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Tiers-Monde

La place du monde ouvrier dans le développement chinois


Alain Roux

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Roux Alain. La place du monde ouvrier dans le développement chinois. In: Tiers-Monde, tome 22, n°86, 1981. La Chine.
pp. 355-372;

doi : https://doi.org/10.3406/tiers.1981.4028

https://www.persee.fr/doc/tiers_0040-7356_1981_num_22_86_4028

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LA PLACE DU MONDE OUVRIER
DANS LE DÉVELOPPEMENT CHINOIS

par Alain Roux*

On réhabilite beaucoup à Pékin depuis quelque temps : des hommes,


des idées, des événements historiques, des groupes sociaux. On juge,
on condamne aussi. Et cependant, dans ce pays où le Parti communiste
dit tenir son pouvoir de la classe ouvrière et où la « dictature du
prolétariat » demeure plus que jamais un principe fondamental pour toute la
vie politique, sociale et même culturelle, il demeure une classe sociale
dont on parle peu ou de façon rituelle, avec çà et là l'ombre d'une gêne.
Et c'est précisément le prolétariat, la classe ouvrière...
Notre propos est donc, ici, de chercher quelques explications à ce
paradoxe, en parcourant trois dossiers :
— celui de la place de la classe ouvrière dans la société chinoise actuelle,
dans une société civile bouleversée et créée par le socialisme, où
s'entremêlent des pesanteurs conservatrices et des éléments
libérateurs, au moins potentiellement;
— celui de sa place dans le système politique chinois, dans la vie
politique chinoise : c'est un peu l'histoire de plusieurs décennies de
délégation de pouvoir par une classe qui aspire depuis lors à acquérir
sa majorité après une longue tutelle;
— celui de l'avenir de cette classe affermie, renforcée mais aussi entravée,
mal dégagée de ses liens anciens et récents maintenus durant ces
trente années de bruit et de fureur mais aussi de lent mûrissement.
Ce qui pourrait se résumer en une question : demain, en Chine, une
véritable Révolution culturelle ?
Cette démarche vaut d'autant plus la peine d'être tentée que près
d'un ouvrier sur deux, dans l'ensemble des effectifs ouvriers dans le
Tiers Monde, est un ouvrier chinois...
***
* Maître-assistant à Paris VIII. Publications : L.a Révolution culturelle en Chine, puf,
1976, 168 p; Le casse-tête chinois, Editions sociales, 1980, 474 p.
Revue Tiers Monde, t. XXII, n» 86, Avril-Juin 1981
356 ALAIN ROUX

I. — La place de la classe ouvrière


dans la société civile chinoise

a) Le poids de la classe ouvrière


Au milieu des brumes statistiques chinoises il faut se guider à vue
sur quelques certitudes. Ainsi celle du prodigieux gonflement des
effectifs ouvriers en Chine depuis 1949. Il reflète le taux moyen de
croissance annuelle de l'industrie chinoise entre 1949 et 1977 qui est de
13,5 °/0\ malgré un ralentissement aux alentours de 9 % depuis 1959
et des périodes de récession parfois impressionnantes (chute de 40 %
sans doute en 1961, de 13 % en 1967...). Le résultat global est donc
imposant. Il y avait entre 2 et 3 millions d'ouvriers en Chine en 1949
soit entre 0,5 et 0,8 % de la population active totale. On a de nos jours2
66 millions d'ouvriers et d'employés, soit 1 5 à 20 fois plus de travailleurs
urbains, alors que la population totale a simplement doublé depuis la
victoire des communistes chinois. Il faut cependant préciser quelque
peu ces données. On sait, en effet, l'importance qu'attribuent les
théoriciens léninistes à la notion ď « ouvrier d'usine », ď « ouvrier
d'industrie ». Les études sociologiques confirment d'ailleurs le rôle de la
concentration ouvrière, de la capacité à employer des outils complexes, de la
nécessaire discipline du travail3 dans le développement de la conscience
de classe, de la capacité d'intervention ouvrière dans la société civile.
Or les statistiques chinoises sont très vagues sur ce point : on parle de
Qigong — une catégorie qui rassemble les ouvriers et les employés et
englobe parfois les cadres techniques, allant même jusqu'à inclure tous
les travailleurs relevant du cens urbain (cbengî(hen bukou). On peut
cependant aboutir à une certaine approximation4 : on parle de 7 900 000
à 9 millions d'ouvriers d'usines en 1957, de 1 1 millions en 1965. Pour 1965
d'autres sources, incluant, semble-t-il, tous les travailleurs, dont les
effectifs de l'industrie rurale, indiquent 23 700 000, 25 600 000 voire
même 34 millions. Peut-on s'autoriser de ces données pour estimer à
40 % environ la part d'ouvriers dans ces évaluations du prolétariat au
sens large ? De son côté Howe5 chiffre à 84 millions de personnes les

1. T. Rawski, Industrialisation Technology and Employment in the People's Republic of China,


World Bank, August 1978, p. 107.
2. Agence China nouvelle : dépêche de Pékin du 7 mai 1980.
3. Voit notamment l'analyse faite par A. Gramsci — sur laquelle nous reviendrons — à
propos de « l'ouvrier fordien », in Américanisme et fordisme, Cahiers V, écrit en 1934. In
Gramsci, dans le texte Editions sociales, Paris, 1975, p. 689 à 706.
4. Audrey DoNNiTHORNE, China's economic system, 1967, p. 180-181 ; Dix glorieuses années,
Pékin, 1959 ; С Howe, China's economy : a basic guide, Londres, 1978.
5. Howe, o.c, p. 175.
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effectifs de la force de travail à la ville dans ces dernières années, dont


