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Bulletin de la Société Nationale

des Antiquaires de France

Solomon et l'Aurès.
Pierre Morizot

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Morizot Pierre. Solomon et l'Aurès. . In: Bulletin de la Société Nationale des Antiquaires de France, 1992, 1994. pp. 325-337;

doi : https://doi.org/10.3406/bsnaf.1994.9755

https://www.persee.fr/doc/bsnaf_0081-1181_1994_num_1992_1_9755

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P. MORIZOT. — SOLOMON ET L'AURÈS 325

Séance du 21 octobre

M. Pierre MORIZOT, a. c. n., présente une communication inti¬


tulée : Solomon et l'Aurès.

Avant d'aborder le sujet que je me propose de traiter aujourd'hui,


je voudrais rappeler très brièvement quelques faits : en 533 Justi-
nien décide de reconquérir l'Afrique, occupée par les Vandales depuis
un siècle1. Cette opération amphibie, fort risquée, se déroule sans
encombre. Les Vandales sont écrasés. Quelques mois passent et leur
roi Gelimer se livre à son vainqueur, Bélisaire, qui l'expédie à
Byzance. C'en est fait du royaume vandale.
Les Byzantins se trouvent alors face à deux éléments : les anciennes
populations romanisées auxquelles le nouvel occupant donne le nom
de « Libyens » et l'élément « berbère » dont les différentes compo¬
santes se voient appliquer désormais indistinctement le nom de
« Maures » 2. Quant à ceux que nous appelons les Byzantins, entité
très hétérogène au demeurant, ils se qualifient, eux-mêmes, de
Romains.

Parmi ces Maures, l'on trouve des degrés de romanisation et de


christianisation fort variés : certains n'ont pas attendu l'arrivée des
Byzantins pour tailler des croupières aux Vandales. Ainsi en est-il
de ceux qui habitent l'Aurès. Ce massif situé à 120 km au sud de
Constantine entre le Tell et le Sahara est, pour les géographes mo¬
dernes,
d'est en bien
ouestdélimité
sur une; centaine
il a la forme
de km
d'un
et parallélogramme
du nord au sud sur
s 'étendant
environ

80 km. Il est probable que pour Procope de Césarée qui est notre
principale source d'information sur les campagnes de Solomon, il
englobait une superficie moindre (fig. 1).
Quoi qu'il en soit sous le règne d'Hunéric, donc entre 484 et 487,
les Maures de l'Aurès s'insurgent contre la tutelle vandale, peut-être
plus théorique que réelle 3, et se proclament indépendants. Un reflet

1896
1981
1. ; est
Ch.
D. une
Pringle,
Diehl,
utileL'Afrique
The
misedefense
à jour
byzantine,
of byzantine
de nos
histoire
connaissances
Africa
defrom
la domination
Justinian
sur cette
tobyzantine
the époque.
arab en
conquest,
Afrique,Oxford,
Paris,

2. S. Gsell, Histoire ancienne de l'Afrique du Nord, V, 1913-1928, p. 94-95; G. Camps,


L'inscription de Béja et le problème des Di Mauri, Rev. Afr. , XCXVIII, 1954, p. 253-254;
J. Desanges éd. Pline l'ancien, Ν. H. , V, § 17, Paris, 1980, commentaire, p. 144-145 ;
P. -A. Février, Le Maure ambigu, dans Actes du II' colloque international sur l'histoire ä l'archéo¬
logie de l'Afrique du Nord, Grenoble, 5-9 avril 1983, dans B. A. C., n. s. 19B, 1985,
p. 291-306.
3. Procope, Bell. Vand., I, 8, 5.
326 21 OCTOBRE

H Ο DN A

Fig. 1. — Carte des confins sahariens de l'Afrique byzantine : Ο ville; □ forteresse; — ouvrages

FIG. 1. — CARTE DES CONFINS SAHARIENS DE L'AFRIQUE BYZANTINE,


d'après P. Trousset, « Fines antiquae » et reconquête byzantine, B. A. C. , 19 B, 1985, fig. 1 .

