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QUELLE place occupent les Ent'revues et à La Revue des

Dossier revues dans la production revues, à souligner l'importance


contemporaine ? Lieux d'échan- du rôle des revues. Une manière
ge, de réflexion, de création, pour nous de défendre et d'illus-
elles alimentent la vie culturelle trer un genre, dont la disparition
et intellectuelle en imposant un ou l'effacement aurait des consé-
style, un esprit, une esthétique quences considérables pour l'or-
qui leur sont propres. ganisation de la vie intellectuelle
et littéraire.
« Revuiste » dans l'âme, Olivier
Corpet en appelle aux biblio-
thécaires pour qu'ils soutien- BBF. Puisque nous allons parler
nent le produit le plus fragile et de revues, pouvez-vous, avant
le plus spécifique qui soit. toute chose, donner une définition
du genre ?

OC. Difficile, sinon impossible,


d'en donner une définition stricte.
Il est en tout cas tout à fait insuf-
fisantde définir une revue par son
BBF. Qu'est-cequi vous a person- format, sa périodicité ou son
nellement amené à vous intéres- ISSN1.Il est beaucoupplus impor-
ser aux revues ? tant, en revanche, de souligner
Olivier Corpet. En tout premier que la revue est un genre en soi,
autonome, avec sa dynamique
lieu, le seul fait d'avoir participé
activementà l'édition d'une revue propre, sa logique, et qu'en tant
pendant de nombreuses années. que produit fragile, économique-
ment faible, elle nécessite à tous
J'y ai connu tout ce qui fait la vie les niveaux un traitement particu-
d'une revue, des amitiés tissées lier, approprié à ses spécificités,
au fil des numéroset des comités différent donc de ce qu'on prati-
de rédaction aux conflits d'autant
plus exacerbés qu'ils ne portent que pour le livre ou la presse en
général. La revue est le moins
pas seulement sur des questions banalisé,et donc le plus difficile-
intellectuelles mais également, et ment normalisable, des produits
souvent même, sur des problè- de l'édition.
mes d'ordre affectif. Ce qui est
inévitable, puisqu'une revue n'est Le genre revue a d'ailleurs sa
pas seulement un recueil de tex- propre histoire: après s'être
tes, mais d'abord un lieu émancipée de la presse au début
d'échange, de confrontation, un du XXesiècle, la revue a acquis
progressivement sa forme mo-
espace de création collective et
de convivialité - et dans la vie derne, contemporaine, au tour-
intellectuelle littéraire ou scienti- nant du siècle, au moment où l'on
fique, c'est plutôt rare, et donc parle effectivement d'un « âge
précieux. L'activité revuiste per- d'or » des revues.Mais, pour l'ins-
met une appropriation et une tant, cette histoire des revues
maîtrise, ou, si vous préférez, une reste peu connue et, à quelques
autogestiondu processuséditorial travaux universitaires près, leur
fort appréciable. Autre attrait de la singularité est noyée dans les
publication en revue: celle-ci histoires de la presse qui, le plus
n'est jamais définitive comme souvent, ne retiennent que quel-
dans un livre ; on peut toujours, si ques titres fameux. Quant aux
la revue est bien faite, revenir sur revuistes qui ont joué un rôle si
important, à l'image d'un Alfred
ce qu'on a écrit, en débattre avec
d'autres, etc. En ce sens,la revue Valette avec le Mercure de
est - ou devrait être - un chan- France, ou des frères Natanson
tier en même temps qu'un milieu. pour La Revue blanche, il n'est
Personnellement,j'ai toujours pri- pas fréquent que les histoires
vilégié ce type de démarche,aux littéraires en relèvent l'existence.
dépens d'une « stratégie » de Et pourtant, que serait-il advenu,
publication plus individualiste. sans eux, de beaucoup d'oeuvres
Enfin, en étudiant et en rééditant et d'auteurs ?
la revue Arguments (1956-1962)
en 1983,j'avais pu mesurer l'im-
portance d'une expérience re-
vuiste tout à fait exceptionnelle
sur l'itinéraire intellectuel et exis-
tentiel de ses principaux anima-
teurs.
Pourtoutes ces raisons,je me suis
attaché depuis quelques années,
avec tous ceux qui collaborent à 1.International
standard
serialnumber.