5 5 millions travailleraient dans des « entreprises du peuple tout entier »
— grandes entreprises modernes, mais pas forcément industrielles —
et 20 à 25 millions dans des « entreprises collectives » — petites, sous-
équipées, très souvent artisanales, mais parfois aussi industrielles. Par
ailleurs une partie de cette force de travail — au moins 20 millions de
personnes — est au chômage complet ou partiel. Mais certaines
entreprises urbaines, surtout dans les industries légères de transformation de
produits agricoles, ont des antennes à la campagne (des « ouvriers
participant à des activités agricoles secondaires » ou « des ouvriers des
compagnies du 7 Mai »). On peut donc estimer à une trentaine de millions
les effectifs actuels des ouvriers d'usines, entourés d'une nébuleuse
sensiblement plus nombreuse de manœuvres, de semi-artisans,
d'employés et d'ouvriers établis à la campagne. Si l'on rapporte ces chiffres
à ceux de la population active dans les années récentes6 — entre 380
et 400 millions de personnes — la Chine compterait 10 % environ
d'ouvriers parmi l'ensemble des travailleurs des villes et des champs. Une
véritable mutation depuis 1949 s'est ainsi opérée.
Ce que complète une seconde nouveauté apparue dès le premier
plan quinquennal : la localisation géographique traditionnelle de
l'industrie chinoise a été bouleversée. Naguère confinée sur les côtes, dans les
« ports à traité » — le plus célèbre étant Shanghai — ou développée
dans des régions sous contrôle étranger — comme la Mandchourie
pendant de fort longues années — , la classe ouvrière est devenue pan-
chinoise. Plus nombreuse, partout présente, la classe ouvrière chinoise
voit donc changer qualitativement son rôle dans la société.
Certes, tout ceci est mal exploré. Quel sociologue chinois nous
présentera l'espace ouvrier7 ? Les romans chinois quand ils ne font pas
de l'ouvrier un simple porteur de slogans le réduisent à n'être qu'un
producteur, un complément de la machine qu'il surveille et anime8.
Une rare exception — Matin à Shanghai de Zhou Erfu9 — nous présente
le décor austère de la vie ouvrière à Shanghai : des huttes, des bidonvilles.
Mais il s'agit des premières années du nouveau régime, d'un héritage.
Depuis, rien. Tout est vu à hauteur de cadres. Cependant on connaît
par de multiples témoignages la forte intégration sociale qui se réalise
dès les deux premiers plans quinquennaux autour des usines nouvelles
(ainsi ces aciéries de Baotou en Mongolie intérieure, ou les énormes

6. C. Howe, o.c, p. 18.


7. M. Verret, U 'ouvrier français : l'espace ouvrier, A. Colin, 1979.
8. Net dans les nouvelles récentes de Jiang Zilong.
9. Traduction anglaise : Morning in Shanghai, Editions de Pékin.
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usines de tracteurs de Luoyang au Henan10 : écoles primaires, secondaires


et techniques dans l'usine, logements autour de l'usine, services de santé,
vie culturelle, assurés dans l'usine, par l'usine. On croit parfois visiter
une sorte de Creusot du socialisme. D'ailleurs durant la Révolution
culturelle divers épisodes — ainsi à Zhengzhou autour des usines
textiles, à Shanghai autour de l'usine de Diesel et de l'usine de machines-
outils... — ont révélé où se situait le nouveau centre de la ville chinoise :
le contrôle politique s'y établit à partir de lieux stratégiques qui ne sont
plus les arsenaux ou les casernes, mais qui sont devenus les forteresses
ouvrières11.
Les usines sont de nouveaux pôles d'attraction dans la mesure où
la condition ouvrière en Chine présente des avantages certains : les
jeunes diplômés des écoles secondaires s'ils ne peuvent songer entrer
à l'université, extrêmement fermée, désirent devenir soldats ou ouvriers.
Quand le ralentissement du contrôle administratif le permet — ainsi
entre 1957 et 1959 — les jeunes paysans fuient la campagne pour l'usine
comme partout dans le Tiers Monde. L'ouvrier chinois, en effet12,
dispose d'un salaire mensuel moyen de 60 yuans — quand les revenus
officiels moyens d'un paysan oscillent autour de 8 à 10 fois moins. Il
mange à sa faim, peut disposer — à partir de 60 ans pour les hommes et
de 5 5 ans pour les femmes — d'une retraite égale aux deux tiers de son
salaire, bénéficie d'une assurance maladie fort étendue, de soins médicaux
gratuits. L'ascension sociale peut se faire au sein de la classe ouvrière :
en 1957 les deux tiers des techniciens et ingénieurs chinois étaient
d'anciens ouvriers formés sur le tas13. Facteur d'intégration sociale,
de stabilité, de progrès, d'acculturation technologique, la classe ouvrière
chinoise est donc un des éléments nouveaux essentiels de la Chine
nouvelle — une Chine qui a vu sa production industrielle globalement
multipliée par 25 entre 1949 et 1975, par 8 — pour prendre des chiffres
plus significatifs — entre 1953 et 197514. Dans le Tiers Monde, on a
donc ainsi un exemple exceptionnel de pays ayant su mener de pair un
impressionnant développement industriel et une urbanisation contrôlée,
exempte pour l'essentiel des tares que l'on sait : bidonvilles, chômage
galopant, malnutrition, délinquance juvénile... Incontestable succès.
** *

10. P. Gentelle, Lui Chine, puf, 1974, p. 205 à 208.


11. N. Hunter, Shanghai Journal : an eye-witness account of the Cultural Revolution, New
York, 1969.
12. С Howe, o.c, chap. VI.
13. M.-Cl. Bergère, L'économie chinoise, puf, 1980, p. 31.
14. С. Howe, o.c, p. 97.
LA PLACE DU MONDE OUVRIER 359

b) Contradictions au sein du peuple ouvrier


Mais l'on ne saurait s'en tenir là, ignorer les contradictions souvent
aiguës que l'on peut découvrir au sein de la classe ouvrière lors de crises
assez profondes pour déchirer quelque peu le tissu protecteur de
l'idéologie officielle et des mass media : ainsi en 195 6-195 7, en 1 966-1 967,
en 1974- 1976. Il importe de saisir au mieux les mutations en cours et
les forces de freinage, la dialectique de l'ancien et du nouveau. La
classe ouvrière chinoise en effet n'est pas homogène : des clivages la
scindent en tronçons distincts, sa structure est composite. A lire la
presse — et notamment les faits divers édifiants et révélateurs de Jeu-
nesse chinoise et Femmes chinoises —, à recouper les observations de
visiteurs dans les usines et à examiner quelques rares documents portant
sur la réalité du monde ouvrier chinois on peut esquisser une description
de ces structures15.
Au cœur, l'on trouve le noyau fondamental de la classe ouvrière,
les « ouvriers permanents » (guding gongren). Seuls ils bénéficient de la
totalité des avantages évoqués plus haut. Plus âgés, plus expérimentés,
exerçant souvent diverses responsabilités — c'est parmi eux que,
jusqu'en 1966, on a recruté de préférence les cadres syndicaux et de
nouveaux adhérents au Parti. Us encadrent souvent les ouvriers plus
jeunes. Tel récit d'un fait divers survenu dans une usine de réparation
mécanique du matériel roulant des transports urbains de Tian-Jinie.
nous montre ainsi une jeune ouvrière, fraîchement émoulue de
l'enseignement secondaire, désireuse de bien faire « pour s'assurer un avenir
radieux » et... venant tous les matins en avance à l'atelier pour faire
chauffer la gamelle de son « maître » (shifu)... dont dépend sans nul
doute pour beaucoup son intégration dans le personnel permanent
(%huang%heng). L'ouvrier shanghaien Ku17 présenté par K. S. Karol,
fier de ses compétences et ayant mal accepté la Révolution culturelle,
est un de ces « maîtres » durs envers les apprentis. Souvent, partant à la
retraite, ils transmettent leur poste dans leur famille d'autant plus que
c'est déjà au sein de leur famille, si possible, qu'ils se sont fait remplacer
lors de leurs congés ou absences18. Les ouvriers temporaires (linshi)

