odette, du narrateur et de la
coup, la liberté, l’autonomie, qui nous sont si chères, duchesse de Guermantes, du narrateur et de Gilberte, du
n’apparaissent plus comme la valeur suprême. L’amour narrateur et d’Albertine. C’est toujours le même refrain :
est une aliénation positive. Nous ne sommes pas l’objet l’amoureux projette sur la personne aimée des qualités qui
de l’autre, ni soumis à lui. Mais, dans une sorte d’hété- n’ont strictement rien à voir avec elle. Jamais l’amour
ronomie heureuse, nous dépendons de lui, et nous n’appartient à l’être qui l’inspire. « Je me rendais compte de
sommes reconnaissants de notre propre sujétion. tout ce qu’une imagination humaine peut mettre derrière un
petit morceau de visage comme était celui de cette femme, si
Vous décrivez l’amour comme un abîme : c’est l’imagination qui l’a connue d’abord ; et, inversement,
aimer, est-ce voir l’étendue de l’abîme en quels misérables éléments matériels et dénués de toute
qui nous sépare en s’approchant de l’autre ? valeur pouvait se décomposer ce qui était le but de tant de
\ Peut-être que le mot « abîme » est trop pathétique. rêveries, si, au contraire, cela avait été, connue d’une
Mais c’est vrai, j’ai choisi Levinas contre Bataille. Chez manière opposée, par la connaissance la plus triviale. » 8
Bataille, il y a une discontinuité des êtres à laquelle Éros, Emmanuel Berl raconte dans Sylvia la dispute homérique
miraculeusement, et sans doute provisoirement, met fin. qu’il eut avec Proust, lorsque, fort de son expérience, il
Je crois au contraire que l’amour creuse la différence. osa lui dire qu’il existait « des cœurs accordés. » 9 À cette
Jusqu’à un certain point, bien sûr. Il ne faut pas négliger phrase, Proust a été saisi d’une rage folle. Dans son cabi-
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la connivence dans l’amour. Mais l’amour découvre une net de toilette, il lançait à Berl des injures comme des
altérité irréductible. Quand l’altérité se réduit, quand pantoufles. Berl a fini par lui dire que pour lui, « l’amour
l’autre est totalement à disposition, l’amour meurt. Je n’était rien d’autre qu’un onanisme halluciné » 10. La for-
HORS-SÉRIE

pense que la liberté des femmes, le fait de travailler, de mule est terrible mais vraie. Tout ce qu’écrit Levinas va à
sortir du foyer, est une chance pour l’amour. On ne peut l’encontre de la conception proustienne de l’amour : pour
Levinas
Levinas, la connaissance est un dévoilement, alors que lui reprochera d’élaborer une philosophie au masculin.

Emmanuel
l’amour, loin d’être une projection, est une révélation. Ce C’est un homme qui peut écrire ainsi, et pas une femme,
n’est pas du tout la même chose. Le dévoilement réduit un homme hétérosexuel parlant de la femme aimée. En
l’altérité, la révélation ouvre à l’altérité. tout cas, il me semble que cela a une valeur heuristique
[qui sert à la découverte], cela nous dit quelque chose du
féminin, de l’irréductibilité du féminin, depuis un point de
Levinas voyait pourtant en Proust vue masculin – qui était celui de Levinas, et auquel il ne
un romancier de l’altérité... pouvait pas échapper ! Je ne vois pas comment on peut
\ J’ai cru qu’il avait raison. Mais en fait, il levinassise faire l’éloge de la différence tout en déconstruisant la
Proust. Ce qui est terrible, chez Proust, c’est que l’autre n’a différence du masculin et du féminin.
aucun intérêt quand on le connaît.

La différence éthique serait-elle inséparable


Dans son analyse de l’Éros, Levinas de la différence sexuelle ?
montre d’ailleurs comment notre volonté \ Je n’en suis pas certain. Levinas a commencé ainsi.
de découvrir l’autre, de le connaître Mais ensuite il s’en est émancipé. Je ne sais si ces deux
totalement, échoue toujours. C’est ce qu’il dimensions sont en elles-mêmes inséparables. Mais
voit dans le phénomène de la pudeur ? c’est un épisode dans la trajectoire de Levinas.
\Levinas n’est pas un philosophe prescriptif. La pudeur
doit donc être envisagée comme une catégorie, pas
comme une valeur – même si Levinas appréciait certaine- Notre entretien a tourné autour de l’amour.
ment les attitudes pudiques. Il dit, dans Totalité et Infini, Ce terme est-il désuet ?
que « la pudeur [est] insurmontable en amour » 11. C’est tout \ En 1977, Barthes publiait les Fragments d’un discours
à fait étrange ! S’aimer, c’est se déshabiller, tout de même ; amoureux. Il faisait précéder son texte d’un avertissement :
c’est abolir toute pudeur. Toutefois, pour Levinas, « le « La nécessité de ce livre tient dans la considération suivante :
découvert ne perd pas dans la découverte son mystère, le que le discours amoureux est aujourd’hui d’une extrême soli-

81
caché ne se dévoile pas, la nuit ne se disperse pas. La décou- tude. Ce discours peut être parlé par des milliers de sujets (qui
verte-profanation se tient dans la pudeur, fût-ce sous les le sait ?), mais il n’est soutenu par personne ; il est complète-
espèces de l’impudeur : le clandestin découvert n’acquiert pas ment abandonné des langages environnants : ou ignoré,
le statut du dévoilé ». 12 C’est pour moi le regard d’un ou déprécié, ou moqué par eux, coupé non seulement du

Les énigmes du corps


homme sur une femme. La femme se découvre sans pouvoir, mais aussi de ses mécanismes, que sont (sciences,
jamais complètement se découvrir, alors qu’un homme nu savoirs, arts). » 13 Évidemment, à cette époque, il y avait
est à découvert. Pensez au fascinant tableau de Courbet, toujours et plus que jamais des chansons d’amour, des
L’Origine du monde : quelque chose nous échappe encore films et des romans à l’eau de rose. Le sentiment amoureux
dans cette nudité. La pornographie veut aller toujours n’avait pas disparu de tous les discours. Mais Barthes avait
plus loin dans la découverte du corps féminin précisément raison : l’amour était déconsidéré dans les hautes sphères
parce que ce corps-là ne se donne pas tout entier. La pro- de la pensée. Celles-ci ne s’intéressaient qu’au désir.
fanation pornographique donne ainsi raison à Levinas : la Barthes, auteur d’avant-garde, faisait avec ce livre un pas
pudeur est insurmontable. Même s’il n’emploie jamais le de côté. Je ne suis pas sûr que nous soyons dans la même
mot « pornographie », je comprends mieux le sens profond situation aujourd’hui. Peut-être que Levinas a contribué à
de la quête pornographique : cette frénésie repose dans une certaine réhabilitation philosophique de l’amour.
le fait de vouloir découvrir toujours plus sans que cette L’amour n’est plus regardé de haut. C’est sur la
découverte soit jamais exhaustive. La femme impudique différence du masculin et du féminin que le
reste toujours prisonnière de la pudeur ; elle reste soupçon pèse désormais.
pudique malgré elle.

Vous parlez de la femme pudique.


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Y a-t-il une différence fondamentale


entre l’homme et la femme ?
\ L’homme nu est tout nu. Je ne sais pas si c’est vrai,
HORS-SÉRIE

8. Marcel Proust, Le Côté de Guermantes, Gallimard, 1921, p. 193. 9. Emmanuel Berl,


Sylvia, Gallimard, 1994, p. 127. 10. Ibid., p. 129. 11. Emmanuel Levinas, Totalité et Infini.
mais c’est ainsi que je perçois les choses. Et je pense pou- Essai sur l’extériorité, Le Livre de Poche, 1990, p. 287. 12. Ibid., p. 291. 13. Roland Barthes,
voir dire que c’est aussi l’expérience de Levinas. Derrida Fragments d’un discours amoureux, Le Seuil, 1977, p. 5.
Levinas
Emmanuel

EMMANUEL LEVINAS

« Une dualité insurmontable


des êtres »
Le féminin apparaît chez Levinas comme empreint de mystère. Marquée
par cette ambiguïté fondamentale, la femme lui semble inconnaissable et
insaisissable : elle se dérobe à toute tentative de domination, et met en échec
jusqu’à l’emprise de la caresse érotique. Une conception très personnelle.

E X TR A I TS

Q
82

« uelle est l’altérité qui n’entre pas purement et brutale, la plus éhontée ou la plus prosaïque de l’apparition
simplement dans l’opposition des deux du féminin, ni son mystère, ni sa pudeur ne sont abolis.
espèces du même genre ? Je pense que le La profanation n’est pas une négation du mystère, mais
contraire absolument contraire, dont la contrariété n’est l’une des relations possibles avec lui.
affectée en rien par la relation qui peut s’établir entre lui Ce qui m’importe dans cette notion du féminin, ce n’est
Les énigmes du corps

et son corrélatif, la contrariété́ qui permet au terme de pas seulement l’inconnaissable, mais un mode d’être qui
demeurer absolument autre, c’est le féminin. consiste à se dérober à la lumière. [...] La façon d’exister
Le sexe n’est pas une différence spécifique quelconque. du féminin est de se cacher, et ce fait de se cacher est
Il se situe à côté de la division logique en genres et précisément la pudeur. Aussi cette altérité du féminin ne
en espèces. [...] consiste-t-elle pas en une simple extériorité d’objet. Elle
La différence de sexes n’est pas [...] la dualité de deux n’est pas faite non plus d’une opposition de volontés.
termes complémentaires, car deux termes complémen- L’autre n’est pas un être que nous rencontrons, qui nous
taires supposent un tout préexistant. Or, dire que la dualité menace ou qui veut s’emparer de nous. »
sexuelle suppose un tout, c’est d’avance poser l’amour
Emmanuel Levinas, Le Temps et l’Autre (1948),
comme fusion. Le pathétique de l’amour consiste dans une Fata Morgana, 1979, pp. 77-79.
dualité insurmontable des êtres. C’est une relation avec ce
qui se dérobe à jamais. La relation ne neutralise pas ipso

E
facto l’altérité, mais la conserve. Le pathétique de la volupté « n aucune façon, il ne s’agit ici de soutenir, en
est dans le fait d’être deux. L’autre en tant qu’autre n’est pas bravant le ridicule, la vérité ou la contre-vérité
ici un objet qui devient nôtre ou qui devient nous ; il se retire empirique que toute maison suppose en fait une
au contraire dans son mystère. Ce mystère du féminin – du femme. Le féminin a été rencontré dans cette analyse
féminin, autre essentiellement – ne se réfère pas non plus comme l’un des points cardinaux de l’horizon où se place
à quelque romantique notion de la femme mystérieuse, la vie intérieure, et l’absence empirique de l’être humain
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inconnue ou méconnue. [...] Je ne veux pas ignorer les de “sexe féminin” dans une demeure ne change rien à
prétentions légitimes du féminisme qui supposent tout la dimension de féminité qui y reste ouverte, comme
l’acquis de la civilisation. Je veux dire simplement que l’accueil même de la demeure. »
HORS-SÉRIE

ce mystère ne doit pas être compris dans le sens éthéré Emmanuel Levinas, Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité,
d’une certaine littérature ; que dans la matérialité la plus Le Livre de Poche, 1990, p. 169.
Levinas
Emmanuel
L
« ’Aimée, à la fois saisissable, mais intacte dans
sa nudité, au-delà de l’objet et du visage, et ainsi
au-delà de l’étant, se tient dans la virginité. Le
Féminin essentiellement violable et inviolable, l’“Éter-
nel Féminin” est le vierge ou un recommencement
incessant de la virginité, l’intouchable dans le contact
même de la volupté. »

Emmanuel Levinas, Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité,


Le Livre de Poche, 1990, p. 289.

L
« e rapport qui, dans la volupté, s’établit entre
les amants, foncièrement réfractaire à l’univer-
salisation, est tout le contraire du rapport social.
Il exclut le tiers, il demeure intimité, solitude à deux,
société close, le non-public par excellence. Le féminin,
c’est l’Autre ; réfractaire à la société, membre d’une société
à deux, d’une société intime, d’une société sans langage. »

Emmanuel Levinas, Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité,


Le Livre de Poche, 1990, p. 297.

83
Objections

Les énigmes du corps


L T
« [ a femme] se détermine et se différencie par rap- « otalité et Infini pousse le respect de la dissymé-
port à l’homme et non celui-ci par rapport à elle ; trie jusqu’au point où il nous paraît impossible,
elle est l’inessentiel en face de l’essentiel. Il est le essentiellement impossible, qu’il ait été écrit par
Sujet, il est l’Absolu : elle est l’Autre. Cette idée a été une femme. Le sujet philosophique en est l’homme (vir).
exprimée sous sa forme la plus explicite par E. Lévinas [...] Cette impossibilité principielle pour un livre d’avoir
dans son essai sur Le Temps et l’Autre. [...] été écrit par une femme n’est-elle pas unique dans l’his-
Je suppose que M. Lévinas n’oublie pas que la femme est toire de l’écriture métaphysique ? Levinas reconnaît ail-
aussi pour soi conscience. Mais il est frappant qu’il adopte leurs que la féminité est une “catégorie ontologique”.
délibérément un point de vue d’homme sans signaler la Faut-il mettre cette remarque en rapport avec la virilité
réciprocité du sujet et de l’objet. Quand il écrit que la essentielle du langage métaphysique ? Mais peut-être
femme est mystère, il sous-entend qu’elle est mystère le désir métaphysique est-il essentiellement viril, même
pour l’homme. Si bien que cette description qui se veut chez ce qu’on appelle la femme. »
objective est en fait une affirmation du privilège masculin. »
Jacques Derrida, « Violence et métaphysique »,
in L’Écriture et la Différence, Le Seuil, 1967, p. 228.
PHILOSOPHIE MAGAZINE

Simone de Beauvoir, Introduction, Le Deuxième Sexe, I,


Gallimard, 1986, pp. 17-18.
HORS-SÉRIE
Levinas
Emmanuel

Quelle place pour


les femmes ?
PAR TINA CHANTER
Propos recueillis et traduits de l’anglais par Emmanuel Levine

Levinas aborde le rapport amoureux avec le regard d’un homme hétérosexuel.


Et un discours basé sur l’affirmation de la différence des sexes. La philosophe anglaise
Tina Chanter relève que, en associant par ailleurs le féminin à la demeure, à l’érotique et
à la fécondité, Levinas n’échappe pas aux préjugés sexistes de son temps. Elle invite à
s’inspirer de l’esprit de sa pensée contre la lettre.
84

J
’ai étudié Levinas à l’univer- Dans ses premières œuvres, il y a un empirique, Levinas suggère que c’est
sité d’Essex avec Robert glissement entre la notion d’Éros et un attribut que pourrait incarner un
Bernasconi, l’un des premiers celle de féminin, de sorte que Levinas homme aussi bien qu’une femme. Cela
Les énigmes du corps

en Angleterre à avoir considéré les utilise parfois de manière inter- n’empêche pas sa philosophie d’avoir
Levinas comme un véritable philo- changeable. Le féminin interrompt la tendance à aligner la féminité sur les
sophe. Ce qui m’a plu chez Levinas, logique de notre langage qui se saisit femmes. Ce discours de la différence
c’était l’importance cruciale qu’il des choses et les dévoile. Car de l’Ai- sexuelle, fondé sur une vision binaire
accorde à l’altérité. Je me suis surtout mée, je ne peux m’emparer. Levinas du monde, est aujourd’hui contesté
intéressée à sa réflexion sur l’instant, parle de cette rencontre du féminin par la théorie du genre. Peut-être
celui de la rencontre de l’autre, qui comme d’une « défaillance délicieuse devrions-nous d’ailleurs embrasser
nous heurte et interrompt la continui- dans l’être » 1 dans Totalité et Infini – une vision plus fluide du genre comme
té du temps ordinaire. Cela me fasci- comme ce qui nous permet de nous un continuum, et non comme une rela-
nait et me fascine encore, bien que je extraire du monde auquel nous tion opposant masculin et féminin.
me sois depuis tournée vers d’autres sommes rivés. Il y aborde aussi le En partant de situations concrètes,
penseurs comme Jacques Rancière, féminin dans le contexte de la Levinas fait du féminin une forme
pour penser comment l’art peut opérer demeure, au sein de laquelle le Moi d’altérité, mais sans qu’elle soit l’abso-
de telles interruptions. Plus tard, rédi- peut se retirer pour s’y recueillir, y lument autre du visage d’autrui, celui
geant ma thèse, j’ai découvert l’analyse trouvant un répit pour échapper à envers qui j’ai une obligation infinie.
de Luce Irigaray dans Éthique de la l’urgence et aux exigences de la vie du On peut dire que le féminin joue donc
différence sexuelle. Cette philosophe dehors. Or, cette demeure se caracté- un rôle de médiation, de préparation
féministe, encore méconnue en rise par son accueil féminin – non pas à l’Autre qui m’assigne à ma responsa-
PHILOSOPHIE MAGAZINE

France, a été l’une des introductrices l’accueil d’une femme empirique, en bilité. Parmi toutes les formes d’altéri-
de la pensée de Levinas dans le monde chair et en os, mais la chaleur bien- té qui font comme des trous dans l’être
anglo-saxon. Elle m’a aidée à déter- veillante du chez-soi. et dans le visible, le féminin a la parti-
HORS-SÉRIE

miner comment le thème du féminin C’est capital : en refusant que le fémi- cularité d’être ambigu : il s’avance et
fonctionnait dans son œuvre. nin renvoie à la présence d’une femme se retire, se montre et se cache. Ce qui
Levinas
Emmanuel
Home works, 2012 © Maia Flore / Agence VU

85
Reste qu’on pourrait se demander la philosophie est ainsi mis au jour,
TINA CHANTER si ces descriptions ne sont pas interrogé et remis en cause.

