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L'ORGANISATION PROVISOIRE

DES POUVOIRS PUBLICS


DE LA REPUBLIQUE ALGERIENNE
(Septembre 1962 Septembre 1963)
*
par Jean LECA

PLAN :

Introduction : Les fondements juridiques de l'Etat algérien

§ 1 : La filiation française

§ 2 : L'Exécutif provisoire

§ 3 : La filiation algérienne

Section I : Le mécanisme des institutions provisoires

§ I : La résolution constitutionnelle du
26 septembre 1962
§ II : Le règlement intérieur de l'Assem
blée

Section II : Le fonctionnement des institutions provisoires

§ I : Le fonctionnement de l'Assemblée
A) le travail législatif ordinaire

B) le travail constituant

§ II : Le fonctionnement du gouvernement

A) la concentration technique

B) la concentration politique

§ III : Le rôle du parti

^75 du parti

B) la prééminence du parti

C) la cohésion et la démocratie
interne

*
JEAN LECA, professeur agrégé à la Faculté de Droit et des Sciences
Economiques d'Alger.
8 REVUE ALGERIENNE

Annexes :


1 Projet de loi soumis au référendum du 20 septem

bre 1962.

2 Résolution constitutionnelle du 25 Septembre 1962.

3 Résolution constitutionnelle du 26 Septembre 1962.
NOTA :

Abréviations couramment utilisées :

J.O.E.A. : Journal Officiel de l'Etat Algérien-Ordonnances


et Décrets.
J.O.R.A. L.D. : Journal Officiel de la République Algé
rienne Démocratique et Populaire Lois et Décrets.
-

J.O.R.A. -
>D.P. : Journal Officiel Algérienne Démocra
tique et Populaire -
Débats parlementaires.
J.O.R.F. L.D. : Journal Officiel de la République Fran
çaise Lois et Décrets.
INTRODUCTION

LES FONDEMENTS JURIDIQUES

DE L'ETAT ALGERIEN

La date de naissance dé l'Etat algérien n'est pas claire


ment établie en dépit des accords d'Evian, ou peut-être à
cause d'eux. A première vue cependant, il ne semble pas

se poser de problème : l'Etat algérien résulte du référendum


1"
du Juillet 1962, organisé conjointement par le gouverne
ment français et le Front de Libération Nationale par le
truchement de l'Exécutif provisoire, reconnu et accepté par
le gouvernement français dans une déclaration solennelle (1) .

Cependant, le référendum ne revêt pas la même significa


tion, selon que l'on se place du point de vue français ou
du point de vue algérien. Du point de vue français, le réfé
rendum est un acte créateur : l'Etat algérien naît d'un
démembrement de l'Etat français. Du point de vue algérien,
ce n'est qu'un acte de ratification, consacrant une réalité

déjà existante en fait et en droit : l'Etat algérien. On se


se trouve donc en présence d'un double fondement juridique

de l'Etat algérien, selon que l'on considère que la France


s'est démembrée d'une de ses provinces ou que l'Algérie
a retrouvé, par sa volonté propre, sa personnalité inter
nationale.

Nous nous proposons de montrer brièvement comment


la filiation française et la filiation algérienne, coexistent
et se combinent sans jamais coincider. Une place particulière
sera réservée à l'Exécutif provisoire, organisme bizarre dont

l'étude systématique reste à entreprendre.

§ I. —
La Filiation française

On peut la faire remonter à la Déclaration du 16 Septem


bre 1959 par laquelle le Président de la République reconnaît

(1) Sur l'accession de l'Algérie à l'indépendance, voirM FLORY <■

La fin
de la souveraineté française en Algérie » Annuaire français de Droit Inter
national 1962 p. 905.
10 REVUE ALGERIENNE

le droit du peuple algérien à l'autodétermination et esquisse


les termes du choix qu'il aura à opérer (2). La politique
d'autodétermination plus ou moins retouchée, mais demeu
rée fidèle dans les grandes lignes à la Déclaration de 1959
est approuvée par le peuple français par le référendum du

8 janvier 1961. Ce dernier approuve en même temps un


certain nombre de mesures provisoires s'insérant dans le
cadre même de l'autodétermination, c'est-à-dire un statut
administratif accordé à l'Algérie. On notera que le réfé

rendum s'étend également au territoire algérien considéré


comme partie intégrante du territoire français (3). Après

diverses péripéties, gouvernement français et « Front de


Libération Nationale » (puisqu'il ne saurait exister aux yeux
de la France de « Gouvernement provisoire de la Répu
blique algérienne » ) parviennent à un accord à Evian le
18 Mars 1962.
La juridique des « Accords d'Evian » n'est pas
nature

clairement définie. Ces « accords » publiés au Journal


Officiel de la République Française daté du 20 mars sans
signature ni formule exécutoire (4) se composent d'un
accord de cessez-le-feu et d'un certain nombre de « Décla

rations gouvernementales relatives à l'Algérie ». La décla

ration générale réaffirme le principe de l'autodétermination

et ajoute selon la formule fameuse, « la formation d'un

Etat indépendant et souverain paraissant conforme aux


réalités algériennes et dans ces conditions, la coopération

de la France et de l'Algérie répondant aux intérêts de


l'Algérie, le gouvernement français estime avec le F.L.N.
que la solution de l'indépendance de l'Algérie en coopération
avec la France est celle qui correspond à cette situation. Le

gouvernement et le FLN ont donc défini d'un commun accord

cette solution dans des déclarations, qui seront soumises

(2) Sur l'évolution de la situation cf. M. FLORY : «Algérie et Droit


international » Ann. Français de Droit Inter. 1959 p. Algérie algérienne
817, et «

et Droit international » id. 1960 p. 97.

(3) Résultats -globaux : Inscrits : 32.520.233 -


Votants : 23.986.913 -
Exprimés :

23.265.444 ; OUI :17.447.669 NON : 5.817.775


- -
Résultats en Algérie : Inscrits :
4.470.215 -
Votants : 2.626.689 OUI -
1.749.969 -
NON : 767.546 J.O.R.F. L.D.
- -

15-1-1961 p. 621.

Les résultats positifs du référendum entraînent la promulgation de la loi


n"
61-44 du 14 janvier 1961 concernant l'autodétermination des populations
algériennes et l'organisation -des pouvoirs en Algérie avant l'autodé
public0
termination J.O.R.F. -
L.D. 15-1 p.p. 578-579.

(4) Sur l'inconvénient de ce procédé cf. ROUSSEAU in Revue Gén. de Droit


international-public. 1963 n° 1 et J. TOUSCOZ « les accords franco-algériens
d'Evian » in Revue de l'Action populaire 1962.
DOCTRINE 11

à l'approbation des électeurs lors du scrutin d'autodéter


mination » (5). On rencontre donc dans les « Accords
d'Evian », à la fois des dispositions essentiellement transi
1"
toires devant épuiser leurs effets au juillet 1962, celle
« de l'organisation des pouvoirs publics pendant la période

transitoire » et « des garanties de l'autodétermination » et


des dispositions ne devant porter leurs effets qu'après le
1"'
juillet. On tentera de mesurer tout à l'heure la valeur
de ces textes au regard de l'Algérie. Qu'il nous suffise de
noter qu'au regard de la France, les « Accords d'Evian »,

sont du point de vue formel, des déclarations unilatérales


l'obligeant immédiatement en ce qui concerne les dispo
sitions transitoires, et sous condition suspensive, en ce
qui les dispositions postérieures à l'autodétermi
concerne
nation. Ils font donc partie par nature de l'ordre juridique
français.
Leur y apparaît cependant bizarre. Certes le gou
place
vernement français va prendre dès le 19 mars un certain
nombre de décrets destinés à appliquer les décisions d'Evian,
1"
décret organisant le référendum du juillet (6) , créant le
tribunal de l'ordre public (7) , organisant les pouvoirs publics
en Algérie (8) nommant les membres de l'Exécutif provi

soire (9), mais il prendra soin de ne jamais mentionner


leur relation avec Evian. Ainsi le décret 62-305 du 19 mars

« portant règlement du référendum d'autodétermination


dans les départements d'Alger, Batna, Bône, Constantine,
Médéa, Mostaganem, Oasis, Oran, Orléansville, Saïda,
Saoura, Sétif Tiaret, Tizi-Ouzou, Tlemcen » : l'intitulé en
,

est significatif qui maintient l'Algérie


les départe parmi

ments français, de même que les visas ; on y trouve le


code électoral, l'ordonnance du 4 février 1959 relative à
l'élection des conseillers municipaux ainsi que la loi du 14
janvier 1961 « concernant l'autodétermination des popu
lations algériennes » mais aucune mention des déclarations
d'Evian ne s'y rencontre. Celles-ci, en revanche, figurent
dans la question posée au peuple français, lors du référendum
du 8 avril 1962, mais, pourrait-on dire, par accident, le but
de l'opération n'étant pas de les soumettre au peuple français
mais de permettre au Président de la République de conclure

(5) J.O.E.F. ■
L.D. 20 mars 1962 p. 3019.
(6) D. n»
62-305 J.O.R.F. ■
L.D. 20 mars 1962 p. 3034.
17) D. n° 62-307 ibid ; p. 3038.
(8) D. n° 62-306 ibid p. 3036.
(9) D. du 6 avril 1962, J.O.R.F. L.D. 7 avril 1962 p. 3644.
12 REVUE ALGERIENNE

sans en référer au Parlement, « tous accords à établir


conformément aux déclarations gouvernementales du 19
mars 1962, si les populations algériennes, consultées en
vertu de la loi du 14 janvier 1961, choisissent de constituer
l'Algérie en un Etat indépendant coopérant avec la France,
et pendant la période transitoire, de prendre par ordon
nances ou par décrets « toutes mesures législatives ou régle
mentaires relatives à l'application des déclarations gouver
nementales du 19 mars 1962 » (10) Il s'agissait donc de .

faire de la politique algérienne un domaine entièrement


réservé au Président de la République en l'autorisant à
prendre des ordonnances et à conclure des accords en forme

simplifiée en cette matière. Il était difficile dans ces condi


tions de ne pas mentionner les déclarations d'Evian qui
ont été ainsi ratifiées par une « loi référendaire » (11)
quoique d'une façon peu nette.

En toute différentes mesures ont suffi


hypothèse, ces
samment marqué la
du gouvernement français de
volonté
faire du référendum d'autodétermination et, par là, de l'Etat
algérien le résultat d'une procédure purement française. Le
déroulement du référendum le confirme : ce dernier fut
organisé par un décret du 8 juin 1962 et un arrêté de
1er
l'Exécutif provisoire du 22 juin. Il eut lieu le juillet ; ses
résultats furent proclamés le 3 par la « Commission Cen
trale de Contrôle du Référendum d'Autodétermination » qui
constata qu'à la question : « voulez-vous que l'Algérie
devienne un Etat indépendant coopérant avec la France
dans les conditions définies par les déclarations du 19 mars
1962 ? » « les électeurs ont répondu affirmativement » (12) ;
aussitôt par lettre adressée au Président de l'Exécutif pro

visoire, le Président de la République, prenant acte des


résultats du scrutin et de la mise en vigueur des déclarations
du 19 mars, transférait à l'Exécutif provisoire, « les compé
tences afférentes à la souveraineté sur le territoire des an
ciens départements français d'Algérie ». Le président de l'Exé

cutif provisoire accusait réception de cette lettre. L'ensem-

(10) Décret 62-310 du 20 mars 1962. J.O.R.F.



L.D. 21 mars p. 3075.
Le référendum devait donner les résultats suivants : 17.866.423 OUI, 1.809.074
NON, environ 7
millions d'abstentions et 1 million de bulletins blancs.
J.O.R.F."- L.D. 14 avril 1962 p. 3880. Il donne naissance à la loi n»
62.421 du
33 avril 1962 J.O.R.F. p. 3843.

(11) Selon l'expression de M. DUVERGER. «Institutions politiques et Droit


constitutionnel » 1963.

(12) Inscrits : 6.549.736 -


votants : 6.017.680 -
blancs ou nuls 25.565
suffrages exprimés : 5.992.115 OUI . 5.975.S81 NON : 16.534.
DOCTRINE 13

ble de ces documents était publié au premier numéro du


Journal Officiel de l'Etat algérien (13) qui contenait égale
ment le premier acte de souveraineté de l'Exécutif, l'ordon
nance portant réintégration et révision de la situation
administrative de certains agents publics, exclus ou suspen
dus à « d'actes
raison inspirés par des mobiles d'ordre
patriotique » (14) Trois jours après l'apparition de l'Etat
.

algérien, la patrie algérienne était mentionnée dans un acte


juridique à effet rétroactif. La patrie que la France avait
1er
ignorée jusqu'au juillet était évoquée par le premier acte
du premier organe de l'Etat algérien, organe nommé du
reste par un décret du gouvernement français.