Cette genèse de la forme revue
impose de distinguer nettementla
revue des autres formes de
presse, ce que l'appellation en-
globante et générique de « pé-
riodiques » couramment utilisée
par les bibliothécaires,fût-ce pour
des raisons compréhensibles de
commodité de classement et de
catalogage, ne permet pas de
faire. Ceci peut d'ailleurs entraî-
ner des confusionsfâcheuses :je
donnerai seulement l'exemple du
livre récent d'une universitaire
américaine, Shari Benstock, sur
Les Femmes de la rive gauche
(Éditions des femmes, 1987),
dans lequel il est beaucoup
question des revues éditées par
des Américaines exilées à Paris
dans les années 20 et 30. Or, les
traductrices de l'ouvrage ont uti-
lisé indifféremment les mots de
« revue », de « journal » ou de
« magazine» pourqualifier le
Mercure de France ou Transition.
Comme je m'étonnais de cette
confusion auprès de l'éditeur, on
m'a répondu que les traductrices
avaient voulu éviter de toujours
répéter le mot « revue » ! C'est un
détail, me direz-vous.Soit.Mais il
traduit une méconnaissance du
monde des revues rendant im- entre les capitaux nécessaires
possible toute analyse scientifi- revue doit avoir une esthétique,
pour lancer un magazineet ceux des idées, un projet éditorial à
que. requis pour éditer une revue. Si, défendre. Et, dans ce domaine, le
donc, le magazine tire son éner- succès est souvent posthume.
BBF. Cela dit, cette distinction gie d'un marché,réel ou supposé, Toutcela, pour souligner combien
n'est pas toujours facile à faire. la revue, elle, puise la sienne il est important, décisif, d'opérer
A-t-elle un intérêt autre qu'histori- d'abord - et essentiellement - cette distinction entre la revue et
que ? dans l'énergie, la personnalité et les autres formes de presse et
l'implication de ses fondateurs. d'édition. Ces différences sont
OC. La ligne de partage se dé- autant d'échelle - d'un point de
place en effet suivant les domai- vue économique notamment -,
nes et les époques. Et pour tout que de nature - d'un point de
compliquer, certaines publica- vue éditorial.
tions empruntent parfois aux deux
genres pour aboutir à des formes BBF. Certains jugent la revue
hybrides. N'empêche,je crois que élitiste...
cette distinction est absolument
indispensable pour connaître en OC. La belle affaire ! Comment
profondeur les logiques de ce d'ailleurs pourrait-il en être au-
que j'appelle la « fabrique » des trement, puisque la revue n'a
revues, fabrique autant éditoriale aucune évidence économique,ne
que matérielle. Cette distinction On ne change pas l'équipe de relève pas, sauf accident, des
n'est donc pas seulement fondée rédaction d'une revue, comme processus de diffusion de masse,
historiquement, mais aussi socio- celle d'un magazine,sansprendre et que son influence réelle ne
logiquement et économiquement. le risque de lui faire perdre son peut se calculer en nombre
A la différence d'un magazine, « âme », tant son style et sa dy- d'abonnés ou de lecteurs ? A la
une revue n'a jamais été lancée à namique sont liés à l'individu ou limite, on peut affirmer que la
partir d'études de marché ou au groupe qui l'a fondée. A tout revue ne répond aujourd'hui à
d'analyse marketing des préten- cela, on peut ajouter que, si le aucun « besoin» immédiat au
dus goûts et besoins d'un public. magazine, du fait même de l'im- sens qu'a cette catégorie dans
Les revues qui comptent dans portance des sommes investies notre système de consommation
l'histoire, qu'elles aient été éphé- dans' son lancement, n'a qu'un culturelle. La loi du marché ne
mères ou non, sont nées, pour la temps limité pour s'imposer, ou peut que lui être fatale. Élitiste, la
plupart, contre les goûts domi- disparaître,la revue, elle, s'inscrit revue l'est donc forcément dans la
nants, pour promouvoir de nou- dans un rapport au temps et à mesure où elle s'adresseen prio-
velles valeurs esthétiques.Mais la l'actualité tout à fait différent. rité à un public particulier, à un
différence porte aussi sur les Disons,pour résumer, qu'avant de public lettré, cultivé, ou à une
moyens, sans commune mesure, chercher à capter un lectorat, la communautéscientifique. Il n'y a
variété des chroniques que dans de revues et plus les instances part sans cesse plus importante
le ton de la revue, lesquels défi- médiatiques joueront un rôle im- de la production littéraire ou intel-
nissent son « esprit », au sens où portant dans la détermination des lectuelle. Le problème est de
on parlait de « l'esprit NRF »ou de valeurs, plus les possibilités d'ac- savoir si les revues saurontimpo-
« l'esprit Revue blanche ». Une cès à la notoriété seront réduites : ser leur propre rythme, puisque
revue, ce sont des auteurs que de plus en plus d'appelés et de rien ne leur sert de courir après
l'on retrouve régulièrement, des moins en moins d'élus. Pour ne une « actualité» littéraire que
partis pris que l'on partage. Donc, rien dire du caractère momen- plus personne aujourd'hui ne
en abandonnantce qui traduit et tané, relatif et somme toute pré- maîtrise vraiment. Les revues
justifie l'acte d'abonnement, les caire d'un tel vedettariat. peuvent encore permettre de
revues prennent un gros risque : poser des garde-fous, des points
celui de se laisser imposer leurs Le travail des revues se situe aux de repère.