Les énigmes du corps


empreintes de sexisme. Mais la phi- Enfin, la réception de Levinas dans
P rofesseure de philosophie
à l’université Kingston de
Londres, directrice de la collection
losophie elle-même n’est-elle pas
biaisée quand on en vient à la ques-
le monde académique anglo-saxon,
notamment parmi les féministes, est
« Théorie du genre » des Presses tion du genre ? Étant donné que la contrastée. De mon point de vue, alors
de l’université d’État de New York.
On lui doit notamment (non traduits philosophie occidentale a été pen- même que sa philosophie demeure
à ce jour) Ethics of Eros: Irigaray’s dant des siècles faite par des une ressource considérable pour qui
Rewriting of the Philosophers hommes, il serait très difficile d’af- veut penser l’altérité, l’éthique, le
(Routledge, 1995), Time, Death,
and the Feminine: Levinas with firmer le contraire… À l’exception temps, ou l’art, il tend à reléguer le
Heidegger (Stanford University Press, de J. S. Mill et de quelques autres, féminin à un rôle traditionnel.
2001), et Art, Politics and Rancière: les philosophes ont soit négligé le Néanmoins, je pense qu’il est possible
Broken Perceptions (Bloomsbury
Press, 2017). sort des femmes, soit formulé des de jouer l’esprit du texte contre sa
vues stéréotypées et négatives sur lettre, de transformer son œuvre de
elles. Ce faisant, ils ne se sont pas l’intérieur, de démanteler son langage
implique une relation éthique spéci- contentés de répéter les préjugés genré de la fécondité et de la pater-
fique : la caresse, qui cherche à tou- socioculturels dominants ; ils ont nité, en insistant sur la primauté
cher sans jamais étreindre complète- aussi contribué à en produire de radicale de l’altérité en tant que
ment. Dans Autrement qu’être, la nouveaux. Ils sont donc en partie telle par rapport à telle ou
maternité, autre relation avec le fémi- responsables du fait qu’une majori- telle différence d’être, par
PHILOSOPHIE MAGAZINE

nin, deviendra d’ailleurs un lieu privi- té de femmes n’a eu accès que très exemple sexuelle.
légié de l’obligation éthique envers récemment à l’éducation supé-
autrui, en tant que l’autre est toujours rieure. Mais, aujourd’hui, de plus en
HORS-SÉRIE

déjà présent en moi – comme un plus de femmes peuvent devenir 1. Emmanuel Levinas, Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité,
fœtus dans le ventre de sa mère. philosophes : ce préjugé sexiste de Le Livre de Poche, 1990, p. 166.
Levinas
Emmanuel
« La caresse ne cherche pas à posséder.
Il est vrai cependant qu’elle cherche. […]

87
Mais une recherche qui ne tend pas
à une possession – elle est comme un jeu
avec quelque chose qui se dérobe. »

Les énigmes du corps


Emmanuel Levinas,
Œuvres complètes, t. 3, Éros, littérature et philosophie, Grasset/Imec, 2013, p. 179.

PHILOSOPHIE MAGAZINE
HORS-SÉRIE
© Cig Harvey

The screen door, 2013


Levinas
Emmanuel

Le corps, voie
d’accès à l’autre
ENTRETIEN AVEC JEAN-MICHEL SALANSKIS
Propos recueillis par Octave Larmagnac-Matheron et Emmanuel Levine

Le corps est-il une prison à laquelle nous sommes inexorablement


rivés, dans le plaisir comme dans la souffrance ? Non, répond Levinas :
88

s’affirmer comme corps est le premier acte par lequel l’homme s’arrache
au monde. Mais surtout, ajoute le philosophe Jean-Michel Salanskis, c’est par
le corps, qui permet pour Levinas « l’avènement même de la conscience »,
que chacun de nous est capable de s’ouvrir à autrui et de se dévouer à lui.
Les énigmes du corps

révèlent. Elle décrit plutôt la manière dont on accède aux


Quel rôle joue le corps significations fondamentales. Le corps, j’insiste sur ce
dans la philosophie de Levinas ? point, joue un rôle essentiel dans cette méthode : il four-
JEAN-MICHEL SALANSKIS \ On pourrait dire que le corps y nit le langage concret de ces dramaturgies, et permet de
joue un rôle méthodologique. Pourquoi ? Parce que la les présenter comme des expériences partageables par
pensée de Levinas cherche à nous faire accéder à cer- n’importe qui. Le corps est par excellence ce qui permet
taines significations fondamentales en s’appuyant sur la présentation de l’idéal comme concret.
une petite dramaturgie, sur des situations concrètes.
Pour décrire l’accès à l’éthique, il fait passer le lecteur par
« l’intrigue éthique » du moi face à autrui dont il est le Pourquoi le corps est-il si important ?
gardien. Pour accéder à la signification de la justice, il \ On considère souvent que la pensée de Levinas est
ajoute un personnage dans le drame, le « tiers » : la justice centrée sur la relation à autrui. Mais pour rencontrer
devient alors le nom de cet arbitrage problématique autrui, il est nécessaire d’exister en tant que sujet bien
PHILOSOPHIE MAGAZINE

entre autrui et le tiers. La naissance de la subjectivité distinct du reste du monde. Le sujet n’est pas immédiate-
elle-même est déjà une dramaturgie : c’est la genèse du ment donné : il doit émerger, et cela passe par l’affirma-
premier personnage. En somme, sa méthode ne relève tion d’un corps, c’est-à-dire d’un ici, d’un maintenant,
HORS-SÉRIE

plus de la phénoménologie au sens classique, puisqu’elle et d’une relation à soi-même. Pour entrer un peu
ne décrit pas la manière dont les choses du monde se plus dans la pensée de Levinas, on pourrait dire que
Levinas
l’affirmation d’un corps est le premier acte par lequel le

Emmanuel
moi émerge du flux indifférencié de l’être et se pose JEAN-MICHEL SALANSKIS
comme sujet.
A grégé de mathéma-
tiques et professeur
émérite de philosophie
(Les Belles Lettres, 2017),
et sur les enjeux propres
aux sociétés contemporaines,
Qu’entend-il par l’être ? de l’université Paris- comme dans Le Monde
Nanterre. Il a publié trois du computationnel
\ Il faut partir de la distinction qu’opère Martin volumes de Levinas vivant (Encre marine, 2011).
Heidegger, un des philosophes auxquels recourt Levinas, (Les Belles Lettres, 2006 ; Il a développé une
entre être et étant – ce qu’on appelle aussi « différence Klincksieck, 2011, 2015) philosophie personnelle
et Heidegger, le mal et fondée sur la notion
ontologique ». L’idée, pour le dire aussi simplement que
la science (Klincksieck, d’« ethanalyse » dans
possible, c’est que toute chose qui est, qui existe, est le 2009). Son travail porte Partages du sens. Une
lieu d’un événement incroyable : elle est, elle existe ! Il aussi sur la philosophie présentation de l’ethanalyse
des mathématiques, sur (Presses universitaires
faut en quelque sorte distinguer le personnage à qui il
la tradition juive : Le Fait juif de Paris-Ouest, 2014).
arrive quelque chose – l’étant – et ce qui lui arrive – cet
événement fantastique qu’est le fait même d’être. Quand
vous regardez une cafetière, vous voyez en elle un simple
étant ; mais en réalité, elle est le dépôt d’un événement un mouvement infini, illimité, permanent de l’être qui
extraordinaire, dont elle témoigne : le fait d’exister. reconfigure sans cesse ce qu’il meut, qui ronronne, qui
L’être désigne en quelque sorte un processus, une œuvre bourdonne de manière impersonnelle et indéfinie. Cela
incessante qui pousse les étants sur la scène du monde. renvoie à la vieille métaphysique héraclitéenne : « tout
En ce sens, il faut comprendre l’être non pas comme passe, […] rien ne subsiste » 1. L’être, c’est le branle-bas
une chose mais comme un verbe. C’est une activité. généralisé, le remue-ménage, la « branloire pérenne » 2
Heidegger le comprend à vrai dire le plus souvent de Montaigne. « Tout passe et tout casse », chanterait
comme une générosité : l’être est une réserve inépuisable Johnny Hallyday. Le il y a, c’est l’élément dans lequel
à la source de tout étant, un pur don dissimulé derrière je baigne et qui n’a aucun sens pour moi : il est autosuf-

89
toute chose. C’est cet être miraculeux en lui-même qu’il fisant et n’a pas besoin que je lui donne un sens pour
faudrait penser – l’être sans étant, l’être tout court. aller son train ; on pourrait ne pas exister, le il y a serait
Cependant, dans les termes mêmes de la philosophie de quand même là sans nous.
Heidegger, c’est là quelque chose d’à peine possible !

Les énigmes du corps


C’est pour cela que Levinas renvoie
C’est cet être sans étant qu’a essayé à l’expérience de l’insomnie pour penser
de penser Levinas sous le nom d’« il y a » ? le il y a ?
\ Sans doute indépendamment de la tentative de \ C’est une bonne illustration, en effet : dans l’insom-
Heidegger, Levinas a développé son propre concept nie, mon attention n’est pas tenue en éveil par une chose
pour penser l’être sans étant : le il y a. On peut appro- particulière. Et pourtant, ma vigilance demeure mobili-
cher cet il y a par une expérience de pensée : et si rien sée. Pourquoi donc ? Dans l’insomnie, plus aucun objet
n’existait, si l’on supprimait toutes les choses qui n’est distinct des autres. Cependant, il n’y a pas rien :
existent, que resterait-il ? Réponse de Levinas : pas rien, l’omniprésence de l’être informe m’oppresse. Je suis
pas non plus quelque chose de distinct, mais la pure
puissance de l’être. Mais cet il y a n’est pas du tout de 1. Héraclite, cité dans Platon, Cratyle, 402 a, in Œuvres de Platon, tome 11, trad. Victor
Cousin, Rey et Gravier, 1837, p. 55. 2. Montaigne, Essais, III, éd. Emmanuel Naya, Delphine
l’ordre de la générosité miraculeuse. Au contraire, c’est Reguig-Naya et Alexandre Tarrête, Folio, Gallimard, 2009, p. 34.

« Chez Levinas, le corps


PHILOSOPHIE MAGAZINE

est ce qui permet la présentation


de l’idéal comme concret »
HORS-SÉRIE
Levinas
happé, envahi, absorbé dans un processus informe, sortir. Pour Levinas, le désir d’évasion qui se traduit dans
Emmanuel

impersonnel et sans fin. Levinas le dit très bien : « L’insomnie le corps fait partie intégrante d’une humanité qui ne peut
est faite de la conscience que cela ne finira jamais, c’est-à- se satisfaire ni d’être, ni de l’être.
dire qu’il n’y a plus aucun moyen de se retirer de la vigilance Cela dit, sa réflexion va évoluer avec le temps, et dans
à laquelle on est tenu. Vigilance sans aucun but. Au moment De l’existence à l’existant, le corps est du côté de l’arrache-
où on y est rivé, on a perdu toute notion de son point de ment à l’être ; il est le premier nom d’un étant qui s’in-
départ ou de son point d’arrivée. [...] Vigilance, sans refuge surge et dénie le mouvement impersonnel de l’être. Car
d’inconscience, sans possibilité de se retirer dans le sommeil « le corps est l’avènement même de la conscience ». 9
comme dans un domaine privé. » 3 « On est tenu à l’être, tenu
à être » 4, dit-il encore.
Comment se traduit, au cours
d’une existence, cet arrachement
Comment le moi peut-il émerger du il y a ? à l’être de la subjectivité ?
\ Puisque le il y a est l’absurde, cela revient à deman- \ La subjectivité décrite dans Totalité et Infini pos-
der : quelle est la condition du sens ? Tout d’abord, il faut sède trois dimensions essentielles : la jouissance, le
une subjectivité pour laquelle il puisse y avoir du sens. travail et la connaissance. Ces trois mouvements sont
Mais surtout – et c’est la grande découverte de Levinas – il le fait d’une subjectivité s’arrachant au mouvement
est nécessaire que cette subjectivité soit requise par l’ap- impersonnel de l’être ; ils sont tous des manières d’ap-
pel d’autrui. Ce qui nous sauve ultimement de l’omni- profondir l’écart entre le moi et l’être. Cependant, ils
présence étouffante de l’être, c’est le commandement fonctionnent toujours comme des boucles : je pars de
éthique venant de l’autre. Cependant, le premier moment moi-même pour mieux y revenir, dans une démarche
– celui de l’élaboration de la subjectivité – est tout aussi fondamentalement égoïste. Dans la jouissance, je pro-
essentiel. Comment donc le moi peut-il s’arracher à fite de quelque chose qui me fait jouir, par exemple
l’être ? Cela implique, en premier lieu, de se poser et de d’un bon plat ; mais ce qui importe en réalité, c’est que
s’affirmer comme corps ! dans la satisfaction, je m’enroule en moi-même, je
90

reviens sur moi-même. Dans le travail, je maîtrise et je


transforme le monde ; je suis donc obligé de m’y avan-
Pourtant, Levinas souligne aussi cer, d’y installer des dispositifs et d’en attendre le retour
que je suis « rivé » à l’être. sur investissement. Mais, ainsi, le fruit de ce travail me
L’être est une forme de prison ? revient toujours, comme rendement de mon effort. La
Les énigmes du corps

\ Levinas le pense et prend ses exemples dans le corps : connaissance fonctionne sur le même modèle : elle
la honte – « impossibilité radicale de se fuir pour se cacher à part de soi, projetant a priori les structures du monde,
soi-même » 5 –, et la nausée caractérisée par le fait d’être et revient à soi après un détour par le monde, celui de
« rivé à soi-même, enserré dans un cercle étroit qui étouffe » 6. la vérification.
Sur un registre moins pathétique, il observe également Néanmoins, la rencontre éthique me révèle que l’ar-
que le plaisir, par exemple, est l’expérience d’« un aban- rachement mis en œuvre par la triade jouissance/tra-
don, une perte de soi-même, une sortie en dehors de soi, une vail/connaissance est insuffisant. Quand je suis
extase » 7. Il accélère en se développant, et me fait donc la confronté à cet appel éthique, je bats mon propre
promesse d’une évasion. Mais « il est une évasion qui record d’évasion. Il y a donc deux étapes d’arrachement
échoue » 8 : je me retrouve toujours le même, je ne peux pas à l’être, qui sont parfois mal comprises : on considère

« Le désir d’évasion qui se traduit


dans le corps fait partie intégrante
PHILOSOPHIE MAGAZINE

d’une humanité qui ne peut


HORS-SÉRIE

se satisfaire ni d’être, ni de l’être »


Levinas
Emmanuel
« L’autre ne compte pas d’abord comme
corps pour Levinas. Il est visage.
Or, le visage n’est ni plastique ni
matériel ; il est seulement appel »

souvent que l’appel éthique vient m’arracher à ma l’autre désiré comme du « féminin », faisant apparaître
préoccupation pour l’être. Cependant, il y a en réalité implicitement le désirant comme masculin, j’ai toujours
déjà dans ce triple mouvement jouissance/travail/ pensé que sa conception était symétrisable, et qu’on
connaissance un début de séparation par rapport pouvait l’élargir à toutes les formes de sexualité, hétéro-
à l’être – une première étape. L’appel éthique nous sexuelle et homosexuelle. Lui n’a pas osé l’affirmer uni-
délivre plutôt de l’égoïsme à l’œuvre dans la jouissance, versellement, mais à mon avis, cela fonctionne.
le travail ou la connaissance : avec autrui, pas de retour
à soi, mais une sortie de soi sans retour.
Le mouvement érotique
débouche finalement sur la fécondité.
Qu’en est-il du corps d’autrui ? Qu’en dit Levinas ?
\ L’autre ne compte pas d’abord comme corps pour \ Pour le comprendre, il faut revenir à la dimension
Levinas. Il est visage. Or, le visage n’est ni plastique ni téléologique [du grec telos, « fin », « but », « réalisation »]

91
matériel ; il est seulement appel. Levinas appréhende de l’existence humaine, au fait que cette vie humaine
autrui comme une voix qui me commande depuis un semble avoir un sens, une finalité. L’appel d’autrui n’est
extérieur absolu, un appel provenant d’en dehors du pas suffisant pour conférer ce sens à la vie parce qu’il
monde. En ce sens, autrui ne se présente pas comme vient d’une extériorité absolue. Il est plus de l’ordre de

Les énigmes du corps


corps. Toutefois, sa corporéité m’importe du point de vue la rupture que de la continuité de mon existence. Mais
de sa mortalité, car il est à ma charge de différer la mort il y a plus. Les épisodes de ma vie s’accumulent si bien
de cet autrui qui me sollicite. Levinas dit d’ailleurs que le que je finis par en être encombré. Je me fatigue, saturé
docteur est une catégorie fondamentale de l’éthique : de moi-même ; car cette succession d’étapes revient
c’est la spécialisation professionnelle qui correspond au toujours à l’expression de mes propres possibilités. La
commandement éthique d’empêcher la mort d’autrui, fécondité offre une issue à cet encombrement : ma vie
qui nous incombe. La corporéité a donc une certaine se prolonge dans la « relation avec un étranger qui, tout
pertinence à ce niveau. en étant autrui, est moi ». 10 Alors, avec l’enfant, un autre
encombrement commence !
Dans Autrement qu’être, Levinas parlera non plus
Elle joue aussi un rôle dans le désir érotique ? de paternité mais de maternité, et pour dire tout
\ La dernière partie de Totalité et Infini décrit le rap- autre chose. Pour montrer que la condition humaine est
port à un corps désirable, rendu présent notamment dans comme envahie de façon immémoriale par le comman-
la caresse. Il est abordé selon deux dimensions : d’une dement éthique, il va jusqu’à comparer l’huma-
part, le « pas encore », car la caresse n’atteint jamais ce nité à une mère « parasitée » par l’enfant qu’elle
qu’elle cherche. Le corps désiré se présente donc comme porte et prête à se sacrifier pour lui.
une dissimulation qui promet un avenir. D’autre part, il
faut souligner l’élément que j’appelle pornographique :
PHILOSOPHIE MAGAZINE

le corps désirable a le sens d’une pudeur offensée ; il est


mis à nu, disponible, alors même qu’il est réticent à 3. Emmanuel Levinas, Le Temps et l’Autre, Fata Morgana, 1979, p. 27. 4. Emmanuel
s’exposer. C’est une description magnifique, qui permet Levinas, De l’existence à l’existant, Vrin, 2013, p. 109. 5. Emmanuel Levinas, De l’évasion,
HORS-SÉRIE

Fata Morgana, 1982, p. 42. 6. Ibid., p. 90. 7. Ibid., pp. 82-83. 8. Ibid., p. 84. 9. Emmanuel
de comprendre l’appétence pornographique de l’être Levinas, De l’existence à l’existant, Vrin, 2013, p. 105 10. Emmanuel Levinas, Totalité et
humain désirant. D’ailleurs, même si Levinas parle de Infini. Essai sur l’extériorité, Le Livre de Poche, 1990, p. 310.
Levinas
Emmanuel

LES
EXTRAITS
DU
TALMUD
Selon l’Ancien Testament, la première femme est créée à partir d’une
côte d’Adam. Signe d’infériorité ? Telle n’est pas la lecture que Levinas tire
de l’exégèse talmudique. La femme procède d’un pur acte de création divine
et le partage de l’humain en masculin et féminin est secondaire : ce qui fait
de nous des humains, c’est
notre ouverture à l’éthique,
par-delà la différence
sexuelle. E XTR AI TS

ANCIEN TESTAMENT « 21. Et l’Éternel Dieu Et l’Éternel-Dieu organisa en une


fit tomber un profond sommeil sur femme (littéralement : bâtit en femme)
l’homme, et il dormit ; et il prit une de la côte qu’il avait prise à l’homme...

ses côtes, et il en ferma la place avec (Gen., 2, 22). Rav et Schmouel dis­
de la chair. cutent. L’un dit : C’était [la côte était] un
22. Et l’Éternel Dieu forma une femme visage. L’autre dit : C’était une queue.
de la côte qu’il avait prise de l’homme, Pour celui qui dit : C’était un visage, le
et l’amena vers l’homme. texte “Tu m’as serré de près derrière et
92