15. Nous utilisons notamment les notes prises lors d'un séminaire de Mme M.-Cl.
Bergère en 1980 à partir d'un exposé de Mme Duhamel -Muller. Il y fut présenté un Tableau
d'enquête sur la situation des ouvriers et employés dans les entreprises propriétés du peuple
tout entier, 1 969-1 972 (Quanmin suqyou^hi danwei %bigong qingkuang diaochabiao) .
16. Une affaire très douloureuse, in Zhongguo qingnian (Jeunesse chinoise), n° 10, 1980,
p. 8, par Yan Jingchang, Guo Xiujun et Li Wenbin.
17. K. S. Karol, L.a deuxième révolution chinoise, Laffont, 1973, p. 256 sqq.
18. Nombreux exemples dans Jeunesse chinoise, notamment n° 7 de 1979.
360 ALAIN ROUX

ont un sort beaucoup moins favorable : sauf en principe au niveau


du salaire — mais, plus jeunes, ils gagnent nécessairement moins que les
ouvriers permanents plus âgés exerçant éventuellement le même emploi
que le leur — ils sont défavorisés, notamment en ce qui concerne les divers
avantages sociaux. Leur espérance est d'être intégrés au plus vite sur
des postes d'ouvriers permanents. Cela semble assez facile aux ouvriers
diplômés, relevant du cens urbain, et affectés dans les « entreprises
propriété du peuple tout entier » dans le cadre de la « répartition
centralisée des emplois » (tongyi fenpei) qui garantit un poste à tout nouveau
diplômé. C'est infiniment plus difficile pour les travailleurs temporaires
provenant d'entreprises « collectives » (ou entreprises de quartier ou de
rue). Le Journal de la Jeunesse19 nous dépeint un drame d'amour entre
deux jeunes gens poussés à rompre par la famille de la jeune fille. Cette
dernière, en effet, ouvrière comme son fiancé dans une usine de quartier
venait d'obtenir le poste d'ouvrier dans une « usine du peuple tout entier »
occupé par son père parti à la retraite. Promotion longtemps convoitée,
qui transformait le mariage initialement projeté en mésalliance et révèle
le fossé séparant deux catégories de travailleurs relevant pourtant l'un
et l'autre du « cens urbain ». A la ville même on voit ainsi apparaître
comme ouvriers temporaires travaillant dans les grandes usines pour
de gros travaux de maçonnerie, d'entretien, des tâches de roulage ou de
sous-traitance sans qualification, tout un monde d'ouvriers pouvant
être misérables. Les salaires sont bas20, inférieurs à 30 ou 40 yuans. On
pourrait évoquer aussi les « ateliers de rue » de femmes, aux horaires
souples et à l'équipement élémentaire, mais aussi aux salaires infimes
(18 à 25 yuans). A Shanghai, durant l'hiver 1978-1979, on pouvait lire
ainsi21 l'affiche de travailleuses à domicile cousant des fleurs de tissu
sur des chemises qui avaient occupé les locaux de leur « employeur »,
véritable négrier illégal protégé par les autorités locales du Parti et la
police. Une sorte de Hong-Kong clandestin apparut ainsi, le temps de
quelques da^îbaos, sous le Shanghai officiel. Et l'on ne saurait récuser
les témoignages sur les conditions de travail dans des entreprises de
roulage de Wuhu22 présentés pendant la Révolution culturelle. Même
si en faire le « dossier de la condition ouvrière en Chine » constitue une
évidente et regrettable falsification.
Difficile aussi est, sans nul doute, le sort d'une autre catégorie

19. Ibid., cité in Aujourd'hui la Chine, octobre 1980, p. 14.


20. C. Howe, o.c, p. 171.
21. Témoignage personnel. Voit A. Roux, L,e casse-tête chinois, Editions sociales, 1980,
p. 404 à 406.
22. Révo. cul. dans la Chine pop., « 10/18 », 1975, p. 109 à 184.
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d'ouvriers temporaires, les « saisonniers » (jijie gongren) ou les


travailleurs « extérieurs (c'est-à-dire relevant du « cens rural ») sous contrat »
(wai baogong). Rattachés toujours à leur commune populaire d'origine,
logés dans les dortoirs des grandes entreprises qui les emploient, affectés
à des travaux d'entretien ou de transport à bras, sans aucune perspective
que de retrouver bientôt leur village, ils constituent des sortes d'immigrés
de l'intérieur qui ont fait parler d'eux durant l'hiver 1966- 1967. Leur
nombre s'est accru lors de la déroute du Grand bond en avant : peut-
être étaient-ils 12 millions en 1958-195923; sans doute ont-ils constitué 30
à 40 % de la force de travail en i960- 196 5. Leur présence est
actuellement attestée dans les usines, mais ils sont moins nombreux. Toute
période de remise en ordre en Chine semble s'accompagner du
refoulement dans leurs villages de ces ouvriers-paysans à statut précaire
et difficilement intégrables.
Sans doute existe-t-il d'autres éléments de différenciation au sein de
la classe ouvrière. Ainsi le niveau de qualification professionnelle :
illettrée à 80 % en 1949, la classe ouvrière ne l'est plus qu'à 20 %
dès 196424. Les jeunes ouvriers venus très souvent de l'enseignement
secondaire sont même mieux formés que bien des vétérans dans les
usines, ce qui doit entraîner des conflits d'un nouveau type, peu
perceptibles dans la presse et les romans où le vétéran est toujours présenté
comme supérieur en sagesse et en discipline de par sa connaissance des
souffrances de la société d'avant 1949 et où le jeune « étudie » à ses
côtés : vision quelque peu idéalisée du réel ! On peut d'ailleurs souligner
que la classe ouvrière chinoise est jeune : un tiers des ouvriers a
moins de 28 ans. Le problème spécifique des « jeunes ouvriers » ne peut
donc manquer de se poser25.
Ce trop rapide examen — nous n'avons pas trouvé de précision
intéressante sur les problèmes spécifiques de la main-d'œuvre féminine —
conduit à toute une série de questions. Ou, plutôt, à une question centrale.