§ II. —
L'Exécutif provisoire

L'Exécutif provisoire fait très exactement le lien entre


la filiation française et la filiation algérienne du nouvel
1"
Etat. Organe administratif français, il prendra après le
juillet un certain nombre de mesures engageant l'Etat
algérien pour longtemps et finalement il permettra à l'As

semblée nationale constituante de fixer avec précision les


fondements de la République algérienne.

A) Le originaire de l'Exécutif provisoire était


rôle
1er
fort modestejusqu'au juillet. Il évoquait le gouverne
ment d'un pays jouissant de l'autonomie interne, tous les

pouvoirs de souveraineté étant retenus par le Haut


Commissaire de la République française : à cette occasion,
on a pu évoquer les structures mises sur pied par la loi

cadre de 1956 sur les territoires d'Afrique noire (15) Après .

1"
le juillet, son rôle devenait plus important mais pour
une période très limitée puisqu'au terme du chapitre V de

la déclaration générale il devait organiser dans un délai


de trois semaines, des élections pour la désignation de
l'Assemblée nationale à laquelle il remettait ses pouvoirs.
Effectivement, une ordonnance du 16 juillet fixait les moda-

(13) J.O.E.A. Ordonnances et décrets 6 juillet 1962 p. 3, i et 5.


(14) Ordonnance no 62-1 J.O.E.A. ordonnances et décrets 6 juillet p. 6.
Cette ordonnance a dans de nombreux cas une valeur plus symbolique que
pratique. Quki, pair exemple, des agents révoqués en 1957 et atteints par la
limite d'âge en 1961 ? Quel budget supportera la liquidation des traitements
qui auraient dû être perçus de 1957 *à 1961 ?

(15) Cf. FLORY « La fin de la souveraineté française en Algérie » Ann.


Français de Droit international 1962 p. 905.
On sait cependant le rôle capital joué par certains membres de l'Exécutif
provisoire, notamment au moment des « accords Susini Mostefai » du 17 juin
1962 v. « L'Année politique « 1962 » P.U.F. 1963 pp. 889-296.
14 REVUE ALGERIENNE

lités de ces ordonnance du 17 juillet


élections (16) et une

soumettait au peuple un projet de loi donnant à l'Assemblée


à élire le 12 août, un mandat d'un an avec la triple mission
de désigner le gouvernement provisoire, de légiférer au
nom du peuple algérien, d'élaborer et de voter la Consti

tution de l'Algérie (17).

B) De fait, la période troublée de l'été 1962 devait


renforcer son rôle. Le gouvernement provisoire de la Répu
blique algérienne, à peine entré en Algérie, était contesté
par le « Groupe de Tlemcen » et par l'état-major, révoqué

mais demeuré en place, de l'Armée de Libération Nationale.


Après la conciliation relative marquée par la création et
l'élargissement du Bureau Politique, la crise de la wilaya IV
surgissait. On doit donc constater que jusqu'à l'élection de

l'Assemblée la continuité de l'Etat algérien a été assurée


par le seul Exécutif provisoire (17 bis) .

De ce point de vue, son rôle a été double : rôle dans


l'organisation des élections d'abord : sans avoir jamais
d'influence politique déterminante, l'Exécutif provisoire a
maintenu en l'état l'appareil électoral afin de profiter dans

les meilleurs délais de la trêve entre les différentes forces.


Ajournées au 2 septembre (18), puis «à une date ultérieure»
(19) les élections devaient finalement avoir lieu le 20
septembre, la première réunion de l'Assemblée étant prévue
pour le 25 (20) ; mais ces reports successifs, en allongeant la

durée de l'Exécutif, devaient forcer ce dernier, pour assurer le


fonctionnement de l'Etat, à prendre une série de mesures con
servatoires. Ce deuxième rôle fut capital : seul représentant

permanent et incontesté de l'Algérie, l'Exécutif prit la


responsabilité d'une foule de décisions de principes ; légis
lation sur les biens vacants (21) , sur le recrutement des
fonctionnaires (22), sur les services économiques (23), pro-

(16) Ordonnance n» 62.010. J.O.E.A. Ordonnances et Décrets 17 juillet 1962


p. 14 l'ordonnance fixait la date de l'élection ('12 août), le nombre de sièges
à pourvoir (196), le mode de scrutin (scrutin de liste départemental majori
taire à un tour) et la date de la première réunion de l'Assemblée (le 16 août).
(17) Ordonnance n°
62-011 ibid p. 15 -
V. également les D. 62-500 et 62-501
du 17 juillet Ibid pp. 16 et 17.
(17 bis) On trouvera un résumé très convenable de la période de l'été 1962
dans «L'Année politique 1962» (P.U.F. 1963) p.p. 308-342.
(18) Ordonnance n« 62-015 du 4 août J.O.E.A. 3 et 7 août p. 42
(19) Ordonnance 62-032 du lor septembre J.O.E.A. 10T septembre p. 111.

(20) Ordonnance 62-035 du 8 septembre J.O.E.A. 11 septembre p. 154.


no

Ordonnance n° 62-020 du 24 août J.O.E.A. 7 septembre p. 138


(21)
Décrets n° 62-502 du 15 juillet fixant les conditions de nomination de
(22)
certains hauts fonctionnaires. D. 62-503 du 15 juillet édictant des mesures

destinées à favoriser l'accès à la fonction publique J.O.E.A. 20 juillet p. 26


DOCTRINE 15

tocoles de coopération algéro-français notamment sur la


situation des agents français en service en Algérie et sur
la mise en valeur du sous-sol saharien (24) Il ne fait pas .

de doute que les structures de l'Etat algérien ont été mises


sur pied par l'Exécutif provisoire ; au 20 septembre 1962,

le pouvoir réel appartenait au Bureau Politique mais toutes


les décisions importantes avaient été prises par l'Exécutif
provisoire.

§ III. —
La Filiation algérienne

Le référendum du 20 septembre 1962 donne un résultat


largement positif (25) L'Assemblée élue ce jour est donc
.

constituante et tous les organes constitutionnels algériens


lui remettent aussitôt leurs pouvoirs.

A) La transmission des pouvoirs opérée à la première


séance de l'Assemblée, est significative de l'idée que se
fait l'Etat algérien de sa propre filiation. Rien d'inattendu
dans la transmission des pouvoirs de l'Exécutif provisoire :
la formule suivante y est employée :
« Conformément à l'article 24 du titre VII des Accords
d'Evian, j'ai l'honneur de transmettre à l'Assemblée natio
nale constituante les pouvoirs détenus par l'Exécutif pro
visoire de l'Etat algérien » (26).
Il semble donc qu'on soit toujours dans la filiation fran
çaise, les accords d'Evian étant expressément visés.
Toute différente apparaître la transmission des pouvoirs
du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne.
Le seul fait que l'Assemblée ait tenu à recevoir les pouvoirs

(23) le train d'ordonnances du 25 août 1962 (n° 62-021 à 62-031). J.O.E.A.


v.
1" septembre p.p. 105 et ss v. également l'ordonnance n° 62-051 du 21 septem
-

bre. J.O.E.A. 22 septembre p. 277.

24) Protocoles des 28 août et 7 septembre 1962 publiés par le décret n»


62-515 du 7 septembre. J.O.E.A. 14 septembre pip. 170 et ss. Cf également les
protocoles du 24 septembre. J.O.E.A. 24 septembre p.p. 307 et ss.

(25) Inscrits : 6.328.415 votants 5.302.294 ;


-
suffrages exprimés : 5.286.004
OUI : 5.267.324 (NON : 18.680
-
J.O.R.A. L.D. n' 1 du 26 octobre 1962 p. 2.
-

On remarquera, dans un souci de pointillisme, que le projet de loi annexé


à l'ordonnance du 17 juillet 1962 et soumis au référendum n'a pas été promulgué
après son adoption par référendum. 'Ceci pour une bonne raison : la Commis
sion de Centralisation des résultats n'a fait connaître ces derniers que le 29

septembre, a un moment où l'Exécutif provisoire, seul organe susceptible de


promulguer la loi, n'existait plus, ayant remis ses pouvoirs le 25 septembre !
La formule suivante assez insolite a donc été adoptée : « La Commission
proclame le résultats ci-dessus indiqués et constate que le projet de loi annexé
à l'ordonnance n° 62-011 du 17 juillet 1962 a été adopté par le peuple algérien
(26) J.O.R.A. -«L.D. 26 octobre 1962 p. 3.
16 REVUE ALGERIENNE

d'un organe en disgrâce en septembre 1962 (pas un applau


dissement ne salue la lecture de la lettre de son président
M. Ben Khedda (27) mérite qu'on s'y arrête. A ses yeux, l'E
xécutif provisoire n'est pas le seul organe de l'Etat algérien.

A ses côtés, avant lui figure l'autre représentant d'un Etat


préexistant aux accords d'Evian et même si le G.P.R.A.
n'est plus le pouvoir légitime depuis la crise de Tripoli, il

demeure, le pouvoir légal en tant qu'in


en quelque manière

carnation de l'Etat algérien non issu des déclarations


d'Evian. D'où la formule de la lettre de son président
« Parmi les attributs de la souveraineté nationale, il y a la

souveraineté extérieure exercée jusqu'ici par le gouverne


ment provisoire de la République algérienne. A l'occasion
de cette séance historique, j'ai l'honneur de transmettre
l'
ces pouvoirs à Assemblée nationale » (28) On notera éga
lement les remerciements adressés à ceux qui ont reconnu
le G.P.R.A. « consacrant la souveraineté algérienne sur le
plan international et apportant ainsi à notre peuple en

lutte une aide précieuse » façon élégante d'insister sur la


préexistence du G.P.R.A. consacrée par la reconnaissance
d'autres pays. Les accords d'Evian, cependant ne sont pas
passés sous silence : « les accords d'Evian, lit-on in fine ont

admis l'indépendance de l'Algérie, l'intégrité du territoire


et la souveraineté de l'Etat algérien au dedans et au
dehors » formule réservée par laquelle le G.P.R.A. se
reconnaît solidaire, parce que co-signataire, des accords
d'Evian. On s'éloigne sensiblement de la filiation française
mais la rupture n'est pas encore opérée.

B)La Résolution Constitutionnelle par laquelle l'As


semblée proclame le 25 septembre 1962 la République Algé
rienne Démocratique et Populaire exprime parfaitement la

filiation algérienne dans sa manière la plus abrupte. Les


visas ne disent rien des déclarations d'Evian, implicitement

récusées, au moins comme fondement de l'Etat algérien. Ce


qui est en cause d'ailleurs n'est pas la création de cet Etat

mais seulement sa restauration qui résulte de « la Procla


mation du Comité de Coordination et d'Exécution du Front

de Libération Nationale du 15 septembre 1958 ». En effet,


le C.C.E. « a décidé, sur délégation de pouvoir du Conseil
National de la Révolution algérienne en date du 27 août
1957 la création d'un gouvernement provisoire de la Répu-

(27) Cf. J.O.R.A. -


D.P. Séance du 25 septembre 1962 n"
1.
J.O.R.A.'- L.D. n»
1 p. 4.
(28)
DOCTRINE 17

blique algérienne et la restauration de l'Etat algérien » (29)


Tel est le premier visa capital : il fonde tout le raisonne
ment (30). Ensuite, seulement, vient «le référendum inter
1"
venu en Algérie le juillet » ; référendum secondaire car
le peuple algérien « s'est prononcé pour l'indépendance qui
résultait déjà de la décision du C.C.E. du 19 septembre
1958 créant le G.P.R.A. »
Ainsi une filiation algérienne complètement
s'affirme
1"
autonome dans laquelle le référendum du juillet tient
une place assez modeste, tout au plus celle d'un acte de
ratification d'un décision gouvernementale déjà existante.

On peut s'interroger alors sur la nature que revêtent les


déclarations d'Evian au regard de l'Algérie. Elles ne sont
certes pas sans valeur, dans la mesure où le référendum du
1"
juillet qui les a mises en vigueur n'a pas été récusé et
où l'Assemblée a reçu les pouvoirs de l'Exécutif provisoire

lui-même issu d'Evian. Mais à partir du moment où l'Algérie


refuse d'y voir la Charte constitutive de l'Etat, elles perdent

leur valeur quasi constitutionnelle pour tomber au rang de


la Déclaration unilatérale, essentiellement précaire, au de
meurant aussi mal intégrée dans l'ordre juridique algérien

que dans l'ordre juridique français. Ce n'est pas un mince


paradoxe que de constater combien ces accords quasi cons
titutionnels dans leur conception se révèlent finalement
un des actes juridiques les plus faibles et les plus flous
qui soient, auprès desquels les décisions des conférences

constitutionnelles du Commonwealth apparaîtraient presque


comme un modèle de précision et de vigueur.

(29) J.O.R.A. -
L.D. n°
1 p. 5.