23. Et l’homme dit : Cette fois, celle-ci devant” n’offre pas de difficultés. Mais
est os de mes os et chair de ma chair ; comment s’arrange de ce texte celui qui
celle-ci sera appelée femme (Isha), dit que c’était une queue ? […]
parce qu’elle a été prise de l’homme Celui qui dit que « côte » signifie visage
(Ish). s’accorde avec le texte qui dit “Mâle et
24. C’est pourquoi l’homme quittera son femelle il les créa à la fois” (Gen., 5, 2).
Les énigmes du corps

père et sa mère, et s’attachera à sa Comment celui qui dit que côte signifie
femme, et ils seront une seule chair. » queue s’arrange-t-il avec “mâle et
Ancien Testament femelle il les créa” ? Il faut suivre la leçon
Ancien Testament, trad. John Nelson de Rabbi Abahou. Car Rabbi Abahou
Darby (1872), Genèse, 2. GUEMARA « Rav Yirmiya ben Elazar dit : objecta : Il est écrit : “Il les créa mâle et
Deux visages le Saint-Béni-soit-Il a créé femelle” (Gen., 5, 2) et il est écrit (Gen.,
Guemara dans le premier homme, n’est-il pas écrit 9, 6) :
“L’homme a été fait à l’image de
Traité « Berakhot », cité dans
(Ps. 139, 5) : “Tu me serres de près Dieu.” Comment est-ce possible ? – Il eut

© Sotheby’s
Emmanuel Levinas, Du sacré
au saint, Cinq Nouvelles Lectures [tzartani] derrière et devant et tu d’abord l’idée d’en créer deux, et en fin
talmudiques, Éditions passes sur moi ta main.” de compte, il n’en a créé qu’un seul. »
de Minuit, 1977 / 2003, pp. 122-124.
PHILOSOPHIE MAGAZINE
HORS-SÉRIE
Levinas
Emmanuel
Et Dieu
créa la femme
l’homme a été la création de deux êtres en un
Le Talmud seul, mais de deux êtres de dignité égale ; la
différence et la relation sexuelle appartiennent
lu par Emmanuel Levinas au contenu essentiel de l’Humain. Que veut dire
celui qui ne voit dans la côte qu’une queue ? Il ne
peut ignorer ce qui est arrivé à ce petit bout de
chair ou d’os prélevé sur l’homme ; il sait que
Dieu s’est dérangé pour en faire une personne. Il
pense par conséquent, également, que la femme

L
n’est pas venue au monde par évolution
«  e visage féminin apparaîtra tout à naturelle, à partir d’un os perdu par l’homme ; il
l’heure à partir de [l’idée] de “visage sait qu’elle est issue d’un acte de création

93
continu”, qui, au départ, signifie la véritable. Mais il pense que, par-delà la relation
pure humanité de l’homme. Le sens personnelle qui s’établit entre ces deux êtres
du féminin se trouvera éclairé ainsi à issus de deux actes créateurs, la particularité du
partir de l’essence humaine, la Ischa féminin est chose secondaire. Ce n’est pas la
à partir de Isch : non pas le féminin à partir du femme qui est secondaire ; c’est la relation avec

Les énigmes du corps


masculin, mais le partage en féminin et en la femme qui est secondaire. C’est la relation
masculin – la dichotomie – à partir de l’humain. avec la femme en tant que femme, qui
[…] n’appartient pas au plan primordial de l’humain.
Le fait que la femme n’est pas simplement la Au premier plan sont des tâches qu’accomplissent
femelle de l’homme, qu’elle fait partie de l’homme comme être humain et la femme
l’humain, est certes commun aux deux comme être humain. Ils ont autre chose à faire
contradicteurs : la femme est d’emblée créée à qu’à roucouler et, à plus forte raison, autre chose
partir de l’humain. Selon le premier docteur, elle et plus à faire qu’à se limiter aux relations qui
est rigoureusement contemporaine de l’homme ; s’établissent à cause de la différence entre sexes.
selon son contradicteur, pour être, elle Ce n’est pas la libération sexuelle qui, par elle
demandera un acte créateur nouveau. seule, justifierait une révolution digne de
Mais en quoi les contradicteurs s’opposent-ils ? l’espèce humaine. La femme n’est pas au sommet
Celui pour qui la côte est un visage pense à une de la vie spirituelle comme Béatrice l’est pour
parfaite égalité entre le féminin et le masculin ; Dante. Ce n’est pas l’“Éternel Féminin” qui nous
il pense que tous les rapports qui les rattachèrent mène vers les hauteurs. »
l’un à l’autre sont d’égale dignité. La création de
PHILOSOPHIE MAGAZINE

Emmanuel Levinas, « Et Dieu créa la femme »,


in Du sacré au saint. Cinq Nouvelles Lectures talmudiques, Éditions de Minuit, 1977/2003, pp. 132-135.
HORS-SÉRIE
Levinas
Emmanuel

DANS LA BIBLIOTHÈQUE
D’EMMANUEL LEVINAS

L’amour du narrateur pour Albertine, récemment décédée, conserve celle-ci vivante


en lui. Mais elle se métamorphose à mesure qu’il la découvre différente, trompeuse,
infidèle à l’image qu’il gardait d’elle. Ainsi, on ne connaît jamais l’autre. L’essence
de la personne réside dans cette tromperie, cette réticence à se laisser saisir.
Qui ai-je aimé ? « Le mystère chez Proust est le mystère de l’autre », dira Levinas.

MARCEL PROUST
« Ce que je trouvais,
c’était une jeune fille différente »
} EXTRAIT {

J
«  ’avais bien souffert à Balbec quand mot différent quand il s’agit des autres. Si les
Albertine m’avait dit son amitié pour autres sont différents de ce que nous avons
Mlle Vinteuil. Mais Albertine était là cru, cette différence ne nous atteignant pas
pour me consoler. Puis quand, pour profondément, et le pendule de l’intuition ne
avoir trop cherché à connaître les actions pouvant projeter hors de lui qu’une oscillation
94

d’Albertine, j’avais réussi à la faire partir de égale à celle qu’il a exécutée dans le sens inté-
chez moi, […] j’avais souffert davantage. Mais rieur, ce n’est que dans les régions superfi-
du moins l’Albertine que j’avais aimée restait cielles d’eux-mêmes que nous situons ces dif-
dans mon cœur. Maintenant, à sa place – pour férences. Autrefois, quand j’apprenais qu’une
me punir d’avoir poussé plus loin une curiosité femme aimait les femmes, elle ne me parais-
Les énigmes du corps

à laquelle, contrairement à ce que j’avais sup- sait pas pour cela une femme autre, d’une
posé, la mort n’avait pas mis fin – ce que je essence particulière. Mais s’il s’agit d’une
trouvais c’était une jeune fille différente, mul- femme qu’on aime, pour se débarrasser de la
tipliant les mensonges et les tromperies là où douleur qu’on éprouve à l’idée que cela peut
l’autre m’avait si doucement rassuré en me être on cherche à savoir non seulement ce
jurant n’avoir jamais connu ces plaisirs que, qu’elle a fait, mais ce qu’elle ressentait en le
dans l’ivresse de sa liberté reconquise, elle faisant, quelle idée elle avait de ce qu’elle fai-
était partie goûter jusqu’à la pâmoison, sait ; alors descendant de plus en plus avant,
jusqu’à mordre cette petite blanchisseuse par la profondeur de la douleur, on atteint au
qu’elle retrouvait au soleil levant, sur le bord mystère, à l’essence. Je souffrais jusqu’au fond
de la Loire, et à qui elle disait : “Tu me mets de moi-même, jusque dans mon corps, dans
aux anges.” Une Albertine différente, non pas mon cœur – bien plus que ne m’eût fait souf-
seulement dans le sens où nous entendons le frir la peur de perdre la vie. »

Marcel Proust, Albertine disparue, Gallimard, 1946, pp. 135-136.


PHILOSOPHIE MAGAZINE

À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust (1871-1922) : publiés entre


1913 et 1927, les sept volumes constituent l’une des suites romanesques
HORS-SÉRIE

les plus célèbres. Mêlant éléments narratifs et réflexions sur le temps et la mémoire,
le récit s’achemine vers un constat : « La vraie vie, la vie enfin découverte
et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature. »
Levinas
Emmanuel
«  L’interprétation de Levinas
« L’histoire d’Albertine prisonnière et disparue [...] est le récit du surgissement de vie
intérieure à partir d’une insatiable curiosité pour l’altérité d’autrui, à la fois vide
et inépuisable. La réalité d’Albertine, c’est son évanescence dans sa captivité même,
réalité faite de néant. Prisonnière bien que déjà disparue et disparue bien que

95
prisonnière, disposant malgré la surveillance la plus stricte, d’une dimension de repli.
Les données objectives que Proust pourra recueillir à son sujet après sa mort
ne détruiront pas le doute qui l’entourait quand ses mensonges masquaient ses
évasions. Quand elle n’est plus là pour défendre son absence, quand les évidences
abondent pour ne plus laisser place au doute, ce doute subsiste intégralement.

Les énigmes du corps


Le néant d’Albertine découvre son altérité totale. La mort c’est la mort d’autrui
contrairement à la philosophie contemporaine attachée à la mort solitaire de soi.
Celle-là seule se place aux carrefours de la recherche du temps perdu. Mais la mort
quotidienne et de tous les instants d’autrui qui se retire en lui-même ne jette pas
les êtres dans l’incommunicable solitude, c’est elle précisément qui nourrit l’amour.
Éros dans sa pureté ontologique qui ne tient pas à une participation à un troisième
terme – goûts, intérêts communs, connaturalité des âmes –, mais relation directe
avec ce qui se donne en se refusant, avec autrui en tant qu’autrui, avec le mystère.
Le thème de la solitude, de l’incommunicabilité foncière de la personne s’offre à la
pensée et à la littérature moderne comme l’obstacle fondamental auquel se heurte
l’élan de la fraternité universelle. [...] Marcel n’aima pas Albertine, si l’amour est
une fusion avec autrui, extase d’un être devant les perfections de l’autre ou la paix
de la possession. [...] Mais ce non-amour est précisément l’amour, la lutte avec
l’insaisissable – la possession, cette absence d’Albertine –, sa présence.
[...] L’enseignement le plus profond de Proust – si toutefois la poésie comporte
des enseignements – consiste à situer le réel dans une relation avec ce qui à jamais

 «
PHILOSOPHIE MAGAZINE

demeure autre, avec autrui comme absence et mystère, à la retrouver dans


l’intimité même du “Je”, à inaugurer une dialectique qui rompt définitivement
avec Parménide. »
HORS-SÉRIE

Emmanuel Levinas, Noms propres, Le Livre de Poche, 1997, pp. 121-123.


© ADAGP /Ann Veronica Janssens. Photo : © Wellcome collection / Courtesy the artist and Kamel Mennour, Paris / London
Emmanuel

Levinas

Qu’est-ce que Dieu ? Levinas en


parle comme d’un appel de l’infini qui
imprègne le rapport à toute forme
d’altérité : Dieu est l’Autre en capitale,
et la religion qui relie les hommes est
un autre nom de la relation éthique
qui s’établit entre eux. Mais ce Dieu

La trace
97

de Dieu
philosophique a-t-il un rapport avec
celui de la Torah, ou avec celui des
chrétiens puisque le philosophe a
toujours trouvé des lecteurs attentifs
du côté du Vatican ? Du Dieu de
Levinas, on ne peut saisir que sa trace
discrète colorant le rapport à autrui.
PHILOSOPHIE MAGAZINE
HORS-SÉRIE

Ann Veronica Janssens, yellowbluepink, 2015.


D
Levinas
ieu ne désigne pas, chez Levinas, au-delà du monde – « autre qu’autrui, autre
Emmanuel

un être parfaitement bon et autrement, autre d’une altérité préalable à


tout-puissant. Il n’est ni le Dieu de la l’altérité d’autrui ». D’ailleurs, il ne désigne
théologie, objet d’une connaissance, ni le rien d’autre que cette dimension de hau-
Dieu du sentiment, objet d’une croyance. teur et d’Infini, cette ouverture vers un
Au contraire, Dieu se caractérise par sa au-delà des choses limitées du monde.
« sainteté », c’est-à-dire par sa « transcen- Cependant, ce n’est que dans l’éthique,
dance jusqu’à l’absence » : il est irrémédia- dans nos rapports avec les hommes, que
blement séparé et inconnu. Contrairement Dieu « vient à l’idée ». Faire œuvre de
à une idole, il est invisible et irreprésen- bonté ou de justice pour autrui
table. Et, contrairement à autrui, qui est à est l’unique façon d’entrer en
sa manière présent dans le monde, Dieu est rapport avec Dieu.

Dieu
EN RÉSUMÉ De Dieu à l’infini, Levinas explore des territoires aux confins
98

de la raison. Sa réflexion emprunte souvent son vocabulaire à la tradition juive,


et même au christianisme. Mais pour autant, Levinas n’est pas théologien.
Quel rôle joue donc cette ouverture au divin dans l’architecture de sa pensée ?
Réponse en quatre concepts essentiels de sa philosophie.
La trace de Dieu

Religion
P
our Levinas, le terme de religion ne Levinas emploie paradoxalement le terme
renvoie pas d’abord à un ensemble d’athéisme pour désigner cette séparation
de croyances ou de pratiques. Il est absolue entre le Moi et la transcendance.
un autre nom pour désigner la relation La religion est donc cette relation extraor-
entre moi et l’absolument autre, ce qui dinaire qui me relie avec ce dont je suis
m’est radicalement extérieur et étranger. pourtant absolument séparé : Dieu. Levinas
Elle implique de rompre avec l’idée d’une voit dans l’athéisme et la religion des
PHILOSOPHIE MAGAZINE

union des hommes au divin, comme c’est le expériences similaires à la relation


cas dans le paganisme ou dans le mysti- éthique, par laquelle je suis en
cisme. Au contraire, la religion ne peut être rapport avec autrui sans jamais
HORS-SÉRIE

que le fait d’un individu parfaitement indé- l’objectiver ni m’unir à lui.


pendant du monde et du reste des hommes.
Levinas
Emmanuel
T
out comme la religion, l’idée d’infini l’infini, c’est-à-dire le faire tenir dans un
désigne chez Levinas le nom de la tout et le faire mien, comme toutes les
relation avec l’altérité absolue. Dans le autres choses. Il a toujours un coup
sillage de la troisième des Méditations d’avance sur moi. Toutefois, j’entretiens,
métaphysiques de Descartes [voir pp. 114- par le biais de l’idée étrange que j’en ai,
115], Levinas voit dans cette idée une une relation avec l’infini. La relation avec
situation extraordinaire : par elle, se l’infini, qui s’approfondit à mesure que
trouve en moi quelque chose qui me cet écart se creuse, Levinas l’appelle
dépasse. Cette idée ne peut venir de moi, aussi « désir » : contrairement
qui suis un être fini, et me vient nécessai- au besoin, le désir n’est jamais
rement d’ailleurs. Je ne peux comprendre rassasié.

Idée d’infini

99
Trace
La trace de Dieu
L
a trace désigne la manière dont n’est pas seulement laissée involontai-
Dieu, ou l’Infini, se manifeste dans le rement. Elle indique un passage dont on
monde tout en demeurant invisible. n’aurait en aucun cas pu être témoin :
La trace est donc essentiellement ambi- pour signifier la distance radicale qui
guë et énigmatique : elle renvoie à nous sépare de Dieu, Levinas parle de ce
quelque chose qui n’est déjà plus là, elle passage de Dieu comme d’un « passé qui
ne peut être l’objet d’une certitude. n’a jamais été présent », un « passé immé-
Pour en comprendre le sens, Levinas morial ». On ne peut qu’être témoin de
prend l’image de « l’empreinte que laisse la trace qu’il a laissée. Or, cette trace ne
celui qui a voulu effacer ses traces dans le se trouve que dans la relation à autrui.
souci d’accomplir un crime parfait. […] La relation éthique est la trace
PHILOSOPHIE MAGAZINE

Celui qui a laissé des traces en effaçant ses même de ce sens plus haut
traces, n’a rien voulu dire, ni faire par les qu’est Dieu.
traces qu’il laisse. » Mais la trace de Dieu
HORS-SÉRIE
Levinas
Emmanuel

Une synthèse
entre Athènes et
Jérusalem

ENTRETIEN AVEC DANIELLE COHEN-LEVINAS


Propos recueillis par Emmanuel Levine et Sven Ortoli
100

Profondément marqué par le judaïsme, Levinas n’a pourtant rien d’un théologien,
comme le souligne la philosophe Danielle Cohen-Levinas. Que peuvent
alors signifier les références à la religion que le philosophe égrène au fil de ses écrits ?
La trace de Dieu

Question difficile, car Dieu relève de l’absolument autre, de l’infiniment lointain,


à la limite du dicible, et ne prend sens que dans la relation éthique à autrui.