***

23. С Howe, Labour organization and incentives in industry, in Stuart R. Schram (éd.),
Authority Participation and Cultural Change in China, Cambridge up, 1975.
24. Donnithorne, o.c, p. 188.
25. Dépêche Agence Chine nouvelle du 7 mai 1980.
362 ALAIN ROUX

П. — La place de la classe ouvrière


DANS LA VIE POLITIQUE CHINOISE

a) Des questions qui se ramènent à une question

Diverses questions surgissent en effet à partir de la description


ébauchée ici.
1. Et tout d'abord, une question primordiale : y a-t-il eu changement
véritable, profond, dans la société chinoise depuis 1949 ? On peut
aisément retrouver, sans nul doute, bien des traits de la classe ouvrière
d'avant 1949^ dans ce que nous avons dépeint : le baogong avec ses
racketteurs est une des dures réalités de la condition ouvrière shan-
ghaienne durant les années de la République; le corporatisme est une
des caractéristiques des luttes ouvrières à Tianjin et à Shanghai entre 1945
et 194827. On serait alors tenté de réduire à un schéma assez cohérent
les trente dernières années de l'histoire de Chine : une volonté forcenée,
hypernationaliste, du gouvernement chinois de procéder à marche forcée
à l'accumulation primitive de capital pour assurer le décollage
économique du pays; la ferme décision de maintenir au niveau le plus bas
possible — ce qu'il faut pour assurer la reproduction de la force de
travail — la rémunération de tous les travailleurs ; le maintien corrélatif
de toutes les formes d'organisation de travail qui concourent à ce double
but... Le maoïsme serait alors le baume idéologique dont on use pour
effacer la douleur de l'effort mal rétribué, une variante chinoise du
célèbre « opium du peuple »...
Outre les évidences — la société chinoise actuelle est fort différente
de ce qu'elle était en 1949, l'injustice, la misère, la famine et la maladie
ayant connu de sensibles reculs — , il est un fait incontournable : de
par sa seule masse plus que décuplée depuis 1949, la classe ouvrière
chinoise a déjà créé un changement profond, impulsé toute une
dynamique. On voit ainsi les « ouvriers-paysans » continuer à exister mais
commencer leur mutation28.
Il est beaucoup parlé depuis quelques mois dans la presse chinoise
ď « associations économiques » entre des entreprises technologiquement
avancées, mais manquant de terrains, ayant des difficultés pour recevoir
les matières premières nécessaires et connaissant aussi des insuffisances

26. J. Chéneaux, l*e mouvement ouvrier chinois de 1979 à 1927, Mouton, 1962, notamment
p. 143-145-
27. S. Pepper, Civil war in China, U. of California, 1978.
28. Cahiers de la Nouvelle Chine, 9 février 1981, Une locomotive de l'industrie chinoise.
LA PLACE DU MONDE OUVRIER 363

périodiques de main-d'œuvre, et des communes populaires rurales


retardataires, ayant de la main-d'œuvre en excès et produisant ces
matières premières. L'association, ainsi, entre la filature n° 17 de Shanghai
et deux communes de la banlieue donne naissance dans ces campagnes à
une nouvelle entreprise, la filature « Dazhihe », et permet l'embauche de
800 « ouvriers-paysans » dont on peut estimer qu'ils seront soit intégrés
dans le personnel permanent, soit, au minimum, formés et assurés ainsi
d'une certaine promotion dans leur village. On est très loin, même si
le même mot se retrouve (« travail sous contrat », baogong) de
l'exploitation par les « négriers » des temps républicains qu'étaient les «
entrepreneurs de travail à forfait » (baogongtou). J'ajouterai, a contrario ,
que ce n'est pas lorsque l'on a proclamé le plus hautement la volonté
de briser avec les pratiques anciennes29 que l'on y est le mieux parvenu.
De nombreux faits montrent que, durant les années les plus ardentes
de la Révolution culturelle, les ouvriers ont su constituer des sortes
d'îlots préservés, d'où ils écartaient les flots impétueux de rebelles
intempestifs; ainsi les cheminots qui non seulement ont constitué,
à leur profit exclusif, en marge de toute décision officielle, un système
de santé indépendant... avec des écoles médicales pour former un
personnel compétent, et qui, au nom du droit de se rebeller, ont aménagé
leurs horaires d'agréable façon... pour eux, sinon pour les voyageurs
ou les gestionnaires de l'économie. Ainsi les employés de Radio Pékin,
exilés dans la campagne arriérée du Sud-Henan qui utilisèrent la menace
d'émissions radiodiffusées dénigrant des entreprises de matériel agricole
pour obtenir de leurs directeurs des bêches et des charrues destinées à
mettre en valeur un terroir dangereusement stérile30. La Révolution
culturelle avait été ainsi pour certains l'occasion... d'accentuer leurs
privilèges au détriment de toute planification rigoureuse...
2. Ce qui nous conduit à une deuxième question : la classe ouvrière
n'est-elle pas une classe privilégiée dans la Chine sous-développée,
donc une force disqualifiée, par là même, pour opérer la nécessaire
mutation sociale ?
On peut en effet être impressionné par cette émergence d'un noyau
important d'ouvriers stables, tendant à son autoreproduction — on
réserve l'emploi dans la famille, on fonde de véritables dynasties ouvrières
comme dans l'Angleterre victorienne... On a le « bol de riz en fer »,