de cet événement nous est renvoyé par une inscription découverte


en 1941 dans l'Aurès où un certain Masties, parlant à la première
personne, déclare qu'il a été dux, pendant soixante-sept ans, puis impe-
rator pendant dix ans4.
En tout cas cette indépendance que rien ne vient troubler jusqu'à
la reconquête byzantine dure des années 484-487 jusqu'à 539, soit
un peu plus de cinquante ans.
La reconquête relativement aisée de l'Afrique va persuader les
Byzantins que la reprise en mains des populations locales ne sera pas
plus difficile et Justinien s'empresse de désigner des duces à la tête
de
Numidie
chacune
5. des provinces reconquises, donc évidemment de la

Cette reprise en mains ne pouvait sourire aux Maures indépen¬


dants de l'Aurès et, bien qu'à l'instar de ses semblables, il ait sans
doute prêté serment de fidélité à l'Empereur byzantin6, leur chef
Iaudas (ou Iabdas), à la tête de 30 000 cavaliers se met à razzier les
hautes plaines constantinoises 7. Cette activité n'inquiétait pas seu-

t. 25,
4. P.p. Morizot,
263-264. Pour une nouvelle lecture de l'Elogium de Masties, dans An t. Ajr. , 1989,
5. Code Justinien , I, 27, 1, 2.
6. Procope, Bell. Vand., I, 25, 3.
7. Procope, Bell. Vand., II, 13, 1-7; Ch. Diehl, op. cit., p. 71.
P. MORIZOT. — SOLOMON ET L'AURÈS 327

lement les Romains mais aussi ses voisins, deux d'entre eux particu¬
lièrement, Massônas et Ortaïas, dont nous avons quelque peine à
localiser les domaines. Massônas est-il Masuna, connu par une ins¬
cription d'Altava, dans l'ouest oranais, qui en 508 se proclamait roi
des Maures et des Romains ? Ortaias, que Procope situe à l'ouest
de l'Aurès, est-il le Vartaia qui a rédigé l'éloge de Masties trouvé
à Arris au centre du Massif? Telle était l'opinion de J. Carcopino,
que je partage entièrement8; Rien n'empêche d'ailleurs d'imaginer
que les territoires d'Ortaias se soient étendus jusqu'aux abords du
chott el Hodna, comme le pensaient Ch. Diehl9 et J. Carcopino 10 ;
l'identification récente sur les bords du chott, au voisinage de quelques
ruines romaines, d'un lieu-dit « Ouartaia » tendrait à le prouver 11 .
Lorsque je vous aurai dit que Bélisaire avait placé à la tête des
troupes byzantines l'eunuque Solomon, je vous aurai présenté les
principaux protagonistes de cet épisode de la reconquête.
La première tentative de Solomon se situe, selon Ch. Diehl 12 ,
dans les derniers mois de 535. Avant de tenter d'en localiser les étapes,
je la résume très rapidement. Après avoir établi son camp sur les
bords de la rivière Amigas, Solomon pénètre dans l'Aurès, guidé par
les hommes d'Ortaias. Pendant sept jours, à faible allure — il ne
fait que 10 km par jour — , il erre dans la montagne sans rencontrer
l'ennemi. Il parvient ainsi jusqu'au mont Aspidos, proche d'une rivière
pérenne et au sommet duquel se trouve une vieille forteresse. Après
être resté trois
combattu maisjours
bien surplace,
décidé à revenir13.
il se retire précipitamment sans avoir

Compte tenu des querelles intestines dans le camp byzantin, il ne


pourra cependant le faire avant quatre ans.
Cette fois sa base de départ est bien connue; il s'agit de Bagaïs,
aujourd'hui Baghaï, ville située à 27 km au nord de l'actuel Khen-
chela, à l'extrémité orientale de l'Aurès. Ce choix ne s'explique guère
que si l'on admet que le royaume de Iabdas est situé principalement
à l'est du massif. Bagaïs est proche d'une rivière YAbigas, dont les
Maures détournent les eaux en direction du camp du lieutenant de
Solomon, Gontharis, qui est inondé. C'est la panique. Heureuse¬
ment Solomon intervient en personne, redresse la situation, bat les
Maures, au pied de la montagne, à Babosis. La coalition maure se
disloque : une partie d'entre eux s'enfuit en Maurétanie. Les autres,

janvier-juin
8. J. Carcopino,
1944, p. Un
94-120;
empereur
C.maure
Courtois,
inconnu
Lesd'après
Vandales
une etinscription
l'Afrique,latine,
Paris,dans
1955,
R. p.Ε.337.
A. ,
9. Ch. Diehl, ibid., p. 71.
10. J. Carcopino, ibid., p. 114.
1 1 . Carte service géographique de l'Armée, 1902, feuille Aïn Kelba, et Atlas archéo¬
logique de l'Algérie, fol. 25, nos 85-89.
12. Ch. Diehl, ibid., p. 71.
13. Procope, Bell. Vand. , II, 13, 38.
328 21 OCTOBRE

