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RELIGION II, DEBRIEFING DU DEBRIEFING

Cher Bruno, je prends acte avec bonheur de l’effort que tu fais pour fouiller
tes propres questions. Cela m’oblige, en retour, à fouiller les réquisitoires ou
plaidoiries dont je vous gratifie, toi et Stéphane. Du coup, la mariée est trop
belle. On n’en finirait pas de répondre à tout. Je ne garde ici que deux points que
tu soulèves.

 
L’athéisme
 
Le premier point concerne la définition de l’athéisme. Tu as évidemment
raison, avec le Petit Larousse, de poser la base : la non croyance en l’existence 
de Dieu est automatiquement le contraire de la croyance en l’existence de Dieu.
Mais – et c’est cela qu’aperçoit le « vice » philosophique depuis Socrate – cet
énoncé indubitable est tributaire de plusieurs énonciations possibles (cf. « Le
Langage »). L’énonciation peut être dogmatique, c’est-à-dire asséner le sous-
entendu d’un « il n’y a pas à sortir de là ». Or, s’il n’y a pas à sortir de là, on
dénie la spécificité d’une troisième possibilité, l’agnosticisme, précisément.
Et d’une quatrième ! La même affirmation, « je ne cois pas qu’il existe un
Dieu », énoncée par « l’Orient » (chinois ou bouddhiste, ou les deux) procède
d’une tout autre énonciation que l’athéisme positif de chez nous, et même que
l’agnosticisme que je revendique. Elle signifie en réalité : je ne comprends
même pas ce que pourrait être ce Dieu créateur dont vous agitez l’idée, d’où il
sortirait, à quoi il servirait. A noter que  – selon le témoignage d’un chercheur
british qui a vécu des années au Japon en amoureux du pays – le Japonais
d’aujourd’hui, tout acquis à la modernité qu’il soit, ne saisit toujours pas ce que
nous, occidentaux, mettons sous le terme de « liberté individuelle ».
Je ne crois pas faire, là, un de ces rapprochements incongrus qu’on me
reproche, mais il ne faut pas lui faire dire plus qu’il ne dit. Je ne dis pas que le
Dieu des monothéismes et la liberté individuelle sont le père et la fille, je dis
seulement que face à l’affirmation de l’existence prépondérante de ci ou ça
(Dieu, la patrie, la classe ouvrière, le « sang »…), il n’y a pas que la négation
catégorique, il y a l’indifférence : « Dieu existe, dis-tu ? Et alors ? ». Exactement
du Socrate : « Je sais beaucoup de choses, mais de peu de conséquences ».
Façon polie de dire, en réalité : à mon égal, tu sais beaucoup de choses, mais de
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peu de conséquences. A plus forte raison, si, à vrai dire, ce que tu « sais » c’est
« ce que tu as toujours appris », sucé avec le lait maternel. Cela reste aussi vrai,
bien sûr, face à l’affirmation inverse : « Dieu n’existe pas, dis-tu ? Qu’est-ce que
tu veux bien que ça me fasse ? ». Et surtout  : qu’est-ce que tu en sais ? comment
peux-tu affirmer une chose dont personne ne dispose ? La philosophie, c’est
l’invention de la neutralité ! Neutre : ne uter (ne unus ne uter, ni l’un ni l’autre). 
On trouvera dans un prochain chapitre, « la vérité », une petite typologie
des énoncés, élaborée par le professeur Jacquard, l’un des types étant les
énoncés indécidables, tels les énoncés d’inexistence, justement (ainsi que je le
répète depuis le deuxième chapitre !)
Agnostique, je ne suis pas dérangé, agréablement interpellé, au contraire,
par la conviction des croyants comme par celle des incroyants. Il y a juste que,
pour les premiers, je ne vois pas ce qu’ils trouvent à Dieu (les « consolations de
la religion », comme on disait ?) et, pour les seconds, je ne vois pas ce qu’ils
trouvent à « la monotonie d’un monde sans miracles » (Roland Barthes, je
crois). Mais, c’est leur affaire. Dans les deux cas, au passage, tu comprends le
rapprochement que je fais avec la beauté source de sentiment amoureux : aucune
loi physico-psychologique n’oblige à être sous le charme de telle personne. Les
vrais croyants sont en réalité sous le charme de Dieu, et ne prennent aucunement
leurs éventuelles connaissances théologiques pour une science exacte ayant
établi « les preuves de Dieu ». Pas plus que l’amoureux ne l’est au terme d’une
analyse scientifique de sa bien aimée ! De leur côté, les « chrétiens
sociologiques » (tels les Japonais !) et la majorité musulmane, sont sous le
« charme » dégradé des formes de sociabilité, la routine confortable d’être
« normalement constitués », la radieuse « liberté » d’être comme tout le monde.
Un mimétisme. Et une « théologie » nulle (le record de nullité étant celle des
radicalisés islamistes). Les incroyants convaincus, quant à eux, assument
l’orphelinité d’un ciel vide et d’un néant de l’au-delà. Attitude qui ne manque
pas de dignité.
Parce que, quand même (dis-je), Dieu ou pas Dieu, c’est la dignité qui
compte.
 