(30) Qu'on trouvera plus développé dans le livre de M. BEDJAOUI «La


Révolution algérienne et le Droit » Bruxelles Association Internationale des
juristes démocrates 1961.
SECTION I

LE MECANISME
DES INSTITUTIONS PROVISOIRES

On a vu comment le Référendum du 20 Septembre avait


fixé à l'Assemblée élue le même jour une durée maximum
d'une année. En même temps il lui assignait notamment
pour tâche :


De désigner le gouvernement provisoire,

De légiférer au nom du peuple algérien,

D'élaborer et de voter la Constitution de l'Algérie(l)

Très classiquement l'Assemblée se voyait donc investie


d'une triple mission : mission de nomination du gouverne
ment, mission législative, mission constituante. Mais la
forme même du régime provisoire est laissée dans l'ombre :
régime parlementaire, régime d'assemblée ou régime don

nant la plus large autonomie au gouvernement, le texte


ne se prononce pas. L'assemblée dans la plénitude de sa

souveraineté devait donc préciser les modalités de son


action. Elle l'a fait non sans obscurité par deux
— —

textes : la Résolution constitutionnelle du 26 septembre et


le règlement intérieur.

§ I. —
La Résolution Constitutionnelle
du 26 Septembre 1962

La Résolution adoptée le 26 septembre (2) est particu


1"
lièrement concise ; l'article porte :

« Aux termes du Référendum du 20 septembre 1962,


L'Assemblée Nationale Constituante désignera
« un
gouvernement de la République algérienne démocratique et
populaire,

(1) J.O.E.A. -
17 juillet 1962 p. 16 -
v. le texte intégral en annexe n«
1.
(2) J.O.R.A. -
L.D. n«
1 26 octobre 1962 p. 6 v. le texte intégral en annexe n»
3.
DOCTRINE 19

« L'Assemblée aura à désigner le chef du gouvernement

qui constituera la liste de ses ministres,

« Le chef du gouvernement présentera devant l'Assem


blée ses ministres et proposera son programme à l'adoption
de l'Assemblée ».

Le texte, dont le promoteur était M. Boumaza, ainsi


que les débats qui lui ont donné naissance appellent plusieurs
remarques d'inégale importance.

Une remarque touchant à la forme : un député a proposé


de remplacer les termes de « proposition de résolution » par
les termes de « projet de loi » (3) Cette substitution, « juri .

diquement plus régulière » (4) , a été combattue à juste titre


quoique pour des raisons partiellement inexactes. On fit
valoir qu'un projet de loi émane du gouvernement et que

l'absence de tout gouvernement constitué empêchait le dépôt


d'un tel projet (5). Mais cet argument eut perdu toute valeur
si le terme, parfaitement régulier, de « proposition de loi »

avait été suggéré. En fait, la justification de « la réso


lution » réside bien dans l'absence d'un gouvernement, mais
pour une autre raison : la résolution se distingue en effet

de la loi par la formalité de la promulgation dont cette


dernière est l'objet (6). La promulgation qui n'ajoute rien
à la force de la loi, constate officiellement son existence (7) ;
elle émane du chef de l'Etat ou du chef du gouvernement.
En l'espèce, l'absence de tout organe gouvernemental inter
disait la promulgation et empêchait par conséquent que la
proposition de M. Boumaza fut qualifiée de « Loi ». Mais
cette distinction, purement formelle, n'enlève rien à la force

juridique de la Résolution votée par l'Assemblée. Emanant


de l'organe souverain, couvrant le même domaine que la Loi,
la Résolution du 26 septembre a force législative.

Sur le fond, on soulèvera deux questions.

Les termes « désigner le chef du gouvernement » ont

(3) Intervention de M. Ait-Ahmed. Séance du 26 septembre. J.O.R.A. D.P.-



2-29 septembre 1962 p. 17.

(4) Ibid.

(5) Intervention de *M. Louai -


Eod.-Loc.
Droit Dalloz 2° Edit_
(6) PRELOT « Institutions politiques et constitutionnel »

p. 752.

(7) Ibid p. 661.


20 REVUE ALGERIENNE

donné lieu, tout d'abord, à des débats assez étendus. Le


texte original de M. Boumaza portait le terme « investir »

ce qui a provoqué diverses protestations (8) M. Krim .

Belkacem fit observer pour sa part que l'Assemblée ne


doit pas voter deux investitures : « celle du chef du gou
vernement puis celle du gouvernement dans son ensemble :

ce serait illogique et contraire au principe de la collégialité »

et il proposa le terme « pressentir » (9).

Il semble que la la
querelle ait porté exclusivement sur
terminologie et la procédure de désignation. Celle-ci
non sur

ne faisait pas de doute dans l'esprit de l'Assemblée : il ne

s'agissait nullement de recourir à deux débats distincts,


l'un sur le chef du gouvernement, l'autre sur le ministère,
à l'instar du système français de 1946. Plus simplement,
dans une première phase, l'Assemblée devait se substituer
au chef de l'Etat inexistant pour désigner, par un vote sans

débats, le chef du gouvernement. Ensuite seulement com


mencerait la phase proprement parlementaire de la forma
tion du gouvernement avec présentation de l'équipe minis
térielle et de son programme devant l'Assemblée qui ouvri
rait un débat et se prononcerait par un vote (10). Cette
distinction ne semble pas avoir été très clairement perçue
par certains députés pour qui la suppression de « l'investi

ture » signifiait la suppression du contrôle parlementaire


01). Le terme «désigner» qui a finalement été retenu
nous paraît traduire plus heureusement la volonté de l'As

semblée en ce sens qu'il rend bien compte de la première


phase de la formation du gouvernement : choix d'un
homme sans déclaration préalable ni débat d'investiture.

C'est dans ces conditions que M. Ben Bella « pressenti »


par le bureau de l'Assemblée a posé sa candidature aussitôt
ratifiée par l'Assemblée par 141 voix contre 13 et 31 bulle

tins blancs (12). Par le décret 62-1 du 27 septembre


n"

M. Ben Bella a nommé les membres de son gouvernement


et a prononcé sa déclaration ministérielle le 28 septembre

(8) Interventions de MM. Hassani et Krim Belkacem. J.O.R.A. -


D.P. no 2.
pt 15.

(9) Eod.-Loc.

En
(10) ce sens l'intervention de M. Ferhat Abbas, Président de l'Assemblée
Eod.-Loc.

(11) Int. de M. Boumendjel, Eod.-Loc.

(12) J.O.R.A. -D.P.



2 p. 19.
DOCTRINE 21

(13). Le ministère est investi le 29 par 158 voix contre 1 et


19 abstentions (14) .

Cependant la jeu de sa respon


question de la mise en

sabilité se pose. du 26 septembre demeure


La résolution
muette sur les conditions dans lesquelles le contrôle parle
mentaire peut s'exercer. Un premier texte déposé par M.

Boumaza le 25 septembre (15), beaucoup plus développé,


constituait une véritable loi constitutionnelle provisoire :
à côté d'articles autorisant le gouvernement à légiférer par
décret, il contenait des dispositions très précises sur le
contrôle de l'Assemblée. Ainsi l'article 2 prévoyait :

Le chef du gouvernement et les ministres sont respon


«

sables devant l'Assemblée. Celle-ci peut retirer sa confiance


au gouvernement dans son ensemble ou à un ou plusieurs

ministres. Elle peut aussi accepter la démission du gouver

nement, de l'un ou plusieurs de ses ministres ».


Ce texte, abandonné par M. Boumaza mais repris par
M. Ait- Ahmed lors de la séance du 26 (16), réduisait à néant
la solidarité ministérielle. Si l'Assemblée peut demander
des comptes séparément à chaque ministre et le révoquer,
il va de soi que la moindre modification du ministère doit
recevoir également son approbation ; dès lors, la notion
d'équipe gouvernementale homogène sous la direction de
son chef cède la place à un collège de commis responsables

séparément devant l'Assemblée. C'était instaurer une sorte


de gouvernement conventionnel, affaiblissant substantielle
ment le Premier Ministre. Ce point souligné par plusieurs

députés (17) déterminera le rejet de la proposition de M.


Ait-Ahmed.
Il demeure le texte définitif de la Résolution ne
que
précise aucunement les techniques de mise en jeu de la
responsabilité du gouvernement. L'Assemblée s'en est tenue

(13) Le Décret a été publié au J.O.-R.A. Lois et Décrets ainsi que la Décla
ration ce qui, pour cette dernière, s'explique mal. J.O.R.A. L.D. n» 1 -

26 octobre 1962 p. 7 et 13.

(14) J.O.R.A. -D.P.



3 p. 40.

(15) J.O.R.A. -D.P. 27 septembre n°


1 p. 10.

(16) J.O.R.A. -
D.P. n'
2 29 septembre p. 17.

(17) M. Bentoumi Ibid p. 18. De même le commandant


Interventions de
'Slimane tout en se déclarant opposé au « pouvoir personnel » ajoutait ; « il ne
peut s'agir de partager les responsabilités entre les différents membres du

gouvernement, comme nous l'avons connu dans le passé. C'est pourquoi je


.maintiens la notion de responsabilité du chef du gouvernement, lequel présen
tera son équipe et nous indiquera comment il entend appliquer le Programme
.de Tripoli » ibid p. 17.
22 REVUE ALGERIENNE

strictement à la désignation et a laissé à la pratique le soin


de « faire le reste ». L'autonomie du gouvernement s'en
trouve renforcée, même si, théoriquement, l'assemblée,
souveraine, demeure maîtresse de tout faire... ou de ne
rien faire. Ainsi s'est dessiné, virtuellement, le style du
régime.

§ H. —
Le règlement intérieur de l'Assemblée

Adopté le 20 novembre 1962, le règlement intérieur est


venu préciser et compléter de façon substancielle la Résolu
tion du 26 septembre. On pourrait s'en étonner, s'agissant

d'un document en apparence aussi modeste, qui constitue

une simple mesure d'ordre intérieur sans effet normatif en


dehors de l'enceinte de l'Assemblée. Le Rapporteur de la
Commission du règlement a d'ailleurs toujours soutenu que
le règlement était une simple technique permettant à l'As
semblée de discipliner ses débats et de mieux travailler (18).

Par conséquent, non seulement il ne préjuge en rien de la


Constitution, mais même il ne saurait toucher aux pro
blèmes qui par nature relèvent du domaine constitutionnel.
A la Constitution de poser des normes, au règlement de
prévoir des recettes de bon fonctionnement de l'Assemblée.

Cette distinction a été clairement appliquée à la question


des incompatibilités et des immunités parlementaires. Ainsi
l'article 7 touchant aux démissions d'office pour incompa
tibilités et les articles 50, 51 et 52, fixant la composition
et les pouvoirs de la Commission des immunités, ont-ils

typiquement le caractère de dispositions virtuelles, sans


portée immédiate en l'absence de normes constitutionnelles
précisant le contenu des notions qu'ils mettent en jeu. Le

Président de l'Assemblée tout comme le Rapporteur l'ont mis


en relief quand ces articles sont venus en discussion (19).

Ce raisonnement foncièrement inexact.


est cependant
La pratique parlementaire acceptée a bien
généralement
montré que le Règlement d'Assemblée, loin d'être une simple
mesure d'ordre intérieur sans incidence législative a tout
un aspect normatif, dans la mesure où la procédure n'isole

(18) Intervention M. Ben Abdallah, rapporteur, à la séance du 17


de
novembre (à l'adoption de la langue arabe). J.O.R.A. D.P. n° 6
propos de -

p. 101. Cf de même l'intervention de M. Bentoumi, Garde des Sceaux à la.


même séance (à propos de la participation du gouvernement à la fixation de

l'ordre du jour) ibid p. 92.


(19) Sur les incompatibilités, séance du 15 novembre J.O.R.A. D.P. n" 4 -

p.p. 53 et 54.
DOCTRINE 23

pas l'Assemblée sur elle-même mais constitue un instrument


lui de remplir ses fonctions de législation et de
permettant
contrôle du gouvernement. Le règlement déborde par son
objet même sur le domaine de la Constitution. C'est la raison
pour laquelle le Conseil constitutionnel français a reçu com

pétence pour se prononcer sur la constitutionnalité du


Règlement des Assemblées (20) Le règlement algérien, .

émanant d'une Assemblée constituante pleinement souve


raine, avant l'adoption de toute constitution a donc une
valeur indicative de « petite constitution ».

De fait, au moins trois questions constitutionnelles im


portantes ont été abordées.

La des organisations nationales a été soulevée


question
à de la composition des Commissions parlemen
propos
taires. L'amendement suivant à l'article 36 fut soutenu par
plusieurs députés :

« Les représentants des organisations nationales ont


accès aux commissions. Ils doivent être entendus lorsqu'ils
le demandent. Ils ne participent pas au vote » (21) .