29. On trouve des échos de ces proclamations dans Ch. Bettelheim, Révolution culturelle
et organisation industrielle en Chine, Maspero, 1973, et dans E. Poulain, Le mode d'industrialisation
socialiste en Chine, Maspero, 1975.
30. C. Howe, O.C., p. 185-186.
364 ALAIN ROUX

c'est-à-dire la garantie d'emploi, le salaire assuré, la nourriture et le


couvert aussi. Grâce aux primes — qui constituent souvent le tiers du
salaire — on peut, le nécessaire vital étant ainsi garanti, obtenir en outre
les biens de consommation convoités — ainsi les « trois qui tournent »,
bicyclette, montre et machine à coudre. Ces ouvriers permanents ont
naturellement tendance à accaparer ces primes au nom de la
qualification et de l'efficacité. On a alors les racines de cet « économisme »
si souvent dénoncé lors des beaux jours de la lutte « entre les deux
lignes ». Autour de ce noyau, le reste de la classe ouvrière s'agglutine
confusément, aspirant à l'intégration, se plaçant sous l'hégémonie des
ouvriers stables31.
Certes on peut insister sur la maigreur du privilège qui fait ainsi
problème. Les revenus réels ouvriers ont même eu tendance à baisser
depuis 1957, faisant de cette année une sorte de paradis perdu. Ce dont
témoigne le tableau ci-dessous32 :

Salaire moyen des ouvriers


et des cadres d'entreprises ig$2-ig74
(indice 100 : 1952)

1952 1957 1963 1971 1972 1974

;
Salaire nominal IOO non connu
143non autorisée
Illustration 128
à la diffusion 141 142
Indice du coût de la
vie (détail) IOO 109,1 118,:5 non connu non connu 124
Salaire réel IOO 131 non connu non connu non connu 116

Les augmentations de salaires de 1978 (entre 10 et 20 % en moyenne


pour 60 % des salariés) n'ont sans doute rien modifié à ce tableau
étant donné le fort taux d'inflation qui nécessita, à partir de l'hiver 1978-
1979, de verser aux salariés une prime — assez modique — de cherté
de la vie.
Maigre privilège donc, et sans nul doute non vécu comme tel par
ses douteux bénéficiaires, qui sont plutôt tentés par la revendication
légitime de meilleures conditions de vie. Mais privilège suffisant pour
poser trois nouvelles questions.

31. L'agence Chine nouvelle nous apprend, dépêche n° 020605 du 6 février 1981 que
80 % des 100 millions des salariés chinois ont un niveau d'instruction inférieur au premier
cycle de l'enseignement secondaire..., ce qui souligne le privilège de la qualification.
32. Howe, o.c, p. 175-176. Le tableau est le tableau 66, p. 176.
LA PLACE DU MONDE OUVRIER 365

1 . La première se situe au niveau de la capacité d'intégration par


la classe ouvrière de nouvelles forces sociales, assurant une certaine
profondeur aux mutations en cours. On dispose de bien peu d'éléments
de réponse. Ainsi la condition féminine est certainement affectée par la
place occupée par les ouvrières dans la production : la proportion des
effectifs salariés féminins non agricoles passe de 11,7 % du total au
début 1957 à 15,5 % en 195 833. Depuis, rien de précis à ma
connaissance : c'est donc sans doute un total assez modeste. Remarquons
cependant que nombre de ces ouvrières travaillent dans des « entreprises
de rue » qui n'ont que le statut déprécié d'entreprises « collectives ».
Ainsi la poussée des effectifs ouvriers34 en 1957-195 8 serait due pour
une bonne part à la transformation de 5 millions d'artisans en ouvriers
vers 195 7- 1958. Le secrétaire du pcc pour le Jiangxi précise d'ailleurs
que 70 % des nouveaux ouvriers de sa province entre 1958 et le
début 1959 proviennent du monde rural ou artisanal, 20 % étant fournis
par les écoles, l'Armée populaire de Libération et les bureaux35. Mais
on sait l'échec ultérieur et le désastre des « trois années amères » avec le
refoulement vers la campagne de millions de nouveaux venus à la ville,
bientôt rejoints par les premières vagues de jeunes citadins instruits
envoyés à la campagne ainsi que de cadres renvoyés à la base (xiafang) :
40 millions de personnes en tout semble-t-il36. On peut donc établir que
depuis vingt ans la classe ouvrière a tendance à s'autorecruter avec quelques
possibilités d'extension confinées au cadre urbain, donc à un ensemble
qui ne représente que 20 % de la population totale et où d'ailleurs
sévit un assez fort chômage. La classe ouvrière n'est donc que
partiellement intégrante. Elle peut tout aussi bien être l'élément essentiel de la
tension potentielle entre deux Chine, celle des villes en voie de
développement, et celles du monde chinois archaïque essentiellement agraire
qui s'enfonce dans le sous-développement ou, à tout le moins, stagne.
2. La deuxième question concerne l'efficacité économique de la
classe ouvrière. Sur ce point aussi, certes, les faits n'abondent pas,
même si des études, notamment américaines, ont permis de tirer parti
des maigres données37. Ainsi Field a établi un indice vraisemblable de
la « productivité directe » dans les usines entre 1952 et 1957, ce qui

33. Dix glorieuses années, Pékin, i960, p. 180.


34. DONNITHORNE, O.C., p. 184.
35. Ibid.
36. M.-Cl. Bergère, o.c, p. 20-22.
37. B. M. Richman, Industrial Society in Communist Cbina, New York, 1969. Surtout :
R. M. Field, Labor Productivity in Industry, in Galenson Eckstein and Liu (éd.), Economic
Trends in Communist China, Edimbourg, 1968, p. 637-671.
ALAIN ROUX