choix éditoriaux par le marché antipodesde la facette de plus en
des idées ou par les modes et les plus spectaculaired'une partie de BBF. Beaucoup d'entre elles vi-
opportunités commerciales mo- la vie intellectuelle ou littéraire. Il vent de subventions. Sont-elles
mentanées qui y sont attachées. peut être un efficace antidote aux condamnéesà être assistées ?

OC. Comme vous y allez !Certes,


il existe des revues qui sont entiè-
rement soutenuespar des institu-
tions, les revues d'université par
exemple. Mais la plupart sont loin
de cette situation d'assistance
généralisée que vous leur suppo-
sez et ne peuvent compter que
sur leurs abonnés et les quelques
économies de leurs créateurs,
d'ailleurs vite épongées. Quant
Sans compter, enfin, que le dé- poisons de ce spectaculairecar il aux aides publiques, elles sont
loin, très loin, dans la plupart des
coupage en thèmes, qu'il s'agisse suppose un travail lent, en pro- cas, de couvrir toutes les dépen-
d'une question, d'un mot, d'un fondeur, souterrain,fait d'humilité, ses de production de la revue : le
pays ou de je ne saisquoi d'autre, de patience, d'opiniâtreté.Un tra- Centre national des lettres, par
n'est pas obligatoirement le meil- vail aux effets non immédiats, un exemple, aide plusieurs dizaines
leur moyen de favoriser la ré- pari sur le temps. En ce sens, la de revues dans de nombreux
flexion et la création. revue peut apparaître commeune domaines, mais ces subventions
forme anachronique de création n'excèdent jamais 20 000 F en
et de communication.
BBF. Les auteurs semblent au- moyennepar revue et par an.Tout
jourd'hui préférer publier un livre juste de quoi fabriquer un nu-
BBF. L'avenir des revues semble méro, et encore !Et pas de quoi
plutôt qu'écrire un article dans bien sombre !
une revue. payer les auteurs... Le bénévolat
est la règle et le mécénat l'ex-
OC. Depuis qu'elles existent - ou ception qui la confirme.
OC. C'estlà, en effet, une menace presque -, on parle de crise des
inquiétante pour les revues : le Ceci dit, une subvention, aussi
revues.Ce qui, remarquons-le,ne
changement des moeurs littérai- décourage nullement des indivi- généreuse soit-elle, ne crée pas
res, l'inversion des voies d'accès dus et des groupes de tenter une revue. Encore faut-il avoir
à la notoriété. Au début du siècle, l'aventure revuiste... Cette crise quelque chose à dire, à écrire, à
tout écrivain, aussi éminent et est-elle plus criante aujourd'hui ? défendre...
prestigieux fùt-il, trouvait normal Certes, certains phénomènesné-
d'écrire dans une revue, voire gatifs se sont aggravés comme, BBF. Les bibliothèques auraient
d'en créer une. Il y avait presque donc un rôle primordial à jouer
par exemple, l'accélération des dans la diffusion des revues ?
un snobisme de la « petite re- rythmes de la vie littéraire qui
vue » que Gide, par exemple, peut aboutir à ce que, lorsqu'une
OC. Je ne vous le fais pas dire !