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Rire et religion le propre de l’homme 


 
Deuxième point, est-ce que « je veux dire que » la religion et le rire sont les
deux spécificités fondamentales qui constituent la base de l’humanité ?
Absolument, c’est exactement ce que je veux dire. Et même plus : qu’elles
sont liées.
Bien entendu, comme toute affirmation catégorique, elle appelle
immédiatement deux « réactions ». C’est à bon droit qu’on m’objecte : 1°) Peux-
tu le prouver ? 2°) Sous-réserve au déballage.
 
Première chose : non, je ne peux pas le prouver. Pourquoi ? Parce que c’est
précisément un de ces énoncés structurellement indécidables évoqués plus haut
(selon le professeur Jacquard). Pourquoi cet énoncé est-il structurellement
indécidable ? Parce qu’il procède d’une idée première. Qu’est-ce qu’une idée
première (ou « principe » au sens fort) ? C’est un principe, justement, au-delà
duquel on ne peut pas remonter, celui qui arrête la chaîne des pourquois. Qu’est-
ce qui arrête la chaîne des pourquois ? C’est l’intention originaire : en effet, en
allant au-delà, en admettant la possibilité d’aller au-delà, elle s’abolirait de facto.
C’est abstrait. Pour aider à comprendre, je m’autorise le détour d’une
analogie. Pas si éloignée que ça du sujet, à vrai dire.
Analogie, donc, la hiérarchie des « lois » : on peut contester un règlement
de police au nom d’une loi, on peut contester une loi au nom de la Constitution
du pays, on peut contester la Constitution du pays au nom de ce que nous
estimons l’utilité politique, on peut contester cette « estimation » au nom de
principes éthiques, mais il n’y a plus rien, au-delà, permettant de contester les
principes éthiques. Pourquoi ? parce que les principes éthiques (les valeurs qui
sous-tendent les « sciences normatives », le juste, le vrai, la logique…)
monnaient  une visée unique, le principe de réciprocité, lequel est précisément
ce qui a permis d’évaluer à chaque niveau. Autrement dit, face à une légalité, on
peut arguer d’une légalité supérieure, et même face à la légalité suprême (la
Constitution en cours) on peut arguer d’une légitimité supérieure (le bien
éthique), mais c’est bien parce l’intentionnalité générale qui préside à ces
contestations par étages est le règlement par voie rationnelle, non violente, des
litiges. La raison, d’un mot, « parlement immanent où se  départagent nos
conflits » (formule que j’ai trouvée tout seul et dont je suis fier). Conséquence,
nous ne pouvons légitimement pas contester les principes éthiques, seulement
les piétiner par la force. Mais, par le fait, nous abolissons la légitimité même,
nous ruinons notre « intention » fondamentale, originaire, celle qui avait donné
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naissance au « parlement immanent ». La question alors de juger du juste et de


l’injuste ne se pose plus, ce sont les armes qui décident. Ou « les choses » !
Revenons à mon affirmation que le rire et la religion sont, conjointement, le
propre de l’homme. Elle est indémontrable en dernier ressort parce qu’elle ne
découle pas, pour l’essentiel, d’une analyse de la réalité, vérifiable par voie
expérimentale, elle découle de mon intention originaire humaniste. A savoir le
parti-pris d’une définition essentiellement éthique de l’homme : il est, avant
tout, un animal moral. Comprends bien que la clef, ici, c’est cet avant tout qui
spécifie, non pas l’animal humain en lui-même mais l’intention avec laquelle on
l’appréhende. L’intention humaniste – le parti pris humaniste – met en exergue
l’animal moral mais, donc, ne dispose pas plus que les points de vue rivaux,
d’une preuve ultime. Il se contente de déployer son hypothèse, de prouver le
mouvement en marchant, en quelque sorte (par exemple, en poursuivant la paix,
d’imposer à tous qu’elle vaut mieux que la guerre). Mais, encore une fois, échec
et pat définitif avec les intentions fondamentales rivales : l’hédonisme
fatalement égocentrique du jouisseur, l’orgueil conquérant du Prince et de la
meute, la visée totalitaire de l’organisateur de la société (qu’il soit Big Brother
ou World Company, Grand Timonier ou Ayatollah).
 
Deuxième chose, le déballage de ce qu’il y a sous mon philosophème :
qu’est-ce qui, dans la réalité observable de l’humanité telle qu’elle est (ses
constantes, son histoire) justifie le parti pris humaniste d’assigner l’essence de
l’homme au rire et à la religion plutôt qu’à ses capacités de faber et de sapiens,
ou à sa communion à une Cité, ou à sa qualité d’enfant de Dieu ?
J’entends déjà ton objection : n’est-ce pas la religion, précisément, qui fait
de lui essentiellement un enfant de Dieu ? En fait, non, pas « la religion » en
général, seulement le judéo-christianisme, lequel n’est qu’une occurrence du fait
religieux général consubstantiel à l’humanité.
Or donc, pour le rire, j’obéis à Rabelais, instinctivement : « le rire est le
propre de l’homme ». Je ne sais pas comment a réagi la hiérarchie de l’Eglise au
moment où il a sorti cette phrase, Si on en croit le roman d’Umberto Eco Le
Nom de la rose, une fraction hurle que le rire est sacrilège et nie fanatiquement :
«Non, le Christ ne riait pas !!» Fanatisme qui va jusqu’au meurtre en série dans
le monastère. (Annonce de Charlie !) Mais, dans le même roman, un moine
étranger mène l’enquête, diligenté par les plus hautes autorités ecclésiastiques.
Quoi qu’il en soit, cette phrase de Rabelais s’est immédiatement imposée
comme vérité pour moi : oui, c’est ça.  Mais, la religion, maintenant, elle aussi
propre de l’homme ?
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J’en ai trouvé l’idée dans la pièce de Vercors Zoo humain, ou l’assassin