Que répondez-vous à ceux qui voient menées. Levinas est un philosophe à part entière rompu
en Levinas un penseur juif plutôt qu’un à la phénoménologie husserlienne et heideggérienne,
philosophe ? mais il ne cède en rien aux critiques qui voient dans la
DANIELLE COHEN-LEVINAS \ Voilà bien une question névral- parole prophétique en vigueur dans la Bible une simple
gique qui met d’emblée le doigt sur un dilemme qui n’est référence mythologique ou narrative, dont la philosophie
pas le propre de la pensée de Levinas. Il s’agit d’une ten- n’a que faire. Maïmonide en son temps, dans le Guide des
sion ancienne, aussi vieille que l’histoire de la philosophie Perplexes, avait déjà opéré une synthèse entre judaïsme et
elle-même. Cette tension désigne le conflit entre ce qu’on raison, foi et savoir. Faire de Levinas un penseur juif, ne
appelle « Athènes et Jérusalem ». Il s’agit d’un face-à-face serait-ce pas d’emblée l’exclure du champ philosophique,
entre les tenants d’une connaissance liée au savoir et les ou du moins, risquer d’accréditer ce que Dominique
tenants d’une connaissance dite révélée. Levinas prolonge Janicaud, parlant de Totalité et Infini (1961), avait appelé
PHILOSOPHIE MAGAZINE

ainsi les penseurs juifs allemands tels que Hermann en 1991 « un tournant ou une mutation théologique » 1 ?
Cohen, Leo Strauss, Franz Rosenzweig, qui appelaient de Janicaud voyait dans la philosophie de Levinas une intri-
leurs vœux une nouvelle synthèse entre Athènes et cation entre théologie et phénoménologie, ce dont
HORS-SÉRIE

Jérusalem, là précisément où entre la philosophie et la Levinas s’est fermement défendu. Mais la critique a per-
religion les luttes les plus impitoyables avaient été duré. Il revient à Levinas d’avoir montré que dans un
Levinas
contexte laminé par deux guerres mondiales, la voix l’approche d’autrui, et la signification d’une transcen-

Emmanuel
de Jérusalem n’est ni exsangue ni épuisée et que la dance radicalement absente : « transcendant jusqu’à
philosophie a des choses à apprendre de la Bible l’absence » 2, dit Levinas. Dieu s’absente. Il aura toujours
hébraïque sans pour autant se désavouer. été déjà absent. Cependant, la question du religieux n’est
pas absente de la pensée de Levinas. Le mot « religion »
vient ici désigner la relation avec autrui comme mouve-
Cela signifie-t-il que la réception en France ment vers le bien, avant tout choix, comme obligation.
de l’œuvre de Levinas fut polémique ? Chez Levinas, la révélation religieuse n’est pas assimilée
\ Elle le fut partiellement entre le début des années ni assimilable au dévoilement philosophique ou à une
1960 et le début des années 1990. Dans les cas extrêmes, théologie. La religion désigne ce qui ne se nomme pas et
il fut tantôt considéré comme un penseur juif, un « petit ne s’englobe pas. Le sens du mot religion ne se réduit pas
rabbin » déguisé en philosophe, comme le fit remarquer à ses manifestations. La religion est pensée comme
un jour fort maladroitement Jean Bollack, tantôt comme intrigue, une énigme et un désir de l’infini. Levinas dit du
un philosophe déguisé en penseur juif. Le judaïsme rab- discours religieux qu’il est le « me voici » des prophètes en
binique qu’il pratiqua sous forme d’études et d’exégèses vigueur dans la Bible. Par cette expression biblique (Hi
dans ses leçons talmudiques agaça prodigieusement ses nenni, en hébreu), le visage du prochain me signifie une
détracteurs qui n’y entendaient rien ou quasiment rien, responsabilité irrécusable. C’est en ce sens que le visage
mais qui soupçonnaient une stratégie intellectuelle et édi- parle, dans son refus d’être contenu, chose et phénomène.
toriale pour dissimuler la dimension religieuse contenue Autrement dit, être moi, ce n’est pas tenir un discours au
dans cette œuvre. En effet, Levinas publiait les leçons tal- nominatif. C’est, avant même de répondre de moi,
mudiques aux Éditions de Minuit, et ses œuvres philoso- répondre à l’accusatif « me voici » à un autrui dont la droi-
phiques ailleurs. Sans compter les objections qui lui furent ture du visage m’interdit de le tuer. Le sujet n’a de liberté
adressées concernant sa proximité avec le monde chré- que pour autant qu’il devient un « me voici » interpellé par
tien, et en particulier avec les phénoménologues chré- la nudité humaine, à la fois désarmée et impérative.
tiens. Lorsque Levinas pense cette conjonction entre la L’expérience dite « religieuse » de l’éthique est contenue

101
tradition grecque de la pensée occidentale et une pensée dans la parole qui porte le commandement et l’injonction
enracinée dans la Bible, c’est précisément pour montrer du « l’un-pour-l’autre ». Cette expérience est fondatrice
que si la Bible n’est pas la philosophie, elle est toutefois d’une éthique qui peut aller jusqu’à l’athéisme. Il n’y a là
l’événement dont la philosophie a besoin, là où la trans- ni théologie, ni mystique, ni apologétique de la religion.
cendance reçoit sa signification originelle.

La trace de Dieu
Alors, que signifie « Dieu »
Levinas nomme souvent « religion » dans sa philosophie ?
la relation éthique. Pourtant, il répète \ La question est très complexe. Si je devais définir
ne pas faire de théologie. Comment ce que signifie le terme « Dieu » dans la philosophie de
comprendre ce paradoxe apparent ? Levinas, je serais assurément en train d’infléchir sa pen-
\ Si pour vous le mot « religion » renvoie nécessaire- sée vers une théologie. En disant cela, je n’élimine pas
ment à la théologie, alors oui, il s’agit d’un paradoxe qui pour autant la question. Permettez-moi de citer
n’est pas dépourvu d’intérêt, car il met en scène une ten- Levinas, un bref extrait de Liberté et Commandement :
sion irrésolue entre l’intelligibilité éthique, qui ordonne « Je ne voudrais rien définir par Dieu, parce que c’est

« Si la Bible n’est pas la philosophie,


elle est l’événement dont la philosophie
PHILOSOPHIE MAGAZINE

a besoin, là où la transcendance
HORS-SÉRIE

reçoit sa signification originelle »


Levinas
Emmanuel

« Selon Levinas, l’histoire


de la philosophie est une
destruction de la transcendance
au profit de l’immanence »

l’humain que je connais. […] Je ne refuse pas le terme l’Autre – opposition déjà en vigueur dans Le Sophiste de
de religieux, mais je l’adopte pour désigner la situation Platon. L’absolument autre renforce l’idée que l’Autre
où le sujet existe dans l’impossibilité de se cacher. Je ne n’est pas réductible au Même. C’est le motif de l’hétéro-
pars pas de l’existence d’un être très grand ou très puis- nomie radicale. Le Même est comme dépareillé à l’égard
sant. Tout ce que je pourrai en dire viendra de cette de l’Autre. L’Autre vient inquiéter le Même en ce sens que
situation de responsabilité qui est religieuse en ce que le le Même est comme destitué de toute emprise sur
Moi ne peut l’éluder. » 3 l’Autre ; il ne peut plus triompher de l’Autre. Mais l’Autre
Le mot « Dieu » chez Levinas est unique et doit abso- inspire le Même, et à ce titre, il témoigne d’une expé-
lument le rester, car dès lors que le mot Dieu est enfer- rience qui ne peut plus être traduite en termes ontolo-
102

mé dans un système, il perd sa dimension d’intrigue giques. Il y va d’une proximité, d’une affectation par
chère à Levinas. Par conséquent, le terme Dieu boule- l’Autre ; d’une signifiance comme ouverture à la trans-
verse toutes les catégories linguistiques, sémantiques cendance d’autrui. L’absolument Autre est donc une
et conceptuelles. Il ne s’inclut pas dans le Dit du logos modalité de la transcendance d’autrui. Autrui en tant
et ne s’absorbe même pas dans son Dire. C’est un Dieu qu’autrui, en tant qu’absolument autre est « ce que moi je
sans onto-théo-logie [littéralement, discours sur l’être de ne suis pas » 4. L’idée de Dieu, l’idée de l’Infini en nous, se
La trace de Dieu

Dieu] absolument au-dehors. Il n’est pas contaminé par produit sous les espèces de la relation à l’Autre, mais
l’être et par le monde. On chercherait en vain un dis- l’extériorité d’Autrui demeure irréductible au Même, en
cours sur l’être de Dieu. Selon Levinas, l’histoire de la dépit de la relation que nous avons avec lui. Levinas
philosophie est une destruction de la transcendance au appelle prophétisme cet ébranlement du Même par
profit de l’immanence. Dans la philosophie de Levinas, l’Autre, l’Autre dans le Même, sans pour autant que Dieu
Dieu est incomparable. Il signifie la possibilité de soit présent. Quand le prophète dans la Bible dit « me
remonter, à partir du logos qui dit l’être et lui donne voici », cela ne signifie pas « je crois en Dieu, donc je
son sens, jusqu’à un sens qui ne peut plus se dire en réponds ». Dieu est comme attesté dans le « me voici »,
termes d’être et d’identité. La signifiance de Dieu n’est
donc pas déterminée par l’être ou le ne-pas-être. Dieu
signifie l’ouverture sur une transcendance hors d’at-
teinte, qui nous affecte comme un immémorial sans DANIELLE COHEN-LEVINAS
lequel nous ne pourrions pas être pré-originellement
noués à autrui. P hilosophe et musico-
logue. Professeur à
Paris-IV-Sorbonne, où elle
Inventions à deux voix.
Entretiens avec Jean-Luc
Nancy (Le Félin, 2015),
a fondé en 2011 le Collège elle vient de diriger avec
des études juives et de Perrine Simon-Nahum la
Levinas parle souvent d’Autrui comme philo­sophie contemporaine publication de Survivre :
de l’absolument autre. En quoi ma relation – Centre Emmanuel Levinas. résister, se transformer,
Elle est présidente des s’ouvrir. Nouveaux colloques
PHILOSOPHIE MAGAZINE

avec Dieu diffère-t-elle de ma relation Cahiers Maurice Blanchot des intellectuels juifs de
à autrui ? créés en 2010 avec langue française (Hermann,
\ Pour comprendre ce que Levinas entend par le M. Antelme et M. Holland. 2019). À paraître : Une
HORS-SÉRIE

Auteure d’ouvrages sur la métaphysique sans logos.


caractère absolument autre d’Autrui, il faut, je crois, musique et la philosophie Philosophie de Richard
repartir de la distinction qu’il fait entre le Même et contemporaine, dont Wagner (Gallimard).
Levinas
mais le mot n’est pas prononcé. La réponse du prophète l’unique et l’incomparable. Cette justice ne vient pas

Emmanuel
est ordonnée à ce qui n’appartient plus à l’ordre du phé- au jour comme une législation sous la législation. C’est
nomène. En fait, vous ne pouvez pas décrire la différence la raison pour laquelle le rapport de face-à-face est
entre Dieu et Autrui. La philosophie ne dit pas le Nom de subjectivement structuré autour de l’impératif
Dieu. L’hétéronomie de Dieu est incommensurable et biblique « Tu ne tueras pas ». Ce commandement doit
irreprésentable ; anarchique et irréductible à la descrip- être entendu comme l’injonction de justice la plus
tion comme à la compréhension. haute et la plus inaliénable, la seule qui puisse inter-
rompre le duo éthique lorsque ce dernier est confron-
té à la passion du meurtre. N’oublions pas que la rela-
Levinas définit la justice à partir de la tion avec Autrui, en dépit de sa transcendance qui
responsabilité qui me lie en même temps à m’interdit de le tuer, est aussi l’épreuve de la haine et
plusieurs Autrui, à l’humanité tout entière. de la barbarie pour l’autre homme. L’interdit du
Quelle est la place de Dieu dans ce rapport meurtre commande également chez Levinas, témoin
aux autres hommes ? du stalinisme et du nazisme, une pensée de la justice
\ La place de Dieu est centrale et en même temps elle ancrée dans les réalités tragiques de l’histoire ; justice
ne s’énonce pas. La justice est la seule réponse adéquate qui n’est pas le jugement de l’histoire tel que Hegel le
à la question de la responsabilité illimitée qu’implique conçoit dans Philosophie du Droit.
la relation éthique. Mais l’Autre, pour autant qu’il est C’est pourquoi l’exigence de justice telle qu’elle est
un incomparable, est aussi un tiers par rapport à un amplement déployée dans Autrement qu’être n’a de sens
Autre. Face à un Autre, on est simultanément face à un que parce qu’elle s’articule autour du monde des tiers,
prochain et face à un tiers. Au cœur du face-à-face lequel implique une autre proximité, qui relève du droit
éthique, dans la diachronie du l’un-pour-l’autre, réside de juger, d’arbitrer, de punir et de pardonner. Pour
la structure de la socialité, avec ses enjeux politiques et Levinas, l’exigence de justice est un moment névral-
institutionnels ; avec la conscience de devoir être gique qui correspond à un retournement de la

103
« juste ». Le monde des tiers fait son apparition, et avec philosophie comme amour de la sagesse, en
lui, la nécessité de corriger l’asymétrie de la proximité philosophie comme sagesse de l’amour.
qui peut aller jusqu’à la substitution et au sacrifice :
« Grâce à Dieu, écrit Levinas, je suis autrui pour les
autres » 5. Le voilà, le motif de la socialité ! L’excès de
responsabilité pour autrui est limité par l’exigence

La trace de Dieu
éthique interrompue par l’exigence de justice. Rien
chez Levinas ne se dit et ne se comprend sans ses dif-
1. Dominique Janicaud, La Phénoménologie dans tous ses états, Folio-Essais, Gallimard,
férents registres d’interruption. 2009, p. 23. 2. Emmanuel Levinas, De Dieu qui vient à l’idée, Vrin, 1982, p. 115. 3.
On voit donc comment la proximité avec l’Autre Emmanuel Levinas, « Transcendance et hauteur », in Liberté et Commandement, Fata
Morgana, 1994, p. 94. 4. Emmanuel Levinas, Le Temps et l’Autre, Fata Morgana, 1979,
inaugure chez Levinas une pensée de la justice qui p. 75. 5. Emmanuel Levinas, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, Martinus
commence précisément avec la responsabilité pour Nijhoff, La Haye, 1974, p. 201.

« Centrale, la place de Dieu


ne s’énonce pas. La justice est
la seule réponse à la question
de la responsabilité illimitée
PHILOSOPHIE MAGAZINE

qu’implique la relation éthique »


HORS-SÉRIE
Levinas
Emmanuel

Sartre-Levinas
Israël et la question juive

À la Libération, Sartre, l’intellectuel engagé, athée et adulé, semble n’avoir


104

rien en commun avec Levinas, directeur d’une école juive alors inconnu.
Mais s’ils sont tous deux phénoménologues et anciens prisonniers de guerre,
c’est surtout autour de la question du peuple juif que leurs parcours
vont se rejoindre. Retour sur un chassé-croisé au cœur du siècle.
La trace de Dieu

Par Octave Larmagnac-Matheron et Emmanuel Levine

1933-1934 dans la revue Esprit, un article pro- De Sartre, libéré par un faux certificat
TÉMOINS DE phétique intitulé « Quelques médical en avril 1941, Simone de
LA NAISSANCE DE réflexions sur la philosophie de l’hi­tlé­ Beauvoir souligne que « son expé-
L’HITLÉRISME ris­m e ». Sa conclusion : avec le rience de prisonnier le marqua profon-
Sartre et Levinas appartenaient à racisme nazi, « ce n’est pas tel ou tel dément : elle lui enseigna la solidarité ;
la même génération ; ils ont lu les dogme de démocratie, de parlementa- loin de se sentir brimé, il participa dans
mêmes livres. C’est en lisant la thèse risme, de régime dictatorial ou de poli- l’allégresse à la vie communautaire. » 3
de Levinas, parue en 1930, que Sartre tique religieuse qui est en cause. C’est Levinas, lui, ne reviendra d’Alle-
découvre la phénoménologie de l’humanité même de l’homme. » 2 magne qu’en 1945 et reste profondé-
Husserl. Découverte qui le pousse à se ment traumatisé par cette expérience
rendre à Berlin en 1933 où il participe 1940-1945 d’internement ; il note dans ses
DEUX PHILOSOPHES
PHILOSOPHIE MAGAZINE

à la vie de l’intelligentsia locale. Il Carnets de captivité : « Depuis long-


avouera lui-même à la fin de sa vie DANS LA GUERRE temps les autres en sont sortis et ont
n’avoir « pas compris la signification du En 1940, ils sont tous deux faits des problèmes d’hommes libres – et
HORS-SÉRIE

défilé des nazis au pas de l’oie » 1. De prisonniers par les Allemands, moi toujours encore je me soucie de
son côté, Levinas publie en 1934, Sartre à Trèves et Levinas à Rennes. la libération. » 4
Levinas
Emmanuel
© DR

Emmanuel Levinas avec Jean-Paul Sartre, le jour où il remit à l’auteur de L’Être et le Néant le titre de docteur honoris causa

105
de l’Université de Jérusalem, à l’ambassade d’Israël à Paris, le 4 novembre 1976.

1946-1947 du monde. » 5 Il fait donc de ce qui qu’ils ont une situation commune de
SUR L’ANTISÉMITISME n’était qu’un préjugé raciste une atti- Juif, c’est-à-dire qu’ils vivent dans une
C’est surtout autour de la ques- tude existentielle globale. Quant à communauté qui les tient pour Juifs. »  6

La trace de Dieu
tion de la judéité et de l’antisémi- l’identité juive, elle ne serait que le Cela ne convainc pas Levinas : « le
tisme que Levinas lit et critique négatif de l’antisémitisme, et tien- judaïsme n’a pas seulement une exis-
Sartre. Le chef de file de l’existentia- drait son unité du regard haineux de tence en fonction des antisémites. »
lisme publie en 1946 ses Réflexions l’antisémite. « Il faut revenir à l’idée de Reste qu’il exprime toute sa recon-
sur la question juive. Sa première situation. Ce n’est ni leur passé, ni leur naissance à Sartre pour avoir parlé
thèse porte sur l’antisémitisme, qu’il religion, ni leur sol qui unissent les fils avec justesse de l’antisémitisme « à
décrit comme « un choix libre et total d’Israël. Mais ils ont un lien commun, une époque où un tel jugement était
de soi-même, une attitude globale que s’ils méritent tous le nom de Juif, c’est nécessaire » 7. L’antisémitisme y
l’on adopte non seulement vis-à-vis des
Juifs, mais vis-à-vis des hommes en 1. Entretien entre John Gerassi et Jean-Paul Sartre, décembre 1970, in Entretiens avec Sartre, Grasset, 2011. 2. Emmanuel
Levinas, Les Imprévus de l’histoire, Fata Morgana, 1994, p. 41. 3. Simone de Beauvoir, La Force des choses, Gallimard, 1963,
général, de l’histoire et de la société ; c’est p. 15. 4. Emmanuel Levinas, Carnets de captivité, Grasset/ IMEC, p. 189. 5. Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive, Folio
à la fois une passion et une conception Essais, Gallimard, 2004, pp. 18-19. 6. Ibid., p. 81. 7. Emmanuel Levinas, Les Imprévus de l’histoire, Fata Morgana, 1994, p. 156.

