Vous êtes sur la page 1sur 533

LA 7e WILAYA

A L I HAROUN

LA
7e WILAYA
LA GUERRE DU FLN EN FRANCE
1954-1962

ÉD ITIO N S DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris VI*
ISBN 2-02-009231-X.

C ÉDITIONS DU SEUIL, MAI 1986.

La M da II taan 1957 M m* M copM oa nfw fcnM a JwtiaM à aaa atilMlioa


collective. Tóete repréiiof lion on raprodectioe intégrale on pertkUe feite per qeelqee
procédé qee oe aoit, aem le coocntcmeiit de I’eeteer oa de set eyents canee, crt Abate
et ooastitee one ooouefepoe eeecrtoonéc per lee ertkftn 425 el nhrente de Code péeel
Préface

Le 1er novembre 1984, l’Algérie commémorait le trentièm e anniversaire


de l’insurrection de novembre. Perçue au départ comme un trouble infligé
à l’ordre public français, la guerre se term ine prés de huit années plus
tard, par la reconnaissance du droit des Algériens à l’indépendance, non
sans avoir causé aux deux peuples des traum atism es graves, parfois ingué­
rissables. Pour la génération née à l’issue du conflit et qui n’en a pas vécu
les passions, c’est déjà de l’Histoire. D’aucuns ont cru pouvoir transcender
cette Histoire, exorciser les démons du passé par la visite du président
français au Carré des M artyrs à Alger, suivie de celle du président algérien
au tombeau du Soldat inconnu à Paris. D’autres ont vu dans cette rencontre
entre les deux chefs d’É tat des « retrouvailles historiques entre la France
et l’Algérie [...], l’oubli définitif des déchirem ents passés [...], le dépasse­
ment des rancunes vieilles de plus de vingt a n s 1».
Cependant la page n’est pas tournée pour tous. Au fronton de nom­
breuses mairies du midi de la France, le 1" novembre 1984, les drapeaux
sont mis en berne « pour protester contre l’officialisation par le gouver­
nement français, en la personne de son ministre des Relations extérieures,
de l’agression du FLN algérien contre la France il y a trente ans 1».
Hélas, le temps d’une génération n’a guère, semble-t-il, paru suffisant
pour cicatriser les plaies, effacer les m eurtrissures. Faut-il dès lors
attendre, pour en parler sans passion, un plus long recul qui apaiserait
les esprits?
Certes, relater l’action du FLN sur le sol de l’Hexagone - ce qui est
l’objet essentiel de l’ouvrage - n’est pas aisé. L’auteur est parfaitem ent
conscient des risques de l’entreprise. D’abord à l’endroit de ceux qui,
aujourd’hui, conçoivent encore et toujours le FLN comme l’agresseur de
leur pays. Ils n’y verront rien d’autre que l’apologie d’une rébellion qui
n’acquerra jam ais à leurs yeux son brevet de légitimité. Reste que s’ils
veulent parcourir une page vraie de l’histoire nationale, qui ne refléterait
pas seulement le dialogue avec eux-mémes, la réalité d'en face, telle que
l’adversaire l’a vécue, n’est pas à dédaigner. De leur côté, les jeunes
Algériens de la seconde génération d’émigrés, auxquels il n'a pas été
donné de s’enthousiasmer pour une cause qui exalta leurs aînés, risquent
d’y déceler la glorification d’un combat que ne justifient guère ni le

1. Le Mende. Il novembre 1983.

7
La 7' wilaya
développement excessif de rém igration ni le sort peu enviable qu’elle
connaît actuellem ent en France.
Pour un grand nombre, il paraîtrait peu plausible d’étre le soldat d’un
camp, et de porter sur le conflit un regard non entaché de partialité.
Mais l’engagement partisan pour la reconnaissance du droit à la liberté
empêche-t-il de l’évoquer, surtout lorsque l’issue de l’événement a consacré
la justesse d’une cause, celle de l’indépendance, dont personne aujourd’hui
ne conteste le caractère inéluctable? Et puis, les acteurs d’une guerre
qui d’un côté ébranla les bases séculaires du régime républicain en
France, et de l’autre ramena sur la seine internationale l’Algérie éclipsée
depuis cent trente-deux ans, doivent-ils emporter avec leur dernier souffle
le « non-dit du vécu »? C’est pourquoi l’ouvrage traduit davantage l’opi­
nion de la direction collective de la fédération de France du FLN, en
particulier celle d’Om ar Boudaoud et Kaddour Ladlani qui en suivirent
la rédaction sans discontinuer, qu’il n'exprime le point de vue personnel
de l’auteur.
Ces pages voudraient retracer l’apport des milliers de femmes et
d'hommes qui constituèrent la fédération et qui - fait sans doute unique
dans l'histoire coloniale - , se trouvant émigrés sur le territoire même de
la puissance occupante, forgèrent, durant la guerre d’indépendance, un
instrum ent de combat original, et particulièrem ent efficace.
Efficace au point que la réunion des dix colonels, tenue durant l’été 1959
pour donner une nouvelle direction au Front, proposait d’attribuer le
statut de wilaya à la fédération. Dans sa session de décembre suivant, le
Conseil national de la révolution algérienne (CNRA) consacrait ce statut.
Il reconnaissait ainsi que la participation de l’émigration à la lutte de
libération pesait d’un poids égal à celui de chacune des six wilayas, ou
régions m ilitaires, composant l’Algérie en guerre. C ette décision de la
plus haute instance révolutionnaire fut occultée puis méconnue, dès lors
que, l’indépendance acquise, la foi m ilitante fit très souvent place à
l'arrivism e politicien.
Il était temps que ces pages fussent écrites afin de relater l’événement
dans son exacte vérité. Pour en tenter l’approche, l’ouvrage s’inspire
autant d’écrits rédigés dans l’ardeur de l’action quotidienne, que de
témoignages recueillis dans la sérénité assurée par les lustres écoulés.
Le cloisonnement, indispensable à la survie de toute organisation clan­
destine, ne perm ettait à aucun cadre du FLN en France, aussi haut
placé dans la hiérarchie fût-il, de connaître dans ses détails le fonc­
tionnement d’un service ou d’un échelon parallèle. Aussi, plusieurs
chapitres furent-ils soumis pour avis au plus grand nombre possible de
cadres intéressés, et l’ensemble au chef du comité fédéral, ainsi qu’au
responsable de l’organisation. D’autres épisodes ne purent être sérieu­
sement remémorés que par l’appel aux amis français, allemands, belges,
suisses, qui vécurent avec les m ilitants du Front ces années douloureuses,
mais combien fécondes, dans la conviction qu’en œuvrant pour la fin
de la domination coloniale, ils préservaient ainsi l’am itié entre les
8
Préface

peuples de l’Europe dom inante et ceux du tiers monde émergeant à la


vie.
É crite avec la conviction que ceux qui ont vécu cette époque ont le
devoir de dire ce qu’ils savent des divers aspects de la lutte et des
hommes qui l'ont menée, que les citoyens ont le droit d’en connaître les
m ultiples péripéties, l’œuvre tend au maximum d’objectivité accessible.
C’est pourquoi le récit se cantonne à la narration événementielle, l’ouvrage
demeure volontairem ent factuel et les noms propres sont abondamment
cités. Sans doute des cadres importants ne sont pas mentionnés. Des
événements notables ne sont pas relatés. Ces omissions, pour involontaires
qu’elles soient, s’expliquent surtout par la quantité extraordinaire de
militants appelés à exercer des responsabilités au sein de la fédération,
et l’impossibilité de dresser, en un seul ouvrage, un tableau exhaustif de
toutes ses activités.
Enfin, notre objet n’est pas une exégëse de l'action du FLN sur le
territoire français, encore que celle-ci ne soit par exempte d’erreurs. Les
faits - tus jusqu’à nos jours - doivent d’abord être connus. L’analyse
critique est subséquente. Elle est d’ailleurs souhaitable pour la guerre
d’indépendance dans sa globalité, en deçà comme au-delà des frontières
algériennes. Si ce livre révèle des éléments mal connus, ignorés ou
dénaturés concernant le rôle de l’émigration en France, il aura satisfait
l’ambition de ceux qui l’ont conçu. Apportant un m atériau de base
nécessaire à la compréhension de cette époque, il contribuerait à l’écriture
de l’Histoire à laquelle l’Algérie du Trentenaire, adulte et m ature, se
doit de s’atteler sans exclusive chauvine, ni triomphalisme stérile, ni
autocensure timorée.

A lger, Paris. Cologne,


1982-1985.
CHAPITRE I

Les premiers pas du FLN


en France
P ar ces jours froids de fin décembre 1954, à Sochaux, une sourde
anim ation secoue les membres de la petite communauté d’émigrés algé­
riens, dont la plupart travaillent comme ouvriers sans spécialité aux usines
Peugeot. Certains ont reçu, de correspondants anonymes, du courrier
posté au C aire comprenant des tracts politiques, des appels au combat
ou la déclaration du 1” novembre signée d’un sigle nouveau : FLN A
l’époque, Le Caire abrite l’espoir de tous les opprimés du monde arabe.
Raison de plus d’être vigilant et de ne s’en ouvrir qu’à des compatriotes
très sûrs, puisque la lutte politique pour la liberté a pris depuis deux
mois un tournant décisif et extrêmement dangereux, dés lors que l’on
décide de faire parler la poudre. Ainsi ce qui se passe à Sochaux est
simultanément vécu à Paris, à M arseille, à Lyon et dans bien d’autres
villes de France. En effet, si dans son ensemble l’émigration algérienne
applaudit à l’insurrection du 1er novembre 1954, minime est le nombre
de ceux qui savent qu'elle est l’œuvre d’un mouvement nouvellement
créé. Et moins nombreux ceux qui en font partie. Quel est donc ce
mouvement qui prétend constituer un Front visant à rassembler les
patriotes dans une lutte commune pour la libération nationale? D’où
provient-il?
Le nationalisme algérien s’était tout particulièrem ent affirmé au sein
de l’émigration ouvrière à l’occasion des rem arquables conférences tenues
par l’ém ir Khaled en 1924 à Parist idée aussitôt développée par Hadj
Messali qui fixait, d’emblée, avec l’Etoile nord-africaine12, l’objectif d’in­
dépendance. Dissoute le 26 janvier 1937 par un décret ém anant du
gouvernement du Front populaire, l'Étoile réapparaît le 11 mars de la
même année sous couvert d’un Parti du peuple algérien (PPA), qui sera
également dissous le 26 septembre 1939. Désormais clandestin et sévè­
rement réprimé par les régimes français successifs, le PPA n’en poursuivra
pas moins son combat pour une Algérie indépendante malgré les lourdes
condamnations de ses dirigeants.
Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Messali est libéré des

1. La délégation extérieure du FLN au Caire touche en même tempe phnieun villes de


France : Paris, Marseille, Lyon où des militants MTLD (Mouvements pour le triomphe des
libertés démocratiques), demeurés dans l'expectative, réagissent de même.
2. Mouvement prftnant l'indépendance oie l’ensemble du Maghreb, Algérie comprise;
voir ittfra. p. 253.

13
Les prem iers pas du F LN en France

prisons françaises d’Afrique, le 11 août 1946, et rejoint aussitôt la France.


La tactique politique du PPA semble alors évoluer. D is novembre, sous
la nouvelle étiquette du MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés
démocratiques), le parti se lance dans la campagne pour les élections à
FAssemblée nationale française. Le combat devenant politique et se
déroulant essentiellement en Algérie, le rôle prééminent joué par rém i­
gration s’estompe au profit de l’électorat algérien. Une fédération de
France du MTLD voit le jour. Elle n’est plus qu’un organisme extérieur
qui, en particulier, tire son importance du fait que les députés du parti
viennent siéger au Palais-Bourbon à Paris. Mais elle ne pèse plus du
poids de l’Étoile nord-africaine dans le mouvement nationaliste. En effet,
dés le 15 février 1947, lors du prem ier congrès du PPA-MTLD, tenu
clandestinement à Alger, il avait été décidé de mener l’action sur deux
plans : l’un légal, celui du jeu parlem entaire dans le cadre des institutions
françaises, l’autre clandestin, avec la mise sur pied d’une Organisation
spéciale param ilitaire (l’OS) chargée de préparer la lutte arm ée. C’est
pourquoi l’émigration ne pouvait participer - et partiellem ent encore -
qu’à l’action légale.
Avec le temps et surtout la découverte de l’OS par la police, qui
provoque son démantèlement en 1950, puis sa dissolution par la direction
du parti, les tenants de l’action secrète param ilitaire se raréfient. Certains
se sont-ils complu dans l’électoralisme? C 'est ce que semble leur reprocher
Messali. Il en fera plus tard un de ses griefs essentiels contre le comité
central. Mais, à cette époque, l’émigration le porte encore aux nues.
Après son pèlerinage à La M ecque et un périple au Moyen-Orient, il
devient l’un des personnages politiques les plus connus du monde arabe.
Le 18 novembre 1951, à l’initiative du MTLD est créé un Comité algérien
de réception des délégations arabes et musulmanes auprès de l’assemblée
générale de l’ONU Comme l’ONU siégeait à Paris, avant qu’elle ne
s'établisse définitivement à New York, le comité entendait profiter de
cette situation pour susciter une action de soutien au mouvement d’in­
dépendance du M aghreb. Une réception m arquante est organisée le
2 décembre à Chantilly où Messali, en résidence forcée, accueille les plus
hautes personnalités arabes et maghrébines présentes à P aris12. Leur
venue à l’Hôtel du Parc illustrait, aux yeux émerveillés des travailleurs
émigrés, et au regard sourcilleux de l’adm inistration française, l'audience
internationale acquise par le leader algérien.
1. La cheville ouvrière en est M’Hamed Yazid, connu alore tous le pseudonyme de « Si
Zoubir ». Il comprend pour le MTLD : des étudiants, des syndicalistes tel Said Slyemi, des
représentants de professions libérales tels Beladjila, Haroun; pour l’UDMA : Boumeadjel
et deux autres nenonnalités; pour les Oulémas : cheikh Yalaoui.
2. Entouré <TAhmed Mezrena, président du MTLD, et de Hocine Lahouel, secrétaire
général, Messali reçoit Azzam Pacha, secrétaire général de la Ligue arabe, Mohamed
Salab-Eddine, ministre des Affairas étrangères d’Egypte; Fsrès El Khoury, président de la
délégation syrienne à l’ONU; Djamil Mekkaoui d e là délégation libanaise; les représentants
des délégations irakienne, yéménite et pakistanaise, tous les membres des délégations arabes
à rONU, ainsi que l'arnhassadnir d’Inoooéaie à Paris (voir l'Algérie libre, n» 38.15 décembre
1951).

14
L u p rem ien pas du F LN sn France
T irant avantage d e cea drconstances exceptionnelles, le comité projette
an m eeting monstre au Vélodrome d’hiver avec la présence à la tribune
de tous les représentants des pays arabo-musulmana et de démocrates
français '. Au dernier moment, la manifestation est interdite. E t pendant
que M. Vincent Auriol, président de la République française, prononce,
au palais de Chaillot, le discours inaugural, souhaitant la bienvenue aux
délégués à la sixième assemblée générale des Nations unies, à quelques
centaines de m ètres, tout autour du Vél’ d’hiv, la police de cette même
République bastonne et interpelle quinze mille Algériens venus entendre
ces mêmes délégués. Heureusement, le peuple de Paris s’élève contre ces
agissements indignes d’un pays hâte des représentants du monde entier
et l ’A lgérie libre souligne « l’attitude de la population parisienne, magni­
fique de solidarité, qui accueille la flicaille de Baylot aux cris de “ fas­
cistes " et “ gestapo " 1 ».
La répression ne fera que renforcer, au contraire, la détermination des
émigrés et leur sentim ent que le MTLD s’avère seul capable de les mener
vers l’indépendance, sous la conduite de Messali, leur guide infaillible.
C’est qu'ils ignorent encore la fêlure qui menace l’unité du parti. Messali,
grisé par le culte dont il est l’objet, se convainc qu’il constitue l’incarnation
vivante du nationalisme algérien. Longtemps occultée, l’opposition à
Messali au sein du comité central finit par apparaître aux yeux de la
base qui, en France, demeure dans sa grande m ajorité viscéralement
fidèle à l’homme qui a, depuis des décades, personnalisé l'espoir de son
affranchissement. De plus, le vieux leader se trouve de nouveau très
proche de l’émigration, puisqu’il sera, encore une fois, l’objet de mesures
répressives et déporté à N iort le 14 mai 1952, alors que l’administration
préparait en Algérie, pour le mois suivant, les élections « à la N aegelen123 ».
Même si elle ne joue à l’époque qu'un rôle d’appoint, la fédération de
France du PPA-MTLD n'en est pas moins active. A son appel les émigrés,
aux côtés de la classe ouvrière, participent à d’importantes manifestations
à l’occasion du 1* mai et du 14 juillet de chaque année jusqu’à la veille
du déclenchement de novembre 1954. Ces démonstrations qui, partout,
se veulent de simples expressions d’opinions politiques, seront payées cher
en années de prison et en vies humaines. Dressant le bilan de la répression,
le journal du MTLD l ’A lgérie libre dénombre trois m orts ce même 23 mai
1952 à M ontbéliard, Charleville et au Havre et un autre à Chaumont le
28 août 1953; quant au défilé du 14 juillet 1953, au cours duquel la
police tire sur les m anifestants à Paris, on devait relever sept morts dont
un Français et six A lgériens4. Ce qui ne découragera d’ailleurs pas le
MTLD de poursuivre sa campagne de démonstration pacifique à l'occasion

1. Entretien avec M*Hamed Yaôd, 26 mai 1984.


2. N* 38. 13 décembre 1931.
3. Gouverneur général de PAlgérie, Naegelen pana à la postérité pour aa grande
compétence dans la rt de truquer les élections au détriment des nationalistes et en faveur
dm candidats de l’administration française.
4. L'Algéri* librt, 3 octobre 1953.

15
Les prem iers pas du F LN en France

du 1" mai suivant par de puissantes manifestations à Valenciennes,


Forbach, Lille, Sochaux, Nevera, Saint-Étienne et Vincennes dans la
banlieue de Paris, où les délégués du parti prennent la parole devant
trente mille personnes
Mais si la fédération est toujours celle du MTLD, elle ne sait plus
très bien ¿ laquelle des deux fractions opposées elle doit fidélité. Le
congrès d’Alger d’avril 1953 n’a pas, en effet, le courage de poser
clairem ent le différend couvant entre Messali et ses adversaires du comité
central pour lui trouver une solution démocratique. A partir de ce moment,
Messali rend public le conflit et demande aux cellules de base de « bloquer
les cotisations ». Il réclame la confiance absolue et les pleins pouvoirs de
la m ajorité des membres du comité central pour m ettre fin à la politique
parlem entaire, réformiste et finalement de compromission avec le néo­
colonialisme. Ces derniers voient en lui un homme abusé par le culte de
la personnalité auquel il finit par croire, un mégalomane éloigné des
réalités algériennes par une détention prolongée et qui refuse le verdict
démocratique du comité central, où ses partisans furent minoritaires en
avril 1953. Finalement, le MTLD (tendance Messali) tient un nouveau
congrès, les 13 et 14 juillet 1954, ¿ Hornu, en Belgique. A quoi le MTLD
(tendance comité central, dite centraliste) répond par un autre congrès
dont les assises se déroulent à Alger-Belcourt, du 13 au 16 août 1954.
La scission est définitivement consommée.
Pendant ce temps, les anciens m ilitants de l’OS vivant dans les maquis,
en exil ou clandestinement en France, à l’écart du débat, et qui vainement
tentent de rapprocher les fractions opposées, décident la création d’un
groupe autonome indépendant d’elles. Le CRUA (Comité révolutionnaire
d’unité et d’action) voit le jour le 23 m ars 1954. Il a pour but la
préparation de l’insurrection, qui éclatera le 1* novembre. La fédération
de France du M T L D 1234sera présente au sein du CRUA puisque des
hommes comme Mohamed Boudiaf qui en fut le responsable organique
en 1953-1954 et Mourad Didouche, son adjoint, y joueront un rôle notable.
Après la scission du MTLD, Messali récupère pratiquem ent l’ensemble
de la fédération de France du mouvement. Seuls quelques anciens
permanents \ certains responsables locaux \ quelques cadres de P aris56
n'ont pas suivi le leader tout-puissant. A ceux-ci, il convient évidemment
d’ajouter les membres du comité fédéral du MTLD en France qui
refusèrent de se plier aux exigences messalistes *.
1. L’Algérie libre, 21 mai 19S4.
2. Voir annexes, document a* 1 ,la liste du comité fédéral et des permanents du MTLD
à la veille de la scission du parti (19S4).
3. Tels Saïd Amroune, Aïssa Belaala, Benferhat, Bensalem, Kbenchoul, Ladlani, Said
Mouzarine (dit « Salah Mahboubi »), Mourad Terbouche, Salait Yanat et Bachir Zerrour.
4. Par exemple ceux de Sochaux avec Mohamed M erar et Ahmed Doma, ceux de
Denain avec Ali Khelaf et son comité de kasma (kasma : voir infra, p. SS.)
5. En particulier Mohand Akli Boumedienne, Hamer El Ain, Si Said Medjahed, Said
Slyemi, Omar Belouchrani.
6. Citons Toufik Benmehel, Mohamed Boudiaf, Taveb Boulahrouf, Moussa Boukkaroua,
Idir Bouzefrane, Mourad Didouche, M’Hamed Yazid et certains autres.

16
Les prem iers pas du F LN en France

C’est ce groupe restreint qui va form er le noyau initial du FLN en


France; des hommes décidés, naturellem ent enclins à développer une
forme d’action nouvelle ¿ laquelle s’opposait désormais le vieux leader.
Déjà avant novembre, le conflit d'opinion entre les deux tendances du
mouvement national avait déchaîné les violences. En août 1954, Ham er
El Ain et Mohand Akli Boumedienne, opposants à Messali, sont agressés
à Paris. Ce seront les premières victimes des fidèles du Zalm '. Si la
presque totalité des échelons de la structure demeure fidèle au chef,
quelques-uns préfèrent cependant l’expectative. Ainsi la kasm aa de
Sochaux dont le comité, désirant, malgré la pression de sa base, se
m aintenir à l’écart des deux tendances en attendant de se faire une
opinion mieux fondée, invoque tous les prétextes pour ne pas se
déterm iner. Ce qui lui perm et pour l’instant de conserver le m ontant
des cotisations.
En réalité, elle garde l’espoir d’y voir bientôt plus clair dans cette
désespérante lutte fratricide. L’ancien responsable régional MTLD de
l’Est, Fodil Bensalem, parlait déjà avec Ahmed Doum d’une certaine
organisation nouvelle en voie de création, se proclamant indépendante
des deux tendances et prônant l’action armée immédiate. Il s'agissait
bien entendu du C R U A \ mais Bensalem n’avait guère précisé le nom
du nouvel organisme. Aussi, dans les premiers jours qui suivent la
Toussaint, va-t-il très confidentiellement informer Doum que Mourad
Terbouche, qui se trouvait alors à Nancy, avait reçu de Boudiaf mission
de constituer les premières cellules FLN en France, et lui demande son
adhésion. Doum accepte et, toujours à la demande de Bensalem, constitue
le prem ier groupe FLN de la région de l’Est. Un groupe ultra-clandestin :
« Si nous disions tout de suite, raconte Doum, que nous étions FLN, la
plupart des m ilitants MTLD de la région que nous avions, non sans mal,
maintenus à l’écart, auraient aussitôt rejoint les messalistes, puisque la
base l’exigeait. Par ailleurs, les autres kasmas de la région de l’Est
auraient reproché à celle de Sochaux une telle option, dès lors que nous
avions décidé de rester neutres, en attendant de voir nettem ent plus clair.
Il fallait donc faire preuve d’une extrême prudence dans la constitutum
de la nouvelle organisation. » Les débuts sont difficiles. « Je transm ettais,
poursuit Doum, les noms et adresses de quelques membres de la kasma
- ceux qui me paraissaient les plus aptes à opter pour le Front - à
Bensalem. P ar ses soins, mes informations parvenaient au Caire, à l’insu
des intéressés. Au bout de quelques jours, ceux-ci recevaient, en prove-123

1. G rand chef.
2. Kasma : voir infra, p. SS.
3. Comité révolutionnaire d'unité pour l'action créé par one tendance neutre catre MemaU
et le comité central et qui prtaait (’action année. C 'est la tendance qui donna naissance
sa FLN.

17
Les prem iers pas du F LN en France

nance d’Égypte, des enveloppes contenant la proclamation du 1* novembre


et quelques tracts. L’impact était immédiat. Imaginez un simple m ilitant
du MTLD recevant, dans son coin de France, une lettre du Caire, qui
l’invite, lui personnellement, à rejoindre le FLN! L’effet psychologique
est énorme. Il se dit : “ Je suis connu dans la capitale du monde arabe. ”
E t il voit désormais avec plus de sympathie cette nouvelle organisation,
ce FLN qui l’invite au combat. »
Mais aussitôt le destinataire se pose des questions. « Qui a bien pu
transm ettre mon adresse si loin? Si je dois adhérer à ce mouvement dont
la proclamation me séduit, à qui m 'adresser? Où se trouve-t-il donc, ce
FL N ?» Aussi, ceux qui recevaient un tel courrier se m ettaient-ils à
discuter entre eux et se trouvaient-ils disponibles pour constituer les
échelons de base du F ro n t A partir de ce m om ent des cellules de trois
membres - deux m ilitants plus un chef - sont créées. Elles doivent
garder, sous le sceau du serm ent, le secret absolu. D’ailleurs, ne sont
recrutés que les seuls m ilitants paraissant capables de se taire. La prise
de position de la kasma de Sochaux, considérée alors comme la meilleure
de la fédération allait avoir une influence déterm inante sur toute la
structure de l’Est.
De grandes discussions s’engagent au sein de l’organisation à tous les
échelons. Certains proposent la venue en France d’un élément du Caire
pour fournir des explications sur ce Front de libération nationale dont
on commence à parler.
Après une prem ière tentative avortée, une réunion se tient fin
décembre 1954 ou début janvier 1955 à Luxembourg. Mohamed Boudiaf,
au nom de la représentation extérieure du Caire, dépeint devant une
quinzaine de responsables de l’Est les conditions dans lesquelles le FLN
a été amené à engager le combat. Il donne certains éclaircissements sur
les promoteurs du mouvement. Les membres présents prennent la décision
de se proclamer désormais FLN et de débloquer les fonds. C’est à partir
de ce moment que le contact est régulièrement établi avec Paris où
M ourad Terbouche, investi par Boudiaf avec lequel il s’était réuni en
S uisse2, vient de constituer le prem ier noyau de la fédération de France
du FLN. Il s’agit à vrai dire d’un état-m ajor sans troupe. Autour de
Terbouche l’on trouve Ali Mahsas, l’ingénieur Mohamed Zerrouki et
l’étudiant Larbi M adhi, ainsi qu’Abderrahm ane G uerras3. Désigné pour
compléter ce comité, Ahmed Doum rejoint Paris pour se m ettre à la
disposition de Terbouche. Il y arrive fin mars, début avril 1985. Après123

1. La fédération de France dn MTLD faisait à l’époque dea sortea de concours entre les
kaamaa et rem ettait à la meilleure d’entre elles un trophée, sorte de coupe annuelle. La
kasma de Sochaux l’avait reçu en 1950 et en 1954. De la sorte, à la veille au 1* novembre,
elle le détenait encore.
2. Au retour de cette première rencontre en Suisse, Terbouche qui, semble-t-il, portait
sur lui la liste des futurs membres de la direction, fut interpellé à la frootière puis libéré.
Il est très vraisemblable que la police ait pris connaissance de cette liste.
3. A peu près au même moment, d’autres groupes FLN se constituent à Lyon avec
Boutine, à Marseille avec Mahieddine et M’Hand Haddad.

18
Les prem iers pas du F LN a t France

un prem ier rendez-vous au « Dupont-Latin », les deux hommes se pro­


posent de se retrouver le lendemain. Mais le soir Terbouche est arrêté.
Tombent ee même jour Zerrouki et M adhi. Ali Mahsas, s’estim ant
« grillé », quitte le territoire français. Il ne reste plus que Guerras qui,
inscrit sous une autre identité dans le document trouvé sur Terbouche à
la frontière suisse, paraît pour l’instant échapper aux recherches policières.

Décidément, le FLN prenait en France un départ peu prom etteur. Et


Doum, qui n’a eu aucune relation antérieure avec Guerras, ne dispose
plus que d’un fil pour renouer le contact. Ce fil, c’est encore Bensalem.
C’est donc par lui que les deux seuls rescapés du prem ier noyau vont se
retrouver.
En mai, une nouvelle direction de quatre hommes se constitue. Elle se
partage aussitôt les tâches : Mohamed M echatti pour l'E st, Fodil Ben­
salem 1 pour le Nord, Abderrahmane Guerras pour le Centre-Sud, c’est-
à-dire Lyon et M arseille avec leurs régions respectives, enfin Ahmed
Doum pour Paris et sa région. Grosso modo, l’équipe a conservé l’ancien
découpage de la structure MTLD en France. Mais, en plus de leur
responsabilité strictem ent organique, chacun des Quatre est chargé d’autres
fonctions. Ainsi Bensalem s’occupe de l’impression au niveau fédéral,
M echatti et Guerras de l'inform ation, du renseignement et de la diffusion,
Doum des finances. Il n’existe pas, au sein de cette nouvelle direction,
de responsable d’organisation à l’échelle de la fédération, chacun des
Q uatre l’étant pour sa région. Il n’y a pas davantage de chef prééminent,
la présidence des réunions incombant à chacun à tour de rôle. L’équipe
applique le principe de la direction collégiale, prôné par le congrès de la
Soiimmam, avant même qu’il n’ait été formulé!
Certes, la direction décide de se retrouver une fois par mois pour la
coordination du travail et l’établissem ent des rapports de synthèse, mais
elle dispose de très peu de moyens. E t de gros problèmes se posait
d’emblée, ne serait-ce que pour trouver un local susceptible d’abriter,
pendant quarante-huit heures, les quatre responsables avec leurs indis­
pensables documents. Jean-Jacques Rousset sera l'homme providentiel.
C’est en effet à son domicile, situé à Paris au 6, rue Alexandre-Dumas,
dans le XI* - qui est aussi celui de « Madame-Mère », la maman de
Jean-Jacques - que l’équipe installe son PC. Elle y passe la nuit, fait
tourner la machine à ronéoter, tire sa littérature, et « planque » à l’occasion
les premières entrées de fonds. De mars 1955 à août 1956, l’appartem ent
de « Madame-M ère » constitue le seul lieu sûr dont dispose la fédération,
et les Q uatre sont amenés à y passer plusieurs fois par semaine. Ce qui
est contraire aux règles élémentaires de sécurité. Mais comment faire
autrem ent!

1. Dit a n d « Nonrrodine» daos l'organisation.

19
Les prem iers pas du F LN en France

A la pauvreté des moyens m atériels s’ajoutent la virulence du M NA


et l’hésitation, encore grande, de l'ém igration à s’engager dans les rangs
du Front. La littérature destinée à ceux qu’on espère convaincre doit en
tenir compte.
Dans son bulletin intérieur de m ars 1955, le Front reconnaît que « le
peuple algérien accueille la révolution avec ferveur, mais aussi avec sang*
froid. M ûri dans l’épreuve et instruit par des expériences souvent dou­
loureuses, il devient exigeant et ne s'engage plus à la légère. Le peuple
a parfaitem ent raison de vouloir s'entourer de toutes les garanties néces­
saires, car le sort de notre nation est en jeu ». En ce qui concerne la
communauté algérienne en France, le bulletin constate avec regret que
«quatre mois d’une action vigoureuse et soutenue n'ont pas encore
définitivement éclairé l’émigration algérienne sur la nécessité de renforcer
le Front de libération nationale, et cela, parce que les dirigeants du
Mouvement national algérien1 en France se sont mis dans la tête l’idée
criminelle de freiner la résistance [...]. Alors que l'Algérie vit des heures
graves, ils osent frapper nos m ilitants qui sont les représentants directs
des maquisards ». Aussi le FLN appelle-t-il ses premiers et rares m ilitants
à poursuivre « la campagne de clarification auprès de leurs frères égarés
par une propagande mensongère ». Ils doivent le faire avec discipline et
dignité, mais aussi se tenir prêts ¿ riposter avec la dernière rigueur car
« nous ne saurions tolérer encore longtemps les agissements criminels de
certains responsables du M T L D 12 ».
La tâche de cette première direction, composant le groupe des « Q uatre »,
est particulièrem ent lourde. Paris compte à l’époque quelques éléments
sympathisants dans les X III', XIV* et XV* arrondissements - d’ailleurs
Doum abrite le PC de sa région dans le XIII* - , le Nord n'en compte
pratiquem ent aucun et Bensalem devra évoluer en milieu hostile. Quant
à M echatti, il va pratiquem ent risquer sa vie à chaque réunion d'infor­
mation tenue dans les cafés-hôtels d'émigrés ou les dortoirs pour Nord-
Africains de l'Est. Guerras trouvera les mêmes difficultés dans la région
Sud. Toute tentative d’explication contradictoire se heurte inéluctable­
ment à l’opposition d’hommes encore en adoration devant Messali. Dès
lors, la lutte pour l’enrôlement d’éléments nouveaux se traduit très souvent
par des bagarres, des échanges de coups de poing ou de barre de fer,
mais aucune des deux parties n’utilise encore les armes à feu. Ainsi
l'activité du FLN en France se traduit essentiellement, durant ce deuxième
semestre de 1955, par un travail d’explication à la base, et de confrontation
avec les cadres messalistes en présence des émigrés.
Les choses se passent de la façon suivante : lorsqu’une kasma m anifeste
quelque doute et hésite entre les deux tendances, messaliste et frontiste,
elle demande ce que l’on a coutume d’appeler, à l'époque, la tenue d'une
« réunion de confrontation ». L’un des quatre membres de la direction
1. Le MNA de Hadj Messaii.
2. Bulletin intérieur, m m 195S. A cette époque, on applique encore indistinctement au
MNA le sifle MTLD.

20
Les prem iers pas du F LN en France

s*y rend. On imagine aisém ent l'atm osphère électrisée et le clim at tendu
qui régnent alors. Les cadres messalistes attaquent : «Ceux qui mènent
la lutte, c'est nous. Vous êtes assez anciens dans l’action m ilitante pour
reconnaître l'œuvre immense de Messali, le père du nationalisme algérien.
Il est absolument impensable qu'il se passe sur le plan nationaliste un
événement que le Zaïm ignore. Il est même inimaginable qu'il puisse y
avoir aujourd’hui, alors que le peuple algérien décide d’entam er le combat,
un combat hors la présence de Messali. N ’oubliez pas, frères, que c'est
lui qui a épuré le comité central, parce que précisément la presque
totalité de ses membres s’est avérée incapable d’entreprendre toute action
révolutionnaire. Comment, dès lors, concevoir que ce sont d’autres,
d’illustres inconnus, qui mènent la lutte, alors qu’il a passé sa vie entière
à en préparer l’avènement? » Le porte-parole du.FLN supporte d’emblée
un énorme handicap psychologique, car son contradicteur s'abrite sans
cesse derrière la personnalité du Zaïm dont le prestige immense inhibe
les esprits, au point que son nom ne peut être prononcé sans provoquer
instantaném ent des salves d’applaudissements.
Aussi l’envoyé de la direction va-t-il se lim iter i un exposé dépourvu
de tout sentimentalisme : « A maintes époques du mouvement nationaliste,
des m ilitants ont été amenés à engager l'action directe. Il en fut ainsi le
8 mai 1943. Il en fut de même en 1930, lors de ce qu’on a appelé le
complot du PPA. Il y eut donc effectivement des tentatives d’action
directe. Mais les choses n’ont pas évolué comme leurs auteurs le souhai­
taient. Chaque fois, les instances suprêmes du parti ont refroidi l’enthou­
siasme de la base. C’est ce qui a déçu ces éléments actifs, provoquant
plus tard la scission dram atique du mouvement qui incarnait tous nos
espoirs et par là même sa faillite. C’est pourquoi les mêmes m ilitants,
sains et convaincus, ont décidé de passer à un niveau supérieur de lutte
quoi qu’il puisse arriver. C’est peut-être un pari dangereux. Ils ont eu le
mérite d’oser l’engager. E t ces hommes ne constituent pas les hautes
sphères du parti. Ni membres du comité central, ni amis de Hadj Messali.
Voilà la vérité. » L 'orateur poursuit : « Vous pouvez ne pas me croire.
Vous en avez le droit. C’est pourquoi je vous fais une proposition. On
soutient ici que Messali dirige la lutte en Algérie. Moi, je vous dis le
contraire. Vous pourrez nous départager en désignant parmi vous un ou
deux éléments qui se rendront sur place et qui indiqueront de là-bas,
grâce à un code dont vous conviendrez, qui mène réellement le com bat
En ce qui me concerne, je m’engage à faire convoyer vos émissaires
jusqu’au maquis. Votre code, je veux l’ignorer pour qu'il n'y ait aucun
doute sur la véracité du message attendu. C ependant si vous êtes d’accord
sur cette façon de procéder, je vous demande de bloquer les fonds dès
aujourd’hui, de les garder chez vous, et de ne les rem ettre plus tard qu'à
l’organisation qui s’avérera avoir effectivement engagé la lutte de libé­
ration et la poursuit encore. »
Ce langage présente un double intérêt. Celui de la logique d’abord. Il
joue ensuite nécessairement en faveur du F ro n t puisque la base, déjà
21
Les prem iers pas du F LN en France

acquise au M NA à l'époque, a tout naturellem ent tendance à interrompre,


au moins pendant la durée de la mission des émissaires, tout contact
avec ses propres responsables. En revanche, elle reste en relation avec
celui du Front, ne serait-ce que pour la préparation et l'exécution du
périple. La tactique se révèle payante pour le FLN, et la réalité algérienne,
peu à peu, parvient à l'ém igration. Par cette voie, et par bien d'autres.
Le M NA ne se tiendra pas pour autant battu. Ses cadres et ses comman­
dos vont alors se lancer dans une lutte sans merci contre le FLN, lutte
sanguinaire qui, pendant sept ans, verra les meilleurs hommes des deux
organisations rivales tomber sous les balles fratricides.

Tel un navire aux am arres rompues, la direction en ce début d'été a


perdu le contact avec ses deux ports d'attache : Le Caire et Alger. Elle
ne saurait longtemps naviguer sans boussole. Aussi les Q uatre décident
de rétablir la liaison. Doum fera le voyage. Prétexte facile: Algérois
d'origine, il rend visite à sa famille. Tâtonnant, il finit par obtenir une
première entrevue dans un hôtel modeste, rue du Chêne, dans la basse
casbah, avec Ahcène Laskri. Après l'enquête d’usage, il est présenté au
responsable local Mohamed Benmokkadem. L’émissaire explique qu'il
voudrait d'abord renouer les relations avec Alger, distendues après l'ar­
restation de Bitat, et surtout entrer en liaison avec la Kabylie, spéciale­
ment Krim et Ouam rane; il est urgent de faire savoir par courrier aux
émigrés originaires de la légion que la résistance est bien le fait du FLN.
La direction se propose aussi d'inviter les maquis À cesser de réclam er
directem ent aux émigrés des envois de fonds de France vers l'Algérie,
puisque désormais il y a sur place une organisation FLN capable de
recueillir les cotisations.
Benmokkadem reçoit fraîchem ent l'émissaire. Doum saura plus tard
pourquoi l'accueil avait été si peu aimable. Quelques semaines aupara­
vant, le chef FLN d'A lger avait reçu la visite d’un ancien m ilitant MTLD
aigri de ne pas exercer au sein de la direction de France les hautes
responsabilités auxquelles il prétendait avoir naturellement droit. Il n'a
pas été avare de critiques envers l’équipe de Paris. Toujours est-il que
les tentatives de prise de contact avec la zone de Kabylie sont étouffées,
et le voyage d’Alger se solde par un fiasco global. D’ailleurs, durant la
période 1954-1956, la direction FLN n'est guère assurée de son ratta­
chement hiérarchique.
Intérieur ou extérieur? Alger ou Le C aire? Boudiaf estim e qu'ayant
installé le prem ier noyau avec Terbouche et lancé l'organisation depuis
la réunion du Luxembourg, elle devait logiquement m aintenir le cordon
ombilical rattaché au Caire. Abbane, pour sa part, est persuadé au
contraire que, vu les liaisons permanentes des travailleurs émigrés avec
leurs familles restées au pays, l'organisation de France dépend tout
naturellem ent d'A lger. Pour ajouter à la confusion et, dans ce clim at
22
Les prem iers pas du F LN en France

d’incertitude où la coordination entre les groupes de maquisards n’est


pas encore établie en Algérie, certains chefs de maquis s'autorisent à
nommer de leur propre autorité des responsables FLN « pour le territoire
français ».
E t ce n'est pas tout. Nombreux, parmi les anciens cadres du PPA-
MTLD présents en France, sont ceux qui, se considérant comme « fron*
tiste s1», contestent cependant la légitim ité des Q uatre. Ces contesta­
taires, que la direction désigne sous le vocable de « mécontents », accusent
en même temps les dirigeants d'être des « centralistes camouflés ». Parmi
ceux-là, des hommes tel Salah Mahboubi exhibent des lettres du maquis
prouvant qu'ils sont, eux, réellem ent en contact avec les com battants, et
laissant entendre que ce pseudo-comité ne représente que lui-m êm e12. Rien
d'étonnant que la progression des effectifs se fît lentem ent durant cette
période où les Q uatre devaient évoluer entre deux gros écueils : les « mécon­
tents » à l'intérieur et les messalistes hors de l'organisation.
Peut-être vont-ils enfin asseoir aux yeux d'un plus grand nombre leur
légitim ité: Ben Bella leur propose, par l'interm édiaire du consulat du
M aroc, une rencontre à Aix-la-Chapelle. C ette mission échoit encore à
Doum qui prend innocemment le train à Paris-Gare du Nord, mais se
fait refouler à la frontière par une police allemande sourcilleuse au point
de rem arquer que son passeport - pourtant vrai - était périmé. Q u'à cela
ne tienne! Le comité décide d'exposer dans un rapport, qui transiterait
par la même voie marocaine, les griefs et suggestions au porte-parole de
la direction du Caire. Mais le document destiné à Ben Bella tombe -
pour des raisons inconnues - entre les mains de Boudiaf, lequel enfin
parvient à fixer un contact en Italie. Doum, devenu l'ém issaire des Q uatre,
s’y rend.
Décidément, l'harm onisation des efforts semble difficile à réaliser. C 'est
que, dans l'intervalle, Ramdane Abbane, ayant pris à Alger les rênes,
estime nécessaire d'envoyer un peu partout des responsables directem ent
rattachés à la capitale. Le cheikh Kheireddine de l'Association des
Oulémas se rend au M aroc, avec l'espoir d’y susciter un mouvement de
sympathie agissante pour la guerre de libération; le docteur Lamine
Debbaghine au C aire; Alt Ahcene à Tunis, et Salah Louanchi à Paris.
Ces nominations d’Abbane ne seront pas appréciées de tous. Ainsi le
poste de représentant officiel du FLN à Tunis restera un certain temps
en compétition entre A ït Ahcene et Ali Mahsas, délégué sur place par
Ben Bella. Le comité se sentira offusqué par l’attitude du docteur Lamine
à Paris, qui, pour des raisons de sécurité, refusera de rencontrer les
Q uatre mais leur demandera, par l'interm édiaire d'un ancien cadre du
MTLD, des subsides pour poursuivre son voyage vers Le Caire.
Heureusem ent, la souplesse de certains émissaires de Ramdane Abbane

1. Cest-è-dire ayant opté pour le Front de libération nationale.


2. Il faudra attendre de loop mois, avant qu’Abdelmalek Temnuun n’arrive à Paris avec
une lettre d’Abbane visant ces « mécontents » et qu’ils s’inclinent enfin devant l’autorité de
la direction.

23
Les prem iers pas du F LN en France

a évité bien des heurts. Le cheikh Kheireddine, confronté à un FLN déjà


solidement implanté au M aroc, aura la sagesse de se m ettre à la disposition
des responsables locaux dont Si A lla i1 et le docteur Damerdji qui, eux,
travaillaient déjà en coordination avec Ben Bella et Boudiaf. Le cheikh
ne m anifestera aucune velléité de prendre la direction en vertu de la
délégation donnée par Ramdane Abbane. Q uant à Louanchi, faisant
preuve de la même sagesse, il ne se présente pas à Paris comme un
nouveau chef catapulté d'A lger; selon les termes mêmes de son ordre de
mission, il est chargé de la propagande, de l'inform ation et des contacts
auprès de la gauche française. Le document précise également que
« Louanchi servira de contact entre Alger et R edha123». Mais les Q uatre
qui, rappelons-le, se sont cooptés sur un pied d’égalité, en seront bien
entendu vexés. Aussi, sans tenir compte du cloisonnement proposé par
Abbane, invitent-ils Louanchi à les rejoindre au sein du groupe, lui
confiant, en plus, la direction du journal clandestin R ésistance algérienne
(édition A }), créé quelque temps auparavant et qu'ils (Mit alors du mal
à m aintenir en vie.
Avec la progression des effectifs du Front, le comité décide de s’étoffer.
Y accèdent Tayeb Boulahrouf, Hocine Moundji et Ahmed Taleb. Si les
nouveaux promus sont cooptés, les Q uatre sollicitent néanmoins l'aval
des instances supérieures. C 'est au cours de son entretien en Italie avec
Boudiaf que l’émissaire du comité fait connaître sa nouvelle composition.
Boudiaf semble m anifester une certaine réserve à l’égard de Boulahrouf,
mais le comité dans son ensemble estime les vieilles querelles du MTLD
révolues. Elles n’ont plus place dans la résistance armée. Désormais, le
comité fédéral du FLN en France comprend huit membres, tous égale­
ment responsables4.

Constituée, la fédération l'est enfin. Mais son rattachem ent est-il pour
autant clairem ent défini? Le Caire et Alger continuent de se la disputer.
Elle est donc ainsi contrainte d'évoluer dans un conflit latent « intérieur-
extérieur », y consacrant une énergie qui serait plus utile ailleurs. C 'est
alors que l'avocat Ahmed Boumendjel fait parvenir au comité un message
de Ben Bella l'invitant à une rencontre. A nouveau, l'ém issaire reprend
son train, cette fois-ci en direction de l'Italie, avec des papiers d’identité
faux, mais d'apparence irréprochable.
Hôtel Regina à Rome. Première angoisse. Comment prendre contact,
puisque le message ne précisait ni nom ni mot de passe. N otre homme
ne va tout de même pas demander naïvement à la réception M. Ben

1. Nom de guerre de Tayeb Taalbi.


2. Nom de clandestinité utilisé alors par Ahmed Doom.
3. Une édition B paraissait alors à Tetouan au Maroc et une édition C à Tunis.
4. Ce sont : Bensalem, Boulahrouf, Doum, Guerras, Louanchi, M echatti, Moundji, Taleb.

24
Les prem iers pas du F LN en France

Bella, alors que celui-ci voyage sans doute clandestinement. Un instant


de réflexion, puis il se décide :
« Je dois rencontrer ici un ami. Mais j ’ai un trou de mémoire. J ’ai
oublié son nom. Je me souviens qu’il commence par un B. Pourriez-vous
m’aider? »
N otre émissaire avait de fortes chances de tom ber juste, la plupart
des patronymes algériens commençant par Ben ou Bel...
« Oui, répond le réceptionniste après une brève recherche. Ce n’est pas
M. Bayoud?
- Mais bien sûr! Où avais-je donc la tête! »
Coup de fil à M. Bayoud qui demande au visiteur de monter à la
chambre. Nouvelle angoisse. L’homme ne ressemble en rien à Ben Bella.
C’est tout de même un Arabe. Salutations d’usage. Chacun veut sonder
l’autre. On hésite un long moment, tellem ent les réponses sont évasives.
Fatigué, Bayoud lance : « Écoute, l'homme que tu cherches n’est pas id
en ce moment. Reviens demain vers dix heures. »
Le lendemain, c’est M ahsas que l’émissaire de la fédération retrouve
au Regina. Heureusement, ils se connaissent. Sur ces entrefaites arrive
enfin celui que l’on attendait. Présentations de M ahsas : « V oid le frère
Redha qui arrive de Paris. » Grandes effusions de Ben Bella qui s’excuse
de n’avoir pas été présent la veille et témoigne à notre homme la plus
grande sympathie. Redha expose les doléances de la fédération à l’égard
des «gens» du Caire qui reçoivent n’importe quel quidam venant de
France sans mission précise du comité, lequel s’en retourne investi de
l’auréole de ceux qui approchent les grands chefs de la résistance - ce
qui porte atteinte à l’autorité de la fédération sur l’émigration. Ben Bella
assure qu’il y sera aussitôt remédié, et en arrive au but essentiel de
l’entretien.
« Abbane ne manque pas de critiques à mon égard, dit-il. La Kabylie
me reproche de ne pas la fournir en armement. Si, pour ma part, je fais
tout ce que je peux pour ravitailler les maquis, ils sont, eux, irréalistes.
Il faut leur expliquer que le parachutage d’armes, directem ent sur cette
région, est pour le moment impossible. L’avion qui pourrait être utilisé
n’a pas d’autonomie de vol suffisante pour partir d’Égypte et y revenir.
Il faudrait qu’il décolle de plus près : Tunisie ou Maroc. Or, ces deux
pays, sollicités, refusent. Je suis en train d’étudier la possibilité de livraison
par mer. Deux solutions pourraient être envisagées. Soit débarquer les
armes par des embarcations pneumatiques, soit carrém ent échouer un
bateau qui devrait, dans la nuit même, être vidé de sa cargaison par nos
maquisards. Il convient seulement de me préciser le lieu exact de
débarquem ent et me fournir toute information utile sur la surveillance
de la côte par l’arm ée et la marine françaises. »
Comme de son côté, la fédération commence à organiser ses propres
groupes de choc, Doum en profite pour réclam er des armes de poing,
livrables à Paris. Promesse est faite qu’elles parviendront dans des voitures
spécialement aménagées. Le message de Ben Bella est transmis au maquis,
25
Les prem iers pas du F LN en France
via Alger. Y est-il réellem ent parvenu? Les destinataires ont-ils fourni
les précisions réclamées quant aux points de débarquem ent? On Pignore.
Par contre, il est certain que plus tard, en juin 1957, lorsque Abbane
arrivera à Tétouan, pas une balle n’était encore parvenue de l’extérieur
aux régions centrales : Algérois et Kabylie '. Paris n’en reçut pas davan­
tage.
Au début de l’été 1956, le comité est, par message, informé de la tenue
prochaine, quelque part en Algérie, d’une assemblée de tous les délégués
des maquis et organismes du FLN. On ne saurait mieux espérer. Après
bientôt deux ans d’activité, l’on pourrait enfin informer les instances
supérieures de l’état des effectifs et de l’apport financier, des résultats
acquis, mais surtout faire préciser la situation officielle de cette fédération
par rapport à la direction du Front, résoudre le conflit du rattachem ent
On désire aussi obtenir des éclaircissements sur les hommes qui réellement
dirigent ce FLN, puisque à l’époque, À part ceux du Caire et spécia­
lement Ben Bella, tous les autres agissent dans une totale clandestinité
et l’on craint de ne pouvoir longtemps encore mobiliser les m ilitants
derrière des fantômes. Le comité fédéral prépare son rapport dans ce
sens. Il désigne une fois de plus Ahmed Doum pour l’exposer à la
réunion projetée. Un second message invite la fédération à envoyer son
délégué en Italie pour rencontrer ceux arrivant du Caire, ajoutant
qu’«un messager spécial venant d’Alger apportera toutes précisions
perm ettant au groupe de rejoindre l’assemblée qui se tiendra dans un
secteur du maquis où l’ALN est m aîtresse du terrain». Doum arrive
aussitôt à San Remo au lieu indiqué, où il rencontre Mohamed Khider
qui lui apprend l’arrivée prochaine des trois autres membres de la
délégation extérieure : A lt Ahmed, Ben Bella et Boudiaf. Ce sera donc
une réunion au plus haut niveau qui promet de débattre des problèmes
capitaux concernant la lutte armée.
On attend, avec l’intérêt que l’on devine, l’arrivée du «m essager
spécial ». Les jours passent. La date du rendez-vous est largement dépas­
sée. Après une semaine de vaine attente, chacun décide de retourner à
ses activ ités12. Vers la mi-août 1956, Doum est de retour À Paris. L’été
s’annonce néfaste pour le comité fédéral : M echatti est arrêté et, quelques
jours plus tard, le 28 août, Bensalem et Guerres tombent à leur tour dans
les mailles policières, de même que Abdelkrim Souici, responsable adjoint
pour la région parisienne. De la sorte, le plus ancien du groupe encore
en liberté, Doum, se verre confier l’organisation à l’échelle France,
puisque, au moins de vue, il connaissait certains responsables locaux...

1. D’après les informations fournies alors par Abbane aux membres de la base.
2. C’est ainsi que ni la fédération de France, ni la délégation extérieure du FLN n’ont
été représentées à cette importante réunion dénommée plus tard « congrès de la Soummam »,
au cours de laquelle ont été créés le Conseil national de la révolution algérienne ÍCNRA),
sotte de parlement de guerre, et le Comité de coordination et d’exécution (CCE) chargé,
comme son nom l'indique, de l’exécutif. L’absence de la délégation du Caire, surtout,
pèsera lourdement sur les rapports entre « intérieur » et « extérieur • tout au long de la
guerre de libération.

26
L u prem iers pas du F LN en France
E t c’est loin d’être une sinécure. Très perturbés par l’arrestation des trois
dirigeants du comité fédéral dont la presse se fait l’écho, les responsables
de régions décident dans leur m ajorité de monter à Paris. Il vaut mieux
les en empêcher. La situation dans la capitale n’est pas brillante. C’est
un peu une fourmilière renversée.
Estim ant nécessaire de rassurer ses cadres de province, de les encou­
rager par sa présence, de les convaincre que la fédération est loin d’être
décapitée, le nouveau chef de l’organisation entreprend son périple. C’est
{dus qu’urgent, car le chef d’une kasma du Nord, qui tenait d'ailleurs
bien son échelon en main, profite de l’arrestation de son supérieur direct,
Bensalem, pour s’attribuer aux yeux des responsables locaux la qualité
de « fédéral ». Il monte une véritable organisation parallèle en invoquant
des prétextes régionalistes, et incite les m ilitants à exiger la confirmation
de son nouveau grade par la fédération. Il faut une longue patience,
alliée à une grande fermeté, pour parvenir à déjouer ce mini-complot qui
aurait eu des conséquences catastrophiques, surtout dans une région de
France où le MNA a toujours maintenu une présence agressive. Heureu­
sement, à Lyon, Ladlani tient sa région en main. Abdessalam contrôle
tant bien que mal la ville de M arseille. Dans l'E st, Boukharouba et Laïfa
sont confrontés à de sérieuses difficultés. Mais, il faut le reconnaître, la
disparition subite de membres im portants du comité fédéral n'a pas
manqué de faire germer dans l’esprit de certains responsables locaux
l’idée d’un coup de force pour s’em parer de la fédération.
Dans le mois qui suit, le comité s’occupe de panser ses blessures. On
réfléchit à l’opportunité de créer un comité d’organisation comprenant,
sous l’autorité du responsable membre du comité fédéral, les chefs des
grandes circonscriptions de France, dénommées depuis « wilayas ». Mais
les événements vont se précipiter. Le 22 octobre 1956, les services de
renseignements français, opérant en Algérie, inaugurent une série d’actes
que les pirates de l’air vont par la suite banaliser. L’avion marocain
transportant de R abat vers Tunis quatre hauts responsables de la délé­
gation extérieure du FLN est détourné dans l’espace aérien international.
Avalisée par Guy Mollet, président du Conseil, cette opération humiliante
pour le roi du Maroc perm et de m ettre hors de combat Aït Ahmed, Ben
Bella, Boudiaf et Khider '. Pour la fédération, le CCE d’Alger demeure
alors la seule autorité à laquelle il convient de rendre désormais compte.
Le lendemain de cet « enlèvement » arrive à Paris Abdelmalek Tem-
mam, envoyé par Ramdane Abbane. Temmam vient s’entretenir avec les
responsables fédéraux du déroulement du congrès de la Soummam, des
résolutions intervenues et du programme tracé. Il est d’ailleurs muni du
prem ier texte parvenu en France de la plate-forme du FLN qui, sous le
nom de « charte de la Soummam », servira de base idéologique au Front
durant toute la guerre. Le document est capital. Aussi le comité fédéral1

1. Mostefa Lacheraf, professeur au lycée Lows-toOiund et « — ciller du Fient, qui les


accompagnait, sera également arrêté.

27
Les prem iers pas du F LN en France

va-t-il s’occuper immédiatement de lui donner le maximum de diffusion


au sein de l’organisation. En même temps, il convient de créer ce comité
d’organisation qui doit perm ettre de relancer avec de meilleurs atouts le
recrutem ent de l’émigration algérienne dans son ensemble. Le comité ne
verra cependant jam ais le jour. Son futur responsable, Ahmed Doum,
est arrêté i son tour le 17 novembre 1956. A la prison de la Santé, le
« Comité des Q uatre » qui avait constitué la seconde direction du FLN
en France se retrouve ainsi au grand complet...

Un homme tombe. Un autre sort de l'om bre... L 'alerte passée, les


rescapés se rassemblent et se répartissent les tâches car la lutte doit se
poursuivre. Louanchi assure la direction du comité. Boulahrouf s'occupe
de l'inform ation en s’adjoignant un groupe de rédacteurs comprenant
Mohamed H arbi, Moussa Boulekaroua, Abdelmalek Benhabyles et
quelques autres. Ahmed Taleb est chargé de la liaison avec Alger, Tunis,
Le Caire et Rabat. L’essentiel est que le contact organique entre tous
les échelons soit maintenu, que les écrits continuent de paraître pour
préserver le moral des m ilitants, que la fédération ne cesse de manifester
sa présence... comme elle peut.
Inquiet de ces arrestations en cascade, Abbane dépêche sur place un
nouveau responsable pour la fédération : Mohamed Lebjaoui avec, comme
adjoint, Hocine El Mehdaoui. Arrivé fin décembre 1956, il bat aussitôt
le rappel de tous les chefs de la structure organique et réunit ainsi Salah
Ladlani ', Ahcène Zerrouk, Abdallah M anaa, Areski Boukharouba et
Messaoud Guerroudj.
Prise de contact, réunions de travail pour dresser le bilan de la situation
en France, puis préparation de la « grève des huit jours » qui, du 28 janvier
au 6 février 1957, va adm inistrer une preuve indiscutable de la représen­
tativité du FLN au sein de l’émigration algérienne. S’est-il trop hâté dans
ses contacts? A-t-il omis certaines précautions inhérentes à toute activité
clandestine? Le fait est là : le nouveau responsable fédéral, sitôt à Paris,
tombe dans le collim ateur de la DST. Celle-ci prend juste le temps de
localiser les éléments importants qu’il rencontre pour tendre une souri­
cière.
Le 26 février 1957, le chef du comité fédéral fixe une réunion dans
l’appartem ent de Brahim Sid Ali M ebarek, dans un quartier parfaitem ent
calme du XVI* arrondissement. Mais vers 14 h 30, des invités inattendus
l’y précèdent. Un quart d’heure plus tard arrive Lebjaoui qui est « accueilli »
comme il se doit, suivi dans les dix minutes par Ahmed Taleb. Les autres
tardant à venir, les policiers conduisent les trois hommes - Sid Ali
M ebarek étant évidemment le prem ier arrêté - au quai de l’Horloge puisI.

I. Selon lee époques, Ladlani, qui passera an travers des fileta de la police dorant toute
l^ ja c n c , a m cosan d u s am» d m n p i t a m : Aamt, Salah, KâddM r m

28
Les prem iers pas du F LN en France

ru e des Saussaies, si¿ge de la DST. Lorsque, le surlendemain, ils seront


écroués à la prison de Fresnes, Us y trouveront Benyoussef Bensiam,
S a la h Louanchi, Hocine El M ehdaoui, Layachi Yaker, Harizi, Seghier
(u n m iütant tunisien de la cause algérienne). Amor Benghezal et Youoef
H a d j Hamou, tous tombés dans le même coup de filet. S’agissant de ce
d ern ier, la presse ne manquera pas de crier au scandale provoqué par
« u n complice des fellagha qui n’est rien moins que le trésorier de
l’assem blée de l’Union française et l’ami de M“ Hélène Caffot, conseUler
technique de M. François M itterrand, ministre de l’Intérieur ». Une
nouveUe fois, les journaux triom phent : « Le FLN est décapité en métro­
pole. » E t, une fois de plus, la fédération va renaître de ses cendres.
D ans les semaines qui suivent, un comité provisoire prend en main la
direction du Front. Avec Tayeb Boulahrouf comme responsable, il réunit,
e n tre autres, Ahmed Boumendjel, Kaddour Ladlani, Hocine Moundji,
A bdelkrim Souici ', ainsi que Saïd Bouaziz, récemment arrivé d’Alger.
E n attendant la décision du CCE qui n’interviendra qu’en juin, avec la
désignation d’Om ar Boudaoud comme chef de la fédération, le comité
provisoire va poursuivre le recrutem ent et la structuration de la commu­
n au té algérienne, tout en assurant, comme il peut, l’autodéfense contre
les agissem ents du MNA. Malgré les coups de boutoir répétés de la
répression, des débuts hésitants en terrain hostile, le travail d’information
m ené par les équipes successives commençait à porter ses fruits. Lorsque
B oulahrouf passe la main au nouveau responsable, les différentes direc­
tions qui, depuis le 1* novembre 1954, se sont succédé à la tête du FLN
en F ra n ce 12, ont déjà réalisé une œuvre considérable. Les effectifs se
chiffrent à 20 000, et le rapport financier accuse une rentrée globale
m ensuelle de 23 millions de francs.

1. L ibéré, fau te de preuves, après une incarcération de trois mois.


2. Voir annexes, document n*2, la liste des différentes directions ou fédérations du
FLN en F ran ce (1954-1962).
CHAPITRE II

Le comité fédéral
« Comité des Cinq
L’hom m e auquel le CCE confie la responsabilité de la fédération arrive
à Paris en ju in 1957, et ne débarque pas en néophyte, comme un « paysan
endim anché arborant des chaussettes de couleur assez vive pour baliser
n’im porte quelle filature », au point que des amis, inquiets de sa sécurité,
rh ab illen t de façon moins voyante Cinq ans plus tôt, après la déception
qui s’em pare de la plupart des membres de l’OS décapitée à la suite de
l’afTaire du « complot », Om ar Boudaoud avait déjà gagné la France, avec
l’espoir de s’y procurer les papiers nécessaires pour rejoindre le Moyen-
O rient. En m ettant le pied pour la première fois sur le sol de l’Hexagone,
il é ta it vraim ent au creux de la vague. Dès sa sortie de l’école d’arbori­
cu ltu re de M echtras en Kabylie, le jeune homme, qui n’a pas encore dix-
sept ans, adhère au PPA. Il est aussitôt nommé responsable du parti pour
la comm une de Baghlia (ex-Rebeval), car il habite la commune voisine de
T aourga (anciennement Horace Vemet). Ainsi, de 1942 à la mi-1945,
O m ar Boudaoud participe, sous la direction de Mohamed Zerouali, chargé
de toute la région, à la propagation des idées nationalistes, au recrutem ent
des sym pathisants et à l’im plantation du PPA dans sa circonscription.
Trois années d’efforts perm ettent la constitution, en Basse-Kabylie, de
noyaux sinon suffisamment formés du moins convaincus d’être prêts à
l’action prévue pour mai 1945. Le PPA avait en effet lancé le mot d’ordre
d’insurrection générale pour le 23 mai à 0 heure. Le 22 à 15 heures,
Boudaoud reçoit un contre-ordre : l’action est annulée. Hélas, le message
arrive trop tard : il ne peut le répercuter sur toutes les communes de sa
circonscription. Des actions partielles ou sporadiques se traduisent à
Haussonvillers (aujourd’hui N aciria) par des fils téléphoniques coupés,
des rails de chemin de fer arrachés... Signalé comme responsable local
du PPA, il est arrêté le 31 mai 1945 et transféré à la prison de Tizi-
Ouzou. On ne trouve aucune charge contre lui. Il lui est alors signifié -
signé de M. Perillier, préfet d’Alger - un arrêté d’internem ent adminis­
tratif au camp de Bossuet.
Mais Om ar n'est pas encore transféré que le responsable de la commune
de Dellys, Abdelkader Hasbelaoui, est arrêté. Soumis à une terrible
torture, il balbutie quelques noms, dont celui de Boudaoud. L’arrêté 1
1. Selon l’entretica accordé per Francia Jeanson à Hervé Hamon et Patrick Rotman, Les
Porteurs de valises. Éditions Albin Michel, 1979, p. 86 et Éditions do Seuil, coll. « Points
Histoire», 1982.

33
Le com ité féd éra l ou « C om ité des Cinq »

adm inistratif est aussitôt annulé et l’interné fait l’objet d’une inculpation
judiciaire. Il est remis aux mains des agents de la sûreté nationale qui,
durant trente jours, le détiennent au fort turc de Bordj-El-Kiffan où il
sera atrocem ent torturé, avant d'ëtre présenté au juge d'instruction qui
le placera sous m andat de dépôt à la prison de Barberousse. De ce
passage au fort turc date la crainte que m anifestera toujours Om ar qu’un
m ilitant n’en sache plus que nécessaire sur ses cam arades, tant il aura
vu des hommes apparem m ent robustes, vaincus par la douleur, « cracher »
ce qu’ils avaient de plus secret. Mais peut-être, sous les sévices ou dans
leurs cachots, ces hommes avaient-ils été réconfortés par l’action de ceux
qui, pour l’heure, avaient encore échappé à la répression? Zerouali, chef
de la région de Dellys, anime entre mai et octobre 194S un véritable
maquis. Une quinzaine de mouchards, d’indicateurs, de collaborateurs
de l’adm inistration coloniale seront exécutés. Parmi les attentats les plus
connus, celui dirigé contre le bachagha Aït Ali, célèbre pour ses m éfaits
dans la région, a eu les honneurs de la presse de l’époque. A cette action
ont participé des hommes dont l’Histoire retiendra davantage les noms,
tels Mohamed Saïd Mazouzi ', Am ar H addad123, Ahmed Sabeïhi, Moha­
med Z erouali}, Rabah Louerguioui et bien d’autres.
La loi d ’amnistie de 1946 perm et la libération de certains détenus
politiques. Omar va en bénéficier. E t, aussitôt libéré, le parti lui confie
la responsabilité de l’OS (Organisation secrète param ilitaire4) pour la
Basse-Kabylie. Il est placé dans l’organigramme de l’OS sous la dépen­
dance d’Amar Ould Hammouda, chef de la Kabylie (H aute et Basse) et
de Djillali, membre de l’état-m ajor et inspecteur de l'Organisation secrète.
Lors de ses contrôles, Djillali m anifestait un comportement qui bientôt
commença d’inquiéter Omar. L’inspecteur conseillait aux recherchés de
répondre à toute convocation de la police, de se laisser arrêter le cas
échéant, mais de tenir fermement sous l’interrogatoire. C’était, disait-il,
le meilleur moyen de préserver l’organisation des investigations plus
poussées des services de police. Pour être passé entre les mains des
« questionneurs » du fort turc en mai 1945, Om ar n’accordait pas ¿ cette
tactique des vertus indiscutables. Mais, à la rigueur, le raisonnement
pouvait être soutenu.
Plus douteuses, cependant, étaient les conditions dans lesquelles O m ar
allait être appréhendé pour la seconde fois en 1948. Djillali lui fixe

1. Condamné i perpétuité après cassation, en 1945, il ne quitte la prison qu’après le


cessez-le-feu en 1962. Devient ministre du Travail après l'Indépendance.
2. Amar Haddad, dit « Amar Z’yeux bleus », membre très actif de POS. Condamné à
mort par contumace par la cour de Blida pour cette affaire, la cour d’Oran le condamne
de nouveau par contumace le 21 juillet 1952 aux côtés de Ben Bella, AR Ahmed, Khider,
Boudjemaa Souidani et bien d’autres, aux travaux forcés à perpétuité pour l’affaire de la
poste d’Oran. Il parvient cependant à s’enfuir d’Algérie, rejoint Paris en compagnie de
Omar Boudaoud, puis Le Caire. Pendant la guerre d’indépendance, il sera responsable de
la logistique, puis de la base de Tripoli, en Libye.
3. Condamné à perpétuité.
4. L'OS est censée préparer la lutte armée pour l’indépendance, conformément aux
objectifs du PPA.

34
Le com ité féd éra l ou « C om ité des Cinq »

rendez-vous au bastion centrai d*Alger et lui rem et un lot de manuels de


formation pour la guérilla. Om ar doit prendre le car de la SATA -
l'ancienne compagnie auto-traction de l'A frique du Nord - qui assurait
la ligne Alger-Tigzirt avec arrêt à Baghlia, le point le plus proche de son
domicile. Après avoir quitté Djillali, Om ar rencontre un cousin qui
remonte en voiture particulière vers la Kabylie. 11 rétrocède son billet et
profite de l'occasion. Sur le chemin du retour, il modifie son itinéraire et
se fait déposer directem ent à Draa-Benkhedda (ex-M irabeau), à la ferme
de Slimane Ali Ouelhadj, qui servait de point de rencontre ultra-secret
aux éléments de l'OS. Il y tient donc sa réunion, distribue ses manuels
et y passe la nuit. Le lendemain, de retour au village, Om ar rencontre
Attouchi, m ilitant de l'organisation politique, dans tous ses états. Celui-
ci, qu'il avait rencontré la veille devant le car de la SATA et qui devait
faire le même trajet, lui apprend qu'à l'arrivée à Rebeval, le bus fut
encerclé par les policiers de la PRG ', parm i lesquels l'inspecteur Hamidi
qui, monté précipitam m ent, a inspecté les voyageurs et s’est écrié,
désappointé : « Il n'est pas venu, le maquereau [sic]! » Hamidi, policier
originaire de Dellys, est précisément celui qui avait arrêté Omar, trois
ans auparavant. Or, seul Djillali, son responsable hiérarchique, savait
quel car il allait prendre, à quelle station il devait descendre et ce qu’il
transportait. Réflexion inquiétante! Omar passe alors ses jours dans les
fermes de la région et consacre ses nuits à des réunions secrètes. Il lui
faut cependant revenir de temps à autre à la maison. Le chef de l’agence
postale du village, Louis Tiberti, que Boudaoud connaît depuis longtemps,
remarque ses passages furtifs. Mais Omar ne s'inquiète pas outre mesure
de ce brave fonctionnaire des PTT, complètement étranger aux arcanes
de la politique. Ce qu’il ignore, Omar, c'est que Louis a un frère, Victor,
inspecteur des Renseignements généraux, et que le prem ier renseigne
étroitem ent le second. Sans rien laisser paraître, Louis est aux aguets. Il
suffira qu’un jour Om ar reste quelques heures à la maison familiale pour
que les policiers l'encerclent. Il est de nouveau arrêté. E t son père avec
lui.
Encore une fois, on établit peu de charges à son encontre. Condamné
à un an de prison, il est libéré en fin de peine. Durant sa détention,
l'affaire du « complot » avait éclaté, et, à sa libération, il trouve l'Orga­
nisation secrète dissoute par le comité central du PPA-MTLD, qui invite
les membres de la « param ilitaire » à rejoindre la structure politique du
parti. Comme de nombreux membres de l’OS, il est désemparé face à
cette décision qui signifie la destruction de l’appareil forgé, après des
années de sacrifices, pour engager le combat décisif contre le régime
colonial. L’am ertum e l'envahit comme ses cam arades emprisonnés.
Un homme en qui il a toute confiance, Hachemi Hammoud \ conseille
à Boudaoud de chercher asile au Caire en attendant des jours meilleurs.12

1. Police dea Reaaeignemeats cénénuix.


2. Membre du comité central du PPA. Mort au maquis.
35
Le com ité féd éra l ou « C om ité des Cinq »

Il sera, semble-t-il, plus facile de se procurer les documents de voyage


nécessaires à Paris. Consulté, M’Hamed Yazid, alors responsable clan­
destin de la fédération du MTLD, accepte de s’en charger. D urant
Tété 1952, Om ar débarque pour la prem ière fois en France. E t il attend!...
La fédération n'a-t-elle pas le moyen d'établir un passeport? A-t-elle
d'autres préoccupations? Les mois passent. E t le différend entre les
partisans de Messali et ceux du comité central s'amplifie. Ce n’est (dus
de l'aigreur chez l'ancien chef de région de l’OS. Il est complètement
désabusé, écœuré. Cependant, il lui faut bien vivre. Après avoir occupé
diverses fonctions comme employé de commerce, il se retrouve vendeur
au « Bon M arché » à Sèvres-Babylone. C’est alors qu'il apprend la tenue
par les messalistes, en juillet 1954, du congrès d'H ornu, celui d'A lger
par les centralistes, et l’explosion de la Toussaint.
Vers la fin de décembre 1954, Ali Mahsas le contacte, mais bientôt ce
dernier disparaît et Om ar est privé de toute liaison utile. Entre-temps,
la lutte semble avoir pris un sérieux départ en Algérie et aucun de ceux
qui, à un moment de leur vie, ont m ilité pour l’indépendance, ne saurait
se sentir à l'aise en m arge du combat. Quelles que soient les déceptions
antérieures, Om ar décide d'y reprendre sa place. Des problèmes person­
nels l'appellent au Maroc où il passe quelque temps, tout en cherchant
le moyen de se réinsérer dans le mouvement de resistance. Il retrouve
alors Haroun qui, avec le docteur Damerdji, avait, sous couvert de
l'Am icale des Algériens du M aroc, constitué les premiers noyaux FLN.
C ette organisation sommaire devait, après l'arrivée de Si Allai (Tayeb
Talbi), rapidement s'étoffer au point de constituer très vite la fédération
du FLN pour le Maroc occidental. Les compétences pratiques de Bou-
daoud sont aussitôt mises à contribution. Il est nommé responsable
organique des régions de Meknès, Fès et Taza. Pour peu de temps
cependant, car les nécessités de la lutte sur le sol national imposent son
affectation au service de la logistique ', alors en voie de constitution.
Après le détournement de l'avion12, le 22 octobre 1956, Boussouf, chef
de la wilaya V, qui a la haute main sur l'organisation FLN du Maroc,
convoque d'urgence tous les cadres pour une im portante réunion. Le
docteur D riss3, alors responsable général de la logistique, conduit sa
voiture à « tombeau ouvert »... Un tombeau qui faillit se referm er défi­
nitivement sur les passagers parmi lesquels Si Mansour, Benbrahim,
Chaoui-Boudghen. Percutant la balustrade d’un pont, le véhicule s'élance
dans un vol plané d'une vingtaine de m ètres et retombe dans le lit de
l'oued. Omar est grièvement blessé. Il restera plus de six mois indisponible.
E t sa convalescence se term ine à peine lorsque Ramdane Abbane,
abandonnant la capitale après la « bataille » d'A lger, parvient au Maroc.
Apprenant sa présence au sein de l'organisation, Abbane demande à le
voir.
1. Recherche, achat et transport des armes vers l’intérieur de l’Algérie.
2. Voir supra, p. 27 et litfra, p. 385-386.
3. Nom de guerre du docteur Oueuiche, de M anda.

36
Le com ité féd éra i ou « C om ité des Cinq »
Les deux hommes se retrouvent à Tétouan début juin 19S7. Leur
dernière rencontre rem ontait à neuf ans plus tôt. Aussi la discussion est*
elle longue. Boudaoud explique son itinéraire politique. Abbane écoute
tout en pensant aux nouvelles qu'il a reçues de Paris. La fédération de
France du FLN a été démantelée, la plupart de ses membres arrêtés, les
rescapés ne semblent pas disposer de la poigne nécessaire pour appliquer
le programme d'action auquel il pense.
« Tu veux prendre la direction du FLN en France?
-J'a c c e p te » , répond très simplement Om ar, sans joie excessive ni
réserve tim ide non plus, disponible et prêt à rem plir la mission qui lui
sera assignée par le CCE.
Quelques jours (dus tard, les autres membres du CCE ayant agréé la
proposition, Abbane la lui confirme par le document suivant :

Front de libération nationale CCE


MUTATION
Par décision du CCE en date du lOjuin 19S7, le frère Omar est désigné
comme responsable de la fédération de France. Le frère Saddek, qui assure
actuellement l’intérim du frère Mourad, arrêté récemment, devra passer tous les
pouvoirs au frère Omar, qui devra rejoindre Paris sans délai.
Quelque part, le 1S juin 1957.
Pour le CCE
Signé : Ramdane.
[Cachet du Front de libération nationale]

Muni d'un passeport marocain au nom de Bennani, commerçant à Fès,


ainsi que d'un viatique de deux cent mille anciens francs français, le
nouveau responsable fédéral s'em barque de Tétouan à destination de
M adrid, prem ière étape obligatoire, où il prend contact avec « A ngel1»,
l’agent du FLN sur place. Plié et replié, le document portant « m utation »
n'est pas plus gros qu'une allum ette, qu'il enfouit dans le col de sa
chemise comme on le faisait alors avec les baleines servant à tendre le
tissu. M. Bennani est prêt à prendre le train M adrid-Hendaye-Paris où il
arrive sans encombre le lendemain matin.

Avant de quitter Tétouan, Om ar avait reçu de Benkhedda, qui s'y


trouvait en même tem ps que Dahlab et Abbane, consigne de ne revoir
aucune ancienne connaissance. Pour l'hébergem ent des premiers jours, il
lui avait remis trois adresses sûres. M ais partout où M. Bennani frappait,
on prétendait ne rien comprendre au mot de passe qu’il glissait dans sa

1. M’Hamed Yocsfi, ancien membre de TOS, pour l’instant chef de l’antenne du Front
i Madrid, pois membre du service logistique. Après l’indépendance, il sera directeur général
de la Sûreté nationale puis ambassadeur d’Algérie à Berne.

37
Le com ité féd éra l ou « C om ité des Cinq »

présentation. Il ne lui restait plus qu*à s’abriter chez un ancien cam arade
français, qui le connaissait comme employé de commerce, ignorant tout
de sa nouvelle activité. Quelques jours plus tard, il trouve refuge chez
son ami d’enfance, Saïd Slyemi, originaire de Taourga comme lui, ancien
du PPA, et pour l'heure délégué syndical à la commission nord-africaine
auprès de la CGT, chez Renault. De Slyemi à Belkacem Benyahia ', puis
à l’avocat Boumendjel, membre du comité fédéral rescapé des précédentes
arrestations, Omar parvient enfin à remonter jusqu’au « frère Saddek »
(Tayeb Boulahrouf), responsable provisoire de la fédération. Du comité
fédéral avaient réchappé : Boulahrouf, chargé de la presse, et Boumendjel,
chargé des contacts, ainsi que Kaddour Ladlani qui se trouvait par un
heureux hasard ¿ Lyon en inspection organique, Abdelkrim S ouici2,
Hocine Moundji \ ainsi que Saïd Bouaziz, récemment arrivé d’Algérie.
Mais bientôt, sous l’effet conjugué de la répression et des m utations,
l’équipe s’amenuise : Moundji et Souici sont arrêtés, Boumendjel rejoint
Tunis pour se m ettre à la disposition du CCE, Boulahrouf est appelé au
Caire par le docteur Lamine Debaghine, alors responsable de la délégation
extérieure du FLN. Le comité fédéral propose son élargissement et
appelle Messaoud Guerroudj, responsable organique dans le nord de la
France, et Mohamed H arbi alors membre de la commission de presse.
Mais le prem ier se rendra quelques mois plus tard au Maroc et Harbi
sera, lui aussi, invité à rejoindre Le Caire. Aussi Om ar Boudaoud préfère-
t-il, avant de réorganiser complètement la fédération et en faire l’instru­
ment de combat attendu par la direction de la révolution, mieux connaître
les cadres avec lesquels il lui faudra œuvrer.
Tout d’abord, en ce qui concerne l’action directe, l’homme est tout
indiqué. C’est Saïd Bouaziz. Nationaliste depuis son enfance, il m ilite
au MTLD. De 1952 à 1954, il se trouve en France comme m ilitant
syndicaliste. A rrêté en septembre de l’année suivante et transféré ¿
Barberousse, il bénéficie, six mois plus tard, d’une mise en liberté
provisoire, et rejoint aussitôt après la wilaya IV, où il est officier. Le
colonel Saddek va ensuite le m uter pour constituer une organisation
armée, capable de mener, sur le territoire français, une action de har­
cèlement appropriée aux conditions locales. D’ailleurs, dès son arrivée,
Souici m ettra à sa disposition les premiers noyaux de l'Organisation
spéciale qu’il avait constitués et Ladlani lui confiera les «groupes de
choc » les plus aguerris dont dispose l’organisation politico-administrative.
Au sein du comité dont Boulahrouf assure, en mars 1957, la direction,
1. Plus tard, membre de la Commission centrale de presse et information rattachée an
comité fédéral, instructeur à l’école de cadres du Front puis, après l’indépendance, ambas­
sadeur d’Algérie dans divers pays.
2. Maigre ses responsabilités, aucune preuve n’a été établie contre lui. Arrêté en
août 19S6, il est remis en liberté provisoire trois mois plus tard. Arrêté de nouveau en
août 19S7, il est relaxé en mai 19S8. Reprend sa place au comité fédéral et quitte la France,
une semaine plus tard.
3. Ancien membre du comité central du PPA-MTLD, il sera arrêté, puis, après sa
libération, chargé d’enseignement à l’école de cadres du FLN en Allemagne fédérale. Après
l’indépendance, ambassadeur d’Algérie puis directeur au ministère des Affaires étrangères.

38
Le com ité féd éra i ou « C om ité des Cinq »

K addour Ladlani occupe tout naturellem ent la fonction de responsable


d'organisation. C 'est déjà un m ilitant rompu aux questions « organiques ».
Dès 1945, il est membre d'une cellule MTLD du Ruisseau (aujourd'hui
Les Anassers) & Alger et gravit bientôt l'échelon de chef de groupe des
Tanneries. Q uatre ans plus tard, comme beaucoup de jeunes à l'époque,
il ém igre en France et se retrouve à Liévain, dans le Pas-de-Calais,
comm e membre du comité de kasma, spécialement chargé des finances.
D ébut 1950, la fédération de France du MTLD fait passer à certains
m ilitants un test d'aptitude aux fonctions de permanent. Kaddour subit
avec succès l'épreuve. Aussitôt après, il est désigné comme « régional »
du C entre, territoire s'étendant de la frontière suisse à Annemasse, jusqu'à
l'A tlantique à l'ouest, et comprenant en particulier les fortes concentra­
tions maghrébines de Lyon, Clermont-Ferrand, Roanne et Montluçon.
Deux ans plus tard, une perm utation des cadres affecte Ladlani dans le
N ord, au lieu et place de Benferhat m uté dans le Midi. Q uant à la région
C entre, elle échoit à Abderrahm ane Guerras. Ainsi Ladlani va-t-il occuper
son poste de 1952 à 1954, date à laquelle éclate au grand jour la scission
du M TLD, enfin portée à la connaissance de la base, lors de la conférence
annuelle de février, salle de la Grange-aux-Belles, à Paris. A ce moment
Boudiaf, qui occupe la fonction de responsable d'organisation au niveau
fédéral, et M ourad Didouche, son adjoint ', vont quitter la France et se
rendre à Alger pour se lancer corps et âme dans la constitution du
CRUA. Dès lors, le comité fédéral se disloque et ses membres, dans leur
ensemble, vont s'opposer à Messali. Tous les permanents sont alors libérés
de leur fonction.
Le 1" novembre surprend Ladlani dans cette situation de « permanent
libéré ». Comme la plupart des m ilitants MTLD non « au parfum » des
choses du CRUA et du FLN, il se pose la question : « Qui a bien pu
faire ça? » Les anciens cadres essaient de sentir d'où vient le vent. Il
agit de même. Aussi le contact est-il établi avec Terbouche, Guerras, et
Bensalem après quelques mois. Et voilà l’ancien chef de région MTLD
qui reprend du service comme simple m ilitant de base du FLN. Mais
aujourd'hui les choses revêtent une autre tournure : la guerre de libération
a effectivement commencé. Guerras qui, l’année précédente, était son
collègue « régional », se trouve appartenir à la « Direction des Q uatre ».
Avec l’accord des trois autres, il désigne, en juillet 1955, Ladlani comme
son adjoint pour le Centre et l’envoie à Saint-Étienne. Six mois plus tard,
Ladlani est muté à Lyon comme responsable d'une zone Centre-Sud
comprenant les agglomérations algériennes de Lyon, M arseille et Côte
d’Azur, ainsi que toute la région du centre de la France, s'étendant
d’Annecy jusqu’à la côte Atlantique. C 'est en cette qualité de « zonal »
qu'il est invité par Mohamed Lebjaoui, nouveau responsable fédéral, à
la réunion de fin décembre 1956 à Paris, où il lui annonce sa nomination1

1. Voir annexes, document n* 1, la Hâte des cadres de la fédération de France du MTLD


à la veille de la scissioo.

39
Le com ité féd éra l ou « C om ité des Cinq »

comme responsable d'organisation au niveau de la fédération de France.


Juste après la réunion, il retourne à Lyon pour y superviser le déroulement
de la « grève des huit jours ». Lorsqu’il revient à Paris, fin février, pour
exercer sa nouvelle fonction, la DST a déjà lancé le vaste coup de filet
du 26, qui a réduit le comité fédéral de plusieurs de ses membres. Il n’y
retrouvera que Boulahrouf, assisté de Boumendjel, Moundji et Souici.
A Annaba, c’est dans un milieu entièrem ent acquis aux idées natio­
nalistes que Abdelkrim Souici voit le jour. Avec les adolescents de son
âge, il barbouille déjà les murs de la ville d’inscriptions portant le mot
d’ordre de l’époque : « Libérez Messali. » A rrêté en 19S4, inculpé d’at­
teinte à la sûreté de l’É tat, il est traduit devant le tribunal... pour enfants,
car il est encore mineur. Quelque temps plus tard, on le retrouve comme
chef de groupe puis responsable du MTLD en initiation, enfin membre
d’un Comité national de lutte contre le chômage, créé sous l’égide du
parti. Il arrive en France avec l’éclatem ent de la crise du MTLD de
février 1954, ce qui ne va pas favoriser son insertion dans la structure.
Aussi, après quelques mois, Souid s’en retourne-t-il en Algérie où il
participe au CRUA. Après l’explosion de la Toussaint, il est arrêté et
libéré au bout de quelques jours. Fin novembre, à nouveau la France, où
il prend contact avec Boudjemaa Amini et Terbouche, pour l’installation
et l’expansion du FLN naissant. Ce dernier est l’homme idoine puisqu’il
est précisément chargé par Boudiaf, au nom de la délégation extérieure
du Front, d’im planter le FLN en France. Ainsi, comme tous les anciens
du MTLD, Abdelkrim Souici, en tant que m ilitant du Front, va recom­
mencer à la base. En avril 1955, il est nommé responsable adjoint de
Doum pour la région parisienne. Responsabilité qu’il va assumer jusqu’en
août 1956, date de sa première arrestation. Trois mois plus tard, en
novembre, mis en liberté provisoire, il reprend aussitôt sa fonction et
travaille à la mise sur pied d’un noyau d’organisation spédale chargée
particulièrem ent de l’action armée. Aidé dans sa tâche par Ahmed A m an
et Salah Bouchemal (qui tombera quelque temps après sous les balles
d’un commando M NA), Souici va surtout déployer ses activités dans la
recherche de l’armement. Sans armes, il était en effet impossible d ’assurer
la survie des premières cellules FLN face à un M NA décidé à les écraser
dans l’œuf. Un modeste service de logistique est également mis sur pied :
dans ce cadre, un de ses hommes, Slim Ryad ', envoyé en mission en
Italie, réalise avec succès l’opération « Beretta » qui perm it l’acquisition,
à un prix tout à fait raisonnable, d'un lot initial de revolvers fort utiles
à un FLN en voie d’organisation.
Moins heureuse sera l’opération « Beretta bis ». Les armes pénètrent
sans encombre d’Italie en France. Mais la personne chargée de les ram ener
en région parisienne préfère les expédier de Nice par la SN CF, en
bagages non accompagnés. A Paris, gare de Lyon, lors des manipulations,
une lourde valise s’écrase. Son contenu s’éparpille : une cinquantaine de 1

1. Aujourd'hui m etteur en scène et réalisateur de cinéma.

40
Le com ité féd éra l ou « C om ité des Cinq »

revolvers e t leurs munitions jonchent le sol. La police, aussitôt informée,


place ses filets et attend. Omar Laloute est arrêté, et d’autres membres
sérieusem ent « grillés ». Le groupe logistique qui, sans être pléthorique,
comprend d'anciens m ilitants, tels Bachir Boumaza, Brahim de Souk*
Ahras, ou Mohammed Zouaoui, et bien d'autres encore venant de milieux
divers \ se propose en outre d'établir quelques filières pour le franchis*
sement clandestin des frontières, de procurer des « planques » ainsi que
tout ce que peut réclam er une organisation clandestine. Souici n'aura
pas le tem ps d'atteindre valablement les buts poursuivis. Pour la seconde
fois, il est arrêté en août 1957.
Devant le tribunal, l'accusation ne peut prouver aucun grief contre lui.
La relaxe s'impose. Aussitôt libéré, il apprend par l'organisation que la
police le recherche, mais cette fois, semble-t-il, pour l'interner dans un
cam p... Aussitôt, il rejoint la Belgique puis l’Allemagne, grâce aux filières
de l'organisation. Boudaoud lui propose en mai 1958 la charge des
finances, au sein du comité fédéral. Par la suite, il supervisera l'action
de l'A G T A 123et de la S U 2.
Entre les années 1945 et 1950, le sentim ent nationaliste était fort
répandu chez les jeunes Algérois de vingt ans. Nombre d'entre eux
délirent alors émigrer. Saïd Slyemi, m ilitant convaincu du PPA, est un
des prem iers à franchir le pas. Il occupe à Paris un emploi d'ouvrier
chez Renault et installe une véritable tête de pont pour ses amis car ils
sont sûrs de trouver dans la mansarde qu'il occupe, au 48 quai des
Célestins, un gîte provisoire et une ration de soupe. C 'est ainsi qu'en
1948, il accueille, parmi tant d'autres, son ami d'enfance Haroun qui
espère obtenir un emploi pour term iner une licence en droit entreprise à
la faculté d'A lger. Slyemi, qui déborde d'enthousiasme pour la « cause
nationale », entraîne son cam arade dans le militantisme. Dans la petite
cham bre d'étudiant qu’occupent désormais les deux amis au 10, rue du
Temple, on commente les articles de l'Algérie libre, on assiste aux
meetings salle des Sociétés savantes, on manifeste dans les rangs du
MTLD à l'occasion des défilés des 1* mai et 14 juillet, on se retrouve
Chez SaSfi, modeste restaurant du IV* arrondissement, où la clientèle est
essentiellement nationaliste, ou au 22, rue Xavier-Privas, dont le prem ier
étage abrite les bureaux des députés Khider et Mezrena. C 'est d’ailleurs
dans ces locaux que sera créé, en novembre 1951, un comité algérien
chargé de préparer la réception des délégations arabes et musulmanes
auprès de l'assemblée générale de L’ONU siégeant alors à Paris. Le
comité organise en effet l’accueil des délégués par Messali le 2 décembre
à Chantilly, et prépare une im portante m anifestation au Vélodrome
d'hiver pour le 8. Elle sera interdite, et les participants m atraqués.
M ais, bientôt, les rum eurs concernant la mégalomanie de Messali et
les profondes dissensions qui l’opposent au comité central débordent du
1. Comme A lt Ined dit « Philippe le Dingue », on Saleh Hÿeb dit « Salah Vespa ».
2. AGTA : Amicale générale des travailleurs algériens.
3. SU : Section universitaire du FLN. Voir c h a p it r e iv , « Travailleurs et étudiants ».