même célèbre, a cultivé avec revue parle d'un livre, celui-ci ait
soin. Les revues étaient alors des déjà disparu de la plupart des Toutefois,ce rôle ne concerne pas
espaces de sociabilité, des lieux librairies. Mais, dans ce proces- seulementla diffusion des revues
d'existence collective. Tout jeune contemporaines,mais également
sus, c'est aussi le statut du livre la conservation des revues an-
ou nouvel écrivain y faisait ses qui se trouve menacé. Resteque
ciennes. Or, à ces différents ni-
armes et bien souvent ses pre- malgré toutes ces difficultés, ou
miers livres n'étaient que des peut-être grâce à elles, un espace veaux, il faut constater,hélas, que
recueils d'articles. Aujourd'hui, un existe toujours pour l'intervention les bibliothèques ne sont pas
seul passage brillant dans une des revues ; il a même tendance exemptes de défaillances, dues,
émission littéraire de grande au- à s'accroître d'une certaine ma- pour une grande part, non à des
dience pour un premier roman nière, si on veut bien accepter négligences professionnelles,
peut faire plus, côté vente et mais à une approche générale du
que, tant pour la création que
notoriété, que dix ans de publica- monde des revues qui ne tient pas
pour la critique, et même pour
tion en revues. Évidemment, ce l'information, les autresformes de assezcompte des spécificités de
phénomène fait réfléchir et gam- celles-ci.
presse non seulementne peuvent
berger les impatients. Cela dit, je plus remplir toutes ces fonctions Je m'explique: lorsqu'en 1986
crois là aussi qu'il s'agit d'un à la fois, surtout celle de création, nous avons voulu faire une expo-
mauvaiscalcul car, moins il y aura mais laissent dans l'ombre une sition sur les années 30, nous
OC. Excellente suggestion !Mais Avec les revues contemporaines, BBF. Dans leur choix de revues
combien de bibliothèques sont la difficulté n'est pas moins contemporaines,les bibliothécai-
prêtes à accueillir vraiment des grande. Nous en avonsfait l'expé- res cherchent avant tout à satis-
revuistes et à ne pas se contenter rience lorsque, à Ent'revues,nous faire la demande du public.
de leur demander un service avons réalisé, au début de cette
gratuit de la revue « pour voir » ? année 88, deux répertoires OC. C'est entendu, mais tout le
De toute façon, cela ne peut rem- consacrés aux revues existantes problème est de savoir comment
placer une démarche volontariste dans deux domaines bien cir- se forment et s'expriment cette
des bibliothécaires, d'autant plus conscrits : la musique et l'art du demande ou ces besoins du pu-
nécessaire que les revues profes- livre. Le travail de recherche et blic. A-t-on besoin d'une revue
sionnelles comme Livres Hebdo, de vérification nécessaire pour littéraire comme on a besoin d'un
ou même Préfaces, n'assurent établir la « carte d'identité édito- magazine ou d'un journal ? Qui,
pas, pour l'instant,une information riale » de chaque revue, au début du siècle, avait besoin
suivie et systématiquesur les re- c'est-à-dire les adresses de la de la NRF quand elle n'avait que
vues, s'en tenant pour l'essentiel rédaction et de la diffusion, .les quelques centainesd'abonnés,ou
aux numéros thématiques. tarifs d'abonnement, les princi- des petites revues surréalistes,
paux thèmes,etc., a été beaucoup aujourd'hui si recherchées ? Peu
plus difficile et long à faire que ce de gens en réalité. Mais s'il a été
BBF. Ne pourrait-on envisager un qu'on pourrait tout d'abord croire possible de compléter les collec-
organisme centralisateur suscep-
tible de fournir toute information en voyant le résultat.Vouspouvez tions de la NRF en raison du
imaginer ce que cela serait si on succès durable de celle-ci, en
concernant les revues produites réalisait un répertoire des revues revanche, très peu de bibliothè-
en France ? littéraires ou poétiques ! Cette ques peuvent aujourd'hui présen-
expérience nous a en tout cas ter les séries complètes de toutes
OC. A priori, je me méfierais montré l'impossibilité de réaliser ces petites revues dont la noto-
d'une telle solution, pour la raison un répertoire systématiquede tou- riété ne fut acquise qu'après leur
simple, déjà maintes fois men- tes les revues :d'abord parce que disparition. Et lorsqu'on veut réé-
tionnée dans cet entretien, que la chacun en attenddes informations diter certaines d'entre elles, c'est
revue est un produit rétif à la différentes, ensuite parce que, le parfois à l'étranger qu'il faut aller
normalisationet donc qu'un orga- temps de le préparer et de l'édi- chercher des exemplaires origi-
nisme central de ce type risque- ter, nombre de revues présentées naux. Il y a un risque important,
rait d'être à la fois extrêmement auraient disparu, changé surtout pour les revues, que la
coûteux et rapidement inefficace.