Cet amendement tendant à institutionnaliser les organi


sations nationales fut rejeté pour deux raisons. La pre
mière est classique et dans la meilleure tradition du parle

mentarisme occidental : les députés étant seuls à avoir


reçu mandat du peuple sont seuls détenteurs de la souve
raineté nationale qu'ils ne sauraient partager avec des tiers

non élus (22) Le second argument plus original, éclaire les


.

débats qui agitaient l'Algérie et l'Assemblée à ce moment ;


il touche à l'unicité du parti et sa prééminence absolue sur
toutes les organisations (23) Il n'avait pas échappé que cet
.

accès direct à l'Assemblée offert aux organisations natio

nales pouvait donner les moyens de s'exprimer en dehors

du parti. Ainsi le débat a-t-il dévié vers la question de


l'autonomie des organisations nationales et principalement

(20) 'Cf D. RUZIE « Le nouveau règlement de l'Assemblée Nationale » Revue


du droit public 1959 p. 863 et notamment les nombreux détails p.p. 867-878.
La référence à la pratique française est ici pertinente car le règlement
algérien s'inspire pour une bonne part non seulement du règlement français,
mais comme on le verra plus loin du texte de la Constitution du 4 octobre
1958 instituant la 5""
République.
(21) Amendement de M. Oussedik Boualem, soutenu par MM. Teguia,
Bouaziz et Ait-A*hmed. J.O.R.A. D.P. - n°
5 p.p. 85 et 86.

(22) Interventions de M. M. Ghersi J.O.R.A. -


D.P. n°
5 p. 85 et Benabdallah
ibid p. 86.

(23) Interventions de M. Kaid Ahmed (Commandant Slimane) ibid p. 86.


24 REVUE ALGERIENNE

l'Union générale des travailleurs algériens dont le congrès

n'avait pas encore eu lieu (24).

Tout aussi importante apparaît la question des rapports


de l'Etat et de la religion soulevée à propos de la création
d'un certain nombre de Commissions parlementaires. Le
projet initial de règlement ne mentionnait pas de
commission des cultes. Des interventions très vi

goureuses demandèrent la création d'une Commission


spéciale indépendante ou liée à la Commission de
l'Education nationale (25). Parmi les raisons invoquées,
figure notamment le fait que l'Algérie est un Etat musul
man (26). Le Rapporteur fit valoir que c'était là préjuger
la Constitution qui n'avait pas encore décidé de la laïcité
de l'Etat ou de son caractère religieux (27), mais la Commis
sion du Règlement s'étant prononcée dans le sens des amen

dements, une « Commission des biens habous et des cultes »


fut finalement créée.

Le contrôle parlementaire apparaît enfin dans les arti


cles 131 et 132 du règlement. L'article 131 constitue à lui
seul le chapitre 26 intitulé « Contrôle parlementaire avec
mise en jeu de la responsabilité du gouvernement ». Son

mécanisme est simple ; il prévoit essentiellement que le


« chef du gouvernement peut engager sa responsabilité sur

le vote d'un texte, sur son programme ou sur une déclara


tion de politique générale... Le vote est émis à la majorité
de suffrages exprimés ». L'article 132 constitue le chapitre
27 « Interpellations avec motions de censure ». Son texte
est le suivant :

« Le député qui désire interpeller le gouvernement en


informe le président de l'Assemblée au cours d'une séance
publique, en joignant à sa demande une motion de censure
revêtue de la signature de 50 membres dont la présence

doit être constatée par appel nominal.

(24) Cf. Interv. de M. Ait-Ahmed Eod.-Loc.

(25) Intervention de M. Kheireddine Mohamed à la séance du 15 novembre


J.O.R.A. -D.P.

4 p. 63, reprise à la séance du 16 novembre en demandant
une Commission pour les 3 cultes, d'où le pluriel finalement adopté pour le
mot « cultes ».

(26) Intervention de M. M. Abdelouahab. J.O.R.A. -


D.P. n°
5 p. 73 et
Mohammedi Said disions au peuple que l'Islam est la base de la
« nous

Révolution. Nous les religions catholique et israélite existant dans


respectons

ce pays, mais nous avons dit au peuple et nous lui avons promis qu'il combat
tait au nom de l'Islam » ibid p. 76.

(27) Ibid p.p. 75 et 76.


DOCTRINE 25

« Tous les membres de l'Assemblée sont informés sans

délai de la demande d'interpellation avec motion de censure.


«La Conférence des Présidents fixe la date de discus
sion de l'interpellation dans un délai maximum de cinq
jours. Le retrait de treize signatures entraîne l'annulation
de l'interpellation.
« Après une discussion générale, la parole peut être
accordée pour des explications de vote n'excédant pas dix
minutes.

« Il ne peut être proposé d'amendement à une motion

de censure.

« Seuls les députés favorables à la motion de censure

participent à un vote à main levée ».


Ces textes n'ont pratiquement pas fait l'objet de défoats.
Seul dans l'article 132, le terme « interpellation » a pu faire
naître quelques confusions (28) En effet, l'interpellation
.

n'a pas en elle-même de signification agressive contre le

gouvernement, elle n'implique aucunement la censure. Mais,

ainsi le Rapporteur s'en est clairement expliqué, il


que
s'agit là d'une motion nouvelle qui n'a d'interpellation que
le nom, celle-ci devant plutôt être rangée dans le chapitre
des questions orales avec ou sans débat. Le but de la
technique est ainsi de réduire le nombre des interpellations
du gouvernement soit en les faisant entrer dans les questions
orales et en les soumettant ainsi au contrôle de la Confé

rence des Présidents, soit en forçant leur auteur à déposer

nne motion de censure.

Les deux articles s'inspirent à l'évidence de la Consti


tution française du 4 octobre 1958, sauf à remarquer cepen
dant que l'article 131 ne prévoit pas la réunion de droit du
Conseil des ministres avant que le chef du gouvernement
engage sa responsabilité. On peut présumer qu'il aura pris
l'avis de ses ministres, mais tout montre que, d'une façon
ou d'une autre, c'est le chef du gouvernement principale

ment, sinon tout seul, qui est contrôlé par 1'Assemblée/jles


ministres étant en quelque sorte ses commis. On objectera
-sans doute que le règlement ne peut toucher qu'à ce qui
concerne directement l'Assemblée elle-même et ne peut orga
niser le fonctionnement du gouvernement en dehors de l'As-

(28) Cf à la séance du 18 novembre, les interventions de -Mlle Bazi.


J.O.R.A. -D.P. n» 7 p. 145, de MM. Akouche et Bouzida, ibid p. 146.
26 REVUE ALGERIENNE

semblée. Mais comme ce fonctionnement n'est prévu par

aucun texte, complète liberté est laissée au chef du gouver

nement dont la prépondérance est ainsi confirmée.

Le même raisonnement s'applique à un dernier détail :


l'article 131 ni l'article 132 n'indiquent ce qui se passerait
si la déclaration de politique générale n'était pas approuvée
ou si la mention de censure était votée. Ici encore, le règle

ment n'a peut être pas à prendre position explicitement,

mais aucun texte ne le fait à sa place. On peut présumer


que le gouvernement démissionnerait. Plus sûrement encore,

on peut avancer que la mise en minorité du premier gouver

nement Ben Bella n'a jamais été sérieusement envisagée par


l'Assemblée.
SECTION II

LE FONCTIONNEMENT
DES INSTITUTIONS PROVISOIRES

§ I. —
Le fonctionnement de l'Assemblée

A) Le travail législatif ordinaire.

Sans étudier systématiquement le fonctionne


prétendre
ment au jour le jour de l'Assemblée, on se bornera à pré
senter ici quelques remarques touchant les débats parle

mentaires et l'œuvre législative accomplie.

a) Les débats se sont déroulés de façon assez diffé


rente en commission et en séance pleinière. A plusieurs

reprises, l'Assemblée a incriminé les commissions pour la


lenteur de leur travail, allant même en application du règle
ment, jusqu'à se de propositions non encore
saisir elle-même

rapportées officiellement parla Commission compétente (29)


En revanche, les commissions ont fait état de difficultés
qui auraient gêné leur travail, difficultés tenant à l'orga

nisation administrative interne de l'Assemblée : les com-


saires ne seraient pas convoqués en temps utile ou surtout
ne recevraient pas communication des documents de travail
à temps et ne pourraient par conséquent en prendre connais
sance de façon profitable. Très généralement, les services

compétents ont pu mettre fin au malaise créé par cet état


de choses. Mais des difficultés tiendraient également à
l'action du gouvernement : les ministres auraient négligé
quelquefois de paraître aux commissions, les mettant dans
l'impossibilité de poser des questions et de présenter des
suggestions. Ces assertions qui n'ont pas recueilli l'una-

(29) Séance du mardi V. le compte rendu sommaire des


2 juillet 1963.
débats (ronéotypé) publié par de l'Assemblée nationale. Ce compte
les services
rendu ne rend pas légalement compte des interventions des députés. Nous le
citons donc avec les réserves d'usage. L'art. 46, 3me alinéa du règlement Inté
rieur précise lorsque la commission n'a pas rapporté un projet ou une
-que «

proposition dans détai d'une semaine peut être proposée à l'Assemblée par
un

le gouvernement ou sur demande signée par 20 députés ». n a été appliqué


par la -Conférence des Présidents si la suite des motions déposées par MM. Ait-

Ahmed, Maliouz. Kaid et Ha-mel.


28 REVUE ALGERIENNE

nimité des députés ont eu un écho assez vif lors du débat


constitutionnel. Il faut cependant noter que les commissions
n'ont pas eu un « indice de fréquentation » toujours très
élevé. L'absence de quorum les a quelquefois obligées à se
séparer prématurément (30) Faut-il ici incriminer l'absen
.

téisme parlementaire ou voir une manifestation de mécon


tentement de certains commissaires devant les conditions
de travail qui leur étaient imposées Même si cette dernière
hypothèse devait être retenue, on y verrait là plus un geste
de mauvaise humeur qu'une opposition politique, sans
oublier d'ailleurs que de très nombreux députés, assumant
des tâches assez lourdes dans le parti, les organisations
nationales et l'Etat, ont été amenés tout naturellement à
négliger leur travail parlementaire.

Les séances plênières ont posé notamment la question


de l'arabisation des débats. Celle-ci a été plusieurs fois
évoquée avec passion, la question technique (une bonne
traduction simultanée et un procès-verbal bilingue permet
tant à chaque député de participer également aux débats
dans la langue qui lui est la plus familière, en attendant
l'unification opérée par la langue dominante) étant oblitérée
par une question psycho-politique : il semblait à certains

députés que la non utilisation de l'arabe mettait en cause


non seulement la vocation arabo-musulmane de l'Algérie,

mais son indépendance même (31) .

Ce désir de lutter sorte de « colonialisme


contre une

linguistique » explique le vote de la Résolution du 12 juin


1963 sur l'arabisation dans l'administration (32) .

Cette question préalable mise à part, le règlement inté


rieur, appliqué avec souplesse par le président, a dans

l'ensemble donné satisfaction aux députés. Cependant,


comme en commission, certaines méthodes de discussion ont

été critiquées. Ainsi à la séance du 18 mars à propos de la

(20) Cf. Les documents ronéotypés distribués aux députés par les services

de l'Assemblée pour leur permettre de suivre le travail des commissions


au jour le jour, on y relève quelquefois des réunions ajournées faute de
quorum, la commission spéciale de la Constitution elle-même n'a pas toujours
fonctionné avec régularité.

(31) Cf par exemple le débat qui s'instaure au début de la séance du jeudi


15 novembre et qui. amorcé par M. Ait-Ahmed sur une question d'inter
prètes de niveau suffisant, se poursuit par une discussion sur le caractère
arabe de l'Algérie. J.O.R.A. D.P. n» 4 p.p. 44 et 45. Le problème est largement
-

développé lors du débat de politique générale notamment aux séances du


6 décembre (interp. de M. Chibane, J.O.R.A. -D.P. n<' 14 p. 223) et du 8 décem
bre 1962 (Interv. de MM. Laloui et Kara. J.O.R.A. D.P. n' 16 p.p. 273 et 277). -

(32) Voir la presse quotidienne du 13 juin.


DOCTRINE 29

proposition de loi « tendant à l'institution d'une pension d'in


validité et à la protection des victimes de la guerre de libé
ration nationale » (33) En raison de l'importance nationale
.

de ce texte, son élaboration avait débordé de beaucoup le


cadre parlementaire (34) ce qui a retardé considérablement

sa présentation à l'Assemblée. Le temps pressant, celle-ci


fut amenée à ouvrir la discussion plénière sans que tous
les députés aient du texte de la loi (35) Le
eu connaissance .

vote fut proposé mais, ni le gouvernement ni


par article
la Commission ne l'ayant appuyé, il n'était pas de droit et
aucune demande ne fut officiellement déposée. L'Assemblée

se borna donc à une discussion générale et à un vote global


qui eurent lieu dans la même séance, les amendements dépo

sés et acceptés par la Commission ayant été intégrés dans


le projet général dont lecture fut donnée après une suspen
sion de séance. Ainsi se confirme la tendance à un certain

dessaisissement des assemblées au profit d'organismes plus


restreints permettant la consultation des groupes sociaux
intéressés.