41
Le com ité féd éra l ou « C om ité des Cinq »

cercle des hauts responsables. A la base, devant l’effritem ent du PPA*


MTLD, seul instrum ent capable, aux yeux des m ilitants, d'arracher
l'indépendance nationale, on passe de l'espoir d’une réconciliation salu­
taire à la plus noire déception. Aussi lorsque éclateront les premières
salves de la Toussaint 1954, M ansour Boudaoud et Ali Haroun, qui se
trouvent alors au M aroc, cherchent-ils tout naturellem ent à participer à
la lutte. Des contacts sont établis avec les maquis de Kabylie qui
réclam ent une aide m atérielle en argent et surtout en armes. Entre­
temps, le docteur Damerdji ', ophtalmologue à R abat, est élu président
de l’Amicale des Algériens du M aroc, et Haroun président de la section
de Fès. Sous l'impulsion de la nouvelle direction, l'Am icale couvre en
fait les activités des premiers noyaux du FLN. Ainsi de notables quantités
d'arm es vont être réunies et acheminées vers la zone d’Oran (on ne parle
pas encore de wilaya). Une unité de tirailleurs algériens stationnée à
Port-Lyautey (aujourd'hui Kenitra) est contactée par les éléments de
l'Am icale et déserte avec armes et bagages. Les hommes, hébergés un
certain temps à Fès-Jedid, rejoindront ensuite les maquis d'O ranie. Par
des amis communs, Haroun prend contact avec Moulay El Hassan Ben
Driss El Alaoui, pacha de Meknès, qui lui fait rem ettre pour « les frères
algériens » tout le vieil armement de la garde civile, dont on renouvelait
alors l'équipement. Deux camions pleins. Le chef de cette garde va
organiser un contact fructueux entre Ali Haroun et Mansour Boudaoud,
et le colonel Ben Miloudi de l'Arm ée de libération marocaine, qui, n’ayant
plus l'utilisation du camp de Khemisset, le rem et gracieusem ent aux
« com battants algériens ».
Aussi, lorsque Si A llai12, au printemps 1956, arrive au M aroc pour
« installer le FLN », il trouve une organisation déjà opérationnelle. Une
coordination paraît cependant nécessaire. Si Allai, sans rien imposer,
suggère que l’organisation existante désigne quelques représentants pour
prendre contact avec les « grands responsables du Front » afin de délim iter
les compétences et de « situer ces noyaux du FLN au M aroc par rapport
à la structure générale de la révolution ». Sont alors proposés Dam erdji,
Haroun et Fasla pour se rendre quelque part à l'extérieur. Les trois
hommes sont envoyés en avril à M adrid où ils rencontrent Ben Bella,
Boudiaf et le docteur Lamine Debaghine. Au cours de la réunion, il est
décidé de créer une fédération FLN au M aroc, dont Si Allai sera le
responsable. Dans les semaines qui suivent, Boudiaf rejoint le M aroc et
installe à Tétouan une base où il confie à « T ham i3 » la direction du
journal Résistance algérienne (édition B). La rédaction, composée de Si
Ahmed-Ayad Abdelli, Hocine Bouzaher (dit « Salim »), Ali Haroun et
M ahieddine Moussaoui, publie le journal dans les deux langues, arabe
et française, jusqu’en juillet 1957, date à laquelle Ramdane Abbane,

1. Tombé au maquis, à la frontière marocaine, en 1957.


2. Nom de guerre de Tayeb Taalbi, membre suppléant du CNRA au congrès de la
Soummam, responsable de la fédération FLN du Maroc, puis de celle de Tunisie.
3. Nom de guerre attribué par Boudiaf à Haroun.

42
REPARTITION DES RESPONSABILITES
AU SEIN DU COMITE FEDERAL (1961)

COMITE FE DER AL
Omar Boadaoad - CHEF DE LA FEDERATION

A b d e lk rim S o u id K a d d o u r L a d la n i S a id B o u a z iz A li H a r o u n
M EM BRE DU C F M EM BRE DU C F M EM BRE DU C F M EM BRE DU C F

F IN A N C E S
O R G A N IS A T IO N • L IA IS O N A V E C C C E ,G P R A
• D E LA
P O L IT IC O • L O G IS T IQ U E
F É D É R A T IO N
A D M IN IS T R A T IV E
« N ID H A M » - R É S A U X D E S O U T IE N
. C O N T A C T S P O L IT IQ U E S

C O M IT É
S E C T IO N D 'O R G A N IS A T IO N
• U N IV E R S IT A IR E FRA N CE
(É T U D IA N T S )

W IL A Y A S
(V
C O M M IS S IO N
AGTA O R G A N IS A T IO N CEN TRA LE DE
* (T R A V A IL L E U R S ) S P É C IA L E • •t PRESSE
AM ALAS
( 14) OS ET
IN F O R M A T IO N

ZONES
S U IS S E
* I R É G IO N
R É G IO N S
ÉCOLE
DE
D IS T R IC T S
CAD RES

SECTEURS
R E N S E IG N E M E N T S 4
B E L G IQ U E KASM AS
2 R É G IO N S
S E C T IO N S
O R G A N IS A T IO N
G RO UPES DES
D É T E N T IO N S
RFA (P R IS O N S E T C A M P S )
S R É G IO N S F R A C T IO N S CONTACTS
D IV E R S
CELLULES

SARRE DPIW
I R É G IO N
Le com ité féd éra l ou « C om ité des Cinq »

arrivant à Tétouan et désireux d’unifier la presse écrite du FLN, décide


de rem placer Résistance algérienne par E l M oudjahid. En septembre,
toute l’équipe de rédaction, auparavant sérieusement enrichie par l’arrivée
de Franz Fanon, Rédha Malek et Mohammed El-Mili, déménage à Tunis
où le journal paraît désormais sous la direction d’Abbane.
L’équipe d'E l M oudjahid revient de Sakiet-Sidi-Youssef, petit bourg
de la frontière algéro-tunisienne, où elle a pu voir les ruines encore
fumantes du bombardement de la veille par l’aviation française. Un
message du CCE l’attend à Tunis : « Thami est invité à rejoindre M adrid
immédiatement. Instructions seront données sur place.» L’ordre est
aussitôt exécuté. La semaine suivante, Haroun retrouve, dans la capitale
espagnole, Om ar Boudaoud qui l’avise de sa désignation comme respon­
sable de la presse et de l’information à la fédération de France. Il rejoint
alors son poste et exerce cette fonction jusqu’à la fin de la guerre.
Au printemps 1958, Omar Boudaoud estime l’équipe suffisamment
homogène. Il peut désormais tracer ses perspectives avec confiance et
répartir les tâches parmi ses collaborateurs '. Lui-même, aîné du groupe,
est âgé de trente-quatre ans, et le benjamin, Abdelkrim, n’en a que vingt-
trois. Ces hommes sont dans cette période de la vie où tout est réalisable,
même si l’entreprise paraît ardue, et incertaine la durée du combat.
Quelque temps après, le CCE ratifie la composition définitive du comité
fédéral avec Om ar Boudaoud à sa tête, Kaddour Ladlani, rompu aux
exigences de la structure, responsable de l’organisation politique, Said
Bouaziz confirmé dans son rôle de chef de l’OS, Ali Haroun, m uté de
Tunis pour prendre en charge la presse et l’information, et Abdelkrim
Souici, de nouveau libéré, pour s’occuper des finances de la fédération.
C’est ce même « Comité des Cinq » qui poursuivra la tâche jusqu’à
l’indépendance.1

1. Voir schéma de la répartition des responsabilités au sein du comité fédéral, p. 43.


CHAPITRE III

Le nidham ou l’organisation
politico-administrative
La com m unauté algérienne est en 1954 dans son immense majorité
sous l’influence de Messali car seul le MNA, issu de la scission du
M TLD , existe comme parti politique organisé. Les salves de novembre
vont donc surprendre une émigration qui ne s'y attendait pas, et le MNA
va revendiquer avec d'autant plus de vigueur l'honneur de les avoir
ordonnées qu'il se découvre étranger & l'insurrection armée. Aussi l’ob­
je c tif du FLN en France sera de soustraire la communauté à la mysti­
fication messaliste. Pour ce faire, des pionniers vont sillonner le pays en
faisant naturellem ent appel à leurs connaissances personnelles, aux liais
am icaux et familiaux d'abord, pour dessiller les yeux de m ilitants fon­
cièrem ent subjugués par le charisme du vieux leader nationaliste. Éclairer
constitue la première étape. Par la suite, il conviendra de ram ener la
masse du M NA et de la structurer enfin. Ce fut évidemment la période
la plus noire et la plus m eurtrière pour cette communauté déchirée entre
M NA et FLN '.
C 'est donc à l'organisation de toute l'ém igration au sein du FLN que
devra s'atteler la fédération. Un travail clandestin de « quadrillage » de
toutes les agglomérations à concentration algérienne sera systématique­
ment entrepris à cet effet, dès la fin de 195712. L'application du quadrillage
devait m ettre fin au recrutem ent tous azimuts qui se pratiquait jusqu’alors,
surtout de bouche à oreille, par relation, englobant de la sorte les recrues
du Front selon les critères « personnels » et non « géographiques », chacun
adhérant à la cellule constituée par des gens de sa connaissance. De tels
regroupements ne perm ettaient évidemment pas de s'assurer que tous les
Algériens habitant le secteur étaient enrôlés. Un m ilitant des premiers
moments précise : « Après avoir commencé à la base, j'étais devenu, fin
1956, chef de secteur de la cité Beauhamais dans le XI*, j'avais sous
mes ordres aussi bien des éléments de cet arrondissement que d'autres
habitant le XII*, le XVII*, le XVIII*, le XX« ou même Colombes,
Montfermeil, Gagny ou l'Haÿ-les-Roses. En 1957, le quadrillage est mis
en place, un découpage géographique est décidé et chacun doit m iliter
dans un échelon dépendant du secteur où il habite. Nous recevons des

1. Voir chafitoe xv, € Le MNA ».


2. La direction dea Renaeigneineiits généraux oui s'attache méthodiquement i détruire
cet appareil est déjà en mesure, début 1958, de fournir à tous les services de répression
des informations parfaitement étudiées. Voir annexes, document n*6.

47
Le nidham ou Vorganisation politico-adm inistrative

directives pour effectuer les mutations nécessaires. Certes, nous libérons


des m ilitants qui vont se structurer ailleurs, mais nous en recevons d’autres
et désormais mon secteur s’étend uniquement sur le XI* arrondissement.
Il comprend alors 500 éléments '. »
Ainsi, de proche en proche, va s’étendre en tache d’huile le nidham
FLN, à travers toute la France. Ce travail intensif et permanent de
structuration, l’effort soutenu en vue d’un quadrillage total qui tend à un
contrôle complet et rigoureux de l’émigration, aboutit au recrutem ent
global et non différencié de tous ceux que va rencontrer dans sa mission
le propagateur des idées FLN. Il faudra donc les classer en « catégories »
selon leur degré de conviction, leur capacité d’engagement, leur aptitude
à la lutte. Ce classement perm ettra aussi à la nouvelle recrue, en passant
d’une catégorie à l’autre, de forger son caractère, de raffermir ses idées
ou de reconnaître la limite de ses possibilités. C’est pourquoi l’élément
recruté passe généralement par les stades successifs de sym pathisant,
d’adhérent, puis de m ilitan t3.
La catégorie des sympathisants représente le plus gros des effectifs du
Front. Près de 50 %. Nous trouverons classés là des éléments venant des
horizons les plus divers, surtout au début du « quadrillage ». Parmi les
émigrés recrutés, il pouvait alors se glisser des « planqués » cherchant
surtout à éviter tout contact avec les nationalistes, des gens peu sûrs,
parfois des mouchards au service de l’administration ou des messalistes.
Il convenait de leur faire subir, en quelque sorte, un stage préparatoire
pour perm ettre leur classification puis entreprendre plus à fond leur
éducation politique. Le sym pathisant est donc celui qui demande ou
accepte de faire partie du FLN. Il assiste aux réunions de son échelon,
lit et diffuse les écrits de l’organisation et s’intéresse d’une façon générale
à son évolution. Évidemment, il paie sa cotisation, accepte la discipline
ainsi que l’autorité du Front. Les sympathisants serviront pratiquem ent
de protection indispensable aux m ilitants. En l’absence du peuple au sein
duquel le m ilitant révolutionnaire pourrait évoluer comme « un poisson
dans l’eau », ce sont les sym pathisants qui constituent l’écran protecteur
des m ilitants les plus engagés, spécialement les cadres et les groupes
d’action (choc et éléments de l’OS).
Gravissant un degré, le sym pathisant devient adhérent C’est là une
étape de triage au cours de laquelle seront choisis les m ilitants. En plus
des critères supposés remplis par les sympathisants, les adhérents acceptent
et participent à un travail de formation théorique et pratique qui per*
m ettra, à mesure que le besoin s’en fera sentir, de sélectionner les
meilleurs pour les investir de la qualité de m ilitants. Les sympathisants12

1. Entretien avec Boutaleb (Mohammed M iri), 12 mai 1984.


2. Toutes les précisions relatives à la structure de l’organisation proprement dite (appelée
aussi « organisation-mire » par rapport aux branches annexes) contenues dans le present
chapitre sont extraites des rapports de synthèse établis par Amar Ladlani (dit « Kaadour »,
dit « Salah », dit aussi « Pedro », responsable & l’organisation au sein du comité fédéral), en
particulier son rapport organique en date de fin mars 1961, transmis au GPRA.

48
Le nidham ou l'organisation politico-adm inistrative

sont également encadrés par les adhérents et ceux-ci le sont par les
m ilitants. De la sorte, la catégorie des adhérents assure par là même de
grands services sur le plan de la sécurité des cadres choisis, eux, néces­
sairem ent, parm i les m ilitants.
Toutefois, la cheville ouvrière de l’organisation de la fédération de
France du FLN est constituée par les m ilitants. Ils assurent les tâches
les plus diverses et les plus dangereuses, s’avérant ainsi l’élément m oteur
de la communauté algérienne dont ils seront indiscutablement l’avant-
garde au combat.

Indépendamment de la structure horizontale ou classification SAM (en


sym pathisants, adhérents et m ilitants), la structure verticale devait tenir
compte de l’im plantation géographique de la communauté algérienne sur
le territoire français. Le découpage territorial se fera donc non pas en
fonction de l’étendue des circonscriptions, mais de la densité des concen­
trations de travailleurs émigrés. De la sorte, il faudra respecter plusieurs
principes : le partage égal des t&ches, l’équilibre des moyens humains et
l’équivalence des responsabilités au niveau de chaque échelon, depuis la
base (la cellule) jusqu’au sommet (la wilaya).
Ainsi, en 1957, les 20 000 membres que compte alors le FLN sont
répartis en trois zones : la zone « Paris et Banlieue », celle du « Centre »
avec Lyon et M arseille, la zone « Nord et Est ». A cette même époque,
chaque zone est subdivisée en régions, secteurs, kasmas, sections, groupes
et cellules. Les échelons de base sont allégés de façon à mieux éviter le
choc de la répression; la cellule comprend trois m ilitants coiffés par un
chef de cellule; le groupe, trois cellules avec un chef de groupe; la
section : trois groupes sous la responsabilité d'un chef de section *. Chaque
échelon supérieur dans la hiérarchie organique peut compter un plus
grand nombre d'échelons immédiatement inférieurs dès lors qu’à partir
de la kasma, le responsable dispose de moyens sûrs pour réunir ses
hommes.
Avec l’extension du FLN qui, dès 1958, s’assure d’une suprém atie
définitive sur le M NA et par là un contrôle presque exclusif de la
communauté algérienne, son organisation va com pter quatre wilayas
en 1958, six en 19592 et même sept en 1961123. Mais, pour l’organisation,
le nombre ou l’appellation de wilaya importe moins que la nécessité de
faciliter la tâche des responsables, de leur épargner un temps précieux,
d’éviter les longs déplacements des cadres toujours dangereux pour la
sécurité. Une décentralisation était donc indispensable à mesure qu’aug­
m entaient les effectifs.
Mais le responsable à l’organisation n’avait pas aussitôt mis en place

1. D’après le bulletin intérieur de juillet 1957.


2. Voir organigramme de la structure en juin 1959, p. 51.
3. Voir carte, p. 53.
D E C O U P A G E D E L A S T R U C T U R E E N T R O IS Z O N E S
N O V E M B R E 1954 - F IN 1957
S T R U C T U R E D E L ’O R G A N IS A T IO N - E N 1 9 5 9

RESPONSABLE DE L’ORGANISATION
Kaddour Lndbni

AMALA 1
Mohamed Miri, dit «Boutaleb»
W1LAYA 1
• •••« Paris-Centre • couvre les 20 arr. *
Ramdane Boucfcebooba, dit «Ould Amri»
AMALA 2
Tahar Arkoob

AMALA 1
Mokraite Mechik
WILAYA 2
••••• Paris - Phériphérie •
Hambni Abane
AMALA 2
Mustapha Baba Ahmed

AMALA I
Mohamed Boukacem
WILAYA 3
Lyon et Région du Centre •
Mahmoud Mansouri
AMALA 2
Ali Hakhni

AMALA I
Sttmane OuM Yoenes, dit «Arezki»
WILAYA 3 bis
%••• Marseille et le Sud. •••<
*
Mohamed Tahar Daksi, dit «Zoubir»
AMALA 2
Abdallah Younri, dit «Mourad»

AMALA 1
Moknae Hama
WILAYA 4
••••( Le Nord
Yahya Bouchait, dit «Si Larbi»
AMALA 2
Cherif

AMALA 1
Djalfar Abdes
WILAYA 4 bis
L’Est
AMBoodaood
AMALA 2
Mohaad Akh Benyoeaet, dit «Daniel»
Le nidham ou ¡‘organisation politico-adm inistrative

son organigramme qu’il fallait songer déjà à le modifier. Le développement


et le perfectionnement des méthodes de répression perm ettaient en effet
à la police de le reconstituer dans les trois ou six mois postérieurs à sa
création, par suite de l’arrestation des cadres et surtout des saisies de
rapports organiques et financiers établis mensuellement. Aussi peut-on,
le plus sérieusement du monde, affirmer que les deux personnes les mieux
informées de l’état de la structure du FLN en France étaient Ladlani,
responsable de l'organisation, et Roger Wybot, directeur de la DST.
Si l’on examine le découpage géographique, en 1960 par exemple, on
découvre le territoire français divisé en six wilayas '. La wilaya I s’étend
sur Paris intra-muros, couvrant les vingt arrondissements. La II compre­
nant la périphérie et la grande banlieue a toujours constitué le réservoir
idéal fournissant à l’organisation du Front une grande proportion de ses
effectifs. Couvrant le centre de la France, la III s’appuie principalement
sur l’agglomération lyonnaise, et la III bis qui lui fait suite comprend le
territoire au sud d’une ligne Bordeaux-Nice. Q uant à la wilaya IV qui se
déploie de la Bretagne à la Meuse, elle se poursuit par la IV bis ou
wilaya de l’E s t12.
Si la structure de l’organisation présente sur le plan horizontal trois
catégories différenciées et hiérarchisées: sympathisants, adhérents et
m ilitants, les nécessités de la lutte clandestine alliées à la progression
considérable des effectifs ont contraint, avec les années, le comité fédéral
à m ultiplier le nombre des échelons de la structure verticale, pour
répondre aux im pératifs de sécurité en ce qui concerne tout particuliè­
rement les m ilitants. Ainsi la wilaya comprend toujours deux amalas ou
superzones. Chacune est subdivisée, à son tour, généralement en deux ou
parfois trois zones, dans les agglomérations très denses de travailleurs.
La zone peut comprendre deux à quatre régions.

1. Par une indiscrétion calculée, let renseignements confidentiels relatifs à la structure


et aux effectifs sont parvenus à l’hebdomadaire Témoignage chrétien qui les a publiés en
grande partie dans son numéro du 10 novembre 1961. Mais peu de temps après, la structure
devait être modifiée et compter désormais sept wilayas avec l'apparition nouvelle de
« responsables contrôleurs » (voir organigramme de la structure de fin 1961 au ceasez-le-
feu, p. 54).
2. Voir annexes, document nr 3, la description détaillée des territoires couverts par ces
six wilayas.

52
DÉCOUPAGE DE LA STR U C TU R E
O C TO B R E 1961 - M ARS 1962

Nota : La Belgique compte 2 régions, la Sarre 1 région, l’Allemagne 3 régions, enfin


la Suisse I région.
STRUCTURE DE L’ORGANISATION
AU CESSEZ-LE-FEU

RESPONSABLE
D’ORGANISATION
Kaddour Ladlani

WILAYA I : Paris • rive gauche jusqu’à Versailles

C. W. : Belkacem M aam ar, d it «M oustache»


CONTROLEUR
•• Mohand-Akli Benyoi
dit «Daniel»
WILAYA 1 bis : limitée au sud par la Loire, comprend à
l'ouest la Bretagne, au nord la Normandie
et la région Dijon - Troyes • Auxerre

C. W. : A hm ed A skri, d it «M okrane»

WILAYA 2 : Paris - rive droite plus banlieue Nord

C. W. : A hm ed B o e d ra, d it «M ustapha» d it «Tarzan»

WILAYA 4 : nord de la France depuis la Manche à


CONTROLEUR l’ouest jusqu'à Méziéres à l’est puis
Sadek Mohammed! Beauvais au sud
d it « L u n e t te s » , d i t « R a y m o n d »
C. W. : B oum ad Ouyad, d it «l'A nge blanc»

WILAYA 4 bis : est de la France depuis Mézièresjusqu'aux


frontières du Luxembourg - Sarre •
Allemagne - Suisse

C. W. : A m ar M azarí, d it «G horba»

WILAYA 3: comprend Lyon et le Centre au sud de la


Loire, de la frontière suisse à l’Atlantique,
limitée ai sud par la ligne Bordeaux,
AuriDac, Gap
C. W. : Ah d aMah Ba a a io e a ch e, d it «D ents M anches»
CONTROLEUR
Mohamed Attaba
dit «Gilbert»
WILAYA 3 bit : comprend le sud de la France de la
frontière italienne à l’Atlantique avec
Nice, Marseille, Perpignan, Bordeaux,
Pau
C.W. :LakhteH*i■adeea, dit «Spoutnk»
Le itidham ou l ’organisation politico-adm inistrative

Structure et effectua moyens


des sympathisants et adhérents

ÉCHELONS COMPOSITION EFFECTIFS MOYENS

Wilaya 2 amalas ou superzones 36000


Amala ou superzone 2 ou 3 zones 18 000
Zone 2 à 4 régions 9 000
Région 3 secteurs 3 000
Secteur 3 kssmas 900
Kasma 3 sections 250 à 300
Section 3 groupes 60 à 100
Groupe 3 ou 4 cellules 15 à 20
Cellule 4 éléments + 1 chef 5

A partir de l’échelon région, la structure change légèrement selon que


l'on considère les m ilitants d’une part, les adhérents et sympathisants
d’autre part. En ce qui concerne les m ilitants, la région se subdivise en
district, secteur, kasma, groupe, fraction et cellule. La cellule comprend
deux m ilitants plus un chef de cellule, soit trois membres. La fraction,
deux cellules plus un chef de fraction, soit sept membres. Le groupe :
deux fractions plus un chef de groupe, soit quinze membres... et ainsi de
suite jusqu’à la région qui, idéalement, doit comprendre 511 m ilitants y
compris le régions! ou chef de région.

a e ra ra n cc M m mí Muauns

ÉCHELONS COMPOSITION EFFECTIFS FIXES

Région 2 districts + 1 chef de région 511


District 2 secteurs + 1 chef de district 255
Secteur 2 kasmas + 1 chef de secteur 127
Kasma 2 sections + 1 chef de kasma 63
Section 2 groupes + 1 chef de section 31
Groupe 2 fractions + 1 chef de groupe 15
Fraction 2 cellules + 1 chef de fraction 7
Cellule 2 militants ♦ 1 chef de cellule 3

55
Le nidham ou l'organisation politico-adm inistrative
Pourquoi donc ces chiffres nécessaires, immuables, auxquels le R O 1
semble tenir comme à un talisman protecteur de son organisation?
Ils sont le résultat d’une longue expérience sur le terrain. L’ouvrier
algérien, avec son teint basané, ses cheveux sombres et son allure
paysanne - même si la commission d’hygiène qui veille lui impose une
tenue impeccable - ne passe pas toujours inaperçu au sein des masses
françaises. Dès qu’un groupe de Nord-Africains se rassemble sur le
trottoir, dans un café ou tout autre lieu public, il attire inévitablement
l’attention. Comment se réunir en toute sécurité si l’on est nombreux?
Au fil des ans et pour faire pièce à une police dont les méthodes
s’affinent à mesure que grandit sa connaissance du nidham, le comité
fédéral en arrive à réduire au minimum le nombre des m ilitants de
chaque échelon de la structure, soit trois membres. C’est ainsi qu’il
découvre le chiffre idéal (2 + 1) à chaque niveau. De la sorte, aucune
réunion, à aucun stade, ne rassemblera plus de trois éléments. Avan­
tages: chaque m ilitant n’est en contact direct qu’avec trois autres
éléments, ses deux subordonnés et son chef. En cas d’arrestation et
d’aveux, il ne connaît que ceux-ci. Le cloisonnement est mieux respecté,
et la sécurité renforcée. Ces considérations pèsent lourd, puisque les
m ilitants sont la moelle épinière de toute l’organisation, qu’il faut
préserver à tout prix.
En revanche, les mêmes impératifs ne s’imposent pas pour les adhérents
et sympathisants. Dans leur structure, des échelons comme le district ou
la fraction peuvent ne pas exister et la formule fétiche de « 2 + 1 » n’a
pas à être partout respectée. Ainsi les cellules peuvent contenir trois à
cinq éléments selon que l’aire géographique considérée comprend une
population algérienne plus ou moins dense. Leur structure verticale
demeure parallèle à celle des m ilitants, mais isolée de celle-ci, jusqu’au
niveau du district ou de la région.
Les impératifs de sécurité ne s’imposeront pas non plus dans les mêmes
term es pour les échelons supérieurs à la région. Si la wilaya comprend
toujours deux amalas, celle-ci peut être subdivisée en deux ou trois zones
et cette dernière comprendre deux à quatre régions pour les raisons de
densité déjà évoquées. Mais un autre m otif - toujours fourni par l’ex­
périence sur le terrain - perm et cette élasticité. Le régional ou chef de
région, responsable de trois mille cinq cents hommes, dont cinq cents
m ilitants (avec tout ce que cette notion de « responsable » recouvre, dans
le vocabulaire FLN , en m atière d’organisation, de structuration, d’édu­
cation politique, de réception, de transport et stockage de fonds, d’action
directe défensive et d’attaque, d’aide aux détenus, de contrôle des commis­
sions d’hygiène et de justice...), est un cadre important, situé à une
articulation sensible de l’ensemble organisationnel. Il doit donc disposer
de moyens m atériels lui perm ettant de mener à bien une tâche pour
laquelle les vingt-quatre heures de la journée ne suffisent point. Ce sera

1. Retpontable de l’organiaatlon, Kaddoar Ladlani.

56
Le tüdham ou Vorganisation politico-adm inistrative

donc un perm anent du F ro n t1 qui dispose de locaux sûrs pour tenir les
indispensables réunions de travail avec ses subordonnés. Ainsi le problème
de sécurité des rencontres entre les m ilitants ne se pose pas dans les
mêmes term es qu’aux échelons inférieurs. Un chef de zone peut facilement
réunir ses trois ou quatre « régionaux », ou un chef d’am ala ses deux ou
trois « zonaux » dans des lieux spécialem ent choisis et offrant le maximum
de sécurité possible.
M ais dès qu’une parade est trouvée, la répression découvre aussitôt
après le défaut de la cuirasse12. Évidemment, le permanent ne peut
être à la fois occupé à sa tâche et travailler chez un employeur officiel.
11 ne dispose donc pas de justification régulière de son emploi et se
trouve à la merci de toute rafle policière. Dans les milieux de l’orga­
nisation qu’elle a déjà repérés, la répression ne manque pas alors de
frapper tous les Algériens qui, paraissant d’un certain niveau, sont
cependant sans emploi, et ne disposent pas de fiche de paie. On décide
alors de renvoyer à l’usine ou au travail «légal» de nombreux per­
manents. M ais cette double besogne s'avère humainement impossible.
Le cadre devait se trouver huit heures par jour devant sa machine
puis, durant une grande partie de la nuit, rem plir ses obligations de
responsable. Les résultats se révèlent évidemment tout à fait médiocres.
C’est pourquoi, sur proposition du RO, le comité fédéral décide de
conserver comme permanents à plein temps les cadres à partir du
niveau de secteur, en les munissant de fiches de paie, de sécurité
sociale ou de cartes d’accès à l’usine, fabriquées par les services spéciaux
que la fédération avait pu entre-temps créer, grâce à l’aide de tech­
niciens hautem ent qualifiés et installés en lieu s û r34.
L’activité de l’organisation stricto sen su 4 s’oriente vers une double
direction, interne et externe. C’est principalement au cours de la réunion
que s’exerce l’essentiel des activités dites « internes ». On y lit la « litté­
rature » de la fédération : bulletins intérieurs, bulletins organiques, tracts,
appels ou communiqués. On y échange les informations ou les avis. On
commémore, selon les circonstances, les principaux événements histo­
riques de l’Algérie. Lorsque le ministère de l’Information du GPRA
devient en mesure de faire parvenir les bilans de l'A LN , ceux-ci stmt
diffusés au maximum aux m ilitants qui y trouvent sujet à réconfort et
raison d’enthousiasme, tandis que les cadres supérieurs, tout en les

1. Le permanent consacre tont son temps à sa mission. 0 perçoit une « permanence »


fixée à 23 000 francs 19S5 et portée à la veille du cessez-le-feu à 60 000 francs (anciens).
Sont permanents les chefs de région, zone, amala, wilaya, les responsables contrôleurs ou
RC et les membres du comité fédéral. Toutefois, dans certaines agglomérations, les
conditions de lutte ont fait que les chefs de secteurs ont été nommés « permanents » dès
1959.
2. Même pour les plus hauts échelons disposant de meilleures « couvertures », la répression
sera sévère. La durée moyenne d’un cher de wilaya n’excède pas six à huit mois. Voir
annexes, document n* 4, la liste de tous les CW qui se sont succédé.
3. Voir chapitre xiii, « Vraies filières et faux papiers ».
4. Dite aussi OPA (Organisation politico-administrative) par opposition à l’OS (Organi­
sation spéciale chargée des grandes actions armées).

57
Le nidham ou l ’organisation politico-adm inistrative

appréciant, les parcourent d’un œil plus critique Aux échelons supé­
rieurs on étudie les rapports venant de la base, on procède à un tour
d’horizon sur la marche et le rôle des commissions annexes de justice,
hygiène et C S D 2. La réunion doit se tenir une fois par semaine et dans
les trois quarts des cas, le calendrier est respecté. Dans les grandes
agglomérations, l’organisation peut compter sur un nombre suffisant de
m ilitants sachant lire et écrire, elle se déroule selon un ordre du jour
que le responsable s'efforce au mieux de respecter.
C’est au cours de la réunion que la cotisation est recueillie. Dès que
le quadrillage est sérieusement mis en place, les cotisations rentrent à
95 % à la date prévue. Les 5 % restants sont portés au rapport financier
mensuel à la rubrique « retards » et doivent nécessairement rentrer pour
le mois prochain ou le suivant. A défaut, le responsable s’en explique. Il
faut prévoir aussi - c'est encore un enseignement de la lutte quotidienne
contre la répression - un calendrier de rentrée des cotisations variable
tous les deux à trois mois, pour éviter que la police ne déploie le maximum
d’activités à l'époque prévue de ces rentrées. Un problème auquel on ne
put trouver de solution durable fut celui des lieux sûrs de stockage,
puisque leur sûreté est fonction de leur courte durée. C’est l i précisément,
en m atière de transports et de dépôts de fonds, que les réseaux de soutien
tels ceux de Francis Jeanson, d’Henri Curiel à Paris, de « Sylvain » 1 à
Lyon, d’Annette Roger à M arseille et de bien d’autres «porteurs de
valises » à travers la France, furent particulièrem ent efficaces.
Les sommes, devenant importantes à partir du niveau régional, c’est
surtout leur acheminement qui posera les plus gros soucis à la fédération.
La police est à l’affût des transporteurs et recherche les dépôts de fonds
avec une persévérance acharnée. A la direction de la DST, on sait
parfaitem ent que la mainmise sur les cotisations de toute une wilaya
porte ¿ l’autorité du FLN sur sa base une bien plus grave atteinte que
l’arrestation de son chef. Lorsque, en première page des journaux à
sensation, on annonce, comme ce fut le cas lors de l’arrestation d’un
responsable, « 44 millions du FLN saisis à P aris4 », les m ilitants se font
tirer l’oreille le mois suivant pour régler leur contribution financière à la
lutte, et chacun &part soi se demande « si c’est bien la peine de s’escrim er
à recueillir, stocker et acheminer l’argent des travailleurs pour en fin de
compte le rem ettre bien ficelé et compté à la polices ». A ce propos, des
journaux comme France-Soir ou Paris-Presse ont sans doute porté un
grand tort au FLN en France.12345

1. En raison surtout de l’exafération parfois manifeste de ses bilans de victoire.


2. Comité de soutien aux détenus, voir infra, p. 62.
3. Chômât
4. A l’occasion de l'interpellation d'AIt Bl Hodne.
5. Observations du rapport de synthèse transmis au comité fédéral.

58
Le nidham ou ïorganisation politico-adm inistrative

Le Front ne va pas lim iter les activités de ses membres aux discussions
internes des réunions, aux conciliabules à trois, même si ces échanges
d’idées contribuent sans conteste à développer leur formation politique
et idéologique. Les m ilitants déploient une intense activité dite « externe »
qui concerne la prospection, la surveillance des quartiers, la défense
contre l’organisation adverse du M NA et l’appareil répressif, spécialement
par la constitution de groupes armés, l’adm inistration de la justice et le
respect des règles d’hygiène par des commissions spécialisées, les enquêtes
sociales au sein de la communauté algérienne, l’aide et le soutien aux
détenus ainsi qu’à leurs familles. C’est évidemment une tâche immense
e t m ultiform e, accomplie quotidiennement auprès du peuple français qui,
pendant plus de sept ans, vivra côte à côte avec des émigrés dont il ne
verra surtout que les «sanglants règlements de comptes ordonnés par
deux organisations politiques rivales » devant lesquelles, selon ses opinions,
il s’apitoie ou crie au scandale.
La prospection, qui s’est accomplie sans trop de difficultés dans la
région parisienne et le Centre - du moins après qu’il se fut avéré aux
yeux de la communauté que la lutte en Algérie était bien menée par le
FLN - , a progressé bien plus lentem ent dans le Nord et l’Est. Là, une
forte concentration d’Algériens inorganisés observe une prudente neutra­
lité entre FLN et MNA. Ailleurs, le chiffre optimal est atteint pratique­
ment depuis la fin du quadrillage et la prospection se résume en « repê­
chage » d’éléments arrivés récemment d’Algérie ou d’autres régions de
France. Si la répression est partout présente, elle est particulièrem ent
nocive dans le Nord et l’Est, et parvient évidemment à freiner, sinon à
empêcher totalem ent, cette prospection. A partir de la fin 1960, le RO
ne se fait plus d’illusions : « En m atière de prospection il ne faut pas
s’attendre à de grands résultats car, là où les possibilités existent encore,
l’organisation est toujours faible et ne cesse de subir les chocs successifs
de la répression '. »
Constamment sur le qui-vive, il appartient à l’organisation d’assurer sa
propre sécurité puisqu’elle mène une vie clandestine. Toutes ses activités
doivent échapper à une action policière toujours possible. La surveillance
se fera donc par groupes volants de m ilitants ou groupes stables autour
de points névralgiques pour prévenir toute rafle, attaque du MNA ou de
« terroristes ultras » dont on n’a jam ais su exactem ent s’ils ne constituaient
pas un paravent commode perm ettant à certains policiers de sévir avec
impunité. Un soin particulier est accordé aussi à l’acheminement des
fonds ou à la sécurité d’une réunion de cadres.
Parfois, l’effort de vigilance et de prévention ne suffit pas pour garantir
à l’organisation une protection efficace. C’est pourquoi, très tôt, dès les
premiers mois de son existence, le FLN institue les « GA » ou « Groupes
arm és12 ». Rattachés d’abord aux chefs de région, ils le furent par la suite

1. Rapport Ladlani transmis par le CF, le 31 m an 1961, au GPRA.


2. Désignés aussi sous le terme de «fidayines ».
Le nidham ou l'organisation politico-adm inistrative

aux chefs de wilaya. Avec le temps, une certaine spécialisation s’est


imposée au sein des GA : un groupe s’occupe de la protection interne de
l’organisation par une action défensive; un autre, de la lutte contre tous
ses ennemis : indicateurs, policiers zélés, MNA, agresseurs, harkis tor­
tionnaires. Ce second groupe, menant une action offensive et préalable­
ment mise au point, sera toujours dépendant de la wilaya. Combien
d’hommes composaient donc ces «groupes de choc»? Leur nombre a
varié selon les régions et les nécessités du m om ent Ainsi à Paris, lorsque
les harkis firent leur apparition ', obligeant le FLN à la défensive, leur
nombre n’a pas dépassé la cinquantaine. Il y en eut autant à Lyon et à
Marseille. Une vingtaine d’éléments, éparpillés dans l’est et le nord de
la France, intervenaient à la demande des responsables locaux. Largement
handicapés par leur manque d’entrainem ent et de connaissances tech­
niques, ces hommes des groupes de choc accom pliront sur un sol hostile,
une tâche ingrate qui coûtera la vie à nombre d’entre eux, abattus sur
le terrain, ou décapités par l’ultim e accessoire de la machine répressive.
M ilitants obscurs, ils n’en auront pas moins contribué, durant ces années
de violences où la guerre d’Algérie, inavouée et refoulée, se déroulait
insidieusement sur les bords de la Seine, à m aintenir inentamée la
structure organique.

M algré la clandestinité, les dangers d’arrestation, les m itraillages aux­


quels sont soumis les cafés FLN, malgré cette ambiance d’insécurité
dans laquelle vit quotidiennement l’organisation, il lui faut néanmoins
distraire des m ilitants, réfléchis et compétents, pour régler tous les
problèmes sociaux et autres conflits juridiques pouvant surgir au sein de
la communauté. Les « commissions de justice » s’avèrent nécessaires dès
1959. Elles ont pour but de régler les litiges extra-organiques, répondant
au souhait des Algériens qui, sensibles à l’évolution des esprits et aux
consignes de boycott lancées par l’ALN dans les maquis, souhaitent à
leur tour échapper à l’emprise de la justice française. Ainsi sont réglés
les litiges entre commerçants, entre hôteliers et clients, les disputes
bénignes et jusqu’aux divorces. Souvent, la sentence contient une dispo­
sition supplémentaire concernant un «don volontaire» [rie] qui n’est
autre qu’une amende prononcée au profit de l’organisation et qui ira en
fin de mois grossir le montant des cotisations. Ces initiatives - qui se
voulaient « patriotiques et révolutionnaires » puisque le but en était louable
- ont été découragées par les responsables supérieurs, qui ont tem péré
l’ardeur de ces juges de bonne foi. Les commissions de justice ont le
plus souvent prononcé des décisions frappées au coin du bon sens et,
manifestement, les tribunaux de la Seine n’auraient pas rendu des
jugem ents aussi équitables en un si court délai, et ¿ si peu de frais.1

1. Voir chapitre xxiii, « Hommes à abattre ».


60
M aître Oussedik, avocat habituel des m ilitants FLN, est convoqué un
après-midi chez le juge Perez, qui est un des juges d'instruction habituels
des affaires FLN près le tribunal de la Seine. On a saisi toute une série
de documents sur l'inculpé qui nie toute responsabilité, reconnaissant -
c'est la tactique de l'époque - « payer une cotisation qu'on lui réclame
par la force ».
« M ais le problème n'est pas là! » s'écrie le juge. « M aître, dit-il à
l'adresse de l'avocat, je commence à croire au sérieux de vos affaires. »
E t devant la mine étonnée de ce dernier, il ajoute : « Depuis des années,
les règlements d'hygiène de la préfecture de la Seine demeurent lettre
m orte dans les bidonvilles de N anterre. Vos amis en édictent d'autres et
les font appliquer. Avec succès semble-t-il. Lisez ces rapports. » E t c'est
ainsi que juge et défenseur découvrent au même moment l'existence des
commissions d'hygiène du FLN!
Créées elles aussi en 1959, afin de contrecarrer les services policiers dits
« sociaux », installées par la préfecture de police pour pénétrer la commu­
nauté algérienne, les commissions d'hygiène ont une vaste mission : contrô­
ler l'état général des hôtels algériens, du m atériel de literie et de l'ameu­
blement, la salubrité des lieux, s'assurer que les loyers exigés ne sont pas
prohibitifs, que les menus sont conformes aux prix réclamés (les hôteliers
refusant généralement de louer la cham bre sans pension complète). Vis-
à-vis des travailleurs - qui sont tous, à des degrés divers, encadrés - , la
commission exige une tenue propre dans les lieux publics, un comportement
correct dans les hôtels ainsi que le paiement régulier des loyers normale­
ment fixés. Placées au niveau du secteur dès l'origine, les commissions
d'hygiène agissent en vertu d'une note détaillée du RO, confirmée par le
comité fédéral et qui leur donne toute autorité pour fixer le prix des
cham bres d'hôtel, les conditions de leur entretien, de l'occupation des
dortoirs et de leur nettoyage, des menus servis par les restaurateurs
Il faut croire à l'efficacité de ces commissions, puisque dans les trois
prem iers mois de leur existence, les « services sociaux » de Papon ont
disparu. Restées seules sur le terrain, elles ont étendu leurs activités à
des enquêtes sociales dans le but de procurer un emploi à certains
compatriotes récemment arrivés d'A lgérie, ou parfois à ces chômeurs
«professionnels» qui invoquent leur situation pour ne verser qu'une
cotisation symbolique ou y échapper totalem ent.

Qui m ilite au sein du FLN court de sérieux risques d'arrestation. E t


si l'on tient compte que, sur une communauté de 250 000 membres actifs 1

1. Voir annexes, document a* S, le texte de le note.

61
Le nidham ou l ’organisation politico-adm inistrative

recensés, il en est passé plus de 30 0 0 0 1 par les prisons et campa, c'est


donc 12 % des Algériens de l'ém igration qui ont été à un moment ou à
un autre .incarcérés, autrem ent dit la presque totalité des m ilitants ayant
exercé des responsabilités. Aussi, tris tôt s'est posée à la fédération la
question de l’aide aux détenus et à leurs proches.
Le Comité de soutien aux détenus (CSD) a pour mission un double
soutien, m atériel et moral. S'agissant du prem ier, il s'occupe essentiel*
lement de faire parvenir une «aide» aux détenus et une assistance à
leurs familles. Dans le second cadre, il prodigue un soutien moral qui se
traduit par l'orientation des m ilitants dans le choix de leur défense2,
l'envoi par tous les moyens possibles de «littérature» et l'aide à la
création des comités de détention à l'intérieur des prisons. La circulaire
rappelle bien que le CSD n'est pas indépendant de l’organisation, qu'il
est davantage i sa disposition pour lui fournir tous renseignements
recueillis auprès des détenus tels que les noms des éléments repérés et
recherchés, les locaux et planques brûlés, les lieux où se trouvent aban*
données, après les arrestations, certaines sommes d'argent ou les armes
des GA, le contenu des PV d'interrogatoires. E t cette mission n'est pas
des moindres, car « c'est de l'urgence et de la précision avec lesquelles
ces renseignements sont transmis que dépendra, dans une large mesure,
la sauvegarde de l'organisations ».
Veiller ¿ l'éducation politique des m ilitants, structurer l'ém igration en
un gigantesque appareil capable de répondre aux besoins particuliers de
la lutte engagée en France, m aintenir le contact lorsque des m ilitants
sont arrêtés, ou assurer le respect des règles d'hygiène, autant d'activités
qui s'inscrivent, chacune à sa façon, dans le processus d’évolution de la
guerre d’indépendance. Reste que la contribution essentielle aura été
d'ordre financier.
Aussi, la première et la plus manifeste des manières d'agir en faveur
de l’Algérie en guerre s'exprimera-t-clle dans ce domaine. Dès la création
des premières cellules FLN, la cotisation de ses membres est fixée à
1 000 francs par mois *. C’est la contribution financière de tout Algérien
membre du FLN. Selon les habitudes héritées du PPA-MTLD - il ne
faut pas oublier que la quasi-totalité des premiers cadres du Front en
sont issu s-, les m ilitants, adhérents et sympathisants sont invités, à
chaque fête ou occasion particulière, à faire un effort spécial. Ainsi,
pendant les trois ou quatre premières années, la fédération recueillera la
« fitra» , somme modeste fixée à 200 francs en 1937, qui est l’aumône
que tout musulman doit faire aux pauvres une fois par an, et que l'on 1234

1. Si Too tient compte des Algérien* interpellé* et pené* per le* différents centre* de
triage (Vél d’hiv, Vincennes, Japy, Beaujon, etc.) ainsi que des grandes rafles du 17 octobre
1961 suivies d’internement, c’est plus de 50000 hommes qui, à un moment ou à un autre,
ont été incarcérés.
2. A cette époque, il n’existe encore qu’un embryon de collectif. Par la suite, le choix
du défenseur se fera en accord entre l’intéressé, le comité de détention et le collectif.
3. Circulaire de 1958 sur le CSD.
4. Il s’agit évidemment de francs 1955.

62
Le nidham ou l ’organisation politico-adm inistrative

affectera spécialement au budget de guerre. C ette pratique disparaîtra


vers 1958-1959, lorsque les services financiers de la fédération auront été
remaniés. Parfois, et le plus souvent à la demande des échelons de base,
pour la commémoration de certains anniversaires m arquants, tels que le
8 mai ', le 5 ju ille t2 ou le 1* novembre, il sera demandé exceptionnelle­
m ent une journée de salaire.
M ais la cotisation a pour but de faire face, de manière régulière et
perm anente, aux dépenses de la guerre de libération. Faut-il évoquer
l’impôt que tout ressortissant d’un pays est tenu de verser à ceux qui ont
charge du bien public? Quel bien serait plus précieux, aux yeux de ces
émigrés, que la liberté pour laquelle se bat le peuple algérien! On parlera
souvent dans la presse française de « racket », d’« extorsion de fonds »,
de « dîme prélevée par la terreur » et généralement de « violences exercées
par les membres de l’organisation rebelle sur de paisibles travailleurs ».
Soyons clairs. Si le FLN est persuadé à cette époque - et il l’est depuis
le 1* novembre 1954 - qu’il mène une lutte au term e de laquelle seront
reconnus la dignité, l’honneur, la liberté, alors il est moralement en droit
de leur demander une contribution financière. Ainsi tout É tat qui assure
le respect de l’entité nationale qu’il représente lève-t-il l’impôt sur les
contribuables. Et l’É tat se donne tout naturellem ent le droit de m ettre à
exécution ses décisions en m atière d’imposition fiscale, par les moyens
dont il dispose. Il recourra même à la violence s’il le faut (amendes,
saisies des biens et emprisonnement du contribuable récalcitrant). Or,
l’É tat potentiel que représentait le FLN, aux yeux de la m ajorité des
Algériens, était conscient d’agir dans les mêmes limites. C’est là, pour
une organisation révolutionnaire, toute la différence entre le racket prélevé
dans l’intérêt privé d’une personne ou d’un groupe et la cotisation ou
contribution financière affectée à la réalisation du but politique que
s'assigne cette organisation dans l’intérêt général.
La fédération avance prudemment, étant elle-même convaincue que la
violence ne sera jam ais payante si elle doit s’exercer contre toute une
communauté. Ce souci transparaît tout particulièrem ent dans l’appel
qu’elle va lancer : « Cher Frère. Tu n'ignores pas les immenses sacrifices
m atériels et moraux consentis chaque jour par tout notre peuple soulevé
pour la cause sacrée de l’indépendance nationale, pour notre dignité
d’Algériens libres. N otre glorieuse ALN [...] compte sur ton dévouement
et ton aide [...]. Fais-le en pensant à nos glorieux moudjahidin qui ont
consenti le sacrifice suprême, aux blessés et aux malades. Fais-le en
pensant aux veuves et aux orphelins des douars ratissés, massacrés [...]3. »
La circulaire adressée aux cadres et qui accompagne l’appel précise qu’à
com pter du 1* août 1957, la cotisation passe de 1 000 à 1 500 francs.
Q uant à celle versée mensuellement par les commerçants, et dont l’im-123

1. Rappelant le 8 mai 1945, où des dizaines de milliers d’Algériens furent tués dans le
Noid-Constantinois, notamment à Kherrata, à Sétif et à Guelma.
2. Date de la reddition d’Alger au maréchal de Bourmont
3. Appel de la fédération, non daté; vraisemblablement de juin ou juillet 1957.

63
Le nidham ou l'organisation politico-adm inistrative

portance est fonction des possibilités de chacun, elle est augmentée en


« tenant compte des mêmes critères ». Ainsi, fixée à 1 000 francs au début
de la guerre, la cotisation de base passera au fil des années à 1 500,
2 000 et enfin 3 000 francs anciens par mois. E t avec le recrutem ent qui
s’étend à des régions non explorées ou hostiles, la rentrée régulière
des cotisations va contribuer, dans les années suivantes, à faire de la
fédération de France la source principale du trésor de guerre du gouver­
nement provisoire de la République algérienne.
Jusqu’à quel point le FLN a-t-il pu développer son recrutem ent, et, de
la sorte, étendre l’assise de ses «cotisants»? Durant les sept années
de la guerre d’Algérie, la colonie algérienne est évaluée à environ
250 000 hommes recensés par le ministère du Travail. Le FLN qui ne
com ptait que 20 000 éléments jusqu’en 1957 va, grâce au système du
quadrillage, aidé tout particulièrem ent par deux événements m arquants,
la « grève des huit jours » de février 1957 et les actions directes d’août 1958,
étendre son influence sur la m ajeure partie active de la colonie. L’effec­
tif général est en effet, en mars 1961, de 136 345, y compris ceux de Bel­
gique et de Sarre. Les catégories se partagent ainsi : 31 805 m ilitants,
39 303 adhérents, 60 278 sympathisants, ainsi que 4 959 « commerçants »,
dénombrés à part '. Ajoutons un effectif approxim atif de 4 000 femmes
non organisées sur le plan structurel mais participant à certaines activités
comme les liaisons, le transport de m atériel ou de documents. Elles ne
sont pas astreintes au règlement de la cotisation, mais font volontairement,
et en certaines occasions, des dons qui sont comptabilisés avec les rentrées
globales du mois.
L’organisation de France regroupe évidemment l’essentiel des membres
du Front, soit 135 202 éléments, la Belgique 878 et la Sarre 2 6 5 12. Pour
être complet, il faut cependant mentionner qu’une certaine catégorie
formant la frange de la communauté et s’adonnant à des activités plus
ou moins avouables, mais recensée et soumise à l’impôt par le FLN, a
toujours été tenue à part, quoique invitée à régler sa contribution finan­
cière à la lutte de libération nationale. Elle fournissait accessoirement
des informations ou renseignements, qui d’ailleurs ont toujours été soumis,
avant exploitation, au contrôle des services spécialisés de l’OS. C ette
catégorie, appelée « les spéciaux » dans le jargon FLN de l'époque, n'a
jam ais, malgré les accusations de la presse de droite, fait partie de la
structure. Ces «spéciaux» étaient plus ou moins organisés entre eux.
C’est un membre de leur « corporation » qui assurait le contact avec un
élément du Front de sorte qu’un cloisonnement étanche a constamment
été respecté.
Ce cloisonnement, principe d’action fondamental, est d’ailleurs scru­
puleusement observé à tous les échelons de la fédération. Il s’avère
indispensable pour une organisation contrainte d’agir dans la clandestinité
1. Ne foot pas compris dans oe nombre les cadres, les détenus, les internés, les femmes,
les enfants, les chômeurs et quelques irréguliers.
2. Rapport du RO en date de mars 1961.

64
Le tüdham ou l'organisation politico-adm inistrative

et soumise aux assauts d'une répression permanente et multiforme. Ainsi,


à chaque niveau, le responsable ne doit connaître que les deux membres
de son échelon, et son responsable supérieur immédiat, ce dernier le plus
souvent sous un pseudonyme dans les hautes sphères de l'organisation.
De plus, l'im possibilité m atérielle de tenir des réunions en grand nombre
oblige le FLN à diriger ses troupes aux moyens de rapports écrits réguliers,
obéissant à un schéma préétabli en plusieurs rubriques auxquelles le
cadre est tenu de répondre.
C ertes, une telle manière de procéder, avec la volumineuse paperasse
qu'elle suscite nécessairement, devait rendre l'organisation plus vulnérable
p ar suite des nombreuses saisies opérées sur les m ilitants. Il n'a pourtant
pas été possible d'agir autrem ent, les avantages du système - comme l'a
d'ailleurs parfaitem ent souligné la police des Renseignements généraux,
spécialem ent chargée de suivre les activités du FLN en F ran ce1 -
l'em portant de beaucoup sur les dangers qu'il présente. E t l'on ne saurait
plus objectivement apprécier le résultat des efforts déployés dans ce
dom aine, que de laisser la parole à la police française qui, ne pouvant
s'em pêcher, au passage, d’émailler son jugement de considérations racistes,
conclut cependant : « Il faut reconnaître que, malgré de grandes diffi­
cultés, le Front a obtenu que tous les cadres établissent leurs rapports
organiques et financiers. Souvent les textes sont à peine lisibles, tellem ent
le rédacteur connaît mal l'orthographe. Beaucoup de rubriques sont
rem plies à l’aide de formules toutes prêtes [...]. Il y a des erreurs d'addition
dans les comptes, etc. [...]. Ces défaillances ne sauraient cacher la réussite
du FLN . Par l’obligation du rapport, il a stimulé les enthousiasmes et
dominé l'instinct de paresse, si conforme ¿ la nature des Algériens [î / c]
[...]. De même que, sous la Révolution française, des sous-officiers de
l'ex-arm ée royale sont apparus comme des généraux tacticiens, de même
les possibilités de promotion qu'offre la lutte conduite par le FLN ont
donné à beaucoup d'Algériens le goût de s’instruire et de s'élever12. »

1. Voir annexes, document n* 6, extraits du rapport de la direction de« Renseignements


généraux, établi à 1automne 1960; en particulier le paragraphe « hiérarchie, discipline et
centralisation ».
2. E xtrait du rapport de 1a direction des Renseignements généraux, paragraphe « Rapport
organique » (voir annexes, document n* 6).
CHAPITRE IV

Les branches parallèles :


travailleurs et étudiants
Travailleurs et étudiants ont toujours revendiqué la reconnaissance
de leurs droits au sein d’organisations syndicales propres. Depuis
novembre 1954, ces demandes paraissent tout à fait accessoires face à la
revendication d’indépendance. Fallait-il abandonner la voie syndicale ou
corporative pour concentrer les efforts uniquement sur la lutte arm ée?
Essentiellem ent politico-militaire, la nature même de la guerre d’Algérie
incitait à ne pas se couper des organisations de masse françaises, puisqu’en
fin de compte, il dépendait d’elles de contraindre leur gouvernement à
reconnaître à l’Algérie le droit de constituer un É tat indépendant. Aussi,
à côté de l’OPA 1 proprement dite (ou nidham), le FLN, en France, va
créer des organisations annexes ou « branches parallèles » concernant tout
spécialem ent les activités syndicales ouvrières et estudiantines. Rattachées
à un membre du comité fédéral autre que le responsable d’organisation,
elles sont indépendantes du nidham tout en agissant en collaboration
pour lui assurer l’aide indispensable à son action clandestine.

L’Union générale des travailleurs algériens12 (UGTA) avait d’emblée


joui d’une large audience auprès des couches ouvrières et, dès sa disso­
lution en Algérie, installé des sections importantes dans les pays magh­
rébins voisins. En France, cependant, les travailleurs avaient, par tradition,
m ilité dans les rangs des organisations ouvrières françaises (CGT, FO,
Autonome, CFTC, Cadres). Comment, dès lors, défendre leurs intérêts,
surtout en une période aussi cruciale, quand leur pays d’origine est en
lutte ouverte contre leur pays d’accueil? La prise de conscience aiguë
par les travailleurs émigrés de leur exploitation, l’existence en Algérie
d’un syndicat national (l’UGTA) les poussent à se demander s’il faut
encore exprim er leurs revendications syndicales par l’interm édiaire des
organisations françaises ou constituer leur syndicat propre. Le problème
qui se pose alors est de savoir si la création d’un syndicat algérien en
France est opportune ou utile. Or, parson nombre comme par sa présence
sur le sol français, l’émigration algérienne constitue, dans la lutte reven-
1. tant H m inkirmtivm
2. Syndicat créé en Algérie à l’instigation du FLN et dont le secrétaire général Aissat
Idir est mort des suites de brûlures infligées par les parachutistes du général Massu en 19S6.

69
Les branches parallèles : travailleurs et étudiants

dicative, une partie im portante du prolétariat. Les intérêts des travailleurs


algériens et français sont objectivement liés et leurs désaccords ne sont
que le résultat d’incidences politiques. Aussi, rassembler les Algériens en
France dans un syndicat propre, est-ce prendre la lourde responsabilité
de les enferm er dans un ghetto? Une « Amicale » ne paraîtrait pas aux
yeux des travailleurs français comme une mesure de défiance qui empê­
cherait les Algériens d’exprimer leurs revendications syndicales soit au
sein des organisations françaises, soit en collaboration avec elles '.
En février 19S7 est donc créée une Amicale générale des travailleurs
algériens (AGTA) qui se trouve être, en quelque sorte, l’antenne de
l’UGTA en France *. Il ne fallait cependant pas se faire des illusions.
Avec la radicalisation de la lutte en Algérie et ses répercussions au nmd
de la M éditerranée, elle est, comme toutes les organisations affiliées au
FLN, dissoute en 1958. Ses responsables officiels sont alors contraints de
se réfugier hors de l’Hexagone et passent le flambeau à leurs collègues
non encore repérés par les services de police3. L’AGTA n’en poursuit
pas moins, sous la direction de la fédération, son travail syndical dans la
clandestinité. Elle va donc apporter tous ses soins à encadrer, diriger,
orienter les jeunes et faciliter la promotion ouvrière. Dans chaque syn­
dicat, chaque milieu de travail, chaque quartier, elle développera au
maximum une action touchant à organiser l'apprentissage, l’étude, le
perfectionnement, la spécialisation technique et professionnelle. Tout en
invitant «chaque frère à voir dans l’AGTA en France sa maison, son
centre de formation et d’études, son service social, son guide », elle ne
craint pas d’affirmer hautem ent son option politique par « un soutien total
à l’action du GPRA et du FLN 4 ».
Dans le cadre de ses activités d’information, elle publie, alors qu’elle
est encore légale, l ’Ouvrier algérien qui fut, en Algérie, l’organe central
de l’UGTA. Paraissant pour la première fois le 6 avril 1956 à Alger, le
journal sort treize numéros. Mais il est très tôt l'objet de saisies, de
perquisitions et de poursuites judiciaires. Finalement, une interdiction
sollicitée par le général Massu est édictée par le gouverneur Lacoste.
Interdit, le journal s’exile à Paris où l’AGTA continue de l’éditer. De
nouveau interdit à Paris en août 1958, il réapparaît à Tunis. C’est alors
que l’AGTA, passant dans l’illégalité, sortira des publications clandes­
tines: un bulletin mensuel d'inform ation, des bulletins intérieurs, des
tracts et appels, et, à partir de décembre 1960, un journal mensuel,
l ’Ouvrier algérien en France.
M algré son sigle d*Amicale des travailleurs, l’AGTA déploie une
activité prioritairem ent politique, les objectifs syndicaux étant laissés à 1
1. D'après la brochara de l’AGTA, « Pour ua syndicalisme authentiquement algérien »;
sans date.
2. Le comité fondateur comprend entre autres : Safi Boudissa, Oujdi Damerdfi, Omar
Bekmchrani, Nabar, Mostefaoui. Le siège provisoire est fixé 18, rue de Mabillon, Paris VI*.
3. L’AGTA est reprise dans la clandestinité successivement par Mostefaoui, Mohamed
Fares, Aboubekr Bclkaid et Omar Ouelhadj.
4. Bulletin intérieur d’information, août 1960.

70
Les branches parallèles : travailleurs et étudiants

la compétence des organismes français et sa situation d'association dis*


soute lui ferm ant toute perspective dans ce sens. Aussi, les responsables
algériens vont-ils établir avec les syndicats français, et en particulier la
CFTC ', des liens d'am itié et de confiance qui leur vaudront d’être
consultés avant toute action d'envergure entreprise par la centrale dans
le but de m ettre un term e à la guerre. Dans les années 1957-1958, des
relations positives sont nouées avec les principales fédérations (Chimie,
M étallurgie, Bâtiment, Syndicat général de l’Éducation nationale), et
leurs dirigeants comme Albert D etraz, ou Eugène Descamps, prêtent une
oreille attentive aux dirigeants de l’AGTA. L’information et les consul­
tations réciproques sur l’évolution du conflit les amèneront à des positions
de plus en plus favorables à la solution de sagesse alors préconisée : la
négociation avec le FLN, à laquelle les autorités gouvernementales ne se
résoudront qu'après sept années de guerre. Dès septembre 1955, la fédé­
ration de la Chimie, avec Robert M arion, s’était associée à une campagne
contre l’envoi du contingent en Algérie. Deux ans plus tard, en
octobre 1957, Paul Vignaux, au nom du Syndicat général de l'Éducation
nationale, signe le communiqué «dénonçant la torture, les exécutions
sommaires, les détentions arbitraires et les atteintes aux droits de la
défense ». O ptant clairem ent pour les pourparlers plutôt que pour la force
préconisée par les tenants de l’Algérie française, la CFTC vote une
motion «en faveur de la solution négociée» au cours de son congrès
confédéral de 1959, tandis qu’en octobre 1960, elle appuie par sa présence
Pierre Gaudez, président de l’UNEF, qui convoque un meeting à la
M utualité pour une « discussion avec ceux qui se battent ».
A l’initiative de la CFTC, un message de paix est signé par
53 organisations françaises de jeunes, formant un éventail qui s'étend de
l’U N EF (Union nationale des étudiants de France) à la JOC (Jeunesse
ouvrière chrétienne), et de Tourisme et Travail aux Scouts et Guides de
F ran ce12. Au fil des ans, les relations de travail s’établissent au niveau
supérieur de la direction centrale en particulier avec le vice-président
André Jeanson et G érard Esperet, chargé des relations avec les syndicats
africains. La CFTC décide de rencontrer l’UGTA. Les deux centrales se
retrouvent à Bruxelles pour signer, le 21 février 1961, un texte commun
préconisant l’ouverture «de négociations directes ouvrant le chemin à
¡’indépendance ».
Poursuivant ses contacts avec les milieux chrétiens vers d'autres sec­
teurs, l’AGTA parvient à intéresser l'association « Vie nouvelle » et son
anim ateur André C ruiziat au sort des réfugiés aux frontières tunisienne
et marocaine, tandis que des prêtres ouvriers de Lille vont introduire les
syndicalistes algériens auprès de l’évêque de Fribourg, en Allemagne
fédérale, qui collectera dans son diocèse des sommes importantes pour
les maisons d’enfants algériens victimes de la guerre. Pour autant, la
1. La CGT paraissait alors fort réservée, sinon hostile an FLN dont l’AGTA n’était
manifestement que le porte-parole syndical en France.
2. Voir l’article de Jacques Fauvet intitulé « Le réveil », Le Moitié. 4 juin I960.

71
Les branches parallèles : travailleurs et étudiants

formation ouvrière n'est pas complètement sacrifiée et le Centre de culture


ouvrière, avenue Sceur-Rosalie à Paris, réservera, pour chacun des stages
qu'il organise, le tiers des places aux jeunes présentés par l’AGTA... sans
compter les salles mises à sa disposition et qui serviront en fait, le plus
souvent, aux réunions des cadres FLN.
Ces contacts fructueux, l'Am icale les avait établis aussi bien avec la
gauche syndicaliste qu'avec une frange de l’Église de France, ne négli­
geant ainsi aucune aide à la cause algérienne. Lorsque des prêtres ouvriers
de Lyon sont arrêtés pour leur soutien actif au Front, elle adresse au
cardinal Gerlier, prim at des Gaules, une lettre ouverte d'espoir dans
l'avenir fraternel des deux peuples : «L es noms des abbés C artoon,
Magnin, Chaise, Boudouresque, et de bien d’autres, symbolisent à nos
yeux l'am itié entre les hommes et les peuples. Ils sont la preuve vivante
que les souffrances qu’engendre la cruelle guerre d’Algérie peuvent
rapprocher, plus qu’elles ne les éloigneraient, des Français et des Algé­
riens, des chrétiens et des musulmans, lorsque leur but commun est la
paix fraternelle dans le respect mutuel '. »
Par les relations qu’elle aura su nouer avec les différents milieux
politiques et religieux sensibles au mouvement de décolonisation, l'AGTA
fournira à l’organisation du FLN en France un soutien inestimable en
lui procurant des agents de liaison, des lieux d’hébergement, des moyens
d’impression pour sa littérature, des transporteurs sûrs ou les caches
indispensables pour ses fonds. Mais si l’action clandestine entraîne iné­
vitablement arrestations et poursuites, les responsables « grillés » en France
n’en deviennent pas pour autant des m ilitants hors de combat. Elle les
répartit à travers les pays limitrophes où les ouvriers algériens, fuyant la
répression et les brimades policières subies en France, ont trouvé refuge.
Ils étaient déjà nombreux en Belgique. Ils découvrent désormais l'A lle­
magne fédérale où leur nombre est estim é à 2000 par l’Union des
syndicats allemands en novembre 195912.
Mais l’essentiel de son cham p d’action demeure évidemment la France.

Presque aussi anciens sur le sol de France que leurs compatriotes


salariés, les étudiants algériens devaient être une centaine en 1925,
répartis entre les universités métropolitaines et celle d’Alger. En 1935,
leur nombre dépassait à peine 300. Après la guerre de 1945, les étudiants
algériens reviennent en plus grand nombre. En 1950, ils sont déjà un
millier. En 1954, ils sont 1394, dont 600 à Alger même. A partir de cette
dernière année, un engouement pour les études se manifeste qui portera
leur effectif à 2 080 en 1956, dont 600 seulement à Alger, tous les autres

1. Lettre du 2 février 1958 adresaée pur l'AGTA uu cardinal Gerlier, archevêque de


Lyon.
2. Chiffre retenu par la motion du Syndicat des métaux au cinquième coogrèa du DGB
sur l’aide aux travailleurs algériens.

72
Les branches parallèles : travailleurs et étudiants

préférant poursuivre leurs études en France où le clim at est encore


relativem ent respirable '.
Le 27 février 1955, les membres de l’A E M A N 2 d’Alger votent à
l’unanim ité une motion appelant à la création d’une organisation estu­
diantine spécifiquement algérienne. Les 4, 5, 6 et 7 avril se tient à Paris,
115, boulevard Saint-M ichel, une conférence préparatoire pour la tenue
d’un congrès constitutif. Sous la présidence de Djamal Rahal, l’Union
des étudiants algériens de Paris (UEAP) organise ces journées. Au cours
de débats souvent houleux, deux thèses s’affrontent. L’une, soutenue
notamment par Inal, Rahal, Aziz Benmiloud, Mohamed H arbi et certains
autres, propose la création d’une Union générale des étudiants algériens
(UGEA) à caractère non confessionnel et ouverte à tous ceux qui en
accepteraient les statuts et respecteraient les objectifs. L’autre, défendue
en particulier par Belaïd Abdessalam et Mohamed Benyahya, estime que
l’Union ne peut être viable tant que les Algériens demeurent sous
domination coloniale, s’ils n’affirment pas d’une manière claire et non
équivoque leur personnalité dans le cadre de l’Islam.
La conférence met un term e au débat en retenant que « notre pays
connaît une situation particulière qui le distingue des deux autres pays
d’Afrique du Nord. Si ces derniers conservent leur personnalité islamique,
telle qu’elle s’est historiquement développée, il n’en est pas de même
pour l’Algérie que l’on a cherché à déraciner de la vaste civilisation dans
laquelle elle s’était développée ». La motion d’Alger préconisant l’appel­
lation UGEMA est adoptée par la conférence préparatoire à une large
m ajorité*.
Le 8 juillet 1955, le congrès constitutif, qui se tient dans une salle
de la M utualité à Paris, va officiellement créer l’UGEM A dont les
instances élues porteront Ahmed Taleb à la présidence de la jeune
organisation. Officiellement, les objectifs de l’UGEM A sont la défense
des intérêts corporatifs et syndicaux des étudiants algériens, mais dès
l’origine elle affirme sans ambage que le problème algérien ne peut
trouver de solution que dans la discussion et l’accord avec « ceux qui
se battent dans les m aquis», entendant par là le FLN. Très vite les
arrestations d’étudiants se m ultiplient. La section d’Alger devient la
cible des forces de répression et son vice-président, Mohamed Lounis,
est tué en août 1955.
Confirmant avec force ses prises de position antérieures, l’UGEMA
déclare que « la lutte du peuple algérien ne saurait avoir d’autre abou­
tissement que l’accession du peuple à la souveraineté », par « la procia-

Chiffres extraits de « Pourquoi les étudiants algériens désertent-ils la France?»,


tudiant de France, février 1960, n* 17.
2. Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord.
3. Extrait du PV des débats de la conférence préparatoire des 4 au 7 avril 19S3. Ont
voté pour, les représentants des universités suivantes : Alger, Bordeaux, Caen, Grenoble,
Lyon, Montpellier, Nancy, Toulouse (Bekkoucha) et Strasbourg. Se sont abstenus : Paris,
Poitiers, Toulouse et Tours. Vote contre : néant

73
Les branches parallèles : travailleurs et étudiants

anation de l'indépendance de l'Algérie et l'ouverture de négociations avec


le FLN * *.
Appels et déclarations politiques auraient-ils suffi pour arrêter les
massacres? Les étudiants ne pouvaient évidemment assister en spectateurs
passifs à la tragédie qui ensanglante et dévaste leur pays. Le 19 mai
1956, la section d’Alger lance un ordre de « grève immédiate des cours
et des examens pour une durée illimitée » et invite instamment intellec­
tuels et étudiants à « déserter les bancs de l'université pour le maquis et
rejoindre en masse l’ALN et son organisation politique, le FLN ». L'ordre
de grève surprend l’ensemble des étudiants algériens en France. Un grand
nombre sont atterrés par la nouvelle qui les frappe à quelques semaines
à peine des examens sanctionnant une année de labeur. Passe encore
pour la grève des cours, mais celle des examens si proches! Certains
croient même à une manœuvre des services psychologiques français.
Belaïd Abdessalam se rend aussitôt à Alger pour s’informer. Il y rencontre
les étudiants et les responsables FLN dont Ramdane Abbane, membre
influent du CCE. A son retour, les choses se précipitent. Il réussit à
convaincre les étudiants de France que ceux d'A lger n'avaient pas agi
en irresponsables, mais après analyse de la situation et mûre réflexion.
Il ne restait plus au comité exécutif de l'UGEM A qu'à demander à
toutes ses sections de France de form uler leur position par télégrammes.
Réuni le 29 mai 1956, le comité directeur ratifie le choix des sections et
étend ainsi la grève à l'ensemble des universités françaises; tout en
soulignant que «ce geste n'était nullement une m arque d'hostilité à
l’égard de l'Université française, mais répondait à un im pératif national »,
l'UGEM A veillait à dépouiller sa décision de tout chauvinisme culturel.
L'appel à la grève sera entendu, même par ceux auxquels il n'était
nullement destiné, comme certains lycéens et collégiens. Tout de même,
la décision était lourde de conséquences et, à la vérité, les étudiants
algériens n'ont pas suivi unanimement avec gaieté de cœur. Les non-
grévistes ne furent pas rares et les «étudiants-m ilitants» durent faire
appel à la dignité de leurs cam arades, mais aussi brandir la menace
envers les indécis et les pleutres. Satisfaction des dirigeants estudiantins
et ferm eté des sanctions futures promises aux « lâches » alterneront dans
les exhortations adressées aux étudiants.
Mais la désertion des universités n'allait pas se prolonger éternellem ent,
dès lors que le FLN ne pouvait engager tous les étudiants dans la lutte
active. A la réflexion, l’UGEMA, tirant les enseignements d’un mouve­
ment qui se traîne sans perspective claire, estime que la première phase
de l’action révolutionnaire est en voie d'achèvem ent, l’établissement des
infrastructures étatiques authentiquem ent algériennes devenant une réa­
lité. Il lui im portait désormais, « confiante dans l'issue finale du combat
lib érateu r12 », de préparer les cadres compétents, solides et éprouvés, pour
1. Résolution fin ie du deuxième congrès tenu à P u is, US, boulevard Saint-M kbel, du
24 au 30 mars 1936.
2. Déclaration du comité directeur de l’UGEMA faite à P u is le 14 octobre 1957. *

74
Les branches parallèles : travailleurs et étudiants
l'édification de l'Algérie indépendante Aussi, réuni les 21 et 22 septembre
1957 à Paris, le comité directeur décide-t-il à l'unanim ité la levée de la
grève à partir de la prochaine rentrée scolaire tout en «jetant l'exclusive
sur l'université d'A lger ». La grève aura ainsi pratiquem ent duré deux
années universitaires : entreprise en mai 1956, elle n'aura pas permis aux
étudiants de se présenter aux examens de fin 1956 et fin 1957. Mais
pendant cet intermède, des étudiants auront accédé à toutes les respon­
sabilités dans les diverses structures de la révolution : au sein de l’ALN,
de l’OPA, de la fédération et même dans l'instance suprême : le Conseil
national de la Révolution algérienne où un poste leur a été accordé123.
La décision de m ettre un term e ä la grève et de reprendre les cours
ne modifie en rien l'opinion politique de l'UGEM A. C 'était là une attitude
que le gouvernement français n’était pas encore disposé à comprendre,
et l'Union devenait en France de plus en plus vulnérable. Son secrétaire
général, Mohamed Khemisti, est arrêté et transféré à Alger. Du 23 au
28 décembre 1957, à Paris, le troisième congrès se déroulera à huis clos
dans une semi-clandestinité et la motion générale, exprimant un enga­
gement encore plus ferme, « invite le gouvernement français à la négo­
ciation avec le FLN ». A la fin des travaux, bon nombre de délégations
viendront témoigner leur soutien aux étudiants algériens. Le délégué de
l'Union internationale des étudiants (U IE) est interpellé, puis interrogé
dans les locaux de la DST. L'ém issaire des étudiants américains est
expulsé de France pour avoir notamment déclaré : « La liberté est indi­
visible. Les étudiants américains ont compris les conséquences ignobles
du colonialisme français. De même que les racistes ont capitulé à Little
Rock, les colonialistes devront reconnaître l’indépendance de l’A lgérieJ. »
C ’était plus que ne pouvait supporter le frêle gouvernement français
de l'époque. Il allait bientôt le faire savoir. Quelques jours plus tard,
vingt et un étudiants sont arrêtés. Le 28 janvier 1958, un décret du
cabinet Félix Gaillard prononce la dissolution de l’UGEM A et ordonne
l’arrestation de plusieurs de ses dirigeants. En France, l’Union générale
des étudiants musulmans algériens a vécu.

Telle est donc l’évolution légale du mouvement estudiantin. Qu’en est-


il de l’action des étudiants directem ent engagés dans la lutte révolution­
naire clandestine? La dissolution de janvier 1958 ouvre une crise qui
paralyse pendant plusieurs mois l’action de l’Union, spécialement sur le
plan des relations internationales. Devant le vide créé par cette disparition,
la fédération de France qui a reçu compétence du CCE pour superviser
1. Commentant la reprise dea cours, El Moudjahid du 1* novembre 19S7 écrit : « L’Al­
gérie marche à grands pas vers l’indépendance, les tâches de l’avenir préoccupent les
dirigeants de la revolution, et tout Algérien doit s’y préparer. »
2. Le congrès de la Soummam rénovait un poste au représentant des étudiants et un à
celui des travailleurs.
3. Rapporté par El Moudjahid, n* 18, 1S février 19S8.

75
Les branches parallèles : travailleurs et étudiants

tout organisme qui se réclame du Front, institue la Section universitaire


du FLN (SU) et désigne un comité fondateur parmi les étudiants
m ilitants. Une première réunion se tient chez Lahbib Hamdani, étudiant
à l’École des langues orientales, en présence de Omar Boudaoud, Kaddour
Ladlani, Moussa Khebaïli, Mohamed Mokrane et Saïd Hadj Driss. Ce
dernier est chargé de la responsabilité générale de la SU, Lahbib Hamdani
de la presse et de l’information, Hachemi Souhalili de 1’« organique » et
Mohamed Mokrane délégué de la SU pour l’extérieur.
La présence des responsables de la fédération n’aura pas été sans
influencer en profondeur cette première réunion. Tirant les enseignements
des progrès déjà enregistrés en 1958 par l’organisation politico-militaire,
la section universitaire s’inspirera de ses méthodes pour se structurer
dans une totale clandestinité. Respect du cloisonnement, de la hiérarchie
et de la discipline : autant de principes auxquels les étudiants devront
bien se plier s’ils veulent échapper aux rigueurs de la répression qui ne
les ménage pas plus que les autres émigrés.
De 1958 à 1962, la SU va donc organiser les étudiants aussi bien en
France que dans la plupart des pays d’Europe occidentale '. Des sections
seront créées en Belgique (Bruxelles, Louvain), en Suisse (Genève, Lau­
sanne, Zurich), en Allemagne fédérale (Heidelberg). Mais c’est surtout
en France que son oeuvre s’avère la plus utile dans le cadre de l’action
générale du FLN. Cependant, à la dissolution, il n’apparut pas clairem ent
qui - du comité exécutif de l’UGEM A toujours présent à Paris et
régulièrement élu par le congrès, ou de la SU simplement désignée par
la fédération - avait le pouvoir de représenter les étudiants. Devant ce
conflit d’autorité, le comité exécutif adresse par lettre du 4 juin 1958 sa
démission collective à la fédération de France du FLN. M enacés d’ar­
restation, réduits à l’inactivité, les membres du comité se proposent de
constituer une «délégation extérieure» et de quitter la France. Ils en
informent un responsable fédéral, mais sans attendre une réponse sur
l’opportunité du départ, le comité entier se retrouve réfugié en Suisse.
C ette précipitation n’est pas pour plaire à la fédération du FLN qui
provoque une «réunion d’information du comité directeur élargi de
Î’UGEM A » au cours de laquelle elle espère voir préciser les positions
de chacun et entend aviser les intéressés des décisions prises.
Effectivement, début août 1958, la réunion se tient à Cologne. Elle
rassemble, entre autres, Messaoud Aït Chellal, dernier président élu de
l’UGEMA, Ali Abdellaoui, Chaïeb Taleb, Tahar Hamdi, Djelloul BaghU >,
Bourhane Berrah, Ahmed Boussalah, Hachemi Souhalili, Saïd Hadj
Driss... ainsi que Mohamed H arbi, Omar Boudaoud, Ali Haroun et
Kaddour Ladlani, représentant la fédération de France du FLN. Après
avoir rappelé que « la fédération ne s’est jam ais départie de sa préoccu-12

1. Les étudiants algériens d'Europe de l’Est seront directement rattachés à l’UGEMA


qui, après sa dissolution en France, va établir son siège à Tunis - 37, me Jean-Levacher -
où elle résidera jusqu’à l’indépendance.
2. Les quatre premiers constituant le comité exécutif de l’UGEMA.

76
Les branches parallèles : travailleurs et étudiants

pation m ajeure et constante d'aider au (dein épanouissement du mouve­


m ent estudiantin algérien sous les auspices de l’UGEM A », le chef du
comité fédéral explique que l'Union, privée de son comité exécutif
démissionnaire, « risquait de se trouver paralysée dans sa contribution à
la lutte commune du peuple algérien ».
En accord avec le précédent comité exécutif, l'assemblée décide le
m aintien de l'UGEM A au regard des organismes estudiantins internatio­
naux et sa transform ation sur le plan interne en section universitaire du
FLN . Comment, concrètement, se traduirait dans les faits cette double
tâche? Sur le plan externe, l'UGEM A demeure. C ette formule va
présenter l'avantage de sauvegarder pour l'avenir le mouvement étudiant
Elle perm et également de m aintenir, auprès des milieux universitaires,
un canal d'inform ation sur le déroulement de la guerre de libération.
Enfin, elle constitue une présence permanente de la jeunesse algérienne
dans toutes les m anifestations internationales de jeunes. Par contre, elle
s'efface sur le plan interne français devant la SU, organisme clandestin
dont les rouages sont calqués sur ceux de l'OPA; cette m utation se
conçoit aisément, aucune condition de sécurité n’étant plus, depuis la
dissolution, assurée par l’ancienne structure légale. L’UGEM A, désormais
dans l’impossibilité d'organiser et de contrôler ses sections en France, ne
peut plus poursuivre ses activités autrem ent que par le biais d'une
organisation clandestine.
D 'autre part, il convient de garder présent à l'esprit que si la grève a
été levée, c’est avec la réserve expresse que l'étudiant devait se considérer
mobilisable à tout m om ent Sa présence au sein de la section universitaire
le prépare donc tout naturellem ent au rôle que les nécessités de la lutte
peuvent du jour au lendemain lui attribuer. C 'est pourquoi la prim auté
doit être accordée au travail politique, et la fonction organisationnelle de
la SU parait primordiale. Elle devra encadrer l'ensemble des étudiants
dans une structure particulière, parallèle à l’OPA, leur insuffler un esprit
m ilitant d'ordre, de méthode et de discipline absolument indispensable
pour tout mouvement révolutionnaire.
Tenant compte de la présence des étudiants algériens dans toutes les
universités françaises, les responsables de la S U c ré e ro n t cinq régions :
- la région parisienne : université de Paris, qui groupe à elle seule le
tiers des étudiants algériens en France;
- la région de Normandie : universités d’Angers, Caen, Poitiers, Rennes,
Rouen et Tours;
- la région Sud-Ouest : Bordeaux et Toulouse;
- la région Centre-Sud : Aix-en-Provence, Grenoble, Lyon, M arseille
et M ontpellier;
- la région Est : Besançon, Dijon, Nancy, Reims et Strasbourg.
En décembre 1958, l’effectif recensé et contrôlé est de 1 857 étudiants ', 1

1. Dans ce chiffre ne tant p u comprit les maîtres d’internat et les lycéens des d a m s
préparatoires aax grandes écoles.

77
Les branches parallèles : travailleurs et étudiants

y compris la cinquantaine de « non-grévistes ». Près de 500 sont structurés


au sein de la SU qui comprend déjà deux cellules. A cette époque, la
répression qui s’abat sur la fédération n’épargne pas la SU : 31 étudiants
sont arrêtés en décembre 1958 et janvier 1959. D’autres, recherchés par
la police, sont dirigés vers les universités des pays limitrophes, où la
fédération les prend en charge en leur attribuant des bourses. Les
effectifs des étudiants algériens en Suisse et en Belgique, par exemple,
iront en s’accroissant alors que celui de France régresse rapidem ent1.
Ainsi, en septembre 1959, l’effectif des étudiants recensés et contrôlés
par la SU s’élève à environ 1 400 pour la F rance2 alors qu’il avoisine
le chiffre de 1 200 pour le reste des pays occidentaux et les pays
socialistes.
Devant ces départs massifs, le gouvernement français ne tarde pas à
réagir, et la SU attire aussitôt l’attention de la fédération sur la bien­
veillance subite et non dépourvue d’arrière-pensées des autorités. Celles-
ci sollicitent de nombreux étudiants, soit pour occuper de hautes fonctions,
soit pour présenter des demandes de bourses ou d’aides. «Toutes ces
facilités ne sont en réalité que des manœuvres visant à détacher les
étudiants algériens de la lutte libératrice et à les m aintenir dans les
universités de France, car la désertion de celles-ci commence à se faire
sentir et à inquiéter les autorités françaises3. » Mais ces autorités ne sont
pas seules à m anifester leur inquiétude devant la nouvelle situation. La
SU également, et pour des raisons inverses. Un nombre non négligeable
d’étudiants, « sans en référer au préalable à notre organisation, ont sauté
sur l’occasion et occupent actuellem ent de hautes fonctions (directeur de
cabinet de préfet, membres du Conseil d’É tat français, etc.). 11 est donc
nécessaire, afin de ne pas se heurter demain à une armée de “ colla­
borateurs ", de reconsidérer nos positions en vue de trouver une solution
conforme à nos principes révolutionnaires 4 ». Une politique de souplesse
et beaucoup de doigté perm ettront de récupérer ces « indisciplinés » et
éviteront d’en faire des exclus, définitivement rejetés par la communauté
algérienne. C’est également la SU qui, grâce au financement reçu de la
fédération, va servir les bourses et aides diverses, envoyer les m andats
aux étudiants détenus5, assurer les départs à l'étranger des sursitaires
menacés d’incorporation dans l’armée française dont, pour la seule rentrée
universitaire 1959-1960, la SU prévoyait une cinquantaine.
Une autre difficulté, à laquelle il faut d’urgence trouver une solution,
perturbe les responsables de la SU qui l’exposent au comité fédéral:
1. On comptait 2 790 inscrits pour l’année universitaire 1957-1958. Ils ne seront guère
plus d’un millier pour 1960-1961.
Sur lesquels 396 sont structurés au sein de la SU.
2. Rapport de la SU, septembre-octobre 1959.
3. Idem.
4. Rapport de la SU à la fédération, aAut I960.
5. Apres les mandes arrestations de décembre 1958, on en avait enregistré une trentaine.
En octobre 1959, il n’en restait plus qu'une dizaine. Cependant, à mesure qu’ils étaient
transférés de la SU à 1’organisatkm-mère ou à l’OS, ils tombaient également sous les coups
de la répression, mais alors en qualité de responsables FLN et non comme étudiants.