20 000 nous dit Procope, se retirent avec Iabdas en direction de la


montagne. Toujours suivis par Solomon, ils s'enferment dans une
place forte du nom de Zerboulé, devant laquelle celui-ci met le
siège 14 .
Alors se passe un épisode assez cocasse, dont l'histoire nous offre
d'autres exemples. Les deux chefs ennemis ne veulent ni l'un ni
l'autre se laisser prendre au piège que constitue le siège d'une place
forte, au demeurant très démunie, et ils quittent le champ de bataille,
Solomon pour aller razzier les moissons qui sont mûres du côté de
Timgad, tandis que Iabdas, pour soulager la garnison de Zerboulé dont
les vivres sont insuffisants, va s'installer plus haut et plus loin dans
la montagne, à Toumar. Après trois jours de siège, les assaillants laissés
à eux-mêmes songent à y mettre fin, lorsqu'ils s'aperçoivent, un
matin,laque
dans nuitles15 .Maures, abandonnés par leurs chefs, se sont évanouis

La poursuite continue donc en direction de Toumar, place forte


escarpée de toutes parts et dérobée aux regards par des rochers
abrupts, où se sont réfugiés Iabdas et les restes de son armée.
Un siège long et difficile commence. C'est l'été. L'eau vient à man¬
quer; la grogne s'installe dans le camp byzantin. Solomon doit exhor¬
ter ses soldats, sans grand succès d'ailleurs, lorsque soudain la for¬
tune se retourne en sa faveur ; une sorte de sergent-payeur nommé
Gézon, suivi par quelques hardis camarades se lance dans une esca¬
lade folle, parvient au sommet de la citadelle, tue deux ou trois sen¬
tinelles, permettant ainsi un assaut général qui emporte la place.
Iaudas, blessé, s'enfuit en Maurétanie. Ses femmes et ses trésors
tombent
terminée. au mains du vainqueur. La campagne de l'Aurès est

♦ ♦ *

Ces deux expéditions, plusieurs historiens et non des moindres,


S. Gsell 16, Ch. Tissot17, Ch. Diehl 18, E. Masqueray19, L. Rinn20,
ont tenté de les localiser sur le terrain, avec plus ou moins de bon¬
heur. Je vais tenter de le faire à mon tour en tenant compte des der-

14. Procope, Bell. Vand., II, 19, 19.


15. Procope, Bell. Vand., II, 19, 28-29.
16. S. Gsell, Atlas archéologique de l'Algérie, fol. 38, n° 91.
17. Ch. Tissot, Géographie comparée de la Province d'Afrique, I, p. 32 et 52, II, p. 33.
18. Ch. Diehl, op. cit., p. 71-73 et 88-90.
19. E. Masqueray, De Aurasio monte, Paris, 1886, p. 1-20, 47-48.
20. L. Rinn, Géographie ancienne de l'Afrique, dans Rev. Afr., 1893, p. 297 et ss.
P. MORIZOT. — SOLOMON ET L'AURÈS 329

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φ Arris

TOUMAB ?
ITINERAIRES SUPPOSÉS DC .SOLOMOrS
/_ -En £35 --- 1 --- \-I£n -533 :
1/<o/« r<2majn&

FIG. 2. — ITINÉRAIRES SUPPOSÉS DE SOLOMON EN 535 ET 539.