philanthrope. Je ne sais pas si tu connais. Dans les grandes ligne, c’est le procès
d’un colonial « philosophe » qui a tué un bébé d’une tribu tellement primitive
qu’en fait, il se demande si elle est déjà humaine, aussi petitement que ce soit,
ou si c’est encore une société animale. Il compte sur son procès pour homicide
pour faire la lumière sur ce qu’est spécifiquement, en fin de compte, un humain,
par opposition à n’importe quelle espèce, aussi évoluée soit-elle. Tout le procès
consiste à faire défiler comme « témoins » l’élite savante du temps et du lieu.
Chacun d’eux y va d’une spécificité qu’il met en avant : le langage, l’astragale
(petit os qui permet de tenir debout et libère la main, antichambre du cerveau),
ou je ne sais plus. Mais, à chaque fois, un autre peut objecter que telle espèce
animale présente ce caractère. Finalement, l’euréka surgit : les amulettes. Or,
aucun singe, même le plus intelligent ne porte des amulettes. Porter des
amulettes n’est pas un acte décoratif, c’est un acte religieux : se concilier les
bonnes grâces d’une puissance invisible. C’est donc l’embryon d’une
conscience : prise de position par rapport à la réalité. L’homme n’est plus dans
la nature comme un poisson dans l’eau, intégralement contenu dans le libre jeu
des forces naturelles. Cela, contrairement à n’importe quelle espèce animale.
L’animal repose dans l’abandon absolu à sa nature, fragment de la nature.
L’animal humain est sorti de la nature, par un aussi petit bout qu’on voudra mais
bel et bien sorti. Appelle ça Culture plutôt que Religion, peu importe. Ce qui
importe, ce n’est pas le contenu (les croyances connes d’aujourd’hui remplacent
les croyances connes d’hier), c’est le mouvement d’arrachement.
Bien. Nous voilà avec deux « propre à l’homme ». Problème, n’en va-t-il
pas du propre d’une chose comme de la priorité d’une voiture ? Peut-on donner
la priorité aux deux voitures qui arrivent en même temps dans le croisement ?
Peut-il y avoir deux propres faisant l’essence humaine spécifique ?
Accessoirement, dans le cas qui nous occupe, le rire n’a-t-il pas justement pour
fonction, à première vue du moins, de fusiller les croyances irrationnelles dont la
religion fournit l’exemple depuis la nuit des temps ?
La dialectique ne fournit pas de solution miracle à cette contradiction.
D’autant qu’il y a rire et rire (tout comme il y a religion et religion). L’armée
chinoise envahissant le Tibet en 1959 obligea, en un endroit, les habitants du
village à pisser sur les bonzes entassés dans une fosse. Quelle rigolade ! Et,
rapporté par je ne sais plus quel ethnographe de la haute époque, une peuplade
s’était suicidée comme un seul homme, dans une île du Pacifique, parce que
l’envahisseur qui l’avait vaincue l’avait obligée à violer ses tabous. La question
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n’est donc pas : de quoi peut-on, ou ne peut-on pas, rire ? mais : comment peut-
on, ou ne peut-on pas, rire ? Il y a, en effet, le mauvais rire, le ricanement inspiré
au vainqueur par sa haine homicide, et le bon rire, la revanche de la tendresse
humaine sur ce qui l’a blessée (définition de mon prof de littérature dans le
cours sur Molière) (en 1967-68 !).
Précisément, ayant isolé le « bon rire », revenons à la « contradiction » de
deux « propre de l’homme ». La première sortie de nature s’effectue, certes,
dans la voie religieuse (des amulettes, par exemple) mais elle procède d’une
ironie fondamentale. Le singe, descendu (mentalement, pas réellement, rassure-
toi) de son vélo, se voit en train de pédaler, le shadok se voit en train de pomper,
Adam et Eve se voient à poil : gigantesque éclat de rire en même temps qu’élan
éperdu pour retrouver la plénitude inconsciente de l’être. Désormais, la
condition de l’hominien (strictement identique jusque là à celle des autres
espèces) devient une condition humaine, une décentration payée de l’oscillation
entre la gravité festive du religieux et l’inconsolable et gai du rire.
« L’adret et l’ubac » d’une même montagne, l’humanité de l’homme. Telle
est cette fameuse conscience sans laquelle tout le reste ne vaut rien.
 

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