Le nombre de résolutions ou de prises de position de


l'Assemblée demeure d'ailleurs limité. A côté de la résolu
tion sur l'arabisation, on indiquera aussi le vote du 26
mars 1963 approuvant les « décrets historiques » du 18 mars

portant réglementation des biens vacants (36). A ces quel


ques exceptions près, l'œuvre de l'Assemblée a surtout
dépendu de l'initiative du gouvernement.

b) L'œuvre législative est relativement importante mais


certaines matières essentielles ont été directement régies par

(33) J.O.R.A. -D.P. 9 septembre 1963 p.p. 495 et s.s.

(34) Le président du Conseil devait donner les précisions suivantes

« Des contacts lieu entre la Commission et l'Assemblée et une


ont eu
délégation de l'Association des anciens moudjahidines et celle des veuves
de chouhada, ainsi qu'avec une délégation venue tout spécialement de
Yougoslavie, car nous avons estimé que nos amis yougoslaves ont une très
riche expérience en la matière. Ils sont restés ici plus de dix jours. Des
discussions se ont déroulée : d'autres contacts ont eu lieu en définitive
entre les différentes organisations et le gouvernement ».

(35) Interv. de M. Haroun « Sur le rapport du rapporteur, oui, nous

sommes en mesure d'intervenir, mais sur loi, non ! « J.O.R.A.


la -
D.P. p. 503
Dans le même sens, interv. de M. Guerroudj suggérant le vote par article

p.505.

(36) Motion déposée par M. Bentoumi Abdelkader, Cherif Belkacem et

Zerdani Abd-elaziz. J.O.R.A. D.P. 19 août 1963 p 493.


-

On relèvera aussi pour mémoire la motion de M. Kalache et Berenguer


votée le 26 novembre 1962 approuvant la politique étrangère du -gouvernement
et demandant la réunion -à Alger d'une nouvelle conférence de Bandœng.
30 REVUE ALGERIENNE

décret. Non que les propositions de loi aient manqué (37)


mais en pratique, les projets de loi ont été pris en considé
ration par le gouvernement n'a pas pris
priorité, quand
un décret faisant précisément l'objet d'une
sur une question

proposition de loi : ainsi le problème des biens vacants,


réglé par les décrets de mars 1963 au moment où l'Assem
blée était saisie d'une proposition de loi touchant le même
sujet (38).

Le du gouvernement dans l'œuvre légis


rôle croissant
lative tout à fait conforme aux méthodes de travail
est
parlementaire constatées partout dans le monde, qui font

nne place de plus en plus large à la « législation gouverne


mentale ». On y insistera particulièrement ici pour souli
gner l'importance exceptionnelle des questions traitées direc

tement par le gouvernement et l'imprécision de la fron


tière entre le domaine d'action de celui-ci et le domaine
d'action du Parlement.
Quelques exemples l'importance de l'œuvre
montrent
gouvernementale: la
de l'important office national
création

de la Réforme agraire, présentée à l'origine comme une


simple réorganisation du ministère de l'agriculture, mais
en. fait une mesure visant à donner une place à part, privi

légiée, au secteur socialiste de l'agriculture, résulte du


décret du 18 mars 1963 (39) complété par le décret du 3
juillet (40) k De même la réorganisation territoriale des
communes, objet du décret du 16 mai (41). De même
surtout, la « législation » des biens vacants : le texte de
base créant les biens vacants est une ordonnance de l'exé
cutif provisoire du 24 août 1962 (42) Ce texte, d'origine .

gouvernementale, n'en a pas moins pleine valeur législa


tive, le terme d'ordonnance désignant traditionnellement en
ce cas le « décret-loi historique », c'est-à-dire une disposi-

(37)D'après les renseignements qui nous ont été fournis à l'Assemblée,


614 de loi ont été déposées et enregistrées au Bureau. Parmi les
propositions

propositions de loi qui ont abouti, on citera la proposition de loi « tendant à


l'institution d'une pension d'invalidité et à la protection des victimes de la
guerre de libération nationale », votée le 28 mars, citée plus haut, la propo
sition de loi déposée par Mm« Khemisti et le Dr Stefanimi sur la fixation à
16 ans de l'âge légal de mariage, la proposition tendant à créer un office
national des transports, etc...
(38) Proposition de loi de M. Ga-u-mont portant définition des biens vacants
et de leur qualification comme tels, notamment en agriculture, déposée le 4
mars 1963 JjO.R.A. -
D.P. n"
392.
(39) Décret n» 63-90. J.O.R.A. L.D. 22 mars 1963 p. 286.
-

(40) Décret n» 63-230. J.O.R.A. L.D. 12 juillet 1963 p. 707.


-

(41) Décret (no 63-189. J.O.R.A. L.D. 31 mai 1963 p. 549.


-

(42) Ordonnance n» 62-020. J.O.E.A. Ordonnances 7 septembre 1962 p. 138


DOCTRINE 31

tion relevant du domaine législatif, « prise par le gouver

nement, en l'absence d'un organe législatif constitutionnel-

lement distinct (43). Une question touchant au droit de


»

propriété, législative par excellence, aurait donc dû


matière
normalement faire l'objet d'une loi dès que l'Exéfcutif pro
visoire avait cédé la place à une assemblée constituante
souveraine. On sait au contraire que ce sont exclusivement
des décrets (44) qui ont complété la mise en place du régime
des biens vacants, en modifiant de façon sensible l'ordon
nance du 24 août (44 bis) .

L'imprécision de la frontière entre domaine législatif et


domaine réglementaire se manifeste mieux encore en
matière d'accords internationaux conclus par l'Algérie. On
sait que tout traité international, à l'exception des « accords

en forme simplifiée » entrant en vigueur en vertu de leur


signature (45) doit faire l'objet d'une ratification, « forma
lité par laqûelle'ûn Etat affirme sa volonté d'être engagé
par le traité » (46) La ratification, en tant qu'acte inter
.

national, émane toujours du gouvernement mais selon les


régimes, tantôt ce dernier agit de sa propre initiative,
tantôt il doit solliciter l'autorisation du Parlement. Autre
ment dit, le problème de la compétence pour autoriser la
ratification des traités dépend du droit public interne de
chaque Etat : le système le plus fréquent opère un partage

(43) PRELOT « Institutions politiques -et Droit constitutionnel » p. 647.


Celui-ci donne notamment pour exemples les ordonnances du Comité Français
de Libération Nationale et du Gouvernement Provisoire de la République
Française.

(44) Décret n° 62-02 du 22 octobre 1962 instituant les comités de gestion


dans l'agriculture J.O.R.A. L.D. n°l, D. n» 62-38 du 23 novembre 1962 faisant
-

de même dans les autres domaines, ibid 23 novembre 1962 p. 56 D. n° 63-88 du


18 mars 1963 réglementation des biens vacants,
-portant ibid, 22 mars 1963
p. 282, D. n» 63-95 du 22 mars ibid 29 mars p. 298.

Il est vrai, comme on l'a observé plus haut, au texte, que le décret
(44 bis)

63-88 a été « enregistré avec satisfaction » par la motion votée par l'Assem
blée le 26 mars. L'Assemblée a « fait sien » ce décret qui constitue un pas
vers la réalisation de nos objectifs révolutionnaires ». Mais cette motion, im
portante par le soutien politique unanime qu'elle apporte au gouvernement
n'a le caractère d'un « loi de ratification » conférant une nature législative
pas
au décret, malgré la formule «.'fait sien». Notamment un décret simple pourra
sans doute le modifier sans- qu'il soit besoin de demander l'intervention de
l'Assemblée.

(45) Par les accords de base passés par l'Algérie et diverses


exemple

organisations internationales publiés par le décret n° 63-109 du 6 avril 1963.


J.O.R.A. L.D. 12 avril 1963 p. 330, ainsi que les nombreux protocoles de
-

coopération signés par l'Algérie et la France.

(46) REUTER « Droit international public » p. 50. Selon la Commission du


Droit international des Nations Unies la ratification est toujours nécessaire
dans le silence de l'accord, sauf présomptions contraires.
32 REVUE ALGERIENNE

de compétences entre l'exécutif et le législatif, le premier


ratifiant sur autorisation du second. C'est ce partage de
compétences le régime provisoire algérien n'a pas
que
clairement Si l'Assemblée a voté des lois « tendant
opéré.

à autoriser le gouvernement à ratifier » certaines conven


tions (47) , ce qui implique un partage de compétences, la
loi du 28 juin 1963 porte purement et simplement que
« l'Assemblée constituante ratifie la Charte de l'Unité
Africaine signée à Addis Abeba le 25 mai 1963» (48). Ce
qui laisse entendre que la compétence exclusive de ratifi

cation revient en ce domaine à l'Assemblée. Inversement de

nombreux décrets « publient » des conventions dont l'Assem


blée n'a pas eu connaissance.
La logique pour les accords en
procédure parfaitement
forme simplifiée haut (49) , pose des ques
signalés plus
tions pour les conventions plus importantes (50) dont cer
taines prévoient même qu'elles entreront en vigueur » à la
date de l'échange des instruments de ratification » (51)
Faut-il en conclure que la compétence exclusive de ratifier
ces conventions appartient au gouvernement, et en ce cas,
comment les distinguer des conventions soumises au Parle
ment ? La même incertitude se rencontre pour l'adhésion
aux organisations internationales : un décret autorise
l'adhésion de l'Algérie à la Convention de l'aviation civile
internationale (52) , en revanche c'est une loi qui autorise
son adhésion au Fonds monétaire international, à la Banque

internationale pour le reconstruction et le développement et


à l'association internationale de développement (53). En ce
dernier cas l'explication est d'ailleurs aisée : les trois orga-
nimes sont des organismes financiers auxquels l'Algérie
apporte une souscription, dépense qui doit être autorisée
par le Parlement. Mais la frontière n'est pas toujours aussi
nette.

(47) Par exemple, la convention de prêt entre l'Etat de Koweit et d'Algérie


Loi n»
63-199 du 8 juin 1963. J.O.R.A. -
L.D. 21 juin 1963 p. 646
(48) Loi n»
63-221. J.O.R.A. -
L.D. 2 juillet 1963 p. 678.
(49) Dont certains précisent
même qu'ils s'appliqueront à compter de leur
publication Journal Officiel Algérien : Accord sur le régime des échanges
au
commerciaux l'Algérie et le Maroc signé le 30 avril 1963 publié par
entre
le décret du 2 août. J.O.R.A. -L.D. 20 août p. 814.
(50) Ainsi la 'Convention d'établissement et la Convention diplomatique et
consulaire signées le 15 mars 1963 par l'Algérie et le Maroc
publiées par le
décret n» 63-116 du 17 avril 1962. J.O.R.A. L.D. 17 mai 1963 p. 482.
-

(51) Convention culturelle algéro-sénégalaise du 15 juillet 1963 publiée


par le décret n« 63-293 du 2 août 1963. J.O.R.A. L.D. 13 août 1963 p. 298
-

(52) Décret n» 63-84 du 5 mars 1963. J.O.R.A. L.D. 19 mars 1963 p. 274
-

(53) Loi no 63-320 du 31 août 1963. J.O.R.A. L.D. 6 septembre 1963


-

878 p
DOCTRINE 33

On doit donc constater, tout au long du régime provi


soire, l'absence d'une délimitation précise de la compétence
de l'Assemblée et de la compétence du gouvernement, ou en
termes matériels, du domaine de la loi et du domaine du
règlement. Certains députés ont vite perçu le malaise qui
ne manquerait pas d'en résulter. Dès la première séance de
la discussion du règlement intérieur, on insista vivement
pour que l'Assemblée soit expressément dénommée « consti

tuante et législative » (54) Innovation innocente en elle-


.

même, et qui n'ajoutait rien aux pouvoirs de l'Assemblée,


une Assemblée constituante étant « à fortiori » législative
quand aucune loi pré-constitutionnelle ne vient limiter sa
compétence (55). Mais ces arguments de terminologie tra

duisaient un souci politique certain : maintenir la stature


de l'Assemblée et ne pas en faire un Parlement croupion
en face d'un gouvernement tout puissant. Le Garde de
Sceaux, constatant que « certains ont voulu et veulent
mettre dans l'esprit du gouvernement des intentions qui

n'existent pas », affirmait : « En aucune façon et en


aucune matière, le gouvernement n'a par son action, ni par

les textes qu'il a été amené à publier, entamé en quoi que

ce soit les pouvoirs Assemblée » (56) Ces


législatifs de cette .

assurances n'ont pas empêché certains députés de repren


dre leurs critiques lors du débat de politique générale de
décembre 1963. M. Ghersi remarqua notamment qu'en ce
moment « ce n'est pas l'Assemblée qui légifère, c'est incon
testablement le gouvernement par le jeu des décrets » et,
sans contester l'urgence ni l'opportunité de ces décrets, il
proposa de les soumettre « au moins à la ratification de
l'Assemblée» (57). M. Bouzida, au cours d'une intervention
très énergique (58) déposa la motion suivante :
« L'Assemblée nationale constituante réunie en session

ordinaire.