nières découvertes et des progrès accomplis depuis dans la connais¬


sance de cette région difficile (fig. 2).
Une certaine familiarité avec Procope m'a appris qu'il convient
de se laisser aller, autant que faire se peut, au rythme de cet histo¬
rien sans rien négliger de ce qu'il écrit, mais sans prendre non plus
son récit au pied de la lettre.
Tout d'abord, il faut considérer comme une donnée quasi-certaine
la localisation à l'est du royaume de Iabdas, quoique Procope ne le
dise pas formellement. Mais Ortaias, son ennemi, est bien ancré à
l'ouest entre Arris et le Hodna. D'autre part, c'est en partant de
Bagaïs, à l'extrême est, que Solomon est venu à bout de son ennemi.
Quant à la première expédition, de nombreux indices incitent à
penser qu'elle est partie des environs de Timgad. En effet avant de
nous en faire le récit, Procope nous parle longuement de cette ville.
Il mentionne la rivière sur les rives de laquelle est campée l'armée
de Solomon. Jusqu'au début de ce siècle, tous les éditeurs (et par
conséquent les traducteurs de Procope) l'ont appelée YAmigas.
E. Masqueray et J. Carcopino ont fait immédiatement un rappro-
330 21 OCTOBRE

chement entre Tamougadis et Amigas21. Au contraire la rivière qui


arrose Baghai, et qui valut à Gontharis la mésaventure que l'on sait,
s'appelle Abigas. Mais le dernier éditeur du texte de Procope le grand
érudit allemand G. Haury, s'appuyant sur les plus anciens manus¬
crits grecs22, a corrigé, sans d'ailleurs l'indiquer dans son apparat
critique, le nom d 'Amigas en Abigas , n'en faisant, contrairement à
ses prédécesseurs, qu'une seule et même rivière.
Le récit de la première expédition, qui serait donc partie aussi de
la plaine de Bagaïs, devient dès lors peu compréhensible. En effet,
compte tenu de l'alliance existant entre Ortaias et Solomon, alliance
mue par Γ arrière-pensée du premier de récupérer ses possessions,
il paraît normal que Solomon ait pris comme base de départ le terri¬
toire de son allié, ce qu'il ne fera pas quatre ans plus tard, lorsque
leurs relations se seront envenimées23. L'on peut donc se deman¬
der s'il n'y a pas eu confusion de la part de Procope lui-même ou
si une erreur matérielle ne s'est pas glissée dans le texte à un stade
antérieur aux manuscrits dont nous disposons.
Supposons malgré tout, que Solomon, en 535, soit parti des envi¬
rons de Timgad avec comme objectif de parvenir au cœur des pos¬
sessions de Iabdas dans l'Aurès oriental. Il est peu probable qu'il
se soit enfoncé d'emblée dans la montagne. En effet, il se serait heurté
très vite à la masse imposante et boisée du Chélia, qui culmine à
2 300 m. Il a donc été contraint de suivre sur une vingtaine de km
le piémont de la montagne où d'ailleurs une voie romaine a laissé
des traces épigraphiques de son existence au défilé de Foum Krazza.
Poursuivant d'ouest en est, il est passé à l'emplacement où s'élèvent
encore aujourd'hui entre le Foum bou Ateb et le Foum Taarist un
fortin ruiné qui présente les caractéristiques tours carrées de la for¬
teresse byzantine de Timgad24 (fig. 3). Même si cet ouvrage n'exis¬
tait pas encore, l'itinéraire qu'il jalonne était certainement connu.
Le chemin devient ensuite plus hasardeux, la région moins peu¬
plée; l'on pénètre dans le secteur qui porte très précisément,
aujourd'hui encore, le nom de djebel Aourés25. Lorsque l'on sort
de la montagne, on parvient au bord d'une rivière pérenne, l'oued
Tamagra, branche occidentale de l'oued el Arab, à l'endroit même

J. 21.
Carcopino,
E. Masqueray,
op. cit., Bulletin
p. 113. de la Société de Géographie , 1876, II, p. 463, 467-468;
22. G. Haury, Procopii caesariensis, opera omnia , éd. Teubner revue par G. Wirth,
Leipzig, 1964, Bell. Vand., II, 13, 20, p. 478. Ces manuscrits datent du xive siècle.
23. Pendant la révolte de Stotzas, Ortaias reste, aux côtés de Iabdas, dans une pru¬
dente expectative pendant la bataille décisive qui oppose les Byzantins aux mutins :
Bell. Vand., II, 17, 8.
24. A. Vel, Recueil des notices et mémoires de la Soc. arch, de Constantine, 43, 1909, p. 265.
25. Cartes du Service géographique de l'Armée, 1/200.000, f. 27 et 38.
P. MORIZOT. — SOLOMON ET L'AURÈS 331