« C’est surtout autour de la question


PHILOSOPHIE MAGAZINE

de la judéité et de l’antisémitisme
HORS-SÉRIE

que Levinas lit et critique Sartre »


Levinas
Emmanuel

« L’idée d’un peuple élu n’est pas


conscience de droits exceptionnels
mais d’exceptionnels devoirs »,
écrit Levinas en 1958

est diagnostiqué comme le « “snobisme humanité sans frontières, mais voisins arabes, et occupe la bande
des pauvres”, c’est-à-dire la rancune de puisqu’aucune évolution sociale ne de Gaza et le Sinaï, le plateau du
ceux qui sont médiocres en tout et qui peut éviter le stade de l’indépendance Golan et la Cisjordanie, mais sur-
sont contents de trouver quelqu’un nationale, il faut se réjouir qu’un État tout Jérusalem, qui devient sa capi-
qu’ils persécutent et qui ne peut israélien autonome vienne légitimer tale de fait, même si elle n’est pas
pas se défendre. » 8 Dans un article les espérances et les combats des Juifs reconnue internationalement.
où il commente une conférence du monde entier. » 10 Levinas, dans Dans un numéro historique des
de Sartre donnée le 3 juin 1947, des textes des années 1950, reven- Temps modernes où s’expriment
106

Levinas salue aussi la manière dique la légitimité d’un judaïsme intellectuels israéliens et arabes,
inédite dont l’auteur de L’Être et vivant en dehors d’Israël, mais Sartre rappelle que le souvenir de
le Néant analyse et récuse l’antisé- insiste aussi sur la mission qui est la Shoah résonne encore aux
mitisme. « Le trait le plus frappant du désormais celle de l’État hébreu : oreilles des Européens : « nombre
combat mené par Sartre réside moins « accomplir la loi sociale du judaïsme » 11, d’Arabes répondront : “Nous ne
dans la victoire qu’il remporte que l’œuvre de justice héritée des textes sommes pas antisémites, mais
La trace de Dieu

dans les armes qu’il emploie. Elles bibliques et talmudiques. Rappelant anti-Israéliens.” Sans doute ont-ils
sont absolument nouvelles. L’anti­ la vocation universaliste d’Israël, raison : mais peuvent-ils empêcher
sémitisme est attaqué avec des argu- celle d’incarner cet idéal de justice, que ces Israéliens, pour nous, ne
ments existentialistes » 9, en se réfé- il précisait le sens du terme « élec- soient aussi des Juifs ? » 14 Au
rant à des situations, des attitudes tion ». « L’idée d’un peuple élu ne doit Colloque des intellectuels juifs de
et des choix libres. pas être prise pour un orgueil. Elle France, Levinas tranche, quant à lui,
n’est pas conscience de droits excep- avec le messianisme triomphant
1948-1949 tionnels mais d’exceptionnels suscité par la victoire de l’État
LA CRÉATION devoirs. » 12 hébreu, et interpelle ainsi le philo-
DE L’ÉTAT D’ISRAËL sophe et rabbin André Neher, qui
En 1948, l’indépendance de 1967 soutenait qu’« Israël [était] du côté
l’État d’Israël entraîne l’attaque de LA GUERRE de la justice »15 : « Israël ne peut ni ne
tous ses voisins arabes. La victoire DES SIX-JOURS doit être un persécuteur. Écoutez,
d’Israël donne lieu à une série d’an- Le conflit israélo-palestinien Neher, est-ce que vous n’avez jamais
nexions et d’occupations qui préoccupa toujours Sartre. En connu la moindre interrogation, le
aggrave les tensions entre Israéliens 1966, il déclarait : « Nous nous trou- moindre doute dans la conscience ?
et Palestiniens. En juin 1949, Sartre, vons, aujourd’hui que le monde [...] Écoutez encore : 800 000 Arabes
tout en mentionnant ces nouvelles arabe et Israël s’opposent, comme privés de maison. Pour eux, être privé
PHILOSOPHIE MAGAZINE

frontières problématiques, exprime divisés en nous-mêmes, et nous de maison, c’est être privé de tout. » 16
son soutien au nouvel État hébreu : vivons cette opposition comme si Et d’ajouter : « nous commençons à
« J’ai toujours souhaité et je souhaite c’était notre tragédie personnelle. » 13 avoir des réflexes d’occupant. [...]
HORS-SÉRIE

encore que le problème juif trouve une En 1967, Israël déclenche une Nos colloques doivent être le lieu de
solution définitive dans le cadre d’une « attaque préventive » contre ses nos scrupules. » 17
1976

Levinas
juive. Jamais sous sa plume ni dans dans la pensée du père de l’existen-

Emmanuel
LE DOCTORAT ses interventions, n’apparaîtra un tialisme : « Les interviews de Sartre
DE JÉRUSALEM doute sur la légitimité de l’État juif. » 19 publiées quelques semaines avant sa
En 1976, Sartre, qui a refusé le mort par Le Nouvel Observateur sont
prix Nobel de littérature en 1964, 1980 extrêmement significatives. [...]
accepte le seul titre honorifique de L’ESPOIR Contiennent-elles un ultime témoi-
sa carrière, celui de docteur hono- MAINTENANT gnage de sympathie délivré au
ris causa de l’université de Cette évolution de Sartre à l’égard judaïsme ou le signe du chemin par-
Jérusalem, qui lui est remis à l’am- du judaïsme trouve son aboutisse- couru depuis La Question juive en un
bassade d’Israël à Paris par ment en 1980. Quelques semaines tiers de siècle ? Nous y lisons avant
Emmanuel Levinas. Il déclare rece- avant la mort de Sartre, est publié tout autre chose : [...] autrefois, pour
voir ce prix pour des raisons poli- dans Le Nouvel Observateur un dia- Sartre, en accord avec Hegel, l’histoire
tiques : s’il se dit depuis longtemps logue intitulé « L’espoir maintenant » signifiait exclusivement l’histoire des
l’ami d’Israël, il veut aussi attirer entre lui et Benny Lévy, son secré- États, l’histoire des nations sur leur
l’attention sur les souffrances du taire, ancien militant maoïste revenu terre, l’histoire des gouvernements.
peuple palestinien. « C’est par au judaïsme, qui durant deux ans C’est dans une telle histoire que les
conséquent dans la liaison des deux, l’avait poussé à approfondir sa peuples prenaient leur sens. Aussi,
dans la manière dont ils trouveront connaissance de l’œuvre de Levinas. l’histoire du peuple juif semblait à
une solution à leurs problèmes que Scandale parmi les sartriens, qui Sartre une idée factice, irrationnelle.
se trouve la solution des drames du découvrent un Sartre reniant, Et voici que la lecture de l’épaisse
Moyen-Orient. »  18 Levinas rend semble-t-il, son athéisme et sa philo- Histoire d’Israël, du professeur
hommage à sa fidélité à Israël, à sophie morale. Ils accusent Lévy Baron, de Harvard, lui apprend la
son rappel des « justes douleurs » d’avoir abusé de la faiblesse de consistance historique des disper-
palestiniennes, et à son courage à Sartre pour lui faire dire des choses sions unies malgré les espaces qui

107
se battre sans cesse pour la paix. qu’il ne pense pas. C’est dans le séparent, unies autour du Livre dans
«   I l espérait entre Israël et les cadre de ces entretiens que Sartre la fidélité monothéiste à un Dieu,
Palestiniens des négociations et sus- affirme que « la fin juive [...], c’est le fidélité dont proviendrait une
citait des rencontres entre les intel- commencement de l’existence des éthique d’hommes vivant les uns
lectuels des deux bords, du moins de hommes les uns pour les autres. C’est- pour les autres. S’il y a une histoire
ceux qui voulaient répondre à ses à-dire une fin morale. Ou plus exac- juive, Hegel n’est pas vrai. Or il y a

La trace de Dieu
appels. Mais la sympathie pour les tement c’est la moralité. Le Juif pense une histoire juive. Il y aurait donc,
aspirations juives, malgré les vio- que la fin du monde, de ce monde, et dans l’humanité des hommes, une
lences antisémites de la gauche qui le surgissement de l’autre, c’est l’ap- autre dimension de sens que celle
l’entourait, révélait probablement parition de l’existence éthique des de l’histoire universelle. Il
déjà une position différente de celle hommes les uns pour les autres. » 20 y aurait donc une autre
qui s’était exprimée dans La Question Levinas réagit à cet ultime tournant histoire. » 21

« S’il y a une histoire juive, Hegel


n’est pas vrai. Or il y a une histoire
juive », écrit Levinas, saluant
l’ultime tournant de Sartre à ce sujet
PHILOSOPHIE MAGAZINE

8. Emmanuel Levinas, Les Imprévus de l’histoire, Fata Morgana, 1994, p. 156. 9. Ibid., p. 120. 10. Jean-Paul Sartre (juin 1949), in Michel Contat et Michel Rybalka, Les Écrits de Sartre,
Gallimard, 1970, p. 212. 11. Emmanuel Levinas, « État d’Israël et religion d’Israël » (1951), in Difficile Liberté, Le Livre de Poche, 1984, p. 305. 12. Emmanuel Levinas, « Israël et
HORS-SÉRIE

l’universalisme » (1958), in Difficile Liberté, Le Livre de Poche, 1984, pp. 246-247. 13. Entretien avec Simha Flapan, début 1966, dans Al-Hamishmar. 14. Jean-Paul Sartre, « Pour la
vérité », in Les Temps modernes, n° 253 (bis), 1967, p. 10. 15. Cité dans l’éditorial de Frank Eskenazi, in De l’autre côté, n° 1, 2006 [mise en forme modifiée]. 16. Ibid. 17. Ibid.
18. Cité par Bernard-Henri Lévy, in Pièces d’identité, Grasset, 2010, p. 544. 19. Emmanuel Levinas, Les Imprévus de l’histoire, Fata Morgana, 1994, p. 152. 20. Jean-Paul Sartre &
Benny Lévy, L’Espoir maintenant, Verdier, 2007, pp. 77-78. 21. Emmanuel Levinas, Les Imprévus de l’histoire, Fata Morgana, 1994, pp. 153-154.
Levinas
Emmanuel
« Dans l’accès au visage, il y a certainement aussi

109
un accès à l’idée de Dieu. [...] Je pense, quant à moi,
que la relation à l’Infini n’est pas un savoir,
mais un Désir. J’ai essayé de décrire la différence
du Désir et du besoin par le fait que le Désir

La trace de Dieu
ne peut être satisfait ; que le Désir, en quelque
manière, se nourrit de ses propres faims et
s’augmente de sa satisfaction »
© ADAGP / Ann Veronica Janssens. Photo : © Isabelle Arthuis / Courtesy the artist and Kamel Mennour, Paris / London

Emmanuel Levinas,
Éthique et Infini. Dialogues avec Philippe Nemo, Fayard et Radio-France, 1982, p. 97
PHILOSOPHIE MAGAZINE
HORS-SÉRIE

Ann Veronica Janssens. Orange, 2010.


Levinas
Emmanuel

Levinas et
le christianisme
ENTRETIEN AVEC PHILIPPE CAPELLE-DUMONT
Propos recueillis par Emmanuel Levine

Pourquoi Levinas est-il devenu une référence dans les milieux chrétiens ?
Philippe Capelle-Dumont, prêtre et philosophe, dévoile les raisons
de cette affinité inattendue qui fit d’un lecteur du Talmud un philosophe
estimé par le pape Jean-Paul II.
110 La trace de Dieu

donc profondément ambivalente : d’un côté, les


Quelle fut la position d’Emmanuel Évangiles louant une humanité et une charité salu-
Levinas à l’égard du christianisme ? taires ; de l’autre, des pratiques d’exclusion manifes-
PHILIPPE CAPELLE-DUMONT \ S’il est resté pudique dans sa tant une trahison de ce message : « Le pire, c’était que
relation au christianisme, de son enfance lituanienne à sa ces choses effroyables de l’Inquisition et des croisades
participation, après guerre, à la renaissance des amitiés étaient liées au signe du Christ, à la croix. Cela parais-
judéo-chrétiennes, il faut éviter d’abstraire ses pensées de sait incompréhensible et demandait explication. » 3
son itinéraire personnel. Certes, enfant, le christianisme
lui « parlait comme un monde tout à fait fermé, dont, en tant
que Juif, on n’avait rien de bon à attendre. » 1 Mais, pendant Ses relations avec le christianisme
la guerre, son épouse et sa fille trouvèrent refuge chez s’incarnent-elles aussi dans des
les sœurs de saint-Vincent-de-Paul [près d’Orléans]. La rencontres ?
dette qu’il dit alors contracter nuancera ses premières \ Oui, ainsi celle d’Enrico Castelli, fondateur de col-
rencontres négatives avec l’Église : « Ce que je dois dépasse loques de philosophie de la religion, non confessionnels
la gratitude, la reconnaissance va bien plus loin. » 2 et œcuméniques, auxquels participa Levinas de 1969 à
PHILOSOPHIE MAGAZINE

Sur le plan philosophique, il trouve en lisant l’Évangile 1986. Et comment ne pas mentionner également le nom
une représentation de l’humain très proche de ses et la personnalité hors du commun de Karol Wojtyła,
propres réflexions. Le chapitre 25 de Matthieu voit, par ancien professeur de philosophie de Lublin (Pologne) et,
HORS-SÉRIE

exemple, dans le refus d’hospitalité des pauvres le refus qui, une fois devenu pape, l’invita régulièrement à Rome
du « bon Dieu en personne ». La position de Levinas est en compagnie de Paul Ricœur pour participer, dès les
Levinas
années 1980, à des séminaires de réflexions philoso-

Emmanuel
phiques. Ces échanges ne doivent toutefois pas faire PHILIPPE CAPELLE-DUMONT
oublier la profonde différence entre ses options phi-
losophiques et les affirmations principales du christia-
nisme. En voici une attestation nette, sinon brutale :
P rêtre catholique,
professeur à la faculté
de théologie catholique de
et expérience mystique
(Cerf, 2005), et de Religion
et Liberté avec Yannick
« Les juifs – ou du moins l’écrasante majorité des juifs – l’université de Strasbourg, Courtel (Presses
doyen honoraire de universitaires de Strasbourg,
restent particulièrement insensibles à Jésus. C’est sans
la Faculté de philosophie 2015). On lui doit aussi les
doute pour les chrétiens un grand scandale que cette de l’Institut catholique de trois volumes de Finitude
insensibilité juive à l’égard de la personne qui leur est la Paris. Il est l’auteur et Mystère (Cerf, 2005,
de Raison philosophique 2013, 2016), et la
plus émouvante. » 4
et christianisme à l’aube codirection des cinq
du iii e millénaire, avec Jean volumes de l’anthologie
Greisch (Cerf, 2004), de Philosophie et théologie
Expérience philosophique (Cerf, 2009, 2010, 2011).
Comment Levinas interprète-t-il
le christianisme dans son rapport
au judaïsme ?
\ Levinas critique d’abord l’idée, surtout présente En accord partiel avec cette interprétation, Levinas
dans l’Église catholique romaine, du judaïsme prône le rapprochement des deux monothéismes. « La
comme simple devancier, désormais obsolète, du possibilité même de penser sans compromis ni trahison
christianisme. « La voix d’Israël n’est entendue dans le sous les deux formes précisément, la juive et la chré-
monde [...] que comme la voix d’un précurseur, comme tienne, [...] m’a permis d’entendre la relation entre le
la voix de l’Ancien Testament que nous autres juifs, judaïsme et le christianisme dans sa positivité. Je peux
selon un mot de Buber, n’avons aucune raison de consi- le formuler autrement : dans sa possibilité de dialogue
dérer ni comme testament, ni comme ancien, et que et de symbiose. » 8
nous ne situons pas dans la perspective du Nouveau.
[...] Nous ne pouvons pas reconnaître un enfant qui
n’est pas le nôtre. Contre ses prétentions à l’héritage, Comment expliquer le succès de la pensée

111
contre son impatience d’héritier, vivants et sains, nous de Levinas dans les milieux chrétiens ?
protestons. » 5 \ On pourrait parler de connivence entre la pensée
À cela s’ajoute une réticence à l’égard de la théologie levinassienne et une certaine théologie catholique,
chrétienne qui interprète Dieu en termes d’immanence rejetant l’idée d’une connaissance naturelle de Dieu,

La trace de Dieu
et non de transcendance, et assimile sa « révélation » au voulant penser Dieu en termes de distance. En outre,
« dévoilement philosophique ». Le Dieu de cette théolo- plusieurs thèmes chrétiens sont présents dans les
gie est « un dieu adéquat à la raison, un dieu compris qui textes de Levinas, comme celui de la kénose 9.
ne saurait troubler l’autonomie de la conscience. » 6 Assurément, le terme, hapax [mot, emprunté au grec
Malgré ces critiques, Levinas voit dans le message chré- hápax : « une seule fois », signifiant : dont on ne peut
tien un complément décisif et nécessaire au judaïsme. relever qu’un exemple] biblique, ne se lit que dans
Il doit cette interprétation à Franz Rosenzweig, philo- l’épître de Paul aux Philippiens (2,-6-11) 10. Mais
sophe juif allemand tenté par une conversion au pro- Levinas insiste, à juste titre, sur cette humilité d’un
testantisme, qui décida finalement de rester juif. Dieu se faisant homme car elle exprime une donnée
Selon Levinas, cet itinéraire fut essentiel : « D’après ce profonde de la spiritualité juive : « la proximité de Dieu
Juif, le christianisme qu’il n’embrasse pas serait aussi à la misère des humains » 11.
nécessaire à la rédemption du monde livré à la violence Toutefois, une différence majeure demeure : si Levinas
que le judaïsme. Le christianisme ne serait pas néces- maintient l’extériorité de Dieu, l’éthique chrétienne qui
saire aux Juifs, mais les Juifs sauraient qu’il est néces- s’en inspire s’enracine en même temps dans le dogme
saire au monde. » 7 Tandis que le peuple juif vivrait d’une venue de Dieu à l’homme, jusque dans la commu-
déjà dans une sorte d’éternité hors de l’histoire, le nion charnelle. Impossible pour Levinas de sous-
christianisme apparaît comme un cheminement à tra- crire à ce dogme de l’Incarnation, aussi « incom-
vers le temps, un effort pour transformer le monde. préhensible », il est vrai, que Dieu lui-même.
PHILOSOPHIE MAGAZINE

1. Emmanuel Levinas, À l’heure des nations, Minuit, 1988, p. 189. 2. Ibid.,p. 191. 3. Levinas, L’Herne, 1991, « À propos de la mort du pape Pie XI », p. 190. 4. Emmanuel Levinas, Quatre lectures
talmudiques, Minuit, 2005, p. 73. 5. Emmanuel Levinas, Difficile Liberté, Le Livre de Poche, 2003, p. 28. 6. Emmanuel Levinas, En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger, Vrin, 1967,
HORS-SÉRIE

p. 188. 7. Emmanuel Levinas, Hors sujet, p. 76. 8. Emmanuel Levinas, À l’heure des nations, loc. cit., pp. 191-192. 9. Notion de théologie chrétienne, formée à partir du verbe grec
kénoô : « vider, se dépouiller soi-même », qui insiste sur l’abaissement de Dieu et le dépouillement de ses attributs divins. 10. « Lui, qui est de condition divine, n’a pas revendiqué
jalousement son droit d’être traité comme l’égal de Dieu. Mais il s’est dépouillé lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme
un homme, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix ! » (traduction de la Bible de Jérusalem). 11. Emmanuel Levinas, À l’heure des nations, p. 134.
Levinas
Emmanuel