78
Les branches parallèles : travailleurs et étudiants

celle des non-grévistes. Pour avoir ouvertement méconnu une directive


nationale de l’UGEM A avalisée par le FLN, ils se trouvent, en fait,
favorisés par rapport à leurs camarades plus disciplinés, puisqu’ils ont
bénéficié ainsi de deux années universitaires d’avance. Pendant que les
m ilitants boycottaient l’Université française, conformément à la ligne
politique du Front, les non-grévistes ajoutaient des diplômes de plus à
leurs titres..., moyennant quoi - et le risque n’est pas théorique - ils
occuperaient des postes plus importants dans l’Algérie de demain. Tel
est le raisonnement tenu ferme par 1’« aile dure » de la SU. Pourtant la
sagesse et la modération l’emportent, dans ces altercations où, il faut le
dire, certains non-grévistes ont parfois joué la provocation. C ette souplesse
dans l’attitude à l’égard des non-grévistes s’impose d’autant plus que la
SU n’est pas tellem ent convaincue de la foi m ilitante de tous les étudiants.
Ce n’est pas tout. La politique d’accueil bienveillant pratiquée par
l’adm inistration française, déjà signalée l’année précédente, voit ses effets
démobilisateurs s’amplifier. Début 1960, la SU informe la fédération
qu’une école nationale d’adm inistration spéciale est en voie de création.
Y auront accès les étudiants en droit licenciés ou en fin d'études qui,
après un stage de six à huit mois, pourront bénéficier de postes importants
dans la fonction publique '. Bourses et aides sont plus généreusement
distribuées. De hautes fonctions leur sont proposées. Certains qui, avec
l’aval du Front, les auront acceptées, s’avéreront en fin de compte capables
de missions périlleuses.
En décembre 1960, dans un salon d’hôtel à Düsseldorf, trois hommes
attablés devant leur café grillent leurs cigarettes, sans discontinuer.
Houari Boumediene, chef d’état-m ajor de l’ALN, Abdelkrim Souici,
membre du comité fédéral, et Saïd Hadj Driss, responsable de la SU
attendent l’arrivée de Boudaoud. Pourquoi cette étrange rencontre? Bou­
mediene et ses deux adjoints, les commandants Slimane et Mendjli, en
situation de mésentente avec le GPRA, sont venus discuter de problèmes
im portants avec la fédération de France. Entre autres, la reprise du
contact rompu avec la zone d’Alger et l’envoi d’étudiants au sein de
l’ALN pour constituer les cadres qui lui font cruellem ent d éfau t12.
Aussitôt après, Hadj Driss rejoint Paris où il charge Oulmane, un des
étudiants qui avait, avec l’accord préalable de la SU, accepté une
affectation à la Cour des comptes, de se rendre à Alger. A ce titre, il
dispose évidemment de toutes les justifications pour éviter les investiga­
tions sourcilleuses de la police locale. E t c’est ainsi qu’un auditeur à la
Cour des comptes française allait renouer le fil entre Alger et Ghardimaou,
siège de l’état-m ajor de l’Armée de libération nationale algérienne.
1. C’est sans doute là une version métropolitaine - et tardive - de la «promotion
Lacoste ». Pour détourner les cadres algériens du « leurre de l’indépendance promise par
les rebelles », le gouverneur général leur avait facilité l’accès à certains postes dont ils
étaient jusqu’alors pratiquement exclus.
2. Voir lettre de Boumediene à Omar (Boudaoud), annexes, document n* 7. Un peu
plus d’un mois après la décision de la SU de faire appel au volontariat, environ 120 étudiants
rejoignent les frontières algériennes.

79
-3
£
w

• 1 -i- ] J Í *i
VHi j4 i i j
îTT ^ 1-i1H *
V ^ J U vAm J Ü '■**'■

13 ? f i iT-i II ^
1 4*4 J i*4 , \ 4 i
i t i l I <¡41 <■*
1 1y 4 j j « j i
î ¿ 1 i i ê ■» J
r> •*
Les branches parallèles : travailleurs et étudiants

Avec le tempe, les efforts pour ram ener rintelligentsia dans le giron
français se déploient encore davantage. De hauts fonctionnaires spécia­
lement compétents conviennent de rédiger un rapport sur « la situation
des étudiants musulmans de souche algérienne en métropole », destiné
au cabinet du Prem ier m inistre ainsi qu’à différents services, et à veiller
à son application Ce rapport est intéressant à plus d’un titre. Œ uvre
sans doute de fonctionnaires libéraux, il a beaucoup de mérites, sauf
celui de concevoir l’éventualité d'une indépendance future de l’Algérie,
ce qui pour l’époque dénote chez ses auteurs une perspicacité plutôt
limitée.
Deux réunions sont consacrées au problème. L’une se tient le 6 octobre
dans le bureau de Bernard Tricot à l’Élysée, l’autre, le 19 octobre, au
Secrétariat général pour les affaires algériennes. On y examine aussi bien
la situation présente que celle qui éventuellement se poserait à la suite
d’un retour souhaité des étudiants vers la France. Pour l’heure, « l’objectif
principal des pouvoirs publics en ce qui concerne les étudiants qui font
leurs études dans la métropole doit être d’éviter leur départ vers des pays
de l’Europe occidentale ou orientale ». A cette fin, l’on voudrait trouver
une solution adéquate à l’épineux problème du service m ilitaire et à celui
de la répression policière, attribuer plus largement des bourses d’études,
assurer un hébergement convenable. E t tout d’abord, les auteurs, rap­
pelant que les renseignements statistiques ont été établis, estim ent qu’un
« fichier des étudiants musulmans de souche algérienne devrait être tenu
dans chaque université, afin de perm ettre aux autorités compétentes de
résoudre les problèmes qui peuvent se poser pour chacun d’entre eux ».
Une première et juste rem arque : « Les départs d’étudiants sont très
souvent dus à la crainte qu’éprouvent beaucoup d’entre eux devant la
perspective d’un appel sous les drapeaux, suivi d’un envoi sur le théâtre
d’opérations en Algérie. » Aussi pour le recrutem ent des jeunes « Français
musulmans » observera-t-on certaines dispositions qui leur éviteront d’être
confrontés au dilemme : désertion ou guerre contre leurs compatriotes.
Ils pourront ainsi bénéficier de prorogation de sursis, même passé l’âge
de vingt-cinq ou vingt-sept a n s12. Lorsque toutes les prorogations auront
été épuisées, il conviendrait d’examiner les cas particuliers, de façon à
donner aux intéressés une affectation telle qu’aucun problème de cons­
cience ne se pose plus pour eux.
Ingénus, les auteurs du rapport conseillent d’agir en finesse : « Pour

1. Parvenu au comité exécutif de 1UGEMA à Tunis, ce dernier redresse à la fédération.


Lettre de Messaoud Alt Chaulai à Abdelkrim Souici en date du 13 mars 1961. Rappelons
Sju’au niveau du comité fédéral, celui-ci coilTait la SU et que les relations UGEMA-SU se
usaient selon la voie hiérarchique normale par l’intermédiaire de Souici.
2. Note du ministre des Années, n* 1625, Mil, SC, 15 septembre 1959, par laquelle les
Français musulmans échappent aux dispositions de l’instruction intenninisténeüe du 11 aodt
1959.

82
Les branches parallèles : travailleurs et étudiants

faire connaître ces dispositions aux intéressés, il y a lien, bien entendu,


de déclarer qu’elles s’inspirent de considérations purement universitaires
tirées notamment du fait que les étudiants originaires d’Algérie subissent,
ou ont subi, sur le plan scolaire, des handicaps tris graves dus à un
retard initial ou aux événements... » Ce que lesdits intéressés, et spécia­
lement les m ilitants de la SU, ont entendu de la bonne oreille.
Mais si les difficultés de recrutem ent m ilitaire peuvent être aplanies
par ces circulaires, c’est toute une m entalité qu’il faudrait changer au
sein de la police pour ram ener les étudiants au bercail universitaire
français. Le rapport s’inquiète de cette fâcheuse tendance qu’ont « les
différents services de police à voir dans les étudiants musulmans bien
davantage des suspects caractérisés qu'une élite potentielle à ménager ».
Bien sûr, on ne saurait «ferm er les yeux sur une éventuelle activité
répréhensible des étudiants de souche musulmane », mais il est essentiel
d’éviter, à l’avenir, que la qualité d’étudiant soit considérée systémati­
quement comme circonstance aggravante. C’est pourquoi l’on suggère de
donner des « instructions extrêmement fermes, pour que les services de
police s’efforcent d’éviter que les jeunes musulmans soient incités à quitter
la métropole pour échapper à des vexations inutiles ', et même d’examiner,
en liaison avec le m inistère de la Justice, la possibilité de libérer, par
mesure adm inistrative, ou à la suite de réduction de peine, les étudiants
emprisonnés ou internés ».
Lim iter la répression, c’est bien. Agir positivement, c’est mieux. E t la
situation particulière de ces étudiants - qu’il faut coûte que coûte arracher
au FLN - justifie certainem ent que l’on déroge à la procédure normale,
et nécessairement lente, d’attribution des bourses. Déjà, sur les fonds de
la fondation Ford, et par l’interm édiaire du Centre national des œuvres
universitaires, quatre-vingt-dix bourses avaient été attribuées d’avril à
octobre 1959 pour un montant de 13 millions de francs. Mais ces fonds
sont étrangers. Un effort français devrait nettem ent m arquer cette volonté.
Aussi - propose le rapport - , 100 millions de francs, sur crédits exclusi­
vement français, devraient-ils être mis à la disposition d’un organisme
spécialisé chargé d'attribuer les bourses aux étudiants «m usulm ans».
Dans d’autres domaines encore, on va leur m anifester autant d’intérêt.
On assurera à l’avenir un hébergement convenable. Du fait que les
étudiants « musulmans » sont assimilés, en la m atière, aux métropolitains,
certaines facilités accordées aux étrangers - telles que la réservation de
places dans les pavillons nationaux, par exemple - leur sont refusées. Il
faudrait donc leur réserver un quota spécial. On déplore aussi que ces
étudiants se heurtent aux préjugés des logeurs privés qui voient en tout
Algérien un « terroriste potentiel ». Aussi le rapport propose-t-il l’aide du
Fonds d’action sociale, et souhaite que les foyers de jeunes travailleurs,1

1. Il semble que de telles directives tien t déjà été données quelques mois auparavant,
puisque le rapport de la SU d’août 1960 mentionne que « les services de la police française
ont presque disparu, et que, généralement, celle-ci a mis fin à ses tracasseries ».

83
¡jes branches parallèles : travailleurs et étudiants

subventionnés par oe même Fonds, puissent réserver quelques lits à ces


étudiants...
Ce que l’on désire en fin de compte, c’est m aintenir en France ceux
qui s'y trouvent, leur ôter tout désir d’abandonner les universités, hâter
et faciliter le retour de ceux qui les ont désertées. Dans ce but, on est
prêt à relever les limites d’âge pour l’accès aux écoles spécialisées où
leur sera réservé un nombre minimal de places, et même à accorder â
ceux qui voudraient revenir certaines équivalences de diplômes. On estime
aussi «souhaitable que dans chaque université», l’on se préoccupe de
« rompre l'isolement moral de ces étudiants musulmans ». Ainsi, à l’ex­
piration de la sixième année de guerre, le cabinet du Prem ier ministre
français découvre les malheurs de cette jeunesse, envisage d’abandonner
la politique du bâton pour celle de la carotte et - selon certains des
auteurs du rapport, de très bonne foi - de substituer l’accueil compréhensif
à la force répressive. Ce changement de cap, après plus d’un siècle
d’occupation caractérisée par la négation de la personnalité historique
des vaincus, avait-il quelque chance de séduire des jeunes intellectuels,
engagés dans une guerre qui revendique autant une identité contestée
que l’indépendance territoriale?
En Algérie, la grande roue du mouvement de décolonisation venait
d’avancer d’un septième cran.
CHAPITRE V

Le second front

Original from
Digitized by UNIVERSITY OF MICHIGAN
Om ar Boudaoud arrivait avec diverses directives du CCE, en par­
ticulier celle de créer, dès que les circonstances le perm ettraient, un
clim at d'insécurité en France même. L’objectif était de contraindre le
gouvernement ä y m aintenir le maximum de troupes, ce qui allégerait
d'autant le dispositif de guerre pesant sur l’ALN en Algérie '. Il
convenait donc de forger l'outil capable de mener sur un territoire
hostile, ce combat d'un genre nouveau. Dès la formation des premières
cellules FLN , il s'était avéré nécessaire de créer des cellules « de choc »,
particulièrem ent chargées de l’autodéfense, sous la responsabilité d*Ah­
med Doum puis d’Abdelkrim Souici. Mais l'audience restreinte du
Front au sein de l'ém igration et ses maigres effectifs lim itaient leur
action, et les contraignaient à un rôle purement défensif. Avec l'évo­
lution de la lutte, il parut nécessaire de réunir les groupes décidés et
aguerris sous une seule autorité afin de donner ¿ cette structure nouvelle
plus de liberté de manoeuvre, de rapidité dans l'action et d'efficacité
offensive.
Début 19S7, Saïd Bouaziz est muté en France par le colonel Saddelc,
chef de la wilaya IV (Algérois) pour aider un comité fédéral sérieusement
réduit par les récentes arrestations. Avec Boudaoud, le nouveau comité
fédéral décide la création, à l’image du PPA quelques années plus tôt,
d'un véritable organe param ilitaire. Ainsi naîtra l’OS - l'Organisation
spéciale12 - constituée de véritables soldats de l'om bre qui vont rem plir
une mission particulièrem ent délicate et périlleuse. En m ilitant discipliné,
l'étudiant Nacereddine Aït M okhtar déserte la faculté de médecine de
Paris, dès la grève ordonnée par l'UGEM A. Son désir: réjoindre le
maquis algérien où il espère être utile, étant donné ses quatre années de
préparation m ilitaire élémentaire et supérieure ainsi que son grade de
sous-officier de réserve. Il s’en ouvre à Moussa Keballi qui le met en
contact avec Am ar Benadouda, lui-même sous les ordres de Bouaziz. Un
peu plus tard, convaincu par les compétences pratiques et l'ardente
conviction de l'étudiant, le responsable de l'O S propose au comité fédéral

1. Le prisent chapitre ainsi que le chapitre xxiii, « Hommes à abattre », ont été rédigés
notamment à l’aide de témoignages de militants dont la liste est portée en annexes sur le
document n* 8.
2. On sait qu’un embryon d’Organisation spéciale avait été cependant mis sur pied du
tempo de Doum et de Souici; voir chapitre i.

87
Le second fro n t

sa nomination comme adjoint. Ainsi A lt M okhtar1exercera cette fonction


de 1957 à 1960.
Pour l’instant« l’urgence est de passer au crible des critères retenus les
éléments venant du «choc» et de vérifier leur aptitude à former de
véritables commandos. Ils doivent accepter une discipline de fer, observer
une stricte clandestinité et respecter le secret absolu, être libres de toute
attache familiale ou sentimentale, pratiquer un sport m artial, être capables
d’une grande résistance physique et psychique, enfin pouvoir rester en
état permanent d’alerte. Pour certaines missions, un type physique euro­
péen sera nécessaire. Dans la mesure du possible, les membres de ces
commandos ne se connaîtront entre eux que sous leurs pseudonymes.
Lors des contrôles des groupes par leurs chefs, le port de la cagoule est
recommandé si les éléments n’ont pas déjà connu le contrôleur. Cela pour
respecter les principes des cloisonnements horizontal et vertical obliga­
toires dans les organisations secrètes d’action violente, clandestines ou
révolutionnaires. C ette m ultiplicité de conditions exigées des m ilitants de
l’OS s’avère facile à respecter étant donné la participation de nombreux
Algériens aux conflits de 1939-1945 et d’Indochine, la diversité des types
humains parmi l’émigration et surtout l’engagement total de la génération
de 1954 pour une cause qu’elle estim e juste.
Si la fédération peut aisément recruter les hommes capables de consti­
tuer ces commandos, leur formation pose des problèmes autrem ent plus
ardus. Aussi Boudaoud, qui connaît l’existence des camps de Khemisset
et La rache grâce à son passage au Maroc, va-t-il m ettre au point avec
l’état-m ajor de la wilaya V (Oranie) installé à Oujda, les stages de
formation spécialisée et d’entraînem ent en vue des actions projetées. Dès
l’automne 1957, un prem ier groupe d’une quinzaine d’hom m es12 franchit
clandestinement les Pyrénées, rejoint le Maroc où il subit un entraînem ent
intensif de six mois et retourne en France par la filière espagnole qui
fonctionne à l’époque3. Le commando revient accompagné de trois
artificiers mutés par l’ALN à l’OS de la fédération de France : Chaleb
Marok, Mohamed Ouznani et Abderrahm ane Skali.
On étudie alors un découpage géographique particulier à l'O S tenant
compte surtout des objectifs envisagés ainsi que des possibilités de
recrutem ent local. Ainsi la « Spéciale » comprend jusqu’à avril 1958
quatre régions : Paris-Centre avec Ahmed Amrani, Mohammed Bensad-
dok et d’autres m ilitants chargés plus spécialement des actions directes
contre certaines personnalités politiques. C’est ce groupe qui exécuta, le
27 mai 1957, au stade de Colombes, Ali Chekkal, aux côtés de René
Coty, président de la République française. Il est aussi à l’origine de
l’attentat manqué contre Borgeaud, boulevard Suchet. Paris-Périphérie a
surtout pour but l’étude des objectifs économiques et militaires pouvant
normalement être atteints avec les moyens dont dispose la « Spéciale ».
1. Dit « Mtdjid ».
2. Voir annexes, document n* 9, le liste des commandos.
3. Voir chapitre xiii, « Vraies filières et feux papiers ».

88
Le second fro n t

Q uant à la région du Centre (Lyon et Saint-Étienne) avec pour respon­


sable Om ar Harraigue, ainsi que la région marseillaise, coiffée par Hocine
Bendali, elles poursuivent les mêmes buts. Peu de temps après le prem ier
stage, un second groupe est prêt pour le camp de formation. Il va
rejoindre le M aroc via l'Allemagne fédérale, les filières devenant opéra­
tionnelles sur cette frontière.
M ais la guerre, qu'elle soit ouverte et classique ou clandestine et
révolutionnaire, ne peut être entreprise avec succès si la situation de
l'adversaire n’est pas connue avec le maximum de précisions. Sans
l’information, autant la considérer comme une empoignade d'aveugles
dans un tunnel. Aussi des réseaux de renseignements, modestes sans
doute, mais qui se révéleront d'une sérieuse efficacité, sont-ils très tôt
constitués. Un réseau formé d’hommes politiques comme Abderrahmane
Farès, ancien notaire à Koléa et président de l’Assemblée algérienne,
Ahmed Bentounes, délégué à la même assemblée, Boualem Stambouli,
haut fonctionnaire de l'adm inistration française, est chargé de recueillir
des renseignements d'ordre politique, économique et m ilitaire. Par l'in­
term édiaire d'un agent féminin de liaison sûr et grâce à un cloisonnement
étanche, le réseau est relié au responsable adjoint de l'O S.
Ultra-clandestine, une cellule FLN de policiers algériens est formée
au sein de la police judiciaire française avec entre autres Mahmoud
Bouyahya et C hérif X '. Elle sera d’une redoutable utilité, perm ettant â
la fédération d’entrer en possession de la liste de tous les agents français
chargés de la lutte anti-FLN, de leurs fiches signalétiques complètes avec
leurs adresses et photographies, ainsi que des observations sur leurs
comportements respectifs envers les m ilitants a rrê tés123.
La découverte, en juin 1960, dans la chambre de Zina Harraigue, rue
du Faubourg-Saint-Honoré, de certaines fiches et photos d'inspecteurs de
la PJ, m it la puce à l’oreille des instances supérieures de la police et
obligea la « Spéciale » à m ettre en veilleuse cette cellule clandestine. Au
sein de l’arm ée, des officiers d’origine algérienne acceptent de fournir, à
l'agent désigné, des informations utiles au Front.
Fin 1957 début 1958, Hocine Bendali est m uté de Marseille à Paris
pour superviser un réseau particulier de renseignem entsJ. Il comptera
des parlementaires, des étudiants et des éléments spécialement destinés
au contact avec les pays africains, à l'échange d'informations avec certains
ambassadeurs de ces pays et à l'aide mutuelle en armement. Les étudiants,
parm i lesquels Hamid Kellou, Saïd Belhocine et Hachemi Souhalili,
s'attacheront spécialement aux surveillances et filatures de certaines
personnalités. Les frères C hérif et Sid-Ali Tiar feront bénéficier le réseau
de leurs nombreuses relations avec les parlem entaires français.

1. Occupe actuellement une fonction qui ne pennet pas de divulguer son identité.
2. Voir annexes, document n* 10, un exemplaire de ces rapports.
3. Lorsque, « grillé », Bendali sera acheminé en Allemagne et affecté au MALG (ministère
de l’Armement et des Liaisons générales), il sera remplacé à la tête du réseau par KeUouche
puis Baya Agtal.

89
Le second fro n t

Une voiture très officielle des PTT, conduite par Abada, qui sillonne
Paris pour collecter le courrier, va perm ettre À certains membres de TOS
de se déplacer en toute quiétude. D’autres vont disposer de toute justi­
fication sociale grâce à un second postier : Kellal, fournisseur attitré du
réseau en papiers officiels des Postes et Télécommunications, cartes
d’identité professionnelles et fiches de paie des PTT.
L’hébergem ent des commandos pose des problèmes spécifiques, les
hommes étant le plus souvent en situation irrégulière avant l’action, et
par là exposés à toute rafle, puis activem ent recherchés après. Un groupe
s’y attelle. Ses membres sont d’origines diverses : Lounès Nour et son
épouse Colette Blemhoif, qui seront arrêtés en 19S8; Chadli Bouzakoura,
membre du Néodestour tunisien à qui est confié le refuge des principaux
membres du prem ier commando de Larache; les frères Boudinar, pro­
priétaires du «Lux-H ôtel» dans le quartier des H alles; Zinet et son
épouse, patrons de l’hôtel Péreire, qui seront emprisonnés pour avoir
hébergé les artificiers S k a li1et Chaïeb; Chadli, autre propriétaire d’hôtel,
rue de la H uchette... et combien d’autres, sans com pter les étudiants
africains et m aghrébins qui m ettent leurs cham bres des cités universitaires
de Gentilly et d*Antony à la disposition du réseau.

En ce mois de juillet 1958, dans un village de la banlieue de Cologne,


sur la rive droite du Rhin, l’auberge des « F alken12 » abrite une réunion
qui semble s’éterniser. Elle dure depuis plus d’une semaine et les phy­
sionomies des participants ne traduisent aucun trait germanique. En fait,
le comité fédéral et les chefs des quatre wilayas du FLN en France
tiennent une séance extraordinaire. S’y trouvent : Om ar Boudaoud, chef
du comité fédéral; Saïd Bouaziz, responsable de l’O S; Ali Haroun,
reponsable de la presse-information, de l'organisation et de la défense
des détenus; K addour Ladlani, responsable de l'organisation-m ère;
Abdelkrim Souici, responsable des finances et des organismes annexes
(SU , AGTA, etc.); ainsi que Moussa K hebaïli3, chef de la wilaya I
(Paris-Centre), H am ada H ad d ad 4, chef de la wilaya II (Paris-Périphérie),
Amor Ghezali, chef de la wilaya III (Centre-Lyon-Grenoble-Saint-Étienne),

1. Arrêté à l’hôtel, Slcali aera condamné à mort par le tribunal militaire de Lille.
2. Les Jeunesses socialistes allemandes; voir Infra, p. 134, note 1.
3. Pseudonymes : Derradji et Mougli.
4. De son vrai nom Youssef Khouadia. Il fut néanmoins, après son arrestation, poursuivi
et condamné sous l’identité de Haddad. Connu par les membres des réseaux sous le
pseudonyme de « monsieur Jean ». Un point d’histoire i ce sujet : H. Hamon et P. Rotman
(Les Porteurs de valises, éditions Albin Michel, p. 112) présentent Haddad comme coor­
dinateur de la fédération, ce qui est inexact, le poste de coordinateur n’existant pas encore
en 1958. Il était chef de l’une des quatre wilayas formant alors la structure organique.
D’autre part et selon les mêmes auteurs, l’offensive du 25 août aurait été préparée par
Haddad et Boudaoud. L’action fut mise au point par dix hommes : les quatre chefs de
wilaya, les cinq membres du comité fédéral et le responsable du collectif et du CSD.

90
Le second fro n t

Sm all M ansa chef de la wilaya IV (N ord et Est) et Bachir Boumaza,


responsable du collectif et du CSD. Le comité élargi estim e que le FLN
est arrivé à installer sur le territoire français une organisation politico*
adm inistrative et param ilitaire telle qu'il peut envisager le passage à une
forme supérieure de combat. A cet effet, Boudaoud rappelle qu’il est
arrivé, investi d’une mission bien précise qui inclut, parm i les directives
données par Ramdane Abbane, au nom du CCE, celle d’ouvrir en France,
au moment opportun, un second front. Le but : élargir le cham p du
com bat, contraignant ainsi le gouvernement français à accroître ses
dépenses m ilitaires et son budget de répression, pour rendre sa politique
im populaire, et disperser ses forces, ce qui soulagerait les maquis.
Les participants se donnent alors un mois de délai pour préparer,
chacun dans son domaine, l’action envisagée. Levant la séance le 25 juillet,
ils fixent le déclenchem ent au 25 août 1958 à 0 h eu re3. Il est convenu
que la date restera connue seulem ent des participants, l’OS et les
« groupes de choc » devant être prêts à l’action au jour J. E t chacun
prend le chemin du retour vers sa circonscription : les responsables de
wilaya par leurs filières respectives, et, un peu plus tard Bouaziz Haroun
et Ladlani transitent par la Belgique où depuis Bruxelles une filière doit
les conduire à Paris.
Dans la capitale belge où se tient l’Exposition universelle, Kaddour
Ladlani apprend que « Spoutnik », le chef de la wilaya du Nord, semble
traîner la patte. Il s’en inquiète d’autant plus que le temps presse, et que
cette wilaya, où le M NA est encore puissant, ne sera pas aisée à m ettre
en branle. En réponse, « Spoutnik » explique qu’il entend, pour des raisons
de sécurité, se déguiser e n ... curé, de façon à avoir les coudées franches,
au cours de l’action à venir. E t pour com pléter son déguisement, il étudie
le cathéchism e! « L'am i, marmonne Kaddour qui avait quelques doutes
sur les convictions de son subordonné, une sérieuse instruction religieuse
demande sans doute plus d’un mois. Il vaut mieux rester à Bruxelles
pour la parfaire.» Ainsi sera aussitôt désigné Benaïssa Souam i3, dit
« J3 », au poste de chef de la wilaya IV.
Une filière va déposer À Paris vers m inuit, dans le tohu-bohu des Halles,
rue de Rivoli, au milieu des caisses de fruits et légumes déposées face à
la Sam aritaine, Haroun et Ladlani qui seront aussitôt pris en charge par
le réseau « hébergem ents ». En vue de l’action à déclencher - qui va sans
aucun doute déchaîner une répression telle que les contacts entre les
diverses wilayas de France deviendront impossibles - , il convient de doter
chacune d’elles de tous les moyens en hommes et accessoires nécessaires123

1. Dit « Spoutnik ».
2. Après le départ des membres présents à la réunion, l'on s'aperçoit que la Saint-
Barthélemy tombe précisément le 25 ao û t II est trop tard pour modifier la date. Le sort
en est jeté! Heureusement, la presse n'a pas songé à exploiter la coïncidence.
3. De son vrai nom Ahmed Benattig, ancien responsable de l'UGTA à Alger; déjà
condamné par contumace, il fut arrêté fin 1958 et de nouveau condamné sous le nom de
«Souami. L 'un des auteurs de ta Gangrim, voir infra, p. 173.

91
Le second fro n t

à une vie autonome. Une activité intense sera déployée par les trois
membres du comité fédéral en liaison avec les responsables locaux.
Le chef de l’organisation va surtout étoffer la wilaya III (Centre et
Sud) qui manque de cadres rodés, et la IV (N ord et Est) qui n’en a pas
du tout, puisque « Spoutnik » est resté en Belgique. Q uant à celles de
Paris et Périphérie, elles constituent pratiquem ent l’épine dorsale de la
fédération. Le chef de l’OS doit s’occuper principalem ent de préciser
avec « M adjid » A ït M okhtar les objectifs visés et de trouver un rempla­
çant à Om ar H arraigue, complètement « grillé » et qui doit être évacué
vers l’Allemagne avant la date du 25. Le responsable & la presse va
rechercher pour chaque wilaya un délégué à la presse et information -
le DPIW '. C’est quelques jours seulement avant {’offensive que seront
pour la prem ière fois désignés M ejdoub Benzerfa (dit « M arcel », dit
aussi « Armstrong »), pour Paris-Centre, Ali Kara-M ostefa (dit« Karl »)
pour Paris-Périphérie, M ustapha Francis (dit« François ») pour le Nord
et l’Est, A bdelatif Rabal (dit « René ») pour Lyon et le Sud.
Le 22 août se tient à Sceaux, dans la banlieue sud de Paris, la réunion
ordinaire mensuelle pour l’examen des rapports organiques et financiers.
C hantal Lam bía de Saria, qui seule connaît l’adresse, est chargée de
véhiculer les participants au nombre de sept : Bouaziz, Haroun et Ladlani
pour le comité fédéral, Kebaïli, Haddad, Ghezali et Souami, chefs des
quatre wilayas. M ais cette fois-ci l’ordre du jour de la réunion compte
en outre l’ultim e vérification du dispositif avant l’heure H. Tout est au
point. Aucun imprévu n’a perturbé le planning établi & Cologne. On
confirme : 25 août, 0 heure, et on se sépare. Le compte à rebours peut
commencer.
Coup de tonnerre dans un ciel serein.
Le peuple français dans sa grande masse découvre par la presse, le 26
au m atin, que la guerre vient de franchir la M éditerranée, au moment
même où il commençait à s’en accommoder. Commissariats, postes de
police et casernes attaqués, dépôts de carburants incendiés, voies ferrées
sabotées, objectifs économiques atteints, policiers et m ilitaires tués, raf­
fineries en flammes et quartiers entiers évacués... tout cela en une seule
nuit.
Quel en est le bilan exact?
Dans la région parisienne, les commandos, sous les ordres directs de
Mohand Ouram dane S aadaoui12 et Mohammed M ezrara dit « Ham ada »,
passent à l’attaque. A 2 h 05, l’annexe de la préfecture de police, 66,
boulevard de l’Hôpital à Paris, est visée. Sur les quatre policiers de
garde, trois sont tués, le quatrièm e grièvement atteint. Les hommes
pénètrent dans les lieux, allum ent des bidons d’essence. L’incendie fait
diversion et l’épais nuage de fumée qui s’en dégage va protéger leur
fuite. Menée par Diafi et M esserli, l'action aura permis la prise d’un

1. Voir chapitre vi, « Presse et information ».


2. Connu dans POS sous le pseudonyme de « Saber ».

92
Le second fro n t

pistolet-m itrailleur 38 et d'un pistolet autom atique de 9 mm. Le commis­


sariat du XIII* arrondissem ent est arrosé de rafales de m itraillette. Quai
de la G are, un dépôt d'essence est touché. La Cartoucherie de Vincennes
est visée. On se propose de la faire sauter. L’attaque, dirigée par Larbi
Ham idi dit « Am ar », a lieu à 3 heures du matin. M ais des policiers
alertés quelque temps auparavant patrouillent. Elle se solde par une
intense fusillade : un policier tué, plusieurs blessés et du côté FLN deux
tués et huit blessés.
L’objectif de « Vincennes » a été manqué pour cause de préparation
hâtive. Mohand Akli Benyounes dit « Daniel », alors responsable de région
dans la wilaya I, explique vingt-cinq ans plus tard :
« En ce qui concerne la Cartoucherie, mon chef de wilaya de l'époque
- Moussa Khebaïli - m 'avait demandé de lui rem ettre vingt-six éléments
sûrs, absolument inconnus de l’organisation et non fichés par la police.
J'a i donc choisi vingt-six éléments convaincus, plus le responsable habituel
du “choc". Ces m ilitants devaient subir un entrainem ent intensif pour
être prêts à engager l'action au jour J. Moi-même, en tant que régional,
j ’ignorais d’ailleurs que celle-ci était fixée au 25 août.
» Deux jours auparavant, le chef de groupe de choc m’informe que les
vingt-six hommes n'ont subi aucune préparation, aucun d’entre eux n'avait
même tenu en main un revolver, ou ne savait utiliser quelque arm e que
ce soit. D’après ce qu'il avait compris, l'action était prévue dans les
quarante-huit heures. Il refusait donc de l'entreprendre avec de tels
éléments et me réclam ait, comme il était tout de même décidé à agir,
de lui restituer les groupes de choc avec lesquels il agissait habituellem ent.
J'en réfère à Khebaïli qui, après discussion, reconnaît le bien-fondé des
observations de mon interlocuteur que je faisais d’ailleurs miennes. Ainsi,
quarante-huit heures avant l'action, vingt-six membres des groupes de
choc de la région, non spécialem ent préparés en vue de l'objectif, sont
rem is à la “ Spéciale ” qui va les utiliser pour cette fameuse nuit. Ce
soir-là, ces éléments s'em parent dans un garage des voitures nécessaires,
après avoir ligoté le gardien, et attaquent la Cartoucherie. Nous avons
déploré un m ort, plusieurs policiers ont été tués ou blessés. Le résultat
n’a pas été à la mesure de nos espérances, parce que, à la suite d'une
erreur d'interprétation, d'autres groupes ont agi avant l'heure prévue,
alertant ainsi la police qui patrouillait autour de la Cartoucherie. Dès
lors, la surprise n'a pu jouer en faveur des assaillants »
Des dépôts de pétrole à Gennevilliers et à Vitry sont incendiés. Toujours
à Vitry est attaquée une usine de montage de camions m ilitaires. Sont
aussi visés, mais sans succès, un hangar à l’aéroport du Bourget ainsi
qu'une usine à Villejuif.
Dans le découpage géographique de l'O S, la Norm andie constitue une
région m ilitaire confiée à Om ar Tazbint, dit « Abdou », chef de région avec
Arab Aïnouz comme adjoint et Abderrahm ane Skali comme artificier.1

1. Entretien avec Mohand Akli Benyqunea, 22 mai 1983.

93
Le second fro n t

Ces trois hommes, avec leurs éléments - une trentaine au maximum - ,


vont mener les opérations du 25 août et des jours suivants jusqu’à leur
arrestation, intervenue le 29 septem bre. A Port-Jérôme près du Havre,
la raffinerie Esso-Standard est sabotée. Muni d’un bâton de nitroglycérine,
un fidaï détruit la cuve, son compagnon Abdelmadjid Nikem, chargé
d’en faire sauter deux autres, est déchiqueté par l’explosion. La centrale
de gaz de Rouen est attaquée avec succès et l'affaire ne sera jugée que
les 6, 7 et 8 février 1961, les auteurs du sabotage ayant dû com paraître
pour de nombreuses autres affaires '.
Une tentative d’attaque contre le comm issariat central de Rouen est
stoppée par la police qui intercepte la voiture du commando et saisit la
bombe destinée à être lancée sur le bâtim ent. Lors du désamorçage,
l’engin explose, tuant et blessant plusieurs policiers. Le commando compte
un mort : Om ar Djillali. A Elbeuf, un brigadier-chef sera grièvement
blessé. Plusieurs attaques seront menées à Evreux pour lesquelles les
« fidaynes » Mohamed Tirouche et Ali Seddiki, condamnés à m ort, seront
exécutés en 1960. Au Petit-Quevilly, près de Rouen, le dépôt pétrolier
est saboté. M algré la présence de la police qui, faisant usage de ses
arm es, tue un m ilitant et en blesse un autre, le commando parvient à
incendier quatre cuves de carburant d’une contenance de 4 000 m ètres
cubes.

Compte tenu des nombreux objectifs économiques et m ilitaires recensés


par l’OS dans le midi de la France, cette zone est subdivisée en plusieurs
circonscriptions ou « régions m ilitaires ». Le chef en est Ouahmed Aïs-
saoui, aidé par l’artificier Ouznani. Deux agents de liaison, Yamina
Idjerri, dite « A ntoinette » et Rabia Dekkari, dite « Djamila », assurent
un contact perm anent avec Paris où se tient l’état-m ajor de la « Spéciale ».
Les quatre subdivisions ont respectivement à leur tête : C hérif M eziane,
dit « Allaoua », pour la prem ière région ou M arseille-Centre; Ali Boulbina
pour la deuxième région; Ahmed Belhocine pour la troisième ou Port-
de-Bouc; enfin Ali Betroni, dit « Abdelaziz », pour la quatrièm e, englobant
Bordeaux et Toulouse. Ces cadres avec leurs hommes - moins d’une
centaine pour toute la zone sud - vont en quelques jours déclencher une
vague de sabotages impressionnante.1

1. Dans une note à « Alain > (Ali Haroun), responsable des détentions, Serge Moureaux,
avocat à Bruxelles, rapportait fin décembre 1960 : « L’affaire du Gaz de France (attentat
du 23 août à Rouen) avec Tazbint, Aïnou z, S kali et Bourenane, déjà condamnés à mort
dans d’autres affaires, est venue les 4 et S décembre 1960 devant le tribunal m ilitaire de
Lille. Après deux jours de procédure (à la barre Oussedik, Zavrian, Marie-Claude Rad-
ziewski, Moureaux, Cécile Draps, Mercnies), nous avons obtenu le renvoi sine die. » Malgré
leur situation critique, les quatre accusés brandissent à l’audience de février le drapeau
FLN ce qui - on s’en doute - n’incitera pas des juges militaires survoltés à plus de
clémence.

94
Le second fro n t

Ouahm ed Aïssaoui raco n te1 : « M ardi 20 août, je reviens de Paris


informé de l’heure H (cinq jours pour tout préparer). Convocation des
chefs de groupe à la ferm e de Baghdadi, située dans les environs de
M iram as123. Le jour même nous y avons transporté les armes et explosifs.
Nous ne disposons pas suffisamment d’explosifs pour prétendre attaquer
tous les objectifs au même moment, mais notre artificier a su confectionner
les bombes et charges nécessaires pour chaque équipe en faisant un
m élange de cheddite et de nitroglycérine, dont il avait seul le secret
Sam edi 24, nous avons remis tous les moyens disponibles, désigné les
équipes, initié les élém ents à l’utilisation des charges télécommandées,
procédé aux essais des détonateurs.
» Dimanche, tout le monde était consigné. Ce n’est qu’à 22 heures que
les chefs de groupe eurent connaissance de l’heure H. Nous quittâm es la
ferm e, chacun partant vers son but. L’artificier et moi-même rejoignîmes
une villa de la banlieue de M arseille, munis des bombes destinées aux
objectifs de M arseille. Le chef de groupe de cette ville nous y attendait.
L’artificier m et la dernière main aux engins, règle la m inuterie sur
l’heure H et charge le tout dans la voiture. Il faut signaler que les frères
du F L N ] nous ont prêté deux tractions avant. Ces deux véhicules devaient
servir au transport des équipes depuis M arseille vers les lieux à attaquer.
» Nous avons quitté la villa vers 23 h 30. Ben Djaghlouli, chef de
groupe, nous précède de quelques m inutes à bord de la traction. L’arti­
ficier et moi-même suivons dans celle du frère Sam et, conduite par Rabah
L... Nous devions rejoindre le chef de groupe en ville pour lui rem ettre
les bombes. A peine avons-nous fait quelques centaines de m ètres que
nous tombons en panne. Rien n’y fait. La boîte de vitesse est complètement
bousillée. L’explosion des bombes allait se produire dans moins de trois
heures. Il n’était plus possible de les désamorcer, les ouvertures étant
soudées. La sœ ur Saliha, après une longue attente, peut enfin rejoindre
la ville par auto-stop et ram ener un taxi dans lequel nous faisons le
transbordem ent. En cours de route, nous trouvons le chef de groupe qui
lui aussi était tombé en panne. Finalem ent, nous avons utilisé des taxis
pour atteindre nos destinations. Les onze objectifs visés furent tous
attaqués. M alheureusem ent, plusieurs charges n’ont pas fonctionné. Cela
provenait de la défectuosité des détonateurs et des explosifs récupérés
dans les carrières de la région, qui avaient été enterrés durant de longs
mois. Nos responsables nous avaient promis trois tonnes de plastic. S’ils
avaient tenu parole, ç’aurait été la catastrophe pour la France... »
Puis Aïssaoui dresse, sans enjoliver, le détail des objectifs attaqués
cette même nuit du 25 août et le bilan - somme toute modeste à ses
yeux - de l’action dans sa zone :

1. Dans une mise au point adressée le 10 juillet 1972 au journal El Moudjahid, et que
celui-ci n’a pas, semble-t-il, publiée.
2. A environ vingt kilomètres de Marseille.
3. C’est-à-dire, dans le jargon de l’époque, l’organisation-mère ou organisation politico-
adm inistrative; les commandos s’intitulent membres de l’OS.

95
Le second fro n t

« Prem ière région : M ourepiane, Cap Pinède, Les Aygalades. Moyens


utilisés : pour le prem ier objectif, une bombe à retardem ent, munie d’un
mécanisme d’horlogerie. Pour le deuxième, deux petites bombes étanches
à retardem ent. E t pour le troisièm e, deux charges télécommandées.
Opération réussie sur les deux prem iers objectifs; pour le dernier, les
charges n’avaient pas fonctionné.
» Deuxième et troisième régions : raffineries de Berre, Lavéra, La M ède,
Sète. Aucune charge télécommandée n’avait fonctionné. L’attaque elle*
même, du point de vue organisation, avait pleinement réussi, puisque nos
éléments, conduits par leurs chefs de groupe, avaient pénétré dans les
lieux, placé les charges sur les vannes, déroulé les fils et en étaient
ressortis sans avoir été remarqués.
»Q uatrièm e région: Port-la*Nouvelle, La Rochelle. Les charges
télécommandées ont fonctionné sur le prem ier objectif qui a
brûlé '. »
Froid et peu enclin à l'exagération, le responsable de l’OS pour la
zone Sud est d'une modestie qui ne traduit sans doute pas les résultats
réels de la « nuit rouge », ni l’im pact certain qu’elle obtint sur les mass
media. Si la presse souligne les attentats manqués contre les dépôts
des sociétés Shell et British Petroleum ¿ Saint-Louis-les-Aygalades près
de M arseille, à La Mède, au Cap Pinède, à Frontignan près de
M ontpellier, à la raffinerie de Lavéra, elle informe sans le vouloir que
le FLN dispose désormais de techniciens capables d’utiliser des engins
sophistiqués et des bombes télécommandées. Elle ne peut davantage
passer sous silence que, sim ultaném ent à ces actions manquées, le dépôt
de la Mobil Oil près de Toulouse brûle encore. Deux réservoirs ont
sauté, provoquant un incendie dont les flammes atteignent plus de cent
m ètres de hauteur et les colonnes de fumée sont visibles à vingt
kilomètres alentour. Mobil Oil perdait ce jour 8 000 m ètres cubes de
carburant.
M ais c’est l’affaire de M ourepiane qui, tant par ses conséquences
immédiates que par les péripéties judiciaires qui s’ensuivent, caracté­
risera dans les mémoires ce « second front » ouvert la nuit du 25 août
1958. Q uatorze ans plus ta r d 12, Albert-Paul Lentin décrit ainsi l’action :
« L’opération capitale est cependant celle qui est dirigée contre le plus
grand dépôt de stockage de carburant du sud*cst de la France, celui
de M ourepiane, dans la banlieue nord de M arseille, non loin du p o rt
Là, l’attaque est précédée par une manœuvre de diversion. Des Algériens
allum ent, à 21 heures, plusieurs foyers d’incendie dans les forêts de
l’Estérel de m anière que plusieurs équipes de pompiers chargées de
1. Dans sa lettre, Absaoui ajoute la cinquième région m ilitaire, qui ne constituait pas le
Midi proprement dit puisqu’elle s’étend sur Lyon et le Centre. Il mentionne l’attaque du
dépôt de carburant de la société Shell-Berre (au résultat nul par suite de l’alerte déclenchée
par les chiens de garde), ainsi qu’une simple tentative sans plus de résultat contre l’Armurerie
de Saint-Étienne. Il faudrait ajouter aussi pour cette région un projet de sabotage de l’usine
à gaz de Lyon, interrompu par un incident imprévu.
2. Dans Historia-Magazine. n* 265, 27 novembre 1972.

96
LA B A T A IL L E DE PA R IS

(C arte établie par Mohamed Onznani, artificier.)


Le second fro n t

com battre le sinistre s'éloignent de M arseille A 3 h 15, l'explosion fait


sauter les deux réservoirs et secoue tout le quartier de l'Estaque. Un
incendie qui éclaire tout le ciel de M arseille ravage sept des quatorze
bacs. Nouvelle explosion à 8 h 43 après que l'on eut fait évacuer en toute
hâte les habitants des quartiers en danger, puis le soir, à 20 h 20,
form idable explosion qui détruit toutes les installations qui avaient jusque-
là échappé aux destructions.
» Un pompier - Jean Péri - est tué. Il y a dix-neuf blessés, parm i
lesquels le m aire de M arseille, Gaston Defferre, qui s'était rendu sur les
lieux et qui a été touché à un pied. Le feu brûle encore à M ourepiane
pendant dix jours... 16 000 m ètres cubes de carburant ont été détruits. »
Rappelant les faits en 1972, AIssaoui estim ait prudem m ent que cette
nuit du 25 août aurait pu être une catastrophe pour la France. Au
moment même, le Provençal titrait : « C 'est une catastrophe nationale. »
Le lendemain m atin, dès l’annonce par la presse et la radio des prem iers
résultats de la vague d'attentats, le comité fédéral, qui avait déjà fait
préparer par la commission de presse une déclaration explicative sur les
buts de la « n uit rouge», la fait rectifier à la lumière des incendies
gigantesques de pétrole qui continuent d'em braser le ciel du M idi : « Par
la guerre à outrance en Algérie et la répression en France, les gouver­
nements français ne laissent plus aux Algériens d'autres moyens que
l'action directe pour m anifester leur conviction patriotique [...]. C 'est
pourquoi, conscient de ses responsabilités [...], après avoir pesé les risques
et envisagé toutes les conséquences de ses actes, le FLN a décidé la
destruction, partout où il se trouve, du potentiel de guerre ennemi et en
particulier de ses réserves en carb u ran t12. » Le triom phalism e présomp­
tueux de la déclaration n'apparaissait guère à ses auteurs, dans l'euphorie
des informations reçues. M ais il faut dire qu'ils étaient à l’unisson de la
base capable alors de renverser, par sa foi, les montagnes qui lui barraient
le chemin de l'indépendance.
La fédération ne perdait pas de vue pour autant son but politique
perm anent : faire comprendre à la grande masse que seul le colonialisme
est à abattre. Q uant au peuple français, dont certains fils sont des alliés
effectifs, il ne sera jam ais visé. « L’émigration algérienne - ajoute la
déclaration - réaffirme toute son estime aux Français et Françaises qui,
pour avoir compris l’idéal de liberté du FLN , sont jetés dans les prisons
ou traînés dans la boue par les journaux et radios colonialistes », car ils
seront demain « les véritables défenseurs des valeurs françaises en Algérie »,
contrairem ent aux colonels qui sont à l'honneur, « à Soustelle et ses

1. C’eût été évidemment une tactique valable pour le FLN, mais il semble que l’auteur
ait été mal informé. En réalité, un des buts principaux de la nuit du 25 août avait été de
brûler le maximum de forêts selon une ancienne directive du CCE qui entendait venger
les forêts algériennes systématiquement arrosées au napalm par l’armée française sous
prétexte d’en « sortir le fellagha comme le chacal de sa tanière ». Ainsi, l’ensemble des
« groupes de choc » de l’organisation avait pour mission cette nuit-là de m ettre le feu aux
forêts. Des orages locaux firent que l’opération « forêts » passa inaperçue.
2. Déclaration du 25 août 1958 diffusée à Paris les jours suivants.

98
Le second fro n t

complices du 13 mai, Guy M ollet et ses acolytes socialo-colonialistes ».


Le texte affirme solennellement que « les civils ne seront pas intention­
nellem ent visés [...], à l’inverse de ce que fait l’arm ée française en Algérie
qui bom barde (indistinctem ent) des régions entières ». C ar il faut bien
s’en persuader, l’action menée dans la nuit du 25 août, sur le territoire
français, ne constitue ni une «vaine et stérile entreprise terroriste» ni
« un acte de désespoir ».
Comme il fallait s’y attendre, la répression se d u rc it Un couvre-feu
pour les Nord-Africains est instauré dès le 27 août dans le départem ent
de la Seine, le 3 septem bre dans le Rhône, et le 4 en Seine-et-Oise '. Les
« chasses au faciès » se m ultiplient à Paris, M arseille, Lyon, B elfort et
les « transferts » en Algérie se développent. Tout « teint bronzé » devient
suspect, et les Algériens emplissent les hôpitaux désaffectés, comme
Beaujon, ou les casernes spécialem ent aménagées pour eux. Des milliers
d ’entre eux sont « triés » au Vélodrome d’hiver, avant d’être internés dans
les cam ps d’Algérie. « Retour aux sources », écriront les rares journalistes
encore courageux, rappelant que naguère, au même Vél* d’hiv, les juifs
étaient, avec la com plicité d'une partie de la police française, raflés puis
parqués, avant d’être envoyés, dans des wagons plombés, vers les camps
de la mort. N i tes contrôles renforcés ni les arrestations préventives
n’em pêchent l’action déclenchée le 25 de se poursuivre, avec moins
d’éclat peut-être mais non sans efficacité.
A Paris, accrochage, dans la nuit du 27 au 28 août, d’une cellule de
l’O S avec un groupe de policiers. Trois d’entre eux, Chauvin, Alfred
D ufrie et Louis Rougerie, sont sérieusem ent blessés place Denfert-Roche-
reau, et l’adjudant-chef André Durau est atteint à la station de m étro
Bonne-Nouvelle. Le 31 août, attaque réussie de dépôts d’essence à Aries
et de l’usine à gaz d’Alès, qui explose. Le 1“ septem bre, les commandos
essuient un échec devant le siège de l’Office algérien d ’action économique
(OFALAC), avenue de l’Opéra, à Paris. Le 2, explosion d'une bombe
près de Rouen. Le 3, sabotage de la voie ferrée Paris-Le Havre. Les
commandos s’attaquent, le 4 septem bre, à l’aérodrome de M elun, et, le
lendem ain, un sabotage entraine le déraillem ent d’un train de m archan­
dises à Cagnes-sur-M er dans le Midi.
Ainsi, les éléments de la « Spéciale », aussi bien que les « groupes de
choc » de l’organisation - car de nombreuses actions contre les policiers
et gradés leur échoient - , continuent à se m anifester sur l'ensem ble du
territoire français, surtout contre certains commissariats dans lesquels les
Algériens sont soumis à de durs interrogatoires. Le 7 septem bre, une
action mineure est menée contre l’aérodrome de Villacoublay. A Lyon,
le poste de police de la place Jean-M acé est attaqué : le brigadier Armand
Sudón est tué.
E spérant rééditer leurs prouesses du 25 août contre les installations
pétrolières, les « fidayines » du Midi visent les dépôts des banlieues de 1

1. DSpartement qui couvrait à l’époque toute la région parisienne autour de la capitale.

99
Le second fro n t

M arseille et de Bordeaux à Bègles, ee même 7 septem bre. Le résultat


est mince. Le lendemain, c’est le tour de la centrale électrique de la
Boisse, dans l’Ain.
En rade de Toulon, les hommes de TOS tentent vainement de fixer
des charges explosives sur les coques du cuirassé Jean Bart, de l’escorteur
Bouvet et du sous-marin Dauphin.
Cependant, le sabotage du paquebot Président de Cazalet, qui assure
la liaison M arseille-Algérie et sert à l’occasion pour le transport des
troupes, fait quelque bruit. Le 5 septem bre 1958, le navire quitte M ar­
seille vers 11 heures à destination de Bône '. A 12 heures, alors qu’il se
trouve à une vingtaine de milles au large, il signale une explosion dans
le com partim ent des ventilateurs de chauffe, immobilisant les machines,
causant d'im portants dégâts et soufflant les cloisons. Un commencement
d'incendie vite enrayé suit la déflagration. Le navire, en difficulté, est
pris en remorque par le Djebel Dira qui se trouve dans les parages.
Treize personnes sont blessées et un chauffeur, André Barreda, qui souffre
de graves brûlures, succombe deux jours plus tard. L'enquête établit
qu'une bombe placée dans le com partim ent des ventilateurs en était la
cause. Lors de l’arrestation du groupe de M ourepiane, la police découvre
qu’il s'agit des mêmes éléments. En tout, quatorze personnes dont deux
femmes.
L'offensive du 25 août se poursuivait. Entre-tem ps, parvenait à Paris
le communiqué du CCE publié au C aire en date du 31 août 1958. Intitulé
« Déclaration du Com ité de coordination et d'exécution de la révolution
algérienne à propos de la guerre portée en France par le Front de
libération nationale », le texte trahit, par la grandiloquence du titre, le
soulagement de la direction établie en Égypte de voir le FLN reprendre
un second souffle, après une lutte de quatre années, caractérisée, surtout
les derniers mois, par un affaiblissement momentané mais certain de
l'A LN , consécutif au « rouleau compresseur » passé sur l'A lgérie par les
800 000 hommes de l'arm ée française.
A la veille des actions d'août en France, l’A LN m arque m ilitairem ent
le pas en Algérie. La saignée qu’elle vient de subir affecte le moral des
troupes. Ainsi, dans la wilaya III (Kabylie), les opérations commencées
à l'époque avec 12 000 com battants se term inent avec 3 000 survivants2.
Au point que le chef du départem ent de la guerre, au nom du CCE,
sentait le besoin de diffuser par radio un ordre général n° 1 destiné à
soutenir, à encourager et à fortifier la com bativité des djounouds1 :
« G râce à votre dévouement, à votre esprit de sacrifice, à votre ardeur
et votre discipline, vous réaliserez la victoire [...] *. » Assurément, le style
ne salue pas un bilan triom phal.
1. Aujourd’hui redevenue Annaba.
2. Entretien avec Abdallah Bentobbal, confirmé par lea déclarations du commandant
Hamimi, au cours de la table ronde tenue pour l’écriture de l’histoire de la révolution,
1* séminaire, octobre 1984.
3. Émission du Caire en date des 8 et 9 juin 1938.
4. Le texte complet de l’appel est publié dans El ttaudjakid. te 2 6 ,4 juillet 1938.

100
Le piétinem ent du com bat, l’arrivée de De Gaulle au pouvoir proclam ant
Tintégration des « Français à part entière » dans le giron de la m ère-patrie...,
tout cela n 'était pas pour faire m onter la cote du CCE auprès des « Frères
e t Alliés » arabes. Apprenant la nouvelle du 25 août, rapportée par les
radios internationales1 et amplifiée par la presse du Moyen-Orient, la
direction l’a reçue « comme un véritable ballon d'oxygène », au 32, rue
Abdelkhalek-Sarwat, siège central du FLN au C a ire J.
Alors que les dirigeants égyptiens, doutant d'une issue conforme aux
aspirations algériennes, m anifestent depuis plusieurs mois une attention
moins soutenue ¿ l’égard du Front, ils dem andent à rencontrer, dès le
26, les membres du CCE présents dans la capitale. Les Égyptiens
paraissent réconfortés de n'avoir pas joué une carte perdante, en soutenant
la lutte du FLN . Dès l'annonce de la nouvelle, Fethi Dib - du groupe
des « officiers libres », compagnon et homme de confiance de N asser et
aussi chef des services de renseignements égyptiens - souhaite rencontrer
Krim et Bentobbal pour leur exprim er sa satisfaction de constater « que
la révolution n 'a pas perdu son souffle ». En Tunisie, les deux hommes,
en compagnie de Mahmoud Cherif, autre membre du CCE, sont égale­
m ent sollicités par Ahmed T lili et Tayeb M ehiri, membres du gouver­
nement. Ils les assurent que le combat continuera « quel que soit l’hommç
au pouvoir en France » et «jusqu'à l'indépendance * ».
Des wilayas d’Algérie, les messages arrivent qui traduisent le conten­
tem ent des djounouds particulièrem ent sensibles au fait que l'action du
25 août immobilise en France même 80 000 soldats. La wilaya II
(Constantinois), quant à elle, accueillait avec une satisfaction évidente
« l'élargissem ent du front constituant un encouragem ent pour l’ALN ».
« Le moral des com battants algériens, rapporte un témoin, s’est élevé du
fait que tous les nationaux s’avèrent alors mobilisés à l’intérieur des
frontières, comme à l'extérieur, pour atteindre le même but : l'indépen­
dance du pays. Le fardeau est partagé par tous et devient donc moins
lo u rd 1234.»
Ainsi, la déclaration du 31 août entend-elle expliquer les buts straté­
giques de l'opération : « La prem ière offensive des commandos algériens
s'est fixé un objectif essentiellem ent pétrolier pour une double raison :
1) frapper les réserves de carburant [...]; 2) prolonger sur le territoire
français même la guerre que [...] l’ALN mène méthodiquement en
Algérie. Il y a un an, le FLN avait promis de détruire le pétrole saharien
en France même, U a tenu sa promesse. Il réaffirme sa volonté de rendre
1. Le CCE d’accord cor le principe de l'action n’était an courant ai daa modaHtàa
d’exécution ni de la date, lainéee à l’initiative de la fédération.
2. Entretien avec Abdallah BentobbaL
3. Entretien avec Abdallah Bentobbal.
4. Entretien avec Salah Boudnider (dh «Saout el A rab»), colonel de la wilaya U,
avril 19S4.

101
Le second fro n t
infructueux tous investissements tendant à l’exploitation des richesses de
l’Algérie, y compris le Sahara '. »
On devine qui sont les destinataires du communiqué : les compagnies
pétrolières et les investisseurs étrangers qui entendaient faire cause
commune avec le capital français. « Par suite - ajoute le texte - toute
participation étrangère, sous forme d’investissements, de capitaux ou
d’autres moyens ne peut être considérée par le FLN que comme un acte
d’hostilité vis-à-vis de l’Algérie com battante. » E t à l'égard du peuple
français, le CCE appuie la déclaration de la fédération en soulignant « le
caractère strictem ent stratégique de notre combat. Le choix des objectifs
et des méthodes démontre notre désir d’épargner les populations civiles ».
Si des atteintes à ces populations se produisent, elles n’auront pas été
voulues, « les nécessités de notre lutte sont im pératives ». Le paragraphe
final s’adresse aux « m oudjahidin des commandos et aux patriotes de la
colonie algérienne en France [...] » : « Com battez farouchem ent l’ennemi
en épargnant ceux qui sont sans défense. Vous savez m ourir en respectant
les femmes et les enfants. C’est cet idéal qui est le gage de notre
victoire. »
La direction du front réaffirme le souci constant, à tous les niveaux,
de se ménager l'opinion publique française pour la désolidariser de ses
représentants politiques du moment.
Ces politiciens apparaissent aux yeux du FLN, au même titre que les
chefs de l’arm ée, comme personnellement responsables des m alheurs du
peuple algérien et des morts inutiles du côté français. Certains sont donc
inscrits, au même titre qu’un dépôt de carburant ou une usine d’arm em ent,
comme objectifs à atteindre. Sur la liste, l’ancien gouverneur général
d’Algérie, Jacques Soustelle. Difficile de comprendre l’itinéraire politique
du spécialiste de la civilisation aztèque qui, d’intellectuel de gauche
ouvert aux idées d’égalité des hommes et du droit naturel des peuples à
leur liberté, se mue par son proconsulat algérien en champion de la
domination coloniale, en défenseur d’un système fondé sur l’exploitation
des ressources naturelles du pays conquis. On comprend encore moins le
résistant qui fut aux côtés du général de Gaulle à Londres renier
ouvertement ses options sur le com bat du juste contre l’occupant étranger.
A moins de supposer que l’acte du patriote, respectable lorsqu’il porte
le chapeau européen, dégénère en crim e quand il est accompli en djellaba
sur le m assif de l’A urès3. O r il emploie son intelligence, comme m inistre 12
1. Texte publié dans El MoudJaUd.tr 29,17 septembre 1958, sous le titre « Coaunwiiqtié
du CCE », de sorte qu’il ne reprend pas l’intitulé complet se trouvant dans le texte transmis
du Caire à la fédération de France et ci-dessus commenté.
2. Heureusement pour l’honneur des résistants français, la plupart d’entre eux, même
s’ils n’ont pas agi positivement en faveur du FLN, ont compris la légitimité de son action.
Presque tous ceux qui ont animé les réseaux de soutien avaient en leur temps participé à
la Résistance. L’éditeur Jean Subervie, qui publia clandestinement de nombreux journaux
et ouvrages favorables au Front, donne plusieurs raisons à ses engagements parmi lesquelles
celle-ci : « [...] en tant que résistant, je pensais que si j ’étais un jeune Algérien, je serais
certainement dans un maquis » (Yvonne L lavador, La Poésie algérienne de langue
française et la Guerre d'Algérie, Etudes romanes de Lund, Suède).

102
Le second fro n t

de l'Inform ation du nouveau gouvernement, à convaincre l'opinion que


le résistant algérien, devenu par les subtilités d'un vocabulaire volontai­
rem ent dénaturé « fellagha » (étymologiquement : briseur de cr&nes), ne
m érite guère (dus de considération que n'en inspire le sens originel du
term e.
En tout cas, quelque scrupule que l'on ait à porter la main sur un
homme de science, celui qui est v id ce 1S septem bre 1958, avenue de
Friedland, à Paris, par Mouloud Ouraghi et Abdelhamid Cherrouk, n 'a
plus rien de commun avec l'ém inent ethnologue. Il s’est placé de lui-
même parm i les Lacoste et les Massu. A 9 h 30, alors que le m inistre, à
bord de sa DS noire, arrive à son m inistère, Ouraghi lui tire plusieurs
balles de colt dont l'une troue le veston à sept centim ètres du cœur.
L'ancien gouverneur d'A lgérie se jette au plancher. Il se relève. Une
rafale de m itraillette tirée par Cherrouk crépite. Il replonge. La voiture
s'arrête. Soustelle en sort pratiquem ent indemne. Chaque homme a, dans
sa vie, un jour de chance. Pour Jacques Soustelle, ce fut ce jour-là.
Ouraghi est ceinturé par la foule dans les couloirs de la station de m étro
Étoile. Cherrouk tire pour protéger sa fuite. Blessé, il est alors arrêté.
Après la fusillade échangée avec les pedidera, on relève un passant tué
- Jean Pacaut - et trois autres blessés : M arcel Breton, Henri M artin et
Jean Tardieu '.
Le jour même de l'atten tat de l'avenue de Friedland, les cars de po­
lice sont systém atiquem ent m itraillés, rue de Rivoli, dans le
XV* arrondissem ent, à Vanves, à Issy-les-Moulineaux et à Boulogne-
Billancourt. Un m ilitaire est tué et deux autres blessés, rue Jean-M ermoz,
à Joinville-le-Pont. A M etz, un capitaine de parachutistes est grièvement
atteint. Le 21 septem bre, le m itraillage des voitures de police se poursuit :
à Villejuif, à l'Haÿ-les-Roses, à Aubervilliere.
Tandis que les « groupes de choc » attaquent le comm issariat d'Aulnay-
sous-Bois, où un inspecteur est blessé, l'O S fait sauter des usines de caout­
chouc de Kléber-Colombes et sabote le relais de télévision du Havre. Ce sont
égalem ent deux éléments de la « Spéciale », deux femmes, Aïcha Aliouet
et M arcelle X ..., qui tentent le sabotage du poste ém etteur clandestin de la
DST, installé au troisième étage de la tour Eiffel. C ette action va soulever
un tollé général d'indignation, présentant le FLN en France comme dirigé
par « une équipe de terroristes ». Les moins indignés lui dénient tout sens
politique. « Voyez donc, ils ne respectent même pas le symbole univer­
sel et innocent de la Ville Lumière! » On omet simplement de mentionner
l'existence du relais radio spécial de la police, au sommet du monument.
De toute façon, la bombe à retardem ent est préparée par C h aïeb 12 avec
une charge calculée pour ne détruire que le poste, sans aucun risque pour
la stabilité de la tour. L'engin est découvert avant qu'il n'explose.

1. Jugés par le tribune! m ilitaire de Périt, les deux m ilitants ont été condamnée i mort,
puis graciés par de Gaulle.
2. Arrêté quelque temps plus tard, Chaïeb, l’artificier, est « interrogé » d’une manière telle
par les agents de la DST, qu’il m eurt « de mort naturelle au cours de sa garde à vue »!

103
Le second fro n t

Pour suivre de l’intérieur de l'organisation les résultats de l’offensive


du 25 août, la désignation des DPI auprès de chaque wilaya s'avère une
heureuse initiative. Le prem ier message parvient de la III : « Lyon, le
22 août 1958. Je suis bien arrivé ici après mon court voyage. Malheu­
reusem ent le tem ps n’est pas clém ent : orages nombreux, mais de courte
durée [entendez : rafles, perquisitions sans gravité]. Nos amis vont très
bien et s’occupent de moi en me faisant visiter la ville [entendez : le
contact est pris avec le responsable local qui s’occupe de mon héberge­
ment]. Rien de particulier à te dire. Bien fraternellem ent. Signé : René. »
Ainsi, le 22, lorsque A bdelatif Rahal prend contact avec le chef de
wilaya, il est très décontracté et ignore encore tout du déclenchem ent
fixé au 25. Le 30, nouveau rapport : « [...] La réaction de la police est
aveugle et désordonnée : rafles continuelles, contrôles d’identité en de
nombreux points des villes, séquestrations, survols du territoire par les
hélicoptères. La population civile se m et de la partie (attaques de cafés
algériens et d’Algériens isolés par des bandes de jeunes). Un Algérien
tué hier, un autre blessé à Villeurbanne [...]. Réaction des milieux français
[...] : progressistes, chrétiens, UGS approuvent l’action contre les instal­
lations [...]. Les milieux réactionnaires sont “ atterrés ” : même ici on
n’est plus tranquilles. A quoi servent ces arrestations répétées de gens
qu’on baptise Mchefs ” [...]. Signé : René. »
Le rapport de la w ilayaIV (N ord et E st), signé par «François»
(M ustapha Francis), établi après contact avec les chefs d’am ala et chefs
de zone, donne une idée plus réelle de l’activité de l’organisation concer­
nant sa principale mission : les forêts. Dans l’am ala du Nord, zone 2 qui
couvre Lille, Roubaix, Douai et Valenciennes : un foyer dans chacune
des forêts de Denain, Valenciennes et aux alentours de Courcelle, action
qui passe totalem ent inaperçue, le responsable zonal l’ayant, à la suite
d'une incompréhension, fixée dans la nuit du 23 au 24. Dans la zone 3
(M aubeuge, Charleville, Reims), les forêts des Ardennes sont visées à
Fumay, Revain et Lousanville, de même que celles de M armorale. Divers
foyers d’incendie éclatent, contrariés toutefois en partie par la pluie. En
am ala de l’Est, la zone 1 comprend le territoire de Nancy, Thionville,
M etz: la directive n’y arrive que quarante-huit heures avant la date
d’exécution, et les principaux responsables viennent d’être appréhendés.
Toutefois, une forêt à vingt-cinq kilomètres de Nancy, une autre près de
Sainte-M arie sont visées, sans succès. Pour la prem ière, une préparation
hâtive et la pluie vouent le projet à l’échec. Q uant à la forêt de Sainte-
M arie, le groupe d’action est arrêté le samedi 23... alors qu’il se trouve
précisément en inspection préalable sur les lieux. Tentative étouffée dans
l’œuf!
La zone 2 couvre Strasbourg, Mulhouse, Belfort. Les responsables
locaux vont concentrer leurs efforts sur un seul point : la forêt d’H éricourt;
104
Le second fro n t

deux cents litres d’essence sont stockés. Vu le manque de temps pour les
préparatifs e t aussi l'absence de lieu sûr, l'essence est conservée dans les
réservoirs de deux voitures et des jerricans dans les coffres. Plusieurs
foyers sont allum és en forêt mais les résultats sont inconnus du rédacteur
du rapport. Cependant, la réaction de la police est immédiate. Toutes
les agglomérations « nord-africaines » sont aussitôt investies : « C’est ce
qui empêche - explique le rapport - les auteurs de revenir sur les lieux
incendiés pour établir un bilan réel des dégâts. Le jour même, vastes
mesures répressives : le régional de Belfort et une vingtaine de cadres de
niveau subalterne sont arrêtés... Ce qui prouve, à notre sens, que les
dégâts ont été im portants. » Comme pour effacer son échec relatif, l'am ala
du Nord décide une action d’envergure dans la nuit du 14 au 15 septembre.
Q uatre incendies sont allum és qui détruisent... du foin, de la paille et
des récoltes. Exactem ent ce qu’il ne fallait pas faire, la fédération ne
tenant absolument pas à voir le paysan français se dresser contre l'ém i­
gration. Incompréhension? Dépassement? Transgression de directive? On
ne le saura jam ais de façon précise.
K arl, le DPI de la II, établit son rapport le 29 août 1958 après la
tenue d'un conseil extraordinaire de wilaya. Il en ressort qu'un adversaire
imprévu, le tem ps, réduisit à néant les efforts en superzone 2. Dans cette
circonscription, quatre groupes de deux m ilitants chacun localisent à
l'avance des points précis dans les forêts de Saint-Germ ain, Sentis,
Chantilly et Compiègne. Ils s'y rendent à l’heure dite, allum ent conscien­
cieusem ent les foyers et s'en vont. L'orage fait le reste. Sur l'étendue de
la superzone ou am ala I, se trouvent les forêts de Fontainebleau, Sénart
et Ram bouillet. Trois groupes de trois m ilitants chacun repèrent eux
aussi les lieux à brûler et préparent les produits nécessaires. Au moment
indiqué, les foyers sont allumés. M ais... « le bois était mouillé et la nuit
à l'averse », précise le rapport. Néanmoins, l'essence répandue pour les
foyers s'est totalem ent consumée. Les hommes n'eurent à déplorer aucune
arrestation, mais tout de même deux blessés à la suite de la... collision
de leur voiture avec un motocycliste. Heureusem ent, la déveine de l'équipe
n'a pas été totale puisque les blessés, qui auraient pu, sous les trombes
d'eau de cette fameuse nuit, contracter une sérieuse pneumonie, ont été
transportés en un lieu plus dém ent, par une voiture de passage, celle
d'un touriste allem and.
Comme on le voit, les forêts de France n'ont pas eu trop à souffrir des
bidons d’essence déversés par les m ilitants du Front, bien moins que
celles d’Algérie arrosées au napalm par l’arm ée française. Dans leur
engagement enthousiaste, les groupes de nidham auraient aussi bien tenté
de faire sauter le blockhaus avec un pétard mouillé. M ais le fait est là :
la directive a été exécutée.
Dans son rapport du 1 6 septem bre 1958, «M arcel», qui évidem­
m ent ne pouvait dresser le bilan de l'incendie des forêts - la wilaya I
couvrant Paris intra-m uros - tire plutôt les conséquences politiques et
psychologiques de l’offensive: « L a totalité de l'ém igration algérienne
105
Le second fro n t

accueillit avec enthousiasme la nouvelle de Taction entreprise par nos


fidayines durant la nuit du 24 au 25 août, en territoire français. Ce
fut d’abord pour nos frères - du m ilitant de base au perm anent - une
surprise complète tant le secret fut bien gardé! Certains virent en ces
actions la suite logique de notre lutte pour l’indépendance (ceux-ci sont
les plus nombreux) et souhaitent la poursuite de cette nouvelle forme
de lu tte; d’autres y avaient déjà pensé sans trop y croire et sont
aujourd'hui émerveillés - le mot n’est pas trop fort - par la synchro­
nisation des actions et l’ingéniosité des fidayines; d’autres enfin, très
peu nombreux, voient leur désir de vengeance (né de l’assassinat de
leurs parents en Algérie par l’arm ée colonialiste) satisfait. Le travail
d’explication de nos m ilitants transform era, chez ces derniers, leur
sentim ent en une vue plus réaliste, plus politique de cette nouvelle
forme de lutte. Celle-ci répond donc m aintenant au désir de tous nos
frères. »
T raitant de la répression qui suivit, le rapport mentionne qu’elle « est
des plus féroces. Les rafles monstres succèdent autom atiquem ent aux
attentats et des centaines de frères sont emmenés dans les centres de
triage [...] tels le Vélodrome d’h iv e r1, le Gymnase, la salle Japy et
l’hôpital Beaujon. Parqués là. Us subissent les discours en arabe et en
français. Le 2 6 août, ils furent invités à crier “ Vive la F ran ce” et
répondirent par “ Vive le FLN ”, “ Vive la République algérienne ”. De
nombreux internés furent alors sauvagem ent battus. On parle de cinq
m orts des suites de sévices ».

Ainsi, dès les prem iers mots de son rapport, « M arcel » (Benezerfa),
après avoir souligné l’enthousiasme de l’ém igration, note « la surprise
complète tant le secret fut bien gardé ». Il reconnaît qu’U n’était pas lui-
même au courant de la date du 25 août, confirmant aussi bien les dires
d’A bdelatif Rabal qui écrit le 22 de Lyon, dans l’ignorance de ce qui
aUait se produire trois jours plus tard, que ceux de Benyounes responsable
de région à l’époque. On sait que Aïssaoui, chef de tous les commandos
du Midi, n’a disposé que de cinq jours pour préparer son action. O r,
Francis Jeanson semble tenir aux auteurs des Porteurs de va lises12 un
langage absolument incompréhensible pour ceux qui ont vécu l’événement,

1. Le DPI de It wilaya II adressait d’ailleurs, avec son rapport du 29 août, un compte


rendu très instructif sur les conditions de détention du « Vél aTiiv », établi par un m ilitant
oui y séjourna onze jours consécutifs. Un plan détaillé est dressé avec la position des 1«,
2a, 3* et 4* croupes et de l’allée centrale. Sont décrits aussi : la réception à coups de crosse
par les CRS; leur acharnement contre les jeunes qui passent de l’interrogatoire i l'infirmerie,
et contre les porteurs de blousons, considérés comme «chefs»; le comportement de ce
brave gendarme qui se propose d’acheter du tabac aux in ten te, collecte dans un seul
groupe 75 000 francs et disparait, ainsi que la naissance spontanée d’un service d’ordre
interne du FLN réglant tous incidents entre les détenus.
2. Hervé Hamon et Patrick Rotman, ap. ciL. p. 112-113.

106
Le second fro n t

au point que l'entretien m érite d 'être rapporté dans son entier, pour en
exam iner le contenu.
Les auteurs écrivent : « A la mi-août, Francis Jeanson a rendez-vous
avec O m ar Boudaoud. Stupéfait, il découvre les projets du FLN. “ Je
dois te m ettre au courant des nouvelles directives, annonce le numéro
un du comité fédéral. Nous allons porter la guerre en France. Nous
voulons créer un clim at d'insécurité, ouvrir un second front, sem er la
panique dans la population. Nous n'avons pas d’alternative : notre peuple
subit depuis quatre ans la guerre coloniale. Il faut que les Fran­
çais sachent eux aussi ce qu’est la guerre. T ant pis s'il y a des vic­
tim es.
» - Tu as bien fait de me prévenir, rétorque Jeanson. Je suis en complet
désaccord. Vous courez au désastre : pendant quarante-huit heures, vous
réussirez des actions spectaculaires. M ais après, vous serez fichus. Dans
une France bouclée, vous ne pourrez plus bouger.
» Tendu, Francis Jeanson plaide de toute son énergie :
» -V o u s allez com prom ettre définitivement les chances de relations
ultérieures entre le peuple français et le peuple algérien. Toute mon
action depuis deux ans est fondée sur cette conviction : sauvegarder
l'am itié franco-algérienne. Vous allez tout foutre en l'air. Le voudrions-
nous, qu'il nous deviendrait impossible de poursuivre. N e comptez plus
sur moi. J'arrête le réseau.
» - Nous avons ce soir une réunion. Je vais transm ettre tes objections,
concède Boudaoud, après une longue empoignade. Retrouvons-nous dans
quarante-huit heures. ”
» Le surlendem ain, O m ar et Francis se revoient dans une villa de la
banlieue nord qui appartient au fils... d'un général. Boudaoud arrive
souriant: “ J'ai envoyé quelqu’un à Tunis. Ils sont d'accord avec tes
critiques. Nous donnerons des consignes très strictes à nos m ilitants : en
aucun cas la population civile ne sera frappée. Il n'y aura pas d 'atten tat
i l'aveuglette. ”
» Au fond, l'Algérien est aussi soulagé que le Français. »
O uf! comme dans les films à suspense. Mais c'est bien du roman. Il
est proprem ent impensable qu'O m ar ait pu avoir l'idée d'inform er Francis
de l'action projetée; en vertu du principe intangible du cloisonnement,
seuls les plus hauts responsables de la fédération connaissaient la date.
Ceux qui n’avaient aucun rôle à jouer dans l’action étaient strictem ent
tenus dans l'ignorance. Ainsi en était-il du CCE lui-même, a fo rtio ri des
amis du soutien. Si les propos sont impensables, l’entretien, lui, a été
impossible. Comme on l'a vu, après la réunion term inée le 25 juillet en
banlieue de Cologne, seuls, parm i les membres du comité fédéral, sont
rentrés en France Kaddour, Saïd et Ali, pour assister à l'ultim e réunion
de Sceaux. Abdelkrim et Om ar ont rejoint d’autres lieux, et ce dernier
n'a pas remis les pieds en France avant le 25 août. Dès lors, ces retrou­
vailles dans la villa du fils d'un général (Catroux parait-il!) sont les
conséquences d'une confusion. E t Boudaoud ne pouvait pas avoir envoyé
107
Le second fro m

quelqu’un à Tunis, puisqu’i la mi-août, il ne se trouvait aucun m embre


de la direction nationale du FLN dans cette ville, le CCE siégeant encore
au Caire.
Plus grave. Les propos tenus laissent entendre que la fédération allait
délibérém ent faire des victimes parm i la population civile française « pour
que les Français sachent, eux aussi, ce qu’est la guerre ». Il faut espérer
que le mot a dépassé la pensée de son auteur. Toute l’action de la
fédération de France du FLN , depuis le ^ n o v em b re 1954 jusqu’au
cessez-le-feu, a tendu au contraire à faire du peuple français un allié
conscient, à le dissocier de ses gouvernements successifs engagés dans
une « guerre imbécile et sans issue ». Dans ses plus récentes déclarations,
la fédération proclam ait « que la situation actuelle [née du 13 mai 1958]
démontre la nécessité de la jonction entre le mouvement anticolonialiste
français et l’ém igration algérienne pour hâter le dénouement d’un pro­
blème qui leur est commun 1». Dans une adresse spéciale « Au peuple
français », elle l’interpelle : « Il y va de ton intérêt d ’imposer à ton
gouvernement la reconnaissance de l’indépendance de l’Algérie, seul
moyen de m ettre un term e aux souffrances de notre peuple, seul moyen
aussi pour toi de dissocier ta responsabilité de celle des crim inels de
guerre fran çais123.» Rappelant la solidarité des devenirs, elle écrit : « Nom­
breux sont ceux qui ont compris que, sans la forte pression de notre
arm ée de libération nationale sur l’arm ée de reconquête coloniale, celle-
ci n’aurait pas manqué, lors des derniers événements [ceux du 13 mai],
de se lancer dans un coup de force en France. A ceux-là, la fédération
de France du FLN rappelle que la lutte pour le m aintien de leurs libertés
en France doit nécessairem ent être associée à leur lutte pour l’indépen­
dance de l’A lg é rie \ » Sont-ce là des positions qui incitent à s’attaquer
à la population française pour en faire un ennemi global et indifféren­
cié?
Un atten tat aveugle?
Quoi de plus facile à perpétrer? Quoi de plus terriblem ent m eurtrier
qu’une bombe dans un wagon de m étro à 18 heures? Le FLN ne
l’a jam ais entrepris. Il eût été, en effet, bien moins dangereux pour les
m ilitants de com m ettre, dans l’anonymat de la foule, un tel forfait, que
de s’introduire à découvert dans les tribunes d’honneur du stade de
Colombes particulièrem ent surveillées pour la protection du président de
la République et de tirer précisément sur Chekkal à ses cô tés4. E t
pourtant, même lorsque certains témoins des horreurs commises par la
répression ont proposé d’appliquer la loi du talion par un coup vengeur
et spectaculaire, le comité fédéral ne l’a jam ais accepté. Comme il ne
s’est pas davantage résolu à employer des méthodes de guerre bactério-

1. Communiqué, 17 mai 195S.


2. Paris, 22 mai 1958.
3. Paris, 30 juin 1958.
4. Chekkal, collaborateur des autorités françaises, fut condamné par le FLN et exécuté
par Ben Saddok au Parc des Princes à Paris.

108
Le second fro m

logique en France, au risque de s'opposer à certains membres du GPRA *.


Ces quelques rappels suffisent à établir que, si l'idée de 1*« attentat
aveugle » a peut-être germé dans certains esprits, ce ne fut en tout cas
pas dans celui des dirigeants de la fédération de France. U serait
cependant profondément injuste que ces rem arques sur un épisode par­
ticulier de la lutte commune menée aux côtés du FLN par Francis
Jeanson occultent si peu que ce soit un engagement courageux, dont le
cours de l'H istoire a démontré toute la lucidité.
M ais que la base de l'organisation ait voulu contribuer directem ent
aux actions dont elle était témoin le 25 août, rien de (dus normal. Le
rapport « M arcel » du 16 septem bre, analysé plus haut, précise d'ailleurs :
«N os frères form ulent le vœu d 'être mis en possession de moyens de
défense contre la répression, voire de participer activem ent à l’action.
Une certaine nervosité se manifeste chez les éléments m altraités dans la
rue ou les commissariats de police. »
La répression ne s'est pas occupée seulem ent de ram asser tous les
teints basanés123. Am éliorant son travail, appliquant, lorsque nécessaire,
la méthode de 1'« interrogatoire poussé » qui se clôt généralem ent par la
m ort de l'interrogé, la DST finit par repérer de nombreux agents de l'O S
dans le M idi. Ainsi les treize membres du prem ier commando du cam p
de Larache sont à leur tour appréhendés. Ce coup dur et les verdicts
sévères qui s'ensuivirent - les treize furent condamnés à la peine capitale
- ne découragèrent pour autant ni les m ilitants, nombreux à se porter
volontaires pour entrer dans les rangs de la « S péciale2 », ni a fo rtio ri
l'état-m ajor qui se devait d'être digne du comportement de ses hommes.
A l'affût de toute rum eur selon laquelle, au sein du Front, une sourde
hostilité opposerait les « intransigeants jusqu’au-boutistes » de la guerre,
aux « politiques », partisans du compromis avec de Gaulle - les « durs et
les mous, comme les caram els », ironisera plus tard Boussouf - la presse
laisse entendre que la fédération a été désapprouvée par le GPRA qui
vient de se constituer le 18 septem bre. A rthur Rosenberg, journaliste au
Tag de Berlin-Ouest, publie une interview de Ferhat Abbas, le 25. A la
question de 1’« offensive terroriste en métropole », le nouveau président
du gouvernement provisoire aurait répondu : « La fédération de France
réclam ait depuis longtemps notre accord. Nous le lui avons donné il y a
quelques semaines en précisant que les agressions devaient être exclusi­
vement dirigées contre les objectifs économiques et m ilitaires. Q ue voulez-
1. A la suite de la mise au point par un chimiste hollandais d’une solution capable de
répandre la maladie du charbon sur le bétail français, Boussouf, influencé par les élucu­
brations d’un de ses conseillers, demande au comité fédéral d’étudier la possibilité de
répandre le produit en un seul jour sur le maximum de champs et de prés. Le CF s’y est
formellement opposé.
2. Combien d Espagnols, de Portugais, de Yougoslaves ont été m altraités dans la foulée
et combien de touristes sud-américains eurent été mieux inspirés de passer leurs vacances
d’été 19S8 ailleurs (que sous le ciel de France).
3. Il y eut en effet un deuxième commando de huit éléments, envoyé en formation au
Maroc en 1938, puis un troisième et un quatrième commando de vingt et un hommes en
1939.

109
Le second fro n t

vous! Dans l’acharnem ent du com bat, les ordres sont partout trans­
gressés. » Si Abbas n’a pas formellement dém enti cette déclaration, le
GPRA, pour sa part, n’a jam ais fait parvenir au comité fédéral un
quelconque désaveu. Bien au contraire Mais certains journalistes avancent
qu'à la suite des coups de boutoir de la DST, et du reniement de l’autorité
suprêm e du FLN , le «deuxièm e front» ne pouvait que «s'effilocher,
provoquant le repli de la direction de l’OS en Allemagne ».
Que la répression ait été féroce, certes elle le fut. Qu’elle ait provoqué
l’essoufflement de l'O S au point que sa direction ait préféré trouver
refuge en Allemagne, c'est faux. T irant la leçon de l’arrestation de la
m ajorité des membres du comité fédéral que Mohammed Lebjaoui tentait
de constituer, Abbane avait recommandé à Om ar Boudaoud de ne jam ais
réunir l’ensemble du comité fédéral en un lieu vulnérable. De la sorte,
la décision avait été prise, avant le 25 ao&t, de disperser les cinq membres
du C F dans leurs activités quotidiennes, les réunions plénières (au moins
une fois par trim estre) devant se tenir hors de France. C 'est ainsi que le
responsable de l'O S, Saïd Bouaziz, s’est constamment déplacé entre la
France et l’Allemagne via la Belgique ou la Suisse, entre les années 1958
et 1962. C’est d'ailleurs au cours d’un retour en France en 1960 qu’il se
fit interpeller dans une ville de l'E st en compagnie de M artin (l'abbé
D avezies)2. A rrêté pendant vingt-quatre heures par la police locale, celle-
ci le relâcha au vu de papiers parfaitem ent en règle... e t au nom d’un
cousin dont il connaissait l’identité complète.
Son adjoint opérationnel, N acereddine A lt M okhtar, a exercé sa res­
ponsabilité à Paris, jusqu’en mai 1960, date & laquelle, localisé par la
DST, il fut convoyé clandestinem ent hors de France. L’OS continua de
s’étoffer avec les trois autres groupes de commandos formés au cam p de
Larache les années suivantes. Sa mission se poursuivit sous d’autres
formes ’.
Évidemment, il n’était pas question - et le FLN n’en a jam ais eu les
moyens - de soum ettre tous les soirs le territoire français à une nuit du
25 août. C 'était simplement une bataille au cours d’une guerre de plus
de sept ans. Il est certain, toutefois, que ce n’est pas ce « risque d'es­
soufflement » qui, « reconnu même par les membres les plus intransigeants
du G PR A », les aurait ralliés à une décision d’arrêter les opérations
m ilitaires en France. Le comité fédéral n’a jam ais reçu d'ordre daté du
27 septem bre lui enjoignant de « faire cesser les agressions4 ». Après une
offensive de quelques semaines, le but fixé par la fédération paraissait
1. Voir, plus haut, le témoignage de Bcatobbel et la déclaration faite au Caire le 31 a o tt
qui l ’adresse aux militants en ces termes : « Quant aux moudjahidin des commandos et à
tous les patriotes de la colonie algérienne en France, le CCE salue en eux les dignes fils
de l'Algerie. Leur courage force l’admiration et leur sang-froid le respect *
2. Le passage à la frontière avait d’ailleurs été assuré sans incident par deux membres
des réseaux de soutien : un ami allemand et Anne Leduc dite « Barbara ». L’interpellation
eut lieu près de Forbac.
3. Voir chapitre xxiii, « Hommes à abattre ».
4. Certains journaux ont inventé l’ordre et la date du 27 par référence i la déclaration
du GPRA du 28 proposant l’ouverture de négociations.

110
Le second fro n t

relativem ent bien atteint. Quoi qu*il en soit, retenons cette date du 27,
puisque des bilans officiels ont été établis jusque-là. Entre le 21 août et
le 27 septem bre, ont été dénombrés 56 sabotages et 242 attaques contre
181 objectifs. Les opérations ont fait 188 blessés et 82 morts '.
Nom breux ont été les m ilitants blessés et tués les armes à la main,
déchiquetés par leurs engins, abattus par les forces de répression ou
assassinés sous la « question ». C e st pourquoi, tout en dressant un constat
globalem ent positif, pensant à toutes ces morts gratuites, fruits vénéneux
du m épris de certains hommes persévérant à en m aintenir d'autres sous
la sujétion, le comité fédéral aurait voulu espérer que cette bataille fût
la dernière, abandonner les bombes inutiles au plus profond d'un étang
sans poissons, et dire avec le poète :
La grenade a son tem ps
m ais le tem ps des cerises,
celui que je préfère
est encore celu i-là 2.
H élas, de G aulle refuse le ram eau d'olivier tendu le 28 septem bre par
le G PRA qui propose «une négociation sans préalable». Comme en
Algérie, en France la grenade allait encore éclater. 11 n'y avait pas d’autre
choix. Les cerisiers n'avaient pas encore fleuri.
CHAPITRE VI

Presse et information

Original from
D igitized by UNIVERSITY OF MICHIGAN
N ikita Khrouchtchev, président du Conseil des m inistres de l’Union
des républiques socialistes soviétiques, est invité par le général de Gaulle
en France où il doit arriver le 27 mars 1960. Son am bassadeur, Vinogra­
dov, est en possession d'une lettre ouverte, destinée au Prem ier Soviétique,
où il est question des 400 000 travailleurs algériens surexploités et contraints
d’ém igrer, des 12 000 qui croupissent dans les prisons et des m illiers
d’autres dans les camps de France, des visées sur le Sahara. Il y est fait
mention des Algériens qui, sur les champs de bataille d’Afrique et
d’Europe, contribuèrent lors de la Seconde G uerre mondiale à la défaite
du fascisme, et même de ceux du dix-septième Régiment de M arche qui,
opposés aux troupes bolcheviques près d ’Odessa, au printemps 1919,
refusèrent d’attaquer l’Armée rouge et furent l'objet d’une sévère répres­
sion... pendant qu’aux frontières de Pologne, le capitaine de Gaulle tentait
de réduire l’arm ée révolutionnaire(.
L’appel ne manque pas son but. Lorsque, plus tard, Khrouchtchev
rencontrera Krim Belkacem, il lui confiera combien il y fut sensible. En
efTet, dans la lutte que mènent les Algériens, un tract percutant, une
déclaration convaincante, un communiqué opportun, un appel entendu,
ou une mise au point qui arrive à son heure, font autant pour la cause
qu’une embuscade dans les maquis ou l’atten tat contre un policier
tortionnaire. Il serait vain de nier que le FLN a atteint son but aussi
bien par les engagements arm és que par sa persévérance à l’ON U, autant
par l’action de ses fidayines dans les villes que par l’information adressée
au peuple français. Aussi le comité fédéral était-il parfaitem ent conscient
de l’im portance d’un service d’information, qui soit capable à la fois
d'expliquer la politique du FLN en France et de prendre le pouls de
l’opinion des émigrés et du peuple au sein duquel ils vivent.
Une Commission centrale de presse et d’information est donc installée
dès juin 1958, à proximité du CF, et constam ment reliée à lu i3, avec des
antennes qui la rattachent à chaque wilaya.1

1. Texte de le lettre ouverte, voir annexes, document n* 12.


2. A l’origine, elle ne comprend que trois membres : Aziz Benmiloud, Abdelkrim Chitour
et Ali Haroun, responsable de la commission. Plus tard, Benmiloud sera appelé à d’autres
fonctions. Belkacem Benyahya et H odne Bouzaber, dit « Salim », les remplaceront par la
suite.