A l'usage, on doit constater que
les sources d'information existan-
tes, comme le Catalogue collectif
national des publications en série
(CCN) sont loin d'être satisfaisan-
tes. Parexemple, si vouscherchez
aujourd'hui à obtenir des données
aussi élémentaires que les dates
exactes de début et de fin d'une
revue ancienne, ou le nom de son
directeur, cela nécessite des re-
cherches incroyablement longues d'adresse, de tarif, etc. La diffi- demande du public porte uni-
et des vérifications minutieuses, culté est doublée du fait que les quement sur le « déjà connu »,
car la plupart des informations revues elles-mêmes ne se sur les valeurs installées.
disponibles sont sujettes à cau- connaissent pas très bien et ont
tion. Je ne vous donnerai qu'un Ces négligences du passé, avec
parfois du mal à donner des in- leurs conséquencesparfois catas-
exemple, mais il est éloquent, à formations exactes les concer- trophiques au niveau du patri-
propos du fameux catalogue sur nant ! moine, devraient donc inciter à ne
Les petites revues2 de Rémy de
Gourmont,que tous les bibliothé- De tout cela, je tire donc l'idée, pas régler les politiques d'acquisi-
caires connaissent bien. Eh bien, d'une part, qu'il ne faut pas tout tion sur les seuls « besoins » du
attendre des catalogues et des public. Des bibliothèques publi-
ce catalogue, pourtant réalisé répertoires existants et qu'il est ques se désolent souvent de ne
avec soin par un homme qui était indispensable de se reporter di-
conservateur à la Bibliothèque pas faire plus pour les revues,
nationale et portait une grande rectement aux revues elles-mê- mais simultanément,elles consa-
attention aux revues, est truffé mes, d'autre part, que les systè- crent une partie importante de
mes d'information sur les revues
d'erreurs sur les dates, les titres, leur budget d'acquisition de pé-
anciennes ou contemporaines riodiques à des magazineset des
les lieux de parution, les formats,doivent impérativement être quotidiens. Reconnaissez qu'il
etc. Et on pourrait vraisemblable- adaptés aux spécificités des re- peut parfois paraître un peu cho-
ment en dire autantdes quelques
vues, voire à leurs anomalieset à quant que des présentoirs de
rares autres catalogues existants. leurs fantaisies,sinon ils ne sontet périodiques ressemblent trop à
ne seront d'aucune utilité. D'où un étal de kiosque Nouvelles
l'importance, soit dit en passant, messageries de la presse pari-
d'une saisie minutieuse, intelli- sienne (NMPP).On pourrait pres-
gente, appropriée à chaque cas que assimiler ces pratiques - qui
2.Lapréface
dececatalogueetles d'espèce, de toutes les données heureusement ne sont pas la rè-
remarquessursoncontenu
ontétépubliées qui doivent figurer dans les cata- gle partout - à une forme dégui-
dansLaRevue desrevues,
n° 5,printemps
1988. logues. sée de subventions à la presse.
Pourtant,il semble bien que des petits budgets. Et souvent ils BBF. Certains bibliothécaires
abonnements à certains magazi- manifestentdes exigenceslittérai- pensent qu'ils devraient agir en
nes de faible intérêt culturel pour- res et esthétiques dont beaucoup concertation, répartir entre eux
raient être avantageusement d'éditeurs plus commerciaux ne les abonnements, afin de ne pas
remplacés par des abonnements sont plus, ou pas, capables.Nom- choisir les mêmesrevues en igno-
à des revues. Les différences de bre de revues ne se contentent rant les autres.
coût entre ces abonnementssont pas de publier des textes au
d'ailleurs tellement grandes que kilomètre, mais s'attachentà réali-
cela permettrait sans doute aux OC. L'intention est louable, mais
ser des mises en page originales,
bibliothèques de présenter une à créer des objets uniques, veil- un système de répartition géné-
rale, outre qu'il peut favoriser ra-
gamme plus importante de re- lant de près à la qualité du papier, pidement une bureaucratisation
vues. des reproductions, etc. improductive, risque de privilé-
La plupart des bibliothécaires gier une fois de plus les revues les
avec lesquels nous avons eu l'oc- plus connues.