Le Jour du Pardon (Yom Kippour) est la fête la plus importante de la religion


LES
juive. Quelques jours après le nouvel an juif, une journée de jeûne – sans EXTRAITS
électricité, ni travail, ni intimité charnelle – doit permettre une DU
introspection et une prise de conscience des fautes commises pendant
l’année écoulée. Les prières lues à la synagogue sont certes adressées à TALMUD
Dieu, mais ne s’agit-il que des fautes commises envers lui ? Prier Dieu
suffit-il pour se faire pardonner les fautes envers autrui ? Levinas souligne
le message du Talmud : le mal est une offense faite de l’homme à l’homme,
et personne – pas même Dieu – ne peut se substituer à celui qui a été
offensé. Voilà pourquoi, dans les
jours précédant Yom Kippour, il
est bon d’aller demander
E XTR AI TS
pardon, en personne, à tous
ceux que l’on aurait pu blesser.
Un monde où le pardon de Dieu
serait tout-puissant deviendrait TEXTE DU TRAITÉ « YOMA » (85A – 85B)
inhumain : le pardon doit toujours
venir de la victime. MICHNA « … Les fautes de l’homme du Pardon”, alors qu’il est écrit
envers Dieu sont pardonnées par le (Samuel, 1, 2) : “Si un homme
Jour du Pardon ; les fautes de offense un autre homme, Elohim
112

l’homme envers autrui ne lui sont [Dieu] concilie.[…] Mais si c’est


pas pardonnées par le Jour du Dieu lui-même qu’il offense, qui
Pardon, à moins que, au préalable, intercédera pour lui ?”
il n’ait apaisé autrui… » Voici comment il faut comprendre :
“Si un homme commet une faute à
G U E M A R A «  R a b b i Y o s s e f b a r l’égard d’un homme et l’apaise, Dieu
La trace de Dieu

Habo a objecté à Rabbi Ibhou : pardonnera. Mais si la faute est


“[Comment peut-on dire que] les commise à l’égard de Dieu – qui

© Sotheby’s
fautes de l’homme envers autrui ne pourra intercéder pour lui ? Seuls le
lui sont pas pardonnées par le Jour repentir et les bonnes actions.” »

Citations extraites du Talmud de Babylone


et présentées dans Emmanuel Levinas,
Quatre Lectures talmudiques, « 1re Leçon »,
Éditions de Minuit, 1968/2005, p. 29.
PHILOSOPHIE MAGAZINE
HORS-SÉRIE
Levinas
Emmanuel
Offenses
et pardon
faite constituent une faute à l’égard de l’homme ; les
Le Talmud transgressions des interdits et des commandements
rituels, l’idolâtrie et le désespoir, appartiennent
lu par Emmanuel Levinas aux fautes commises à l’égard de l’Éternel. […] Il
est bien entendu que les fautes à l’égard du
prochain son ipso facto des offenses à Dieu.
[…]
Mais Rabbi Yossef bar Habo, qui parle si bien
exégèse, serait-il partisan du sens littéral des

M
versets ? N’a-t-il pas, lui aussi, une idée derrière la
«  es fautes à l’égard de Dieu se tête ? “Si un homme offense un autre homme,
pardonnent sans que je dépende Élohim pardonne ou Élohim arrange ou Élohim

113
de sa bonne volonté ! Dieu est concilie…” Rabbi Yossef bar Habo ne penserait-il
e n un sens l’autre par excel­ pas, par hasard, que des histoires entre particuliers
lence, l’autre en tant qu’autre, n’ébranlent pas l’équilibre de la création ? Allez-
l’absolument autre – et cependant vous interrompre la séance si quelqu’un est sorti de
mon arrangement avec ce Dieu-là ne dépend que la salle offensé ? Qu’est-ce que tout cela devant

La trace de Dieu
de moi. L’instrument du pardon est entre mes l’Éternité ? Sur le plan supérieur, sur le plan
mains. Par contre, le prochain, mon frère, l’homme, d’Élohim, dans l’absolu, au niveau de l’histoire
infiniment moins autre que l’absolument autre, est, universelle, tout s’arrangera. […]
en un certain sens, plus autre que Dieu : pour
obtenir son pardon le Jour de Kippour, je dois au C’est contre cette thèse virile, trop virile, où l’on
préalable obtenir qu’il s’apaise. Et s’il s’y refuse ? perçoit anachroniquement quelques échos de
Dès qu’on est deux, tout est en danger. L’autre peut Hegel, c’est contre cette thèse qui met l’ordre
refuser le pardon et me laisser à tout jamais universel au-dessus de l’ordre inter-individuel que
impardonné. Cela doit receler sur l’essence du s’élève le texte de la Guemara. Non l’individu
divin des enseignements intéressants ! offensé doit toujours être apaisé, abordé et consolé
individuellement ; le pardon de Dieu – ou le pardon
Comment se distinguent les fautes à l’égard de de l’histoire – ne peut s’accorder sans que l’individu
Dieu des fautes à l’égard de l’homme ? De prime soit respecté. […] Par contre, l’accord avec Dieu,
abord, rien n’est plus simple que cette distinction : avec l’Universel, avec le Principe, ne peut se jouer
tout ce qui porte préjudice matériel ou moral au que dans le privé de mon intériorité – et, dans un
prochain, mais aussi toute offense verbale qui lui est certain sens, il est en mon pouvoir. »
PHILOSOPHIE MAGAZINE

Emmanuel Levinas, « Envers Autrui », in Quatre Lectures talmudiques,


Éditions de Minuit, 1968/2005, pp. 36-37 et pp. 43-44.
HORS-SÉRIE
Levinas
Emmanuel

DANS LA BIBLIOTHÈQUE
D’EMMANUEL LEVINAS

L’idée de l’infini est présente en moi, qui suis un être fini. Pour Descartes, je ne
peux en être l’instigateur ; elle ne peut me venir que d’une extériorité radicale : celle
de Dieu. Levinas voit dans cet infini « non-contenable » par moi un modèle de ma
relation à Autrui : lui non plus ne saurait être réduit à un simple objet de connaissance.

RENÉ DESCARTES
« Il faut nécessairement conclure
que Dieu existe »
} EXTRAIT {

P
«  ar le nom de Dieu j’entends une et partant que j’ai en quelque façon première-
substance infinie, éternelle, ment en moi la notion de l’infini [...] c’est-à-
immuable, indépendante, toute dire de Dieu, que de moi-même. Car comment
connaissante, toute-puissante, et par serait-il possible que je pusse connaître que je
laquelle moi-même et toutes les autres choses doute et que je désire, c’est-à-dire qu’il me
qui sont (s’il est vrai qu’il y en ait qui existent) manque quelque chose et que je ne suis pas
ont été créées et produites. Or, ces avantages tout parfait, si je n’avais en moi aucune idée
114

sont si grands et si éminents, que plus attenti- d’un être plus parfait que le mien ? [...]
vement je les considère, et moins je me per- Mais [...] il me semble très à propos de
suade que l’idée que j’en ai puisse tirer son m’arrêter quelque temps à la contemplation
origine de moi seul. Et par conséquent il faut de ce Dieu tout parfait, de peser tout à loisir
nécessairement conclure de tout ce que j’ai dit ses merveilleux attributs, de considérer,
La trace de Dieu

auparavant que Dieu existe. Car, encore que d’admirer et d’adorer l’incomparable beauté
l’idée de la substance soit en moi de cela de cette immense lumière au moins autant
même que je suis une substance, je n’aurais que la force de mon esprit, qui en demeure
pas néanmoins l’idée d’une substance infinie, en quelque sorte ébloui, me le pourra per-
moi qui suis un être fini, si elle n’avait été mettre. Car comme la foi nous apprend que
mise en moi par quelque substance qui fût la souveraine félicité de l’autre vie ne
véritablement infinie. consiste que dans cette contemplation de la
Et je ne me dois pas imaginer que je ne majesté divine, ainsi expérimenterons-nous
conçois pas l’infini par une véritable idée, mais dès maintenant qu’une semblable médita-
seulement par la négation de ce qui est fini tion, quoique incomparablement moins par-
[…] : puisque au contraire je vois manifeste- faite, nous fait jouir du plus grand contente-
ment qu’il se rencontre plus de réalité dans la ment que nous soyons capables de ressentir
substance infinie que dans la substance finie, en cette vie. »

René Descartes, Troisième Méditation, in Méditations métaphysiques (1641),


in Œuvres de Descartes, éd. Victor Cousin, tome I, Levrault, 1824,
pp. 280-281-291-292 [orthographe modernisée].
PHILOSOPHIE MAGAZINE

P ubliées en latin en 1641, les Méditations métaphysiques de Descartes


(1596-1650) marquent un tournant dans l’histoire de la pensée.
HORS-SÉRIE

Cherchant à refonder la philosophie sur une base solide, Descartes aboutit,


après un travail de doute systématique, à une évidence absolue :
« ego sum, ego existo » : « Je pense, [donc] je suis ».
Levinas
Emmanuel
«  L’interprétation de Levinas
« La référence du cogito fini à l’infini de Dieu ne consiste pas en une simple
thématisation de Dieu. [...] L’idée de l’infini ne m’est pas objet [...]. Dieu, c’est l’Autre.
Si penser consiste à se référer à un objet, il faut croire que la pensée de l’infini n’est pas
une pensée. Qu’est-elle positivement ? Descartes ne pose pas la question. Il est,

115
en tout cas, évident que l’intuition de l’infini conserve un sens rationaliste et ne
deviendra, en aucune façon, l’envahissement de Dieu à travers une émotion
intérieure. Descartes, mieux qu’un idéaliste ou qu’un réaliste, découvre une relation
avec une altérité totale, irréductible à l’intériorité et qui, cependant, ne violente pas
l’intériorité ; une réceptivité sans passivité, un rapport entre libertés. Le dernier alinéa

La trace de Dieu
de la troisième méditation [voir fin de l’extrait ci-contre] nous ramène à une relation
avec l’infini, qui, à travers la pensée, déborde la pensée et devient relation
personnelle. La contemplation se mue en admiration, adoration et joie. Il ne s’agit
plus d’un “objet infini” encore connu et thématisé, mais d’une majesté [...]. Cet alinéa
ne nous apparaît pas ainsi comme un ornement de style ou comme un prudent
hommage à la religion, mais comme expression de cette transformation de l’idée
de l’infini amenée par la connaissance, en Majesté abordée comme visage. »

Emmanuel Levinas, Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité (1961),


Le Livre de Poche, 1990, pp. 232-233.

« L’idée de l’infini enseignée par Descartes (idée mise en nous) rend possible la pensée
de cette transcendance dans un sujet passif. C’est lui qui dira à Mersenne : “Je n’ai
jamais traité de l’infini que pour me soumettre à lui.” […] Par là, et depuis Descartes,
se fait pensable une relation avec le plus, avec le non-contenable, qui n’est pour
autant pas moins que l’investissement par la pensée. Une patience de la question ainsi
et enfin réhabilitée. De la question qui est relation avec ce qui est trop grand
PHILOSOPHIE MAGAZINE

pour une réponse. La philosophie est portée à voir en elle une privation de la réponse,

 «
de la possession ou de la jouissance – alors qu’elle signifie l’infini. »
HORS-SÉRIE

Emmanuel Levinas, Dieu, la Mort et le Temps (1975-1976),


Grasset, 1993, p. 163.
Levinas
Emmanuel

Une pensée
sans exemple
116 La trace de Dieu

© Yann Rabanier / Modds

« Levinas a créé une nouvelle


langue philosophique.
PHILOSOPHIE MAGAZINE

Peu de philosophes ont réussi


une telle révolution littéraire »
HORS-SÉRIE
Levinas
Emmanuel
ENTRETIEN AVEC JEAN-LUC MARION
Propos recueillis par Emmanuel Levine et Sven Ortoli

En faisant de l’éthique, contre l’ontologie, la philosophie première, Levinas


a ouvert une voie nouvelle. Autrui échappe à ma tentative de le saisir,
de lui donner un sens : il m’interpelle et me commande. Cette expérience singulière
de l’excès de signification relève de la catégorie des phénomènes « saturés »
comme les nomme Jean-Luc Marion. Lui qui a longtemps côtoyé le philosophe français
évoque la nouveauté que constitua l’émergence de la pensée levinassienne.

117
marginal au fait de n’avoir pas passé l’agrégation et de ne
Comment expliquez-vous la popularité pas être issu de l’École normale supérieure (à la différence,
actuelle de l’œuvre de Levinas ? entre autres, de Sartre, Aron ou Canguilhem). Pourtant,
Vivons-nous un « moment » levinassien ? après guerre, d’emblée son importance philosophique fut
JEAN-LUC MARION \ Sans parler d’un seul moment, on peut évidente. On le lisait, sans vraiment le comprendre, ni

La trace de Dieu
décrire l’histoire des réceptions et des interprétations de l’enseigner. Il faut aussi reconnaître qu’on avait un peu
Levinas, car la réception d’un philosophe, c’est d’abord la peur de lui, de ses colères froides, parfois dévastatrices. À
somme des contresens qu’on fait sur lui. Pour le grand ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui, il exposait sa
public, Levinas surgit dans les années qui suivent sa position, donnait quelques arguments, mais s’ils
retraite, en 1974, sur la base d’un malentendu : il est perçu résistaient, il abandonnait. Il n’était pas un penseur
comme le penseur de la différence. Les questions qui dialoguant, conforme à un adage de Deleuze, pour qui
animent les années 1980 touchent, d’une part, au conflit « un vrai philosophe ne dialogue jamais. » Donc, on ne le
israélo-palestinien, et, d’autre part, au mouvement lancé contestait pas, on le respectait, mais de loin ; surtout, on
par SOS Racisme, sous le nom Touche pas à mon pote. ne le comprenait pas ou mal (qu’on songe à « Violence et
Levinas se trouve ainsi embarqué dans de longs débats qui métaphysique » [texte de Derrida paru en 1964], qui fit
occultaient sa pensée autant qu’ils la diffusaient. En tout pourtant beaucoup pour la notoriété de son auteur). Bref,
cas, sa gloire est récente, car longtemps sa notoriété ne longtemps, on l’a peu lu et pas enseigné.
dépassa pas le monde de la philosophie. À Strasbourg, où
il arriva après la Première Guerre mondiale en provenance
de Lituanie, il fut l’un des premiers à parler d’Edmund Vous soulignez à la fois la révolution
Husserl en France, contribuant notamment à la traduction théorique qu’il opère et la difficulté
de ses Méditations cartésiennes, conférences dont les textes à le comprendre. Est-ce à cause
furent publiés en français vingt ans avant de paraître en de son style, à la fois difficile et inédit ?
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allemand ! Levinas fut aussi l’un des rares Français à avoir \ Il a indéniablement créé une nouvelle langue philo-
assisté aux cours et de Husserl et de son jeune assistant, sophique. Peu de philosophes ont réussi une telle révolu-
Martin Heidegger ; ce rôle de truchement en fit une figure tion littéraire. Le style de Sartre reste ancré dans le lexique
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essentielle, même si Sartre et l’existentialisme en ont classique de la philosophie d’école, comme celui de
occulté l’importance. Il devait pourtant son statut Bergson. Pas celui de Levinas : élevé dans la poésie
« Levinas accomplit une révolution
Levinas
Emmanuel

théorique, qui tient en une


négation : “être ou ne pas être,
telle n’est pas la question” »

russe, connaissant intimement d’autres langues, le fran- devient le centre de gravité en lieu et place du Dasein.
çais fut d’abord pour lui une langue étrangère, qu’il a dû Centre aussi de gravité : tout devient grave, lourd sous ce
se réapproprier en osant – le sachant ou non – des inno- regard, qui me décentre et recentre. Pour le dire simple-
vations. Il écrivit donc un autre français, développa un ment : l’éthique, et non l’ontologie, voilà la philosophie
nouveau vocabulaire, forgea des mots philosophiques première – voilà la grande percée.
avant lui inconnus ou inusités en leur nouvel emploi.
Avant lui, visage, essance, élection, substitution, etc.
n’avaient pas rang de concept. L’attention à la jouissance, Héritier de Husserl et Heidegger,
l’Éros, la nourriture, le foyer, etc. ne relevaient pas non Levinas se dit lui-même phénoménologue.
plus du langage des philosophes universitaires. Ce fut Qu’est-ce que cela signifie ?
d’ailleurs l’un de ses points communs avec Heidegger (par \ Avec la métaphysique, en tant que système de la phi-
contraste avec Husserl), qui écrivait un autre allemand losophie classique, il s’agit de déduire les choses du monde
que celui des professeurs, utilisant les ressources de la à partir de principes, supposés unificateurs et universels.
118

poésie et du langage quotidien. Il me semble qu’il y a On est satisfait quand cette déduction se fait de la manière
autant de Céline que de René Char dans la langue de la plus cohérente possible, et ce jusque dans les plus petits
Levinas (ainsi ses développements sur « entre-nous », détails des choses. On en vient finalement toujours à se
« après vous » , etc.). Mais, au-delà de cette révolution poser les mêmes questions : « Ceci est-il vraiment effectif ?
littéraire, Levinas accomplit une révolution théorique, qui Est-il objectivement connaissable ? » ou, au contraire,
La trace de Dieu

tient en une affirmation, une négation plutôt : « être ou ne « N’est-ce qu’une illusion, une apparence subjective ? ». La
pas être, telle n’est pas la question ». phénoménologie, elle, remplace la déduction des choses
par la description des phénomènes, des choses en tant
qu’elles apparaissent – d’où le nom de phénoméno-logie,
Par ce geste, il s’oppose à Martin littéralement de discours sur les phénomènes. Voici ce que
Heidegger ? dit Husserl : commençons par décrire ce qui se produit et
\ En effet. Dans Être et Temps, ouvrage qui a toujours voir ce qui est effectivement manifeste, donné dans l’expé-
si profondément marqué Levinas, Heidegger posait la rience. Ensuite seulement nous pourrons repérer une hié-
question de l’être, qu’il jugeait avoir été manquée par la rarchie entre les différents niveaux de manifestation, de
tradition philosophique. Il s’occupait donc d’onto-logie, donation – et l’on retrouvera peut-être et alors seulement
en cherchant à dire en quoi consistent non pas les choses les questions de la métaphysique. Il faut donc commencer
qui sont, les étants, mais le fait même d’exister, l’être. Or, par mettre entre parenthèses la question « être ou ne pas
Levinas, dès son article de 1953, « L’ontologie est-elle fon- être » pour décrire les phénomènes en tant que tels. Car il
damentale ?», pose la question bien plus radicale à ses ne s’agit plus d’apparences, mais d’apparitions, c’est-à-dire
yeux de la transcendance, de l’« infini », de ce qui s’ouvre de phénomènes. Que l’apparition soit purement subjective
au-delà de l’essence et autrement que l’être. Et il ne fit pas ou qu’il s’agisse du Bateau ivre de Rimbaud, cela n’em-
que poser la question : il lui apporta une réponse, sous le pêche pas que le « bateau ivre » apparaisse, et même plus
nom d’« éthique ». Pourquoi ? Parce que l’« éthique », prise vivement que tout bateau matériel. Dire que le bateau ivre
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en un sens neuf, s’attache à décrire l’existant plus que n’existe pas serait insensé. Le bateau ivre existe incontes-
l’existence, l’ouverture non pas à l’être en général mais à tablement, quoique personne n’ait jamais descendu un
un étant, et un étant très particulier : autrui, l’autre radical fleuve à son bord – la question n’est pas là.
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qui m’envisage. Levinas entend par transcendance la rela- La phénoménologie ouvre le champ de l’apparaître sans
tion avec cette extériorité radicale qu’ouvre autrui, qui restriction. Elle s’est d’abord déployée sur le domaine
Levinas
étroit où elle est apparue, c’est-à-dire la logique. Mais très cas exister ?), Levinas développe sa réflexion sur l’infini à