115
Presse et inform ation

Dans un café du boulevard Jourdan, face à la C ité universitaire, par


un après-midi ensoleillé de la mi-août 1958, le responsable de la commis­
sion attend les éléments que la Section universitaire du FLN doit m ettre
à sa disposition. Ali Kara-M ostepha, un garçon à l’œil noir, au cheveu
dru, arrive l’air décidé. Il term ine des études de droit. Sans détail superflu,
le responsable lui explique sa mission de délégué à la presse e t à
l'inform ation auprès de la wilaya (le DPIW ).
Ainsi, à chaque chef de wilaya est attaché un DPI qui, organiquement,
dépend de lui, mais se trouve inséré dans la structure générale du service
presse et information. Il est chargé de l’impression de tous les textes qu’il
reçoit de la commission centrale et de leur diffusion dans deux directions :
vers l’organisation qui s’occupe elle-même de les faire parvenir & tous les
échelons, et vers l’opinion publique française par l’envoi aux journaux,
personnalités, partis politiques, associations ou groupements hum anitaires.
En sens inverse, et par des rapports réguliers, il doit informer la commis­
sion centrale de l’état d’esprit des m ilitants et de l’opinion publique
française. Deux précisions avant de quitter Kara-M ostepha. Son pseu­
donyme : « Karl ». Son point de chute : Gustave Boulenoire 7, rue d ’Orsel,
ParisX V III*. « K arl» est affecté à la w ilayaII. Il travaillera sous la
responsabilité de Ham ada Haddad.
Le temps de vérifier que des oreilles indiscrètes n’ont pas suivi l’entre­
tien, et l’agent de liaison amène un second élément. Mêmes explications,
mêmes directives. Celui-ci est étudiant en chirurgie dentaire. Il se nomme
M ustapha Francis, prendra le pseudonyme de « François » et sera affecté
à la wilaya IV. Il n'a pas tiré le bon numéro, « François », car vu la forte
im plantation M NA dans le nord et l’est de la France, cette wilaya est
considérée à l’époque comme le « tombeau des cadres ». E t comme elle
s'étend de la Norm andie à l’Alsace, le DPI y avait fort à faire. Toujours
est-il qu’il n’y est pas encore installé et recevra sa correspondance chez
un de ses amis africains : M amady Cam ara, cham bre 130, Fondation de
la FOM à la C ité universitaire, 47, boulevard Jourdan, Paris XIV*. Il
travaillera en bonne harmonie avec son chef de wilaya, Benaïssa Souami '.
M ais il est temps de quitter le café du boulevard Jourdan. La rencontre
avec A bdelatif Rabal, étudiant en droit et en sciences politiques, se fera
ailleurs. Il sera affecté à la wilaya III (Lyon-M arseille et leurs régions).
Les mêmes directives lui sont fournies, mais le contact avec son chef de
wilaya à Lyon, d’où il écrit dès le 22 août, n’est pas des plus encourageants,
car il y parvient à un moment particulièrem ent «orageux». Il réussit
cependant à communiquer sa « boîte aux lettres » : René Gaggia, 12, rue
Étienne Dolet à Lyon, et son pseudonyme « René ».
Reste à doter la wilaya I (Paris-Centre) d’un DPI. Ce sera M ejdoub
Benzerfa, instituteur dans la banlieue parisienne. Mêmes questions. Point
de chute : l'école de garçons, rue Lazare-Carnot, ¿ Colombes, avec une
« boîte aux lettres » de repêchage au nom de G abriel Durand, 208, rue 1

1. De son vrai nom Ahmed Benattig.

116
Presse e t inform ation

d ’Estienne-d’Orves à Colombes (Seine). Pseudonyme : « M arcel ». Mission


term inée. Les quatre wilayas sont dotées de leurs antennes, et les ins­
tructions données; normalement, chacune d’elles devrait être à même de
poursuivie son action, en cas de coupure avec le som m et
De fait, quelques jours plus tard, après la nuit du 24 au 25 a o û t une
sévère et brutale répression s’abat sur l'organisation, e t comme prévu,
les contacts deviennent difficiles. Aussi le CF ne peut-il que se féliciter
de la présence des DPI i leurs niveaux respectifs. Ils agiront avec
com pétence et autant de courage que les responsables politiques de haut
niveau. Leur mission n’était d’ailleurs pas sans danger: Ali Kara et
M ustapha Francis « tom bent » avec les vagues d’arrestations de la fin de
l’année, Rahal un peu plus tard Seul Benzerfa, grâce à sa couverture
d’enseignant, tiendra encore assez longtemps.
Avec de G aulle, son sens théâtral, son vocabulaire choisi, ses trouvailles
pertinentes, une conférence de presse est, à chaque fois, un événem ent
Aussi les cinq membres du comité fédéral sont-ils tous penchés sur le
poste à transistor, éco u tan t attentifs comme on le devine, les nouvelles
propositions du général. La déclaration term inée, Om ar relève la tête e t
sans désem parer, dit : « Ali, réunis ta commission et réponda-lui. » Le
soir même : « Alors, et cette réponse? - Il faut attendre d’avoir le texte
sous les yeux, au besoin les commentaires de la presse, les avis des
grandes form ations politiques. La commission a besoin d’y réfléchir
sérieusem ent avant de rédiger un projet de réponse à soum ettre au
com ité fédéral. - C’est bien la peine d’avoir été à l’école jusqu’à vingt
ans e t d’exiger tout ça! » lance Om ar, désabusé.
Pour le comité fédéral et son chef, la commission centrale doit être en
m esure de rédiger, sur-le-champ, tous les communiqués, mises au p o in t
appels et autres déclarations que les circonstances exigent. Mais elle a
surtout, dans ses attributions, la publication régulière du bulletin intérieur
d’inform ation, du bulletin organique, du bulletin d’éducation. Le prem ier
est en moyenne rédigé mensuellement, les seconds sur demande de
l’organisation et selon les indications qu’elle fo u rn it II arrive aussi qu’un
bulletin spécial d’inform ation pour les cadres soit exceptionnellement
écrit.
A cette époque, la base réclam e très souvent d’être informée sur les
activités de l’A LN , alors que la commission centrale se trouve dans
l’incapacité d’y répondre, ses demandes répétées ¿ Tunis pour obtenir les
bilans de l’action m ilitaire étant restées sans écho jusqu’à la fin de 1960.
Comme pour rattraper son retard, le MALG (m inistère de l’Arm em ent
et des Liaisons générales du GPRA) se m it à diffuser des communiqués
que la commission centrale eut quelques scrupules à reproduire, tant les
chiffres paraissaient peu en rapport avec la réalité. C ette tendance au
triom phalism e dans les services de Boussouf n’était d’ailleurs pas nouvelle.1
1. Ils furent remplacés eu fur et à mesure de leurs arrestations par Laredj Sekkkm,
Youcef Hendel (dit • Xavier »), MUoud Haanoun (dit • Jean »), Monamed Zouaoui (dit
« M aurice »). et Abderrahmaae Khakli.

117
Presse et inform ation

Déjà, lorsqu'en 19S6 le journal Résistance algérienne était imprimé à


Tétouan, M ahieddine Moussaoui avait, entre autres charges, celle de
rassem bler les messages venant de toutes les régions de l’Oranie, d'en
faire la synthèse et de publier le tableau des activités des maquis dans
la wilaya de l'O uest. Devant des relevés qui passaient allègrem ent de
l'optim ism e à la fantaisie, M ahieddine s'en ouvrit à Boussouf, alors chef
de la wilaya V, pour les ram ener à des proportions raisonnables avant de
les publier.
« Depuis quand m ets-tu en doute les rapports de notre arm ée? répond
sèchement le chef.
- Mais, Si M abrouk ', à cette allure nous aurons, d'ici la fin de l'année,
exterminé l’arm ée française dans toute l'O ranie!
- Ce n’est pas ton affaire! » coupe définitivement Mabrouk.
Cependant, comme le rédacteur tenait à conserver une certaine cré­
dibilité à sa rubrique, il y fit des coupes sombres, sans que d'ailleurs l'on
s'en aperçût jam ais à l’état-m ajor de la wilaya.
O utre ses activités ordinaires, la commission centrale est chargée d'un
travail qui, pour être occasionnel, n'en est pas moins soutenu. Elle rédige
des brochures sur des sujets tels que « La guerre d'A lgérie en images »,
« Le M NA », « Les Européens d'A lgérie », « La femme algérienne dans
la lutte de libération », « Les rapports Algérie-Chine » (sujet im portant à
l'époque).
Une brochure qui se voulait périodique, FLN-Documents, était spécia­
lement destinée à l'opinion publique européenne. Elle a traité de thèm es
aussi variés que « La fédération de France et l’opinion de la gauche »,
« La guerre d'A lgérie et l'opinion publique internationale », « La formation
du GPRA - Aspect juridique », « Le lobby algérien », expliquant l'in­
fluence déterm inante des magnats de l'agriculture et de la politique en
Algérie sur le gouvernement de Paris. Le numéro 5 de décembre 19S9
eut un retentissem ent particulier. T raitant de la question juive en Algérie,
il s'intitulait avec optimisme : « Les juifs d'A lgérie dans le combat pour
l'indépendance nationale. » Intégralem ent repris par le Congrès ju if mon­
dial à Londres, il fut diffusé par ses soins dans de nombreux pays du
monde et traduit en plusieurs langues. Dans sa préface, le document
rappelle les déclarations fermes de la charte de la Soum m am : «L a
Révolution algérienne n’est pas une guerre civile, ni une guerre de
religion... elle veut conquérir l'indépendance pour installer une Répu­
blique dém ocratique et sociale garantissant une véritable égalité entre
citoyens d'une même patrie, sans discrim ination. » E t dans un appel lancé
le 25 novembre 1959 aux « Algériens israélites », le FLN en France les
invite à occuper « une part plus grande et plus active dans la lutte afin
que demain vive, égale pour tous, la République algérienne... ». De telles
positions, traduisant fidèlement les options FLN, ne pouvaient que confor­
ter les dém ocrates français - parm i lesquels de nombreux juifs - dans1

1. Nom de guerre de Boussouf.

118
Presse et inform ation

leur action en faveur du Front au sein des réseaux de soutien. D’ailleurs,


sa diffusion ne fu t pas sans influence sur la décision, prise par certains
ju ifs français du groupe Curiel, de promouvoir, grâce à leurs amis
israéliens, un mouvement en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Aussi
un Com ité israélien pour une Algérie libre est-il annoncé par la presse
de Tel-Aviv, le 28 décem bre 1960. Composé à l’origine de dix-sept
m em bres fondateurs, tous personnalités éminentes, il comprendra tris
vite une centaine d’adhérents israélites et musulmans.
Parfois, les brochures prenaient la dimension de véritables livres. Ainsi
en fut-il de la Pacification, qui rassem blait toute une série de documents
su r la m anière dont la guerre d’Algérie était menée par les « pacifica­
teurs ». Publier cet ensemble sous le sigle « Fédération de France du
FLN » l’aurait fait considérer, m algré la véracité des sévices relatés,
comme un simple pam phlet de propagande. M alek, qui y collabora,
accepta la paternité de l’ouvrage et le signa de sa véritable identité :
Hafid Keramane, tandis que K ateb Yacine en écrivit la préface. La
commission fournit aussi des articles i E l M oudjakid à Tunis, à Freies
Algerien à Cologne ', à Free Algeria à L ondres12, ainsi qu’à des corres­
pondants étrangers occasionnellement.
D ébut 19S9, il s’avire nécessaire d’ouvrir une école de cadres pour la
form ation des responsables. La commission centrale, chargée de la rédac­
tion des cours, term inera son œuvre en novembre de la même an n ée3 et
aura traité des sujets aussi variés que : l’histoire de l'A lgérie des origines
i novembre 1959; la géographie de l’Algérie; le Front de libération
nationale; la fédération de France; l’émigration algérienne; le syndica­
lism e; les régimes politiques; les systèmes et les régimes économiques;
les organisations internationales; ces thèmes étant, chaque fois que
possible, abordés du point de vue de l’Algérie com battante. En quelque
sorte, la commission centrale aura été, pour la fédération, son service
d’inform ation, de propagande et de renseignement, son service culturel
et d’instruction m ilitante.

« Pedro 4 » est mécontent. Depuis le grand coup de boutoir de fin 1958,


trois délégués à la propagande sur quatre ont été éliminés et les « antennes »
auprès des wilayas sont pratiquem ent réduites au silence. Après avoir
remis de l’ordre dans le nidham, « Pedro » informe les autres membres
du C F que « le service presse et information est pratiquem ent inexistant
sur le {dan organique. Ce qui se fait actuellem ent par le truchem ent de
l’organisation n’est ni contrôlé sur le plan de la conception politique, ni

1. Voir chapitre vil, • Autour de l'Hexagone ».


2. Idem.
3. Lea rédacteurs en ont été Benmiloud, Benyahya, Chltonr et Haroun et lee coure ont
été prindpatem ent assurés par Benyahya, Chitour et MoundjL
4. Kaddour Ladlani.

119
Presse e t inform ation

dans ses effets sur l'opinion, ni même sur le plan financier. Il est tempe
de rem édier à cette situ atio n 1». Ce n 'était pas l'envie qui m anquait. Il
fallait seulement parer au plus pressé, et d'abord recoller les morceaux
dans les services vitaux de la fédération. Pendant quelques mois, il s'agit
de pourvoir les postes laissés vacants par les arrestations. 1* août 1959 :
message du responsable de la commission centrale aux nouveaux DPI :
« Suite ¿ ma précédente note, tous les DPIW sont avisés qu'ils doivent
se trouver en Suisse le lundi 10 août au plus tard. J'attendrai M arcel à
Lausanne le 10 août à midi au buffet prem ière classe, gare du chemin
de fer [...]. En cas de difficulté, téléphoner à Lausanne au 26.90.42 et
dem ander W ilhelm. En tout état de cause la communication téléphonique
ne doit être donnée qu’à partir de la Suisse. N e pas voyager en groupe,
mais séparém ent. Fraternellem ent à tous. »
M ais le message ne parvient pas à tem ps à ses destinataires. La
réunion du 10 août est reportée au 4 septem bre. S’y retrouvent M arcel,
seul rescapé du prem ier groupe, Sekkiou qui a remplacé Kara à la
wilaya II, et Zouaoui qui, en juin 1959, s'installe à M arseille pour la
wilaya III bis. Le compte n'y est pas. Il reste à pourvoir Lyon, ainsi
que tout le Nord et l'E st. L'objet principal de la réunion123 aura été
de préciser le rôle du DPIW et sa place au sein de la wilaya, pour
éviter les conflits de compétence qui ont pu parfois surgir comme dans
la III. Il est demandé à tous les chefs de wilaya d'aider au maximum
les DPIW à installer leur service et à redém arrer. Après quoi, grâce
aux instructions reçues, ils seront à même de poursuivre seuls leur
mission. Les DPIW sont invités à transm ettre mensuellement deux
rapports, autant que possible le 5 et le 20, et, si nécessaire, un rapport
extraordinaire.
Pour uniformiser ces rapports, éviter des erreurs ou des oublis, un plan
type est établi qui comprendra cinq chapitres :
- un prem ier, concernant « le travail effectué », mentionne les textes
reçus de la CC, le nombre d'exem plaires imprimés, les conditions de
diffusion, etc.;
- l e deuxième rapporte l'opinion de l'ém igration, exprimée par les
m ilitants, les cadres et les non-militants. Ce chapitre sera particulièrem ent
inspiré de la synthèse des rapports politiques et des informations diverses
ém anant de la base et que le CW est invité à m ettre à la disposition de
son D PI;
- un troisièm e chapitre est consacré à l'opinion française vue à travers
les partis politiques, les syndicats, les églises, l’homme de la rue;
- le quatrièm e traite des principaux événements de la période écoulée,
vus par rapport à la guerre d’A lgérie;
- enfin, un dernier développement sera consacré aux points classiques

1. Note de Ladlani, à Péris, 22 mars 1939.


2. La réunion de Lausanne se tiendra en fait les 6 et 7 septembre 1939, dans des
conditions de sécurité absolue, fric e à l’aide précieuse de M arie-M af(Meine Bnimagne,
journaliste à la Gazette.

120
Presse et inform ation

dans toute organisation révolutionnaire: «vœux, suggestions, autocri*


tique ».
C’est peut-être un carcan pour le rédacteur, mais aussi un cadre utile
pour rapporter l’essentiel. Les services de police se sont toujours étonnés
et parfois moqués de la rigidité des rapports exigés par la fédération de
ses cadres. Ils le comprendront... avec retard '. En général, le travail
d’impression est effectué par des Français solidaires de la Révolution
algérienne (hommes de gauche, m ilitants communistes en rupture avec
le parti, syndicalistes, chrétiens progressistes, etc.) qui, souvent par le
biais de la Section universitaire ou de l’AGTA, se sont approchés du
DPIW . M ais celui-ci ne doit pas s’en rem ettre totalem ent à l’aide des
« am is français ». Il dispose nécessairem ent, dans l’étendue de sa wilaya,
d’un moyen d’impression indépendant, exclusivement FLN, pour tirer les
textes internes ou assurer le dépannage en cas de difficulté.
Conscient de sa mission et de son rôle de m ilitant engagé, le délégué
à l’information s’avère souvent, dans ses rapports, d’une franchise rugueuse.
Après tout, le C F veut connaître l’opinion de la base pour en tenir compte
et ajuster ses propos. Il sera servi. Certains m ilitants iront contester
jusqu’au choix du prem ier président du GPRA. Sur sa personnalité, les
comm entaires ne sont pas rares. Pourquoi n’a-t-on pas mis à la tête du
gouvernement l’un des «historiques», ou un «vrai m aquisard»? On
rappelle les déclarations de Ferhat Abbas sur l’Algérie qui ne peut être
une nation. Nom bre de rapports se consolent à l’idée qu’il s’agit seulement
d’un « gouvernement provisoire * ». Les écrits de la commission centrale,
pourtant censés exprim er les vues du comité fédéral, ne plairont pas
toujours, et le DPIW s’en fera l’écho. « Au sujet du tract du 1* novembre
1959, nos cadres estim ent qu'il a été rédigé sous l’optique "à distribuer
aux Français". Nous n’y avons pas trouvé, rappelés avec émotion, toutes
les souffrances du peuple algérien, les assassinats, les regroupés, les
déplacés, ceux qui souffrent dans les prisons et camps d’Algérie et de
France \ » La base ne manque pas de franchise à l’égard de ses chefs!
T raitant de l’état de l’opinion française, le DPI rapporte l’action des
communistes à M arseille : des affiches collées sur les murs de la ville
m ontrent une table ronde, vide, avec deux chaises également vides qui
sem blent attendre Ferhat Abbas et le général de Gaulle. Pour être plus
explicite, le placard porte une inscription : « Pour la paix en Algérie.
N égociations.» Com mentaire du rap p o rt: «C ette m anifestation exté­
rieure des communistes est malheureusement démentie par les directives123

1. Voir annexes, document n*6, l’étude de la PRG tu r l’organisation de la fédération


de Fiance du FLN.
2. Citation d’un rapport de la base joint pour information par le DPIW à son rapport
de septembre 19S8. Ces observations qui, sans être nombreuses, étaient tout de meme
notables, ont incité le CF à expliquer, dans le bulletin intérieur suivant, le point de vue de
la plate-forme de la Soummam, selon lequel « l’Indépendance ne sera ni l’ouvre d’un
homme ni celle d’un parti, mais d’un front ouvert à tous les patriotes sincères sans exclusive ».
D’ailleurs, de telles remarques n’ont plus paru dans les rapports suivants.
3. Rapport du DPIW III Mr pour la wuaya Lyoo-Marsetlie, 21 février 1939.

121
Presse e t inform ation

im pératives du parti communiste, qui dem andent, dans la wilaya III Ms


en particulier, à tous ses membres, de ne fournir aucune aide, si minime
soit-elle, aux m ilitants FLN '. » Comme pour confirmer son appréciation,
le DPIW joindra, le mois suivant, l’article de la M arseillaise du
12 novembre 1959 en réponse au M éridional qui dénonçait, comme
communiste attachée au FLN , le docteur Annette Roger, arrêtée alors
qu’elle véhiculait Daski, chef de la wilaya III b is J. L’auteur, responsable
communiste, y explique que l’attitude du docteur Roger est incom patible
avec la ligne politique, les objectifs et les méthodes du PC. Ainsi, grâce
aux antennes réparties à travers la France, et auxquelles on n’a jam ais
suggéré l’autocensure, la commission centrale et, par voie de conséquence,
le comité fédéral, se trouvaient-ils dans les conditions optim ales pour
réagir à l’unisson de la base.

La recherche de l’harmonie n’empêche cependant pas de relever des


fausses notes. A la conférence du général de Gaulle du 16 septem bre
1959, reconnaissant aux Algériens le droit ¿ l’autodéterm ination, le GPRA
avait répondu, par la déclaration du 28, que la fédération se devait
évidemment de difTuser et d’expliquer cette position au mieux. Dans un
« Appel au peuple français » daté à Paris du 17 octobre 1959, elle rappelle
que, pour une mise en pratique effective de ce droit, des garanties sont
indispensables, car « une consultation valable ne saurait avoir lieu sous
la pression d’un gigantesque appareil m ilitaire et policier. Aucun Français
de bonne foi ne fera grief au GPRA de s’assurer d’un minimum de
garanties essentielles». Le texte, destiné principalem ent aux Français,
tombe cependant entre les mains des m ilitants FLN qui, dans une grande
partie de l’organisation, n’apprécient pas du tout ce « minimum » et font
écrire au DPIW : « Il est nécessaire de rappeler aux Français que seul
un “ m a x im u m ” de garanties donné au GPRA peut amener une discus­
sion sérieuse pour un cessez-le-feu. » Un cadre bien inspiré calm era les
esprits en assurant que ce fut seulement là une erreur de frappe!
M ais les problèmes de langage auront parfois un dénouement moins
heureux. Dans une région du Nord où la brigade de gendarm erie s’avérait
particulièrem ent tracassière, les m ilitants s’en plaignent, et le DPI le
mentionne au chapitre « Opinion de notre ém igration ». L’information est
passée à l’organisation qui, le mois suivant, donne comme directive de
« ne pas céder à la provocation policière ». Au rapport organique mensuel,
on relève que «deux gendarmes rencontrés par nos m ilitants ont été
abattus... conformément aux directives du mois ». La base avait compris
qu’il ne fallait jam ais reculer devant les forces de l’ordre!12

1. Rapport du DPIW III bu du 21 novembre 1959.


2. Voir chapitre xvii, « Le PCF fece 4 l'action du FLN en France ».
122
Presse et inform ation

La gare centrale de Bruxelles, si elle ne présente pas l’intérêt de la


gare du M idi, où Ton peut facilem ent disparaître dans la foule, avait
l’avantage d ’éviter de longs déplacem ents à travers la ville pour rejoindre
un appartem ent qu’un ami belge m ettait, pour la circonstance, à la
disposition des DPI. Rendez-vous était fixé pour le 7 janvier 1961 sur le
quai entre les délégués à l’information des quatre wilayas et le responsable
de la commission centrale. Il est environ 18 heures lorsque « M arcel » 1
et « Alain » 123 se croisent du regard; un peu plus loin arrivent « Patrick » 3
puis « Xavier » 45au bout du quai. Tous sont ponctuels. Détaché, « Alain »
prend tris naturellem ent la direction de la sortie pour rejoindre le lieu
de réunion... qui n’aura jam ais lieu, les quatre s’étant, comme par
enchantem ent, évanouis dans la foule des voyageurs.
Trois ou quatre jours plus tard, « Xavier » transm et à « Alain » son
rapport sur les conditions de l’enlèvement :
« A peine avions-nous fait dix m itres du lieu où tu nous as quittés que
des inspecteurs belges descendent de trois voitures civiles et nous embar­
quent. A l’arrivée dans leurs locaux, conciliabules et discussions. Certains
affirment que nous étions cinq et qu’il en manque un. Les autres sou­
tiennent que nous n’étions que quatre au moment de l'interpellation...
Interrogatoire tris d é ta illé [...]. Le policier ’’ m échant’’ qui tape ma
déclaration sort avec le procès-verbal. Le “ gentil ” enchaîne qu’il regrette
de tout cœur ce qui nous arrive [ ...] .44Que voulez-vous, en France aussi
la situation n'est pas calm e [...]. Il y a pas mal d 'attentats [...]. Le FLN
se durcit de plus en plus [...]. La police française fait ce qu’elle peut en
Algérie. Sans les Français ce serait la pagaille générale, le chaos. C’est
comme au Congo, il faut sauver la population [...]. ”
» Un troisièm e inspecteur entre, furieux. “ Votre déclaration est fausse.
Toutes les autres concordent. Sauf la vôtre [...]. ” Un autre inspecteur,
particulièrem ent hargneux, ne s’empêche pas de crier : “ Tous vos compa­
triotes sont des m enteurs. ” Je rétorque aussitôt : “ 11 y en a autant parmi
les vôtres. ” Interloqué, il essaie de se justifier : **Sur quatre déclarations,
il n’y en a pas deux qui concordent. A supposer qu’il y en ait une seule
de juste, il en reste trois fausses. ” Je maintiens ma position. “ On sait
que tu es le patron. On t’a vu parler dans le hall de la gare à quelqu’un.
(C ’était toi.) On le connaît. C ’est M a rc }. C’est d’ailleurs lui qui vous a
pris en voiture après que vous ayez fait le trajet Paris-Lille en train et
traversé clandestinem ent la frontière. Tu te fais appeler Xavier dans les
milieux algériens [...]. ”
» E ntre un homme qui semble être le patron, et parle posément, sans
le fort accent flamand des précédents. MMonsieur, mon travail est
d’assurer la sécurité de mon pays. Celle des autres pays ne m’intéresse

1. Pseudonyme de Benzerfa, D PIW II.


2. Pseudonyme de Haroun, responsable de la commission centrale.
3. A lt Ouali Mohamed, DPI de la wilaya III bis.
4. Youcef Hendel, DPI de la wilaya I.
5. Abdelmadjid Tirouche, responsable du FLN en Belgique de 1938 à 1961.

123
Presse et inform ation

pas. Il y a actuellem ent des troubles en Belgique. Comprenez que nous


exercions une surveillance particulière. Des étrangers viennent chez nous
pour comploter et préparer la subversion. M aintenant, je dois prendre
une décision en ce qui vous concerne : ou bien vous me déclarez que
vous êtes seulem ent venus ici pour vous réunir - comme le reconnaissent
d'ailleurs vos amis - et je ferm e les yeux, ou bien vous m aintenez votre
déclaration, et je considère que vous êtes effectivement venus pour
comploter contre la sécurité belge. Je serai alors obligé de vous inculper
et de vous écrouer. Vous serez remis à la justice belge qui vous poursuivra
pour atteinte à la sécurité du territoire. Je maintiens la thèse du voyage
touristique. ” Form alités anthropom étriques... G are du M idi, on nous m et
dans le train, tout en s'excusant presque de nous faire accompagner -
très discrètem ent - par des policiers qui s'assureront bien que nous n'en
descendrons pas avant l'autre côté de la frontière. »
Finalem ent il sem blait bien que l'aventure causait plus de peur que
de mal. En fait, dans la même semaine, deux des DPIW furent arrêtés
à leur domicile. Le troisièm e, sentant la surveillance se resserrer autour
de lui depuis l’incident, se réfugie en Suisse. Q uant à « Xavier », malgré
le changement d’affectation et toutes ses justifications sociales, il était
désormais dans le collim ateur gr&ce aux informations « confraternelle»
ment » fournies par les collègues belges à la police française, qui, n'ayant
pu rien prouver contre lui, l'arrête tout de même trois mois plus tard, et
le fait interner en Algérie.
Contre vents et marées, les délégués tenteront - et ils y réussiront
passablem ent - de tenir leurs réunions au moins tous les trim estres. Ce
sera grâce à l'activité inlassable de l'am i M artin ', tantôt dans les combles
d'une église genevoise, tantôt chez les prêtres ouvriers de Seraing, dans
la banlieue liégeoise, où les « délégués » partageront le pain et le sel avec
ces « frères» d'un genre nouveau. Ils m ettaient leur humble logis à
disposition, sans dem ander le moins du monde ce que l'on allait y fa ire 123.
Les rencontres se tiendront parfois dans les Ardennes, à Lustin, dans la
maison de campagne du m inistre belge Charles M oureaux, qui ne saura
jam ais ce qu'a pu abriter sa belle dem eure*. Parfois encore à la frontière
près de Sarrebrttcken, grâce â l'hospitalité d'un pasteur, ami de M artin.
M algré tout, le contact entre les DPIW ne sera jam ais longtemps rompu,
et les réunions se poursuivront.

M ais que sont devenus tous ceux qui ne sont pas cités ici? Abdallah,
dont seul le prénom dem eure en nos mémoires? « Antoine », qui n'a laissé

1. L’abbé Robert Devastes, oui aera plue tard incarcéré poar aoa action en faveur des
Alfériens.
2. Citons parmi ces prêtres ouvriers : Courtois, Schuwers et Flafothier.
3. Voir c h a p it r e vu, « Autour de l’Hexatone ».

124
Presse et inform ation

qu’un pseudonyme? « Bertrand », on se souviendra de lui Le 5 septem bre


1960, pour un m alheureux incident de m inuterie en panne, il se trompe
de porte, sonne chez le voisin qui appelle aussitôt la police. Pour comble
de m alchance, le poste est à moins de cent mètres. « Bertrand » n’a pas
le tem ps de descendre les cinq étages dans l’obscurité, que les policiers
bloquent déjà l’entrée de l’immeuble. Ce qui entraînera, outre son arres*
tation, celle de Christiane Zuber, qui, à vingt-quatre ans, agrégée de
philosophie et licenciée d’histoire et de géographie, allait poursuivre ses
réflexions sur la sagesse à la prison de la Roquette. « Alain », responsable
d e l’antenne de M arseille, va laisser perplexes ses amis en donnant comme
point de chute, en avril 1960 : « M arcelle Boutin, Secrétariat particulier
d u m aire, Hôtel de Ville, M arseille.» Par message ultérieur, il dut
confirm er à la commission centrale qu’il ne s’agissait pas d’une plaisan­
terie, sans préciser toutefois si le m aire, M. Gaston Defferre, était au
courant. Ainsi, les DPI n'ont pas été de quelconques « correspondants de
guerre clandestins» ou une sorte de journalistes de la fédération. Ils
fu rent des cadres au plein sens du term e. Beaucoup seront arrêtés,
emprisonnés comme Kara, Rabal, ou torturés comme Francis. D’autres
passeront à « l’organique » pour rem plir des fonctions de chef de wilaya
et m ême de « contrôleur », avant de tom ber sous les coups de la répression.
« X avier», DPIW de Paris-Centre, reprend la direction organique du
collectif après l’arrestation du précédent responsable. «M arcel» sera
arrêté, suite à la dénonciation de la police belge, qui l’interpelle à la gare
centrale de Bruxelles dans les prem iers jours de janvier 1961. Rares
furent ceux qui ne payèrent pas de tribut à la répression.1

1. De aoo vrai nom, A bdem hm ane Khaldi, DPIW III (Lyon).


CHAPITRE VII

Autour de l’Hexagone

Original from
Digitized by UNIVERSITY OF MICHIGAN
Chez Georges Laperche, professeur d'histoire à l'athénée de Chênée
prés de Liège, en Belgique, le facteur vient livrer un colis. C ’est sans
doute un livre. L'em ballage porte la mention « Presses universitaires de
France ». Le professeur l'ouvre avec d'autant plus d'intérêt qu'il traite
de la pacification vue par un auteur algérien. Aussitôt, une terrible
déflagration retentit. La bombe explose, crache deux cent cinquante clous
de sabot, arrache les mains et la moitié du visage de la victime. Le
professeur m eurt dans l'am bulance qui le transporte à l'hôpital.
La veille, 25 mars 1960, à Linkebeek, faubourg de Bruxelles, le même
colis piégé avait été adressé à un autre professeur, Pierre Legreve. En
son absence, son épouse ouvre le paquet. Par m iracle, la machine infernale
ne fonctionne pas. M“ Legreve découvre une petite boîte m étallique
encastrée au milieu des feuillets et appelle la police qui désarme l'engin.
C 'est la consternation dans toute la Belgique et la Main rouge est
aussitôt mise en accusation par la presse. Mais, comme tient à le rectifier
im m édiatem ent le FLN \ la M ain rouge désigne communément une
branche des services secrets français, spécialisée dans l'action terroriste
contre les patriotes de Tunisie et du M aroc jusqu'à l’accession de ces
pays à l'indépendance, ensuite contre les Algériens et leurs amis. Ces
agissements sont connus depuis longtemps des autorités belges. Ils n'ont
été possibles et n'ont pris l’am pleur qu'on connaît que parce que ce
service dispose de moyens im portants en France, en Afrique du Nord,
en Allemagne fédérale (parm i les troupes françaises d'occupation), en
Italie (spécialem ent auprès des ambassades et des consulats français), et
bénéficie de complicités im portantes, en Belgique notamment.
Longue est déjà la liste des crim es perpétrés... L'assassinat de Ferhat
Hached en Tunisie, ceux de m aître Sebti et M. Lemaigre-Dubreuil au
M aroc, la tentative d'assassinat de Ben Bella à Tripoli en 1956, les
attentats contre m aîtres Aït-Ahcène à Bonn, Thuveny à Casablanca, Ould
Aoudia à Paris, l'atten tat manqué contre Tayeb Boulahrouf à Rome qui
se solda par la mort d'un enfant et plusieurs blessés graves, tous italiens,
celui de Francfort contre un Algérien qui eut les deux mains arrachées,
l’assassinat d'A kli Aissiou à Bruxelles et combien d'autres commis dans
l'im punité totale.I.

I. Coaunaniqaé de le fédération de Frenoe da FLN, pabëé à Bnuwllee, 8 avril i960.

129
A utour de l'H exagone

M ais contre deux paisibles citoyens belges, pourquoi ces crim es, œuvre
indiscutable des services secrets français? C e st que le professeur Legreve,
socialiste, et le professeur Laperche, homme de cœur, m ilitent au sein
du Comité pour la paix en Algérie, créé en 1958.
Tout en affirmant son option, le comité n’entendait pas m ettre des
œillères à ses adhérents, ni leur tenir uniquement un discours favorable
aux thèses FLN. Évitant tout manichéisme, il leur proposait de s’inform er
auprès des partisans de l’Algérie française et des ultras. Dans le bulletin
de juin 1959, figurent parmi la bibliographie présentée au lecteur, ä côté
des ouvrages de Charles-André Julien ou de Charles-Henri Favrod, ceux
de Jacques Soustelle, de Georges Bidault ou d’Alain de Serigny qui n'ont
jam ais accepté l’abandon du régime colonial.
Mais cette dém arche compréhensive du comité est encore un crim e
inexpiable aux yeux des services secrets français '. Il faut terroriser ces
professeurs, pour leur m ontrer qu’il leur en cuira de se m êler des « affaires
intérieures » du grand pays voisin. Comme il faut terroriser l’ém igration
algérienne en Belgique. Akli Aissiou, étudiant à l’université libre de
Bruxelles, est abattu deux semaines auparavant dans le couloir de son
immeuble, dans les mêmes conditions que l’avocat Ould Aoudia l’avait
été le 24 mai 1959 à Paris : d’une balle de revolver doté d’un silencieux.
Quel but recherche la M ain rouge? « Provoquer la peur, le désarroi,
puis la panique, parm i les braves gens qui, scandalisés par les méthodes
françaises en Algérie, font connaître la réalité de cette guerre coloniale
et œuvrent pacifiquement à sa fin. Rendre les Algériens indésirables en
Belgique puisqu’ils seraient alors considérés, sinon comme les auteurs,
du moins comme la cause de troubles graves à l’ordre p u b lic12. » Ces
«braves gens» ne paniqueront pas et d’autres, non moins braves -
spécialement les avocats - , obtiendront après une longue lutte qu’il soit
mis fin aux extraditions. Les attentats de Liège et de Linkebeek ne feront
que confirmer le comité belge dans ses convictions : lutter contre l’emploi
de la force, informer et convaincre. Ainsi, il tiendra des conférences,
publiera régulièrem ent son bulletin et plusieurs brochures qui, adressées
aux autorités gouvernementales belges, les am èneront à tem pérer quelque
peu leur ardeur profrançaise.

1. Pendant longtemps on parlera de la Main rouge. D’ailleurs, peu importe l’appellation,


• l’essentiel est de savoir que les contre-terroristes qui opèrent dans toute l’Europe occiden­
tale, de Rome i Hambourg et de Cassel i Zeebrugge, disposent de moyens techniques et
financien considérables et de vastes complicités internationales. [...] construire ces petites
machines infernales (la bombe incrustée dans un livre), ce n’est pas un travail d’amateur.
Cela demande au contraire un laboratoire et des connaissances techniques très poussées,
puisque nos spécialistes éprouvent toutes les peines du monde à en désamorcer un exemplaire.
Enfin, chacun peut considérer que la machine a été exécutée dans le grand style des services
secrets». (Pourquoi pas?, d'avril 1960, revue belge paraissant à Bruxelles...) On ne voit
évidemment pas d’autres agents que les services secrets français.
2. Communiqué de la fédération de France du FLN, 8 avril 1960.

130
A utour de l'H exagone

L’agent de liaison belge qui ram ène en Belgique « Si Ali », du comité


fédéral, lui présente la personne qui doit le prendre en charge cette nuit-
là.
« M arc Dujardin. Salut! »
Ali ne peut s’em pêcher de réprim er un sourire. L’agent, sa mission
term inée, s’en va aussitôt. Heureusem ent. C ar le fou rire secoue Ali.
« Alors, lance-t-il à son contact avec l’accent de l'ém igré d’Azazga qui
se veut du Poitou, tu es monsieur Dujardin! M arc, d’accord, puisqu’on
t’a toujours surnommé ainsi à Paris dans le nidham, mais pourquoi
D ujardin?
- C ’est un nom qui fait très belge francophone, répond l’intéressé. La
publicité du digestif Dujardin est sur tous les murs et ça me facilite
beaucoup les prem iers contacts. Je te dirai qu’en pays flamand où j ’ai
commencé à étendre l’organisation et à chercher des soutiens, je suis
M ark van den Hoven. Il vaut mieux passer inaperçu, n’est-ce pas Si
A li?»
Tout en parlant, Dujardin - de son vrai nom Abdelmadjid Tirouche -
reprenait instinctivem ent son accent des faubourgs d’Alger, l’intonation
qu’on attribuera, après l’indépendance, à « Moh Bab-El-O ued1 ». De
fait, « M arc » pouvait passer pour n’importe quel Européen du Nord.
M ince, grand, le teint clair et le cheveu fin, son physique lui perm ettait
toutes les audaces. N ’est-ce pas lui qui m it Kaddour Ladlani dans tous
ses états? Alors qu'il était censé exploiter, l'année précédente, du côté
de Denfert-Rochereau à Paris, une pseudo-épicerie qui n’était en fait
qu’une « planque » du Front, des éléments de l’OS y avaient abandonné
une vieille m itrailleuse inutilisable. Em barrassé par ce dépôt plutôt
encom brant, il l’enfouit dans un m atelas, prit le fardeau sur ses épaules,
et, tranquillem ent, rem onta le boulevard pour restituer le « colis » à ses
légitim es propriétaires. C ’est avec un tel chargem ent que Kaddour, ahuri,
le vit passer devant les policiers qui faisaient la ronde autour de la prison
de la Santé.
Une intrépidité bonhomme, alliée à une grande douceur, perm ettait à
« M arc » d’obtenir beaucoup de ses amis. Ainsi, M. Jacquem in, directeur
des douanes en retraite, n’avait pu résister à son charm e. Il m it à la
disposition du Front la propriété qu'il possédait aux environs de Bruxelles.
De même Serge et H enriette M oureaux12 adoptent M arc qui fera de
toute la fam ille M oureaux des partisans fidèles de la cause algérienne.
C’est d’ailleurs à Lustin, sur les bords de la Meuse, dans la maison de
Charles M oureaux, alors m inistre de l’Instruction publique belge, que se
retrouveront les membres du collectif des avocats avec ceux du comité
fédéral pour des réunions de coordination. Le jeune Philippe M oureaux3,
étudiant à l’époque, aura maintes fois servi de chauffeur, au volant de

1. C’est un peu, per rapport eu perler français, l’accent du titi parisien.


2. S e n e Moureaux, responsable du collectif des avocats belges.
3. Philippe, plus tard professeur et docteur en histoire, appartiendra à divers cabinets
ministériels. Aujourd'hui, ministre-président de la communauté française.

131
A utour de l'H exagone

la grosse voiture paternelle. Il en sera de même de la fam ille de M arc


Sommerhausen, président du Conseil d’É tat belge, auprès de laquelle les
Algériens trouveront une aide discrète et une amicale compréhension.
C’est donc autant sur la base de convictions politiques que de rapports
humains, que vont se nouer les relations du FLN avec ses amis belges.
Il faut dire que la fédération avait envoyé dès 1957 des éclaireurs tel
Aziz Benmiloud, qui, lors d'un second voyage les 23, 24 et 25 juin 1958,
donne plusieurs conférences à liè g e et à Bruxelles, sous les auspices du
Comité pour la paix en Algérie, et prend des contacts qui s’a v érait des
plus fructueux.
Si le Comité pour la paix en Algérie ne parvient pas, comme il le
dem andait, i am ener le gouvernement ¿ modifier sa politique pro-fran-
çaise, à observer une neutralité absolue dans le conflit algérien, du moins
ses interventions contre la répression qui frappe les Algériens et les
extraditions abusives porteront-elles leurs fruits. Dans un document trans­
mis aux autorités, publié sous la responsabilité de Jean Godin, élaboré
en collaboration étroite tant avec les avocats qu’avec l’organisation du
Front en Belgique, le comité demande qu’il soit mis fin aux renvois et
expulsions abusifs, et surtout aux extraditions.
Faire accepter que l’action - même violente - du FLN en France fût
politique n’était pas à l’époque chose facile. L’un des buts du adloque
juridique qui se tiendra à Bruxelles, les 18 et 19 m ars 1961, sera justem ent
de tenter d'y parvenir, pour m ontrer que le gouvernement français n’avait
aucun droit de solliciter e t encore moins d’obtenir l’extradition des
Algériens réfugiés dans les pays lim itrophes.

Dans l’esprit d’un Français conscient de ses devoirs, instituteur dans


la casbah d’Alger, germe, ce samedi 22 juin 1957, une idée terrible.
Demander à ses jeunes élèves, âgés de dix à quatorze ans, de développer
le sujet suivant : « Que feriez-vous, si vous étiez invisible? » Ce que ces
enfants vont écrire en toute naïveté est absolument accablant. Les devoirs
remis à des mains sûres vont sortir d’Algérie et aboutir à la fédération
qui les fait lire aux membres du comité belge. Ils en sont bouleversés.
Mais ces vérités accablantes doivent être clamées. Si l’opinion publique
française ne supporte pas encore de les entendre, du moins devront-elles
être publiées hors de France. E t, grâce à eux, la postérité saura avec
stupeur les phantasm es atroces qui habitaient en 1957 les jeunes écoliers
de la casbah '.
Vingt-six ans plus tard, le lecteur se trouve encore angoissé, la gorge
nouée, et les yeux humides, devant ces enfants prêts à tous les sacrifices :1

1. Et Us pacifièrent Alger, édité par le Comité pour la paix en Algérie.

132
A utour de l'H exagone

« Si j ’étais invisible, je dévaliserais la banque, je tuerais des hommes,


je volerais du pain, des pommes, des figues, des taxis. Je tuerais aussi
les policiers. Je libère les prisonniers. Où je tue, où je vole, personne ne
m e voit. E t si je veux être le roi, je le ferais. Je volerais des m itraillettes,
des revolvers, des bombes et je les déposerais au M ilk-B ar1, ¿ la
C a fétéria 1e t je tuerais aussi Robert Lacoste, Bourgès-Maunoury, et c’est
moi qui a tué Ali Chekkal en sortant du stade, ils ont pris un innocent,
un passant, mais ce n’est pas lui qui l’a tué, c’est moi. Qui m’a dit tué
les soldats? C’est ma tête, et je tue, je tue les m ounafiqine2. J ’attaque
les paras de M assu, ces misérables, ces voleurs, ces imbéciles, ces idiots,
ces crétins, a b a s l e s p a r a s d e m a s s u ! J ’irais jusqu’à Guy Mollet et
Robert Lacoste. Je les tuerais. J ’irais au djebel Aurès, je donnerais du
courage à nos frères les g l o r ie u x m o u d ja h id in 1 que je trouverais là-
bas, je lancerais des grenades aux paras qui viendraient là-bas dans ce
lieu saint, et lorsque nous apporterons l’Indépendance, je lèverais moi-
même le drapeau. Puis si je mourais, ça fait rira. J ’aurais fini la mission
qu*Allah4 me confierait. »
13 ans et 4 mois.

« Je vais étrangler les parachutistes et dévaliser la banque. M ettre une


bombe au com m issariat et délivrer les prisonniers. E t je vais ensuite voler
les bijoux. E t je délivre mes trois frères prisonniers des soldats. E t je
m assacrerai tous les Français grands et petits sur mon chemin. E t je
volerai les m itraillettes, des pistolets autom atiques, des m itrailleuses, des
bombes de toutes sortes, et m itraillerai les soldats. E t j ’irai tuer avec le
MAT 49 les mouchards aux soldats français. E t puis je monte au djebel
Aurès avec les fusils, les m itrailleuses pour gagner l’indépendance de
l’Algérie. Vive l’Algérie libre et indépendante! »
11 ans.

« Je tuerais les paras qui font la torture aux hommes comme des
Indiens. Je poserais des bombes dans les bars, dans les casinos, dans les
casernes. Je tuerais tous les paras de Massu. J’attaque les convois d’arm es,
et je les donne aux hommes à Paul-C azelless. Je volerais des bijoux aux
femmes françaises comme font les paras de M assu: ils prennent les
photos de femmes pour les m ontrer aux hommes. Ils ne peuvent pas
prendre Alger. Elle appartient aux Arabes. Vive les moudjahidin! »
13 ans et 4 mois.

Tout com m entaire est superflu.

1. L’enfant vite lea lieue où dea attentats à la bombe avaient été déjà oommb en 19S6.
2. Mounafiqine : pluriel de mouaafaq : traître.
3. Ce sont (es soldats de l’A nnée de libération algérienne.
4. Dieu.
3. Camp de concentration où sont internés les détenus politiques algériens.

133
A utour de l'H exagone

Du 16 au 23 mai 1958 se tient, à la Liederhalle de S tuttgart, sous la


présidence d’Erich OUenhauer, le congrès du SPD, le parti social-démo­
crate allemand. Le bureau est constitué de socialistes modérés qui tiennent
surtout à préserver les bons rapports, difficilement noués après la guerre,
avec leurs amis socialistes des pays d’Europe occidentale, spécialem ent
leurs invités français. Mais un « fau co n 1», jeune délégué de Cologne, va
perturber le bel ordonnancement des débats, en dénonçant les horreurs
de la guerre d’Algérie - celle que mène M. Guy M ollet et ses amis - et
saluer les représentants du FLN présents dans la salle sur son invitation.
Tollé général : accuser un parti frère de telles monstruosités! Les repré­
sentants de la SFIO ne pouvaient le supporter : ils quittent le congrès -
comme d’ailleurs le feront la plupart des porte-parole de la France dans
les réunions internationales. Tout au fond, aux derniers rangs du balcon,
se tiennent Aziz Benmiloud, Belkacem Benyahya, Hadj Cherchali, Moha­
med H arbi et Ali Haroun. A la demande du député W ischnewsld12 - le
jeune faucon perturbateur - , ils ont été désignés par la fédération pour
prendre les «contacts utiles». Le voyage de S tu ttg art n’aura pas été
vain.
Blachstein, député SPD de Hambourg, s’intéresse vivement aux pro­
blèmes de décolonisation. Georg Jungglas, de l’aile gauche du parti, est
dans les coulisses. Il se dépense sans compter pour faire connaître les
représentants des « fellaghas » 3 à ceux qui espèrent entendre enfin un
autre son de cloche sur cette guerre, menée par le pays « de la liberté,
de l’égalité et de la fraternité ». Parm i les plus intéressés, Heinz M athies-
sen, Fred G ebhardt, Menne M aïer, trois jeunes responsables des « Fal­
ken », m anifestent une curiosité non dépourvue de sympathie.
Les délégués de la fédération sont invités à venir s’expliquer un peu
partout en Allemagne et même dans la zone de Berlin. Les discussions
seront longues, difficiles et passionnées. A leurs dépens, les envoyés du
FLN comprendront que l'idée de la France, « m ère des arts, des armes
et des lois », est bien ancrée dans l’opinion. Il va donc falloir expliquer
les motifs réels de la colonisation, rem onter à la conférence de Berlin de
1884-1885, pour rappeler dans quel but l’Europe industrielle a entendu
se partager l’Afrique comme un énorme gâteau, raconter les « exploits »
de M assu, pour ébranler tant soit peu la conviction des auditoires. Après
quelques semaines, il s’est trouvé un peu partout des hommes convaincus

1. Let jeunet du SPD te nomment en effet die Falken, let faucoos.


2. Hans Jürgen Wischnewski sera parmi lea prem ien et lea plus fidèles soutient de la
cause algérienne en RFA. Les prem ien fonds nécessaires aux besoins du FLN seront
transférés de France en Allemagne grâce à son aide. Plusieun fois ministre du gouvernement
social-démocrate, ses avis seront, même à l’époque du chancelier Adenauer (chrétien-
démocrate). sérieusement pris en considération. Son intérêt continu pour les pays arabes
lui vaudra plus tard, auprès de la presse allemande, le sobriquet de «nenwisch ».
3. Voir supra, p. 103.

134
A utour de l ’H exagone

que la lu tte en Algérie n’était pas menée par « des bandits, des hors-la-
loi, des musulmans fanatiques ou des bolcheviques camouflés ». Compre­
nant qu'il s'agissait d’un com bat libérateur, tendant à m ettre fin à l'injuste
régim e de domination coloniale, certains s'engageront davantage.

Dès 19S7, plusieurs travailleurs algériens poursuivis par les forces de


répression avaient fui la France pour trouver refuge en Allemagne
fédérale. Parm i eux, Ali Guellal, condamné pour son action politique en
France, était, après sa libération, arrivé à S tuttgart. Les syndicats locaux
lui offrent leur appui. Un Comité d'aide aux ouvriers algériens est mis
sur pied dès 1958 par Louis Pilz, président du syndicat DGB de S tuttgart,
F ritz Henker (véritable cheville ouvrière du com ité), membre du bureau
du DGB, et Karl Schwab.
Le groupe de Cologne, quant à lui, propose la publication d'un pério­
dique pour mieux faire connaître au lecteur de langue allem ande, dont
les journaux puisent essentiellem ent aux sources officielles françaises,
l'au tre face de la réalité algérienne. En septem bre 1958, le prem ier
numéro de Freies A lg erien 1 est publié par 1’« Arbeitskreis der Freuden
Algeriens » (Cercle de travail des amis de l'A lgérie), sous la responsabilité
du gérant, Hans Jürgen W ischnewski2. Dans son éditorial de présentation
« W arum Frets A lg erien 3 », l'éditeur explique la nécessité d'un tel journal
pour le lecteur de la République fédérale d'Allem agne. L'idée de créer
des cercles d'am is de l’Algérie fait tache d'huile. La gestation de ces
groupements suppose évidemment des hommes convaincus pour les ani­
mer dans chaque pays, et des moyens à leur disposition pour publier les
informations de source algérienne. Depuis 1958, l'ém igration est prati­
quement encadrée en France, ce qui procure des ressources suffisantes
pour faire face aux besoins. Le comité fédéral est habilité par les instances
supérieures à engager, sous sa propre responsabilité, toute dépense utile.
Q uant aux hommes, il faudra les faire recruter par leurs amis politiques
des pays voisins. Les Allemands de Cologne vont donc m ettre certains
éléments de la commission de presse en relation avec les jeunes socialistes
de Copenhague.
Le 1" novembre 1958, paraît un numéro double (3 et 4), et, avant la
fin de l'année, Freies Algerien en est déjà à son quatrièm e numéro. Si
les prem iers tirages sont financés par la fédération pour une moyenne de
2 000 deutsche M ark 4 chacun, les ventes et les abonnements perm ettent
bientôt au journal de vivre de ses propres ressources. T irant à
5 000 exem plaires au départ, il développera son tirage tout au cours de

1. L'Aigérle libre.
2. Le journal est édité par Bocbdröckerei und Verlag, R. Reddigau, KfihhEhrenfeld,
Hansem annstraae, 5.
3. « Pourquoi l’Algérie libre? »
4. Ea 1958, 1 deutsche M ark ■ 1 nouveau franc.

135
A utour de l'H exagone

son existence et aura très tôt un im pact certain. C e st W illy Könen,


député de Düsseldorf au Bundestag, qui écrit au journal ses encourage­
ments dans une lettre du 18 novembre 1958. C e st aussi la mère d’un
jeune engagé de la Légion étrangère qui réclam e de l'aide pour ram ener
à la maison son fils m ineur, expliquant qu'il fut trom pé, puisque dans sa
lettre du 1 6 août 1958, il disait «être parti i Sidi-Bel-Abbès pour
continuer ses études » [j /c]. Ainsi, jusqu'au cessez-le-feu, avec une régu­
larité qui ne souffrira aucun contretem ps, Freies Algerien publiera
24 numéros et poursuivra son rôle de porte-parole du Front de libération
nationale dans les pays de langue germanique.
En juin 1959, une délégation1 est reçue au siège central de la DGE à
Düsseldorf. Willy R ichter, président de la Confédération, rem et ¿ la
délégation une lettre d'introduction pour tous les syndicats de la Répu­
blique fédérale, les invitant à aider et à faciliter le séjour des travailleurs
algériens réfugiés. Muni d'une telle recommandation, Saïd Slyemi, dési­
gné pour installer une antenne de l'AGTA à S tuttgart, y trouvera l'accueil
le plus favorable. Ainsi, un bureau du syndicat algérien sera installé dans
l'imm euble même de la DGE, m algré les menaces de la Main rouge ou
les lettres anonymes adressées aux responsables locaux des syndicats
allem ands12, dont la position était d'autant plus inconfortable que le
gouvernement fédéral tenait par-dessus tout à ne pas froisser son allié
français.
C 'est d'ailleurs en cette qualité que la France demande l'extradition
de certains Algériens réfugiés dans le Bade-W urtemberg. Éclairé par les
syndicalistes, le procureur d 'É tat, Richard Schm id, refuse d'y donner
suite et ira même jusqu’à défendre son point de vue devant les autorités
supérieures fédérales, les incitant à refuser désormais les extraditions
d’Algériens à destination de la France. Avec l'installation de Saïd Slyemi
à S tuttgart, l'activité en faveur de l'A lgérie s'étend à plusieurs domaines.
Le comité d'aide s'élargit, comprenant désormais des membres du SPD,
des syndicalistes de la DGB, des Jeunesses socialistes (« die Falken »),
les catholiques de « C aritas », les « Evangelisches Hilfswerke », les « Arbei-
terwohlfart » (organisation de gauche à caractère hum anitaire), les « N ature
Freunde» (les Amis de la nature) dont les maisons serviront pour de
nombreux séminaires et écoles de cadres.
M ais ce seront surtout les « Falken » qui s'engageront le plus avant
dans l'aide à la lutte de libération algérienne. Le secrétaire de la section
du Bade-W urtemberg, Menne M aïer, convaincra même ses amis d'hé-
berger les déserteurs français, de leur trouver des emplois. C 'est avec
M eier et M öller que « M aurienne » (J.-L. H urst) vient prendre contact
pour répartir les jeunes Français parm i les familles allemandes. Jeune
Résistance va d'ailleurs travailler en harmonie étroite avec les « Falken ».

1. Elle comprend Abdelkader Maacbou, secrétaire de l’UGTA, Ahmed Mostefaoui,


membre du bureau de l’AGTA, Said Slyemi, membre de l’AGTA, Mouloud Kacem du
bureau du FLN à Boon.
2. Entretien avec Fritz Henker, 13 juillet 1983.

136
A utour de l'H exagone

Les tracts, rédigés par les Français eux-mêmes, seront acheminés et


répartis par les jeunes socialistes allemands dans les casernes de la zone
d ’occupation française à Tübingen, Reutlingen, Fribourg, Constance. On
travaillera dans le même sens à Francfort où le docteur Thönossen et le
m aire de la ville, M öller, seront parm i les plus actifs du groupe. M ais
les Allemands ne furent pas les seuls.

En avril 1960, un membre du comité fédéral rencontre les Danois,


quelque part en Hollande, et, le 1 6 m ai, arrive l’accord: «Envoyez
désorm ais régulièrem ent toutes vos publications ¿ E. Fritze,
Langebrogade 6, Opgang E, Copenhagen... L’ami qu’Ali a vu dernière­
m ent pense pouvoir commencer à publier le journal à partir de juin.
C ette publication exigera un peu plus de 1 000 deutsche M ark par
numéro. Nous sommes disposés à couvrir l’excédent car nous sommes
certains que cette publication s’avérera d’une grande utilité pour toute
la Scandinavie. » En fait, le numéro 1 paraîtra à l’occasion du 1* novembre
1960, sous la responsabilité du gérant Jens O ustrup Jensen et, plus tard,
sous celle de D orrit Hansen, lija Thiele et Jan Stage '.
A Stockholm, Mohamed-Chérif Sahli, qui sera pendant plusieurs années
le représentant du FLN pour les pays Scandinaves, restera (par l’inter­
m édiaire du point de chute de Cologne : « Postfach 185. Köln 1 », une
boîte postale près de la gare centrale) en contact perm anent avec des
membres de la Commission centrale de presse et d ’information de la
fédération de France du FLN, qui recevront ainsi la revue de la presse
suédoise traduite et l’alim enteront en informations provenant de Tunis
ou du comité fédéral.
Dans un minuscule appartem ent au 45-46, Chandos Place à Londres,
Mohamed Kellou a installé ce qu’il appelle pompeusement la « London
D elegation» du FLN . Il s’applique à faire un travail d’information.
Difficilement, il adresse à la presse anglaise quelques' communiqués et
aux bureaux du FLN à travers le monde, des revues de presse qu’il tape
sur un m isérable papier à en-tête. C’est que le budget alloué par Tunis
suffit à peine pour vivre. En m ars 1959, la fédération est avisée des
possibilités qui s’offrent de créer en Grande-Bretagne un comité pour
l’A lgérie « très représentatif », et d’éditer une revue mensuelle du genre
de Freies Algerien. On lui demande quel budget elle peut y affecter.
Soucieuse de ne pas court-circuiter la voie hiérarchique, elle donne un
accord de principe et invite son correspondant à prendre contact avec la
délégation FLN sur place, qui doit décider. Le 28 mai arrive un message
qui ne souffre aucune am biguïté : « J ’ai vu à plusieurs reprises vos frères.
Ils font un très bon boulot. Ils dem andent confirmation écrite par lettre 1

1. Algler-Frit (l’Algérie libre) tara pour siège Hojstrupvej 28, Vankae.

137
A utour de l'H exagone

de votre engagement de les aider financièrement et régulièrement pour


la publication projetée. »
La fédération ne va-t-elle pas em piéter sur les prérogatives du ministère
des Affaires étrangères? N e va-t-on pas l'accuser de s'étendre & des pays
qui ne sont pas de sa compétence, si elle accepte de prendre en charge
la revue anglaise? Il ne faut pas oublier qu'un gouvernement provisoire
existe dont les m inistères ont strictem ent délim ité les compétences res­
pectives...
Un peu plus tard, Kellou fait parvenir à la fédération un échantillon
des efforts qu’il déploie : la copie au carbone d'un texte où il apprend
au lecteur que « dans le numéro du 2 octobre 1959, l'organe travailliste
Tribune annonce sous la signature de John M arulius (nom de plume
de M. M ichael Foot, éditeur) la publication de la G angrène1 en Grande-
Bretagne ».
E t Kellou renouvelle sa demande à O m ar Boudaoud. Il manque
d'inform ations et naturellem ent de moyens m atériels. Le comité fédéral
ne peut que confirmer la promesse d'aide faite par son chef. Dès lors
sera créé le comité des « British Friends of the Algerian Revolution » 123
qui va publier, à partir d'avril, la revue Free Algeria \ Elle aura pour
gérant responsable John Baird, député i la Cham bre des communes, qui
se dépensera sans com pter pour sa diffusion. Plusieurs parlem entaires
britanniques collaboreront à la rédaction, sans com pter John Baird lui-
même, qui écrira plusieurs éditoriaux. Stan Ambery, Fenner Erockway,
députés, Antony Wedgwood-Benn, député et membre du comité national
exécutif du Labour Party, qui prononcera un im portant discours le 24 juin
au Central H all de W estm inster (meeting au cours duquel Claude Bourdet
prendra la parole), Stephen Swingler, Sheila Bagnali et bien d'autres
apporteront aussi, par la parole et la plume, leur aide à l'avènem ent
d'une paix juste en Algérie.

Si Abdelwahab n'est pas content. Recherché par la police de Lyon où


il exerçait déjà des responsabilités politiques au temps du MTLD, il est
affecté à Genève pour s'occuper surtout des transitaires. Mais il a
l'irrésistible besoin de « structurer » tous les Algériens rencontrés sur sa
route, avec application stricte des règles immuables de l'organisation:
discipline, cloisonnement, respect de la voie hiérarchique et autres prin­
cipes qui ne sont pas du goût de la soixantaine d'étudiants qu'il va
recenser en Suisse.
S’il ne rencontre aucune difficulté m ajeure auprès des ouvriers algériens
qu'il a déjà organisés en cellules, groupes, sections et dont il peut préciser

1. Voir infra, p. 416.


2. Let amis britanniques de la révolution algérienne.
3. L’Algérie libre; siege établi 7, Lyndhurst Gardens London N.W .3, im prim eur: 11-13
New Roaa E.I. (document n* 6, 32 Ms).

138
A utour de l'H exagone

le chiffre i une unité p ris - Genève : 25; Lausanne : 22; Berne : 12 et


Zurich 43 - , il a toutes les peines à faire comprendre aux étudiants la
nécessité de s’organiser selon les principes du Front. Plutôt individualistes,
ceux-ci lui paraissent réticents devant les règles régissant les m ilitants
d’une organisation politique. Il s’en plaint. Ils ne respectent pas comme
il le voudrait les principes du nidham e t lui .reprochent de n’avoir que
ce mot à la bouche. D’ailleurs, pour eux, il est « Monsieur Tronidham ».
Ce sobriquet, qui au dem eurant n’a rien d’irrespectueux, n’empêchera
pas, en fin de compte, Si Abdelwahab de mener « dans le respect de la
discipline du Front » son travail de responsable.
M ais la Suisse étant un pays neutre à vocation hum anitaire, c'est par
le biais de l’aide aux réfugiés algériens qu’il mène son travail de sensi­
bilisation politique. Il va fournir aux divers comités d’aide, en rapport
avec la Croix-Rouge suisse, toute la documentation reçue de la délégation
extérieure du FLN ou de la fédération de France, et leur sera une source
abondante d’informations. Il est d’ailleurs, en ce domaine, parfaitem ent
épaulé par le Comité suisse contre le racisme et le colonialisme qui publie
un B ulletin d'inform ation anticolonialiste '.
Tout en poursuivant le but assigné : informer pour aider ¿ une véritable
compréhension du conflit algérien et des problèmes qu’il pose à toutes
les consciences, ce modeste comité, faible par le nombre de ses adhérents,
mais puissant par leur conviction, va com battre sur plusieurs fronts. Jean
M ayerat, président du conseil communal d’Yverdon, en Suisse, veut
dépasser le verbalisme des gens de gauche et m anifester d'une manière
concrète et agissante sa solidarité envers ceux qui luttent pour leur
liberté. Il est arrêté à la frontière française transportant des exemplaires
d '£ / M oudjahid, le journal du FLN. Évidemment, les autorités françaises
le traduisent en justice. Des réactions hostiles à semblable démarche
s’exprim ent à Yverdon et dans la presse. Le comité, avec courage, le
soutiendra de tous ses modestes moyens. Il ne peut voir dans l'acte de
M ayerat qu’une « action d’avant-garde, comme celles qu’entreprenaient
pendant la dernière guerre les Suisses qui aidèrent la résistance française
et que personne n’oserait aujourd’hui condamner, en arguant de notre
neutralité ».
Dans le cadre de son travail d’information, le comité croit bon d’envoyer
une lettre de Jean-Paul Sartre à Pierre-Henri Simon, professeur français
à l’université de Fribourg, qui avait publié en 1957 Contre la torture. Il
fut l’un des prem iers en France, par son courageux plaidoyer, à dénoncer
l’emploi systém atique de méthodes barbares et inhumaines par l’arm ée
française en Algérie. Bientôt, le comité va recevoir une réponse dont il
se souviendra : « Ayant écrit, il y a trois ans, le prem ier livre contre la
torture, je ne pense pas être suspect d’hyperaationalism e français. Mais
je tiens à vous dire. Monsieur, que votre intervention dans un dram e de 1

1. Éditeur et rédacteur responsable : Michel Contât; <7, avenue du Général-Guisan,


Lausanne.

139
A utour de l'H exagone

conscience qui est spécifiquement un dram e fiançais est inopportune et


choquante. La Suisse a choisi les avantages de la politique de neutralité.
Tandis que nous nous battions contre l’hitlérism e [...], vous étiez sur la
touche. Restez-y, Monsieur, et n'intervenez pas dans une affaire où vous
n'avez ni risque à prendre, ni intérêt à défendre, ni autorité pour parler. »
E t M. Simon de souhaiter la disparition prochaine du bulletin.
M ais la « rédaction » ne s'en laisse pas compter. Elle est bien plus au
fait du problème que ne le croit le professeur :
« Il nous regarde, monsieur Simon, que la neutralité politique de notre
É tat, si elle lui interdit d'intervenir dans un conflit qui ne menace pas
directem ent son intégrité, n'em pêche en rien les citoyens suisses de
proclam er leur solidarité morale avec une cause juste. Le combat des
Algériens contre l’arm ée française n'est pas un problème spécifiquement
français.[...] personne n'a, au nom de notre neutralité, reproché aux
Suisses qui ont manifesté leur solidarité aux insurgés hongrois d'être
intervenus dans une affaire spécifiquement hongroise. »
Ainsi des journalistes, comme Charles-Henri Favrod, spécialiste des
problèmes du M aghreb, vont aider à créer un mouvement d'idées favo­
rable à la libération de l'Algérie.
A Lausanne encore, le libraire Anderson accepte de publier m aints
ouvrages favorables à la cause algérienne, et le mouvement étudiant
se prononce en faveur des thèses de l’UGEM A. C 'est à Yverdon que
les prem iers numéros du journal Résistance algérienne furent imprimés,
de même que certains numéros de E l M oudjahid composés à Tunis.
En Suisse romande, de nombreux médecins accueillent et soignent des
Algériens, blessés ou malades, qui franchissent la frontière clandes­
tinem ent. Des hommes de religion, tel le pasteur de Romainmo-
tier, m anifestent leur charité chrétienne par un engagement soli­
daire.
M arie-M agdeleine Brumagne, journaliste qui fut l'élém ent m oteur du
bulletin édité par le comité suisse contre le racism e et le colonialisme,
explique son engagement : « Il a simplement fallu accepter de devenir
un pion minuscule sur le vaste échiquier, porteur de valise au propre et
au figuré, sans poser trop de questions. Les portes de la maison se sont
ouvertes à ces m ilitants de l’ombre, sans rien connaître d'eux, même pas
leur vrai nom. Il fallait devenir disponible, assurer un abri, un contact,
un repli pour deux jours ou pour deux mois; accueillir im m édiatem ent
les évadés, les torturés, les malades, trouver les soins d’urgence; des
médecins comme le docteur Robert Dreyfuss e t le docteur Samuel
Cruchaud ont répondu d'em blée à cet appel. L'engagem ent qui fut le
mien n’a jam ais été politique mais humain, si ce mot veut encore dire
quelque chose [...]. Certains m ilitants que j'a i connus sont devenus des
gens en vue, d’autres sont retournés à leur anonymat. Intellectuels ou
analphabètes, je ne fais pas de différence. Entre nous se sont nouées des
am itiés indéfectibles; la tendresse, comme on ne la connaît pas dans les
pays surdéveloppés, la générosité, le respect étaient, avec l'action commune
140
A utour de l'H exagone

et le pain partagé, le centre rayonnant. Comment oublier ces années '? »


L’honneur reviendra d’ailleurs aux Suisses - les officiels cette fois-ci -
de prêter leur concours aux moments déterm inants qui m ettront fin à la
guerre d'A lgérie, lors des pourparlers d'Évian en mars 1962.
CHAPITRE VIII

La circulaire Michelet

s
Original from
Digitized by UNIVERSITY OF MICHIGAN
En cet hiver 1959, la vie carcérale est redevenue particulièrem ent
pénible à Fresnes pour les détenus algériens. L'adm inistration péniten­
tiaire m ultiplie mesures disciplinaires et brimades de toutes sortes. Les
prisonniers sont soumis à un régime de droit commun; la direction de la
prison se rend compte qu'ils s’organisent spontanément et trouve en face
d'elle non des hommes isolés, des individus, mais une organisation struc­
turée. En février, le comité de détention ' décide de réagir contre cette
dégradation. Il informe le comité fédéral de son désir de déclencher une
grève, pour obtenir un régime politique étendu à toutes les prisons de
France et les droits qui y sont attachés. Craignant les actes isolés, la
fédération demande de reporter la grève pour préparer les autres centres
de détention, et aviser en temps utile les organismes extérieurs capables
de lui donner l’écho international indispensable ¿ sa réussite. M ais la
situation empire.
Dans son rapport du mois de m ai, un autre membre du CD rappelle
le sort réservé aux détenus FL N ; si son rapport mensuel n'a pas été
adressé à tem ps, « ce retard s'explique par un profond changement de
l'adm inistration pénitentiaire à l’égard des m ilitants FLN. En effet, non
contente de nous réserver le sort des droits communs, la direction de
Fresnes pratique de nouvelles méthodes qui n'ont qu'un seul but : la mise
au pas des détenus politiques, et surtout la destruction de notre organi­
sation qu’elle redoute fort, et qu'elle sait d'ailleurs assez puissante. A cet
effet, un sous-directeur de la Santé - prison bien connue pour sa rigueur
disciplinaire - a été m uté à la prison de Fresnes pour appliquer les
mêmes méthodes. Ainsi, depuis un mois, les châtim ents corporels ont fait
leur apparition. Certains m ilitants, pour des prétextes futiles, ont été
battus ou jetés au mitard. Les fouilles systém atiques sont désormais de
règle. Souvent, le détenu est soumis à l'hum iliant déshabillage intégral.
A ce sujet, nous vous envoyons ci-joint une note décrivant la situation et
vous avisant des décisions que le comité de détention envisage de prendre
pour y m ettre fin 12 ».
Au fur et à mesure que les semaines s’écoulent, le sort des détenus se

1. Dam chaque prison, les déteam FLN prennent spontanément l’initiative de désigner
on comité de détention (CD); celui-ci est quelquefois proposé par la fédération, lorsque tes
détenus ne s’entendent pas pour choisir tes m ilitants chargés de 1e constituer.
2. Rapport transmis par le CD à la fédération, 24 mai 1939.

145
La circulaire M ichelet

dégrade. En juin, le moral est sérieusem ent atteint au point que le CD


«juge nécessaire et urgent d'engager la bataille par une grève de la faim
illimitée jusqu’à satisfaction totale de ses justes revendications1». Un
comité de grève de cinq membres chargé de préparer l'action est alors
désigné. Parmi ces cinq, deux sont déjà connus pour avoir signé un livre,
la Gangrène123, qui fait grand bruit à l'époque. Ce sont Boumaza et
D erradji (M oussa Khebaïli). Au moment de leur arrestation, quelques
mois plus tôt, Bachir Boumaza exerçait la responsabilité de chef du CSD
(Comité de soutien aux détenus), et Moussa Khebaïli celle de chef de la
wilaya I (Paris-Centre).
Les cinq hommes vont rédiger une lettre au m inistre français de la
Justice pour expliquer les mobiles et les buts de la grève, un cahier de
revendications destiné aux autorités pénitentiaires, et un bulletin intérieur
adressé aux m ilitants détenus.
La grève est fixée au 18 juin. Au cinquième jour, les membres du
comité de grève, connus de l’adm inistration par leur signature publique
de la lettre au m inistre, sont transférés à la prison de Melun. On pense
ainsi priver Fresnes de la « tête pensante » et, par une série de mesures
psychologiques, am ener plus facilem ent des troupes sans chef à aban­
donner la lutte. M ais, au contraire, la grève s'étend à la prison de la
Santé. Jean-Jacques Rousset, Français détenu pour son aide au FLN , est
incarcéré depuis trois ans. «L a détention des Algériens, écrit-il, se
distingue de celle des droits communs par le choix judicieux des locaux
les plus infects [...]. Ces hommes enferm és depuis de si longs mois, si ce
n'est des années, sont parqués à cinq et quelquefois sept dans des
cellules [...] sans air et conçues normalement pour trois détenus [...]. En
plein mois de juin, alors que ces cellules sont transform ées en étuves,
alors que tous suffoquent dans un air irrespirable [...], émane du cabinet
du m inistre de la Justice, à la date du 25 juin, l'ordre de couper l'eau
dans les bâtim ents des grévistes, n u s d'eau. N i pour boire, ni pour se
laver, ni pour évacuer les tinettes, ni pour nettoyer les cellules. On refuse
l'eau à celui qui ose réclam er le respect de sa dignité [...]. M esure
inhumaine et m arquée au coin du racism e [...]. Raciste, parce que témoin
de nombreuses grèves de détenus français, il (le m inistre de la Justice)
n'a jam ais pu leur infliger, en plus, une grève de la soif *... »
Au onzième jour, prétextant leur faiblesse physique, l'adm inistration
décide l’hospitalisation à Paris des membres du comité de grève. En
réalité, l'opération consiste à les ram ener à Fresnes sans trop perdre la
face. Pendant ce temps, les détenus sont soumis à toutes sortes de
brimades. Suppression des visites des avocats, isolement, coupure totale
de l'eau, envoi au m itard, dispersion des détenus dans de nombreuses
prisons pour briser leur solidarité, action psychologique de démoralisation

1. Rapport de M ustapha Amroun, membre du CD. transmis au comité fédéral, 20 octobre


1959.
2. Publié par Jérôme Lindon, aux éditions de M inuit, voir infra, p. 416.
3. Rapport de J.-J. Rousset, dicté à sa mère qui l*a rédigé et transmis à la fédération.

146
La circulaire M ichelet

par lea officiera de Tannée e t même par certains médecins. Rien ne


parvient à entam er leur déterm ination. Au treiziém e jour, le m inistre en
personne s'inquiète d'une situation dont Tissue pourrait être autrem ent
plus grave que ses bureaux ne le laissent entendre. Le médecin de service
demande instam m ent à Khebaïli de se soum ettre à un examen médical.
Arrivé à l’hôpital de Fresnes, il est introduit dans le bureau du sous*
directeur, où il trouve Rabah Bitat, qui l'inform e des discussions engagées
par Boudiaf et lui avec les émissaires du m inistre. Ces entretiens ont
abouti à la satisfaction des principaux objectifs visés par la grève '. Pour
concrétiser l'accord, un dernier entretien réunit les cinq membres du
com ité de grève avec le père Legouy, aumônier de la prison de Fresnes,
délégué par M ichelet à cet effet, en présence de Boudiaf et B ita t
Pour la prem ière fois, on reconnaît aux m ilitants em prisonnés: la
qualité de détenus politiques, l'autorisation de recevoir la presse, la
garantie qu’aucune mesure disciplinaire ne sera prise sans l'avis du
m inistre. Satisfait, le comité décide l'arrêt de la grève. Ainsi, déclenchée
le 18 juin, elle se term ine le l*7juillet sur une victoire.
Apparem m ent. C ar, dix jours après, aucune promesse ne recevait
d'application. Au contraire, la situation allait très rapidem ent se dégrader.
Est-ce la griserie du succès qui entraîna un dangereux laisser-aller chez
les m ilitants? Est-ce le désir de l'adm inistration pénitentiaire locale,
dépitée de se voir exclue des discussions et voulant tout rem ettre en
cau se123? Un fait est là : les jours suivant cette prem ière victoire sont
m arqués par un désordre m anifeste dans l'organisation interne de la
prison. E t Tun des membres du comité ne m anquera pas de le souligner :
« Il est bien sûr qu’à la fin de la prem ière grève, une certaine liberté de
conduite s’est instaurée à Fresnes. Ce relâchem ent de la discipline allait
provoquer, en partie, les événements qui se produiront par la suite. Dans
l’euphorie de notre prem ière victoire, m ilitants et responsables relâchaient
leur vigilance, certains même adoptaient une attitude quelque peu arro­
gante envers les agents de l’adm inistration - ce qui était politiquem ent
une faute puisque les 'accords qui venaient d 'être conclus le furent
directem ent avec la Chancellerie, à l’insu, mieux encore, “ par-dessus le
chapeau " de la direction pénitentiaire. Aussi le comportement des sur­
veillants laissait-il prévoir une réaction prochaine au moindre prétexte *. »
Elle allait effectivement se produire le 10 ju ille t Ce jour-là, un incident
entre un gardien et un m ilitant donne à la direction l'occasion inespérée
de rem ettre en cause les avantages acquis.
A 10 heures, au moment des sorties en promenade du troisième étage,
quelques m ilitants ne descendent pas assez vite au gré du gardien de
service, qui leur en fait la rem arque d'une m anière pour le moins
provocante, et, aussi, en en bousculant quelques-uns. Le responsable FLN
de l'étage ne peut l'adm ettre et la discussion s'envenime pour finalement
1. Rapport de Khebefli au comité fédéral, 19 août 19S9.
2. Rapport de Muatapha Amroun, 20 octobre 1959.
3. Rapport de Bachir Kernane au comité fédéral, 21 a o it 1959.

147
La circulaire M ichelet

dégénérer en pugilat. Il n'en fallait pas davantage pour que le soir même
entrent en application les m esures de répression. Tous les «droits
communs » de la deuxième division (Européens et Algériens) sont trans­
férés ailleurs pour ne laisser sur les lieux aucun témoin gênant. Gardiens
et CRS appelés en renfort se ruent sur les détenus FLN : coups de crosse»
coups de pied, bastonnades, insultes; nombreuses dentitions cassées, côtes
fêlées ou brisées. Un grand nombre de blessés graves sont admis à
l'hôpital. Puis, la moitié des m ilitants sont dispersés dans d’autres prisons
de la région parisienne, et ceux qui restent sont soumis à un régime
cellulaire d’une sévérité jam ais connue.
En choisissant ce moment pour « casser » la détention et renier ses
engagements, l’adm inistration calcule juste : les détenus, fatigués par une
pénible grève de treize jours, ne lui paraissent pas en mesure d’en entam er
une seconde. La presse, en période de vacances et à la veille du 14 juillet,
n'est pas réceptive à ce genre d’incidents. Enfin, l’éparpillem ent et
l’isolement des détenus les rendront moins combatifs. M algré sa disper­
sion, le comité de détention réussit ¿ tisser entre ses membres quelques
fils bien ténus, à échanger quelques notes pour décider d'utiliser l'arm e
ultim e : la grève de la faim.
E t le comité précise ses directives :

« - La grève sera illim itée. Elle prendra fin lorsque les cinq signataires
de la prem ière lettre le diront.
- La grève se poursuivra où que nous soyons.
-S o rtir assiettes et cuillers et tout ce qui se consomme devant les
portes des cellules. Boîtes de conserve et sucre compris.
- Boire de l'eau pure .(trois à quatre verres par jour).
-R e fu se r de sortir de sa cellule quelle que soit la manœuvre de
l'adm inistration, refuser toute nourriture et toute cantine chaude - ainsi
que torchons, draps, coiffeurs, assistantes, visiteurs, médecins, infirmiers,
soins, piqûres et perfusions. En bref, refuser tout contact, sauf avec les
avocats et le parloir.
-É c rire la veille une lettre au m inistre et envoyer le double à nos
défenseurs avec prière d'en informer la presse.
-L e s frères battus demanderont à leurs avocats de déposer plainte
pour coups et blessures.
Ce bulletin sera unique sauf circonstances plus favorables. »

Fixant l'ordre de grève pour le 17 juillet, le comité va, le 16 au soir,


communiquer ses ultim es consignes. Le lendemain m atin, à la distribution
du café que tous refusent, les détenus sortent des cellules les denrées
alim entaires qu'ils possèdent. Réponse im m édiate de l’adm inistration:
nouveaux transferts, parm i lesquels figurent les membres du comité de
détention, à l’exception de Keraane qui demeure à Fresnes '. Le 18 juillet 1
1. D'après le (apport de K eraaæ av comité fédéral.

148
La circulaire M ichelet

débutent les fouilles quotidiennnes qui ne cesseront qu*à la fin de la


grève. Tout est confisqué. Même les cigarettes... L'isolem ent est accentué
par la suppression des écrivains, auxiliaires et téléphonistes. « Après avoir
constaté que, m algré toutes les mesures répressives, le mouvement reste
unanime, l'adm inistration change de tactique. Assistée de quelques méde-
d n s m ilitaires, elle déclenche une vaste campagne psychologique: la
grève est inutile, les m ilitants de base prennent de gros risques pour leur
santé en se privant de toute nourriture, pendant que les grands dirigeants
se nourrissent de biftecks, e tc .1 »
Pris à l’improviste, le comité fédéral n 'a pu réunir les moyens d'infor­
m ation nécessaires pour donner i l'événem ent une publidté sans laquelle
il est condamné à l'échec. Il craignait d 'autre part que cette seconde
grève, suivant im m édiatem ent la précédente, n'ait de graves répercussions
sur la santé des m ilitants. C 'est ce qui explique toute la correspondance
aigre-douce qui sera échangée entre les membres du CD et le comité
fédéral, et les rapports adressés par chacun pour expliquer sa position123.
M ais le moment n'est pas aux palabres et aux justifications qui seront
présentées plus tard. Pour l'instant il faut aider les grévistes, au bout de
leur résistance physique.
Appel est donc lancé par le C F à tous les centres de détention pour
déclencher une grève de solidarité avec Fresnes, ainsi qu’aux avocats
pour soutenir le moral des grévistes, recueillir les informations susceptibles
d 'être exploitées, et agir dans le cadre de sa mission habituelle. Au
dixième jour de la grève de Fresnes, alors que certains détenus très
affaiblis sont alim entés de force, et que les transferts se succèdent, les
vingt principales prisons de France ont déjà suivi le mouvement K II se
m anifeste aussitôt entre tous les Algériens, incarcérés en France pour
leur activité politique, une solidarité complète. Suivront le mouvement
aussi bien 111e d'A ix où se trouvent trois m inistres, que l'infirm erie annexe
et l'hôpital de Fresnes.
De ce côté, la fédération fait transm ettre, par ses divers organes, des
télégram m es, des appels, des protestations, à la Croix-Rouge internatio­
nale, à l'O rganisation des Nations unies, aux principaux chefs d’É tats
africains, au Vatican, au roi du M aroc, spécialem ent concerné par
l’enlèvement de ses hôtes, les m inistres algériens. La plupart des desti-

1. D’après le rapport de Bachir Kernaoe.


2. D’ailleun, à la m ite de ces mises an point respectives, la fédération adressait le
11 octobre suivant à toutes les détentions une directive ainsi conçue : « Avant d’entreprendre
une grève revendicative de la faim, il faut avertir au moins quinze jours 1 l’avance la
fédération pour lui perm ettre de mener une action de soutien tant sur le plan de la France
qu’à l’extérieur. Il faut savoir qu’une grève, pour réussir, doit avoir une répercussion en
dehors de la prison. Toutefois, dans le cas où le CD est mis devant le fait accompli par les
agissements de l’administration pénitentiaire et lorsque, après un examen sérieux de la
situation, celui-ci juge nécessaire, pour l’intérêt de la détention, une riposte immédiate, il
est autorisé à déclencher la grève. Il doit cependant en avertir le jour meme la fédération. »
3. Ce sont les détentions de Lille, Avesnes, Douai, Nancy, M isères, Metz, Châlons-sur-
M arne, Reims, Melun, Fqussy, Versailles, Nevera, Ronen, Le Havre, la Santé, Lyon,
Grenoble, Aix, Marseille, Etampes.