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! lOnii
1

FIG. 3. — YABOUS, FORT BYZANTIN, VUE AÉRIENNE


(cl. C. Ε. I. Α. Α., 11, 2, 61).

où le légat Julius Junianus Martialinus, au IIIe siècle, possédait un


domaine. L'oued Tamagra est en cet endroit dominé par un massif
tabulaire qui a la forme ovale du bouclier romain, la Djatifa; j'y ver¬
rais volontiers Y oros Aspidos de Procope. E. Masqueray, qui l'a gra¬
vie, a vu au sommet les restes d'une forteresse berbère que l'on y
discerne encore 26. Or de Timgad à la Djahfa, il y a bien les 70 km,
ou peu d'en faut, qu'a parcourus la colonne Solomon. Là s'achève
cet épisode peu glorieux.
Pour l'expédition de 539, nous sommes au départ sur un terrain
plus solide, puisque nous savons que Solomon est parti de Bagaïs,
avec pour objectif final Toumar, que Solomon a atteint en franchis¬
sant le sommet de la montagne. Toumar, rappelons le, est « entouré

26. E. Masqueray, op. cit., p. 7.


332 21 OCTOBRE

FIG. 4. — TABERDGA, VUE AÉRIENNE (1955) :


1) (au
le bordj
sommet,
administratif;
le grenier2)fortifié,
l'uniqueà voie
droited'accès
la mosquée
au vieux
et village
son minaret,
; 3) le vieux
et, à village
droite
de la mosquée, méplat où ont été dégagés des vestiges antiques) (archives de
M. L. Ferré).

de falaises de tous côtés et caché par des rochers perpendicu¬


laires » 27 . Il ne manque certes pas dans l'Aurès de sommets escar¬
pés répondant, plus ou moins, à cette description. E. Masqueray,
consciencieusement, en a escaladé plusieurs sans rien trouver qui le
satisfasse. C'est qu'il en est bien peu qui puissent abriter sinon une
véritable armée, du moins de forts détachements. Bien peu aussi qui
puissent leur fournir l'eau nécessaire à leur survie.
Cette place de Toumar, je crus l'avoir trouvée lorsque, visitant
le village de Taberdga sur le flanc sud du Djebel Chechar, je consta¬
tais qu'il était bâti dans une formidable position défensive dans un
méandre de l'oued Bedjer, entouré de tous côtés par des falaises
abruptes et relié aux montagnes environnantes par un pédoncule
d'une quarantaine de mètres de long, dominé lui-même par un rocher
vertical, qui ne peut manquer de rappeler la description précise de
Procope. Cette hypothèse s'est transformée en quasi-certitude depuis
que j'ai constaté, lors d'un deuxième voyage, l'existence sur toute
la largeur de ce pédoncule des vestiges d'une plateforme en grand
appareil de 23 m de long sur 1 1 m de large, qui sont certainement

27. Bell. Vand. , II, 19, 22, trad. D. Roques, Paris, 1990, p. 186.
P. MORIZOT. — SOLOMON ET L'AURÈS 333

FIG. 5. — BABAR, CHAPITEAU DE PILASTRE EN MARBRE.

les soubassements d'une construction antique. Que Iaudas ait choisi


de s'installer là où les Romains l'avaient précédé, n'a rien d'éton¬
nant, mais ceux-ci s'installaient en général dans les vallées et je ne
les ai jamais vus occuper dans l'Aurès de pareils nids d'aigle. Qu'il
s'agisse d'une des demeures habituelles du « roi » de l'Aurès ou d'une
position stratégique temporaire, nul doute que sous un nom ou sous
l'autre, l'occupation de Taberdga remonte à des temps fort reculés
(%· 4)
Toumar étant de la sorte identifié, il ne nous reste plus qu'à tirer
un trait de
l'armée de Bagaïs
Solomon.
à Taberdga pour tenter de retrouver les étapes de