donne la progression suivante : 1952 : 100, 1953 : 104,8, 1954 : 111,8,


1955 : 121,0, 1956 : 142,8, et 1957: 140,8. U en ressort que la nette poussée
de productivité contemporaine du lancement du premier plan quinquennal
en 1955 est déjà compromise en 195 6-195 7, avant même les erreurs
économiques évidentes du « Grand bond en avant », dont la
responsabilité dans ce déclin est trop souvent exagérée. Depuis, la tendance
à une stagnation voire même à une régression de la productivité est
attestée; cette usine de chlorure de vinyle de Shanghai qui employait
en 1966 2 700 ouvriers produisait tout autant au Japon avec 200 ouvriers
et techniciens38. D'autres auteurs analysent — pour une usine d'éthylène
de Tianjin — les raisons qui donnent une productivité 4,7 fois inférieure
à celle que l'on obtiendrait dans une entreprise analogue au Japon ou
aux Etats-Unis39. U est courant de dire en Chine que là où 5 ouvriers
travaillent, 3 suffiraient. On peut sans doute, à ce propos, évoquer les
échecs de la mise en place d'un salaire aux pièces, dus, sans nul doute,
à une sorte de résistance passive d'une classe ouvrière qui se sait trop
nombreuse et redoute les conséquences sur l'emploi d'un accroissement
de la productivité40. C'est dans ce contexte que se situe le débat sans
cesse recommencé, après des périodes d'hésitation, de 1972 à nos jours,
sur la nécessité de la discipline du travail, sur les motivations à bien
travailler41. On peut penser que, sur ce point, la Révolution culturelle
a joué un grand rôle : destruction, pour longtemps, de la possibilité
de recourir à des stimulations idéologiques pour pousser au travail,
mais aussi, prise de conscience par les ouvriers de leur force face à une
direction incompétente ou oublieuse des intérêts des travailleurs. Les
dures sanctions prises contre les responsables de la catastrophe de la
plate-forme de prospection pétrolière Bohai n° 242 seraient dues pour
beaucoup à une forte pression ouvrière. Dans l'ensemble, cependant, le
moral ouvrier est médiocre. En témoigne l'émotion suscitée par la
publication dans Jeunesse chinoise d'une lettre d'une ouvrière de 23 ans, fille de
membres du pcc : cette Pan Xiao se disait incapable de donner un sens à
sa vie (« qu'est-ce que c'est, cette existence qui va en se rétrécissant ? »).
40 000 lettres sur ce thème seraient arrivées à la rédaction de la revue...3.

38. P. Gentelle, o.c, p. 191.


39. Jingji guanli (Gestion économique), février 1979, p. 34-35. Voir aussi : C. Howe,
Employment and Economic Growth in Urban China, Cambridge up, 1970.
40. Voir Miklos Haraszti, Salaires aux pièces, Seuil, 1977.
41. A. Roux, u.c., p. 319-320 : sur le « je m'en foutisme » de jeunes ouvriers.
42. JLî Monde, 18 août 1980. L'annonce de sanctions est faite de façon spectaculaire
par les radios locales entre Tianjin et Shanghai comme une « grande victoire delà démocratie
ouvrière » — témoignage personnel.
43. Zbongguo qingnian (Jeunesse chinoise), 1980, n0B 5 et 7.
LA PLACE DU MONDE OUVRIER 367

La question est donc posée : pourquoi travailler mieux ? Elle n'est


pas propre à la Chine. Fidel Castro résumait ainsi le débat44 devant le
Congrès des Syndicats cubains en 1973 : « La société socialiste qui, chose
exemplaire et rare dans le Tiers Monde, assure la sécurité devant le
chômage, la maladie, la vieillesse, se trouve confrontée à des problèmes de
motivations dans le travail et de discipline. » Alors que, dans le
capitalisme, « aucune mesure de discipline n'est plus efficace que la peur de
perdre son emploi, ce qui équivaut à mourir de faim », dans le socialisme
il faut combiner la lutte idéologique et les stimulants matériels. Déjà,
alors que la jeune urss était encore dans la fièvre du premier plan
quinquennal, Gramsci réfléchissait sur les questions des rapports classe
ouvrière-développement d'une société socialiste45. Dans un article « For-
disme et américanisme » il présentait l'ouvrier « fordien », ouvrier idéal
pour le développement de la production : c'est un travailleur « dont on
a développé au maximum les attitudes machinales et automatiques ».
C'est pourquoi — ajoute Gramsci après avoir évoqué le puritanisme, la
prohibition, etc. — « la formation de (ce) travailleur monogame, sobre,
discipliné, répondant aux exigences de la production capitaliste
industrielle développée devient un fait de civilisation ». Donc ce modèle ne
peut se transférer tel quel dans une société socialiste puisqu'il est lié
« à un mode d'hégémonie politique du capital qui, adopté tel quel, dans
une société socialiste, ne peut être purement extérieur et mécanique.
Mais il pourra devenir interne s'il est proposé par le travailleur lui-même
et non imposé du dehors, s'il est proposé par une nouvelle forme de
société avec des moyens appropriés et originaux ». Texte décisif pour la
critique de l'économie politique stalinienne. Texte qui résume le problème
central : la société socialiste est une autre société que la société capitaliste,
ou elle n'est pas. Un des points de rupture se situe ainsi dans et autour du
concept de rôle dirigeant de la classe ouvrière. Que signifie-t-il en Chine ?

b) La réponse : le rôle dirigeant de la classe ouvrière


et sa signification réelle

Le rôle dirigeant de la classe ouvrière est la pierre angulaire de tout


l'édifice politique chinois46. Mais ce concept présente une ambiguïté
fondamentale : c'est le Parti communiste qui exerce la dictature du prolétariat

44. Discours de Fidel Castro au XIIIe Congrès de la Centrale des Travailleurs de Cuba
en 1973 (in Nouvelle Critique, n° 72, mars 1974).
45. Voir note 3 ; on peut trouver un développement analogue, in R. Bahro, Ualternative,
Paris, Stock, 1978.
46. F. Schurmann, Ideology and Organisation in Communist China, Berkeley, 1966.
368 ALAIN ROUX

au nom de la classe ouvrière dont il est l'avant-garde organisée, la


conscience politique clairvoyante. Le pcc parle donc et agit au nom de la
classe ouvrière qui lui a délégué son rôle dirigeant. On sait d'ailleurs
de reste que l'histoire du pcc a souligné ce trait jusqu'à la caricature :
éliminé des villes de Chine par le coup d'Etat de Jiang Jieshi (Chiang
Kaishek), à partir du 12 avril 1927 dilapidant les dernières positions
préservées par ses militants au sein des usines par suite de la politique
aventuriste prônée par Qu Qiubai à partir de l'été 1927, le pcc perd
définitivement le contact avec la classe ouvrière à Yan-an après 1936.
Le pcc prend de plus en plus l'habitude de parler non pas au nom de la
classe ouvrière mais à sa place. Son discours évoquant ainsi comme
source de sa légitimité un grand absent prend des allures de prosopopée.
Or, à partir de 1946 en Mandchourie et, surtout de 1949 pour la Chine
tout entière, le pcc renoue des liens réels avec la classe ouvrière chinoise.
Le modèle soviétique pèse alors lourdement sur la pratique politique
chinoise : la classe ouvrière est donc organisée dans des syndicats dont
on précise très vite qu'ils ne sont que la « courroie de transmission du
Parti ». Le pcc exerce son pouvoir comme un tuteur peu désireux de
reconnaître la majorité de son pupille. Il me semble pourtant juste de
présenter quatre remarques, d'inégale importance, à ce propos.
1) Ce rôle dirigeant du pcc s'explique d'autant plus que la classe
ouvrière a été peu active dans le procès révolutionnaire chinois. Force
est notamment de constater que c'est grâce à la conception du syndicat
« courroie de transmission »47 qu'il a été mis fin à des tentatives faites
entre 1949 et 1952 par d'anciens gangsters des sociétés secrètes ou par
des racketteurs ouvriers (dans les mines de charbon de Datong par
exemple) pour utiliser le nouveau cadre syndical afin de perpétuer leur
oppression sur les ouvriers. La vision présentée de ce problème par
Harper, trop juridique et formelle, omet cet aspect de la situation.
2) La lutte contre le capitalisme entre 1952 et 1955, qui aboutit à la
collectivisation des grands moyens de production et d'échanges, se mène
avec une mobilisation des masses ouvrières dans le cadre du syndicat
et des comités de Parti, notamment lors de la « chasse aux tigres » qui
marque l'attaque contre les patrons « malhonnêtes » durant le
mouvement des « cinq contre » (wufan)*8.