149
La circulaire M ichelet

n atu res vont réagir en intervenant auprès du m inistre français de la


Justice.
Quotidiennement« la presse parisienne sera saisie d’un communiqué
auquel seuls les journaux l'H um anité et Libération feront écho. Les jours
passent, les grévistes résistent. A l'horizon du 25 juillet apparaît cependant
un faible espoir. Les mêmes hommes du comité qui avaient été pour la
plupart « tabassés », et entraînés pieds et poings liés vers d’autres prisons,
sont ramenés à Fresnes, où les attend M. Ourc, directeur de l'adm inis-
tration pénitentiaire, représentant la Chancellerie. En haut lieu, on veut
discuter. Soit. Les deux délégués informent au fur et à mesure les
membres du comité fédéral, ceux du comité de détention, les ministres
algériens présents à Fresnes, ainsi que les membres de la précédente
fédération de France du FLN arrêtés en 1957. Kernane, rescapé des
transferts, seul membre du comité de détention resté à Fresnes, m aintient
le contact avec les détenus, fournit aux délégués la « tem pérature », et
les renseigne sur les facultés d’endurance des m ilitants.
Enfin, après six jours de discussions, l’adm inistration s’engage formel­
lement à observer les points suivants :
- regroupement des détenus dispersés le 17 juillet;
-c ré a tio n d'une caisse de secours autorisée, avec le contrôle e t l'as­
sentim ent de la direction qui m ettra à cet effet une cellule à la disposition
des détenus;
- la direction recevra, chaque fois qu’il lui sera demandé, les détenus
qui auront des doléances à form uler;
- les détenus pourront s'abonner à trois journaux;
- le s colis sont admis à la condition qu'ils soient expédiés par des
organisations ou institutions préalablem ent agréées par la Chancellerie;
-u n e ou deux cellules par étage seront affectées aux cours et à la
prière en commun;
- l e régime alim entaire sera amélioré, et la cantine ravitaillée en
produits nord-africains;
-l'h y g ièn e sera améliorée (douches, am eublem ent) et les lames et
rasoirs seront autorisés;
- le régime alim entaire sera spécialem ent amélioré pendant les huit
jours suivant la fin de la grève - les grévistes, au surplus, ne devant subir
aucune sanction pour fait de grève;
- il est convenu que ces conditions seront étendues & toute la détention
politique algérienne en France, prévenus et condamnés compris.
L'essentiel des points d'accoid fera, quelques jours plus tard, l'objet
d'une instruction ém anant de la Chancellerie : la « circulaire M ichelet1 ».
Pendant ces deux grèves successives, les détenus auront subi quatre
semaines de souffrances, de brim ades, de sévices, qui ont contribué à
afferm ir leurs convictions m ilitantes. Sur le plan intérieur, l'action a

1. Dont l a dispositions sont co n to rn a dans une note de service du 4 août 19S9. Voir
annexes, document n* 21.

150
La circulaire M ichelet

exprim é sans conteste le refus absolu des Algériens d’être assimilés aux
« droits communs », faisant choir, par là même, la fiction des « bandits
du FLN », ce que l’adm inistration française est contrainte de reconnaître
im plicitem ent, par l’application de la « circulaire M ichelet ».
CHAPITRE IX

Barreaux et barbelés

Original from
D igitized by UNIVERSITY OF MICHIGAN
H enriette M oureaux n’a pas le tem ps de souffler cette sem aine.
Constamm ent sur la brèche, elle a assuré, au volant de sa voiture, la
liaison entre Paris et Bruxelles, ram enant des rapports confidentiels de
la plus haute importance. Elle peut le faire avec un maximum de sécurité,
car si son m ari Serge n’est encore qu’un jeune avocat du barreau de
Bruxelles, M. M oureaux père, notaire respectable, est de surcroît m inistre
belge de l’Instruction publique... E t la belle-fille de Son Excellence est
la personne la moins suspecte au passage de la frontière gardée par une
police particulièrem ent sourcilleuse.
Ce 26 août 1960, comme des ombres, se sont faufilés dans le modeste
appartem ent du 3, place du Roi-Vainqueur, Benabdallah, Bendimerad,
Oussedik et Vergés, avocats aux barreaux de Paris et de Lyon, Belkald,
coordinateur du co llectif1, Haroun et Boudaoud, membres du comité
fédéral. Ils y resteront trois jours pour y travailler, y dorm ir, sans m ettre
le nez dehors. H enriette pourvoira à tout. Elle arrivera même - m iracle
- à y installer le troisième jour M arc de Kock et André M erchies, qui,
avec Serge M oureaux, sont les trois avocats du collectif belge chargé
spécialem ent des problèmes juridiques locaux, et de la défense dans le
nord et l’est de la France. Du 26 au 29, l’on étudiera l’état de toutes les
détentions en passant systém atiquem ent en revue l’ensemble des prisons
des dix-sept ressorts de cours d'appel de France, des camps, des prisons
d’Algérie, des Algériens incarcérés en Belgique et dans les pays voisins.
Même dans les établissem ents où la situation exacte est inconnue, et qui
sont pour la plupart de très faible importance, un avocat est chargé de
contacter un confrère local pour y pénétrer et ram ener les informations
nécessaires.
M. le garde des Sceaux se doute-t-il qu’en ce mois d'août 1960, le
FLN est en m esure d’apprécier la physionomie des détentions de France
avec presque autant d’exactitude que ses propres services?
A Douai - qui comprend 20 prévenus et 39 condamnés (parm i lesquels
Layachi Rahmani, contre lequel la peine capitale a été prononcée) - , on
a pu obtenir le regroupem ent des m ilitants et leur isolement d’avec les
« droits communs ». Le C S D 12 fonctionne irrégulièrem ent II appartient

1. Voir c h a p it r e x, « Le oollectif des avocats ».


2. Comité de tou tien aux détenus.

155
Barreaux et barbelés

dans ce cas au comité fédéral d’y rem édier puisque le CSD est rattaché
directem ent à l’organisation. M ais il semble que le régime disciplinaire
interne, appliqué par le comité de détention, soit très dur (passages à
tabac, coups de ceinture), à tel point que les deux éléments chargés
d’appliquer ces sanctions ont été condamnés à deux ans de prison. La
fédération donne des instructions pour y m ettre un term e. Une bouffée
d’oxygène par ailleurs : les deux condamnés à mort ont été graciés.
A Avesnes - 30 prévenus. Les instructions M ichelet sont observées, le
soutien parvient régulièrem ent, les cours sont organisés et la C I S 1
fonctionne.
A Béthune : cette détention est très mal lotie. Le C D 12 a fourni une
liste de détenus et un rapport détaillé concernant les doléances des
20 prévenus et des 10 condamnés, mais aucune aide n’y est parvenue et
la C IS ne peut évidemment fonctionner faute de moyens.
A Lille se trouvent à cette époque 57 prévenus et 45 condamnés, dont
5 à la peine capitale (A rab Aïnouz, Abderrahm ane SN P, Hocine Slimane,
Abderrahm ane Skali et Om ar Tazbint); ces derniers, malgré la circulaire
M ichelet3 et jusqu’à une date récente, portaient encore les fers. On les
leur a supprimés depuis l’intervention des avocats. Sous contrôle du
comité de détention, la C IS fonctionne normalement.
A Valenciennes où la circulaire est en revanche appliquée, la situation
est considérée comme « bonne ».
Nancy est l’une des « meilleures prisons » avec un CD valable, un
soutien efficace, ce qui suscite un excellent moral chez les 60 détenus.
On pourra d’ailleurs en dire autant de toutes les prisons du ressort de la
cour de Nancy : Briey, Épinal, M ézières, Toul, Remiremont, M etz,
Mulhouse, Sarreguem ines, où les CD existent, le soutien parvient et les
C IS remplissent leur rôle. Un seul point noir au tableau : Strasbourg, où
la C IS a été bloquée par l’adm inistration pénitentiaire.
A Besançon, les détenus ne bénéficient d ’aucun droit; ils sont en
revanche moins m alheureux à Belfort où l’aide du CSD arrive à desti­
nation. Q uant à la prison de M ontbéliard, le rapporteur la qualifie de
« détention modèle » 4.
A Lyon, ce qui inquiète le plus, c’est le sort des 10 condamnés à m ort,
détenus au fort M ontlucs. E t les juges du tribunal m ilitaire désormais
compétent distribuent les peines capitales avec une scandaleuse légèreté.
Dans le quartier des femmes, M"" Ponsin, condamnée à un an de prison
pour aide au FLN , partage sa détention avec une Algérienne. Après le
départ de M ansouri et de Chabane qui anim aient le CD, la fédération
perd, un certain tem ps, le contact avec les 350 détenus de la prison. Il
sera bientôt renoué grâce à Mesli qui reprend le comité en main. M ais

1. Ctiase interne de solidarité.


2. Comité de détention.
3. Qui reconnaît un régime de détention amélioré dit « régime A ».
4. PV de la réunion du collectif, 26-29 août 1960.
3. Ils seront 17 quelque temps plus tard.

156
B arreaux et barbelés

il le paiera cher. Il est inculpé d’« atteinte à la sûreté intérieure et


extérieure de l’É tat » pour activités politiques à « l’intérieur de la prison »
[sic).
A Trévoux et à Saint-Étienne (ville de harkis), le sort des détenus n’est
pas plus brillant.
C ontact rompu avec les prism s de Chambéry depuis u n an , et d’Annecy
depuis trois mois. Il est cependant m aintenu avec Grenoble, une détention
de 35 m ilitants où la situation « m atérielle et morale est bonne1 ». La
prison de G ap ne compte que 9 détenus avec lesquels le contact n’a pu
être établi.
M arseille est la seconde prison de France par le nombre des détenus
qui variera de 600 à 800. L’on est à cette période aussi inquiets pour les
condamnés à m ort de M arseille que pour ceux de Lille, sinon davantage.
Us sont 5 : Aïssaoui (déjà quatre fois condamné à la peine capitale),
C herif M eziane (égalem ent quatre fois condam né)123, Kaddour Kerribi,
N asri et Aliem. A la prison des Baumettes, à M arseille, avaient été aussi
transférés les anciens « Com battants de la libération » arrêtés en Algérie,
ainsi que d’autres m ilitants du Parti communiste algérien, qui avaient
rejoint le FLN à titre individuel. Des problèmes graves se sont alors
posés, le PCA continuant de revendiquer l’action d’hommes qui l’avaient
quitté. Abdelkader Guerroudj (dit « Lucien »), ancien responsable des
groupes arm és communistes, ancien condamné à m ort, adressait un
rapport par lequel il expliquait les raisons qui l’am enèrent à rompre avec
le PCA. Son texte était confirmé par ses cam arades Jean Farrugia et le
docteur M assebœuf... et l’on retrouvait la paix au sein de la détention *.
A Grasse, Toulon, Digne, Draguignan, Nîmes, on peut considérer la
situation comme généralem ent bonne. Le collectif se fixe comme objectif
des mois à venir la pénétration à N ice, Alès, Mende, Privas, M ontpellier
(où les conditions de détention sont très dures), Béziers, Carcassonne,
Perpignan, Rodez, Albi, Foix, M ontauban, Bayonne, M ont-de-M arsan,
Tarbes, Angoulême et Périgueux, prisons où le nombre d’Algériens est
sans doute minime, mais que le FLN ne peut abandonner.
La prison d’Avignon loge 170 détenus, dont 87 prévenus; le séjour y
est très pénible, le CD n’a pu se constituer. Une centaine de nouveaux
détenus viennent d’y être incarcérés.
A Toulouse, où l’adm inistration pénitentiaire daigne appliquer quelques
points du régime A, on dénombre 22 prévenus, 10 condamnés, dont 2 à
m ort : T aïr et Bensid.
A Pau, le collectif se plaît à souligner le caractère libéral de l’admi­

1. Extrait du PV de la réunion.
2. Sam doute le record des peines capitales ¿choit-il à Omar Harraigue, mais neuf
condamnations avaient ¿té prononcées contre lui par contumace, Harraigue n’ayant jam ais
été arrêté, tandis que pour AIssaoui et Meziane elles l’étaient en leur présence. Les deux
condamnés se trouvaient pratiquement entre les maim du bourreau.
3. Voir annexes, rapport de « Kamel », adjoint politique FLN de la ZAA à la fédération
de France du FLN, document a* 13; rapport de Guerroudj, document o* 14; lam e de
Farrugia, document n* 15; lettre du docteur M assebauf, document n* 16.

157
B arreaux et barbelés

nistration pénitentiaire. A côté de 4 hommes condamnés définitifs, Ton


trouve 22 femmes (dont de nombreuses condamnées à m ort d*Algérie
transférées en France), parm i lesquelles Djamila Bouhired et Zhor Zerari.
A Poitiers, on ne sait pas trop ce qui se passe. Les prism » de Fontenay*
le-Comte, la Roche-sur-Yon, Saintes et Poitiers recèlent encore leurs
secrets. L'on sait toutefois que N iort est une prison disciplinaire où sont
incarcérés les condamnés définitifs et que D jam ila Bouazza, au tre
condamnée à m ort d'A lgérie, y est détenue.
A Rennes, pour y être peu nombreux, les détenus n’en ont pas moins
été lourdem ent condamnés. A côté de 4 prévenus et 2 condamnés défi­
nitifs, l'on trouve 5 condamnés à m ort : Am ar Baarir, Ali Bourenane,
Mohamed Kedrich, Abdelwahab Kernane et Abderrahm ane Rabet. Les
cinq peines capitales sont prononcées par le même jugem ent du 12 juillet
1960. En août le pourvoi en cassation est déjà rejeté. Célébrité inaccou­
tumée et sans doute rarissime dans les annales judiciaires. On a peine à
croire que la cour suprême française ait pu inconsciemment faire le jeu
d'une politique purem ent répressive, qui n'a rien de commun avec la
justice, dont cette haute juridiction est le rem part ultim e.
Reste égalem ent inconnue, pour la fédération, la situation à Brest,
Lorient, Saint-Brieuc, Q uim per, Saint-M alo, Saint-N azaire, Vannes,
Alençon, Cherbourg, Constances et Lisieux, détentions com prenant tris
peu ou pas du tout d’Algériens.
A N antes, où l'arrestation récente d'un chef de l’OS, Yacine Said, en
a entraîné en cascade une soixantaine d'autres, la lettre de constitution
de l’avocat défenseur (membre du collectif) et la lettre du procureur
sont, au mépris des règles formelles du code de procédure pénale, saisies
par l’adm inistration pénitentiaire. N euf jeunes femmes ', toutes condam­
nées à mort ou i de longues peines d’emprisonnement en Algérie, sont
internées à Caen. Un régime pénitentiaire moins favorable qu'à Pau
détériore les relations entre elles. Aussi le collectif déploiera tout son
effort pour obtenir leur transfert vers Pau.
Lorsque la circulaire M ichelet est correctem ent appliquée, comme à
Rouen, on s'aperçoit combien la lutte des prisonniers pour la reconnaissance
de leur qualité de détenus politiques avait un sens. Le comité de détention
fait observer une autodiscipline complète. Des cours sont organisés. Une
heure et demie de français et trois heures d'arabe sont dispensées par jour.
Il ne demeure plus un seul analphabète dans cette prison. Un journal
interne, E l A ssir E l Hor, est rédigé dans les deux langues - arabe et
française - et circule au sein de la détention. Le m atin, on consacre une
heure à la promenade et à la culture physique (volley-ball, football). Les
cellules dem eurent ouvertes pour les 153 condamnés à de longues peines
et les 5 condamnés à de courtes peines. Q uant aux S3 prévenus, ils sont
tous défendus par le collectif.1

1. Dfouher A krav, Fatiha Belgacem, Fella Hadj M ahfoad, Baya H odne, Zahia Kher»
fallah, Fettowna M eziaae, Zahia T a flh , Jacqueline G oerrm dj, M alika Koriche.

158
B arreaux e t barbelés

A Amiens, le juge d'instruction a ordonné l'isolem ent total des détenus


FLN . Il y règne dès lors une véritable m entalité de « droit commun ».
Évidemm ent, pas de Comité de détention et pas de soutien.
Sanatorium pénitentiaire de France, la prison de Liancourt groupe tous
les détenus algériens tuberculeux. Il n’empêche que pour obtenir le respect
de leurs droits, ils sont acculés à une grève de la faim d’une semaine.
Pour les transférer, l’adm inistration fait appel aux gendarmes qui mani­
festent leur délicatesse habituelle. Résultat : de nombreux malades blessés.
A Beauvais et Compiègne, la situation est convenable. Q uant aux
prisons de Laon, Saint-Q uentin, Soissons, Angers, Laval, Blois, M ontargis,
Tours, Châteauroux et Nevera, on n’y trouve que peu ou pas d’Algériens,
sauf à O rléans, où ils sont 50 détenus.
La fédération devra intervenir à Dijon, non pour faire am éliorer le sort
des détenus - le régime A est intégralem ent reconnu - , mais pour régler
les zizanies entre les membres du comité de détention '.
Dans les prisons du ressort des cours de Dijon, Limoges et Agen,
le collectif n’aura pas à intervenir, l’ém igration algérienne étant très
faible dans ces régions, et les m ilitants potentiels très peu nombreux.
Il y aura tout de même une quinzaine de détenus à Clerm ont-Ferrand
et une trentaine à M ontluçon, où la circulaire M ichelet est appli­
quée.
Châlons-sur-M arne est une centrale où sont incarcérés 300 condamnés
définitifs. Comme ce fut souvent le cas, un comité de détention s’est
spontaném ent constitué; grâce au soutien qu’il reçoit de la fédération, il
gère normalement la caisse interne de solidarité. Le Comité international
de la Croix-Rouge a rendu deux visites à cette prison et, depuis, le régime
s’est nettem ent am élioré: les deux délégués, Bouslimani et Gafir, se
déplacent librem ent au sein de la détention, de même que les instructeurs
chargés d'enseigner le français et l’arabe dans quatre grandes classes
mises à la disposition des détenus. La prière se fait dans une salle
commune. Le stock de la cantine s’améliore, de même que le régime
alim entaire. Le moral est bon.
A M elun, autre centrale, on connaît l’existence de 20 prévenus, mais
l’on reste sans contact avec les condamnés.
Si, à Corbeil, les 13 prévenus ont enfin obtenu l’application du prem ier
point du régime A et le droit de s’instruire, il est impossible d’organiser
des coure. C ar tous sont analphabètes. Pour une fois on attend - sans
trop le souhaiter tout de même - l’arrestation d’un homme instruit!
Situation correcte à Pontoise. Le CD perçoit l’aide, organise des coure,
mais il n’est pas bon de figurer parm i les 126 prévenus qui composent la
détention. Tout le monde est poursuivi pour affaire « crim inelle », avec
peine de m ort à la clef.
Q uant aux deux prisons de Versailles (avenue de Paris et avenue Louis-1

1. Le comité fédéral devra trancher des problèmes, proposer et parfois imposer des
solations à Fresnes, à Lyon et aux Baumettes (M arseille).

159
Barreaux et barbelés

Barthou), qui com ptent une soixantaine de détenus, la circulaire y est


normalement respectée. Une évasion ratée va perm ettre à la police de
trouver dans les cellules un certain nombre de documents, notamment
les directives concernant les grèves de la faim, celles ayant trait aux
caisses internes de solidarité, E l M oudjahid, et une certaine quantité
d'archives propres au comité. C 'est un coup dur, non seulement pour
Versailles, mais pour beaucoup de détentions où des fouilles surprises
sont organisées. Il n'est jusqu’au dépôt que le collectif voudra contrôler
et structurer. Ce dépôt sert de lieu de détention provisoire pour ceux qui
doivent être mis sous m andat (c'est-à-dire incarcérés) et ceux qui seront
envoyés dans les camps. Les conditions m atérielles y sont mauvaises,
mais les avocats ont enfin obtenu l’amélioration de la nourriture (c’est
l'arm ée qui s'en charge!) et surtout la séparation d'avec les «droits
communs » pour m arquer, dès ce stade, le caractère politique de l'arres­
tation.
Paris : c'est surtout là que se poseront au collectif, et en fin de compte
au comité fédéral, les graves problèmes dus au nombre im portant de
détenus parm i lesquels de hauts reponsables du Front. Il s’agira moins
du régime carcéral proprem ent dit que des incompréhensions mineures,
des disputes sans raison, des oppositions individuelles, des heurts person­
nels entre responsables détenus, qui vont exacerber les litiges à mesure
que s'écoulent les années d'incarcération. A la prison de la Roquette,
près de la Bastille, des femmes sont encore incarcérées. On y trouve
deux condamnées définitives, Fatim a Hammoud et Cécile Decujis, une
dizaine de prévenues d'un réseau de soutien (le réseau Jeanson), toutes
françaises, sauf Gloria de H errera, qui est américaine. E t aussi une jeune
Allemande, Inge Huscholtz, ainsi que Zina Harraigue. Des frictions sans
grande importance ont opposé Françaises et Algériennes. Elles ne sont
peut-être pas graves mais alourdissent l'atm osphère. Un problème de
mœurs vient encore compliquer une situation assez pesante. Le collectif
est invité à aplanir ces difficultés avec le tact et le doigté nécessaires.
Des détenues choisissent de préférence les avocats Stibbe, G autherat,
Blumel pour les défendre. Comment dès lors, à l'audience, harmoniser
la défense, avec les thèses habituelles du collectif FLN ? A utant de
difficultés en perspective. Pour l’instant, le soutien parvient norm alem ent;
elles bénéficient de la circulaire et, en plus des journaux autorisés,
disposent même d'un poste à transistor. Le rapport du mois d'octobre 1960
révèle que si la m ésentente persiste entre détenues algériennes et fran­
çaises, ces dernières sont fébrilem ent occupées à m ettre sur pied un
projet d'évasion en collaboration avec les membres du soutien qui les ont
assurées de leur aide. Zina H arraigue et Fatim a Hammoud font part
de leur intention de profiter de cette opportunité si elle arrivait à se réali­
ser '.
Fresnes. A cette époque, tous les détenus FLN de la Santé y ont été 1

1. En effet, elle réunira, et d’une façon rocamboleaque.

160
B arreaux et barbelés

transférés ainsi que certains prisonniers d'A lgérie comme Y acef Saadi,
qui vient d'arriver. On y compte 975 détenus, dont 161 pour affaires
qualifiées de «crim inelles», qui risquent la peine de mort. Le nombre
des détenus aurait été certes bien plus élevé, vu les arrestations en masse
auxquelles procède la police. M ais au moindre commencement de preuve,
les « interpellés » sont le plus souvent dirigés sur des camps d’interne­
m ent 2. C’est plus expéditif : on incarcère sans jugem ent. Légalem ent
Les détenus FLN à Fresnes sont répartis entre les trois divisions, l'infir­
merie annexe et l'hôpital. A l'hôpital séjournent des prévenus et condamnés
de toutes les prisons de France, parm i lesquels deux m inistres : Mohamed
Boudiaf (qui gère la C IS 3) et Rabah B itat, ainsi que M ostefa Lacheraf.
Q uant à l’infirmerie annexe, les détenus qui s'y trouvent4 jouissent d'une
situation privilégiée et nombre de responsables voudront y accéder. On
y bénéficie d'un régime particulièrem ent amélioré, l’adm inistration témoi­
gnant une certaine considération à ceux dans lesquels elle croit voir les
dirigeants de la future Algérie indépendante. M ais le gros de la détention
algérienne de Fresnes est répartie entre les divisions I et II, et les
conditions de vie y sont « bonnes » s, la nourriture convenable, les cuisiniers
sont désignés par le CD, les détenus ont repeint à neuf les cellules. Ils
disposent de terrains de sport. Les cours sont obligatoires : arabe, français,
m athém atiques, sciences. L'analphabétism e est pratiquem ent résorbé.
Comme à Rouen, un journal interne, E l M oukafih, est rédigé irréguliè­
rem ent. Il fait suite à un autre journal, E l M esdjoun (le Prisonnier),
précédem m ent rédigé à la Santé. Plusieurs détenus se sont présentés au
baccalauréat. En bref, tous les points de la circulaire M ichelet sont
acquis. E t le CD, constitué de responsables de haut niveau \ jouit, à
l'époque, d'un respect et d'une autorité incontestés.
Une cinquantaine de détenus pour infraction à arrêté d'interdiction de
résidence sont logés en troisièm e division. Un membre du CD y passe
régulièrem ent pour contrôle. Il vérifie que la circulaire est bien appliquée.
Tout va pour le mieux. Un détenu particulièrem ent optim iste n’hésite
pas à écrire dans son rapport que sa cellule avec «ses rideaux aux 1

1. A l’exception de quatre condamnée à mort : Mohamed Ikene (mineur de dix-huit ans),


Djafir, Boucetta et SN P Abdelkader, Marocain condamné à la peine capitale pour son
action m ilitante au sein du FLN.
2. Il existe pendant la période considérée quatre camps d’internement en France où sont
concentrés 6 à 7 000 Algériens qui ne font pas officiellement partie de la détention algérienne.
3. Caisse interne de solidarité.
4. Parmi eux : Amor Benghezal, Youcef Bensiam, Nourredine Bensalem, Ahmed Doom,
Hocine El Mehdaoui, Ali Guerras, Ahmed Hadj Ali, Hadj Hamou, Harizi, Salah Louanchi,
Mohamed Lebjaoui, Mohamed M echati, Sidali Mebarek, Ahmed Taieb et Layachi Yaker.
5. Extrait du PV de la réunion du collectif, 26-29 août 1960. Évidemment, tout est
relatif. Une prison, même dorée, demeure une prison.
6. Il est composé à cette époque de six membres : Haddad (de son vrai nom Youssef
Khouadja, dit « Hamada », dit « Jean », dit « Mohamed », était responsable de la wilaya de
P u is II au moment de son arrestation). Moussa Kebodi (dit « Derradji », dit « Mougli »,
responsable de la wilaya de Paris I). Bachir Boumaza (responsable du Comité de soutien
aux détenus). Ahmed Benattig (dit « Souami », dit aussi « J 3 », responsable de la wilaya
du Nord), Abcene F àri et Ramdane Bouchebouba (dit « Ould Amri »).

161
B arreaux et barbelés

fenêtres, ses tableaux aux m urs, est un véritable petit studio ». M ême en
division, les gardiens de l'adm inistration pénitentiaire sollicitent comme
privilège le droit à la coupe au rasoir du « salon FLN », cellule aménagée
par le CD disposant, sous la direction compétente d'un « figaro-m ilitant »,
de toutes les commodités nécessaires à la coiffure. E t le m alheureux chef
de kasma, aux prises avec la répression extérieure, aurait peut-être rêvé
de se faire arrêter s'il avait eu accès aux rapports de Fresnes. Hélas,
c'était trop beau pour durer. M. Debré y veillera '.

La guerre d'A lgérie se caractérisera par une répression de masse, et


les prisons de l'Hexagone n'étant pas conçues pour en héberger un très
grand nombre, les Algériens seront aussi détenus dans des camps. La
répression agit souvent à l’aveuglette. Des rafles sont systém atiquem ent
opérées dans les grandes villes. A Paris et en banlieue, dans ses « paniers
à salade », ses camions et ses cars, la police ram ène entre deux et six
cents Algériens interpellés au hasard des opérations. Au centre de tri de
V incennes3, le raflé est d'abord fiché, puis il sera libéré (assez souvent),
éloigné des départem ents de la Seine, Seine-et-Oise, Seine-et-M am e (s'il
est pris un jour néfaste), ou interné dans un camp en cas de doute (qui
ne profite jam ais à l'accusé). Sur le sol français, il existera, jusqu'à la
fin de la guerre d'A lgérie, quatre de ces établissem ents appelés pudique­
m ent « camps d’internem ent ».
16 septem bre 1959. Le général de Gaulle prononce son fameux discours
sur l’autodéterm ination. Les internés FLN du cam p de Saint-M aurice-
PArdoise écoutent. Un officier du service psychologique, baptisé fonc­
tionnaire du camp, s'adresse à l'un d'eux :
« Alors, qu'est-ce que tu en penses?
- Va voir mon délégué de baraque, il te dira ce que j'en pense. »
C 'est que l’organisation du Front est aussi stricte qu’efficace. Logés
dans des baraquem ents de 60 à 70 personnes, les internés ne disposent
que d'une seule douche hebdomadaire et d'une cantine mensuelle. M ais
les cours sont dispensés par les lettrés à ceux qui ne le sont pas, de sorte
que tous sont au moins alphabétisés. Les activités sportives (judo, boxe)
sont régulièrem ent suivies. La caisse interne de solidarité fonctionne,
grâce aux m andats parvenant aux 600 internés pris en charge par le
CSD, et aux 1 000 détenus des prem ier et deuxième quartiers *, qui sont
globalement versés à cette caisse.
M ais l'activité éducative n'est pas du goût de l'adm inistration qui a
construit une école demeurée désespérément vide, boycottée par les123

1. Voir c h a p it r e xxii, « De F ie ra » à M anhattan ou la deuxième grève de la faim ».


2. Il existait des c e n tra de tri analogues à Lyon (Vauban) et à Lille. Aucune organisation
n’a évidemment été possible dans ces centres, la détention étant trop courte et mouvante.
3. Le troisième quartier est réservé aux 70 m em bra du MNA et aux 30 « indéterminés »,
internés dans ce camp.

162
B arreaux e t barbelés

internés, qui se refusent à suivre les cours offerts par les instructeurs du
service psychologique de l’arm ée. Le régime se durcit au point qu'une
grève de la faim déclenchée le 18 octobre se poursuivra jusqu'au
1* novembre 1960. Le comité fédéral restera longtemps sans nouvelles
des résultats de cette grève, aggravée par une grève du courrier. Chaque
fois qu'une correspondance est sérieusement établie avec un interné
responsable, capable de fournir des renseignements exploitables, il est
aussitôt transféré. Aussi, le contact est-il souvent précaire.
Le cam p de Mourmelon-Vadenay soumet à un régime disciplinaire
500 internés. E t l’adm inistration semble vouloir y enferm er les plus
réfractaires. La situation est explosive en cet été 1959. Début juillet, le
président de la Commission de sauvegarde des droits et libertés indivi­
duelles visite le cam p, et les délégués des internés lui exposent leurs
doléances. Il prom et l'am élioration de l'hygiène, le droit aux soins médi­
caux et dentaires et aux visites des familles.
Aucune promesse n'est tenue. Le régime se dégrade au point que le
27 août une grève de la faim est déclenchée. Dans une lettre datée du
28 au même président, les assignés s'expliquent : « La situation que vous
aviez pu constater n 'a fait qu’em pirer. Certains de nos cam arades sont
isolés depuis bientôt dix jours. Le courrier est supprimé ainsi que la
cantine, les journaux, etc., et même la lumière. Les visites sont réduites
à une fois par m ob. H ier, les CRS et les gardiens, conduits par le
directeur, ont fait irruption sans raison apparente ', sous prétexte de
fouille. Les assignés furent houspillés et insultés. L'un d'entre nous qui
protestait pacifiquement fut mis en cellule. » Il n'em pêche que l’organi­
sation interne du Front y a été installée et qu'avec l'aide extérieure, CSD
et C IS finissent par rem plir normalement le rôle qu’on attend d’eux.
A Thol, un cam p dont l’effectif variera de 900 internés en août 1960
à 1160 en décembre (dont de nombreux mineurs), les mêmes problèmes
qu'à Saint-Maurice-1*Ardoise se poseront quant à la fréquentation de
1'«école officielle». Le boycott sera total, ce qui n'em pêchera pas les
internés d’instruire ceux qui ne le sont pas. Pas plus de succès qu’ailleurs
pour le service psychologique!
M ab c’est surtout le camp du Larzac qui posera le plus de problèmes.
Avec un effectif avobinant parfois les 4 000 détenus, ce cam p est divisé
en deux parties : O rient et Occident, les mineurs étant internés dans le
prem ier. Le CD, très compétent à un moment donné, fait dbpenser les
cours ainsi qu'une sérieuse éducation politique. Il veille à une hygiène
poussée, et s'enorgueillit de ce qu'il n’existe plus d'illettrés. Les cadres
internés sont aguerris et savent résbter à l'épreuve des m ultiples m utations
qui trem pent leurs caractères. M ais la situation va se détériorer, devenant
difficile. L’adm inistration viole progressivement les dbpositions favorables
du régim e A, et les bons éléments soupçonnés d’exercer des fonctions de 1

1. En fait, la fédération apprend quelque« jour* plus tard que les fouilles étaient
provoquées par la découverte a u n tunnel d évasion.

163
Barreaux et barbelés

responsabilité seront autom atiquem ent transférés en Algérie. E ntre les


internés eux-mêmes, de grandes difficultés subsistent, certaines factions
accusant les membres du nouveau comité de détention de régionalisme,
en particulier dans le cam p O rient où la situation est explosive; les
anciens responsables du CD s’opposent à l’entrée en fonction de ceux
qui ont été nouvellement désignés, au point que « Kem ane demande s’il
doit appliquer la décision de la fédération par la force ». Après étude de
la question, le collectif propose qu’une note du CF, adressée personnel­
lement à chaque réfractaire, lui demande de se dém ettre, mais que dans
l’imm édiat soient d’abord dénoncées les manœuvres d'un certain Si Said
et de son équipe '.
Ainsi, il ne suffit pas à la fédération d’organiser l’ém igration, de veiller
à son éducation politique, de réunir les cotisations, de com battre la
répression, de soutenir les détenus et leurs fam illes, de structurer les
travailleurs et les étudiants, de mener une lutte de diversion sur le sol
français. Encore lui faut-il régler les dissensions internes et les problèmes
de préséance fréquents en milieu carcéral. Il lui faut aussi agir en sorte
qu’une décision de la hiérarchie supérieure soit reçue, acceptée et exécutée
avec une totale conviction. Ce qui n’est pas facile lorsque le destinataire,
derrière les clôtures du cam p, se trouve dans une situation très particu­
liè re 123. Le comité fédéral y parviendra, moins en invoquant sa propre
autorité, qu’en ratifiant le libre choix exprimé par les détenus eux-mêmes.
Il s’avérera nécessaire, au cours des différentes réunions consacrées
aux camps, d’assim iler ceux-ci à toutes les autres détentions, de leur
fournir la documentation pédagogique, les livres scolaires et la littérature
politique du F ro n tJ. M algré les difficultés de transmission et les contacts
aléatoires parviendra aux quatre camps, comme aux autres prisons, le
m atériel demandé, jusques et y compris les bandes magnétiques enregis­
trées avec des chants des maquis et des hymnes révolutionnaires. L’un
d’eux, chanté alors dans les prisons et les camps de France, devenu chant
national algérien, m ettra vingt-deux ans pour en franchir les enceintes.
En effet, Kassamen (le Serm ent) qui fut aussi l’hymne patriotique du
FLN, ne sera joué pour la première fois à Paris que le vendredi 17 décembre
1982, à l’occasion de l’escale de travail du président Chadli revenant
d’une visite officielle de trois jours en B elgique4.
Quel détenu, fût-il dans une prison dorée ou dans un « véritable petit
studio » comme ceux de Fresnes à une certaine époque, ne passe-t-il le
plus clair de son tem ps à rêver au moyen d’en sortir? Alors qu’il serait
vain de dem ander au prisonnier de renoncer à une éventuelle évasion,
assez paradoxalem ent, le problème fut posé au comité fédéral par certains

1. D’après le PV de la réunion du collectif, 22-26 octobre 1961.


2. En effet dans un camp, l’interné, qui est censé n’avoir commis aucun délit spécial, est
beaucoup plus isolé que le détenu dans une prison, qui, lui, bénéficie de l’assistance d’un
avocat, et par là reste en contact avec l’extérieur.
3. Tels que El Moudjahid, livres, photos, bulletins intérieurs, appels et tracts.
4. Le Monde. 19-20 décembre 1982.

164
B arreaux e t barbelés

com ités de détention. De fait, beaucoup de tentatives d’évasion ont eu


lieu sans contact préalable avec l’organisation locale. Elles aboutirent le
plus souvent à des échecs, comme à Versailles, Nancy, Fresnes. E t de
nombreux comités s’y sont opposés pour la raison bien simple qu’après
chaque tentative il y eut resserrem ent du régime, donc risque de perdre
les avantages acquis. Les fouilles, im m édiatem ent consécutives aux ten­
tatives d’évasion, perm ettent, si le CD n’est pas avisé ', la découverte
des documents de la détention.
Faut-il donc soum ettre les évasions à des conditions préalables? Le
collectif étudie la question et transm et au comité fédéral des propositions :
«A près discussion, il est reconnu que la faculté de s’évader est un
droit naturel pour tout détenu. Il ne saurait, en aucun cas, lui être
méconnu ou même lim ité. Les chances de succès sont sans doute plus
grandes lorsque le projet est secret, connu seulem ent par les candidats à
l’évasion. Si le détenu s’évade, c’est d’abord pour renforcer le potentiel
de lutte de la révolution, en sortant de l’inaction où il a été confiné. Si
cet apport a un côté négatif en causant un certain préjudice à la détention,
il ne saurait néanmoins être question d’y m ettre un frein ou de déconseiller
l’évasion.
» En conclusion de la discussion, il est décidé que :
» - aucun empêchement ne sera fait à un m ilitant déterm iné à s’évader;
» - l e candidat à l’évasion avisera, s’il le juge utile, le comité de
détention;
» - il appartient à celui-ci d’observer une constante vigilance de sorte
qu’aucune fouille inopinée ne puisse le prendre au dépourvu12. »
Acceptées par le CF, ces propositions furent communiquées aux déten­
tions sous forme de directive.
Le comité de soutien aux détenus avait été mis sur pied dès les
prem ières arrestations, et s’occupait surtout de suivre le m ilitant détenu,
d ’assurer sa défense et de pourvoir à ses menus besoins, pour préserver
un moral élevé. Avec l’accroissement considérable des emprisonnés qui
parfois avoisinaient le nombre de 10 000, le CSD est devenu un véritable
service annexe de l’organisation politique. La défense proprem ent dite
dépendant désormais d ’un coordinateur du collectif directem ent rattaché
à un membre du comité fédéral, le CSD s’est lim ité à faire parvenir
l’aide m atérielle ou « soutien » aux détenus et à leurs familles. Ce qui
représentait tout de même une tâche énorme. Il fallait en effet recenser
tous les détenus et affecter à chacun un correspondant, censé être un
parent chargé de lui transm ettre un m andat. Lorsque l’on sait que,
mensuellem ent, tout prévenu, ou assigné à résidence, condamné ou trans­
féré d’Algérie, reçoit 5 000 francs, que les épouses reçoivent 25 000 francs
pour elles-mêmes et 2 000 francs par enfant ou parent à charge, qu’il est
transm is aux fam illes dem eurant en Algérie le même soutien, on se rend
1. Ce qui arrive aaaez souvent, les candidats à la « belle > conservant jalousement leur
secret, qui est d’ailleurs la condition de la réussite (voir c h a m t r b xrv).
2. Extrait du PV de réunion élargie du collectif, 22-26 octobre 1961.

165
B arreaux et barbelés

compte de l’am pleur de la tâche. Tâche d’autant plus délicate que le


maniement des fonds» la confection des listes, la tenue de la com ptabilité
indispensable au contrôle, se font dans la clandestinité, les membres du
CSD étant aussi sévèrement poursuivis que ceux de l’organisation poli-
tique.
T irant les leçons de méthodes purem ent pragm atiques, la fédération
établit et transm et à toutes les wilayas un « Règlement général du soutien
aux familles des m ilitants tombés pour la cause nationale, aux m ilitants
détenus et ¿ leurs fam illes1» qui sera appliqué en France jusqu’à la
libération de tous les détenus, suite au cessez-le-feu. Le règlement précise
que les enfants orphelins qui se trouvent en France, sans parents ni
soutien, sont pris en charge par l’organisation. De fait, si la guerre se
poursuit en Algérie, beaucoup de m ilitants tomberont en France pour la
même cause : abattus par la police surtout lorsque les harkis furent lâchés
sur les concentrations algériennes, noyés lors des m anifestations, tués lors
des attentats ou victimes du M NA.
Le CSD, dans les conditions de clandestinité où il travaille, ne parvient
évidemment pas à la précision d’un service bancaire ou à la régularité
des PTT. Pour de m ultiples raisons - adresse erronée, absence de
correspondant, transfert ou tout simplement mauvaise volonté de l’ad­
m inistration pénitentiaire - , des détenus ne reçoivent pas le soutien qui
parvient régulièrem ent à d’autres, et peuvent se croire ainsi l’objet d’une
discrim ination. Pour rem édier à cette carence inévitable, sont créées les
caisses internes de solidarité (C IS). Une directive générale adressée à
tous les comités de détention, en date du 30 juin 196012, précise que :
- tous les biens en espèces et en nature (argent, colis de vêtements,
livres, nourriture) parvenant aux m ilitants détenus, et quelle qu’en soit
l’origine, sont des biens collectifs. Ils doivent être intégralem ent remis à
la caisse interne de solidarité;
- la caisse répartit ces biens égalem ent et équitablem ent entre tous les
m ilitants, sans égard pour les responsabilités assumées par eux dans
l’organisation, avant leur arrestation.
Ce deuxième point s’explique par le fait qu’â un moment donné le
perm anent arrêté percevait un soutien de 10 000 anciens francs et le non-
perm anent 5 000 anciens francs. A la réflexion, les raisons qui m otivaient
cette différence d’allocation n’apparurent pas déterm inantes, et tous les
détenus furent traités de la même manière.

1. Texte complet de ce Règlement général, voir annbxbs, document n* 17.


2. Texte de la directive, voir annbxbs, document n* 1S.
CHAPITRE X

Le collectif des avocats

Original from
Digitized by UNIVERSITY OF MICHIGAN
Il y a de l’électricité dans l’air lors de cette audience du tribunal
m ilitaire des forces années de Paris siégeant à la caserne de Reuilly. On
y juge l’affaire de la Cartoucherie de Vincennes '. Le commandant G irard,
com m issaire du gouvernement, particulièrem ent agressif, lance le mot
« mensonge » aux avocats, et provoque un vif incident. La presse en rend
com pte en gros caractères.
Le lendem ain, m aître Jacques Gam bier de la Forterie, officier de la
Légion d ’honneur, grand invalide de guerre, ancien officier d’aviation,
ancien juge d’instruction m ilitaire, déclare à son confrère Jacques Vergés
qu’il e st absolument indigné par les propos tenus par le commissaire du
gouvernem ent et se tient, dans cette affaire, à la disposition de l’offensé.
Vergés fait donc porter par ses deux confrères Gam bier et Courrège sa
carte à l'offenseur, l’avisant, conformément au code de l’honneur, qu'il
choisit le pistolet et qu’il ne s’arrêtera pas au prem ier san g 12. Ce sera un
duel à m o rt3.
La violence a donc pénétré dans le prétoire. De tout tem ps, les avocats
français de gauche ont - et c’est à leur honneur - défendu devant les
tribunaux les colonisés qui prétendaient, au nom même des principes de
la Révolution française de 1789 ou ceux de la Constitution, s'élever
contre la sujétion et contester l’ordre colonial. Il en fut ainsi en Algérie.
M ais, à part quelques épisodes violents qui ont jalonné la résistance
séculaire des AJgériens à l’occupation, la lutte s’inscrivait ces dernières
années sur le plan des revendications pacifiques. Pour tout avocat français
dém ocrate, la tâche était relativement aisée, tellement paraissaient criantes
les injustices dont souffrait le colonisé. Dès lors qu’il n’était pas porté
attein te au principe sacro-saint de la souveraineté française en Algérie,
considérée définitivement par le législateur comme trois départem ents,
tous les moyens de défense étaient permis.
A insi des avocats communistes, socialistes, et divers dém ocrates, purent
m ettre leur talent, et très souvent leur générosité, au service des m ilitants
algériens poursuivis, dans la plupart des cas, pour expression d’idées
politiques non conformes au postulat colonial. Des membres du barreau

1. Voir chapitre V, « Le second front >.


2. Entretien avec m aître Vergé», g juin 1984.
3. Il n’eut cependant pas lieu. Le commandant Girard, vraisemblablement embarrassé,
ne répondit pas. M aître Gambier dressa à son encontre un procès-verbal de carence.

169
Le c o lle c tif des avocats

de Paris, te b m aîtres Stibbe, Douzon, Dechezelles, Braun, Weil et bien


d’autres, n’ont jam ais ménagé leurs efforts pour franchir la M éditerranée,
pour plaider avec courage et conviction la cause des nationalistes.
Après le ^ n o v em b re 1954, le FLN refuse d’emblée la donne. Il ne
jouera plus avec les cartes françaises. Il considérera que cette loi conçue,
discutée et votée par le Parlem ent français, promulguée par le chef de
l’É tat français, n’est pas l’expression de la volonté générale, en tout cas
pas celle du peuple algérien, qui n’a été en rien consulté. D’ailleurs les
moyens purem ent politiques n’ont jam ais permis au peuple algérien de
revendiquer, encore moins d’obtenir, l’exécution de sa réelle volonté
d’indépendance. Aussi prend-il délibérém ent les arm es et se considère-t-
il en guerre contre l’occupant de son pays '.
E t, pour être logique avec lui-même, chaque m ilitant algérien, arrêté
et traduit devant les tribunaux français, devait se com porter en « belli­
gérant ». C ’est bien cette ligne de conduite que la fédération de France
du FLN tente de faire suivre aux inculpés chaque fois que les circons­
tances le perm ettent. Quel sera dès lors le rôle de l’avocat? Peut-il mener
sa défense dans ce contexte? La position du détenu algérien est légitim e
et pourtant « illégale » au regard du droit que les autorités veulent lui
appliquer. O r, l’avocat français est soumis par la loi, son serm ent, ses
règles déontologiques, à la légalité française. S'il estime que, dans la vie
d’un homme, il est des moments où la loi, expression momentanée et
contingente d’une m ajorité de circonstance, lui paraît, en conséquence,
illégitim e, alors il optera pour la thèse de son client. Il inscrira sa conduite
dans le cadre général de la lutte à laquelle il participe à sa m anière, et
se conduira en défenseur d’une cause qu’il estim e juste. Ce faisant, il
m éconnaîtra certes la loi du moment, mais servira le droit et, en fin de
compte, les valeurs perm anentes d’honneur et de dignité humaine.
Il était donc nécessaire de considérer tous les avocats du FLN comme
m ilitants d’une cause dont les principes sont universellement admis. Pour
les Algériens, déjà engagés au sein du Front, le problème était simple.
Ils furent mobilisés sur place. Q uant aux avocats français, qui, dans
l'intérêt futur de leur pays, ont œuvré au sein du collectif, ib ont eux-
mêmes chobi entre b loi de l’époque et le droit perm anent, la légalité
coloniale et la justice intrinsèque. C ’est ce que n’arrive pas à concevoir
l’auteur, par ailleurs perspicace, d’un im portant rapport établi le 2 mai
1960 par b Direction générale de b Sûreté nationale à l’intention du
juge Monzein, chargé d’instruire contre les avocats du collectif, m aîtres
Benabdallah, Oussedik, Vergés et autres, du chef d’atteinte à la sûreté
extérieure de l'É tat, lorsqu’il les considère comme les alliés des ennemis
de b France et donc en lutte contre elle. M ab l’H btoire leur donnera
raison, comme elle le fit pour ceux qui agirent contre b légalité de l’É tat
français entre 1941 et 1944.
1. C 'est ce qu'exprime parfaitem ent Jean-M arie Domenach : « Quand oo empêche les
gens de voter, de parier, (récrire comme ils l’entendent, ils finissent toujours par prendre
le fusil », revue Esprit, 195S.

170
Le c o lle c tif des avocats

Dans les prem iers mois qui suivent le déclenchem ent de la lutte arm ée,
les m ilitants détenus font tout naturellem ent appel à leurs défenseurs
traditionnels, les avocats français de gauche et d’extrême-gauche. Un fait
nouveau : le m ilitant de la cause algérienne ne réclam e plus la protection
de la loi française, qui par hypothèse fait de lui un délinquant. Il la
refuse et la rejette. C ontraint de s’expliquer devant un prétoire, il s’en
servira comme d’une tribune pour faire connaître publiquem ent la cause
qu’il défend. M ais le thèm e de défense de ces avocats ne correspond plus
i celui défini par l’organisation. Ils répugnent à s’aligner sur les positions
qu'exige le soutien à la lutte pour l’indépendance de l’Algérie '.
L’évolution des rapports entre m aître Stibbe et le FLN en France est
caractéristique à cet égard. Stibbe était, depuis l’époque du M TLD,
avant le déclenchem ent de la lutte arm ée, l'avocat habituel des natío*
nalistes algériens. Avec le 1" novembre et les nombreuses arrestations
qui s’ensuivent, il continue tout naturellem ent sa mission de défenseur
dévoué, jusqu’en 1957. A cette époque, il est question de sortir de la
prison de la Santé un rapport rédigé par les Cinq sur l'opportunité de la
constitution d’un gouvernement provisoire algérien. Stibbe - et c’était
parfaitem ent son droit - refuse de se charger de la sortie de ce docum ent
O m ar Boudaoud vient d ’être désigné à la tête de la fédération. Les deux
hommes ne comprennent pas de la même m anière la mission de l'av o cat
O m ar explique :
« J ’ai eu une discussion serrée avec Stibbe au sujet du rapport des
Cinq. Il me déclare : “ Je suis avocat du FLN et non pas m ilitant de
votre organisation. ” Évidemment je le conçois. D’autres incidents nous
opposent : à la m ort de B ekhat secrétaire de l’USTA, il refuse de défendre
le fidaï qui a entrepris cette action. Avec la m ort de Lekhfif Embarek
Filali, autre membre im portant du M NA (bras droit de Messali), il entre
dans une grande colère et me dit : “ Pour moi, Lekhfif est tout d’abord
un am i. ” Je réponds : “ S’il était pour vous un ami, pour moi c’était un
frère et un intim e, mais les circonstances de la révolution font que nous
nous trouvons dans des camps opposés et la révolution doit se défendre,
même à ce prix. ”
» Je sens alors qu'il ne peut plus répondre aux besoins de la défense
de tous les m ilitants FLN. Je lui suggère d’étoffer son collectif par des
avocats qui se proposaient, et bénéficieraient de notre confiance. Il refuse,
me précisant qu’en tant que responsable du collectif, il est seul habilité
à choisir ses collaborateurs. Je suggère la création d'un autre collectif :
un pour l’Algérie et un pour la France, en lui laissant le choix d’opter
pour l’un ou pour l’autre. Il estim e la proposition inacceptable, l’orien­
tation devant être unique.
» Dès lors, j ’en réfère au C F et l'idée nous vient de créer un collectif
composé d'A lgériens m ilitants - avocats qui œuvraient pour la défense 1

1. Il est juste de signaler toutefois que, dès le début, des avocats comme Courrège,
Beauvülard, Radziewski ou Zavrian plaident d’emblée sur ces position».

171
Le c o lle c tif des avocats

depuis le début. A cette époque Benabdallah, qui défend déjà des m ilitants
du FLN , avait d’autres activités au sein de l'organisation du F ro n t
Oussedik et Ould Aoudia sont dans la même situation. La décision est
prise par le CF de charger Kaddour Ladlani de les réunir et de leur
proposer les mesures arrêtées par la fédération. N aturellem ent ils en
acceptent le principe. Tous se retrouvent au 13, rue Guénégaud dans le
cabinet de m aître Oussedik. Un coordinateur, en la personne de Bachir
Boumaza, est présenté par Kaddour. A cette même occasion, Benabdallah,
qui avait été au préalable pressenti comme responsable de la défense,
déclare préférer ne pas assumer cette charge pour raison de sécurité, vu
qu’il est supposé être trésorier du FLN, connu par la Main rouge. Oussedik
est alors désigné comme responsable de la défense et Benabdallah comme
celui de la structure. Q uant à Stibbe, on le laisse term iner les affaires
en cours, et prendre toutes les nouvelles constitutions qui se présenteraient
à lui. Évidemment, il sera financé jusqu’au bout par la fédération. Telle
est la situation début 1958 '. »
M ars 1959. Le comité fédéral réduit à trois m em bres: Om ar, Ali,
Abdelkrim, est réuni dans une petite pièce sur cour, au sixième étage
d’un immeuble anonyme de la W eissenburg Strasse, à Cologne, louée
par un étudiant que les hasards de ses pérégrinations avaient mené de
Constantine à Cologne en passant par Paris et Bagdad, où il avait
obtenu une licence de droit. Messaoud est l’homme providentiellem ent
tombé aux mains du C F puisqu’il présentait le double avantage de
posséder des papiers en règle et de parler allem and. Inscrit à l’université
de Cologne, il était censé préparer son doctorat en droit. C’est donc
au nom de Messaoud que cette cham bre d’étudiant avait été louée.
Les rapports de l’organisation politique et des autres services annexes,
centralisés par Pedro et S a ïd 123qui se trouvent en ce moment à Paris,
ont été transm is aux autres membres du CF qui les étudient. L’une
des questions les plus im portantes à discuter est la structuration des
détentions, l’aide à apporter aux m ilitants détenus, et le soutien à leurs
familles. Question d’autant plus urgente que l’on dénom brera, entre
1955 et 1959, 26 644 arrestations \
Il faudra calquer l’organisation de la défense sur la structure même
du découpage géographique de l’ém igration, tel qu’il résulte de l’orga­
nisation du FLN en France à cette époque. C’est bien à cette conclusion
que parvient le comité fédéral. Il se propose donc de désigner sous la
responsabilité de Abderrahm ane Bara, adjoint de Boumaza, et qui l’a
rem placé dès son arrestation en décembre 1958, un responsable central
et cinq responsables locaux.
Le 19 avril 1959 est rédigée et transm ise à M ourad Oussedik une note
sur le collectif : « Tout Algérien - y est-il écrit - devant se considérer

1. Entretien avec Omar Boudaoud et Kaddour Ladlani, 14 mai 1984.


2. Ladlani et Bouaziz.
3. Chiffre officiel retenu par lea services de police français; voir le rapport de la DGSN
au juge Monzein en date du 2 mai 1960, annbxbs, document n* 19.

172
Le c o lle c tif des avocats

comme au service de la lutte libératrice, le FLN décide la mobilisation


sur place de certains avocats algériens, pour leur confier des tâches et
des responsabilités en rapport avec leur profession et leurs compétences.
Le C F a décidé en conséquence 1’“ algérianisation ” du collectif. Elle se
trad u it par le fait que toute responsabilité au sein de cet organisme doit
revenir à un avocat algérien [...]. Il est responsable de ses actes vis-à-vis
de la fédération et du GPRA. Il répondra de sa mission au même titre
que tout Algérien investi par le Front d’une responsabilité. Ceci étant
préalablem ent rappelé, le collectif est ainsi constitué : un responsable
général du collectif à l'échelon France et Algérie qui aura sous sa
responsabilité les responsables de collectifs locaux en France et un délégué
du collectif pour l’Algérie [...]. »
Dès juin, M ourad Oussedik transm et son prem ier rap p o rt: « L a
réorganisation du collectif s’est faite selon les instructions reçues dans
les délais prévus et m algré les difficultés surgies du fait de la m ort de
O uld Aoudia *. La défense est assurée d’une façon perm anente par
deux branches du collectif : l’une consacrée à la France, l’autre destinée
à l’Algérie. Conformément à la note du 19 avril, le découpage géogra­
phique sera le suivant : pour la zone Nord-Est, dont la responsabilité
incombe à Benabdallah, la défense est mise en place à Lille, Béthune,
Valenciennes, Avesnes, M ézières, C harleville12, M etz, Sedan, Nancy,
Châlons-sur-M arne. Au total, une dizaine d’avocats collaborent pour
couvrir cette zone. Ould Aoudia, assassiné peu après sa désignation,
ses confrères s’occuperont de le rem placer aussitôt sur la région pari­
sienne aussi bien qu’à Caen, Rouen, Le Havre, où des avocats locaux
acceptent d ’assurer la défense. Enfin la zone Sud, à partir de Lyon,
est confiée à Bendi M erad qui, avec l’aide de Boulbina à M arseille et
d ’une dizaine d’avocats français, représente le collectif dans la zone.
Enfin un bureau de presse, sous la responsabilité de Jacques Vergés,
est chargé de centraliser les informations recueillies par les avocats et
de les porter à la connaissance de l’opinion publique par les moyens
appropriés. »
En cette fin de 19S9, le collectif des avocats du FLN en France a déjà
fait beaucoup parler de lui. Pour l’instant, il est seulement l’objet des
sarcasm es de la presse de droite. Plus tard, il sera la bête à abattre.
Constam m ent sur la brèche devant tous les prétoires, il a organisé la
cam pagne lancée après l’assassinat d’Ould Aoudia et celle suivant le
procès des étudiants algériens en France, permis la publication de la
Gangrène, et coordonné l’information relative aux deux grandes grèves

1. A m oknae Ould Aoudia, Tun des premiers membres du collectif, a été en mai 19S9
abattu dans son cabinet, tris vraisemblablement par les services spéciaux français au moyen
d’un revolver silencieux. Sept autres avocats, membres du collectif, Michèle Beauvillaid,
M arie-Claude Radziewski, Benabdallah, Courrège, Oussedik, Vergés et Zavrian, recevaient
égalem ent des menaces de mort. Voir l’article de France-Soir, 23 mai 19S9.
2. A partir de 1960, ces juridictions seront confiées au collectif belge, en particulier à
m aîtres M oureaux, Merchies et Cécile Draps.

173
Le c o lle c tif des avocats

de la faim des détenus de juin et juillet 1959 contribuant ainsi à leur


succès.
Au procès des auteurs de l’atten tat de M ourepiane, le collectif allait,
le 19 janvier 1960, m ettre en évidence la contradiction entre les thèses
de l’accusation et l’application d’un droit d’exception que cette même
accusation invoque ¿ l’appui de ses prétentions : « L’accusation reprochait
à des Algériens d’avoir en tant que Français porté les armes contre la
France au profit de rebelles algériens. Fidèles à notre devoir, avec vingt
de nos confrères des barreaux de Paris, Lyon, Grenoble et M arseille,
nous avons défendu nos clients sur le terrain même choisi par l’accusation.
Nous avons montré au tribunal qu’il ne pouvait en même tem ps recon­
naître à l’ALN sa qualité d’arm ée étrangère en guerre avec la France,
et refuser aux membres de cette arm ée, algériens, leur nationalité algé­
rienne 12. »
On reproche à ces trublions de la barre d’enfourcher le code de
procédure pénale, non pour contribuer à une « saine adm inistration de la
justice », mais pour « faire du cirque à l’audience ». Ils s’en expliquent
Ces batailles de procédure sont indispensables car « la défense doit
m ontrer encore comment la thèse française aboutit sur le plan juridique
à une monstruosité, [...] parce que minée par des contradictions fonda­
mentales :
* - ou bien les prisonniers algériens sont des m alfaiteurs, il convient
alors de leur réserver toutes les garanties légales accordées aux m alfaiteurs
à part entière. La répression devient alors impossible;
» - ou bien il faut, pour pouvoir les frapper vite, violer systém atique­
ment la loi. C ’est une monstruosité juridique. Ce fut pourtant la situation
de la répression en Algérie, de novembre 1954 à mars 1956;
» - ou bien le gouvernement français fait appliquer aux Algériens une
législation d’exception raciste, mais par cela même, il nie la thèse d’une
simple opération de police dirigée contre des nationaux sur laquelle,
pourtant, il fonde la compétence de ses tribunaux;
» - ou bien le pouvoir exécutif et le Parlem ent, reconnaissant qu’il
existe un conflit arm é en Algérie et que l’Algérie n’est pas la France, ils
doivent alors abroger tous les textes d’exception au lieu de les étendre,
et reconnaître aux prisonniers algériens le statut de com battants, au lieu
de les traiter en moins-que-des-droits-communs.
» C’est à la défense, et c’est aux avocats qu’il appartient spécialem ent
de dégonfler ces monstres juridiques : d’où l’importance caractéristique,
dans ces procès, des batailles de procédure [...] qui consistent précisément
à faire éclater l’absurdité des thèses successives de la répression judiciaire,
à retourner contre elle ses propres armes pour la disqualifier ».
M onstres juridiques accouchant de résultats absurdes. Ainsi, au cours
du procès du réseau Jeanson, deux journées, les 5 et 6 septem bre 1960,
1. Voir CHAPITRE VIII.
2. Lettre adressée par Jacques Versés, M aurice Couirège et Michel Zavrian au président
du Comité international de la Croix-Rouge, 17 février 1940.

174
Le c o lle c tif des avocats

aoot consacrées à dém ontrer, avec force conclusions à l’appui, que le


président était dans l’incapacité de savoir quelle langue pouvait bien
parler le « Français-à-part-entière » qu'il jugeait. De guerre lasse, il doit
désigner trois interprètes: un de kabyle, un d’arabe dialectal, et un
d’arabe classique Ces moyens de défense, qu’il s’agisse de fond ou de
procédure, paraissent pourtant, avec le recul du temps, parfaitem ent
sérieux. C e n’est pourtant pas l’avis de la plupart des juristes de l’époque
qui s’insurgent alors contre les méthodes du collectif.
On exige de faire taire ces «irresponsables», ces «aventuriers du
barreau». Le « o n » vise évidemment leurs confrères bien-pensants de
gauche et d’extrême-gauche. Aux yeux des avocats de droite, ce sont
simplement des traîtres passés à l’ennemi, qu'il faut radier du barreau.
Ils feront d’ailleurs circuler une pétition dans ce sen s12. E t les coups ne
vont pas tarder à pleuvoir.
Jacques Vergés est expulsé d’Alger le 14 août 1959, M ichel Zavrian
le 20 décembre. A lbert Schiano, du barreau de M arseille, est arrêté en
décem bre, condamné à sept mois de prison et radié. Benabdallah et
Oussedik sont tous deux inculpés d’atteinte à la sûreté de l’É tat. Le sont
égalem ent Vergés, Zavrian, Courrège et Beauvillard. Lorsque, plus tard,
la défense elle-même sera mise en accusation et que les six avocats seront
traduits devant le tribunal de la Seine, un de leurs jeunes confrères, dont
à juste titre la réputation grandit, soutiendra : « La réalité du procès, sa
signification et sa portée, s’inscrivent au-delà de la discussion sur ces
points de fait [...]. 11 s’agit moins d’obtenir la condamnation de certains
avocats pris en tant qu’individus, que de m iner enfin cette défense
collective insupportable à la répression algérienne. Comme si le style, les
procédés et la structure même de cette défense n’étaient pas commandés
irrésistiblem ent par le système répressif lui-même. Collective, cette défense
devait, par ses moyens mêmes, devenir purem ent politique, hors les
incidents de procédure m ultipliés à l’extrêm e, pour énerver la répression
et en ralentir le rythme. La répression algérienne était commandée par
une politique, les avocats devaient en toute occasion dénoncer celle-ci [...].
Il est paradoxal aussi de voir la répression s’indigner de ce que la défense
soit sortie des règles traditionnelles d’une justice qu’elle a elle-même
d ’abord abolie et dégradée ’. »
Voilà ce que pense avec lucidité celui qui sera bien plus tard - au
moment où ces lignes sont écrites - le m inistre français de la Justice,
Robert Badinter.
15 avril 1960. Dans son rapport d’activités, le responsable du collectif
ne déborde pas d’optimisme. Si, m algré la menace constante qui pèse
1. Lire le récit de ce procès dans les Porteurs de valises d’Hervé Hum » et Patrick
Rotman, Editions Albin Michel, 1979, et Editions du Seuil, coll. « Points Histoire», 1982.
2. M aître Isomi, dont les conceptions politiques sont diamétralement opposées à celles
des avocats du collectif, refusera cependant avec beaucoup de dignité de hurler avec les
loups. De même Tixier-Vixnancour, avocat de droite, signera un texte demandant la
libération des avocats a rrê ta en raison de leurs opinions politiques.
). L’Express, 16 novembre 1961.

175
LE PROCÈS DE LA DÉFENSE
jm r ROBERT BAMNTEÊ
| f MCI 4 mm I t d é fu a » u I n c 4m k a . lara 4*aar pvrgalaM Iu «al 4e* date 4a te d tern ateu aar cm
▼ • censés. M" T arpK Coarrég»* n U entraîner «oo arrealalioa. Mai« pateta 4c fait, o* « u a danta Tacen* r a défia Hiv«, p alagaTI a'ate
Z a n l u , i M i v i l i r i Paraed il H laa te a. ralead a, déclarait a ’avmir antko aanhaItérait u fa ra m r k dé­ para k l r e a p Arma ca 4o Ul
B n Abdalkh t u t p ré v u e s . à 4m Ju ra is va ca dncuairal. El aoa av»** b a t Il «’agit mola« u rifri ra b ta - ^T arac k k n r a 4a k prarra d'Alpb-
Utrvs divert, d i v i n U tribunal cor* ral, W S a r ti. |iréci«ait «a* «'il avail a lr k raadam aatteo da cartaio»
ractteaaal. d'atteinte è U «êrrié talé- t a ca doram ral parmi ira i 4r a te avocate pris ra laal «u’tedivldua. Importe donc paa. Saal aarapte ra
rlrarv 4« rEUt. A pril 1rs dienta, Im a k t u t ra juta «u'ra a»| « u de nii'ire rab a rette défraso déAaUiva k sari 4a mimvamaat «te
• to c a b tool Jiuéi A b a r loar, ri Mas acéobri I M ior» 4a parulaJlMm» collective «a«uppertebk à la réprev a aamaraaéA ara a c tk a . P liis lM
k adora prévention. Voit* «ai p r a l l p l n ra Alternaba et BoUoade ■Au algérien»«. f im m i al la teyk. k a a u v lc tk o s mte a at u I ra* .
paraîtra abaarda, aatlafalaut aa à Ma attention ri avec l*aaakUaro da tea procédés ri k Uroc Iure « d a r da rasé è rvjolsdra t e FU N .
atfiraa Mina 1m e u v lc tle a s 4a c k * paHekr» 4r k D A T , k pèèca por* cette défraaa a 'rie »eat p u aararau*
laMI rTtatU
k l t k k’ A.
* ------------ -- " -
, ___________ déa Irrésisliblrinrat par k « rit e n
kglgne 4a la ré a rtta ioa alpèriraaa Maalaita i4IU d’iolérét général. Alors réerra sIf tei-méme. amal par Taccusé mais par lara k o
r a ta it rradu iaétltabla.
Lra c h a rp n aoal poarlaat b Ira
C
p a khaa tacam ente s a b k cA a k a *
porta irai tara r k l t l a k S. Or.
La réa raam m alflérkaaa, même
f o u d eue emprwale A Tappa rvil Ju­
aoeméa 4a lara 1« procès. Déaaa*
ra r s u s arlécba la «actriaa te k o
aüaees. Dr» b uorairva, modralm. daaa k photocopia vrr aéa aa d o n w r diciair» a u décor, sa« forma» ri actes dm accasak a r a. BraC, è eha-
fru c ó la , frite taltiak A aa Apure
préciaa facraaolioa, aat été vrraéa à
cm avocat«. Par «ai ? Par k F U N ,
p k a.
a t e n «m magistrate, ate a u s rapport
aera Tmereice da Io Justice. Jugar K l t t e u t , troaafanaar k proeéa
s homme n la procès 4k a a
U Alglrira m aaateau c u va laca -------------- *i T k " *
4M l'occaaalioa aa b r a a d k u a t ua
dacooraat fort aDlpll«aa saisi aor A h f r l U rt d’appaH rararv aa f l U , d u t k a ri i r a i — e t an delà 4«s J m a aa
Bachïr Booaama. rsepoarabte fédéra! actes «oot dictés par cette apparie* appâter k o je n rs al partent a rapA-
4a Coaillé 4a sont ira aoa délraaa a u r a , p u r avoir r a fratal la k l a k n k k r a a tta n a k n ia 4e i r é c k l
F U I . Par Ira aiala at ka porral« da délivrée par k ) r a PI içalra ate jw dickifam rat u a d r­ k r . par h pais rvraoaa, k I____
CM détenu«, répoadrat le» avocat«,
f r u ç a k p u r rvcaeliHr te___ r ____ eh» ahMtrdr. I.« araaalmaa «ul même da k rép rm ak a è Tracoatra
d'accord ara ca poial avec B ussm a. aéaaa aor Ira coodHIoai da k «atete holte Tindépendant« a ta è riu a a
4a p a k lors évadé da Pretor». Qaal 4 a dora mral. Im polterten haltera* te k combat dans k s r u r a du F J .3f. acako rates peasiblas è k défaaas
f a ’ll aa Mit, oaa talk are n a tio n a, d o b aa boraércal A ráprad re «aa ■'est délibérénirnl mit hors k k l collective face A k répraaako alpA-
4aa» ara principa, da «aol «orprra* « t k pièce a r k a r é l u t paa apparat française. Il a rte plaa «üte de droit > — «ai taévHablamrat
dre. Da « ¿ H e «oarcc provlranral Ira aararaa da aaiara A c u trtb u a r ATla- français et. si dm déelakoa a u l
formai ira no verte m MaOuda. ao- prkaa A a u encentra, a lk — ------
beaorairr» varté« aoa avocat» d t t
cao art crina tue Ika Y La «aaalkB a'a e ra acte in te r a c tio n , aaoato aodl* l a la aèrrié u 4a Ta) ruN.
laiaal« été potée A ce Jour. daaa
rblatolra da Barrera. Car. «iooa, k Lu j u te t n t fA im m è
défraaa. daa« bIra dm cas. »‘aurait
plaa «u’i choisir caira la gratuité m
la coaipliciié, ce «aL aa fait, aboa-
tirait bien vit» A k voir détrrlrr.
• La preuve ? Une copie d ’un
S u s doolc k DA T. avail, dé» pelUigne hors 1rs iacldoats de aro-
l’origine, m u aré «aa ce irtra la
cbolti poor abattra k défraie dm
au teu r inconnu adressée à un c éd rat mah ip liés à Testréma para
énerver k r Aprs mina te aa ralentir
‘ F.L.N. était taiaé. Car * k rythme. La réprm aka algérien««

ter« IBM fol «erré daas ses doasien


d e stin a ta ire in co n n u , tro u v é e Atari cm------- ---------------- ^
¡ate dévalant. A t
-------

r a a tte n d u ! o u occ astea ami tirar«. • k a , dénoncer caik-aL La Iribanal


En février IMA. après Tteleraa*
asnal arbitraire dans ua camp de
chez un hom me qui se défend drraaaM tribnaa aa dépit I ra «Barte
4« Ta cens al ion. El k ify k mémo dm
M" B n Abdallah te Oaaatdlb c u b a
la«oal l u t k Barrs au sa a u lava,
Ï P V e r fé s . f na rt Agi te Z a v riu ga*
^de Tavoir jam ais vue. ^ u p o ri fad le la ira «na T aanm atlu
rafk rç aH da cnararvar « v e r s te
u A n illa Sakra. L a v a d é d a ra tk a e coatea k o la réalité.
g k praara. k a n ra o fé rra e n . k m U ate para do sal «laal 4a ealr k
écrite a p u l r e a r a n te T esssp iralk a Jaamta, r a teal ras. 4a k réf rsm lsa s'kdim rar 4o «a « w k
4a la réprm aka aaatra ra s , ana 4Meara rail r a r i k d a s réclrt tradl-
kform alioa ful onrarte sor la hora D u s k réarvsstea alpÉrlaoae u t
été m t a a i Afames rarrsm trim rat tk aa a llm d’a u Jaatim « r r ila a aflm
4a dam na ra l Bosmaraa amorti d * u même ra b o rd abrita u déyadéa,
rapport gAaéral 4a la DA T. ié a a a ____ _
_ ___ _
___
____j A aa destina­ abrites A Tépsré 4m accaséa Im pa*
taire la e ra no — tr ra v ée d u e dm r u tla a «al protégeât k Jateiciebia l a aatara n i a * 4e k ré a rt mi an
casi Taslteeoc» te T u tlr a 4a « ont- ripArAaaaa a p ra k it caite défrara ari-
k r itf » dm avocate 4« acerada aaadHIaai lara a aa ra — A a a t data commua ri d i t e t a u u i pré>
k ao aao v — rhes «m teamma «ni aa t k Jute ice da TarCkrair« da f ta n k — oa T’abolit k a 4a loato dé­
F U . Poor être aérai élayéra do frara. Ce «ne k roloati Arpond. «al
a ra ilif ra tk a » paítetem e, tes charpas Atfsad de Tavoir Jamela vra. T a lk . U m itatko da k d é lm tk a
« préoaale k _ p r r a n al a tlk rara t • n m o k a k terigaa 4a ara en av k -
aa doasier n 'n dara ra ra k a l paa Ik a s, avait réalisé ra k t e a a r u t u
raolaa é vanearontas. Il fa Ha H daaa k a ra te par k DAT. aa ana trad ictoirv. rn a tré k 4a 'la police
p ara étayer aoa rapport accosataur AlgArk, daaa Im terrttelrm «al k l
rlti
m atra k a avocate r a e caBactif ». K k s magistral«, droite 4a la dé­
la. «olatA roraéai étimiaéa. rf* étairat aoamla, a u « Jaoüra » à aa
in u lé ra . évadé* dm prlaclpm ri 4m
On aomprrad. déa h r i «aa, A fan* __ _____
taa d k que «r multipliatrat im-
dira ns 4a SA lu v la r IM l. k rsa val p aatm“sal
11 camp»
rampa d'Iatrro rairat. «é* formas, al d u s tegoslk k t
Ub i 4 s r a f b l r t A m a date aM érkraa vices r i torture«. n'avaM a k a évidam asut m plaça.
Mak I n te r da frapper k a ééka*
<k. débat actobra IMA. fart r a r a r - •rnra, après avoir attenté mm irr ite
‘ ml. k d k a rts ra 4a k D A T. rap rad sal Ea février 1M I, IT* Jm - 4a h dééraw, parca ««*0 » a a l rte
mil k magistrat ka tra c te a r aadik te fera Abdallah, a* raadaat A ponda par dm lacbalgam an o islk a
_ é e c a m r a t/o r tg k a F U . ré- h . étaiaal rateara é k km * é o u aaterprira 4a r Aar»ral»« r s a r
a t 1rs activités 4a e collectif » laco-helm A Hlraoo. Ea k a r Tant aatarvBamaaL o u t r a ua hitante 4a arirv Jaatica. c’ate «aca ra
réprvm ka «al a'avail p k a de détanraar U Jusllea 4e ras voAm,
avait été saisi ra Hollands, aa c o a n
4a por«alsitioaa effectuées chas I ra
com parait te trouvait u nommé
BaMUM portear d’u n farara caria C tekiairs
ta k
fi «as T s ^ srt, k défraaa. rallllaar à u a m u r a b a branpa»,
lan a danta, daos k drama « a 'ik aat
fanera 1res, fourni»«ears 4a papkra d'identité. Fouillés, Ira a ra n te oppo­
4*14»Btilé du F U N . La praava ra- sèrent la secret profésateos»! al toléaéa. aa poovail mie répoadra par p k a « u tout autre araaoré «t véca.
«AMrcbév était doae rappariée, b do- W Pasar ilib «vate r a poplar ptetét u teyk aoovreu ri dm r a trape r a s Ira avortes do « caBactif » u l servi
aam ial F.UN. dévollaaTpar la a l u «a» 4a le voir salte. C u teaail-ll origtaalrs. m as rapport arar la dé* avec u a pa»«ioa parfois dlfBclIm
h « rasait coïncidence. T o rg ra iu tk a « a a k ra p ré c is tu 4a aalras A par* frasa Jadiciairr r b»«sigua r ra é a i ra m u t sapporiable k missten n u *
al Ira activité* do a a a lk rtif » teO n i r a fm da «m clk ata f IT Oraaedib 4a k d m --------- --------------- t k a a r ik u ’ra re lamps 4a lé p a la *
Ira avateat déaaacém k rapport 4a r a loojoars afirm é. L'arcasatlaa y tira Jadiciairr ik avaient aaaamé».
k DAT. vfl r a tant cas k jprate désespéré da k répraaako Mate, emoara ils Toot écrit t « L'ara-
I l pourtant, à lam iH Irsr Faspori d'an bornai« te a ta a f 4a aapprbaer rd k dmâaaa col a ’a paa A coa atetar U pnaitka
te Torigine 4« a» dacomaat, u k a o rra vas de a u activité cou pa­ doalk. l a «aatrr anaém, da 1M4 A d» a u d ir a i do boni dm lèvres ri
danta atagallar sa léve ! A Tes »man, bla. B Taffaira da Miman, prompte- IMA. M J M musulmana u t été ar­ va
aa trvm bkat de paar, U doit doll kU pren­
fl ra prém ata rnmma k photocopia raaal k a tru ilr A ara tara, v k t ren­ rêtés ra métr«t|»oW. Bnlrvprendra da dra A a u compta te k aontrair u
4*aa teste dac ty k p a p h te. a u ah forcer A Tautlieace da t r ib a u l k défendre chacun de cm bommm ra­ «*«a alter s . Tous T u t sont roue Jas-
IA r a s a d u r a F *
lymsa. Las cm dN teai 4« sa dé-
■ foadéa aar k den u n ral
ri k
ina Irar cas pari Irriter était k ch -
alrarvaral taipossibk. l a défraaa C A cri iaataal te l'a b o rd IT OaM
•d k «ul Ta payée do m via. Sam
collective s'inip»i«a»l. ITaotaal «ne k v ra --------------
u s -a o n e rariri« «umk k <c u ra n » ate
■yteérl m tka. k Tal rte k drasicr da f t ________ sari da chagüe arn»«é rat lié è criai parfois k première varia «aa la 4é»
j a u n i r a i aarail été salai k té Joie Mak k réalité «te* procès, ta siuift* 4a rU sarrrcltu a K l«N. Ea dehors frasa rrg a k ri.
ÍÜA, u domici k d'an a animé Su* cat k o ri «a p»»rié» s’k e rriv ra l r a ­ de la pelar «Ir muri, lootr pria* peo- B.A
Le c o lle c tif des avocats

sur le noyau central, une structure a été mise en place qui perm ettrait
tan t bien que mal d’assurer au moins une permanence dans la défense,
le bureau de presse, lui, piétine. Le mot d’ordre aurait été donné pour
que la presse fasse silence sur toutes les affaires concernant l’Algérie.
Une série de grands procès a eu lieu. Aucun compte rendu dans les
journaux m algré l’im portance des affaires évoquées et leur durée (l’affaire
de M arseille, celle de l’OS à Paris, le procès de Lille). 11 semble que
l’habitude prise et la banalisation des « événements d’Algérie » provoquent
une apathie compréhensible du peuple français.
Comment y rem édier? On va proposer de pallier ces difficultés sur
deux plans. Celui de la structure et celui de l’information. Pour le
prem ier, le collectif va se dédoubler en ce sens que chaque responsable
se verra affecter un adjoint capable de prendre la relève en cas d’arres­
tation du précédent. Pour le second, l’on va « européaniser » la défense
pour relancer le problème non plus sur un plan français, mais dans toute
l’Europe. Déjà Serge M oureaux, M arc de Kock, André M erchies, Cécile
Draps et quelques autres du barreau de Bruxelles avaient senti la justesse
de la lutte du FLN et défendu les Algériens poursuivis en Belgique pour
activités politiques. Ils étaient donc tout indiqués pour constituer un
collectif belge d’appoint, susceptible d’intervenir même en France. Sur
le plan de l’inform ation, et partant du principe que la presse française
reprend les nouvelles diffusées à l’étranger, une antenne du bureau de
presse du collectif, installée dans un pays lim itrophe1 en contact avec
les journalistes étrangers, pourrait m ettre en échec les consignes de
silence données à la presse de France par son gouvernement.
L’un des membres de la direction de l’AGTA, Belkaïd, a donné des
preuves de ses compétences, et Abdelkrim Souici accepte difficilement
de s’en séparer pour le laisser prendre la responsabilité du collectif des
avocats12.
La répression s’accentue et, sous prétexte de réorganisation de la justice
m ilitaire et de modification du Code de procédure pénale, les ordonnances
du 12 février 1960 vont couvrir du m anteau de la légalité toutes les
pratiques illégitim es antérieures de la répression politique et judiciaire.
Un autre signe de durcissem ent apparaît : l'augm entation régulière des
condamnations à m ort prononcées par les tribunaux m ilitaires. E t les
inform ateurs du collectif l’avisent qu’un certain nombre de juges et de
procureurs m ilitent activem ent pour une rigoureuse application de la
peine capitale aux Algériens. A leur tête le m agistrat de Philipi.
Il n’importe. Belkaïd va mener le collectif comme une véritable cellule
du FLN. Réunions régulières. Rapport d’activité de chaque région. Étude
systém atique des situations de chaque prison e t cam p de France et

1. Elle fonctionne en effet tantôt à Bruxelles, tantôt à Genève.


2. Aboubeker Belkaïd (dit « Bclley », dit « Chariot », dit « le Coq ») va occuper la fonction
de responsable du collectif jusqu’à son arrestation en février 1961, date à laquelle il sera
remplacé par Hocine El Mehdaoui (dit « Bernard ») qui venait justement d’être libéré de
prison. Celui-ci assumera ses fonctions jusqu’à l’indépendance.

177
Le c o lle c tif des avocats

d'Algérie. Rapport financier de chaque responsable de région. Analyse


des activités du bureau de presse. Exposé des questions diverses. Distri*
bution et explication des directives.
Il se tiendra en contact perm anent avec Haroun qui est chargé, au
sein du comité fédéral, des problèmes de la défense, de l'organisation
des détentions et du soutien aux détenus. Dès juillet 1960, «B elley»
Belkaïd aura passé en revue l’ensemble des prisons dans lesquelles les
m ilitants FLN sont détenus, et sera en mesure de donner leur nombre
exact par centre de détention, d'analyser la situation de chacun d'eux,
de form uler les critiques qui s’imposent, d’avancer les suggestions appro­
priées. Il est tem ps que la défense des m ilitants ait pour base des principes
rigoureux, pense-t-il :
« La conjoncture politique actuelle paraît constituer un clim at favorable
pour faire basculer l'opinion du pouvoir et l'am ener à la fin à adm ettre
que les m ilitants appartenant aux “ groupes de choc " ou à l'O S sont des
soldats. Ce revirement peut être aidé et accéléré, si le m ilitant adopte
l'attitude classique d'un soldat révolutionnaire. C ette attitude que nous
définirons schém atiquem ent doit être générale et quasi uniforme pour
m arquer les esprits d'en face.
» Le m ilitant ayant accompli une mission qualifiée d'infraction crim i­
nelle par l’ennemi devrait :
» - décliner son identité, préciser son grade, dénier aux autorités poli­
cières et judiciaires françaises le droit de juger son action, invoquer la
protection des Conventions internationales de Genève, et alerter le Comité
international de la Croix-Rouge;
» - refuser de s'expliquer sur les faits et de justifier son action;
» - invoquer l’ordre de l’autorité légitim e du G PRA;
» - dem ander à son avocat de plaider uniquem ent sur l'application des
Conventions internationales de Genève et, le cas échéant, lui interdire
d'adopter un autre système de défense.
» En second lieu, il est probable que cette attitude rendra plus scan­
daleuse, aux yeux de l'opinion française et internationale, l'exécution des
condamnés à m ort algériens qui devront refuser de dem ander leur grâce
au président de la République française.
[ .]
» Pour créer des conditions favorables à ce revirem ent d'opinion que
nous évoquons plus haut, il serait souhaitable que le GPRA d é f in is s e
d ’u r g e n c e u n s t a t u t d u c o m b a t t a n t a l g é r i e n 1 qu’il rendrait
public. Ce texte serait utilem ent invoqué auprès des tribunaux français,
hâterait la reconnaissance du statu t de réfugié politique algérien dans
les pays lim itrophes de la France, et faciliterait l’action internatio­
nale.
» A cet effet, le collectif considère qu'une nouvelle orientation de la
défense est nécessaire et attend que vous lui précisiez la meilleure

I. En majuscules dans le texte du rapport

178
Le c o lle c tif des avocats

tactique à adopter en fonction des éléments d’appréciation que vous


possédez »
A ccepter de plaider pour les Algériens n’est pas une sinécure. La
moindre sous-piéfecture- d’Algérie est dotée d’un tribunal m ilitaire:
officiellement il ne s’agit pas d’une guerre de libération, mais de
«troubles à l’ordre public». Tout com battant est un hors-la-loi qui
contribue à ces troubles. E t les tribunaux sont là pour ram ener la paix
en condam nant ces fauteurs. Le collectif est donc amené à assurer la
défense auprès de ces juridictions qui ont poussé comme palmiers nains
sur les hauts plateaux algériens. Un exemple parm i d’autres des
difficultés rencontrées sur le terrain : le 2 3 juin 1960 s’ouvre à Sétif,
devant le tribunal perm anent des forces arm ées, le procès de douze
accusés. Au cours des dix jours d ’audience, m aître Nicole Rein, avocate,
membre du collectif parisien, se substituant à m aître M aurice Courrège
dans la défense des accusés Kharchi et Guiddoum, a pu faire établir
plusieurs points:
- la plupart des accusés avaient été torturés trente jours par l’électricité
dans les locaux de la caserne, la pendaison par les pieds, le tuyau d’eau
et la baignoire. Un médecin a constaté les traces de sévices;
- les témoignages de l’accusation avaient été organisés par un commis­
saire de police, le commissaire Diederich. Un témoin le m it formellement
en cause;
- après sa présentation au juge, un des accusés fut à nouveau repris
par les services de police;
- le s services du commissaire Diederich, agissant sur délégation du
juge d’instruction, avaient, en violation de ces délégations, interrogé les
accusés, recueilli leurs aveux, procédé à des confrontations et à de
nouveaux interrogatoires pendant plusieurs semaines (le délai normal de
garde à vue étant de quarante-huit heures), avant de les présenter au
juge d’instruction.
Nicole Rein avait égalem ent mené sur place une enquête, confirmée
par des vérifications ultérieures, de laquelle il résultait en outre :
- que le commissaire du gouvernement, M. de Verdilhac, ne pouvait
ignorer de telles méthodes, puisque le greffe du tribunal m ilitaire et son
bureau sont installés dans les locaux de la caserne, et que des exécutions
sommaires ont lieu fréquem ment dans cette enceinte;
- que deux des juges, dont le capitaine Primo, loin de condamner de
telles méthodes, participaient eux-mêmes à la torture des prisonniers
algériens;
- q u e M. de Verdilhac s’était vanté d ’em pêcher à l’avenir m aître
CouiTège, m aître Vergés et m aître Zavrian de plaider à Sétif : qu’il avait1

1. Rapport de la réunion du ooUectif du 3 juillet I960 adressé par « Belley » (BelkaM)


à « Alain » (Haroun) et destiné au comité fédéral. Celui-ci ne pouvait, sur ce point, prendre
une décision qui dépassait sa compétence. Aussi cette proposition fut-elle adressée in extenso
au GPRA, qui, pour des raisons que l’on ignore, n’a jam ais promulgué les textes que l’on
espérait.

179
Le c o lle c tif des avocats

même ordonné la saisie de leur correspondance avec leurs clients dont le


secret est pourtant protégé par la loi;
- q u e le même M. de Verdilhac, commissaire du gouvernement, au
cours d’un délibéré, le 28 juin, pénétra dans la salle des délibérations, fit
appeler le greffier et lui demanda d’apporter des documents sans que la
défense ait été appelée;
- et que, de même, il pénétra, le 7 juillet, dans la salle des délibérations
après son incident avec m aître Vergés.
Le 2 juillet au m atin, le commissaire Lafarge, commissaire principal
aux Renseignements généraux, enjoint à un inspecteur contractuel (donc
plus docile) domicilié à Saint-Arnaud, à 20 km de S étif (donc plus difficile
à identifier), de prendre contact avec m aître Nicole Rein, au prétexte de
lui fournir des renseignements intéressants sur l'affaire dont elle s’occupe.
Il l’entraîne dans un guet-apens où deux individus tentent de l’assassiner.
L’avocate reconnaît dans l’un d’eux un policier déjà rencontré au restau­
rant de l’Hôtel de France.
Le S juillet, m aître Courrège, qui a pu se dégager de ses obligations
professionnelles à Oran, se présente à la barre du tribunal pour assurer
la défense de ses clients. En sa présence, et m algré son opposition et
celle de ses clients, des avocats d’office sont commis. Ces avocas refusent
de défendre Kharchi et Guiddoum du fait que l’avocat par eux choisi,
Courrège, était présent dans la salle.
Le 6 juillet, ce dernier demande, par conclusions, un supplément
d'inform ations pour établir quels liens existaient entre la dénonciation à
la barre par m aître Rein des tortures infligées à ses clients et la tentative
d’assassinat dont elle avait été victime, précisant au surplus qu’elle a
identifié deux des auteurs de l’agression.
Le 7 juillet, après avoir, dans la cham bre du conseil, refusé de serrer
la main de m aître Vergés, qui lui était présenté par le bâtonnier de Sétif,
le commissaire du gouvernement de Verdilhac requiert à l’audience
publique un an de suspension ferm e contre m aître Vergés, m enaçant le
tribunal de quitter son siège si l’avocat n’était pas aussitôt condamné.
Pendant cette même journée du 7, et au même instant, au monument
aux morts, le préfet et le général commandant la zone s’associent à la
protestation des policiers locaux contre la présence des avocats de Paris
au tribunal perm anent des forces armées de Sétif.
Le 9 juillet, m aître Courrège et m aître Vergés sont expulsés d’Algérie
par mesure adm inistrative. Vergés est suspendu par jugem ent de défaut
contre lequel il ne peut faire opposition. Nicole Rein n’est ni entendue,
ni confrontée avec ses agresseurs. Kharchi et Guiddoum sont condamnés
à mort. L’audience est levée. Justice est rendue.
11 novembre 1960. Coup de tonnerre. Message im portant et urgent de
« N orbert » 1 à « Alain » : « Le collectif est dans l’impasse. Parm i la
découverte dans l’imprim erie hollandaise de certains documents se trou-1

1. Autre pseudonyme de Belkaïd.

180
Le c o lle c tif des avocats

vait un brouillon de lettre destiné à l’époque & Boud (Boudiaf) Dans


ce brouillon de lettre il est fait état du “ collectif en tant qu'organisme
structuré dirigé par la fédération ", du responsable du collectif Ous...
(Oussedik) et des raisons qui m otivaient le choix de celui-ci en tant que
responsable Mparce que Ould Aoudia était communiste[...] que A ttoui
était mou[...] que Ben (Benabdallah) était connu... ". Il est question aussi,
dans ce brouillon, du projet d'évasion de Boud (Boudiaf) au cours de son
transfert. Ce brouillon est entre les mains du juge chargé de préparer la
ou les inculpations (ce qui porterait à trois le nombre des inculpations)
contre le collectif. C ette dernière serait la plus grave. Le frère à lunettes
(Oussedik) a cru reconnaître sur le brouillon ton écriture. Je voudrais
que tu me dises: toute la vérité sur la lettre saisie au cours de la
perquisition; le ou les papiers concernant le collectif qui auraient pu
tom ber entre les mains de la police; ce que tu penses de tout cela par
retour du courrier. Fraternellem ent. N o rb ert »
Dans un entrefilet, le journal le M onde confirme : « Cinq avocats du
barreau de Paris, défenseurs habituels de m ilitants du FLN, m aîtres
Jacques Vergés, M aurice Courrège, Michel Zavrian, Abdessamed Benab­
dallah, et M ourad Oussedik, ont été inculpés par M. Monzein, juge
d’instruction près le tribunal de la Seine, d'atteinte à la sûreté de l'É tat
et laissés en liberté. Les poursuites auraient pour origine des documents
com prom ettants découverts aux Pays-Bas.» La fédération n'a jam ais
contesté avoir demandé à ses avocats de constituer un collectif capable
d'assurer la défense des m ilitants du Front, selon une ligne politique
préalablem ent définie et acceptée par les défenseurs. Aussi le contenu
du prétendu document trouvé en Hollande n’apprend rien qui ne soit
déjà connu par la police.
Le brouillon saisi n'a jam ais été écrit de la main de Ali Haroun. En
revanche, un texte dactylographié a bien été adressé à Boudiaf pour
répondre à ses allégations de « régionalisme » dans le choix du responsable
du collectif. Ce texte ne com prenait aucun nom. Une grille perm ettant
de le comprendre avait été transm ise par une voie différente. M anifes­
tem ent, le prétendu brouillon saisi était une tentative de reconstitution
au moyen de la grille du message initial. Reconstitution qui, au dem eurant,
com prenait beaucoup d’inexactitudes. Mais pourquoi donc ce document
se trouvait-il dans les archives de la IV* Internationale à Am sterdam ,
lorsque la police hollandaise est venue perquisitionner à son siège? P ab lo 12
n'a jam ais répondu.
M algré les menaces qui n'ont jam ais cessé de planer sur sa tête, le
collectif, conformément à la mission im partie, va poursuivre et amplifier
la lutte politico-juridique de dénonciation de cette guerre absurde et des
horreurs qu'elle charrie. Le bureau de presse se dépense sans compter.
Il va fournir, aux revues telles que les Temps modernes, ou à des

1. Voir p lu loin c h a p it r e x ix , « Maldonne à Osnabrftck ».


2. Michel Replis, secrétaire de le IV» Internationale trotskiste.

181
Le c o lle c tif des avocats

périodiques comme Vérité et Liberté, ou Témoignages et Documents, la


lettre de la Croix-Rouge internationale dem andant l’ouverture des char­
niers de la villa Sésini et de la Corniche à Alger, de la C ité Am ériane
à Constantine, des documents inédits sortis clandestinem ent des camps
de Bossuet et de Paul-Cazelle en Algérie.
La Gangrène est diffusée sur le plan international. Elle est traduite en
anglais, en allem and, en suédois, en arabe et en hongrois. Épuisée en
France, la brochure est réim prim ée en Suisse. D’im portants extraits sont
publiés par divers journaux américains. Le bureau publie le Droit et la
Colère, la Défense politique Nurem berg pour l ’A lgérie provoque aus­
sitôt l’inculpation de ses auteurs et sa saisie12. Un Nurem berg bis est
aussitôt publié et transm is à Belgrade, à New York, au M ali. La revue
Révolution de Cuba reproduit le numéro bis dans son intégralité.
Le bureau rassemble toute la documentation qui perm ettra à Paulette
Péju de publier, chez M aspero, les H arkis à Paris, livre qui sera bien
entendu saisi; M arcel Péju publie de son côté des extraits de la sténo­
graphie du Procès du réseau Jeanson. Lanzmann rassemble, dans les
Temps modernes, en un article retentissant, « L’hum aniste et ses chiens »,
les informations fournies par le bureau de presse. Le bureau belge, de
son côté, assure l’essentiel des travaux de préparation des deux colloques
juridiques sur la guerre d’Algérie, tenus à l’initiative de la fédération,
les 18 et 19 m ars 1961 à Bruxelles, et les 2, 3 et 4 février 1962 à Rome.
Jusqu’au cessez-le-feu, la lutte de l’ém igration va s’intensifier, la répres­
sion durcir et grossir la détention algérienne. Aussi la douzaine d’avocats
des années 1957-1938, attelée à une t&che de plus en plus lourde, va
faire appel à tous les confrères de bonne volonté pour renforcer ses rangs.
Le collectif finira par com pter une centaine d’avocats, qui consacreront
tout ou partie im portante de leur tem ps à la défense des m ilitan ts3. Ainsi
ont plaidé à Paris : Beauvillard, Nahori, d a y m a n , Shulm acher, Lom-
brage, Pam ier (surtout à Caen), Épelbaum, Víala, Souquière, Colombier,
Likier, Lenoir, ainsi que six avocats du PSU.
A Lyon: Cohendy, Berger, Delay, Bouchet, Régine Bessou, André
Bessou, Bonnard.
A Grenoble : M. et M m M athieu-Nanterm oz.
A M arseille : Bernus, Gouin, Simon, Soigneren (à Grasse).
A Avignon : Coupon et Serre.
En Belgique : M oureaux, de Kock, Draps, M erchies, Lallemand.
1. Dont J.-F. Held du journal libération dira : « Le titre est un programme, il définit la
manière d'un groupe de jeunes avocats aux idées et à la conduite souvent discutées mais
incontestablement courageuses. »
2. Vergés, poursuivi pour atteinte à l’intégrité du territoire, revendique devant le juge
d'instruction sa responsabilité par une lettre du 10 juillet 1961 qui est un terrible réquisitoire
contre la violence dont sont victimes l'Algérie et l’Afrique tout entière. Voir a n n e x e s ,
document n* 20.
3. Les honoraires étaient, en 1961, de 20 000 à 150 000 anciens francs par mois pour un
avocat consacrant partie ou la totalité de son temps au collectif. Leur modicité fait litière
des accusations de la presse de droite ou du rapport de la DGSN du 2 mai 1960, selon
lequel les avocats étaient mus par un unique intérêt matériel.