« Après avoir pris connaissance de la déclaration gou

vernementale à l'occasion du débat de politique générale et

(54) Séance du 15 novembre 1962. Interv. de MM. Belhocine, Bouzida et


Ghersi. J.O.R.A. -D.P. 17 décembre 1962 p. 48.
(55) En ce sens notamment les remarques du président Abbas, ibid p. 49.
(56) Interv. de M. Bentoumi, Garde des Sceaux, Eod. Loc.
(57) Séance du 8 décembre 1962. J.O.R.A. D.P. 13 mai 1963 p. 271.
-

Dans le même sens intervention de M. Guerroudj, ibid p. 280.


(58) Séance du 5 décembre 1962. J.O.R.A. D.P. 4 avril 1963 p. 212. On y lit
-

«...celaconstitue à mon sens une aberration juridique, j'ai lu dans la presse

d'hier matin un décret du gouvernement ou un arrêté du -Garde des Sceaux,


organisant les tribunaux, organisant la justice. Nulle part au monde cela ne
s'est vu. Une justice s'organise avec des lois».
34 REVUE ALGERIENNE

après avoir recueilli les observations des députés, demande


au gouvernement :

«

De soumettre à sa ratification les grands projets

de relèvement national
;
De lui soumettre également dans les meilleurs délais

«

des projets de lois devant régir le fonctionnement des roua


ges de l'Etat ;

« De soumettre enfin à la ratification de l'Assemblée
les décrets ou ordonnances prçs par le gouvernement ».

Cette motion étrange : adoptée après


connut un sort

modification par la 1ère


le 27 décembre 1962
commission

(59) elle fut « oubliée » pendant 6 mois par la conférence


des présidents et brusquement exhumée lors des séances
des 5 et 11 juin 1963, à l'indignation de son auteur qui
s'éleva notamment contre l'exploitation politique que la
presse pouvait en faire. Il ne maintint pas moins sa motion,
demandant simplement que son examen soit remis à une
date ultérieure ; elle entrerait alors dans le cadre du travail
constituant de l'Assemblée. Finalement, la motion ne fut

jamais discutée ; on observera qu'elle conserve tout son


intérêt juridique depuis le vote de la Constitution qui pas
plus que le régime provisoire, n'a défini le domaine de la
loi et le domaine du règlement.
Au delà du malaise politique, en effet, se pose un double
problème de droit constitutionnel : celui de la place de
l'Assemblée parmi les organes de l'Etat et celui de la défi
nition de la loi parmi les règles juridiques.

Le de la place de l'Assemblée est moins simple


problème

qu'il ne à première analyse : l'examiner à fond


paraît

dépasserait le cadre de cet essai. En principe, la réponse


classique assigne à l'Assemblée une tâche de contrôle de

l'action du gouvernement et de définition des grandes


options de politique générale ; son rôle est donc de mainte
nir ouvert un certain dialogue politique. Mais en Algérie,

cette conception a été battue en brèche dès le régime pro

visoire du fait du rôle assigné au parti qui doit être le

véritable terrain de rencontre politique (60).

(59) Précisions fournies au cours de la séance du 11 juin. Compte-rendu


sommaire des débats ronéotypé par les services de l'Asemblée.
(60) Le programme de Tripoli
adopté en juin 1962 déclare que l'avant
garde consciente de la Révolution
« aura pour rôle d'élaborer une pensée
-politique et sociale fidèlement les aspirations des masses dans le
reflétant
cadre de la Révolution démocratique et populaire ».
DOCTRINE 35

A l'intérieur d'une « ligne générale » définie par le


parti, les députés se contentent alors d'être des « techni
ciens de la loi ».

Mais quelle que soit la stature que l'on désire donner


à l'Assemblée, on a le tort de prendre pour hypothèse de
base que l'Assemblée vote seule la loi, celle-ci étant définie
par sa portée comme la plus haute des règles non constitu

tionnelles et par sa source comme un texte émanant de la


seule Assemblée. C'est cette conception que le régime pro-

soire algérien a adoptée, suivi par la Constitution définitive


du 10 septembre 1963. On reconnaît là les traces de la
pensée de Carré de Malberg (61) qu'on peut résumer
ainsi avec M. De Soto : « le domaine de la loi est prati

quement illimité, la loi est souveraine ; tout peut être loi

et les chambres peuvent prendre toutes mesures individuel


les qu'il leur plaît ; les décisions administratives, comme
les décisions judiciaires ne valent que conformes à la loi »
(62). Par conséquent le règlement, acte émanant du gouver
nement, n'a pas de matières qui lui appartiennent en
propre. « Ou du moins, ajoute Carré de Malberg, « Si
l'on tient absolument à parler de matière réglementaire, il
faut dire que la matière du règlement c'est l'exécution » (63) .

Contrairement à une opinion récemment encore très


répandue, la doctrine de Carré de Malberg n'est pas
la seule concevable, et elle n'est même pas l'authentique
doctrine révolutionnaire de la loi. La loi, pour Rousseau
notamment, se définissait essentiellement par son objet qui
devait être général afin que la volonté générale puisse s'y
appliquer convenablement (64) ; autrement dit la loi se
distingue par son caractère « statutaire » et elle doit essen
tiellement porter sur les principes.

La doctrine de Carré de Malberg s'est implantée


profondément dans le droit public pour des raisons pure
ment historiques : le développement de la démocratie libé
XIXe
rale du siècle s'est fait contre un exécutif réaction
IIIe
naire royal ou impérial. Dès lors sous la République le

(61) Cf. notamment « La loi, expression de la volonté générale » p.p. 86


et s.s. et161 et s.s.

(62) « La loi et le règlement dans la Constitution du 4 octobre 1958 »

Revue du droit public 1959 p. 245.

Contribution d la théorie générale de l'Etat » I p.p. 578, 579.


(63) «

(64) « Contrat social». Livre II Chapitre 6.


36 REVUE ALGERIENNE

Parlement s'identifie à la démocratie (38) et la pensée de


Carré de Malberg a tiré les conséquences logiques
de la prépondérance politique des assemblées. Le centre de
gravité du pouvoir passant par le Parlement, il était normal
de confier à ce dernier le soin non seulement de faire la
loi au sens révolutionnaire (indiquer les options générales)
mais également de prendre toute mesure qu'il jugerait

opportune, quel que soit son objet et son domaine. Cette


conception est donc historiquement datée, elle correspond
à un certain rapport de forces politiques. La conserver alors
que ce rapport de forces a complètement changé aboutit à
vider la notion de loi de tout contenu réel et à accélérer la
décadence d'assemblées dont on continue à affirmer qu'elles
représentent la volonté nationale.

En effet, en Algérie comme dans l'ensemble des pays


tu tiers monde (65) le centre de gravité du pouvoir ne passe
manifestement pas par le Parlement mais par le gouverne
ment. Toute théorie juridique doit tenir compte de ce ren
versement complet de perspective. A tort ou à raison, le
gouvernement est considéré comme le meilleur agent de la
démocratie et en tous cas comme le représentant privilégié
de la nation. Dans ces conditions, si comme c'est notre
cas, on demeure persuadé que le maintien d'une assem
blée vivante est indispensable au dialogue politique, on
peut certes reprendre les affirmations de Carré de
Malberg et soutenir que seul le Parlement est pleine
ment souverain et que il détient la
seul par conséquent

puissance inconditionnée qui est la puissance législative.


On ne saurait concevoir en ce cas de domaines séparés
propres à la loi et au règlement, toute délimitation étant
une atteinte aux droits souverains du Parlement qui peut
tout faire et intervenir partout. Dans le climat de prépon
dérance gouvernementale que nous avons signalé, il en résul
terait immanquablement le déclin continu d'une assemblée
qu'on prétend exhausser. Car si l'Assemblée peut tout faire,
elle peut également ne rien faire, et de même si le règle
ment ne peut rien faire sans la loi « il peut tout faire si
la loi le permet » (40) , ce qui ne manquerait pas de se

(65) Nous ne mentionnons pas les pays industrialisés où, à notre sens.
la prépondérance de l'exécutif revêt un sens différent.
(66) De Soto Op. cit.
(67) Se reporter par exemple à l'exposé des motifs du D. no 63-297 du
tarisme a fourni une superstructure juridique à la domination de la bour
geoisie libérale, aboutirait au même résultat : la toute puissance des
Assemblées.
DOCTRINE 37

produire. Ayant trop à faire l'Assemblée ne ferait rien, elle


évoquerait ainsi la Couronne britannique à laquelle tous les
pouvoirs reviennent en dernier ressort mais qui n'en exerce

aucun, n'ayant plus la force politique nécessaire.

Le souci de le rôle de l'Assemblée conduit


sauvegarder
à préconiser unedélimitation des domaines respectifs de la
loi et du règlement, en redonnant à la loi son caractère ori
ginal de règle très générale, se bornant à indiquer les gran

des options. Dans les matières relevant de la loi, le Parle


ment devrait (et non seulement pourrait) intervenir, met
tant en forme la ligne préconisée par le parti. De nom
breuses incertitudes seraient ainsi évitées.

B) Le travail constituant.

Il est malaisé d'étudier dans le cadre de cet article le


travail constituant de l'Assemblée, car, dans sa partie
publique, il s'est révélé étonnamment bref, et tout ce qui
pourrait être dit ici le sera à une meilleure place, dans

l'étude sur Constitution que publie également cette


la
revue. La importante qu'on se bornera à poser,
question

quitte reprendre plus bas en étudiant le parti est celle


à la
du pouvoir constituant. Par délégation populaire l'Assem
blée semblait détenir la plénitude du pouvoir constituant.
C'est en fait le parti qui a entièrement élaboré la Consti
tution, l'a fait adopter par ses militants dans la célèbre
réunion du « Majestic » et l'en ensuite présentée à la ratifi
cation de l'Assemblée. Cette technique a soulevé deux
controverses : l'une concerne la procédure de discussion à
l'intérieur du parti, jugée non démocratique dans un parti
en crise, l'autre la substitution du parti à l'Assemblée pour
faire la Constitution. Le président Ferhat Abbas a
démissionné pour manifester son désaccord sur ces deux
points. En fait seule la première controverse est impor

tante, l'autre relevant du formalisme juridique : le système


du parti unique ne rencontrant pas d'opposition ouverte,
les élections à l'Assemblée Constituante s'étant opérées,
selon la formule officielle de la résolution constitutionnelle

du 25 septembre 1962, « à l'appel du Bureau Politique du


F.L.N. » il est tout à fait normal que la Constitution soit
préalablement élaborée et approuvée par le parti, l'Assem
blée l'entérinant, car il n'y a pas, au sens juridique, de
volonté propre de l'Assemblée distincte de la volonté du

parti, ou plus exactement, l'Assemblée organe détenant le


pouvoir constituant ne peut l'utiliser que pour exécuter la
volonté du parti, pouvoir qui supporte tous les autres. Telle
38 REVUE ALGERIENNE

nous être l'exacte portée de la théorie du parti


parait
unique (67). Si d'ailleurs l'existence d'un parti groupant
toutes les tendances avait été reconnue de tous et sa démo
cratie interne incontestée, personne n'aurait songé à lui
opposer l'Assemblée. La véritable question demeure donc

bien celle de la démocratie à l'intérieur du parti et de la


représentativité de ce dernier. Elle conditionne l'avenir du

régime algérien tout entier.

§ II. —
Le fonctionnement du gouvernement

Ici encore, il ne sera nullement question d'examiner le


fonctionnement pratique du gouvernement dans ses détails.
Outre que l'étude en manquerait quelquefois d'intérêt, elle
dépasserait nettement le domaine juridique de cet article :
On se bornera à insister sur deux points qui ont profondé
ment marqué la structure gouvernementale et, en quelque

manière, préfiguré son aspect définitif.


Dès la création du gouvernement, en effet, on a assisté
à double effort pour opérer à la Présidence du Conseil
un

une concentration à la fois technique et politique des princi


pales compétences. Si le premier effort semble avoir échoué,
le second a, en revanche, pleinement réussi.

A) La technique s'est manifestée dès le


concentration

début en économique et sociale par le rattache


matière

ment à la Présidence du Conseil du Commissariat à la

Formation professionnelle et de la Direction Générale du


Plan et des Etudes Economiques. Ces deux services, créés
par deux ordonnances de l'Exécutif provisoire dépendaient
originairement de la Délégation aux Affaires économiques

(68). Le démembrement de l'économie entre trois minis


tères (Commerce, Industrialisation, Finances) les fit passer
sous le contrôle direct du président du Conseil mis ainsi

en mesure de déterminer (et non seulement superviser)


toute la politique économique. Dans le même but, le Bureau
National à la protection et à la gestion des biens vacants
créé dans le cadre de la Délégation aux Affaires économi-

(67) Se reporter par exemple à l'exposé des motifs du D. n»


63-297 du
14 août 1963 portant interdiction d'association à caractère politique. J.O.R.A.
-L.D. 23 août 1962 p. 834.