Sur cet axe, à 50 km de Bagaïs, se présente un seuil, point de pas¬


sage quasi
Babar. Or au
obligé
courspour
des dix
franchir
dernières
la chaîne
années
duont
djebel
été découverts
Chechar, dans
c'est

un quartier de ce village divers documents archéologiques et épigra-


phiques qui constituent des indices sérieux d'une occupation du site
à l'époque byzantine ; ce sont, d'une part un chapiteau de pilastre
finement sculpté (fig. 5) qui rappelle les chapiteaux byzantins de
Junca en Byzacène28, d'autre part, une base de chandelier en
bronze, au revers duquel figure un monogramme cruciforme en creux
composé de caractères grecs où Mme Cécile Morrisson a lu Iakobou

28. P. Morizot, La Zaouia des Beni-Barbar, dans B. A. C. , n. s., 18, 1982, p. 53-54.
334 21 OCTOBRE

FIG. 6. — Β AB AR, LINTEAU.

et qu'elle attribue au règne de Justinien 29 ; enfin, et ce n'est pas le


moins important, un linteau de porte sur lequel est gravée une dédi¬
cace inédite (fig. 6). Bien que le propriétaire soit resté très évasif sur
son origine, il vient probablement du même site que le chapiteau
de pilastre et le chandelier30. Il s'agit d'un linteau de porte, brisé
en deux, mais dont les deux morceaux ont pu être rapprochés. Le
bord gauche, endommagé, paraît néanmoins complet. Les dimen¬
sions approximatives en sont 1,48 mx0,35 m dans sa partie la plus
large. A droite, un trait vertical délimite un champ épigraphique de
1 m de long sur 0,30 m à 0,35 m de large. Le texte comporte 3 lignes,
mais une réglure en haut et en bas sépare la 3e ligne des deux pre¬
mières. A droite, figure une rosace très grossière composée d'une
cercle dans lequel s'inscrivent 4 arcs de cercle sécants et un petit cercle
central; les lettres sont de hauteur très variables. Les plus grandes,
F, A, B, R de la ligne 2 ont une quinzaine de cm, les plus petites
5 à 7. On note un Ο presque ponctiforme à la ligne 3 (fig. 6). On
notera la forme caractéristiques des lettres A, B, D, F, M, R, U que
parseconde
la référence
moitié
aux du
inscriptions
VIe siècle31.
chrétiennes d'Haidra je daterais de

A la ligne 1 , la cassure de la pierre a pu faire disparaître, à gauche


une première lettre ou un fragment de lettre, mais on ne peut l'affir¬
mer. L'on a tout d'abord un sigle qui est peut-être un Ε ou un F ,
mais plus probablement la partie droite d'une croix. Suit un D, très
net suivi d'une autre lettre, qui est sans doute aussi un D, dont la
haste verticale et la panse ne seraient pas tout à fait jointifs à la base.

29. Ibid., p. 55-56.


30. Il m'a assuré qu'elle venait d'un paturage situé à une vingtaine de km, à l'est
de Babar, mais il n'y avait pas trace en ce lieu d'une construction antique, et il a
été incapable de me préciser l'emplacement où il l'avait trouvée. Si bien que je suis
persuadé qu'elle provient du même champ de ruines que les deux objets précédents
qui est situé en contrebas et à l'ouest de ce village et dont il est propriétaire.
31 . N. Duval, avec la collaboration de F. Prévôt, Recherches archéologiques à Haîdra,
I, Les Inscriptions chrétiennes, Paris, 1975, p. 526.
P. MORIZOT. — SOLOMON ET L'AURÈS 335

La ligne se poursuit ensuite par les lettres EUSCONPLEBIT, que l'on


lit sans difficulté. Il y a peut-être une petite hedera entre le S et le C.
A la ligne 2 on lit A + N, suivi d'un C très net, puis FABRI-
CAINCO, en lettres très irrégulières ; on notera la taille disproportion¬
née du 0, par comparaison en particulier avec ceux des lignes 1 et
3 . La ligne 3 commence par une sinusoïde où il faut probablement
lire, en cursif, les lettres avi. On lit ensuite aisément EGO ( Ο presque
ponctiforme), puis CIRULLUS suivi d'une ou plusieurs lettres peut-
être jumelées ou triplées, que je n'ai pu identifier. Viennent ensuite,
à nouveau bien lisibles, les lettres NSFBR.
Les caractères identifiés permettent de proposer, avec quelques
réserves, la restitution suivante :
+ DDEUSCONPLEBIT
ANCFABRICAINCO
avi EGOCIRILUS / / / NSFBR