182
Le c o lle c tif des avocats

Pour le Nord-Est : Zavrian, Tchang-Charbonnier, Portalet, Bellanger,


W arot, Fenaux, H um bert, Roger, N etter.
A Versailles : M arie-Claude Radziewski, Nicole Rein et Bouchard.
En Algérie : Courrège, M”* C ourrige, de Felice, Jeager, M outet, Aaron,
Poulet, Routchewski, Allepot, W allerand et bien d’autres encore qui
apportaient leur aide occasionnelle.
Ainsi, pendant des années, des avocats français ont assuré, en France
et en Algérie, pour le plus grand honneur du barreau, la défense de
dizaines de m illiers d’Algériens qui leur ont accordé leur confiance. Ce
n’est pas, alors, l'avis des services de police qui se demandent si leurs
agissements « n’outrepassent pas le libre exercice des droits de la défense
et s’ils ne constituent pas plutôt, par l'aide et l'assistance qu'ils apportent
au FLN , une atteinte à la sûreté extérieure de l’É tat ». Pour ces mêmes
services, « la dépendance sous laquelle des avocats se sont placés vis-à-
vis du FLN pose le problème de savoir s’ils peuvent être considérés
encore comme des auxiliaires de la justice ou de ceux qui sont en lutte
contre la F ra n ce 1».
M ais, par avance, les avocats avaient déjà répondu : « Avec les confrères
qui acceptaient comme nous cette tâche, nous avons voulu, sans souci
des menaces précises, réitérées, anonymes, officieuses ou officielles12,
malgré les préjugés, les intérêts et l’horreur de cette guerre, que les
accusés, quels que soient la qualification appliquée à leurs actes et le
mépris dans lequel certains voudraient tenir leur idéal, puissent trouver,
en face d’eux, des visages qui ne soient pas seulement ceux des juges,
des procureurs, des policiers, des soldats et des bourreaux3. »

1. Rapport de la DGSN, 2 mal I960; voir annexbs. document n* 19.


2. Elles s'étaient déjà traduites, au moment où cette lettre fut écrite, p ar : un assassinat,
une arrestation suivie d’une radiation, deux internements au camp, une dizaine d'expulsions.
3. Voir supra, p. 174, note 2.
CHAPITRE XI

Les couloirs de la mort

Original from
D igitized by UNIVERSITY OF MICHIGAN
Prison de Lyon, fort M ontluc, juin 1960. Moussa L achtar a vingt-
q u atre ans. Il vient d 'être condamné à « avoir la tête tranchée » selon les
term es du code qu'on veut lui appliquer. Sa cellule est au fort M ontluc,
là m êm e où d'autres patriotes étaient assassinés par d’autres bourreaux,
il y a moins de vingt ans.
P our que la génération suivante sache le prix payé par celle de novembre
pour la liberté de tous, il décide d’écrire son journal. A ujourd'hui il est
tem ps de l'ouvrir.
« 23 mai 1960.
» C onduit sous bonne escorte au tribunal de M ontluc, en compagnie
de cinq frères. Le tribunal siège à côté de l'échafaud. Il faut gagner du
tem ps.
» 8 h 30. O uverture de l'audience. Il ne manque personne. Président,
jurés, commissaire du gouvernement, greffier, avocats, accusés, journa­
listes, gendarm es sont là. Une dizaine de personnes dans la partie réservée
au public. Interrogatoire d'identité. Lecture de l'acte d'accusation. Nous
revendiquons nos actes, dénonçons les sévices de la rue Vauban et
déclarons incom pétent le tribunal.
» 16 heures. Reprise de l’audience. Réquisitoire du commissaire du
gouvernement, une heure trente durant. Un drom adaire enragé. Racisme
haineux. Son nom : Morel. Récemment revenu d’Algérie. “ Le beau pays
qu’il aim e ” dit-il. Réclam e nos têtes et obtiendra satisfaction. Dix minutes
après que la cour s’est retirée, le greffier nous rejoint dans la petite salle
où nous avons été consignés et nous annonce le verdict. Le commissaire
du gouvernement jubile, mais notre calm e le déconcerte et l'irrite. Alors
il ironise, m enaçant : “ A votre place, je ne prendrais pas la peine de me
pourvoir en cassation. ” Nous nous embrassons fraternellem ent, en guise
de réponse. Puis, avant de faire nos adieux au sixième patriote condamné,
lui, à vingt ans de travaux forcés, nous entonnons l'hym ne des m aquisards.
Nous nous séparons. Pour combien de tem ps?
»N ous sommes aujourd'hui le 2 4 mai 1960. 1 0 heures. A rrivent les
gendarmes. Nous partons, m enottes au poignet, deux par deux. Le
cinquième d'entre nous est attaché à l'un des leurs. Bonne escorte,
toujours. Nous gagnons la porte d'en face et traversons une grande cour.
C'est long. A mi-chemin, un gardien croit bon de m’inform er : “ C 'est à
cet endroit qu'on te coupera la cabèche. - J'espère que tu seras présent,
187
3
Liat í i . c 'tft c u T Íd N i.c it-f» r n i t m . t i r i m t m

.yin**- .C *^ t / i / ***** . • i . - . V / ^ ¿LÍ*

Pcuéi . L'ALdEKiE J

n
. . - y . r ? .

y
/Í&/99C+VL . fáh&U."íi - - ó ó . ¿ - .

jf'MVÜ«. . . j f . .. J .. rf<7

w 4 jjfc i» ¿ a t. ¿2feb«4¿' . ¿ ”. . . < ( . . . *¿?

^ V c V a tía . . . . ¿ \ .. <í . . . ¿V .

*&€&£&+ J&iyu*ÂÆ**c£ Z% *r.'¿£.■ t*

{Z&&lJLA>£/£ . j& ni4J¿¿ ¿C

Jfc& Á Á ¿a*y4-
>/» . • .• «
Jjo^&UrQ<i*m< ¿ » d a i . SS*&<*dt . ./ T44.<¿¿Wt«~ - * - / - »P
----------- / ------- -------------------------- —

. 9 ^ . . ,: t ..J . •>' / .

P ife 3 du journal de M ourn Lachtar.


Les couloirs de la m ort

sinon je t’inviterai à titre personnel. ” Le gardien encaisse sans broncher.


Sa face rougit rapidem ent. 11 me foudroie du regard. Il aurait aimé
bondir sur moi, c’est sûr. M ais il doit veiller jalousem ent sur sa prise et
l’am ener à destination. 11 n’y a pas de nouvel incident et nous arrivons
enfin.
» Le surveillant chef, comme tout ¿ l’heure le commissaire du gouver­
nem ent, est radieux. “ Cinq d’un coup [...]. Nous allons avoir du monde
de cette espèce [...]. Ç a fera vingt-trois avec ces arrivants [...]. - De
beaux moutons, n’est-ce pas chef? ” C’est Ali qui vient de parler. MChut!
lui ordonne le surveillant chef qui ajoute aussitôt : Je ne veux pas dire
ça. Il faut sim plem ent vous m ettre dans la tête qu’ici ce n’est pas Saint-
P a u l.”
» Le dialogue est glacial. G laciale aussi l’atm osphère. Le brouillard a
envahi la ville et assiège brusquem ent nos pensées. Il me semble que je
suis égaré dans le désert, assoiffé et ne trouvant à ma portée aucune
goutte d’eau. M ille questions se présentent ¿ moi et toutes les mille
dem eurent sans réponse. Les gendarm es sont partis après avoir apposé
leur signature dans un registre. Mission accomplie. Une heure et demie
plus tard, nous en avons term iné avec leurs form alités. Ils nous ont fait
changer nos vêtem ents, des chaussettes jusqu’au béret. Nous sommes
visiblem ent fatigués. M ais le moral est bon. Ensuite la fierté et le
sentim ent que nous avons de la dignité nous rappelleraient à l’ordre si
nous venions à défaillir momentanément.
» Le présent changem ent de vie et de lieu nous préoccupe énormément.
Nous nous interrogeons sur ce que seront nos rapports avec l'adm inistra­
tion et notre séjour dans cette “ nouvelle résidence ”. O r, il n’y a pas de
solution im m édiate. Nous nous résignons à la volonté de Dieu, seul M aître
en définitive.
» La faim me tenaille, j'a i mal à l’estomac. La douleur s’apaisera une
trentaine de m inutes plus tard. Arrivés au couloir de la m ort, nous
sommes divisés en deux groupes. Chacun occupera une cellule pendant
la journée. C ar, la nuit, nous regagnons des cellules d’“ attente ” indivi­
duelles, comme ils nous l’ont expliqué.
» C ette demi-journée s'est écoulée très vite. Nous avons nettoyé nos
cellules, elles en avaient vraim ent besoin. Sur les m urs, blanchis à la
chaux, nous trouvons inscrits au crayon deux nom s: A ït Raeah et
C herchan Ahmed. Ce sont les noms de deux frères récem m ent exécutés
à quelques m ètres de là, dans la cour même de la prison.
» Le souper, qui nous est servi après que nous avons term iné le nettoyage
des cellules, pue. Ce qui nous coupe l’appétit. Heureusem ent le morceau
de pain qui l’accompagne est frais.
« 18 heures. Ils nous m ènent au prem ier étage où se trouvent les cellules
individuelles. C ’est l’heure du coucher. Chacun se dirige, ou plutôt
cherche la porte sur laquelle son nom est inscrit. Les cellules individuelles
sont identiques aux cellules collectives, celles que nous occupons à trois,
au rez-de-chaussée. Seul le lit est en fer.
189
Les couloirs de la m ort

» Prem ière nuit de condamné à mort. Avant de ferm er la porte derrière


moi, le gardien me prie de lui rem ettre tous mes habits (veste, pantalon,
souliers). Ceci n'est pas nouveau pour moi. J'ai déjà constaté la chose i
Mâcon, puis à Saint-Paul. Je suis seul à présent dans une cellule-tombe.
M ais je m 'endors sans peine, extrêm em ent las, en effet, après avoir
préparé mon lit...!
» 9 heures. Le lendemain, visite du délégué, le frère Boukhalfa. Il
est égalem ent responsable de tous les condamnés à m ort. C 'est un
brave homme, courageux aussi. Nous nous étreignons longuement, nous
sommes sur le point de pleurer. Dans ces moments particuliers, les
sentim ents qui nous anim ent atteignent le paroxysme. Nous nous encou­
rageons réciproquem ent. Je demande à Boukhalfa de refaire pour nous
l'itinéraire qui l'a mené ici. Il se lance dans un récit fleuve. Il insiste
- et il est émouvant - sur ce qu'il a vu et ressenti lors de la m arche
des m artyrs à l'échafaud. Il exalte le courage de Fegoul, qui l'a
profondément impressionné : “ Quand on les a extraits de leurs cellules,
il faisait nuit encore. " Il emploie sciemment le pluriel “ les ”, car il
pense aussi au compagnon et ancien responsable de Fégoul, le frère
M enai. Il continue. "F egoul était un m ilitant révolutionnaire authen­
tique [...]. On ne lui a jam ais ôté les chaînes de ses poignets [...]. On
le considérait comme dangereux [...]. On lui a infligé seize jours de
m itard pour avoir donné deux coups de poing à un surveillant qui se
plaisait à l'im portuner [...]. Les gardiens nous ont rapporté tout ce qui
s'est passé lors de l'exécution : Fegoul a refusé les cigarettes qu'on lui
offrait, même celles de son avocate qui avait fondu en larm es [...].
Après la pause cigarette, on le somme de se présenter à l'échafaud. Il
refuse de se laisser enchaîner de nouveau et, n'acceptant aucune aide,
s'avance dignem ent, vers le plateau de la monstrueuse machine. [...]
M enai, qui avait été obligé d'assister au spectacle, s’était évanoui. Dès
qu'il reprit connaissance, il fut exécuté. "
» Nous nous quittons et descendons dans la cour. Une heure trente de
“ promenade ".
» Nous avons pu visiter tous les frères après quelques jours. Le règle*
m ent nous interdit tout rassemblement de plus de trois personnes. Seul
le délégué peut se joindre à un groupe de trois détenus.
» Le moral est dans l'ensem ble élevé. Nous manquons cependant de
contact vers l’extérieur. Nous n'avons point d’informations. E t, parm i
nous, certains reprochent à d'autres d'avoir " lâché ” devant la police.
M ais il n'y a pas de “ traîtres ” comme il n'y a pas de “ super-révolu­
tionnaires ”. L'atm osphère fraternelle règne de nouveau, grâce aux efforts
patients et persévérants du frère Tafer, délégué auprès de l'adm inistration.
» Boukhmis T afer jouit d'une grande confiance au sein de la commu­
nauté. A notre arrivée, nous avons été accueillis avec sym pathie. Nous
nous connaissons depuis longtemps pour avoir lutté ensemble, côte à côte,
et partagé les épreuves les plus difficiles.
» Quelques-uns savent que j ’ai exercé une responsabilité au bâtim ent D,
190
Les couloirs de la m ort

à Saint-Paul, et que j ’ai été isolé pendant quatorze mois au bâtim ent F,
sur décision de l’adm inistration.
» Une semaine a suffi, nous nous sommes habitués au couloir. Aujour­
d’hui jeudi, Boukhmis est venu me dem ander de prendre la responsabilité
de la comm unauté. Je suis flatté de cet honneur. J ’accepte. Les frères
m’aideront dans ma tâche. Ils me l’assurent.
» Un comité est constitué et mis en place dès le lendemain. Au cours
de la nuit précédente, j'a i préparé une note circulaire qu’Ali a supervisée.
Le thèm e : unité et discipline. Nous allons livrer bataille, affronter des
épreuves pour faire valoir nos droits. E t c’est de nous que dépend l'issue
de la lutte contre l’adm inistration. Pas de sceptique ni de d éfaillant
Nous répondrons de nos actes devant l’autorité algérienne, seule habilitée
à nous juger. L’accord est total.
» A la mi-juin, Boukhalfa est gracié. Il nous quittera, très ém u, pour
Saint-Paul. Moussa le rem place comme délégué et responsable du comité
de détention.
» L e 14juin de Gaulle invite le FLN qui répond favorablem ent en
envoyant deux délégués '. La satisfaction et l’espoir qui sont nés ont vite
disparu. Les événements confirment la mauvaise foi du général de Gaulle.
» Septièm e exécution.
» Nous nous sommes bien amusés le 8 juillet. Nous n’avons joué au
ballon qu’un moment car la chaleur est accablante. Nous suffoquons.
Après la partie de football, nous nous sommes rafraîchis, comme des
gamins, à la fontaine, nous aspergeant d'eau. T afer et G raïne font équipe
contre Lakhlifi et moi. Nous sommes bien mouillés et nous rions. Apiès
la cour, nous avons distribué quelques kilos de fruits. Puis nous soupons
et rejoignons nos cellules respectives en nous souhaitant une “ bonne
n u it”.
» Tout se passe sans incident, lorsque, au petit m atin, nous entendons
un bruit inhabituel. Des pas nombreux se poursuivent dans le couloir. Je
ne devinai pas alors ce qui allait arriver. Je suis encore nouveau pour
savoir ce que signifie pareille Mvisite ”. Tout d ’abord, je crus qu’il était
7 heures, l’heure du lever. M ais je m’aperçus assez vite qu’il y avait
quelque chose d’anorm al cette aube-ci. Seule une cellule a été ouverte.
Une m inute ou deux ont passé lorsque me parvient clairem ent une voix
fam ilière. Je saisis la réalité brutale. La voix disait : “ Adieu mes frères.
Ils m’emmènent. Saluez bien, de ma part, l’Algérie, ma patrie [...]. Adieu
M ahfoudh, adieu Moussa. (...) Bon courage et bonne chance. ” La voix
s’éloigne progressivement et s’éteint pour toujours.
» Boukhmis Tafer, j'a i été témoin de ton attitude courageuse. Incroyable,
ton mépris de la m ort. J ’entends encore ta voix si nette. Tu es resté
lucide jusqu’au bout. Les gardiens te bousculaient. Ils étaient pressés,
les bourreaux. Toi, tu avançais tranquillem ent. Ils étaient assoiffés de
sang. Tu dem eurais indifférent. Tu reprenais, avec ceux qui em prunteront1

1. Pour lee premien pourparler« de Melun.

191
Les couloirs de la m ort

la même voie que toi : “ Nous mourrons et l’Algérie vivra! ” Je ne pense


plus à la m ort depuis que tu l’as ignorée. Je le jure, nous tiendrons notre
serm ent, ton souvenir nous soutiendra.
» Le soleil se lève sur nos visages bouleversés. La peur, un moment
triom phante chez certains, disparaîtra. Je ne pense pas que le souvenir
de Boukhmis disparaisse à jam ais. Nous aimions tous Boukhmis T afer,
ce héros dont nous partagerons demain le destin. Même le gardien de
service l’a pleuré, ce jour-là. Il nous répétait : “ C et homme est adm i­
rable '. ” Il était patient, sincère et courageux. C’était vrai.
» Nous avons jeûné à la mémoire du disparu. Nous jeûnons depuis les
deuxième et troisièm e exécutions, celles de C herchai! et d’A ït Rabah.
L'adm inistration voyait dans ce jeûne la m anifestation de notre défail­
lance.
» Le com ité se réunit trois jours plus tard. Nous décidons, d*un commun
accord, de rem placer le jeûne par le " ta p a g e " afin de dém ontrer
bruyam m ent nos convictions et notre déterm ination. Le processus sera le
suivant : nous chanterons Afin D jibalina pendant la sortie de la cellule
et l’avance de notre frère ou de nos frères dans le couloir; lorsque le ou
les frères auront quitté le couloir, nous lancerons des slogans, par exemple
quatre fois “ Nous mourrons et l’Algérie vivra ”, une fois MVive le
GPRA ”, une fois “ Vive le FLN ”, plusieurs fois * L’Algérie libre vivra ”
et “ Vive le peuple algérien ” ; un quart d ’heure plus tard, lorsque nous
serons sûrs que l’exécution s’est achevée, nous frapperons contre nos
portes jusqu’à 7 heures, heure du lever, et nous refuserons de prendre le
café au rez-de-chaussée comme d’habitude.
» Période de transition. C ette transition n’est pas bien longue, et celle
qui la suivra le sera moins encore. C’est la septième.
» Nous avons réclam é et obtenu la transform ation d’une cellule en salle
de cours. Celle-ci est bientôt prête. Il ne reste qu’à commencer les leçons.
Nous n’étudions pas la gram m aire ou la géographie. Nous nous attachons
à nous fortifier moralement. Le résultat est certain. Il ne se fait pas
attendre. Au bout d ’une quinzaine de jours, le m épris de la m ort est
total chez tous nos com patriotes, plus disciplinés que jam ais e t prêts à
toutes les épreuves.
» L’adm inistration est fort étonnée. De plus, nous nous sommes imposé
des règles pour les nuits : dorm ir de bonne heure, nous réveiller tôt le
m atin, nous préparer et attendre la visite des bourreaux et des geôliers.
Ceci pour rester lucides et garder notre sang-froid. N otre fierté, notre
dignité et notre honneur l’exigent.
» Les journées sont si courtes qu'on les dirait faites uniquem ent de
lever et de coucher de soleil.1

1. Boukhmis Tafer m éritait largement l'épithète: comparaissant devant le tribunal


m ilitaire, en même tempe que Lakhufi déjà condamné à mort dans une précédente affaire,
Tafer revendique le m eurtre reproché à l,akhlifi pensant ainsi lui éviter une deuxième peine
capitale et par là une exécution certaine. Tafer fut donc condamné et guillotiné pour un
acte qu’il n i jam ais commis.

192
LYON, le 5 - ?- <© ( S *U.J
153. me Vendôme (3*)
('«4m « J« IA « IV 4m m (m rf U mmaAl

Tel 60 0(> 9)
CC.P. Um 9*91-06

AFPAKE:

4*»» *#f A m A»
£&*+, - r - y n t ^ 4 ^ 4 # k*m*t4c^
AÁ- ¿4*4 ^ U ..
^ 0/ ^M 4 .
^ A w iiiiU /

^ 1 7 'i. ^ tu d 'A P tH .4 Í4 ¿ 4 . y Ím ’ ^
<?A#u A ¿CVtfi i i u i . 4m ÿiâuii£ ^ ' hoA A í Ií / A
¿ JUicJ« ^N U M mü ^w i 4 l JW
' 'uM a 'uJU U j ¿ P^v+utuU- J i dr
k £ * ia + J I Ai £ a * M k . —

^y<nw Ô U 4+ tfnif 4/ J cöm' j i ' i^ ^ t^ rtl y í( c /

^ 4«4«i flwfU»* ¿¿¿-A SU~éu*44 fr y * & f t * ^ A r

^ 6i á (^cm^ i y U*J> J **+m4 At 7\uth+ **t ÍL £ é¡Umm> .

^ 464»i y ^ n tf ' i " 4 oo*méi & 4 , a ^ ^ y a ciC i. $4


€¿*4 J U*A«€f JL ysJL , \ÿ i t t f l i i */

^ t w t á /irM u t/l* «, c X *¿ K.* *9#M û e + ù *f Ä6 c ^ n w » itiil> <

A OUta, flitiit ‘d«t«&V&’ 4/ C4U44yt. ^7 Ä ^ tn44^


fU u l ¿ ( 4. 'H th '>44/ . ¿ 4 ^ ft ^ 4 4 M m

« ^ 5 « ' -»e»« y jin ^ n á , ^ 3+*» 4 '¿ty*-


/*UL.

'»«M. <M A^t, fU*t -M -mau-4 •'<’•*> *+aiùA

<H * *W í m ( a f r « ; ( ] « m • » « 'f c t wi » u t i »a < ) f w lu H

Lettre de m aître Louis Desuelle, avocat,


adressée au père de Tafer Boukhemis après
i’exécutioa de celui-ci.
Les couloirs de la m ort

» H uitièm e exécution. Trois semaines après l’exécution de Boukhmis


Tafer. Nous entendons un bruit insolite. Nous sautons hors de nos lits et
nous nous précipitons vers la porte dans l’espoir de trouver le couvercle
du judas un peu déplacé. Hélas! Le judas est bien ferm é. Il y a plus de
monde que la dernière fois, c’est certain. Le couloir trem ble sous les pas
des bourreaux.
» A cet instant, sûrem ent, tous les détenus qui ont séjourné plus de
cinq mois dans le couloir font leurs ablutions pour se purifier, prier, et
effectuer les deux ultim es u rakaa ” 1 et se diriger vers la dem eure
étem elle. Deux m inutes ont passé. Une seule cellule s’est ouverte, et
voilà une voix qui annonce : “ C ’est Abderrahm ane Lakhlifi! ”
» Quand donc les com battants algériens avec ou sans uniforme seront-
ils considérés comme les soldats d’une arm ée régulière? Quand, tombés
entre les mains de l’ennem i, les prisonniers algériens bénéficieront-ils
du statu t prévu par les Conventions de Genève? Les patriotes algé­
riens menés à l’échafaud ne sont pas de vulgaires criminels. C’est ce
que disait Lakhlifi à Dehil, deux jours seulem ent avant qu’il ne soit
assassiné.
»L es frères restants ont déjà entonné l’hymne national lorsque le
couvercle du judas de ma porte se lève. Ce n’est pas la tête d’un
quelconque bourreau, agacé par le chant, qui apparaît dans le petit cercle.
C 'est un beau visage, encore que soudainem ent bruni car, comme on dit,
Mson âme s’était déjà échappée pour aller au paradis ”. Le cher visage
souriait cependant. “ Khlifa ”, je le voyais, résistait aux gardiens qui le
tiraient. Il finit par céder et lâcha le couvercle du judas, non sans lancer
de toute la force de sa voix ses encouragem ents : “ N ’ayez pas peur, mes
frères! Courage et patience! ”
»L es voix qui chantaient se turent pour l’écouter. M ais la voix de
Lakhlifi ne tarda pas à s’éloigner et à m ourir aussi, pour toujours.
Quelques secondes se sont écoulées. La voix de M ustapha nous rappelle
ce dont nous sommes convenus. “ Nous mourrons et l’Algérie vivra! ”
“ Vive le peuple algérien! ” Nous cognons contre les portes avec nos
poings rageurs, durant une trentaine de m inutes environ. Nous nous
arrêtons de notre propre gré.
» Dès l’ouverture des portes, à 7 heures, le surveillant-chef adjoint me
rend visite : “ Bonjour L achtar! ” La formule de politesse est inhabituelle.
“ Vous savez, L achtar, ce que vous avez fait tout à l’heure est inadm is­
sible! Sachez que je suis ici pour faire régner l’ordre! ” Je lui réplique :
“ Ce que vous venez de dire, vous auriez pu le faire savoir lorsque nous
cognions contre les portes. ” Sur ces entrefaites, il s’en va sans ajouter
un mot.
» Tout de suite après, nous descendons au rez-de-chaussée où je rends
visite aux wsurvivants ”. Adm irable est leur moral. Chacun commente à
sa façon la scène que nous avons vécue. Nous rions un peu de Belhafi

1. Génuflexions.

194
Les couloirs de la m ort

qui croyait que cette aube était la sienne. Seul Boumerzoug est bouleversé.
Lakhlifi était son compagnon de tous les instants. Ils ont lutté ensemble
dehors, et c’est la destinée qui sépare aujourd’hui Boumerzoug de son
responsable. Pour le tirer de son apathie, nous avons recouru à un
mensonge monstrueux. Nous l’avons menacé de rédiger un rapport sur
son comportem ent à la fédération.
» L'adm inistration est encore et toujours surprise. Comme si rien ne
s’était passé [...].
» Nous sommes le 4 avril 1961.
» Que ceux qui liront ce journal soient indulgents. Il manque des détails
et il contient des fautes. Je ne l’ai pas corrigé. Je n’ai pas le tem ps et le
m étier nécessaire en la m atière. Je m’en excuse. Moussa. »

Suite du journal.
« Neuvième et dixième exécutions. Brutalités. Soif de m assacre. Les
assassinats se succèdent froidem ent, à brefs intervalles. Le gouvernement
français trouvait les Mliquidations ” des patriotes algériens trop lentes.
Le 5 août, c’est le tour d ’A bdelkader M akhlouf et de Miloud Bougan-
doura.
»N ous n’avons pas ferm é l’œil, et pour cause. Nous savions que
Mquelque chose ” allait arriver ce m atin-là. A bdelkader et Miloud étaient,
comme nous, au courant. Veiller, attendre avec sang-froid ses bourreaux,
n’est-ce pas sortir vainqueur de l’ultim e épreuve? Us peuvent venir, ouvrir
la porte toute grande, apporter les habits civils du m artyr, lui d ire :
MVite! habille-toi et fais ta prière ”, l’enchaîner et l’emmener à l’échafaud.
»L e moment est arrivé. Il est à peu près S heures. Us m ontent à
présent. Us ne sont pas nombreux ce m atin. Les pas ne résonnent pas
comme d’habitude dans le couloir. Deux cellules s’ouvrent distinctem ent
Nous attendons avec patience. C’est pénible, l’attente derrière la porte :
on dirait que nous attendons depuis de longues heures les MVive l’Al­
gérie ”, “ On m’emmène, adieu mes frères ”, ou encore MAllah ou A kbar ”.
Rien. Nous saurons plus tard la cause de ce “ retard ”. Le commissaire
du gouvernement s’est opposé à l’ultim e prière de M akhlouf qui l’a faite
cependant... les mains attachées.
» Enfin s’élève la voix de M akhlouf. U oublie de nous dire adieu. Il
nous annonce qu’il part en criant “ Vive l’Algérie. ” M iloud, son compa­
gnon, n’a rien dit. Il a par contre rendu visite à trois cellules avant de
disparaître au fond du couloir. Il était resté accroché au judas pendant
plus de vingt secondes, résistant à l’escorte. Je le vois debout, un peu
hésitant. Il a le même teint que Lakhlifi. Il ne sourit pas, mais ses yeux
brillent. Je n’ai rien pu lui dire. C’est lui qui m’a parlé : “ Tu vois, frère,
comme je te l’ai dit, Us m’emmènent. Dis aux frères de me pardonner [...].
Bonne chance et courage [...]. Écris à mes parents. ” Le couvercle du
judas me sépare de lui pour toujours.
» Ainsi nous paierons notre dû à la nation algérienne. Chacun d’entre
nous veut m ourir plus dignem ent et avec plus de courage que les frères
195
Les couloirs de la m ort

qui Tont précédé, pour dém ontrer avec (dus d’éclat noa convictions et
confondre l'ennem i.
» Les douze restants n'ont pas respecté le processus prévu. La faute
incombe à un frère qui a commencé par cogner contre la porte de sa
cellule, ce qui a provoqué la confusion : les uns chantant l’hymne, les
autres cognant contre les portes, d'autres enfin suivant correctem ent la
directive. Tapage et chants durèrent une heure. Puis ce fu t le silence
jusqu'à 7 heures.
»A u rez-de-chaussée, nous nous interrogeons sur les raisons de la
confusion. Nous remontons dans nos cellules, que je visite une à une pour
comm enter l'événem ent, et communiquer l'em ploi du tem ps de la journée.
J'arrive à la cellule 12. Dès que je franchis la porte, Sakhir se tourne
vers B... et lui dit : “ Voilà Moussa, raconte-lui. ” Tim idem ent, sans lever
la tête, le frère me déclare qu'il est responsable de la confusion de ce
m atin : “ J'a i cogné, je vous assure, inconsciemment, contre la porte. "
Je coupe court à la chose. Je recommande au frère de garder son sang-
froid à l'avenir et je prie les deux autres de taire l'incident. Le frère
fautif est un très jeune homme. Je pense aux lycéens de Buffon, au tem ps
de l'occupation. Ils avaient son âge.
» Vengeance.
» La journée passe sans tristesse apparente. Trois frères graciés nous
quittent, douze jours après l'exécution de M akhkm f e t de Bougandoura,
leurs compagnons de lutte.
» L’effectif diminue. Nous sommes dix à présent dans le couloir. D
reste seulem ent une vingtaine de mille francs dans notre caisse. Les cours
stagnent. Le départ des uns et des autres a bousculé les programmes.
Nous avons constitué une classe " f o r te ''. Elle a le niveau du cours
moyen prem ière année. La discipline est vraim ent adm irable, digne de
m ilitants et de soldats. Une fois seulem ent s'est produit un fait, dans le
fond insignifiant. A deux reprises Am ar, peut-être atteint d'une m aladie
nerveuse, a frappé Ali, le 23 juin 1960 et M abrouk, le 3 décem bre 1960.
La deuxième fois, je me trouvais sous la douche. C 'est un gardien qui
est venu m’appeler. Je me suis précipité dans le couloir où je trouvai
Am ar en train de désinfecter sa plaie en présence du surveillant-chef et
d'un autre détenu. Celui-ci me m it brièvement au courant. J'ordonnai
alors à Am ar et M abrouk de se tenir au garde-à-vous et leur adm inistrai
deux gifles, puis je leur dem andai de s'em brasser. Ce qu’ils firent au ssitô t
Le cas est insolite. Je ne veux pas l’excuser. Je veux sim plem ent l'expli­
quer.
» Respect total et réciproque entre l'adm inistration et nous. Le couloir
est en quelque sorte notre “ propriété ". Le surveillant n'a qu'à ouvrir et
ferm er les cellules. Nous avons obtenu de nous réunir à six et se p t avec
le délégué, dans une même cellule. Am ar cependant entam e de tem ps
en tem ps le respect dont je pariais.
»L 'adm inistration ne s'occupe pas de nos affaires intérieures. Tout
différend est réglé pacifiquement entre nous. Cela ne veut pas dire que
196
Les couloirs de la m ort

l’adm inistration ne rem ette pas quotidiennem ent en cause nos droits. * Ce
que la m ain droite a donné, la main gauche s’apprête à le rep ren d re.M
M ais nous ferons tout pour défendre nos droits [...].
» Onzième exécution. Le 31 janvier 1961, dans l’après-midi, nous sommes
six dans la cellule lorsque le gardien lance : “ Dehil, pour l’avocat. " Ici
au couloir, cette visite n'aura pour le client qu’une des deux conséquences :
vous mourrez ou vous vivrez. C ’est pourquoi nous redoutons ces visites.
Pendant que Dehil sort, nous trem blons d’inquiétude. Il revient. “ Alors?
- Mon avocat a été convoqué pour plaider le recours en grâce - E t que
t’a-t-il dit? ” Dehil hésite, puis ajoute : “ Mon compagnon Achouri est
gracié. ” Nous devenons blêmes car nous comprenons la suite. La nouvelle
se propage im m édiatem ent dans le couloir.
» 17 heures. Le souper est servi. Personne n’y touche. Dehil, en plai­
santant comme à son habitude, nous invite à manger. Nous nous efforçons
de toucher au plat.
» L’heure du coucher. Nous montons en nous souhaitant tous bonne
nuit. Le silence est lourd.
» 3 heures du m atin. Je ne dors pas. Tout à coup la grille s’ouvre. Le
couloir s’anime. Je me projette vers la porte et plaque mon œil contre le
judas. Mon cœur bat à se rom pre, comme s’il voulait cesser d’être le
cham p clos de mes souffrances. Une colère terrible me saisit. Je suis
plein de haine. Des cris fusent du fond des cachots.
» Une cellule est ouverte. Laquelle? Aussitôt la grosse voix du sur­
veillant prononce le nom de Dehil. J ’espère que le courageux patriote a
déjà fait sa prière avant que les bourreaux ne se saisissent de lui, car je
n’ai pas entendu les paroles rituelles. Salah sort de sa cellule. Il parle :
“ Écoutez mes frères, je vous dis adieu et vous demande pardon de tout
et pour tout. Soyez courageux. Je meurs mais l’Algérie vivra. ” Une voix
répond : “ Allah ou Akbar. ” Dehil entonne le prem ier l'hym ne national.
Tout le couloir le reprend. S’arrêtant devant ma cellule, il me d it:
* Adieu mon frère. ” Je le regarde. Il est tout bleu. Cependant une chose
me paraît sûre : il n’a pas peur. Il me sourit, la conviction et la foi se
lisent sur son visage. Les geôliers et le commissaire du gouvernement -
toujours M orel, encore et toujours lui - le poussent. Ce geste irrespectueux
et inutile sera le plus pénible à mon cœur. Ils quittent le couloir. Nous
commençons à chanter l’hymne, à lancer les slogans convenus, à cogner
violemment sur nos portes.
» 7 heures du m atin. Un gardien qui a assisté au sacrifice me d it:
“ Dehil est m ort très courageusem ent. " La disparition de ce patriote
nous a beaucoup peinés. Pendant toute la journée nous n’avons cessé de
parler de lui avec amour.
»Janvier 1961. N otre gouvernement, le GPRA, dénonce dans un
communiqué l’exécution de Salah Dehil, laissant à la conscience univer­
selle le soin de juger le comportem ent des autorités françaises, au moment
même où notre Arm ée de libération nationale libérait sans condition deux
jeunes m ilitaires français faits prisonniers au combat.
197
Les couloirs de la m ort

• Nous avons cru un moment être oubliés. Aucune nouvelle de l’exté­


rieur. Enfin, pour la prem ière fois, officiellement, notre gouvernement
élève des protestations énergiques contre ces exécutions infâmes [...].
» Des semaines ont passé. L’aide ne fait pas défaut m aintenant, les
nouvelles parviennent aussi. Les cours reprennent, la volonté de s'instruire
est générale. M ais nous manquons d’instituteur. Nous avons quand même
organisé trois classes : les plus instruits inculquent leur savoir à l'aide de
livres de tout genre. Ces trois Mbricoleurs ”, dont je suis, ont obtenu des
résultats satisfaisants jusqu’à ce jour, 8 mai 1961. »
Ici se term ine le journal de Moussa Lachtar.

Il paraissait évident, au moins depuis le prem ier entretien de M elun,


en juin 1960, que toute exécution devenait un m eurtre, d’autant plus
odieux qu’il n’avait désormais plus de sens, même dans l’optique officielle
française.
Peut-on concevoir en effet que l’on discute avec le GPRA du sort de
l’Algérie future et que, sim ultaném ent, l’on décapite les hommes qui,
avec ou sans uniforme, agissent sous les ordres de ce même gouvernement
provisoire algérien? Or, dans la cour de la prison de la Santé à Paris,
Mohand Guelma est guillotiné, le 27 juillet 1960, et Abderrahm ane
Lakhlifi le 30, au fort M ontluc, à Lyon. La fédération considère ces
exécutions comme des provocations ém anant de ceux qui s’opposent en
fait aux négociations ou, à tout le moins, un gage donné par de G aulle
à ses ultras. Lancé par le collectif, un texte flétrissant ces décapitations
recueille rapidem ent une centaine de signatures.
En ce qui concerne Lakhlifi, une erreur de procédure, sans doute
unique dans les annales judiciaires, perm et à ses avocats d’apprendre,
trois jours auparavant, la date de son supplice alors que, d’habitude, elle
n’est communiquée que la veille. Aussitôt un message est adressé à
Khrouchtchev qui contacte le gouvernement français, à Sa M ajesté
Mohammed V qui intervient aussitôt, au président de la Croix-Rouge
internationale. Des personnalités s’intéressent à l’affaire : le pasteur Boe-
gner, G race de Monaco. Rien n’y fit. De Gaulle reste intraitable. Lakhlifi
aura la tête tranchée. Comme le pire m alfaiteur. E t la décapitation est
ordonnée par ce même de Gaulle qui déclarait à Radio-Londres, le
25 octobre 1941 : « Il est absolument normal et il est absolument justifié
que des Allemands soient tués par des Français. Ceux d’entre eux qui
tombent en ce moment sous le fusil, le revolver ou le couteau des
patriotes, ne font que précéder de peu tous les autres dans la m ort '. »
D’ailleurs de tels m eurtres gratuits seront légalem ent perpétrés un peu
partout. A Orléansville, où un condamné est exécuté le m atin même du 1

1. Jean Galtier-Bousière, Mon journal pendant l’occupation, rapporté par le Canard


enchaîné, 14 septembre 1960.

198
Les couloirs de la m ort

départ de Boumendjel pour les discussions de M elun. A Tlemcen, où


D jeddid est guillotiné alors que toutes les affaires pour lesquelles il était
poursuivi ne sont pas encore jugées.
Déjà, dans sa réunion du 28 mai I960, le collectif s’était inquiété du
durcissem ent de la répression et du nombre toujours croissant des condam­
nations à m ort prononcées par les tribunaux m ilitaires. Il dem andait au
GPRA de définir et de publier un « statu t du com battant alg érien 1», qui
rendrait plus scandaleuses encore ces exécutions.
Du début de la guerre à juin 1960, 300 têtes sont tombées dans les
cours des prisons de France et d’Algérie. Il est désormais clair que pour
les patriotes algériens « appareil de justice » signifie le plus souvent « bois
de justice ». Dès que le prem ier entre en action, les seconds sont dressés.
L’organisation judiciaire chargée de la répression n’est guère qu’un
instrum ent supplém entaire aux mains de l’une des parties au conflit. Les
juges m ilitaires français ne sont plus à même de juger. Ils sem blent tout
sim plem ent désignés par l’autorité hiérarchique pour expédier à l’écha­
faud l’ennemi tom bé entre leurs m ain s123. Une telle attitude est sans doute
coupable en vertu des lois de la guerre. Elle est au surplus insensée. « La
répression algérienne, même quand elle em prunte à l’appareil judiciaire
son décor, ses formes et même ses m agistrats, est sans rapport avec
l'exercice de la justice. Juger un Algérien musulman convaincu d’appar­
tenance au FLN , dont les actes sont dictés par cette appartenance pour
avoir enfreint la loi française, est judiciairem ent une dém arche absurde.
Le musulman qui a choisi l’indépendance algérienne et le com bat dans
les rangs du FLN s'est délibérém ent mis hors la loi française. Il n’est
plus sujet de droit français, e t si des décisions sont prises à son encontre,
elles relèvent de la Sûreté ou de l’oppression. Jam ais en tout cas de la
justice ’. »
Le responsable du collectif, confronté journellem ent aux affres subies
par les condamnés à m ort, puisqu'il est leur contact direct et leur liaison
avec la fédération, ne peut contenir sa colère et regrette cette « impuis­
sance dans laquelle nous plonge la passivité de “ Tunis ” face à cette
boucherie ».
« Il ressort de l’expérience que nous avons devant ces tribunaux mili­
taires que les procès sont jugés d’avance, que le nombre des condamnés
à m ort est décidé non pas d’après le procès, mais d’après les exigences
politiques. De Gaulle fait exécuter nos com patriotes chaque fois qu’il
redoute une réaction ultra 4. C ’est ainsi qu’au moment même où il prenait

1. Voir c h a p it r e x, « Le collectif des avocats».


2. En rapportant l’exécution de Mohamed H iouche et Ali Seddiki, le Mande (28 et
29 août 1960) rappelle que du 6 juillet au 27 août 1960, huit Algériens ont été guillotinés :
Mokrani à Dijon; Tafer, Lakhlin, Bougandoura, M akhlouf à Lyon; Guelma, Tiroocfae et
Seddiki à Pans.
3. Robert Badinter, L'Express. 16 novembre 1961.
4. Sapin-Lignières déclare au procès des barricades : « De Gaulle offre quatre têtes aux
revendications politiques des ultras.» Voir également tes Temps modernes, octobre et
novembre I960.

199
Les couloirs de la m ort

l’avion pour aller expliquer le 9 décem bre 1960 aux Algériens le sens de
r Algérie algérienne ”, il faisait m onter à l'échafaud deux de nos frè re s1
dont un M arocain. C 'est pourquoi il ne faut plus se contenter de présenter
la défense de nos m ilitants menacés de décapitation, cette défense
s'avérant illusoire. Il convient de réagir et de faire com prendre au
gouvernement français que chaque fois qu'il exécute un des nôtres, il
provoque im m édiatem ent une réaction im parable de notre p a rt123.»
De cette célérité avec laquelle les juges m ilitaires français prononcent
les peines capitales, la plus éloquente illustration est « les états des frères
condamnés à mort » que la fédération est amenée à établir régulièrem ent
Si l'on dénombre 36 condamnations à m ort en France et environ 120 en
Algérie, à la fin de l'année 1960, ce chiffre n’englobe pas les condam»
nations prononcées du 1* novembre 1934 au 13 janvier 1959. En e ffe t à
l'occasion de la tenue du premier Conseil des ministres de la V* République,
le chef de l'É ta t a commué en travaux forcés à perpétuité toutes les
condamnations capitales. C ette mesure touchait 181 condamnés définitifs
en instance de grâce ou d'exécution *. C 'est donc bien 150 à 160 peines
de mort que les tribunaux français ont prononcées du 14 janvier 1959 à
la fin décem bre 1960. E t le rythm e se m aintiendra d’ailleurs jusqu'aux
derniers mois de la guerre. En décembre 1961 sont jugés de jeunes
Algériens du cam p de Frileuse, accusés d'avoir attaqué des harkis,
opération destinée à m ettre fin aux séquestrations, tortures et sévices de
toutes sortes, perpétrés par ces supplétifs des services français de répres­
sion. Q uatre Algériens de vingt ans : Arezki, Bensaïla, Chebli et Gaouaoua
sont condamnés à mort. Ils avaient, au cours de leur mission, tiré sur la
police pour couvrir leur retraite. Aucun policier n 'a été tué. Qui a tiré?
Qui a fait quoi? L'instruction n 'a pas pris le tem ps de déterm iner les
responsabilités de chacun, en cette nuit où (un policier l'a dit) «on
tiraillait de tous côtés comme au Far W est ». Refusant le supplément
d'inform ation, le commissaire du gouvernement, pour obtenir ses têtes,
a invoqué un principe sur lequel on avait refusé de s'appuyer, même
pour juger les assassins SS d’O radour : celui de la responsabilité collec­
tiv e 4.
En octobre 1961, les 36 condamnés de France sont devenus 43 m algré
les grâces et les exécutions. Ils sont 3 à Dijon, 5 à Douai, 1 à Lille
(Loos), 17 ¿ Lyon (M ontluc), 7 à M arseille (les Baum ettes), 4 à Paris
(la Santé), 4 à Rennes et 2 à M etzs.
1. En fait. U en a fait exécuter trois le même jour : Hamou Boucetta, Abdelkader Belhadj
à la prison de la Santé à Paris, et Slimane Belmokhtar à celle de Barberousse, à A lter.
2. Extrait du PV de réunion du oollectif, 30-31 décembre 1960 et 1" janvier 1961.
3. C’est à cette occasion que Yacef Saadi, chef de la zone autonome d’Alger, et Mohamed
H attab (Habib Reda), responsable du réseau des bombes, furent graciés. La mesure de
clémence touchait aussi 7 000 internés qui fuient élargis. Alt Ahmed, Ben Bella, Bitat,
Boudiaf et Khider furent transférés de la prison de la Santé au fort Lièdot dans l*He d’Aix.
Et pour faire entre FLN et MNA l’équilibre auquel le gouvernement français tiendra
longtemps, Messali est autorisé à circuler librement en France.
4. L'Humanité, 4 décembre 1961.
3. Chiffres publiés par Témoignage chrétien, 10 novembre 1961.

200
Les couloirs de la m ort

Q uant à ceux d’Algérie, leur nombre a plus que doublé en dix mois.
Dans le rapport qu’il établit en novembre 1961, le Comité international
de la Croix-Rouge relève 254 condamnés à m ort, ainsi répartis :

Alger prison civile 40


Blida maison d’arrêt 10
Bône maison d’arrêt 3
Constantine centre pénitentiaire 56
Oran prison civile 60
Oran centre pénitentiaire (prison militaire) 63
Orléansville maison d’arrêt 5
Tizi-Ouzou maison d’arrêt 17

Le chiffre de 123 dans la seule ville d’Oran ne comprend que ceux


qui attendent encore leur exécution, le bourreau ayant d é ji officié 30 fois
entre juin 1957 et décembre 1960
Q ue pouvait faire le FLN pour arrêter l’hécatom be, sinon la dénoncer
devant le peuple de France au nom duquel tom bait le couperet, et
l’opinion universelle qui, on l’espérait, finirait bien par réagir. « La France
poursuit le carnage des patriotes algériens », s’indigne la fédération dans
un communiqué, ajoutant : « Dans la seule journée du 6 avril, sept
patriotes algériens ont été exécutés en Algérie, et deux autres guillotinés
en France. C ’est avec indignation que le monde, qui observe, voit le
gouvernement français violer délibérém ent la Convention internationale
de Genève relative au statu t des prisonniers de guerre dont la France est
signataire [...]. Ces exécutions sont un crim e12, une vengeance contre le
peuple algérien [...], un défi à l’hum ain [...]. Le FLN [...] s’adresse
solennellement au peuple français pour attirer son attention sur la gravité
des actes de ses gouvernants [...]. Il appelle tous les Français et Françaises,
qui ont le sens de l’honneur et de la dignité humaine, à exiger de leur
gouvernem ent qu’il m ette im m édiatem ent un term e à l’exécution des
Algériens condamnés à m ort par des tribunaux auxquels ils dénient le

1. Exécuté«: Ikhlef Bentyed, le 28 juin 1957; Si Hacene, le l'a o û t 1957; Abdelkader


Bouziane, le l'a o û t 1957; Abdella Bouzid, le 7 décembre 1957; Boubekar Bouhastoune,
le 5janvier 1958; Chaabane Slimani, le 5 janvier 1958; Abdelkader Touahia, le 28 janvier
1958; Ali Cbérif C hanet, le 28 janvier 1958; Mohamed Ferhat, le 19 février 1958; M aamar
Bencheikh, le 2 octobre 1958; Abdelkader Mokkadem, le 11 mars 1958; Djilali Negadi, le
8 janvier 1958; Mohamed Moulay, en avril 1958; Mohamed Baghdadi, en avril 1958;
Abdelkader SNP, en juin 1958; Mohamed Baghdad, le 2 juillet 1959; Kadour Bouzid, le
12 juillet 1959; Aoued Semari, le 4 août 1959; Aoued Salai, le 2 juillet 1959; Mekki
Bentayeb, le 4 août 1959; Mohamed Lahoueb, le 28 septembre 1959; Saïd Ben Dahmen,
le 25 septembre 1959; Djilali Mkili, le 9 janvier 1960; Ghali Reguiba, le 25 juin 1960;
illali Kassari, le 2 juillet 1960; Chaïb Sekal, le 30 juillet 1960; Laredj Bendaoud, le
S juillet 1960; Djelloul Hamdaoui, le 30 juillet 1960; Kaddour Saffa, le 30 juillet 1960;
Mohamed Belbachi, le 1 'décembre 1960.
2. En effet, dès Ion que des émissaires FLN discutaient officiellement avec les autorités
légales françaises, toute exécution de m ilitant FLN constituait l’homicide prémédité d’un
com battant dont, par ailleurs, les chefs sont reconnus comme représentatifs d’une armée
régulière.

201
Les couloirs de la m ort

droit de les juger, et qu'il se conforme enfin aux conventions internatio­


nales en la m atière. »
Insensible, de Gaulle - car c’est en fin de compte de lui que tout
dépend, lui, le détenteur ultim e du droit de vie et de m ort par la grâce
qu'il accorde ou refuse - se livre au calcul m achiavélique des exécutions
de « rebelles », prévenant les réactions prévisibles des ultras. Effroyable
m athém atique des têtes qui, froidem ent, se poursuivra jusqu'à la veille
du cessez-le-feu.
Fût-elle insatiable, la guillotine n'entam e en rien le moral de ces jeunes
hommes qui lui sont promis '. Ils poursuivent régulièrem ent leur instruc­
tion, réclam ent les informations politiques et s'organisent comme ils le
peuvent. La vie quotidienne - pour précaire qu'elle soit - se déroule avec
la nette conscience qu'elle peut s'arrêter à l'aube prochaine, mais que
les réchappés de l'échafaud doivent pouvoir, plus tard, utilem ent servir
le pays libéré.
Jusqu'à la veille du cessez-le-feu, les condamnés affirmeront que leur
moral de fer « reste toujours le m êm e123» et réclam eront surtout « l'organe
officiel de la révolution - E l A foudjahid - et des livres de gram m aire
afin de poursuivre leur instruction2 ». E t pourtant aucun de ceux qui
écrivent ces lignes n’ignore qu'un prochain m atin l'affreuse machine
pourrait le happer.

1. Par exemple, le comité de détention des condamné* à mort du fort Montluc eet
composé, début 1961, de M ustapha Boudins, né le 18 avril 1939, Salah Khalef, né le 9 juin
1940, Ali Mamadi, né le 4 juillet 1939, Moussa Lachtar, né le 13 mars 1936. La moyenne
d’âge tourne autour de vingt-deux ans.
2. Rapport, 23 décembre 1961.
3. Rapport du comité de détention de Montluc, 8 février 1962.
CHAPITRE XII

La logistique

O riginal from
D igitized by UNIVERSITY OF MICHIGAN
A Lyon, la mise sur fried des prem iers noyaux FLN s’avère fort
laborieuse. En effet, un « mouton » s’est introduit au sein de l'organisation
et, par les informations qu’il transm et à la police, provoque des coupes
sombres parm i les cellules nouvelles. Il faut réagir vite. Arrive de Paris
un « groupe de choc » avec une mission bien précise : faire taire pour
l’éternité l'indicateur prolixe. L’action, accomplie dans la plus totale
discrétion, est pourtant éventée par Alssa Noui, responsable local du
FLN , qui est vexé de constater que « Paris piétine ses plates-bandes ».
On essaie de lui expliquer que, pour des raisons de sécurité, il convient
de cloisonner et de confier des tâches à un groupe central disposant des
moyens nécessaires, mais le responsable lyonnais considère, avec son état-
m ajor, que la responsabilité de la « logistique » lui éch o it Le point de
vue est défendable. Feu vert lui est accordé pour se procurer l’arm em ent
nécessaire à sa région.
Noui et son équipe pensent tout naturellem ent au m ilieu des truands
et trafiquants lyonnais. C ontact est pris et commande passée avec ver­
sem ent d'arrhes. Il est entendu que la « m archandise » sera livrée à partir
de la Belgique, à bord d ’un véhicule de m araîcher. Effectivem ent le
camion passe la frontière près de Valenciennes, arrive à Saint-Fons en
banlieue de Lyon et pénètre sans difficulté dans le garage indiqué.
L’équipe de Noui s’affaire im m édiatem ent à décharger les paniers de
salades et caissons de légumes, sous lesquels sont camouflées les armes.
Le camion est com plètem ent vidé. Il y a de quoi approvisionner tous les
m archands de quatre saisons du coin... m ais pas le moindre petit 6,35.
Le chef de kasma e t ses hommes n'ont pas le temps de se répandre en
imprécations contre leurs fournisseurs indélicats, que la police encercle
les lieux. Alssa Noui et tout son comité sont arrêtés. Ils resteront détenus
jusqu'à la fin de la guerre.
Le problèm e des arm es se posait avec autant d'acuité à Paris, où le
recrutem ent et l’expansion de l’organisation FLN trouvaient un terrain
particulièrem ent propice, à condition de pouvoir assurer la défense des
cadres et de répondre aux attaques adverses. Là aussi, il fallait se fournir
où on le pouvait. Les « m arginaux » furent mis à contribution, bien sûr.
C’est à eux que l’on pensa, tout naturellem ent, en prem ier lieu.
Sous la responsabilité d’Abdelkrim Souici, un groupe de m ilitants fut
donc chargé de prendre, avec toutes les précautions nécessaires, contact
205
La logistique

avec les milieux susceptibles de fournir l’organisation. C ertes, les gens


qui s’adonnent à ce commerce ne sont pas des enfants de chœur, et, les
prem iers tem ps, il est arrivé aux m ilitants du Front de payer cash des
valises d’arm es qui, à la livraison, ne contenaient que des... briques. M ais
à mesure que le FLN s’arm ait et constituait ses « groupes de choc », les
trafiquants, truands et autres m arginaux allaient bientôt sentir que ces
travailleurs émigrés n’étaient plus les « caves » d’antan. Après quelques
sévères «punitions» m éthodiquem ent infligées à des fournisseurs peu
corrects, la régularité des transactions s’imposa. M ais cette source d’ap­
provisionnement n’aura été que très provisoire, le FLN tenant essentiel­
lem ent à éviter aux m ilitants le contact de gens peu sûrs, et généralem ent
incapables d’idéal politique. Aussi, dès le début de 1957, les « m arginaux »
seront-ils complètement éliminés de ce circuit.
On l’avait surnommé « Chitane ». Non pas le « Diable » dans l’acception
satanique du term e, mais avec une nuance de sym pathie pour sa débrouil­
lardise, et une pointe d’adm iration pour ses capacités à tirer quelque
chose de rien. Un djinn qui fait sourdre l’eau bienfaitrice du rocher le
plus sec. N ’avait-il pas - instituteur m uté dans le Sud m arocain -
découvert une mine de plomb et constitué un magot, modeste certes,
mais qui lui perm it de vivre autrem ent qu’en enseignant le b.a-ba aux
petits écoliers du Tafilalet? M ehdi M abed avait donc rejoint le FLN ,
dès que l’organisation créa ses prem ières cellules au M aroc. E t, libre de
toute attache adm inistrative, il se m it totalem ent à sa disposition. O m ar
Boudaoud avait apprécié ses qualités de fouineur efficace et discret, les
deux hommes ayant, un moment donné, participé au même service de
logistique. En juin 1957, aussitôt après son arrivée à Paris, à la tête de
la fédération, O m ar se rend compte qu’il lui sera difficile de rem plir la
mission précisée par Abbane sans moyens d ’action adéquats. Il pense
aussitôt à « Chitane ».
Dès la fin de l’année, une prem ière expédition est mise au point. Deux
voitures, spécialem ent aménagées par lui, quittent le M aroc, transitent
par l’Espagne et arrivent en France. La prem ière est bourrée de m itrail­
lettes et de revolvers, la seconde transporte des bombes à retardem ent,
que la « logistique » commence à fabriquer de m anière artisanale. Un
seul chauffeur, une dame respectable, épouse d’un avocat de Casablanca,
conduit à tour de rôle les deux véhicules, et parvient sans encom bre à
Paris. Selon la technique de remplissage camouflé, étaient ainsi parvenus
à destination une cinquantaine de revolvers, une dizaine de pistolets
m itrailleurs et près de deux mille cinq cents cartouches. De quoi donner
un minimum d’assurance aux m ilitants déjà confrontés, en France, à une
lutte arm ée qui n'en était qu’à ses débuts.
Le 15 mai 1958, un homme d’allure svelte, de type m éditerranéen,
aux yeux d'un bleu clair qui attire le regard, sort de la gare centrale
de Düsseldorf, se dirige d’un pas assuré vers la Bismarckstrasse et, à
quelques centaines de m ètres, entre dans un hôtel. Am ar Haddad -
c’est son nom - , dit « Amar-z-yeux-bleus », arrive en Allemagne envoyé
206
La logistique

p ar le colonel O uam rane, chargé de l’arm em ent au sein du CCE. Dans


le salon de l’hôtel l’attend déjà O m ar Boudaoud.
Après quelques explications, celui-ci prend congé. Le lendemain m atin,
Am ar H addad reçoit la visite de M** Bisner - l’entrevue avait été préparée
par O uam rane depuis Le Caire. La discussion porte sur la qualité des
arm es, les références, les prix, et l’on finit par se m ettre d’accord sur
une quantité de 3 000 revolvers de calibre 9 mm avec double chargeur.
A ussitôt après, en compagnie de M. Springer, qui sert de chauffeur, l’on
prend la route. Dans un petit village près de la ligne de séparation des
deux Allemagnes, le groupe est reçu par le directeur de l’usine, que
M m Bisner semble bien connaître. Dans la cave spécialem ent aménagée,
Haddad effectue quelques tirs d’essai. La marchandise est payée comptant,
en dollars, et aussitôt emballée et chargée à destination de Cologne. De
retour dans cette ville, H addad se rend imm édiatem ent au Dom Hotel
où l’attend O m ar Boudaoud qui fait réceptionner, quelques jours plus
tard, les « fournitures », par un réseau spécialem ent constitué à cet effet.
Trois mille revolvers. Six mille chargeurs. Plus les munitions néces­
saires. Voilà de quoi équiper provisoirement les « groupes de choc », ainsi
que l’O rganisation spéciale de la fédération de France. M ais encore faut-
il faire parvenir ce m atériel à ses destinataires.
L'arraisonnem ent du Lidice en M éditerranée par la m arine française,
alors qu’il transportait vers le M aroc un im portant chargem ent d ’arm es
destinées à l’A LN , m et Boussouf dans tous ses états. Il reproche au
docteur « D riss1», responsable de l’opération, d'avoir agi avec légèreté
et le dém et de ses fonctions. Son rem plaçant, M ehdi M abed, est aussitôt
chargé de trouver en Europe des fournisseurs sérieux. Il a aussi pour
mission de se m ettre à la disposition de la fédération de France, Boudaoud
l’ayant, depuis longtemps déjà, demandé au CCE. « Chitane » doit donc,
début 1959, rejoindre l’Allemagne fédérale où il sera lié à deux services
différents du Front : le m inistère de l’Armement du GPRA, constitué au
mois de septem bre précédent, et la fédération de France du F L N 12.
N otre prospecteur s’installe d’abord à Bonn dans un petit immeuble
de la Endnischerallee, où un ami algérien lui procure une cham bre, chez
la même logeuse, veuve d’un officier allem and, elle-même française - ce
qui facilite les prem iers entretiens. M ais «C hitane» n’était pas arrivé
sur les bords du Rhin à l’aveuglette, com ptant sur sa bonne étoile pour
le guider vers l’honnête m archand d’arm es, ou son flair pour lui éviter
les rets du dangereux trafiquant. Avant de quitter le M aroc, il était déjà
en relation avec un citoyen allem and, ancien de la Kriegsmarine durant
la Seconde G uerre mondiale, et résidant alors à Tanger : Georg Puchcrt.
En 1945, Puchert décide de quitter Hambourg après la réform e
m onétaire, qui lui cause un sérieux dommage, acquiert un petit bateau
et se rend à Tanger où il espère tirer bénéfice de ses compétences
1. Docteur Guenniche, de M anda.
2. Cependant U a u ra d’une façon totalem ent cloisonnée, ne rendant compte à chaque
organisme que des affairas le concernant

207
La logistique

m aritim es. Les fonctionnaires français de la police - la ville étant encore


sous statu t international - l'expulsent pour des griefs non clairem ent
établis, et le réduisent, ainsi que sa fam ille, à vivre durant trois années
sur son cotre. Puchert opte alors pour la nationalité anglaise de son
épouse. Il s'installe dans la ville, monte la société A stram ar qui -
officiellement - s’adonne à la pêche au thon, aux langoustes et aux
anchois, obtient une patente de capitaine de haute m er, et achète plusieurs
bateaux qui naviguent sous pavillon costaricain. Les affaires prospèrent
Dès le début de la lutte des M arocains pour l’indépendance, il devient
un de leurs principaux fournisseurs d’armes. Goût du lucre ou désir de
faire payer au gouvernement français les misères que lui firent subir ses
agents? Les services secrets français font alors courir le bruit que
« C aptain M orris », nom sous lequel il est alors connu, se livre à l’es­
pionnage au profit des Soviétiques. M ais les M arocains ne le croiront
jam ais. On passe alors à des actions plus dissuasives. Deux de ses cotres,
la Sorcière rouge et le Sirocco, explosent en 19S7 dans le port de Tanger.
L’homme froid, originaire des pays Baltes, qu'est Puchert ne s’ém eut pas
outre m esure, mais semble s’attacher plus étroitem ent & la cause magh­
rébine. Il sait que l’insurrection algérienne dure depuis près de trois ans
et que le FLN est largem ent im planté au M aroc. Des deux côtés on avait
donc intérêt à se connaître. C’est ainsi que « C aptain M orris » a rencontré
« Chitane ».
A son appel, Puchert le rejoint aussitôt en Allemagne. Ensemble ils
organisent deux réseaux de ravitaillem ent. Un ancien officier de m arine
en retraite, le docteur Schild, déjà âgé d'environ soixante-dix ans, fabrique,
à Berlin, des parachutes dans une petite usine. A ce titre, il est en relation
avec un certain nombre de personnes qu’intéresse au plus haut point la
mission de « Chitane ». Rudi A rndt est aussi un am i de Puchert. Le vieux
fabricant et Rudi constituent le prem ier réseau. Un second groupe sera
formé par Puchert et quelques-uns de ses amis. M ais les deux groupes
resteront totalem ent indépendants l’un de l’autre, et le cloisonnement
entre eux sera scrupuleusem ent respecté. Faut-il préciser que « C hitane »
avait débarqué avec un passeport parfaitem ent en règle, au nom du
docteur Serghini, de nationalité m arocaine, e t que ses deux contacts :
Rudi A rndt pour le prem ier réseau et Georg Puchert pour le second, ne
lui ont jam ais connu d’autre identité?
Les achats de « fournitures » s’effectuaient uniquem ent en Allemagne,
mais l’origine des arm es était assez diverse. Ainsi le réseau allem and
achetait le revolver A stra 9 mm en Espagne, mais les livraisons se faisaient
en République fédérale. Il en était de même des B eretta 9 mm achetés
en Italie. Certes, quelques stocks de M auser allem ands et de PM furent
acquis directem ent sur place, mais ce n’était pas le plus im portant. Ainsi
les deux réseaux s’avèrent au bout de quelques mois particulièrem ent
efficaces, et la diversification des sources d’approvisionnement perm et de
constituer bientôt des stocks appréciables.
Deux problèmes se posent aussi au « docteur Serghini » : l’emmagasi­

208
La logistique

nage et le transport à destination des lieux d’utilisation. 11 convient


d’abord de trouver des locaux sûrs, à l’abri des regards indiscrets. G râce
à des prête-noms allem ands, amis de la cause, des villas sont louées, l’une
dans les faubourgs de Bonn, la seconde à la cam pagne du côté de
Euskirchen en direction d’Aachen (Aix-la-Chapelle), et une troisièm e a i
pleine forêt entre W iesbaden et Francfort. M ais aucun de ces locaux
n’est conçu pour répondre aux besoins. Des équipes spécialisées arrivent
du M aroc. Elles s’y enferm ent deux mois, le temps d’am énager des
doubles m urs, des caches discrètes et, ce qui est essentiel, des garages
munis de tout l’outillage nécessaire et de fosses de réparation. Le travail
term iné, la prem ière équipe s’en retourne aussitôt, sans même savoir
exactem ent où elle a œuvré, tan t « C hitane » prend de précautions pour
faire venir ses hommes de nuit, en em pruntant des chemins détournés.
Mêmes mesures de sécurité pour l’équipe suivante qui, elle, s’occupe
d’am énager les voitures. Elle comprend un ou deux soudeurs, un électri­
cien auto et deux ou trois aides : six personnes au maximum. A rrivant
vide, la voiture est transform ée de façon ¿ pouvoir transporter de l’ar­
mement sans qu’aucune fouille ne laisse rien apparaître. Ainsi dans les
Peugeot, les caches sont en général aménagées au niveau du système
d’alim entation d’air et dans le plancher. Pour les Versailles, c'est plutôt
le réservoir et le châssis, transform és, qui a b rite ra it le mieux le m atériel
à achem iner.
Sécurité à l'égard des mécaniciens-maquilleurs. Cloisonnement étanche
entre les chauffeurs. Un prem ier conducteur arrive de Paris. Il abandonne
alors sa voiture dans une ville et en un lieu désignés. Un second chauffeur
achem ine le véhicule dans l’une des trois villas, où il est transform é,
aménagé et rempli. Après quoi, ce même second conducteur ram ène la
voiture au lieu où il en avait pris possession, et disparaît aussitôt. Le
prem ier chauffeur reprend le volant jusqu’à Pads, où, en fin de parcours,
dans un garage dépôt de l’OS, un élém ent est chargé de procéder aux
opérations inverses pour retirer le chargem ent. De la sorte, aucun des
membres de la chaîne n’est à même de la rem onter totalem ent.
Il est évident que si l’on veut m ettre le plus de chances de son côté,
pour perm ettre au véhicule quittant Düsseldorf d’arriver sans encombre
à Paris avec son chargem ent, il ne faut pas confier le volant à un chauffeur
au type nord-africain prononcé. C’est pourquoi Om ar Boudaoud charge
«D aniel» (Jacques Vignes) de l’opération «H irondelle» qui couvre le
transport en tout genre, d'Allem agne en France et vice versa.
De nombreux hommes de gauche, au dem eurant amis de la cause
algérienne, ont sévèrem ent condamné alors les « porteurs de valises » et
les membres des réseaux de soutien au FLN , qui com paraissaient devant
les tribunaux m ilitaires français sous l’inculpation de trahison '. Jacques
Vignes s’explique : « J ’étais, en effet, foncièrem ent opposé au dévelop­
pem ent du terrorism e en France, parce que j ’ai toujours pensé que ce 1

1. Voir supra à ce aajet, le Ihn» d’Hervé Hamo» et Patrick Rotman, op. eit.

209
La logistique

n 'était pas là une bonne m anière de sauver l'am itié entre les peuples
français et algérien. Il y avait, pensais-je, d'autres manières de m ener le
combat. M ais à partir du moment où l'on est convaincu d'agir avec les
Algériens et après y avoir m ûrem ent réfléchi, l'on convient avec soi-même
qu’il n’y a pas lieu de jouer les enfants de chœur. Lorsque nous avons
fait passer, à l'aller comme au retour, les jeunes gens qui devaient form er
le commando de M ourepiane, celui de l’atten tat contre Soustelle, etc.,
j'étais persuadé qu'il s'agissait de mesure d’autodéfense. Avec le déve­
loppement de la guerre, les deux camps, celui des oppresseurs et celui
des opprimés, étaient parfaitem ent déterm inés. A mes yeux, il y avait
une violence séculaire tendant à m aintenir un peuple sous le joug colonial
et une contre-violence récente, tendant à l'en émanciper. J'ai choisi
d'aider les seconds, pensant par là agir en conform ité avec ma conscience
et l’idée que j'avais des futurs rapports de mon pays avec le jeune É tat
qui, avec ou sans nous, allait accéder à la vie internationale. Aussi,
lorsque Om ar m 'a très clairem ent et franchem ent demandé de m onter
“ Hirondelle ", je l’ai accepté. E t, de fait, ces arm es n'ont jam ais servi à
un terrorism e aveugle, ni à une action menée indistinctem ent contre le
peuple français '. »
« Hirondelle » a fonctionné pendant plus de deux ans avec essentielle­
ment comme chauffeurs, K atia, Irène et M a ria *.
Aïssa Abdessemed, tourneur-ajusteur-m écanicien, m aître d'œ uvre des
opérations dans les garages d’Allemagne, est devenu le spécialiste pour
tous les travaux de truquage des voitures. La chance aidant, son maquil­
lage n'a jam ais été pris en défaut, puisque aucune voiture n'a été
interceptée par quelque police que ce soit, allem ande, belge ou française.
Cependant, si douaniers, gendarm es et policiers n'ont guère pu arrêter
la noria, les services secrets français vont m ener contre le FLN , en
Europe, une lu tte sanguinaire, sournoise et sans ré p it

Épaules de catcheur avec les bonnes manières d’un homme du monde,


Jean M esmer parcourt les différentes villes d'Allem agne à la recherche
des chefs du FLN et de leurs alliés. L'homme dispose aussi de deux
autres passeports aux identités de Jean Rousseau et Jean W alleck. En
fait, il n’est aucun des trois. C 'est le colonel M arcel M ercier, du contre-
espionnage français, anciennem ent chargé de contrer la subvention
communiste en Europe, et reconverti dans la lutte contre le nationalisme
arabe en général et les mouvements d'indépendance maghrébins tout
spécialem ent. Ceux qui le connaissent disent de lui qu'il aurait fait partie
de la Résistance française, où il fit ses prem iers pas dans le renseignem ent
Resté dans les « services » à la fin de la guerre, il est nommé à l'am bassade 1

1. Entretien avec Jacques Vignes, S novembre 1983.


2. Gloria de Herrera^peintre de nationalité américaine, Dominique Darbois, photographe
et ancienne résistante, Cécile Marion, actrice. Toutes deux françaises.

210
La logistique

de France à Berne en 1952, pour y exercer ses fonctions sous couvert du


titre d ’« attaché commercial ».
Il agit tan t et si bien dans le domaine du négoce qu'il s'acquiert les
bonnes grâces du procureur fédéral René Dubois, le plus haut fonction­
naire des services de sécurité helvétiques. En 1957, le procureur Dubois
se suicide à la suite d'un scandale. Un inspecteur de police suisse, Max
U lrich, reconnaît avoir, sur ordre du procureur, enregistré, au cours de
l'expédition de Suez, les communications de l'am bassade d'Égypte avec
Le C aire et transm is les bandes magnétiques au colonel M ercier, « rési­
dant » du SD ECE '. Dubois enterré, l’agent français est expulsé. Il est
alors m uté en Allemagne où ses talents devaient trouver m atière à emploi.
Les services secrets français, que l’on a vite et trop commodément
baptisés la M ain rouge, redoublent aussitôt d'activité. Dès le 5 novembre
1958, A ït Ahcène, avocat à Constantine et délégué du FLN à Bonn, est
l'objet d'un atten tat devant le portail de l'am bassade de Tunisie. G riè­
vement atteint, il en réchappe par m iracle et m eurt de m ort naturelle
l'année suivante, à Tunis.
Georg Puchert retom be dans le collim ateur des services français. Aux
sollicitations et aux pressions succèdent les menaces. L'homme y résiste
et prend les précautions indispensables. Cependant, le 2 mars 1959 au
soir, il est grippé et renonce à conduire sa voiture dans le box ferm é
d'un garage de la vieille ville de Francfort. Négligence fatale. Le len­
demain m atin à 9 h 12, lorsqu'il m et le contact, sa M ercedes explose. Il
m eurt sur le coup.
La presse allem ande s'em pare de l'affaire et dénonce, dans ses repor­
tages à sensation, la lutte violente qui oppose la police secrète française
aux agents du FLN , se dem andant si la guerre d'A lgérie ne s'était pas,
sous un aspect particulier, transposée ici. Un jeune procureur, Heinz
W olf, fonctionnaire SPD (social-dém ocrate) de l'É tat de Hesse, et néan­
moins en bons rapports avec le CDU (chrétien-dém ocrate) Heinrich von
Brentano, m inistre des Affaires étrangères, peut se perm ettre, grâce à
ses appuis, de dénoncer les m éfaits de la prétendue M ain rouge, paravent
commode pour l’action clandestine des services français sur le sol de la
République fédérale. Il rappelle, entre autres atten tats, ceux des
28 septem bre 1956 contre O tto Schlttter à Hambourg, du 3 juin 1957
toujours contre Schlttter, atten tat au cours duquel la mère de celui-ci est
tuée, du 1* novembre 1958 au port de Bremen contre le cargo A tla s, du
5 novembre 1958 contre A ït Ahcène à Bonn, enfin celui du 3 m ars 1959
qui coûta la vie à Puchert.
Toute cette cam pagne qui, incidem m ent, m ontre au grand jour la
puissance d’intervention des Français en Allemagne, a pu laisser croire
que la disparition de Puchert portait un coup sérieux aux capacités du
FLN à se procurer son arm em ent, tellem ent la presse européenne a parlé
à longueur de colonnes de l'im portance de la victime, dont la mission1

1. Service de documentation extérieure et de cootrc erpionnagc.

211
La logistique

«décidée à la suite d’un conseil de guerre tenu par Krim Belkacem,


l’homme fort du gouvernement rebelle [...], consistait à réorganiser
totalem ent l’approvisionnement en arm es venues de l’Europe centrale
pour l’arm ée algérienne 1».
C ertes, « C hitane » regrettera beaucoup la m ort d’un homme devenu
à la longue un ami qui, dans la phase européenne de ses activités, ne
perçut pas la moindre indem nité du F L N 12. Arrivé en décem bre 1958,
Puchert est m ort le 3 m ars suivant. Son apport au réseau aura donc été
de courte durée, et les services du « docteur Serghini » n’en seront pas
affectés outre mesure. Sécurité oblige, bien sûr, tous les locaux et dépôts
utilisés par le défunt ou connus de lui sont libérés. De même sont
im m édiatem ent tranchés les liens aves ses propres relations.
Dès que la presse parle du «docteur Serghini», des dizaines de
personnes qui se prétendent amies de Puchert tentent de l’approcher par
l’interm édiaire de M alek, dit « Hafid Keramane », responsable semi-officiel
du FLN à Bonn. Après filtrage et enquête discrète, il s’avère que
seulement deux d’entre elles étaient membres du réseau abandonné.
L’occasion s’offrait adm irablem ent aux services secrets français de s’in­
filtrer ainsi dans les mailles ultra-clandestines de la logistique du F ro n t
L’un des candidats va se m ontrer particulièrem ent insistant. Il affirme
qu’un officier supérieur allem and est prêt à recevoir le « docteur Serghini »
dans une caserne, et qu’il m et un hélicoptère à sa disposition pour garantir
sa sécurité. On fait languir un certain tem ps l'ém issaire pour lui faire
savoir ensuite que le «docteur Serghini» l’attend au M aroc. M ot de
passe, point de chute. Tout est mis au p o in t M abed ne quitte pas
l’Allemagne. Il le fait recevoir à Casablanca par son ami M ansour,
responsable au sein du MALG 3. L’émissaire ne fera qu’un aller simple.
Il est placé dans un cam p où il dem eurera jusqu’à la fin de la guerre.
Avril ne s’est pas écoulé que de nouvelles villas sont louées. Dans celle
de Bad-Honnef, petite ville entre Bonn et F ran cfo rt sera installé un
nouveau garage ultra-spécialisé. Grincem ent de la perceuse, résonance
du m arteau, grésillem ent de la chignole! Constamm ent, le bruit avait
tendance à s’amplifier, suscitant la curiosité des voisins. Aussi l’atelier
est-il installé dans un abri, sous dix m ètres de terre et de béton avec un
système antibruit, de m anière à perm ettre le travail de nuit sans alerter
le voisinage.
A Cologne, les amis de Georg Jungglas avaient procuré à « C hitane »
un garage pour servir de lieu de transit des arm es achetées en gros. A
l’étage au-dessus habitait un aveugle. M alheureusem ent pour lui et pour
« C hitane ». C ar si l’infirme ne voyait pas, U entendait très bien. Surtout

1. Der Spiegel, 2 m an 1960.


2. Il résulte cependant du rapport financier de Mabed à la fédération que Rudr Arndt,
recruté comme permanent de l’organisation, percevait des subsides mensuels de 1 000
deutsche Mark outre les frais exposés. Il recevait également, à l’occasion, des indemnités
spéciales, mais toujours raisonnables.
3. Ministère de VArmement et des liaisons générales dont le titulaire est Boussonf.

212
La logistique

la nuit. E t le chargem ent des voitures ne se faisait, précisém ent, jam ais
de jour. Il fallut vite décam per.
Avec le tem ps, il n’a plus été nécessaire d’am ener les ouvriers du
M aroc. Des m ilitants de la fédération (tourneurs, ajusteurs, tôliers,
électriciens auto), tous très spécialisés, se trouvaient en grand nombre
dans le nidham. Ils furent donc naturellem ent recrutés en France, au
sein de l’ém igration. M ais le séjour dans les locaux de la logistique n’est
pas une sinécure. Le m ilitant à qui, pour des raisons de sécurité, on n 'a
pas dit exactem ent où il se rendait, pense rejoindre les rangs du m aquis
alors qu’il se retrouve, sans s’y attendre, enferm é pendant plusieurs mois
au fond de la forêt allem ande.
A intervalles réguliers, lorsque l'on estim ait que le système de camou­
flage mis au point avait fait son tem ps, le chef d’atelier, Aïssa, et
« C hitane » en étudiaient un nouveau. Dès lors, toute l'équipe d’ouvriers
quitte l’Allemagne pour le M aroc et se retrouve dans un cam p de l’ALN,
quelque part sur la frontière ouest. Une seconde équipe est recrutée, qui
procède à la mise en place du nouveau système.
Ainsi aménagés, les véhicules ne transportaient pas seulem ent du
m atériel courant. Après le putsch des quatre généraux, il fallut prévoir
une action à plus grande échelle. Une entreprise de Francfort fournit
quatre cents cylindres d’un type spécial qui, entre les mains d’Aïssa,
devinrent autant de redoutables bombes, contenant chacune une charge
de trois kilos d’explosif avec système d’horlogerie. Une centaine de ces
engins est entrée en France dans une caravane au plancher surélevé, ce
qui perm it le transport du lot en une seule fois.
La fédération dut égalem ent, à la même époque, e t face au danger
croissant présenté par l’OAS, m onter en hâte une opération « Hirondelle
bis ». On pouvait sérieusem ent craindre un coup de main sur les prisons
de France, qui regorgeaient alors de détenus algériens. Il fallait donc
m ettre à leur disposition des arm es pour assurer leur défense, en cas
d’agression. Une seconde caravane, tractée par une vieille Chrysler et
conduite par un jeune couple belge qui se découvre amoureux du cam ping,
fait l’indispensable détour par l’Allemagne, d’où elle rapporte dans son
double fond de quoi équiper les principales prisons. La caravane viendra
en banlieue parisienne vider son chargem ent dans la propriété d'un grand
acteur de cinéma, sous le contrôle vigilant de « Jeannette 1».
Heureusem ent, l'évolution politique n’a pas contraint la fédération ¿
faire usage de l’arm em ent ainsi introduit en territoire français.
A la frontière franco-belge, on est très strict sur la fouille des bagages.
Douaniers et policiers ne badinent pas. On veut exam iner la valise du
monsieur qui somnole au bruit régulier des boogies du train Dortmund-
Paris via Cologne. Il exhibe, aussitôt, une carte largem ent barrée de
bleu-blanc-rouge. Salut respectueux du douanier. M onsieur est sénateur

I. Michèle Firk : membre très actif du réseau de soutien au FLN. Elle rejoint, après
1962, un pays d’Amérique latine où elle m eurt au maquis.

213
La logistique

de la République française. Il vient d 'être élu pour constituer la Troisième


Force à laquelle se raccroche alors le gouvernement français. M onsieur
est aussi sénateur « musulman ». M ais cette deuxième qualité, le policier
n’a pas eu le tem ps de la rem arquer. Comme il n’a pu faire l’inventaire
de la valise qui contient... quarante revolvers, autant de chargeurs et un
m illier de balles! En effet, si les chauffeurs des véhicules aménagés,
d’ailleurs le plus souvent des conductrices - comme celles du réseau
Jeanson - , agissaient dans le cadre du soutien idéologique i la révolution
algérienne, d’autres sont venus les relayer, vraisem blablem ent pour des
m otifs différents.
Ni de Gaulle qui l’a conçue, ni Debré qui en a organisé la mise sur
pied, n’ont pensé un seul instant que la Troisième Force qui devait m iner
l’influence du FLN allait en sous-main l'appuyer dans son effort de guerre
et par là confirmer sa qualité d’interlocuteur exclusif, lors des négociations
à venir. C ertains « élu s» de l’époque, après avoir fait allégeance à
l’autorité française en se présentant aux élections m algré la consigne
d ’abstention du Front, vont aussitôt se dédouaner en se m ettant à sa
disposition. Structurés dans un réseau particulier et reliés à l'O S à Paris,
certains sénateurs « musulmans » parm i lesquels Hakiki d’O ranie, Bent-
chicou de Constantine et K heirat de M ostaganem, vont donc, à plusieurs
reprises, prendre le Trans-Europ-Express Paris-Cologne, puis revenir la
valise pleine. Q uant au député « musulman » de Bône, « élu » dans les
mêmes circonstances, il est arrivé au volont de sa propre voiture, et le
macaron de l’Assemblée nationale française perm it, par deux fois, de
transporter des chargem ents im portants.
Il faut dire qu'indépendam m ent de l’action - un peu tardive, il est
vrai, et non dénuée d’arrière-pensée - de ces hommes élus par l’arm ée
française d’Algérie, le moyen d’introduction des arm es était parfaitem ent
rodé. Si aucune interception n’a été déplorée, la police aurait très bien
pu découvrir le système de camouflage à l’occasion d ’un grave accident
M ais la rapidité de décision de l'organisation a évité le pire. Envoyé par
la wilaya II du Constantinois, un jeune homme, originaire du M’Zab,
parvient en Allemagne à bord d’une voiture Panhard. Transform é et
rempli comme à l’accoutum ée, le véhicule reprend le chemin du retour
en passant par l’est de la France. M ais un sérieux accident entraîne la
m ort du conducteur. Aussitôt sur les lieux, la gendarm erie française
procède à l’enquête d’usage, examine sommairement le véhicule, qui ne
laisse rien transparaître de son chargem ent suspect, puis le gare avec
précaution sur le bord de la route, car la nuit va tomber. Le lendemain
la maréchaussée vient remorquer l’épave. Volatilisée! L’organisation locale,
informée, avait le soir même récupéré et fait complètement disparaître
la Panhard pour éviter que la méthode d’am énagement des caches ne
soit découverte, et le système de transport éventé.
Ainsi, de 1958 à la fin de la guerre d'A lgérie, plusieurs centaines de
m itraillettes, des milliers de revolvers, des centaines de grenades, des
bombes et du plastic en quantité, ont été introduits en France sans qu’un
214
La logistique

seul des véhicules n 'ait été découvert ou seulem ent intercepté. E t les
techniques d’aménagement intérieur des voitures n'ont jam ais été dévoi­
lées. Lorsque l'on compte en moyenne un véhicule par semaine» fran­
chissant la frontière française, avec des périodes de pointe de trois ou
quatre voitures, sans incident durant quatre ans, on ne peut m ettre ce
résultat uniquem ent à l’actif d'une bonne organisation. La baraka y a
été pour beaucoup!