Emmanuel
vite elle s’est élargie à d’autres champs et a peu à peu partir de la notion de visage : comme l’infini, mais plus
appliqué sa méthode de description à tout ce qui appa- évidemment que lui, le visage reste et doit rester incom-
raît : au monde, au temps, à l’esthétique, à l’éthique et aux préhensible, inconnaissable et non totalisable, faute de
« valeurs » ; et enfin, aux relations aux autres – l’intersub- quoi il retomberait au rang d’une façade, d’un objet. La
jectivité comme on dit à tort – avec la cinquième des différence réside en ce que cet infini du visage ne vient pas
Méditations cartésiennes de Husserl. Levinas fut pourtant de Dieu, mais de tout autrui possible. Reste que, sans
le premier non seulement à s’intéresser au rapport à doute, Dieu offre aussi un visage, voire le visage par excel-
autrui comme tel (et pas à l’autre en général), mais à lence. Mais ce serait une autre question.
montrer que cet autrui n’est pas un objet pour moi, voire
n’est pas. Au contraire, il relève de l’obligation et du res-
pect et ne se montre qu’en eux. D’où l’affirmation selon Il définit donc le visage à partir de l’altérité ?
laquelle l’intersubjectivité est une question éthique. La \ Il le définit comme l’altérité radicale. Dans ce bureau
critique de Levinas à Husserl rejoint donc, en un sens, où je vous reçois, il y a des objets que je maîtrise, comme
celle qu’il fit à Heidegger : le moment décisif en philoso- ces tableaux et ces gravures que je veux remettre bien
phie se joue dans la relation à autrui, et la relation à droits, étant maniaque. Mais il y a aussi deux lieux, donc
autrui impose l’éthique. deux non-lieux, que je ne contrôle pas : vous. Vous, qui
n’êtes pas des objets ; vous, qui me contrôlez, me tenez à
l’œil. D’ailleurs je n’aurais pas mis de veste, ni de nœud
Le concept du visage d’autrui est le concept papillon si vous n’étiez pas venu me voir. Autrui ou celui
central dans la philosophie de Levinas, qui me regarde – ce n’est pas moi qui le regarde, quoiqu’il
celui que l’on retient même sans l’avoir lu. reste entouré par ce que je regarde. Le visage signifie cette
Pouvez-vous nous l’expliquer ? asymétrie. Lui seul a l’initiative. Contrairement à tous les
\ Levinas définit le visage en reprenant l’idée d’infini autres objets, il ne représente rien, mais se présente de
chez Descartes, mais en la tordant. Pour Descartes, il s’agit lui-même ; donc ce n’est pas moi qui le rends visible, il se

119
de l’idée de Dieu et Levinas en fait l’idée d’autrui. Qu’est-ce révèle lui-même par lui-même. Se révéler, le réfléchi
qui le fascine donc dans l’idée d’infini ? La situation où décide ici de tout. Je suis totalement décentré par ce rap-
l’acte de connaissance, le contenant, la noèse, ne peut pas port à autrui, délogé du centre du monde. Certes, il y a
embrasser l’objet de connaissance, le contenu, le noème. bien des cas – face à une foule de bonnets rouges ou de
C’est d’ailleurs la définition qu’en donne Descartes : je ne gilets jaunes – où je regarde les gens sans me décentrer,

La trace de Dieu
peux pas comprendre l’idée d’infini, je ne peux pas en faire mais c’est juste qu’alors il n’y a pas d’autrui.
le tour, je ne peux pas l’inscrire dans un tout (totalité ou
infini) ; mais le fait que je ne puisse pas la comprendre
constitue un des signes auxquels je la reconnais. Car l’idée Comment le visage s’articule-t-il à la face,
d’infini me vient forcément d’ailleurs, non plus de moi- à tel ou tel visage, avec telle bouche, tels
même, qui suis fini ; elle vient de l’infini même, Dieu. sourcils et tels yeux ?
Contre le réflexe métaphysique que, si l’on ne peut com- \ Je parlerais plutôt de façade. Le visage neutralise la
prendre l’infini, il n’existe pas (mais que signifie dans ce singularité empirique d’autrui : ce n’est pas parce qu’il me
plaît ou me déplaît qu’il exerce une obligation sur moi. Je
peux éprouver une obligation vis-à-vis de lui quel qu’il
JEAN-LUC MARION
soit. Son être n’importe pas. Quand il n’y a pas de visage,
il reste une simple façade, c’est-à-dire un objet qui masque,

P hilosophe français,
professeur émérite de
l’université Paris-Sorbonne,
récompensé par
le prix Charles-Lambert
de l’Académie des sciences
quelque chose à voir, des particularités physiques à détail-
ler. Alors, chacun se rend visible comme il veut en vue
professeur à l’Université morales et politiques, d’un rapport de forces favorable : il séduit ou menace, tue
de Chicago et membre Dieu sans l’être (Fayard, ou se tait, derrière cette façade.
de l’Académie française, 1982), De surcroît.
dont il a reçu le Grand Études sur les phénomènes
Prix de philosophie pour saturés (PUF, 2001),
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l’ensemble de son œuvre Le Phénomène érotique Dans Autrement qu’être, Levinas utilisait
en 1992. Figure majeure (Grasset, 2003) mais
de la phénoménologie aussi Prolégomènes à
des termes comme élection, témoignage,
sacrifice…
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contemporaine, on lui doit la charité, dont l’édition


notamment L’Idole et la
Distance (Grasset, 1977),
définitive vient de paraître
(Grasset, 2018).
\ Je vois dans Autrement qu’être une radicalisation de
la percée et un élargissement du domaine des luttes :
Levinas
la question de l’altérité va désormais plus loin que que dans ce cas particulier. J’en suis arrivé à la conclu-
Emmanuel

l’éthique. Levinas commence en effet à parler d’élec- sion qu’il se trouve d’autres phénomènes incompréhen-
tion, de substitution, de sacrifice, de pardon, etc. Ce sibles, c’est-à-dire non conceptualisables. Ces « phéno-
qui, me semble-il, ne relève plus simplement de mènes saturés », comme je les ai appelés, peuvent se
l’éthique. Et puis, n’oublions surtout pas que tous ces répartir en quatre types : l’événement historique,
termes relèvent du lexique biblique. imprévisible, non reproductible et jamais définitive-
ment compréhensible ; l’idole, l’œuvre d’art, dont Kant
a dit qu’elle plaît universellement sans concept, donc
Est-ce pour cela qu’il a été si bien reçu reste irréductible à un objet ; autrui, tel que l’a pensé
dans les milieux chrétiens, catholiques Levinas ; et puis ma chair (la vie pour Michel Henry, ce
comme protestants ? que Merleau-Ponty décrivait comme corps vivant). Les
\ L’osmose s’est faite immédiatement avec certains « phénomènes saturés » généralisent et donnent raison
penseurs catholiques et protestants, beaucoup plus à ce que Levinas dit sur l’éthique.
qu’avec les milieux universitaires où régnaient le positi- Mais il y a autre chose, qui fut l’objet d’une des der-
visme et le logicisme – qu’il s’agisse des structuralistes nières discussions publiques de Levinas en 1985 (reprise
scientistes, du formalisme de la philosophie analytique, dans Autrement que savoir) : faut-il parler d’éthique, ou
de la systématique hégélienne ou du matérialisme bien carrément d’amour ? Ma critique était la suivante :
marxiste, etc. Levinas n’y trouvait évidemment pas sa l’éthique est universelle, au moins en droit – elle est la
place. Il représentait, en fait, une attaque frontale de la même pour tout le monde, elle n’est pas individuali-
philosophie universitaire, restée fondamentalement sante. Et, pour le premier Levinas, le visage reste aussi
une théorie de la connaissance, qu’elle soit matérialiste abstrait et invisible que la loi morale de Kant, formelle et
ou spiritualiste, peu importe. Il a donc d’abord été reçu sans contenu. Certes, ce visage subvertit le moi comme
par ceux qui pouvaient porter un regard différent sur « point zéro » (Nullpunkt, disait Husserl), comme centre
la philosophie, notamment par des penseurs chrétiens. du monde ; mais il ne subvertit pas mon moi total (et
120

Ainsi, c’est à Louvain, au Centre Sèvres et à l’Institut donc aussi empirique), mon moi particulier, contraire-
catholique de Paris qu’il a eu ses premiers auditeurs ment au phénomène érotique. Car le phénomène éro-
réguliers. Je songe aussi aux Colloques Castelli, orga- tique n’institue pas seulement ma relation à l’altérité
nisés à Rome tous les deux ans, où l’on parlait de phi- radicale en général, mais m’individualise et particularise
losophie de la religion. Il y fut très rapidement connu et par visage particulier et individuel. Il me place sous l’au-
reconnu. Certes, il ne croyait pas à l’Incarnation du torité d’autrui, mais de cet autrui-là, et pas de n’importe
La trace de Dieu

Messie, au sens chrétien, mais cela ne gênait personne, quel autre. Dès lors, les particularités de cet autrui
tant nombre des concepts radicalement nouveaux qu’il prennent une autre figure, jusque dans les relations les
déployait avaient un sens directement compréhensible plus charnelles. Le visage ne se révèle donc comme tel
pour des théologiens et des croyants. (et ne me révèle à moi-même) qu’en passant de l’éthique
à l’érotique. Et cela, Levinas, dans cette ultime discus-
sion, me l’avait accordé (contre un avertisse-
Vous avez encore élargi le champ qui s’est ment de Lyotard, me semble-t-il). Aussi puis-je
ouvert avec lui. toujours m’en considérer l’élève.
\ Je me suis en effet assez vite demandé si l’excès
que l’on rencontre dans l’altérité éthique ne se produit

« Levinas représentait une attaque


frontale de la philosophie
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universitaire, restée une théorie


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de la connaissance »
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© Emmanuel Guibert pour PM

121
Nous avons proposé à Emmanuel Guibert, dessinateur et scénariste de bande dessinée,
de plancher sur le thème du dilemme. Plus que jamais auteur et dessinateur,
il nous offre avec Faces de dilemme une suite d’autoportraits au miroir de la conscience.
Et nous avons rencontré le metteur en scène allemand Thomas Ostermeier, artiste engagé
qui présente à Paris La Nuit des rois de Shakespeare et Retour à Reims, d’après Didier Eribon.
Entretien sur le théâtre et la fonction du metteur en scène. © Agathe Poupeney / Divergence

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DES
HISTOIRES
POUR
PARLER DES
CONFLITS
DANS LA
138

SOCIÉTÉ »
Thomas Ostermeier

Denis Podalydès (droite) répète La Nuit


des rois avec Thomas Ostermeier (gauche)
à la Comédie-Française.
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Ténor de la mise en scène, prisé sur les grandes scènes d’Europe, Thomas

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Ostermeier a noué un lien privilégié avec la France. Directeur de la Schaubühne
de Berlin, l’un des plus prestigieux théâtres allemands, il présente
actuellement deux spectacles à Paris : La Nuit des rois de Shakespeare
à la Comédie-Française et Retour à Reims d’après Didier Eribon,
au Théâtre de la Ville. Entretien avec un artiste engagé sur les pouvoirs
et les limites de son art, et sur sa trajectoire personnelle.

THOMAS OSTERMEIER
Propos recueillis par Cédric Enjalbert

Q
«  u’est-ce donc qui en nous fornique, renouvelée d’Ibsen depuis le début des années
ment, vole et tue ? » C e t t e 2000. L’artiste a décapé les grands « paysages

139
interrogation hante Thomas intérieurs » pour mieux exposer la trame de la
Ostermeier. L’artiste allemand, vie matérielle : tous les protagonistes d’Ibsen
figure de proue du théâtre sont en effet soumis à une pression économique
européen, l’a empruntée à Georg plutôt qu’à des tourments psychologiques. De
Büchner. Il porte ce bagage métaphysique sur cette révélation, Thomas Ostermeier a fait le
la scène du monde, avec la conviction que le moteur de spectacles « sociologiques », liant les

Thomas Ostermeier
théâtre a encore les moyens d’aborder les individus à un contexte. Ce faisant, il a
questions existentielles, sociales et politiques. consolidé sa conception d’un art « réaliste »,
Il en a fait la démonstration avec sa lecture qui réponde aux partisans de la déconstruction

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© Jean-Louis Fernandez

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post-dramatique, à l’idée que nous n’aurions dramatique et de la vie politique. Il remet ainsi sur
plus rien de consistant à dire du monde. Car le le métier le paradoxe sur le comédien théorisé par
metteur en scène ne croit pas à la fin des grands Diderot : l’acteur « vit » une scène en même temps
récits. Au contraire, il se met en situation de qu’il la « joue » – s’appuyant sur le partenaire, auquel
raconter des histoires, dans les pas de Bertolt l’acteur réagit. Les comédiens de sa troupe sont
Brecht. Contre le relativisme contemporain, passés maîtres dans cet art délicat de la présence.
considérant qu’il y aurait autant de vérités que Lars Eidinger fut ainsi l’interprète furieux d’un
de spectateurs, il retrouve la possibilité d’une Hamlet impérissable, dans la Cour d’honneur du
vérité objective. Il ménage un terrain politique, Palais des Papes à Avignon en 2008. Shakespeare a
comme lorsqu’il adapte Retour à Reims (Fayard achevé ce chef-d’œuvre alors qu’il commençait la
140

2009 ; rééd. augmentée Champs Essai- plus folle de ses comédies : La Nuit des rois. Le
Flammarion, 2018) du sociologue et philosophe directeur de la Schaubühne s’y attelle aujourd’hui
Didier Eribon, au Théâtre de la Ville à Paris. avec la troupe de la Comédie-Française,
Lecteur des philosophes contemporains, il cherchant à creuser les mystères humains, sinon
partage avec Richard Sennett une analyse des à les éclaircir. « Qui est là ? » demande Hamlet.
risques du « travail sans qualité », discute notre « “Qui est là ?”, répond Thomas
Thomas Ostermeier

conception de l’amour à l’ère capitaliste avec Eva Ostermeier, “c’est moi, jouant un rôle
Illouz, réfléchit au trouble dans le genre exploré afin de découvrir la vérité” » 1.
par Judith Butler. Partout, le metteur en scène
1. Thomas Ostermeier, « L’art de l’acteur et les combats du plateau »,
ravive le conflit, dont il fait un ressort de l’art in Le Théâtre et la Peur, Actes Sud, 2016, p. 98.

} EXTRAIT {

« La situation, dit Brecht, se complique du fait que, moins que jamais,
une simple “reproduction de la réalité” n’explique quoi que ce soit de la réalité.
Une photographie des usines Krupp ou AEG n’apporte à peu près rien sur
ces institutions. La véritable réalité est revenue à la dimension fonctionnelle.
La réification des rapports humains, c’est-à-dire par exemple l’usine
elle-même, ne les représente plus. Il y a donc bel et bien “quelque chose
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à construire”, quelque chose d’“artificiel”, de “fabriqué”. »


HORS-SÉRIE

Bertolt Brecht cité par Walter Benjamin,


in Petite Histoire de la photographie (1931).
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Mise en scène par Thomas Ostermeier, La Nuit
des rois ou Tout ce que vous voulez, de William
Shakespeare, dans une nouvelle traduction
d’Olivier Cadiot, est donnée salle Richelieu,
à la Comédie-Française.

« Pourquoi ? » Vous vous Front national existe depuis des


posez cette question avant décennies ; alors, les milieux intellec-
de monter chaque spectacle. tuels et artistiques ont cherché des
Que signifie-t-elle ? explications. Didier Eribon analyse

141
Thomas Ostermeier Un metteur en ce que la montée de l’extrême droite
scène peut monter n’importe quelle doit à l’échec de la gauche, qui a
histoire. S’il est un peu doué, le résul- abandonné les classes populaires : les
tat sera toujours un spectacle d’une socialistes en France et la social-dé-
certaine qualité. Cependant, faire mocratie en Allemagne. Ensuite, le

Thomas Ostermeier
« fonctionner » une pièce n’est pas un ton du livre, à la fois critique et très
THOMAS OSTERMEIER
EN 6 DATES acte artistique, c’est un acte artisanal. personnel, rend le propos plus tou-
Se demander : « pourquoi ? » signifie chant et aussi plus crédible, car l’au-
1968 › Naissance à Soltau trouver la nécessité de raconter une teur parle de sa propre honte sociale.
(Allemagne). histoire, faire de la représentation un Les deux points de vue sont mêlés, la
1996-1999 › Direction de la Baracke événement théâtral pour que l’acte de confession à l’analyse politique et
à Berlin. Premières mises en scène. narration soit une prise de position. sociologique. Enfin, je crois que les
La littérature ou le théâtre engagés Allemands cultivent une certaine
1999 à aujourd’hui › Direction
artistique de la Schaubühne à Berlin devraient donner la voix à ceux qui admiration pour les philosophes
(avec la chorégraphe Sasha Waltz sont exclus et qui ne sont pas français : l’existentialisme, Beauvoir,
jusqu’en 2004). entendus. Retour à Reims a à voir Sartre et Camus, puis, dans les
2004 › Artiste associé au Festival avec cet engagement. années 1980, Foucault, les structu-
d’Avignon, où il présente Woyzeck ralistes et les post-structuralistes.
de Büchner. Révélation en France. Comment comprendre le succès
2008 › Mise en scène de Hamlet du livre en Allemagne ? Ces courants vous ont-ils inspiré ?
au Festival d’Avignon. En Allemagne, du fait de notre À 16 ans, j’étais fasciné par Sartre
© Brigitte Lacombe

histoire, les milieux intellectuels et plus encore par Camus, parce qu’ils
2018-2019 › Mise en scène de La
Nuit des rois à la Comédie-Française sont très inquiets de la montée de mettaient l’homme en « situation ».
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(Paris) et de Retour à Reims l’extrême droite. Ce phénomène est Plus tard, à Hambourg, j’ai suivi un
au Théâtre de la Ville (Paris). plus récent qu’en France, où le cours de Jean-François Lyotard et je
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me suis intéressé à Foucault, Derrida, d’ordre « Unteilbar » [« indivisible »], mais au théâtre on ne réfléchit pas
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Deleuze et Guattari. Mais le philo- pour protester contre la haine et le seulement, il existe une vérité des
sophe qui a été le plus important pour racisme véhiculés notamment par corps, une véracité des émotions.
mon travail, c’est Bourdieu et son l’Alternative für Deutschland [AfD],
livre La Distinction, dans lequel il s’es- le parti d’extrême droite qui est entré Que recouvre cette « vérité » ?
saie à une « critique sociale du juge- au Bundestag en 2017. Ces manifes- Il s’agit d’une question de tona-
ment ». Il montre ce qui détermine nos tations sont plus importantes que tous lité et d’écoute. J’entends quand un
préférences esthétiques, et comment les livres, tout l’art engagé. Le théâtre acteur force les émotions, quand il
nos pratiques culturelles témoignent est plutôt un lieu de réflexion. Les est obsédé par sa réussite devant un
de styles de vie mais aussi de posi- questions qu’il pose sont métaphy- public. La question devrait être :
tions sociales, d’une hiérarchie où siques : Qu’est-ce que l’homme ? Com- suis-je vrai d’un point de vue émo-
chacun cherche à se distinguer. ment vivre ? Comment résister sous la tionnel, dans la situation et devant
pression ? mon partenaire ?
Le « retour » sociologique, dont
parlent Annie Ernaux et Didier Comment se garder de donner Être vrai, est-ce jouer juste ?
Eribon, consiste à remonter de des réponses ? Depuis que je travaille en France,
ce qu’on est devenu vers ce qu’on La tentation n’est jamais là. Je je rencontre un problème de traduc-
a été, en insérant nos trajectoires viens de donner Histoire de la violence tion. En allemand, on dirait : « Erle-
individuelles dans un cadre d’après Édouard Louis, en Espagne. La ben », qui signifie « faire l’expé-
historique « transpersonnel ». première question des journalistes rience », « éprouver », « ressentir ». Il
Comment rendre ce processus était : quel est votre message ? Une his- n’est pas question de produire un
sur scène ? toire a justement un grand avantage effet mais de vivre la situation, afin
Nous avons trouvé une solution par rapport à toutes les déclarations que tout arrive organiquement. Et en
simple en tournant un film. Didier politiques, sociologiques voire philo- même temps, l’acteur joue.
142