47. P. Harper, The Party and the Unions in Communist China, in China Quarterly, n° 37,
janvier 1969 ; W. Brugger, Democracy and Organisation in the Chinese industrial enterprise
( 1948-1953) , Cambridge up, 1976 ; M. D. Fletcher, Workers and Commissars, Washington
State U., 1974.
48. J. Gardner, The « wufan » campaign in Shanghai : a study in the consolidation of
urban control, in D. Barnett, Chiness Communist politics in action, Seattle, 1969.
LA PLACE DU MONDE OUVRIER 369

3) Le rôle dirigeant du pcc se traduit par de réels rapports


d'intériorité avec la classe ouvrière. Diverses études concordent sur ce point
décisif : lors du VIIIe Congrès du pcc en automne 1956, sur les 11
millions environ de membres du pcc 10,45 % sont ouvriers. D'autres
statistiques portent ce pourcentage à 14 %.
20 % des ouvriers sont membres du Parti dans les principales usines,
12 à 15 % en moyenne. De ce point de vue le pcc est bien le Parti dans
lequel se reconnaît la classe ouvrière chinoise, d'autant plus que les
membres de la jeunesse communiste sont eux près de deux fois plus
nombreux dans les usines : sur 11 millions d'ouvriers d'industrie en 1957,
1 3 % sont membres du Parti et 29 % membres de la Ligue. Ainsi 42 %
des ouvriers d'industrie, à cette date, sont dans une organisation
communiste.
4) Ce qui me conduit à contester la notion de substitution de classe
employée par divers auteurs pour décrire la situation chinoise49 : la
Chine serait en fait dirigée par une nouvelle classe de bureaucrates ayant
usurpé un pouvoir issu du peuple et notamment de la classe ouvrière.
La bureaucratie ne me semble pas avoir la permanence, l'opacité, la
capacité hégémonique d'une classe véritable. La bureaucratisation est
assurément une forme que peut prendre la délégation de pouvoir d'une
classe au profit d'un groupe ou d'un Parti. Ce qui peut alors donner
naissance à une strate sociale coupée de ses assises vivantes et entrant
en conflit avec elles. Mais, outre les rapports d'intériorité évoqués ci-
dessus entre la classe ouvrière et le pcc qui est bien, statistiquement,
son parti, il faut souligner le paradoxe que cette hypothétique nouvelle
classe constitue par son attitude à partir de 1949 : elle consacre en effet
tous ses efforts à assurer la croissance de la classe ouvrière et à préparer
ainsi les conditions de la remise en cause de la délégation de pouvoir
qui Га mise en place... Mieux il me semble que, si l'on scrute les deux
décennies de temps troubles qui vont du lancement du Grand bond en
avant à nos jours, on constate que le pcc ne peut mener durablement
une politique sans avoir l'appui de la classe ouvrière. Jamais il n'y a à
proprement parler une opposition claire Parti/classe ouvrière. C'est
vrai pour les troubles de 195 6-195 7 : il y a des grèves; on discerne le
malaise des syndicats pris entre des revendications légitimes et leur
souci de répercuter les directives du Parti60, mais le tout aboutit à une

49. Le doctorat de troisième cycle de R. Lew, Paris, 1979, manuscrit, Société civile,
nationalisme et révolution : Chine igoo-iQ4g, fait le point à ce propos.
50. A. Siwitt, Le 'j cent fleurs, Paris, 1975 ; R. Mac Farquhar, The hundred Flowers Cam-
paign and tbe Chinese Intellectuals, New York, i960.
TM — 13
37О ALAIN ROUX

modification de la politique salariale qui semble satisfaire les ouvriers51.


La Révolution culturelle est plus complexe. Cependant nul ne soutient
plus aujourd'hui la fable propagée naguère par les maoïstes et leurs
partisans hors de Chine52 de la « tempête de Janvier » à Shanghai. L'idée
d'une prise de pouvoir violente dans cette ville par la classe ouvrière
insurgée arrachant ses bastions à la « nouvelle classe bourgeoise »
représentée par les cadres du Parti et des syndicats ne tient pas à l'examen.
Il y a eu grèves, conflits aigus dans la classe ouvrière, poussée
revendicative, mais ceci s'opère dans le plus complet désordre, et comprend même
des mouvements mobilisant les ouvriers pour soutenir les comités de Parti
attaqués par les « rebelles » et autres gardes rouges. Le pouvoir ne fut donc
pas pris, car il était déjà par terre dans une ville totalement paralysée.
Il en est de même du mouvement de critique de Lin Biao et de Confucius53
qui entraîna des troubles divers dans les usines et des mouvements de
grève en 1975-1976.
Dans l'ensemble, la classe ouvrière profite de ces circonstances et
des divisions de plus en plus nettes de l'appareil dirigeant pour pousser
ses avantages et faire progresser ses revendications économiques selon
le rapport de force local et avec une belle indifférence pour le résultat
politique ou économique de son intervention. La renaissance entre
avril et décembre 1973 des syndicats ouvriers chinois dissous durant
l'hiver 1966-1967 a certes, à en juger par les arrestations de responsables
syndicaux après la chute de la Bande des Quatre en octobre 1976, été
favorable essentiellement à ceux qu'on n'appelait encore que le
Groupe de Shanghai. Mais une étude précise des troubles ouvriers de
Hangzhou en 197564 montre qu'il serait erroné d'affirmer que la classe
ouvrière se retrouvait derrière les « Quatre ». C'est d'ailleurs pour n'avoir
pas pu trouver une issue aux conflits sociaux aigus survenus dans les
usines de Hangzhou que Wang Hongwen commença son déclin. Le
Mouvement du 5 avril 1976, place Tian anmen à Pékin, mais aussi
dans la plupart des grandes villes chinoises, en faveur de la mémoire
de Zhou Enlai, contre Jiang Qing et, avec la répression, contre le rôle