Un grand nombre d'inscriptions dédicatoires de cette époque com¬


mençant par une croix32, il est vraisemblable qu'il en est de même
ici. Conplebit (sic) semble mis plutôt pour complevit que pour complebit.
Compte tenu de l'existence de ce verbe, il est vraisemblable qu'il
ait pour sujet le nom au nominatif qu'annoncent les lettres eus de
la syllabe précédente. L'on pourrait songer à un cognomen se termi¬
nant ainsi, comme Addeus attesté sous la forme Addaeus, mais point
en Afrique 33. Il semble donc que l'on ait plutôt D(ominus) Deus , for¬
mule relevée en particulier en Maurétanie sitifienne 34. A la ligne
suivante anc fabrica, pour (h)anc fabrica(m) ne présente aucune diffi¬
culté. Compte tenu de la taille exceptionnelle du Ο qui termine la
ligne, on peut se demander s'il ne s'agit pas d'un cercle, dans lequel
s'inscrivait une croix monogrammatique peinte. Mais la présence
d'un 0 s'expliquerait aussi fort bien, puisqu'il permet la lecture
inco(h)avi, verbe dont ego Cirullus serait le sujet35.
Cirullus pour Cyrullus est attesté du moins par les manuscrits 36 .
Enfin ns pour n(ona)s 37 , flr pour f(e)br(uarias) 38 , assez rares, le sont
également.

Je 32.
saisis
J. cette
Durliat,
occasion
Les dédicaces
pour remercier
d'ouvrages
M.deJ.défense
Durliat
dansdel'Afrique
ses constructives
byzantine, suggestions.
Paris, 1981.
33. A. H. S. Jones, J. Morris et J.-R. Martindale, P. L. R. E., Cambridge, I,
1980, p. 13 et III, A, p. 14.
34. C. I. L., VIII, 8429.
35. I. L. C. V. , 2374, et A. É., 1926, 116; voir aussi, Thesaurus, art. « Inchoo ».
phie36.chrétienne
Passio S.duFelicis,
Bas Empire,
dans Analecta
Paris, 1982,
Bollandiana,
p. 262.citée par A. Mandouze, Prosopogra-
37. I. L. C. V., 1473 et 2030.
38. 1. L. C. V., 1408 A adn. ; 1166, 1656; 2896 adn. et 4219 A.
336 21 OCTOBRE

L'on pourrait donc lire :


+ D(ominus) Deus complevit / (h)anc fabrica(m) inco(h)/avi ego Cirullus
[...] n(ona)s /(e)br(uarias).
Le terme fabrica a parfois, à basse époque, le sens de basilica 39
qu'il faut peut-être lui donner ici. Les trois ou quatre lettres peu dis¬
tinctes de la ligne 3, précisent vraisemblablement le quantième des
nones.

Il est intéressant de rapprocher ce texte d'une inscription de Ber-


laire
rouaghia
et le( Thanaramussa
vocabulaire sont
? en Maurétanie
fort voisins. Césarienne),
Elle se lit ainsi
dont: le formu¬

Ego pr(ae)fectus Iugmena / inc(h)oa(v)i ec(c)lesia(m), et Deus / complevit, in


nomin(e) Ispiriti San(c)ti, in ani ( =anno) proviccie CCCCXXXV. / Nos
Zabenses / compelvimus ( = complevimus) 40 .
Notons toutefois que cette inscription est datée de l'année 474, alors
qu'à Babar, la forme des lettres, très caractéristiques, nous ramène
plutôt à la seconde moitié du VIe siècle.
Il serait souhaitable de revoir ce document, qui semble intact, ou
peut s'en faut, pour parvenir à une lecture plus satisfaisante.
Le nom de Cyrillus apparaît en Afrique au IVe siècle 41 ; on relève
un CIRU[--] 42, que S. Gsell a complété en CIRU[LLI], hypothèse que
la pierre de Babar vient confirmer et une Valeria Cyrilla43, ces ins¬
criptions ne sont pas datées. Au VIe siècle, un Cyrillos, commande
les fédérés de l'armée de Solomon. Après avoir rétabli l'autorité
byzantine en Sardaigne et en Corse 44 , il revint en Afrique et fut tué
en 536, au moment de la mutinerie de Stotzas45. Il ne saurait donc
être
tardive.
l'auteur de l'inscription de Babar, si l'on accepte sa datation