casion d'aborder ces questions Personnellement, je ferais plus
nous jurent leurs grands dieux volontiers confiance à la libre
que leur principale préoccupation détermination de chaque biblio-
est de favoriser autantque faire se thécaire en fonction de sa propre
peut, les revues et livres « diffici- expérience, de ses possibilités,
les,». Soit.Mais alors,comment se de ses exigences. La responsabi-
fait-il que de nouvelles revues, à
l'évidence intéressantes,origina- lité des bons et mauvaischoix doit
incomber au bibliothécaire
les et exigeantes, n'arrivent pas, lui-même et non être renvoyée à
au bout d'une année d'existence, je ne sais quelle instance de ré-
à dépasser quelques dizaines, au partition ou centrale d'achat. Une
mieux quelques centaines bibliothèque, comme une librai-
d'abonnements, dont beaucoup
d'individuels ? Le même constat Sur le plan commercial, l'affaire rie, se juge à ses revues. Et puis,
est plus compliquée. En effet, mieux vaut deux bibliothèques
vaut pour les livres des petites certaines revues ne font certai- d'une même ville ou d'une même
maisons d'édition. A part cela,
certaines bibliothèques achètent nement pas tous les efforts qu'il région qui achètent la même pe-
faudrait pour se faire mieux tite revue qu'aucune - comme
sans sourciller plusieurs exem- connaître et diffuser. Nous som- hélas cela arrive le plus souvent.
plaires du dernier Goncourt !
mes bien placés, à Ent'revues, Et pourquoi ne pas commencer
Quant aux bibliothécaires qui pré- pour nous en rendre compte et par compléter dès maintenantles
tendent que des lectures faciles chaque fois que nous en avons collections existantes ?Il y a des
peuvent amener par la suite le l'occasion, nous invitons les re- bouquinistes qui ont des milliers
lecteur à avoir plus d'exigence vues à mieux prendre en compte de revues à revendre, à des prix
dans ses choix, ils me semblent les contraintes commerciales. intéressants.
avoir une conception bien pater- Cela dit, pour leur défense, il faut De même, pourquoi des biblio-
naliste de la lecture publique. Qui bien reconnaître qu'elles n'ont pas thèques ne cherchent-elles pas,
plus est, on ne peut être que la partie facile: combien d'entre pendant qu'il en est encore
réservé sur la démarche elles ont envoyé des centainesde temps, à se procurer des séries
elle-même. Il ne suffit pas de lire dépliants à des bibliothèques de certaines revues publiées ces
Géo pour avoir automatiquement pour des résultatsle plus souvent dernières années, et déjà fameu-
envie de se précipiter sur Héro- médiocres ? Combien se sont fait ses, comme, par exemple, L'Ire
dote, ni de feuilleter régulière- proprement jeter dehors par des des vents, Argile, L'Éphémère,
ment Paris-Match pour ne plus libraires ? Combien ont passé des etc. ?Il a vraiment de quoi faire,
pouvoir se passer du Débat. En heures, des journées à tenir un sans attendre y
je ne sais quelle
tout cas, j'attends avec curiosité la stand dans un salon ou une fête transformationglobale du système
démonstration. du livre sans autre résultat que de lecture publique, ou une hypo-
des regards indifférents et des thétique conversion radicale des
BBF. Vous adressez des repro- marques de doigts sur les couver- mentalités et des comportements.