Eribon a rejoué son « retour à sophiques : elle est contradictoire. Elle Maintenant, je dis toujours que le
Reims », dans une sorte de documen- ne relève jamais d’une seule ligne de théâtre est l’art du conflit. Dans la
taire. Sur scène, dans un studio de pensée ou d’un « message » ; elle repose théorie du théâtre dramatique grec,
doublage, une actrice lit un texte sur des situations ambivalentes et des il existe classiquement deux posi-
synchronisé avec les images. À un métamorphoses permanentes. Les tions : Antigone et Créon. Les deux
moment, elle se dispute avec le réa- grandes pièces de théâtre mettent en ont raison. Il n’existe pas de réponse
Thomas Ostermeier

lisateur. Ils s’éloignent, retravaillent scène des effets de miroir et des corres- juste ni de synthèse entre eux. La
le film, puis se retrouvent pour lire la pondances, une mosaïque de situa- puissance du sentiment tragique
deuxième partie. De nouveau, elle tions. La richesse du Retour à Reims provient de l’absence d’issue mais
n’est pas d’accord avec le résultat. est d’ajouter à l’analyse sociologique aussi de la beauté de cette contradic-
cette ambivalence de la littérature. tion éthique. Progressivement, la
Sur quoi porte la discorde ? notion de théâtre post-dramatique a
Sur l’art engagé, politique. Est-il Didier Eribon réintroduit dans émergé dans le monde germanique.
suffisant dans les périodes sombres son livre l’importance du conflit. Elle est liée à la pensée développée
que nous vivons ? Comment militer Est-ce ce qui permet par Francis Fukuyama, dans les
quand on est artiste ? Comment une adaptation dramatique ? années 1990. Selon lui, avec la fin du
raconter les histoires ? Je n’ai pas d’il- Le théâtre part des émotions. Il communisme, la victoire du modèle
lusion quant à la force du théâtre. s’agit de les rendre crédibles sur scène. libéral sur tous les autres signait la fin
Quand la démocratie ou le système Or les émotions sont généralement des conflits idéologiques. De même,
social sont en danger, il faut être dans proscrites dans le monde de la pensée pour le théâtre post-dramatique, il
la rue. Le 13 octobre, à Berlin, une et de la philosophie parce qu’elles n’existerait plus de conflits. Je rejette
manifestation a réuni des dizaines de empêcheraient la sobriété de l’analyse. cette idée car ma propre vie est la
milliers de manifestants sous le mot On peut bien réfléchir sur les émotions preuve que les conflits existent.
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culture
Cahier
} EX T R A I T {

« Qu’est-ce donc que le vrai talent ? Celui de bien connaître les


symptômes extérieurs de l’âme d’emprunt, de s’adresser à la sensation de ceux
qui nous entendent, qui nous voient, et de les tromper par l’imitation
de ces symptômes, par une imitation qui agrandisse tout dans leurs têtes et qui
devienne la règle de leur jugement ; car il est impossible d’apprécier
autrement ce qui se passe au-dedans de nous. Et que nous importe en effet
qu’ils sentent ou qu’ils ne sentent pas, pourvu que nous l’ignorions ?
Celui donc qui connaît le mieux et qui rend le plus parfaitement ces signes
extérieurs d’après le modèle idéal le mieux conçu est le plus grand comédien. »

Denis Diderot, Paradoxe sur le comédien (1830), in Œuvres complètes, Garnier, t. viii, 1877, p. 404.

À quels conflits pensez-vous ? plein d’ironie et de cynisme. En Alle- Doit-on imputer ce revirement

143
Aux conflits de classe ! J’ai vécu magne, on appelle cette époque à la peur du déclassement ?
la réalité de la vie matérielle, durant « Spasskultur », où « spass » désigne un Toutes mes mises en scène d’Ib-
mon enfance et mon adolescence, en plaisir banal. Je partage au contraire sen, entre 2000 et 2012, ne par-
Bavière. Ma mère était vendeuse et la conviction que la société est consti- laient que de cette peur du déclas-
mon père militaire, très dur. Je tuée de conflits. Mais dans la mise en sement. Longtemps, Ibsen a été
n’avais pas de parents pour subven- scène que je propose de Retour à considéré comme un révélateur de

Thomas Ostermeier
tionner mes études et j’ai dû rapide- Reims, le conflit qui fait avancer la l’âme, un précurseur de Freud. Mais
ment gagner ma vie. Dès l’adoles- pièce a d’abord lieu entre le réalisa- quand on regarde de près, il pré-
cence, j’ai été en lutte contre ce teur et l’actrice autour de cet enjeu : sente des personnages soumis à une
milieu. J’ai réintroduit cette notion comment sauver ce conflit de classe forte pression économique. De ce
de conflit avec l’une des pièces les au théâtre, le représenter sur scène ? point de vue, l’Agenda politique
plus importantes des débuts de la [train de réformes libérales du mar-
Baracke, le théâtre que je dirigeais à Comment, sans prêcher ché du travail et des assurances
la fin des années 1990 : Shopping & des convaincus ? sociales mené de 2003 à 2005] du
Fucking de Mark Ravenhill évoque la A priori, mon public est majori- chancelier Gerhard Schröder, était
jeune génération britannique, tairement tolérant, non raciste, peut-être une aubaine car la peur
post-Thatcher, après une vague de éduqué. La mise en scène de Retour du déclassement a de nouveau
néolibéralisme, alors qu’il n’y avait à Reims est ma contribution pour gagné la classe bourgeoise. De cette
plus de travail, plus de futur, plus de essayer de « rattraper » les 10 ou 15 % angoisse, on peut « profiter » sur
place pour les promesses d’avenir. La de la société qui se sentent abandon- scène, elle fait fonctionner les
pièce montre des jeunes qui se pros- nés, capables de basculer d’un bord pièces d’Ibsen. Mais à cette peur, il
tituent, vendent de la drogue et rem- à l’autre. Pensez au chef de l’AfD au faut ajouter un ressentiment envers
placent la famille qu’ils n’ont jamais Bundestag, Alexander Gauland. Il a les milieux cultivés, qui ont invité à
eue par une colocation entre amis. été membre du parti conservateur surveiller notre façon de parler pour
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Dans une situation sans issue, ils CDU, bien éduqué, inséré dans le éviter le sexisme, par exemple. Cer-
essaient de vivre d’amour, de passion, milieu artistique et la culture bour- tains ont pris cela personnellement,
de sexe. La pièce a connu le succès, geoise, dans les années 1980, avant
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alors que le monde était complète- de se retrouver à la tête d’un parti


ment éloigné de la pensée politique, d’extrême droite.
culture
Cahier
144

Irène Jacob sur la scène du Théâtre de la Ville,


dans Retour à Reims, d’après le livre de Didier Eribon.

sans comprendre que l’utilisation que nous sommes parvenus à rock’n’roll, le mouvement hippie, le
du langage construit effectivement quitter notre classe. Puis, il ne néoexistentialisme, la gauche radi-
Thomas Ostermeier

le monde. Enfin, en Allemagne il parle pas seulement de la force cale, les actions terroristes de la
existe des « Unterströme », des des déterminismes sociaux RAF [la Fraction armée rouge, « la
« courants souterrains » du fas- mais également des difficultés bande à Baader »]… Mais que reste-
cisme, auquel certains citoyens qu’éprouvent ces « transfuges », t-il à l’adolescent qui se sent mal à
pensent encore avec nostalgie. Ils de la peur d’être « démasqués » l’aise avec la société autour de lui,
considèrent désormais qu’un inter- quand on arrive dans les grandes avec toutes les « institutions disci-
dit est tombé après des décennies villes et dans de nouveaux plinaires » dont parle Foucault,
traversées par un sentiment de milieux intellectuels. contre les autorités et la culture
culpabilité, qu’une partie de la société dominante ? En Allemagne, une
ne supporte plus. Ce complexe d’in- Est-ce le théâtre qui a fait dévier grande partie de la force puber-
fériorité a pu paradoxalement susci- votre trajectoire ? taire se tourne aujourd’hui vers le
ter une forme de ressentiment et un Non, c’est la révolte. Le théâtre, milieu fasciste.
regain identitaire. la culture, la musique, la littérature,
accompagnaient ma colère contre Le théâtre a-t-il une fonction
Pour Didier Eribon, l’armée, l’école, l’Église, contre ma émancipatrice ?
les trajectoires propre situation dans une Bavière Il peut accompagner des situa-
individuelles résultent de très catholique, très conservatrice, tions d’émancipation. Une femme
puissants déterminismes sociaux, très patriarcale et très violente. Mon m’a dit un jour : « Monsieur Oster-
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qui laissent peu de place père lui-même était violent. J’ai meier, j’ai divorcé de mon mari à
à la liberté de l’individu. nourri une révolte instinctive. Je cause de votre Nora [dans Une mai-
Je partage avec Didier Eribon voulais tout casser. Tout. Dans les son de poupée d’Ibsen]. » Au
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une histoire commune : nous sommes années 1970, il existait des contre- moment où la situation est deve-
l’un et l’autre des exceptions parce c u l t u r e s é m a n c i p a t r i c e s  : l e nue difficile pour elle, alors que
À LIRE

© Mathilda Olmi / Théâtre de la Ville

culture
Cahier
LE THÉÂTRE THOMAS
ET LA PEUR OSTERMEIER
À VOIR de Thomas Actes Sud-Papiers,
Ostermeier coll. Mettre en
LA NUIT DES ROIS Actes Sud, 2016 scène, 2006,
ou Tout ce que vous Textes réunis par rééd. 2016.
voulez de William Georges Banu et Jitka Entretien avec
Shakespeare Goriaux Pelechová, Thomas Ostermeier
à la Comédie- traduit de l’allemand précédé d’une
Française jusqu’au et de l’anglais par introduction
28 février 2019 J. Goriaux Pelechová. par Sylvie Chalaye.

RETOUR À REIMS OSTERMEIER THE THEATER


de Didier Eribon BACKSTAGE OF THOMAS
au Théâtre de la Ville
L’Arche, 2015 OSTERMEIER
Entretien de Thomas de Peter M. Boenisch
du 11 janvier Routledge, 2016
Ostermeier avec
au 16 février 2019 (en anglais)
Gerhard Jörder, traduit
de l’allemand
par L. Muhleisen
et F. Weigand.

Vous montez aujourd’hui Il dégage une voie alternative pour


La Nuit des rois, à l’invitation penser nos amours et nos identités
de la Comédie-Française. ainsi qu’une réflexion sur le partage
Que dit Shakespeare de notre du pouvoir entre hommes et femmes,

145
condition ? qui me passionne. Même l’homo-
Shakespeare ne donne pas de sexualité y est considérée. Antonio et
réponses, il multiplie les questions. Sébastien pourraient bien avoir une
Dans son monde, les identités ne sont vie de couple. Que Shakespeare situe
les avocats avaient été engagés et pas fixes. Si on lit bien la pièce, l’idée l’action en Illyrie n’est pas anodin.
que se posait la question de la que le genre est une construction est Dans cette région d’Europe, qui cor-

Thomas Ostermeier
garde des enfants, elle était reve- déjà là. L’un des personnages, Viola respond aujourd’hui à l’Albanie, les
nue voir le personnage de Nora dit explicitement : « Je ne suis pas ce relations amoureuses et les jume-
pour s’encourager dans son choix. que je suis. » Elle construit littérale- lages entre personnes de même sexe
Personne n’amène les gens à se ment l’identité du jeune page Césario, ont été pratiqués par l’Église, dans
révolter ni ne met le feu à la sous l’apparence duquel elle se pré- l’empire byzantin. Pour l’historien
société avec le théâtre. Mais il sente à la cour du duc Orsino, dont John Boswell, ce rite qu’on appelle
accompagne ceux qui doutent. elle s’éprend. Le duc envoie Césario l’adelphopoiia [littéralement : « faire
plaider sa cause auprès de sa bien-ai- frère », en grec] serait une forme
Le théâtre nourrit-il l’empathie ? mée, Olivia, qui n’est elle-même pas d’union homosexuelle. Je crois que
Non. Il fait comprendre que insensible aux charmes du jeune les contemporains de Shakespeare
notre malheur et notre sentiment page. Rapidement, toutes les identi- connaissaient cette réalité.
d’isolement sont partagés. tés sont troublées, mais la confusion
et les apparences disent mieux la réa- Chercher la radicalité au théâtre,
Ce n’est pas propre à consoler… lité des sentiments. Le théâtre permet cela a-t-il un sens ?
Non. Le théâtre montre que la d’explorer comment se constitue, par Quand j’ai commencé à faire
situation dans laquelle on se le jeu de la représentation, le rapport du théâtre à Berlin, il n’y avait
retrouve n’est pas purement indi- entre le sexe biologique et la construc- plus d’histoires, de caractères, de
viduelle, que d’autres la par- tion du genre. J’ai retrouvé dans La conflits, de situations, de liens
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tagent. Il replace nos malheurs Nuit des rois la pensée libératrice de avec la société. Esthétiquement,
personnels dans un contexte col- Judith Butler, qui a d’ailleurs elle- c’était très radical. Mais raconter
lectif, rapporte notre situation même écrit un texte sur la pièce.
HORS-SÉRIE

individuelle au fonctionnement de Shakespeare déjoue les catégories


la société dans son ensemble. que sont le genre et la classe sociale.
culture
des histoires pour parler des conflits théâtre par la multiplication des La Nuit des rois. Je commence seu-
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dans la société, n’est-ce pas plus radi- techniques. J’appelle ce réalisme lement à réfléchir à un Roi Lear ou
cal que de déconstruire des sujets « capitaliste », comme on a pu par- un Macbeth. Dans le cas de Shake­
rebattus ? Beaucoup de spectateurs ler de « réalisme socialiste », car il speare, les penseurs qui m’accom-
ont été stupéfiés sinon choqués par est l’esthétique de notre temps. Au pagnent sont notamment Stephen
La Nuit des rois en France, par la part contraire, le réalisme que je Greenblatt, l’auteur de Will le
d’improvisation, par la nudité sur le défends ne copie pas la logique de Magnifique. Comment Shakespeare
plateau, par l’outrance des costumes notre monde. Il n’est pas un natu- est devenu Shakespeare (Flamma-
et du jeu, par la violence sur scène… ralisme et n’en donne pas une rion, 2016), l’Allemand Robert Wei-
Tandis qu’ici on me prend pour un simple représentation. Il essaie de mann, qui a écrit Shakespeare und
provocateur, en Allemagne un quo- rendre compte de sa structure. die Tradition des Volkstheaters
tidien de droite louait le fait qu’on [Shakespeare et la tradition des
puisse enfin suivre l’histoire et com- Voulez-vous dire que les théâtres populaires], et le critique
prendre la pièce. Je me méfie de la représentants de la américain Harold Bloom, remarqué
« radicalité ». déconstruction ont été pour Shakespeare. The Invention of
récupérés esthétiquement ? the Human [Shakespeare. L’inven-
Votre défense du réalisme Les « avant-gardes » sont obsé- tion de l’humain].
est-elle en cause ? dées par une déconstruction qui
Le réalisme a longtemps été prend la forme du relativisme nihi- Vous empruntez à Brecht
considéré comme une esthétique liste – chacun aurait désormais sa cet aphorisme : « La pensée,
bourgeoise, et déconsidéré. La réalité subjective et il ne serait plus c’est du divertissement ».
déconstruction post-dramatique possible de se représenter une Qu’entendez-vous par là ?
est devenue l’esthétique régnante. vérité objective –, camouflé par une Comme Brecht, je crois qu’une
L’idée était que nous n’avions plus pensée de la déconstruction, a question profonde posée par des
146

rien à dire de la réalité du monde, priori jamais lue et jamais comprise. situations complexes et des per-
qui serait devenue totalement sonnages ambivalents peut diver-
éclatée. Les processus écono- Avec quel bagage arrivez-vous tir autant qu’un grand spectacle. Il
miques et politiques seraient en répétition ? y a du plaisir pour un spectateur à
incompréhensibles. Cette Avec un bagage assez lourd. Je se demander : quelle
approche fragmentaire du monde pense aux pièces plusieurs années serait la décision juste du
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s’est traduite sur les scènes de avant de m’y atteler. Cinq ans pour personnage ?

} EXTRAIT {

« L’idéologie du goût naturel tire ses apparences et son efficacité de ce que,


comme toutes les stratégies idéologiques qui s’engendrent dans la lutte
des classes quotidienne, elle naturalise des différences réelles, convertissant
en différences de nature des différences dans les modes d’acquisition
de la culture et reconnaissant comme seul légitime le rapport à la culture
(ou à la langue) qui porte le moins les traces visibles de sa genèse, qui,
n’ayant rien d’“appris”, d’“apprêté”, d’“affecté”, d’“étudié”, de “scolaire” ou
de “livresque”, manifeste par l’aisance et le naturel que la vraie culture
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est nature, nouveau mystère de l’Immaculée conception. »


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Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement,


Minuit, 1979, p. 73.
La science
du bien-être NOUVELLE
FORMULE

LA S CIEN CE DU B IEN - ÊTR E # 10 - HIVER 2019

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L’A L C H I M I E D U PA R D O N
AV EC NOTRE PROGR A MME Ne laissez pas
le stress
GRE ATER GOOD SCIENCE
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CAHIER NUTRITION

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Eugène de Salignac, Peintres suspendus aux cables du pont de Brooklyn, 7 octobre 1914 © New York Municipal Archives

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