(68) Ordonnance n"


62-028 du 25 août (Formation Professionnelle) et

62-031 du même jour (Direction du Plan). J.O.E.A. Ordonnances et Décrets

10 p.p. 108 et 110.
DOCTRINE 39

ques (69) fut également rattaché à la Présidence, avant

de se voir confier, sous la dénomination de « Bureau Natio


nal d'animation du secteur socialiste » le rôle « d'orienta
tion, d'animation, de coordination et de contrôle du secteur
socialiste » (70) Enfin, la création de l'Office National de
.

la Réforme Agraire, bien que se situant dans un autre


contexte, reflète les mêmes préoccupations. Certes le
décret du 18 mars 1963 en fait une partie du
ministère de l'Agriculture et de la Réforme agraire (71) et
ce dernier a toujours conservé un pouvoir de droit sur son
personnel et ses activités. En fait, le décret du 3 juillet
publié sous le timbre du Ministère de l'Agriculture et non

de la Présidence du Conseil, et modestement intitulé


« Décret portant organisation de l'Office National de la

Réforme agraire » (72) réalise pratiquement le « décro


chage » de ce dernier du Ministère de l'Agriculture. Admi
nistré par un Conseil présidé par le chef du gouvernement,
géré par un Directeur Général distinct du ministre de
l'Agriculture, qui nomme les fonctionnaires, engage les
dépenses, le représente, l'office n'a plus grand chose en
commun avec le ministère, et relève plus ou moins direc
tement de la Présidence du Conseil.

Cependant,tentatives de concentration technique se


ces

sont soldées par un échec relatif. Non seulement la Direc


tion du Plan ni le Bureau d'animation du Secteur socialiste
n'ont réussi à contrôler les autres ministères (l'indépen

dance du Ministère de l'Industrialisation et de l'Office


National de Commercialisation relevait du domaine public)
mais il est devenu évident que ces services, mal coordonnés,
souvent concurrents, ne faisaient pas preuve de l'efficacité
qu'on pouvait attendre d'eux. D'où la réorganisation minis
térielle du 4 septembre 1963 comportant la création du
ministère de l'Economie nationale auquel sont désormais
rattachés le Plan et la Formation professionnelle. Quant à
l'Office de la Réforme agraire (dont l'indépendance vis-à-vis
de son ministère de tutelle était également de notoriété
publique) la nomination de son Directeur Général au poste
de ministre de l'Agriculture dans le nouveau gouvernement
mettra fin à une dualité de compétences devenu gênante

(69) D. n» 62-561 du 21 septembre 1962. J.O.E.A. Ordonnances et Décrets


n"
18 p. 289.
(70) D. no 63-100 du 4 avril 1963, J.O.R.A.
L.D. 5 avril
-
p. 315.
(71) D. n» 63-90. J.O.R.A. L.D. 22 mars 1963 p. 286.
-

(72) D. no 63-160. J.O.R.A. L.D. 12 juillet 1963 p. 707.


-
40 REVUE ALGERIENNE

mais accroîtra en même temps son indépendance vis-à-vis


de la Présidence du Conseil.
B)La concentration politique des principales décisions
entre les mains du chef du gouvernement semble en revan
che avoir réussi. Rien ne le prouve mieux que les différentes

modifications apportées à la composition du gouvernement.


Celles-ci se sont opérées sans qu'il soit jamais fait mention
d'une intervention de l'Assemblée. L'énumération des
décrets successifs serait fastidieuse, on la trouvera donc en
note (73) Certains d'entre eux visent expressément la
.

Résolution constitutionnelle du 26 septembre 1962(74).


D'autres spécifient : « Le Conseil des ministres entendu »
(75) ; aucun en tous cas n'a suscité le moindre contrôle de
l'Assemblée. Pareille procédure est juridiquement impecca
ble, rien dans la Résolution de 1962 n'obligeant le chef du
gouvernement à consulter l'Assemblée pour modifier son
équipe (76) Du reste, rien n'interdit à un député de poser
.

une question orale pour demander des éclaircissements sur


ce point. Il n'empêche : le fait que des mesures aussi impor
tantes que la nomination de M. Boumedienne au poste de
premier vice-président du Conseil n'aient pas été suivies du
moindre débat à l'Assemblée indique le style présidentiel
du régime dès son fonctionnement provisoire (76 bis) Style .

présidentiel encore confirmé par l'absence de consultation

(73) D. du 18 avril 1963 portant nomination de M. Belaouane au ministère


de l'Information, en remplacement de M. Hadj-Hamou. J.O.R.A. -L.D. 23 avril
p. 362. D. n» 63-163 du 25 avril 1962 portant acceptation de la démission du
ministre des Postes et Télécommunications et chargeant à titre provisoire le
chef du gouvernement du ministère. J.O.R.A. -
L.D. 30 avril p. 395.
D. n»
63-166 du 8 mai 1963 supprimant le ministère des Postes et Télécom
munications et nommant un sous-secrétaire d'Etat à la Présidence du Conseil
chargé des Postes et T.C. J.O.R.A. -
L.D. 14 mai p. 450.
D. 63-173 du 16 mai 1963 portant

nomination de vice-présidents du Conseil
des ministres. J.O.R.A. L.D. 37 mai -
p. 496.
On notera aussi le D. n» 63-325 du 4 septembre 1963 portant nomination de
M. Bouteflika au ministère des Affaires étrangères, ainsi que le D. n» 63-326
portant création d'un ministère de l'Economie nationale.

D. n»
62-327 du 4 septembre 1963 portant nomination de M. Boumaza au
ministère de l'Economie nationale. J.O.R.A. L.D. 6 septembre -
p. 879.
(74) D. du 18 avril 1963 précité.

(75) D. no 63-173 du 16 mai 1962 précité.

(76) Cf. Supra.


(76 bis) On sera également frappé par le fait que l'intérim des principaux
ministères a été souvent assuré par le président du Conseil. Notamment après
l'assassinat de M. Khemisti, ministre des Affaires étrangères, M. Ben Bella
a assuré l'intérim du ministère (D. n» 63-115 du 17 août 1963. J.O.R.A. L.D. -

19 avril p. 355) puis en a été chargé à titre provisoire (D. n» 63-167 du 8 mai
1963. J.O.R.A. L.D. 14 mai p. 450) M. Bouteflika nouveau ministre, a été
-

nommé le 4 septembre 1963.


DOCTRINE 41

du Conseil des Ministres lors du remaniement opéré le 4


septembre après le vote de la Constitution par l'Assemblée
mais avant sa ratification par référendum et l'élection de
M. Ben Bella à la présidence de la République. Le décret
portant création du ministère de l'Economie nationale
comprend notamment la disposition suivante : « sont abro

gées les dispositions du décret susvisé 62-1 du 27 septem


bre 1962 portant nomination des membres du gouvernement


qui seraient contraires à celles du présent décret (77) ».

Formule administrative qui équivaut à un remerciement des


ministres du Commerce, de l'Industrialisation et des Finan

ces dont la démission n'est pas mentionnée. Ces différentes

mesures évoquent évidemment plus un régime présidentiel


pur qu'un gouvernement parlementaire, elles accentuent
la parenté constitutionnelle de l'Algérie avec les autres
régimes africains.

§ III. —
Le rôle du parti

Si l'on met à part l'élaboration de la Constitution, le rôle


joué par le parti dans le fonctionnement des institutions
provisoires demeure obscur. En raison d'abord des crises

internes qui l'ont déchiré : démission de son secrétaire


général M. Khider remplacé par le chef du gouvernement

(78) emprisonnement de M. Boudiaf(79), effacement de


M. Bitat, membre du Bureau politique et vice-président du
Conseil (80), éloignement de M. Ferhat Abbas(81), passage
dans l'opposition clandestine de M. Ait-Ahmed (81 bis). Mais
ces crises sont la manifestation inévitable de la mue du
Front de Libération Nationale. Jusqu'en 1962, ce dernier
avait pour tâche d'organiser l'insurrection nationale et de
mener la guerre contre la France. A partir de juillet 1962,

il doit se transformer en parti politique, révolutionnaire


mais pacifique, ayant mission de gouverner le pays. D'où

(77) Article 6 du Décret no 63-326 précité.

(78) V. «Alger Républicain» du 18 avril 1963, «Le Peuple» du 18 et 19


avril, « Le Monde » du 19 avril.

(79) V. notamment «Le Monde» du 23 au 28 juin 1963.

(80) Cf. le Décret nommant M. Boumedienne vice-président du Conseil


cité supra.

(81) La lettre circulaire de démission est du 14 août 1963. V. « Alger


Républicain » des 15, 16 et 17 août, « Le Monde » du 15 août.

(81 bis) V. les détails dans « Le Monde » du 17 juin 1963, « Alger Répu
blicain » des 29 et 30 septembre et les numéros suivants (à partir de la création
du « Maquis »).
42 REVUE ALGERIENNE

des de doctrine (élaboration d'un véritable pro


problèmes

gramme de remplacer les anciennes « plate


susceptible
formes ») et d'organisation (passage d'une organisation
clandestine et cloisonnée, très étendue dans l'espace et
dirigée de l'extérieur à une organisation homogène et cohé
rente (82) Ces problèmes n'ont pu être convenablement
.

traités par le régime provisoire du fait que ce dernier


s'est trouvé confronté à une tâche plus urgente : la
restauration de l'appareil de l'Etat. La primauté de ces
préoccupations a retardé la solution de la querelle du parti
et a contribué dans une large mesure, à la rendre plus
complexe.

En l'absence d'une étude, à la fois doctrinale et pratique,


sur le parti unique algérien (83) , on se bornera ici à donner
quelques indications sommaires sur trois points essentiels :
l'unicité du parti, sa prééminence dans l'Etat, son organi
sation interne.

L'unicité du parti, affirmée à Tripoli (84) constitue


A)
certainement le principe le moins contesté et le mieux mis
en pratique. L'interdiction du Parti Communiste Algérien,
prononcée très rapidement (85) , a mis en difficulté les mem
bres de ce dernier : il leur était difficile en effet de rejeter
l'idée de parti unique, à moins de considérer que le Front
de Libération Nationale était un parti unique de type
fasciste ou du moins bourgeois, ce qui ne coïncidait pas
avec la ligne adoptée par les marxistes algériens. Le quoti
dien « Alger Républicain » tenta d'acclimater la notion de
« parti uni » sorte de Front laissant une certaine auto
nomie aux organisations membres (86). Les réactions des
députés à l'Assemblée constituante furent rares et modestes

(82) Dans le rapport fait par le Commandant Slimane (M. Kaid Ahmed)
sur le parti unique, à la 'Commission de la Constitution de l'Assemblée natio
nale, on relève notamment la suivante « Pendant la lutte, nous
proposition
nous étions donnés une direction collégiale dépourvue d'harmonie, sans cohé
sion et surtout sans avoir clairement défini son organisation et ses obligations».
Rapport ronéotypé par les services de l'Assemblée p. 2.

(83) Il serait passionnant de rechercher par exemple en quoi la conception


d'un parti devant «faire autour de lui l'union de toutes les couches sociales
de la nation pour réaliser les objectifs de la Révolution socialiste » (Exposé
des motifs du D. du 14 août 1963 cité ci-dessous) se rapproche ou diffère
des notions marxistes (Cubains et Chinois, notamment) du parti unique.

(84) Plus exactement, le programme de Tripoli ne parle que d'une t- avant


garde » et il n'emploie pratiquement jamais le mot « parti ».

1"
(85) V. Le Monde » des
« et 5 -décembre 1962, l'éditorial d'« Alger Répu
blicain » du 30 novembre.

(86) Pendant un mois « Alger Républicain » publiera en feuilleton, « La


formation du parti uni de la Révolution » à Cuba par Fidel Castro.
DOCTRINE 43

on borna à discuter les modalités de la mesure, sans


se
prendre position sur le principe (87) Par la suite le décret .

du 14 août 1963 devait frapper d'interdiction sur l'ensemble


du territoire algérien « toutes les associations ou groupe
ments de faits ayant un but politique » (88). La formule
se veut radicale, on a pris soin de ne pas limiter l'interdic
tion aux seuls partis : toute activité politique ne peut
désormais s'exercer qu'à l'intérieur du Front de Libération
Nationale (89) .

B) Dans ces conditions, la prééminence du parti


devrait s'affirmer aussi aisément. Ce qui a été le cas, on
l'a vu, en matière constitutionnelle (90) ainsi qu'en face
des organisations nationales. Le congrès de l'Union Géné
rale des Travailleurs Algériens a été le théâtre de la der

nière bataille sérieuse qui vit la défaite des « syndicats

indépendants » (91) .