ches aux bibliothécaires. Ne pour- tures des exemplaires exposés ? Les revues ne seront donc pas
Combien ont envoyé maints « sauvées» par des incitations
rait-on également reprocher aux exemplaires en service de presse administratives pas plus que par
revuistes un manque de profes- dans des journaux et à des radios l'intervention du Saint-Esprit.Leur
sionnalisme ?Un mépris délibéré
sansjamais aucun écho ?On peut seule chance en bibliothèque,
pour tous les aspects commer- comprendre que les revuistes c'est l'intelligence des bibliothé-
ciaux inhérents à l'édition ? préfèrent investir toute leur pas- caires, leur esprit de curiosité,
sion dans la conception et la fa- leur volonté de traduire leurs
OC. Je vous accorde volontiers brication de leur publication. bonnes intentions en actes. Par
que certains revuistesfont parfois Plus l'édition ira en s'industriali- exemple, pourquoi les bibliothè-
preuve de négligences coupa- sant, plus les systèmesd'informa- ques ne prendraient-elles pas
bles, oublient par exemple de tion seront normalisants,plus les plus souvent le « risque » - au
mentionner l'ISSN ou le prix de circuits de diffusion seront réser- demeurant limité financièrement
vente, font paraître leurs revues vés aux produits standardisés, parlant - de s'abonner à de nou-
avec retard, etc. Mais, dans l'en- estampillés avec le code barres velles revues dès leur création, au
semble,leur professionnalismeau qui défigure les plus belles cou- lieu d'attendre une ou deux an-
niveau de la fabrication n'est pas vertures, plus, en effet, la situation nées pour se réveiller - trop tard
en cause ; certains accomplissent des revues sera difficile, plus souvent ! La question est évi-
même des prouesses avec de elles seront marginalisées. demment de savoir dans quelle
mesure les bibliothécaires pour- tance. Dès la création d'Ent're- BBF. Menez-vous une action au
ront dégager du temps suffisantet vues, en février 1986,nous avons niveau de la formation ?
obtenir les moyens pour devenir engagé un programme d'exposi-
de véritables amateursde revues, tions, d'édition d'ouvrages de re- OC. Lors de notre enquête de
alors qu'ils paraissent,comme les cherche et de documentation 1985,nous avions relevé que le
libraires, de plus en plus accapa- - comme par exemple celui que programme de formation de
rés par la gestion des flux d'ou- nous allons publier au début de l'École nationale supérieure de
vrages, d'informations, de réfé- l'année prochaine sur les revues bibliothécaires (ENSB) ne com-
rences, et par les conséquences des années 30 -, et de valorisa- portait aucune formation spécifi-
et contraintesde l'informatisation. tion des fonds spécialisés de re- que consacrée aux revues, à l'ex-
Or, sur ce point crucial, il n'est vues existant dans les bibliothè- ception d'une seule heure de
guère facile d'être optimiste.D'au- ques, publiques ou privées. Une cours sur la presse en général. La
tant que les revues, qui requiè- rubrique régulière « Fonds et ar- situation n'est guère meilleure
rent, on ne le répétera jamais chives » figure d'ailleurs dans La dans les universités et les institu-
assez, un traitement spécifique, Revue des revues. tions qui proposent des formations
sont bien placées pour faire les sur les métiers du livre et de
frais de tous les « progrès » de l'édition ou sur la presse. Nulle
l'informatisationet de la commu- Cette action sur le patrimoine part le phénomène revue n'est
nication. s'inscrit dans notre projet plus l'objet d'une présentationspécifi-
spécifiquement scientifique de
faire de la revue et des revues un que. Rien d'étonnant donc à ce
qu'il soit si méconnu ou mal
BBF. Depuis sa création,l'associa- objet d'étude et un champ de
tion Ent'revuesse consacreexclu- recherche. Enfin, parallèlement à connu. Je dois signaler toutefois
sivement à la vie des revues. que lors de la première « Quin-
cet effort, nous entreprenonsavec zainede la revue », en novembre
Quels sont ses objectifs et quels différents partenaires, principa- 1986, nous avons organisé avec
moyens a-t-elle pour y parvenir ? lement des libraires et des biblio- l'ENSBune journée d'étude com-
thécaires, des actions de promo- plète sur les revues3.Mais Ent're-
tion du type de la « Quinzainede
OC. Nous avons procédé en 1985 la revue » qui a eu lieu en 1986et vues est une structure d'interven-
tion légère, avec des moyenslimi-
- à la demande de la Direction 1987,et reprendra en 1989suivant
du livre et de la lecture - à une une formule renouvelée. Mais il
analyse de la situation concrète faut bien remarquer, et déplorer
des revues en France, dans le que, jusqu'ici, pour des tas de
prolongement d'une rencontre « bonnes » raisons, les bibliothè-
organiséeà Villeurbanne en 1984. ques n'ont pas montré un grand
Dans le rapport publié ensuite empressementà participer à ces
dans le premier numéro de La actions.Les libraires ont été géné- 3.Cf.Olivier
CORPET,«Pourunbon usage
Revue des revues en mars 1986, ralement beaucoup plus réceptifs desrevues Infomédiatique 1987,
Paris,
», delalibrairie,1987,
Éditions
duCercle p.
nous avons notamment constaté et actifs. 57-64.
qu'une bonne partie des politi-
ques d'aides aux revues, par le
biais des crédits d'achat de livres
au CNL, ou par celui de la pro-
motion des revues à l'étranger
faite par le ministère des Affaires
étrangères, étaient l'objet de tou-
tes sortes de détournements au
profit des magazines,ou ne profi-
taient qu'aux revues les plus
conventionnelles, contrairement
aux objectifs affichés. Une fois de
plus, nous constationsl'effet mal-
heureux d'une confusion entre la
revue et les autres « périodi-
ques ».