Les barbelés de la ligne Morice s'avérant de moins en moins franchis­


sables, le GPRA demande à la fédération de France du FLN d'étudier
les moyens de ravitailler directem ent les wilayas d'A lgérie. Dès que les
contacts sont noués, les demandes pleuvent. Mais les stocks d'Allem agne
constitués par le réseau Rudi-Arndt-docteur Schild ne suffisent plus. Il
convient dès lors de trouver d’autres sources d’approvisionnement que la
RFA. Rudi se tourne alors vers l’Est. Il prépare une entrevue à Sofia
pour le « docteur Serghini » qui s’y rend. Après une semaine d'enquête,
les Bulgares acceptent de faire un essai, alors que pour ce prem ier
contact, M abed, dit «Serghini», ne dispose d'aucune introduction du
gouvernement provisoire algérien. Les vendeurs constituent à titre de
précaution un « groupe-tampon » indépendant des officiels, et deux M er­
cedes spécialem ent transform ées vont, pendant un certain tem ps, ache­
miner du m atériel vers l'Allemagne.
Le tandem Rudi-« Chitane » continue sa quête dans les autres pays
socialistes. En République dém ocratique allem ande, il verra partout des
affiches proclam ant : « H elfen unseren Algerien Brüder '. » M ab le vœu
qui va droit au cœur de nos amis ne s'est jam ab autrem ent concrétisé.
Déçus, les deux hommes se rendent en Pologne avec l’espoir d’y être
plus heureux dans leur recherche. M abed est aussitôt interpellé dans son
hôtel par la police, et prié de quitter im m édiatem ent le p ay s12.
Cependant, les relations avec la Bulgarie allaient se développer et
l'arm em ent, suivant le trajet Sofia-Bonn-Paris-Marseille, aboutissait à
Alger. Trouvant chez les Bulgares des partenaires sérieux, M abed ne
pouvait pas taire à son chef hiérarchique, Boussouf, l'intérêt qu'il y avait
à rafferm ir ces relations. Dès lors, c’est le m inistre de l'Arm em ent, par
l’interm édiaire du docteur Serghini, qui passe commande : 240 tonnes de
TN T - livrables à Tripoli de Libye. L’opération se déroule dans les
règles. Le «groupe-tam pon» disparaît. Désormais, le représentant du
MALG est mis en relation directe avec les responsables officiels parm i
lesquels Naïdanov, directeur d'un office d 'É tat et qui deviendra plus tard
vice-ministre du Commerce, et le colonel Kaltchev. Les contrats de
commandes passent alors à un niveau supérieur. En un seul m arché,

1. « Aidons nos frères algériens. »


2. Entretien avec Mebdi Mabed, 2 janvier 1984.

21S
La logistique

M abed acquiert 5 000 fusils M auser, 350 m itrailleuses MG34 ainsi que
5 millions de balles, arm em ent destiné à la frontière ouest de l'A lgérie
et devant débarquer dans un port marocain.
Comment y parvenir? Le SD ECE déploie ses antennes dans tous les
ports où les fournitures destinées au FLN sont susceptibles d'em barquer.
Le long des côtes africaines de la M éditerranée et de l’A tlantique, la
m arine nationale française impose sa loi. Nom bre de navires sont arrai­
sonnés et leurs cargaisons saisies. « C hitane » va trouver le moyen de la
contourner. Il achète en RFA neuf grosses citernes de 20 000 litres
chacune et les expédie en A utriche. Là, les documents commerciaux sont
modifiés et les citernes réexpédiées sur la Bulgarie. Elles sont alors
équipées de toute une structure qui en fait d'énorm es cuves destinées au
traitem ent des phosphates. L'on a pris soin d'accoler, d'une m anière
apparente, un ensemble de tubes, manomètres et jauges nécessaires à
certaines opérations chimiques. A l'intérieur des citernes, soigneusement
isolé, calé et fardé, l'arm em ent livré par l'équipe Naïdanov-Kaktchev.
Chargées sur neuf camions semi-remorques, les citernes quittent la
Bulgarie, transitent par la Pologne et sont em barquées à Gdansk (ex-
Dantzig) avec des connaissements parfaitem ent en règle : appareils pour
la compagnie m arocaine des phosphates. A Casablanca, le convoi-arsenal
est réceptionné sans incident par le correspondant de « Chitane ». M ettant
en relief le rôle de la m arine, les services psychologiques de l'arm ée
française en Algérie et les journaux qui glosaient abondamment sur leurs
communiqués ont laissé croire à un blocus infranchissable. En effet,
certains bateaux ont été interceptés, mais de l’arm em ent arrivé à desti­
nation la presse n’a jam ais dit mot, et pour cause.
Depuis YAthoSy arraisonné le 23 octobre 1956 au large de la côte
africaine avec 200 tonnes d’arm em ent, le Slovenija en m ars 1959, le
Lidice le mois suivant, puis le M onte Cassino avec 180 tonnes, jusqu'aux
petits cotres comme le Granitat intercepté avec 40 tonnes, ou le Tigrito
deux jours plus tard avec 300 pistolets m itrailleurs, les services de contre-
espionnage français avaient, quant à eux, déployé un rem arquable effort
pour asphyxier les maquis algériens. Relayées par la grande presse, leurs
activités bénéficiaient ainsi d'une publicité efficace, mais qui n'a trompé
que des lecteurs non avertis. C ar, même si le SDECE était au courant
de la mission du Bulgaria , il ne put intervenir à tem ps pour l'em pêcher
de faire parvenir à destination une cargaison plus im portante que l'en­
semble de celles qui furent saisies.
L'affaire fut traitée par «C hitane» directem ent pour le compte du
ministre de l'Armement '. Après paiement d'un acompte cash de 2 millions
de dollars US, furent em barqués sur le Bulgaria des milliers de fusils,
des m ortiers de 80 avec les obus correspondants, des bazookas, des obus
antichars, des canons antiaériens de 20 mm et des millions de balles, soit1
1. La fédération de France fut amenée à s’y intéresser du fait qu’il lui a fallu excep­
tionnellement participer au financement de l’opération ainsi qu’à celui des semi-remorques.
C’est pourquoi ces deux épisodes ont été évoqués dans le cadra du présent ouvrage.

216
La logistique

un chargem ent total de 5 000 tonnes Plus tard, lorsque le vice-président


bulgare rendit visite au GPRA à Tunis, les deux parties négocièrent un
paiem ent échelonné qui fut d’ailleurs intégralem ent effectué avant l’in­
dépendance 123. Ainsi de très grosses quantités d’arm es, de toutes sortes et
pour tous usages, sont parvenues aux mains de l’ALN , du moins aux
frontières est et ouest. S’il n’a pénétré sur le sol algérien qu’une infime
partie de l’arm em ent stocké au-delà de la ligne M orice, l’étanchéité de
celle-ci semble en avoir été la cause principale, et l’état-m ajor général
pourrait plus amplem ent l’expliquer.
M ais les tentatives pour alim enter les wilayas par d’autres voies que
les frontières n’ont pas manqué. S’il y a tan t d’obstacles dans la pros­
pection du m arché des arm es, de difficultés pour trouver des fournisseurs
corrects, acheter du m atériel que l’on devra coûte que coûte achem iner
jusqu’aux frontières algériennes, pourquoi ne pas le fabriquer soi-même?
Effectivem ent, dans la plus grande discrétion fut montée au M aroc une
usine capable de produire pistolets m itrailleurs, m ortiers de 80 et bombes
de toutes sortes. Les ouvriers spécialisés émigrés en Franche et structurés
au sein du Front, les réseaux internationaux de soutien au FLN ont formé
la main-d’œuvre nécessaire, et l’usine fut opérationnelle en 1961\ Demeu­
rait toutefois le problème difficile du franchissem ent de la ligne M orice.
Aussi fallait-il organiser l’introduction directe de l’arm em ent, en le
débarquant par la voie officielle dans les ports algériens.
H err Essmann, citoyen de la RFA et vendeur de ventures à Bonn, roule
sur les routes de Bretagne au volant d’un car flam bant neuf. Trois autres
autobus le suivent. Personne - hormis les chauffeurs - dans ces bus qui,
apparem m ent, effectuent un voyage spécial. En effet, le convoi se dirige
vers Brest où il doit être em barqué à bord d’un cargo en partance pour
l’Algérie. Ces quatre véhicules sont destinés à un sieur K heirat, pour
l’heure sénateur de l’Oranie et concessionnaire d’une ligne de transports
de voyageurs entre Relizane et Mostaganem. Titulaire des deux attributs
d’élu (de la Troisième Force) et de transporteur, il était évidemment tout
indiqué pour bénéficier des autorisations indispensables à l’achat e t à
l'im portation de véhicules nécessaires à l’exercice de sa respectable
profession.
Dans la banlieue de Francfort, l’arm ée am éricaine dispose d’énormes
surplus. Essmann, que le « docteur Serghini » contacte par l’interm édiaire
d’un membre du réseau allem and, est chargé d'acheter dans ces stocks
1. Mehdi Mabed donne ee chiffre de mémoire. D’après le SDECE, le poids des armes
transportées par le Bulgaria était de 1 100 tonnes.
2. C’est pourquoi la thèse de certains auteurs comme Erwan Bergot (Commandai de
choc - Algérie, Éditions Grasset), selon laquelle le SDECE était au courant et n’a pu
arraisonner le Bulgaria du fait de la présence de sous-marins soviétiques qui l'auraient
escorté, est peu vraisemblable. Il est bien plus plausible de croire que les Bulgares, tout en
m anifestant de la sympathie pour la résistance algérienne, en ont fait une affaire commer­
ciale.
3. A la demande du ministre de l’Armement et des Liaisons générales, le matériel
d’équipement fut directement réglé sur les finances de la fédération de France. Voir à ce
sujet tes Porteurs de valises, op. cit.. p.49.

217
La logistique

quatre cars réformés. Les véhicules sont acheminés en lieu sûr et y sont
complètement transform és : les planchers sont uniformément réhaussés
de trente centim ètres, les sièges sciés de m anière à laisser une hauteur
convenable sous le plafond, les m oteurs refaits à neuf. Lorsque l’espace
sous le plancher est bourré d’arm es et de munitions, les cars sont repeints
et le capitonnage intérieur restauré. Lestés de 400 m itraillettes, 2 000
revolvers de 9 mm, 2 millions de balles et 300 bombes - provenant
précisément du surplus du stock destiné à la fédération et que celle-ci
n’a pas cru utile d’introduire en France - , les quatre autobus débarquent,
quelque tem ps avant le cessez-le-feu, au port de M ostaganem, munis de
tous les documents nécessaires. Après vérification des douanes françaises,
le destinataire en prend tranquillem ent livraison.
Si tous les « élus » n’ont pas fait du transport en gros, certains ont du
moins porté leur lot de valises à destination de leur wilaya d’origine,
ainsi que de la ville d'A lger.
Une autre filière de ravitaillem ent ¿ partir de l’Europe fonctionne dès
1960 et constitue une branche spéciale de la logistique dont M’Hamed
Yousfi est le responsable. Elle comprend Hamid Tam zali, «point de
chute » en Suisse, et le docteur Pouderba dit « Nani » qui assure la liaison
entre ce pays et l’Allemagne.
Mais la demande en m atériel augm ente et les dépôts plus vastes mais
surtout plus sûrs font cruellem ent défaut. M abed s'en ouvre à O m ar
Boudaoud qui demande à Malek (Hafid Keramane) de réserver, pour les
besoins de la fédération, l’une des deux pièces dont il dispose à l’am bas­
sade de Tunisie. Officiellement, il s’agit d'y entreposer de la « littérature »
(journaux, revues, tracts du FLN ) et au besoin du m atériel d’impression.
Ainsi la cave de la Chancellerie va-t-elle receler pendant des mois un
véritable petit arsenal. Il faut reconnaître que la solidarité m aghrébine
s’est m anifestée de façon totale, puisque le C entre culturel m arocain à
Bonn était égalem ent mis à la disposition du Front, qui avait m alheureu­
sement d’autres priorités que celles touchant à la culture. G râce à
l’existence des dépôts centraux, la villa de Bad Honef contenait juste la
quantité d'arm es et de m unitions nécessaire au chargem ent du mois à
venir.
Il est des réalités que les diplom ates doivent toujours ignorer, afin de
pouvoir continuer à porter des gants blancs sur des mains propres. Son
Excellence M ondher Benammar, représentant de la République tuni­
sienne, fait un tour dans les caves et remonte bouleversé. « Vous avez,
sous nos pas, déposé de quoi em braser, dans un beau feu d’artifice, tout
Bad-Godesberg, et croyez, mon cher M alek, que ma mission ici est tout
autre. Je vous prie de débarrasser vos ustensiles dans les plus brefs
délais. » Il a fallu près de deux mois pour laisser les lieux dans un état
conforme à leur destination initiale.
C’est précisément parce que les réseaux du « docteur Serghini », cloi­
sonnés mais coordonnés au sommet, avaient pu durer, que les achats se
firent dans les meilleures conditions de sécurité et de prix. Les vendeurs
218
La logistique

n'ont jam ais facturé à la fédération des sommes supérieures ¿ 150


deutsche M ark pour un revolver et 70 dollars US pour un pistolet
m itrailleur. C 'est pourquoi les thèses accréditées par certains écrivains,
abreuvés semble-t-il aux sources du contre-espionnage français, selon
lesquelles le FLN aurait perdu des m illiards dans des m archés d'arm es
aberrants, paraissent peu sérieuses En tout cas, pour ce qui concerne
la fédération de France, il ne semble pas qu'elle ait consacré à cet aspect
de la lutte des sommes considérables. Pour les années 1958-1959-1960
et jusqu'au 30 juin 1961, elle a engagé 678 316 deutsche M ark, 180000
francs suisses, et 50 000 francs belges12. Il faut y ajouter, pour être plus
précis, les frais de transport par filières spéciales, comptabilisés sous une
autre rubrique pour des m ontants de 272 730 deutsche M ark, 143 700
francs suisses, 22 000 francs belges, et 280 581 francs français. M ais ces
sommes ont égalem ent assuré des transports autres que ceux des armes,
le service « Filières » ayant surtout fonctionné pour le passage des hommes.
Les dépenses de « logistique » ont, il est vrai, suivi une courbe franchem ent
ascendante à partir de l'été 1961, lorsque la fédération s'est consacrée
pleinem ent au ravitaillem ent des wilayas d’Algérie.
Avec la progression des dépenses, s'aggravaient aussi les dangers. Des
émissaires, à la recherche d'arm es, arrivaient à Bonn en vue de contacter
les « frères », et M abed voyait d'un œil inquiet ces agents de toutes les
wilayas venir en mission sans coordination précise et préalable avec le
m inistre de l'A rm em ent. Beaucoup d'entre eux sont d’ailleurs repartis
bredouilles, «C hitane» ju ran t ses grands dieux qu'il ne com prenait
vraim ent pas ce qu’on lui dem andait, n'ayant jam ais participé de près
ou de loin à ce genre d'activité. Bien des infiltrations auraient pu se
produire. Heureusem ent, les négociations secrètes se poursuivaient et le
cessez-le-feu était proche.

1. Erwann Bergot, qui ae présente comme un respectable officier du bataillon Bigeard,


écrit sans sourciller qu'un stock d’armes ayant servi d'accessoires à un film de guerre
comprenant 110 canons de la dernière guerre, acheté par un marchand d’armes pour 15 000
dollars, aurait été revendu au FLN pour 16 millions de francs français, c’est-à-dire cent
fois le prix d’achat! La juxtaposition de tels chiffres suffit à éter tout crédit aux affirmations
de l’auteur.
2. Extrait du rapport du responsable financier au CF.
CHAPITRE XIII

Vraies filières et faux papiers

D igitized by Google O riginal from


UNIVERSITY OF MICHIGAN
Au volant de sa Sim ca A riane, un homme circule paisiblem ent sur la
route nationale. A ses côtés, son épouse, apparem m ent plus intéressée
par les cartes M ichelin dépliées sur ses genoux que par le paysage, suit
l’itinéraire qui doit les mener de Paris en Suisse. Bientôt un barrage de
CRS dresse ses chevaux de frise au beau milieu de la route. A rrêt.
Contrôle. Tout est en règle. Après le salut d’usage, le véhicule est autorisé
à repartir. Ce qu’il fait sans trop se hâter. Au prem ier virage l’homme
appuie sur l’accélérateur et la dame prend le commandement des opé­
rations. Il s’agit d’arriver au prochain carrefour, de quitter la nationale
et, par des routes secondaires qu’elle a déjà étudiées, de revenir en arrière,
contourner le barrage, pour se retrouver sur la même nationale en direction
de Paris. C ar l’Ariane est la voiture ouvreuse d'une filière transportant
à l’étranger un responsable du FLN.
En effet, à mesure que le Front s’im plante en France et que la répression
policière s’y développe, il devient pratiquem ent impossible à un cadre
FLN de se déplacer sans couverture spéciale à l’intérieur du pays. Q uant
à franchir une frontière, il ne vient à l’idée de personne de prendre le
train ou l'avion et de présenter son faux passeport aux contrôles de plus
en plus sévères des services de la PAF '. Il faut donc établir un système
de transport et de franchissem ent des points dangereux, qui offre des
garanties de sécurité.
En octobre 1957, les passages des responsables d’un certain échelon
s’effectuent par la frontière espagnole, en direction de M adrid, où le
FLN a déjà installé une antenne. Mais à l’époque, on procède encore de
m anière artisanale. Un m ilitant sûr, Mouloud Louhi, acquiert avec les
fonds de la fédération une licence de taxi. Tout en faisant mine de
travailler, Mouloud demeure à disposition dès qu’un cadre doit se dépla­
cer. C ’est donc lui qui sillonne la capitale avec comme client, le plus
souvent, un membre du comité fédéral. C’est égalem ent lui qui, à
l’occasion, assure le trajet jusqu’au pays Basque. Là, un couple d’amis
français habitués aux chemins de montagne accompagne le responsable
un moment, et le laisse poursuivre le chemin où l’attendent, de l’autre
côté de la frontière, des éléments du bureau de M adrid, qui le conduiront
dans la capitale espagnole. Le système est certes assez aléatoire. Il arrive 1

1. Police de l’air et de* frontières.

223
Vraies filiè re s et fa u x papiers

parfois que les douaniers surgissent à Fimproviste. Les convoyeurs simulent


alors les amoureux égarés. E t ils s’en tirent, car s’il y a un bon génie
pour les contrebandiers, pourquoi n’y en aurait-il pas pour les passeurs?
Ainsi la chance leur a-t-elle souri dans leur am ateurism e. M ais elle ne
fut pas sollicitée plus que de raison.
C’est pourquoi « D an iel1», après une chaude alerte où il faillit perdre
Om ar, décide de réorganiser l’affaire plus sérieusement. Il loue une villa
près de Saint-Jean-de-Luz et une autre près de Saint-Étienne-de-Baïgorry.
Dans la seconde, M"* Paule Bolo et ses enfants, censés se trouver en
villégiature, vivent au grand air. Par les anciens passeurs, « Daniel » se
fait m ontrer les accès possibles puis coupe toute relation avec eux, ainsi
qu’avec les relais locaux. Ceux-ci, m ilitants syndicalistes et chrétiens,
comprennent parfaitem ent que leur rôle est term iné et ne s’en form alisent
pas. Il met alors au point, non sans les avoir plusieurs fois testés avec
Béatrice, son épouse, et ses deux jeunes enfants, plusieurs itinéraires.
Celui de D antcharia s’avérera le plus pratique.
Le passage s’effectue ainsi. A Paris, Moukrad prend en charge la
personne à convoyer jusqu’à l’une des villas. Le garage en rez-de-chaussée
perm et de m onter directem ent dans les cham bres par un escalier intérieur,
à l'abri de tout regard. A l’heure convenue se présente le passeur qui
conduit le « passager », tandis qu’un couple d'« ouvreurs » chemine à une
certaine distance devant, pour prévenir toute rencontre inopportune. Il
n’est plus abandonné à lui-même et les deux hommes franchissent le
point critique exactem ent entre 13 heures et 13 h 30, moment habituel­
lement consacré par les douaniers locaux à leur déjeuner. Moins d’une
heure plus tard, il est confié aux m ilitants qui attendent sur le territoire
espagnol. Si l’horaire ne peut être respecté, l’ordre est de passer la nuit
dans la villa-relais. La filière a norm alem ent fonctionné de novembre 1957
à mai 1958, avec Paule Bolo, M artin 123, A n n ette3, et l’ancien sém inariste
Jacques Berthelet.
Le 13 mai 1958, Philippe V ignaud4 s'arrête à Tours pour y passer la
nuit, rem ettant au lendemain la poursuite de son voyage. Le journal du
m atin lui apprend les événements d’Alger et la constitution du Com ité
de salut public. Aussi vite qu’il le peut - l’autoroute A quitaine n’était
pas encore co n stru ite-, il fonce vers Saint-Sébastien, où l’attendent
Francis Jeanson et O m ar Boudaoud qui rentre en France via M adrid et
la filière habituelle. O m ar vient, avec quelques amis, de poser les jalons
d’une base arrière en Allemagne. Il est tem ps de m ultiplier et surtout
de diversifier les moyens de sortie de l’Hexagone, d’autant plus que
l’itinéraire ibérique, long et peu pratique, allait être mis en veilleuse, à
la suite du m eurtre de la jeune secrétaire espagnole du bureau de M adrid

1. Jacques Vignes.
2. L'abbé Robert Davezies.
3. Antoinette Orhant.
4. C 'est le nom sous lequel Jacques Vignes, dit « Daniel », tient sa rubrique « Bateaux »
au journal sportif l’Équipe.

224
Vraies filiè re s et fa u x papiers

- commis très vraisem blablem ent par les services spéciaux français - , ce
qui entraîna l’arrestation d’Am ar Benadouda l’expulsion de fait de
Boukaddoum et la ferm eture du bureau.
Aussi « Daniel » est-il chargé d’organiser des filières sur diverses fron­
tières. Il pense en prem ier lieu à la Suisse, où se trouvent déjà quelques
jeunes Français réfractaires à la guerre d’Algérie, ou qui ont déserté.
Parm i eux, M au rien n e\ G érard M eier et Jacques Berthelet. Ces hommes
qui vont constituer l’un des prem iers noyaux de Jeune Résistance sont
tout disposés à aider le F ro n t3. Voici donc « Daniel », sa carte sous le
bras, M aria4 et A nnette explorant la frontière franco-suisse dans ses
moindres recoins. Un point de passage est trouvé entre Dole et Delémont,
filière qui sera utilisée efficacement d’octobre 1958 à février 1960.
Le franchissem ent de la frontière suppose, en amont de Dole, une
m inutieuse préparation. A 7 heures du m atin très exactem ent, une voiture
« ouvreuse » et une voiture « porteuse » quittent Paris. Dans chacune
d’elles se trouvent un conducteur très expérimenté et un navigateur muni
de cartes avec itinéraires fléchés. De la sorte, le parcours est balisé
d’avance. Il est aussi m inuté, et à chaque point déterm iné l’heure de
passage prénotée doit être rigoureusem ent respectée, de façon que les
deux voitures se suivent à un intervalle perm anent d ’une demi-heure.
C’est là un délai optim al : plus court, le prem ier véhicule ne pourrait
intervenir à tem ps; plus long, on risque de voir un barrage de police
s’installer après le passage de la voiture « ouvreuse » et avant celui de la
voiture « porteuse ».
Ainsi la route est « ouverte » par le prem ier véhicule, et le second suit,
tan t qu’il ne se m anifeste aucun danger. En cas de barrage, la voiture
ouvreuse, parfaitem ent en règle et ne transportant rien de suspect, est
contrôlée puis autorisée à poursuivre sa route. A ce moment-là le navi­
gateur, qui a déjà étudié tous les itinéraires possibles, indique les routes
secondaires ou les chemins vicinaux qui perm ettent de revenir en arrière,
tout en contournant le barrage. Dès qu’elle se retrouve sur la route
nationale en sens inverse, la voiture ouvreuse circule, de jour, tous phares
allum és de façon à ne pas m anquer le croisem ent avec le véhicule porteur.
Lorsque les deux voitures se rencontrent, elles suivent ensemble le trajet
déjà effectué par la prem ière sur les routes secondaires, qui perm it
d’éviter le barrage. Celui-ci franchi, la voiture porteuse s’arrête au 1234

1. Étudiant en médecine. Après la grève lancée par l’UGEMA, il rejoint M adrid où il


rem plit la fonction de responsable local FLN. Après l’indépendance, il sera secrétaire
général du ministère de la Santé.
2. Jean-Louis Hurst.
3. L’action entre Jeune Résistance (JR ), le Mouvement anticolonialiste français (MAF,
dont Henri Curiel a été la cheville ouvrière) et la fédération de France du FLN parviendra
plus tard i une complète harmonisation. Le mouvement JR appelait la jeunesse française
a résister à la guerre d’Algérie par tous les moyens, y compris la désertion. Sur tous ces
points, voir tes Porteurs de valises, op. cit.. p. 49.
4. Cécile Marion, comédienne. Membre très actif des réseaux de soutien, elle fut
condamnée par contumace à dix ans de prison par le tribunal de Fans, puis amnistiée.

225
Vraies filiè re s et fa u x papiers

prochain café pour perm ettre à la prem ière de regagner sa demi-heure


d’avance.
Il arrive cependant que le voyage soit interrom pu par deux barrages
successifs. Le retard accusé alors comporte un danger pour le dispositif
mis en place à la frontière qui doit, obligatoirem ent, être passée entre
13 h et 14 h. Plus tard, les patrouilles deviennent plus nombreuses. Voilà
pourquoi les franchissem ents sont reportés au lendemain, et les replis
effectués dans des « planques » toutes proches, chez des syndicalistes, des
prêtres, ou d’autres amis de la cause algérienne.
En aval du point de passage, le guide - pendant plusieurs mois
M aurienne, qui disposait de faux papiers parfaitem ent im ités, a rempli
ce rôle - quitte Delémont à pied à 12 h 30 précises et traverse la frontière
dans le sens Suisse-France. Il attend dans un fourré, au bord de la route.
La voiture ouvreuse arrive, l’avise et continue vers la Suisse, ou bien
retourne sim plem ent vers Paris si nécessaire. Une demi-heure plus tard
arrive le véhicule « porteur » devant le même fourré. Le guide reprend
alors en sens inverse le chemin parcouru à pied. Le passager descend de
voiture, le suit à portée de regard avec, parfois, une compagne pour
servir d’alibi le cas échéant. De l’autre côté de la frontière, le véhicule
porteur - qui a subi le contrôle de douane - attend le guide et le passager.
Il est environ 14 heures. G énéralem ent, à la prochaine auberge suisse,
un déjeuner bien m érité sanctionne le succès de l'opération. Il est évident
que la filière a fonctionné aussi souvent dans le sens inverse, pour l’entrée
en territoire français.
M ais si les amis français - conducteurs, navigateurs, g u id es1 - ont été
les prom oteurs, ils furent bientôt efficacement secondés et parfois tota­
lem ent rem placés par des Suisses, des Belges, des Allemands, tous
profondément engagés dans l’action anticolonialiste. Ainsi, parallèlem ent
à la filière Dole-Delémont, ont été mises en place une filière allem ande,
par Forbach et la Sarre, deux filières belges : l’une sur les Ardennes et
l’autre sur le nord de la France, fonctionnant sous la responsabilité d’un
jeune étudiant, « Alex », et même une filière italienne, établie avec l’aide
de l’éditeur Feltrinelli de M ilan, mais qui était tenue seulem ent en
réserve.
« Alex » 2 était en 1958 dirigeant d’une organisation estudiantine et, à
ce titre, il fut m aintes fois en rapport avec Akli Aïssiou, représentant de
l’UGEM A à Bruxelles. Par ces contacts, il devait mieux appréhender la
question algérienne, saisir les m otifs de la guerre en cours et bientôt
m anifester son appui. La m ort violente d’A ïssiou3 ne pouvait que le
conforter dans ses opinions. En 1960, il est contacté par « Irène » (Domi-12*
1. En plus des noms cités dtns le présent chapitre, ont participé aux filières, à un titre
ou à un autre, Diego Masson alors étudiant et aujourd’hui c h e f d’orchestre à l’opéra de
Marseille, Laurence Bataille, alors étudiante et aujourd’hui médecin psychanalyste, Jacques
Audoir, réalisateur à la télévision, et bien d’autres encore.
2. Aujourd’hui haut fonctionnaire belge. Il ne paraît pas opportun de divulguer son
identité.
i. Voir c h a p it r e vil, « Autour de l’Hexagone ».

226
Vraies filières e t fa u x papiers

nique Darbois) qui installe son QG à Bruxelles. Le réseau, très sérieu­


sem ent ébranlé par les arrestations du début d'année, recherche les bonnes
volontés.
« Alex » va donc constituer un petit groupe ultra-clandestin, parfaite*
m ent isolé des membres du Com ité belge pour la paix en Algérie avec
Jean-Pierre X, ancien étudiant à Paris, féru de Sartre, et une amie D...
Ce groupe, qui s'occupera à l'occasion d'héberger des responsables de
passage ou d'acheter des voitures destinées aux missions particulières, se
spécialisera surtout dans les liaisons im portantes, entre Bruxelles, Paris
et l'Allemagne, ou assurera les passages dangereux. Ainsi l'équipe d*« Alex »
fera traverser clandestinem ent la frontière à M ostefa Lacheraf, lorsque,
m b en liberté provisoire, il s'échappera de France. C ’est elle aussi qui
aura, à plusieurs reprises, la charge périlleuse de convoyer « Loub » (Saïd
Bouaziz) pour franchir la frontière.
Alex et ses amis auront finalement établi quatre points de passage,
assurant le maximum de sécurité possible : un dans la région de Beaumont,
près de C harleroi; un second près de Bouillon, dans les Ardennes, et qui
débouchait en France non loin de Charleville-M ézières; un trobièm e sur
la frontière allem ande, aux environs d’Aix-la-Chapelle. Aucun incident
ne se produira sur ces tro b passages. Q uant au quatrièm e point de
franchissem ent, du côté de M acquenoise, où l’Oise prend sa source, et
qui était déjà utilisé en 1945 par la Résistance, il fut considéré comme
« brûlé » et abandonné, sans qu’aucun « passant » n 'ait été inquiété '.
On ne dbpose jam ais d’assez de filières en cas de coup dur. Ainsi, une
fob évadées de la prison de la R oquette12, six détenues en fuite furent
abritées dans divers appartem ents parisiens, mais l'essentiel restait à
faire : les m ettre définitivement hors d'attein te de b police, en les
conduisant dans les pays lim itrophes de la France. Après environ quinze
jours, elles furent convoyées, chacune escortée de voitures ouvreuses.
R éparties entre les filières belge, allem ande et suisse, les évadées tra­
versent les frontières sans problème. Elles ne reverront la France qu'après
le vote de la loi d'am nistie, consécutive à l'indépendance de l'Algérie.
D urant cinq ans, de 1957 à 1962, les filières se sont m ultipliées et
perfectionnées, offrant une sécurité telle que sur les deux cents passages
effectués dans les deux sens, on n’enregbtra que deux incidents. Mohamed
Benmokaddem revient de Tunis, porteur des consignes de Benkhedda,
président du GPRA, pour rejoindre au plus tôt b zone autonome d’Alger.
Il se fait «pincer» à b frontière franco-belge pour n'avoir pas suivi
strictem ent les consignes prescrites. L 'arrestation, qui aurait pu avoir de
très graves conséquences, n'en eut pratiquem ent aucune: opérée le

1. Entretien avec Alex, 1« avril 1984.


2. Le 24 février 1961, six détenues, membres des réseaux FLN, s'enfuient de la prison
de la Roquette à Paris. Ce sont Jacqueline Carré, ouvrière; Hélène Cucna et Michèle
Fouteau, professeurs; Didar Fawzi (EHane Rosario), Zina Harraigue et Fatima Hamoud.
(Sur le déroulement de cette évasion, voir Ei MoudJahUt, n* 13, 14 avril 1961 et Hervé
Hamon et Patrick Rotman, les Porteurs de valises, op. ctt., p. 341-348.)

227
Vraies filiè re s et fa u x papiers

18 m ars 1962, elle devint sam objet le lendemain, avec la proclam ation
du cessez-le-feu. Q uant au second incident, cocasse celui-ci, il était
pratiquem ent imprévisible : dam la forêt des Ardennes, le guide e t le
« passager » tom bent sur une horde de sangliers qui les attaquent féro­
cem ent. Nos deux hommes n’assurent leur salut qu'en grim pant aux
arbres.
Un autre problème que les amis français du FLN contribuèrent
grandem ent à résoudre fut celui de l’hébergem ent des responsables. Il
n’était pas question, pour un cadre m enant une vie clandestine, de laisser
« pousser des racines » au même endroit, au risque de se faire repérer.
Aussi la mobilité constituait-elle la condition indispensable de sa sécurité.
D’où la nécessité de disposer d’un nombre im portant de locaux, situés
dam les quartiers les moim vulnérables. A cette fin, les réseaux de soutien
ont été d’un apport inestim able. Jacques Charby, comédien français, est
mobilisé par le déroulem ent du conflit algérien, et, en homme de gauche,
sa sym pathie va spontaném ent à ceux qui soutiennent le com bat pour
l’émancipation du colonisé. Il cherche à en savoir plus. Par Anne-M arie
Chaulet, qui le présente à Colette Jeanson, il rencontre Francis Jeans«».
Après une courte participation au comité de rédaction du bulletin Vérités
pour. Jacques est chargé d’assurer l’hébergem ent des m ilitants recherchés.
Pouf ce faire, il s’adresse à ses am is, gern du spectacle, du cinéma e t de
la télévision.
Un prem ier am ple accepte d’héberger des Algériens recherchés : Paul
C rauchet, acteur, et O dette Piquet, comédienne. Ils seront bientôt
imités par H enriette Conte et François Robert, qui accueillent à leur
domicile deux évadés de la prison de Nancy. Le réalisateur de télévision
Raoul Sangla, C atherine Sauvage, Robert Destanque, Jacques Trébouta
et son épouse Line Besançon... tous offriront gite et abri aux m ilitants
du Front ’.
Des réunions de chefs de wilaya se tiendront dans les bureaux de la
maison de productkm ciném atographique, dirigée par Serge Reggiani et
Roger Rigault. D’autres réunions du même ordre se dérouleront à Villiers-
le-Bel, dam la résidence de la comédienne Hélène Duc et de son époux
René Catroux, le fils du général Catroux. Combien de gern de théâtre,
tels Georges Berger, Jean-M arie Boeglin, Jacques M ignot, M arina Vlady
ont apporté, dam ce domaine, une aide m ultiform e12. N ’est-ce pas la
puissante Jaguar de Françoise Sagan qui perm it plusieurs liaisons rapides
et sûres? Mais l’hébergem ent n’a pas été le monopole du monde du
spectacle. La fédération de France a trouvé chez certains hommes
d’Église, dam les syndicats ou dans de modestes groupem ents politiques,
un accueil qu’il serait ingrat d’oublier.
Procurer un abri sûr au cadre menacé, lui faire franchir la frontière
avec certitude s’il est poursuivi, ne suffit pas. Encore faut-il lui fournir
1. Originaires d’autres milieux, des personnes comme Béatrice Andrade ou Catherine
Cot, la fille du ministre Pierre Cot - ont participé activement au soutien.
2. Entretien avec Jacques Charby, 8 juin 1984.

228
Vraies filiè re s et fa u x papiers

une identité capable d'assurer sa sécurité en cas de rafle, de barrage ou


de contrôle routinier. A cette tic h e vont s'atteler « M onsieur Joseph » et
son équipe. Les circonstances de la vie, les origines, la discrim ination
raciale dont a souffert sa fam ille, tout devait ranger Adolfo Kaminsky
du côté de ceux qui luttent pour recouvrer une dignité bafouée, s'opposent
à l'oppression ou n’acceptent plus de jouer les victimes résignée». Ado­
lescent lorsque les troupes du III* Reich envahissent la France, il travaille
en Norm andie comme teinturier et se passionne pour les m atières colo­
rantes. Il est déjà capable d'un travail sélectif de couleurs sur chaque fil
de soie, de laine ou autre m atériau, et connaît toutes les techniques de
décoloration. N aturellem ent, il en arrive à s'intéresser à la chimie au
grand désespoir de sa mère qui n’aime guère voir sa cuisine transform ée
en laboratoire, et ses casseroles rongées par les acides. Un jour, il lit à
la devanture d'une pharm acie de Neuville, dans le Calvados, un écriteau :
« Laboratoire à vendre ». Le garçon m eurt d’envie de l'acquérir. Il n'en
a pas les moyens. M ais le pharm acien Brancourt, ému par une telle
passion, accepte de céder, un jour une cornue, plus tard des ballons et
de la verrerie, une autre fois un tréb u c h et1 que notre jeune chim iste
paie avec de larges facilités. L’apothicaire et l'adolescent se prennent en
sym pathie. Le prem ier n'est pas avare de ses conseils, et le second le lui
rend bien : il lui fabrique des savonnettes spéciales contre la g a le 2, et
les clients apprécient. Les expériences se poursuivant, il aboutit à la
création de détonateurs à base d'acide sulfurique et de perchlorate de
soude.
M ais bientôt la répression antijuive étend ses tentacules à la région.
La fam ille Kaminsky est arrêtée. Le père s'échappe. La m ère m eurt
entre les mains des nazis. Les autres membres sont internés. Adolfo doit
à sa nationalité argentine d 'être remis en liberté. Il est alors &gé de dix-
sept ans et ressent l’impérieux besoin d'agir en faveur de ceux qui
restaient au cam p et qui, sans doute, n'en ressortiraient jam ais vivants.
G râce à son père, avec lequel il a renoué de nouveau, le jeune homme
entre en relation avec la Résistance : M arc Hamon, chargé de lui établir
de faux papiers d ’identité, lui demande quelle profession porter :
« M ais la mienne : teinturier! »
M arc réfléchit et d it : « ... Teinturier... Tu dois savoir enlever les taches
et modifier les encres. » E t il ajoute : « Nous avons un gros problème :
l'encre W aterm an est faite à base de bleu de méthylène. On n’arrive pas
à l'effacer sur certains papiers. Par exemple, pour changer le nom de
Levi en Leroy, il faut d'abord supprim er le « vi » e t ça, on ne peut le
faire sur cette fichue encre.
- C 'est assez simple, répond Adolfo. Il suffit de traiter les deux lettres
à l'acide lactique.
- E t comment tu sais ça?
1. Balance de précision.
2. On cat en période d’occupation, la savon est rare et l’épidémie fu t son apparition
dans la région.

229
Vraies filiè re s et fa u x papiers

- Parce que je m’intéresse à la chim ie et pour cela je vais une fois par
semaine dans une laiterie où on analyse l'acide lactique du lait à la
vitesse de décoloration du bleu de méthyle. »
11 n’en faut pas plus pour M arc Hamon. Rendez-vous est pris dans un
mois. Il en profite pour dévorer quantité de livres sur la pâte à papier,
l’impression et tout ce qui concerne la fabrication de faux documents.
Après l’enquête d’usage, Adolfo est recruté et versé au laboratoire de la
« Sixième », spécialem ent chargée de la confection des papiers d ’identité.
Très vite, Adolfo va gravir les échelons car le niveau technique est assez
bas, et les connaissances de la nouvelle recrue dépassent nettem ent celles
des anciens. Mais, avec le tem ps, les problèmes à résoudre croissent en
difficulté : tampons gras imprimés en diagonale sur les cartes d’identité
par les nazis, noms - ceux des juifs en particulier - en caractères perforés
dans le carton et non simplement frappés à la machine. Il faut alors
im iter les cachets spéciaux, inventer un procédé de vulcanisation du
carton. Tout cela devient de moins en moins aisé à réaliser. Aussi, « Julien
K eller», nom de résistance attribué à Adolfo, décide-t-il de fabriquer
complètement le document en partant de la p&te à papier, plutôt que de
falsifier de vieilles cartes. C et effort constant de réinvention avec les
moyens du bord va développer le modeste laboratoire de la « Sixièm e »
en « laboratoire du mouvement de libération nationale » pris en charge
financièrem ent par le M LN.
En 1943, M aurice Cachou arrive de Londres pour m onter une im pri­
merie et un atelier de photogravure d’où sortiront, peu de tem ps après,
fausses cartes d’identité, d ’alim entation, de démobilisation, faux cachets
et faux tampons. Paris libéré, la guerre n’en continue pas moins. Julien
Keller est affecté au C entre de liaisons et de docum entation - organisme
qui, sous sa dénomination anodine, dépend en fait du Deuxième Bureau.
Ce CLD sera à l’époque placé sous la direction de François M itterrand.
Chargé d’établir toutes justifications ¿ ceux que l’on se proposait de
parachuter derrière les lignes allem andes, de confectionner des passeports
pour ceux que l’on envoyait de par le monde, le CLD trouve en K eller
un collaborateur de choix puisqu’il est désormais capable i lui seul
d’assurer diverses spécialités : photographie, imprim erie, fabrication de
pâte à papier, colorants, réponses aux rayons fluorescents, aux rayons X ;
le jeune am ateur chim iste était devenu un praticien connaisseur des plus
fines techniques scientifiques.
C’est donc cette perle rare, parfaitem ent rodée à l’école de la Résis­
tance, que M arceline Loridan 1 e t A nnette Roger recruteront pour aider
à la libération des Algériens. Son opinion est faite sur la guerre coloniale
qui se poursuit. D 'em blée, il accepte de m ettre ses compétences ¿ la
disposition du FLN. « Joseph », tel qu’on le nomme désormais dans la
clandestinité, commence par de petits dépannages, comme changer les
1. Déportée à l’âge de douze tn t, M arceline a subi dam sa chair plusieurs expériences
pratiquées au camp par des médecins nazis. Elle allait ensuite com battre l'oppression mus
toutes ses formes.

230
Vraies filiè re s et fa u x papiers

photos sur les cartes d’identité, travail qui peut s'accom plir sans accès*
soires im portants. M ais la dem ande augm entant, la fédération de France
lui fournit les moyens de m onter un véritable laboratoire qu’il installe
dans le quartier de la Bourse. Là, il établit un labo pluridisciplinaire :
photographie, chim ie, im prim erie. Pour cette dernière activité, il se
procure à bon m arché une presse lithographique, véritable pièce de musée
d atan t de la Commune de Paris qui perm et cependant de tirer des travaux
de très haute qualité, en une seule couleur et en un seul exem plaire à la
fois. Le travail demandé est énorme, mais le résultat est excellent.
D 'ailleurs, une presse à im prim er, chère, lourde et bruyante, ne serait
guère passée inaperçue. Q uant à son antique m achine, elle répond à tous
les besoins de lithographie, typographie et d'ofTset, dans un silence total
au point que la guerre d'A lgérie se term ine sans que le laboratoire ait
été jam ais découvert.
Fréquem m ent, il ¿’agit de changer de photo sur une carte d'identité,
un perm is de conduire, un passeport. « Joseph » m et au point un procédé
sim ple de reproduction des tampons secs sur les photographies. Il fabrique
un alliage m étallique, à point de fusion très bas (quarante degrés), qui
perm et de prendre le moule sur l'ancienne em preinte et de presser sur
le docum ent à établir, sans risquer de brûler le papier. Un expert s'y
m éprendrait.
M ais comme du tem ps du labo du M LN , le travail sur documents
authentiques se révèle insuffisant, vu la demande croissante. Il faut
désorm ais confectionner des faux documents vierges et les rem plir confor­
m ém ent aux originaux. Ainsi «Joseph» va confectionner à partir du
papier adéquat, avec l'aide de « K a tia 1», des documents divers : cartes
d’identité, permis de conduire, autorisations de sortie et d'entrée en
A lg érie12, bulletins de naissance, fiches d'usine, de sécurité sociale, bref
toutes sortes d'attestations susceptibles d'authentifier l'identité attribuée
à un individu. C achets secs et tampons humides des principaux dépar­
tem ents de France et d'A lgérie, visas de la Police de l’air et des frontières,
sortent égalem ent du même moule. M ais quelles que fussent les qualités
de Joseph, le FLN n 'était pas en mesure de m ettre à sa disposition une
usine de pâte à papier en plein Paris. O r, la confection des nouvelles
cartes d'identité françaises, en carton spécial jaune paille ou gris, avec
le sigle R F en filigrane alors en usage, n 'était pas à la portée du prem ier
atelier de contrefacteur. Un stock fut donc fabriqué en Hollande par des
am is locaux du FLN et un autre, bien plus im portant, dans un pays de
l'E st où la fédération bénéficiait d'introductions via l’UGEM A. L 'atelier-
laboratoire fonctionne donc sans incident jusqu'en février 1960, date
d'arrestation de nombreux membres du réseau Jeanson. Pour des raisons
de sécurité, ordre est donné à « Joseph » de se replier sur Bruxelles. Il
ne lui faut pas plus d'une semaine pour redevenir opérationnel. D 'abord

1. Gloría de Herrera.
2. A l’époque, rentrée et la «ortie d'Algérie étaient «ounriaea à aatoriaation spéciale.

231
Vraies filières et fa u x papiers

dans un appartem ent occupé par une fam ille belge, le laboratoire est
ensuite, avec la plus grande discrétion, installé dans un local commercial
de la rue de la Loi. « Joseph », assisté d’un jeune déserteur français et
de « K atia », sera dès lors parfaitem ent outillé pour répondre à tous les
besoins de la fédération, jusqu’au cessez-le-feu

1. Voir pages suivantes quelques exemplaires de faux documents fabriqués à l'époque.


PREFECTURE D 'A LG ER

POLICE GENERALE
Autorisation de Voyage f t . ------------
* DfeMo»
A DESTINATION DE LA METROPOLE
Pfapfml * tlmhre OU DE L'ETRANGER
et dt pjmgripUt
V A L A B L E P O U R L 'A L L E R — L 'A L L E R -R E T O U R (•)

VALABLE ( 2) -------------------------------- — R L U S I B U N S V O T A O E S ( 2)
T a ille :
DELA I D ’U T IL IS A T IO N ( * ) ---------------------------------------- ----------------------------------------------

P 1 M I m v %w h v d r w N n» m r v v m \s/

S ig n e s p a r t ic u lie r s :

N om : _______________________________________n é e ( 5) ............ ......

i U
P rénom » : ------ ------------------------------------- -------- - — -
a u to r is a tio n ■ « ( v a k b le
q u 'a c c o m p a g n é e d 'u n e cu r­
F ile d e s ________________________________ e t d e : - ----------
ie d 'id e n t ité o ffic ie lle ou
d 'u n i
n é l e : __________________________________________________ 4 --------------
N a tio n a lité : _____

E e t n u t o r ie é 4 fa ir e m a g e d e la p r é s e n te a u t o m a t io n p o u r e e r e n d r e

a c c o m p a g n é d e s p c ie o n n c e in d iq u é e » a u e e v e o ( 4)

F a it 4 A lg o r , le 1

1
11noter 1rs mwlIo
D s ím UItl
( I l T ro t» M b è «N DD.
O j U o s Inilid : I owè» à partir a Id M t m m .
<«> UolNdwo» : « Duh. Ce dflol rowrl è |i H k Ot lo dote Oe d tlh m o rr.
(¿I Ed — J
— ru
U mdlMprtoaerle. Nsr les fn o w i onriárs. opaIrr le dmd Oe Je«
D e mie.
•i* Iwd taosr do w w les m m m . pr i s i D dole » Ile««O» potssaoce des w r i Dret de lo f o n ll le do W wéflclalre | s l l U o e p p i B l ol
tm doewooews n d i s U N d o«l Us w s l n o l i
/

R É P U B L IQ U E FR A N Ç A ISE

Prefecture Je

CARTE NATIONALE
D'IDENTITE
^ L Î1 5 0 0 1
CHAPITRE XIV

Évasions réussies.
Évasions manquées
C as de conscience sérieux pour ee chauffeur de taxi. M ettra-t-il son
épouse au courant? Va-t-il continuer à lui taire ce qui, depuis près d’un
mois, le plonge dans une profonde perplexité? C’est que l'affaire doit
s’exécuter le lendemain et il a promis le secret absolu. M ais si l'affaire
ne se déroule pas comme on le souhaite? Ce sera la prison, au mieux
l'exil. Il a tenu sa promesse jusqu'à ce jour, mais m aintenant il doit tout
de même l'aviser. N e serait-ce que pour prendre les dispositions qui,
éventuellem ent, s'im poseraient.
« Il est possible qu'à partir de dem ain tu ne me revoies plus.
- Comment? s'écrie l’épouse qui m anque s'étouffer d'ém otion.
- Oui. Je dois te l'avouer. Demain soir nous faisons évader de la prison
de Fresnes un m inistre algérien. Si les choses tournent m al, le syndicat
s'occupera de toi et des enfants. »
Ainsi parlait Fohen à son épouse en ce 27 décem bre 1960.
Après la réorganisation du collectif en avril 1959 ', les relations avec
les détenus s'am éliorent, notam m ent avec les m inistres enlevés à la suite
du détournem ent de l'avion chérifien, trois années auparavant. Des cor­
respondances s'établissent aussi bien avec l'ile d'A ix où sont enfermés
A ït Ahmed, Ben Bella, Bitat et Khider, qu’avec l'hôpital de la prison de
Fresnes où Boudiaf se trouve en traitem ent. Quelques mois plus tard,
celui-ci informe O m ar Boudaoud qu'il est «en possession d’un plan
m inutieusem ent mis au point concernant le projet d'une petite b alad e2 ».
Ce qu’il dem ande, au stade actuel de son projet, c’est la désignation d'un
homme courageux, discret, capable de coordonner, depuis l'extérieur de
la prison, l’exécution de l’opération, le prisonnier se chargeant de l’aspect
intérieur. Om ar, qui s'en ouvre à son com ité, ne peut évidemment que
donner son accord, puisque l'opération, si elle réussissait, laverait en
partie l'affront essuyé par le FLN (qui voyait sans pouvoir réagir ses
leaders subtilisés en plein ciel, dans l'espace aérien international). Les
jours passent, le m inistre s'im patiente, et 1'« homme » n’étant pas encore
désigné par l'organisation, il propose Boualem Roudi, tailleur au 47, rue
Dauphine, à P a ris2. Q uatre jours plus tard, le 2 4 août à 1 8 heures,
nouveau message de Boudiaf à O m ar : « Jusqu'à ce jour, le type désigné 123
1. Voir c h a p it r e x. « Le collectif dea avocats ».
2. Lettre de Boudiaf, 4 août 1960.
3. M eanfe de Boudiaf, 20 août 1960.

237
Évasions réussies. Évasions m anquées

n’a pas donné signe de vie. Fais presser, je t’en prie [...], en un mot je
suis sur des braises et tu me comprendras. » Entre-tem ps Belkaîd, alors
responsable du collectif, est personnellement chargé par le comité fédéral
de la réalisation du projet d’évasion. Il est mis en relation avec le
prisonnier qui tem pére son ardeur ', et explique enfin son plan.
A l’hôpital de Fresnes, Boudiaf jouissait de certaines faveurs. En
particulier, le prisonnier recevait une grande quantité de livres, qui, une
fois lus, étaient remisés dans une malle. Comme sa bibliothèque aug­
m entait en volume à mesure que les années de détention s’écoulaient, il
se trouvait en possession d’un très grand nombre d'ouvrages qu’il avait
la faculté de faire sortir. Quelle m eilleure occasion que de profiter de la
visite d’un cousin pour lui rem ettre la m alle? L’idée consistait à disposer
de deux malles absolument identiques; l’une contiendrait les livres et,
dans l’autre, le prisonnier s’enferm erait. Sitôt effectué le contrôle du
contenu de la prem ière en présence de Boudiaf, le gardien doit néces­
sairem ent s’absenter un instant pour aller chercher les deux « débardeurs »
chargés de la transporter - comme cela s’était fait précédem ment - , et
l’on en profiterait pour substituer une m alle ¿ l’autre. Cela supposait
l’aide des deux codétenus, B itat e t Lacheraf. Ce problème, Boudiaf se
faisait fort de le résoudre.
Pour sa part, Belkaîd, baptisé « C hariot » dans le cadre de l’opération,
doit convaincre l’homme capable de rem plir convenablement le rôle de
cousin-visiteur de trouver le véhicule chargé de franchir sans incident les
deux enceintes de Fresnes, et assurer le transport Paris-frontière belge.
Un ouvrier électricien au service d’entretien des fonderies Renault, à
Billancourt, semble convenir. De taille moyenne, chauve, portant lunettes,
le teint pas trop basané et parlant un français correct, sans accent
m aghrébin prononcé, il peut être le cousin idéal. Il n’a pas d ’activité
politique et, à trente-quatre ans, vit encore en célibataire. Avec son aspect
avenant, et sa mine de bon père de fam ille, il inspirerait certainem ent
confiance au juge d’instruction. M ais encore fallait-il le décider. Après
une longue mise en condition, l'hom me accepte de se jeter dans la gueule
du loup. A ussitôt, les services de la fédération2 lui établissent l’identité
qui convient : « Boudiaf Larbi, fils de Boudiaf Ali et de Benyounes
M essaouda, né à M’Sila », et le munissent de toutes justifications attestant
qu’il a quitté l’Algérie deux semaines auparavant : autorisation de sortie
du territoire, permis de voyager... avec tampons, cachets et signatures
en règle. M ais notre électricien fera plusieurs tentatives, avant de se
hasarder à franchir le seuil du cabinet du juge. Comme on l’espérait, le
m agistrat, après avoir vérifié la régularité des documents, délivre au
« cousin-du-ministre-qui-vient-deui-loin », un permis de communiquer pour
toute la semaine.
Enfin, le visiteur prend contact avec le prisonnier... qui voit son plan 12

1. Lettre du 20 septembre 1960.


2. Voir c h a p it r e xm . « Vraies filières et feux papiers ».

238
É vasions réussies. É vasions m anquées

se concrétiser et sa liberté proche. D urant ces huit jours, il va falloir


cependant créer un clim at de confiance avec les gardiens. Fohen s’en
occupe. Ancien délégué syndical CGT, il avait depuis quelque temps
abandonné l’usine pour s’installer à son compte comme artisan-taxi.
Lorsque Belkaïd, son ancien collègue syndicaliste, l’approche, il est tout
heureux de participer à l’opération pour lutter ¿ sa m anière contre
l’absurde guerre d’Algérie. Fohen va donc quotidiennem ent véhiculer le
«cousin» à Fresnes, et ne m anquera aucune occasion de sym pathiser
avec les gardiens du portail. Pensez! Il a trouvé un Arabe « plein aux
as» , qui ne regarde pas à la dépense, et paie royalement les courses.
Pendant la semaine, ce sera un vrai pactole! E ntre prolétaires on est
heureux de faire cracher le bourgeois. Chauffeur et agents de la péniten­
tiaire se découvrant solidaires, une am itié naissante arrosée par les caisses
de « pinard d’Algérie » et fortifiée par les dattes de Biskra offertes par
le parent du m inistre, autorisera Fohen à entrer avec son taxi, et la malle
destinée à rem porter les livres, jusqu’au perron de l’hôpital. Au troisième
jour, les relations s’établissaient au beau fixe.
M ais à la veille du jour J, le chauffeur, rongé par les scrupules, décide
d’en aviser son épouse. Devant la ferm e opposition de M“ Fohen, Belkaïd
s’en mêle pour la rassurer et prom et que la fédération du FLN s’occupera
de l’évacuation de toute la fam ille sur la Tunisie ou le M aroc, en cas
d’incident grave. L’épouse finit par céder; le taxi poursuivra sa mission.
Entre-tem ps, la filière chargée de conduire sans désem parer le fuyard
est mise sur pied. Fohen doit se rendre place d’Alésia, où un véhicule
est prêt à le relayer pour filer directem ent sur la Belgique, devancé par
les « voitures ouvreuses », selon la pratique habituelle
Le m ercredi 28 décem bre 1960, jour J, O m ar Boudaoud charge Ali
Haroun d’aller accueillir Boudiaf à Bruxelles où il devait arriver. Vers
m inuit, seul Belkaïd est au rendez-vous, bouleversé et d’autant plus rageur
qu’une fois le top donné, tout avait fonctionné selon les prévisions, sauf
que le prisonnier était resté à Fresnes... E t pas à cause des gardiens qui
n’y sont pour rien. D’après ce qu’il en sait, une violente altercation aurait
opposé Boudiaf & Lacheraf, et ni celui-ci ni Bitat n’auraient accepté de
l'aider dans son entreprise, en procédant aux substitutions des malles.
C’est le grain de sable imprévu.
Au comité fédéral, on se doutait bien que l’affaire n’allait pas en rester
là. Dans les semaines qui suivent, Boudiaf va dresser un réquisitoire
complet qu’il fait parvenir à Boudaoud «avec prière de le transm ettre
au GPRA aux fins d’enquête et de décision », en soutenant que « l’affaire
eût été réalisée, n’étaient la peur et la malveillance de qui tu sais ».
Par Rabah B itat l’on apprendra une autre version des fa its 12. Il
explique : « Connaissant les Ueux, la surveillance à laquelle nous sommes
soumis et la fragilité des poumons de Boudiaf, ce projet était d'avance

1. Voir CHAWTRB xm . « Vraies filières et faux papiers ».


2. Lettre adressés par Bitat « aux frères du comité fédéral», 19 janvier 1961.

239
Évasions réussies. É vasions m anquées

et sûrem ent voué à l'échec [...]. Nous nous sommes opposés, L âcherai et
moi, à lui prêter m ain-forte. » E t il pose la question : « Pourquoi n'ai-je
pas été associé à cette entreprise? E t pourquoi Boudiaf ne m’a-t-il pas
mis au courant de cette tentative, alors qu'il savait que j'éta is prêt à
tenter toute évasion sérieuse? » Pour conclure, il espère pouvoir lui aussi
« bénéficier des mêmes droits (aide de la fédération) dans le cas où il
envisagerait de tenter quelque chose». Boudaoud, qui se trouve bien
m algré lui au centre de l'incident, recevra le mois suivant les doléances
de L ach eraf1 : « Mon cher Om ar, je pensais qu'à la suite des événements
qui ont eu lieu ici fin décem bre [...] tu chercherais au moins à dém êler
objectivem ent la simple vérité en dépit des affirmations unilatérales que
tu as reçues, ou pour cela même [...]. Déjà, avant ces événements, je
m 'étais étonné que tu n'aies pas demandé leur accord pourtant indispen­
sable, et leur avis sûrem ent éclairé, aux deux compagnons de captivité
de “ Si A li12 ” sur le projet romanesque et hasardeux qu'il préparait soi-
disant avec notre appui moral - chose qui, en l'occurrence, im portait le
plus - mais en réalité, en dehors de toute approbation de notre part,
alors qu'il était possible d'envisager un plan plus réaliste, nous concernant
tous trois ou le concernant lui et Rabah, et plus honorable. » E t M ostepha
L acheraf estim e qu'il ne lui appartenait pas de favoriser inconsidérément,
pour complaire à un haut responsable et ami, son projet chim érique
sachant bien à quel danger et à quel ridicule s’exposeraient sa santé et
son honneur dans une entreprise aussi irréfléchie. Le projet n’était-il pas
hautem ent discutable, risquant même d’entraîner la m ort honteuse du
m inistre par asphyxie3?
Voilà donc la fédération appelée à juger un incident grave entre deux
m inistres et un haut responsable du Front, membre du CNRA . La
question dépasse largem ent ses compétences. Elle ne peut que transm ettre
fidèlement les rapports de chacun à Tunis, et Boudiaf, qui ne veut pas
« voir l’affaire enterrée », en saisit directem ent Krim e t B entobbal4 par
message du 18 avril.
L'affaire de la malle sera sérieusem ent étudiée au Conseil des m inistres
du GPRA, et son président, Ferhat Abbas, avise le chef du comité fédéral
que le gouvernement, « au cours de sa réunion du même jour a étudié
les rapports relatifs à la tentative d'évasion du frère Boudiaf. Il a arrêté
les dérisions suivantes :
» - chargé le m inistre de l'Intérieur de procéder à une enquête globale
tan t sur le fond que sur le conflit;
» -d 'o re s et déjà le m inistre de l'Intérieur prendra les dispositions
nécessaires au transfert du frère L acheraf dans un autre établissem ent;

1. Lettre de « Saad • (pseudonyme de Lacheraf) à Omar, 21 février 1961.


2. Pseudonyme de Boudiaf.
3. « Chariot » avait expliqué que la malle était, par-dessous, percée de trous suffisants,
que pendant les essais préparatoires le trajet avait duré neuf minutes et que le chauffeur
avait pour instruction de sortir le fuyard de sa malle aussitôt l'enceinte extérieure franchie.
4. Qui sont, avec Boussouf, les trois dirigeants effectifs du FLN à l’époque.

240
Évasions réussies. Évasions m anquées

» - l e gouvernement prendra des mesures à la lum ière du rapport


d’enquête du m inistre de l’Intérieur 1».
M ais d’autres événements bien plus im portants accaparent l’attention
du GPRA. Le putsch des généraux vient d’éclater à Alger. La situation
évolue dangereusem ent. En m ilitant discipliné, L âcherai demande son
transfert : il l’obtient et se trouve en liberté provisoire quelques mois plus
tard. E t l’affaire en restera là pour la préservation d’une cohésion
indispensable à la direction du FLN qui a bien d’autres problèmes à
affronter pour parvenir, au moins jusqu’au cessez-le-feu, unie et solidaire.

Depuis son arrestation, Fodil Bensalem n’a qu’une idée en tête :


s’év ad er12. Il pensera d’abord à scier le barreau de sa cellule et à se
laisser glisser par une corde à nœuds confectionnée avec des moyens de
fortune, projet qu’il met au point avec m inutie pendant des mois. Par
manque de chance, une grève de la faim est déclenchée et tous les
détenus transférés. Bensalem est réintégré dans une autre cellule, qui
n’est plus, comme la précédente, en bout de couloir, et la tentative devient
irréalisable. Une seconde serait relativem ent aisée : le braquage du
chauffeur de l’am bulance lors du transport de la Santé, où il se trouve,
à l’hôpital de Fresnes. Il suffirait de se porter malade (les malades ne
sont généralem ent pas soumis au port des menottes). Mais l’action
nécessite l’aide de l’organisation extérieure, et les frères refusent de mêler
les « groupes de choc » à une action qui risque de se term iner dans le
sang. Après son transfert à l’infirmerie annexe, il envisage de gagner la
confiance d’une des bonnes sœurs de passage pour s’enquérir du modèle
d’autorisation ou de jeton qui leur est délivré pour la visite, d’en faire
établir un semblable (ce que l’organisation pouvait facilem ent confec­
tionner) et de sortir tout simplement travesti en religieuse, robe et cornette
n’étant pas impossibles à se procurer. Idées et projets se bousculent, mais
de réalisation, point. Les mois et les années passent. Fodil laisse pousser
sa barbe... à toute fin, et attend des jours meilleurs.
A Fresnes, les pensionnaires de l’infirmerie ont réglem entairem ent droit
à deux douches par semaine, mais comme ils jouissent d’une grande
tolérance, Fodil se découvrira un irrésistible penchant pour la propreté
corporelle, qui le mènera plus souvent encore dans les cabines du rez-de-
chaussée. Il a sa petite idée.
Les fenêtres, a-t-il rem arqué, donnent sur un couloir, au bout duquel
une porte, non fermée, débouche sur la grande cour. Et la grande cour
mène à la porte principale. Qui plus est, le pupitre du gardien est installé
à un angle tel qu’il n’a pas une vue directe sur le couloir, emprunté
principalem ent les jours de visite. C’est par là, pense le prisonnier, qu’il

1. L ettre adressée par Ferhat Abbas à Boudaoud, 27 avril 1961.


2. Le récit relatif a l'évasion de Bensalem est tiré d’un entretien avec Ahmed Doum.

241
Évasions réussies. É vasions m anquées

faut chercher le plus court chemin vers la liberté. Pour les visiteurs de
la division, parents ou amis des détenus FLN , le contrôle était simple :
ils devaient déposer à rentrée principale leur pièce d’identité contre la
remise d ’un jeton à restituer à la sortie pour récupérer leur docum ent
Bensalem pense alors que s’il franchit la fenêtre des douches qui, incroyable
mais vrai, ne com portait pas de barreaux, et s’il dispose d’un jeton, il
pourrait, mêlé à la foule du jour de visite, suivre le couloir, traverser la
grande cour et sortir posément par la porte principale.
Facile à concevoir. Beaucoup moins à réaliser. Deux problèmes se
posent : celui des jetons, et l’entrée aux douches à l’heure des visites,
moment où l’accès est strictem ent interdit aux prisonniers sévèrement
surveillés. Pour le prem ier, G érard Spitzer, l’un des Français détenus
pour leur résistance ä la guerre d’Algérie, fournira, grâce & ses am is
de l’extérieur, des faux jetons parfaitem ent ressemblants. Les visiteurs,
passant dans le couloir longeant les douches, auront simplement à lancer
leur vrai jeton au travers d’un vasistas préalablem ent choisi, et ressortir
avec les faux qu’on leur aura préalablem ent remis. M ais pour le reste,
Bensalem avait nécessairem ent besoin de l’aide d’un tiers, chargé de
ferm er derrière lui la fenêtre de la cabine après sa fuite, de façon ¿
ne pas attirer l’attention des surveillants et à lui assurer un tem ps
suffisant pour prendre le large. Il s’en ouvre à son compagnon de
détention, Ahmed Doum, qui accepte avec d’autant plus d’empressement
qu’il se propose, lui aussi, après un délai convenu, de tenter sa chance
par la même voie. A ce stade de la préparation, deux candidats sont
donc dans le coup.
M ais peu de tem ps auparavant, Boudiaf préparait son évasion dans la
fameuse malle de livres, tentative qui s’est, comme on l’a vu, piteusem ent
term inée au seuil même de la cellule. Aussi Fodil, sincèrem ent déçu de
l’échec du m inistre, lui propose-t-il de s’adjoindre au projet, ce qu’il ne
va évidemment pas refuser.
Le jour J est fixé au samedi 7 janvier 1961. Tôt le m atin, Boudiaf
franchit en hâte les cinq cents m ètres qui séparent l’hôpital de l’infirmerie
annexe (tous deux situés à l’intérieur de l’enceinte de la prison), pour
rejoindre la cellule de Fodil. Vers 10 h30, les trois compères, ainsi qu'un
petit groupe discrètem ent invité par Bensalem, gagnent les salles d’eau.
Ils sont tous en survêtem ent, comme à l’accoutum ée, sauf les trois, qui,
emmitouflés dans leurs amples « sorties de bain », prennent bien soin de
dissim uler, aux autres et aux gardiens, la tenue de ville qu’ils ont déjà
endossée.
Après avoir longuement fait gicler l’eau des canalisations et chuinter
la vapeur, les détenus, un à un, se rhabillent et retournent dans leurs
cellules. Les candidats fuyards, eux, s’assurent qu'ils sont désormais seuls
dans les lieux et s'enferm ent dans une cabine désaffectée, en attendant
le moment où les visiteurs doivent, selon le scénario mis au point, lancer
les jetons par l'ouverture au-dessus de la fenêtre. Fodil en profite pour
raser la barbe touffue que tout le monde lui connaissait depuis des années,
242
Évasions réussies. É vasions m anquées

e t le m inistre pour déchirer en menus morceaux la correspondance secrète


reçue de certains hauts responsables du FLN.
13 h 30. Deux petites pièces sont balancées à travers le vasistas.
Aussitôt se déclenche une chaîne d'événem ents d'une rapidité imprévue.
Les hommes se précipitent sur la fenêtre pour l’ouvrir. M anque de
chance. Le bois, gonflé par les vapeurs d'eau, interdit tout espoir d'y
arriver sans bruit. Ils essayent de la forcer. Sans succès. Le moindre
bruit risque d’attirer l'attention du gardien posté à moins de cinq m ètres
de là. Impossible de briser la vitre sans qu'il l'entende. En un clin d’œil,
Bensalem grim pe au vasistas, s'y glisse et se laisse choir sur le passage,
d'une hauteur de deux m ètres. La chute du corps sur le sol est cependant
perçue du surveillant Aussitôt il sort de son coin et tombe nez à nez
devant l'hom m e qui s’est déjà relevé. Sans sa barbe, il est méconnais*
sable. Le gardien voudrait dem ander des explications à Bensalem, qu’il
prend pour un visiteur de la division, mais aperçoit au même moment,
derrière la vitre opaque, une forme humaine qui grimpe vers l'ouverture.
C 'est Boudiaf qui, à son tour, tente de suivre la même voie. Sans
s'attard er devant le « visiteur », l'agent rebrousse chemin et se précipite
à l'intérieur des douches. En costume et cravate, Doum et Boudiaf
sont là, penauds, sous cette m audite fenêtre. Furibond, le gardien lance
quelques jurons, m ais reconnaissant le m inistre, il se ressaisit et le
salue '.
« Q ue faites-vous là à cette heure-ci? »
M utism e. Personne ne répond. Boudiaf rejoint l'hôpital e t Doum sa
cellule. Vers 18 heures, le gardien vient le voir :
«Vous savez que vous ne deviez absolument pas vous trouver aux
douches à 13 h 30. Que vous ayez voulu avoir un entretien avec un
visiteur non autorisé, je le comprends, monsieur Doum. Aussi, pour moi,
je n'ai rien vu. L'incident est clos. »
Faute mineure, le fait n'est donc pas im m édiatem ent consigné sur le
registre. Il faut dire que ce brave surveillant, chargé spécialem ent des
bains de l'infirm erie, venait d 'être désigné pour cette fonction et ne
connaissait pas encore bien les détenus des deux étages. Aussi, le soir,
Terbouche, qui partage la cellule de Bensalem, laisse entendre qu’il est
m alade. Le gardien n'insiste pas pour ouvrir et contrôler la présence des
deux détenus. M ais le lendemain m atin, le surveillant M ontini, qui reprend
son service, fréquente les pensionnaires de l’infirmerie depuis assez long­
tem ps pour se rendre im m édiatem ent compte d'une absence. Son collègue
le m et au courant de l’incident de la veille, ce qui l’intrigue. D iscrètem ent,
il entreprend de com pter les détenus, qui s’en aperçoivent et se m ettent
alors à circuler dans un va-et-vient ininterrom pu entre les deux étages.
Il ne sera cependant pas long à rem arquer l'absence de Bensalem e t le
réclam e sous prétexte de lui rem ettre du courrier. N i au prem ier ni au 1

1. En effet, des instructions avalent ¿té données poor manifester nn respect total a ta
rsprfsentants du GPRA.

243
É vasions réussies. É vasions m anquées

second étage, personne ne l’a vu. M enaçant, M ontini lance aux détenus :
« S 'il ne se m ontre pas dans deux m inutes, je signale sa disparition. »
On est dim anche, 12 heures, et, la veille à 13 h 30, Bensalem, comme
prévu, avait franchi la porte principale de l'établissem ent et quitté
Fresnes, contre la simple remise d'un jeton, tout s’étant, pour lui, déroulé
selon le plan établi. Quelques instants plus tard, l'alerte est donnée, et
les lieux envahis par les CRS et leurs chiens. Furieux, le directeur menace
de supprim er le régim e A ainsi que les avantages particuliers accordés
à l'infirm erie, à ces « privilégiés avec lesquels il a été trop libéral, trop
généreux, et qui le rendent si mal ». L'on s'attend à un resserrem ent total
de la situation et les codétenus, surpris par une évasion dont le projet
leur fut si soigneusement caché, apprécient de façons diverses l'initiative
de Bensalem qui risque de rem ettre en cause des droits acquis par de
pénibles grèves de la faim.
Mais la foudre n’éclate pas. Au contraire, le lendemain lundi, le
directeur est beaucoup plus détendu, presque souriant. Pourquoi donc
cette sérénité qu'on n'espérait pas de si tôt? Devant la tournure des
événements, le surveillant s'était vite précipité pour noter sur le registre
l'incident de la veille, qu'il put consigner à ses date et heure exactes
puisque, par bonheur pour lui, la page du dimanche n'avait pas encore
été signée. Dès lors, le directeur, constatant que Boudiaf et Doum se
trouvaient dans les douches, comprend imm édiatem ent que les trois
hommes avaient tenté de s'évader et que seul Bensalem y était parvenu.
Ainsi, pense-t-il, grâce à la vigilance particulière du gardien de service
et à son intervention efficace, un m inistre du gouvernement provisoire de
la République algérienne - celui qu'il fallait le plus étroitem ent surveiller
- dont la fuite aurait eu des répercussions politiques désastreuses, en a
été empêché, alors que la voie lui était pratiquem ent ouverte. Comme le
dira plus tard la presse, seul un comparse de peu d'im portance a pu
s'enfuir. Finalem ent rien que de banal, sans aucune gravité sérieuse. E t
du coup, pour les gardiens, artisans de l'échec de leur prisonnier de
m arque, l'affaire prend la tournure d'un exploit qui, bien évidemment,
rejaillit sur le directeur. E t en ce début d’année 1961, Fodil Bensalem
retrouve la liberté, et le scrupuleux surveillant des douches est promu
brigadier.
L'année 1961 verra aussi un autre pensionnaire de l'infirm erie suivre
les traces de Bensalem, d'une m anière encore inédite, puisqu'il franchit
le m ur d’enceinte au vu des CRS qui n'y voyaient nulle malice. S ’étant
lié d'am itié avec Laurent Bozzi, un « droit commun » chargé de menus
travaux à l’annexe, Bachir Boumaza lui procure un uniforme de surveillant
puis se fait rem ettre un bleu de travail et quelques outils d'électricien.
A intervalles réguliers, on faisait procéder par des détenus aux travaux
de vérification du circuit électrique - ce qui ne m anqua pas de faire
« tilt » dans l’esprit du prisonnier. Au jour choisi, Boumaza, en tenue
d'ouvrier, e t sous l'œ il sévère de Bozzi, franchit le m ur à la recherche
du fil à réparer. Bien entendu le « surveillant » ne lâche pas d'une semelle
244
É vasions réussies. É vasions m anquées

son « détenu »... et les deux hommes se retrouvent hors de l’enceinte. Le


lendemain, dans la presse, une simple annonce : le 20 octobre 1961, les
deux détenus Boumaza et Bozzi se sont évadés. Aucun com m entaire sur
le moyen utilisé par les fuyards.
Dans un coin de la cour de la division, M ustapha Amroun est plongé
dans une profonde discussion avec Jafar Ould Ali, un jeune m ilitant
connu pour sa déterm ination et sa discrétion. Incorrigible, ce M ustapha!
Il vient à peine de sortir du mitard où il a purgé quarante jours - pour
une m inable tentative d’évasion acrobatique où un crochet, lancé pour
se planter sur le faîte du m ur d'enceinte, est m alencontreusem ent tombé
aux pieds d'un surveillant - , qu'il écoute déjà son interlocuteur lui parler
d'un nouveau projet. Peu après ses intim es, Belkaïd et Benzefa, sont mis
au courant : « Les frères, on n’a pas pu filer par les airs, on sortira par
un souterrain. - Bof ! répliquent les amis. Le trou, c’est classique et c'est
archiconnu. Ç a ne mène nulle part! » M ais Ould Ali est un garçon
sérieux. Il a longuement réfléchi à la chose et m inutieusem ent établi son
plan.
Le creusem ent devait dém arrer près du terrain de sp o rt En effet, après
la grève de la faim du mois de novembre 1961, qui dura vingt et un
jours, le FLN avait obtenu de l'adm inistration pénitentiaire un certain
nombre d’avantages liés à ce qu'on appelait le régime A ', parm i lesquels
une aire de jeux pour la pratique des sports. L’aménagement du lieu
ayant été confié à la détention FLN , de nombreux m ilitants se portèrent
volontaires pour le dépierrer, l'aplanir et le rendre praticable. Ce terrain
jouxte la deuxième division de la prison, imposant b&timent de quatre
étages com prenant plusieurs centaines de cellules où sont entassés environ
sept cents détenus. Les cellules du rez-de-chaussée, souvent inoccupées,
sont réservées au transit ou à des détenus malades.
Pour la mise au point du projet, plusieurs réunions des prom oteurs
sont nécessaires. Rencontres brèves pour plusieurs raisons. D’abord, les
détenus devaient absolument ignorer le projet à cause du risque de fuite,
non parce qu'il pouvait y avoir des « moutons », mais la m aladresse e t la
fébrilité de certains n'étaient pas à négliger. E t les gardiens, apparem m ent
débonnaires, qui feignaient d’ignorer les prisonniers jusqu'à l'heure de la
ferm eture des cellules, n'auraient pas m anqué de noter d'inhabituels
mouvements, surtout chez ceux qui avaient déjà tenté de fuir à plusieurs
rep rises12.
Les tâches furent vite réparties. Jafar O uld Ali et M eherzi étaient
chargés de convaincre trois détenus, M alassi, originaire d’El Oued, et
deux autres, tous m ineurs de profession, de participer à l'évasion, leur
savoir-faire en la circonstance étant indispensable. L’étude technique de
« faisabilité », l’organisation de l’accueil im m édiat au sortir du tunnel et
tous les contacts avec l’extérieur revenaient à Belkaïd compte tenu des
1. Voir c h a p it r e xxii, ■ De Fresnes à M anhattan ou la deuxième grève de la faim ».
2. La plupart des promoteurs l’avaient fait et certains furent sanctionnés par quatre-
vingt-dix jours de m itard en 1960.

24S
Évasions réussies. É vasions m anquées

solides relations qu’il entretenait au sein des milieux syndicalistes pro­


gressistes français. Ses amis devaient préparer des plans sûrs, se trouver
aux alentours de la prison à l'heure H avec le nombre de véhicules
suffisant, et veiller à la sécurité durant le trajet.
Après examen des lieux, les m ineurs proposent de creuser tout d’abord
un trou de deux m étrés de profondeur et de soixante à soixante-dix
centim ètres de diam ètre, ensuite de percer un tunnel de même diam ètre
sur une longueur de dix-huit à vingt m ètres, pour enfin rem onter à la
surface.
Bonne m ère, l’adm inistration pénitentiaire avait entreposé les outils,
pelles, pioches, brouettes, devant servir aux travaux d’am énagement du
terrain de sport, tout à côté, dans une petite cour, attenante au prem ier
m ur d’enceinte. Elle était en outre encombrée de grosses pierres et de
gravats de toutes sortes. Tous les m atins, les gardiens ouvraient quelques
instants la porte qui la séparait du grand terrain pour perm ettre aux
détenus volontaires de prélever les outils nécessaires ¿ leur travail. La
porte était ensuite referm ée. On ne pouvait trouver m eilleur endroit pour
creuser le trou de départ. Un des membres du groupe, utilisant les gravats
et les grosses pierres, devait am énager uen sorte de niche dans laquelle
il s'introduirait sans attirer l’attention des gardiens. Il attendrait là,
accroupi, la ferm eture de la porte, pour commencer son travail de taupe.
La niche construite, tout se passe comme prévu. Le travail commence
aussitôt. Les outils suffisent m ais il faut s’en servir avec beaucoup de
précautions, le bruit pouvant à tout instant trah ir le « m ineur » en action.
Quand ses cam arades arrivent pour déposer bruyam m ent leurs outils en
fin de journée, il profite de la cohue pour s’extraire de sa niche. A tour
de rôle, les trois compères, ainsi qu’Ould Ali, se relayent. M ais le trou
n’avance pas sensiblement. C ertes, au bout d’une semaine, la niche est
devenue moins inconfortable mais à l’allure où le travail se fait, il
nécessitera sans doute plusieurs mois. Que faire? Heureusem ent, on se
trouve en période de Ram adan et le groupe décide d’exploiter au maxi­
mum les facilités accordées à cette occasion pour term iner l’ouvrage dans
le mois. Il suffirait d'y travailler de nuit comme de jour.
Comment arriver de nuit dans la petite cour sans attirer l’attention?
C’est là que le groupe va prouver sa rem arquable ingéniosité. Une cellule
du prem ier étage surplombe une sorte de couloir qui mène à la cour.
Recouvert d’un auvent de tuiles, il était autrefois em prunté par les
détenus, à partir du rez-de-chaussée, lorsque les promenades étaient
réglementées. Il faudrait donc pouvoir sortir de cette cellule en perçant
le m ur, arriver sur l’auvent, soulever une ou deux tuiles, et se laisser
enfin glisser dans le couloir pour arriver à la petite cour.
Le prisonnier qui occupe la cellule est donc mis dans le secret. Il
accepte de l'échanger contre celle de M aïassi et de ses deux cam arades.
Une grosse pierre est alors descellée qui perm et de se faufiler par
l'ouverture. Pour la dissim uler de l’intérieur - de l’extérieur l'auvent la
cam ouflait suffisam m ent-, une pièce de bois est fabriquée, épousant
246
É vasions réussies. Évasions m anquées

exactem ent la forme du trou. Aux yeux du gardien le (dus vigilant, le


m ur parait alors intact.
Désormais, l’ouvrage peut avancer beaucoup plus vite. Les mineurs
travaillent de nuit, se relayant toutes les deux heures e t souvent, Ould
Ali se joint à eux. Avant de réintégrer la cellule, le dernier cam arade
range les outils, reconstitue le tas de gravats et prépare la terre qui, le
lendemain, devra être répartie par les membres du groupe sur tout le
terrain de sport. Bientôt le trou vertical est term iné. On attaque le tunnel
proprem ent dit, parallèle à la surface. L’étude scientifique du terrain
s’avère dès lors indispensable. Des échantillons sont transm is aux amis
français de l’extérieur et les résultats de l’analyse sont rassurants : terre
ancienne, solide et consistante. Le tunnel de dix-sept à dix-huit m ètres
devant m ener à la deuxième enceinte ne nécessite donc qu’un étayage
sommaire. Les trois professionnels de la mine savent désormais ce qu’il
leur reste à faire. M aintenant, le boyau progresse très vite. Une erreur
de calcul fait cependant qu’il n’est pas assez profond, de sorte qu’il butte
contre les fondations du prem ier m ur d’enceinte.
Nouvel appel aux amis extérieurs qui, tenant compte de la longueur de
plus de cent m ètres du m ur, de sa hauteur de cinq m ètres et de son
épaisseur de quatre-vingts centim ètres, estim ent que les fondations des­
cendent au maximum à soixante centim ètres plus bas, de sorte qu’il n’était
pas question de les attaquer de front, mais plutôt de les contourner par le
bas, en creusant un trou vertical de mêmes dimensions que le précédent
Le conseil s'avère efficace, les évaluations justes, et ainsi le tunnel avance
à une allure telle que les fondations du m ur extérieur sont atteintes après
une semaine de labeur. Il ne restait plus qu’à creuser en pente légère pour
apparaître & l’air libre, quatre m ètres environ au-delà du m ur.
A ce stade, l’équipe compte au total treize personnes ', qui ont prévu
de sortir en deux groupes. Le prem ier, de sept, devait évacuer totalem ent
le boyau avant que le reste ne s’y engage. En effet, selon les instructions
des amis de l’extérieur, qui ont tout calculé, il était indispensable de
procéder ainsi pour perm ettre à l’oxygène de se. renouveler. L’on est à
deux jours seulem ent de la fin des travaux lorsque Youcef M eherzi, l'un
des treize, affiche un curieux com portem ent, évitant ses amis comme s'il
se reprochait quelque chose. Son cam arade de cellule Ould Ali a tôt fait
de comprendre qu'il a transgressé la règle du silence et divulgué le secret
de l’opération. Comme il fallait s’y attendre, la nouvelle se répand dans
la division et, bien vite, une cinquantaine de détenus exigent d’être de
la partie, sous peine d’user de la force.
Le lendemain, les m ineurs annoncent qu’ils sont à quelques centim ètres
seulem ent du but, qu'il ne faudra creuser qu’au moment même de la
sortie prévue vers 22 h 30, du fait qu’en période de Ram adan les cellules1

1. Ce aont M ustapha Amroun, Mohamed Aberkaae, Yahia Achat», Aboubeker Belkald,


Meidoub Benzerfa, Youcef M eherzi. Mohamed M iri dit «Boutaleb», Jafar Ould Ali,
Mohamed Zouaoui, les trais mineurs, et l’occupaat de la celluk du premier étage.

247
É vasions réussies. É vasions m anquées

restent ouvertes jusqu’à m in u it Du côté des amis français, tout est prêt
pour la réception.
M ais ce même soir, aim s que, le repas achevé, tous déam bulent dans
les couloirs, les cinquante détenus non associés à l’évasion décident de
forcer la main aux fuyards. Comme ils ignorent le moyen d’accès au
tunnel, ils collent aux basques des prem iers, ne les lâchant pas d'une
semelle. Les esprits s’échauffent l’atm osphère s'électrise au point que les
m eneurs du groupe m enacent d’utiliser leurs arm es ', pour passer coûte
que coûte. L’heure H approche.
Dans la cellule 485, six des responsables du projet se réunissent pour
prendre une décision. Soucieux de la m aturité du FLN , de sa cohésion,
ils veulent avant tout éviter l’affrontem ent, car la tension est si vive de
part et d 'au tre que le pire est à craindre, non seulem ent pour la réputatioo
de l’organisation, mais pour la vie même des m ilitants. En effet, une rixe
générale aurait entraîné de graves violences et la bousculade dans un
tunnel de soixante-dix centim ètres aurait certainem ent provoqué l’as­
phyxie d’un grand nombre de m ilitants... sans com pter que les am is
français qui attendaient de l'au tre côté du m ur extérieur se seraient fait
repérer et arrêter.
Une douloureuse décision est prise. Amroun, Achab, Aberkane, Bel-
kaïd, Benzerfa, Boutaleb et Zouaoui, sur lesquels les regards sont braqués,
ne partiront pas, pour laisser toutes leurs chances aux six autres membres
de l’équipe. Ostensiblem ent, ils vont arpenter les coursives pendant une
bonne heure, constam m ent talonnés par les cinquante détenus dont ils
accaparent l'attention, tandis que, dans la plus grande discrétion, les trois
mineurs, Ould Ali, M eherzi et l’ancien occupant de la cellule du prem ier,
se glissent à tour de rôle dans l’étroit boyau sans que personne ne s’en
aperçoive. L’heure de ferm eture des cellules approchant, tout le monde
en conclut que le projet a été renvoyé au lendemain. M ais les « sacrifiés »,
Amroun et les autres, vont encore passer un long moment d’angoisse.
Les fuyards ont-ils pu tenir à six dans le tunnel? N e s’est-il pas effondré?
E t les cam arades français qui n’avaient de contact qu’avec Belkaïd les
ont-ils accueillis? Soudain, dans cette nuit froide de début février, 0 h 10,
la sirène d ’alerte fait entendre un long mugissement. L’évasion avait
réussi... Les six étaient hors d ’atteinte...1

1. Effectivement, I« fëdératioo avait fait parvenir quetaues armes aux principales déten­
tions dans la crainte d’une actioo de TOAS contre les prisons après le putsch des fénéraux.
CHAPITRE XV

Le MNA

Original from
D igitized by UNIVERSITY OF MICHIGAN
Chemin B uirs, à Villeurbanne, dans la banlieue lyonnaise, ce 23 juin
1939, huit travailleurs algériens dorm ent au fond d’une cabane, harassés
de fatigue après leur journée de labeur. Soudain, un commando de trois
hommes - Abdelkader Ladjel, chef de groupe assisté de Ferhat Tabet
et Babah Ham ed - fait irruption dans la m isérable demeure.
« Vous cotisez au FLN ?
- Oui mais, ajoutent aussitôt les m alheureux, c’est parce que le M NA
ne nous a jam ais rien demandé.
- Qui ram asse les fonds parm i vous?
- Moi, déclare Abdallah M adi. »
Aussitôt traîné dehors, il est égorgé. Le commando dépouille ses
victimes des 64 000 anciens francs qu’ils possèdent & eux trois e t les
m itraille, vidant tous ses chargeurs. Bilan : sept morts, un rescapé. Les
auteurs de l’atten tat viennent de l’hôtel Badri, forteresse du M NA, place
G uichard, à Lyon, bien connue de la police locale.
Au nord de la France, dans la petite ville de Sous-le-Bois qui, encore
au mois de juin 1938, com ptait 333 cotisants au M NA ', le responsable
local messaliste dresse ainsi, pour ses supérieurs, la liste des victimes de
la lutte de 1936 à 19382 :
- Bouarab M abrouk, vingt-sept ans, né à A it Ouilham e, m ilitant, tué
en avril 1938 par l’ennemi (entendez le FLN ).
- Bousafer Ahcène, vingt-huit ans, né à Béni Izgane, chef de groupe,
tué en m ars 1938 par l’ennemi.
- Djadal Arezki, trente-cinq ans, né à Béni Izgane, sym pathisant, blessé
en avril 1937 par l’ennemi.
-D je b a li Amor, trente-trois ans, né à Béni Izgane, chef de groupe,
blessé le 9 mai 1937 par l’ennemi.
- Hocine X ..., vingt-quatre ans, né à Taguemount, m ilitant, tué par
l’ennemi.
- Kaci Achour, trente-huit ans, né à A lt Toudert, sym pathisant, tué
en juillet 1938 par erreur de nos éléments.
- Kouane Em barek, vingt-cinq ans, né à Béni Chebla, m ilitant de choc,
tué le 3 février 1936 par l’ennemi.
1. Extraits des archives du MNA remises à la fédération de France du FLN «près le
ralliement des responsables d’organisation du Nord et de la Belgique.
2. Ibid., archives MNA.