En revanche, en ce qui concerne l'appareil de l'Etat


aux différents échelons, les choses semblent plus subtiles.
Il faudrait ici mesurer le degré d'appartenance au parti des
principaux fonctionnaires, niveau local, les et analyser, au
rapports entre l'administration
l'appareil du parti, quand et
celui-ci existe véritablement. On se bornera ici à deux
remarques. L'une touche au droit pur : les textes créant

les offices prévoient qu'un représentant du parti siégera


en tant que tel au Conseil d'Administration (92) Ceci .

pourrait sembler peu compatible avec la thèse de la préémi


nence du parti dans l'Etat.

Dans cette dernière hypothèse en effet, le parti est dans


l'Etat, il est en quelque sorte l'Etat lui-même, les fonction-

ex. intervention de M. Guerroudj lors du débat de politique générale


(87) Par
séance du 8 décembre 1962. J.O.RjA. -D.P. n» 16 13 mai 1963 p. 281 «Je crois -

qu'il été plus -sage avant de prendre une décision aussi importante de
eut
discuter avec les intéressés ; ce qui aurait permis de trouver une solution
qui nous aurait épargné, des mises au point dans certains journaux, à la gêne
de certains et la mienne personnelle ».

(88) D. n»
63-297. J.O.R.A. -
L.D. 23 août 1963 p. 824. Contresigné par tous
les ministres.

(89) La formule est si large qu'elle permet de frapper par exemple un


journal dont on estime qu'il poursuit des buts politiques. Or, quel journal
donnant son opinion sur l'action du pouvoir, ne poursuit pas un but politique
au sens large ?

(90) Cf. supra, p.

(91) V. «Alger Républicain» et «Le Peuple» du 16 au 21 janvier 1963.


« Le Monde» des 18, 20 et 22 janvier.

(92) Par exemple Conseil d'Administration de l'Office National de la


Réforme Agraire.
44 REVUE ALGERIENNE

naires, au moins au niveau élevé, se recrutant exclusive

ment dans le parti. Il n'est dès lors nul besoin en stricte


logique, d'introduire un représentant du parti en tant que
tel. Au contraire, une telle mesure laisse entendre que les
fonctionnaires ne sont pas du parti ou du moins qu'on peut
les suspecter puisqu'on a jugé bon d'introduire dans leurs
délibérations « un œil extérieur » du reste parfaitement
inutile si le parti contrôle réellement tous les fonction
naires, et également inutile si le parti ne contrôle rien
du tout. Car personne ne tiendra compte de ses avis. Mais
cette remarque qui pose le problème général des modalités

de contrôle du parti sur l'Etat (93) ne tient peut-être pas


compte de la nécessité pour un parti, lui-même incohérent,
de composer avec un appareil d'Etat, peut être archaïque
et peu révolutionnaire, mais qui a le mérite d'exister. Ce
qui nous amène à formuler une seconde remarque, ou plutôt
à hasarder une hypothèse : le parti ne considérerait-il
pas les cadres de l'Etat qui ne dépendent pas directement
de lui, comme des rivaux susceptibles de s'ériger en féoda
lité et de lui disputer la première place ? Dans son rapport
à la Commission de la Constitution, M. Kaid Ahmed dénon
çait « la bourgeoisie mentale » qui détient « concrètement
les secteurs appelés à animer l'activité politique, écono
mique et sociale de l'Algérie » et il ajoutait de façon assez
curieuse « Nous assistons par ailleurs à la prolifération

d'une apprentie bourgeoisie pour ne pas dire technocratie


bourgeoisissante inapte à saisir les phénomènes qui ont
agité et agitent la Révolution. Au lieu de son caractère

scientifique, le socialisme est pour elle une affaire de « ruse,


d'étiquette, de zèle intempestif, le tout sous le couvert des
vocables qui cachent mal une démagogie destinée à flatter
plutôt qu'à servir » (94) .

Il semble bien que ces formules luxuriantes désignent


certains cadres de l'appareil étatique, ce qui viendrait ren
forcer notre hypothèse.
C) De toute manière, la cohésion du parti et la démo
cratie interne qui doit y régner conditionnent le rôle
qu'il est appelé à jouer dans le régime. Les difficultés ren-

(93) A titre comparatif, on lira


avec intérêt sur le problème de contrôle de
l'Etat en Union Soviétique et en Pologne les articles de M. MOUSKHELY « Le
système soviétique de contrôle Rev. du Droit public 1959 p, 484 et Jadwiga
«

CASTANIE » « La règle de la double subordination dans la République Popu


laire de Pologne » ibid 1961 p. 59.
1° 4.
(94) Rapport cité partie p.
DOCTRINE
45

contrées pendant le régime provisoire s'expliquent par


l'absence de solution apportée aux problèmes de « member-
ship » (qui peut être reconnu comme membre du parti,
autrement dit comment définir le militant du temps "de
paix ?). de représentation, de dosage entre les tendances et

finalement de programme (95) Le malaise s'est exprimé.

nettement lors des débats constitutionnels à l'Assemblée.


Certains membres se sont étonnés en tant que membres
du parti, de la procédure de consultation des cadres et se
sont inquiétés des raisons qui avaient fait consulter tel
député et évincer tel autre.

Le régime dont
vient de rendre compte a rempli
on
son principal doter l'Algérie d'une Constitution.
.
objet :
Il a en même temps pris un grand nombre de mesures radi
cales, et, pour employer un terme officiel, « irréversibles »
qui engagent sur une très longue période, l'avenir de
l'Algérie. Mais il ne semble pas avoir apporté de commen
cement de solution au problème de l'encadrement politique
de l'Algérie, problème d'idéologie et d'organisation tout à
la fois. Le vide politique laissé par la disparition du F.L.N.
en tant qu'organisation de guerre révolutionnaire n'est
toujours pas rempli. Il appartient au nouveau régime, qui
ressemble d'ailleurs à l'ancien comme un frère plus vigou

reux, de tenter de le combler.

(95) Le. courageux die M. Kaid Ahmed déjà cité, souligne «qu'un
rapport

parti unique sans sans critère, devient rapidement le piédestal


doctrine et
d'éléments dépourvus de qualité morales n'ayant émergé que par des manceii-
vres machiavéliques (11° partie p. I). n ajoute «Le parti ne, vivra pas si le

divorce avec le passé n'est pas définitif. Si la reconversion n'est pas totale,
si l'esprit de clan qui n'est rien d'autre que la manifestation d'une mentalité

féodale, si les réminiscences du passé politique des anciens partis, si les


séquelles des fonctions, des luttes, des griefs, n'étaient pas extirpés et oubliés :
il ne vivra pas si tel militant est éliminé à cause de son appartenance passée
et-non -à cause de son incompétence, ou s'il est éliminé à cause de son crédit
auprès des masses, au profit d'un autre militant moins aguerri et moins
efficace. L'esprit de clan qui s'est révélé dans la désignation des responsables
du F.L.N. a été décisif dans le discrédit qui a atteint ses militants, pourtant
respectables dans leur mjrjorité et que l'on a parachutés ici et là. Ces respon
sables de kasma, de daïra ou de fédération se sont heurtés à des militants
plus aguerris, à la formation politique meilleure, aux connaissances plus
étendues et immédiatement le constat de leur incapacité, en les humiliant
a provoqué en eux le désarroi d'abord, puis le raidissement ; oubliant alors
leur mission, ils ont tenté de s'imposer par la contrainte» (II» partie p. 4). On
s'excusera de la longueur de la citation qui s'imposait ici dans son intégralité.
ANNEXE

ORDONNANCE n»
62-011 du juillet 1962 décidant de
17
soumettre au référendum un projet de loi relatif aux attributions
et à la durée -des pouvoirs de rAssemblée nationale.
Le président de l'Exécutif provisoire de l'Etat algérien,
Vu l'ordonnance n» 62-010 du 16 juillet 1962 fixant les modalités
•de l'élection de l'Assemblée nationale ;
L'Exécutif provisoire entendu,

Ordonne :
1"
Article —
En même temps qu'il procédera à l'élection de
ses représentants à l'Assemblée nationale, le peuple algérien sera
appelé à se prononcer par référendum sur le projet de loi ci-annexé.
Art. 2. —
Les bulletins de vote comporteront la question
.suivante :

« Voulez-vous
l'Assemblée élue ce jour soit constituante
que
conformément aux dispositions du projet de loi annexé à l'ordon

nance 62-011 du 17 juillet 1962 relatif aux attributions et à la
durée des pouvoirs de l'Assemblée nationale ».
Les électeurs répondront par « OUI » ou « NON » à cette
question.
Art. 3. Le recensement général des notes et la proclamation

des résultats seront effectués par une commission dont la compo


sition sera fixée par décret.
Art. 4. Un décret fixera les modalités d'application de la

présente ordonnance.

PROJET DE LOI
relatif aux attributions et à la durée des pouvoirs

de l'Assemblée nationale

Le peuple algérien a adopté,


Le président de l'Exécutif provisoire de l'Etat algérien pro
mulgue la loi dont la teneur suit :

Article 1". —
L'Assemblée nationale issue du scrutin du 12 août

1962, aura notamment pour tâche :

1. De désigner le gouvernement provisoire ;


2. De ligéférer au nom du peuple algérien ;
3. D'élaborer et de voter la constitution de l'Algérie.
Art. 2. —
Le mandat de l'Assemblée nationale constituante
expirera de plein droit le 12 août 1963.
Si à cette date la été votée, le gouvernement
constitution n'a pas
provisoire algérien organisera délai d'un mois, l'élection
dans un
d'une nouvelle assemblée nationale constituante, élue dans les
mêmes conditions, avec les mêmes attributions et la même durée
de mandat que la précédente.
48 REVUE ALGERIENNE

Art. 3. —
La présente loi sera publiée au Journal officiel de
l'Etat algérien.

PROCLAMATION
PAR L'ASSEMBLEE NATIONALE CONSTITUANTE
LE 25 SEPTEMBRE 1962,
DE LA REPUBLIQUE ALGERIENNE
DEMOCRATIQUE ET POPULAIRE

« Au nom du peuple algérien,


Vu la proclamation du Comité de Coordination et d'Exécution
«

du Front de Libération Nationale, du 19 septembre 1958, qui a


décidé, sur délégation des pouvoirs du C.N.R.A. en date du 27 août
1957, la création d'un gouvernement provisoire de la République
algérienne et la restauration de l'Etat algérien ;
1"
« Vu le référendum intervenu en Algérie le juillet 1962, par
lequel le peuple algérien s'est prononcé pour l'indépendance de
l'Algérie qui résulterait déjà de la décision du C.C.E. du 19 septem
bre 1958, créant le G.P.R.A.
Vu le transfert de pouvoir résultant des déclarations solen
«

nellesdu G.P.R.A. et de l'Exécutif provisoire en date du 25 septem


bre 1962, qui met fin aux pouvoirs respectifs de ces deux orga
nismes ;

« Vu l'élection, à l'appel du Bureau politique du FLN, le 20


septembre 1962, d'une Assemblée nationale algérienne ;
«Vu le texte faisant l'objet d'un référendum le même jour,
texte duquel il résulte que cette Assemblée est chargée de
l'élaboration de la Constitution de l'Etat algérien ;
« L'Assemblée nationale constituante proclame :

« L'Algérie est une République démocratique et populaire assu


rant aux citoyennes aux citoyens l'exercice de leurs libertés-
et

fondamentales et de leurs droits imprescriptibles.

Déclare :

« Qu'en tant qu'organisme représentatif du peuple algérien,.


elle est seule dépositaire et gardienne de la souveraineté nationale
à l'intérieur et à l'extérieur.

Donne acte en conséquence :

« au G.P.R.A., tant qu'organisme issu du C.N.R.A. et à


en

l'Exécutif provisoire de leurs déclarations solennelles mettant fin


à leurs attributions et à leurs pouvoirs respectifs.

prendra effet dès son adoption par l'Assemblée nationale consti


tuante.
« La présente proclamation aura force de loi fondamentale et

Fait à Alger, le 25 septembre 1962.


DOCTRINE
4g

RESOLUTION
DE L'ASSEMBLEE NATIONALE CONSTITUANTE
FIXANT LES MODALITES
DE DESIGNATION DU GOUVERNEMENT

Vu l'élection du 20 septembre 1962 d'une Assemblée nationale


constituante ; ;
Vu le texte ayant fait l'objet du référendum du même jour,
aux termes duquel elle est chargée de procéder à la désignation
d'un gouvernement ;

Vu l'urgence et la nécessité de doter le pays d'un pouvoir exé


cutif pour résoudre les problèmes qui se posent à l'Etat,
L'Assemblée nationale constituante décide :

Article 1". —
Aux termes du référendum du 20 septembre 1962,
i'Assemblée nationale constituante désignera un gouvernement
de la République démocratique et populaire.

L'Assemblée aura à désigner le Chef du gouvernement qui

constituerala liste de ses ministres.


Le chef du gouvernement présentera devant l'Assemblée ses.
ministres et proposera son programme à l'adoption de l'Assemblée.
Art. 2. —
Les modalités de la désignation -du gouvernement

sont déterminées par le présenttexte jusqu'au vote de la consti

tution.

Fait à Alger, le 26 septembre 1962

(27 Rabia Thani)