Nous avons donc cherché à défi-
nir une « politique des revues »
qui s'organiseautour d'une politi-
que d'aide, d'une politique de
promotion et d'une politique du
patrimoine, avec l'idée que des
réponses durables et efficientes
ne pourront être trouvées que
dans une intervention concertée
de tous les acteurs de la vie des
revues. Pour cela, nous avons
étudié le rôle joué par chacun de
ces acteurs,notammentles biblio-
thécaires, et envisagé des réfor-
mes et des actions susceptibles
de relancer l'intérêt pour les re-
vues et de souligner leur impor-
de dialogue sur ce phénomène. que sur ces points, nous avons
Tout simplement parce que nous obtenu quelques succès, qui se
croyonsque le coût intellectuel et traduisentnotammentpar la diffu-
culturel d'une disparition de ce sion croissante, tant en France
média pas comme les autres se- qu'à l'étranger, de La Revue des
rait très lourd. Un tel effacement revues, celle-ci étant de plus en
modifierait radicalement, je le plus considérée comme un outil
crains, l'ensemble des structures d'information et de réflexion in-
et des processus qui déterminent dispensable.
la vie et la création littéraire, Au nombre croissant des deman-
artistique ou intellectuelle. des d'information de toutes sortes
tés et notre tâche n'estpas d'assu- qui nous sont adressées chaque
rer nous-mêmesdes programmes BBF. Pouvez-vous dresser semaine, nous pouvons nous ren-
de formation. Ceux-ci doivent re- un dre compte que de plus en plus
lever des établissementsconcer- premier bilan de votre action ? de revues, de libraires et de
nés. Notre premier souci, c'est de bibliothécaires connaissent notre
réussir à sensibiliser les différents OC. Je existence. Les premiers répertoi-
responsablesde ces formations à vous répondrai seulement
que lorsque nous avons créé res que nous avons réalisés à titre
cette problématique des revues. Ent'revues, il y a trois ans, en expérimental ont été jugés fort
Et pour cela, nous sommes évi- accord avec nos principaux inter- utiles par les revues et les librai-
demment disponibles pour inter- locuteurs - la Direction du livre res. Nous envisageons d'ailleurs
venir au coup par coup. d'en faire d'autresprochainement,
et de la lecture et le Centre natio-
Dans ce domainecomme dans les nal des lettres -, nous avons sur les revues d'art et les revues
autres,notre ambition n'estpas de décidé d'engager une action dans de sciences sociales. Toutefois,
pallier les insuffisances et les plusieurs directions, de faire prin- comme je l'ai déjà dit, si un nom-
manques que nous relevonsici et cipalement la promotion du genre bre non négligeable de libraires
là ou de nous substituer aux ac- s'intéressentà notre action, parti-
revue et la valorisation du patri-
teurs directement intéressés et moine des revues. Nous avions cipent aux « Quinzaines de la
impliqués dans la vie des revues, donc pris notre parti d'une action revue », diffusent La Revue des
pas plus que nous avons la mis- de longue durée, en profondeur, revues, les rapports avec les bi-
sion de « sauver » lesrevues.Plus peu spectaculaire - à l'exception bliothèques sont, en revanche,
modestement, mais plus orgueil- de quelques manifestationsponc- plus difficiles à établir.
leusement aussi, nous voulons tuelles de promotion comme la Disons, pour conclure, que notre
être un rappel contre l'indiffé- « Quinzaine de la revue » ou la principale satisfaction dans cette
rence vis-à-vis des revues, et un participation à certains salons du affaire de revues, c'est d'avoir au
pôle de référence, en même livre, ou encore à tous les débats moins réussi, me semble-t-il, à
temps qu'un lieu de recherche et où nous sommesconviés. Je crois installer une interrogation.

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