51. Il existe un bon exposé sur la réforme salariale de 1956, in C. Howe, Wage Pattern
and Wage Policy in Modern China igig-igy2, Cambridge up, 1973, chap. 3.
52. La thèse « maoïste » se trouve dans J. Daubier, Histoire de la Révolution culturelle
prolétarienne en Chine, Paris, 1970, p. 137, et par J. Esmein, ha Révolution culturelle chinoise, Seuil,
1970, p. 197. La critique se trouve dans M.-Cl. Bergère, La Chine : du mythe de référence
au modèle d'action in 1871 : jalons pour une Histoire de la Commune de Paris, International
Review of Social History, 1972, vol. XVII, Parts 1-2.
53. Article de J. L. Doménách in Regards froids sur la Chine, L. Bianco (éd.), Seuil, 1976.
54. M. Solliêre, Les troubles urbains en Chine après la Révolution culturelle (le cas de
Hangzhou et la crise de l'été 1975), in Chine : cahiers d'études chinoises, n° 1, Paris, inlov, 1980.
LA PLACE DU MONDE OUVRIER 371

joué par la milice ouvrière55 — instrument de terreur aux mains d'une


minorité d'ouvriers regroupés dans quelques usines sélectionnées — a
été animé par de nombreux jeunes ouvriers. On peut y voir une
conséquence paradoxale de la Révolution culturelle : l'appel initial à la
rébellion a favorisé sans nul doute la rébellion ultérieure contre ses initiateurs.
Et la présence de jeunes ouvriers — comme Wei Jingsheng ou Fu
Yuehua66 — emprisonnés depuis — dans la campagne autour du Mur
de la Démocratie durant l'hiver 1978-1979 confirme que la classe ouvrière
ne se taira plus.
*

Demain une véritable révolution culturelle ?


Le développement en Chine après 1949 d'une nouvelle société a
entraîné des mutations économiques, politiques, culturelles auxquelles
les rapports sociaux établis dans les premières années du régime sous
l'influence du modèle soviétique ne fournissent plus un cadre adapté.
Une tendance à la stagnation économique, à l'ossification de la société
se fait jour alors même que les « Quatre Modernisations », pour être
réalisées, supposeraient un impétueux progrès de la production,
notamment industrielle. La productivité chinoise devrait dépasser celle des
pays capitalistes, à tout le moins l'égaler, pour réaliser les objectifs
fixés. La place de la classe ouvrière se situe là : assurée d'un minimum
vital, apte à grapiller par les primes quelques améliorations limitées de
son niveau de vie, elle peut, après avoir contribué puissamment à cette
mutation, se replier sur une vision étroite de ses intérêts, corporatiste,
isolationniste au sein de la société chinoise, qui alors serait peu à peu
glacée. Elle peut aussi peser de façon décisive pour que s'instaurent de
nouveaux rapports entre les hommes, complétant et modifiant les
changements déjà survenus au plan économique et politique. C'est ce que
suggérait Gramsci. Lénine aussi quand, en 1923, dans son texte peu
connu sur La coopération57 il écrivait : « La Révolution politique et sociale
a précédé la Révolution culturelle qui, maintenant, s'impose à nous.
Aujourd'hui il suffit que nous accomplissions cette Révolution culturelle
pour devenir un pays pleinement socialiste. »
C'est là que se situe le véritable enjeu du débat confus sur la
démocratie que l'on entrevoit à la lecture de la presse chinoise actuelle. Ainsi

n° 4,55.1976
Voir
(Une
l'étonnante
journée décisive).
et effrayante nouvelle parue dans Kenmin wenxue (Littérature chinoise) ,
56. V. Sidane, be Printemps de Pékin, Julliard, Archives, 1980.
57. A. Roux, Le casse-tête chinois, p. 9.
372 ALAIN ROUX

ce « scandale des primes excessives » dénoncé à l'usine de « fabrication


industrielle d'insignes de Pékin »58 : pour ces 3 80 ouvriers les primes ont
abouti à doubler les salaires, ce résultat étant atteint par des
manipulations sur les stocks, falsifications d'écritures, etc. Mais, le plus
surprenant, c'est d'apprendre que le secrétaire de l'organisation du Parti était
au courant et y voyait... une« expérience». Ou : comment faire augmenter
la faible productivité ouvrière par tous les moyens ? Ainsi ces multiples
récits de limogeages de cadres malhonnêtes dans les usines qui abusent
de leurs pouvoirs59, qui sont incompétents et que, néanmoins, la direction
du parti et du syndicat cherche à imposer... y compris dans les
entreprises où les ouvriers votent pour le choix des directeurs (on fait ainsi
recommencer un vote trois fois pour chercher à avoir le succès recherché
en comptant sur la lassitude...).
Ainsi cette série de textes sur le rôle du syndicat, culminant par un
article du 15 janvier 1971 (« renforcer fortement le travail syndical »)60,
qui précisent que c'est le Parti qui dirige et que le syndicat n'est qu' « une
courroie de transmission » dont il faut néanmoins assurer la crédibilité
et l'efficacité. Ainsi ces diverses déclarations de Deng Xiaoping61
déplorant la « baisse de la moralité sabotée par la bande des quatre... ».
En somme ou bien la mutation nécessaire et rendue possible de la
société chinoise qui donnerait à la classe ouvrière un véritable rôle
dirigeant et permettrait de stimuler la production. Ou bien, une conception
technocratique, manipulatrice de cette mutation. Une Révolution
culturelle véritable ou le piétinement stérile du socialisme bloqué.

58. Renmin ribao, 23 décembre 1980, p. 1.


59. Renmin ribao, 3 décembre 1980, p. 1 (Sur une usine de laine de Tianjin), etc.
60. Renmin ribao, 15 janvier 1981.
61. Dépêche Agence Chine nouvelle, n° 011215, du 12 janvier 1981.