Cette inscription, confortant les autres éléments trouvés à Babar,


apporte un jour inattendu sur la réalité de la présence byzantine dans
ce canton reculé. Par ailleurs, ce nom, qui se prononce en fait Babère,
évoque l'ethnique babrensis, que porte sur la liste épiscopale de 484,
la Notitia provinciarum et civitatum Africae 46 , le prêtre Victorinus, voi¬
sin lui-même sur cette liste de l'évêque de Theveste, dont Babar n'est
géographiquement pas très loin.

Gondi,
39.. A.
40.
41 C'est
Cf.
Epigrafia
É.,
note
du
1926,
36.
moins
cristiana,
116.ce qu'indiquent
p. 315. le D. A. C. L., art. « Fabrica », et F. Grossi

42. C. I. L. VIII, 10906.


43. A. É., 1983, 84.
44. Bell. Vand., II, 5, 2-4.
45. Bell. Vand., II, 15, 59.
46. Notitia provinciarum et civitatum Africae, Numidia, L. 74.
P. MORIZOT. — SOLOMON ET L'AURÈS 337

Qu'une civitas babrensis ait existé là à la fin du Ve siècle ne me paraît


guère douteux, que ce toponyme ait donné naissance au toponyme
Babosis, où Solomon avait pour la seconde fois battu l'armée maure,
l'est davantage, mais le rapprochement est tentant, compte tenu en
particulier
à l'Aurès oriental.
de la situation stratégique de Babar, véritable porte d'accès

Quant à Zerboulé, qui ne devrait pas être loin de l'axe Bagaïs-Toumar,


je n'ai aucune identification solide à offrir. Peut-être faut-il l'imagi¬
ner au confluent de l'oued El Arab et de l'oued Mellagou, où
S. Gsell47 et J. Birebent48 signalent une vaste agglomération aux
contours mal définis. Ce secteur porte actuellement le nom de Kalaa
et trab, ce qui veut dire mot-à-mot : « la forteresse de terre », appel¬
lation qui convient assez bien à la forteresse de Zerboulé, dont Pro¬
cope souligne les remparts dérisoires. Au demeurant, si Zerboulé ne
saurait être exactement localisée, la possibilité pour Solomon par¬
tant de Kalaa et trab de faire un bref aller et retour, pour aller raz¬
zier les moissons dans la plaine de Timgad, en empruntant, par
exemple, la vallée de l'oued Mellagou n'est pas douteuse.
Si j'en avais le loisir, il est encore un ou deux sites dont j'aurais
souhaité parler, mais il est temps, je pense, de conclure.
En raison des nombreux indices archéologiques que l'on y a trouvé,
il est assez probable que Babar corresponde à l'antique Babosis.
C'était, à tout le moins, un des points forts de la présence byzantine
dans le djebel Chechar.
Quant à Taberdga, dont l'antiquité est désormais certaine, son
site exceptionnel paraît particulièrement bien répondre à la descrip¬
tion que fait Procope de Toumar.

Dans la discussion qui suit, M. Pierre SALAMA, m. r. , insiste sur les pré¬
cisions que M. MORIZOT a apportées sur cette région de l'Aurès qu'il con¬
naît parfaitement, et note que M. MORIZOT propose de déplacer vers l'est
les localités citées par Procope. Ainsi, selon l'hypothèse avancée par
M. MORIZOT, le théâtre des opérations ne se situerait plus dans l'Aurès
mais dans les Nemencha. M. SALAMA se demande cependant si les descrip¬
tions de Procope
fications de certains
sont sites.
assez détaillées ou assez fiables pour fonder les identi¬

En réponse à ces remarques, M. MORIZOT indique que les localités qu'il


a citées appartiennent toutes à ce que le Corpus désigne sous le nom de Sal-
tus aurasius et que le plateau des Nemencha est plus à l'est.

47. Atlas archéologique de l'Algérie, f. 39, n° 31.


48. J. Birebent, Aquae romanae, Recherches d'hydraulique romaine dans l'Est algérien, Alger,
1962, p. 73.

ANT. BULLETIN — 1992 22

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