231
U M NA

-O u d d ad i Abdeldaker, vingt-deux ans, né à A lt Toudert, chef de


cellule, blessé en juillet 1958, égalem ent par erreur de nos éléments.
-S a ïd Abdelkader, vingt-cinq ans, né à Béni Izgane, m ilitant blessé
le 28 janvier 1958 par l’ennemi.
Ainsi, ceux qui se réclam ent de Messali H adj, le « père du nationalism e
algérien », ont, durant plusieurs années, procédé à des coupes tragiques
dans les rangs du FLN, lequel, de son côté, au nom de la même nation
algérienne dont il proclam ait la renaissance, a m éthodiquem ent exécuté
les messalistes les plus actifs. Pourquoi cette lutte cruelle qui opposa
ceux qui apparem m ent m ilitaient pour la même cause : l’indépendance
de l’Algérie? Il était facile de déplorer, comme l’a fait la gauche française,
les « règlem ents de comptes FLN-M NA qui en définitive portent bien
plus préjudice à la cause algérienne qu’ils ne prétendent la servir ». La
condamnation égale des « tueurs du FLN » et des « assassins M NA »,
tout en donnant bonne conscience ¿ la gauche française, pouvait justifier
l’inaction d ’une classe ouvrière désorientée par les affrontem ents des
nationalistes, comme elle pouvait légitim er la politique du gouvernement
français, dont le rôle d’arbitre pour le m aintien de la sécurité publique
en Algérie s’avérait de la sorte indispensable. En fait, dès lors que le
FLN prenait d’abord la suprém atie puis s’assurait la quasi-exclusivité de
la lutte pour la libération, et que Messali, qui fut pendant des décades
l’incarnation de l’idée d’indépendance, prétendait la lui contester, cette
lutte fratricide devenait inévitable.
On se souvient que le PPA-MTLD fut, durant les années 1950, secoué
par une crise qui aboutit à la scission du parti entre « messalistes », restés
fidèles au chef du parti, et « centralistes » qui suivirent la grande m ajorité
des membres du comité central. En 1954, le CRUA (Com ité révolution­
naire d’unité et d’action), indépendant des deux tendances, n'étant pas
parvenu à rétablir l’unité brisée du M TLD, comme il se l’était assigné,
se consacre aim s activem ent au second but - l’action - et prépare celle-
ci pour le l w novembre 1954. Sa mission étant ainsi accomplie, il se
dissout et donne naissance au Front de libération nationale (FLN : sigle
sous lequel les prem iers coups de feu du com bat libérateur sont tirés).
Au cours des septs années et demie de guerre, le FLN va étendre son
influence aux diverses couches de la population et englober, conformément
à sa doctrine unitaire, tous les patriotes. Il est donc incontestable que
cette lutte de libération a été impulsée, organisée, puis dirigée par le
FLN. Si le PPA-MTLD a été à l’origine de l’action libératrice, aucune
de ces fractions, ni « centraliste » - qui ne l’a d’ailleurs jam ais prétendu
- ni « messaliste », n’en a été l’initiatrice. Ce que Messali n’adm ettra pas.
C et homme, depuis près de trente ans, avait, avec une déterm ination
obstinée, un courage rem arquable et une persévérance à toute épreuve,
m algré l’exil, les travaux forcés et les interdictions de séjour infligés par
tous les gouvernements français de droite et de gauche, entraîné les
masses populaires vers la lutte pour l'indépendance de l’Algérie. Il lui
était inconcevable que la phase finale et décisive de cette lutte puisse
252
U MNA
s'engager à son insu et se poursuivre en son absence. Que le com bat
déterm inant comm ençât en dehors de lui et sans lui eût été une injustice
de l’Histoire.
En 1926, il est déjà président de l'É toile nord-africaine, fondée à Paris,
e t dont l'objectif est l’indépendance de tout le M aghreb, Algérie comprise.
Trois ans plus tard, celle-ci est dissoute. Messali la recréera sous une
autre forme et poursuivra le même but. En 1934, il est à la tête des
m anifestations nationalistes algériennes à Paris, ce qui lui vaut un empri­
sonnement à la Santé. L’année suivante, comme leader de l'Union
nationale des musulmans nord-africains, il est de nouveau arrêté, puis
exilé en Suisse. Le 14 juillet 1936, il entraînera, dans la m anifestation
avec son parti, 50 000 M aghrébins. Puis le 2 août de la même année au
cours d'un m eeting 1 au stade municipal d'A lger, en plein cœur de la
colonie et à l’apogée de la puissance coloniale, il prononce des mots qui
vont galvaniser les masses algériennes avides de liberté, de justice et de
dignité : « N otre pays se trouve, aujourd'hui, adm inistrativem ent rattaché
à la France et dépend de son autorité centrale. M ais ce rattachem ent a
été la conséquence d'une conquête brutale, suivie d'une occupation
m ilitaire [...]. Nous n'accepterons jam ais que notre pays soit rattaché à
un autre pays contre sa volonté; nous ne voulons sous aucun prétexte
hypothéquer l'avenir, l'espoir de liberté nationale du peuple algérien. [...]
nous sommes pour la création d'un Parlem ent algérien, élu au suffrage
universel, sans distinction de race, ni de religion2. » Avec comme mot
d'ordre essentiel : l'indépendance, il fonde à Paris, en 1937, le Parti du
peuple algérien (PPA) et retourne à Alger, où il est arrêté et emprisonné
à nouveau. Ce qui n’empêche pas le peuple d'A lger d'élire le prisonnier
conseiller général. Si la III* République ne lui a infligé qu'emprisonne-
ments et exils, l'É ta t français du m aréchal Pétain le condam nera à seize
ans de travaux forcés, à vingt ans d'interdiction de séjour, et à la
confiscation de tous ses biens. Avec le débarquem ent, en Afrique du
N ord, des Alliés auréolés de la charte de l'A tlantique dont les promesses
de libération des peuples subjugués vont droit au cœur des colonisés, on
espère voir les autorités françaises prendre des mesures conformes à ces
assurances, d'autant plus qu'on demande aux Nords-Africains la contri­
bution du sang pour libérer la France qui gém it sous le joug des forces
nazies.
Dans le sillage des précédents régimes, le gouvernement provisoire de
la République française, siégeant à Alger, va déporter Messali au Sahara,
p ub en A frique équatoriale française. Ramené à Paris en 1946, il est,
en octobre, autorisé à rentrer en Algérie mais toujours avec interdiction
de séjour dans la plupart des villes.
1. M eeting tenu par les délégués du Congrès musulman dont Cheikh Benbadis, Ferhat
Abbas et le docteur Bendjelloul qui revenaient penauds de P u is, où Us étaient allés solliciter,
en vain, le « rattachem ent », c’est-è-dire l’assimilation.
2. El Ouma, septembre-octobre 1936. Discours reproduit par Mohamed Chafik Mesbah,
idéologie politique et Mouvement national en Algérie, thèse de doctorat. Institut des
sciences politiques et de l’information, Alger, 2 juillet 1981.

253
U M NA

C ette liberté surveillée ne durera pas longtemps. Il sera derechef arrêté


et déporté à Belle-Ile, en 1948. Depuis cette date, il ne foulera plus le
sol de son pays et, de déportation en exil, il vivra à Chantilly, puis à
N iort, puis à nouveau, après le 1er novembre 1954, à Belle-Ile. Si Ton
retient que le parti fondé et présidé par Messali - PPA d’abord, puis
MTLD 1 - a été le parti du nationalism e absolu, sans compromis ni
équivoque, on peut adm ettre que l’histoire du nationalism e algérien des
trente années précédant la guerre de libération s’est identifiée en grande
partie à lui.
Comment, dès lors, l’homme qui se croit - non sans raison d ’ailleurs
- l’âm e du mouvement d’indépendance, va-t-il concevoir que ce mouve­
ment puisse prendre l’essor décisif sans son concours, lui qui a insufflé
l’idée prem ière, l’a entretenue, développée, préservée et menée à matu­
rité? Aussi Messali, qui avait refusé toute participation au déclenchem ent
de l’insurrection projetée par le CRUA, sera-t-il pris au dépourvu le
1" novembre 1954. D urant les prem ières semaines il va condam ner cette
folle aventure, mais, se ravisant, il voudra diriger le mouvement ¿ son
compte, et, à partir de la France où il est en résidence forcée, incitera
ses fidèles, qui sont encore en nombre respectable sur le territoire algérien,
à prendre les derniers wagons du train de la lutte arm ée qui s’est déjà
ébranlé. En France, la situation lui est bien plus favorable. L’ém igration,
à part quelques cadres, est totalem ent acquise au Z aïm 12. C’est d’ailleurs
principalem ent de France que partiront les mots d ’ordre, les fonds et les
hommes, en vue de la création de groupes arm és dans les villes ou de
maquis se réclam ant de Messali.
Entre-tem ps, un nouveau parti a été créé pour bien identifier cette
fraction messaliste, issue du congrès d’Hornu en juillet 1954, avec son
appellation spécifique : le Mouvement national algérien (M NA).
L’équivoque, quant à l’appartenance politique des nouveaux maqui­
sards, sera d’autant plus grande durant la prem ière année de lutte, que
les véritables prom oteurs de celle-ci, les m ilitants du FLN, seront encore
inconnus parce qu’ils agissent dans la clandestinité et entendent conserver
l’anonymat. En effet, près d’un an après le déclenchem ent de l’insurrec­
tion, lorsque les prem iers reportages sur les maquis sont publiés par les
journaux français, les chefs « fellaghas » apparaissent le visage dissimulé,
car l’on craint des représailles contre les familles. A utant de considérations
qui, ajoutées au prestige de Messali, laisseront facilem ent croire que
l’heure de l’action libératrice prévue par lui depuis des années a enfin
sonné à son initiative. C’est bien dans la logique de la ligne politique
clairem ent définie par le PPA, depuis sa fondation. E t M essali, qui semble
y croire lui-même (« si l’on se bat, ce ne peut être qu’en vertu des
principes que j ’ai défendus par mon sacrifice trentenaire, je suis donc le
symbole du com bat et, pourquoi pas... le chef »), fait tout pour propager

1. Mouvement pour le triomphe des liberté* démocratique*.


2. Le grand chef.

254
U M NA

sa croyance. Il va tris tôt rédiger un aide-mémoire qu’il fera diffuser


dans les principales capitales mondiales où il laisse entendre qu’il est
l’initiateur et le catalyseur de la lutte arm ée. Il est d’ailleurs persuadé
que dans les mois qui viennent tout rentrera dans l’ordre et qu’il prendra,
sans contestation de quiconque, la tête du com bat pour l’indépendance,
poste qu’il a assumé depuis des décades et que personne n’a jam ais osé
briguer.
Son porte-parole, qui se dépense auprès des N ations unies à New York,
l’informe, le 2 août 19SS, qu’il «vient d’écrire une lettre à Khider le
priant de rentrer dans le rang [...] et que Yazid va venir pour l’assemblée »,
mais il espère que « son activité ne sera ici que technique. L’Algérie a
besoin aujourd’hui de ceux qui peuvent contribuer dans n’importe quel
domaine à sa cause» et, ajoute-t-il, « je ne perm ettrai aucune activité
partisane 1». C ’est bien là le langage de chefs, d’hommes qui dominent
une situation et ont prise sur l’événement.
Dans une correspondance du 20 août 1955, adressée directem ent à
«M essali H adj, président du Mouvement national algérien, à Angou-
lêm e», le même émissaire rapporte le détail de ses activités et, en
particulier, ses dém arches au D épartem ent d’É tat à W ashington, où il
fut reçu à la Direction des affaires africaines. Il a expliqué à MM. Hadsel
et Bovey que « le succès de cette rébellion est aussi justifié par le fait
qu’elle est depuis décembre contrôlée, alim entée et dirigée par vous (c’est-
à-dire par Messali, le destinataire de la lettre) et le parti. J'a i dit
qu’aujourd’hui [...] vous étiez le seul leader politique populaire et votre
parti le seul actif parce qu’il contrôle cette rébellion. Les autres organi­
sations (les exclus123ou les exilés ’) font tout pour aider cette révolte dans
l’espoir de pouvoir dire un jour qu’elles ont joué aussi un rôle actif [...].
En votre nom, j ’ai indiqué que l'attitude du Départem ent d’É tat qui joue
la carte française aboutit en fait à une politique anti-am éricaine qui en
dernier lieu ne profitera qu’aux communistes. J ’ai évoqué la question des
arm es - spécialem ent les hélicoptères - qui constitue une intervention
active de la part des USA pour soutenir le colonialisme [...]. Nous avons
ensuite discuté la requête aux Nations unies. En votre nom, j ’ai souligné
que les USA devaient adopter une attitude objective et neutre sur cette
question, le parti et vous-même avez déjà souscrit à un cessez-le-feu et
à des négociations, et que cet objectif pourrait être atteint par une
pression des N ations unies sur le gouvernement français. M. Hadsel m’a
dit qu’il était très heureux d’avoir l’opinion de M. Messali et que les
USA ont le plus grand respect pour lui. Il transm ettra à ses chefs notre
conversation et vos m essages4 ».

1. Lettre transm ite de New York aux responsables MNA en Europe par leur envoyé
spécial aux Etats-Unis, tris vraisemblablement Abed Boubafa. Archives MNA.
2. Vraisemblablement les « Centralistes ».
3. Vraisemblablement les membres de la délégation extérieure du FLN au Caire.
4. Archives du MNA. La lettre émanant du correspondant résidant 48 West 73 Street,
New York 23, a du être expédiée à AISsa Abdelli établi à Genève et Bruxelles qui l’a fait

255
U M NA

Une lettre aussi laudative ne peut évidemment que conforter l’exilé


d’Angoulême dans l’im portante opinion qu’il a du rôle q u'il est censé,
par sa seule existence, jouer dans cette « rébellion ».
C ette intim e conviction que le M NA suscite, impulse e t dirige la lutte,
Messali - d’abord de bonne foi, semble-t-il, puis par un entêtem ent
coupable - l’expliquera, puis voudra l’imposer pendant de longues années.
Dans son M émoire à la Ligue arabe réunie en session ordinaire à
Casablanca le 1* septembre 1959, soit quatre ans après les prem iers
coups de feu de la Toussaint, il est toujours convaincu du rôle décisif du
M NA et du sien intim em ent imbriqués. La crise de 19S0-1954 a - selon
lui - soulevé le parti dans son ensemble contre la nouvelle tentative de
réformisme qu’un groupe de dirigeants avait voulu instaurer sous forme
de collaboration avec le néo-colonialisme français. Bien qu’éloigné et en
résidence forcée à N iort, Messali s’oppose farouchem ent à cette déviation
et crée un comité de salut public qui organise « dém ocratiquem ent1 » le
congrès d’Hom u, en Belgique, le 14 juillet 1954. Ce congrès extraordi­
naire devait non seulem ent exam iner cette tentative de déviation, mais
encore préparer le M NA à élever sa puissance d’action à la hauteur des
événements nord-africains, la Tunisie et le M aroc étant déjà lancés sur
le chemin de l’action d irec te *123. C’est pourquoi les dirigeants responsables,
membres du comité central et du bureau politique, furent exclus par le
C ongrès} qui, par ailleurs, avait consacré trois jours et trois nuits en vue
de préparer le parti à jouer son rôle dans les événements révolutionnaires

parvenir à Messali, comme il le confirme dans son courrier du 1" septembre 19SS à Bouhafa
(archives du MNA).
1. Le mot est dans le texte du Mémoire.
2. L’idée de préparation à Faction prochaine, dans le contexte de lutte déjà engagée
par la Tunisie et le Maroc, ne transparaît pas du « rapport sur la crise du parti » adressé
par Messali aux congressistes depuis Niort où il se trouve en résidence forcée (trente*
neuf pages ronéotées) et qui conclut : « Sur la base de ce rapport fourni par le prési­
dent du parti pour le redressement du parti, ils (les congressistes) doivent se pronon­
cer sur la question de confiance que Messali Hadj pose à tout le Mouvement national
algérien. »
L'idée ne transparaît pas davantage de la résolution finale qui, par trois cent dix-neuf
voix et douze abstentions, « accorde au président du parti pleine confiance et lui attribue
pleins pouvoirs [...] pour ordonner la dissolution du comité central et l’exclusion de principe
des membres de l’ex-direction et ceux du comité central reconnus responsables de la
déviation politique, des actes de désobéissance et de l’utilisation du fonds du parti » (¡’Algérie
libre. n° 121, 20 août 1954).
3. Dans le même Mémoire, Messali justifie l'exclusion des membres du comité central
et du bureau politique par un mouvement profond de la base qui se serait manifesté suite
à la crise de 1950-1954 contre la nouvelle tentative de réformisme que ces dirigeants
auraient voulu instaurer par là collaboration avec le néo-colonialisme français. «A mon
avis, le conflit qui venait de surgir entre Messali et l’ensemble de l’ex-comité central (exclu
à la demande de Messali) ne résidait pas dans la soi-disant orientation politique [...] de tout
le CC, mais plutôt dans des divergences plus profondes. Parler de l’opportunisme et de la
déviation en faveur du néo-colonialisme qui surgissait à travers la personne de Jacques
Chevalier, alors que la ligne politique, l’activité parlementaire municipale et à l’assemblée
algérienne et l’ensemble de Faction du MTLD étaient déterminés par le CC en accord
avec Messali Hadj lui-même - c’est injuste, c’est faux, et c’est travestir la réalité historique. »
Lettre de lecteur - B.Z. - parue dans la Nation socialiste, n*4l, mars 1961, sous la
rubrique « Contravene sur l’Algérie ».

256
U M NA

ultérieurs Ainsi, précise le M ém oire. « Faction du 1* novembre 1954


n’est ni l’œuvre du Com ité révolutionnaire d'unité et d'action (CRUA)
ni l'œuvre de Ben Bella. Elle est la conséquence et la somme de l'activité,
de l'éducation et de la préparation du Mouvement national algérien ».
Une telle affirmation, juste dans ses prémisses sur le plan historique
mais totalem ent abusive dans les conclusions qu’en tire le chef du M NA,
perm ettra à l'équivoque de jouer et sera la cause de m illiers de m orts
inutiles. Il est exact que le 1" novembre 1954 a été l'œuvre d'hommes
préparés à cette fin par l'éducation m ilitante qu'ils ont reçue, depuis
l'Étoile nord-africaine en passant par le PPA et sa branche param ilitaire,
l'O rganisation secrète ou OS. M ais cette préparation fut entreprise par
les partis nationalistes antérieurs (Étoile, Glorieuse Étoile, PPA, M TLD)
et non par le M NA qui n'existait pas à l’époque123. Il est évident que
dans une acceptation large, tous ces partis successifs ont bien constitué
un mouvement national qui œ uvrait pour la libération du pays. Encore
que l'on ne puisse négliger totalem ent l'action pour l'ém ancipation et la
liberté de ceux qui y tendaient à leur m anière, d'une façon plus ou moins
directe ou détournée, des organisations telles que l’UDMA, les Oulémas,
ou même à une certaine époque la section algérienne du P C F \
Excluant les hommes qui prirent, en dehors de lui, la responsabilité
historique d'engager la lutte arm ée - et qui, il faut le reconnaître, étaient
ses anciens m ilitants et disciples - , Messali ne retient dans l’événement
du 1* novembre que les mobiles lointains. Cependant, ces facteurs à eux
seuls eussent été incapables de promouvoir l'action, si les hommes du
CRUA n'avaient, de leur propre chef, décidé de l’entreprendre envers et
m algré tout. Messali va donc franchir un pas de plus qui, insensiblement,
le m ènera dans l’ornière du mensonge conscient. « Ainsi, affirme-t-il, la
Révolution algérienne fut déclenchée sur l'ensem ble du territoire au nom
du M NA et de Messali Hadj. Il y a lieu de souligner que le nom du
chef national a été avancé pour entraîner les patriotes au com bat, lever
les hésitations, créer la confiance, l'enthousiasm e et le dynam ism e4.»

1. L'affirmation avancée par Messali en 19S9 pour justifier une position qui aurait été
prise en juillet 19S4 paraît peu crédible du fait que l'organe des messalistes écrivait sept
jours avant le déclenchement de la lutte armée : « Le choix entre la violence et les actions
pacifiques n'est que subsidiaire » De toute façon les messalistes ne sont pas pour une
action violente immédiate car « on peut briser un mouvement par la provocation ou un
déclenchement prém aturé ». Et le journal s'interroge : « Est-il nécessaire de donner une
secousse unique aux bastilles colonialistes pour les abattre? Ce n'est pas dans nos moyens
actuels (...] » {¡’Algérie libre, n* 130, 22 octobre 1934, extrait de l'article : « l'Algérie, un
cas ou un problème? »).
2. Le sigle MNA n'a eu de signification propre qu'après le 1" novembre 1954, pour
désigner la fraction du MTLD qui, optant pour Messali, s'opposait au FLN, lu-m ême issu
du MTLD. Il convient de rappeler que de février 1934, moment où la scission est rendue
publique, jusqu’au 1* novembre, les messalistes s'identifient au MTLD, et leur journal
l’Algérie libre écrit : « Il n’y a pas de scission, pas plus de fraction ou de tendance au sein
du MTLD. Le congrès extraordinaire (Hornu 14, 13 et 16 juillet 1934) a définitivement
tranché le difTérend et solutionné la crise (par l’exclusion d’une grande partie des membres
du comité central). Plus aucune fissure n’existe » (3 septembre 1934).
3. Voir chapitre xvii, « Le PCF devant l'action du FLN en France ».
4. Mémoire à la Ligue arabe, p. 3.

257
U M NA

Avec l'autosuggestion qui poursuit ses néfastes effets, Ton tom be dans
une com plète affabulation. « A l'est comme à l'ouest, au nord comme au
sud, partout se sont formés des maquis sous la direction des com battants
MNA. Bientôt existeront, à travers le pays, les prem iers embryons de
l’Armée de libération nationale qui peu à peu se renforce et créé son
unité et son commandement, sous la direction politique du M NA »
E t la conclusion pérem ptoire s'impose : « L'Arm ée de libération natio­
nale n'a rien de commun avec le FLN ! »
Mais il ne suffit pas d'affirm er, pour passer du désir onirique à la
réalité politique. Au moment où Messali s'adresse à la Ligue arabe, en
1959, le FLN existe bel et bien, et le GPRA, constitué un an auparavant,
est reconnu par de nombreux pays. Ce Front, qui n'aurait aucun lien
avec l'A L N , serait-il le fruit d'une génération spontanée? Hélas! Le vieux
père du nationalism e fera sienne la théorie ultra-colonialiste de Soustelle :
le FLN, création de l'étranger. « Un groupe d'aventuriers, réfugiés au
C aire en 1954, s'est abouché avec cet organisme pour s'approprier les
rênes de la Révolution algérienne. Le prix n'a pas été m archandé, et bien
moins encore les moyens d'action [...], mais les manœuvres et m anigances
n'ont pas manqué qui ont donné naissance à cette form ation politique
qu'on appelle pompeusement le FLN . Ce dernier, frais émoulu et muni
de tous les moyens mis à sa disposition par les bureaux de renseignements
spéciaux égyptiens, va, après avoir préparé son plan diabolique, se m ettre
en train, pour s'approprier à son tour les rênes de l'A rm ée de libération
nationale. En somme, il s'agissait de prendre en main le commandement
de l'A LN , éloigner les cadres M NA et placer partout des hommes au
service du FLN , qui est lui-même au service du C a ire 123.»
Soutenir avec autant d'obstination de telles contre-vérités va finalement
provoquer l'extension du discrédit qui frappe Messali. Aussi la charte de
la Soummam - qui est alors le texte politique le plus im portant de la
résistance arm ée algérienne - ne sera-t-elle pas tendre à l'égard du
messalisme en déroute, car « le M NA, en dépit de la démagogie et de
la surenchère, n'a pas réussi à surm onter la crise m ortelle du M TLD ».
S'il conserve une certaine assise organique, c'est « seulem ent en France
du fait de la présence de Messali et de l'ignorance totale des émigrés de
la réalité algérienne». Une activité sporadique dans de rares villes
d'A lgérie l'a montré sous le jour d'une secte contre-révolutionnaire fomen­
tant des opérations de diversion, de division, de confusion et de mensonge,
comme celui qui consiste à présenter Messali comme le créateur et chef
de l'Arm ée de libération nationale. Le texte précise : « Le messalisme a
perdu sa valeur de courant politique. Il est devenu de plus en plus un
état d'âm e qui s'étiole chaque jo u r*. » Q uant à Messali en personne, sa
psychologie « s'apparente à la conviction insensée du coq de la fable qui

1. Ibid., p. 4.
2. Ibid: p. 4.
3. Extrait de la plate-forme du FLN adoptée au oongrès de la Soummam le 20 août
1936.

258
U M NA

ne se contente pas de constater l'aurore, mais proclame qu'il fait se lever


le soleil [...]. Le soleil se lève sans que le coq y soit pour quelque chose,
comme la révolution triom phe sans que Messali n'y ait aucun m érite ».
L'audience de la charte de la Soummam sera telle auprès des m ilitants
de la cause nationale que les dernières hésitations, quant au rôle effectif
de Messali dans la lutte arm ée, tom beront définitivement en Algérie.
C 'est alors que les messalistes entreprendront en France, contre le
FLN, une lutte qui, pour être désespérée, n’en sera pas moins terriblem ent
m eurtrière. D urant les années 1957-1958, l'on dénombrera pour la seule
région parisienne plus de cent cinquante m ilitants abattus par le M NA
sans com pter les très nombreux blessés, encore que ces statistiques ne
soient pas complètes. Dans les autres wilayas, le Nord et l’Est en
particulier, où l'im plantation M NA restait puissante, les victimes étaient
plus nombreuses, alors que le FLN n'avait pas à l'époque le moyen de
les recenser sérieusem ent. L'agglom ération Lille-Roubaix-Tourcoing, le
bassin de Lorraine ou la ville de Valenciennes constituaient le « cim etière
des cadres » du Front. Jusqu'aux derniers moments de la guerre s'affron­
teront les deux organisations au point qu’une rue de la ville pouvait servir
de frontière. M alheur à celui qui la franchissait. Il en réchappait rarem ent
D urant les prem iers mois de l’insurrection, le terrorism e du M NA -
au sens littéral du term e - a pour but d’étouffer toute velléité de
changem ent de cam p en sem ant la peur, l’effroi, la terreur. Pour ce faire,
il vise indistinctem ent la base des m ilitants frontistes constituée néces­
sairem ent par ceux qui abandonnaient les rangs de l'organisation mes-
saliste, l’ém igration étant alors, dans sa grande masse, restée attachée à
la personne de Messali. M enée souvent par des cadres peu enclins à peser
les risques d'une action violente - sans quoi elle manque son but et se
retourne contre ses a u te u rs-, elle n'a pas affecté sérieusem ent les res­
ponsables du Front. C 'est pourquoi, si même elle se traduisit par un
nombre impressionnant de victimes, l'action arm ée du M NA n'ébranla
guère la structure de l'organisation adverse. Comme il se devait, le FLN
réagit inexorablem ent à partir de l'autom ne 1957, mais de façon sélective.
S 'attaquant aux responsables politiques ou pseudo-syndicaux (l’U T S A 1
n'étant en fait qu’un paravent du M NA lui perm ettant d'agir au grand
jour) ainsi qu'aux « groupes de choc », il ne désespéra jam ais de ram ener
à lui la base abusée par une direction attachée à voiler la réalité du
combat.
Octobre et septem bre 1957 seront deux mois noirs pour le M NA.
Sem mache Mohamed, officiellement secrétaire de la région parisienne de
l'U STA , est abattu le 20 septem bre. Q uatre jours plus tard tombe
H. M aroc, autre responsable. Le 7 octobre, Abdallah Fîlali, membre de
la direction nationale du M NA et secrétaire général adjoint du syndicat
messaliste, est grièvement blessé. Il décédera quelques jours plus tard.
Enfin, le 28 octobre, c'est le secrétaire général lui-même, Ahmed Bekhat,

I. Unk» des syndicats des travailleurs algériens.


259
U M NA

qui tombe sous les balles du FLN. Pourquoi cet acharnem ent contre des
hommes qui, apparem m ent, m inent une action syndicale dans l'intérêt
de la masse laborieuse des émigrés algériens?
En fait, comme le gouvernement français et ses services de police ont
vite compris tout l'intérêt qu'ils pouvaient tirer de la «division des
nationalistes », ils vont d'abord tout faire pour donner au conflit Messali-
FLN des dimensions internationales, et, lorsque le M NA s'effrite, ils
s'efforceront de le m aintenir en vie e t même de l'utiliser à de viles
besognes. Vis-à-vis de l'opinion publique tan t française qu'étrangère, les
autorités préféreront d'abord s'appuyer sur l'U STA . Non seulem ent elle
ne sera jam ais dissoute ni même poursuivie, mais jusqu'à la fin de la
guerre, elle aura existence légale et pignon sur rue : 31, rue des Petites-
Ecuries, Paris X*. C ette tolérance des services de police n'est pas gratuite.
La carte de membre de l'U STA facilitera les menées de la répression et
lui perm ettra de séparer le bon grain (les titulaires de la carte, donc les
messalistes) de l’ivraie (ceux qui en sont dépourvus et dès lors sont
présumés FLN ).
Les groupes de choc M NA seront le plus souvent munis de la carte
syndicale, coupe-file nécessaire, si le groupe arm é, au cours de son action
m eurtrière, était intercepté par la police. Ceci durant un certain temps,
car la collaboration entre police française et M NA-USTA sera plus
franche par la suite. Les cafés, restaurants, hôtels et lieux publics censés
cotiser au FLN seront perquisitionnés m inutieusem ent par la police qui
s'assure que personne n’est arm é. Comme par hasard, et très souvent
juste après ce prem ier passage, des commandos M NA (munis de leur
laissez-passer USTA) surgissent et, en toute quiétude, m itraillent la
clientèle. Il ne reste au FLN qu'à com pter ses m orts, et à la police
française à revenir sur les lieux pour établir le constat de cet énième
« règlem ent de comptes entre N ord-A fricains1».
Dès lors que le FLN riposte, la grande presse, qui ne m entionnait
qu'exceptionnellem ent les « tueries entre Algériens », va s’émouvoir et
leur accorder une place privilégiée. Q uant à une certaine presse de
gauche, que la m ort des m ilitants frontistes n'a pas particulièrem ent
émue, elle va exprim er son indignation contre « les tueurs du FLN »
tandis qu’un mouvement de sym pathie se m anifeste soudain en faveur
de ce M NA plus « dém ocratique » face à un FLN « totalitaire », de cette
organisation «prolétarienne» com battue par un amalgame à tendance
bourgeoise sous l'influence combinée du C aire et des oulémas. Ce sont
ces thèm es que vont développer pendant longtemps des journaux tels que
l'hebdom adaire Demain, dirigé par André Ferat, ancien chef de la section
coloniale du PCF et m aintenant membre du comité directeur de la SFIO .
Plus tard, la N ation socialiste dont Auguste Lecœur, un des principaux
anim ateurs du comité de direction, est ancien membre de la direction
I. Faits rapportés et confirmés avec plus de détails dans une étude parue à la Revue du
Centre d'information sur le fascisme en Aigirie, te 7, 12 mars 1959, sous le titre • Visage
du nationalisme algérien ».

260
U htNA
du Parti communiste français, lancera de sem blables exclusives. Même
le PC F orthodoxe condam nera globalem ent le FLN « à propos des
attentats entre Algériens », et M aurice Thorez rappelle que Léon Feix
« [...] avait m ontré que lorsqu'ils se tuaient entre eux, cette m éthode
d'une part ne servait pas la cause du peuple algérien et, d 'autre part,
n'aidait pas la classe ouvrière [...] à comprendre les problèmes de
l'A lg érie1», sans chercher à savoir si la contre-violence du FLN n 'était
pas rendue nécessaire, inéluctable même pour l'autodéfense de son orga­
nisation.
Celui-ci s'en expliquera d'ailleurs dans un tract diffusé à Paris en
octobre 1957. « Depuis quelques jours, la presse colonialiste s’efforce
d'émouvoir l'opinion française en m ettant en relief l'exécution par le
FLN de certains dirigeants du pseudo-MNA, dont Abdallah Filali. [...]
Il est de notoriété publique que jusqu'au mois de décembre 1956, le
pseudo-MNA, pour retarder sa déconfiture politique après son élim ination
définitive en Algérie, n'a cessé de faire régner la terreur au sein de
l'ém igration algérienne en France : des centaines de m ilitants et sympa­
thisants du FLN ont été lâchem ent assassinés ou grièvement blessés [...].
Assurés qu'ils étaient de la passivité, sinon de la com plicité de la police
française, durant deux années, [...] ils (les groupes du M NA) n'ont reculé
devant aucun crim e pour perm ettre la survie de la fraction contre-
révolutionnaire qu'ils servaient. La situation s'aggravant de jour en jour,
les m ilitants du FLN ne pouvaient pas ne pas réagir contre l'entreprise
crim inelle du pseudo-MNA. Ils se sont donc organisés en groupes d'au­
todéfense, non pour riposter aveuglém ent, mais pour m ettre hors d 'état
de nuire les seuls inspirateurs, les seuls responsables de la terreur. N 'ont
été visés et touchés que ceux qui ont arm é les assassins de nos compa­
triotes [...]. »
M ais le développement des opérations en Algérie, joint à l'action
politique du FLN , allait poursuivre l'effritem ent du M NA en France
sans qu'il fût vraim ent nécessaire de tenter son élim ination par les arm es,
comme s'en est plaint Messali à la Ligue a ra b e 12.
Fixée au 28 janvier 1957, pour une durée de huit jours, la grève
générale lancée par le CCE à Alger était ordonnée aussi par la fédération
de France du FLN. Dès qu'il en eut connaissance, le M NA crut habile
de « coller à la roue » en la fixant égalem ent au 28. Mais peu sûr d ’une
action qu’il n'a pas conçue et de la capacité de résistance de ses m ilitants,
il en lim ite la durée à une seule journée. Ce qui eût dû servir de
précaution s’avéra une erreur fatale. Si le prem ier jour, lundi, parm i les
40% de grévistes reconnus par les autorités françaises on ne pouvait
évaluer les influences respectives, les jours suivants le m inistère de
l'Intérieur dénom brait, pour la seule région parisienne, 75 % le m ardi,
80% le m ercredi et 80% le reste de la semaine. La vérité éclatait au
1. Discours de clôture, ra tion du comité central, Ivry, 3-4 octobre 1938, supplément aux
Cahiers du communisme, n* 11, novembre 1938, p. 30.
2. Rapport à la aeaùoo de Casablanca, p. 6, f 2.

261
U M NA

grand jour. Le roi était nu. Le M NA abandonné par ses tro u p es1 n’était
plus guère qu’un épouvantail, brandi par M. C hristian Pineau, m inistre
français des Affaires étrangères au cours de ses pérégrinations, pour
laisser croire à la « division des rebelles ».
Si l’adm inistration a soutenu en sous-main l’exilé de Belle-Ile, dépassé
par l’évolution des esprits, et si les services spéciaux ont alim enté, par
m archands d’arm es interposés12, un M NA squelettique, c’est que ce
mouvement et son chef servaient objectivem ent - même si la base l’a
très longtemps ignoré - les desseins du gouvernement français. Déjà,
en 19SS, Jacques Soustelle, gouverneur général de l’Algérie, confiait au
professeur Massignon : « Messali est ma dernière carte », et l’homme qui
avait présidé aux destinées du service de renseignements et de contre-
espionnage de la France libre savait de quoi il parlait.
En 1956, lorsque certains organes de presse laissent percer les prem ières
indiscrétions sur les fellaghas français, et que l’on parle ouvertem ent et
pour la prem ière fois de l’aide accordée par la France aux «m aquis
messalistes », la réaction des services officiels balance entre la réticence
et le dém enti en passant par le demi-aveu. Puis l’on vante la « pacification »
[r/c] entreprise par ces « maquis » arm és par la France. De grandes photos
de m ilitaires arborant le drapeau algérien bicolore vert et blanc et un
brassard tricolore bleu-blanc-rouge illustrent cette fraternelle collabora­
tion.
Le chef de cette curieuse arm ée de m aquisards à cinq couleurs
s’avère être le «général» Bellounis, bras droit de M essali, dans un
maquis d’Algérie. Comment donc cet ancien responsable pour la Basse-
Kabylie, m ilitant parm i les plus convaincus du PPA, en est-il arrivé i
cette déshonorante collusion? Vers le milieu de 1955, voulant rattraper
le char de la révolution qui avait déjà pris son élan, il tente d’organi­
ser à Alger des groupes de choc M NA. N ’y réussissant pas, le FLN
ayant déjà donné à ceux qui hésitaient, devant la complexité de la
sçission, tous les éclaircissem ents sur les véritables instigateurs de la
lutte arm ée, il se retire à Bouïra. Plus tard, sur ordre de l’adm inistration
supérieure qui entend allum er d’éventuels contre-feux pour stopper
l’action du Front, le commissaire Colonna, en poste à Tizi-Ouzou, offre
savamment un appui indirect à Bellounis, qui l'accepte. Un prem ier
groupe arm é est ainsi constitué au Douar H izer, dans le D jurdjura.

1. A l'exception de la région du nord et de l’eat de la France, de la Belgique et de la


Sarre où le MNA se m aintint plus longtemps.
2. La revue Aux écoutes du monde, n* 1843, 13 novembre 1959, publiait sous le titre
« Les armes du MNA ont leur secret » l’information suivante : « L’im tation est grande au
sein de la police parisienne. Ce sentiment s’explique. Plusieurs gardiens de la paix sont
récemment tombés, victimes du devoir. En outre, la question posée par M. Dides au préfet
de police jette un grand trouble dans les commissariats. On peut en effet se demander si
les armes légères cédées au MNA pour assurer la sécurité de Messali Hadj et celles des
leaders de cette organisation, n’ont pas été détournées au profit du FLN par quelques
agents doubles. Et s'il en était ainsi, ne seraient-ils pas coupables de légèreté, ceux qui ont
ainsi fourni des m itraillettes et des revolvers qui se retournent aujourd’hui contre nos
agents? »

262
U AÍNA

Les groupes de pseudo-maquisards se m ultiplieront surtout en fonction


de l'aide accordée par l'adm inistration française, puisque leur but
essentiel est la lutte contre le FLN. Lorsque leur chef Bellounis, qui
s'est autoprom u général de cette singulière Armée nationale du peuple
algérien, est tué dans le Sud algérien, la direction du M NA osera
affirmer dans un communiqué publié à Paris et daté du 15 juillet 1958 :
« A l'annonce officielle de la mort du général Bellounis, le M NA exalte
la mémoire d'un com battant mort héroïquement les arm es à la main,
parce qu'il refusait l'intégration et m enait le com bat pour une Algérie
indépendante, libérée de tout to talitarism e1 et libre de choisir elle-
même son propre d e stin 12. »
Dès lors que l'action contre-révolutionnaire des groupes arm és bellou-
nistes et leur trahison de la cause nationale n'étaient plus un secret pour
personne, le M NA avait-il intérêt à prôner ouvertem ent les tristes exploits
de ce faux général, à revendiquer cette félonie? Il semble que la direction
du MNA, déjà désertée par de nombreux cadres politiquem ent expéii-
mentés, ait préféré à tout prix justifier, aux yeux de l'opinion, que le
mouvement participe effectivement à la lutte arm ée; qu'il est présent sur
le terrain du com bat - même au risque de n’y avoir comme porte-étendard
que Bellounis.
La vérité sur l'affaire Bellounis jaillira de plusieurs sources. L 'ultra
Reygasse dénonçant la tentative de création d'une «troisièm e force»
écrit :
« Beaucoup plus grave sera la création arbitraire et artificielle d'une
force m ilitaire MNA. Les penseurs socialistes du cabinet (de Robert
Lacoste) découvrent MM. Bellounis et Kobus, et, après quelques trac­
tations très secrètes, bom barderont ces deux hommes chefs m ilitaires.
Bellounis devient général et reçoit le contrôle du Sud algérien et Kobus,
colonel, avec l’Ouarsenis comme zone d’action. Armes et munitions leur
seront fournies ainsi que plusieurs centaines de millions par mois. Si mes
renseignements sont exacts, Bellounis percevait près de trois cents millions
mensuellement, et le frère de Kobus m 'a lui-même déclaré qu'ils tou­
chaient soixante-cinq millions. D urant plusieurs mois, ces deux chefs,
ayant toute la confiance de Robert Lacoste, ont pu, sous couvert et sous
la protection du drapeau français, pressurer les populations musulmanes
sous prétexte de lutter contre le FLN.
» Deux exemples vécus. Le colonel Si C herif, de M aginot, comm andant
en chef des Forces auxiliaires franco-musulmanes, à l'occasion d'une fête
musulmane, distribue semoule et argent aux populations indigènes de la
région. Dans la nuit, les populations sont attaquées par les forces de
Bellounis venues pour les dépouiller. Les hommes de Si C herif arrivent
à temps et les “ soldats de Bellounis ** doivent s'enfuir, après avoir laissé
dix-sept m orts sur le terrain.
1. Allusion au FLN présenté comme organisation totalitaire, et aveu indirect que les
armes de Bellounis étaient tournées contre lui.
2. Bulletin d’information du MNA édité en France, n* 22, 12 août 1958.

263
U M NA

* Le 3 janvier 1958, à 8 heures du m atin, je me trouve à Sidi A bsa


et je me rends chez un com m erçant, le nommé Saïd Am iri, que je
trouve dans un état de dépression totale et qui me fait la déclaration
suivante : “ Le comm andant M ourad, adjoint de Bellounis, est venu
hier au village et a réuni les commerçants et les notables. Voici ses
paroles : “ Dans quelques mois Bellounis sera le chef de l’Algérie, nous
faisons sem blant de m archer avec la France afin de recevoir arm es et
munitions. N otre arm ée compte déjà plus de 10 000 hommes mais c’est
insuffisant. Pour ne pas éveiller les soupçons de la France, nous ne
pouvons trop exiger d’elle, c’est donc à vous com m erçants et notables
de nous fournir les moyens financiers qui nous font défaut. Personnel­
lem ent j ’ai été imposé pour 200 000 francs. ” Nous avons tous refusé
de payer. Devant notre refus, le comm andant M ourad a constitué à
Sidi A bsa un groupe de vingt tueurs. Si nous ne payons pas, nous
serons assassinés. Que dois-je faire? J ’ai six enfants. - As-tu avisé les
autorités? - Oui, mais ils n’attachent aucune im portance à nos décla­
rations. Nous leur avons demandé des arm es pour nous défendre e t ils
refusent de nous en donner. ”
» Je déclarais alors à Saïd Am iri que personnellement je ne pouvais
lui donner aucun conseil, mais je lui prom ettais d ’aviser le jour même le
cabinet de M. Robert Lacoste. Dans la soirée, effectivem ent, j'alertais le
cabinet et j ’étais reçu par M. Juillard que je m ettais au courant de la
situation. Cinq jours plus tard, Saïd Amiri était assassiné dans sa boutique.
Sans aller jusqu’à accuser le cabinet de M. Lacoste d’avoir dénoncé Saïd
Amiri aux tueurs de Bellounis, je suis fondé à penser qu’il y a eu pour
le moins des indiscrétions m aladroites. Mon intervention n’avait nullem ent
ému ces messieurs qui ne prirent aucune disposition de protection e t ne
firent procéder à aucune enquête.
» Ces faits, loin d ’être isolés, n’ont pas m anqué de dresser contre nous
de nombreux musulmans. C ette pénible expérience se term ina par l’as­
sassinat de Kobus et de Bellounis et 80 % de leurs effectifs prendront le
maquis avec arm es et bagages et rejoindront le FLN. Ainsi nous sommes
en mesure d’affirmer que les affaires Kobus et Bellounis auront non
seulem ent coûté des centaines de millions à la France, mais qu’en outre
elles auront fourni au FLN un minimum de 3 000 hommes parfaitem ent
arm és et équipés par nous '. »
Les explications de René Reygasse, que l’on pourrait croire sujettes à
caution, seront plus tard, dans leurs grandes lignes, corroborées par
certains responsables du M NA, lorsque, surm ontant leur dram e de cons­
cience, ils s’en ouvriront à leurs m ilitants :
« Le doute apparut au sein du bureau politique du M NA avec l'affaire
Bellounis, déclarent-ils. Certains membres du bureau ayant appris que
les hommes de Bellounis étaient arm és par le général Salan, puis payésI.

I. René Reygasse, Témoignait d'un ultra sur It drame algérien, éditions Témoignage
chrétien, p. 58-59.

264
U M NA

sur le budget de guerre français, transportés dans des véhicules ennemis,


se battaient sous pavillon tricolore, dem andèrent des explications. Il fut
répondu par Belhadi, porte-parole de M essali, que des discussions étaient
en cours avec le gouvernement français. Messali refusa de condam ner
Bellounis, arguant du fait qu’il ne connaissait pas la véritable teneur des
accords Lacoste-Bellounis. C ertains membres du bureau proposèrent
d'envoyer en Algérie un ém issaire auprès de Bellounis, qui ferait à son
retour un rapport précis sur la situation. A cette fin, Belhadi resta
plusieurs mois en contact avec Guy M ollet par l’interm édiaire d’un
nommé Leduc, qui s'est avéré par la suite être commissaire des Rensei­
gnements généraux. Finalem ent le bureau politique com prit que le gou­
vernem ent français ne voulait pas de ce contact avec Bellounis. La
trahison de ce dernier ayant entre-tem ps apparu m anifestem ent, M essali
refusa encore de condam ner celui qu’il faisait passer pour son lieutenant
en Algérie. L’opposition s’est alors nettem ent cristallisée au sein du
bureau '. »
Cependant, peu à peu, les échos de la trahison du « général », connue
dans les maquis algériens, traversent la M éditerranée et parviennent à
la connaissance de l’ém igration en France, ce qui va contribuer en fait,
m algré les communiqués ronflants de la direction du M NA, à son triste
dépérissem ent. Dans le mois qui suit le communiqué glorieux du 15 juillet
(le M NA salue le sacrifice d’un héros algérien m ort à l’aube du 14 juillet
1958... le général Bellounis et nos frères tombés avec lui ne doutaient
pas que d’autres sauraient les rem placer, etc.), le FLN déclenche à travers
l’ensemble du territoire français, le 25 août, ä 0 heure, une action d’en­
vergure. La cartoucherie de Vincennes, des comm issariats de la région
parisienne sont attaqués, des dépôts de carburant à Rouen, des raffineries
de l’étang de Berre, les stocks d’essence de Lavera sont brûlés, des forêts
incendiées12 et de nombreux m ilitants y laissent leur vie. Aucun hôtel,
café, point de rencontre ou citadelle du M NA localisés par le FLN n’est
visé. C’est la preuve que le Front, capable d’une action coordonnée et
efficace à l’échelle de la France, s’attaque réellem ent au potentiel éco­
nomique et aux moyens de répression. L’opinion publique, chloroformée
par les slogans gouvernem entaux, découvre, abasourdie, la capacité du
FLN ¿ agir directem ent même à l’intérieur de l’Hexagone. Q uant aux
m ilitants de base, encore fidèles au M NA, ils se rendent enfin compte
de leur faiblesse num érique e t comprennent encore mieux l'inanité de
leur mouvement. C’est alors que « certains cadres reconnaissent que celui-
ci (le FLN) mène une lutte révolutionnaire vraiment efficace. Ils demandent
à passer à l’action directe dans les régions où le M NA existe et quelle
que soit la faiblesse de ses moyens logistiques. La direction - c’est-à-dire
M essali, Aïssa Abdelli, Moulay M erbah et, à un certain degré, Abder-

1. Déclaration du 23 décembre 1938, E l M oudjttkld, a* 33,13 janvier 1939.


2. Du fait dea pluiea importantes tombées au même moment, elles ne brûleront pas; sur
ce point, voir c h a p it r e v, « Le second front ».

265
U M NA

rahm ane ßensid - s’y oppose, arguant toujours des discussions en c o u rs1 ».
Un tel refus ne peut évidemment que renforcer davantage le doute qui
s’est déjà em paré des cadres subalternes.
De son côté, le FLN , qui n’a jam ais compté sur une riposte arm ée
globale et indifférenciée pour ram ener à lui les m ilitants M NA, exploite
l’occasion pour les interpeller à nouveau. « La fédération de France du
FLN vous adresse aujourd’hui un appel solennel pour vous rappeler à la
voie du devoir patriotique. Nous savons qu’il reste encore des m ilitants
honnêtes, abusés par les démagogues [...] dirigeants du M NA [...]. Le
25 août, c’est le FLN. [...] Vous ne devez plus avoir peur de ces
commandos M NA [...]. Prenez contact avec nos m ilitants partout où vous
le pourrez, ils vous aideront à trouver le chemin de la Révolution
libératrice.» E t l’appel ne saura résister à la tentation de ceux qui
s’estim ent forts, dans le vrai, en imposant un délai forclusif : « A partir
de la date désormais historique du 25 août 1958 vous avez un délai de
deux mois pour rejoindre vos frères au sein du FLN . » L’interpellation
se term ine toutefois sur une note d’espoir adressée aux cadres car « au
seuil de cette nouvelle étape de la Révolution algérienne, le FLN ,
pleinement conscient de ses responsabilités nationales, ne rejettera pas
les dirigeants du M NA qui auront su tirer les enseignements logiques de
leur expérience du messalisme ».
L’invitation au ralliem ent des messalistes a constitué d’ailleurs l’une
des lignes perm anentes de la politique de la fédération envers eux. Lorsque
le M NA commence à perdre pied en France, il se lance dans l’action
arm ée contre les m ilitants du Front en Belgique. Ainsi Lemri M aache
est abattu le 1" novembre 1956 à Souvret et M ohamed Sahraoui, très
grièvement blessé à Dour en m ars 1957. Bien que les auteurs de ces
attentats aient été connus et localisés, le FLN se garde d’y répondre par
la même méthode. Au contraire, il demande dans un communiqué « de
ne pas violer la légalité belge [...] et d’exclure toute violence, atten tat
ou bagarre pour trancher des conflits d ’opinion qui peuvent vous diviser2 ».
En Sarre, le 10 septem bre 1958 à N eunkirchen-Sinnerthal, un conflit
entre d’anciens adhérents du M NA qui refusaient de verser des cotisa­
tions, et un groupe de choc de six hommes arm és qui voulait les y
contraindre au nom du même M ouvement, donne l’occasion à une certaine
presse de m ettre en cause le FLN. Celui-ci rappelle « les directives très
claires et très fermes qu’il a données depuis fort longtemps en Europe :
respecter la légalité du pays d ’accueil [...], expliquer à tous les travailleurs
1. Déclaration du 23 décembre 1958 faite au nom des responsables MNA pour le Nord,
la Belgique, la Sarre par Ahmed Nesba dit « El Glaoui Lakhal », membre du bureau
politique du MNA, responsable de l’organisation MNA en France. « En effet, sous les
gouvernements Mollet, Bourges-Maunoury, Gaillard et de Gaulle, les contacts n’ont jam ais
cessé. Le journaliste Claude Gérard sert d’agent de liaison pour les gaullistes, Dechezelles
pour les socialistes (SFIO). L’immixtion de ces intermédiaires est telle que M aurice Clavel
se permet d’écrire i de Gaulle une lettre au nom de Messali Hadj, ce qui contraint celui-
ci a rappeler à de Gaulle que “ son porte-parole autorisé eat M. B dhadi dont il indique la
présence à Paris ". »
2. Appel du FLN aux travailleurs algériens émigrés en Belgique, novembre 1957.

266
Le M NA

algériens le sens et la grandeur du com bat que mène le peuple algérien


pour son indépendance [...], leur dem ander de soutenir ce com bat [...],
mais ne jam ais recourir à des méthodes violentes pour trancher un conflit
d’opinion 1». Un mois plus tard, le 12 octobre, toujours en Sarre à
Voelklingen, un sym pathisant du Front, Saïd Sekkou, est abattu par
Mohamed Ameziane. « C hoquiste2 » du M NA, il s’était déjà illustré à
Paris par le m eurtre de deux éléments du FLN et avait été « m uté » pour
poursuivre, mieux à l’abri, son œuvre dans les pays limitrophes. L’orga­
nisation locale rappelle les directives immuables du F ro n t\

Plus le M NA tom be en déliquescence et plus grand sera l’effort du


gouvernement français pour le m aintenir en vie. On compte toujours dans
les milieux gaullistes sur cette introuvable Troisième Force, afin d’avoir
les coudées plus franches lors des négociations futures, et pouvoir ainsi
dénier au FLN toute prétention à la représentativité exclusive de l’Algérie
en lutte. Aussi la libération de Messali début janvier 1959, qui s’inscrivait
dans cette perspective, va-t-elle encore précipiter la chute du vieux leader
national qui, retrouvant sa liberté de manœuvre, persévère néanmoins
dans une action objectivem ent fractionnelle. Il ne sera plus désormais
qu’un symbole démonétisé, auquel s’attacheront envers et contre tout
quelques vieux émigrés toujours résolus à voir dans cet homme, à l’allure
de prophète, celui qui, trente ans auparavant, prom ettait à ces « sidi »,
venus de la colonie pour louer leurs bras aux usines de France, la liberté
dont ils étaient privés, l'indépendance qu’on leur refusait, et la dignité
dont ils étaient sevrés.
Le 18 janvier 1959, il est effectivem ent libéré. Autorisé à circuler
librem ent dans toute la France, il s’installe à Chantilly, Hôtel du Parc.
« Messali Hadj vient de gagner, avec un faste spectaculaire et lim ité,
une résidence prestigieuse de l’Ile-de-France », souligne le journal Combat *
qui ne manque pas de noter « que les délégations de musulmans algériens
effectuaient elles-mêmes leur police et, selon les term es d’une dépêche
d’agence, filtraient sévèrement les arrivants dont elles vérifiaient l’identité,
refoulant ceux qu’elles considéraient comme suspects ». Ainsi la police
M NA a toute facilité pour agir au grand jour, et l’homme, qui naguère
galvanisait les m ilitants de la cause nationale sans distinction aucune, est
contraint pour les recevoir de les passer au crible aujourd’hui. Les policiers
français - évidemment ils n’étaient pas admis dans les arcanes du double
jeu politique de leur gouvernement - com m ettent une m alencontreuse
bévue : Mohamed Guenaffa, l’ancien chauffeur du leader, venu l'accueillir
^ 1 . Appel du FLN aux travailleurs algériens émigrés en Sarre-SaarbrOcken, 20 septembre
2. C’est ainsi que dans le jargon de l’époque étaient désignés les membres des groupes
armés.
3. Communiqué du FLN, Saarbrücken, 28 octobre 1958.
4. 19 janvier 1959.

267
U M NA

alors qu'il n 'était plus à son service depuis des années, est arrêté, en
vertu d’un m andat du parquet de la Seine. Il est aussitôt remis en liberté
à Chantilly « sous la responsabilité des membres du M N A », précise-
t-on. Curieux retour des choses : la sécurité de celui qui fut l’ennem i
numéro un du colonialisme français est m aintenant assurée par des
brigades de policiers et de gendarm es français tout autour de l’Hôtel du
Parc, en cordiale collaboration avec les m ilitants messalistes de « choc » ’.
M ais ses propres adeptes venus en cars spéciaux avec femmes et enfants,
du Nord, de l’Est et de la Belgique, observent et s’interrogent. Que
signifient tant de prévenances libérales envers l’ancien interné de Belle-
Ile? Le journal Combat répond : « S’il n’existe plus guère que des ilôts
du M NA, il ne faut pas se faire d’illusions sur la portée générale des
paroles apaisantes du vieil homme. M ais le fait existe du compromis
trouvé entre le pouvoir et lui [...]. Une paix algérienne sortira peut-être
de ces modifications de clim at et d’attitude plus que d’un bouleversement
à la tête du fellaghism e12. » En fait Messali est clairem ent une carte entre
les mains du général de G aulle; d’ailleurs, avant lui, Soustelle entendait
la jouer en dernier lieu. E t « ces cartes qui tom bent sur le tapis peuvent
gagner la partie par la démobilisation de l’adversaire au sommet et ¿ la
b a se 3».
Voilà le m alheureux pion que le gouvernement français entend mani­
puler sur l’échiquier de la guerre, pour m ater le FLN . Perspicace,
Bourguiba, ne se résignant pas à perdre tout espoir dans celui qui fut le
champion de la cause nord-africaine avec la création de l’Étoile, s’em­
presse de lui écrire, dès le 22 janvier 19S9 :
« Mon cher cam arade, c’est avec un grand plaisir que j ’ai appris les
mesures d’apaisem ent qui ont été prises par les autorités françaises et
dont l’une t’a rendu la liberté sur le territoire français. Je suis persuadé
que le contact avec la réalité algérienne, même vue de Chantilly, te
perm ettra de voir les choses sous un angle nouveau et de reconsidérer
certaines de tes positions. Je ne sais ni nos amis communs J. Rous,
Stibbe [...] t’ont transm is les idées et les conseils que je leur ai confiés à
ton intention, toutes les fois que j ’ai pu causer avec eux, de ton cas si
douloureux et de la façon la plus courte d’y m ettre un term e, en n’ayant
en vue que l’intérêt du peuple algérien. Je puis tém oigner que la liberté
de ce peuple a été le but de ta vie, que pour elle tu as tout sacrifié, que
c’est toi qui, il y a trente-trois ans, alors que toute l’A frique du Nord
était plus ou moins résignée à la domination française, que l’immense
m ajorité des Algériens réclam ait le statu t français (que l’on appelait alors
assimilation et que l’on désigne aujourd’hui par intégration), tu as été le
prem ier à avoir affirmé l’existence de la N ation algérienne et réclam é
pour elle la souveraineté et l’indépendance. L’Histoire dira que tu as été
le père du nationalism e algérien. E t m algré toutes les répressions, ton
1. Paris-Presst-l'Intransigeant.lß janvier 1959.
2. Combat. 19 janvier 1959, « Editorial».
3. Ibid.

268
U M NA
action a formé des m illiers de m ilitants éprouvés. O r, ce sont ces m ilitants
formés à la rude école de l’Étoile nord-africaine, puis du PPA, puis du
MTLD, qui constituent aujourd’hui l’arm ature du FLN , les éléments de
choc de l’ALN et l’immense m ajorité des commissaires politiques.
» Ce qui les a détournés de toi et d’une façon générale de tous les
“ politiques ”, c’est le spectacle lam entable de leurs disputes et de leur
impuissance, à un moment où, aux deux extrém ités de l’Afrique du Nord,
l’action directe des peuples tunisien et m arocain, bien dirigés et fortem ent
organisés, comm ençait à donner des résultats décisifs. Un form idable
rassemblement de toutes les forces vives, de tous les éléments valables,
c’est-à-dire décidés à lutter jusqu’à la victoire, s’opéra au sein du peuple
algérien, qui a pu de la sorte réaliser le m iracle de tenir en échec depuis
plus de quatre ans, avec l’aide inconditionnelle des deux peuples frères,
toutes les forces arm ées de la France. J ’ai beaucoup regretté que ce
regroupem ent ne se soit pas fait autour de toi. Mais il serait tragique
qu’il se réalise sans toi et plus tragique encore qu’il s’opère en définitive
contre toi. Ayant vu et senti tout cela par moi-même, je t’ai conseillé
dès la prem ière fois d’oublier (même pour un tem ps) les vieux griefs, les
vieilles disputes e t les vieilles exclusives devenues anachroniques ou
ridicules, et de rallier d’une façon spectaculaire, sans réticence, le nouveau
rassem blem ent qui avait le redoutable honneur de m ener le terrible
com bat de l’indépendance de l’Algérie.
» M al informé ou circonvenu, tu n’en as rien f a it Le résultat a été ce
spectacle navrant de luttes fratricides, de règlements de comptes entre
patriotes qui, en affaiblissant d’autant l’effort de la N ation dans une
partie décisive, où son existence était en jeu, a rem pli tes anciens m ilitants
ou la plupart d’entre eux, de colère, voire de fureur contre l’homme qu’ils
ont entouré de leur respect et de leur vénération. Ils ne com prenaient
pas que l’homme dont toute la vie est un exemple de ténacité et un
modèle de sacrifice n’arrive pas à faire le sacrifice de ses rancunes et de
son amour-propre, en vue de réaliser l’unanim ité du peuple algérien,
condition de sa victoire.
» Il y a plus de douze ans, en 1947, dans une lettre secrète datée
du C aire et parue dans mon ouvrage la Tunisie et la France, j ’avais
adjuré Ferhat Abbas de Mfaire bloc avec Messali ”. Je n’avais vu que
l’intérêt du peuple algérien. Aujourd’hui encore, n’ayant en vue que
ce même intérêt, je te renouvelle mon adjuration de rallier, non la
personne de Ferhat Abbas, mais le FLN et tous les moudjahidin qui,
sur le sol de la patrie, m ènent le com bat de la liberté. Je suis sûr que
le peuple algérien retiendra ce geste du prem ier e t du plus ancien
moudjahid algérien comme une contribution décisive à la victoire finale
de l’Algérie. Pour moi, qui connais le prix des sacrifices d’amour-propre
pour avoir souvent eu l’occasion d’en faire durant ma vie de m ilitant
puis de responsable, je tiendrai cet acte d’abnégation pour plus m éritoire
devant Dieu que les longues années d’exil ou de prison qui ont été ton
lot ici-bas.
269
Le M NA

» Voilà ce que j'avais à te dire : c'est le conseil d'un frère e t d'un


cam arade de lutte dont tu connais la loyauté, le désintéressem ent et la
lucidité. Fais le geste que je te demande. Je te jure que tu ne le regretteras
pas [...]. Ce que je souhaite, c'est de voir inaugurer cette phase nouvelle
de ta carrière (peut-être la dernière), par un geste qui s'inspire d’une
grande élévation m orale et de la véritable grandeur, un geste qui, en
m ettant fin à une situation pénible pour tous et dangereuse pour la Patrie,
te rem ettra à la place que tu as si bien m éritée, c’est-à-dire à la tête du
peuple algérien, engagé dans la plus terrible épreuve de sa longue histoire,
mais ferm ement décidé à réaliser cet idéal de liberté, de dignité et de
justice que tu as été le prem ier à lui inculquer, et sans lequel la vie ne
vaut pas la peine d’être vécue.
» Bien affectueusem ent.
Signé : H abib Bo u r g u ib a . »

On retrouve dans la personnalité de M essali, cet éternel proscrit, autant


de persévérance dans sa quête de liberté suivie depuis 1926, que d'obs­
tination dans ses rancunes et exclusives. Il refuse net ce que son amour-
propre aurait considéré comme une reddition, et qui eût été - peut-être
- un apport bénéfique à la cause réelle des masses algériennes engagées
dans le Front. Il préfère rester le leader incontesté à la tête d'un
mouvement qui se disloque, dont les débris se dispersent. Prisonnier de
sa mégalomanie, alors que le FLN déclare bannir le culte de la person­
nalité et confier la responsabilité à une direction collective, il continue à
jouir ostensiblem ent de l’adoration de fidèles. Le journal la Voix âu
peuple, qui s’intitule « Organe clandestin du Mouvement national algé­
rien» et paraît régulièrem ent en France, publie dans son numéro du
11 m ars 1959, sur cinq colonnes, en prem ière page, un portrait du « chef
national» encadré de vert-blanc-rouge. Il ne sera pas diffusé un seul
numéro du journal ou du bulletin d’information du M NA sans photo ou
message du patriarche. N e déclare-t-il pas lui-même : « Le peuple algérien
me considère non seulem ent comme son chef, m ais aussi comme son
p è re 1»?
Cependant ses appels ont de moins en moins d'écho, même si, conscient
de sa dégénérescence politique, il se contente désormais d'appeler à
l'union tous les patriotes algériens, de solliciter la tenue d'une « table
ronde » sans exclusive pour discuter de l'avenir de l'Algérie, et de « prier
Dieu pour que Sa volonté et Son aide nous conduisent sur cette voie de
justice, de concorde et d'am our fratern el12 ». M ais les m ilitants ne croient

1. France-Soir, Tl janvier 19S9.


2. M enage de M euali i l’occasion de la fête de PAïd Seghir, avril 19S9. Les m ilitants,
eux, auront remarqué que les tracts imprimés et distribués, portent, conformément à la loi
française sur la presse : « Imprimerie JEP, 7, rue Cadet, Paris IX* », et que, d is lors, lea
idées exprimées dans cet appel ne portent aucune atteinte à cette même légalité.

270
U M NA

plus à cette littérature. Aussi la Voix du peuple sera-t-elle vendue, début


septem bre 1960, au m arché aux Puces de Clignancourt, à la criée, sous
la protection de policiers en civil '.
Dans la période qui suit sa libération, Messali tiendra apparem m ent à
se présenter comme un sage qui souhaite « qu’au-delà de toute barrière
politique, cessent définitivement les luttes fratricides», il en appelle i
« l’union de tous les Algériens, condition indispensable à la réalisation de
l’indépendance algérienne et du M aghreb a ra b e 12 », à oublier les querelles,
à s’aim er, à se grouper, à s’u n ir3. M alheureusem ent l’am ère réalité ne
reflétera pas les sentim ents d'hum anité affichés. Trente-huit éléments,
parm i lesquels des groupes de choc virulents, sont libérés de la prison de
Fresnes (troisième division), en même tem ps que l’exilé de Belle-Ile, pour
relancer le mouvement qui s’effrite. Le fait, signalé par le comité de
détention FLN de Fresnes à l'organisation qui tente de les localiser pour
s’en défendre, est corroboré par le com pte rendu d’activité de l’USTA
du 4 février 195945.
Devant une compromission qui devenait collusion, il ne restait plus
aux cadres conscients et décidés que de reconnaître l'im passe dans laquelle
on les avait fourvoyés, et d’en aviser les m ilitants, quels que fussent les
risques pour leur personne ou l’atteinte à leur amour-propre, afin qu’ils
en tirent les enseignements. Le geste d’abnégation qu’attendait Bourguiba
de M essali, les cadres de son organisation sauront le faire. Ils rejoindront
le « rassemblement de toutes les forces vives, de tous les éléments valables
de la nation décidés à lutter jusqu’à la victo ires ».
En décembre 1958, Ahmed N esba, responsable à l’organisation du
M NA, dem andera à M alek (Hafid Keram ane), responsable FLN du
bureau de Bonn, le contact avec la fédération de France du FLN. Om ar
Boudaoud, chef de la fédération et Abdelkrim Souici, membre du comité
fédéral, l’accueilleront ainsi que les cadres qui l’accompagnent. Après
des échanges de vue francs et loyaux6, les arrivants dem andent à se
rendre com pte par eux-mêmes de la situation de l’ALN et de son
encadrem ent. Ils rejoignent Tunis à cet effet et reviennent quelques
semaines plus tard vers les derniers bastions M NA, pour expliquer à leurs
m ilitants la réalité dont ils ont été témoins. Ils seront abattus par les

1. Rapport du DPI de la wilaya I à la commission centrale.


2. Exergue de la Voix du peuple, août 1960. A ce sujet, U est curieux de constater que
lusieurs numéros du Journal ont paru avec le titre la Voix du pouplo (sic), expression
tarrée p ar les mots • Saout Achaab » en caractères arabes. S’agit-il (Tune erreur typogra­
phique ? Cela dém ontrerait le peu de sérieux avec lequel le journal était composé. (Document,
p. 39 bis.)
3. Message de Messali aux Algériennes et Algériens à l'occasion de la fête du Mouloud
(3 septembre I960).
4. Extrait du compte rendu d’activité aux m ilitants et cadres de l’USTA, présenté par
Mohand Ouramdane Outaleb, secrétaire général adjoint et Brahim Mechouch, trésorier
général adjoint, le 4 février 1939.
5. Lettre de Bourguiba, supra.
6. Comme gage de leur sincérité, ils rem ettent à l’organisation du FLN les biens en leur
possession (deux voitures, un lot d’armes) ainsi qu’un rapport complet sur la situation
actuelle du MNA.

271
Le M NA

plus irréductibles de leurs anciens subordonnés, Tun à la gare de Sarre-


brttcken, l’autre à Cologne en Allemagne fédérale. Cependant que le
désarroi règne dans les rangs clairsem és du M NA, les partisans du leader,
qui sollicitent des explications sur une politique paraissant de moins en
moins en harmonie avec les principes d’un mouvement national, sont
livrés & la répression. Lorsque Messali arrive à Chantilly, les responsables
de l’organisation, après les embrassades d’usage, réclam ent des explica­
tions. Us « exigent l’exclusion de Bensid de la direction [...]. A l’Hôtel
du Parc, Hachem i a dressé une liste des visiteurs “ opposants ” qui a été
remise par Bensid à la police française. Soixante et un d’entre eux furent
arrêtés vers le 25 janvier à Lille, avec Baba-Ali, comme étant des m ilitants
FLN ' ».
Fait encore plus grave, Messali, ayant très durem ent ressenti le départ
d*Ahmed Nesba, son responsable à l’organisation, et de ceux qui l’ont
suivi, ne manque pas de le souligner & Chantilly, et « donne des ordres
fermes pour exécuter tous les opposants à sa politique et pour continuer
à com battre par les arm es contre le FLN. Ce qui ne l’empêcha pas, par
ailleurs, de donner des déclarations à la presse, de réclam er l’arrêt des
attentats entre A lgériens12 ».
Le 18 février 1959 est publiée à Tunis une «A lerte aux m ilitants
M NA » dans laquelle les signataires, responsables du Mouvement pour
la Belgique, le nord et l’est de la France, se dem andent avec inquiétude
où se trouve leur devoir de « patriotes algériens face à la crise grave qui
secoue, depuis plusieurs mois, les cadres et les responsables du M NA,
e t qui se répercute aujourd’hui à la base ». Ils se décident donc ¿ lancer
cet appel pour « aider les m ilitants à voir une réalité que certains
s'obstinent à leur cacher», pour leur perm ettre, une fois sainem ent
informés, de décider en pleine responsabilité. Le bilan des quatre années
écoulées est sévère : la trahison de Bellounis, l’effritem ent du M NA qui,
en 1955, enrôlait la m ajorité de l’ém igration, la passivité du Mouvement
pendant que le FLN passait à l’action directe en août 1958, la solidarité
totale des pays afro-asiatiques envers des hommes que la direction du
M NA continue de qualifier de « pseudo-patriotes ». Les signataires de
l’appel se dem andent « s’il faut croire alors que, seuls, nous ayons raison
contre l’ensemble de nos frères luttant en Algérie, contre la totalité des
peuples frères et amis »?
Dénonçant, justificatifs ¿ l’appui, les contacts qui traduisent nettem ent
la collusion du M NA avec les autorités françaises, conscients d’encourir
le risque d’être traités de renégats et de tom ber sous les coups de leurs
anciens compagnons, ils adjurent leurs m ilitants d’entrer dans « le com bat
commun sous l’égide du GPRA ». Il est compréhensible que cette « alerte »
ait porté au vieux chef une rude secousse. Elle est en effet signée par
les piliers de son mouvement : Ahmed N esba, responsable à l’organisation
1. Extrait du compte rendu d'activité aux m ilitants et cadres de IUSTA présenté par
Outaleb et Mechouch, 4 février 1939.
2. Ibid.

272
Le M NA

depuis 1955, membre du bureau politique depuis 1958, Boudjcm ai Aliane,


chef de la wilaya du N ord, M ohamed Bestaoui, chef de daïra à M aubeuge,
Ramdane Douichere, responsable de la kasma d’Homu (Belgique), en
1954 chef de daïra, Miloud Belhadi, chef de daïra à Lille-Roubaix, Ali
Baba-Ali, M ohamed Rebahi, Sa&d Chicha, tous les chefs de daïra dans
le N ord et M okhtar Ham idouche, responsable de la Sarre. C étaien t donc
les seuls secteurs vraim ent utiles et peuplés qui venaient de s’écrouler
Le vieux lutteur ne s’avouera jam ais vaincu pour autant. Il m ultiplie
les m anifestations de solidarité au M NA et d’attachem ent à sa personne.
Ainsi celle qui se déroule le 22 février au manoir de Toutevoie à Gouvieux,
dans l’Oise, où il a élu domicile, suscite une question écrite du député
indépendant de la Vendée M. Caillem er, qui s’ém eut de ce que le drapeau
rebelle soit, en France, librem ent déployé.
Réponse du m inistre de l’Intérieur : « La réunion dont fait état l’ho­
norable parlem entaire a groupé environ mille Nord-Africains. Comme
certains portaient de petits fanions blancs et verts [jic ], un fonctionnaire
de la police leur donna l’ordre de dissim uler ces. emblèmes, ce qu'ils
firent aussitôt [reric]. Le discours de M. Messali Hadj refléta une position
politique assez nuancée, conforme aux idées qu’il a déjà exprimées au
cours de déclarations à la presse [...]. Dans ces conditions il n’a pas été
jugé bon d’interdire ce genre de réunion*. »
Pendant que le supérieur hiérarchique de la police française explique
ouvertem ent qu’il n'y a pas lieu d’interdire à Messali de s’exprim er
librem ent dans ses meetings ou de tenir aux journaux un langage qui, au
fond, ne s’oppose pas tellem ent à celui du gouvernement, m ilitants et
cadres continuent d’abandonner un navire dont le capitaine ne sait plus
tenir la barre.
Le FLN se devait donc d’expliquer à l’ém igration l’évolution qui se
m anifestait et de justifier l’accueil réservé aux nouveaux arrivants. Ce
qui n 'était pas aisé, surtout dans les secteurs où le M NA avait conservé
quelques places fortes, d'où rayonnaient encore de m eurtriers commandos.
Rappelant la plate-form e de la Soummam, à savoir que « la libération
de l’Algérie sera l'œuvre de tous les Algériens et non pas celle d’une
fraction du peuple », la Fédération déclare : « Les rangs de la révolution
sont ouverts à tous ceux qui, bannissant les mythes et le culte du pouvoir
personnel, sont prêts à sacrifier le m eilleur d’eux-mêmes pour l’indépen­
dance de leur patrie. » Elle presse donc ses m ilitants « d’avoir à cœur,
m algré les désaccords passés, de ram ener dans le com bat libérateur [...]
1. Au moment oft cet responsables rejoignent le FLN, lee effectifs globmut comprenant
les militants, adhérents, sympathisants et commerçants (portés à part du fait du taux
spécial de leur cotisation), sont les suivants : Belgique : 441 ; Lille-Roubaix : 1110; Douai :
623; Valenciennes: 840; Sous-le-Bois: 646. Soit un total de 3662éléments (rapport
organique du mois d’août 1938). C’était là l’essentiel des troupes MNA en France. Le total
des cotisations perçues pour le mois de septembre 1938 est de 3 370 360 anciens francs. Il
est à noter que la Normandie, avec 38 militants, et Maubeuge, avec 693 militants pwlds
dans les effectifs du rapport financier d’avril 1938, ne se retrouvent plus dans celui de
septembre de la même année (archives du MNA).
2. U Monde. 22 avril 1939.

273
Le M NA

tous les Algériens qui sont des patriotes sincères et de faire place dans
le FLN à tous ceux qui veulent participer au com bat [...] »
Certes, 'les discours du patriarche de Gouvieux reflètent alors une
position politique nuancée, évoquant « la paix et Tuition de tous les
A lgériens», souhaitant ardem m ent « la cessation définitive des luttes
fratricides». Messali se présente comme «Thomme de paix pour la
réconciliation123». Il invoque même « tous les prophètes qui nous ont tracé
la voie quand ils ont déclaré successivem ent: on n*est véritablem ent
croyant que dans la mesure où Ton voudrait pour son prochain ce que
Ton désire pour soi-m êm e1 ». M ais en même tem ps la violence arm ée se
poursuit en son nom. Ainsi, en juin 19S9, M okhtar Daid, originaire de
Tam azirti chef de kasm a, est tué à Mons en Belgique; Ali M ansouri,
chef de secteur, ram ené de Jeum ont, est abattu & Lille. En juillet,
Belkacem Bestani, originaire de Dra-El-M izan, chef de kasma, est tué à
Valenciennes; Am ar A ït Yahia, originaire de M ichelet4, m ilitant natio­
naliste depuis 1936 et père de sept enfants, est tué à Paris. En août, Ali
Leghbache, exploitant de ciném a, est tué à Roubaix. Toutes ces victimes,
m ilitant au M NA, avaient laissé entendre leur désir de rejoindre les rangs
du FLN.
M enaces et racket se poursuivent parallèlem ent. D ébut mai 1959, Bendi
M erad, avocat du collectif FLN à Lyon, reçoit, sous cachet du M NA,
une « invitation » à l’intitulé glacial : « L’heure de la justice est arrivée. »
Elle se poursuit ainsi : « Inutile de te décrire ta biographie, pour te dire
que tu as trahi la Révolution algérienne. Nous te laissons seul juge de
tout le mal que tu as apporté à cette noble cause. Aujourd’hui le glas
sonne pour tous les traîtres et tous ceux qui les soutiennent. C’est pourquoi,
aujourd’hui, les f id a iy o u n e s 56du M NA te condamnent à une amende
de 200 000 francs ¿ verser dans un délai de huit jours au Mouvement
national algérien de Messali Hadj. Faute de quoi la s e n t e n c e * de la
révolution te sera appliquée impitoyablem ent, là où tu seras et où tu
iras. » Suit le caehet rond, en rouge, du M NA. En post-scriptum est
portée la m ention: «N ous t’informerons du lieu de notre rencontre
m ercredi 6 mai 1959, par tél. à ton bur. »
Le responsable de la structure du collectif en avise aussitôt le comité
fédéral. Il faut réagir vite. L’idée vient qu’entre juristes U est possible
de trouver une juste solution. Le lendemain M ourad Oussedik, avocat
du collectif FLN à Paris, se présente chez son confrère Yves Dechezelles,

1. FLN, fédération de France, directive relative à la rdwion dn MNA, Puis, 4 avril


1959.
2. Message de Messali à l’occasion de la fin dn Ramadan, août 1959.
3. Message de Messali à l’occasion du nouvel an de l’Hégire 1379 (10juillet 1959).
4. Aujourd’hui ATn El-Hammam.
5. En majuscules dans le texte. Ces fidaiyounes, qui ne sont en réalité que les « groupes
de choc» du MNA, s’étaient illustrés à un moment donné en adressant des lettres de
menaces de représailles, au président du Conseil du gouvernement marocain, tout en
informant clairement le roi Mohamed V.
6. En majuscules dans le texte.

274
U M NA

vieil ami personnel de Messali et avocat perm anent du M NA. Oussedik


affiche une véritable mine d’enterrem ent.
« Ç a ne va pas, M ourad?
- Non, mon vieux. Je pleure la m ort d’un am i, Bendi, de Lyon, qui a
été condamné i une forte amende par le M NA. Je sais qu’il ne paiera
pas. E t je connais suffisamment les groupes de choc pour savoir qu'ils
m ettront leur menace ¿ exécution, avant huit jours.
- C’est bien triste, toutes ces m orts inutiles entre Algériens!
- Oui. E t je serai encore plus triste le jour qui suit.
-A h ?
- Oui. Parce que je pleurerai encore la m ort d 'un autre ami.
_ ?

- Oui. Toi. Les gars du FLN me l’ont assuré. »


E t Oussedik, las, abattu, affichant un profond désespoir, s’en va,
abandonnant son « confrère, mais néanmoins ami » à ses réflexions. Que
s’est-il passé aussitôt après? On ne le sait pas. M ais avant le m ercredi
6 mai, Bendi M erad recevait un message l’avisant que 1’« invitation » était
nulle, non avenue et sans effet. M alheureusem ent, toutes les tentatives
d’extorsions de fonds n’ont pas des épilogues aussi anodins. C’est bien
pour n’avoir pas versé la modique somme de 640 nouveaux francs que
sept sym pathisants du FLN seront, à Villeurbanne, m assacrés par le
même groupe de choc, le mois suivant, dans la nuit du 23 au 24 juin '.
Au cours des années 19S9 et 1960, le M NA continuera à bénéficier
de toutes les aides occultes ou directes du gouvernement français et d’une
grande partie de la presse de gauche. C ’est ainsi que Jacques Soustelle,
alors m inistre de l’Inform ation, avait créé, au domaine de la C hintraie,
à Jouy, dans l’Eure-et-Loir, une station de propagande clandestine dont
la responsabilité incom bait à un sieur Bestos, à la fois conseiller technique
du cabinet du m inistre et membre du Service de docum entation et de
contre-espionnage (le SD ECE). A l’origine, la station est destinée à
produire des émissions d’intoxication telle une fausse Voix des Arabes,
ou à brouiller les Voix de l'Algérie diffusées par le FLN depuis Le C aire
ou le long des frontières de Tunisie et du M aroc par des postes fixes et
am bulants. L’officine de M .Soustelle, baptisée «C entre K léber», va
consacrer une partie de ses activités à une émission pro-M NA dite « Snout
El D jazaïr », diffusée par la chaîne parisienne France II, tous les soirs, à
22 heures et relayée par des ém etteurs de province sur 19 et 23 m ètres12.
De leur côté, les organes de la presse socialiste SFIO et de diverses
gauches, ne tariront pas d’éloges sur la sagesse du vieux chef nationaliste.
La N ation socialiste lui ouvrira toutes grandes ses colonnes. Messali
donnera même des interviews au Figaro ainsi qu’à Paris-Presse-l'Intraih
sigeant connus pour leurs positions « ultra ». De bonnes volontés s’offrent
Ainsi est lancée, sous la signature d’un certain C. Van Deyck, avenue

1. Voir en tête du prirent chapitre.


2. D’aprës ¡‘Express. 14 janvier 1960, et ¡’Humanité. 15 janvier 1960.

275
U M NA

Élisabeth 112, Berchem, Belgique, directeur, une revue ronéotée, R éalités


algériennes, réalités vues bien sûr à travers le prisme exclusif du mes*
salisme. Un groupe d'intellectuels français loue « le noble appel de
Messali » invitant à une « conférence de la Table Ronde entre le gouver­
nement français et tous les représentants algériens sans exclusive ».
On parle d’autant plus volontiers de « maquis M NA » que ceux-ci ont
fondu comme neige au soleil du Sud algérien. Pour bien prouver leur
existence, lesdites R éalités algériennes publient, dans le numéro 1 daté
de juin 1959, un « tract de l'arm ée adressé aux maquis M NA en Algérie »
les invitant à se rendre « avant qu’il ne soit trop tard ». Si on les invite
à se rallier, c'est qu'ils existent! CQFD. Le M NA se découvre un
« Croissant rouge algérien » qui vient en aide aux victimes de la guerre.
La preuve? Il distribue à Paris des reçus frappés de son sigle, contre
versem ent de dons à cet organisme hum anitaire. Toutes ces manœuvres
sur le sol français n'em pêchent pas pour autant la dégénérescence du
mouvement.
A Lyon, les messalistes ne conservent plus à partir de fin 1958 que
deux cafés-garnis, l'un rue Hector-M alot à G erland, et l’autre, place de
la Bourse, dit « café des Sept Chemins » appartenant au nommé Badri,
responsable local du MNA. Ils auraient com plètem ent disparu sans la
protection quasi officielle de la police. Au milieu de l'année 1959, les
messalistes sont au nombre de quatre-vingt-huit. Le 10 mai 1960, ras­
semblés à la m airie du V II'arrondissem ent pour une réunion d’infor­
mation, ils sont quatre-vingt-douze '. D ébut 1960, les Algériens de Lyon
voient sans surprise les messalistes vendre publiquem ent leur journal par
équipes de dix, escortés discrètem ent par une patrouille de police. Enfin,
le « m eeting » du l 'r mai 1960, organisé par les partisans de M essali, se
tient avec le concours de la police lyonnaise qui surveille toutes les rues
avoisinantes, sons le regard amusé et m éprisant des Algériens passant au
loin.
Si la base s'effrite et disparaît, la direction ne résiste pas davantage
au temps. La réalité est là d'un peuple uni derrière le FLN , pendant que
l’homme de Gouvieux, en m arge des événements, s'isole de plus en plus.
Depuis longtemps déjà « de nombreux cadres tels que M aroc, Bouhafa,
Ougouag, ont été écartés pour des raisons personnelles ou quelquefois
même des fu tilité s12». Le 2 9 juin 1961, le M NA publie une mise en
garde « contre un mouvement fantoche, le FAAD qui ressemble comme
deux gouttes d'eau à celui du RDA de Ali M allem et O . C ette
combinaison qui a été créée de toutes pièces dans les officines colonialistes
n'aurait pas m érité que l’on parle d'elle si quelques individus ayant
appartenu au M NA e t à l’USTA ne figuraient parm i ses partisans. Ces
derniers qui viennent d 'être exclus sont Khelifa Ben Am ar, Laïd Khef-

1. Chiffres officiels des services de police.


2. Déclaration de Ncsba, Tunis, 23 décembre I9S8; E l hioudjahid, n*3S, 15 janvier
1959.

276
U M NA

fache, Boulanouar, A bderrahm ane Bensid, Lamine Belhadi et d'autres


individus de moindre im portance1».
C ertes, le FAAD ou Front algérien d'action dém ocratique, est une
form ation inspirée par les services français, constituée par quelques
politiciens sans troupe qui, eux aussi, aspiraient à participer aux négo­
ciations pour l’autodéterm ination. Le FAAD était d'abord anti-FLN , puis
contre le «comm unism e international», mais pour «les oulémas, les
m arabouts, les comm erçants, les étudiants, les fellahs, les fonctionnaires
et les travailleurs de toutes catégories12 ».
Mais dés lors que les exclus pour cause de collusion avec le FAAD -
auxquels il convient d'adjoindre Aïssa Abdelli, désigné dans un commu­
niqué ultérieur - constituent l'essentiel du bureau politique et de la
direction du M NA, il ne semble plus rester désormais à la tête de ce
mouvement que son président perpétuel, Messali H adj, et son dévoué
secrétaire général, Moulay M erbah. Ce n'est plus une exclusion. C 'est
un effondrement. Réduit à n'être plus que l’ombre de lui-même, le M NA,
pendant la dernière année de la guerre, se bornera à dépenser sa faible
énergie pour im plorer son acceptation à la table des négociations.
Messali H adj suivra donc, depuis le manoir de Toutevoie, les discussions
d'Évian sur le cessez-le-feu. Demeuré ainsi sur la touche au moment
crucial où se décidait le sort de l'A lgérie indépendante, l’ingratitude de
l'H istoire aura fait que l'homme qui, le prem ier, dans la période contem­
poraine, a suscité, développé puis incarné l’idée d’indépendance, n'aura
pas pu dire un seul mot pour y participer. Ingratitude certes. Est-ce une
injustice? Près de quarante ans après la fin de la Seconde G uerre
mondiale, les Français n'ont pas encore convenu de ram ener à Verdun
les cendres de Pétain. E t les avis divergent. Que peuvent aujourd'hui
penser les Algériens de M essali? Certainem ent que des milliers de vies
humaines, et celles d’hommes sincères et vaillants, eussent été épargnées,
si, dom inant son orgueil, dépassant son amour-propre, le « père du natio­
nalisme algérien » avait enfin reconnu que ses enfants, ayant grandi, il
leur appartenait de diriger le com bat final, auquel il les avait naguère
préparés. Dans l'existence hors du commun de Messali H adj, les ombres
du M NA ont com plètem ent obscurci les lumières de l'Etoile nord-
africaine.

1. Bulletin de juillet 1961. Menai! leur reprochait, surtout i Belhadi et à Bensid, « d’être
gravement atteints par la maladie de la négociation à tout prix, bien que le gouvernement
français nous ait ingorés à Melun et surtout à Évian. Ils ont tout fait pour rejoindre la
Troisième Force et siéger dans le fameux exécutif algérien ». Communiqué du 30 juin 1961.
2. Appel du FAAD aux « Frères algériens », non daté.
CHAPITRE XVI

Le plan « Théodore »

Original from
D igitized by UNIVERSITY OF MICHIGAN
Le «Japonais», responsable de TOS pour l’opération, commence i
s'im patienter. Depuis plusieurs semaines, il a placé ses groupes arm és
dans quatre paisibles demeures bourgeoises, au sud de la Loire, pas loin
de Saum ur. Les hommes s'ennuient à mourir. Interdiction de sortir dans
le jardin, même de pointer le nez à la fenêtre. Ils y sont arrivés de n u it
Depuis, volets ferm és, ils vivent dans la pénombre, tuant le tem ps comme
ils peuvent à dém onter, à rem onter, à nettoyer, à astiquer leurs mitrail*
lettes, à rem plir, à vider et à rem plir à nouveau les chargeurs. Allez tenir
des hommes venant droit de Paris pour l'action, quand on n'est même
pas capable de leur dire quand ils pourront enfin agir. Plongé dans ses
réflexions, le « Japonais » hoche la tête. Pourquoi donc sont*ils inactifs,
dans cette douce cam pagne angevine, et en attente d’on ne sait quoi?
A Alger, les ultras font la loi. L’arm ée ne parait plus très sûre, et ses
m ultiples accointances avec les extrém istes européens créent des doutes
sérieux dans l'esprit du pouvoir central à Paris. Au point de vue de la
fédération, et pour tous les amis français qui œuvrent à ses côtés, toute
tentative de prise du pouvoir par les factieux en France pourrait se
traduire aussitôt par l'irruption d*« éléments incontrôlés » dans les prisons
et l'exécution sommaire, sinon de tous les détenus FLN , du moins de
ceux que l'opinion considère comme les chefs des rebelles. Il fallait donc
être prêts ¿ rem ettre, au moment opportun et à tous les comités de
détention, les arm es nécessaires pour leur perm ettre une sortie en masse.
Il fallait surtout éviter que les détenus politiques ne soient, pieds et
poings liés, livrés aux excités de l'A lgérie française, qui auraient pu
devenir, avec l’aide des parachutistes arrivant d'A lgérie, les m aîtres de
la situation en France. Les craintes étaient fondées. La voix brisée
d'ém otion, M. Debré, Prem ier m inistre, n'a-t-il pas dû appeler le peuple
français à se rendre, « i pied ou en voiture», au-devant des légions
d’Alger éventuellem ent lâchées du ciel sur la capitale française?
En tout état de cause, le com ité fédéral considérait le risque avec
sérieux et O m ar Boudaoud s'en ouvrit à Krim Belkacem, alors m inistre
de l'Intérieur, dont dépendait la fédération de France du FLN . Le service
logistique de l'O S s’occupa effectivement de stocker, dans les différents
points utiles, toutes les arm es susceptibles d 'être acheminées vers les
principaux centres de détention, te k que Fresnes, Lyon (Saint-Paul),
M arseille (Baum ettes), etc. M ak la m anière d'assurer la protection des
281
Le plan « Théodore *
cinq m inistres détenus ¿ T u rq u an t1 constituait le plus gros souci pour le
comité fédéral, car il était évident qu’avec la présence toute proche, à
Saum ur, des six cents éléves officiers du centre de l’arm ée blindée
française, truffé d’OAS, leurs vies seraient particulièrem ent menacées si
l’arm ée tentait son coup de force. La fédération décide donc dans un
prem ier tem ps d ’installer alentour quelques groupes de l’OS, capables de
couvrir leur fuite en cas de « coup dur ».
Une idée en appelle une autre. Le déploiement de cette petite troupe
pourrait aussi servir à une évasion préparée indépendam m ent de toute
menace de putsch. O m ar en informe les Cinq. Leur réponse parvient par
l’interm édiaire de « B ernard123» qui, dans son message du 19 juillet 1961
destiné à « A lain 2 » pour le C F écrit notam m ent : « Les frères de Turquant
à qui j ’ai rendu visite sont d’accord sur le principe au sujet de l’affaire
dont vous les avez entretenus par votre lettre. Ils vous dem andent de
poursuivre les investigations. Q uant à eux, il leur est pratiquem ent
impossible de vous donner des élém ents d’appréciation. A l’occasion, ils
ne m anqueront pas de vous aviser. » Q u’ils soient d’accord sur le principe,
personne n’en douterait! Dem ander à des prisonniers s’ils préfèrent la
liberté... Comment y parvenir? Voilà la question.
O m ar s’en ouvre à G érard Spitzer de la Voie communiste. Spitzer,
avec quelques-uns de ses cam arades, se trouve en désaccord avec la
position du PCF sur la guerre d’Algérie. Les m ilitants de la Voie estim ent
rengagem ent direct aux côtés du Front conforme à la solidarité inter­
nationaliste prolétarienne, ce que condamne formellement le parti qui les
traite de gauchistes. C’est pourquoi le responsable du comité fédéral
expose clairem ent à Spitzer les buts de l’opération : d’abord assurer la
protection des m inistres détenus en cas de tentative de prise du pouvoir
par l’arm ée, faciliter ensuite leur sortie dans la période de trouble
consécutive au coup de force. Enfin, si l’événement redouté ne se pro­
duisait pas, les cam arades pourraient profiter de leur présence dans la
région pour étudier tranquillem ent un moyen sûr d’évasion.
L’équipe se m et au travail. Lucien Jubelin et Yvette